Culture Et Recherche 116-117
Culture Et Recherche 116-117
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printemps- été 2008 http://www.culture.gouv.fr/culture/editions/r-cr.htm
Arts du spectacle, traditions et expressions orales, pratiques sociales, rituels et événements festifs, savoir-faire artisanaux... autant de pratiques et
de connaissances transmises de génération en génération, vivantes et évolutives, par lesquelles une communauté, un groupe expriment leur identité.
Tel est le patrimoine culturel immatériel au sens de la convention adoptée en 2003 par l’Unesco et ratifiée en 2006 par la France. La mise en œuvre de
cette convention, qui nécessite la participation des communautés et qui implique de repenser la notion même de patrimoine, confronte les chercheurs
et les acteurs concernés à de nouvelles questions méthodologiques et scientifiques.
Ce dossier de Culture et recherche fournit une première synthèse des réflexions et débats en cours, tant dans notre pays qu’au niveau international,
et présente les orientations prises en France pour la connaissance et la sauvegarde de ce patrimoine. Voir sommaire p. 10
Actualité 2/9
Europe Partenariats
Appels à projets de recherche
> Le portail GAMA > Les Bibliothèques virtuelles humanistes
> Connaissance et conservation des
> Version finale de MICHAEL > La sauvegarde des archives du
matériaux du patrimoine culturel
Commissariat général aux questions juives
> Résultats de l’appel à projets Numérisation du patrimoine
de la Délégation aux arts plastiques > Conservation du patrimoine numérisé Publications
> Le grand pari de l’agglomération > André Malraux et l’architecture
Conservation-restauration
parisienne > Le Corbusier. L’atelier intérieur
> Analyse par laser des œuvres d’art
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ACTUALITÉ
APPELS À PROJETS
Afin de poursuivre la dynamique impulsée – interprétation des processus d’altération et tech- Appel à projets 2008
lors de la première phase (2003-2006) niques de caractérisation in situ (2003, 2006) ; Le deuxième cycle d’appels à projets reprend les
de ce programme national de recherche, – recherches en conservation-restauration (2003 quatre thématiques précédentes, auxquelles vient
à 2006). s’ajouter un cinquième axe de recherche. En effet,
un deuxième cycle d’appels à projets
En réponse à ces quatre appels, cent dix projets l’évaluation des réponses aux précédents appels,
vient d’être ouvert, pour une période de
ont été déposés. Ils concernaient en premier la le bilan des résultats et l’identification de
quatre ans (2008-2011). pierre et les métaux (environ 1/3 des projets nouveaux besoins liés aux politiques publiques
chacun), puis la peinture, la céramique, le verre, le de préservation du patrimoine culturel ont montré
Créé en 2003, ce programme national permet de bois et enfin le papier. Parmi eux, vingt-quatre la nécessité d’identifier clairement la thématique
soutenir, par un appel à projets annuel, des ont été sélectionnés après expertise et ont reçu un « transfert de technologie, mise au point de
travaux innovants en relation avec l’étude et la soutien financier du ministère de la Culture et de nouvelles techniques d’examen et analyse et de
protection du patrimoine. Il vise à structurer la la Communication pour une durée de deux ans. protocoles analytiques appliqués aux matériaux
recherche dans ce domaine en fédérant un réseau Cette première phase du programme a été du patrimoine culturel ». Car l’étude des maté-
très actif et en encourageant des partenariats clôturée par la présentation des résultats des riaux ne peut se faire sans le développement
entre les institutions de la recherche nationale recherches lors du colloque « Sciences des maté- d’outils adaptés.
(CNRS, CEA, universités, grandes écoles…) et les riaux du patrimoine », accueilli par l’Institut Pour l’appel à projets 2008, lancé en mai, les cinq
différents acteurs concernés (historiens d’art, national du patrimoine à Paris, les 6 et 7 décembre thèmes sont ouverts. Les projets proposés devront
archéologues, conservateurs, restaurateurs du 2007. Parmi les sujets étudiés, citons par exemple s’inscrire dans l’un d’eux ou simultanément dans
patrimoine, ingénieurs, chercheurs…). le mécanisme d’altération de l’aluminium ou la plusieurs. Ils devront relever d’une démarche inter-
manière dont l’homme de Néandertal préparait disciplinaire, à l’interface des sciences physico-
Bilan 2003-2006 : ses pigments, ou encore la mise au point d’un chimiques et naturelles (physiques, chimiques,
un colloque et une publication nouveau mortier à base de coquilles d’œufs ou géosciences, sciences de l’environnement…), des
La première phase a couvert quatre thématiques, celle de polymères hydrosolubles pour consolider sciences humaines et de la conservation-restau-
ouvertes en alternance dans les appels entre 2003 les bois archéologiques gorgés d’eaux. ration du patrimoine.
et 2006 : Les actes de ces journées seront publiés dans un
– connaissances fondamentales sur les matériaux numéro spécial de la revue Techné 1 courant 2008. Le texte de l’appel est en ligne sur le site
du patrimoine culturel (2004, 2006) ; Les résumés des conférences et des posters sont « Sciences et patrimoine culturel » :
– impact de l’environnement sur l’altération et la d’ores et déjà disponibles sur le site « Sciences et http://www.culture.fr/culture/conservation/fr
conservation du patrimoine culturel (2004, 2005, patrimoine culturel » (http://www.culture.gouv.fr/ Clôture : lundi 7 juillet
2006) ; culture/conservation/fr/actualit/actualit.htm). 1. Revue du Centre de recherche et de restauration des
musées de France, diffusion RMN.
Six projets de recherche ont été retenus Six thématiques étaient ouvertes : • « Le destin des images », École nationale
et seront soutenus par le ministère de la – évolution de la présentation de l’art supérieure de la photographie d’Arles.
Culture au titre de l’appel à projets de contemporain depuis l’apparition des nouvelles Responsable scientifique : Patrick Talbot.
recherche annuel de la Délégation aux technologies ; • « Basse définition, de l’incidence des
– formes émergentes, pratiques collaboratives, nouveaux standards numériques et en ligne »,
arts plastiques.
dispositifs évolutifs et/ou distribués ; université Paris-1, Laboratoire des arts et des
Dans le cadre de son programme de recherche, – art et techniques ; médias. Responsable scientifique : Nicolas Thély.
la Délégation aux arts plastiques du ministère – pratiques ou usages des objets : un dilemme • « La forme des idées : projet d’un centre de
de la Culture a lancé début 2008 un appel à de la création industrielle ; recherche et de création artistique et
projets, avec pour objectifs de : – l’art et la ville ; théorique », École nationale des Beaux-Arts de
– contribuer à l’apport de connaissances dans le – une thématique dite libre réservée aux Lyon. Responsables scientifiques : Elie During,
domaine de l’art contemporain, sur la création équipes associant les écoles d’art. Patrice Maniglier.
et sur son environnement ; Vingt-deux projets ont été reçus et examinés • « TRANSTOPIE08 / Zone d’activité de
– favoriser la constitution d’équipes de par le conseil scientifique de la recherche et des production potentielle : un chantier réflexif
recherche en art contemporain et, notamment, études de la Délégation aux arts plastiques. pour les friches industrielles en Ardennes »,
des équipes associant les écoles supérieures Six projets ont été retenus et seront aidés École supérieure d’art et de design de Reims.
d’art à d’autres établissements d’enseignement financièrement par le ministère : Responsable scientifique : Fabrice Bourlez.
supérieur et de recherche ; • « Matière-Mémoire, Dessin-Mémoire (the • « Archives et collections de design graphique :
– fournir des éléments de réflexion et graphix eye) », Centre de recherche et de quel rôle pour une discipline en construction ? »,
d’orientation pour la politique conduite par la restauration des musées de France. École des beaux-arts de Rennes. Responsable
Délégation aux arts plastiques. Responsables scientifiques : Michel Menu et scientifique : Catherine de Smet.
Michel Paysant, artiste.
ACTUALITÉ
APPELS À PROJETS
Équipes sélectionnées
Équipe « Rogers Stirck Harbour Versailles : Catherine Bruant Équipe « Ateliers Jean Nouvel : Media Lab, MIT, Cambridge, USA :
& Partners » MSC : Michel Suire, expert en Michel Pélissié, Irène Djao-Rakitine, William Mitchell
Richard Rogers, Lennart Grut planification territoriale et paysagiste » Équipe de recherche GSD, Harvard
London School of Economics : Ricky programmation urbaine Cnam : Michel Cantal-Dupart, architecte University : Mathias Schuller
Burdett, architecte et professeur ; Philip H5 Graphistes : Nicolas Rozier et urbaniste, professeur ; consultants au Joseph Hanimann, philosophe, journaliste
Rode, chercheur et consultant, Tony sein de l’atelier de recherche du Cnam Intégral Ruedi Baur, designer
Équipe « Atelier Christian de
Travers, directeur ; Sophie Body Arep Ville : Jean-Marie Duthilleul,
Portzamparc » Équipe « Roland Castro »
Gendrot, professeur directeur, Louis Moutard, architectes-
Laboratoire Creteil, Institut d'urbanisme Ensa de Paris-la-Villette : Bertrand
Ove Arup and Partners : Rick Wheal, urbanistes
de Paris, université Paris-XII : Jean- Lemoine, directeur ; Sandrine Sartori,
consultant en énergie ; Nigel Tonks, Sarl Michel Desvignes paysagiste
Claude Driant, directeur ; Daniel Behar, directrice adjointe
directeur d’un groupe d’ingénierie Fabrice Lextrait, ancien administrateur
professeur Nexity, promotion immobilière, filiale
multidisciplinaire de la friche de la Belle de Mai
Jean-François Langumier, chef de la « Villes et projets » : Jean Luc Poidevin,
Hubert Tonka, urbaniste, éditeur
Équipe « Ateliers Lion, architectes, mission prospective et développement directeur général délégué au logement
urbanistes » durable, Autoroutes Paris-Rhin-Rhône Équipe « Studio 08 : Bernardo Secchi Berim : Michel Bleir, PDG ; Jean-Luc
François Leclercq, architecte-urbaniste Jean-Pierre Orfeuil, professeur à et Paola Vigano » Orand, resp. de centre
Elex architectes : Eric Lapierre, l’université Paris-XII, expert en Alain Berger, professeur associé, Urban Comité scientifique pluridisciplinaire
architecte transports et mobilité and landscape architecture, MIT dont Augustin Berque, directeur
Marc Mimram, architecte ingénieur Entreprises en développement, Claire Gerhard Hausladen, Ingénieur buro d’études à l’EHESS, Guy Sorman,
Ateliers Alfred Peter, paysagistes Tutenuit, déléguée générale, expert en Hausladen, Gmbh, Munich économiste, Alain Bourdin, professeur à
Laboratoire OCS, Ensa de Marne-la développement durable PVT France, Frédéric Reutenauer : l’université Paris VIII
Vallée Bruno Queysanne, sociologue et directeur
Équipe « MVRDV – Winy Maas,
TVK architectes-urbanistes : Pierre-Alain philosophe Laboratoire de modélisation et calcul
Jacob van Rijs, Nathalie de Vries »
Trevelo et Antoine Viger-Koehler scientifique (Mox), polytecnicum de
Équipe « Agence Grumbach Laboratoire ACS, Ensa de Paris-
Seura : David Mangin, architecte- Milan : Alfio Quarteroni, directeur
et associés » Malaquais : Monique Eleb
urbaniste scientifique
Agence Space : Jean Robert Mazaud Andrei Feraru, AA Feraru sarl
Institut universitaire d’urbanisme et
Équipe « AUC Djamel Klouche » Laboratoire Ipraus, Ensa de Paris- Michèle Attar, géographe ;
d’architecture de Venise : Lorenzo
Pascal Cribier, architecte, paysagiste Belleville : Pierre Clément, Sabine Guth, Dominique Lefrançois,urbaniste
Fabian, Paola Pellegrini, docteur en
Ohno Laboratory, Université de Tokyo: Béatrice Mariolle BVR, Conseil en urbanisme et
urbanisme
Professeur Ohno Hidetoshi Groupe Systra planificaton urbaine, Rotterdam
Avant Associates, Koji Matsushita, Arte Charpentier Équipe « Finn Geipel, Giulia Andi » Atelier d’écologie urbaine, Paris
Japon Joan Busquets, architecte urbaniste ; Labor fur Integrative Architektur, Wieland and Gouvens, vidéo,
Laboratoire Ladrhaus, Ensa de Bruno Fortier, architecte, urbaniste Technische Universitat, Berlin modélisation 3D
ACTUALITÉ
EUROPE
ACTUALITÉ
NUMÉRISATION DU PATRIMOINE
ACTUALITÉ
CONSERVATION-RESTAURATION
ACTUALITÉ
CONSERVATION-RESTAURATION
d’onde caractéristiques des éléments atomiques le CEA Saclay (DPC/SCP/LRSI). Afin de mieux l’échantillon. Des seuils de perception ont
émetteurs. Ainsi, en collectant le rayonnement maîtriser l’utilisation du LIBS pour l’analyse in été établis en fonction de la nature des
issu du plasma, et en analysant son spectre, il situ du patrimoine culturel et d’en identifier pigments et de l’énergie délivrée à la surface
est possible d’identifier les éléments présents les forces et les points faibles, trois grandes de l’échantillon. Ces dépôts peuvent être
dans le plasma et donc dans l’échantillon problématiques ont été abordées dans ce travail éliminés par la suite.
analysé, à partir de bases de données de raies de thèse. – Une étude plus fondamentale a été menée
d’émission. Si la position des raies renseigne sur – Le passage du laboratoire au terrain et la sur des matrices métalliques (aluminium, fer,
les éléments présents dans l’échantillon, l’inten- complémentarité avec les techniques existantes : nickel et plomb) afin d’évaluer les possibilités
sité de ces raies est liée à la concentration de les résultats ont illustré la faisabilité de l’identi- d’analyses quantitatives. Les résultats indiquent
l’élément dans l’échantillon. fication de pigments directement sur un chantier pour l’instant la nécessité d’employer des
Appliquée au patrimoine culturel, cette tech- de restauration à l’aide d’un prototype LIBS étalons et des droites d’étalonnage.
nique peut être utilisée pour connaître, par portable. La complémentarité de deux techniques, Ainsi, l’étude du LIBS au sein du LRMH est
exemple, la composition d’échantillons LIBS et spectroscopie Raman, a été démontrée prometteuse. Elle doit permettre d’optimiser
d’objets métalliques, de vitraux, de minéraux pour l’identification croisée de pigments et les l’utilisation de cette instrumentation de terrain
ou de céramiques. Si l’on s’intéresse à la nature études stratigraphiques d’échantillons comportant pour les problématiques du patrimoine.
des pigments employés pour une peinture plusieurs couches de matériaux. Vincent Detalle
murale ou un décor polychrome, la position – L’étude de l’impact visuel de l’analyse LIBS Pôle Peintures murales et polychromies
des raies d’émission et leur intensité relative sur l’œuvre : les résultats ont montré que les Laboratoire de recherche des monuments
est suffisante pour identifier le pigment, l’infor- dimensions de la zone d’analyse sont maîtri- historiques (LRMH)
mation obtenue restant qualitative. sées par la mise en forme et la focalisation du http://www.lrmh.fr
faisceau laser d’ablation. Des décolorations
Une recherche encadrée par le LRMH périphériques de quelques micromètres 1. Nanoseconde : 10-9 ; picoseconde : 10-12 ;
Depuis trois ans, le LRMH a initié et encadré un peuvent être observées dans certains cas, femtoseconde : 10-15.
travail de thèse réalisé en collaboration avec dues à des re-dépôts oxydés à la surface de
ACTUALITÉ
PARTENARIATS
ACTUALITÉ
PUBLICATIONS
DOSSIER
Le patrimoine
Dossier coordonné par Christian Hottin,
chef de la Mission ethnologie
Ministère de la Culture et de la Communication
Direction de l’architecture et du patrimoine
Sous-direction de l’archéologie, de l’ethnologie, de l’inventaire
et du système d’information
SOMMAIRE
Une convention internationale et un concept récent
12 Une convention passe aux actes, R. Smeets
15 Une nouvelle perception du patrimoine, Ch. Hottin
18 La mise en œuvre par la France de la convention de l’Unesco,
Ch. Hottin
19 Les sites français du patrimoine mondial face à la convention
de 2003, Ch. Hottin
21 Deux nouveaux instruments juridiques de l’Unesco
bien distincts, G. Delcourt
22 Les problématiques européennes, B. Favel
http://ducassedemons.info
42
43
G. Michaux-Vignes
Les corpus de la parole, O. Baude et M. Alessio
Les techniques de la construction en bois en Europe, F. Calame
L e 18 mai 2008, jour de la fête de La Trinité, plus
de vingt-cinq mille personnes participaient sur la
Grand Place de la ville de Mons en Hainaut à ce
moment crucial de la Ducasse qu’est le combat du
Lumeçon, lutte de près de trois quarts d’heure entre saint
46 Un programme d’archives sonores dans la Sarthe, F. Pohu Georges et le Dragon. Pourquoi « participaient » ? N’étaient-
47 Vers un portail des cultures du monde, P. Bois ils pas, au fond, que de simples spectateurs ? Pour Elio di
48 Protéger l’immatériel : les arènes de bouvine en Bas-Languedoc,
C. Jacquelin
Rupo, le bourgmestre de Mons, on n’assiste pas à un tel
50 Une enquête dans les Côtes-d’Armor : Inventaire et ethnologie, spectacle, on ne peut qu’y participer, tant l’ambiance
O. Canneva-Tétu
surchauffée emporte l’adhésion de toutes et de tous, qu’ils
Débats récents soient au bord de l’arène, juchés sur les balcons qu’ils
51 4e colloque annuel de l’Ename center, mars 2008, Gand ont retenu parfois plus d’un an à l’avance ou tassés dans
52 La place des communautés dans les politiques du PCI, janv. 2008,
les rues avoisinantes, acteurs d’un rituel dont ils ne voient
Vitré
53 Le patrimoine culturel immatériel en Europe : rien et n’entendent que l’air lancinant du « doudou » que
inventer son inventaire, nov. 2007, Paris
53 5e journée du PCI, mars 2008, Paris
54 Le festival international Jean Rouch, mars 2008, Paris
DOSSIER
culturel
immatériel
La Ducasse de Mons (Belgique) : le combat,
dit « Lumeçon », de saint Georges contre
le dragon.
© Ville de Mons
l’orchestre reprend inlassablement jusqu’à la mort de la Qu’est-ce que le patrimoine immatériel ?
bête. Folklore désuet teinté de superstition religieuse (la Pour apporter des éléments de réponse à cette question, le
chasse de sainte Waudru ne doit-elle pas, sur son Car d’or, dossier de ce numéro, conçu par la Mission ethnologie du
gravir d’un seul élan la montée vers la ville pour que ministère de la Culture et de la Communication (DAPA/
Mons une année durant soit préservée du malheur ?) ou SDARCHETIS) présente quatre approches différentes : en
prétexte d’une gigantesque beuverie-braderie qui attire en premier lieu, définir et analyser la convention sur le patri-
une semaine quelque 700 000 visiteurs ? Avec ses costumes moine culturel immatériel adoptée par l’Unesco en 2003,
chamarrés et ses rues jonchées de reliefs, la Ducasse est en la plaçant en regard d’autres textes internationaux rela-
certes tout cela, mais elle est avant tout la fierté d’une tifs au patrimoine culturel ; ensuite, faire le point sur l’action
communauté entière, et c’est à ce titre, entre autres raisons, entreprise par le ministère de la Culture depuis la ratification
qu’elle est devenue en 2005, à travers le classement de de la convention par notre pays en 2006 ; puis présenter un
plusieurs géants et dragons processionnels de France et de panorama des activités en cours dans le champ de l’imma-
Belgique, un chef-d’œuvre du patrimoine immatériel de tériel, dans tous les secteurs culturels concernés ; enfin, à
l’humanité… travers la restitution de manifestations scientifiques ou cultu-
relles récentes, donner une idée de la diversité des créa-
tions et des réflexions touchant à l’immatériel.
DOSSIER
Groupe Nombre d’États parties Membres du comité jusqu’en États parties non membres du comité
2010 2008
I 11 Turquie Belgique, Chypre, Espagne, Grèce, Islande,
France Italie, Luxembourg, Monaco, Norvège
DOSSIER
et un concept récent
retirer un élément quand celui-ci ne répondra plus aux critères de participation et au profit de ceux qui en sont les porteurs et praticiens.
la liste et que les États parties pourront proposer – selon l’évolu- Cette notion est reflétée dans les critères d’inscription et dans des direc-
tion de la viabilité de l’élément – le transfert d’un élément d’une tives présentant des recommandations visant à faciliter la participa-
liste à l’autre. tion des communautés, des groupes et – le cas échéant – des individus
La plupart des critères proposés pour les deux listes sont assez à la mise en œuvre de la convention à l’échelle nationale.
similaires : selon le premier critère, les éléments proposés doivent Pour contribuer à la visibilité de la convention et du PCI, le comité
correspondre à la définition du PCI retenue dans l’article 2.1 de la a pris l’initiative de proposer la création d’un emblème. Le secréta-
DOSSIER
riat, de son côté, a mis en place un site Internet, http://www.unesco. de candidature pour les deux listes et des dossiers soumettant des
org/culture/ich, qui présente les documents de travail des organes de candidatures en vue d’une reconnaissance comme meilleure
la convention, les commentaires écrits des États parties, les comptes pratique de sauvegarde. Le comité devra répondre aux préoccu-
rendus des sessions du comité et de l’assemblée, ainsi que les rapports pations des communautés et de leurs organisations et, parfois, il
des réunions d’experts. Les résultats des travaux du comité sont recevra des demandes d’assistance d’urgence auxquelles il faudra
également communiqués dans le Messager du patrimoine immatériel faire face très vite. Il devra débroussailler son chemin dans un
publié par la Section du patrimoine culturel immatériel (en ligne). territoire où il n’existe ni jurisprudence constante, ni beaucoup
Le comité ne veut pas seulement consulter les grandes ONG inter- de précédents. De nouvelles procédures verront alors le jour.
nationales mais tout un éventail d’organisations et de personnes qui Étant donné que le fonds ne sera pas inépuisable – loin de là – le
n’ont pas forcément besoin d’être accréditées. Lorsqu’il a adopté comité aura à faire des choix et à les motiver. Accepter des ensem-
les critères concernant l’assistance consultative (y compris pour bles vagues pour inscription sur les listes, ou n’accepter que des
l’examen des dossiers de candidature), il y a explicitement éléments précis ? Accepter n’importe quelle interprétation de la
mentionné des organismes publics ou privés et des personnes notion de communauté ? Accorder une assistance financière à un
physiques possédant des compétences avérées dans le domaine projet dont les mesures ne concernent pas directement la sauve-
du PCI. Quasiment les mêmes acteurs se retrouvent, avec les déten- garde, comme par exemple la documentation pour des recherches
teurs et les praticiens, dans le chapitre intitulé « Participation [à la non liées à la sauvegarde ? Comment trancher quand les experts et
mise en œuvre de la convention] des communautés, des groupes les représentants des communautés ont des points de vue diffé-
et, le cas échéant, des individus, ainsi que des experts, des centres rents ? On peut s’imaginer des dizaines de questions et le comité
d’expertise et des instituts de recherche ». demandera sans doute à son secrétariat d’organiser des réunions
d’experts ou pourra commander des études pour développer des
Le passage aux actes approches et des ébauches de solutions.
La nature des travaux du comité changera fondamentalement après Une fois la convention opérationnelle, le comité devra aussi se
juin 2008. Certes, les directives opérationnelles requerront toujours présenter au monde et établir des contacts, voire une coopération,
l’attention du comité, mais celui-ci aura désormais comme tâche avec d’autres conventions (Unesco et non Unesco), ainsi qu’avec
nouvelle d’étudier des demandes d’assistance internationale en d’autres organisations internationales. Le comité dans sa future
utilisant le fonds de la convention ; d’examiner les demandes composition déterminera le sort de la convention au moins autant
d’accréditation des ONG et de déterminer quelles organisations que le comité tel qu’il était composé de mi-2006 à mi-2008.
ou personnes choisir pour faire l’examen des dossiers de candi-
dature pour la liste de sauvegarde urgente et les demandes pour Le site des chefs-d'oeuvre du patrimoine oral et immatériel de l'humanité :
l’assistance internationale. Il devra également évaluer des dossiers http://www.unesco.org/culture/en/masterpieces/masterpieces_fr.html
DOSSIER
en sont les points essentiels ? Enfin, quelles transformations induit- 1972 exclut de facto nombre de pays qui ne possèdent pas de patri-
elle dans les pratiques et les représentations du patrimoine ? moine bâti doté d’une valeur exceptionnelle, alors même qu’ils
Ces deux mots accolés, « patrimoine immatériel », de plus en plus détiennent souvent des savoir-faire anciens ou sont le lieu de
souvent employés, produisent une impression de nouveauté, pratique d’expressions orales, de chants, de danses remarquables.
d’inédit, mais aussi frappent les esprits par l’étrangeté, voire l’in- Pour autant, ce déséquilibre ne se résume pas à une opposition
vraisemblance de leur rapprochement, tant il est vrai qu’au pays entre pays riches et pauvres, entre pays du Nord et du Sud. Le
de Mérimée ou de Viollet-le-Duc, le patrimoine semblerait ne devoir Japon s’est également trouvé aux prises avec de réelles difficultés
des sites urbains présents sur cette liste. Logiquement, la surre- les instruments, objets, artefacts et espaces culturels qui leur sont
présentation des pays européens va de pair avec une sous-repré- associés – que les communautés, les groupes, et le cas échéant, les
sentation des autres continents, et tout particulièrement des pays individus reconnaissent comme faisant partie de leur patrimoine
du Sud. culturel. » (art. 2)
Il semblerait même que, décennie après décennie, la part relative Un renversement est ainsi opéré par rapport à la notion d’objet.
de ces pays (notamment ceux du continent africain) tende à dimi- Jusqu’à présent, dans la tradition patrimoniale occidentale, l’objet,
nuer. La définition du patrimoine retenue dans la convention de l’instrument, l’artefact était premier, et pouvait renvoyer, dans le
DOSSIER
discours, à des pratiques liées à son existence. Avec cette définition, depuis « l’identification » jusqu’aux actions de « revitalisation », en
la pratique vient en premier, elle est effectivement l’objet patri- passant par « la documentation, la recherche, la préservation, la
monial par excellence. Les objets ne sont pas pour autant relé- protection, la promotion, la mise en valeur, la transmission ». Et la
gués au second plan : ils sont « associés » aux pratiques, et sont sauvegarde tend à devenir, à mesure que se précisent les poli-
donc les supports indispensables à l’expression de ces dernières. tiques découlant du texte, la pierre angulaire du dispositif : beau-
coup plus qu’une liste officielle des pratiques culturelles immaté-
« Ce patrimoine culturel immatériel, transmis de génération en rielles les plus remarquables ou les plus représentatives, la
génération, est recréé en permanence par les communautés et convention doit être un outil pour sauver de la disparition des
groupes en fonction de leur milieu, de leur interaction avec la nature biens du patrimoine de l’humanité aujourd’hui menacés.
et de leur histoire, et leur procure un sentiment d’identité et de
continuité, contribuant ainsi à promouvoir le respect de la diversité
culturelle et la créativité humaine. » (art. 2)
Sont ici mises en avant les notions de transmission entre les géné-
rations et de recréation continue : la première permet de définir la
valeur patrimoniale immatérielle d’un bien culturel qui doit s’ins- Le groupe Voce di Corsica en
concert.
crire dans le temps, la seconde attire l’attention sur le fait qu’il ne
saurait être question de formes figées, appréciées en référence à une Dernière génération de chantres
période ou un style jugés canoniques, mais que, bien au contraire, ce à la fête de Sant’Alesiu (Corse),
patrimoine est par définition évolutif. Enfin, la notion d’interaction 2004.
avec le milieu met en évidence qu’il n’y a pas de lien fixe et définitif
entre une pratique et un espace particulier : elle suppose l’adaptabi-
lité du phénomène patrimonial immatériel à d’autres contextes que
ceux d’origine. Ainsi, les « objets immatériels » et leur inscription dans
le temps et l’espace sont mis en relation avec la place qu’ils occupent
dans les sociétés humaines : ils sont porteurs d’identité.
La convention détaille, de manière non exhaustive, les domaines
concernés : « les traditions et expressions orales » (mais les langues
n’y figurent qu’en tant que vecteurs de ces pratiques), « les arts du
spectacle », « les pratiques sociales, rituels et événements festifs » (ces
expressions permettent de désigner un ensemble de manifesta-
tions complexes qui associent plusieurs types de pratiques), « les
connaissances et pratiques concernant la nature et l’univers » (telles
© Michèle Guelfucci
DOSSIER
configuration des relations est établie, qui fait des derniers des
acteurs majeurs et non plus de simples objets d’étude.
La définition, l’étude et la protection du PCI dans chaque État
partie se font en lien avec la politique internationale mise en œuvre
dans le cadre de l’Unesco autour de trois grands axes : la coopé-
ration internationale, la création d’un fonds du patrimoine culturel
immatériel et l’établissement de listes (représentative et de sauve- Géants du Nord : M. et Mme Gayant et deux de leurs enfants,
garde). Le texte de la convention ne définissait pas précisément les
DOSSIER
DOSSIER
tion et visés par elle. Pour comprendre ces évolutions, il faut, tout tion de dispositifs ex nihilo, pas plus qu’elle n’impose la tabula rasa
en renforçant la recherche sur les domaines couverts par le PCI, pour construire de toutes pièces un édifice neuf. Il faut répertorier
développer la recherche sur le PCI lui-même, ici considéré en tant les sources et les pratiques existantes et lancer des actions en fonc-
que nouvelle catégorie d’action des politiques culturelles, suscep- tion des lacunes observables. Quant à la mise en œuvre de la
tible d’être objectivé par la recherche en sciences sociales. Telle est convention proprement dite (inscription sur des listes au plan
la fonction première du séminaire mensuel coorganisé par la international), elle suppose des procédures qui sont encore en
Mission ethnologie et le Lahic depuis 2006 (cf. infra p. 32-34). construction au niveau de l’Unesco.
DOSSIER
L’objectif majeur de ces rencontres était d’assurer une au programme deux interventions : la première
plus grande cohérence aux actions communes possibles consistait en une présentation générale de la
de ces sites extrêmement divers par la nature des biens convention (en insistant sur l’importance de la
concernés, par la qualité des détenteurs, ou par leur sauvegarde et en développant les actions initiées par le
notoriété. Pour parvenir à cet objectif, il fallait que ces ministère depuis la ratification), la seconde, donnée par
sites se structurent en association, et, de fait, une part Renaud Tardy, vice-président en charge de la culture au
importante des journées était consacrée à la mise en conseil général du Nord, avait pour thème le seul bien
place d’un tel dispositif. Simultanément, une place français distingué en tant que chef-d’œuvre du
particulière était réservée aux sites présents sur les patrimoine oral et immatériel de l’humanité, à savoir
Chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle. Ce bien du les géants et dragons processionnels de France et de
patrimoine mondial est lui-même composé de Belgique. La communication de M. Tardy était centrée
soixante-dix sites différents, là encore fort sur les géants du Nord. En regard de la présentation de
la candidature de Bordeaux, récemment distinguée par
l’Unesco, ces premiers exposés pouvaient laisser penser
que les deux conventions, en dehors de la ressemblance
de leurs dispositifs de fonctionnement, œuvraient dans
des domaines très différents et sans réelles passerelles
entre elles. La suite des débats allait infirmer cette idée.
Au-delà de ces communications spécifiques,
l’immatériel s’est « invité » dans plusieurs autres
exposés : sans surprise, dans la communication de
Makoto Motonoka, expert à l’agence pour les affaires
culturelles du Japon, qui avait pour thème « Les sites
sacrés et chemins de pèlerinages dans les monts Kii » ;
mais aussi, comme attendu, dans les interventions
portant sur les Chemins de Saint-Jacques-de-
Compostelle (Antoinette Mayol, Olivier Poisson, Brigitte
© Unesco / Patrice Thebault
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tériel tel qu’il est envisagé par l’Unesco. Il y a des liens communs,
et notamment le mot tradition est important – certains États ne
souhaitant pas qu’il soit fait mention de l’immatérialité, il a fallu
trouver d’autres concepts. De même, on parle de communautés
patrimoniales et non de groupes ethniques comme dans d’autres L'abbaye de Cluny a reçu le label Patrimoine européen.
conventions.
Ce cheminement juridique de l’immatérialité reste donc encore à
faire, même si, à défaut de mention de l’immatérialité dans les n’entre nullement en concurrence avec la Liste du patrimoine
textes européens, la notion apparaît dans les textes du programme mondial de l’Unesco, elle-même porteuse de l’idée, très impor-
Culture 2007, où certains financements de programmes relatifs au tante, d’universalité. De fait, le label européen en est complé-
patrimoine culturel immatériel sont envisagés. Mais ces possibilités mentaire, puisqu’il n’est pas un label de protection, qu’il n’a pas
très empiriques ne sont nullement codifiées, ni par l’Union euro- de caractère universel, et qu’il est tourné d’abord vers la valorisa-
péenne, ni surtout par le Conseil de l’Europe, en charge de ces tion. Il est donc très souhaitable que l’Europe, renforçant encore
questions depuis l’origine. davantage son engagement sur les questions de l’immatériel, s’y
Les grandes conventions patrimoniales sont la convention de investisse aussi de concert avec l’Unesco.
Grenade sur le patrimoine physique (1985), la convention de La La France de son côté, forte de la ratification de la convention pour
Valette sur l’archéologie (1992), et la convention de Florence sur la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel, développe sur
le paysage (2000, signée par la France). Ce sont des conventions le plan national différentes initiatives au sein même du ministère
de nature philosophique, éthique et déontologique, qui rejoignent de la Culture et de la Communication afin de mettre en place la
bien souvent les préoccupations des conventions de l’Unesco. Il est convention. Un comité où sont représentées les différentes direc-
même dit dans les textes que l’Unesco et le Conseil de l’Europe tions du ministère, et auquel sont associés observateurs et experts,
doivent travailler ensemble sur les domaines patrimoniaux afin cherche à appréhender les attentes des citoyens porteurs de
de définir une concordance entre le champ européen et le champ projets et leur désir de voir reconnaître l’immatérialité dans leur
universel. Les grandes institutions européennes ont donc encore du démarche. Ce comité accompagne la mise en place de la procé-
mal à trouver un champ d’ouverture sur l’immatériel, malgré la dure nationale d’ici à la fin de l’année 2008 pour être opéra-
volonté toujours répétée d’intégrer l’immatérialité dans leurs tionnel en 2009.
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Sylvie Grenet
Mission ethnologie
« fashionistas » de la planète : Kate Moss arbore les bottes Minne-
MCC / Direction de l’architecture et du patrimoine
tonka, et les blogs français retentissent des envies irrépressibles des
« modeuses » (« Je les veux tout de suite, immédiatement » clame
une bloggeuse du très influent blog Punky B’s fashion diary). La Ces deux anecdotes posent une question essentielle : ces « signes »
sont-ils des symboles d’une culture, d’un « imaginaire » ou des
motifs sont sacrés car ils sont l’un des éléments indispensables à convenir à ces deux usages ? Nous verrons que si les risques de
la réalisation d’un rituel de passage, le marake. Pour un Wayana, confusion sémantique sont grands, à la fois source et conséquence
il est donc inconcevable d’extraire ces dessins de leur contexte de ces registres normatifs multiples, ils ne doivent pas cacher les
rituel. Pourtant, pour boire un verre à Cayenne, on s’assoit sur points de convergence. Dans les deux cas, la tentative est de trans-
des tabourets peints de motifs wayanas. Ils font désormais partie former des signes intangibles en « objets de droit », de les réifier.
de la touche exotique et « locale » qu’un touriste est en droit Et cette réification de l’imaginaire est probablement porteuse
d’attendre d’un lieu « in ». d’enjeux communs.
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Confusion sémantique ou confusion symbolique ? Il comprend aujourd’hui également les ressources et capacités
Créer du droit c’est inventer des définitions. Mais sur ce concept, les humaines, les compétences organisationnelles (bases de données,
juristes partent de loin. Tant le langage commun que celui du monde technologies, routines et culture) et le capital « relationnel », par
du travail foisonnent d’ambivalence autour de cette expression. exemple les structures et processus d’organisation ainsi que les
Absence de définitions, mot-valise, polysémie orchestrée : simple réseaux de clients et fournisseurs.
homonymie ou faut-il se diriger vers le sentier de la synonymie ? 4 – À ces trois « définitions », ajoutons ce qu’écrit l’OCDE4 : « Il n’y
Dans le langage courant, « patrimoine » comme « immatériel » a pas de définition et de classification des actifs immatériels qui
sont dotés de sens variables. Même en les combinant, les possibles soient généralement acceptées. La plupart des définitions semblent
restent nombreux. Le patrimoine immatériel peut être : néanmoins retenir trois caractéristiques fondamentales : ces actifs
1 – Un élément du discours sur le « capital humain ». Dans le n’ont pas de matérialité ; dans une certaine mesure, ils sont appro-
langage courant, la référence au patrimoine immatériel renvoie à priables et négociables ; ils généreront probablement un profit
des notions telles que « connaissances, capacité d’attention, de économique. » On retrouve la définition en négatif (absence de
réflexion critique, invention, mobilisation affective ». Plus spécifi- matérialité), avec la dimension juridique de l’appropriation et la
quement, dans les discours de management, privé et public, à la dimension économique de rentabilité. Mais cela reste assez peu
notion de « patrimoine immatériel », sont accolés des termes tels conceptuel.
que « capacité, intelligence, aptitude, confiance, sentiment, réseaux, Quant à la circulaire du Premier ministre du 18 avril 2007, relative
innovation, collectif, mobilisation, diversité, compétence, organi- à la gestion des actifs immatériels de l’État, elle dispose : « l’État
sation, relation, création, intégration, participation, dynamisme ». détient des actifs immatériels considérables (licences, brevets,
2 – La reconnaissance d’une pratique communautaire, symbole de fréquences, marques, savoir-faire publics, bases de données, droits
la défense de « valeurs », en tant qu’elle assure la durabilité d’une d’accès, images publiques…). » Cette liste tient lieu de définition.
vision du monde basée sur la valorisation et le respect des cultures On le voit, tant dans le langage courant que juridique, l’immatériel
dans leur diversité. C’est, par exemple, la « gastronomie française » est à la fois source d’originalité, d’authenticité et de concurrence.
honorée récemment par le Président de la République. Tout devient possible, et la confusion sémantique entraîne une
3 – Une œuvre de l’esprit au sens de la propriété littéraire et artistique. confusion de l’ordre du symbolique. Cette citation très imagée de
C’est ainsi que l’université de Marne-la-Vallée a mis en place un Magali Demotes-Mainard5, statisticienne de l’Insee, donne toute son
master « ingénierie de l’information, spécialité capital immatériel ». ampleur à cette ambiguïté : « En fait, l’immatériel se présente à nous
4 – Un actif professionnel ou artisanal proche des actifs protégés un peu comme l’homme invisible : on ne le connaît que par ses
au titre de la propriété industrielle. Ainsi, dans la revue Métiers d’art bandages (on peut alors se comporter avec lui comme avec
de l’automne 2007, un dossier consacré aux « marques et labels » quiconque, sauf que l’enveloppe avec qui on est en rapport est
comme élément du patrimoine immatériel de la France dresse un relativement contingente) ou par les traces que son corps laisse sur
panorama des « titres, labels, appellations et autres marques qui se les coussins (on a accès non à lui-même mais à ses actes). »
bousculent pour désigner, valoriser et rendre visibles les profes-
sionnels, les savoir-faire et les entreprises des métiers d’art français. Vers un darwinisme de l’intelligence et de la diversité
Qualité, authenticité, confiance, créativité, modernité, éthique, culturelle ?
sont parmi l’essentiel des messages véhiculés ». Au travers des deux textes normatifs récents présentés dans cet
5 – Un patrimoine sur des supports numériques, abusivement article, les deux registres de l’action publique que nous mettons ici
appelé immatériel. en parallèle ont en commun de faire entrer le « paysage » dans
Dans le langage économique, cette polysémie se retrouve. Diffé- une logique, une dynamique patrimoniale. Des objets, des terri-
rentes définitions et approches sont, dans ce registre aussi, sources toires, des institutions, des nations, des projets, voire des savoir-
de confusion. faire, des formes, des rituels, jusqu’ici inventés et perpétués « dans
1 – En creux. Antoine Rebiscoul1 considère par exemple que le l’air du temps » deviennent des objets de droit, sous formes d’iden-
patrimoine immatériel d’une institution (entreprise, État), c’est ce tités et de droits d’accès. Dans ce sens, ils sont « rigidifiés » et
qu’il reste quand tout ce qui pouvait l’être a été sous-traité, c’est- « privatisés », au sens où les terres communales furent partagées
à-dire, essentiellement, des idées et des perceptions : des droits de et encloses (décret du 10 juin 1793). Objets de culture et de savoir,
propriété intellectuelle, des marques, la capacité à interconnecter ils deviennent des objets de droit, voire des objets de gestion comp-
le système d’information au monde extérieur, la qualité d’un dispo- table qui peuvent être mesurés et redirigés au gré de la volonté de
sitif de relations aux clients. leur détenteur. Même si les deux registres de l’action publique
2 – En double « négatif ». Une définition proposée par l’Insee2 : « Les certainement s’opposent sur de nombreux points, celui du sens de
biens immatériels sont des biens qui ne sont pas matériels et qui « valorisation » notamment, ils ont en commun différents enjeux
ne sont pas non plus des services. » juridique, économique et politique.
3 – En liste. Moyen assez inhabituel chez les statisticiens, c’est
une définition « en liste » qui est pourtant retenue par le SESSI3 : Un enjeu juridique : ne pas élargir le périmètre de la propriété
la communication, l’innovation, la R&D et la protection de la intellectuelle au « plus petit dénominateur commun »
propriété intellectuelle. Toutefois, dans la littérature managériale, En droit de la propriété intellectuelle, les juristes considèrent que
le champ des actifs immatériels s’est élargi ces dernières années. lorsque l’actif devient une « œuvre de l’esprit », originale, sous la
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Patrimoine ethnologique
permanences
D’une notion l’autre, l’une et l’autre notions
et leur prise en compte par le ministère de la Culture
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et patrimoine immatériel :
endeavour to] ». La création d’inventaires est donc une tâche impé- moine culturel immatériel : http://www.culture.gouv.fr/culture/dp/
rative pour les États signataires, alors que les « autres mesures de ethno_spci/invent_invent.htm).
sauvegarde » sont présentées comme des actions souhaitables mais Le second, plus proche de l’esprit de la convention, vise à réper-
pas obligatoires. Cela signifie que les pratiques qui seront propo- torier des pratiques vivantes, avec le concours des communautés,
sées à l’inscription sur une des deux listes du PCI (liste représen- des groupes et des individus. Il a commencé en mars 2008, et
tative et liste pour une sauvegarde urgente) devront au préalable s’inspire de deux éléments déjà existants : une grille mise au point
avoir été inscrites sur ces inventaires, sous peine de non-validité juri- pour l’Inventaire des ressources ethnologiques du patrimoine
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immatériel (IREPI) de l’université Laval à Québec, et un thesaurus La première interrogation est liée aux sujets abordés par l’inven-
également employé dans l’IREPI, la Grille des pratiques culturelles taire, qui ont besoin d’être explicitement définis au préalable,
de Jean Du Berger. Cet inventaire, actuellement en phase d’essai, peut-être dans un lexique. La nécessité d’une définition précise
est mis en œuvre avec quatre partenaires : la Société d’encoura- offre l’avantage d’éviter toute ambiguïté, et de montrer de manière
gement des métiers d’art (SEMA), dépendant du ministère chargé visible qu’elle influe sur le choix même des objets présentés dans
de l’industrie, l’Institut Occitan (InOc), le Centre des musiques les inventaires. Par exemple, les métiers d’art rares obéissent à
traditionnelles (CMDT) de Corse et le Laboratoire d’anthropologie une définition bien spécifique établie par la SEMA : « Sont consi-
et d’histoire de l’institution de la culture (Lahic, unité mixte CNRS- dérés comme exerçant un métier d’art rare, les professionnels ou
ministère de la Culture). La SEMA entreprend un inventaire des les entreprises possédant : des savoir-faire rares de haute techni-
métiers d’art rares en France, l’InOc travaille sur un inventaire des cité, des fonds d’archives anciens reposant sur des ouvrages et
expressions occitanes en région Aquitaine, le CMDT de Corse documents rares, des matières premières rares, des machines et
entame une recherche sur l’inventaire de cantu in paghjella, une outils anciens ou rares, des compétences spécifiques et rares liées
forme de polyphonie, et une chercheuse du Lahic (Chiara Borto- à une technique, des pratiques communes liées à un petit nombre
lotto) est chargée d’une étude sur la faisabilité d’un inventaire des de professionnels ou à une communauté locale, des savoir-faire
pratiques culturelles des communautés immigrées en Ile-de-France. caractérisés par l’absence ou l’indisponibilité de formations
Lors d’une première réunion d’étape début avril 2008, les parte- acquises par les filières normales et reconnues3. » Cette défini-
naires se sont accordés sur deux niveaux : les modalités d’enquête tion associe étroitement le métier, la production et le professionnel.
et la restitution au public. Sont donc exclus de cet inventaire des individus qui ne sont pas
Le but de cet inventaire, outre celui de répondre aux obligations de des professionnels, quand bien même leur savoir-faire serait tout
la convention, est d’être un outil de connaissance à la disposition à fait éligible à une inscription sur un inventaire du patrimoine
de tous les publics. Il devrait à terme être disponible sur Internet, culturel immatériel.
et permettre à l’internaute de répondre à une question simple : La deuxième interrogation porte sur l’équilibre à trouver entre
« qu’y a-t-il en matière de PCI dans la région qui m’intéresse ? ». Le l’importance de l’expertise et le rôle laissé aux communautés,
critère géographique sera donc important dans la réflexion sur la groupes ou individus. Tel qu’il est conçu actuellement, et même tel
mise en ligne des données. qu’il semble évoluer, l’inventaire passe par l’intermédiaire de struc-
En ce qui concerne les enquêtes, doivent être considérées toutes les tures institutionnelles, qui effectuent un travail préalable d’exper-
nuances utiles pour satisfaire aux besoins de la collecte : par tise et de validation, notamment pour discerner, au sein des
exemple, l’inventaire peut prendre parfois la forme de question- pratiques vivantes, celles qui relèvent d’une revitalisation artificielle,
naires ouverts au lieu de champs à remplir, et il s’avérera nécessaire et celles qui, sous des dehors parfois commerciaux, ou folklorisants,
dans certains cas d’ajouter des champs pour affiner les résultats, sont révélateurs de réels espaces d’expression et de production de
comme la tranche d’âge des personnes enquêtées, ou des critères pratiques anciennes renouvelées. Pour ce faire, les partenaires ont
quantitatifs comme le nombre de personnes présentes lors de validé le principe d’une expérience, qui sera menée en collabora-
certaines pratiques. tion avec le Lahic, qui tentera de croiser les principes de l’inven-
Un inventaire unique des pratiques vivantes, basé sur ces quatre taire français et ceux d’une méthode testée actuellement au
inventaires pilotes, paraît possible. De premiers tests, effectués en Vietnam, spécifiquement dédiée à la question de la participation des
particulier par l’InOc, ont montré que le thesaurus de Du Berger communautés. Les chercheurs travaillent avec les représentants
pouvait être appliqué aux différents terrains envisagés pour la des communautés pour que ceux-ci reformulent et précisent sous
phase d’essai, mais plutôt aux niveaux des grandes entrées théma- forme de questions les principes de la liste représentative. L’idée
tiques (exemple : « danse sociale et populaire »), et éventuelle- serait de voir dans quelle mesure cette méthode de re-formula-
ment des sous-thématiques (exemple : « danse de groupe » comme tion, et donc de ré-appropriation des champs par les communautés
sous-thématique de « danse sociale et populaire »), le niveau des elles-mêmes, pourrait permettre de mettre au point une série de
sous-sous-thématiques étant trop spécifique des terrains québé- questions semi-ouvertes, qui pourraient être ensuite intégrées dans
cois (exemple : « béguine, boogie-woogie, rumba » comme sous- l’inventaire français.
sous-thématique de « danse de groupe », alors que le boogie-woogie
n’est plus guère pratiqué en France). Du moins dans un premier
temps, ce seront les termes de niveau 1, le plus large, qui seront 1. Cordonnés par le ministère de la Culture/DAPA/Mission ethnologie, cf. infra l’article
utilisés. Des essais ultérieurs permettront d’étudier la nécessité ou de Ch. Hottin, p. 18 et 20.
non d’inclure le niveau 2 des sous-thématiques. 2. Coordonné par le ministère de la Culture/DAPA/Mission ethnologie :
http://www.culture.gouv.fr/culture/dp/mpe/portethno.htm
Lors de cette première réunion d’étape, différentes problématiques
3. http://www.metiersdart-artisanat.com/1-17850-Metiers-d-Art-rares.php
sont également ressorties, qui nécessiteront d’être approfondies.
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Cl. Gaetano Ciarcia
Restes d’une ancienne maison au style architectural dit « afro-brésilien », Ouidah, Bénin.
les « mémoires vivantes » (formule en vogue dans les textes offi- par la synchronisation contemporaine des qualités et des usages
ciels sur le patrimoine) sont les vecteurs. Un ensemble paradoxal – souvent touristiques – de la tradition culturelle.
de documents semble se constituer à l’intérieur d’une économie de Le patrimoine immatériel est aussi le réservoir symbolique de ce
la tradition culturelle et de l’imaginaire historique. L’immatéria- qui aurait pu disparaître, englouti par les changements de l’histoire :
lité exprimerait ainsi les modalités discursives à travers lesquelles l’« animisme » du paysan dogon assujetti d’abord aux conqué-
s’affirment les intentions collectives et individuelles de faire-savoir rants musulmans et par la suite aux colonisateurs français. Mais,
le passé et qui posent implicitement la question du passage d’un aussi, pour reprendre les contextes présentés dans mon étude : la
régime d’oralité à un régime d’écritures. tache de l’esclavage affectant le statut des lignages descendants des
Les archives de l’altérité ethnographique agencent une forme de anciens captifs dans les villes côtières du Bénin ; la menace
sécularisation, c’est-à-dire la font passer dans une autre tempo- constante de la sorcellerie afférente aux pratiques du vodûn ; la
ralité historique : la représentent implicitement comme une entité violence intrinsèque à des formes « ordinaires » ou ritualisées de
significative d’une éclipse culturelle. De cette éclipse, de cette taxinomie raciale et de distinction culturelle à la Martinique ; la
disparition paradoxalement progressive mais jamais définitive, misère matérielle et l’isolement social de la vie des pêcheurs
le chercheur, le conservateur, l’« érudit local », l’animateur culturel d’anguilles de La Nadière, îlot de l’étang de Bages et Sigean, dans
seraient des témoins – et en l’occurrence des pédagogues – l’Aude ; les oppositions « ethniques », la brutalité des rapports
producteurs de documents, d’écrits, d’objets, de pratiques d’ap- d’antan sur l’ancienne frontière occitano-catalane, les subterfuges
prentissage. L’édification de ce corpus apparaît corrélée à une de la contrebande. La mise au présent du passé qu’opère l’archi-
entreprise de reconstruction du passé, perçue comme moderne et vage des documents peut produire un effet de sublimation. Ainsi,
volontaire. Ses représentations sociales et ses usages politiques se autour de la rhétorique de l’immatériel, nous est donnée la possi-
voudraient en même temps fidèles à une authenticité presque bilité d’observer des entités « vaincues » qui font l’objet d’une
révolue et capables de relever les défis du développement. Les conquête généalogique les adoubant du prestige qui leur est dû en
acteurs locaux du patrimoine répètent sans cesse à leurs usagers tant que stigmates de l’histoire, condition nécessaire à la construc-
et à leurs observateurs que la densité anthropologique de l’au- tion de leur valeur contemporaine.
trefois est désormais passée sans pourtant être expirée. Cette Afin de répondre à la demande des responsables de la Mission à
rhétorique semble ordonner les écarts nécessaires à l’appropria- l’ethnologie, lors de ma seconde étude, j’ai tenté également de
tion de « ce qui a été » et à son affirmation comme héritage connecter l’analyse des conditions théoriques pour penser « l’imma-
public. Une relation d’intermittence se produit entre des tempo- tériel » en tant que dimension cognitive et heuristique du patrimoine
ralités distinctes mais virtuellement synchronisées : la quasi- culturel, à une vérification in vivo des possibilités d’application
disparition du passé semble communiquer avec son accomplis- de la grille/formulaire proposée par les chercheurs de l’université
sement sous forme de patrimoine. Ce legs d’un temps devenu de Laval6.
« immémorial », composé souvent d’anachronismes performa- En réfléchissant aux possibilités d’adapter les modes opératoires
tifs 5, est l’effet d’un échange entre les collectivités locales (avec d’un tel outil à des contextes affectés par une dimension dite imma-
leurs élites intellectuelles et politiques) et les instances exté- térielle du patrimoine culturel, je me suis posé la question de
rieures qui interviennent dans la production du territoire de leur l’identification de pratiques et de personnalités reconnues comme
patrimoine. La valeur ajoutée détenue par le passé présentifié porteuses de savoirs et savoir-faire susceptibles d’être valorisés en
finit par englober l’idée que le développement des lieux passerait tant qu’héritage. D’après les chercheurs québécois, il semble s’agir
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de pratiques mémorielles relevant d’un prétendu principe d’intan- au fait que le patrimoine est aussi le produit des protocoles relatifs
gibilité qui nécessite une thésaurisation informatique. À travers à ses formes d’archivage –, la question de l’inventaire de l’« imma-
cette utilisation sous forme de fiches, la localisation du « bien » tériel » demeure un enjeu épistémologique d’envergure. La recon-
implique sa visualisation en espace de spectacle. Une telle forme naissance d’un principe intangible structurant l’institution contem-
d’archivage correspond à une interprétation courante dans les poraine de la culture n’est pas seulement la cause mais aussi le
milieux associés aux politiques culturelles de l’Unesco : la valori- reflet de la signification politique que les usages publics de la notion
sation du bien culturel passerait à travers ses scènes jouées. d’« héritage immatériel » ont acquis au niveau mondial. En ce sens,
La localisation « théâtrale » serait l’espace où l’immatériel de la il me semble évident que le recensement des lieux et espaces
culture se donnerait à voir à travers le lieu physique de sa trans- sociaux où cette notion prend son sens doit faire l’objet d’une mise
formation comme patrimoine disponible et utilisable. Cette pers- en contexte et d’une critique conséquente et articulée.
pective est ressentie d’une manière très contrastée par les acteurs Si pour des raisons de procédure, liées au cadre institutionnel de
intangible du passé à rendre « vivant ». Dans cette économie géné- internationales, des demandes collectives, avec leurs conflits
ratrice d’une esthétisation, le quotidien de ce passé est construit internes et extérieurs, dont il peut être le vecteur.
comme étant à la fois familier et exotique.
5. C’est-à-dire des références culturelles constituées par un bricolage mémoriel d’objets
historiques et de contextes anthropologiques hétéroclites.
Un tel modèle d’inventaire apparaît un instrument inapte à une
6. Cette fiche est visible « à l’œuvre », c’est-à-dire appliquée à des entités patrimoniales
politique culturelle fondée sur des principes d’objectivation scien- inventoriées, sur le site de l’Inventaire des ressources ethnologiques du patrimoine
tifique et inspirée par une approche réflexive – c’est-à-dire attentive immatériel (IREPI) : http://ethnologie.chaire.ulaval.ca
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tive qui est associée, mais non équivalente, à la notion de « patri- « patrimoine immatériel » et par lesquels les acteurs locaux se
moine culturel immatériel ». Cette dernière est encore limitée à un reconnaissent comme porteurs de ce patrimoine. Cette démarche
usage plus ou moins « expert », et possède une valeur normative a donc permis d’analyser la notion normative proposée dans le
depuis l’adoption de la convention sur le PCI à l’Unesco. texte de la convention tout en observant selon quelles logiques le
La mise en œuvre de cette convention constitue aujourd’hui un PCI se construit aux deux bouts de la chaîne de ce programme :
enjeu pour les politiques culturelles des quelque 90 pays qui l’ont dans les discours des acteurs locaux et au sein des institutions qui
ratifiée et qui se sont engagés à traduire les catégories patrimoniales sont appelées à le sauvegarder. Cette réflexion se prolonge égale-
qu’elle propose dans des institutions et dans des programmes d’in- ment dans une analyse très pragmatique des implications et des
tervention publique. Compte tenu des interrogations suscitées par problématiques spécifiques à la mise en œuvre de la convention.
la nécessité et l’urgence institutionnelle de s’acculturer à cette À la fois novateurs et problématiques, les changements les plus
notion problématique de « patrimoine immatériel », le but du sémi- considérables qu’implique la convention ne semblent en effet pas
naire coorganisé par le Laboratoire d’anthropologie et d’histoire de se limiter à la prise en compte d’un nouvel objet défini par son
l’institution de la culture (Lahic)2 et la Mission ethnologie du immatérialité. Comme le souligne Nathalie Heinich, une analyse de
ministère de la Culture est de questionner, dans une perspective la notion conceptuelle de « patrimoine culturel immatériel » fait
ethnologique, la notion normative proposée dans le texte de la ressortir l’impasse de la contradiction structurelle qui oppose la
convention tout en explorant l’« esprit de la convention » tel qu’il logique patrimoniale fondée sur le principe de l’intemporalité des
est véhiculé par le discours de l’Unesco. Il s’agit donc de considérer biens sélectionnés pour être transmis et conservés dans le long
une forme spécifique d’institution de la culture, qui ne touche pas terme, et la logique contextuelle de la performance4. L’élaboration
seulement aux enjeux de la patrimonialisation d’un patrimoine normative de cette idée induit, quant à elle, une mutation de point
correspondant à la définition anthropologique de « culture », mais de vue, riche de conséquences pour les valeurs et les pratiques
qui interroge de façon plus spécifique les problématiques de l’ins- patrimoniales : d’une part, l’action institutionnelle est désormais
titution du « patrimoine culturel immatériel » comme conséquence censée se focaliser non plus sur la « protection » des expressions
de l’application de cette convention. culturelles (matérielles ou immatérielles), mais sur la « sauvegarde »
La création des politiques de sauvegarde prévues par la convention de l’acte social de création et de réélaboration qui permet leur
implique, quel qu’en soit le degré, une institutionnalisation de la production. D’autre part, l’approche archivistique et documentaire
« culture traditionnelle ». Loin d’être anodine, cette action institu- ancrée parmi les chercheurs et les professionnels du patrimoine ne
tionnelle peut représenter autant de pièges que de possibilités. Les semble pas pouvoir être la seule référence dans cette nouvelle pers-
risques de ce programme ont été assimilés aux dangers propres à pective qui, se voulant dynamique et axée sur la culture vivante,
toute « glorification du traditionnel » dont l’instrumentalisation demande des compétences spécifiques et la définition de nouvelles
politique a été étudiée dans plusieurs contextes3. Sans prendre a possibilités d’interaction avec les porteurs des pratiques reconnues
priori position vis-à-vis de cette notion, la réflexion développée comme « patrimoine culturel immatériel ».
au sein du séminaire s’est attachée à transcrire la « grammaire de L’aspect le plus intéressant et le plus riche du texte de la convention
son organisation » pour saisir la logique sous-jacente à sa construc- est sans doute le rôle central assigné aux communautés : de fait,
tion à travers la confrontation des perspectives des acteurs insti- l’Unesco avance que c’est à la communauté des praticiens et des
tutionnels – impliqués tant à l’échelle internationale que natio- porteurs de ces traditions de reconnaître la valeur patrimoniale des
nale et locale –, scientifiques et des « porteurs des traditions ». pratiques dont ils ont explicité la valeur culturelle. Cette catégorie se
La comparaison des approches et des enjeux des différents acteurs fonde donc sur une logique sociale qui procède de la reconnaissance
concernés a conduit à interroger les processus et les parcours insti- par les acteurs d’un patrimoine non plus réductible à une catégorie
tutionnels à travers lesquels les objets se construisent comme savante et encadrée dans les logiques administratives classiques.
1. Gorz 2003, et les colloques « Methods and Techniques for Intangible Heritage 2. Équipe de l’Institut interdisciplinaire d’anthropologie du contemporain (IIAC), UMR 8177-
Prservation Workshop », Ircam, Paris, 19th of April 2007 et « Patrimoine et économie de LC 12 EHESS-CNRS. Présentation et programme du séminaire :
l’immatériel », Institut national du patrimoine, Paris, 3 et 4 avril 2008. Cf. aussi infra, http://www.lahic.cnrs.fr/spip.php?rubrique40
l’article de S. Grenet et J. Pierre, p. 23-25. 3. Cavazza 1997 ; Thiesse 1988 ; 1999.
4. Heinich à paraître. Voir aussi Kirshenblatt-Gimblett, 2004.
DOSSIER
Si le statut patrimonial est toujours validé par des institutions cette innovation est un phénomène dont les effets sont encore
continentale. La définition du PCI proposée par l’Unesco implique contexte commercial. Un patrimoine vivant est en effet impliqué
donc le fait qu’une culture, ou qu’une expression culturelle, n’est dans les logiques du monde qui lui est contemporain. L’exemple
pas liée à un territoire fixe et délimité pour exister en termes patri- japonais des « Trésors humains vivants » montre que ces logiques
moniaux : elle peut naître, évoluer et se transformer dans un sont très souvent déterminées par des enjeux commerciaux10. Or,
contexte de mobilité. A contrario, elle cesse d’exister quand son la convention ne considère pas directement cette dimension, son
impulsion d’origine ne produit plus de variantes7. Vis-à-vis des but demeurant éminemment patrimonial : celui d’assurer la viabi-
institutions publiques appelées à mettre en acte la convention, lité des pratiques.
DOSSIER
>>>>>> Bibliographie
Appréhendées dans leur intégralité, les pratiques culturelles recon-
nues comme « patrimoine culturel immatériel » mettent en évidence Cavazza Stefano, 1997, Piccole patrie. Feste popolari tre
regione e nazione durante il fascismo, Bologne, Il Mulino.
toute leur complexité : bien que le texte de la convention ne prenne
pas en compte ces enjeux, la dimension économique et le domaine Giguère Hélène, 2008, « Musique ethnique ou musique
de la création font partie intégrante de ces pratiques. Cette frag- internationale ? Diversité et unicité dans le patrimoine
mentation rigide de la réalité des phénomènes socioculturels semble “flamenco” », in : Il patrimonio immateriale secondo
l’Unesco : analisi e prospettive, a cura di Chiara Bortolotto,
correspondre aux nécessités juridiques et administratives d’un
Rome, Istituto Poligrafico e Zecca dello Stato.
découpage de compétences et d’une distribution des taches. Liée
fonctionnellement à la gestion des politiques culturelles, cette Gorz André, 2003, L’immatériel. Connaissance, valeur et
logique institutionnelle risque toutefois de ne pas parvenir à s’appli- capital, Paris, Galilée.
quer de façon à intégrer la continuité des différentes facettes d’un Hafstein Valdimar, 2007, « Sauvegarde du patrimoine
même phénomène. immatériel et gouvernance communautaire », in : 60 ans
La convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel d’histoire de l’Unesco. Actes du colloque international,
Paris 16-18 novembre 2005, Paris, Unesco, p. 337-348.
se présente donc comme un mécanisme institutionnel à travers
lequel l’Unesco définit de nouveaux objets mais surtout légitime le Hafstein Valdimar, 2008, « Inviting a Noisy Dance-Band
rôle des nouveaux acteurs qui vont se positionner comme des into a Hospital : Listing the Intangibile », in : Il patrimonio
interlocuteurs incontournables dans les programmes d’interven- immateriale secondo l’Unesco : analisi e prospettive, a cura
di Chiara Bortolotto, Rome, Istituto Poligrafico e Zecca
tion patrimoniale. Si l’expérience française du « patrimoine ethno-
dello Stato.
logique » dément une véritable remise en question du champ du
patrimoine, des perspectives nouvelles semblent s’imposer en Heinich Nathalie, à paraître, La fabrique du patrimoine.
termes d’identification et d’intervention. Comme l’a souligné Jean- Kirshenblatt-Gimblett Barbara, 2004, « Intangible
Louis Tornatore, si le « patrimoine ethnologique » était un objet intel- Heritage as Metacultural Production », Museum
lectuel construit dans une démarche de recherche, le principe de International, 56 (1-2), p. 53–65.
la reconnaissance des objets patrimoniaux par les « communautés » Moeran Brian, 1987, « The Art World of Contemporary
implique la définition de nouveaux principes patrimoniaux et Japanese Ceramics », Journal of Japanese Studies, 13 (1),
assigne à l’ethnologie du patrimoine un rôle différent, fondé sur une p. 27-50.
reconsidération du poids de la perspective documentaire qui a Moeran Brian, 1997, Folk Art Potters of Japan. Beyond an
distingué jusqu’à aujourd’hui l’expertise ethnologique11. Anthropology of Aesthetics, Richmond, Surrey, Cruzon
Problématiques et inédits, ces nouveaux modes d’appréhension Press.
du patrimoine nécessitent d’être questionnés tant vis-à-vis des Nas Peter J. M., 2002, « Masterpieces of Oral and
enjeux et des difficultés liés au renouvellement des objectifs de Intangible Culture. Reflections on the UNESCO World
l’action institutionnelle que des modalités de leurs retombées au Heritage List », Current Anthropology, 43, (1), p. 139-148.
niveau local. En effet, parallèlement à la traduction de cette notion Noyes Dorothy, 2006, « The Judgment of Solomon :
dans le contexte institutionnel, des déclinaisons locales de la notion Global Protections for Tradition and the Problem of
normative et officielle se multiplient et restent encore à considérer. Community Ownership », Cultural Analysis, 5 [en ligne]
Transposant la notion normative et abstraite de « patrimoine culturel http://bis.berkeley.edu/~caforum/volume5/vol5_article2.
immatériel » dans les contextes sociaux travaillés par les tensions html.
qui traversent les communautés, ces interprétations révèlent les Thiesse Anne-Marie, 1988, « La construction de la culture
enjeux réels de l’impact de l’institution de cette nouvelle catégorie populaire comme patrimoine national, XVIIIe-XXe siècle »,
patrimoniale12. in : Poulot Dominique dir., Patrimoine et modernité, Paris,
L’Harmattan, p. 267-278.
5. Voir les actes du colloque Le patrimoine culturel immatériel de l’Europe : inventer son
Thiesse Anne-Marie, 1999, La Création des identités
inventaire, Institut national du patrimoine, Paris, 30 novembre, en ligne sur
http://www.inp.fr
nationales. Europe XVIIIe-XXe siècle, Paris, Éditions du Seuil.
DOSSIER
Recherche et métiers
1. M. Lévy, J.-P. Jouyet, L’économie de l’immatériel. La croissance de demain. 6. J. Davallon, « Les objets ethnologiques peuvent-ils devenir des objets de patrimoine ? »
Débats récents
DOSSIER
La transmission de savoir-faire
Les formes de transmission sont une préoccupation majeure pour
musées territoriaux d’art contemporain. 79 musées ont rempli le les musées soucieux de faire évoluer et de transmettre des mani-
questionnaire alors qu’une vingtaine disent ne pas être concernés festations vivantes sans les figer (écomusée de la Roudoule).
par le sujet. Les réponses aux principales questions permettent de L’exemple japonais des « Trésors humains vivants » est perçu,
dégager différentes tendances. selon les musées, de façon contrastée. Certains les associent natu-
rellement à l’excellence des savoir-faire techniques : le musée de
La définition du PCI donnée dans la convention de l’Unesco est-elle Bourges fait une analogie avec les meilleurs ouvriers de France, le
claire et adaptée ? chateau-musée de Compiègne cite les soyeux de Lyon et les ouvriers
Certains trouvent la définition de l’Unesco peu claire et s’interro- capables de réaliser le capitonnage des sièges selon une technique
gent sur ce qui différencie le contexte des objets ethnographiques héritée du Second Empire ou encore les repasseuses de coiffes
et le domaine propre au patrimoine immatériel. traditionnelles bressanes. L’écomusée de la Tuilerie de Pouligny
Tout objet patrimonial pouvant devenir patrimoine immatériel, (céramique), qui a établi des liens avec le Japon, compare très
certains récusent alors la trop grande présence de l’immatériel et naturellement ses potiers, tuiliers, briquetiers, maîtres cuiseurs
le flou que la notion introduit au sein des collections. aux Trésors humains vivants japonais.
Le caractère paradoxal de la définition de la convention de l’Unesco Certains (Mucem) voient dans les archives sonores collectées lors
qui associe des expressions immatérielles et des objets, est pointé par de campagnes thématiques un réservoir de « trésors nationaux ».
certains. D’autres s’interrogent sur le fait d’attribuer le statut d’im- Le musée du quai Branly préfère attribuer cette reconnaissance à
matériel à un objet selon la démarche qui a motivé sa collecte. Par des groupes plus qu’à des individus.
exemple, la collecte d’un instrument de musique lors d’une enquête À l’opposé, certains musées (Museon arlaten, musée d’Ethnogra-
sur les musiques traditionnelles ou celle d’une écharpe de l’Olym- phie de Bordeaux II) jugent le concept équivoque et inadapté à notre
pique de Marseille portée à un match, semblent trop subjectives et culture.
peu scientifiques.
L’ensemble des responsables de musées s’accorde, en revanche, sur Comment collecter l’immatériel : conditions scientifiques et matérielles
le caractère indissociable du patrimoine matériel et immatériel. Sur ce point, on distingue : les musées dotés de moyens humains
Les exemples de collections relevant de l’immatériel le plus souvent et scientifiques suffisants pour conduire en partenariat avec l’Uni-
cités : l’image, le son, la musique mais également des programmes, versité des programmes de recherche incluant la collecte d’objets.
des menus... qui suscitent l’évocation de la vie quotidienne. Parmi Les collectes sont alors définies par l’équipe du musée à partir des
DOSSIER
axes du projet scientifique et culturel. Les musées de civilisations Enfin, certains musées ont ajouté d’autres questionnements, par
municipal de Cagnes-sur-Mer). 11. Cette question rejoint peu ou prou le débat autour des collections d’étude et de
documentation entrepris par un groupe de travail piloté par Claudine Cartier,
Nombre de musées organisent toutefois, pour des petits groupes,
conservatrice en chef à l’Inspection générale des musées.
des séances pédagogiques sur la transmission des savoir-faire
12. Voir notamment Catherine Grenier, Transmission par l’objet ou transmission par
locaux, des démonstrations diverses (écomusée de la Bintinnais/ l’idée ? In : actes du colloque « Patrimoine et économie de l’immatériel », INP, 3 et 4 avril
musée de Bretagne). 2008 (à paraître).
DOSSIER
Du folklore
aux musiques et danses traditionnelles
développées au cours des siècles des formes populaires accrochées ristique, et dans le contexte festif du bal (distractions, mariages, fêtes
à des territoires, avec des instruments, des chants et des danses votives ou républicaines…). La tradition n’est pas considérée
spécifiques. Commençons par un point d’histoire et de terminologie, comme une donnée figée, mais au contraire comme une matrice en
qui nous entraînera vers la conception contemporaine que nous permanente évolution, intégrant formes, instruments et éléments
donnons au patrimoine immatériel dans le champ musical (et stylistiques nouveaux et laissant de côté certains genres passés de
chorégraphique). mode… C’est-à-dire qu’elle est en permanence contemporaine, et
pas seulement tournée vers le passé, et qu’elle peut aussi inspirer
Après l’acte fondateur d’une politique de l’État en matière d’arts d’autres univers esthétiques (influence sur les musiques ou les
et traditions populaires (décret Ampère Fortoul de 1852, visant danses savantes par exemple). En cela, ce courant associatif préfi-
à la collecte des patrimoines immatériels issus du monde rural), gura en quelque sorte ce qui allait être, trente ans plus tard, consi-
de nombreux érudits locaux se penchèrent sur la restitution et déré comme le patrimoine immatériel.
sur l’usage des fonds (chants, danses, musiques, poésie…)
recueillis dans les campagnes. Les collectes musicales s’inscri- Inventaires
vaient dans le cadre global des premières recherches sur la tradi- En France métropolitaine, on peut considérer que l’immense majo-
tion orale, intégrant les contes, les langues régionales et l'en- rité du travail de collecte (enregistrements, films, écrits) et d’in-
semble des pratiques sociales qui structuraient et caractérisaient ventaire sur les traditions d’origine régionale a été fait1. Certes, la
les sociétés paysannes. En cette période romantique, puis post- numérisation, l’analyse et surtout la mise à disposition nécessitent
romantique, il s’agissait de construire, à des fins idéologiques, encore des efforts soutenus, mais les fonds peuvent d’ores et déjà
les identités nationales ou régionales. Reprenant, directement ou être considérés comme très consistants. Ce sont dans les DOM/
indirectement, les concepts des frères Grimm (Naturpoesie, TOM que les besoins sont les plus criants en matière patrimo-
expression spontanée de l’âme du peuple, en opposition à la niale. Les musiques et danses traditionnelles, avec leurs évolutions
Kunstpoesie de l’artiste), les érudits et notables urbains produi- continues vers les musiques actuelles, sont très vivantes et très
sirent, à partir d’éléments disparates et exotiques à leur classe pratiquées, et font intégralement partie de la vie de tous les Ultra-
sociale (musiques, danses, costumes), les éléments du folklore marins.
qui devaient caractériser de façon univoque les cultures régio-
nales ou locales. Petit à petit naquit ainsi un mouvement qui L’accès aux sources permet de développer un enseignement
revendiquait la production sur scène, en costumes « authen- sérieux et cohérent de ces musiques traditionnelles : les replacer
tiques », de formes musicales et chorégraphiques d’origine rurale dans leur perspective historique donne la possibilité aux élèves
et populaire. Après la « fin des paysans », et suite aux modifi- de participer eux-mêmes à l’appréhension de la complexité des
cations profondes que connut la campagne française après la formes, en créant, à partir de documents originaux, leur propre
guerre de 1914-1918, les éléments de base des représentations appropriation de ces musiques. Il nourrit aussi bien sûr la créa-
folkloriques étaient en place. tivité des artistes.
Celles-ci allaient peu à peu, surtout à partir des années 1960, être Si donc aujourd’hui les structures en capacité d’assurer les collectes
remplacées par les mouvements représentant « les musiques et existent et couvrent une large part du territoire national, la diffu-
danses traditionnelles », qui se revendiquaient à la fois d’un rapport sion des données et leur valorisation passent par des phases de
précis et scientifique aux sources (collectes auprès des anciens, numérisation qu’il importe de poursuivre activement, afin que
recherches ethnologiques et historiques), de la nécessité de faire l’ensemble des fonds puissent être sauvegardés et que la mise à
vivre ces formes dans la vie sociale (bals, veillées, défilés…) loin disposition des publics devienne plus large et plus efficace.
des représentations figées du monde du folklore, et enfin d’assurer
les conditions de la transmission de pratiques vivantes et créa- Les centres de musiques et danses traditionnelles
tives à partir des sources. Ainsi, les danses traditionnelles ne sont en région
en général pas faites pour être regardées dans un théâtre comme Issus de la politique en faveur des musiques traditionnelles conduite
un spectacle folklorique, mais pour être dansées par une commu- par l’État depuis 1982, et portés par les forces vives du mouvement
nauté d’individus qui se reconnaissent dans une pratique caracté- associatif de renouveau de ces pratiques musicales, les centres de
DOSSIER
• Ile-de-France : une mission « musiques traditionnelles » est en place au sein de l’association régionale ARIAM. http://www.ariam-idf.com ;
Centre des musiques traditionnelles Ile-de-France à Ris-Orangis. http://www.musiquesdumonde.org
Dans les DOM/TOM, où la vie musicale est intense et où la partition entre musiques traditionnelles et musiques de variété n’est pas
opérante selon les mêmes critères qu’en métropole, des outils spécifiques ont été mis en place : Pôle régional des musiques actuelles de
la Réunion, à Saint-Denis. http://www.runmusic.com ; Centre des musiques et danses traditionnelles de Guadeloupe, « Rèpriz »,
à Sainte-Anne.
DOSSIER
mentation éditée, elle est amenée à explorer et documenter des musique, constituent une collection documentaire précieuse combi-
domaines peu ou non traités par l’édition commerciale, en parti- nant témoignages directs et commentaires sur ceux-ci.
culier l’édition francophone. Avec l’animation intitulée Diks La Si Do, programmée dès 2005, il
Pour son « Espace musique », qu’elle a ouvert en 2003, cela se est fait de même autour d’albums récents de musiques guadelou-
traduit par différentes actions : péennes traditionnelles ou contemporaines qui, faute d’une bonne
– la constitution d’un fonds de documents édités épuisés, diffusion médiatique, sont souvent méconnus. À la manière d’une
– un programme d’animation destiné au grand public, de promo- présentation d’ouvrage, l’auteur discute en public de son album et
tion et de valorisation de la musique caribéenne, de ses acteurs et de sa genèse. Le tout est également enregistré et disponible en
de leurs œuvres, consultation sur place ; au fil des éditions, l’expérience guadelou-
– l’acquisition et la production de documents inédits. péenne de l’industrie discographique et de la création musicale
se trouve ainsi conservée.
Collections
L’édition phonographique caribéenne qui précède l’arrivée du Production d’une documentation originale
disque compact n’a été que partiellement rééditée dans ce nouveau La production de documents inédits et exclusifs est un axe fort de
format. Se restreindre à l’édition phonographique numérique, c’est l’action de la médiathèque en matière de documentation et de
laisser dans l’ombre une grande part de l’existant phonographique. promotion des musiques caribéennes.
Si l’on prend le seul cas de l’édition phonographique guadelou- En 1999 a été initiée une série de dossiers Internet exclusifs, dispo-
péenne, qui ne commence qu’en 1953, c’est toute la vie musicale nibles librement sur http://www.lameca.org. Confiés pour la plupart
des années 1950 aux années 1980 qui se trouverait alors silen- à des ethnomusicologues spécialistes de la Caraïbe, ils proposent
cieuse. C’est le cas notamment des éditions Kaloukera de M. Henri une introduction aux musiques caribéennes peu documentées ou
Béville, dont l’activité cesse avant l’arrivée du disque compact, et peu traitées en français. Certains sont déclinés sous forme d’expo-
qui n’ont jamais été transférées sur ce support. La Médiathèque sition sur panneaux imprimés et circulent hors les murs. Ces
Caraïbe propose ainsi à ses usagers, pour une écoute sur place, la dossiers Internet sont aussi une manière d’inciter les usagers à
presque totalité du catalogue Béville, de même que ceux d’autres découvrir le fonds documentaire de la médiathèque sur un sujet.
maisons d’édition de Guadeloupe et de Martinique. Son fonds sur Depuis juillet 2005 et tous les deux ans, un séminaire d’ethno-
disque vinyle et prévinyle concerne presque essentiellement la musicologie caribéenne est organisé en partenariat avec la DRAC
Guadeloupe et la Martinique, plus facilement accessible compte tenu de la Guadeloupe, le Festival de gwoka de Sainte-Anne et prochai-
du mode d’acquisition obligé de ce type de document : le don de nement le tout récent Centre de musiques et danses tradition-
particuliers et de collectionneurs privés. nelles de la Guadeloupe. Destiné principalement aux acteurs des
Un partenariat récent avec l’AFAS (Association française des déten- musiques de la Guadeloupe, ce séminaire aborde des thématiques
teurs de documents sonores et audiovisuels) pour l’édition (immi- intéressant leurs pratiques et leurs questionnements. Si la docu-
nente) d’une discographie analytique de la musique de la Guade- mentation scientifique sur les musiques caribéennes, dont les
loupe et de la Martinique de 1929 à 1959 permettra de faire débuts remontent aux années 1920, est très riche et continuelle-
connaître plus finement les œuvres et les musiciens de la période ment alimentée, elle est presque exclusivement en anglais ou en
parisienne et caribéenne de cette musique. espagnol, ce qui rend plus difficile son accès par des franco-
phones. La traduction simultanée lors des séminaires comme la
Valorisation et documentation vivante traduction en français des textes des conférences, mis en ligne
En 2004, avec les « Ateliers musique », ont été initiées des séances sur http://www.lameca.org, favorise l’appropriation des connais-
de découverte des musiques caribéennes animées par des spécia- sances issues des recherches actuelles en ethnomusicologie cari-
listes et destinées au grand public. Celles-ci se veulent une manière béenne. Est ainsi constitué un répertoire en français, unique sur
conviviale et interactive de documenter le fonds musical de la Internet, d’articles scientifiques sur les musiques caribéennes.
médiathèque, les musiques et musiciens de la Caraïbe. Les ateliers En juin 2005, une nouvelle étape a été franchie en matière de
consacrés aux musiques guadeloupéennes ont lieu en présence documentation inédite avec la mise en place de la « Mission de
des musiciens concernés qui, accompagnés par un spécialiste, collecte des traditions musicales et dansées de la Guadeloupe », qui
contribuent à mieux faire connaître leur itinéraire et leurs œuvres. fait dorénavant de la Médiathèque Caraïbe le premier organisme
Ces séances, une fois captées et mises en consultation à l’Espace public en Guadeloupe qui collecte, archive, documente et valorise
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souhaitait bénéficier des conseils d’autres pays européens, la France du patrimoine, a créé en 2000 son propre réseau de passionnés et
avait également beaucoup à apprendre dans le domaine de la trans- de professionnels de la charpenterie, la Carpenters Fellowship.
mission des savoir-faire préindustriels. Si les liens avec le Conseil de l’Europe se sont estompés du fait de
Une première expérience d’atelier européen des techniques de l’achèvement de la campagne « l’Europe, un patrimoine commun »,
charpente fut montée à l’initiative du ministère de la Culture
1. F. Calame dir., Charpentiers au travail. Dié : Éditions A Dié, 1993. Lire aussi : F. Calame
(DAPA/Mission du patrimoine ethnologique). Elle permit de réunir, et al., Bouts de bois. Bois de bout. Dié : Éditions A Dié, 2004 (édition bilingue français-
en 1992, dix spécialistes de la charpente français, allemands et anglais). Diffusion : [email protected]
DOSSIER
la dynamique et l’esprit des rencontres perdurent au sein d’un L’un des points forts des échanges réside dans la comparaison des
réseau de partenaires et de personnes ressources. outils et des différentes techniques d’équarrissage et de façonnage
Des expériences consistent le plus souvent à réunir des experts des des bois propres à chaque contrée. Ces comparaisons nourrissent
pays concernés et de les confronter à un patrimoine national la connaissance du bâti ancien par tracéologie.
spécifique ainsi qu’à des situations concrètes d’intervention sur du Ainsi, la technique allemande de travail à l’épaule de mouton à
patrimoine architectural en bois. La rencontre est, tout à la fois, manche court, la Breitbeil, a été clairement démontrée. Très diffi-
théorique et pratique. Elle permet à chaque équipe nationale, cile à mettre en œuvre, elle exige un éclatage préalable de l’aubier
souvent composée d’un architecte ou conservateur du patrimoine selon des entailles effectuées tous les quarante centimètres par
et de plusieurs charpentiers, équipés de leurs outils spécifiques, deux charpentiers frappant alternativement avec une hache à
d’échanger leurs pratiques et leurs coups de main autour de situa- taillant étroit, le Bandhacke, selon un angle de 45° face à la grume.
tions réelles, choisies pour leur intérêt technique. Les ateliers Celle-ci doit être surélevée sur des tréteaux à hauteur du bassin. La
organisés en Normandie ont généralement eu lieu simultanément finition doit s’apparenter à un rabotage car, disent les maîtres alle-
aux Journées internationales du patrimoine, ce qui permettait mands, même une mouche se posant doit déraper tant sa surface
d’associer le grand public et les médias à certaines étapes du est lisse. C’est le fruit d’une exigence de perfection très poussée et
travail en commun. de l’emploi d’un taillant très long et très droit.
En France, et selon les régions, la finition de l’équarrissage est
Trois ateliers en Normandie souvent moins lisse et marquée de légères cupules ovoïdes du fait
Des ateliers, sous forme de chantiers de restauration, se sont tenus de l’emploi de doloires à taillant cintré.
dans l’Eure et en Seine-Maritime(2002, 2005 et 2007), à l’initiative
de la DRAC Haute-Normandie (service ethnologie). Depuis 2005,
un partenariat fructueux s’est noué avec le centre de formation
DOSSIER
Les Roumains, les Tchèques et les Croates pratiquent souvent une chronologique permettra, dans le futur, d’identifier les différentes
riques, a choisi, notamment, d’effectuer la restauration d’un manoir techniques et modes opératoires propres à certains pays d’Europe,
classé du début du XVIe siècle à Hautot-Mesnil (Seine-Maritime) à et des témoignages relatant l’itinéraire personnel de gens de métier
l’aide de techniques manuelles. L’entreprise retenue, germano- en Suède, au Danemark, en France, en Grande-Bretagne, en Alle-
française, n’utilisera que les outils en usage à l’époque de la magne ou en Turquie. Il montrera qu’un réseau existe aujourd’hui
construction, et le bois sera abattu sur le site. (À l’objection qui en Europe, qui, tirant parti des points forts de chaque pays et
pourrait être faite du risque de trop grande similitude entre l’ori- animé d’une solidarité active, permet des échanges riches et la
ginal et les pièces restituées, on opposera que l’examen dendro- mise en commun d’expériences.
DOSSIER
L'accordéoniste Lucien
d’étude et la collecte portent sur les coutumes et Les partenaires institutionnels
Allard, le dernier
traditions, l’histoire du département, la culture, le En 2006, Fréquence Sillé et le conseil général de la
interprète des danses de
monde du travail ou tout simplement la vie Sarthe/Archives départementales ont signé une
caractère en Sarthe.
quotidienne en Sarthe au XXe siècle. convention pour le dépôt des données numérisées
Cette approche globale de recherche et d’archivage sur (format Wav), des éléments de descriptions et des
le patrimoine immatériel d’un département a été documents juridiques associés. Cette convention
rendue possible par l’élaboration, avec les partenaires, inscrit aussi le principe de diffusion des données
d’un certain nombre d’outils de travail qui permettent depuis le site Internet des Archives départementales
aujourd’hui la centralisation des données collectées. de la Sarthe sur la base des outils informatiques
Ainsi, ont été réalisées des fiches de collecte et des développés par Fréquence Sillé pour le programme.
fiches juridiques qui répondent à la sauvegarde, à la Cet accès gratuit, aujourd’hui en phase de test, sera
http://www.frequence- description et à la diffusion de tous les types de disponible au cours du troisième trimestre 2008
sille.org/parole documents sonores collectés. pour tous les internautes.
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centrale. Ce faisant, les musiques et les formes des encyclopédies collaboratives telles que Wikipédia,
spectaculaires traditionnelles sortent du « ghetto » des car fondée sur l’expérience et la compétence de grands
associations et institutions spécialisées pour prendre établissements publics et de structures spécialisées.
une place de plus en plus importante dans les
programmations de salles généralistes qui sensibilisent
un public à la fois plus large et plus éclectique.
DOSSIER
Protéger l’immatériel ?
Les arènes de bouvine en Bas-Languedoc
est la vedette et où le jeu consiste à enlever la cocarde placée À cet endroit, les connaisseurs et les professionnels de la bouvine
entre les cornes du taureau par le raset. Chaque village, ou presque, développent d’ailleurs un système de valeurs assez riche et
possède ses arènes traditionnellement implantées sur la place complexe, selon lequel la morphologie de chaque piste aurait des
centrale où étaient autrefois rassemblées et mises bout à bout les propriétés relatives au déroulement du rituel tauromachique : par
charrettes des villageois délimitant ainsi une piste de fortune, le exemple, ils disent que les arènes de Marsillargues sont « bonnes
bouau, où évoluaient taureaux et raseteurs. Aux charrettes ont pour les taureaux », que celles de Beaucaire sont « difficiles pour
d’abord succédé les théâtres, comme on en trouve encore à Aigues- les bêtes parce que les raseteurs sont avantagés par la disposition
Mortes, véritables gradins de bois, qui comme les charrettes ont des équipements de sécurité dans la contrepiste », que celles du
conservé leur caractère privé. Les arènes que nous connaissons Cailar sont « faites pour les taureaux jeunes », etc. Ici, la variabi-
aujourd’hui, parfois maçonnées, composées de structures métal- lité des espaces de jeu fait partie intégrante des savoirs et pratiques,
liques et de planches, ne présentent généralement qu’une esthé- débouchant sur une sorte de théorie relativiste de la tauromachie
tique fonctionnelle. Mais le choix de la place centrale du village locale. Des enjeux identitaires se focalisent autour de ce système
pour leur installation présente un incontestable intérêt sociolo- de pensée : certains passionnés sont « fiers de leur piste » comme
gique : en relation directe avec les rues adjacentes que parcourent un éleveur pourrait l’être de ses taureaux.
les taureaux pour l’abrivado (arrivée) et la bandido (départ), les
arènes sont un lieu d’échange, de rencontre, de sociabilité que À partir de ce corpus et de ces critères, quatorze arènes représen-
favorise la proximité immédiate des cafés, des platanes et des tatives ont été retenues et sept protections ont été accordées (1992) :
immeubles qui les encadrent. les arènes de Lansargues, Marsillargues dans l’Hérault, celles
Devant la menace, déjà mise à exécution dans certains cas, de d’Aramon, Le Cailar et Saint-Laurent-d’Aigouze dans le Gard ainsi
déplacement des arènes à l’extérieur du village, mettant en péril le que les plans de théâtres d’Aigues-Mortes et d’Aubais (Gard) ont été
caractère convivial des courses et à court terme la course elle- inscrits, non sans débats, à l’inventaire supplémentaire des Monu-
même, la DRAC de Languedoc-Roussillon (services des monu- ments historiques.
ments historiques et de l’ethnologie) a mené il y a quelques années À titre d’exemple, l’analyse d’un arrêté est d’ailleurs intéressante :
une action en faveur de la protection au titre des Monuments histo- « Considérant que les arènes de Lansargues présentent un intérêt
riques de certaines arènes. ethnologique suffisant pour en rendre désirable la préservation en
Une étude a tout d’abord été confiée à un ethnologue, Frédéric raison de la place qu’elles occupent dans la tradition culturelle de
Saumade, spécialiste du domaine, sous la direction du conseiller à la « Bouvine » en Bas-Languedoc.
l’ethnologie de la DRAC. Ce chercheur a recensé plus de soixante- « Article 1 : sont inscrites sur l’Inventaire supplémentaire des Monu-
cinq arènes en activité sur les seuls départements du Gard et de ments historiques les parties suivantes des arènes de Lansargues
l’Hérault. Plus qu’un simple inventaire descriptif de lieux, cette (Hérault) :
étude a permis de dégager sur des bases essentiellement sociolo- – le terrain d’assiette,
giques et anthropologiques, une critériologie un peu inhabituelle, – les barrières délimitant la piste,
légitimant une typologie et une sélection d’arènes représentatives. – le bâti structurant l’espace : toril, présidence, buvette,
Ont ainsi été retenues – quoiqu’assez éloignées des habituels critères situées sur la parcelle n° 478 d’une contenance de 23 ares, 85
d’art et d’histoire qui fondent la loi de 1913 – la dimension de lieu centiares figurant au cadastre section A et appartenant à la
de mémoire, d’échanges et de sociabilité ; les interrelations avec commune depuis une date antérieure au 1er janvier 1956. »
l’extérieur ; la valeur technique par rapport à la tauromachie locale… Ainsi, plus que les gradins appelés à évoluer sans cesse, ce sont les
lieux eux-mêmes – terrain d’assiette et bâti qui le structure – qui
Contrairement aux arènes toujours circulaires de la corrida, il est ont été proposés à la protection : en somme plus « d’immatériel que
frappant de constater l’absolue hétérogénéité entre les divers de matériel » comme le soulignait le préfet de région en fin de
modèles architectoniques des arènes de bouvine ; cette malléabi- séance. C’est donc, comme l’a noté Denis Chevallier (1993 : 115),
lité formelle est liée à la structure des différentes places publiques « la bouvine en tant que système culturel » qu’on a cherché à
où elles sont la plupart du temps installées. Elle peut varier du protéger plus qu’un assemblage de tubes et de planches.
rectangle au losange en passant par l’ovale allongé, le carré, l’hexa- D’autre part, s’agissant d’un patrimoine en usage évolutif dont la
gone, l’octogone voire le patatoïde. Les « bonnes pistes », dit-on, gestion est permanente, il ne fallait pas s’arrêter à l’acte juridique
doivent avoir des angles ou des coins. mais il fallait imaginer une protection active. La direction régionale
DOSSIER
ou course camarguaise, si elle est acceptée, viendrait parachever Saumade Frédéric, 1992, Arènes du pays de Bouvino,
cette reconnaissance de la bouvine comme système culturel. rapport, DRAC Languedoc-Roussillon.
DOSSIER
En novembre 1999, l’assemblée départementale des L’une concerne l’articulation des données relatives au
Odile Canneva-Tétu Côtes-d’Armor votait une politique de la mer publiée patrimoine matériel (qu’il s’agisse de bâti ou d’objets
Chef du service de l’Inventaire sous le titre « les Côtes-d’Armor et la mer, une nouvelle mobiliers) avec les données ethnologiques. De cette
Conseil régional de Bretagne ambition maritime pour le XXIe siècle ». Parmi les problématique relève le nécessaire enrichissement
actions que le département souhaitait engager dans des thésaurus et l’adaptation du modèle de données
ce cadre figurait un « inventaire du patrimoine utilisés jusqu’à présent par l’Inventaire puisque
maritime costarmoricain ». l’ambition du départ – mais se justifie-t-elle ? – était
Ce projet s’est concrétisé en janvier 2002 par la de rassembler dans un même dossier toutes les
signature d’une convention de partenariat entre données de cet inventaire du patrimoine culturel du
l’État et le Département pour la réalisation d’un littoral costarmoricain.
« inventaire préliminaire à l’étude du patrimoine des Une autre concerne les différences de rythme qui
communes littorales des Côtes-d’Armor ». Pour le nuisent à l’objectif de mise en ligne régulière des
Cl. Jean Richard vers 1947 (reproduction Guy Prigent © Conseil général des Côtes-d’Armor, 2002.
mettre en œuvre, deux chercheurs – l’un historien, résultats. Peut-on, en effet, mettre
l’autre ethnologue – ont été recrutés car, pour la systématiquement en rapport la qualité et la
première fois dans une opération de l’Inventaire en quantité des informations utiles pour rendre compte
Bretagne, la dimension ethnographique du du patrimoine bâti d’une commune – variable mais
patrimoine devait être prise en compte à part entière relativement quantifiable dès le départ de l’enquête
et en parfaite concomitance avec l’enquête sur le – avec la collecte d’informations relatives à des
patrimoine matériel. savoir-faire, des usages, des traditions orales, qui
Le cadre de l’enquête a été volontairement circonscrit dépend de la présence/absence d’informateurs et
non à un champ patrimonial prédéfini – un impose, le cas échéant, un long travail de
inventaire des éléments du patrimoine maritime – transcription et d’interprétation ?
mais à un territoire spécifique, une zone de contact À cela s’ajoute un questionnement sur l’échelle de
entre la mer et la terre, afin que l’on puisse mesurer territoire pertinente pour ce type d’enquête. Peut-on,
l’interaction de deux milieux de vie et leurs en effet, être certain que l’unité territoriale choisie
conséquences sur le paysage, l’organisation du pour la mise en œuvre et la restitution des données
territoire, les typologies de l’habitat ou les pratiques est la mieux adaptée pour rendre compte de sujets
professionnelles et culturelles des habitants. thématiques tels que la pêche sur l’estran ou la vie
Il s’agissait, en fait, d’un véritable défi tant il est vrai des Terre-neuvas ?
qu’enquête ethnologique ou inventaire du On mesure à l’aune de ces interrogations le caractère
patrimoine culturel semblent relever d’approches, encore expérimental des recherches conduites en
de procédures et de calendriers antinomiques. dehors d’approches disciplinaires depuis longtemps
Afin de mieux cerner le sujet, le patrimoine éprouvées.
immatériel n’a été pris en compte que dans la D’autres expériences sont en cours en Bretagne.
mesure où il était relié au territoire par un élément Le laboratoire GEOMER de l’université de Bretagne
matériel : un site, un édifice ou un objet. Cependant, occidentale conduit actuellement une recherche-
des entretiens – dont les enregistrements sont action visant à évaluer le potentiel du patrimoine
déposés aux archives départementales mais n’ont maritime culturel du littoral breton. Elle inclut
pas encore fait l’objet d’un catalogage – complètent un inventaire des héritages matériels qui expriment
cette approche. Les témoignages s’expriment en un lien avec la mer. Pour le mener à bien, des champs
français mais aussi en breton ou en gallo. Ils portent supplémentaires ont été introduits dans la grille
sur des sujets tels que la toponymie, les vocabulaires d’analyse qui s’applique généralement aux enquêtes
spécifiques, l’influence de l’activité maritime sur le des services de l’Inventaire du patrimoine culturel,
bâti ou encore l’identité des gens de mer. en vue de renseigner sur le devenir et sur les enjeux
L’opération est mise en œuvre grâce à l’outil de de conservation de ce patrimoine et de permettre
production de données appelé communément l’analyse des dynamiques de patrimonialisation.
« dossier électronique d’inventaire » qui rend possible Engagé depuis 2005, ce programme est cependant
l’association dynamique d’éléments variés (textes, trop embryonnaire, puisqu’il n’a été testé que
images, cartographie, enregistrements sonores) sous sur quelques communes, pour faire l’objet d’une
1. http://archives.cotesdarmor.fr/ forme électronique. Elle couvre aujourd’hui près des véritable évaluation.
asp/dossiers.asp deux tiers du littoral des Côtes-d’Armor.
http://www4.culture.fr/patrimoines/ En dépit de son caractère séduisant, notamment
patrimoine_architectural_et_mobilier/ grâce à sa valorisation quasi immédiate par la mise
sribzh/operations.html en ligne des données tant sur le site du conseil
http://www4.culture.fr/patrimoines/ général des Côtes-d’Armor que sur celui du ministère
patrimoine_architectural_et_mobilier/ de la Culture et de la Communication1, son évaluation
sribzh/main.xsp pose plusieurs questions.
DOSSIER
Débats récents
personnage de Dracula.
L’ampleur de cette manifestation ne permet pas d’en faire ici un
compte rendu exhaustif. Les actes seront prochainement publiés par
Comme les années précédentes, nombreux étaient les interve- l’Ename Center (http://www.enamecenter.org).
nants venant d’administrations culturelles ou de centres de
recherche de pays anglo-saxons n’ayant pas ratifié la convention.
Le paradoxe mérite d’être souligné : si ni le Canada, ni le Royaume- 1. Inventaire des ressources ethnologiques du patrimoine immatériel :
Uni, ni les États-Unis ne s’inscrivent dans une démarche de rati- http://www.ethnologie.chaire.ulaval.ca
DOSSIER
Tenues à intervalles réguliers et à un rythme soutenu, les répondaient aux questions posées par les représentants
sessions du comité intergouvernemental pour la de l’Unesco, du ministère de la Culture, et d’un groupe de
sauvegarde du patrimoine culturel immatériel (PCI) travail mis en place par le comité intergouvernemental
rassemblent trente États parties pour la rédaction et la (présidé par le chef de la délégation du Sénégal, il se
validation de directives opérationnelles concrètes afin de compose de représentants de la Belgique, de la
mettre en œuvre la convention de 2003, texte de portée Roumanie, du Pérou, de l’Algérie). Les experts devaient
générale, aux contours nécessairement abstraits. À Alger, proposer des solutions concrètes en vue de l’implication
comme à Chengdu, Tokyo ou Sofia, chaque réunion des communautés, groupes ou individus dans la mise en
suppose un travail d’harmonisation des points de vue œuvre de la convention. Les thèmes proposés
issus de pays appartenant à des aires culturelles concernaient, notamment, la sensibilisation aux objectifs
différentes. de la convention, la collecte des informations, la
réalisation des inventaires, la constitution des dossiers de
candidatures, la transmission des pratiques, ainsi que la
coopération intercontinentale (en particulier l’échange
des sources documentaires anciennes) et régionale (à
travers la création de centres régionaux d’animation en
faveur du patrimoine immatériel, à l’image du CRESPIAL,
basé au Pérou mais actif dans plusieurs pays d’Amérique
latine).
Les conclusions des débats avec les experts ont servi de
socle à la rédaction de la directive opérationnelle de
l’Unesco relative à l’implication des communautés
Arménie. Benik Abovian et
(adoptée par le comité intergouvernemental à Sofia
Zaven Azibekian, musiciens
en février 2008). Cette directive indique notamment
traditionnels du Tavush, duo de
que les États parties sont encouragés à créer un
hautbois zurna.
organisme consultatif ou un mécanisme de
© M.-N. Robert/ Festival de L'imaginaire 2002, MCM
DOSSIER
Organisée par l’Institut national du patrimoine (INP), en La France met actuellement en place sa propre politique
collaboration avec la Mission ethnologie du ministère de de réalisation d’inventaires du PCI. Dans ce contexte
la Culture et de la Communication, cette journée d’études nouveau, il importait de faire connaître au public
s’inscrivait dans le cadre des Rencontres européennes du scientifique et professionnel l’état des pratiques dans les
patrimoine de l’INP, qui réunissent universitaires et autres pays. Les inventaires sont en effet le reflet de la
professionnels du patrimoine pour débattre des enjeux sédimentation des pratiques culturelles et scientifiques
de la conservation et de la restauration du patrimoine à des pays qui les mettent en œuvre. Il importait en outre,
l’échelle européenne. Les spécialistes européens alors que l’idée d’un inventaire de pratiques
(universitaires, membres d’institutions culturelles) immatérielles avait pu choquer certains représentants de
l’origine du concept : l’Extrême-Orient. Les actes de cette journée seront publiés par la Maison
Cette journée très riche a permis de présenter trois des cultures du monde dans le courant de l’année 2008
systèmes, déjà anciens, d’inscription du patrimoine (avec le soutien du ministère de la Culture et de la
immatériel sur des listes représentatives et/ou de Communication / DAPA).
sauvegarde : ceux de la Chine, de la Corée et du Japon. Sylvie Grenet et Christian Hottin
Ont été évoqués notamment la notion de « technique
DOSSIER
dead : Studying mortuary traditions, film de Christian Suhr et Ton fabrication traditionnelle d’un balafon (Burkina Faso).
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