Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012 5
ESTIMATION DU RISQUE DE CREDIT ET QUALITE
DE L’INFORMATION COMPTABLE EN ALGERIE
Abdelkader GLIZ*
Mohamed TOUATI-TLIBA**
RESUME
Lors de l’analyse du risque de crédit, la banque algérienne fait face
à un problème de qualité de l’information comptable des entreprises
privées. Sous l’angle des modèles d’estimation du risque de crédit et à
partir d’un échantillon de 118 crédits d’une banque publique
algérienne, nous montrons qu’à l’instar des économies avancées,
l’endettement et la trésorerie discriminent relativement bien les firmes
saines des firmes en défaut. Par contre, aucun indicateur usuel de
rentabilité n’est statistiquement significatif, situation attribuable à
l’étendue de l’économie informelle et de la gestion des bénéfices.
Cependant, la stabilité dans le temps d’une rentabilité positive s’avère
être significative, pouvant ainsi valider l’hypothèse du signal
permettant à la firme saine de se distinguer. Les informations de
sources externes à la firme, comme le mouvement d’affaires confié et
la situation fiscale et parafiscale, améliorent l’estimation du risque,
reflétant ainsi la réponse des banques à l’asymétrie de l’information1.
MOTS CLEFS
Asymétrie d’information, risque de crédit, information comptable,
gestion des bénéfices, régression logistique, analyse ROC.
JEL CLASSIFICATION : E26, E58, G21, G32 et G33
*
Ecole supérieure de commerce-ESC d’Alger. Laboratoire d’études pratiques en
sciences commerciales et en sciences de gestion de l’ESC.
**
Ecole supérieure de commerce-ESC d’Alger. Laboratoire d’études pratiques en
sciences commerciales et en sciences de gestion de l’ESC.
1
Les auteurs du présent article expriment leurs vifs remerciements à A. Dahmani
(ESC d’Alger), R. Djoudad (Bank of Canada), M.C. Ilmane (ESC d’Alger), M.
Lasfer (Cass Business School, Londres) ainsi que deux referees anonymes pour
leurs précieux commentaires et suggestions.
6 Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012
INTRODUCTION
La problématique du financement bancaire des entreprises privées
algériennes, en particulier des PME, est devenue un débat récurrent
parmi les professionnels. Les dirigeants de ces entreprises reprochent
souvent aux banques de ne pas répondre suffisamment à leurs besoins
de financement. Les banques, de leur côté, soutiennent qu’au regard
de la faible transparence des comptes des entreprises, l'analyse de
risque du secteur privé est relativement complexe ce qui, in fine, a
pour effet de réduire leurs concours financiers. La faible qualité de
l’information comptable représente ainsi une asymétrie d’information
pouvant constituer un frein sérieux au développement du crédit aux
entreprises du secteur privé (Stiglitz & Weiss, 1981).
Deux principales causes sont à l’origine de ce problème de
comptabilité. Il s’agit, en premier lieu, de l’existence en Algérie d’une
économie informelle relativement large, estimée par Schneider et al.
(2010) à une moyenne de 33% du PIB "officiel" durant la période
1999/2006, contre une moyenne de 13,5% pour les pays à haut revenu
de l’OCDE. En second lieu, à travers des manipulations comptables
appelées "gestion des bénéfices", le manager peut modifier le résultat
comptable pour influencer le jugement des parties prenantes en faveur
de l’entreprise (Healy & Wahlen, 1999 ; Fields & al. 2001). Ces
manipulations comptables ne sont pas essentiellement dues en Algérie
à la flexibilité du système comptable, au sens anglo-saxon, mais plutôt
à la faiblesse de l’application des lois et règlements, faiblesse pouvant
induire une gestion des bénéfices d’une plus grande ampleur.
Notre objectif est d’analyser l’impact de la qualité de l’information
comptable sur l’étude du risque de crédit et ce, par comparaison à la
situation prévalant dans les économies avancées. L’angle choisi à cet
effet est celui des modèles statistiques d’estimation du risque car ces
derniers sont affectés par la qualité de l’information comptable. Pour
cela, nous procédons à l’estimation des probabilités de défaut et ce, à
partir d’un échantillon de 118 entreprises algériennes de type PME
issu du portefeuille d’une grande banque publique algérienne.2
Ces modèles statistiques font régulièrement ressortir un certain
nombre de facteurs explicatifs de la défaillance, comme par exemple
l’endettement, la rentabilité et la liquidité (Ohlson, 1980 ; Altman &
2
Les auteurs du présent article remercient vivement les responsables de la Banque
Extérieure d’Algérie pour l’accès aux données nécessaires à cette étude.
Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012 7
Sabato, 2005). A ce titre, nous souhaitons tout d’abord étudier si ces
facteurs demeurent pertinents dans le contexte algérien. Le second point
abordé concerne la réaction des banques algériennes consistant à utiliser
de l’information supplémentaire provenant de sources externes à la firme.
Ces banques se basent, notamment, sur leur réseau commercial pour
l’information relative au mouvement d’affaires confié et sur les services
des impôts et de sécurité sociale pour l’information relative à la situation
fiscale et parafiscale de la firme.3 La question posée est de savoir si ces
modèles montrent bien que cette information supplémentaire améliore la
mesure du risque, ce qui établirait ainsi la rationalité des banques dans la
recherche de ce type d’information.
Quatre principaux résultats ressortent du présent article. Tout
d’abord, les états financiers des entreprises privées algériennes sont
assez informatifs du risque de défaillance car, tout comme dans les
pays avancés, les ratios de trésorerie et d’endettement sont
discriminants. En revanche, aucun indicateur habituel de rentabilité
n’est significatif, situation que nous attribuons à la faible qualité de
l’information comptable. La stabilité dans le temps d’un bénéfice
positif, qui est une mesure particulière de la rentabilité, est toutefois
significative, indiquant que les entreprises saines utiliseraient cet
indicateur pour signaler leur relative bonne situation financière. Enfin,
nous mettons en évidence la réaction des banques face à l’insuffisance
de l’information comptable et qui consiste à rechercher de
l’information externe à l’entreprise, comme le mouvement d’affaire
confié et la situation fiscale et parafiscale.
La première section de cet article décrit le financement du secteur
privé comme étant un marché à sélection adverse. La deuxième
section traite du problème de la qualité de l’information comptable et
la troisième des exigences réglementaires en matière de gestion du
risque de crédit. La quatrième section est un survey de la littérature
relative à la modélisation de l’estimation du risque de crédit. Les
sections 5 à 7 sont consacrées à la présentation des caractéristiques de
l’échantillon étudié, des résultats obtenus et à leur interprétation.
3
Pour une banque, le mouvement d’affaires confié par un client représente le chiffre
d’affaires qui transite par cette banque. Comme le montre le modèle 3, la proportion du
mouvement confié au chiffre d’affaires est un indicateur significatif de risque de crédit.
8 Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012
1- MARCHE DU CREDIT ET SELECTION ADVERSE
La réforme du secteur bancaire algérien, dont le cadre légal est la
loi sur la monnaie et le crédit de 1990 (remplacée en 2003), a entre
autres permis l’expansion du crédit au secteur privé qui représente
51,84% des crédits distribués en 2009 contre 29,33% en 2000.4 Ilmane
(2010) relève cependant la baisse de la qualité du crédit octroyé au
secteur privé en raison de la proportion élevée, 33%, des créances non
performantes. En raison notamment de l’asymétrie de l'information
existant entre les banques et les firmes, qui prend ici la forme de la
faible qualité de l’information comptable, le marché du financement
du secteur privé est typiquement en situation de sélection adverse
(Akerlof, 1970) et de rationnement quantitatif du crédit (Ilmane,
2010) induisant une réduction du volume des crédits accordés.
En effet, en dépit d’importants besoins financiers du secteur privé,
le taux d’intermédiation reste faible.5 A fin 2009, les crédits distribués
représentent seulement 60% des dépôts bancaires, ce qui explique en
partie la surliquidité des banques algériennes. Par rapport au PIB, les
crédits à l’économie ont baissé, passant de 25% en 2004 à 23,8% en
2008 (Bouzar & Ammour, 2011). Cette faiblesse de l’intermédiation
ressort aussi à travers le ratio de solvabilité globale (ratio Cooke) qui,
à fin 2008, était de 16,54%. Le niveau élevé de ce ratio est l’indicateur
d’un faible niveau d’activité des banques algériennes.
2- LE PROBLEME DE L’INFORMATION COMPTABLE
Le premier facteur explicatif de la faible qualité de l’information
comptable est l’existence d’une importante économie informelle. Dans
une étude portant sur 162 pays entre 1999 et 2007, Schneider et al.
estiment que l’économie parallèle varie de 16,8% du PIB officiel pour
les pays à haut revenu de l’OCDE à 41,2% pour les pays de
l’Amérique latine. Selon cette étude, pour l’Algérie ce taux est de
33,1%. En utilisant le modèle macro-électricité, Latrèche (2009) situe
ce taux entre 21% et 27%. La fraude fiscale est un facteur important
4
Banque d’Algérie, Rapport 2009. Evolution économique et monétaire en Algérie.
5
En plus de l’asymétrie de l’information, la faiblesse de l’intermédiation financière en
Algérie pourrait être également due à l’existence d’un environnement contraignant et
à une certaine insuffisance dans la maitrise des techniques d’évaluation du risque.
Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012 9
expliquant l’existence de l’économie souterraine, celle-ci comprenant
également l’activité dissimulée des entreprises déclarées.
La faible qualité de l’information comptable s’explique aussi par
les pratiques comptables consistant à présenter les états financiers
sous une forme favorable à l’objectif de la firme. Motivées
principalement par des considérations fiscales, elles sont désignées
dans la littérature anglo-saxonne par Earnings Management (Sun &
Rath, 2008 ; Healy & Wahlen, 1999 ; Fields & al. 2001 ; Watt &
Zimmerman, 1990). En Algérie, ces pratiques comptables pourraient
être plus fréquentes en raison d’une certaine permissivité dans
l’application de la législation. Elles font, en général, ressortir de
faibles rentabilités pouvant ne pas constituer une justification
économique suffisante à l’octroi de crédits.
Selon Cobham (2005), les pertes fiscales dues à l’évasion et
l’évitement fiscaux portent en premier lieu sur l’impôt direct sur le
revenu des individus et des sociétés. Ainsi, durant la décennie
1990/1999, ce type d’impôt représente environ 18% du PIB dans les
pays (15) de l’UE, mais seulement 6% dans les pays du MENA.
D’importantes mesures ont été introduites en Algérie pour
améliorer la qualité de l’information comptable. Promulgué en 2007 et
appliqué en 2010, le nouveau référentiel comptable, inspiré des
normes IAS/ IFRS, vise à améliorer la fiabilité des états financiers.
L’obligation d’audit des comptes des SARL vise ce même objectif,
tout comme l’introduction, par l’administration fiscale, de la
normalisation du numéro d’identification fiscale (NIF) et l’obligation
de renseigner l’état 104 de la liasse fiscale donnant le détail des clients
de l’entreprise. La Banque d’Algérie a aussi rendu obligatoire l’audit
des comptes des entreprises bénéficiant d’engagements excédant 15%
des fonds propres de la banque.
En dépit de ces améliorations, les banques algériennes s’entourent
encore d’importantes garanties. Elles estiment, de plus, que celles-ci
restent insuffisantes car elles jugent relativement longs les délais
d’exécution des décisions de justice pour leur mise en œuvre. Le
défaut de prise en compte par la banque, de ce risque de non
récupération des garanties (loss given default), est en fait une sous-
évaluation du risque de crédit.6 La Porta et al. (1997) montrent qu’une
plus faible protection juridique des investisseurs (actionnaires et
6
Cette relation a été suggérée par l’un des referees anonymes.
10 Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012
créanciers), mesurée notamment par la qualité de l’application de la
loi, est associée à des marchés de capitaux moins importants.
3. LA REGLEMENTATION DE LA GESTION DU RISQUE DE CREDIT
Le risque de crédit est un souci majeur pour les autorités monétaires
et financières. Pour sa maîtrise, il revient au Conseil de la monnaie et du
crédit -CMC- d’édicter la règlementation de l’activité bancaire et à la
Banque d’Algérie d’en préciser les conditions d’application.
Les principes généraux de l’analyse du risque de crédit sont
rappelés par le CMC dans le règlement 02/03 du 18 décembre 2002
relatif au contrôle interne. Selon ce document, l’appréciation du risque
de crédit doit se baser sur l’évaluation de la situation financière et de
la capacité de remboursement du bénéficiaire, ainsi que sur l’analyse
de l’environnement et des caractéristiques des actionnaires et
dirigeants Même si elles ne peuvent être une justification suffisante à
l’octroi de crédit, les garanties reçues en sont un élément important.
3.1- Les règles prudentielles de gestion bancaire en Algérie
Les règles prudentielles du CMC et de la Banque d’Algérie sont des
règles de gestion du risque de crédit mises en place afin d’en limiter le
niveau et l’impact. Ces règles, encore inspirées des normes Bâle I, sont
regroupées en trois catégories, à savoir la division des risques, l’exigence
en fonds propres et le provisionnement des créances.
Au titre de la division des risques, la Banque d’Algérie exige des
banques de limiter leurs engagements envers un client à 25% de leurs
fonds propres. Le total des engagements vis-à-vis des clients ayant
bénéficié de crédits excédant 15% des fonds propres de la banque ne
peut dépasser dix fois ces fonds propres. Concernant le second volet,
la Banque d’Algérie requiert des banques des fonds propres d’au
moins 8% de leurs engagements totaux pondérés par le risque. Enfin,
pour le provisionnement des engagements, la Banque d’Algérie exige
des banques de classer, au moins trimestriellement, les crédits
octroyés en créances courantes ou en créances classées. Une créance
courante est une créance n’ayant fait l’objet d’aucun incident de
paiement et "dont le recouvrement intégral dans les délais paraît
assuré". Les créances classées sont les crédits pour lesquels la banque
estime qu’il existe un risque total ou partiel de non remboursement.
Selon le niveau du risque, les créances classées peuvent être à
Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012 11
problèmes potentiels, très risquées ou compromises et sont
provisionnées à 30%, 50% ou 100% respectivement.7
Approuvées en 2004, les normes Bâle II sont en passe d’être
adoptées en Algérie. Ce dispositif énonce explicitement la possibilité
pour les banques, à travers l’option du système de notation interne –
NI, d'utiliser des modèles statistiques pour l'attribution de notations
aux contreparties de la banque. Le modèle statistique présenté dans le
présent article en est un exemple.
3.2- Le nouveau système comptable et financier
Le règlement n° 09-08 du CMC, pris en application du nouveau
système comptable algérien, est inspiré de la norme IAS 39
"Instruments financiers : comptabilisation et évaluation". Il définit les
règles d’évaluation et de comptabilisation des instruments financiers
des banques. Après leur comptabilisation initiale à la juste valeur, les
prêts et créances ainsi que les actifs financiers détenus jusqu’à leur
échéance sont à réévaluer au coût amorti.
Tel que défini par l’IAS 39, pour la détermination des éventuelles
pertes de valeur dues au risque, le coût amorti nécessite l’estimation
des probabilités de défaillance des contreparties des actifs et titres
financiers, estimation pouvant être effectuée selon "des approches
fondées sur des formules ou des méthodes statistiques".
4- LES MODELES D’ESTIMATION DU RISQUE DE CREDIT
A l’origine des modèles d’estimation du risque de crédit, on trouve
les travaux de Beaver (1966) sur la faillite des entreprises aux Etats-
Unis. Pour corriger la limite de la démarche univariée de Beaver, à
savoir que des ratios différents peuvent donner des résultats opposés,
Altman (1968) a adopté un modèle d’analyse discriminante linéaire –
ADL– sur un échantillon couplé de 66 entreprises cotées en bourse. Il
a obtenu une fonction score linéaire de cinq ratios en mesure de
classer dans leur groupe effectif 95% des firmes de l’échantillon.
7
Voir instruction 74/94 du 29/11/1994 de la Banque d’Algérie relative aux règles
prudentielles de gestion des banques et des établissements financiers, prise en
application du règlement 91/09 du 14/08/1991 du Conseil de la monnaie et du
crédit. Cette instruction précise, notamment, la notion de fonds propres, les taux de
pondération des actifs de la banque en fonction du risque de contrepartie ainsi que
les règles de classement et de provisionnement des créances.
12 Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012
Le crédit scoring est une méthode statistique multivariée visant à
caractériser la défaillance d’entreprises ou d’individus ayant contracté
des crédits et à en améliorer la détection précoce. Il est utilisé de façon
intensive pour le crédit à la consommation et de plus en plus pour le
crédit aux entreprises, en particulier les petites. Déjà en 1998, 62% des
plus grandes banques américaines recouraient au crédit scoring pour
les petites entreprises (Berger et al. 2010).
Pour estimer les probabilités de défaut des entreprises, les modèles
de marché, inspirés des travaux de Black-Scholes-Merton sur les
options, semblent fournir significativement plus d’information que les
modèles d’Altman (1968) et d’Ohlson (1980) basés sur des données
comptables (Altman et Saunders, 1998 ; Hillegeist et al. 2003).
Cependant, en dépit de son caractère discontinu et historique,
l’information comptable est souvent le principal recours pour mesurer
le risque de crédit des entreprises non cotées.
Parmi une myriade de méthodologies de technique statistique, de
programmation mathématique et des réseaux de neurones basés sur
l’information comptable (Rosenberg & Gleit, 1993), les modèles
d’analyse discriminante linéaire -ADL- et de régression logistique -
Logit (Amemiya, 1981 et Maddala, 1983) demeurent les plus utilisés
pour l’estimation du risque crédit (Altman & Saunders, 1998 ;
Rosenberg & Gleit, 1993).
L’optimalité de l’ADL repose sur deux hypothèses limitatives : la
normalité du vecteur de caractéristiques des entreprises et l’égalité des
matrices de variance/covariance des deux groupes de risque. Si le
vecteur de caractéristiques ne suit pas la loi normale, les estimateurs
de maximum de vraisemblance du modèle Logit, exhaustifs et
convergents et donc plus robustes, sont théoriquement plus appropriés
car, dans ce cas, ceux de l’ADL ne sont même pas convergents
(Maddala, 1983; Cleary and Angel, 1984 et McFadden, 1976). Les
problèmes méthodologiques de l’ADL ont été abordés par certains
auteurs (Eisenbeis, 1977; Joy & Tollefson, 1975 et Reichert & al.
1983) et ont touché, entre autres, la distribution des variables, le plan
d’échantillonnage, l’interprétation de la signification des variables et
l’estimation des taux d’erreur de classification.
Le modèle Logit est utilisé lorsque la variable dépendante est du
type qualitatif. Pour l’estimation du risque de crédit, elle peut être
dichotomique et prendre l’une des deux modalités possibles, à savoir
"entreprise saine" ou "entreprise défaillante".
Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012 13
Pour comparer le pouvoir discriminant des modèles ADL et Logit,
Press et Wilson (1978) analysent deux exemples empiriques incluant
des variables explicatives dichotomiques et concluent que les
estimateurs du modèle Logit performent légèrement mieux. De même,
dans un contexte de crédit scoring, Wiginton (1980) trouve que le
modèle Logit fournit un taux de bonne classification plus élevé.
5- PRESENTATION DES DONNEES DE L’ECHANTILLON
La présente étude porte sur les crédits d’exploitation octroyés par
une grande banque publique algérienne aux PME du secteur privé en
fin 2004 et en 2005. La composition de l’échantillon constitué à cet
effet, dont le taux de défaillance est de 17,8%, est décrite au tableau
1.8 Pour chaque firme de l’échantillon, nous avons collecté environ
140 informations portant sur les états financiers, les caractéristiques de
l’entreprise (secteur d’activité, âge, actionnariat, effectif, ...) et les
crédits accordés (type, montant, garanties, …)9.
Tableau 1: Composition de l’échantillon
Entreprises saines Entreprises en défaut Total
Crédits 2005 87 18 105
Crédits fin 2004 10 3 13
Total 97 21 118
Sur les 238 entreprises privées ayant bénéficié de crédits en 2005,
25 ont été classées à fin 2006 par le comité de classement et de
provisionnement de la banque comme étant défaillantes, soit un taux
de défaillance du portefeuille de 10,5%.
Notons que notre échantillon ne contient que 18 parmi les 25
entreprises en défaut, les 7 autres ayant une information comptable
incomplète. Il y a lieu de souligner que parmi les 7 firmes exclues de
l'échantillon, 6 concernent des affaires nouvelles (nouveaux clients).
En d'autres termes, la nouveauté de l'affaire constitue pour la banque
un facteur de risque important.
8
Suivant la littérature en la matière, ce taux de défaillance est calculé sur la base du
nombre de crédits en défaut. Mais, calculé à partir des valeurs monétaires, le taux de
défaut de l’échantillon est estimé à 27,5%. La banque est plutôt concernée par ce
second taux.
9
Bien que la taille de l’échantillon limite la généralisation de nos conclusions, la
richesse de l’information recueillie permet toutefois d’obtenir une analyse
instructive du risque de crédit en Algérie.
14 Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012
Selon les critères de la réglementation algérienne, à l’exception de
deux grandes entreprises, le reste de l’échantillon appartient à la
catégorie des PME. Le chiffre d’affaires de ces firmes, d’une moyenne
de 510 millions DA, varie entre 15 millions et 9,8 milliards DA. De
même, le total du bilan, d’une moyenne de 464 millions DA, se situe
entre 11 millions et 8 milliards DA. Enfin, l’effectif moyen est de 91
avec un maximum de 850.
La principale (70,34%) forme juridique de ces entreprises est la
SARL. De même, à hauteur de 89%, ce sont des entreprises familiales
et la possession managériale moyenne est de 57,75%. Les deux
premiers actionnaires possèdent environ 80% de l’entreprise, ce qui
est l’indication d’une forte concentration de la propriété.
Le tableau 2 présente quelques informations comptables relatives à
l’échantillon. Il est obtenu à partir des bilans et comptes de résultats
de l'exercice précédant l'année de l'octroi du crédit et des autres pièces
du dossier de crédit des entreprises de l’échantillon. En distinguant les
entreprises à créances classées des entreprises à créances courantes,
distinction basée sur les conclusions du comité de classement, chaque
rubrique du bilan et du compte de résultats a été normalisée en
l’exprimant par rapport au total du bilan ou au chiffre d’affaires
respectivement.10 Ensuite, sont calculées la moyenne et la médiane de
chaque ratio des deux groupes de risque.
La dernière colonne du tableau présente le niveau de signification
du test de Wilcoxon. Ce test permet de vérifier si, pour chacune des
variables de ce tableau, les deux groupes de firmes sont issus de la
même population.
A travers ce tableau, on constate que la structure du passif d'une
entreprise saine diffère significativement de celle d'une entreprise en
défaut. C’est le cas du taux d’endettement et des dettes financières
dont la différence de distribution est significative à 0,3% et 0,1%
respectivement. De même, les ratios de disponibilités, des frais
financiers et du mouvement d’affaires confié, sont également
significatifs à 0,2%, 1,8% et 0,1% respectivement. Notons que du
point de vue de la rentabilité, il n’existe pas de différence significative
entre les deux groupes, comme il ressort du tableau 4 (page 19).
10
Les rubriques comptables sont reprises dans le présent article selon leur appellation
dans le plan comptable national -PCN-. Afin d’alléger la lecture du texte, on
désignera souvent les ratios utilisés uniquement par le nom du compte en
numérateur.
Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012 15
Tableau 2 : Données comptables (une année avant l'octroi du crédit)
Moyenne (%) Médiane (%)
Rubriques Firmes Firmes en Firmes Firmes en *
saines défaut saines défaut
Immobilisations 31,62 41,26 26,42 40,23 NS
Disponibilités 8,95 2,47 4,74 2,11 0,2%
CCA 14,44 6,61 5,58 1,87 NS
Emprunt LMT 10,24 15,04 0 7,57 NS
Dettes financières 8,12 20,71 2,10 20,31 0,1%
Taux
51,98 69,31 56,97 71,92 0,3%
d’endettement
CA (millions DA) 485,62 622,13 133,96 428,90 3,3%
Frais financiers 2,69 4,57 1,57 3,41 1,8%
Mouvement
117,95 62,03 100,33 62,12 0,1%
confié/CA
Situation fiscale et
1,33 5,50 0 0 NS
parafiscale /CA
* : niveau de signification selon le test de Wilcoxon ; NS : non significatif ; CCA : compte
courant des associés ; CA : chiffre d’affaires.
Les entreprises industrielles représentent 71,43% des entreprises en
défaut mais seulement 50,52% des entreprises saines. Cette différence
de proportion, significative à 8,1%, pourrait indiquer qu'en moyenne
le secteur industriel est plus risqué.11 De plus, comme le montre le
tableau 2, la taille des entreprises défaillantes est significativement
plus grande que celle des entreprises saines. Ces deux indicateurs
montrent donc que les grandes entreprises industrielles sont plutôt
plus risquées que les petites entreprises non industrielles. Le secteur
des BTPH semble être, par contre, moins risqué car il représente 16%
de l'échantillon, mais seulement 4,76% des entreprises en défaut.12
6- PRESENTATION DES TROIS MODELES ESTIMES
Le modèle statistique utilisé, la régression logistique, permet
d’estimer la probabilité de défaut d’un débiteur sur la base de son
vecteur de caractéristiques, ces dernières pouvant être d'ordre
comptable, statutaire ou autre. Le choix de ce modèle, par rapport à
l’ADL, est justifié par un pouvoir explicatif plus élevé comme le
11
Il est apparu à la lecture des dossiers de crédit, lors de l’échantillonnage, que la
concurrence étrangère et le marché informel sont souvent invoqués pour expliquer
en partie les difficultés financières des entreprises industrielles.
12
La raison plausible serait les retombées positives des grands travaux de l'Etat.
16 Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012
montre l’analyse ROC dans la sous-section 7.5. Nous estimons, en
premier lieu, la probabilité de défaillance sur la seule base de
l’information comptable et par la suite en intégrant de l’information
provenant de sources externes à l’entreprise. Le tableau 3 présente les
trois modèles ainsi obtenus et montre qu’ils sont très significatifs.
Tableau 3: Coefficients et test des trois modèles estimés
Modèle 1 Modèle 2 Modèle 3
Coefficient Coefficient Coefficient
*
Constante - 3,28 0,1% - 1,77 NS -0,69 NS
DISP - 20,51 2,4% - 20,97 3,6% -25,6 2,5%
DFIN 7,58 < 10-3 8,15 <10-3 9,03 0,1%
DNFIN 3,34 2,3% 2,88 7,5% 4,27 2,2%
STAB -1,82 0,8% -1,72 3,7%
MAC -2,53 1%
SFPF 7,43 6,7%
du
< 10-3 < 10-3 < 10-3
modèle
Pseudo R2 26,66% 33,22% 46,28%
* : niveau de signification.
Le modèle 1 permet d’estimer le risque de crédit sur la seule base
de l’information comptable. Le modèle 2 est une variante du premier
intégrant une variable particulière reliée à la rentabilité. Enfin, le
modèle 3 intègre en plus de l’information comptable, des informations
provenant de sources externes à l’entreprise. En dépit de la faible taille
de l'échantillon, la fonction donnant la probabilité de défaillance des
entreprises permet d'obtenir des taux de bons classements satisfaisants
autour de 89% pour le modèle 3.
L'utilisation de la régression logistique a fait ressortir les variables
explicatives significatives suivantes pour l'estimation de la probabilité
de défaillance, où t 1 signifie une année avant l'octroi du crédit, Rt 1
et Rt 2 le résultat d’exploitation des années t 1 et t 2 :
DISP Total des Disponibilités à t 1 Total du Bilan à t 1
DETF Dettes Financières à t 1 Total du Bilan à t 1
DETNF Dettes non financières à t 1 Total du Bilan à t 1
Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012 17
1 si Rt 1 0 et Rt 2 0
STAB Stabilité du résultat d' exploitation
0 Autrement
MAC Mouvement d' affaire confié à t 1 Chiffre d' affaires à t 1
SFPF Situation Fiscale et Para Fiscale Chiffre d' affaires à t 1
7- LES DETERMINANTS DE LA PROBABILITE DE DEFAUT
Dans le modèle Logit, on détermine en premier lieu le score de
l’entreprise puis la probabilité de défaillance P qui est donnée par
l’expression P EXPScore 1 EXPScore .
7.1- Les données comptables sont-elles informatives du risque ?
Le premier modèle estimé utilise seulement l’information comptable
et répond au premier volet de notre problématique qui est de savoir si la
qualité de cette information en Algérie a pour effet de modifier, même
partiellement, les facteurs explicatifs de la probabilité de défaut apparus
dans la littérature sur des données des économies avancées.
L’information comptable, sur deux années successives, est
représentée dans notre étude empirique par 33 ratios (comptes
normalisés du bilan et du compte de résultats) de chaque année. Le
processus de sélection des variables explicatives se déroule en deux
étapes (Altman & Sabato, 2005). Dans une première étape, nous
retenons toutes les variables pertinentes, en particulier celles apparues
dans la littérature. Par la suite, le choix des variables s’effectue par
une procédure de sélection stepwise.
Le modèle 1, basé uniquement sur l’information comptable, montre
qu’il existe trois variables explicatives significatives, à savoir les
disponibilités, les dettes financières et les dettes non financières.
L’expression du score de l’entreprise selon ce modèle est :13
Score 3,28 20,51 DISP 7,58 DFIN 3,34 DNFIN
(1,01) (9,12) ( 2,15) (1, 47)
La probabilité de défaut est ainsi d'autant plus élevée que
l'endettement est élevé et que les disponibilités sont faibles. Le
premier résultat est conforme aux théories de la structure du capital
selon lesquelles l’endettement entraîne une augmentation de la
13
Les nombres entre parenthèses représentent les écarts types des coefficients.
18 Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012
probabilité de faillite (Scott, 2001). Ce modèle montre de plus que les
dettes financières qui sont des dettes à court terme envers les banques
sont statistiquement plus significatives (inférieur à 0,1%) que les
autres types de dettes, notamment les dettes à long terme. Le niveau
de disponibilités (compte bancaire et encaisse) est également un
facteur explicatif important de la probabilité de défaut. Ces deux
indicateurs financiers ressortent souvent dans la littérature relative aux
modèles d’estimation de probabilité de défaut (Ohlson, 1980 ; Altman
et Sabato, 2005 et Rikkers & Thibeault, 2009).
7.2- La rentabilité, facteur non discriminant
Le modèle 1 laisse apparaître un résultat fort intéressant qui révèle
une différence importante entre le contexte algérien et celui des pays
avancés. Qu’elle soit mesurée par le résultat d’exploitation, le résultat
brut, le résultat en instance d’affectation, la valeur ajoutée, l’EBIT
(Earnings Before Interest and Taxes) ou l’EBITDA (Earnings Before
Interest, Taxes, Depreciation and Amortization), la rentabilité n’est
pas, en effet, une variable significative dans notre modèle.
Ce résultat est contraire à ceux observés, par exemple, dans Ohlson
(1980) pour les Etats-Unis où l’on trouve les mesures de rentabilité
suivantes : résultat net / total de l’actif, cash-flow opérationnel/ passif
exigible et taux de variation du résultat net. Pour le cas des crédits aux
PME d’une banque hollandaise, Rikkers & Thibeault (2009) trouvent
l’indicateur de rentabilité résultat net/total actif. Enfin, dans Altman et
Sabato (2005) pour les PME d’Italie, d’Australie et des Etats-Unis, les
modèles contiennent les indicateurs de rentabilité suivants : Economic
Value Added/total de l’actif, EBITDA/total de l’actif, EBITDA/frais
financiers et résultat en instance d’affectation/total de l’actif.
L’absence d’indicateur de rentabilité dans le modèle 1 signifie,
qu’au point de vue de ce facteur, il n’existe pas de différence entre les
firmes saines et les firmes en défaut. Le tableau 4 confirme ce résultat
et montre de plus qu’aucun indicateur de rentabilité n’est significatif
au sens du test de Wilcoxon, même dans une analyse univariée.
Comme les firmes en difficulté financière ont vraisemblablement
des rentabilités inférieures, l’absence de différences significatives
suggère l’existence de pratiques de dissimulation de la rentabilité qui
semblent être plus importantes chez les entreprises saines. En d’autres
Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012 19
termes, la gestion du résultat (Earnings management) serait plus
prononcée chez les firmes saines que chez les firmes défaillantes.
Tableau 4 : Test de signification des indicateurs de rentabilité
Moyenne (%) Médiane (%)
Rubriques Firmes Firmes Firmes Firmes en *
saines en défaut saines défaut
Valeur ajoutée /CA 26,02 21,16 22,72 20,02 NS
EBITDA/CA 7,87 6,29 6,88 7,39 NS
Résultat
5,67 2,4 4,25 4,54 NS
d’exploitation /CA
Résultat brut / CA 5,42 4,24 4,18 4,24 NS
Cette différence d’incitation de la manipulation du résultat apparaît
dans Peltier-Rivest & Swirsky (2000). L’explication rationnelle est
que les gains en résultant sont plus élevés pour les entreprises saines.
Les entreprises en défaut peuvent également vouloir afficher un
résultat comptable moins défavorable, ceci afin d’appuyer leur
demande de crédit. Ces deux types de stratégie conduiraient ainsi à
une convergence des rentabilités révélées.
7.3- La stabilité du résultat comme signal du type de l’entreprise
Bien qu’elle soit plus motivée par la réduction du résultat révélé,
l’entreprise saine est incitée, vis-à-vis de la banque, à se distinguer par
rapport à l’entreprise défaillante, ceci afin d’obtenir un meilleur accès
au crédit, comme par exemple un taux d’intérêt plus faible ou une
moindre exigence en termes de garantie.14 Pour cela, la firme saine,
tout en réduisant la rentabilité révélée pour des motifs fiscaux,
pourrait être incitée à signaler à la banque qu’elle est saine. Pour être
crédible, ce signal doit être plus coûteux pour la firme en défaut
(Spence, 1973). Le modèle 2 montre que ce signal peut prendre la
forme de la stabilité, dans le temps, de la rentabilité. Cette notion
apparaît dans la littérature, notamment chez Peltier-Rivest & Swirsky
(2000) qui définissent comme étant saine une entreprise n’ayant pas
connu de pertes durant cinq années consécutives. De même, dans
14
La proportion d'entreprises de l’échantillon auxquelles la banque a exigé une
hypothèque est de 44,33% pour les entreprises saines contre 75% pour les
entreprises défaillantes. Cette différence est significative à 1,2%.
20 Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012
Ohlson (1980) et Altman & Sabato (2005), cette variable ressort
comme facteur explicatif de la probabilité de défaut.
Pour tester la pertinence de ce signal, nous introduisons la variable
binaire "stabilité du résultat d’exploitation" définie plus haut. La
valeur 1 est un indice de durabilité de la rentabilité. Par contre, si cette
variable prend la valeur 0, alors l’entreprise affiche une rentabilité
négative dans l’une au moins des deux années précédant la demande
de crédit. On obtient ainsi le modèle 2 qui a pour expression :
Score 1,77 20,97 DISP 8,15 DFIN 2,88 DNFIN 1,82 STAB
(1,18) (9,97) ( 2, 24) (1,62) ( 0,68)
Dans ce modèle, la variable "stabilité du résultat d’exploitation" est
significative à hauteur de 0,8%, ce qui indique bien un pouvoir
explicatif élevé de la probabilité de défaut.
7.4- Estimation du risque et informations externes à l’entreprise
Bien que les modèles 1 et 2 aient montré que l’information
comptable possède un certain pouvoir discriminant, la banque tient
tout de même compte de la motivation des firmes à la manipuler. Par
exemple, celles-ci peuvent dissimuler de la dette fournisseur pour
afficher une structure de financement équilibrée ou réévaluer les
immobilisations pour faire apparaître une meilleure situation nette.
Cependant, la plus forte incitation aux manipulations comptables porte
sur les résultats, d’où le terme de Earnings management.
Pour réduire cette imperfection de l’information, la banque recourt
à d’autres sources d’information. En effectuant une visite sur site, la
banque recueille des informations pertinentes comme le mouvement
des stocks et le climat social. Elle recourt aussi à d’autres sources
d’information comme l’administration fiscale pour la situation fiscale,
les services de l’assurance sociale pour la situation parafiscale et la
Banque d’Algérie (centrale des risques) pour l’encours des crédits de
l’entreprise envers les autres banques. L’une de ces sources est la
banque elle-même car l’observation du compte du client et l’examen
de ses débits et crédits lui permettent de mieux apprécier son activité.
Le modèle 3 montre que l’inclusion d’informations externes à
l’entreprise permet d’obtenir une meilleure appréciation du risque de
crédit. En plus des variables explicatives comptables des modèles 1 et
2 qui conservent le même sens d’influence et demeurent significatives,
le modèle 3 fait ressortir deux autres variables explicatives, à savoir le
Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012 21
mouvement d’affaires confié et la situation fiscale et parafiscale,
significatifs à 1% et 6,8% respectivement. En intégrant ces nouvelles
variables, le score de l’entreprise est donné par l’expression :
Score 0,69 25,6 DISP 9,03 DFIN 4,27 DNFIN
(1, 47) (11, 46) ( 2,62) (1,86)
1,73 STAB 2,53 MAC 7,43 SFPF
( 0,83) ( 0,98) ( 4,05)
La variable mouvement d’affaire confié, très significative, est une
information produite par la banque elle-même sur l’entreprise. Le
mouvement confié apparaît déjà dans Touati-Tliba (2003) comme
facteur explicatif de la défaillance dans le contexte algérien.
Ce résultat est en accord avec la théorie de l’intermédiation
financière (Leland & Pyle, 1977) selon laquelle, étant donné les
problèmes d’asymétrie de l’information, les intermédiaires financiers
sont une institution dont l’existence peut être justifiée par leur capacité
à rassembler et à produire, de façon plus efficiente que le marché,
l’information pertinente relative au niveau de risque de l’entreprise.
Quoique, de façon non formalisée, le mouvement d’affaires confié
a été évoqué dans la littérature comme facteur explicatif de la
défaillance de l’entreprise. Mester & al. (2002) montrent comment les
banques utilisent le suivi du compte de l’entreprise pour contrôler
l’aléa moral de celle-ci, en particulier, pour s’assurer que les crédits
sont utilisés au financement des opérations courantes de l’entreprise et
non de ses pertes éventuelles.
L’apparition de la variable situation fiscale et parafiscale dans le
modèle 3 est un résultat particulièrement intéressant car, à notre
connaissance, il n’existe pas dans la littérature, de modèle empirique
d’estimation du risque où ce facteur ressort explicitement dans
l’équation donnant le score ou la probabilité de défaut. Cette variable
possède trois traits pertinents pour la banque : la dette fiscale est
prioritaire par rapport à la dette bancaire, c’est une information plus
actuelle que l’information comptable et elle est de source externe à la
firme et ce, au même titre que le mouvement d’affaires confié.
La réaction des banques au problème de l’information comptable
ressort dans les modèles de crédit-scoring des banques américaines.
En effet, pour tenir compte du problème de l’opacité de l’information
comptable des petites entreprises, ces modèles utilisent souvent des
informations relatives au propriétaire de l’entreprise comme la
22 Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012
propriété foncière, ses actifs financiers et ses éventuels défauts de
paiement passés (Berger et al. 2005). Selon Berger et al. (2010),
"L’utilisation de l’information relative à l’entreprise seulement est rare
(2%)". De même, Altman & Sabato (2005) notent que l’ajout de
variables qualitatives, comme la forme juridique et le secteur
d’activité, améliore le pouvoir prédictif des modèles.
7.5- Evaluation des modèles estimés
Le taux de bon classement est un critère d'évaluation important
d'un modèle d’estimation du risque de crédit. L’affectation d’une
entreprise à un groupe dépend du point de séparation (cut off point)
qui est, dans le modèle Logit, une probabilité de défaut limite P0 . Le
niveau optimal de P0 dépend notamment des probabilités a priori et
des coûts de mauvais classement. Le choix du point de séparation
dépend de l’objectif recherché. Si la banque adopte une politique de
crédit restrictive, elle choisira un point de séparation P0 relativement
faible. Ce dernier constitue un meilleur filtre pour détecter les firmes
défaillantes mais peut entraîner le rejet de bonnes relations.
Comme le montre le tableau 1, les entreprises en défaut
représentent 17,8% de notre échantillon mais seulement 10,5% de la
population. Cette surreprésentation des firmes en défaut,
recommandée par King et Zeng (2001) en présence d’évènements
rares, vise à réduire les effets négatifs de la relative faiblesse du
nombre d’entreprises en défaut. Elle affecte cependant le choix du
point de séparation car elle a, notamment pour effet, de surestimer la
constante et par conséquent les probabilités de défaut. Pour corriger la
constante, ces auteurs proposent de la réduire de la quantité
Ln1 y 1 y .15
Les scalaires et y représentent la proportion des entreprises en
défaut de la population et de l’échantillon, soit =10,5% et y = 17,8%
dans notre cas, ce qui donne une correction de la constante de -0,61.
Après application de cette formule, la constante corrigée des modèles
1, 2 et 3 devient respectivement -3,89, -2,38 et -1,3.
15
Selon King et Zeng (2001), pour le modèle logistique, les coefficients des variables
explicatives demeurent convergents.
Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012 23
Avec un point de séparation de 14%, le taux de bon classement du
modèle 3 est de 89% (85,71% pour les entreprises défaillantes et
89,69% pour les entreprises saines). Pour le modèle 2, ce taux est de
81,36%. Le pouvoir explicatif plus élevé du modèle 3 est confirmé par
la statistique pseudo R2 qui est de 46,28%.
Il est d’usage, dans ce type d’analyse, d’estimer le modèle à partir
d’un échantillon dit d’estimation et de le tester à un échantillon dit de
validation. Etant donné l’étroitesse de l’échantillon, il n’est pas
efficace de le scinder en deux sous-échantillons. Une des solutions
existantes, pour disposer tout de même d’une phase de validation, est
d’appliquer la procédure LOOCV (leave one out cross validation).
Pour un échantillon composé de n observations, cette dernière
consiste à estimer le modèle sur la base de n-1 observations et à
l’appliquer à l’observation soustraite. Cette opération est répétée n fois
pour réaliser une phase de validation. Le taux de bon classement du
modèle 3, après validation par la procédure LOOCV, est de 84,75%
comme le montre le tableau 5 ci-dessous16.
Tableau 5 : Taux de bon classement du modèle 3 selon la procédure
LOOCV
Prévision du modèle % de bon
Saine Défaillante Total classement
Saine 85 12 97 87,63%
Situation de
Défaillante 6 15 21 71,43%
l’entreprise
Total 91 27 118 84,75%
Pour tester si l’ajout de l’information externe à l’entreprise
améliore l’estimation du risque de crédit, on peut aussi comparer le
pouvoir discriminant des modèles de classification en utilisant la
méthodologie des courbes de receiver operating characteristic - ROC.
La courbe ROC est un graphe tracé dans des coordonnées variant de 0
à 1. L’ordonnée, appelée sensitivité (z), représente pour chaque point
de séparation z, le taux de bon classement des entreprises défaillantes
(hit rate). Pour un modèle Logit, z est la probabilité de défaut et varie
16
Le taux de bon classement de 84,75%, inférieur à ceux obtenus par Altman (1968) et
Ohlson (1980), nous semble tout de même satisfaisant étant donné la définition de la
défaillance. Dans notre modèle en effet, une entreprise est en défaut si, entre autres, le
retard de remboursement excède 90 jours. Mais, dans Altman (1968) et Ohlson (1980),
une entreprise est en défaut si elle est déclarée en faillite. De ce fait, dans les modèles de
ces derniers auteurs, la séparation entre les deux groupes d’entreprises est plus nette, ce
qui pourrait expliquer leurs meilleurs taux de bon classement.
24 Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012
donc de 0 à 1. L’abscisse représente 1-spécificité(z) (false alarm rate)
où spécificité(z) est le taux de bon classement des entreprises saines
en fonction du point de séparation z (Hanley & McNeil, 1982).
L’aire située sous la courbe ROC, construite à partir d’un
échantillon, représente une estimation de la probabilité de bon
classement de deux entreprises choisies aléatoirement, l’une étant
défaillante et l’autre saine (Hanley & McNeil, 1982). Dans le graphe
1, les courbes ROC des modèles 2 et 3 sont représentées par les
courbes fine et épaisse respectivement. On relève que l’aire située
sous la courbe fine est de 0,8787 avec un écart type de 0,0345 et celle
située sous la courbe épaisse de 0,9269 avec un écart type de 0,0301.
Graphique 1 : Courbes ROC des modèles 2 et 3
1.00
0.75
Sensitivity
0.50
0.25
0.00
0.00 0.25 0.50 0.75 1.00
1-Specificity
Modèle3 ROC area: 0.9269 Modèle2 ROC area: 0.8787
Reference
Pour comparer le pouvoir discriminant des deux modèles, il faut
tester si la différence entre les deux aires est significative. Hanley &
McNeil (1983) proposent un test pour tenir compte de la corrélation
entre les deux aires, corrélation existant en raison de l’estimation à
partir du même échantillon d’entreprises. L’application de ce test aux
modèles 2 et 3 montre qu’avec un Khi2 (1) calculé de 4,26, la
différence entre les deux aires est significative à 3,91%. Ceci montre
que l’ajout de l’information externe à l’entreprise améliore de façon
significative l’estimation du risque.
Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012 25
Le test ROC permet aussi de justifier empiriquement le choix du
modèle Logit par rapport au modèle ADL. En effet, la comparaison du
modèle obtenu par application de l’ADL avec le modèle 3 montre que
ce dernier est plus approprié car la différence des aires, sous les deux
courbes ROC, est significative à 5,17%, en faveur du modèle Logit.
CONCLUSION
Le présent article porte sur le problème de la qualité de l’information
comptable des entreprises privées, auquel font face les banques
algériennes lors de l’analyse du risque de crédit. L’existence d’une large
économie informelle d’une part et la gestion des bénéfices, soit les
diverses manipulations comptables destinées à modifier le résultat
comptable en faveur de l’entreprise d’autre part, réduisent fortement la
fiabilité et la transparence des comptes des entreprises privées.
Nous abordons cette question sous l’angle des modèles
d’estimation du risque de crédit car ces derniers sont affectés par la
qualité de l’information comptable. Dans ce cadre, notre objectif est
d’étudier dans quelle mesure cette approche d’estimation du risque,
appliquée au contexte algérien, permet d’obtenir des résultats
similaires à ceux rencontrés dans le contexte des économies avancées.
L’utilisation du modèle Logit, pour estimer les probabilités de
défaut sur les données d’un échantillon de 118 crédits d’une banque
publique algérienne, montre, qu’à l’instar des économies avancées, les
ratios d’endettement et de trésorerie sont des indicateurs discriminants
très significatifs et ce, en dépit du caractère imparfait des états
financiers des entreprises privées.
Le second résultat obtenu est la mise en évidence d’une différence
importante entre ces deux contextes au regard du rôle de la rentabilité
en tant que signal des difficultés financières. En effet, dans le modèle
1, aucune mesure habituelle de rentabilité n’a de pouvoir discriminant.
Nous interprétons cette différence par le fait que dans le contexte
algérien, la gestion des bénéfices est plus accentuée au sein les firmes
saines. Les entreprises en défaut peuvent également vouloir afficher
un résultat comptable moins défavorable afin d’appuyer leur demande
de crédits. Ces deux types de stratégie conduiraient à une convergence
des rentabilités affichées.
Le modèle 2, cependant, montre que la stabilité dans le temps d’un
bénéfice d’exploitation est significative. Le rôle de cette mesure
26 Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012
particulière de rentabilité est interprété comme étant un signal, de la
part de l’entreprise saine, pour se distinguer de la firme en défaut et
est donc le résultat de l’arbitrage entre le gain fiscal de la gestion des
bénéfices et le coût d’être considéré comme une entreprise en défaut.
Afin de réduire les effets négatifs de l’asymétrie de l’information,
la réaction de la banque consiste notamment à obtenir de l’information
externe à la firme. La mise en évidence du rôle discriminant pour la
banque, de ce type d’information, est le quatrième résultat auquel nous
parvenons. A travers le modèle 3, nous montrons en effet que deux
informations externes à l’entreprise, le mouvement d’affaire confié et
la situation fiscale et parafiscale, permettent d’améliorer de façon
significative l’estimation de la probabilité de défaut.
Le caractère non significatif du facteur rentabilité et la mise en
évidence formelle de la recherche, par la banque, d’information
externe à la firme représentent, selon nous, un apport appréciable à la
compréhension de l’estimation du risque de crédit en Algérie en
relation avec le problème de l’information comptable. Ces résultats
gagneraient à être généralisés aux autres banques algériennes,
notamment privées, à travers une étude plus élargie.
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Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012 31
L’ENTREPRISE ALGERIENNE ET L’INNOVATION :
UN ESSAI D’ANALYSE
Ilyes MANCER*
RESUME
En Algérie, les entreprises sont peu innovatrices. Cette situation est
particulièrement due à l’absence d’un environnement incitatif à
l’innovation. L’environnement contribue plus à intensifier les rigidités
comportementales et institutionnelles en matière d’innovation.
L’entreprise étant une partie intégrante de l’environnement
institutionnel, son champ d’action est délimité par la nature de cet
environnement. Ce dernier a une influence déterminante en matière
d’innovation par son rôle d’émetteur de connaissances, de catalyseur
d’interactions et d’offreur d’opportunités.
MOTS CLES
Innovation, entreprise, institutions, système d’innovation, Algérie.
JEL CLASSIFICATION : O10- O14- O31- O33-O38
INTRODUCTION
Des mutations profondes de l’économie marquent d’une manière
irréversible le passage à une nouvelle ère qui fait de l’innovation la
poutre porteuse du développement économique et la source majeure
de la compétitivité. A l’ère des économies fondées sur la
connaissance, l’entreprise est tenue plus que jamais non seulement à
exploiter efficacement son stock de connaissances, mais à en produire
et à s’en approprier davantage. Elle est contrainte à se réorganiser sans
cesse par rapport à son environnement et l’exploiter efficacement.
Dans ce papier, nous essayerons de situer l’entreprise algérienne par
rapport aux exigences de l’économie fondée sur la connaissance et
d’évaluer son implication dans les activités d’innovation. Nous
avançons l’hypothèse selon laquelle l’absence d’une vision globale et
*
Université Akli Mohend Oulhaj de Bouira
32 Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012
stratégique de développement technologique a fortement contribué à
intensifier les rigidités comportementales et institutionnelles en
matière d’innovation, et par conséquent, explique en grande partie la
faiblesse de l’innovation dans le secteur des entreprises en Algérie.
Pour appuyer cette hypothèse, nous introduirons d’abord notre analyse
par une revue rapide sur la conception moderne de l’innovation
(section1), puis nous présenterons un diagnostic de l’existant sur la
situation de l’innovation dans les entreprises algériennes (section 2).
1- DE L’INNOVATION
Les entreprises opèrent aujourd’hui dans un environnement
mondialisé et compétitif, où elles sont constamment mises au défi de
changer et de s’adapter. L’innovation instaure un environnement
concurrentiel et sélectif qui contraint l’entreprise à s’impliquer sans
rupture dans les activités d’innovation pour du moins survivre. Les
changements survenus dans les modalités de la création de la valeur
rendant cette dernière indexée sur la malléabilité de la connaissance.
S’agissant de l’économie dans son ensemble, la création de la valeur
implique d’un côté une intensification des investissements consentis à
la connaissance (Recherche & Développement, Education et
Technologie de l’Information et de la Communication) (Foray, 2004),
et d’un autre côté la construction d’un processus d’apprentissage
collectif entre agents économiques pour permettre d’exploiter au
mieux le stock existant de connaissances et de déclencher un cercle
vertueux de développement via la connaissance et l’apprentissage
(Lundvall, 1992). Ceci est aussi vrai pour l’entreprise, en effet,
l’entreprise dans l’économie fondée sur la connaissance, ou
"l’entreprise fondée sur la connaissance" est une entreprise dont la
performance dépend de non seulement de sa dotation en capital-
connaissance, elle fait appel également au don de capter et
d’internaliser les connaissances extérieures. En effet, l’entreprise à
elle seule ne peut produire toutes les connaissances dont elles a
besoin, elle a tendance à plus se servir de son environnement, soit le
système d’innovation. La production d’une connaissance ne signifie
pas qu’elle est captée et utilisée. Les connaissances extérieures
peuvent servir comme inputs aux firmes et alimentent ainsi le
processus d’apprentissage. Ceci est autant plus important dans un
contexte de concurrence sélective et de plus en plus provocatrice, il est
incontestable que pour maintenir son avantage compétitif, il faut
Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012 33
produire durablement des ressources spécifiques1 (Lundvall &
Vinding, 2004) et développer des stratégies de savoir adéquates2
(Hansen et al, 2003). Toutefois, l’appropriation des connaissances
provenant de l'extérieur de l'organisation est liée particulièrement à la
faculté des institutions chargées de la création du savoir à émettre les
connaissances (Smith, 2000) et suppose que l’organisation ait une
capacité d'absorption suffisante (Cohen & Levinthal, 1990). Cette
combinaison émission-absorption ne peut être effective que dans la
présence de conditions de proximité. Cette denière ne recouvre pas
seulement la forme géographique, elle s’étend à d’autres formes à
savoir les proximités cognitive, institutionnelle et sociale (Boschma,
2004). En effet, l’appropriation des connaissances exige une certaine
distance cognitive par rapport à l’entité émétrice du savoir pour
interpréter le savoir extérieur (Nootbom et al, 2006). Elle est d’autant
plus facile que la connaissance est codifiée. En revanche, si la
connaissance est tacite, sa diffusion pose problème car sa transmission
a besoin de rapports de face à face et une proximité géographique (pas
nécessairement permanente)3 (Torre & Rallet, 2005). La plupart du
temps, ces rapports sont non-officiels et peuvent prendre du temps
pour se constituer car ils exigent généralement une proximité sociale
1
Le processus de spécification des ressources ne peut cependant avoir lieu sans
l'activation d'une logique d'apprentissage et d'interaction. Étant donné que
l'innovation repose en grande partie sur la production et la combinaison de
nouveaux savoir-faire adaptés aux besoins d'une économie.
2
Dans un environnement stable caractérisé par un haut degré de standardisation, il est
profitable de s’inscrire dans une stratégie de codification en remplaçant quelques
fonctions qui ont été jusqu’ici du domaine du travail et de l’intelligence humaine.
Dans un tel contexte, un mouvement graduel de connaissance tacite vers
connaissance non-tacite peut avoir lieu. Par contre, dans un environnement en
changement permanent limite les avantages de la codification en rendant des
connaissances codifiés obsolètes car il draine derrière lui de nouveaux types de
problèmes. Une stratégie de gestion du savoir fondée sur la codification convient
bien pour une entreprise qui propose des produits standardisés, des produits arrivés à
maturité alors que l’entreprise qui travaille sur le sur-mesure, propose des produits
innovateurs ont plus besoin de connaissances tacites.
3
Les connaissances sont souvent produites dans un contexte particulier et spécifique,
de ce fait, leur transfert est difficile puisqu’elles se révèlent difficiles à redéployer
dans un autre contexte. Les utilisateurs de technologie doivent donc réaliser une
opération de re-contextualisation qui est coûteuse et nécessite ici encore des
capacités d’absorption spécifiques. Cette problématique est plus explicite dans les
débats portant sur la faculté du processus de codification de la connaissance (c'est-à-
dire, le processus de de transformation de la connaissance en information) à
convertir l’ensemble des éléments constituant la connaissance.
34 Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012
(Granovetter, 1985). Dans l’ensemble, la proximité crée un cadre
favorable pour les activités de persuasion qui accompagnent
l’introduction de la nouveauté mais aussi pour la gestion des aspects
conflictuels des idées créatives. Elle permet par l’effet de
l’apprentissage de stimuler la création de la connaissance entre les
collaborateurs et même entre compétiteurs (Malmberg et Maskell,
2006; Antonelli, 2000; Boschma, 2004).
Le rythme et la cadence du changement imposée par le
développement des économies fondées sur la connaissance et de la
mondialisation mettent les entreprises face à deux impératifs
incontournables notamment sur les plans réaction et action. Dans ce
contexte, la capacité d’apprentissage des acteurs est très importante
car elle reflète la susceptibilité des acteurs à modifier et adapter leurs
comportements en fonction des transformations de leur environnement
et traduit la manière dont ils mobilisent les ressources pour trouver des
solutions (Ernst & Lundvall, 1997). La mise en œuvre de ces solutions
permet l’évolution d’un état vers un autre et nécessite obligatoirement
une étroite interaction entre ces acteurs (Coppin, 2002). Le but
considéré ici, est la création d’une organisation apprenante (Garvin,
1999). La nécessité dans un contexte de changement n’est pas
seulement d’apprendre mais de savoir apprendre (Argyris, 1999 ;
2003). De là, il est clair que les activités d'innovation sont trop
complexes pour être attribuées aux seuls agents individuels, ou bien à
des ensembles d'agents liés par de pures relations de marché.
Les interactions établies entre différents acteurs (producteurs et
utilisateurs de connaissances) prennent plusieurs formes : des flux
réguliers de produits tangibles et intangibles, des flux d’informations
et des relations de coopérations. L’apprentissage interactif prend place
lorsque ces formes sont mises en connexion (Lundvall & Vinding,
2004). L’environnement –ou le système- dans lequel opère
l’entreprise est déterminant dans l’incitation, la canalisation et la
réussite de l’innovation. Ceci requiert, cependant, la présence d’un
cadre légal à l’accumulation au sein duquel la connexion entre les
contributions des différents agents puisse s’effectuer. La formulation
d’un cadre propice à l’accumulation n’est pas réduit au seul respect
des droits de propriétés intellectuelles mais attaché à la révision de
règles et des formes de concurrence (remise en cause des situations de
monopole sur les différents marchés par exemple), l’introduction des
principes du marché et de l’appropriation dans tous les domaines de
Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012 35
l’activité économiques et à l’adoption des normes de coopération entre
les agents économiques (Uzunidis, 2004 ; Laperche & Uzunidis
2007). Ici, le rôle de l’Etat dans la construction de ce cadre est
nécessaire et précis notamment en appuyant et en garantissant la
formulation explicite d’un ensemble cohérent de mécanismes qui
permettent la connectivité entre les différents acteurs. Dans cette
visée, les interactions liant les acteurs ne reflètent pas uniquement les
relations de marché, mais des interactions hors marché inhérentes au
contexte social et culturel plus large. La qualité des interactions -et par
conséquent l’apprentissage qui s’opère et la compétitivité qui en
découle- est profondément façonnée par les institutions (Niosi, 2002).
Ces dernières sont souvent qualifiées de « règles du jeu », de « mode
de gouvernance », ou encore comme des « technologies sociales » qui
permettent de réguler les interactions entre les différents acteurs (R.
Nelson & K. Nelson, 2002 ; R. Nelson, 2008). Elles forment le milieu
dont lequel l’innovation est créée. Elles englobent les règles sociales,
les normes culturelles, les routines et les conventions qui influencent
le comportement des organisations en bâtissant des contraintes ou au
contraire des incitations à l’innovation. Elles permettent de conserver
et de véhiculer la connaissance en ce qu’elles présentent des standards
communs de communication. Elles réduisent l’incertitude, limitent la
confrontation des intérêts des acteurs et permettent de cadrer l’effort
collectif et coopératif notamment en permettant des interconnections
et des interactions entre différents agents du système d’innovation
(Lundvall, 1992, 2007 ; Metcalfe, 2001). Les institutions ne désignent
pas formellement un agent ou un facteur mais un environnement
complexe dans lequel opèrent les agents. Elles ne constituent pas, une
entité purement statique mais un véritable comportement d’évolution
et l’aboutissement d’un processus historique et évolutif permettant aux
agents d’agir instantanément au sein d’un environnement marqué par
l’incertitude (North, 1990, 2008). Ici, la production, la réplication et la
sélection des connaissances reflètent une dynamique économique et
une coévolution entre l’appareil productif, les structures scientifiques
et technologiques et les institutions (Lundvall, 2007 ; Metcalfe, 2006).
Dès lors, l’innovation est conçue comme le résultat de l’action des
firmes cherchant à exploiter diverses opportunités dans un
environnement institutionnel qui constitue pour elles un ensemble de
contraintes ou d’incitations auquel elles répondent précisément par
l’innovation.
36 Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012
2- DE L’ALGERIE
Parler d’un système algérien d’innovation demeure prématuré. Les
entreprises sensées être des acteurs pivots dans le système sont en
grande majorité peu utilisatrices de connaissances et faiblement
génératrices d’innovation. Leurs caractéristiques adossées à un
environnement non incitateur à l’innovation engendrent une situation
de cloisonnement et d’enfermement sur soi.
2.1- Le secteur des entreprises
En Algérie, le secteur des entreprises est constitué principalement
de petites et moyennes entreprises (PME) déconnectées les unes des
autres. Durant cette dernière décennie, le poids des petites entreprises
dans le tissu national a fortement augmenté. Il est passé selon le
ministère de la PME et de l’artisanat de 245348 en 2001 à 570 838
en 2009 dont le secteur privé constitue plus de deux tiers. Les données
révèlent que 90% des PME existantes appartiennent à la catégorie des
micro-entreprises avec moins de 10 salariés. Ces entreprises répondent
souvent à une division du travail internationale qui maintient les
activités de recherche dans les pays d’origine ; le pays d’accueil en
l’occurrence l’Algérie, emploie sa main-d’œuvre, mais pas ses
compétences. Les entreprises se concentrent dans ces secteurs de
distribution, non intensifs en connaissance et peu utilisateurs
d’emplois hautement qualifiés, elles s’insèrent ainsi dans l’économie
de distribution et s’éloignant de l’économie de production. Le peu
d’entreprises qui produisent, s’orientent vers la production de biens de
consommation afin de satisfaire la demande locale, sans se soucier de
l’amélioration de la qualité des produits commercialisés4.
4
Le nombre d’entreprises algériennes certifiées conformément aux standards
internationaux à savoir les normes ISO 9001 version 2000 (système de management
de la qualité) et ISO 14001 (système de management de l'environnement) est de
350 entreprises seulement depuis 2003 in Communiqué de presse Publié le : 28 / 05
/ 2008.
Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012 37
Graphique 1 : Les secteurs d'activités dominants 2009
Source : Ministère de la PME et de l’artisanat
L’entreprise algérienne est loin de répondre au profil d’une
entreprise ayant une dynamique collective intérieure impliquant
l'ensemble des collectifs de travail, ou extérieure favorisant la
collaboration avec d’autres entreprises ou encore plus avec les milieux
scientifiques. Le CNES (2003) apporte quelques éléments de
clarifications à partir de travaux sur le management des entreprises
algériennes. Il considère que l’entreprise algérienne a adopté un type
de management qui est loin de favoriser l’interaction donc la créativité
au sein de l’entreprise. Ces éléments se résument en :
- Des taux d’encadrement très faibles qui varient de 3 à 13%,
- Un encadrement supérieur à dominante familiale (souvent,
seul le comptable est une personne étrangère à la famille).
- Une structure d’organisation qui permet au dirigeant d’être
l’acteur principal de la décision et de la coordination. La
concentration du pouvoir autour de la personne du
propriétaire-dirigeant est renforcée et même légitimée dans le
contexte socioculturel algérien.
- Un système de décision à base de consultation familiale même
extérieure à l’entreprise.
Les grandes entreprises ne semblent pas elles aussi se préoccuper
par l’innovation. Formellement, l’activité R&D figure bien dans leurs
organigrammes. Ainsi, par exemple, dans le cas de l’ENIEM,
l‘activité de R&D prend tantôt le statut d’Unité, tantôt de Direction.
Ce chevauchement n’est cependant pas sans conséquences. Elle met
en fait la fonction de R&D au plan secondaire car ne pouvant
échanger d’égal à égal avec les autres directions dont elle est pourtant
38 Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012
supposée être à l’écoute des problèmes. A SONELGAZ, l’unité R&D
n’est pas reconnue comme une unité de recherche au sens propre du
terme pour toutes les composantes de SONELGAZ (Ouchalal,
Khelfaoui & Ferfera, 2005).
La faible utilisation et génération des connaissances par le secteur
des entreprises se manifestent explicitement dans la faible intensité
des exportations en produits intensifs en connaissance, ou encore celle
des brevets. En effet, hormis le fait que l’Algérie exporte en principe
que des hydrocarbures (produits de faible-moyenne technologies) ; les
produits intensifs en connaissances sont insignifiants. Selon le
ministère de la PME et de l’artisanat, les exportations des
hydrocarbures continuent à représenter l’essentiel de nos ventes à
l’étranger durant l’année 2007 avec une part de 97,8% du volume
global des exportations, Quant aux exportations hors hydrocarbures,
elles demeurent toujours marginales, avec seulement 2,2 % du volume
global des exportations soit une valeur de 1,31 milliard de dollars US
dont 0,07% seulement des biens équipements industriels. Quant aux
brevets, l’Institut National Algérien de la Propriété Industrielle
(INAPI) a enregistré en décembre 2010 seulement 76 brevets
d’origine nationale qui présente moins de 10% du total des brevets
déposés (voir graphique 2). Ces brevets concernent principalement les
grandes entreprises et très rarement les petites entreprises.
Graphique 2 : Nombre de dépôts nationaux de brevets auprès de l’INAPI
Source : Etabli par nous, chiffres INAPI
Les statistiques de l’INAPI montrent également que le dépôt de
marque par les entreprises algériennes connaît un accroissement
sensible depuis quelques années. En effet, les dépôts de marques
d’origine nationales sont passés de 1237 en 2000 à 3625 en 2010. A
Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012 39
notre sens, cette évolution contrastée, d’un côté, une évolution très
modeste des brevets, et de l’autre une évolution significative de dépôts
de marques, mérite une petite attention. L’évolution positive et
significative des dépôts de marques peut être imputable à la
dynamique entrepreneuriale que connait l’Algérie depuis quelques
années manifestée par la croissance du nombre d’entreprises. Le dépôt
de marques intervient logiquement en aval du processus d’innovation
et constitue un indice d’évolution de l’offre de produits. Cependant, en
considérant la stagnation des dépôts de brevets, l’optimisme quant à
l’implication des entreprises algériennes dans un réel processus
d’innovation se trouve contre balancée. En effet, on peut expliquer
cette stagnation par au moins deux éléments majeurs:
- Un premier élément trouve son origine dans les développements
récents de l’économie algérienne notamment en matière de
réformes et de tentatives de redressements des entreprises.
L’effort étant concentré entièrement en vue de redresser un
bilan déficitaire en omettant le rôle de la recherche.
L’innovation dans les entreprises publiques ne peut être
envisagée, car ces entreprises subissent en premier lieu les
reformes et que le nombre est en diminution constante ;
- Un deuxième élément renvoie à la dynamique récente de création
des PME. Ces dernières étant nouvellement créées ont comme
objectif majeur d’arriver à se trouver une place dans le marché. La
dynamique de l’apprentissage n’étant que début pour ces
entreprises. La grande partie de ces entreprises se situent au début
de la courbe d’apprentissage. Ceci dit, les entreprises n’ont pas
acquis et construit encore un capital- connaissance par les effets de
l’apprentissage par la pratique ou par l’usage.
2.2- L’environnement de l’innovation
L’environnement dans ce contexte joue un rôle déterminant.
L’existence d’un climat de concurrence, d’un marché assurant une
offre de capital-risque ou de capitaux d’amorçage, la disponibilité de
l’information scientifique et technologique, l’offre de compétence sont
autant de facteurs qui peuvent propulser une dynamique d’innovation.
Le climat des affaires
En Algérie, l’environnement n’est pas attractif pour les activités
d’innovation. Le tissu d’entreprises est très peu orienté vers les
40 Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012
secteurs de moyennes hautes technologies. Le climat des affaires dans
sa globalité reste encore peu favorable à la création d’entreprises.
Selon le rapport « Doing business 2009 » rédigé par la banque
mondiale, l’Algérie est placée loin derrière la plupart des pays de
l’Afrique du nord et du moyen orient (voir graphique 3). Elle est
passée à la 132ème place en 2009, alors qu’elle était à la 131ème place
en 2008 et à la 119ème place en 2007.
Graphic 3: The ease of doing business index (2009)
Source: Doing business (2009)
L’environnement de l’innovation en Algérie ne pousse pas les
entreprises à investir dans la connaissance. Selon une étude menée par
A. Djeflat (2007): 67% des entreprises perçoivent leur environnement
scientifique et technologique comme stable, c’est à dire où le progrès
technique est lent et ne représente aucun danger pour eux. Alors que
25% seulement le perçoivent comme instable et sujet à d’importants
changements sans avertissement préalable. Ceci peu largement
s’expliquer par le fait d’une absence quasi-totale d’activité de veille
technologique. Selon K. Megherbi, M. Arabi et H. Khelfaoui (2005),
aucune entreprise parmi les entreprises enquêtées au niveau de la
wilaya de Bejaia n’est dotée d’une structure spécialisée chargée du
recueil et du traitement de l’information technologique. La plupart du
temps, les efforts se concentrent sur la veille commerciale et
concurrentielle. Nous pensons que la situation au niveau des autres
wilayas ne contredira pas cette constatation.
Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012 41
Dans l’ensemble, le sentiment de stabilité de l’environnement
(proche) que la majorité des entreprises éprouve, les incite à se
maintenir dans des activités de biens peu diversifiés, standardisés et
peu intensifs en connaissance. Le recours à une main d’œuvre à bon
marché et peu qualifiée devient un des déterminants de leur
compétitivité locale. Un tel environnement accroche les entreprises
dans une situation d’expectative et de passivité. Il les pousse à
s’inscrire dans une logique de gain facile et à court terme s’éloignant
de la sphère productive. Nonobstant que le recours à l’informel
s’avère être une véritable nécessité objective de fonctionnement dans
les entreprises algériennes.
L’offre des connaissances
L’analyse de la situation de l’innovation des entreprises
algériennes ne peut être viable sans la prise en considération de la
capacité d’émission du secteur de la recherche et de la formation et la
nature de l’offre des connaissances émises. Le tableau (3) synthétise
quelques indicateurs relatifs au secteur de la recherche. Il semble que
ce dernier est le moins compétitif parmi ceux des pays du Maghreb.
Tableau 3: Quelques indicateurs de R&D (2005)
R&D/ Enseignants Autres chercheurs Chercheurs (par Publications
PIB universitaires (y compris millions scientifiques
industrie) d’habitants)
Algérie 0,25* 26097 2000 906 555
Maroc 0,8 18593 4500 782 850
Tunisie 1 12937 1000 1400 929
* Sur 0,5 de prévu -
Source: Waast (2008)
En matière de formation et d’éducation, les chiffres reflètent l’état
d’un faible rendement interne et un sous encadrement chronique
(graphique 4). Ajoutons à cela, les difficultés que l’université
algérienne trouve à conserver son personnel5.
5
En l’absence de statistiques officielles, selon la presse, des centaines d’enseignants
et chercheurs quittent le pays vers d’autres destinations.
42 Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012
Graphique 4 : Evolution des effectifs des étudiants et enseignants de
1966-2008
Source : MESRS
Le système éducatif a été constitué pour permettre la mobilité et
l’intégration sociale et non pas pour répondre aux besoins de
l’économie. Le CNES (2004, p. 36) affirme que : « l’histoire récente
de notre système d’éducation et de formation est celle d’un décalage
accentué de sa relation avec les attentes individuelles, les besoins
sociaux et économiques ». Les raisons suivantes peuvent être à
l’origine de ce décalage :
-La qualification délivrée par le système éducatif est une
qualification sociale le plus souvent sanctionnée par un diplôme
généraliste ;
- Les compétences réelles, la validation des acquis professionnels
sont peu valorisées ;
- La régulation s’effectue par l’échec, ce dernier créer les
conditions objectives de l’exclusion sociale ultérieure ;
- Des institutions largement coupées du reste de la société qui
fonctionnent sans autonomie, sans évaluation systématique des
performances et sans confrontation au marché ;
- L’absence d’un système de formation tout au long de la vie.
Egalement, l’enseignement supérieur semble depuis quelques
années fournir des diplômés dont le système productif en demande
peu. Même si l’université continue à produire une importante
proportion de diplômés dans des filières technologiques, la proportion
des scientifiques et surtout d’ingénieurs, dans le total des diplômés de
l’enseignement supérieur diminue6. On a tendance à croire de ce fait
6
Selon les chiffres du ministère de l’enseignement supérieur, le nombre des inscrits
en graduation dans les filières scientifiques et technologiques en 1996 était de
Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012 43
que le l’enseignement supérieur tend à se spécialiser dans les sciences
sociales et humaines (Mancer, 2011). La prédominance des filières
littéraires peut être due :
- d’une part, au fait que les diplômés de ces filières ont eu -jusqu’à
un passé récent- une meilleure insertion dans le monde du travail,
car leur débouché professionnel principal est l’enseignement
primaire et secondaire, en parallèle comme nous l’avons constaté
en haut, l’insertion des ingénieurs est de plus en plus difficile.
- d’autre part, le coût de formation dans ces filières étant inférieur
à celui des filières technologiques. La création de postes
pédagogiques dans les filières sociales et humaines s’avère plus
attractive en tenant compte la croissance de la demande sociale
pour la formation et les objectifs tracés par le ministère de
l’enseignement supérieur en matière d’offre d’enseignement et de
formation dans le cadre de la massification de l’enseignement
supérieur en Algérie.
Par ailleurs, l’entreprise algérienne éprouve de la difficulté à
s’impliquer dans des relations particulièrement avec les équipes
universitaires et les milieux scientifiques. Cette déconnexion vis-à-vis
la sphère de la production de la connaissance n’est pas comme nous
l’avons déjà signalé seulement due à la faible capacité d’absorption
des entreprises ou encore à la capacité d’émission limitée7 des
universités, d’autres facteurs notamment institutionnels sont à
l’origine de cette déconnexion:
- Des dysfonctionnements institutionnels au niveau du système
algérien de recherche (Conseil national de la recherche scientifique
et technique, commissions intersectorielles, comités sectoriels) qui
ne permettent pas de réaliser une meilleure intégration de celui-ci
avec les entreprises8. De plus, la définition de la politique de
165 128 étudiants, il est passé en l’espace de 10 ans à 287 771 étudiants, soit une
augmentation de près de 75%. Alors que durant le même période, le nombre des
inscrits dans les filières des sciences sociales et humaines est passé de 120 426 à
532 953 soit une augmentation de près de 350%
7
Nous entendons par là, la capacité des universités à répondre aux exigences du
secteur économique en capital humain en quantité et en qualité.
8
Ces dysfonctionnements bloquent d’autres mesures nécessaires pour la dynamisation
du système algérien de recherche notamment en ce qui concerne la redéfinition des
missions de recherche et de développement technologique au sein des entreprises pour
recentrer leurs relations avec le secteur de la recherche; la création de petites et
44 Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012
recherche se fait dans une optique planificatrice traduisant une
faible adéquation du système algérien de recherche aux nouveaux
modes de production des connaissances qui sont par essence
interactifs et nous laisse penser que les pouvoirs publics se
considèrent comme le principal pour ne pas dire le seul architecte
du système de recherche. Selon l’article 13 de la loi 98-11 : « Le
Conseil national de recherche scientifique et technique constitue
l'organe chargé d'arrêter les grandes orientations de la politique
nationale de la recherche scientifique et du développement
technologique, et de déterminer les priorités entre les programmes
nationaux de recherche, de coordonner leur mise en œuvre et d'en
apprécier l'exécution ». Or, même le faisant dans une optique
planificatrice, définir les priorités ne peut se faire qu’à travers un
échange entre les différents acteurs pour arrêter les besoins
particulièrement avec les entreprises et les universités.
- L’inexistence de structures d’amorçage et d’accompagnement fait
que beaucoup d’entreprises disparaissent du marché. En 2009, par
exemple, selon le ministère de la PME, 4 698 entreprises ont été
radiées contre 17 163 entreprises crées. Le nombre d’entreprises
qui quittent le secteur est assez élevé particulièrement pour le
secteur des Services fournis aux entreprises9. Ceci peut avoir un
impact significatif sur l’apprentissage et l’accumulation
technologique. De même, le peu de structures impliquant les
entreprises dans les activités innovatrices renforce cette situation10.
- Le financement de l’innovation dans les entreprises en Algérie est
faible. L’une des raisons principales réside dans le faible
développement du marché des capitaux et l’inexistence de
mécanismes d’incitations tels que les crédits d’impôts à la
Recherche et Développement et les subventions à la recherche.
moyennes entreprises innovantes; la mise en place de technopôles dans les domaines à
haute valeur ajoutée (voir l’article 36 de la loi 98-11);
9
La part des PME radiées dans le secteur des services fournis aux entreprises dépasse
les 12%.
10
En sus du technopôle de Sidi Abdellah, trois actuellement (2008) sont en cours de
constitution : le centre national de recherche en biotechnologie de Constantine, le centre
de transfert technologique de Sétif et le centre de technologie industrielle de Annaba.
Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012 45
CONCLUSION
A l’ère des économies fondée sur la connaissance, l’innovation est
un processus collectif et interactif liant l’ensemble des acteurs
économiques. Dans cette perspective, l’appréciation des activités
d’innovation de l’organisation ne peut être viable sans la prise en
considération des interdépendances qui la lient avec l’ensemble des
acteurs soit à l’environnement dans lequel elle évolue. La lecture de la
situation de l’innovation dans l’entreprise algérienne à la lumière des
divers travaux théoriques et des différents indicateurs permet de
conclure que les entreprises algériennes sont faiblement impliquées
dans les activités d’innovation. Cependant, une telle faiblesse atteste
d’un problème plus vaste voir l’inexistence de la dimension collective
de la production du savoir. Cette dimension se révèle très
insuffisamment propice sinon aux partenariats science-industrie, du
moins à la constitution de relations entre entreprises. Si en effet, cette
situation peut être a priori imputée à seule l’entreprise, il apparait que
ses causes sont multiples et surtout imbriquées. Elles ne sont propres à
seule l’entreprise algérienne, la production du savoir n’est pas un fait
isolé et interrompu mais collectif et continu. De ce fait, l’entreprise
n’est pas seule responsable.
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Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012 49
LA VEILLE TECHNOLOGIQUE AU SEIN DES
ENTREPRISES ALGERIENNES :
SITUATION ET PERSPECTIVE
Nacer Eddine BOUCHICHA*
Brahim BOUYAHIAOUI**
RESUME
Depuis la mise en œuvre des réformes économiques s’inscrivant
dans la logique de libéralisation de l’économie nationale, les
entreprises algériennes ont été amenées à revoir leurs politiques de
croissance et leurs modes de gestion. L’institution d’une nouvelle
démarche qui consiste à être vigilant et attentif vis-à-vis de
l’environnement technologique, technique et scientifique serait
susceptible d’être incontournable quant à la recherche d’opportunités
d’accès à la technologie, aux savoirs et aux savoir-faire. La mise en
place d’une telle démarche (la veille technologique) impliquerait une
redéfinition profonde des manières de travailler mais aussi d’organiser
le travail. D’où notre questionnement : il s’agit dans cet article
d’interroger sociologiquement le terrain pour savoir si la veille
technologique est une véritable préoccupation managériale des
entreprises algériennes1ou en d’autres termes, quels sont les facteurs
ayant incité les dirigeants de celles-ci à mettre en place cette fonction?
MOTS CLES
Acteur, environnement, veille technologique, entreprise, entreprise
algérienne.
JEL CLASSIFICATION : OL3
*
Chargé de recherche au CREAD
**
Maitre de Conférences. Université Saâd Dahleb, Blida. Chercheur associé au Cread.
1
Cet article a fait l’objet d’une communication présentée lors du colloque international
«Gouvernance des institutions et intelligence économique» organisé par l’Université de
la formation continue (UFC) à l’hôtel Sheraton-Algérie les 14-15-16 juin 2008.
50 Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012
INTRODUCTION
Cet article2 a pour objet d’examiner la situation de la veille
technologique dans les entreprises algériennes.
Depuis plus d’une quinzaine d’années, l’Algérie a mis en œuvre des
réformes économiques profondes s’inscrivant dans la logique de
libéralisation de l’économie nationale. L’option de désengagement de l’Etat
de la sphère de production, pour se consacrer à la conduite stratégique de
l’économie et à la fonction de régulation, soulève des incertitudes.
La mise en place de cette économie a amené les entreprises
algériennes à revoir leurs politiques de croissance et leurs modes de
gestion afin de s’adapter à cette nouvelle situation. Le processus de
restructuration des entreprises entamé cette fois-ci à la suite de la mise
en œuvre du PAS (Plan d’ajustement structurel) par les pouvoirs
publics, avec son corollaire se traduisant par les actions engagées par les
entreprises algériennes pour la recherche de partenariat notamment
étranger visant l’amélioration de la compétitivité, la maîtrise des
technologies nouvelles, la concrétisation des projets industriels visant
l’exportation, l’amélioration de la qualité des produits, le développement
des produits nouveaux, etc.
Le processus d’ouverture des marchés annonce donc la fin du
système de protection des marchés nationaux, par les "frontières
nationales", ayant duré plus de trois décennies. Les produits de
marque étrangère envahissent, depuis, le marché national et
bousculent les produits locaux.
Dans ce sens, la conservation de la part de marché, l’élaboration des
stratégies de maintien et/ou de concurrence, devenant des préoccupations
centrales des entreprises, sont foncièrement dépendantes d’une mise à
niveau de l’outil technologique, d’une mise au point de nouveaux procédés
et/ou de nouveaux produits et une lutte continuelle contre l’obsolescence
des équipements et des savoirs et savoir-faire (Djeflat, 2004).
A l’heure où tout semble donc tourner désormais autour des
progrès technologiques et des activités à forte valeur ajoutée,
l’investissement dans l’institution d’une nouvelle démarche, qui
2
Les résultats présentés dans cet article constituent une partie de ceux provenant de
l’enquête par questionnaire réalisée dans le cadre d’un projet de recherche mené par
le CREAD portant sur «La recherche développement au sein des entreprises
algériennes : problématique de la veille technologique».
Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012 51
consiste à être vigilant et attentif vis-à-vis de l’environnement
technologique, technique et scientifique, serait susceptible d’être
incontournable quant à la recherche d’opportunités d’accès à la
technologie, aux savoirs et aux savoir-faire.
Ainsi, notre réflexion s’inscrit dans un champ hybride situé à la
frontière d’au moins deux domaines disciplinaires des sciences
sociales. D’abord, les sciences de gestion et du management du
moment où les indicateurs choisis dans cet article relèvent pour
l’essentiel de cette discipline, ensuite la sociologie du travail et des
organisations puisqu’il s’agit de traiter les pratiques des gestionnaires,
qui sont des pratiques sociales en matière de mise en place et
d’organisation de la fonction de veille technologique au sein de
l’entreprise et les perceptions qu’ils ont de leur environnement
informationnel. Il est vrai que les études ou recherches portant sur la
veille, sous toutes ses formes, semblent être l’apanage des spécialistes
en sciences de gestion, de management et des systèmes d’information
ou encore des économistes de gestion. Cependant, la recherche en
sociologie ne semble pas porter sur cette thématique en tant que telle.
D’ailleurs, il n’existe pas, à notre connaissance, de travaux que l’on
pourrait qualifier de sociologie de la veille technologique, de la veille
stratégique ou autre. Par ailleurs, les sociologues du travail, des
organisations et du management ne sont interpellés pour l’étude de
cette thématique (la veille) que dans la mesure où cette fonction
provoque des changements et/ou des interactions sociales et humaines
entre les acteurs sociaux (individuels ou collectifs), à l’échelle de la
structure organisationnelle de l’entreprise ou à l’échelle du rapport de
celle-ci à son environnement pertinent. C’est dans cette optique que
nous comptons appréhender la question de l’introduction de cette
fonction au sein des entreprises algériennes.
Ceci étant dit, la mise en place d’une telle démarche (la veille
technologique) impliquerait une redéfinition profonde des manières de
travailler mais aussi d’organiser le travail. C'est dans cette visée que
s'insère la problématique de cet article: il s’agit d’interroger le terrain
pour savoir si la veille technologique est une véritable préoccupation
managériale des entreprises algériennes ou en d’autres termes, quels
sont les facteurs ayant incité les dirigeants de celles-ci à mettre en
place cette fonction? Cette question sera examinée à travers deux
dimensions : la première relative à la manière dont est organisée cette
fonction au sein de l’entreprise, à son degré de formalisation et de
52 Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012
structuration, la seconde consistant à vérifier si la VT constitue une
pratique effective.
A partir de notre questionnement, deux hypothèses de travail seront
défendues au cours de cet article :
- première hypothèse : en réaction aux changements de leur
environnement survenu à la suite de la libération de l’économie
nationale, de l’ouverture des marchés, etc. les entreprises
économiques ont procédé très tôt à la mise en place et/ou au
développement d’ une pratique de surveillance de
l’environnement technique et technologique, dans le but de se
mettre à niveau par rapport à ce qui ce qui se fait ailleurs en
luttant contre l’obsolescence, aussi bien sur le plan technique et
technologique que gestionnaire ;
- seconde hypothèse : l’introduction de la veille technologique au sein
des entreprises demeure une fonction marginale d’abord par sa non
formalisation et/ou sa non structuration au sein de l’organisation de
l’entreprise, ensuite par les limites de son fonctionnement et enfin
par le rétrécissement de ses domaines de surveillance.
1- REVUE DE LA LITTERATURE
1-1- Genèse du concept "veille technologique"
Il ne convient pas, de prime abord, de confondre la recherche
permanente d’informations nécessaires au fonctionnement de
l’entreprise avec le processus de collecte systématique des
informations relevant d’une démarche de "veille", bien que cette
distinction ne soit pas tout à fait aisée sur le plan pratique.
L’histoire de la veille technologique remonte bien à l’aube du
siècle passé. L’entreprise américaine est belle et bien pionnière en la
matière. "Depuis le début du XXe siècle, les entreprises américaines
ont exercé des fonctions de renseignement. Progressivement, elles ont
internalisé cette fonction par le recours plus fréquent à la veille dans la
conduite de leurs affaires. Parmi les entreprises pionnières dans ce
domaine, on retrouve les banques et les sociétés pétrolières dont
l’activité est très tôt dépendante des aléas économiques et politiques
des pays où elles mènent leurs activités. (P. Baumard, 1997, p 2)".
Le concept de veille en tant que processus de collecte
systématique, de traitement et de diffusion de l’information est donc
Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012 53
apparu à un moment déterminé de l’histoire du management de
l’entreprise américaine, pour répondre à des problèmes nouveaux.
Dans le cadre des travaux d’une thèse de doctorat, son auteur
Laurence Favier a consulté neuf bases de données, dont sept
américaines et deux françaises, pour montrer l’apparition du
vocabulaire de veille technologique ainsi que son évolution. A travers
leur examen, l’auteur fait ressortir les résultats suivants :
- d’abord le terme de veille technologique, traduction française de
l’expression américaine "environmental scanning" est apparu
dans la littérature américaine dès la fin des années 60, avec un
taux d’occurrence dépassant bien celui des autres expressions
proches dont "competitive intelligence" et "business intelligence"
(intelligence économique);
- ensuite, les taux d’occurrence de l’expression "environmental
scanning" ont enregistré une augmentation régulière sans date
charnière jusqu’à 1996, année où l’expression en question a connu
une chute en la matière. (Favier, 1998, pp 19-25).
Ce constat montre bien que la question de "environmental scanning"
(surveillance de l’environnement) est bien antérieure au contexte de la
mondialisation, à la fin de l’URSS et à la chute du mur de Berlin.
1-2- Apparition des premiers documents sur "environmental scanning"
(surveillance de l’environnement)
Les premiers textes sur ce sujet sont probablement la thèse
d’Aguillar présentée en 1966 à la Graduate School of Business de
l’Université de Harvard.
La thèse d’Aguillar est une "étude sur la façon dont le "top
management" (les décideurs) acquiert de l’information pertinente sur les
événements extérieurs à l’entreprise afin de la guider dans ses orientations
futures. Il appelle cette démarche "scanning the business environment"
(scruter l’environnement des affaires), (Favier, 1998 a, p 27)".
Le problème que pose Aguilar est de comprendre avec quel type
d’informations s’élabore la stratégie. Il définit cette activité
comme"…«l’acquisition d’informations sur les événements, les
tendances et les interactions dans l’environnement de l’entreprise dont
la connaissance constituera, pour les cadres de haut niveau, une
assistance à l’identification et à la compréhension des menaces et
opportunités stratégiques". Dans cette perspective, la veille a longtemps été
considérée comme l’une des activités des managers individuels acquérant
54 Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012
de l’information externe dans la routine de leurs activités quotidiennes (cité
par Roussat et Fabbe-Costes, 2000, p 11)»".
D’autres terminologies sont apparues ultérieurement dans la
littérature américaine. Pour désigner la question de la surveillance de
l’environnement, Fahey et King (1981) (cité par Bourcier-Desjardins
et autres, 1990, p 23) ont utilisé le vocabulaire de "scanning /
forecasting", ce qui équivaut en langue française à scruter /
pronostiquer, pour mettre l’accent sur l’objectif de la surveillance de
l’environnement dans leur étude sur les pratiques des entreprises
conduite en 1975-1978. Aaker (1983) (Bourcier-Desjardins et autres,
1990a, p 23) parlera du "Strategic Information Scanning System"
c'est-à-dire le système de surveillance (pour scruter) de l’information
stratégique. Quant à Bates (1985) (Bourcier -Desjardins et autres
1990b, p 24), il suggère le terme de "Monitoring" qui signifie à la fois
le contrôle, la surveillance et l’écoute, plutôt que "scanning" (scruter),
ce qui permet de proposer un modèle appelé "MAPping the
environment". MAP sont des initiales désignant les trois étapes du
processus de surveillance de l’environnement qui sont : Monitor,
Analyze and Predict, que l’on peut traduire littéralement par :
surveiller, analyser et prédire. Ce processus doit donner lieu à la
constitution d’une carte de l’environnement de l’entreprise comme outil
de surveillance. Toutefois, le terme "scanning" reste le plus usité dans la
littérature américaine (Bourcier-Desjardins et autres, 1990c, p 25)’’.
L’analyse de la littérature, portant sur les recherches menées sur la
veille, montre que les pratiques s’articulent autour de trois axes relatifs aux
orientations stratégiques, aux domaines d’application et à l’organisation des
entités de veille. Selon certains auteurs comme Marteau et Lesca
(1986) "les entreprises font de la veille dans le but d’éclairer les décisions et
de stimuler l’innovation et la créativité pour accroître la capacité à anticiper
et réagir aux changements" (cité par Roussat et Fabbe-Costes, 2000a, p10).
La majorité des auteurs donnent une même définition du cadre conceptuel
de la notion, même s'ils suivent ensuite différentes voies pour "remplir" ce
cadre. Ainsi, on entendra par surveillance de l'environnement la mise en
place, formalisée et organisée dans l'entreprise, d'un système d'information
visant la collecte, le traitement et la diffusion de l'information concernant
l'environnement de l'entreprise de façon continue et dynamique. Ainsi, la
caractéristique fondamentale de la notion de surveillance de
l'environnement est qu'il s'agit d'un véritable processus organisationnel mis
Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012 55
en œuvre au sein de l'entreprise. "La veille apparaît à la fois comme une
technique, une attitude, une fonction et une structure" (Verna).
1-3- "Environment scanning" (scruter l’environnement) comme réponse
à des problèmes nouveaux
1.3.1. Les problèmes de management de l’entreprise
Jusqu’aux années 40, le management avec son approche
planificatrice, tel qu’il s’est développé aux Etats-Unis d’Amérique, se
caractérisait par la prise en compte des éléments intérieurs à
l’entreprise. Cette dernière était représentée comme une sorte de
"boîte noire" ou un "système fermé" qui, pour une efficacité optimale,
devait chercher à l’intérieur les éléments lui permettant cette efficacité.
Cependant, l’approche planificatrice est l’objet de critiques notamment à
partir des années 50, suite aux problèmes inhérents aux changements de
l’environnement. Le postulat, selon lequel l’environnement conçu comme
stable et fixe permettait la mise en œuvre de l’approche de planification
stratégique, est devenu inopérant dans un contexte d’environnement
changeant. On parle aujourd’hui de turbulences de l’environnement
(Bourcier-Desjardins et autres, 1990d, p 25).
Du point de vue du management stratégique, "une menace ou une
opportunité peut précipiter une décision stratégique alors que le
calendrier de la planification risque de ne pas s’y adapter. D’où la
nécessité de recourir à une analyse externe de l’environnement. Or ce
type d’analyse, telle qu’elle est pratiquée dans le cadre de la
planification, est jugée insatisfaisante car elle repose sur une collecte
de l’information ad hoc et non systématisée" (FAVIER, 1998 b, p 30).
L’analyse de l’environnement s’impose donc à l’entreprise comme une
nécessité en vue de réduire au maximum l’incertitude, en matière de prise
de décision stratégique, générée par cette turbulence de l’environnement.
1.3.2. Les problèmes de changement de l’environnement
Comme il a été mentionné plus haut, c’est vers les années 50 que
les entreprises américaines ont commencé à mettre en place des
dispositifs ayant pour fonction la surveillance de l’environnement.
La période des années 50, c’est-à-dire l’après-guerre caractérisée
par les changements de l’environnement économique, a radicalement
modifié la conception de l’entreprise : " de la boîte noire ou système
fermé au système ouvert en interrelation permanente avec son
56 Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012
environnement" (Cohen, 2002, p 6). L’entreprise est censée bien
connaître l’environnement parce que cela semble indispensable à sa
survie et à sa compétitivité. Mais cet environnement a connu, à partir
de ces années, une évolution vers l’instabilité et la complexité. Trois
causes sont probablement à l’origine de cette évolution :
d’abord, la société de l’information qui s’amorce depuis ces
années par l’introduction et la généralisation de l’utilisation de
l’ordinateur à l’échelle de tous les secteurs d’activité ;
ensuite, à partir des années 80, c’est l’apparition du
phénomène de mondialisation qui "a engendré un fort
accroissement de la pression concurrentielle et des problèmes
économiques complexes (Cohen, 2002a, p 7)". Pour l’entreprise
américaine, l’arrivée du Japon, comme concurrent redoutable,
puis celle de l’Union européenne lui ont fait découvrir qu’il
n’est plus évident de chercher les leviers d’un management
efficace à l’intérieur de l’entreprise, mais que ce management
doit incorporer l’activité de surveillance de l’environnement
comme moyen indispensable à sa compétitivité et à sa survie ;
enfin, l’évolution vers la mondialisation est accélérée sous
l’impulsion d’un troisième facteur : la révolution technologique.
Le développement des nouvelles technologies de l’information et
de la communication (NTIC) a remarquablement transformé le globe
terrestre en un village. L’entrée de la cyberéconomie, la constitution
des autoroutes de l’information et la généralisation de l’Internet ont
pratiquement touché tous les secteurs et les entreprises qui ont subi,
par voie de conséquence, des changements structurels profonds.
Dans ce nouvel environnement, l’entreprise est plus que jamais
vulnérable. L’instabilité permanente, la complexité et l’incertitude
deviennent des caractéristiques majeures de cet environnement. Dés lors,
pour réduire au maximum cette incertitude et/ou anticiper les crises ou
mieux les gérer, si elles interviennent, l’information abondante, de
qualité, immédiate, voire anticipative, devient une denrée que les
managers des entreprises doivent rechercher coûte que coûte.
2- DEFINITION DE LA VEILLE TECHNOLOGIQUE
Il existe plusieurs définitions de la veille technologique. Dans ce
qui suit, nous passerons en revue certaines d’entre elles mises en
lumière par quelques spécialistes en la matière.
Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012 57
Pour les deux auteurs français, Dou et Jakobiak, cités par Goujon dans
sa thèse de doctorat, la veille technologique est "l’observation et l’analyse
de l’environnement scientifique, technique, technologique suivies de la
diffusion bien ciblée, aux responsables, des informations sélectionnées et
traitées, utiles à la prise de décision stratégique" (Goujon, p 25).
De cette définition se dégagent trois éléments clés de cette fonction:
le premier est relatif aux aspects techniques et méthodologiques :
l’observation, l’analyse et la diffusion de l’information ;
le second est le champ d’investigation de la veille qui est
l’environnement scientifique, technique et technologique ;
et enfin, la finalité ou l’objectif de cette fonction qui est d’aider
les responsables à prendre une décision stratégique.
Ce sont les mêmes éléments qui reviennent plus ou moins dans de
nombreuses autres définitions. Dans la thèse susmentionnée, l’auteur
cite une série d’autres définitions de la veille technologie. Nous en
retiendrons deux. Dans une première, donnée par Weemwrogjt, la
veille technologique est "constituée par l’ensemble des techniques
visant à organiser de façon systématique, la collecte, l’analyse, la
diffusion, l’exploitation des informations techniques utiles à la
sauvegarde et à la croissance de l’entreprise" (B. Goujon, 2000b, p25).
Le premier élément est relatif à la collecte, l’analyse et la diffusion de
l’information c’est-à-dire les aspects techniques et méthodologiques ;
ensuite, le champ d’investigation de la veille qui est, selon cette
définition, tout ce qui relève de l’environnement technique (la recherche
de l’information technique) et enfin, la finalité de cette fonction qui est la
sauvegarde et la croissance de l’entreprise.
Dans une seconde donnée par Beaussier, la veille technologique est
définie comme "l’exploitation systématique et surtout organisée de
l’information industrielle. Cette technique de veille technologique
consiste à savoir écouter et regarder pour repérer toutes les innovations
utiles assurant l’aide aux développements techniques indispensables à
l’entreprise face à la concurrence mondiale" (Goujon,c, p26).
Là aussi, le premier élément reste semblable à ceux des définitions
précédentes. Pour le second, c'est-à-dire le champ d’investigation de la
veille technologique, l’auteur met en relief l’environnement industriel
(technologies utilisées, procédés de fabrication actuels ou nouveaux,
apparition de nouveaux matériaux, innovation en matière de produits
ou de services, etc.) Quant à sa finalité, c’est le développement
technique indispensable à l’entreprise face à la concurrence.
58 Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012
Dans une communication présentée lors des travaux "Des
troisièmes rencontres internationales de la logistique", les auteurs
présentent la définition de la veille technologique de Pateyron : elle
désigne "les efforts que l’entreprise consent à faire, les moyens dont
elle se dote et les dispositions qu’elle prend, dans le but d’être à l’affût
et de déceler toutes les évolutions et toutes les nouveautés qui se font
jour dans les domaines des techniques et des technologies qui la
concernent actuellement ou sont susceptibles de la concerner dans le
future" (Roussat & Fabbe-Costes, 2000).
Cette définition ne se distingue pas, encore une fois, par rapport
aux précédentes. La méthodologie de la prospection, le champ
d’investigation et la finalité de la fonction sont presque les mêmes
pour toutes les définitions passées en revue jusqu’à présent. Nous
pouvons dire, à ce stade, que même en élargissant encore le nombre de
définitions de la veille technologique, nous relèverions rapidement
qu’elles ne se contredisent pas fondamentalement.
Ainsi, de par son appellation, la veille technologique désigne finalement
l’activité (ou le dispositif) d’observation, de collecte, de traitement,
d’analyse et de diffusion de l’information stratégique relative à
l’environnement scientifique, technique et technologique, qui permettra aux
responsables de l’entreprise d’élaborer des stratégies, de prendre des
décisions, d’anticiper les évolutions ou bien, de détecter les signaux
annonciateurs d’événements susceptible d’influer sur sa pérennité.
En ce sens, l’on attend d’une entreprise, qui met en place un
dispositif de veille technologique, à ce qu’elle le "consacre
essentiellement au développement des technologies avec tout ce que
cela implique en termes de découvertes scientifiques (recherche
fondamentale et recherche appliquée), d’innovation de produits ou de
services, d’évolution des procédés de fabrication, d’apparition de
nouveaux matériaux ou concepts, de constitution de filières ou de
sophistication des systèmes d’information" (Djeflat, 2004b).
En d’autres termes, l’introduction de la fonction de veille technologique
au sein de l’entreprise est fonction des objectifs qu’elle s’assigne. Bien qu’il
existe toutes sortes de veille, comme la veille concurrentielle, la veille
commerciale, la veille juridique, la veille sociale, etc. l’entreprise n’opte
pour l’une d’elles que par rapport à ses objectifs. Ceci dit, dans la réalité et
dans certaines situations, il arrive de ne pas pouvoir différencier la veille
technologique des autres types de veille lorsque les objectifs ne sont pas
clairement définis ; mais l’on peut dire, qu’en amont, tant que l’entreprise a
Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012 59
des objectifs explicites, cela détermine le type d’information à rechercher et
les champs d’investigation.
3- METHODOLOGIE DE L’ENQUETE
Cent soixante trois questionnaires ont été soumis à des entreprises
préalablement identifiées et réparties spatialement sur les deux bandes
du Nord du pays, à savoir la bande littorale et celle des hauts plateaux.
Le questionnaire a été adressé au premier responsable de l’entreprise.
Il devait permettre d’avoir leur point de vue sur :
le rôle de l’Etat quant au développement d’un système d’écoute
de l’environnement pour les entreprises ;
le développement des besoins en informations de l’entreprise et
la situation d’accessibilité à l’information ;
l’introduction des TIC au sein de l’entreprise et le besoin en VT ;
l’introduction et le management de la fonction VT ;
le financement de la VT ;
la VT et l’ouverture des marchés : cibles et domaines ;
les résultats et impacts des activités de la VT sur l’entreprise.
Les entreprises étudiées ont été choisies en fonction de leur degré
d’ouverture à l’extérieur, c'est-à-dire des entreprises à la recherche de
partenariats afin d’améliorer la compétitivité, de maîtriser les
technologies, de développer des produits nouveaux, etc.
Dès lors et par rigueur scientifique, nous avons arrêté un ensemble
de critères dans le but d’identifier les entreprises appelées à constituer
notre échantillon. A cet effet, ont été retenues les entreprises :
de taille différente en termes d’effectifs, sauf la très petite
entreprise (les TPE qui ont moins de 10 employés) ;
recherchant les opportunités de partenariat, notamment étranger,
visant la mise à niveau, l’amélioration de la compétitivité, la
maîtrise des technologies nouvelles, la concrétisation des projets
industriels visant l’exportation, etc. ;
ayant des structures de recherche appliquée (laboratoires,
bureaux ou centres d’études ou de recherche, d’ingénierie, etc.) ;
ayant des projets visant à optimiser les processus
technologiques, à améliorer la qualité des produits, à développer
des produits nouveaux, à diffuser l’information technique,
technologique et scientifique, etc. ;
60 Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012
se situant dans les zones industrielles à proximité des zones portuaires.
Sur la base de ces critères, 163 entreprises, identifiées, appartenant
à des branches d'activités diverses, ont été retenues pour l'enquête. Sur
les cent soixante trois questionnaires soumis aux responsables des
entreprises cibles, nous en avons réceptionné soixante quatre, soit un
taux de 39,26 % de l'ensemble de l'échantillon (voir tableau n°1).
Tableau 1: Branches d’appartenance
Branches Fréq. %
Chimie - pharmacie 11 17,2
Métallurgie - sidérurgie 11 17,2
Electronique - électrique 10 15,6
Mécanique – métallique 07 10,9
Agroalimentaire 06 9,4
Banques - assurances 05 7,8
Cellulose 04 6,3
BTP - menuiserie 03 4,7
Textile 03 4,7
Maintenance – services 03 4,7
Poste – télécommunications 01 1,6
Total 64 100
Source : notre enquête
Les entreprises du secteur public ayant répondu à notre questionnaire
constituent la majorité avec un taux de 68,7%. Les entreprises privées
sont au nombre de 20 soit un taux de 31,3% (voir tableau n° 2).
Tableau 2: Statut de l’entreprise
Statut Fréq. %
Public 44 68,7
Privé 20 31,3
Total 64 100
Source : notre enquête
L’enquête a révélé un degré plus élevé de bienveillance à répondre au
questionnaire d’enquête chez les responsables des entreprises publiques
que chez leurs homologues des entreprises privées. Les responsables des
entreprises publiques affichaient clairement leur intérêt à la thématique de
la recherche d’où leur attitude d’ouverture et leur curiosité à mieux
comprendre et à en savoir plus sur le sujet. Contrairement à ces derniers,
les responsables des entreprises privées ont manifesté une attitude à la
limite de la méfiance et la communication a été marquée par un manque
de spontanéité quant au renseignement du questionnaire. Cette attitude, à
notre avis, est compréhensible parce que ces entreprises sont soumises,
dans beaucoup de cas, à des pressions diverses (concurrence,
Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012 61
administratives, fiscales, financières, créances, recouvrement, etc.) d’où
leur réticence à fournir toute l’information sur la thématique
probablement jugée, à leur niveau, de confidentielle.
La ventilation de la population enquêtée, selon la taille, indique que
12,5% d’entreprises sont de petite taille, 31,3% de taille moyenne alors
que la majorité (56,4%) est constituée d’entreprises de grande taille3
(voir tableau n° 3 ci-dessous).
Tableau 3: Taille de l’entreprise
Effectifs Fréq. % %
PME De 10 à 50 08 12,5 43,8
De 51 à 250 21 31,3
GE De 251 à 500 12 18,8
De 501 à 1000 06 9,4
De 1001 à 2000 09 14,1 56,4
De 2001 à plus 09 14,1
Total 65 100,0 100
Source : notre enquête
4- LA VT DANS LES ENTREPRISES: REPRESENTATIONS ET
PRATIQUES
Nous aborderons dans cette partie les questions relatives aux
facteurs ayant incité les dirigeants des entreprises à introduire la
fonction de veille technologique. Nous ferons ensuite l’état des lieux
au sein des entreprises enquêtées et enfin nous traiterons la question
relative aux pratiques effectives de veille.
L’hypothèse de départ, quant au choix de l’échantillon, était de dire
que ne seraient enquêtées que les entreprises porteuses de projets
(recherche d’opportunités de développement, mise à niveau, maîtrise
des technologies nouvelles, amélioration du produit ou développement
des produits nouveaux, etc.) mais aussi celles ayant des structures de
recherche appliquée (laboratoires, bureaux ou centres d’études ou de
recherche, d’ingénierie, etc.), parce que nous pensons que c’est dans
cette mesure qu’elles (les entreprises) seraient susceptibles d’être
portées sur les activités de veille technologique.
3
Selon les critères du Ministère de la petite et moyenne entreprise et de l’artisanat
(MPMEA), la petite entreprise est définie comme une entreprise employant de 10 à
49 personnes, la moyenne entreprise emploie de 50 à 249 personnes et la grande
entreprise est définie comme une entreprise employant 250 et plus de personnes.
62 Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012
Un tel choix se légitimait par rapport au sens que peut prendre la
notion de projet en général mais aussi en particulier pour une
entreprise : "On invoque le projet tout particulièrement lorsqu’il s’agit
de remettre en cause l’existant. Le projet apparaît à la fois comme
contestation et proposition, de l’actuel à récuser et du désiré à faire
advenir" (JP. Brechet, A. Desreumaux, 2004).
Par ailleurs, la lecture de nos résultats s’effectue à partir d’une
démarche qui consiste à considérer l’entreprise comme un acteur
unifié qui agit par rapport à ses besoins et à son environnement4.
4.1- Statut de la veille technologique (VT) dans l’organisation de
l’entreprise
Les résultats de notre enquête montrent bien que les entreprises
semblent être toutes portées sur la veille technologique, ce qui nous a
amenés à questionner directement leurs responsables sur le statut de la
veille technologique dans l’organisation de l’entreprise. La connaissance
du statut de la veille technologique au niveau de l’organigramme de
l’entreprise nous semble fondamentale et révélatrice de l’importance de
cette fonction chez les managers. A la question donc relative au statut de
la VT, les résultats obtenus montrent bien l’intérêt accordé à cette
fonction (voir tableau n°4 ci-dessous).
4
Nous reprenons ici la démarche de CROZIER lorsqu’il traite la question du rapport
de l’organisation à l’environnement. Cette démarche consiste en la personnalisation
de l’organisation (l’entreprise). "Les organisations n’agissent pas dans la réalité
comme des acteurs autonomes. Ce n'est que des structures d’action des acteurs qui
contraignent et rendent possibles tout à la fois les actions des acteurs qui en font
partie et qui sont obligés d’en demeurer solidaires aussi longtemps qu’ils ne les ont
pas quittées. La personnalisation de l’organisation (l’entreprise) ne doit donc pas
donner l’impression que les organisations sont des acteurs unifiés avec leurs
"besoins", leurs "objectifs". Il ne s’agit que d’une figure de style, d’un raccourci
commode pour l’exposition mais qui ne doit pas cacher la réalité des processus
complexes qu’il recouvre". In Crozier et Freiderg (1977). L’acteur et le système.
Editions du Seuil, p 140.
Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012 63
Tableau 4: Statut de la fonction de VT
Statut de la VT Fréq. %
Non réponse 10 15,6
Structure autonome 18 28,1
Fonction rattachée 17 26,6
Pratique diffuse 19 29,7
Total 64 100,0
Source : notre enquête
A la lecture du tableau ci-dessus on remarque que 28,1% des
entreprises disposent d’une structure de veille technologique. En
revanche, pour 26,6% d’entreprises la veille technologique existe
comme fonction rattachée à une structure déterminée; dans 08
entreprises, soit 47,05% d’entre elles, la VT est rattachée à la direction
générale et dans 06 autres, soit 35,29%, à une direction déterminée:
direction de développement et de recherche appliquée, de
documentation, de stratégie et planification, de GRH, commercial, etc.
ou à un département pour 02 entreprises, soit 11,76%5.
Dans 29,7% des cas, la veille technologique existe comme fonction
diffuse. Au sein de ce groupe, la veille est une fonction partagée entre
les cadres supérieurs pour 31,6% d’entreprise et pour 26,6%, elle l’est
entre responsables de certaines structures uniquement, alors que pour
21,1% des entreprises, elle est une fonction partagée entre les cadres
de toutes les structures. Enfin, pour 21,1% d’entreprises, elle est une
fonction partagée entre tous les employés de l’entreprise.
Ceci dit, la lecture de ces résultats selon la taille des entreprises fait
ressortir les tendances suivantes (voir tableau n°5 ci-après) :
Tableau 5: Statut de la fonction*taille de l’entreprise
Taille de l’entreprise
Statut de la fonction VT PME GE Total
Non réponse 04 06 10
40,0 % 60,0 % 100 %
Structure autonome 08 10 18
44,4 % 55,6 % 100 %
Fonction rattachée 06 11 17
35,3 % 64,7 % 26,6 %
Pratique diffuse 10 09 19
52,6 % 47,4 % 29,7 %
Total 28 36 64
43,8 % 56,3 % 100 %
Source : notre enquête
5
Voir tableau n° 1 en annexe.
64 Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012
a) Pour les entreprises ayant mis en place une structure chargée de la
fonction de veille, les résultats révèlent que la tendance en matière
de structuration de la veille est dans la grande entreprise (GE) avec
un taux de 55,6%, alors que dans la PME, elle demeure en deçà
avec un taux de 44,4%. Probablement parce que la grande
entreprise possède les moyens permettant la mise en place d’une
structure de veille technologique.
b) Pour les entreprises où la veille technologique est une fonction
rattachée, la tendance enregistrée est que cette fonction dans la
grande entreprise (GE) est rattachée à la direction générale ou à
une direction déterminée avec un taux de 64,7%. S’agissant de
la PME, le taux est de 35,3%.
c) Enfin, en ce qui concerne le troisième paramètre relatif au statut
de la veille dont la fonction est diffuse, les PME enregistrent le
plus grand taux avec 52,6% de cas.
Il ressort de cette analyse statistique que la veille technologique
s’est introduite au sein des entreprises enquêtées sous plusieurs
formes, ce qui dénote, à première vue, l’amorce d’un véritable
changement organisationnel.
4.2- Qualification des intervenants et domaines de la veille
technologique
L’activité de veille technologique exige l’utilisation ou le
recrutement d’un personnel qualifié dans les domaines de
l’information et des systèmes d’information. La tendance des
entreprises ayant introduit la fonction de veille technologique se
traduit par l’utilisation d’intervenants qualifiés en la matière ou dans
des domaines qui s’y apparentent.
A la question relative aux qualifications des intervenants dans la
fonction VT, les résultats obtenus montrent que le personnel affecté à
la veille comprend en particulier les ingénieurs et les techniciens
supérieurs avec un taux de 50,0 %. Ce pourcentage marque
probablement l’intérêt que portent ces entreprises à la dimension
technologique dans leurs domaines de préoccupation respective.
L’affectation de cette catégorie socioprofessionnelle à cette fonction
s’explique par son profil de formation qui lui confère l’aptitude
d’exercer cette tâche. Surveiller l’évolution des technologies, être au
courant des dernières innovations technologiques, comprendre les
processus techniques et technologiques, etc. sont des aptitudes
inhérentes au profil de ce personnel technique.
Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012 65
Les entreprises tendant à mobiliser pour cette fonction des spécialistes
en techniques d’information (techniciens et/ou ingénieurs en informatique)
ne représentent que 14,1 % de l’ensemble. Les responsables de certaines
entreprises nous ont déclaré que ce personnel travaille généralement en
collaboration avec les ingénieurs et les techniciens de l’entreprise (les
ingénieurs et les techniciens supérieurs).
Cependant, on enregistre le même taux (14,1 %) d’entreprises qui
mobilisent, pour les besoins de la fonction de veille technologique, un
personnel n’ayant pas nécessairement de qualification spécifique (voir
tableau n°6).
Tableau 6: Qualification des intervenants dans la VT
Les qualifications fréq. %
Non réponse 11 17,2
Spécialistes en techniques d’information 09 14,1
Ingénieurs et TS 32 50,0
Documentalistes 03 4,7
Pas de qualifications spécifiques 09 14,1
Total 64 100
Source : notre enquête
Une lecture de ces résultats selon la variable taille montre une
tendance qui consiste à dire que dans la grande entreprise, on mobilise
des profils spécialisés, en l’occurrence les ingénieurs et les techniciens
supérieurs pour la fonction de veille, alors que les responsables de la
PME ont tendance à ne pas prendre en en considération la spécialité
comme critère pour l’affectation du personnel à cette fonction6.
Enfin, en ce qui concerne le chapitre domaine de la VT, les résultats du
tableau n°7 ci-dessous montrent que la majorité des entreprises enquêtées
(56,6%) focalisent la prospection de veille technologique sur le métier de
base de l’entreprise. Elles ne sont que 34,4%, soit une entreprise sur trois,
qui déclarent que la veille technologique s’étend sur toutes les opportunités
offertes par la prospection.
Tableau 7: Domaines de la VT
Domaines de la VT Fréq. %
Non réponse 09 14,1
Le métier de base de l’entreprise 33 56,6
Toutes les opportunités offertes par la prospection 22 34,4
Total 64 100
Source : notre enquête
6
Voire tableau n° 2 en annexe.
66 Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012
4.3- Les cibles et les domaines de surveillance
Depuis plus d’une décennie, les règles de l’économie du marché
sont en train de s’imposer de manière incontournable à tous les
opérateurs économiques. Nulle entreprise n’est à l’abri des menaces.
Désormais, elles sont appelées à développer des aptitudes leur
permettant de franchir un seuil qualitatif important dans leur capacité
à conserver ou à élargir leur part du marché, à prévoir des marchés, à
cerner les besoins potentiels, à identifier les innovations
technologiques et à anticiper les modifications de comportement des
acteurs économiques, politiques et sociaux pour prétendre garantir
leur pérennité et maintenir leur compétitivité.
Il s’agit donc pour l’entreprise de surveiller les différents acteurs,
depuis les fournisseurs jusqu’aux clients, en passant par les concurrents,
les sous-traitants qui opèrent dans l’environnement de l’entreprise.
D’une manière globale, les résultats de la recherche (voir graphe
n°1 ci-après) indiquent que les entreprises enquêtées surveillent de
façon prioritaire le domaine des prix chez tous les acteurs de leur
environnement. Sont ciblés dans ce domaine :
les concurrents en première position avec un taux de 85.9% des
entreprises ;
les fournisseurs ensuite, avec un taux de 73,4% ;
les sous-traitants avec un taux de 56,3% ;
et enfin les clients avec un taux de 50%.
On enregistre presque le même ordre pour les résultats concernant
le domaine du produit mais à la différence du premier, c’est le client
qui occupe la troisième place par rapport au sous-traitant :
les concurrents avec un taux de l’ordre de 82,8% ;
les fournisseurs avec un taux de 62,5% ;
les clients pour la moitié de l’échantillon soient 50%;
et enfin les sous-traitants avec un taux de 34.3 %.
Le domaine de la technologie arrive en troisième position : les
concurrents sont toujours les premiers ciblés, viennent ensuite
les fournisseurs et les sous-traitants :
les concurrents avec un taux de 60,9% de l’échantillon ;
les fournisseurs avec un taux de 53,2% ;
et enfin les sous-traitants avec un taux de 34,4%.
Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012 67
Graphe 1 :
Cibles et domaine de surveillance
100
90 85,9
82,8
80 73,4
70
62,5 60,9
60 56,3 Concurrents
53,1
50 48,4 Clients
50
Fournisseurs
40 34,4 34,4 35,9 34,4 Sous-traitants
30
20
10
0
Prix Produit Technologie Matériaux Organisation
Source : notre enquête
Ainsi, ces résultats démontrent que dans la cible "des concurrents, les
prix, le produit et la technologie sont les domaines de surveillance
privilégiés des entreprises enquêtées. Pour cette même cible, certaines
entreprises ont élargi leur champ de veille pour englober le domaine de
l’organisation avec un taux de 34,4% et celui des matériaux avec un taux de
21,9%.
Concernant la cible client, certaines entreprises ont focalisé leur
surveillance uniquement sur le prix et le produit. C’est le prix qui
semble être le domaine de surveillance privilégié. Il est à signaler que
certaines entreprises effectuent des études sur les attentes de leur
clientèle selon les déclarations de certains responsables lors des
entretiens par questionnaire. Ces études leur permettent d’avoir des
informations fiables pour toute prise de décision quant à
l’amélioration éventuelle du produit pour un meilleur prix. En somme,
la cible "clients" paraît être la moins surveillée.
4.4- Appréciation par les entrepreneurs de l’accessibilité aux
informations
Avant d’appréhender la manière dont les entrepreneurs apprécient
l’accessibilité aux informations, nous leur avons d’abord demandé si
les pouvoirs publics leur ont facilité l’écoute de leur environnement. A
cette question donc, les réponses révèlent que 66,1% d’entreprises ont
répondu négativement (sont exclus 8 cas d’entreprises n’ayant pas
68 Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012
répondu à la question). On entend par l’écoute de l’environnement
l’ensemble de moyens mis en place par les pouvoirs publics
consistant en la mise à disposition, aux entreprises des différents
secteurs d’activité, d’un système d’informations dans les domaines
économique, statistique, financier, etc.
En revanche, 33,9%, soit un tiers des répondants, ont déclaré que
les pouvoirs publics leur ont facilité cette écoute. Il y a lieu de signaler
que les aides en la matière ont été reçues par ces entreprises à titre
individuel et dans des contextes particuliers par des organismes
étatiques7; ce qui revient à dire que l’ensemble des responsables des
entreprises enquêtées est unanime pour déclarer que rien n’a été fait
par les pouvoirs publics pour développer un environnement
informationnel qui permet aux entreprises d’être à l’écoute de leur
environnement. Cet état de fait est accentué par la difficulté d’accès
aux informations produites par les organismes nationaux. Les résultats
suivants illustrent bien cette difficulté :
7
A titre d’exemple, certaines de ces entreprises entretiennent des relations
conventionnelles ou contractuelles avec des instituts et/ou laboratoires
universitaires. Dans ce genre de relations, les entreprises assurent des stages
pratiques pour les étudiants de ces laboratoires et instituts universitaires. En
revanche, ces dernières assurent, de leur coté, des formations ponctuelles pour le
personnel des entreprises afin promouvoir les activités de veille et de prospection
comme dans le cas de l’Entreprise nationale des produits de l’électrochimie
(ENPE) de Sétif et du Complexe moteur tracteur (CMT) de Constantine ou encore
de l’Entreprise nationale de soudage & applications techniques connexes
(SOUDATEC) de El Hadjar - Annaba. Aussi, certaines autres entreprises ont
effectivement bénéficié de moyens financiers de la part de leur ministère de tutelle
pour développer les activités de veille, comme le cas de la Banque algérienne de
développement rural (BADR) et la Banque de développement local (BDL).
Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012 69
Graphe 2 : Appréciation de l’accessibilité aux informations produites
par les organismes nationaux
Items Facile Difficile Impossible Taux
(1) (2) (3)
Rapport du 2,10
gouvernement
Rapport 1,96
des ministères
Rapport des banques 2,00
Rapport 1,85
des entreprises
Organismes de 1,50
documentation
Organismes de 1,70
recherche
scientifique
Office national des 1,35
statistiques (ONS)
Presse 1,06
Source : notre enquête
Les statistiques obtenues indiquent que la majorité des
responsables d’entreprises enquêtées estime que l’accessibilité aux
informations produites pas le gouvernement, les ministères, les
banques et les entreprises est une opération difficile, voire pour
beaucoup, impossible. Quant à l’appréciation de l’accessibilité aux
informations produites par :
les organismes de documentation comme les bibliothèques et les
centres de documentation des différents secteurs d’activités, les
responsables d’entreprises estiment que leur accès n’y est pas très
facile (1,5) ;
les centres de recherche scientifique, les chefs d’entreprises
estiment que l’accès est plutôt difficile (1.70) ;
enfin, les entreprises considèrent que l’accès aux données
statistiques produites par l’Office national des statistiques
(ONS) est plutôt facile (1,35).
Si l’on s’en tient aux appréciations des entrepreneurs sur
l’accessibilité aux informations produites par les organismes
nationaux, l’on peut dire que les infrastructures de communication et
70 Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012
d’information, dans notre pays, ne permettent pas de fournir aux
entreprises économiques un environnement informationnel dans lequel
elles peuvent "baigner". Bien que de nombreuses entreprises aient
senti la nécessité de réagir, à des degrés différents, aux mutations de
leur environnement se caractérisant de plus en plus par l’instabilité, en
intégrant la fonction de veille technologique dans leur organisation, il
n’en demeure pas moins que l’accès aux "bonnes informations" est
tout à fait en deçà de ce qui est escompté par les entreprises.
CONCLUSION
Notre recherche a porté sur les entreprises porteuses de projets,
donc des entreprises qui veulent changer. Cela devrait contribuer à
l’accroissement de leurs besoins en informations, voire les inciter à
développer des activités de prospection et de veille, ce qui supposerait,
pour leur bon fonctionnement, une certaine communication, un certain
état d’esprit, une certaine culture d’entreprise. L’introduction de la
fonction de veille technologique, dans le cas de notre échantillon, est
un phénomène réel et récent. D’ailleurs, les entreprises enquêtées ont
procédé très tôt à la mise en place de cette fonction et/ou au
développement d’une pratique de surveillance de l’environnement
technique et technologique dans le but de se mettre à niveau, par
rapport à ce qui se fait ailleurs, par la lutte contre l’obsolescence, aussi
bien sur le plan technique et technologique que gestionnaire, ce qui a
été confirmé par l’enquête.
L’enquête a révélé également que l’introduction de la veille
technologique au sein des entreprises demeure une fonction marginale par
sa non formalisation et/ou sa non structuration au sein de l’organisation
de l’entreprise, ensuite par les limites de son fonctionnement et enfin, par
le rétrécissement de ses domaines de surveillance.
Sur le plan du fonctionnement interne de l’entreprise, la fonction
VT au sein des entreprises étudiées n’est pas encore tout à fait
formalisée. Mais, le petit nombre d’entreprises enquêtées (soit le quart
de l’échantillon), ayant effectivement procédé à sa formalisation et à
sa structuration, ne nous permet pas de dire que ces structures
fonctionnent comme de véritables cellules de veille technologique. La
preuve : les entreprises enquêtées, quelque soit leur taille, utilisent "les
moyens du bord" comme personnel affecté à la VT (les ingénieurs et
les techniciens supérieurs). Dans certains cas, ces derniers se font
Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012 71
assister par des ingénieurs et des techniciens supérieurs en
informatique.
Sur le plan de la structure organisationnelle, un spécialiste en VT
c’est d’abord une fonction bien définie et déterminée dans
l’organigramme de l’entreprise, donc un poste de travail et un salaire
correspondant. Or, les responsables des entreprises enquêtées n’ont, à
aucun moment, exprimé une demande en matière de spécialiste en
veille ou plus idéalement de veilleur spécialisé, ce qui dénote que la
demande en la matière n’a pas encore évolué pour qu’elle s’érige en
exigence : les programmes universitaires et de formation
professionnelle ne fournissent pas encore de spécialistes dans ce genre
de métier. Ainsi, c’est toute la question de l’utilité économique et de la
reconnaissance sociale du métier de veilleur, au sein de l’entreprise,
qui n’a pas encore atteint le stade de la maturité.
Sur le plan du rapport de l’entreprise à l’environnement, les entreprises
enquêtées semblent être en déphasage au regard de la définition de la veille
technologique citée plus haut : elles privilégient la surveillance des
domaines des prix et du produit, au détriment de celui de la technologie qui
ne vient qu’en troisième position. Quant aux cibles, ce sont les concurrents
qui sont les plus surveillés, suivis par les fournisseurs et enfin les sous-
traitants. La recherche a révélé que les pratiques de veille ne s’étendent pas
à la prospection des domaines scientifiques et technologique au sens large
du terme. Par ailleurs, la bonne utilisation de cette fonction est en principe
en corrélation étroite avec le développement d’un environnement
informationnel ; or il n’existe aucune articulation entre l’évolution des
besoins en informations des entreprises et l’évolution d’un environnement
informationnel. Les entreprises enquêtées déclarent, à l’unanimité, que rien
n’a été fait par les pouvoirs publics pour développer un système
d’information qui pourvoit les entreprises en informations sur leur
environnement: en d’autres termes, les entrepreneurs se plaignent de
l’absence d’un environnement informationnel.
Sur la base de ce qui précède, l’on peut aisément dire que la mise
en place de la fonction VT s’inscrit dans une démarche foncièrement
techniciste et enregistre des lacunes sur plus d’un plan. Probablement
que la préoccupation des entreprises quant à l’adoption de cette
fonction, avec toutes les conditions qu’elle implique, n’est pas à
l’ordre du jour. Dans cette perspective, M. LESCA HUMBERT
souligne dans l’un de ses articles que : «la veille est un état d’esprit
avant d’être un budget».
72 Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012
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74 Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012
ANNEXES
Tableau 1 : Fonction rattachée à :
La Direction générale 08 47,05 %
Une direction déterminée 06 35,29 %
Un département 02 11,76 %
Une cellule 01 5,88 %
Total 17 99,98 %
Tableau 2: Qualification des intervenants dans la fonction de VT selon la
taille de l’entreprise
d’information
technique
Spécialiste en
supérieurs
techniciens
Ingénieurs et
Documentalistes
spécifique
qualification
Pas de
NR
Total
PME 03 04 13 01 07 28
10.7 % 14.3 % 46.4 % 3.6 % 25.0 % 100 %
GE 08 05 19 02 02 36
22.2 % 13.9 % 52.8 % 5.6 % 5.6 % 100 %
Total 11 09 32 03 09 64
17.2 % 14.1 % 50.0 % 4.7 % 14.1 % 100 %
Cahiers du Cread n°98-99/2011-2012 75
L'ATTITUDE DES IRRIGANTS VIS-A-VIS DE
L'AUGMENTATION DU TARIF DE L'EAU : CAS D'UN
PERIMETRE D'IRRIGATION PUBLIC EN ALGERIE
Ahmed BENMIHOUB*
Slimane BEDRANI**
RESUME
L’objectif de ce papier est d’analyser -grâce à une enquête- l’opinion
des irrigants du périmètre irrigué public du Hamiz (Mitidja-Est) par
rapport à la tarification actuelle de l’eau à usage agricole. Il s’agit de
déterminer leur attitude vis-à-vis de son augmentation éventuelle pour
couvrir les charges d’exploitation et d’entretien du dit périmètre.
L’analyse des données de l’enquête montre que près de la moitié des
irrigants accepte une augmentation du tarif de l’eau sous la condition
principale que le gestionnaire du périmètre d’irrigation améliore la
fourniture de cette ressource. L’acceptation sociale plus large dépend, par
contre, de la mise en œuvre d’un « juste processus » de définition du prix
de l’eau, c’est-à-dire concerté, transparent et responsable.
MOTS CLEFS
Gestion de l’eau, tarification de l’eau, agriculture irriguée, Mitidja-
Est, Algérie.
JEL CLASSIFICATION : Q25, Q28.
INTRODUCTION
En Algérie, la gestion des périmètres publics d'irrigation s'est
toujours trouvée confrontée à la modicité de la tarification de l'eau qui
ne permet pas de couvrir les frais de fonctionnement des offices
d'irrigation et d'entretien des réseaux de distribution. Comment
s'explique ce trop faible prix de l'eau? S'explique-t-il par une
opposition absolue des usagers à toute augmentation du prix ? Pour
tenter d'apporter des éléments de réponse à cette question, la présente
*
Chercheur au CREAD.
**
Professeur à l'ENSA, chercheur associé au CREAD.
76 Cahiers du Cread n°98-99/2011-2012
étude analyse l’opinion des agriculteurs, dans le contexte du périmètre
irrigué public du Hamiz (Mitidja-Est), par rapport à la tarification de
l’eau agricole et leur attitude vis-à-vis de son augmentation éventuelle.
La finalité est d’identifier les conditions d’acceptation par les irrigants
du processus de définition du prix de la ressource en eau. Après avoir
souligné l'intérêt de cette question pour les décideurs en Algérie en
matière de politique de gestion de l'eau, il sera utile de faire une revue
de la littérature sur la question. En nous appuyant sur cette revue, nous
émettrons des hypothèses de réponse à notre question et nous
essaierons de vérifier ces hypothèses en exploitant à l'aide d'un
modèle approprié les données d'une enquête auprès des usagers du
périmètre public d'irrigation du Hamiz.
1- L'INTERET DE LA QUESTION
1.1- La rareté croissante des ressources en eau
L’Algérie fait face à d’importants défis d’approvisionnement en eau
dans un contexte de rareté croissante de cette ressource. En rapportant le
potentiel d’eau renouvelable à la population, elle se situe d’ores et déjà en
situation de pénurie d’eau critique avec 400m3 seulement par habitant et
par an en 2010, alors que ce ratio était, selon MATE/PNUE (2005), de
1500 m3 en 1962 et 500 m3 en 2000. Benblidia (2011) note que la
demande globale a quadruplé durant les quatre dernières décennies
(depuis 1970), à cause d’une croissance très forte de la demande en eau
potable, notamment urbaine, au détriment de l’agriculture1 . Selon cet
expert, le pays atteindra la limite maximale de son potentiel hydraulique
avant 2050, vu la croissance de la demande.
Cette situation critique s'explique principalement par une "gestion
par l'offre" des ressources en eau. Ainsi que l'indiquent Benblidia et
Thivet (2010), cette politique de "gestion par l’offre" est très
énergivore et exige des moyens financiers énormes et des capacités
puissantes de maîtrise d’ouvrage, d’où des retards importants qui ont
pour conséquence immédiate d’aggraver les situations de pénurie. Ces
auteurs notent que les défaillances de planification et les faiblesses
dans la gestion des grands projets ont conduit les autorités
responsables à "opérer des changements brusques et importants de
1
De 16 % de la consommation globale en 1975, la part de la demande en eau potable
est passée à 35% actuellement. Durant la même période, la part de l’eau agricole a
chuté de 80% à 60%, celle de l’industrie restant égale à 3,5% (Benblidia, 2011).
Cahiers du Cread n°98-99/2011-2012 77
stratégie, des révisions d’options déjà engagées et la mise en place de
solutions palliatives d’urgence très coûteuses". Ainsi, les situations de
pénurie qu’ont subies les grandes villes -Alger et sa région en
particulier, mais aussi Oran et sa région- au début des années 2000,
dues à la sécheresse mais également aggravées par les retards de mise
en service d’installations d’adduction et par des réseaux de
distribution déficients, ont conduit les pouvoirs publics à adopter un
programme d’urgence de dessalement de l’eau de mer dès 2002. Par
la suite, les autorités ont décidé de recourir à cette solution de façon
massive avec la programmation de 13 grandes stations d’une capacité
totale avoisinant 2,2 millions m3/jour pour toutes les grandes villes du
littoral (Akli & Bédrani, 2011).
Or, le recours au dessalement entraîne une très forte hausse du coût
marginal de mobilisation de l'eau. En effet, le coût réel de l’eau
dessalée varierait, en fonction du taux d’actualisation retenu (6 ou
8%), entre 1 et 1,25 dollars/m3, soit entre 72 et 90 DA/m3 (Chikh,
2011)2, alors que le coût de l'eau conventionnelle (eau de barrage)
n'est que de 0,43 US$ (environ 32 DA) le mètre cube. Encore faudrait-
il souligner que ce prix n’intègre pas le coût environnemental lié au
dessalement de l’eau de mer.
L'impératif d'économie des ressources en eau (du fait qu'elles sont
de plus en plus rares) et l'accroissement de leur coût marginal de
mobilisation obligent les décideurs à promouvoir la gestion par la
demande, celle-ci consistant principalement à faire payer les usagers
selon les coûts de mobilisation des ressources. Cette obligation est
d'autant plus forte que le budget de l'État supporte l'intégralité des
dépenses en matière d'hydraulique et que les finances publiques -
sollicitées par une multitude de besoins- demandent à être ménagées.
1.2- Des ressources budgétaires limitées et fortement sollicitées
En Algérie, le budget de l’État est fortement sollicité pour la
couverture financière d’importants projets d’investissements publics
programmés depuis 2000, notamment dans le cadre du Programme de
soutien à la relance économique (PSRE 2001-2004), du Programme
complémentaire de soutien à la croissance économique (PCSC 2006-
2
Selon un autre auteur, le coût réel du mètre cube d'eau dessalée serait d’environ 1,80
dollars, soit 130 DA/m3 (Benachenhou, 2005).
78 Cahiers du Cread n°98-99/2011-2012
2009) et du Plan quinquennal (2010-2014)3. En 2001, l’investissement
public a représenté de 10 à 11% du PIB (Banque Mondiale, 2007, p. 24).
Le taux d’investissement public supérieur à 10% du PIB prévu dans le
cadre du PCSC 2006-2009 figure parmi les plus élevés au monde (à
comparer, par exemple, à la moyenne de moins de 4% du PIB dans les
pays de l’OCDE) (Hamadache, 2010). Pour le programme
d'investissement quinquennal 2010-2014, il est prévu un investissement
public d'environ 286 milliards de dollars US (soit en moyenne 57,2
milliards US$ annuellement représentant environ 36% du PIB en 2010).
Les investissements publics dans le secteur de l’eau ont doublé de
1999 à 2006, en passant de 1,3% à 2,6% du PIB (Banque Mondiale,
2007). L’enveloppe d’investissement pour l’ensemble des projets dans
le secteur de l’eau (AEP, assainissement et les aménagements d’aval
des stations de dessalement) à court, moyen et long terme, établie sur
la base du schéma directeur des grandes infrastructures hydrauliques
2006 - 2025, avoisine 35 milliards dollars US dont plus de 54 % sont
consacrés aux installations de mobilisation des ressources en eau
(FAO, 2008). Un volume d’investissement de plus de 20 milliards
USD a déjà été mobilisé avant 2010.
Par ailleurs, l'Algérie, tout en poursuivant l'expansion des dépenses
en capital, a dû recourir à l'augmentation des dépenses budgétaires de
fonctionnement, explicitement présentées comme "incompressibles"
dans l’exposé des motifs de la loi de finance 2012, pour couvrir
notamment les dépenses de personnel et les dépenses sociales
représentées pour l’essentiel dans la rubrique "transferts" (soutien aux
prix des produits alimentaires de base, aides au logement, dotations
aux EPA dont celles du secteur de l’eau…). En effet, selon le
Ministère des Finances, "les dotations allouées au budget de
fonctionnement ont doublé entre 2008 et 2012 ".
Face à l’explosion des dépenses, les recettes publiques restent, par
contre, tributaires de la fiscalité pétrolière qui a représenté, au cours
des cinq dernières années, plus de 70% en moyenne des recettes
budgétaires totales4. Cette dépendance constitue une source de grave
vulnérabilité de l’économie aux chocs externes (Chabane 2009). La
3
Le PSRE 2001-2004 se monte à 7 milliards $. Le PCSC 2005-2009 prévu
initialement à 55 milliards $ (57% du PIB en 2005) (Hamadache, 2010) finit à 114
milliards $ en 2009. Quant au Programme quinquennal d’investissements publics
2010-2014, il vise le parachèvement des grands projets déjà entamés et
l'engagement de nouveaux projets pour 156 milliards $ (Mebtoul, 2012).
4
Banque Africaine de Développement, 2011.
Cahiers du Cread n°98-99/2011-2012 79
chute des recettes d‘hydrocarbures constatée depuis 2009, conjuguée à
un niveau relativement élevé des dépenses, a entraîné une
détérioration des finances publiques. En effet, selon la Banque
Africaine de Développement (BAD), la position budgétaire de
l’Algérie qui était excédentaire de 2006 à 2008 (12,9% du PIB en
2006, 11,4% en 2007, 6% en 2008), enregistre depuis 2009 et 2010,
des déficits atteignant respectivement 6,9% et 4,4% du PIB. La BAD
note que la politique budgétaire qui reste expansionniste en 2011 et
2012, dans un contexte de ralentissement économique mondial,
devrait se traduire par la persistance du déficit budgétaire : 5,3% et
5,7% du PIB en 2011 et en 2012. Ces déficits seraient financés en
partie par le fonds de régulation des recettes (FRR)5.
Compte tenu de la croissance des dépenses courantes de ces dernières
années, la protection de la viabilité à long terme des finances publiques va
requérir, selon le FMI, une plus grande rationalisation des dépenses
courantes et la poursuite d’une mobilisation dynamique des recettes hors
hydrocarbures. Le FMI (2011) conseille à l'Algérie "de poursuivre les
efforts pour améliorer la maîtrise et le ciblage des dépenses, y compris les
salaires et les transferts sociaux". Ceci implique que l'eau mobilisée grâce
aux ressources publiques ne soit plus fournie aux utilisateurs à des prix
trop faibles par rapport aux coûts de mobilisation et par rapport à la
valorisation de cette eau par les agriculteurs.
1.3- Tarif, coût de mobilisation et valorisation de l'eau
La tarification de l’eau d’irrigation dont la gestion relève de la
puissance publique est fixée par voie réglementaire6. Elle concerne
principalement les grands périmètres et les aires d’irrigation de petite
et moyenne hydraulique, équipés par l’État ou pour son compte, dont
la gestion est concédée à des associations ou des coopératives
d’irrigants. Les tarifs dus par l’usager sont calculés suivant une
formule binôme sur la base du débit maximum souscrit (partie fixe) et
du volume effectivement consommé (partie variable)7.
5
Les lois de finances algériennes s’établissent pour un cours moyen de 37 dollars le
baril de pétrole, la différence étant versée au fonds de régulation des recettes. Ce
fonds de régulation des recettes, géré par le Trésor, est estimé à 54,5 milliards
dollars au premier trimestre 2011 (Mebtoul, 2011).
6
Loi n°83-17 du 16 juillet 1983.
7
Actuellement, la partie fixe varie selon la zone tarifaire, entre 250 et 400 DA par
l/s/ha ; la partie variable est calculée sur la base de 2,50 DA par m3 consommé.
80 Cahiers du Cread n°98-99/2011-2012
Avant 2005, date de la dernière hausse des tarifs, l'eau publique était
cédée aux irrigants à un tarif variant entre 1 et 1,25 DA, minime quand on
le compare au coût supporté par un irrigant qui pompe avec son propre
matériel l'eau de l'oued ou l'eau de la nappe, coût estimé entre 10 et 25
DA/m3 (Benmouffok, 2002). D'après une simulation faite par Aït Ameur
(2005), le tarif qui inciterait à l’adoption de techniques d’irrigation
économes en eau devrait être compris entre 5 et 10 DA/m3.
La dernière tarification de 2005 s’inscrit dans le cadre des
conditionnalités du plan d’ajustement structurel négocié avec le Fonds
monétaire international (FMI), plan qui engageait l'Algérie à
augmenter sur dix années (1995-2005) le tarif réel de l’eau à raison de
10% par an pour tous les secteurs d’usage (Salem, 2007). Répondant
au principe de couverture des coûts réels du service de l’eau par les
redevances payées par les usagers8, elle fait passer le tarif de l’eau à
usage agricole de 1,00/1,25DA/m3 à 2,00/2,50DA/m3, selon le mode
d’irrigation. Malgré cela, une étude de la Banque mondiale (2007)
montre que ce nouveau tarif "ne permet pas (à quelques exceptions
près) de réduire significativement l’écart entre les recettes et les
niveaux appropriés des coûts d’exploitation et d’entretien". Elle
indique que les redevances ne couvrent qu'environ 78% en moyenne
des dépenses d’exploitation et d’entretien des 19 périmètres irrigués
étudiés. La plupart de ces périmètres (14 sur 19) présentent un taux de
couverture variable entre 32 et 87%. Une grande partie des redevances
sert à payer les salaires qui ont été considérablement revalorisés,
laissant ainsi une part négligeable pour les dépenses d’entretien. La
situation devient compliquée durant les années de sécheresse où les
volumes d’eau vendus sont quelquefois insignifiants, alors que les
subventions de l’Etat ne sont presque jamais versées aux organismes
gestionnaires bien que prévues contractuellement.
Par ailleurs, la tarification de l’eau d’irrigation constitue une part
négligeable dans les coûts de production agricole. Sur la base du prix
de l’eau d’avant 2005 (1,00/1,25 DA/m3), le coût d’irrigation ne
représentait que 1 à 10% des frais culturaux (Messahel et al. 2004).
Après 2005, la situation n’a guère changé : le coût de l’eau ne
représente que 3,9% en moyenne des charges de production de la
8
Le tarif de l’eau à usage agricole, d’après les décrets mentionnés, couvre les frais et
les charges d’entretien et d’exploitation des ouvrages et infrastructures d’irrigation
et d’assainissement-drainage et contribue au financement des investissements pour
le renouvellement et leur extension (Benblidia, 2011).
Cahiers du Cread n°98-99/2011-2012 81
pomme de terre dans le périmètre public des Arribs (Chibane, 2008).
De même, l’irrigation n’atteint pas encore 10 % du total des charges
de production dans la Mitidja (Imache et Belarbia, 2010; Bouarfa et
al. 2010). En outre, le tarif de l’eau agricole paraît faible par rapport à
sa valorisation par l’agriculture : le maraîchage sous serre, par
exemple, procure une marge de 200 DA par m3 d’eau contre 110
DA/m3 pour les agrumes dans la Mitidja (Benouniche et al. 2010).
2- PRATIQUE DES ÉTATS ET OPINIONS DES IRRIGANTS : UNE
REVUE DE LA LITTERATURE
Il est utile de s'interroger sur la pratique de la puissance publique et sur
l'opinion des irrigants en matière de tarification de l'eau d'irrigation dans
les autres pays afin d'en tirer des enseignements pour l'Algérie.
2.1- La pratique des États
Les règles de définition du prix de l’eau à usage agricole varient
considérablement d’un pays à l’autre et même au sein d’un même
pays (Norton, 2005). Tsur et Dinar (1997) décrivent huit méthodes
différentes de définition des prix. Johansson et al. (2002) regroupent
les méthodes de tarification de l’eau d’irrigation en quatre catégories :
la tarification volumétrique, la tarification non volumétrique, les
quotas et le marché de l’eau. Bos et Wolters (1990) ont montré que la
tarification à la superficie, méthode la plus facile à gérer, était utilisée
dans plus de 60 % des projets d’irrigation alors que la tarification au
volume, la méthode la plus efficiente sur la demande (Valensuela,
2009), n'était utilisée que dans 25% des projets.
La caractéristique commune à tous les pays est que les prix
appliqués à l’irrigation sont souvent inférieurs au coût de la fourniture
de l’eau. Dans la plupart des cas, selon Abu-Madi (2009), seuls les
coûts d'exploitation et d’entretien sont considérés dans les structures
de tarification. Cette limitation du prix de l'eau est due, d’une part, à la
difficulté de mesurer les autres composantes des coûts9 et, d’autre
part, à des considérations politiques. Le maximum des prix
administrés correspond probablement au recouvrement des dépenses
9
Le coût total de l'eau comprend les coûts du capital, les coûts d'opportunité et le coût
des externalités économiques et environnementales (Rogers et al., 2002). Et d’après
Firmann (2011), le problème du prix de l’eau est qu’il ne permet pas de couvrir tous
les coûts liés au service de cette ressource.
82 Cahiers du Cread n°98-99/2011-2012
d’exploitation et d’entretien plus, dans certains cas, une partie des
dépenses d’investissement (Norton, 2005). La fixation des tarifs
résulte généralement de compromis entre plusieurs facteurs, dont
certains sont liés à des aspects sociaux (ne pas trop peser sur le prix de
l’eau) et d'autres à des éléments politiques (Valensuela, 2009).
La différence entre le tarif appliqué et les coûts de distribution de
l’eau est comblée grâce aux subventions. Les projets d’irrigation
comptent parmi les activités économiques les plus lourdement
subventionnées au monde. En effet, vers le milieu des années 1980, on
estimait que les subventions à l'irrigation, dans six pays d'Asie,
représentaient en moyenne 90% du coût total estimatif d'exploitation
et d'entretien des infrastructures d’irrigation (Norton, 2005).
Les pays qui souffrent de la rareté de l’eau ne sont pas
nécessairement plus agressifs dans la réforme de leurs systèmes de
tarification. Pour la gestion de leurs ressources en eau limitées, les
pays du Maghreb utilisent depuis longtemps des restrictions pour les
usagers au lieu des leviers de régulation de type financier. Selon Ayub
et Kuffner (1994), les autorités de ces pays ont refusé de le faire pour
diverses raisons : d’une part, l’eau est traditionnellement considérée
comme une ressource gratuite (don de Dieu) et les redevances sont
donc mal vues et, d’autre part, on voit souvent dans la modicité des
tarifs pour l’irrigation (souvent beaucoup plus bas que pour l’eau
potable) un moyen de compenser la faiblesse des prix au producteur (
parfois fixés par l’État), un moyen de soutenir le revenu des
agriculteurs et de freiner l'exode rural.
Dinar et Saleth (2005) constatent que les politiques de tarification
de l'eau n'ont pas été de grandes réussites dans de nombreux pays, à
cause notamment des approches erronées et d'institutions
inappropriées qui ont leurs racines dans des environnements politique
et économique complexes. Beaucoup de pays maintiennent, pour des
considérations d’ordre social, des politiques agricoles qui protègent
les cultures grandes consommatrices d’eau ou la fourniture par l’État
d’eau d’irrigation à faible coût10 (Bucknall, 2007). Ces politiques
visent généralement à aider les groupes défavorisés et l’idée
communément admise est que leur remise en cause risque de pénaliser
les pauvres de façon disproportionnée (Baroudy et al. 2005).
10
L’Algérie ne fait pas exception à la règle. Le ministre des Ressources en Eau affirme
« Pour nous, en Algérie, nous considérons que l’eau reste encore un produit social, à
caractère commercial certes, mais social » (Courrier d’Algérie, du 18/07/2011).
Cahiers du Cread n°98-99/2011-2012 83
Pourtant, des études détaillées effectuées dans les pays du Maghreb
et dans 14 pays à faible revenu et à revenu intermédiaire, citées par
Bucknall (2007), montrent que les politiques de l’eau appliquées dans
le but de protéger les pauvres des régions rurales sont inefficaces et
génératrices de distorsions et que des programmes de protection
sociale plus ciblés pourraient avoir des effets plus efficaces sur la
pauvreté, à moindre coût et sans produire des effets externes sur la
gestion de l’eau. Selon ces auteurs, le subventionnement direct des
services se traduit souvent par une dégradation de leur qualité car «
lorsque les services sont subventionnés, ils dépendent de l’État pour
compléter leurs recettes et ne sont guère incités à accroître leurs
recettes en améliorant les services » (Bucknall, 2007, p.88). Le
maintien d’une tarification trop faible nourrit, ainsi, « une spirale
négative de services de mauvaise qualité, de réticence à payer, de
réduction du recouvrement des coûts, de report des opérations
d’entretien et d’une nouvelle dégradation des services » (Idem, p. 88).
2.2- L'opinion des irrigants
Les agriculteurs sont-ils disposés à payer davantage ? Que disent
les études menées sur cette question à travers le monde ?
Malgré le refus de nombreux gouvernements d’augmenter le tarif
appliqué à l’irrigation, l’expérience a montré que les agriculteurs sont
prêts à payer davantage à condition que la fourniture d’eau soit fiable
(Norton, 2005). Des études effectuées par la Banque Mondiale sur les
systèmes irrigués collectifs et privés de divers pays d’Asie montrent
que même les agriculteurs très pauvres sont disposés à payer
davantage pour des services d’irrigation de bonne qualité et fiables.
Une autre étude de la Banque Mondiale, effectuée par Briscœ (1992),
citée par Salem (2007), montre que les ménages ruraux pauvres sont
prêts à payer leurs services d’eau pourvue que l’offre soit fiable. Il
apparaît donc que, quel que soit le système de tarification de l’eau, la
fourniture fiable de l’eau est la condition sine qua non de
l’augmentation de son prix. Ce qui fait dire à certains auteurs que « si
la conception et/ou la gestion existantes d'un système ne garantissent
pas cette fiabilité, il faudra les modifier avant d’augmenter les prix de
l’irrigation » (Norton, 2005, p. 305-306).
84 Cahiers du Cread n°98-99/2011-2012
Quel peut être le niveau de contribution des agriculteurs ?
Une étude de terrain au Népal, effectuée par Maskey et Weber
(1998), cités par Abu-Madi (2009), en ce qui concerne la possibilité
d'introduire le recouvrement des coûts d'irrigation, a conclu que les
agriculteurs sont en mesure de payer les coûts d'exploitation et de
maintenance, tandis que les coûts en capital sont plus difficiles à faire
prendre en compte dans le paiement.
Cependant, le coût d'exploitation et d'entretien de la ressource en eau
pourrait être élevé en raison de l'inefficacité de la gestion et des
sureffectifs des organismes de gestion. Selon Yang et al. (2003), la
rationalisation des autorités de l'eau et l'amélioration de l'efficacité de
gestion doit avoir lieu au moment de la mise en œuvre d'une politique de
vérité des prix. Cette amélioration de l'efficacité passe par une gestion
décentralisée des redevances en eau. « Gérer localement les revenus de la
facturation de l’eau constitue quasiment toujours une condition sine qua
non de l’amélioration de la fiabilité des approvisionnements en eau
d'irrigation. L’un des principaux défauts des systèmes centralisés de
gestion de l’irrigation est que les redevances sont déposées dans le Trésor
National, tandis que le financement des activités d’exploitation et
d’entretien demeure insuffisant » (Norton, 2005, p. 306).
Qu'en est-il pour cette question en Algérie ?
3- ATTITUDES DES IRRIGANTS DU HAMIZ VIS-A-VIS D’UNE
AUGMENTATION DU TARIF DE L’EAU
Pour tenter de donner quelques éléments de réponse à cette
question, une enquête a été réalisée auprès d'un échantillon d'irrigants
dont les données ont été exploitées à l'aide d'un modèle dont les
résultats sont exposés ci-dessous.
3.1- Contenu de l'enquête
Un échantillon de 120 exploitants agricoles, tiré de manière aléatoire,
représentant 25% de la liste des irrigants inscrits chez l'Office du
périmètre d'irrigation du Hamiz a été enquêté en mai 200711. Les deux
11
Cette enquête a été menée par l’équipe agriculture du CREAD dans le cadre du
projet de recherche FSP (2006-2009) « Risque et inégalités face à la gestion
durable de la ressource hydraulique en Méditerranée ».
Cahiers du Cread n°98-99/2011-2012 85
premières questions concernent l’opinion des agriculteurs par rapport à la
tarification en vigueur depuis janvier 2005:
Q1) Estimez-vous que l’eau agricole est facturée à son juste prix
(prix de l’eau depuis 2005: 2,5 DA/m3)?
Q2) Si non, est-elle sous-facturée ?
Les deux autres questions concernent l’attitude des irrigants vis-à-
vis d’une augmentation éventuelle du tarif de l’eau pour couvrir les
charges d’exploitation et d’entretien du réseau d’irrigation :
Q3) Acceptez-vous une augmentation du prix de l’eau pour
atteindre son coût de revient minimal (5 DA/m3), qui permet
de couvrir les charges d’exploitation et d’entretien du
périmètre irrigué (amortissement des investissements exclu) ?
Q4) Acceptez-vous cette augmentation mais avec des conditions ?
Lesquelles ?
Quelles ont été les réponses des agriculteurs ? 20% des agriculteurs
estiment que l’eau est facturée à son juste prix et 3,3% seulement
affirment qu’elle est sous-facturée. Ce dernier pourcentage contredit
toutefois celui de 39,2% d’agriculteurs qui se prononcent
favorablement pour une augmentation du prix de l'eau dans le but
d’atteindre le niveau de couverture des charges d’exploitation et
d’entretien du périmètre12. Par contre, 42,5% acceptent cette
augmentation mais sous conditions d’améliorer les disponibilités en
eau et la qualité de la distribution ainsi qu’une plus grande
responsabilité de l’office d’irrigation à l’égard des irrigants en cas de
dommages causés par une mauvaise distribution de l’eau.
En effet, plus de 90% des agriculteurs qui ont répondu
favorablement à une réforme de la tarification sous conditions, ont
exigé une amélioration du service de distribution de l’eau à travers la
modernisation des réseaux et la garantie d’une fourniture adéquate. De
plus, près de 14% vont plus loin en demandant la mise en place d’un
contrat responsabilité avec l’ONID13, contrat devant définir les
modalités d'indemnisation en cas de dommages causés à la production
agricole par une mauvaise qualité du service de distribution. En outre,
16 % souhaitent que la réforme de la tarification soit accompagnée par
des aides publiques pour rénover leurs installations d’irrigation. Enfin,
12
En effet, s'ils acceptent une hausse du prix de l'eau sans poser de conditions, c'est
qu'ils estiment implicitement qu'elle est sous facturée ! ou bien, ils sont juste prêts à
payer plus cher!
13
Office National de l’Irrigation et de Drainage.
86 Cahiers du Cread n°98-99/2011-2012
il faut noter que 12% des agriculteurs favorables à une hausse du tarif
de l’eau déclarent risquer se rabattre sur l’exploitation intensive de la
nappe (utilisation des forages existants et/ou réalisation de nouveaux)
si l’amélioration de la fourniture d’eau n’est pas assurée.
3.2- Question de recherche et hypothèses
Il convient de rappeler que notre question de recherche est de
savoir quels sont les facteurs qui modulent l’opinion des agriculteurs
par rapport à la tarification appliquée à l’eau agricole, et leur attitude
vis-à-vis de son augmentation éventuelle ?
L’hypothèse principale qu'on peut émettre, compte tenu de la revue
de la littérature précédente, est que la mauvaise qualité du service de
fourniture d’eau constitue le facteur de blocage majeur à
l’augmentation de son prix. Les agriculteurs accepteraient très
facilement de payer un prix plus élevé si le service de distribution est
amélioré. Cependant, d’autres variables liées aux caractéristiques
démographiques et sociales de l’exploitant (âge, niveau d’instruction,
accès à l’information,…), à la structure de l’exploitation (superficie,
présence de source d’eau privée) ou à la nature des cultures irriguées
pourraient aussi influer sur l’opinion et l’attitude des irrigants. Mais,
lesquelles ? Deux réponses nous paraissent plus probables : 1) Les
gros exploitants accepteraient plus facilement une augmentation du
prix. 2) Les exploitants informés sur le coût de revient de l’eau seront
plus enclins à accepter une augmentation du prix de l’eau.
3.3- Cadre méthodologique retenu.
3.3.1. Le modèle utilisé
Les réponses aux quatre questions posées relatives à l’opinion et à
l’attitude des agriculteurs vis-à-vis de la tarification de l’eau se
présentent dans la base de données sous une forme binaire. Le modèle
logit (fonction de régression logistique dichotomique)14 est plus
approprié pour étudier ces problèmes de choix avec des variables
dépendantes du type oui ou non. Ce modèle permet en effet d’estimer
la probabilité de réponse, positive ou négative, en fonction d’un
certain nombre de caractéristiques ou de variables indépendantes
14
Le premier auteur qui a utilisé le modèle Logit (ou probit) pour déterminer la moyenne
du CAP (consentement à payer) et ses déterminants est Hanemann (1984, pp. 332-341).
Cahiers du Cread n°98-99/2011-2012 87
(explicatives). Il permet également d’identifier ces variables
explicatives et d’estimer la contribution de chacune d’entre elles à la
réponse, c’est-à-dire, dans notre cas d’étude, la probabilité d’avoir une
opinion ou une attitude favorable de l’irrigant vis-à-vis de la
tarification de l’eau à usage agricole.
La relation logistique s’écrit comme suit :
Où, PL2 représente la probabilité d’occurrence de la réponse
positive (exemple le fait d’accepter une hausse du tarif de l’eau) et PL1
désigne la probabilité de la réponse négative (ne pas accepter cette
hausse), tel que : PL2+ PL1=1, dès lors, PL2=1- PL1.
Le modèle Logit dichotomique que nous avons utilisé a été estimé par
la méthode du maximum de vraisemblance. La fonction de vraisemblance
représente la probabilité d’observer les données d’échantillon sous
l’hypothèse que le modèle est vrai. La procédure revient à choisir à l’aide
d’un processus itératif les estimations des paramètres qui permettent de
maximiser cette fonction (Stafford et Bodson, 2006). Toutefois, la
fiabilité des paramètres estimés (convergence et normalité asymptotique)
par cette méthode repose sur le caractère aléatoire et indépendant des
variables explicatives utilisées; ce qui suppose que leurs valeurs sont
déterministes et donc bornées.
Les coefficients estimés Bêta sont essentiellement des pentes de
régression. Un coefficient positif indique qu’un accroissement de la
variable indépendante accroît la probabilité d’une opinion ou d’une
attitude favorable à l’augmentation du tarif de l’eau. A l’inverse, un
coefficient négatif décroît cette probabilité et, par conséquent, diminue
la probabilité d’occurrence de cet évènement. L’exponentiel de ces
paramètres, que l’on nomme généralement rapport de côte (Odds
Ratio), facilite l’interprétation de l’effet d’une variable explicative sur
la probabilité de réalisation de la variable dépendante. On procède par
la formule suivante : Odds ratio (ou Exp(β)) -1 = pourcentage de
variation de la probabilité de réalisation de la variable dépendante
suite à la variation de 1% de la variable explicative. L’avantage du
modèle de régression logistique dichotomique est donc que les
résultats sont plus faciles à interpréter.
88 Cahiers du Cread n°98-99/2011-2012
3.3.2. Les variables dépendantes
Les quatre variables dépendantes binaires analysées (séparément) avec
la fonction de régression logistique sont complémentaires et
correspondent respectivement aux quatre questions posées pour cerner
l’opinion et l’attitude des irrigants par rapport à la tarification de l’eau
d’irrigation : l’eau est-elle facturée à son juste prix ? Si non, est-elle sous-
facturée ? Acceptez-vous une augmentation du tarif de l’eau ? Acceptez-
vous une augmentation du tarif de l’eau avec des conditions ?
Les résultats de ces observations binaires sont représentés
mathématiquement par la variable aléatoire Yi. Dans notre cas, Y1=1
si l’eau est facturée à son juste prix et Y1=0 si l’eau n’est pas facturée
à son juste prix; Y2 =1 si l’eau est sous-facturée et Y2=0 si l’eau n’est
pas sous-facturée; Y3= 1 si l’agriculteur accepte une augmentation du
tarif de l’eau et Y3=0 s’il refuse cette augmentation ; Y4=1 si
l’agriculteur accepte une augmentation du tarif sous conditions et
Y4=0 s’il refuse catégoriquement toute augmentation du tarif appliqué
à l’eau d’irrigation. Ces variables dépendantes binaires sont
confrontées, une à une, à plusieurs variables indépendantes
quantitatives et qualitatives en utilisant les fonctions Logit qui sont
respectivement: Logit (Y1), Logit (Y2), Logit (Y3) et Logit (Y4).
3.3.3. Les variables indépendantes ou explicatives
Les variables dépendantes Yi sont confrontées, une à une, aux
mêmes variables indépendantes (ou explicatives) identifiées en se
référant aux hypothèses avancées dans ce travail de recherche. Le
choix des variables indépendantes est également basé sur les
informations obtenues de l’enquête menée dans la zone d’étude.
Les résultats des travaux de recherche sur l’opinion des irrigants par
rapport à la tarification de l’eau et les données du contexte du milieu
d’étude permettent de cerner les facteurs qui modulent l’opinion et
l’attitude des irrigants vis-à-vis de la tarification de l’eau. Ces facteurs
sont classés en trois catégories : facteurs sociodémographiques, facteurs
techniques et facteurs socio-économiques. Les caractéristiques et les
statistiques descriptives de toutes les variables indépendantes identifiées
ci-dessus sont données en annexe n°1.
a) Les facteurs sociodémographiques
Age de l’exploitant (Age) : Plus l’âge est avancé et plus souvent
l’horizon de planification est court, d’où un taux d’actualisation
élevé qui réduit la valeur actuelle des investissements à réaliser
Cahiers du Cread n°98-99/2011-2012 89
dans l’économie de l’eau. Par conséquent, les personnes âgées
seront plus sensibles aux variations du coût de l’eau et seront
plutôt hostiles à l’augmentation de son tarif car elles ne sont pas
prédisposées à investir dans les économies d’eau;
Niveau d’instruction (Nivinst) : Les personnes instruites
admettront plus facilement que l’eau agricole est actuellement
sous-facturée, ce qui favorise son gaspillage;
Formation agronomique (Formagr) : en raison d’une maîtrise
plus grande de la conduite technique et de la valorisation des
cultures irriguées, on s’attend à un effet positif de cette variable
par rapport à l’augmentation du tarif de l’eau;
Ratio superficie exploitée par taille du ménage agricole
(Supmbr): pour capter l’effet de la variation de la pression
démographique sur la ressource foncière sur l’opinion et l’attitude
par rapport à la tarification.
b) Les facteurs techniques
Taille de l’exploitation (Supexpl) : cette variable désigne la superficie
totale exploitée en sec et en irrigué. On s’attend à ce qu’elle ait un effet
plutôt positif par rapport à l’augmentation du tarif de l’eau;
Pourcentage de la superficie irriguée (Psupirig) : on suppose
que plus le pourcentage de la superficie irriguée est faible (d’où
une demande potentielle en eau élevée) plus l’agriculteur est
prédisposé à payer davantage pour disposer d’une offre d’eau
suffisante (demande potentielle > offre qui implique une
propension à payer plus);
Nature des cultures annuelles ou pérennes : les cultures valorisent
différemment l’eau d’irrigation, d’où une différence de sensibilité
entre les agriculteurs au tarif de l’eau. Les cultures principales dans
le périmètre du Hamiz sont : les agrumes (Agrum), le maraîchage
de plein champ (Marpchamp), le maraîchage sous serre (Marsser)
et les céréales-fourrage (Cerfour);
Ratio unité gros bétail par hectare (Ugbha) : pour évaluer
l’effet de l’orientation vers l’élevage sur l’opinion et l’attitude
des irrigants vis-à-vis de la tarification de l’eau;
Adoption de l’irrigation localisée (Gag) : compte tenu du fait
que l’investissement dans la micro-irrigation est tout nouveau
dans la zone (depuis 2000) et très peu répandu en raison des
contraintes diverses liées à la disponibilité de l’eau, on s’attend
90 Cahiers du Cread n°98-99/2011-2012
à ce que cette variable favorise l’attitude hostile à la hausse du
prix de l’eau pour une raison de rentabilité;
Présence de source d’eau privée (Srcepriv) : par comparaison au
coût élevé du pompage de l’eau dans la nappe, l’agriculteur
disposant de forage admettrait davantage que l’eau publique est
actuellement sous-facturée mais il serait, paradoxalement, plutôt
défavorable à l’élévation de son tarif pour raison de compensation;
Perception de la qualité de distribution de l’eau publique
(Pbdistr): En raison de la mauvaise qualité de la distribution de
l’eau constatée (pannes fréquentes à cause de la vétusté et du
manque d’entretien des conduites, retards dans l’ouverture des
campagnes d’irrigation, débit faible par endroit et quantité d’eau
aléatoire), les irrigants seront plutôt hostiles à toute révision du prix
de l’eau et considéreront que le prix actuel correspond à la qualité
de la fourniture d’eau. Par contre, ils accepteront une augmentation
du prix si et seulement si la qualité de distribution sera améliorée;
Ratio unité de travail humain par hectare (Uthha) : pour
estimer l’effet de la variation du niveau d’intensification en
main d’œuvre, soit estimer la différence d’opinion et d’attitude
entre les exploitations plutôt équipées et les exploitations qui
reposent davantage sur l’emploi intensif de la main d’œuvre
familiale et/ou salariale.
c) Les facteurs économiques
Connaissance du prix de revient de l’eau publique
(Conprixeau): On suppose que l’information sur le prix de
revient de l’eau d’irrigation favorise l’attitude positive des
irrigants vis-à-vis de l’augmentation de son prix;
Perception de l’inflation des prix des intrants agricoles
(Infintrants): En raison du contexte marqué par une forte
inflation des prix des intrants (semences, engrais et produits
phytosanitaires), on s’attend à un effet négatif de cette
dimension sur l’opinion et l’attitude des irrigants vis-à-vis de
l’augmentation du tarif de l’eau agricole.
3.4- Résultats et interprétations
Le tableau 1 présente les résultats de l’estimation des quatre modèles
Logit sur un échantillon de 120 irrigants dans le périmètre irrigué du
Hamiz. Les variables présentées dans ce tableau sont les variables retenues
Cahiers du Cread n°98-99/2011-2012 91
pour l’estimation des quatre modèles Logit respectifs (Logit Y1, Logit Y2,
Logit Y3, Logit Y4). Tandis que les résultats des estimations, détaillés par
étape d’analyse, ainsi que les tests « omnibus » réalisés (khi-square, -2log
likelihood, Pseudo-R2, pourcentage de prédiction correcte) sont présentés
en annexes 2 à 5. Tous les modèles sont statistiquement significatifs au
seuil de 1%, néanmoins leurs niveaux de performance ne sont pas tous
satisfaisants. Les modèles 1 et 3 présentent un niveau de performance
satisfaisant tandis que les modèles 2 et 4 sont très faiblement performants.
Ce qui suggère de chercher d’autres variables complémentaires explicatives
de l’opinion et de l’attitude des irrigants par rapport à la tarification de
l’eau. On pense par exemple à la variable revenu total de l’exploitation que
nous n’avons pas pu estimer par manque de données.
Cependant, les variables explicatives retenues par les modèles sont
assez concluantes et permettent de confirmer les hypothèses avancées :
i) La sélection de la variable qualité de distribution problématique
(Pbdistr) par 3 modèles sur 4 au seuil de significativité de 1%
confirme l’effet déterminant de cette variable sur l’opinion et l’attitude
des irrigants vis-à-vis de l’augmentation du tarif de l’eau. La qualité
médiocre de la fourniture d’eau d’irrigation subie par les agriculteurs
appuie l’opinion que l’eau est actuellement facturée à son juste prix
(Modèle 1) et, maintient le refus d’une augmentation du prix de l’eau
sans conditions (Modèle 3). Par contre, les agriculteurs seraient prêts à
payer un prix plus élevé si cette contrainte est éliminée (le coefficient
Bêta est précédé d’un signe positif dans le Modèle 4).
ii) La variable connaissances sur le prix de revient de l’eau
distribuée (Conprixeau) est sélectionnée par le Modèle 2 comme
unique variable explicative au seuil de significativité de 5% : seuls les
agriculteurs informés sur le prix de revient reconnaissent que l’eau est
actuellement sous facturée. La non-sélection de cette variable dans les
autres modèles serait due à la faiblesse du nombre d’agriculteurs
disposant d’informations sur le prix de revient de l’eau d’irrigation
(3,3% seulement de l’échantillon).
iii) L’effet de la taille de l’exploitation apparaît dans deux Modèles
sous deux formes respectives au seuil de significativité de 5% : Rapport
superficie par taille du ménage agricole (Supmbr) dans le Modèle 3 et
Taille de l’exploitation (Supexpl) dans le Modèle 4. La première forme
indique que les grandes exploitations, souvent de type patronal ou
entrepreneurial, présentant un ratio superficie exploitée par tête élevé,
seront fort probablement hostiles à toute augmentation du prix de l’eau
sans conditions. La seconde forme montre que plus la taille de
l’exploitation est grande plus l’exploitant est prédisposé à payer un prix
plus élevé à condition que le service de distribution soit amélioré.
92 Cahiers du Cread n°98-99/2011-2012
D’autres variables ont été sélectionnées :
iv) L’inflation des prix des intrants agricoles (Infintrants), engrais et
produits phytosanitaires notamment, subie par les agriculteurs favorise le
refus d’une augmentation du prix de l’eau (cette variable est significative
au seuil de 1% dans le Modèle 3). Ceci démontre l’effet d’interaction
entre le prix de l’eau et les prix des autres intrants agricoles.
v) La nature de la culture irriguée a aussi un effet sur l’attitude des
irrigants vis-à-vis de l’augmentation du prix. Dans le contexte du
Hamiz, les agriculteurs possédant des Plantations agrumicoles
(Agrum) sont plus enclins à refuser une augmentation du prix de l’eau
sans conditions (la variable est statistiquement significative au seuil de
5% dans le Modèle 3). Ceci s’expliquerait par l’état peu productif des
vergers d’agrumes dans le Hamiz car ils sont pour la plupart très
anciens, plantés au début des années 1980, et ont subi des pénuries
d’eau, durant plusieurs années de suite. On compte aussi quelques
plantations très jeunes non encore entrées en phase de pleine
production (16,7% de l’échantillon).
Enfin, l’âge de l’exploitant (Age) a un effet, toutefois faible, sur
l’opinion des irrigants par rapport à la tarification actuelle. Plus
l’enquêté est âgé, plus il est fixé dans l’idée que l’eau est facturée
actuellement à son juste prix (Modèle 1).
Tableau 1 : Les résultats de la régression logistique appliquée aux
quatre variables dépendantes.
Khi-deux Pseudo-R2 Performance du modèle
Q1- Modèle 1 (Logit Y1) 40,129 0,473 Satisfai-sante
Q2- Modèle 2 (Logit Y2) 6,821 0,22 Insuffis-ante
Q3- Modèle 3 (Logit Y3) 54,307 0,568 Satisfai-sante
Q4- Modèle 4 (Logit Y4) 11,170 0,127 Insuffis-ante
Tableau 1 : (Suite
Variables significatives retenues Seuil de signif. Coef. Bêta
(1%, 5%, 10%) (β)
Q1-Modèle Qualité de distribution problématique (Pbdistr) 1% +3,999
1(Logit Y1) Age de l’exploitant (Age) 10% +0,036
Q2-Modèle Connaissance du prix de revient de l’eau 5% +2,83
2(Logit Y2) (Conprixeau)
Q3-Modèle Qualité de distribution problématique (Pbdistr) 1% -4,065
3(Logit Y3) Inflation des prix des intrants (Infintrants) 1% -2,595
Plantations d’agrumes (Agrum) 5% -1,619
Rapport superficie par taille du ménage 5% -0,338
agricole (Supmbr)
Q4-Modèle Qualité de distribution problématique (Pbdistr) 5% +0,979
4(Logit Y4) Taille de l’exploitation (Supexpl) 5% +0,040
Cahiers du Cread n°98-99/2011-2012 93
4- QUELLES POLITIQUES PRECONISER EN MATIERE DE PRIX
DE L'EAU ?
La performance insuffisante des modèles de prédiction utilisés
implique qu’il existe d’autres variables explicatives. Néanmoins, celles
déjà retenues sont intuitivement assez concluantes. Elles nous permettent,
en effet, de faire quelques propositions pour une politique de tarification
de l’eau à usage agricole qui soit socialement acceptable :
L’amélioration de la qualité de distribution semble être la condition
sine qua non pour que les agriculteurs acceptent une augmentation du
prix de l’eau. Ceci ne fait que confirmer davantage un fait largement
vérifié par la littérature scientifique citée précédemment (cf. partie 2).
Avant d’envisager une réévaluation du tarif de l’eau, il serait
indispensable d’investir dans la rénovation et la modernisation des
périmètres d’irrigation. La conception technique (réseaux sous pression,
compteurs d’eau,…) et la gestion des périmètres doivent être adéquates.
L’information détaillée sur les différentes composantes du prix de
revient est requise pour obtenir une opinion favorable des usagers à la
réforme de la tarification. De plus, cela permet d’identifier les
surcoûts induits par une mauvaise gestion (comme par exemple la
pléthore de personnel). La transparence et le dialogue entre
l’organisme gestionnaire et les agriculteurs sont, par conséquent,
nécessaires pour une gestion performante de la distribution de l’eau.
L’effet positif de la taille de l’exploitation sur l’attitude des
irrigants vis-à-vis d’une augmentation du prix de l’eau suggère
l’application du mode de tarification à taux progressif. Cette méthode
est considérée comme la plus incitative à l’économie de l’eau
(Valensuela, 2009). Les grandes exploitations, qui sont
potentiellement de gros consommateurs d’eau, seront contraintes à
investir dans les techniques d’irrigation économes en eau. Des aides
publiques accordées pour l’adoption des technologies d’irrigation
modernes sont nécessaires pour accompagner ce processus, et l’accès
à ces aides devra être facilité.
La tarification de l’eau d’irrigation devrait tenir compte aussi des
contextes économiques national et local. L’effet démontré de
l’inflation des prix des intrants agricoles (semences, engrais et
produits phytosanitaires notamment) sur l’attitude négative des
irrigants vis-à-vis d’une augmentation du prix de l’eau mérite d’être
étudiée et analysée en concertation avec l’ensemble des acteurs
économiques concernés. En outre, l’effet démontré de la nature et/ou
94 Cahiers du Cread n°98-99/2011-2012
de l’état des cultures irriguées sur l’attitude des irrigants recommande
une adaptation du tarif de l’eau au contexte local.
CONCLUSION
Les résultats de cette analyse empirique infirment l’idée communément
admise que les agriculteurs seraient tous totalement hostiles à
l’augmentation du prix de l’eau délivrée sur les périmètres publics
d'irrigation. Près de la moitié des irrigants dans le périmètre public du
Hamiz sont, en effet, d’accord pour augmenter le prix de cette ressource
afin de couvrir les charges d’exploitation et d’entretien du périmètre
d’irrigation.
Les résultats des quatre modèles estimés, qui sont
complémentaires, montrent l’importance des facteurs techniques,
économiques et sociodémographiques dans la formation d’une opinion
ou d’une attitude favorable à une réévaluation du tarif de l’eau à usage
agricole. La variable liée à la qualité de distribution est retenue par
trois modèles sur quatre, ce qui démontre son effet très déterminant.
L’amélioration de la qualité de la fourniture d’eau est la condition
essentielle pour accepter une augmentation du tarif de l’eau. Les
autres variables retenues sont: la superficie exploitée, le ratio
superficie exploitée par tête, la nature de la culture irriguée,
l’information sur le prix de revient de l’eau d’irrigation, l’inflation des
prix des intrants et l’âge de l’exploitant.
De façon synthétique, les variables retenues pour leur effet
significatif sur l’opinion et l’attitude des irrigants vis-à-vis d’une
réévaluation du tarif de l’eau à usage agricole correspondent à trois
conditions ou principes qui fondent un «juste processus15» de
définition du prix de l’eau : i) le principe de concertation : la réforme
de la tarification doit tenir compte des contraintes technico-
économiques de la production agricole (nature et état des cultures
irriguées, évolution des prix des autres intrants, taille de
l’exploitation,…); ii) le principe de transparence: l’information
détaillée sur le prix de revient de la distribution d’eau doit être
largement diffusée aux agriculteurs; iii) le principe de responsabilité :
l’organisme fournisseur d’eau doit assurer un service de fourniture
15
Selon Fauquert (2007), il n’existe pas de « juste prix » attribuable à l’eau, mais un «
juste processus » de définition du prix de cette ressource.
Cahiers du Cread n°98-99/2011-2012 95
d’eau fiable et doit s’engager à rembourser les pertes de production
induites par une mauvaise distribution.
En conclusion, la rationalisation à la fois de la consommation agricole
de l’eau et des dépenses de l’État dans le secteur de l’irrigation nécessite la
mise en place d’une gestion par la demande comme alternative à la gestion
actuelle par l’offre. Des spécialistes admettent que «la logique de la gestion
de l’offre seule est économiquement ruineuse, socialement inéquitable et
politiquement insoutenable». La non-maîtrise des besoins par la voie des
prix maintiendra le pays dans la situation de « solutions de plus en plus
coûteuses, voire de non-solutions ». Une tarification adéquate de l’eau
agricole permettrait de sortir du cercle vicieux dans lequel sont pris les
périmètres publics d’irrigation : mauvais entretien du réseau qui entraîne le
refus des usagers de payer plus cher, refus qui résulte dans le manque de
moyens pour l’entretien à cause des redevances d’eau insuffisantes. Une
chose est sûre : la faible tarification de l’eau n’encourage pas l'utilisation
économe de cette ressource rare. Pour sortir du cercle vicieux décrit
précédemment, il importe que le processus de définition du prix de l’eau
repose sur les principes immuables suivants: la concertation, la
transparence et la responsabilité de toutes les parties concernées, celles-ci
étant les agriculteurs irrigants (qui doivent admettre que l'eau est produite à
des coûts de plus en plus élevés), les entreprises et organismes produisant et
distribuant l'eau (qui se doivent de minimiser leurs coûts de
fonctionnement) et les pouvoirs publics (qui se doivent d'organiser la
concertation entre les parties et d'assurer la gestion durable des ressources
en eau).
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100 Cahiers du Cread n°98-99/2011-2012
ANNEXES
Annexe 1: Caractéristiques et statistiques des variables explicatives
Variable Type Modalités Moyenne Ecart-type Fréquence
Age quantitative 51,23 15,25
Nivinst qualitative niv1: analphabète 24,20%
ordinale
niv2: coranique, 60,00%
primaire, moyen
niv3: secondaire, 15,80%
supérieur
Formagr qual binaire Non : sans formation 96,70%
Oui: avec formation 3,30%
Supexpl quantitative 8,34 11,61
Supmbr quantitative 1,08 1,73
Uthha quantitative 1,29 1,37
Ugbha quantitative 0,57 1,2
Psupirig quantitative 59,24 32,32
Agrum qual binaire non 66,70%
oui 33,30%
Marpchamp qual binaire non 35%
oui 65%
Marsser qual binaire non 90,80%
oui 9,20%
Cerfour qual binaire non 66,70%
oui 33,30%
Gag qual binaire non 87,50%
oui 12,50%
Pbdistr qual binaire plutôt élevé 58,30%
plutôt faible 40,80%
Srcepriv qual binaire Non 25,80%
Oui 74,20%
Conprixeau qual binaire plutôt bonne 18,33%
plutôt faible 81,70%
Infintrants qual binaire plutôt élevée 25,00%
plutôt faible 75%
Annexe 2: Résultats de l’estimation du modèle logit Y1
β S.E. Wald df Sig. Exp(β)
Etape 1a Pbdistr(1) 3,938 1,049 14,103 1 0,000*** 51,333
Constant -4,19 1,008 17,291 1 0,000*** 0,015
Etape 2b Age 0,036 0,019 3,766 1 0,052* 1,037
Pbdistr(1) 3,999 1,058 14,287 1 0,000*** 54,554
Constant -6,143 1,477 17,304 1 0,000*** 0,002
étape 1 étape 2
Khi-square 36,08 40,129
- 2 log likelihood 76,185 72,136
Pseudo-R2 0,432 0,473
Pourcentage de prédiction correcte 80,90% 81,70%
(*) : Significatif à un seuil de 10% ; (**) : Significatif à un seuil de 5% ; (***) : Significatif à un
seuil de 1%.
Cahiers du Cread n°98-99/2011-2012 101
Annexe 3 : Résultats de l’estimation du modèle Logit Y2
β S.E. Wald df Sig. Exp(β)
Etape 1a Conprixeau 2,83 1,184 5,709 1 0,017** 16,941
Constant -4,564 1,005 20,618 1 0,000*** 0,01
étape 1
Khi-square 6,821
-2 log likelihood 28,047
Pseudo-R2 0,22
Pourcentage de prédiction correcte 96,60%
(*) : Significatif à un seuil de 10% ; (**) : Significatif à un seuil de 5% ; (***) : Significatif à un
seuil de 1%.
Annexe 4: Résultats de l’estimation du modèle Logit Y3
β S.E. Wald df Sig. Exp(β)
Etape 1a Pbdistr(1) -3,456 0,773 20,009 1 ,000*** 0,032
Constant 3,497 0,718 23,732 1 ,000*** 33
Etape 4b Supmbr -0,338 0,165 4,182 1 ,041** 0,713
Agrum(1) -1,619 0,685 5,583 1 ,018** 0,198
Pbdistr(1) -4,065 0,887 20,988 1 ,000*** 0,017
Infintrants(1) -2,595 0,871 8,876 1 ,003*** 0,075
Constant 7,522 1,489 25,519 1 ,000*** 1848,255
étape 1 étape 4
Khi-square 37,997 54,307
- 2 log likelihood 85,954 69,644
Pseudo-R2 0,424 0,568
Pourcentage de prédiction correcte 77,80% 87,20%
(*) : Significatif à un seuil de 10% ; (**) : Significatif à un seuil de 5% ; (***) : Significatif à un
seuil de 1%.
Annexe 5: Résultats de l’estimation du modèle Logit Y4
β S.E. Wald df Sig. Exp(β)
Etape 1a Pbdistr(1) 0,961 0,396 7,872 1 ,015*** 2,614
Constant -0,833 0,268 9,670 1 ,002*** 0,435
Etape 2b Supexpl 0,040 0,019 4,220 1 ,040** 1,040
Pbdistr(1) 0,979 0,406 5,810 1 ,016** 2,662
Constant -1,183 0,321 13,581 1 ,000*** 0,306
étape 1 étape 2
Khi-square 6,003 11,170
-2 log likelihood 151,937 140,767
Pseudo-R2 0,07 0,127
Pourcentage de prédiction correcte 62,8% 62,8%
(*) : Significatif à un seuil de 10% ; (**) : Significatif à un seuil de 5% ; (***) : Significatif à un
seuil de 1%.
Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012 103
ANALYSE DU CONSENTEMENT A PAYER DES
ABONNES ALGERIENS POUR AMELIORER LA
QUALITE DU SERVICE EN EAU POTABLE
Mourad KERTOUS*
RESUME
Le service de l’eau potable en Algérie souffre de beaucoup
d’insuffisances qualitatives et quantitatives. Par conséquent, il nous
semble nécessaire d’analyser le consentement à payer des abonnés
pour améliorer la qualité de ce service vital. Pour atteindre cet
objectif, nous avons fait appel à des données d’enquête et nous avons
estimé les déterminants du montant déclaré, ainsi que sa valeur. Selon
les résultats de nos modèles, les variables techniques utilisées par
l’entreprise de gestion sont les principales variables déterminantes de
du montant déclaré (exemple : les restrictions). L’estimation du
consentement à payer des ménages algériens nous fournit une valeur
de 10,57 DA/m3, soit un CAP moyen 231 DA par trimestre.
MOTS CLES
Consentement à payer (CAP), eau potable, qualité du service
JEL CLASSIFICATION : L95, Q25, D12
INTRODUCTION
Avec un coût de production estimé à 28,45 DA/m3, le prix de vente
de l’eau de la première tranche1 est fixé à 6,30 DA/m3, soit une
subvention de 77 %2. Selon Benblidia et Thivet (2010), cette «tarification
ne permet de couvrir qu’une partie des charges induites par l’exploitation
*
Enseignant à la Faculté de Droit, de Sciences Économiques et de Gestion, université
de Rouen.
1
Pour rappel, la première tranche correspond à une consommation comprise entre 0 et
25 m3, la deuxième entre 25 et 55 m3, la troisième entre 55 et 82 m3 et la quatrième
correspond à une consommation supérieure à 82m3.
2
Le tarif de la deuxième tranche est également subventionné. Le tarif de cette tranche
est de 20,475, soit une subvention de 28 %.
104 Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012
et la maintenance des infrastructures de production et de distribution3».
Par conséquent, la majorité des entreprises chargées de sa gestion n’est
pas viable financièrement. Alors que l’article 139, de loi de l’eau de
2005 prévoit des tarifs qui: «doivent tenir compte des exigences
d’optimisation des coûts, de progrès de la productivité et
d’amélioration des indicateurs de performances et de la qualité de
service» et l’article 138, de la même loi, stipule que «Les systèmes de
tarification des services de l’eau sont basés sur les principes
d’équilibre financier, de solidarité sociale, d’incitation à l’économie
d’eau et de protection de la qualité des ressources en eau».
Malgré ces dispositions, ce secteur continue d’appliquer des tarifs
inférieurs aux coûts de production et l’État est obligé de financer
régulièrement les déficits engendrés par cette pratique. Cette situation est
prévue par l’article 140 de la même loi, qui prévoit que «Dans le cas où
l’application d’obligations incidentes conduit à des tarifs ne correspondant
pas au coût réel justifié par le concessionnaire ou le délégataire, il pourra lui
être attribué une dotation financière compensatoire équivalente aux charges
additionnelles subies à ce titre».
Cependant, avec le dessalement de l’eau de mer, le coût de
production d’un mètre cube d’eau est estimé à 72 DA/m3 (exemple
de la station d’El Hamma à Alger)4. Dans les années à venir, cette
pratique va engendrer, sans doute, plus de déséquilibres financiers
et alourdira les dépenses budgétaires de l’État 5. Avec de tels coûts,
si l’État décide d’abandonner son programme de subvention, cela
provoquera une véritable crise dans ce secteur (déjà entaché par
plusieurs problèmes qualitatifs et quantitatifs). De plus, avec la
dégradation de ce service, les abonnés sont devenus moins enclins
à vouloir payer leurs factures (Benblidia et Thivet, 2010) et le taux
de recouvrement en Algérie serait inférieur à 70%. Dans ce sens, il
nous semble intéressant, voire même inévitable, d’analyser les
dispositions des ménages à vouloir payer pour améliorer la qualité
de ce service et d’estimer leur consentement à payer. À notre
3
Le décret de 2005 prévit une indexation sur les salaires et les prix des matières
premières de manière à endiguer les effets de l’inflation.
4
Pour rappel, cette eau est produite par les entreprises chargées du dessalement, puis
elle est vendue par ces sociétés à l’Algérienne des Eaux à prix coûtant et le surcoût
du dessalement est supporté par l’État.
5
De nos jours, l’État algérien continu à financer ces déficits, car il bénéficie d’une
conjoncture pétrolière favorable à son économie (pour rappel : en juin 2011,
l’Algérie avait des réserves de change estimées à 186 milliards de $).
Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012 105
connaissance, aucune étude n’a été réalisée sur ce sujet en Algérie
et ce travail serrait une référence pour la mise en place des
politiques publiques dans ce domaine.
Pour atteindre les objectifs visés dans cet article, nous avons
organisé notre travail comme suite : après un bref rappel d’un
ensemble de travaux relatifs à l’estimation du consentement à payer
(CAP) des ménages, nous allons présenter notre zone d’étude, ainsi
que sa tarification. Une fois ces éléments détaillés, nous allons
exposer notre méthodologie ainsi que la démarche suivie pour
analyser le CAP. Dans une autre section, nous afficherons les
principaux résultats descriptifs de notre enquête et nous allons exposer
les principaux modèles retenus pour estimer le consentement à payer
des abonnés enquêté. Enfin, dans un dernier point, nous allons estimer
les déterminants de ce consentement à payer et sa valeur.
1- REVUE DE LA LITTERATURE
Plusieurs variables expliquent le consentement à payer des
ménages. Selon les travaux de la Banque Mondiale (1993), trois
groupes de variables influencent le CAP des ménages :
1. Les caractéristiques socio-économiques et démographiques des
ménages : ce groupe englobe le niveau d’éducation des membres
de la famille, sa taille, la profession du chef de famille, la
composition de la famille, le revenu, les dépenses et le nombre
d’actifs ;
2. L’existence d’une autre source d’alimentation, les coûts
(financiers et le temps requis pour la collecte de l’eau), la
qualité et la fiabilité du réseau d’alimentation en eau potable ;
3. Les attitudes des ménages envers les politiques de gestion de
l’eau potable.
Dans la littérature plusieurs auteurs font appel à ce type de
variables pour analyser le consentement à payer des ménages (pour
une meilleure qualité du service ou de l’eau). Parmi ces auteurs
Polyzou, 2011; Jiang et alii 2011 Wang et alii, 2010; Vasquez, 2009;
Casey et alii, 2006; Al-Ghuraiz et Enshassi, 2005; Kayaga et alii,
2003; Razafindralambo 2001 et Goldblatt, 1999.
Selon Casey et alii (2006), la théorie économique suggère que le
revenu soit positivement lié au CAP. Cependant, en analysant le CAP
des ménages de Manaus au Brésil, ces auteurs trouvent que cette
106 Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012
variable influence négativement le montant déclaré. Toutefois, dans la
littérature, plusieurs auteurs trouvent une influence positive. C’est le
cas de Polyzou (2011) sur la ville de Mytilène en Grèce et Vasquez,
(2009) sur le CAP des ménages de Parral au Mexique pour améliorer
la qualité de l’eau et Al-Ghuraiz et Enshassi (2005) sur une étude
concernant le consentement à payer des Gazaouis pour améliorer la
qualité du service (offre). Dans une autre étude réalisée par Jiang et
alii (2011) sur la Chine, les auteurs trouvent que le niveau d’éducation
et la quantité d’eau consommée influencent positivement le CAP,
alors que la surface de la maison et la taille du ménage influencent
négativement le montant déclaré par les ménages. Wang et alii (2010)
sur la Chine constatent que le prix de l’eau et le revenu influencent
positivement le consentement à payer des ménages, alors que la
qualité du service et le niveau d’éducation n’ont aucun d’incidence sur
la valeur déclarée. Enfin, Vasquez (2009) sur le Mexique trouve que le
niveau d’éducation influence positivement le CAP, alors que la qualité
de l’eau influence négativement cette valeur.
Par conséquent, pour estimer le consentement à payer des
ménages, nous avons retenu les variables suivantes :
1- Des variables socio-économiques : le revenu, la taille du
ménage, le niveau d’étude, le nombre de pièces dans
l’habitation et le nombre de toilettes dans l’habitation ;
2- L’existence d’une autre source d’alimentation : pour ce point
nous avons questionné l’abonné s’il disposait d’autres sources
d’alimentation, hors l’eau du réseau. Si la réponse est oui, nous
avons enchainé avec d’autres questions pour savoir lesquelles
(puits, sources, citernes publiques… etc.) ;
3- Pour l’attitude de l’abonné envers la politique de gestion
(quantitative et qualitative), nous lui avons posé plusieurs
questions telles que :
D’où provient l’eau pour vos besoins domestiques ? (linge,
vaisselle…)
D’où provient l’eau pour votre propre consommation ?
Êtes-vous satisfait de la qualité de l’eau du robinet ?
Êtes-vous satisfait de la qualité du service de l’eau ?
Trouvez vous que l’eau coûte chère en Algérie
… etc.
Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012 107
2- CADRE GENERAL
2- Présentation de la zone d’étude
Connue également sous le nom de la petite Kabylie, la wilaya
(département) de Bejaia est située au nord de l’Algérie, entre les
massifs de Djurdjura, des Bibans et des Babors. Elle s’étend sur une
superficie de 3.223,50 km2 (soit 0,13% de la superficie nationale).
Elle est limitée à l’est par les deux Wilayas de Jijel et de Sétif, à
l’ouest par la Wilaya de Tizi Ouzou et de Bouira ou sud par la Wilaya
de Bordj Bou Arreridj et ou Nord par la mer méditerranée6. En
moyenne, cette région reçoit des précipitations estimées entre 600 à
1100 mm par année (soit 70 à 80 jours de pluie par an), avec une
certaine abondance au nord. Ce phénomène est le résultat de
l’existence d’une chaîne montagneuse disposée parallèlement à la mer
méditerranée qui intercepte les masses d’air humides et qui tombent le
long des communes côtières. Sa température moyenne est de 17.2 °C.
Elle varie entre 23 et 32 °C en été et entre 7 °C à 17 °C en hiver.
D’un point de vu hydrographique, Bejaia est située en aval et à la
jonction des deux bassins les plus riches en eau d’Algérie (l’Algérois-
Hodna-Soummam et Constantinois-Seybousse-Mellague) et cette
position fait d’elle un territoire relativement riche en eau7.
2.2- La structure tarifaire
Pour assurer l’accessibilité financière et l’efficacité économique,
les autorités algériennes ont mis en place une tarification progressive
de quatre tranches. Le tarif de chaque tranche est calculé en
multipliant le tarif de base (qui est également le prix de la première
tranche) par un coefficient multiplicateur. Ainsi, le prix de la
deuxième tranche n’est que le tarif de base pondéré par un coefficient
multiplicateur de 3,25, la troisième tranche est pondérée par un
coefficient multiplicateur de 5,5 et la quatrième tranche est pondérée
par un coefficient de 6,5. Selon loi de l’eau de 2005, les tranches trois
et quatre sont également les tarifs uniformes appliqués aux autres
6
Direction de la planification et de l’aménagement du territoire, annuaire statistique
de la wilaya de Bejaia, résultats 2006, édition 2007.
7
Les ressources superficielles sont estimées à environ 787 millions de m3 (soit une
dotation en eau superficielle de 830 m3/an/h) et les ressources souterraines sont
estimées à 158,5 millions de m3 (PNE).Cependant, la dotation journalière à Bejaia
n’est que de 165 L/j/hab, soit la même dotation nationale (160 l/j/hab).
108 Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012
catégories d’utilisateurs. De la sorte, la troisième tranche correspond
également à la catégorie des administrations, des artisans et des
services du secteur tertiaire et la quatrième tranche correspond au prix
du service de l’eau appliqué au secteur industriel et touristique8 (pour
plus de détails, voir annexe 01).
3- METHODOLOGIE DE L’ENQUETE
De mars à août 2008, nous avons réalisé une enquête nominative
auprès de 272 abonnés9. Cette enquête a été réalisée après une phase de
test sur 20 abonnés. Cette étape a été réalisée pour réduire la taille du
questionnaire, mais également pour éviter les non-réponses. Cette enquête
était scindée en trois grands axes. Le premier axe était consacré à des
questions relatives aux caractéristiques des ménages (l’âge du chef de
famille, le niveau d’étude du chef de famille, la situation maritale, la
fonction du chef de famille, le revenu, le nombre d’enfants, le niveau
d’étude des enfants, la taille du ménage…etc.). Le deuxième axe était
orienté essentiellement aux caractéristiques du logement (le type
d’habitation, le statut dans l’habitation, la surface, le nombre de pièces, le
nombre de douches, de cuisines, de toilettes, si le ménage dispose d’une
résidence secondaire, si l’habitation principale avait subi des
extensions…etc.). Le troisième axe était consacré à la ressource en eau.
Nous avons questionné les ménages s’ils sont raccordés au réseau public,
depuis quand, le nombre d’heures d’eau par jour, le type d’eau utilisée
pour la consommation, le type d’eau utilisée pour leurs besoins
domestiques (linge, vaisselle…). Enfin, pour collecter les données
relatives au CAP, après avoir questionné les sondés sur comment ils
trouvaient la qualité du service de l’eau, comment ils trouvaient la qualité
de l’eau du robinet et trouvent-ils que l’eau du robinet coûte chère en
Algérie, nous avons enchainé sur le montant que les abonnés étaient
prêts à payer pour améliorer la qualité de ce service (une meilleure
qualité avec un service continu), à l’aide d’une question ouverte. Dans
le scénario, nous avons également informé les abonnés que le prix de
8
Les tarifs des catégories : administrations, artisans, services du secteur tertiaire,
l’industrie et le tourisme sont des tarifs uniformes. Autrement dit, un tarif fixe
proportionnel à la quantité consommée.
9
Sélectionnés aléatoirement de la base de données de l’Algérienne Des Eaux (ADE).
Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012 109
la première tranche est de 6,30 DA. Par conséquent, la valeur avancée
par l’abonné est exprimée par rapport au prix de cette tranche.
Pour l’administration du questionnaire, nous avons engagé trois
enquêteurs qui ont réalisé une enquête auprès de 272 abonnés.
Toutefois, comme pour toute enquête, plusieurs de ces questionnaires
n’étaient pas exploitables (présence de non-réponses, mauvais
remplissage… etc.). Par conséquent, nous n’avons retenu que 172
questionnaires sur les 272 administrés.
4- DEMARCHE POUR ANALYSER CAP
Pour analyser le CAP des ménages pour améliorer la qualité du
service de l’eau, on s’est inspiré de la démarche suggérée par
Sébastien Terra (2005). Les principales étapes de cette méthode sont
indiquées dans la figure suivante :
Figure 1: La démarche face aux questions ouvertes de valorisation
Collecte des données sur le consentement à payer
Description de la répartition des consentements à payer
Présence de valeurs extrêmes ?
Non Oui
Calcul des moyennes Calcul des moyennes empiriques
empiriques corrigeant les valeurs extrêmes
Identification des variables explicatives du CAP
Description des groupes de répondants
en fonction des variables explicatives
Modèle d’Heckman sans Modèle Tobit sans les faux
les vrais zéros zéros
Estimation du consentement à payer à partir du modèle économétrique
Source : Terra (2005)
110 Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012
5- DONNEES DESCRIPTIVES SUR LE RESULTATS DE L’ENQUETE
Une première lecture descriptive des résultats de l’enquête nous
fournit plusieurs éléments sur les caractéristiques de notre échantillon.
1- Caractéristiques socio-économique des ménages
Tableau 1: statistiques descriptives
Variables Unité Obs Mean Min max
Niveau d’étude An 172 6.93 1 18
Taille du ménage Pers 172 6.70 1 16
Nbre de filles Fille 172 2.15 0 7
Nbre de garçons Garçon 172 2.50 0 8
Enfant + de 18 ans Enfant 172 4.44 1 16
Surface M2 172 155.78 40 540
Nbre Pièces Pièce 172 5.56 2 22
Nbre toilettes Toilette 172 1.54 1 4
Résidence secondaire Dummy 172 0.32 0 1
Revenu DA 172 34273 12000 100000
Quantité M3/trimestre 172 25.36 0 145
Quantité moyenne M3/trimestre 172 32.14 2.85 93.33
(98-2008)
Prix moyen DA 172 45.39 10.27 171.2
Montant facture DA 172 744.93 256.8 5622.2
Nbre d’heures Heure 172 7.45 1 24
Autres ressources Dummy 172 0.62 0 1
Qualité de l’eau Dummy 172 0.19 0 1
Qualité du service Dummy 172 0.09 0 1
L’eau est chère Dummy 172 0.02 0 1
Payer plus Dummy 172 0.99 0 1
Besoins de consommation Dummy 172 0.37 0 1
Besoins domestiques Dummy 172 0.99 0 1
1- Le revenu : l’analyse de cette variable fournit un revenu moyen
de 34273 DA, avec une médiane de 27000 DA. La combinaison
de cette variable avec l’utilisation d’une autre source
d’alimentation nous renseigne que 107 ménages utilisent une
autre source d’alimentation avec un revenu moyen de
33525 DA et 65 ménages ne font pas appel à ce type de
ressource, avec un revenu moyen de 35507 DA. Ce résultat
révèle que les ménages les plus aisés font moins appel aux
ressources alternatives que les ménages les moins aisés.
2- Le niveau d’étude du chef de famille est de 6,93 années d’étude,
avec une médiane de 6 ans.
Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012 111
3- La taille du ménage est de 6,70 personnes par foyer avec une médiane
de 6 personnes par foyer. Cette taille est presque équivalente à la taille
moyenne du ménage algérien établi dans le dernier recensement
national de 2008, qui est de 6 personnes par foyer.
4- La composition du ménage : dans notre échantillon, le nombre
moyen de garçons est de l’ordre de 2,5 garçons par ménage et
4,44 enfants ont un âge supérieur à 18 ans.
5- Caractéristiques de l’habitation : la surface moyenne des
habitations est de 155 m2, avec un nombre de pièces moyen de
5,56 pièces par maison. Ces chiffres s’expliquent par la taille
moyenne des ménages qui est de 6,7, mais également par la
culture locale relative à l’auto-construction et la cohabitation
des enfants mariés avec leurs parents, après le mariage.
5.2- L’eau dans les habitudes des ménages
1. L’utilisation de l’eau pour les diverses tâches domestiques : 171
personnes sur 172 déclarent utiliser l’eau du robinet pour leurs
divers besoins domestiques (linge, vaisselle, sol…etc.). Un seul
abonné déclare ne pas l’utiliser, car ce dernier dispose d’un puits
individuel. Cependant, ce dernier reste connecté au réseau public.
2. L’origine de l’eau utilisée pour la boisson : 38 % des ménages
enquêtés déclarent boire l’eau du réseau, alors que 62 % s’en
méfient. Néanmoins, ces 62 % sont les mêmes ménages qui
déclarent avoir une autre option d’alimentation (puits et sources).
Figure 02 : l’origine de l’eau utilisée pour les besoins de boisson
112 Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012
3. La perception de la qualité de l’eau : 33 abonnés sur 172 trouvent
que la qualité de l’eau distribuée est bonne, alors que 81 % de cet
échantillon déclarent que la qualité de l’eau est mauvaise.
4. La perception de la qualité du service : 90 % des ménages
déclarent qui ne sont pas satisfaits de la qualité du service, soit
155 abonnés sur un total de 172.
5. L’eau est-elle chère ? Sur les 172 abonnés enquêtés, 168 déclarent
que l’eau n’est pas chère, contre 4 qui affirment le contraire.
Figure 3: Répartition des abonnés en fonction de la cherté de l’eau
6. Payer plus : 171 personnes déclarent vouloir payer plus pour
améliorer la qualité du service et un seul abonné déclare ne pas
vouloir le faire.
Figure 4: Répartition des abonnés en fonction de leur désir de payer
Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012 113
5.3 – Analyse descriptive du consentement à payer
Pour analyser le consentement à payer des ménages enquêtés, nous
avons généré plusieurs tableaux croisés mettant en relation le CAP et
un ensemble de variables susceptibles de donner des informations
précises sur sa répartition.
5.3.1. Répartition du CAP en fonction des catégories de revenu
L’analyse descriptive du CAP en fonction des tranches de revenus
révèle une relation positive entre le revenu des ménages et leur
consentement à payer. En effet, le consentement à payer de la
catégorie qui touche un salaire inférieur au salaire national minimum
est de 9,5 DA/m3 contre 12,30 DA/m3 pour la catégorie avec un
revenu supérieur à 35000DA.
Tableau 2: CAP en fonction des catégories de revenu
Revenu/Paramètres Obs Moyenne Ecart-type Min Max
< 15000 DA 5 9,5 3,31 7 15
] 15000-25000] 74 9,65 1,79 7 15
] 25000-35000] 52 10,64 3,40 0 20
Plus de 35000 DA 41 12,30 4,57 7 25
5.3.2. Répartition du CAP en fonction des blocs de consommation
Le CAP moyen semble également dépendre de la localisation de
l’abonné dans les tranches de consommations. Il semblerait que le
montant déclaré par l’abonné est lié à la quantité consommée. En
effet, les abonnés localisés dans la première et la deuxième tranche
déclarent un consentement à payer moyen supérieur à celui déclaré par
les abonnés localisés dans les tranches supérieures.
Tableau 3: CAP en fonction des tranches de consommation
Bloc/Paramètres Obs Moyenne Ecart-type Min Max
Bloc 1 107 10,65 3,62 0 25
Bloc 2 53 10,73 2,97 7,5 20
Bloc 3 5 10 1,41 8 12
Bloc 4 7 8,71 1,25 7 10
114 Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012
5.3.3. Répartition du CAP en fonction de la qualité
Les ménages qui jugent que l’eau fournie par l’ADE est de bonne
qualité avancent un CAP moyen de 9,57 DA/m3, contre 10,81 DA/m3
pour les ménages mécontents de qualité de l’eau distribuée. 155
personnes, sur les 172 interrogées, manifestent un mécontentement
vis-à-vis de la qualité du service fourni par l’Algérienne Des Eaux.
Cette catégorie a un CAP de 10,88 DA/m3, alors que 17 personnes
uniquement déclarent être satisfaites de ce service, avec un
consentement à payer de 7,76 DA/m3.
Tableau 4: CAP en fonction de la qualité
Variables/Paramètres Obs Moyenne Ecart-type Min Max
La qualité d’eau est bonne 33 9,57 3,49 0 20
La qualité d’eau est mauvaise 139 10,81 3,26 7 25
La qualité du service est bonne 17 7,76 2,46 0 11
La qualité du service est mauvaise 155 10,88 3,27 7 25
5.3.4. Répartition du CAP en présence d’une source d’alimentation
Les ménages qui n’ont pas d’autres sources d’alimentation
semblent vouloir payer plus que les ménages qui disposent d’une autre
option d’alimentation (11,49 DA/m3 contre 10,02 DA/m3).
Néanmoins, ces deux catégories manifestent toutes les deux un désir
de payer pour améliorer la qualité de ce service.
Tableau 5: CAP en présence d’une autre source d’alimentation
Variables/Paramètres Obs Moyenne Ecart-type Min Max
Avoir une autre source 107 10,02 2,87 0 25
d’alimentation
Sans une autre source 65 11,49 3,82 7 20
d’alimentation
5.3.5. Répartition du CAP en fonction du nombre d’heures
L’analyse du consentement à payer moyen, en fonction du nombre
d’heures d’eau fournies par l’ADE, montre une relation négative entre
ces deux paramètres. Le CAP des ménages les moins dotés en eau est
supérieur au CAP des ménages qui ont des disponibilités journalières
plus conséquentes. Ce consentement à payer est supérieur à la
moyenne entre une et huit heures et il est inférieur à la moyenne, si la
dotation dépasse les huit heures par jour.
Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012 115
Tableau 6: CAP en fonction du nombre d’heures d’eau par jour
Nombre Obs Moyenne Ecart-type Min Max
d’heures/Paramètres
1 2 11 1,41 10 12
3 3 13 6,08 9 20
4 11 12,09 6,28 0 25
5 44 11 2,71 7 20
6 31 10,45 2,83 7 18
7 17 10,76 2,92 8 20
8 22 11,5 4,12 7 20
9 14 10 1,35 8 12
10 15 9,49 3,14 7 20
11 2 8 1,41 7 8
12 3 8,66 0,57 8 9
24 8 7,25 0,46 7 8
6- ANALYSES ECONOMETRIQUES
Dans ce qui suit, nous allons expliquer le montrant du CAP déclaré
par les abonnés de la wilaya de Bejaia, avec un ensemble de variables
liées à la fois aux caractéristiques socio-économiques des ménages et
des variables liées aux outils de gestion utilisés par les services
chargés d’alimentation en eau potable. Pour atteindre cet objectif,
nous avons retenu deux modèles :
1- Un modèle linéaire qui met en relation le montant du CAP
déclaré par chaque abonné et ses propres variables socio-
économiques, ainsi qu’un ensemble de variables liées à la
ressource en eau (qualité de gestion, nombre d’heures… etc.),
qui sera estimé par les MCO.
2- Un modèle Tobit, qui découle de la démarche de Sébastien
Terra (2005), qui est plus en adéquation avec les questions
ouvertes. Cependant, devant l’absence de faux zéros dans les
réponses, on s’attend à des résultats similaires à ceux estimés
par les MCO.
Pour la spécification, nous avons retenu la forme suivante :
CAP 0 1Qualité 2 autres _ ressources 3revenu
4 M _ facture 5Taille _ M 6 N _ toilettes 9 N _ heures i
Avec :
CAP: le montant du consentement à payer déclaré par l’abonné ;
116 Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012
Qualité: une binaire qui prend la valeur 1 si l’abonné déclare
que la qualité de l’eau est bonne et 0 sinon ;
Autre_ressource: est une binaire qui prend la valeur 1 si
l’abonné dispose d’une autre source d’alimentation et 0 sinon ;
Revenu: est le montant du revenu du ménage ;
M_facture: le montant de la facture payée par l’abonné ;
Taille_M: est la taille du ménage ;
N_toilettes: le nombre de toilettes dans l’habitation ;
N_heures: le nombre d’heures d’eau par jour ;
εi : le terme d’erreur habituel.
7- RESULTATS ECONOMIQUES
Tableau 7: Les déterminants du consentement à payer
Modèle (1) Modèle (2)
Variables CAP (MCO) CAP (Tobit)
Qualité de l’eau -2.400*** -2.400***
(0.839) (0.670)
Autres ressources -2.676*** -2.676***
(0.624) (0.504)
Revenu (base 1000) 0.0359*** 0.0359***
(0.0120) (0.0110)
Taille ménage -0.0410 -0.0410
(0.0856) (0.0923)
Nombre heures -0.131*** -0.131**
(0.0461) (0.0555)
Montant de la facture -0.000498** -0.000498*
(0.000192) (0.000271)
Nombre de toilettes 1.291*** 1.291***
(0.383) (0.288)
Sigma (Tobit) 2.690***
(0.145)
Constant 11.11*** 11.11***
(0.979) (0.986)
Observations 172 172
R-squared 0.344
Standard errors in parentheses; *** p<0.01, ** p<0.05, * p<0.1
Les estimations des déterminants du CAP, avec les deux modèles,
donnent des résultats relativement équivalents. Les principaux résultats sont :
1- La qualité de l’eau est un élément déterminant du montant
déclaré par les abonnés et cette variable influence négativement
Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012 117
ce consentement à payer. Ce résultat signifie que les abonnés
qui trouvent que la qualité de l’eau est bonne désirent payer
moins que ceux qui la trouvent mauvaise. D'ailleurs, ce constat
est clairement apparent à travers le signe négatif porté par la
variable autre source. Le signe de cette variable est, sans doute,
la conséquence d’une éventuelle substitution entre l’eau du
robinet et les autres options d’alimentation (souvent bon marché
et de meilleure qualité). Par conséquent, une amélioration de la
qualité semble être une alternative inéluctable.
2- La variable revenu porte un signe positif et ce résultat rejoint celui de
Vasquez et alii (2009). Autrement dit, le montant déclaré par le
ménage est proportionnel à son revenu et ce résultat rejoint celui de
Djemaci (2010) sur les déterminants du CAP pour améliorer la
gestion des déchets municipaux en Algérie.
3- Le montant de la facture porte un signe négatif dans les deux
modèles. Autrement dit, plus le montant de la facture de
l’abonné est élevé plus ce consentement à payer baisse. Dans
nos modèles nous avons préféré utiliser cette variable à la place
de la variable prix, car elle renseigne à la fois sur le prix payé et
sur la quantité consommée par l’abonné. Par conséquent, nous
avons omis la variable prix, car cette dernière est fortement
corrélée avec le montant de la facture.
4- La taille du ménage n’a aucun impact sur le consentement à
payer des abonnés. Ce résultat semble surprenant, mais il est en
adéquation avec les résultats de Polyzou et alii (2011) et
Djemaci (2010) sur les déterminants du CAP pour améliorer la
gestion des déchets municipaux en Algérie. Cette situation
s’explique certainement par le malaise vécu par les ménages
quelque soit leurs tailles. Ainsi, quelque soit la taille, les
ménages subissent tous les mêmes contraintes.
5- Le nombre de toilettes dans l’habitation influence positivement le
consentement à payer des abonnés. Le signe de cette variable est
sans doute la conséquence de la taille de l’habitation, mais également
du niveau de vie des ménages. Dans notre base, nous avons à la fois
des données sur la taille de l’habitation et sur le nombre de toilettes.
Toutefois, à cause de la corrélation constatée entre cette variable et la
taille de l’habitation, nous avons préféré utiliser cette variable, car cet
attribut constitue l’un des plus grands postes consommateurs d’eau
dans l’habitation.
118 Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012
6- Enfin, la variable nombre heures par jour porte un signe négatif.
Autrement dit, le montant déclaré par l’abonné baisse avec la
croissance du nombre d’heures de disponibilité d’eau au robinet.
Ce résultat est certainement dû à la croissance du bien-être des
ménages engendré par la croissance du nombre d’heures d’eau
par jour. Par conséquent, si l’abonné est bien doté cela réduirait
son consentement à payer.
8- ANALYSE DU CAP MOYEN
8.1- Consentement à payer moyen par mettre cube
Après avoir estimé le modèle Tobit, nous avons prédit les valeurs
du CAP à l’aide des différents paramètres estimés. Le résultat de cette
prédiction est indiqué dans le tableau suivant :
Tableau 8: CAP estimé avec le modèle Tobit
Variable Obs Mean Std-Dev Min Max
CAP 172 10.5733 2.0874 5.5732 17.2098
Pour le modèle estimé par les MCO, nous avons généré un tableau
détaillé de cette variable directement à partir des montants déclarés
par les abonnés. Ce résultat est indiqué dans le tableau suivant :
Tableau 9: CAP moyen par mètre cube
Percentiles Smallest
1% 5,81 5,57
5% 7,27 5,81
10 % 8,38 6,31 Obs 172
25 % 9,13 6,94 Sum of wgt 172
50 % 10,25 Mean 10,57
Largest Std. Dev 2.08
75 % 11,80 16,20
90 % 12,96 16,28 Variance 4,35
95 % 13,89 16,76 Skewness 0,59
99 % 16,76 17,20 Kurtosis 3,73
De ces deux tableaux, nous pouvons constater que le CAP moyen
déclaré par les ménages est de 10,57 DA/m3. Ainsi, selon nos
résultats, les abonnés algériens sont prêts à payer un tarif de 16,87
DA/m3 au niveau de la première tranche, contre les 6,30 DA/m3,
appliqués actuellement.
Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012 119
8.2- Le CAP en fonction de la quantité consommée
Après avoir estimé le CAP moyen pour un mettre cube, nous avons
calculé le CAP en fonction de la quantité consommée dans la première
tranche pour le premier trimestre de 2008. En effet, comme la
question concerne le prix que l’abonné était prêt à payer, au niveau de
la première tranche, pour améliorer la qualité du service, nous avons
calculé le surplus de la facture engendré par cette nouvelle tarification.
Ce calcul nous fournit les résultats indiqués dans le tableau suivant :
Tableau 10: CAP sur la base de la consommation de la première tranche
Percentiles Smallest
1% 0 0
5% 15 0
10 % 24 0 Obs 172
25 % 84.5 12 Sum of wgt 172
50 % 180 Mean 174.67
Largest Std. Dev 106.17
75 % 250 375
90 % 300 500 Variance 11272.48
95 % 375 500 Skewness 0.36
99 % 500 500 Kurtosis 3.12
Selon nos résultats, si on prend comme référence la quantité
consommée, en mars 2008, au niveau de la première tranche, le
montant supplémentaire que les abonnés sont prêts à payer serait de
174,67 DA par trimestre, avec un minimum de 0 DA et un maximum
de 500 DA par trimestre.
8.3- Le CAP en fonction de la quantité moyenne trimestrielle consommée
sur la période 1998 à 2008
L’analyse du consentement à payer sur la base de la consommation de
mars 2008 semble insuffisante. En effet, nous avons déjà constaté, dans
l’estimation de la fonction de demande en eau potable pour le cas de
l’Algérie (Kertous, 2012), que la demande de l’eau est tributaire des
trimestres de consommation. Par conséquent, nous avons recalculé ce CAP
en utilisant la consommation moyenne trimestrielle de la période allant de
mars 1998 à mars 2008. Ce nouveau calcul nous donne les résultats
suivants:
120 Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012
Tableau 11: CAP sur la base de la consommation moyenne
Percentiles Smallest
1% 29.94 0
5% 88.71 29.94
10 % 127.02 55.73 Obs 172
25 % 183.77 63.33 Sum of wgt 172
50 % 225 Mean 231.39
Largest Std. Dev 91.47
75 % 272.67 500
90 % 339.66 500 Variance 8367.18
95 % 375 500 Skewness 0.80
99 % 500 625 Kurtosis 5.42
Le consentement à payer moyen, calculé avec cette méthode,
fournit des résultats supérieurs à ceux obtenus avec la consommation
du premier trimestre de 2008. Ce nouveau calcul nous fournit une
valeur de 231 DA contre 174 DA pour la première méthode.
CONCLUS ION
L’analyse du consentement à payer des ménages algériens
confirme leurs prédispositions à vouloir payer pour bénéficier d’un
meilleur service en eau potable. Face à une qualité de l’eau, souvent à
la limite des normes de l’OMS et à une politique de restriction souvent
agressive, ces variables semblent expliquer une très grande partie du
montant déclaré par les abonnés. En effet, en analysant ce
consentement à payer d’un échantillon de 172 abonnés, la qualité de
l’eau et le nombre d’heures d’eau par jour apparaissent comme des
variables très déterminantes et ces résultats révèlent un réel malaise
des abonnés face aux politiques de gestion de l’eau au niveau local.
Le fait d’avoir une autre source d’alimentation réduirait le montant
déclaré par l’abonné. Ce résultat est sans doute la conséquence d’une
éventuelle substitution entre l’eau du robinet et l’eau issue des autres
sources d’alimentation (puits et sources). Cette situation s’explique
par une méfiance des abonnés vis-à-vis de la qualité de l’eau
distribuée, mais pourrait être également la conséquence de la politique
de restriction et des coûts de ces ressources alternatives.
La variable revenu est significative et elle porte un signe positif.
Autrement dit, le montant déclaré par le ménage est proportionnel à
son revenu et ce résultat est en adéquation avec ceux de littérature
empirique (Casey et alii (2006)…). Ce résultat est également le cas
pour le nombre de toilettes dans l’habitation. Dans nos analyses nous
Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012 121
avons choisi cette variable, car cet attribut est l’un des plus grands
postes consommateurs d’eau et elle est fortement corrélée avec la
taille de l’habitation. Par conséquent, il reflète à la fois la
consommation de l’eau et le niveau de vie des ménages. Le montant
de la facture porte un signe négatif dans les deux modèles. Cela
signifie que plus le montant de la facture est élevé plus le
consentement à payer déclaré par l’abonne est bas.
La taille du ménage n’a aucun impact sur le CAP déclaré par les
abonnés. Cette situation est sans doute la conséquence d’un même
malaise vécu par les abonnés quelque soit leurs tailles. De ce fait, il
semblerait que le désire de payer des abonnés est plus expliqué par des
variables liées à la gestion, que par des variables liées à leurs
caractéristiques socio-économiques. Enfin, l’estimation de la valeur
du consentement à payer des abonnés nous renseigne que les Bejaouis
sont prêts à payer une somme supplémentaire de 10,57 DA/m3, soit
une valeur de 231 DA par trimestre. Ce résultat est à la fois une
indication sur la valeur économique accordée à l’eau par les abonnés
locaux, mais elle est, également, un moyen de prévision pour des
investissements futurs.
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Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012 123
ANNEXES
Annexe 1 : Tarification appliquée depuis 2005
Tranche et catégorie Tranche en m3 par trimestre Coefficient multiplicateur Exemple : Bejaia tarifs de base 6,30 DA
1ère tranche [0-25m3] 1,0 1 X Base = 6,30
2ème tranche ]25-55m3] 3,25 3,25 X Base = 20,475
3ème tranche ]55-82m3] 5,5 5,5 X Base = 34,65
3ème tranche Plus que 82m3 6,5 6,5 X Base = 40,95
NB : La tranche trois est également le tarif uniforme appliqué aux administrations, artisans et les services du secteur tertiaire
NB : La tranche quatre est également le tarif appliqué aux unités industrielle est touristiques .
Annexe 2 : Les effets marginaux du modèle Tobit
Tobit mfx
Marginal effect afer regress
Y = Fittel values (predict)
= 10.5779074
Variable dy/dx Std. Err. z P> |z| [95% CI] W
qualit~u* -2.399849 .66991 -3.58 0.000 -3.71285 -1.08685 .19186
Autre_ ~s* -2.676419 .50405 -5.31 0.000 -3.66434 -1.6885 .622093
rev~1000 .0358743 .01105 3.25 0.001 .014225 .057524 34.2733
taillem -.0409773 .09228 -0.44 0.657 -.221844 .13989 6.7093
Nbre_h~s -.1310967 .0555 -2.36 0.018 -.23988 -.022313 7.45349
facture -.0004978 .00027 -1.84 0.066 -.001029 -.000033 744.94
toilet~s 1.291333 .2882 4.48 0.000 .72648 1.85619 1.5407
(*) dy/d xis for discrete change of dummy variable from 0 to 1
124 Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012
Annexe 3 : Les effets marginaux du modèle estimé par les MCO
MCO mfx
Marginal effect afer regress
Y = Fittel values (predict)
= 10.5779074
Variable dy/dx Std. Err. z P> |z| [95% CI] W
qualit~u* -2.399849 .83867 -2.86 0.004 -4.0436 -.756095 .19186
Autre_ ~s* -2.676419 .62352 -4.29 0.000 -3.8985 -1.45434 .622093
rev~1000 .0358743 .01201 2.99 0.003 .012329 .05942 34.2733
taillem -.0409773 .08565 -0.48 0.632 -.208843 .126889 6.7093
Nbre_h~s -.1310967 .04605 -2.85 0.004 -.221354 -.040839 7.45349
facture -.0004978 .00019 -2.59 0.010 -.000875 -.00121 744.94
toilet~s 1.291333 .38319 3.37 0.001 .540294 2.04237 1.5407
(*) dy/d xis for discrete change of dummy variable from 0 to 1
Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012 125
MIGRATION DE CIRCULATION, RETOUR
ET PARTICIPATION AU DEVELOPPEMENT
DES PAYS D’ORIGINE: CAS DES MIGRANTS
SENEGALAIS QUALIFIES
Marame CISSE
RESUME
Les migrants sénégalais qualifiés ont accumulé des ressources et de
l’expertise dans les pays du Nord où ils sont installés. La diffusion
des expériences acquises durant la migration peut être des moteurs de
progrès, de développement scientifique et économique des
communautés d’origine. Les migrations de circulation et le retour sont
considérés comme des formes migratoires pouvant favoriser les
transferts de ressources et d’expériences entre les territoires d’accueil
et d’origine. Partant de ce constat, cette étude présente trois cas-types
de transferts de ressources au Sénégal, réalisés par des migrants
qualifiés d’origine sénégalaise qui ont des expériences migratoires
différentes: retour, migrations circulaires. Au-delà leur utilité socio-
économique et leur dimension géographique, ces migrations de retours
produisent une proximité sociale. Sur le plan théorique, au concept de
«fuite de cerveau» on tente de substituer «un effet de diaspora» dont la
réalisation repose sur un certain nombre de conditions.
MOTS CLES
Retour, migration de circulation, développement, sciences et
techniques
JEL CLASSIFICATION : F22, J24, J61.
Doctorante en Sociologie à l’URIC (l’observatoire pour l’étude des urgences, des
innovations et des mécanismes du changement social) de l’université Gaston Berger
de Saint-Louis (Sénégal) et au LADYSS «Dynamiques sociales et recomposition
des espaces» de l’université de Paris Ouest Nanterre la Défense.
126 Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012
INTRODUCTION
Une étude qui considère comme personnes hautement qualifiées,
celles détentrices d’un niveau d’instruction de bac +5, estime que sur
les 104 715 sénégalais résidants dans les pays du Nord, 23,1% sont
hautement qualifiés. Ce pourcentage représente un taux d’émigration
de 28,6% de la population sénégalaise hautement qualifiée (Gaillard et
Gaillard, 20061). Ces taux traduisent le nombre important de
travailleurs sénégalais qualifiés expatriés. Cette émigration de
personnes qualifiées a des effets négatifs dans certains secteurs clés
comme la santé et l’éducation etc. Les personnes qualifiées ont une
grande propension à partir, mais il s’avère qu’elles ont également
tendance à revenir dans leur pays d’origine, du fait même de leur
grande mobilité facilitée par moins d’entraves à la circulation. Ainsi,
une courbe en U est également observée pour les retours selon le
niveau d’éducation [ce qui veut dire que] les taux de retour sont plus
élevés aux extrémités de la distribution des qualifications (OCDE,
2008) ; aussi bien les personnes très qualifiées que celles moins
qualifiées reviennent au pays d’origine.
De ce fait, certaines analyses remettent en cause les théories du
brain drain et brain waste et contestent leur pertinence à rendre
compte de la complexité des parcours migratoires (mobilité,
circulation) des personnes hautement qualifiées (Charum et Meyer,
1995). L’idée selon laquelle l’émigration des personnes qualifiées
comporte également des effets positifs pour les pays d’origine est de
plus en plus partagée. Cette migration s’inscrit dans un mouvement
de va-et-vient, qui démontre, si besoin en est, le caractère réversible
des parcours migratoires des personnes qualifiées ainsi que les effets
bénéfiques que cette migration pourrait engendrer. Il s’agit moins de
gommer l’intensité de la fuite des cerveaux que de dévoiler
l’émergence d’une nouvelle configuration socio-spatiale dans laquelle
1
Selon une étude menée en 2010, la population émigrée d’origine sénégalaise est
estimée à 208200 parmi cette population les personnes ayant un niveau d'études
supérieures représentent 14.3 %. Ces chiffres viennent de la nouvelle base de
données bilatérales mondiale DIOC-E des populations émigrée et immigrée dans
les années 2000. DIOC-E (version 2.0) contient des données pour 89 pays de
destination, dont 61 sont en dehors de la zone OCDE. (Dumont, Spielvogel,
Widmaier, 2010). Ces données sont plus récentes mais elles sont assez globales,
donc moins spécifiques aux pays de l’OCDE qui sont les pays de destination des
personnes interviewées dans cette étude.
Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012 127
la mobilité des personnes qualifiées se pose comme un atout pour le
développement des pays d’origine, car elle multiplie les contacts avec
celui-ci. La mobilité est un facteur d’échanges de toute sorte, donc elle
participe à l’impulsion d’un processus de développement.
Très peu d’études portent sur les migrants de retour, ce qui ne permet
pas de mesurer à sa juste valeur les flux de retour des migrants sénégalais.
Mais, dans le contexte sénégalais, des cas de retours volontaires
temporaires et /ou définitifs de migrants sénégalais hautement qualifiés
ont été observés. Les résultats de l’enquête « ménage » Migrations entre
l'Afrique et l'Europe (MAFE, 2008) indiquent une forte propension des
migrants à retourner dans leur pays d'origine. Après 10 ans passés à
l’étranger, plus d’un migrant sur quatre est revenu dans son pays
d'origine. Environ quarante ans après le départ, un migrant sur deux est
rentré vivre au Sénégal. C'est une indication sur la fréquence des retours
sur le long terme (Lessault, Mezger, 2010)
Ainsi, des migrants sénégalais qualifiés après avoir vécu un certain
nombre d’années en Europe ou en Amérique, mobilisent de multiples
ressources économiques, sociales et professionnelles pour se
réinstaller au Sénégal. D’autres migrants qualifiés toujours installés en
Europe ou aux Etats-Unis reviennent séjourner pour une durée
déterminée au Sénégal. Ces deux formes de retour ont comme
dénominateur commun une présence durable ou temporaire au
Sénégal qui est une occasion, souvent saisie, pour contribuer
directement ou indirectement aux dynamiques de développement socio-
économique et scientifique. Cette participation prend la forme d’une
contribution individualisée comme l’investissement dans l’entreprenariat,
ou l’implication dans la coopération interuniversitaire. Des entretiens ont
été effectués auprès de quelques migrants qui sont soit dans une situation
de retours définitifs ou temporaires, soit dans des logiques de
migrations de circulation etc. Il ne s’agit pas de récits de vie mais
d’entretiens individuels uniques qui contiennent des éléments de
biographie. Nous présentons ici, trois cas-type de pratiques
migratoires, il s’agit des expériences d’un ingénieur de son (qui a
séjourné en France), d’un avocat (qui est installé aux Etats-Unis) et
d’un enseignant-chercheur (qui vit en Suisse).
Au-delà de l’analyse de l’utilité et la valorisation des ressources
acquises à l’étranger, l’analyse du cas de retour définitif (cas de
l’ingénieur de son) montrera comment la «préparation du retour»
influence la réinsertion. D’autre part, les différents cas de retour
128 Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012
produisent une proximité sociale et culturelle avec la communauté
d’origine, ce qui lève un pan de voile sur les dimensions socio-
culturelles des migrations de retour, sans occulter leur utilité socio-
économique, leurs retombées sur le plan scientifique ainsi que leur
dimension géographique (qui produit une proximité spatiale).
1- CADRE THEORIQUE D’ANALYSE
Les migrants de retour sont «les personnes qui rentrent dans le
pays dont elles sont ressortissantes après avoir été des immigrants
internationaux (de longue ou de courte durée) dans un autre pays et
qui ont l’intention de rester dans leur propre pays pendant au moins un
an» (OCDE, 2008). Cette définition renseigne sur les aspects
géographiques et temporels du retour qui sont des éléments d’analyse
pertinents pour saisir toute la diversité des réalités que recouvrent les
expériences de retour. En effet, le rapport au temps et à l’espace ainsi
que les itinéraires dans les migrations de retour sont complexes.
Parallèlement, aux retours définitifs qui excèdent plus d’une année de
séjour dans le pays d’origine et qui, parfois, mettent fin au cycle
migratoire (mais pas toujours), il y a les retours temporaires de moins
d’un an dans le pays d’origine qui se caractérisent par de nombreux
va-et-vient. Les migrations de retour ne se réduisent pas au seul retour
définitif. La représentation graphique (graphique 1) visualise mieux ce
rapport au temps et à l’espace.
Graphique 1: Temporalité de la migration d’un individu et équivalence
observationnelle (OCDE, 2008)
Cas 1: migration longue suivie d'un retour définitif
Pays de
Durée
destination
Pays de
naissance Durée
Cas 2: migrations répétées
Pays de
Durée
destination
Pays de Durée
naissance
t0 t1 t2
[Link]
Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012 129
Ce graphique illustre deux parcours de retour en rendant visible les
configurations variables de la dimension temporelle (temporaire mais
répétée/ permanente) et des échelles géographiques (pays de
naissance, pays de destination et d’installation). Le retour peut être
définitif, après une migration de longue ou de moyenne durée. La
migration peut être répétée, s’accompagner de retours temporaires et
s’inscrire dans une logique de mobilité circulaire. En partant de ce
modèle, l’objectif est de saisir les migrations de retour dans leur
complexité et à partir des dynamiques migratoires dans lesquelles,
elles s’inscrivent.
Les trois cas analysés dans cette étude, s’insèrent dans ce cadre
analytique modélisé. Le premier cas, celui de l’ingénieur de son, est
une migration de retour définitif. Les deux autres cas (l’avocat et
l’enseignant-chercheur) sont des migrations circulaires.
Le premier cas s’insère dans l’approche conceptuelle de
l’organisation du retour qui s’appuie sur les notions de «readiness»
(préparation) et de «willingness» (libre choix) qui sont des éléments
qui affectent, d’une manière assez décisive le retour et la réinstallation
dans le pays d’origine (Cassarino, 2004). Les deux autres cas peuvent
être situés dans une approche transnationaliste suivant laquelle, dans
l’étude des migrations et des mobilités, le paradigme circulatoire s’est
substitué à celui de la fuite des cerveaux (brain drain) (Meyer, 2008).
Une littérature abondante porte sur la recomposition de la géographie
des migrations internationales. les termes tels que le champ
migratoire (Simon, 2008), les territoires circulatoires (Tarrius, 2003)
sont élaborés pour saisir les logiques de circulation et de mobilité
circulaire. Dans les logiques de circulation migratoire, le retour ne
disparait pas, il se transforme en de multiples escales, des temps
d’arrêts éphémères dans un parcours d’aller-retour.
Au niveau méthodologique, le choix des cas repose sur la différence
des sujets, ce sont donc des cas contrastés pour obtenir une diversification
interne : les formes migratoires sont différentes (retour définitif et
migration répétée ou circulaire, il y a une diversité des pays d’installation
(France, Suisse et Etats-Unis) et des types de qualification (avocat,
ingénieur, enseignant-chercheur) ainsi qu’une différence des activités et
investissements au Sénégal). Mais, ces cas comportent également un
certain nombre de critères sociaux similaires (la même catégorie socio
professionnelle (personnes qualifiées), des retours fondés sur le libre
choix des migrants, l’attachement au pays d’origine mobile du retour
130 Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012
etc.).Toutefois la nature exploratoire de cette étude n’autorise pas à
transférer ces cas à toutes les catégories de migrants.
2- MIGRATION DE RETOUR ENTRE REINSERTION SOCIO-
ECONOMIQUE ET PARTICIPATION AUX DYNAMIQUES DE
DEVELOPPEMENT
Dans les années 1950-1970, le retour a été l’option privilégiée des
intellectuels pour contribuer au développement du Sénégal. De ce fait,
cette émigration des intellectuels était bien perçue. Dans les années
1980-1990, l’Etat du Sénégal a initié des politiques de retours
volontaires assistés/réinsertions dans le cadre d’accords bilatéraux,
principalement avec la France. Il s’agit entre autres du retour/réinsertion à
travers les lignes de crédits de la caisse centrale de coopération
économique de la France, du programme développement local migration
etc. Mais ces programmes n’ont pas connu un grand succès. L’échec
de ces programmes de retours assistés s’explique par le fait qu’ils
étaient plus soucieux du départ des migrants des pays d’accueil
(obligation de rendre les cartes de séjour) que des conditions de leur
réinsertion professionnelle, économique et sociale dans les pays
d’origine. La hantise sécuritaire, qui s’est matérialisée par un contrôle
renforcé des frontières, l’organisation du retour des migrants
irréguliers, a cristallisé le débat public et médiatique accentuant de ce
fait, la dimension politique des retours au détriment de l’objectif de
réinsertion socio-économique dans le pays d’origine. Une grande
partie de la littérature sur les migrations de retour s’est focalisée sur
ces retours assistés alors que le regard porté sur les projets individuels
est (…) inexistant. Or, ces migrants de retour, rentrés avec un projet,
existent en grand nombre. Beaucoup d’entre eux prennent l’option de
retourner vivre dans leur pays d’origine et de réaliser un projet
d’investissement personnel (Ndione et Lombard, 2004).
Dans cette étude, l’attention est portée sur ces migrants qui
reviennent volontairement au Sénégal avec des projets, de ce fait
l’analyse ne peut pas faire abstraction des représentations (pour rendre
compte de la diversité des significations que les individus et les
groupes donnent à l’expérience migratoire) et des stratégies
individuelles (mobilisation des capitaux) qui sous-tendent les
migrations de retour, même si, les dynamiques de retour et leurs
retombées diverses sont plus largement traitées. Le premier cas décrit,
l’expérience migratoire d’un ingénieur de son qui s’est réinstallé au
Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012 131
Sénégal après avoir vécu quelques années en France. A son retour, il a
créé une entreprise de location de matériel de sonorisation pour les
spectacles (Impact Lives Studio).
Il nous confie: «J’étais technicien de son au Centre Culturel
Français de Saint-Louis. C’est là que j’ai rencontré ma femme, elle
est française. D’un commun accord, nous avons décidé de nous
installer en France. Là-bas [en France] j’ai repris mes études. J’ai
obtenu un diplôme d’ingénieur de son. J’ai travaillé dans des
associations qui s’activent dans le domaine culturel (organisation de
festival). Au bout de quelques années [5ans précisément], nous avons
décidé de revenir au Sénégal pour investir dans l’industrie du
spectacle. Mon expérience en France m’a permis de bien connaître ce
domaine. Nous avons, avec le soutien d’amis, effectué des emprunts
dans des banques françaises pour financer l’Impact Lives Studio qui
est une PME (petite et moyenne entreprise) qui intervient dans la
location de matériel de sonorisation pour les concerts, les festivals
etc. Nous avons acheté le matériel en France».
En plus de sa femme, ce jeune entrepreneur emploie six (6) autres
jeunes sénégalais. Il loue son matériel d’une valeur de 100 millions de
CFA au Sénégal et dans la sous région (Mali, Gambie, etc.).
Le cas de cet ingénieur symbolise le cas-type du migrant de retour
entrepreneur qui a su mobiliser l’épargne, les capitaux humain et
social acquis à l’étranger pour une réinsertion professionnelle au
Sénégal. Il a créé sa propre entreprise familiale en s’appuyant sur le
réseau de relations amicales et professionnelles qu’il a tissé pendant
son séjour en France. Ce réseau a facilité les contacts avec les banques
et aidé à mobiliser les garanties pour obtenir un prêt important. C’est
également une expérience de transfert de technologie puisque
l’essentiel du matériel a été acheté en France. Il affirme : «en
investissant au Sénégal, je gagne plus que lorsque j’étais employé en
France, et je permets à des jeunes sénégalais techniciens de son
d’avoir un emploi. Nous retournons, de temps en temps, en France
pour rendre visite à la famille de ma femme. Nous avons gardé les
liens avec nos amis qui nous ont beaucoup aidés et avec qui nous
continuons de nouer des partenariats (lorsqu’ils organisent des
spectacles en Afrique). Mais maintenant nous comptons mener notre
vie au Sénégal».
Le fait d’être « un migrant de retour augmente la probabilité d’être à son
compte et diminue la probabilité de ne pas avoir de revenus » mais encore
132 Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012
que cela est d’autant plus vrai quand il s’agit d’ “entrepreneurs” qui ont
accumulé du capital financier, qui sont retournés avec l’intention de mettre
sur pied une activité à leur compte et qui peuvent mettre en œuvre les
compétences acquises à l’étranger» (Flahaux et Mezger, 2010). Ainsi, la
formation et l’expérience acquises durant la migration sont des ressources
mises au profit à travers un investissement important dans le domaine de la
culture qui a abouti à la création d’emploi, le taux d’emploi est faible mais
c’est une petite entreprise familiale. Cette acquisition de compétences
valorisables dans le pays d’origine facilite la préparation du retour. En effet,
son investissement est en adéquation avec son domaine de qualification.
Dans son discours, il trace clairement sa trajectoire professionnelle. Il était
un technicien du son ou de la sonorisation il est devenu ingénieur du son,
plus tard, il a investi dans l’organisation de spectacles. Cette continuité
entre l’expérience professionnelle antérieure à la migration et l’expérience
migratoire (parcours éducatif et professionnel dans le pays d’accueil) ajoute
de la plus value à l’expérience, tout en produisant un des éléments qui
structurent l’organisation du retour, à savoir le «readiness», la préparation.
Le retour préparé ou organisé fait référence à un processus qui s’opère dans
le temps, et à travers lequel le migrant parvient à recueillir les informations
ainsi que les ressources nécessaire à son retour (Cassarino, 2007). Le
«readiness», la préparation du retour, est de toute évidence d’une
importance qui ne peut être éludée, car les conditions dans lesquelles les
migrants reviennent influencent la réinsertion.
La capacité de valorisation de l’expérience acquise à l’étranger est
d’autant plus réelle que, l’expérience migratoire participe positivement à
l’évolution du statut professionnel, social et au repositionnement social
qu’une réinsertion professionnelle concrétise (passage de technicien à
chef d’entreprise). Au regard du parcours de cet ingénieur, un retour
préparé peut avoir plus de retombées positives qu’un retour contraint et
non voulu, car ce désir de revenir justifie la réalisation d’une épargne
conséquente, l’acquisition d’une compétence professionnelle nouvelle,
utile et effectivement utilisée pour se réinstaller.
La réussite de l’insertion est également fortement corrélée au
caractère volontaire et librement consenti du retour : le «willingness».
Le «willingness» inscrit le retour dans le projet de migration : «je suis
parti pour revenir». Le sentiment d’appartenance, d’identification au
pays d’origine («notre vie est au Sénégal», «je suis sénégalais, c’est
mon pays») crée une proximité sociale et culturelle, qui alimente
l’envie de revenir. Le libre choix, le «willingness» est un élément
déterminant dans la décision de cet ingénieur. En effet, son mariage
Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012 133
avec une française lui offrait la possibilité de séjourner légalement en
France et de profiter de conditions de vie meilleures (accès au travail
et aux biens de consommation) qui souvent sont les sources d’espoir
qui sous-tendent les désirs d’émigration et d’installation dans les pays
du Nord. Dans une société sénégalaise marquée par des
recompositions sociales (monétarisation des rapports sociaux) et
économiques (obsession de réussite prégnante chez les jeunes), les
ressources matérielles acquises durant la migration, visibles au
moment du retour, bousculent les modèles de réussite sociale et
consacrent les migrants en nouvelles figures de réussite. A l’instar de
l’école et d’autres canaux moins formels (le secteur informel),
l’émigration devient, de façon croissante, une source de «distinction
sociale» (Bourdieu, 1979). Le fait d’émigrer permet de grimper ou de
se repositionner dans l’échelle de l’ascension sociale, quelle que soit,
par ailleurs la nature des difficultés rencontrées durant la migration.
Passer par l’émigration pour exister socialement est une réalité pour
beaucoup de jeunes sénégalais. Au «désir de l’ailleurs» ambiant, qui
fait rêver plus d’un, cet ingénieur a préféré la vie au Sénégal, ce qui
présume un attachement profond qui a nourri un processus de
projection de vie au Sénégal, malgré une expérience migratoire
considérée comme gratifiante.
Mais, si la réalisation d’une épargne et l’attachement des individus
pour leur pays d’origine facilite la réinstallation socioprofessionnelle,
la réussite de cette réinsertion socio- économique sur le long terme
dépend grandement de l’environnement des affaires dans le pays
d’origine. La réussite de la réinsertion se fonde sur des facteurs et des
stratégies individuels (capitaux, expériences, motivations etc.) mais
elle peut être largement influencée par l’environnement social,
économique et politique du pays d’origine. Prendre en compte ces
multiples dimensions (contexte, les opportunités, les risques) aide à
mieux saisir le rapport complexe entre migration de retour et le
développement du pays d’origine. La durabilité de la création
d’activités entrepreneuriales qui apportent un ensemble de
transformations sociales, économiques au pays d’origine dépend
également des mécanismes institutionnels (politiques migratoires,
politiques économiques) qui encadrent ces activités. Le gouvernement
du Sénégal a apporté des modifications dans le code des
investissements en vue d’attirer les investissements directs étrangers et
134 Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012
les investissements des sénégalais de l’extérieur. L’APIX2 œuvre à la
simplification des procédures de création d’entreprise et à
l’instauration d’un environnement des affaires de classe internationale.
A cet effet, un centre de facilitation des procédures administratives, a
été créé ainsi qu’un BCE (bureau d’appui à la création d’entreprise)
qui a ramené les délais de création de l’entreprise de 58 jours à 48
heures. Aujourd’hui, il est possible, au Sénégal, de créer une entreprise en
48 heures, mais pour ce qui est de la construction d’un environnement des
affaires de classe internationale, c’est un processus long qui demande une
révision de certains comportements (le rapport au temps, la corruption, la
transparence dans la gestion, la gouvernance des affaires etc.) Ces efforts
sont louables, mais il manque toujours au Sénégal, des cadres
institutionnels3 qui soutiennent sur le long terme, la réintégration des
migrants qui reviennent avec des projets.
Ce cas reflète, d’une certaine manière, la situation de migrants
sénégalais hautement qualifiés qui se sont formés en France, y ont
vécu, ont enseigné dans les universités, mais qui ont décidé de revenir
s’insérer au Sénégal. Le site web [Link] a consacré un
article à ces universitaires «formés à l’étranger [qui] enseignent sur le
continent». Cet article dresse le portrait de trois universitaires
d’origine sénégalaise, camerounaise et marocaine qui sont revenus en
Afrique et contribuent au rayonnement universitaire du continent. Il
conforte de façon convaincante cette idée que nous défendons, selon
laquelle, le flux de retour des migrants sénégalais hautement qualifiés
est encore modeste, mais il y a un certain nombre de cas édifiants de
retour et de réinsertion soit dans l’entreprenariat soit dans
l’enseignement supérieur, qui sont à souligner parce que leur apport
est significatif4. Bien entendu, on n’assiste pas encore au Sénégal au
2
Il s’agit de l’Agence nationale chargée de la promotion de l’investissement et des
grands travaux.
3
Au niveau du ministère des sénégalais de l’extérieur, le Fonds d’appui à
l’investissement des Sénégalais de l’extérieur (FAISE) est créé en 2008 pour
maximiser les effets positifs de la migration. Il y a eu également le plan Retour vers
l’agriculture (REVA) qui avait pour objectif la réduction de l’émigration
clandestine en orientant les jeunes vers les métiers de l’agriculture. Mais, on note
toujours l’absence d’une structure étatique qui gère les migrations de retour.
4
J’ai eu un entretien avec un migrant hautement qualifié qui est revenu au Sénégal
après avoir vécu pendant 14 ans en France. Actuellement, il enseigne à l’université
Gaston Berger de Saint-Louis, et déclare : « si je fais un petit bilan, depuis mon
recrutement à Gaston Berger en 2007, j’ai encadré une quarantaine de mémoires de
Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012 135
brain reverse tel que l’ont connu l’Inde avec le « Back to Bangalore »,
ou le Taiwan et la Corée du sud. En effet, dans ces pays les retours
massifs de personnes hautement qualifiées ont contribué au
développement économique par l’essor des secteurs de l’informatique
et de l’électronique.
Ce cas-type caractérise l’expérience de retour des personnes
qualifiées dotées de capitaux variés - économique, culturel, social,
symbolique (Bourdieu, 1979), et animées par un fort désir de retour.
La pertinence du cas pourrait être remise en cause si on le transfère à
d’autres catégories de migrants n’ayant pas les mêmes caractéristiques
sociales que celles du cas choisi. Des retours non réussis existent, ce
sont souvent des retours involontaires ou des retours qui font suite à
un échec du projet migratoire qui a écourté la migration etc. Les
migrants de retour sont des groupes d’individus hétérogènes en termes
de qualification et de capacité à mobiliser les ressources acquises
durant la migration pour se réinstaller.
Pour la majorité des migrants hautement qualifiés, même si on a
noté quelques cas de retours /réinsertions (comme celui qui est analysé
dans le développement qui précède), la logique de «bi-localisation»
de «multi-localisation», de mobilité et de circulation accompagnée
par des séjours de courte durée au Sénégal est le type de parcours
migratoire le plus répandu.
1- MIGRATION CIRCULAIRE, TRANSFERTS DE COMPETENCES ET
CONSTRUCTION DU LIEN AVEC LA COMMUNAUTE D’ORIGINE
D’autres sénégalais ont également adopté des migrations répétées
avec des retours temporaires. C’est le cas d’un avocat qui vit aux
Etats-Unis depuis 30 ans. Il déclare être revenu souvent au Sénégal
pour des vacances et pour des collaborations professionnelles avec des
avocats sénégalais sur des procès importants qui demandaient une
expertise internationale de haut niveau. Récemment, cet avocat a
fondé Fréquence Sénégal International Communication Network
(FSICN) qui procède d’un investissement individuel. Ce sigle est un
mélange de français et d’anglais, il témoigne de l’hybridité du
parcours de cette personne. La FSICN est composée de trois supports
maîtrise et de DEA. En ce moment, je dirige et codirige plus d’une dizaine de thèse,
en plus des cours que je dispense».
136 Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012
médiatiques: un site web (Diaspora en ligne), une radio, et une
télévision (qui est en projet). L’équipe de la FSICN est composée de
migrants et de non migrants sénégalais.
L’analyse du contenu du site diaspora en ligne , révèle que ce
dernier est une «e-diaspora» qui structure un espace symbolique de
communications, d’informations à visée intégrative, en ce sens que le
site contribue à réduire de manière virtuelle la distance entre les
migrants sénégalais. D’autre part, il favorise la création de réseaux
sociaux ainsi qu'une proximité sociale entre des migrants sénégalais
dispersés à travers le monde et les sénégalais non migrants.
Le site contient des contributions, des rapports de synthèse, des
informations sur divers domaines : la culture, l’économie, la politique,
la société, le sport etc., ainsi que des contributions de chercheurs
sénégalais, expatriés ou non, qui analysent des sujets et des
événements sociaux, économiques, politiques du Sénégal. Par ailleurs,
dans le site, on note des analyses sur la question migratoire : lois,
réglementations, l’actualité et des témoignages de migrants qui
racontent les problèmes vécus par les migrants africains en général et
sénégalais en particulier. Sur le plan culturel, le site permet de
visualiser des extraits vidéo d’artistes sénégalais, des recettes de
cuisine sénégalaise etc. L’ensemble de ces éléments fait de la visite du
site une expérience de retours virtuels et symboliques au Sénégal. La
FSICN a noué plusieurs partenariats d’affaires. Il s’agit entre autres de
collaborations institutionnelles avec l’Etat, le secteur privé sénégalais et
certains organismes internationaux (Enda, BIT). Ces partenariats
permettent d’actualiser les informations fournies par le site.
Dans un entretien, cet avocat déclare: «je suis né en France, à la
fin de mes études universitaires, je me suis intallé aux Etats Unis en
tant qu’avocat. Je suis à Dakar en ce moment , je suis un entrepreneur
qui a investi dans les télécommunications (Diaspora on line) pour
interconnecter les sénégalais expatriés. Je suis allé jusqu’en Chine
pour y rencontrer les sénégalais de Chine. Je me définis comme un
sénégalais expatrié». Cette déclaration met en exergue la dimension
nationale, internationale, voire transnationale de son expérience
migratoire qui ne se réduit ni à l’une ni à l’autre dimension mais
consiste en leur combinaison.
Un ancrage socio-spatial double caractérise également
l’expérience migratoire d’un enseignant-chercheur qui vit en Suisse
depuis 1983. Cet enseignant-chercheur a souvent effectué des
missions de coopération scientifique entre son institut qui est en
Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012 137
Suisse et les universités africaines et sénégalaises. Son récit
renseigne bien sur cette dynamique relationnelle entre l’institut
suisse et les universités africaines qu’il s’est efforcé à construire
depuis des années:
«Depuis que je suis recruté en Suisse, j’ai participé à diverses
missions de coopération scientifique entre mon institut et certaines
universités africaines. Je peux citer l’exemple d’une coopération
scientifique avec le Bénin entre 1986-1987. Dans les années 1990, un
programme de recherche sur la gestion des ressources a été mis en place
avec l’ENEA (Ecole nationale d’économie appliquée). Il y a eu une
coopération avec l’université Gaston Berger de Saint-Louis, qui a permis
d’envoyer des étudiants poursuivre leurs études à l’institut. Depuis 2009,
j’ai une nouvelle mission de longue durée en Afrique avec pour objectifs :
le recrutement d’étudiants ayant un bon niveau et le renforcement de la
coopération avec les universités africaines par la co-formation et la co-
diplomation. J’ai déjà effectué une présentation de ma mission dans dix
pays africains francophones et anglophones. A l’université Cheikh Anta
Diop où j’ai un bureau, je travaille avec différentes facultés et le bureau
de la coopération pour organiser des sessions de formation en
méthodologie des sciences sociales, en anglais et en informatique,
d’effectuer un test de sélection de candidats».
Ce tutorat d’étudiants sénégalais a abouti à la création de réseaux
d’échanges scientifiques entre l’institut et les universités sénégalaises, son
objectif ultime est le développement du capital humain par la formation.
Cette construction de liens entraîne une interactivité dynamique entre les
territoires d’origine et d’accueil des migrants qualifiés, favorise une
transmission d’informations et la diffusion des connaissances.
Loin d’être anecdotique ces deux cas sont des exemples concrets
de tranfert de savoir, savoir-faire qui peuvent être multipliés, car
d’autres migrants sénégalais hautement qualifiés ont initié des
coopérations inter-universitaires entre les universités de leurs pays
d’installation et les universités de leurs pays d’origine ainsi que des
investissements productifs et sociaux. A titre d’exemple, nous
pouvons évoquer des universitaires sénégalais comme Mamadou
Diouf, Souleymane Bachir Diagne, Mohamed Mbodj etc. Ces derniers
ont des affiliations professionnelles et institutionnelles aux Etats-Unis
mais ils interviennent dans l’éducation, la formation et la recherche
au Sénégal et dans la sous-région.
138 Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012
Dans leur circulation ces personnes charrient d’inestimables
ressources immatérielles que sont les connaissances, les idées, les
compétences, l’expertise etc. Dans les pays du Nord où ces migrants
sont installés, l’intégration des innovations et applications qui
procèdent de la recherche scientifique et technologique dans la
production, est donc l’une des bases du développement. Dans les
secteurs où ils sont insérés dans les pays d’établissement, les migrants
sénégalais hautement qualifiés évoluent dans une ambiance de
productions et d’innovations qu’ils peuvent diffuser en circulant entre
des territoires qui ont des niveaux de développement inégaux. Les
migrants ont un haut degré d’ancrage dans la modernité et peuvent
être considérés sans conteste comme un véritable acteur d’innovation
sociale, un vecteur de transfert de la modernité (Niang 2010). Aussi,
les migrations des personnes qualifiées sont perçues plus en termes de
gain que de perte, dès lors qu’il est possible de faire contribuer les
migrants au développement de leurs pays d’origine à partir de leurs
pays d’accueil, à travers des retours épisodiques.
Le retour et les migrations de circulation pourraient produire un
«effet de diaspora» dans le long terme, si la dynamique de ciculation
s’intensifie et se maintient. L’effet de diaspora se matérialise par une
insertion du pays d’origine dans un réseau transnational scientifique et
des affaires. Ces migrants qui vivent entre plusieurs sociétés tissent
des liens entre les territoires et sont des «créateurs de liens». Ces
acteurs créent des lieux, des espaces de rencontre entre «l’ici», «le là-
bas» et «l’ailleurs». Ces migrants sont dotés de ce que Ma Mung
appelle "ressources spatiales" pour caractériser une des ressources
fondamentales que les diasporas détiennent. Comme il le souligne à
juste titre, l’interpolarité des relations et la multipolarité de la
migration qui résultent de la grande mobilité de la diaspora, sont un
"capital spatial" qui peut être mis à profit dans divers domaines ou être
mobilisé à différentes échelles géographiques (Ma Mung, 1992). De fait,
la circulation de ces migrants sénégalais qualifiés aboutit à une mise en
relation, à une proximité et une dynamique relationnelle entre les
territoires qui peut donner lieu à des transferts de ressources
(compétences, qualifications professionnelles, transfert technologie) des
territoires d’installation (Suisse, France, Etats-Unis) au territoire d’origine
(Sénégal). Les migrants qui sont à cheval entre deux ou plusieurs sociétés
sont des intermédiaires priviligiés de ces transferts immatériels qui sont
d’une grande utilité pour les pays en voie de développement.
Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012 139
Dans les trois cas, les retours matérialisent une continuité du lien
avec la communauté d’origine, ils indiquent que partir ou émigrer ne
signifie pas rompre définitivement avec son pays d’origine. Gueye
souligne qu’au-delà de la dimension géographique, le retour dans la
communauté d’origine comporte une dimension sociale qu’il est
important de mettre en évidence: «le séjour possède aussi un sens
social, et pour cette raison, il est instrumentalisé par les intellectuels
expatriés. Ainsi, il se présente comme une occasion de réhabiliter le
milieu africain d’origine (qu’il soit la famille, le quartier ou un groupe
plus large». (Gueye, 2001). Aussi bien les migrants que les
communautés d’origine tirent des avantages du retour. La
communauté d’origine (famille, village, ou pays) acquiert des
ressources matérielles de divers ordres du retour des migrants. Bien
souvent, les expériences de retour dans le pays d’origine renforcent les
sentiments d’identification favorisés par la proximité familiale,
culturelle qu’elles occasionnent. Ainsi, le migrant en tire souvent des
bénéfices immatériels et symboliques qui contribuent à réduire la
distance sociale et à offrir une opportunité de reconstruire une
sociabilité familiale et communautaire qui participe à l’entretien d’un
lien avec le Sénégal, malgré la distance.
Les cas présentés ici rendent compte de la situation de migrants
qualifiés qui ont maintenu des liens avec leur pays d’origine. Mais, il
arrive que certains migrants qualifiés ne puissent plus revenir. Pour
eux, le retour reste un mythe et garde une dimension imaginaire. Il
peut s’agir de personnes qui se sont progressivement détachés de leur
pays d’origine et maintiennent des rapports assez distants avec celui-
ci. Pour certaines personnes la migration n’est pas seulement un
déplacement géographique, c’est un projet de vie, le choix de vivre
toute sa vie dans un pays autre que le pays de naissance, ce qui peut
provoquer un détachement, surtout lorsque les liens familiaux ou
sociaux qui lient un migrant au Sénégal s’affaiblissent, pour quelques
raisons que ce fussent (perte de parents par exemple). L’existence des
risques de non-retour souligne toute l’importance des retours
périodiques qui s’instaurent en quelque sorte comme moyen d’exercer
un contrôle social, de s’assurer que ceux qui sont partis sont encore
des membres de la communauté, partagent encore les valeurs de la
communauté, ne sont pas devenus des «toubabs5». Les retours créent
5
«Toubab »mot wolof pour désigner le blanc, mais ce mot insiste sur la différence des
registres identitaires et des modes de vie qui définissent les sénégalais et les blancs.
140 Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012
des cadres d’échanges grâce aux circulations, aux transferts, ces
échanges participent au maintien, mais aussi à la construction et à la
reconstruction des identités individuelles et collectives.
CONCLUSION
Dans ces trois cas de retour qui ont été observés, l’expérience
migratoire a apporté des ressources ou des capitaux de divers types :
un capital humain (éducation et expérience professionnelle), capital
social (réseau de relations) capital financier et technologique (épargne,
investissement productif et transfert de technologie). Mais, quelle que
soit l’importance de ces apports, il ne faut pas perdre de vue que le
retour impossible qui n’est pas à écarter, qui aboutit à des pertes de
ressources humaines. Par ailleurs, le développement d’un pays se
fonde sur des dynamiques et actions internes et endogènes au sens de
Ki-Zerbo à savoir une endogénéité perçue comme « lieu de
confrontation entre hier et demain, l'interface entre l'ici et l'ailleurs,
entre la société civile et la superstructure étatique» (Ki-Zerbo, 1992).
Ainsi, les apports socio-économiques et scientifiques alimentent les
processus de développement mais ne peuvent suffire à l’impulser.
Mais à notre sens et au regard de la contribution significative que
représente l’entreprise qui a une utilité socio-économique et la
participation à l’enseignement supérieur, les retombées de la
migration des sénégalais qualifiés (investissement important, création
d’emploi, connexion aux réseaux scientifiques etc.) sont des
ressources à exploiter, des stimuli économiques.
D’autre part, les différentes formes de retour sont toutes de forts
indicateurs de l’attachement au pays d’origine. En effet, dans les trois
cas (retour/réinsertion dans le pays d’origine ou retours temporaires),
le retour consolide les relations avec les communautés d’origine de
façon réelle, ou virtuelle (par l’intermédiaire d’un média). Les
multiples contacts établis dans le cas de retours temporaires ou d’une
migration circulaire réduisent le détachement social entre le migrant et
son milieu d’origine.
Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012 141
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Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012 143
PROBLEMATIQUE FONCIERE DANS LE SUD-OUEST
DU BURKINA FASO : L’INSERTION DES MIGRANTS
DE RETOUR EN QUESTION
Pascal Patiende NANA
RESUME
Le département de Niangoloko, situé au sud-ouest du Burkina Faso
est une zone frontalière avec la Côte d’Ivoire et propice aux activités
agro-pastorales. Il a été marqué, ces dernières années, par un afflux
massif des migrants de retour de Côte d’Ivoire, suite à la récente crise
économique, sociale et politique qu’a connu ce pays. Une fois dans la
zone d’accueil, la recherche de terres de culture devient pour ces
migrants la préoccupation centrale. L’accès à la terre qui couronne le
succès de l’entreprise migratoire est une étape importante de leur
insertion dans la société d’accueil. Cette insertion sociale est favorisée
par la présence de réseaux sociaux bien établis. Cependant,
l’émergence et le développement des pratiques foncières
conflictuelles, surtout à partir des années 90, sont le révélateur d’une
difficile insertion rurale des migrants de retour.
MOTS CLEFS
Niangoloko- migrant de retour- accès à la terre- insertion rurale-
réseaux sociaux-pratiques foncières - conflit foncier.
JEL Classification : F22 - International Migration
1- INTRODUCTION
1.1- Contexte de l’étude
Les migrations constituent un fait de société, inscrit dans le vécu
quotidien des populations et occupent une place centrale dans les
affaires internationales. Aussi bien pour le migrant que pour sa
Doctorant au Département de géographie/Université de Ouagadougou (Burkina
Faso). Assistant de recherche à l’ISSP Contact: (226)70104450/Email :
pnana@[Link] ou pascalnan@[Link].
144 Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012
famille, le principal facteur explicatif est la recherche de meilleures
conditions de vie. Le Burkina Faso1, en plus des migrations internes, a
la particularité d’être un pays de fortes dynamiques migratoires
internationales. En effet, connu sous le nom de «terre des hommes
intègres», le Burkina Faso a essentiellement joué un rôle de «gisement
de main-d’œuvre» pour l’économie de plantation de la Gold Coast
(actuelle République du Ghana) et de la Côte d’Ivoire pendant la
période coloniale (Skinner, 1972 ; Ouedraogo, 1993).
Même si on les présente comme un phénomène historique et
pérenne, les mouvements migratoires du Burkina Faso vers la Côte
d’Ivoire restent une réalité fluide et fragile. Ainsi, la récente crise
économique, sociale et politico-militaire en Côte d’Ivoire, sans
précédent dans la sous-région, a affecté les flux migratoires
burkinabés vers ce pays. On assiste donc à un retour massif au pays
des ressortissants burkinabés surtout à partir de septembre 2002, date
marquant le début du conflit inter-ivoirien (la rébellion armée)2.
Ces migrants de retour3 de Côte d’Ivoire se dirigent
essentiellement vers les zones frontalières du pays, notamment les
régions du sud et du sud-ouest. Ces mouvements affectent les modes
d’accès, d’utilisation, de gestion des ressources foncières et aggravent
les confrontations pour s’approprier l’espace et ses ressources. Il
s’ensuit le développement de tensions foncières entre les principaux
utilisateurs de cet espace qui débouchent parfois sur des conflits
d’usage de la terre. Dès lors se pose le problème de leur insertion
rurale dans la zone d’accueil.
1
Par commodité l’appellation de Burkina Faso, en vigueur depuis 1984 en
remplacement de "Haute-Volta", est utilisée dans ce texte y compris pour la période
coloniale.
2
Selon le CONASUR (Comité national de secours d’urgence et de réhabilitation),
près de 366 000 migrants burkinabés de retour ont été dénombrés au Burkina Faso
depuis la crise ivoirienne (CONASUR, 2004).
3
Tous les auteurs s’entendent sur l’idée que la migration de retour implique un
changement de résidence ramenant le migrant à son lieu d’origine qui est
généralement assimilée à un « retour au village » dans la littérature africaniste.
Cependant, on est forcé d’admettre que les lieux possibles d’appartenance se
multiplient (Guimapi, 2003 ; Beauchemin et al, 2004) et que le village
d’origine apparaît de moins en moins comme une destination privilégiée du
retour. En définitive, nous utiliserons dans le texte le terme migration de retour
pour désigner à la fois les migrants qui sont revenus dans leur village d’origine
et ceux dont la zone de destination ne constitue pas la localité d’origine.
Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012 145
Comment les nouveaux migrants projetés dans le département de
Niangoloko4 arrivent-ils à s’intégrer et à s’insérer dans la vie rurale ?
Comment se traduit cette insertion et à quel niveau ?
L’objet de cet article est de mettre en évidence les dynamiques
foncières résultant de la migration.
Carte 1: Localisation de la zone d’étude
2- DONNEES ET METHODES
Cette étude a été réalisée dans le cadre du projet de recherche sur le
foncier rural et la migration (Projet CLAIMS/ISSP5 ). La collecte des
données s’est déroulée dans 4 sites dont 1 en milieu urbain (ville de
4
L’étude s’est réalisée dans le département de Niangoloko et essentiellement sur quatre sites.
Le département de Niangoloko est situé au sud-ouest du Burkina Faso dans la province de
la Comoé (carte 1). Les conditions agro-écologiques y sont assez bonnes. En effet c’est
l’une des zones les mieux arrosées du Burkina (1000 à 1200 mm d’eau/an). Les sols sont
dans l’ensemble assez riches et le couvert végétal assez abondant. Tous ces atouts font, de
Niangoloko et de ses environs, une zone de production agro-pastorale par excellence et par
conséquent, d’attraction des migrants.
5
CLAIMS/ISSP : Changes in Land Access, Institutions and Markets in West
Africa/Institut Supérieur des Sciences de la population.
146 Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012
Niangoloko6) et 3 en milieu rural (Folonzo, Ouangolodougou et
Mitiéridougou). Au total 105 chefs de ménage ont été enquêtés (migrants
et non migrants)7. Il faut ajouter à cela nos discussions formelles et
informelles avec les leaders d’opinion et les responsables administratifs.
Les entretiens ont été soit enregistrés, soit ont fait l’objet de prise
de notes. Ces entretiens ont été transcrits immédiatement après leur
enregistrement. Nous avons alors procédé au recoupement des
données recueillies qui nous a permis de saisir les variations, les
différences et d’opérer une classification des opinions selon la
convergence. La recherche et l’analyse des pratiques des populations
locales, face aux mutations foncières en cours, ont consisté en une
triangulation, par la confrontation de points de vue des informateurs,
mais également avec la recherche documentaire et notre propre
observation. Le logiciel EpiInfo a été utilisé pour le traitement des
données quantitatives, ce qui nous a permis d’obtenir des fréquences
simples mais aussi des tableaux croisés sur la migration (poids
démographique, caractéristiques sociodémographiques, etc.).
En termes d’analyse des données, notre étude a combiné deux
techniques complémentaires :
- une analyse de contenu thématique (approche socio-
anthropologique) qui a permis de comprendre l’histoire du
peuplement, l’organisation sociale, politique, les modes d’accès
à la terre et leur évolution ;
- une analyse statistique descriptive ayant permis de cerner
l’ampleur du phénomène migratoire dans la zone d’étude et la
caractérisation sociodémographique et économique des migrants
(âge, sexe, état matrimonial, profession, etc.).
6
La ville de Niangoloko (chef- lieu du département de Niangoloko) est située dans la
région des Cascades et plus précisément dans la province de la Comoé au sud-ouest
du Burkina Faso, à environ 500 kilomètres de Ouagadougou sur la route nationale
n°7, menant à la frontière Burkina Faso – Côte d’Ivoire, à 20 Km du fleuve Léraba,
frontière naturelle entre le Burkina Faso et la République de Côte d’Ivoire. Elle est à
45 kilomètres de Banfora (chef-lieu de la province et de la région). Sa population
était estimée à 22 310 habitants selon le recensement général de la population de
2006 (INSD, 2009).
7
Nous avons enquêté 35 chefs de ménage par village dont 15 autochtones et 20
migrants (10 Mossi, 05 Peuhls et 5 pour les autres migrants : Sénoufo, Toussian,
Sembla, Samo, etc.).
Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012 147
3- RESULTATS
3.1- De l’implantation des burkinabés en Côte d’Ivoire au retour massif
au pays
Le cas de migration qui nous intéresse ici se situe dans le cadre des
migrations transfrontalières (migrations internationales). Il s’agit donc
des Burkinabés qui migrent en direction des pays de la sous-région,
dont la Côte d’Ivoire a constitué un pôle d’attraction du fait de ses
grandes potentialités économiques.
L’implantation de la communauté burkinabé en Côte d’Ivoire date
de la période coloniale. En effet, selon une décision prise par la
France, la population de la colonie du Burkina Faso (qualifiée de «
réservoir de main-d’œuvre») sert alors à alimenter tous les grands
chantiers coloniaux de l’Afrique Occidentale Française (AOF)
(Zongo, 2003). Cette stratégie de l’administration coloniale conforta le
Burkina Faso dans le rôle de pourvoyeur de main-d’œuvre et la Côte
d’Ivoire comme pôle de développement économique "aspirant la
main-d’œuvre" burkinabé. C’est à partir de 1950 que seront efficaces
les mesures tendant à développer les migrations "volontaires"
burkinabés vers la Côte d’Ivoire, surtout avec la création en 1951 par
les principaux groupements d’employeurs du SIAMO8
Même si les tentatives d’organisation et de contrôle administratif
de la migration, aussi bien à l’époque coloniale qu’après les
indépendances, ont toutes échoué, celle-ci s’est définitivement
enracinée dans les habitudes. Ainsi, après les indépendances, les
déplacements des burkinabés vers la Côte d’Ivoire se sont accrus, la
durée du séjour a augmenté et, enfin, la colonisation agricole a
constitué le principal bassin d’emplois. Progressivement, les migrants
ont essaimé dans toute la zone forestière, d’abord en tant que
manœuvres puis en s’y fixant comme planteurs. Les conditions
changeantes de cette migration dans le temps ont entraîné
l’implantation d’une importante communauté de Burkinabés sur
l’ensemble du territoire de la Côte d’Ivoire, y compris dans les
campements les plus reculés (Zongo, 2003).
8
SIAMO : Syndicat interprofessionnel pour l’acheminement de la main-d’œuvre. Le
SIAMO était donc chargé du recrutement des travailleurs burkinabés destinés à la
Côte d’Ivoire. Son succès fut tel qu’en 1951, celui-ci achemina 51 017 travailleurs ;
entre 1951 et 1959, il assura le recrutement de 254 782 travailleurs burkinabés soit
en moyenne 28 309 travailleurs par an (Ouedraogo, 1986).
148 Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012
Les migrations vers la Côte d’Ivoire, essentiellement forcées jusqu’en
1946 étaient devenues "volontaires" surtout à partir de 1950 et s’étaient
rapidement développées jusqu’en 1960. C’est ainsi que la main-d’œuvre
burkinabé s’installa massivement en Côte d’Ivoire9 (surtout en zone
forestière), pour y occuper les postes subalternes dans le secteur privé
manufacturier et dans l’agriculture (emplois salariés agricoles).
Jusqu’au milieu de la décennie 1980, ce flux migratoire soutenu
n’a pas été perçu comme un problème majeur par le pays d’accueil ;
au contraire, il a été encouragé par une politique libérale d’accès à la
terre ainsi que par une protection administrative des colons, protection
fondée sur l’idée, d’ailleurs présente dès la période coloniale, que
ceux-ci étaient plus réceptifs et plus dynamiques que les autochtones.
Leur apport dans l’essor de l’économie ivoirienne, à travers le
développement de l’économie de plantation, a été tout à fait
déterminant. Cependant, à la fin de la décennie 1970, la crise
économique, induite notamment par la chute des prix des matières
premières (café, cacao…), s’installe durablement en Côte d’Ivoire,
entamant les fondamentaux de l’économie nationale et entraînant une
dégradation rapide des conditions de vie, ainsi que le bouleversement
des rapports sociaux10.
La récente crise ivoirienne a été sans précédent dans la sous-région, vu
le nombre de migrants de retour et son impact socio-économique. Cette
9
Au recensement général de la population ivoirienne en 1998, le nombre de
ressortissants étrangers s’élevait à 4 047 000 (soit 26,38 % de la population totale)
dont 2 238 258 Burkinabés, ce qui représente 55,30% des étrangers et 15% de la
population totale ivoirienne ! Il s’agit d’une communauté résidant principalement
en milieu rural: 63,22% contre 36,78% dans les centres urbains (Zongo, 2003).
Selon un article paru dans l’Observateur paalga n°6618 du jeudi 13 avril 2006, le
professeur Dieudonné Ouédraogo estimait entre 6 et 7 millions le nombre de
Burkinabés vivant à l’étranger, dont la moitié en Côte d’Ivoire.
10
Dans un contexte de paupérisation générale, d’aiguisement des compétitions pour
l’accession aux postes politiques, la réussite des étrangers va faire l’objet de
récupérations politiciennes. La place et le rôle des étrangers dans la société
ivoirienne sont questionnés. Ce débat, qui n’est pas fondamentalement nouveau,
s’organise autour d’une idéologie de l’exclusion, théorisée autour du concept de
l’«ivoirité», qui aboutit à la mise à l’index des étrangers, perçus comme principale
source des difficultés des ivoiriens. Au cours des années 1990, les étrangers, et de
manière plus spécifique les Burkinabés, sont de plus en plus en butte à l’insécurité
(contrôles intempestifs des cartes de séjour jusque dans les villages, rackets opérés
par les forces de l’ordre sur les axes interurbains, contestations de leurs droits
fonciers par les autochtones, etc.) qui va convaincre certains Burkinabés de
préparer leur repli au Burkina Faso (Zongo, 2003).
Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012 149
crise a une envergure sous-régionale, tous les pays de la région ont été plus
ou moins affectés11. Parmi ces pays, le Burkina Faso a le plus subi les
conséquences de la crise vu les liens historique, géographique,
démographique et socio-économique entre les deux pays (le Burkina Faso
représente la plus grande communauté étrangère résidant en Côte d’Ivoire).
Depuis le déclin du miracle économique ivoirien en 1980, suivi de
l’instauration d’une carte de séjour en 1991 et les évènements de Tabou en
199912, les flux migratoires burkinabés vers la Côte d’Ivoire ont été
affectés. Ainsi assiste-t-on à un retour "massif" des émigrés burkinabés au
pays surtout à partir des évènements de septembre 2002. Selon le
CONASUR, près de 366 000 émigrés burkinabés (expulsés et retours
forcés) ont quitté la Côte d’Ivoire. Ce chiffre ne prend pas en compte les
migrations de retour "spontanées" qui ne doivent pas être négligées.
3.2- Réinsertion au Burkina Faso : cas de Niangoloko
Le retour en vue de la réinsertion dans le pays d’origine constitue pour
beaucoup de migrants une étape importante du processus migratoire
international. Il s’inscrit souvent dans le projet initial du migrant et est
étroitement lié à une réinstallation réussie, elle même subordonnée à une
réinsertion économique productive durable. L’insertion des migrants de
retour dans la zone d’étude est abordée sous l’angle de leur insertion
sociale en milieu rural. Avant de rentrer dans le vif du sujet, nous
traiterons d’abord de quelques caractéristiques des migrants de retour et
de leurs réseaux d’accueil et d’installation.
3.2.1. Quelques caractéristiques des migrants de retour
Selon le dépouillement des fiches du CONASUR on dénombrait
2 263 ménages de migrants de retour de Côte d’Ivoire dans le
11
En réalité la Côte d’Ivoire occupe une place importante dans les flux migratoires
internationaux des pays de la région Ouest-africaine : la moitié des migrations
internationales a ce pays soit pour origine, soit pour destination. Les flux
migratoires entre le Burkina Faso et la Côte d’Ivoire représentent 40% du total des
migrations internationales entre les sept pays du REMUAO au cours de la période
1988-1992 (REMUAO, 1995).
12
En 1999, un conflit foncier entre communautés autochtones et migrants à Tabou en
Côte d’Ivoire a provoqué l’expulsion de 12 000 burkinabés (Schwartz A., 2000).
150 Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012
département de Niangoloko (en se référant à l’INSD, 1998 on peut
estimer le nombre d’individus à plus de 17 000). On note cependant
une inégale répartition de ces migrants dans l’espace. En effet, cinq
localités13 sur seize que compte le département concentrent, à elles
seules, 85% des ménages recensés alors que d’autres localités se
caractérisent par l’absence de migrants de retour. La forte
concentration des migrants de retour dans ces sites est essentiellement
liée à la disponibilité foncière pour l’habitation et/ou les activités
agricoles (la grande majorité d’entre eux menant des activités agro-
pastorales). Par ailleurs, 57,6% des chefs de ménage ont entre 15 et 39
ans, 27% ont entre 40 et 59 ans et 15,4% ont plus de 60 ans : la
migration de retour concerne principalement les jeunes (tableau 1).
L’analyse de la structure par sexe des chefs de ménage de ces
migrants de retour révèle que 58% d’entre eux sont des hommes et
42% des femmes. Les femmes chefs de ménage sont celles qui
représentent leurs maris absents soit parce qu’ils sont retournés en
Côte d’Ivoire, soit parce qu’ils y sont décédés. Leur nombre élevé est
dû au fait que beaucoup de migrants de retour viennent sécuriser leur
famille au pays et repartent ensuite en Côte d’Ivoire. On note par
contre un faible taux de célibataires (3% des chefs de ménage) qui
montre que la migration de retour est de type familial.
Tableau 1 : Répartition des chefs de ménage selon l’âge et le sexe
Entité/ 15-39 40-59 60 ans Tota Nombre de femmes Nombre de
classe d’âge ans ans et + l chefs de ménage célibataires
Commune de 277 129 74 480 139 06
Niangoloko
Folonzo 281 132 75 488 238 24
Ouangolodou 93 44 25 162 102 02
gou
Mitiéridougo 13 06 04 21 06 06
u
Total 664 311 178 1151 485 38
Pourcentage 57,6 27,0 15,4 100 42 3,3
(%)
Source : Fiches Conasur -Avril 2004
3.2.2. Les réseaux d’accueil et d’installation des migrants de retour
Lorsqu’ils ne s’installent pas dans leur village d’origine, les
migrants ne s’établissent pas en terrain tout à fait inconnu. De fait, ils
13
Les zones de concentration des migrants de retour dans le département sont les
villages de Boko (26,5%) ; Folonzo (21,5%), Kimini (09%), Ouangolodougou
(07%) et la commune de Niangoloko (21%).
Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012 151
ont des attaches sociales dans leur lieu de destination (Beauchemin et
al, 2004). Les migrations de retour dans le département de Niangoloko
ne relèvent pas de l’affrontement de l’inconnu ou de l’aventure. Le
tableau 2 met en évidence un réseau d’accueil qui s’étend du plus
proche parent du migrant à un individu du même groupe ethnique que
lui. Ainsi, le premier point de chute du nouveau migrant est le cercle
parental. En effet, 45% des migrants de retour enquêtés ont été
accueillis par un parent (frère aîné ou un oncle maternel ou paternel).
Le deuxième réseau sollicité par les nouveaux migrants s’inscrit dans
le cadre ethnique et est fondé sur l’appartenance à la même région :
21% des migrants de retour enquêtés ont bénéficié de l’accueil des
natifs d’une même région qui, sur cette base ethnolinguistique, se
reconnaissent frères. Les natifs d’un même village, parce
qu’éloignés de chez eux et confrontés aux difficultés de la vie rurale,
tissent un réseau de solidarité faite d’entraide et d’assistance mutuelle.
Ils constituent le troisième réseau sollicité par les nouveaux migrants :
dans la zone d’étude ils ne sont que 7% à être accueillis par le frère du
même village.
Tableau 2 : Réseau d’accueil dans la zone d’étude
Ouangolo- Mitiéri-
Accueil Folonzo dougou dougou Total (%)
Par un autochtone 05 01 04 10 17
Par un frère de la 07 03 03 13 21
même région
Par un frère du 02 01 01 04 07
même village
Par un parent 06 11 10 27 45
Par personne 00 04 02 06 10
Total 20 20 20 60 100
Sources : Enquête de terrain/ Avril 2004
Ces réseaux sont des instruments efficaces d’accueil, d’entraide, de
logement et de recherche de terre des migrants de retour dans le
département de Niangoloko. Mais ils ne sont viables que si chaque
migrant participe par son apport financier ou matériel, d’où
l’importance des ressources foncières considérées ici comme le
facteur global d’intégration rurale.
152 Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012
3.2.3. L’accès à la terre, facteur global d’insertion rurale
i) L’accès des terres des migrants de retour : modalités et évolution
Une fois dans leur nouvelle zone d’accueil, la recherche de terre de
culture devient pour les migrants de retour la préoccupation centrale,
celle qui en quelque sorte couronne le succès ou non de l’entreprise
migratoire. Les réseaux d’accueil correspondent à peu près avec ceux
de la recherche d’une terre. En effet, 27 migrants de retour sur les 60
enquêtés (soit 45%) ont obtenu leur terre par l’intermédiaire d’un
parent et 17 autres (soit 28%) auraient bénéficié des relations d’un
frère. 10 migrants ont été installés directement par un autochtone.
Même ceux qui déclarent n’avoir été accueillis par personne ont
certainement obtenu leur terre par l’intermédiaire de quelqu’un de plus
ou moins proche de leur milieu allant du cercle de la famille à celui
des natifs de la même région. Le nombre un peu élevé de cette
catégorie (10%) s’explique aussi par les anciens migrants de retour qui
étaient à leur deuxième ou troisième obtention de terre après une
période d’adaptation à la vie rurale.
L’accès à la terre par prêt à durée indéterminée fut jadis le
principal mode d’accès à la terre des migrants. Selon les coutumes, la
terre ne peut être ni vendue ni achetée (elle est sacrée). De façon
générale, tout migrant demandeur de terre donnait en contrepartie une
part symbolique appelée landa (cabri ou poulet pour les sacrifices
rituels et une ou deux tines de céréales chaque année). La terre n'est
jamais définitivement acquise, elle est simplement prêtée au
demandeur qui n'en possède qu'un droit d'usufruit. Après l'attribution,
le nouvel exploitant a l'entière liberté de mise en valeur de sa parcelle
sauf y planter des arbres (synonyme d’appropriation). Cette règle
d'accès prévalait dans tous les villages de la zone d'étude jusqu’à la fin
des années 90. Mais avec l'arrivée massive des migrants de retour qui
sont prêts à payer pour la terre, on assiste à une forme de
"monétarisation" de l'accès à la terre. Ainsi pour avoir accès à cette
ressource, les migrants de retour n’hésitent pas à proposer
d’importantes sommes d’argent aux détenteurs des droits coutumiers
(Zongo, 2003). On note donc l’émergence de nouvelles formes de
transactions foncières (socialement condamnées) : les ventes et
locations de terre14, les prêts de terre à courte durée (prêt annuel). On
14
La location est une pratique foncière qui consiste, par un détenteur de droit coutumier
d'appropriation, à déléguer, pour une période déterminée, ses droits d'usage contre le
Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012 153
voit apparaître des marchés fonciers informels avec des ventes de terre
faisant l'objet d'un papier délivré par le vendeur. Ces ventes de terre
sont dans l'ensemble informelles mais il y a de plus en plus des cas de
ventes "formalisées" avec établissement de « procès verbal de
palabre » à la préfecture ou d’ « actes de vente » au commissariat de
police. Dans les villages où les ventes de terre sont encore inexistantes
(Folonzo, Ouangolodougou), la part symbolique est passée (sous
forme numéraire) de 2 500 FCFA en 2000 à 10 000 FCFA en 2004
(pour une parcelle de culture). Dans les villages15 où il y a des ventes
de terre (Mitiéridougou par exemple), le prix à l'hectare est passé de 5
000 FCFA en 1998 à 35 000 FCFA en 2004. Dans la commune de
Niangoloko, l'hectare d'une terre de culture se vend entre 50 000
FCFA et 75 000 FCFA ou se loue à environ 10 000 FCFA par an.
L'observation du "marché foncier" du département de Niangoloko,
apporte donc un certain nombre d'informations sur les rapports
sociaux qui structurent l'espace :
- les prix du foncier sont influencés par les revenus des acquéreurs
et leurs préférences pour un certain nombre d'éléments
d'environnement dont la proximité d’un centre urbain ;
- dans le centre urbain de Niangoloko, la demande de parcelles
résidentielles crée une forte concurrence pour les activités
agricoles ;
- les prix les plus élevés se trouvent dans la commune de
Niangoloko et décroissent vers la périphérie en fonction des
distances qui séparent les villages du centre urbain de
Niangoloko.
La terre est donc un bien dont la nature et le prix sont très
influencés par son environnement physique et social. Son accès
devient de plus en plus difficile et conflictuel (Hagberg, 2001). La
recrudescence des conflits fonciers dans le département de
Niangoloko surtout à partir des années 90, conséquences des
mutations démographiques et sociales, témoigne d’une difficile
insertion sociale des migrants de retour.
paiement d'un loyer. Les durées de location sont courtes (un ou deux ans), ce qui oblige
les locataires à des renégociations permanentes et signifie l'absence de sécurité foncière.
15
Ce sont en général les villages proches du centre urbain de Niangoloko.
154 Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012
ii) Des pratiques foncières conflictuelles, révélateurs d’une difficile
insertion rurale des migrants de retour
La question des migrations est toujours au centre des relations
entre autochtones et étrangers, notamment lorsque le statut de la terre
et l’exercice du pouvoir sont en jeu. Zone agro-pastorale par
excellence et à forte migration, les pratiques foncières conflictuelles16
sont de nos jours légions dans le département de Niangoloko. En effet,
on assiste à une récurrence des contestations des accords fonciers
(renégociation permanente des clauses, multiplication des
sollicitations, menaces de retrait, etc.). Ainsi les migrants ne disposant
pas d’assez de moyens voient leurs terres retirées et vendues aux plus
offrants. A titre illustratif voilà ce que rencontre Adama Kone
directeur de l’école primaire de Folonzo : «Korofa, un propriétaire
terrien avait octroyé des terres de cultures à des nouveaux migrants et
chacun avait donné, comme part symbolique, la somme de 4 500 F.
Un jour il est allé leur dire d'ajouter chacun 6 500 F (soit au total 11
000 F). Les migrants ayant refusé, Korofa leur a tout simplement
demandé de quitter les lieux, ce qui fut fait». Parfois, une même
parcelle de culture est attribuée à des personnes différentes comme en
témoigne le cas de Mamoudou Ouedraogo, un migrant de retour
installé dans le village de Folonzo qui raconte : « après avoir trouvé
mon champ, je suis allé à Niangoloko pour aller chercher de l'argent
afin de venir m'installer et exploiter mon champ car je ne suis pas
venu de la Côte d'Ivoire avec quelque chose et je ne savais même pas
comment faire pour me nourrir. Quelques mois après, je suis revenu
trouver que mon champ a été attribué à une autre personne».
Ces retraits de terres souvent sans préavis et leurs réattributions à
de nouveaux migrants (jugés plus généreux), les ventes doubles qui
témoignent de l’attachement des tuteurs aux prestations monétaires
dans les nouveaux rapports de tutorat, les remises en cause des
accords fonciers par les jeunes, la cohabitation difficile entre
agriculteurs et éleveurs dans un espace de plus en plus rare etc. sont
sources de frustrations et de conflits de plus en plus violents. Toutes
16
Ces pratiques qui ne survenaient que dans des cas extrêmement graves de
transgression des coutumes du village sont les effets induits de l’introduction
rapide de l’argent dans les transactions foncières et de la dégradation du tutorat
(dispositif central d’accueil et d’insertion de « l’étranger », surtout des migrants
agricoles dans l’accès à la terre dans nos sociétés paysannes).
Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012 155
ces pratiques témoignent de la situation d’insécurité et de précarité
foncières, de psychose, dans lesquelles se trouvent les migrants de
retour. Ils sont aussi révélateurs de leur difficile insertion rurale.
CONCLUSION
Le droit d’accès à la terre, pour toute personne qui en exprime le
besoin légitime, constitue un des principes fondateurs des systèmes
fonciers traditionnels africains. Le don, l’héritage et le prêt de la terre
constituent les mécanismes privilégiés de cet accès à la terre. Le
régime foncier recherchait plus la sécurité et la cohésion du groupe
qu’une exploitation purement économique. Il a pu fonctionner aussi
longtemps que la pression sur la terre était minime. De nos jours,
l’intensité du phénomène migratoire n’est pas sans conséquences sur
le système foncier. En effet, les migrations bouleversent les conditions
d’accès à la terre faisant place à des spéculations diverses autour du
foncier. Ainsi, l’arrivée massive des migrants de retour dans le
département de Niangoloko, surtout à partir des années 90, a eu
comme principales transformations foncières : la rareté croissante des
ressources foncières, la perte d’autorité des institutions traditionnelles
de gestion foncière, la progression des pratiques foncières socialement
condamnées (les retraits de parcelles, les locations et les ventes de
terres), la recrudescence des situations conflictuelles qui sont un
important révélateur non seulement des mutations qui affectent la
scène foncière du département mais aussi et surtout la difficile
insertion rurale des migrants de retour. Ce manque de sécurisation a
pour conséquences l’annihilation de l’expression du potentiel des
exploitants migrants et l’affection négative de leur rendement et de
leur comportement sur leur terre d’accueil. D’où la nécessité d’une
recherche de solutions urgentes pour mieux sécuriser les exploitants,
autochtones comme migrants. Car si rien n’est fait, il est à craindre
que le nombre et la violence des conflits fonciers continuent à
augmenter dans le futur dans cette zone frontalière du Burkina Faso.
Les retours massifs et forcés de Burkinabés de la Côte d’Ivoire en
1999 et en 2002-2003 nous interpellent (en particulier les décideurs
politiques) sur la nécessité d'assurer une veille prospective sur le
phénomène migratoire au Burkina Faso.
156 Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012
Références bibliographiques
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le pays d’origine". In Revue africaine de sociologie, vol 7 n°2.
Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012 157
ANALYSE DU MARCHE LOCAL DU TRAVAIL
APPLIQUEE A LA WILAYA DE TLEMCEN
Ahmed TOUIL*
RESUME
La variable répartition de l’emploi par secteur d’activité s’avère un
déterminant pertinent dans l’appréhension et la configuration du
territoire économique, en particulier celui frontalier. Partant d’une
partition des communes administratives selon leur contigüité spatiale
l’étude, appliquée au territoire Tlemcen, a donné des résultats assez
significatifs en termes d’indicateurs-emploi. En effet l’analyse fait
émerger certaines localités distinctes, notamment frontalières, en un
ensemble quasi-homogène, le tout satellisant autour d’un point centre
que constitue la plus importante des agglomérations. Ainsi le marché
local du travail tient forme à partir des caractéristiques propres à
chaque localité qui compose l’ensemble territorial.
MOTS-CLEFS
Territoire- frontière- marché travail- localités- emplois- indicateurs.
JEL Classification : J63 & R23
De plus en plus les faits sociétaux, en général, et ceux
économiques, en particulier, sont rapportés à leur contexte spatial.
L’espace en tant que réceptacle des diverses activités humaines n’est
plus neutre à cet égard. Il les marque, ou les labellise au sens
marketing du terme, en leur conférant des particularités et mieux
encore il en devient un composant explicatif de leur évolution.
L’économique devient ainsi relativisé à sa localité. Mais qu'est-ce
qu'au juste une localité? Ou un marché local de travail par exemple?
La localité, zone de manière générale, revêt plusieurs notions. Elle est
soit espace économique, soit région ou encore territoire. Toujours est-
il, qu’analytiquement, la localité, aux limites tantôt "évasées" ou tantôt
*
Professeur d’Economie à l’Université de Tlemcen/ Directeur de Recherche Associé
au CREAD Alger
158 Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012
rétrécies, semble établir une relation spécifique, allant du culturel au
politique, entre la communauté et son site.
Si en termes opérationnels il est plus facile de définir une frontière
de zone cela l’est moins quand il s’agit de trouver une justification
théorique à son existence; c’est ce qu’exprime House en ces termes
déjà en les années 1980 "It is more readily possible to define the
frontier zone in operational terms than to find theoretical justification
for its existence"1.
Cependant la notion de territoire, aux divers contenus, faisant le
consensus des scientifiques se précise dans les analyses et études pour
supplanter celle de zone. Il apparait, en effet, que le territoire, notion
qui est examiné en premier dans ce travail, approche mieux les
phénomènes propres à chaque communauté. Appréhender le marché
local du travail de Tlemcen donc passe d’abord par l’appréciation de
la notion de territoire. Ou comment le territoire Tlemcen confère et
fait émerger un marché de travail typique en particulier par rapport à
celui national ou par rapport à ceux d’autres wilaya frontalières par
exemple et qu’il serait intéressant d’examiner? En quoi ce même
marché provoque-t-il des mouvements migratoires assez significatifs?
et explique-t-il par exemple la transhumance ou l’errance des migrants
étrangers ou l’émigration des nationaux vers l’étranger malgré
l’existence réelle d’opportunités d’emploi ou d’investissement (opérés
de manière formelle ou informelle) ou l’existence d’une économie
illicite plus importante par rapport aux autres points frontaliers du
territoire national ? Seul est examiné ici l’emploi de la force de travail
répartie dans le territoire sus indiqué. Les réponses aux autres
questions relatives au développement et à la migration feront l’objet
d’une étude ultérieure.
1- LE TERRITOIRE UN ESPACE ORGANISE
Le territoire, sous ses diverses déclinaisons (Thisse 2011, 1997;
Perrat 2006; Casteigts 2004), semble mieux répondre, aux
préoccupations des scientifiques et des décideurs, pour approcher les
faits et phénomènes qui intéressent en même temps la communauté et
le citoyen. En ce sens le territoire est appréhendé par rapport à
l’existence d’un marché et par rapport aux effets qui y interfèrent.
1
House J. W. (1980), ‘’The Frontier Zone: A Conceptual Problem for Policy
Makers’’International Political Science Review / Revue internationale de science
politique, Vol.1, No. 4, Politics and Geography .
Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012 159
1.1- Socialement et économiquement
Théoriquement il ne s'agit pas seulement dans ces cas d'intégrer la
notion d'espace ou de territoire ou encore de localité pour résoudre des
problèmes mais c'est aussi une façon de penser l'économie, de faire
face à un autre ensemble de problèmes (Derycke et Huriot 1996). La
dimension espace fait changer ainsi la manière d'aborder les questions
qui se posent à la communauté. Comment ou selon quels motifs les
activités économiques se répartissent-elles dans l'espace souvent de
façon non uniforme. Les réflexions, après avoir porté sur les
économies externes marshalliennes et les effets d'agglomération ou
encore les rendements croissants et la croissance de la productivité
comme facteurs de construction et d'organisation du territoire,
semblent s'orienter vers l'espace en tant que catégorie
organisationnelle et institutionnelle.
111. Selon l’objectif de son occupation
C’est-à-dire «un ensemble de règles socio-économiques, mises en place
dans des conditions historiques […] et [qui] visent à définir les conditions
dans lesquelles les choix, individuels et collectifs, d’allocation et
d’utilisation des ressources pourront s’effectuer»2. En effet l'ensemble
humain façonne, apprivoise, selon des règles et conventions définies à
l’avance, l'espace en fonction des diverses conditions ou parties qui le
particularisent et l'objectif attendu de son occupation. Cette dernière s'opère
soit selon le mécanisme de principes sociaux ou marchands, soit de
manière institutionnelle en prévision ou dans le cadre d'une politique
d'aménagement du territoire ou de lutte contre certains phénomènes
naturels ou autres comme la désertification, le désenclavement d'une
contrée donnée, l'élimination des poches de pauvreté ou ceux de chômage
par exemple. Aussi ce façonnement de l’espace rétroagit-il à son tour sur
les décisions des agents qui l’occupent; réciprocité entre société et espace
qui veut que "si la société produit l’espace, ce dernier rétroagit sur l’action
de la société, qu’elle en soit consciente ou non. L’espace est donc à la fois
organisé et organisant. L’analyse spatiale a alors pour objet de révéler
comment la matérialité de l’espace intervient dans l’organisation du
2
Ménard C. (1997) L’économie des organisations, Paris, La Découverte,. cité par
Lescure M (2006) in ''introduction générale le territoire comme organisation et
comme institution.'' /02_Lesure_intro.fm Page 1 Jeudi, 30. novembre
160 Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012
territoire et de quelle manière celle-ci détermine son fonctionnement et ses
transformations"3. Autrement ''Le terme territoire nous ramène à la
géographie classique car il réfère à un espace en particulier et présente un
aspect plus concret, plus enraciné dans le milieu (Berdoulay et Entrikin,
1998)…Au-delà des processus globaux qu’on y retrouve, tout espace
particulier, c’est-à-dire tout territoire, possède une personnalité propre liée à
un agencement original de caractéristiques non exclusives. De manière
semblable aux expressions région, quartier ou communauté, le terme
territoire réfère implicitement à des effets de milieux et à une dynamique
sociale.''4 Le territoire est ainsi une catégorie d'espace individualisable et
repérable dont le référentiel est le social extenso c'est-à-dire l'ensemble des
relations qu’induisent les rapports, de tout ordre social, politique, culturel,
ou économique entre les membres de la communauté. Il devient à cet effet
‘’un résultat construit dans le temps long, un lieu de mémoire collective
susceptible de fournir un ensemble de références communes aux agents
locaux insérés dans des réseaux relationnels’’5. Ou en d’autres termes ''Le
territoire est un produit organisé et pris en charge par la société (Lefebvre,
1974) et devient à ce titre ''le résultat d’un système économique, politique
ou d’un stade de développement de la société (Soja, 1999)''6.
1.1.2. Un déterminant
Sur un plan purement économique les coordonnées d’un territoire
sont ses faits saillants parmi lesquels peuvent se trouver ses dotations
en facteurs, des produits, des métiers ou activités sectorielles, le taux
d’activité de sa population, le niveau des prix et des salaires, …qui se
singularisent en des localités données composant cet espace. En
fonction de quoi il devient un espace vécu prenant la forme d'un
complexe cohérent composé d'un ensemble d’éléments, certes
difficiles à cerner et à mettre en évidence, aussi bien humains, naturels
que matériels mais explicatifs de l'évolution des faits qui intéressent la
3
Voiron-Canicio C. et al.(2010)‘’l’imbrication spatiale dans l’analyse des territoires :
formalisation, modélisation, simulation’’ Armand Colin|Revue d'Économie
Régionale & Urbaine /4 – octobre pages 707 à 728
4
Simard M (2006) ‘' Hiérarchisation des territoires et dynamiques migratoires chez
les jeunes. Un phénomène géographique aux effets multiples'' Cahiers de
géographie du Québec, vol. 50, n° 141, p. 433-440.
5
Beauviala-Ripert C., Saillard Y., Ternaux P. (1997) ‘’territoires et politiques
publiques d’emploi pour une analyse locale d’emploi’’ Espaces et Sociétés
vol.88/89.
6
Simard M (2006) ibidem
Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012 161
communauté. Quel que soit donc le niveau d’approche économique le
territoire rend plus explicite le phénomène étudié. Ainsi le contexte de
la mondialisation laisse apparaître, d’une part, la formation d'unions
ou celle de blocs régionaux ou encore la prise en compte des
problèmes des minorités, des contrées reculées ou du déséquilibre
régional en matière de développement économique. Et d'autre part la
globalisation semble effacer les frontières au profit d'une économie
monde à libre circulation de biens et de personnes pour en
homogénéiser l’espace. Mais le paradoxe en est tel que le clivage
entre régions sud et nord, par exemple, s'accentue pour devenir un
écart économique entre contrées développées, ou émergentes ou
pauvres. L'espace économique à l'échelle monde est ainsi différencié. Une
spécification de l’espace qui va par la suite donner explication aux
différents problèmes locaux (pauvreté, désertification), nationaux (santé
publique, chômage, fiscalité), régionaux (émigration clandestine au
niveau du bassin méditerranéen), ou mondiaux (réchauffement du climat
ou dégradation d’autres biens publics mondiaux). C’est là l’apparition des
espaces économiques, de leur hiérarchisation en termes de territoires, et
des problèmes à résonance mondiale.
1.2- Le caractère local
Ramené à sa juste dimension économique un territoire est un
potentiel de ressources à faire valoriser sous contraintes justement
spatiales. Et à ce titre le territoire va mettre aux prises offreurs et
demandeurs de biens ou d’actifs plus ou moins aux caractéristiques -
spécifiques incorporés- au sens de Lancaster: chaque produit comporte
un ensemble de caractéristiques désirées notamment celle relative à sa
localisation. En conséquence de quoi "Le territoire «économique» est
le résultat d’un accord des offreurs et des demandeurs sur la
caractéristique de qualification territoriale d’un ensemble de biens
privés et publics produits conjointement (une double «jointure» au
niveau de la production des biens et des caractéristiques). L’espace
spécifié, au sens de la présence d’un actif spécifique, à savoir la
caractéristique de qualité territoriale résultant d’un accord entre
consommateurs et producteurs, définit le territoire".7 . Le territoire
7
Requier-Desjardins D. (2006) "Territoires-Identités-Patrimoine: une approche
économique? " UMR IRD/UVSQ Cahier du C3ED décembre
162 Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012
devrait ainsi se résumer aux variables localisées, et donc
nécessairement particulières, que sont les quantités de biens utiles ou
de ressources rares, dont l'allocation génère, et des coûts et des prix.
1.2.1. Le point centre
Le territoire prend la forme d’un agencement de facteurs et de
conditions de production localisés. C’est le résultat d’une disposition
particulière pouvant être similaire ou être distinct d'autres territoires,
et dont les caractéristiques relèvent du degré de la technique et de la
technologie, de la qualification et des compétences, de la
spécialisation du travail, du nombre de métiers…qui s'y développent.
Cet agencement s’opère par rapport à un centre de gravité qui est en
général le marché: ou point centre vers lequel converge l’essentiel de
la demande et d’où émane l’essentiel de l’offre selon un schéma de
cercles concentriques (Von Thünen 1826). Et en fonction de quoi
l'individu en général, le travailleur, la firme, élisent localisation. En
effet ces derniers agents économiques tentent de réduire leurs coûts de
mobilité par rapport à un ensemble d’avantages donnés concentrés en
un point ou répartis dans le territoire. Leur calcul procède de la
comparaison de l'avantage retiré, tel revenu- croissance de
productivité, à l'inconvénient ou désavantage, coût de transport- ou
tout désagrément, encouru par rapport à leur ancrage dans l'espace qui
devient à ce titre hétérogène. En somme l’agent économique estime un
coût global qui est égal au coût habituel, celui se rapportant
immédiatement et strictement à sa fonction de satisfaction- de
consommation ou de production- augmenté ou diminué du coût de
localisation. La réduction est fonction inverse du degré de facilité
(facilitation) d'accès aux différents services tels administratifs, de
logement, de transport, de santé, d’écoles et centres de formation...aux
marchés… si bien que et à ces titres l'information sur la localité et sur
son développement prenne toute son importance dans la carte de
décision des agents économiques.
1.2.2. La localisation efficiente
Souvent l'infrastructure existante, en particulier collective ou
publique, ou celle à venir ou programmée à l’exemple des
programmes de développement, ou et leur future matérialisation sous
forme de projets influent sur la prise de décision des individus.
De manière générale un individu cherche d'abord à se positionner
par rapport au territoire où existe les possibilités d'accès facile en
Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012 163
particulier à l'emploi pour le travailleur (ou maximation de son
revenu), ensuite il tente de maximiser sa consommation de biens
devenus rares par ailleurs. Il s’agit pour les agents, dans ces cas, de
bénéficier de la rente de localisation (Von Thünen1926) ou tout
simplement de la rente territoriale. Celle–ci est le revenu qui échoit à
l'individu du seul fait de sa position dans le territoire. Par conséquent
l’individu maximise à cet effet, ou essaie au juste d’atteindre un seuil
satisfaisant de, tout gain pécuniaire, matériel ou immatériel réalisé de
par sa localisation par rapport au marché ou lieu de concentration de
biens relativement raréfiés par ailleurs. En général l’espace urbain, qui
ne cesse de croitre tout en générant la croissance des dépenses
publiques (loi8 de Wagner 1860) qui finissent par induire des
opportunités amont et aval, remplit ce rôle. En termes
microéconomiques l’individu vise comme objectif la localisation
efficiente ou celle qui égalise ses gains marginaux à ses coûts
marginaux. Il optimise sa consommation de deux biens ceux
ordinaires et ceux relativement abondants dans l’espace recherché. Il
réalise ainsi des gains monétaires ; mieux encore ces derniers peuvent
être les résultats de revenus d'activités secondaires formelles-
commerce- ou informelles- travail clandestin par exemple. En quelque
sorte il procède à un calcul économique fondé sur un taux marginal de
substitution entre localités. Ainsi le territoire, ceteris paribus et
nonobstant bien entendu le sédentarisme et la quasi-fixité de franges
déterminées de populations dans leur localité d’origine, fait l’objet
d’une partition de localités alternatives pour l’ancrage individuel.
Mais dans un souci de déconcentration des agglomérations (effets de
pollution, d’encombrement ou d’exclusion) l'Etat cherche
l'aménagement du territoire ou la répartition équitable de
l'infrastructure collective. Et plus cette dernière est uniformément
distribuée plus les agents économiques deviennent indifférents à
l’ancrage dans le centre et inversement.
Par ailleurs il existerait toujours d'autres individus qui
privilégieraient une localisation hors agglomération densifiée pour
éviter tout stress. Si bien que le coût d'opportunité du stress serait égal
à la somme des gains ou avantages réalisés en milieu aggloméré.
Aussi la mobilité des personnes et en particulier celle des travailleurs
peut être expliquée par l’existence d’une localité possédant des forces
8
Loi bien connue selon laquelle les dépenses publiques croissent nécessairement à
mesure que l'espace urbain se développe.
164 Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012
centrifuges et des forces centripètes. Si pour Ranis et Fei (1963)
surplus de travail et émigration d'un secteur à un autre apparaissent
suite à la croissance de la productivité du travail, la transhumance et la
concentration de populations et de travailleurs vers et en certaines
localités plutôt que vers et en d’autres, peuvent être expliquées non
seulement par des différences salariales, de niveau de vie mais aussi
par la croissance, du capital public (Barro 1990) et les opportunités de
gains supérieurs que peuvent receler ces localités telles par exemple
plus de possibilités de changer de travail, d'entreprises, de métiers ou
d'accès aux commodités de la vie. Les opportunités d’obtention ou
d’augmentation du revenu individuel se multiplient et se diversifient.
Ainsi se répartissent activités et emplois pour former, voire structurer,
l'espace économique spécifique ou territoire au sens strict.
1.3- Interférence des effets
Cependant le territoire se développe aussi en fonction de la
conjugaison d’effets exogènes. Effets parmi lesquels se trouvent ceux
en provenance de son environnement immédiat ou les territoires
voisins. Les autres localités limitrophes émettent, comme elles en
reçoivent, naturellement des effets externes suite, par exemple, aux
déplacements des travailleurs frontaliers. La politique économique
nationale et les plans de développement nationaux provoquent eux
aussi des impacts directs et indirects sur le territoire telle par exemple
la construction de l’autoroute et son flux d’effets. Il en est de même
des effets mondialisation ou libre circulation des capitaux et
commerce à l’échelle mondiale telle installation, sans barrière,
d’entreprises étrangères et circulation des personnes : migrations.
Ensuite la mondialisation entraine des effets d’ordre technologique à
travers l'importation de produits de tout bord de consommation et de
production, ou d'ordre informationnel et cognitif, ce qui va influer sur les
comportements de circulation de personnes et favoriser la manifestation de
phénomènes inattendus mais d’ampleur assez significative telle en
particulier l’émigration clandestine subsaharienne.
Enfin l’effet frontière qui a fait l'objet de nombreuses études de cas
à l’exemple de celui du Mexique/Usa, concernant les flux de main-
d’œuvre ou de trafics de tout genre, ou celui Hongrie /Slovaquie
(Horva´th et al..2008) en ce qui concerne l'impact sur la formation des
prix de part et d'autre de la frontière entre deux économies similaires.
Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012 165
En principe les relations inter frontières sont fondées sur la
coopération, transfrontalière (Rouvière 2008) d'échange de biens et de
marchandises. Mais il se peut que l’effet frontière soit autre à partir de
frontière d’exception telle celle entre l’ouest algérien et le Maroc. Une
frontière officiellement fermée mais à travers laquelle se développe
toute une économie fondée sur l’échange marchand illicite et de
circulation irrégulière de personnes tels les migrants clandestins. Ce
qui entraine naturellement le développement d'activités économiques
et commerciales légales et illégales– entreposage, conditionnement,
transport et restauration essentiellement- pour répondre aux besoins de
ce type d'économie informelle fondée sur une coopération, elle aussi
toute informelle qu’illégale, transfrontalière. Toutes les localités ou
territoires frontaliers connaissent plus ou moins l’interférence de
l’ensemble de ces effets. Mais tout territoire, localité, ou encore
région, reste un espace flou. Il ne possède pas de frontières, ni
d’ailleurs de contenus ou caractéristiques, précises et par conséquent les
déterminants de sa configuration, ses éléments d’appartenance, ses
attributs…sont difficiles à saisir9. Il en est ainsi parce qu’en général tout
espace s’inscrit dans un autre plus étendu, par exemple national, faisant
de cet espace un espace infra (national). Ainsi la mobilité des travailleurs
et de la production elle-même deviennent flux pour former un continuum
économique. Et par conséquent la difficulté apparait lors de la
détermination par exemple du produit régional, de l’emploi régional.
Traiter donc d’une catégorie économique à contour territorial
revient le plus souvent et pour simplifier à la considérer à partir d’un
territoire conventionnel ou référentiel. Un référant territoire qui relève
le plus souvent d’un découpage administratif et/ou parfois
géographique. Et à partir de ces données de n'examiner que ce qui s'y
pétrit et d’en relever les faits caractéristiques. C’est ainsi que le
marché local de travail est entendu ici dans ses délimitations
administratives à savoir celui inscrit et relevant de la compétence de la
Wilaya en l’occurrence la wilaya de Tlemcen.
2- LE MARCHE LOCAL FRONTALIER.
A contours géographiques très variés le territoire Tlemcen, à l’ouest du
nord algérien, est composé de différentes agglomérations urbaines. Ces
9
Des travaux de Bohm Bawerk, Von Thünen à ceux de Winiarsky, Mougeot,
Lipietz…entre autres.
166 Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012
dernières constituent de ce point de vue autant de lieux de développement
d’activités économiques et de concentration des populations. Mais quelle
est le taux d’activité et d’occupation de ces populations? Comment, d’un
point de vue spatial, est réparti l’emploi? Et par conséquent quelles sont les
caractéristiques du territoire Tlemcen déterminées à partir de la catégorie
emploi de la population active?
2.1- Population et territoire
Une population est, statistiquement, identifiée à partir de sa
pyramide d’âges et de sa répartition spatiale ou densité, sa population
active et sa population active occupée. Les données statistiques
servant de base de calcul pour la caractérisation de Tlemcen sont
puisées sur les données officielles confectionnées par les services
habilités de l’administration de la wilaya. Ces statistiques peuvent être
différentes d’autres sources recensant ces mêmes catégories à une
période autre que celle retenue par cette même administration. Il faut
noter toutefois que l’écart, s’il arrivait à exister ne peut être important
en particulier en ce qui concerne la population, peut être corrigé pour
actualiser les données. Mais ce qui importe le plus, dans de tels cas, ce
sont les éléments de l’analyse et les leçons qui peuvent en découler.
2.1.1. Une densité disparate
Développant une superficie de l’ordre de 9.017 km2, dont le tiers
est situé en zone steppique, le territoire de la wilaya de Tlemcen10
s’étend des communes d’Ain Talout à l’Est à Maghnia à l’Ouest et de
Ghazaouat au Nord à El Aricha au Sud
L’essentiel des agglomérations du territoire est concentré dans la
zone nord, à haut potentiel économique et humain, en particulier à
Tlemcen (236.369 habitants) et aux trois wilayas déléguées que sont
Maghnia (124.055habitants), frontalière avec le Maroc, Ghazaouat
(75.483 habitants) littoral méditerranéen et ville portuaire et Nedroma
(46.892habitants) des monts des Trara et à un degré
administrativement moindre Remchi (45.000 habitants).
La wilaya de Tlemcen totalise presque le million d’habitants avec
une densité moyenne de 146 habitants par kilomètre carré au nord
10
Conférer monographie wilaya Tlemcen 2007/2008.
Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012 167
et seulement de 9 habitants au kilomètre carré au sud. Territorialement
la population se répartit :
a) tout le long, sur environ cent soixante-dix (170kms)
kilomètres, de la frontière marocaine: 167.734 personnes y
vivent avec une densité de 100 habitants/ km2
b) sur 70 kms de littoral méditerranéen habitent 100.142
personnes avec une densité de 300 habitants/ km2
c) plus au sud se trouvent 29.903 personnes avec une densité
moyenne de 6 habitants/ km2
d)
au chef lieu wilaya vit le reste de la population à raison de
1.000 habitants/ km2
Ainsi la densité de la population diffère, de manière importante,
d’un endroit à un autre puisqu’elle varie de six (6) à mil (1000)
personnes au kilomètre carré.
2.1.2. La population active
La population de la wilaya de Tlemcen, urbaine à 61%, a progressé de
1998 (= 842.053) à 2007 (= 979.820) de 137.767 personnes soit à un taux
de 16,36% pour la période. Appréhendée annuellement la croissance
moyenne est équivalente au taux de 1,64%. C e dernier est légèrement
supérieur à celui de la population active qui a cru entre 2007 et 2008 de
1,54%. La distribution de cette même population s’opère de manière
particulière selon l’âge et le genre (voir Tableau 1 population)
En considérant de manière théorique les moins de 19 ans d’une
part, comme retenus par le système éducatif ou réorientés vers les
centres de formation professionnelle, et les plus de 60ans d’autre part,
comme retraités, la pression sur le marché du travail va s’exercer par
les catégories des 20-59ans notamment par la frange des 20-39ans.
Cette dernière catégorie représente les (325.191/481494 =) 67,54% de
la population active (20-59) et le tiers de la population totale wilaya.
En termes de genre la population masculine active est légèrement
supérieure à celle féminine.
2.2- Le marché du travail
A vocation agricole Tlemcen recèle, et ce grâce à la mise en œuvre
de son plan spécial de développement de 1974, d’importantes
industries. Cependant ces industries, à l’instar de celles nationales,
connaissent un certain recul en matière de production et d’emploi.
Entre secteur privé et celui public les activités industrielles sont pour
168 Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012
l’essentiel celles de l’agroalimentaire, des matériaux de construction,
du textile, des produits chimiques, bois et cuir. Néanmoins la relative
récession industrielle est plus ou moins suppléée par un certain
développement de l’agriculture et des activités de services : deux
secteurs qui arrivent à absorber l’essentiel des effectifs employés.
2.2.1. De l’emploi
Le taux d’occupation de la population active, selon les données
officielles, a connu une progression notable de l’ordre de 9,36% entre
2007 et 2008. Ainsi le taux de chômage connait un de ses niveaux les
plus bas, soit 9,85% par rapport à celui des années antérieures :
supérieur aux 20% (Voire tableau 2). Cependant la répartition de la
population occupée par activité économique se distingue selon deux
branches (Tableau 3). L’effectif de la main d’œuvre employée est
structuré dans les activités à faible productivité du travail qui
regroupent les 57,92% du total. Hormis l’agriculture et l’administration
le reste des activités pourrait être supposé lié, étant donnée la faiblesse de
l’industrie, au commerce extérieur principalement aux importations. Et de
ce point de vue l’emploi qui s’y développe -presque la moitié de
l’ensemble- peut être considéré comme précaire ou vulnérable. En effet
la fluctuation du volume des importations reste très liée aux variables
extérieures : recettes pétrolières elles mêmes dépendantes de la flexibilité
du prix du baril de pétrole, effets attendus de la récession économique
mondiale, ou encore de la politique économique nationale plutôt
conjoncturelle que structurelle.
2.2.2. Les effectifs de l’intermédiation
L’emploi relève aussi et notamment, dans les cas de défaillances
du marché, de politiques actives. Celles–ci prennent effet à partir des
différentes agences publiques d’intermédiation de l’emploi.
Et à ce titre il devient de l’emploi additionnel par rapport à celui
induit par le concours de l’offre et de la demande. C’est ainsi que les
emplois additionnels initiés sont le fait plus de l’accompagnement et
de l’intermédiation des agences de l’Administration Publique que du
seul mécanisme prévalant au niveau du marché du travail. Ce même
dispositif d’insertion professionnelle prend de l’ampleur et vient
gonfler d’autant l’accroissement ‘’normal’’ des effectifs. En effet,
comme le montre le tableau 4, le dispositif d’insertion professionnelle
occupe le premier rang et devance le programme de soutien à l’emploi
et les effets du programme de développement de la région. En fait ce
Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012 169
qui est défini comme l’autonomisation dans l’emploi, autrement dit les
emplois créés sur initiative de leurs propres protagonistes (micro
crédits et micro entreprise et ceux relevant de la CNAC) est de
moindre importance par rapport à l’emploi assisté. Ce procédé
représente en fait 3.515 postes de travail de la part de jeunes
entrepreneurs s’aventurant dans des projets à risques : soit 9,65% de
l’emploi nouvellement créé. Tandis que l’emploi induit - par les
programmes de développement et la fonction publique- représente
8.657 postes de travail soit 23,76%. Alors que l’emploi accompagné
(programme de soutien à l’emploi et dispositif d’insertion
professionnelle) est de l’ordre de 19.230 soit 52,77%. La catégorie
"Autres" ou non classée est importante. Elle représente presque les
12% de l’effectif total additionnel.
2.3- Caractéristiques de l’offre de travail
Cependant l’offre de travail exprimée par les ménages et par
conséquent différente de l’offre d’emploi émanant des entreprises, a selon
les données officielles disponibles, varié diversement, du moins, au cours
des années 2008. C’est ainsi qu’elle est passée de 15.080 en 2007 à
10.375 demandeurs d’emploi en 2008. Pour 2007 en termes de
qualification l’offre de travail se distribue ainsi :
Sans qualification 3.050
Ouvriers qualifiés, Techniciens Autres métiers 5.600
Cadres 6.000
Autres 430
Total 15.080
Dans ce total 17% des demandeurs d’emploi ont moins de vingt quatre
(24) ans et 73% sont âgés de 25 à 39 ans. Tandis que la catégorie des âgés
de plus de 40 ans dépasse le taux des 10%. -En ce qui concerne l’année
2008 l’offre exprimée égalise les 10.375 personnes parmi lesquelles 9.199
sont sans qualification, 634 sont des universitaires et 542 sont des diplômés
des écoles professionnelles.
3- REPARTITION LOCALE ET SECTORIELLE DE L’EMPLOI
Pour définir le territoire il est nécessaire de fixer d’abord un point-
centre qui concentre l’essentiel des biens rares par ailleurs ou biens
publics en particulier tels ceux relatifs à l’administration générale, de
170 Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012
santé ou de formation. Ce pourrait être en l’occurrence le chef lieu de
la wilaya à savoir le conglomérat Tlemcen.
3.1- La partition du local
Il s’agit ensuite, dans ce cas d’identifier les localités qui gravitent
autour et telles qu’elles peuvent tenir lieu (les daïras pour l’exemple)
de marchés intermédiaires au point-centre quoique "the most enduring
problem in urban economics, that is, the existence of an urban
hierarchy involving large and medium-sized cities as well as towns
and villages, remains unsolved"’11. Cependant le marché intermédiaire
peut être défini ici comme la localité à qui s’adresse la demande. Cette
dernière peut être satisfaite:
-totalement- cas où le service offre l’ensemble des produits qui en
découlent- et donc définitivement, -ou partiellement -cas où certains
produits ou prestations du service fourni arrivent à manquer tels: soins
médicaux, certaines formations professionnelles, certains services
administratifs…Dans ces cas la demande est transférée au niveau du
marché immédiatement supérieur pour être totalement résorbée. Les
localités peuvent regrouper plusieurs communes ou faire fusionner
plusieurs daïras contigües dont l’une semble remplir le rôle de marché
intermédiaire plutôt que les autres. Cette conception de partition
spatiale amène à la formation des localités suivantes qui composent le
territoire Tlemcen; à supposer toutefois que chacune des localités ait
son propre point central de convergence (Grimaud A.1990). Il s’agit
en l’occurrence de neuf (09) localités (voire annexes B et C) qui
peuvent être a priori ainsi définies: le centre qui comprend le Tlemcen
chef-lieu de wilaya, l’est Ouled Mimoun, le littoral méditerranéen
Ghazaouat, les monts du littoral Nédroma, les monts intérieurs Sebra,
les plaines intérieures Remchi et SidiAbdelli-Bensekrane, le sud
Sebdou -Aricha, l'espace frontalier Maghnia –BeniBoussaid
Dans l’hypothèse d’une représentation schématique Tlemcen
pourrait figurer dans un repère orthonormé d’abscisses représentant
l’axe Est-Ouest et les ordonnées celui Nord-Sud où le centre (ou point
zéro) serait Tlemcen et les extrémités seraient respectivement Ouled
Mimoun– Maghnia et Ghazaouate– Sebdou ; le reste des localités se
distribue par rapport aux différents quadrants ainsi obtenus. En
11
Thisse J.F. (2011) ‘’geographical economics :a historical perspective’’ De Boeck
Université Recherches économiques de Louvain 2011/2 - Vol. 77pages 141 à 168
Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012 171
croisant donc les localités, déterminées à partir de cette découpe, et
l’emploi selon les activités par branches économiques quelles
caractéristiques apparaissent-elles au niveau du territoire Tlemcen?
Est-ce que l'effet frontière, développement d'activités informelles suite
au trafic frontalier de marchandises, et la construction de
l'infrastructure en prévision, et/ou dans l'espoir, de l'ouverture de la
frontière avec le Maroc, contribue-t-il à expliquer la concentration des
populations et des métiers et commerces gravitant autour de ces
agglomérations? L’ensemble de cette concentration se positionne-t-il
autant que possible aux alentours de l'axe- routier- Tlemcen
(métropole) et Maghnia ville frontière? L’emploi par branche
d’activité et par localité peut-il appréhender ces faits ?
La réponse peut être avancée à partir de la formulation de
Azaïs C.(2006) pour qui les récentes transformations du marché du
travail, quasiment dans toutes les économies, "connaît une double
détermination, des formes de mise au travail sur le territoire et du
territoire sur les formes de mise au travail".12
3.2- L’effet branche d’activité
En s’appuyant sur les mutations opérées par le soit dit "libéralisme
économique" telle l’autonomisation des travailleurs et la
multiplication des professions et métiers indépendants, la relation
territoire- mutations des marchés du travail peut être affinée par la
révélation que suggèrent les indices emploi par localité. En effet
l’examen de l’emploi considéré à la fois par branche économique et
par localité peut s’avérer un bon indicateur d’individualisation du
territoire Tlemcen. Ce qui ne semble pas évident à priori en
considération du tableau 5. Cependant cette même distribution
exprimée en termes relatifs peut s’avérer être spatialement très
significative (tableau 6). Soit I l’ensemble qui regroupe les activités
agriculture, industrie et BTPH et II celui composé de celles de
services, commerce, administration et autres classées comme tertiaire.
Au total donc: I représente pour 2008: 52,73% tandis que II est de
l'ordre de 47,27 alors que pour 2007 les pourcentages respectifs sont :
51,58 et 48,42. D’autre part en regroupant les activités services,
commerce, et autres, sous la rubrique tertiaire pour en distinguer la
12
Azaïs C. (2006) "L'insertion sur le marché du travail en France et au Brésil : une
approche par la territorialité" Espaces et sociétés, /2 n° 124-125
172 Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012
branche administration, qui reste le recours par excellence pour la
création de l’emploi au niveau national, les rapports structurels de
l'emploi par localité donnent les distributions telles que rapportées
dans le tableau 7. Cette classification est le résultat de la répartition de
l’emploi par activités économiques. Il en découle une certaine
homogénéité du territoire avec cependant des nuances puisque
certaines localités se démarquent par rapport au reste. Il en est ainsi
selon le secteur économique considéré tel agricole pour certaines
localités et services pour d’autres; parmi les arguments justifiant "le
repérage d’une dimension locale du marché du travail: l’existence de
fortes disparités spatiales quant aux secteurs d’activité économique, à
la qualification de la main-d’œuvre, à l’emploi (taux d’activité, taux
de chômage, à l’insertion des jeunes)"13.
3.3- La caractéristique territoriale
En effet cette classification fait soulever plusieurs remarques en ce
qui concerne le territoire Tlemcen
i)plus l’emploi agricole est important au sein d’une localité,
moindre est celui dans l’Administration à l’exemple des localités de
Maghnia, Sebdou et [Link]
ii) Maghnia se présente comme l’exemple atypique tant au niveau
du territoire qu’à celui national. Elle possède le pourcentage le plus
élevé en agriculture, et le plus faible en industrie, en BTPH, en
tertiaire et en Administration.
B.A. Age Id. BTPH Tertiaire Administration Total
Localités 100
Maghnia 56,80 2,95 10,67 22,25 7,32 100
Niveau Local 2008 33,23 5,35 14,15 35,84 11,42 100
Niveau National 2008 13,7 12,5 17,2 30,60 26,00 100
iii) un certain nombre de comparaisons peuvent être menées pour
saisir le territoire Tlemcen par rapport au national par examen des
pourcentages emploi par secteur ou branches d’activités. En effet
relativement :
l’emploi agricole s’avère bien supérieur à celui national, avec
une moyenne quasi identique pour la majorité des localités à
l’exception de Maghnia, Sebdou et Tlemcen qui en constituent
les extrêmes plancher et plafond ;
13
Beauviala-Ripert C., Saillard Y., Ternaux P. (1997) "territoires et politiques
publiques d’emploi pour une analyse locale d’emploi" Espaces et Sociétés
vol.88/89.
Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012 173
l’indicateur industrie est faible et révèle des localités à bas
pourcentage telles Bensekrane/SidiAbdelli, Sabra et Maghnia ;
le BTPH assure une distribution homogèneà l’échelle nationale
nationale à l’exception de Maghnia ;
le tertiaire fait de même mais distingue Tlemcen, Sebdou et
Maghnia.
l’Administration loin de la moyenne nationale fait ressortir
comme localités caractéristiques Tlemcen, Sebdou et Maghnia.
Ainsi le territoire Tlemcen, du point de vue distribution de l’emploi
selon les branches d’activité, est nettement différent de celui national.
iv) Les différentes localités se distinguent les unes des autres par
rapport à la moyenne régionale enregistrée au niveau des branches.
Par ailleurs les secteurs agricole et tertiaire et la branche
administration amènent une classification des localités en deux
groupes: celui proche de la moyenne locale et celui des extrêmes, de
part et d’autre, ou les plus éloignés de cette moyenne locale.
En effet concernant l'agriculture le premier groupe, ensemble fermé,
est constitué des localités dont le pourcentage gravite autour de 33,23
à savoir celui variant entre les pourcentages 30,8 et 37,28 soit
(30,8 <33,23> 37,28) et qui est composé de: [Ghazaouat- Nédroma-
Remchi- Ouled Mimoun- Sabra- Bensekrane /SidiAbdelli] et un
second groupe, ensemble ouvert, composé de] Maghnia (56,8) -
Sebdou (44) - Tlemcen (16,21) [affichant des indices hors cette norme
ou moyenne régionale
Le secteur tertiaire opère le même classement: soit un groupe homogène
à valeurs tournant autour de 35,84 et un groupe hétérogène à valeurs
extrêmes où figurent Tlemcen(51,43) - Sebdou(25) et Maghnia(22,25).
Enfin pour l'administration la moyenne est 11,42 pour le groupe1
et les plus éloignés en sont Tlemcen(15), Sebdou(8,1) et
Maghnia (7,32). Ainsi selon la variable emploi sectoriel et selon le
principe d'appartenance identifié par des éléments semblables que sont
dans ce cas les pourcentages d’emploi selon les activités économiques
ou secteurs, Tlemcen, Sebdou, Maghnia (la localité frontalière) se
distinguent du reste des localités composant le territoire.
174 Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012
3.4- Une localité à indicateurs d’exception et de particularisme
En terme de disposition spatiale ces trois localités formerait un
semblant de triangle regroupant en son intérieur: Nédroma avec
Remchi sur l'axe centre- nord et Sabra sur le flanc sud -ouest et en
excluant le reste à savoir Ghazaouat à l'extrême ouest- nord,
Benskrane/SidAbdelli au centre- est, O/Mimoun au sud-est,
La variable emploi par branche d’activité de la population active
détermine donc et définit, selon le principe de répartition adopté, le
territoire Tlemcen. Au sein de celui-ci se distingue la ville frontalière
(Maghnia) par son particularisme en affichant des taux extrêmes. En
outre Maghnia constitue un point extrémité. Il en est de même de
Sebdou qui se trouve à l’extrémité sud mais qui de par ses paramètres
se rapproche plutôt de Maghnia. Quant à Tlemcen, présentant des
indicateurs à l’opposé des précédentes localités (Sebdou et Maghnia),
elle forme le point centre du territoire ou le marché principal. Tlemcen
est à cet effet la localité où est concentré l’essentiel de l’offre des
biens attractifs, ce vers quoi tendent les désirs des agents du territoire.
Nécessairement la localité centre se distingue donc du reste
homogène. Et par conséquent, du point de vue répartition sectorielle
de l’emploi, le territoire Tlemcen serait constitué du point centre et
des localités satellitaires à indicateurs quasi-identiques et qui exclurait
ainsi Sebdou et Maghnia. Ces dernières présentent, comme indiqué
précédemment, des indicateurs proches les uns des autres en
particulier ceux concernant le tertiaire et l’Administration.
De plus Maghnia possède le pourcentage le plus élevé, par rapport au
reste des localités, de l’emploi temporaire ou saisonnier, à savoir celui
agricole et BTPH, qui atteint les 70%. L’emploi y devient encore plus
précaire, lorsque la vulnérabilité de celui tertiaire est prise en compte. En
effet les emplois de l’agriculture, des BTPH et du tertiaire cumulés
atteignent 90% de l’emploi structuré au niveau de Maghnia ! Mais est-ce
vraiment précaire que cela pour connaitre un tel afflux ? Le comportement
de tels travailleurs, qui trouvent intérêt à exercer leurs talents dans de telles
conditions, relève-t-il de leur opportunisme ou de leur rationalité limitée (O.
Williamson 1985) ? Ou bien serait –ce de l’effet d’entrainement, à l’instar
des économies développées où prime la concurrence, en termes d’emplois
basiques et non basiques en ce sens où "les emplois créés ont un caractère
basique ou non basique. Les emplois basiques correspondent aux unités qui
produisent des biens et des services destinés à l’exportation, c’est-à-dire à la
vente de biens et de services hors du territoire. Dans la mesure où ces
Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012 175
emplois augmentent le volume de la population résidente, des emplois non
basiques seront créés, principalement de services, destinés à satisfaire les
besoins de la population locale. On fait ainsi apparaître un multiplicateur
d’emplois ; la création d’emplois basiques est alors à l’origine d’une chaîne
de création d’emplois non basiques, dont le volume augmente
progressivement. Il y a création massive d’emplois non basiques, quand,
sur un territoire, il y a eu un afflux de retraités ou de personnes dont les
revenus sont versés en dehors de ce territoire"14. Faut-il alors en déduire
que l’agriculture y est, en la localité Maghnia, entrain de devenir l’activité
pourvoyeuse en emplois basiques ? Ou bien les activités exportatrices de la
localité sont-elles autres ?
Par ailleurs la particularité Maghnia peut être considérée comme
une solution momentanée, par l’offre de travail ainsi considéré aux
problèmes d’emploi que connait la communauté du territoire Tlemcen.
Et par conséquent le territoire serait le lieu de résolution-de par sa
capacité, dotations et, particulièrement, opportunités de création de
certains avantages à son niveau- des problèmes qui ne peuvent trouver
issues au niveau des autres localités.
Est-ce que cette classification peut connaître une autre variante à
partir du produit local estimé à partir de la productivité sectorielle du
travail, ou de l’importance de la distribution des biens publics ? Est-ce
que ces faits marquants du territoire de Tlemcen peuvent être aussi
révélés en fonction d’autres critères économiques ?
CONCLUSION
Appréhendé en termes d’emploi le territoire Tlemcen présente ses
propres particularités. En premier lieu il n’est pas différent des autres
territoires de l’ensemble national où la création des postes de travail
est l’œuvre des pouvoirs publics plutôt que du fonctionnement du
marché du travail. Il ne peut être autrement du fait de l’état de
performance des entreprises et de l’investissement privé autonome
soumis à rude concurrence du fait des importations et du manque
d’opportunités économiques à faible risque. En second lieu le secteur
agricole, celui tertiaire et la branche administration, par pourcentage
moyen des effectifs employés, font ressortir trois localités distinctes
14
Poirot [Link] Gérardin H. (2010) ‘’l’attractivité des territoires : un concept
multidimensionnel’’ De Boeck Université | Mondes en développement /1 - n° 149
pages 27 à 41.
176 Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012
du reste des localités du territoire. Tlemcen est le territoire où
apparaissent des localités d’exception et un effet frontière spécifié par
la symbolique localité Maghnia
Mais bien évidemment les exceptions relevées à partir de la
variable emploi ne peuvent, à elles seules, être suffisantes pour
déterminer le territoire. Aussi l’étude des corrélations en ce qui
concerne le rôle des institutions, l’importance et la répartition spatiale
de l’infrastructure économique et sociale ainsi que l’analyse des
indicateurs du développement et des phénomènes migratoires s’avère
nécessaire pour mieux préciser le territoire économique.
Références Bibliographiques
Azaïs C., 2006. «L'insertion sur le marché du travail en France et au Brésil:
une approche par la territorialité» Espaces et sociétés, /2 n° 124-125
Beauviala-Ripert C., Saillard Y., Ternaux P., 1997. "territoires et
politiques publiques d’emploi pour une analyse locale d’emploi"
Espaces et Sociétés vol.88/89.
House J. W, 1980. "The Frontier Zone: A Conceptual Problem for Policy
Makers" International Political Science Review/Revue internationale de
science politique, Vol.1, No. 4, Politics and Geography
Enquêtes réalisées fin de l’année 2008.
Lescure M, 2006. "Introduction générale le territoire comme organisation
et comme institution''. /02_Lesure_intro.fm Page 1 Jeudi, 30. Novembre
Monographies de Tlemcen 2007 & 2008.
Poirot [Link] Gérardin H, 2010. "Attractivité des territoires: un
concept multidimensionnel". De Boeck Université | Mondes en
développement /1 - n° 149 pages 27 à 41.
Requier -Desjardins D, 2006. ‘’Territoires – Identités – Patrimoine : une
approche économique ?’’ UMR IRD/UVSQ Cahier du C3ED décembre
Simard M, 2006. «Hiérarchisation des territoires et dynamiques
migratoires chez les jeunes: un phénomène géographique aux effets
multiples» Cahiers de géographie du Québec, vol. 50, n° 141, p. 433-440.
Thisse J.F, 2011. "geographical economics :a historical perspective"
De Boeck Université Recherches économiques de Louvain 2011/2 -
Vol. 77pages 141 à 168
Voiron-Canicio C. et al, 2010. "l’imbrication spatiale dans l’analyse des
territoires : formalisation, modélisation, simulation" Armand Colin|Revue
d'Économie Régionale & Urbaine /4 - octobre pages 707 à 728
Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012 177
ANNEXES
Tableau 1: Population (unité : personne)
âge/ genre Masculin Féminin Total.
0--14 ans 155.693 151.361 307.054
15-.19ans 59.615 57.490 117.105
20----24 ans 52.617 49.863 102.480
25----39 ans 113.778 108.933 222.711
40----59 ans 78.841 77.462 156.303
+ 60ans 32.992 41.175 74.167
Total 493.536 486.284 979.820
Source : monographie 2008
Tableau 2: Population active (u nité : personne)
Catégorie/ année 2007 2008 Variation
Population active 324.877 329.877 5000= 1,54%
Population occupée 271.899 297.373 25.474= 9,36%
Nombre de chômeurs 52.978 32.504 -20.474=- 38,65%
Taux de chômage 16,30% 9,85% - 6,45%
Source : Monographie Tlemcen2008
Tableau 3: Répartition population occupée par secteur d’activité
(Unité : personne) 2007 - 2008
Catégorie/ Effectif % Effectif % Variation
agriculture 97.475 35,85 98.487 33,12 +1.012
industrie 12.726 4,67 15.885 5,34 +3.159
BTP 27.725 10,19 42.797 14,39 +15.072
services 30.231 11,12 36.893 12,41 +6.662
administration 35.902 13,20 33.824 11,37 -2.078
commerce 63.640 23,41 64.987 21,85 +1.347
Autres 4.200 1,54 4.500 1,51 +300
Total 271.899 100 297.373 100 +26.474
Source : service DPAT [Link] monographie W. Tlemcen 2007& 2008
Tableau 4: Emplois additionnels (unité : personne)
Programme de Soutien à l’Emploi 8.855
Dispositif d’Insertion Professionnelle 10.375
Micro Crédits 1.769
Micro Entreprises 603
Caisse Nationale AC 1.143
Transport 171
Artisanat et métiers 564
Fonction Publique 1.235
Programme Développement 7.422
Autres 4.301
Total 36.438
Source : Service DPAT [Link] monographie W. Tlemcen 2008
178 Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012
Tableau n° 5 : Emploi par branches d'activité et par localités année 2008 (31/12) (unité : personne)
( I ) ( II )
B.A. Localités P.A Ag. Id. BTPH Sces Cce Adm. autres total T.C%
Tlemcen 92550 13364 4322 9962 15207 25082 12396 2120 82453 11
Maghnia 52237 28149 1465 5288 4118 6289 3626 620 49555 8,6
Ghazaouat 31957 8866 2304 4746 3188 5980 3323 380 28787 11,4
Nédroma 28688 8141 2473 3257 2875 5786 3152 280 25964 9,5
Remchi 34472 10335 1509 5439 3577 6770 3435 500 31565 8,4
Ouled Mimoun 20156 6670 885 2632 1944 3730 1943 90 17894 11,2
Sebdou 26333 10209 1726 3662 1877 3547 1879 360 23260 11,7
Sabra 28559 8731 823 4912 2699 5133 2781 100 25179 11,8
Bensekrane/SidiAbdelli 12610 3945 332 1996 1305 2533 1289 50 11450 16,5
Total 2007 329038 97870 15644 32321 34156 64608 33824 4300 282723 14,1
Total 2008 329562 98410 15839 41894 36790 64850 33824 4500 296107 10,2
Total National 2008 (103) 10315 1252 1141 1575 5178 9146 11,3
(13,7%) (12,5%) (17,2%) (56,6%)
Source : service emploi W. Tlemcen & ONS, Légende : PA=population active ; Ag= agriculture ; Id=industrie ;Sces= services ; Cce= commerce ;
Adm=administration ;TC= taux de chômage
Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012 179
Tableau n° 6 : Structure de l'emploi par branche et par localité (%)
B.A Localités Ag. Id. BTPH Sces Cce Adm. autres total
Tlemcen 16,21 5,24 12,08 18,44 30,42 15,0 2,57 100
Maghnia 56,80 2,95 10,67 8,31 12,69 7,32 1,25 100
Ghazaouat 30,8 8,0 16,49 11,1 20,77 11,54 1,32 100
Nédroma 31,35 9,52 12,54 11,07 22,28 12,14 1,08 100
Remchi 32,74 4,8 17,23 11,33 21,45 10,88 1,58 100
O Mimoun 37,28 5,0 14,71 10,86 20,84 10,86 0,5 100
Sebdou 43,90 7,4 15,74 8,1 15,25 8,1 1,55 100
Sabra 34,68 3,27 19,51 10,72 20,4 11,0 0,4 100
Bensekrane/SidiAbdelli 34,45 3,0 17,43 11,4 22,12 11,26 0,4 100
Total 2008 33,23 5,35 14,15 12,42 21,9 11,42 1,52 100
Total 2007 34,62 5,53 11,43 12,1 22,85 12,0 1,52 100
Total national 2008 13,7 12,5 17,2 56,6 100
Source : selon calcul des pourcentages
Légende:B.A.= branche d'activité; P.A=Population Active; Ag. =Agriculture; Id = industrie;
Sces = services; Cce = commerce; Adm. = administration; T.C= taux de chômage.
180 Les Cahiers du Cread n°98-99 /2011-2012
Tableau n° 7: En termes sectoriels (%)
B.A. Localités Age Id. BTPH Tertiaire Administration Total
Tlemcen 16,21 5,24 12,08 51,43 15,0 100
Maghnia 56,80 2,95 10,67 22,25 7,32 100
Ghazaouat 30,8 8,0 16,49 33,19 11,54 100
Nédroma 31,35 9,52 12,54 34,36 12,14 100
Remchi 32,74 4,8 17,23 34,36 10,88 100
[Link] 37,28 5,0 14,71 32,14 10,86 100
Sebdou 43,90 7,4 15,74 24,90 8,1 100
Sabra 34,68 3,27 19,51 31,52 11,00 100
Bensekrane 34,45 3,0 17,43 33,92 11,26 100
Niveau Local 2008 33,23 5,35 14,15 35,84 11,42 100
Niveau local 2007 34,62 5,53 11,43 36,42 12,00 100
Niveau National 08 13,7 12,5 17,2 30,60 26,00 100
Source : données précédentes