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Dossier: La Biodiversité: Un Problème D'environnement Global

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DOSSIER

La biodiversité :
un problème d'environnement global
Sous la direction de CATHERINE AUBERTIN

L'érosion de la biodiversité est considérée tian et de décision. Les débats concernant la


désormais comme un problème d'environne- biodiversité sont éclatés en des lieux divers et
ment global. À ce titre, elle ne relève pas relèvent de différentes instances (FAO, PNUE,
d'une seule discipline scientifique ni même de Organisation mondiale du commerce, offices
la seule science. Le débat autour de la biodi- des brevets.. .). Il en résulte un certain cloison-
versité voit la confrontation d'une mult.i'plicité nement, un manque de communication entre
d'acteurs de tous horizons (scientifiques, poli- les acteurs qui ont tendance à ne percevoir la
tiques, associatifs, industriels, médiatiques... ), biodiversité qu'à travers le prisme de leur
représentant des visions du monde et des approche et à méconnanre ou à mésestimer
légitimités différentes. La biodiversité est un des discours relevant d'un autre type de légiti-
élément emblématique de la globalisa lion et mité. La multidimensionna/ité des enjeux de
de ses contradictions. D'une part, la volonté la biodiversité échappe aux acteurs et les
d'uniformiser les représentations et les modes laisse le plus souvent perplexes. Ainsi, nous
de protection de la diversité biologique à avons été amenés en tant que chercheurs à
l'échelle planétaire implique l'élaboraUon et nous saisir de ce sujet à la suite d'une
l'application de principes juridiques, ëcono- demande d'expertise émanant du Fonds fran-
miques et commerciaux universels. D'autre çais pour l'environnement mondial 1• Il s'agis-
part, la prise en compte de la biodiversité sait d'étudier le" coût incrémentai ", méca-
passe par la reconnaissance de la diversité nisme de financement multilatéral de projets
des relations des hommes à la nature, c'est-à- s'inscrivant dans le cadre de la Convention sur
dire finalement des hommes entre eux. Ainsi, la diversité biologique de Rio. Il est vite
traiter de la biodiversité, ce n'est pas simple- apparu que, derrière le choix de cet instru-
ment s'interroger sur tes millions d'espèces ment de politique environnementale, se
connues ou à découvrir ou sur la viabinté des cachaient des conflits d'intérêts et de légiti-
écosystèmes, c'est aussi s'intéresser à la façon mités. D'où la présente recherche, et, compte
d'en user, c'est-à-dire, par exemple, prôner la tenu du nombre d'économistes dans l'équipe,
régulation marchande comme la meilleure notre décision de privilégier la marchandisa-
garantie de sa conservation ou dénoncer les tion du vivant comme élément de structura-
brevets sur le vivant et s'insurger contre ce tion de la problématique. Ce faisant, nous ne
nouvel assaut subi par les biens communs. prétendons aucunement épuiser les manières
Pour certains, traiter de la biodiversité, c'est d'aborder la biodiversité, mais simplement
prendre position sur les aliments transgé- donner, à partir de ses récents développe- 1 Aubertin C. et al.
niques ou le clonage, sur les droits des popu- ments, quelques clés d'interprétation sur les 1996. Coût incrémentai
lations indigènes, sur ce qui fait la diversité recompositions en cours. et protection
de la biodive15ilè.
des sociétés, etc. Pour ce faire. nous avons réuni plusieurs FFEM/Orstom.
Cette pluralité de points de vue s'[Link]- deux rapports,
contributions. Dans ce premier numéro, nous 31 p. et 145 p
pagne d'une multiplicité de lieux de nëgocia- analysons tout d'abord les grandes étapes de +annexes.
la construct;on sociale de la biodiversité en ne saurait de ce fait être réduite à sa compo-
mettant /'a(cent sur sa transformation en sante technique, elle ne relève pas des seules
ensemble de ressources, première étape vers sciences de la nature et de l'ingénieur mais
une marchandisation du vivant. Nous appelle une démarche authentiquement
montrons comment la montée du génie pluridisciplinaire, qui organise le dialogue
génétique a transformé la problématique de entre les différents types de rationalité en jeu.
l'étude et de la conservation de la nature à Avec la transformation de la biodiversité en
travers l'arrivée de nouvelles catégories d'ac- ressources, la nécessité se fait donc jour d'une
teurs, en particulier d'industriels, et de économie politique de la biodiversité.
pratiques et ete représentations façonnées par Enfin dans l'entretien qu'il nous a accordé,
la logique marchande. L'émergence de cette Christian Lévêque, devenu entre-temps direc-
nouvelle technique et des intérêts qui la teur du programme national français
portent permet de considérer différemment Biodiversité, évoque les enjeux tant scienti-
la biodivers; té : elle accède au statut de fiques qu'institutionnels que représente selon
ressource et par là-même peut être perçue lui une nouvelle approche des sciences de la
comme un ol>jet économique, comme un nature en termes de biodiversité. Il en relève
enjeu politique ou stratégique. Cette réifica- les caractéristiques et suggère quelques
tion suscite des oppositions tant éthiques que éléments d'explication de cette émergence.
culturelles. Ce témoignage d'une personne directement
Ainsi, la tmnsformation de la biodiversité impliquée dans la construction de la problé-
en ensemble de ressources ne va pas de soi, matique de la biodiversité vient ainsi
n'est pas obJectivement fondée et pose de compléter la lecture que nous en proposons
nombreux problèmes de définition. Ces diffi- et jeter un éclairage de naturaliste sur la
cultés sont illustrées dans les deux articles question 2•
suivants de C17ristian Chaboud et Philippe Dans un prochain numéro, sera abordée
eury et de Fwnçois Verdeaux, qui traitent plus directement la question des droits de
respectivement des ressources marines et propriété sur laquelle s'exercent les juristes,
forestières. Il:; insistent également sur les mais également les économistes qui prônent
problèmes d'identification des menaces qui l'appropriation pour la bonne gestion des
pèsent sur la iJiodiversité, sur la nécessité de ressources. Les anthropologues, les natura-
s'ajfrancl7ir d'ictées reçues dans ce domaine listes, les ONG sont aussi parties prenantes
et sur Je poids de la structure institutionnelle dans la définition des droits de propriété qui
dans la gestion des ressources. La relation influent sur la gestion sociale de la biodiver-
entre activité de pêche et érosion de la biodi- sité. Sera abordée également la question de
versité est pius nuancée qu'il pourrait y l'évaluation économique de la biodiversité,
paraÎtre. Le rôle souvent affirmé de la pres- élément déterminant pour légitimiter la prise
sion démographique comme facteur de défo- de décision.
restation est remis en question, cette dernière
S~r cette question. voir
2
s'expliquant davantage par des logiques Catherine Aubertin, Valérie Bois vert,
egalement R. Barbault,
p. 7o de ce numéro. politiques. La qestion durable des ressources Franck-Dominique Vivien

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•\SS. 1998. vol. 6. no 1. 5-6
La construction sociale
de la question de la biodiversité
CATHERINE AUBERTIN, VALÉRIE 80ISVERT, fRANCK-DOMINIQUE VIVIEN

La construction sociale des problèmes d'envi ··onne- ensemble de questionnements proprement scienti- CATHERINE AUBERTIN
ment naît de la confrontation entre des prati :1ues - fiques issus des théories de l'évolution à des enjeux Économiste
privées ou étatiques, institutionnelles ou inforrre:les - géopolitiques et industriels. Patrimoine commun de Orstom, 32, avenue
d'utilisation des ressources naturelles et des attache- l'humanité, souveraineté des États sur leurs Varagnat, 93143 Bondy
ments à des valeurs générales comme la proteclion de ressources, droit des paysans, dépôt de brevet sur le cedex, France
l'environnement ou la défense d'une vie • at:thenti- vivant, manipulations génétiques, principe de précau- Courriel:
quement humaine • sur terre. Au commencement est tion, droits à polluer, droits des générations futures ... aubertin@[Link]
l'inquiétude soulevée par les scientifiques, pui ; inter- sont autant de thèmes sur lesquels s'opposent de
viennent de multiples acteurs aux perceptions et aux nouveaux acteurs, au nom de la sauvegarde de la VALÉRIE BOISVERT

intérêts les plus divers, cherchant à assurer lé, légiti- biodiversité. Leurs déclinaisons remettent radicale- Doctorante au C3ED,
mité et l'efficacité de leur action. Le débat prend alors ment en cause tout aussi bien le rôle de l'État et la université de Versailles-
Saint-Quentin-en-Yvelines,
une forme prospective. Plus que des réalités - le~ faits
47, boulevard Vauban,
sont scientifiquement questionnés, les dommages ne
78047 Guyancourt cedex
sont pas perçus directement par les agents -, · ·e sont
Abstract - Social construction of the problem of biodl- Courriel :
des scénarios qui s'affrontent Les enjeux se cristalli- versity. [Link]@[Link]
sent alors sur les politiques, les instruments ·~cono­ The erosion of blodlversity ls found alongside with the
miques, les cadres juridiques, les normes de gEstion à global environmental problems. As such, the stages of its FRANCK-DOMINIQUE ViVIEN
appliquer. definition and of the elaboration of the measures to
Maître de conférence,
Dans des univers controversés (Godard, 1993) address lt are organized along the same Unes as for
université de Reims-
climate change. lt was first brought to the fore by sclen-
comme celui de l'environnement\ on assiste ll:m à Champagne-Ardenne,
tists who saw in the increasing rhythm of species extinc-
une bataille autour de visions du monde. La o >nfron- tion an alarming evolution. The widespread adoption of Hermes-Ceras,
tation des impératifs sociaux, économiques et écolo- the term biological diversity to account for the objectives 57bis, rue Pierre-Taittinger,
giques participe à la définition de l'objet et du of life sciences testified the development of a more 51096 Reims cedexfr
problème que pose sa gestion planétaire. At, murs complex, evolutionary and integrated approach wlthin
des négociations qui se poursuivent lois des these sciences. Then, scientific questions came into the
public domain. Thelr objectives was seized by various
rencontres internationales, mais aussi grâce à la force
groups with diverse perceptions and interests, referring to
d'expression d'initiatives locales 2, s'élabore peu il peu several legitlmacy or(lers, conveying conflicting views of
une suite de compromis portant tant sur la délinition rationallty and efficiency (NGOS, representatives of the
du problème, sur ses raisons d'être, sur les aclions à industrlal world, United Nations agendes, ... ). The issue
entreprendre, que sur les institutions qui peuv~ n·: s'en ceased to be a purely sclentlflc concern, it entEtred the
charger et les instruments de politique auxquels elles arena of social cholces. This shlft ln the very defir'lltlon of 1 Lincertitude scientifique
the question and of its stakes was accompanled by a y règne en effet à tous les
doivent avoir recours (Aubertin et aL, 1997 ; Vi'.tien et
change ln the words: blologlcal diverslty was tumed into niveaux de l'expertise, les
aL, 1997). Il faut alors apprendre à construire tin bien biodiverslty. Then a compromise among the participants - dommages potentiels y
collectif, à partager une vision planétaire des phéno- the convention on blologlcal diversity- was sought and sont mal cernés. les
mènes économiques et écologiques et à expérimenter organlzed, in particular under the pressure of the indus- causalités et les
de nouveaux modes d'action collective. tries using biotechnoilogles. lt conflrmed the trends that responsabilités ne sont
t:érosion de la diversité biologique est ainsi apparue had been outllned in the precedlng years: the tendency to pas clairement établies,
reduce biodiversity to lts genetic components consldered les intérêts concernés y
récemment sur la scène publique internationale•. C'est
as resources, that is potentlal Inputs for lndustry, and the sont mal identifiés. etc
le rapport Brundtland en 1987 et surtout le S:nnmet claim for property rights, presented as the means to
de la Terre de Rio, qui l'ont consacrée comme ensure access to genetic materials and to favour interna- 2 Illustration de cette
problème d'environnement globaL Avec un ntain tional trade agreements and technology transfer. Market effervescence sur Internet,
retard, elle a ainsi rejoint les pluies acides, la clirninu- loglc and rationallty have finally prevalled over concerns une recherche sur le mot
tion de la couche d'ozone, et l'effet de serre 1omme for ethics and heritage. Biodiversity has been reduced to a " biodiversity • avec un
set of resources, the valuation and adequate appropria- moteur de recherche tel
objet de négociations internationales. Mieux '·n core. tion of which appear as prerequisites for the institution of qu'Aitavista renvoie
la diversité biologique est devenue la biodiversi:.é. a market held to be a guarantee of sustainable manage- aujourd'hui à plus de
La substitution du terme biodiversité au term1 · diver- ment. 40 000 sites (Solagral,
sité biologique est significative. On est pass'.; d'un 1997)

V.')S. 19~ '-'01. C. i q () [1·'


poursuite du :léveloppement économique que les versité s'impose lors d'un colloque scientifique orga-
antagonismes 'Jord·Sud. nisé par Edward Wilson, le père de la sociobiologie, à
En ce qu'elle vise à imposer une uniformisation des Washington en septembre 1986. !.:emploi des majus-
représentation> et des modes de protection de la cules pour annoncer le • National Forum on
diversité biologique, en ce qu'elle exige une redéfini- BioDiversity • relève encore d'un jeu de mots. Le
tion des relaticns des hommes à la nature alors que néologisme (bio\:, racine grecque ; diversitas, racine
cette même nature est plus que jamais considérée latine) est accepté rapidement, porté par la vague des
comme une m,•1rchandise, en ce qu'elle implique l'éla- produits bio, et commence à se rencontrer dans les
boration de séries de normes juridiques, économiques dictionnaires au début des années 1990. Son accep-
et commercialE>, l'érosion de la biodiversité, devenue tion n'est cependant pas universelle et plus elle se
problème d'e wironnement global, participe au détache de la diversité biologique, plus la biodiversité
processus de mondialisation. rencontre de graves problèmes de définition.
Le propos de cet article est de montrer comment la Ce vocable rend compte des différents mouvements
diversité biologique - très ancien domaine de compé- qui ont présidé à sa formation : un ensemble de problé-
tence des naturalistes tournés vers l'étude des espèces matiques scientifiques qui émergent à la fin des années
animales et végétales dans leur habitat naturel - s·est 1980 et, parallèlement, la médiatisation de la crise de
transformée en biodiversité - concept flou légitimant l'environnement et de l'érosion de la biodiversité.
des prises de décision collective concernant !"en-
semble de l'humanité. On proposera pour cela de
suivre une grilk! de lecture déjà utilisée à propos du Une définition du vivant
changement cltmatique par Olivier Godard (1992.
1993) et Jean-Charles Hourcade et al. (1992) notam- Sans doute, pour y voir plus clair, faut-il revenir aux
ment. Elle repo:;e sur l'hypothèse que la construction sources de la diversité biologique. Celle-ci est d'abord
sociale des pt :>blèmes d'environnement globaux le résultat de plus de trois milliards d'années d'évolu-
passe par les m•'·mes étapes caractéristiques. tion des êtres vivants, probablement à partir d'une
Ainsi, tout d'abord, le problème d'environnement origine unique. Solbrig (1991) la définit comme " la
global biodiverslté apparaît après que les scientifiques propriété qu·ont les systèmes vivants d'être distincts.
eurent exprimé leur inquiétude devant les rythmes c·est-à-dire différents, dissemblables •. C'est une
sans précédent tle disparition d'espèces et de pans de propriété fondamentale de tous les systèmes vivants.
forêts tropicales. Malgré un état durable de controverse On a coutume de classer la diversité en niveaux d'or-
scientifique, leurs questions, passablement remaniées, ganisation : les gènes (diversité génétique), les espèces
passent dans la sphère publique : la diversité biolo- (diversité spécifique), les écosystèmes (diversité écolo-
gique devient la i:Jiodiversité (partie 1). Comme pour les gique). !.:article 2 lie la Convention de Rio définit la
questions du chillngement climatique, le monde indus- diversité biologique comme la " variabilité des orga-
triel est déjà prêt à imposer ses définitions du problème nismes vivants de toute origine y compris, entre autres.
et bien sOr ses solutions sous forme d'options techno- les écosystèmes marins et autres écosystèmes aqua-
logiques. Le développement du génie génétique et du tiques et les complexes écologiques dont ils font
commerce international exige ainsi de nouvelles partie ; cela comprend la diversité au sein des espèces
formes juridiqu<:!S concernant la gestion du risque, et entre espèces ainsi que celle des écosystèmes •.
l'accès aux ressources génétiques et la protection des La biodiversité. quelles que soient les approches et la
innovations biotechnologiques. La biodiversité est complexité de ses définitions, apparaît comme syno-
réduite aux ressources génétiques (partie 2). La mécon· nyme du • vivant •, de la vie. Ses contours sont alors
naissance des phénomènes et la nécessité d'agir dans bien mouvants. Ainsi. dans la Convention et dans la
l'urgence conduisent à la recherche d'accords institu- littérature spécialisée, l'expression • ensemble du
tionnels et à l'élaooration d'une convention collective : monde vivant " inclut les microorganismes mais exclut
la Convention sur la diversité biologique. On peut inter- généralement l'homme, ce qui ne va pas sans poser
préter la Confé1•ence de Rio comme le champ de problème. Il est admis que les organismes génétique-
bataille où des positions antagonistes trouvent pour un ment modifiés par l'homme, grâce à un processus de
temps une forme de statu quo juridique qui laisse libre sélection ou à une technique du génie génétique, font
cours à la [Link] des ressources génétiques partie de cette biodiversité. Selon les intérêts, les
(partie 3). La question qui domine les débats est celle perceptions ou le cfloix des outils d'analyse, la biodi·
des droits de propriété sur les ressources génétiques. versité s'étudie aujourd'hui à de multiples niveaux
Après le règlement juridique, la régulation marchande populations, paysages ou encore niches écologiques.
peut jouer. Conironté au vivant, dirait René Passel La référence purement biologique n'est même plus
(1996), l'économique impose une fois encore le règne obligatoire. Ainsi, nombreux sont ceux qui aujourd'hui
• des choses mortes • (partie 4). associent diversité biologique et diversité des sociétés
et défendent, au nom de la biodiversité, la sociodiver-
sité, voire le droit à la différence.
De la diversité biologique
à la biodiv~~rsité Identifier les menaces
Lintérêt du grand public pour la conservation de la
biodiversité est un phénomène récent, comme en Jusqu·au début des années 1980, le terme de diversité
témoigne la nou\'eauté du terme même. Le mot biodi- biologique est associé pour le grand public à la diver-

',Ji h r1 1
sité spécifique. Les problèmes semblent essemil'lle- Les signaux d'alarme portent en effet sur la dispari-
ment porter sur la disparition d'espèces à gr ande tion d'espèces dont on est d'ailleurs en mal d'estimer
charge émotive, en particulier les gros mammiferes : le nombre (encadré 7). La modification des paysages et
baleines, éléphants, rhinocéros ... Les textes des insti- l'uniformisation de l'agriculture et de l'alimentation
tutions internationales concernent surtout les especes sont perceptibles par chacun. Des modèles tentent de
en voie d'extinction. Les publications de l'Union mesurer les pertes probables de biodiversité. Wilson
mondiale pour la nature (UICN) dressent les liste~. cl'es- (1993) n'hésite pas à comparer l'action de l'homme à
pèces et d'écosystèmes menacés, élaborent des :lassi- la grande extinction de masse, planétaire, qui s'est
produite il y a 240 millions d'années, entre les ères
fications par type de menaces. Si la convention ~ignée
paléozoïque et mésozoïque.
en 1971 à Ramsar concerne les zones humides .:·est
La biodiversité est alors un nouveau vocable, plus
parce que ces zones sont perçues avant tout comme
savant, et en apparence plus neutre, pour désigner ce
l'habitat des oiseaux d'eau. En 1973, la convf·ntion qui par le passé relevait de la protection de la nature.
Cites porte sur le commerce international des e~pèces Son usage permet de diffuser une approche globale
de la faune et de la flore sauvages menacées d'Pxtinc- des problèmes d'environnement. Le milieu est devenu
tion. La directive européenne de 1979 est surtout !environnement, lui-même devenu un ensemble de
connue comme la directive • Oiseaux • tant l'emporte systèmes qui dépendent les uns des autres. Petit à
la représentation sentimentale du problème biolo- petit, l'idée qu'il est peu efficace de protéger une
gique. La Stratégie mondiale de conservation de 1980, espèce sans protéger l'écosystème qui l'abrite fait son
et même le récent Global Biodiversity Assessment ( 1995), chemin. Il est reconnu aujourd'hui que la dégradation
s'inscrivent dans cette lignée clairement consel'\ ation- des habitats est la cause première de l'érosion de la
niste. diversité des espèces sauvages. Le problème n'est pas

r------------------·-·---------
Encadré 1. Les menaces sur la diversité biologique.

La diversité biologique menacée se présente vivant sur Terre oscille entre 3 et 100 millions. Il est courant de citer la croissance démogra·
généralement sous la forme de listes hétéro- On ne connaitrait pas 10 % des insectes ni phique et la surexploitatlon des ressources,
clites d'espèces où la centaurée de la clape, 1 % des bactéries et des virus alors que les phénomènes aisément quantifiables, locali·
plante des environs de Narbonne voisine mammifères et les oiseaux seraient connus à sables et observables, comme principales
avec la chouette tachetée des ~tats·Unis ou le 95%. responsables de l'érosion de la diversité
regretté dodo de 111e Maurice. Ces inventaires La contmverse scientifique est très forte biologique. !.:argumentation qui dénonce la
manquent généralement du cadre global de quant à l'appréciation et aux causes de ces mond·ialisation économique fait son chemin
réflexion qui permettrait d'ébaucher de menaces. Si les extinctions sont certaines et et déplace la cquestlon sur le terrain des
grandes lignes de synthèse. Il est significatif mesurées avec précision dans quelques cas, valeurs philosophiques et politiques.
que le récent document • la diversité biolo· comme pour les oiseaux, les évaluations !.:observation ""ance le poids des phéno·
gique en France - programme d'action pour globales sont extrêmement variables. Elles mènes de surexploltation et montre l'in·
la faune et la flore sauvages • (ministère de offrent couramment des fourchettes de 1 à fluence des @Aindes réalisations d'lnfrastruc·
l'Environnement, 1996) élaboré pour satis· 100 en ce qui concerne les disparitions d'es· tures (routes, réseaux électriques,
faire aux obligations de l'article 6 de la pèces car elles sont très sensibles à la aménagements hydrauliques ... ) ainsi que de
Convention sur la diversité biologique, se méthode employée et au choix des données l'urbanisation et des pollutions Industrielles et
présente, en couverture, dans sa mise en domestiques. Dans le domaine agricole, le
et dates de référence. Les hypothèses à
page et jusque dans la préface du ministre danger ne [Link] pas tant de 11ntenslflca·
propos des relations entre les espèces et la
sur le thème du [Link]. tion des ~es que de la déprise due à la
surface sur laquelle elles se développent sont
La controverse scientifique commence avec désertiflcatiOI!I des campagnes, et de l'intro·
très approximatives et débouchent sur des
les définitions de l'espèce, la race, le gène. duction d'espèces exotiques et ete plantes
conclusions elliptiques : • En très gros, donc
Elle se poursuit avec l'estimation du nombre transgéniques occupant l'habitat et modi·
d'espèces dont on connait surtout les plus on peut s'attendre à ce que la réduction de la fiant les espt<:es locales (BRG, 1996). La
visibles et les plus utiles à l'homme : 350 000 superficie occupée par les forêts tropicales sélection génétique et l'ouverture des
espèces végétales sont actuellement ldentl· humides entratne au rythme actuel l'extinc· marchés, par ailleurs, concourent à la mise
fiées dans le monde, dont 60 000 considé- tion plus ou moins rapide d'environ 0,5 % au point de variétés commerciales de moins
rées comme menacées. on recense entre des espèces vivant dans la forêt chaque en moins variées. Des 7 000 plantes que
1 200 000 et 1 500 000 espèces animales année • (Wilson, 1993). Edward Wilson l'homme a utilisées au long de son histoire
réparties dans plus de 80 classes, dont estime à 27 000 le nombre d'espèces pour se nourrir, quatre (maïs, blé, riz et
50 000 espèces de vertébrés. condamnées chaque année, tout en afflr· pomme de terte) couvrent aujourd'hui à elles
Alors que les menaces d'extinction d'espèces mant que l'extinction est le processus biolo- seules plus de 1111 moitié des besoins allmen·
s'amplifient, le nombre d'espèces recensées gique le plus obscur et le plus local. Les esti· talres de la p:lanète. La sélectton, les choix et
augmente tous les jours, ne représentant mations qui font état des disparitions les plus les goûts des consommateurs conduisent à
probablement pas 10 % de ce qu'Il reste à Importantes sont basées sur l'étude des cano· J'abandon de la culture des variétés les plus
découvrir, ce qui est ambigu car par ailleurs pées des forêts tropicales qui révèle ... de anciennes qui sont conservées en c(lflectlons
on estime que le nombre total d'espèces nombreuses espèces jusqu'alors Inconnues. ou seulement dans des banques de gènes.
tant la disparition d'espèces, que celui de la disparition besoins et des demandes de l'humanité. C'est là une
insidieuse d'e~;paces intéressants sur le plan écolo- des dimensions essentielles de l'utilisation durable de
gique (dunes, mnes humides ... ) et de leur fragmenta- la biodiversité. Cela dit, on ne sait guère comment
tion par le développement des grands équipements maintenir cette capacité de résilience, ni comment
(ministère de l'l':nvironnement, 1996). traduire cette exigence dans un projet de développe-
ment.
Pour les scientifiques, l'avancée théorique que
La biodiver!iiité, objet scientifique ? représenterait une approche en termes de biodiversité
consisterait à dépasser le cloisonnement disciplinaire
Lapproche de la diversité génétique par les sciences entre généticiens, biologistes des espèces et des popu-
de l'évolution, ::est complexifiée, en même temps que lations. écologues ... Mieux encore, 1homme n'étant
progressaient 1-:~5- moyens de traitement numérique et plus considéré comme • facteur de perturbation
la biologie muléculaire. !.a frontière entre diversité anthropique •, mais bien comme acteur de son envi-
génétique et c~iversité spécifique s'est estompée. La ronnement, les sciences de la nature pourraient
biodiversité n' :•st plus abordée par des inventaires. converser avec les sciences sociales. Non seulement
mais de façon clynamique. par son rôle fonctionnel. La l'étude de la biodiversité devrait recouvrir un domaine
biodiversité d1•vient l'en~;emble des relations entre qui rassemblerait en un immense inventaire le virus et
toutes les composantes du vivant qui permet le jeu de le biome, ainsi que l'ensemble des interactions entre
l'évolution. or., peut alors présenter la biodiversité les espèces et les écosystèmes, mais encore, elle
comme une version moderne des sciences de l'évolu- devrait déboucher sur des résultats utilisables pour
tion qui fait la s~·nthèse entre les acquis récents de la une meilleure gestion de la biosphère, au profit de
biologie moléc,.llaire et de l'écologie (Lévêque, 1997) l'humanité.
Le modèle d'un écosystème fermé, en équilibre. <.~vec
peu de variat•les est abandonné au profit dune
écologie évolutionniste. Le nombre de variables expli- la biodiversité, enjeu de société ?
catives augmente. Le temps et l'espace sont enfin
largement intrmJuits dans des modèles écologiquPs et La dynamique de diversification biologique est intime-
biologiques. PIL:Iôt qu'à la stabilité de l'écosystèmE', on ment liée à la diversité des sociétés. Lhomme n'a pas
s'intéresse désormais à son adaptabilité. La capacité été qu·un prédateur, il a façonné les paysages, les
de la biodiversité à réguler les cycles biogéochimiques agro-écosystèmes, domestiqué des espèces et sélec-
de la biosphère. et donc à maintenir les conditions de tionné des cultivars. Par la sélection agricole, puis par
vie sur terre, esl clevenue un thème de recherche prio- le screening industriel, aujourd'hui par le génie géné-
ritaire. tique, il continue à modifier le génome. La biodiversité
Un accord semble se faire sur l'intérêt de maintenir est un des supports de l'organisation domestique et
la capacité de r·ésilience. c'est-à-dire la capacité du politique des hommes. Lusage productif de la biodi-
système à ammtir un choc. Lérosion de la diversité versité se révèle à travers ses applications
biologique entmînerait une perte d'adaptabilité, une nombreuses dans les domaines de l'agriculture, de
perte du potentiel d'innovation, mais il n est pas l'élevage, de la santé (plantes médicinales, pharma-
prouvé que les ecosystèmes complexes soient plus copée traditionnelle), de l'industrie (foresterie, cosmé-
résistants ou plus productifs que les systèmes les plus tiques ... ).
simples. S'il esr acquis que la grande variabilité et Selon l'échellE- envisagée (individus, populations.
hétérogénéité cles habitats est le moteur de l'évolu- communautés. écosystèmes, paysages, biomes, etc.).
tion, on connaî1 peu de choses sur les rapports entre la biodiversité renvoie à des conceptions toutes diffé-
la biodiversité e•: les caracteristiques fonctionnelles des rentes et pose directement le problème de la poursuite
écosystèmes. Pour chaque espèce. on cherchera des du développement économique. La définition d'une
corrélations ent:-e les caractéristiques biologiques, les biodiversité • sou~1aitable •, mondiale comme loca-
contraintes écokJgiques et les rôles dans l'écosystème. lisée, semble un€• gageure. Les différences de percep-
La disparition de certaines espèces peut n'avoir aucun tions sont énormes entre les acteurs intervenant dans
effet sur le fonctionnement d'un écosystème, alors le débat. La biodiversité des scientifiques n'est pas
que celle d'autn:~s espèces - etes espèces clés - peut celle des développeurs, ni des paysans du Sahel. ni
conduire au passage d'un type d'écosystème à un celle de la Convention signée à Rio. Pour beaucoup. la
autre 3 Encore fdrudrait-il être en mesure de définir les biodiversité ne peut s'apprécier qu'à l'échelle du
groupes fonctionnels et les chaînes trophiques, les temps court d'un projet de développement et ne peut
relations de dépendance et d'échange entre espèces. être liée uniquement à cette partie du vivant qui peut
On peut difficilEment conclure que des espèces sont être utilisée, dans une optique de rentabilité écono-
3 Ce qui renvoie à la redondantes ou sont plus importantes que d autres. La mique. La biodiversité n'a pas la même signification
définition de question de savoir s'il existe un niveau de diversité pour des populations dont les systèmes de production
l'écosystème. On parlera optimal pour le fonctionnement de chaque écosys- et la culture reposent sur un écosystème, pour des
d'écosystèmes différents tème reste en suspens. firmes pharmaceutiques à la recherche d'une nouvelle
quand l'observateur (ou
En définitive, l'intérêt df~ la biodiversité résiderait molécule ou pour des écologistes soucieux de la
l'usager qui peut être un
animal ou un élu local) dans ce large ~~ventail de gènes. d'espèces. d'éco- préservation d'une espèce animale.
distinguera des systèmes, mais surtout dans la richesse des méca- La biodiversité semble en passe de devenir un enjeu
différences .. nismes qui permettent de satisfaire l'évolution des de société où se confrontent divers scénarios pour
l'avenir de l'humanité. Elle apparaît aujo11r•fhui les informations génétiques
comme un concept clé pour désigner la coévnlution
des systèmes écologiques et sociaux. Devant l<a crois- Les hommes, tout au long de leur histoire et grâce à
sance démographique prévisible, l'artificialisati' m des une très longue patience, ont façonné les espèces
écosystèmes ne pourra que se poursuivre et lé• ques- qu'ils utilisaient en pratiquant le croisement et la sélec-
tion portera sur des choix de société. t:apprè iation tion des variétés végétales et des races animales les
subjective ou institutionnelle est alors primordiale. Le plus aptes à répondre aux conditions de production et
à leurs besoins économiques et culturels. Le génie
maintien de la biodiversité ne passe pas forcément
génétique permet aujourd'hui de s'affranchir de la
par une reproduction du Paradis terrestre où l'homme
barrière spécifique de la reproduction (un gène de
jouit d'une nature vierge et généreuse. La monotonie
plante peut être transféré à un animal, un gène
d'un champ de blé en Beauce peut être le symbole de
humain à un microorganisme), de l'expérimentation
la biodiversité. Paradoxalement. au-delà de ~.a très en conditions réelles de production et du temps.
faible diversité génétique qui conditionne son effica- I.e génie génétique est l'ensemble des techniques
cité technique et économique, l'agriculture moderne récentes issues du rapprochement de la génétique et
est le fruit, par ailleurs souvent biologiquement stérile, de la biochimie qui permettent de faire réaliser par un
d'une très grande biodiversité si l'on inclut l'ememble être vivant tout ou partie du programme génétique
du matériel génétique (toujours conservé da11s des d'un autre être vivant (Kahn, 1996). Grâce au progrès
banques) qui a été utilisé pour aboutir à la variété de la biologie moléculaire, il est désormais possible
cultivée (Cauderon et al., 1995). D'autre part, si le seul d'isoler un gène dans un chromosome. Or, un gène
but admis est la sauvegarde de la vie humainE. ;1 est isolé, ou une combinaison de gènes, est susceptible de
possible d'imaginer un monde dont le fonctionnement contrôler dans les cellules la synthèse d'une protéine
serait entretenu seulement par l'homme, les microor- dotée de fonction particulière. On peut ainsi isoler des
ganismes et les invertébrés (Cauderon et al., 1995). gènes responsables de caractéristiques morpholo-
Quelle biodiversité protéger alors : les écosystèmes giques (couleur. taille, forme, texture ... ) ou physiolo-
forestiers amazoniens, les céréales traditionnell·.•s des giques (résistance au froid, prédisposition à certames
maladies, stimulant de croissance ... ). Les techmques
Andes, le panda de Chine, des plantes inconnueo. pour
du génie génétique permettent également de recons-
des usages inconnus ou des savoir-faire locau': J Le
truire un gène, de le copier et de le transférer dans un
choix de la biodiversité à protéger ne peut repo~;er sur
autre organisme afin d'obtenir les caractéristiques
les seuls critères scientifiques ou économiques.
recherchées.
Les gènes, dans leur ensemble, sont censés
renfermer un ensemble d'informations virtuelles
De la biodiversité (encadré 2). Chaque gène est un support d'informa-
tions génétiques à décrypter pour disposer des
aux ressources génétiques : éléments qui permettront de modifier un organism~~
l'essor du génie génétique dans un sens souhaité. Les gènes ne sont plus unique-
ment considérés en relation à l'histoire et au travail
des hommes qui ont sélectionné et amélioré leurs
Si la définition de la biodiversité se veut englob.~r des combinaisons au sein d'une espèce. Ils sont égale-
registres différents, mêlant préoccupations éthiques, ment devenus une matière première pour l'industrie.
politiques ou économiques, allant du virus à l'écosys- Ils acquièrent ainsi le statut de ressources génétiques,
tème, on comprend que les politiques comme les car on spécule sur leur intérêt économique et straté-
scientifiques qui prétendent en traiter s'épuisent à gique comme source virtuelle de produits nouveaux.
chercher des principes directeurs. On ne peut asseoir Ainsi, le génie génétique permet de mettre sur le
la légitimité d'une action en cherchant à accumuler les marché tout aussi bien un gène isolé dont une fonc-
légitimités et les références de différents univers tion a été découverte, un être vivant génétiquement
(Godard, 1989). La reconnaissance social·:~ du modifié comme la fameuse souris transgénique de
problème de la biodiversité s'imposera à parlir de Harvard porteuse d'un cancer héréditaire ou le soja de
l'univers de la technique. la firme américaine Monsanto résistant aux herbi·
Alors que la controverse s'est étendue, sous la pres- cides, ou encore un micro-organisme transgénique
utilisé comme producteur d'un médicament (Noiville,
sion des ONG, au domaine social et politique, les
1996). Le génie génétique crée une certaine forme de
enjeux économiques portés par le progrès technique
diversité génétique.
s'affirment. Depuis les années 1990, la biodiversité
dont il est question semble se réduire aux resse<urces
génétiques, voire aux informations génétique>, ou le débat se focalise sur les gènes
mieux encore aux informations virtuelles: le développe-
ment des recherches en génie génétique a translol'mé Dans la communauté scientifique internationale, les
les gènes en matières premières pour la défen'E de systématiciens, les naturalistes, les écologues intègrent
cette biodiversité-là. [ensemble des acteurs réorgani- les acquis de la biologie moléculaire. La sociobiologie
sent leurs positions par rapport aux ressources ;~mé­ fait quelques émules. Les généticiens deviennent les
liques. porte-drapeau de la biodiversité.

NSS. 199H. vo ! . 11 1 7 19
Les écosystl'mes et les espèces sont encore invo- versité, et une vision utilitariste où la biodiversité
qués, mais swtout en référence à leur fonction de devient un ensemble d'inputs pour la production
réservoir de gènes. Ainsi. l'image de l'Amazonie en marchande.
flammes ne renvoie plus tant à la nécessité de
préserver l'écŒystème forestier tropical en soi qu'à la
nécessité de conserver le réservoir d'une ressource Les enjeux industriels
inestimable : l'information contenue dans les gènes
des plantes, animaux et microorganismes. Wilson Les secteurs des semences, de l'agroalimentaire, de la
(1985), à l'appui de son argumentation pour sauve- production animale, des cosmétiques, de la pharmacie
garder des espëces apparemment très voisines, insiste (médicaments. vaccins), de la médecine (thérapie
sur l'originalité et l'infinie richesse de chaque combi- génique, tests-diagnostics) sont concernés par les
naison génétique. Toutes les informations contenues biotechnologies
dans les cellules de la simple souris Mus musculus En ce qui concerne le secteur pharmaceutique, le
rempliraient, à raison d'un caractère d'imprimerie pour développement des biotechnologies semble pouvoir
une information du code génétique, les quinze être dissocié de la conservation de la diversité géné-
éditions de I'Encyclopaedia Britannica publiées depuis tique. Les produits les plus usuels puisent leurs prin-
1768 .. cipes actifs dans des plantes cultivées ou dans des
Dans le même temps. la constitution de banques de molécules de Sjtnthèse. La plante rare source d une
gènes s'impose plus que jamais comme un enjeu découverte parait largement mythique. Actuellement,
économique primordial dans le domaine des plantes la recherche pharmaceutique tend à restreindre la
alimentaires. So.:• pose alors le problème de la conser- méthode de cnblage systématique de millions de
vation des ressources génétiques des parents molécules chimiques jugée peu productive et
sauvages des plantes cultivées, les variétés locales, coûteuse. Il est jugé préférable de mettre au point un
des variétés mères ayant permis la création de médicament pour répondre à une demande précise et
variétés commerciales .. Comme les collections de solvable, en rect1erchant les liens entre gènes et
ressources gém:•tiques sont essentiellement contrôlées maladie. Plutôt que de passer des accords de biopros-
par les pays du Nord alors que la diversité biologique pection avec les pays du Sud, les grandes firmes phar-
in situ se trouve dans les pays du Sud, la conservation maceutiques trouvent plus efficace de s'allier avec
des ressources génétiques se confond avec leur appro- d'autres firmes spécialisées pour accéder aux banques
priation et les conflits d'intérêt Nord-Sud. de données de séquences de gènes.
On a ainsi pu observer ces dernières années une En revanche, le secteur de l'agroalimentaire dépend
dérive du débat On est passé du souci de conserva- directement de la conservation de la biodiversité pour
tion de la diversité biologique au travers de ses assurer la mise au point de nouvelles variétés. Le prin-
éléments les plus marquants à une préoccupation cipe de précaution leur impose de pouvoir disposer de
pour les écosystèmes, forêts tropicales en particulier. souches susceptibles de substituer une variété à une
et enfin aux gènes, source de denrées alimentaires, de autre en cas de maladie.
produits chimiques et pharmaceutiques, sources d'in- Les énormes profits attendus des produits du génie
formations et d'apports pour la biotechnologie. génétique, dont le marché en pleine expansion serait
Sources potentielles de conflit deux visions estimé aujourd'hui entre 20 et 30 milliards de dollars,
coexistent : UnE' vision affective et éthique de la biodi- excitent les convoitises. Monsanto prévoit que le
marché américam des plantes génétiquement modi-
fiées sera de 6 milliards de dollars en 2005 (Solagral,
1997). Quelle est la contribution de la biodiversité aux
Encadré 2. Les informations virtuelles. profits de l'industrie ?
Des scientifiques essaient de chiffrer la valeur des
Les gènes sont des fragments de la mol,cule d'ADN, laquelle constitue les forêts tropicales, non plus en fonction des biens et
chromosomes. Comme les éléments de b'se de la mo·lécule d'ADN se succè- services qu'elles apportent à leurs usagers ou à la
dent dans un ordre précis, !~hypothèse j:l'une Information par laquelle les collectivité, mais en fonction de leur rôle de fournis-
gènes commanderaient la produaion Cl!·' protéines, et donc les caractères seur de matières premières pour l'industrie. Si Gentry
biologiques des êtres vivants, est démO!lfée. Sn c.févetoppant la métaphore estime à 900 milliards de dollars la valeur des forêts
du message codé, on peut !dire que les piles contiennent des messa1e5 chif- tropicales pour l'industrie pharmaceutique,
frés écrits dans un aJphabE! à quatre Jettrts (les quatre nucléotides A, T, G, C) Mendelsohn et Balick (1995) sont plus sceptiques et,
qui se traduisent mécaniqUement dans ~~ autre alphabet à vingt ,Jeures (les par de courageux calculs probabilistes, estiment que
vingt acides aminés) qui forment les pr~l~lnes. Ce sont les mots formés qui cette valeur potentielle ne dépasserait pas 1 $ par
ont alors un sens biologique. hectare. La controverse scientifique demeure ... Si l'on
Le décryptage de ces messages cOdés, .le code génétique, est alors supposé connaît le coût de collecte moyen dun échantillon
de portée universelle, s'a:ppllquant aus$i bien à • [Link] bactérie qu'à un (lOO$), le coût d'un criblage (également environ 100 $),
éléphant • car tous les organismes vivE!rt~ sont constitués avec les mêmes le coût de conservation en banque de gènes (50 $ par
éléments de base. La séquence des élért:)i!hts est différente d'un être vivant à an) (Trommetter, 1993), on est bien en peine d'estimer
un autre mals les quatre nucléotides sont l~entlques. la contribution d'une séquence d'ADN, issue de la
Actuellement, les recherches se pourwhl'ent sur la complexité du codage plante d'origine. à la valeur finale du produit.
gène-protéine. Les gènes ne constituetaient que 3 à 5 % du génome Aujourd'hui, dans le secteur des semences, la valeur
humain, la fonction du reste de l'ADN re$Umt encore Inconnue. ajoutée d'un produit repose essentiellement sur le pesti-
cide ou l'herbicide génétiquement intégré à la semence.

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_..
1. t i9
Quant au prix de vente final, il dépend essentiel e:nent œuvre. Alors que IE's scientifiques ne peuvent fournir
de la position de la firme sur le marché. On comprend les réponses et les certitudes que les politiques atten-
alors la variété des évaluations qui servent de bose aux dent d'eux, la fermeture institutionnelle du problème
revendications des pays fournisseurs de biodiver~;ité. d'environnement global biodiversité, comme cela a été
Lindustrie des biotechnologies se caractérise ~·a1·· une le cas pour les autres problèmes d'environnement
très grande concentration. Une dizaine de firmes assure global, s'organise en fonction des possibilités tech-
la production de la quasi-totalité des engrais, pe·,;ticides niques et des rapports de force du monde de l'indus·
et des obtentions végétales - Pioneer commercialise trie. Pour permettre l'essor des biotechnologies, il faut
par exemple 46 % du maïs américain. Les firme;; nord· assurer l'approvisionnement en matières premières -
américaines et européennes dominent le secteU1 4 , d'où par l'accès aux ressources biologiques des pays du
la tendance de leurs opposants à identifier ces iniérêts Sud - et s'assurer des parts de marché - par une juri·
commerciaux privés à la position du Nord da,Js une diction qui permette le monopole d'exploitation et la
perspective d'affrontement Nord-Sud. Ces firmes très circulation des marchandises.
puissantes sont en position de faire valoir direciement Le texte de la Convention sur la diversité biologique
leurs intérêts dans le cadre de l'Organisation mondiale est symptomatique de la réduction du concept de
du commerce, mais aussi par l'intermédiaire des déléga- diversité biologique à celui de ressources génétiques.
tions de leurs pays d'origine auprès des difftrentes Le texte de droit international, qui devrait entériner la
agences des Nations unies. Les récentes pér 1péties création d'un bien collectif mondial et fixer les respon-
autour de l'importation de maïs transgénic, ue en sabilités de chacun pour son usage durable, peut se
Europe - autorisation donnée par l'Union européenne, lire comme un texte essentiellement préoccupé de
en désaccord avec les organisations de consomma· fixer le cadre juridique qui garantira le développement
teurs, alors que le gouvernement français interc!isait la des biotechnologies.
plantation du même maïs, qu'il a autorisée depuis sans
aucune concertation - témoignent de la faible~;se des
appareils de régulation interétatique devant les intérêts Nature sauvage et nature utile
du secteur privé. Elles témoignent aussi des 'onflits
entre l'opinion publique, les politiques et les .cienti- À Rio se rencontrent deux grands mouvements. On
fiques. Avant de s'incliner devant les intérêts cc>rrtmer· trouve autour de I'UICN, qui a largement contribué à
ciaux, le gouvernement français avait cru pouvo1r satis- préparer la Convention, le courant des conservatwn-
faire une opinion publique inquiète devant la diffusion nistes avec les grandes ONG environnementales qui
de produits transgéniques, alors que les sciemif1ques ont su associer l'opinion publique aux grandes batailles
faisaient valoir l'innocuité de ce maïs pour l'environne· pour la protection des espèces menacées, la création de
ment. réserves naturelles et la défense de la " na tu re
Aussi, au-delà des questions d'évaluations finan- sauvage •. Autour de la FAO, on trouve les groupes
cières, les enjeux semblent surtout se concentrer S•.tr les d'intérêt dont l'activité économique dépend des
modes d'appropriation des ressources et sur la dléten· ressources génétiques, de la " nature utile • : les semen·
tion de brevets sur le vivant par un petit norr b1,·e de ciers, les industriels de l'agroalimentaire et de la phar-
firmes. macie.
Ainsi, à Rio, les caméras sembleront saisir une grande
réconciliation des différents acteurs sous les auspices du
développement durable. Les débats de la Conférence
Une convention engloberont tout le gradient de la domestication de la
d'environnement : nature : de la ressource spontanée à la ressource
cultivée, de l'animal sauvage à l'animal apprivoisé, du
le Sommet de la Terre don de la nature aux produits du génie génétique ... De 4 D'après RAFI
fait, la rencontre entre ces deux courants n'est pas Comuniqué, juillet/août
La conférence organisée par la Commissic•n des rendue possible par une réunion des champs de préoc· 1995. les principales
Nations unies pour l'environnement et le déwloppe- cupations, mais au wntraire par la réduction à un souci firmes industrielles
ment à Rio de Janeiro en 1992 est le lieu d'expression commun : la conservation du patrimoine génétique. La détentrices de brevets
pour des procédés ou
de nombreux conflits : la figure de l'affrontement est déclaration de Stockholm en 1972 s'était déjà penchée produits issus des
caractéristique des rapports des différentes légi1irnités. sur la protection des ressources génétiques internatio- biotechnologies sont ·
Mais c'est surtout le lieu où ces différentes visions du nales. La FAO, dans son Engagement international cie Monsanto (États-Unis),
monde doivent trouver un terrain d'ententE·, s'ac- 1983, avait déclan~ les ressources génétiques patri· DNA Plant Technology
corder sur des conventions. En cela, le Som mf t de la moine commun de l'humanité. Les organisations cie (Etats-Unis), Calgene
Terre est un des éléments constitutifs de la cc n ;truc- (États-Unis), Pioneer Hi
défense de l'environnement, comme les scientifiques,
Bred (Etats-Unis), Mycogen
lion sociale des problèmes globaux d'environmn~ent. font désormais passer la lutte pour la diversité biolo· (États-Unis), ICI/Zeneca
La forte médiatisation de cette rencontre. qui a gique par la défense des ressources génétiques. (Royaume-Uni), Ciba Geigy
attiré pendant plusieurs semaines une cent arre de (Suisse), DuPont
chefs d'État et qui s'est accompagnée d'une m1rltitude (États-Unis), Agracetus
d'autres manifestations parallèles, dont le 'antre· Un accord Nord-Sud (États-Unis), Agricultural
Genetics (États-Unis),
sommet des ONG mobilise l'attention de l'op nion
Amoco (États-Ums),
publique. Il faut que les différentes parties en prè.ence La Conférence des Nations unies pour l'environnement Michigan State Univ.
convergent sur une représentation unique de ''' lliodi- et pour le développement s'ouvre d'emblée sous Je (États-Unis), Lubrizol
versité et sur les instruments de politiquE's à mEttre en signe de l'affrontement Nord-Sud. Les pays du Nord (États-Unis).

! 11 !
s'inquiètent du danger que les pollutions et une des réglementations nationales. Elle encourage les États
mauvaise gesticn des ressources du Sud peuvent faire à se doter d'un système juridique de droits de propriété
courir à la biosphère. Comment intervenir pour que le sur les ressources génétiques. En contrepartie de l'appli-
développement économique des pays du Sud ne mette cation du droit des brevets aux ressources génétiques,
pas en péril la planète ? Les pays du Sud accusent le défendue par les industriels du Nord, les pays du Sud
Nord d'utiliser 1<1 protection de l'environnement comme ont obtenu la reconnaissance de leur souveraineté et
un prétexte potrr freiner leur développement et pour du droit des agriculteurs et des peuples. Mais ces droits
pratiquer une ingérence verte. Les pays du Nord refu- n'appartiennent pas au même univers de référence, ils
sent d'associer 1~:~ débat sur la protection de l'environne- n'ont pas la même réalité concrète.
ment aux queslions de développement traitées dans
d'autres instann·s. Ainsi, les problèmes cruciaux comme D'un problème d'environnement
la dette du ti<·rs-monde et le cours des matières à la gestion des ressources
premières ne seront pas abordés dans les conventions. Dès l'article 1, les choses sont claires, la question de la
Les exigences dE5 pays du Sud ne peuvent s'inscrire que conservation et de l'utilisation durable de la biodiversité
dans l'ordre du jour du Sommet : dans la Convention passe au second plan : l'enjeu réside dans " le partage
climat et dans la Convention sur la diversité biologique. juste et équitable des avantages découlant de l'exploita-
Le précédent tJu Protocole de Montréal et le fait que tion des ressources génétiques, et à un transfert appro-
les problèmes climatiques se prêtent à la quantification prié des techniques pertinentes, compte tenu de tous
et à des solutions techniques facilitent la signature de la les droits sur ces ressources et aux techniques, et grâce
Convention sur le changement climatique. Le monde à un financement adéquat •. Les ressources génétiques
industriel reconnaît sa responsabilité historique dans ne sont plus alors le patrimoine commun de l'humanité,
l'accumulation <Jes gaz à effet de serre et les pays du mais l'objet de droits souverains des pays qui peuvent
Sud y gagnent .les promesses de transfert de techno- en restreindre l'accès et être associés à leur exploitation.
logie " propre • l.a situation est tout à fait différente comme le souhaitaient les pays du Sud. Les accords
pour la Convent•on sur la diversité biologique. Le sujet entre pays du Sud, présentés comme riches en biodiver-
mobilise des potnts de vue conflictuels. Il n'y a pas de sité, et pays du Nord, présentés comme riches en tech-
précédent ni d'a:cord préalable sur les causes du mal, nologie, passent en effet par la reconnaissance de
les moyens d'y remédier, les objectifs à atteindre. Le fait droits sur les ressources naturelles prélevées dans le
qu'une part importante de la biodiversité mondiale soit Sud et transformées dans le Nord. On est passé d'une
contenue dans les forêts tropicales modifie le rapport définition très floue de la biodiversité comme problème
de force. Les Jays du Sud veulent utiliser leurs global d'environnement à un problème plus classique
ressources, ils r.·entendent pas être transformés en de gestion des ressources et d'exploitation de capital
réserves de biod1versité. naturel. Les ressources génétiques pouvant être traitées
La Convention sur la diversité biologique ne pouvait comme des produits commerciaux, leur gestion doit
prendre que la forme d'un compromis : le partage des alors être soumise aux impératifs de la technique ·- le
droits sur cette !'>iodiversité susceptible de se traduire génie génétique - et aux intérêts industriels et commer-
par des revenus. Le pédégé du groupe Rhone-Poulenc a ciaux.
alors eu beau j•·u de souligner que le résultat de la
Convention - lE partage des revenus tirés des molé- La souveraineté implique
cules miracles E ncore à découvrir - a constitué un la reconnaissance du droit des brevets
piètre gain pour ie développement des pays du Sud au La reconnaissance de la souveraineté des États du Sud
regard de ce qu'une caisse de compensation pour sur leurs ressources prend alors la forme d'une recon-
soutenir les cours des matières premières agricoles et naissance politique. C'est un outil juridique que les
minières aurait pu apporter (Deraime, 1993). États nationaux peuvent opposer à la biopiraterie, au
pillage de leurs ressources par les multinationales.
Cette image de pillage du tiers monde peut paraître un
La Convention : étendre les droits de peu convenue, il faut cependant comprendre que des
propriété sur les ressources génétiques faits anciens appartenant à la mémoire collective d'un
peuple, comme le vol par les Anglais des semences
Le Sommet de lél Terre de Rio permet la signature par d'hévéas qui a causé la perte du caoutchouc brésilien
157 États de la <onvention sur la diversité biologique. (Sérier, 1993). entrent en résonance avec, par
Délibérément flnue sur certains points de façon à exemple, les sotyagrahas, grandes manifestations
permettre une <:·maine souplesse d'application et à indiennes contre les dépôts de brevets sur une plante
recueillir un agn:·ment généralisé, la Convention met traditionnelle, le neem, par de grandes entreprises
cependant clairement en avant l'affirmation et l'exten- américaines et japonaises de fabrication de pesticides
5 Les droits de propriété sion de droits df propriété intellectuelle 5 à toutes les (Shiva, 1996).
intellectuelle sont une ressources et techniques susceptibles d'être utilisées par Les affrontements se sont focalisés sur les condi-
forme particulière de les biotechnolog es. Qu'il s'agisse de la souveraineté tions d'appropriation et de commercialisation des
droits, conçue pour des États, de la reconnaissance des savoirs et des ressources génétiques susceptibles de fournir de
protéger les produits de la pratiques traditionnelles des communautés locales ou nouvelles molécules pharmaceutiques ou de
créativité de l'homme. On
peut citer à titre
du droit des brell·~ts protégeant la technologie à trans- nouvelles variétés de semences, c est-à-dire sur le
d'exemples les brevets, férer, la définition cles formes de droit de propriété intel- partage des bénéfices provenant des biotechnologies.
les droits d'auteur, les lectuelle est omn présente. La Convention pousse à la Le règlement des questions de droits semble alors le
marques, etc. définition et à l't•omogénéisation des droits privés et préalable à toute transaction marchande. Laffirrnation

voi.G r' 0 1.? 19


du principe de souveraineté sur les ressource~ 1end reconnaîtrait pas le droit des brevets sur les produits
possible l'établissement de liens contractuels. l accès de la biotechnologie ne pourrait bénéficier de leur
et les droits d'utilisation s'échangent contre des droits transfert.
d'entrée, des actions de formation, des red ev. mees, !.:article 16-5 va plus loin. Il suggère que les droits de
etc., qui ne permettent le· partage juste et équita'Jie • propriété intellectuelle sont des outils de protection de
que si, et seulement si, il y a eu innovation issuE~ cie la la biodiversité : • les Parties contractantes, reconnais-
collecte et exploitation commerciale. Le pan:age sant que les brevets et autres droits de propriété intel-
implique que les ressources génétiques soient deve- lectuelle peuvent avoir une influence sur l'application
nues un produit protégé par des brevets et ot1et de de la Convention, coopèrent à cet égard sans préju-
licences d'exploitation. En signant la Convention, les dice des législations nationales et du droit interna-
pays du Sud ont reconnu implicitement les drc•it> de tional pour assurer que ces droits s'exercent à l'appui
propriété intellectuelle sur les ressources génétiques et non à l'encontre de ses objectifs.·
tels que définis par le Nord. Christine Noiville (1996) souligne que la Convention
tente d'utiliser les droits de propriété intellectuelle
La biodiversité mondiale défendue pour atteindre ses objectifs environnementaux. Les
par des accords commerciaux bilatéraux droits de propriété intellectuelle ne seraient plus
Ne proposant aucun cadre standardisé et global pour uniquement un dispositif juridique destiné à protéger
les accords entre pays, la Convention encourdge la une innovation, mais également un outil de protection
négociation directe entre États, ou du moins entre de la biodiversité. La Convention entérine la générali-
organismes publics, et firmes privées. La garar ti•e de sation des droits de propriété sur les ressources natu-
transfert de technologie inscrite dans la Con v •ntion relles locales comme sur les produits des biotechnolo-
(art. 16) ne peut être acquise sans remettre en Cé1u>e le gies. En incitant les pays du Sud à recourir à des
droit des brevets qui protège ces technologL~s. Ce systèmes de protection commerciale de leurs
point a servi de prétexte aux États-Unis pour ne pas ressources et à reconnaître le système de protect1on
signer immédiatement la Convention. Le trans1ett de des biotechnologies du Nord, elle impose une viston
technologie, impliquant l'abandon des dra t5 de occidentale du rapport entre l'homme et la nature et
propriété intellectuelle et industrielle, ne peut t ouver banalise la marchandisation du vivant.
sa place que dans le cadre d'accords bilatéraux, négo- En postulant qu'une meilleure circulation des
ciés au cas par cas, selon le rapport de forces er tre les ressources et des technologies demande des droits de
deux parties (Noiville, 1996). La protection de la biodi- propriété définis, la Convention s'inscrit dans la
versité mondiale ne relève donc pas d'un système de logique marchande de l'Organisation mondiale du
régulation international, mais de contrats bila éraux commerce. Elle rejoint ainsi la vision de certains
de droit privé. Le cadre d'une convention inte ·natio- économistes contemporains qui postulent que seule
nale semble alors inutile. l'extension du marché peut assurer la bonne gestion
Le modèle du genre est l'accord de bioprosp• •ction, et la conservation des ressources. Or. l'instauration
maintes fois cité, entre IN Bio, organisme privé, 1t l'en- d'un marché nécessite que les droits de propriété aient
treprise pharmaceutique américaine Merck ar d co. été au préalable définis.
Cet accord, passé avant la signature de la [Link],
a surtout permis au gouvernement du Costa R1u de
réclamer après coup son dû - 50 % des rede1:ances
perçues par INBio - sur la transaction sans ·mtre-
t: économique et le vivant 6
prendre pour autant une politique claire de corst•rva-
tion (Pistorius, Wijk, 1993). Cette solution s'or .~anise Le fait que l'on parle désormais de plus en plus de
selon des termes propres à chacun des contrats qui ne ressources en ce qui concerne la biodiversité est un
sont pas forcément divulgués et ne sont pas l'objet indice de la prise en charge de la problématique par
d'un contrôle ou d'un arbitrage quelconqL e ce l'économie. La focalisation de la Convention sur les
système contractuel est établi pour des périodE ; limi- droits de propriété va dans ce sens. Selon certains
tées, il ne peut garantir des actions à long erme. économistes. les problèmes d'environnement ou de
Certains petits pays du Sud ont exprimé leur crainle de gaspillage des ressources naturelles proviennent en
se voir offrir des conditions peu favorables et de n'être dernière instance d'une défaillance de la structure jun-
pas vraiment en position de les refuser, ou de •;e voir dique qui les concerne. Le règlement des questions
exclus des négociations si leurs écosystèmes n'int•:·res- d'appropriation des ressources est donc un préalable à
sent pas les firmes de prospection (Hermitte, 19~•21. la résolution de ces problèmes. Pour bien le
comprendre. il 1mporte de rappeler les termes dans
Les droits de propriété Intellectuelle lesquels se pose la problématique environnementale
au service de la conservation pour la théorie économique dominante. Celle-ci n ac-
En affirmant la souveraineté des États et en recc Il lais- corde aucunt:> spécificité à la biodiversité.
sant le travail de conservation des commur1autés
autochtones, la Convention demande aux pé, y; du
Sud de se doter d'une législation nationale 5 u · les tanalyse économique
droits de propriété intellectuelle. Un pays qui ne se d'un problème d'environnement
doterait pas d'un système de protection SI r ses 6Ce titre renvoie à celui
ressources ne pourrait avoir de recours :.i ces Traditionnellement. les économistes opèrent une de l'ouvrage de René
ressources sont brevetées par ailleurs. Un pays jlli ne distinction fondamentale entre deux types de biens : Passet.
les biens éco,lomiques et les biens gratuits. Les en substance la Conférence de Rio. Il est dès lors
premiers sont :les biens rares et appropriables, pour probable que nous assistions à la poursuite du vaste
lesquels l'attrib,Jtion de droits de propriété donne lieu mouvement des enclosures qui marque le xxe siècle.
à des échanges marchands. Les seconds sont des
biens libres et abondants, disponibles pour tous. Par
définition, seub les premiers font l'objet de l'attention 1.: extension de la marchandisation
de la science éwnomique. Pour un économiste ortho- du vivant
doxe, un problcme d'environnement, comme celui de
la biodiversité, est la preuve d'une interférence entre L:extension de la propriété et de la sphère marchande
ces deux catégories : il témoigne que certains biens - au travers de ce qu·on peut appeler la marchandisa-
sont en train de changer de catégories, qu'ils sont en tion du vivant - est donc conçue comme la solution
train de devenir des biens rares, alors qu'ils pouvaient aux problèmes d'environnement. Des éléments de la
être considérés jusqu'alors comme des biens libres et vie qui n'étaient pas marchands le deviennent ou sont
disponibles en quantités illimitées. en passe de le clevenir, ou font l'objet d'évaluations
Cette interférence aboutit à ce que le biologiste économiques monétaires. Pour impressionnante
Garrett Hardin 11968) a appelé dans un article célèbre qu'elle soit. cette évolution n'est ni récente ni
• the tragedy of ttle commons •. À partir d'une robinson- soudaine. Elle n·est qu'une nouvelle étape d'un vaste
nade mettant E·n scène une communauté de bergers mouvement commencé il y a plusieurs siècles. Karl
faisant paître IE!urs moutons sur un espace commun, Polanyi (1944) a montré comment les exigences de la
Hardin entend Tlontrer qu'en l'absence de règles de production ont fait peu à peu entrer l'homme et la
propriété la ralionalité individuelle entre en conflit nature dans la sphère de l'échange marchand. La terre
avec l'intérêt collectif et conduit à la surexploitation du et la force de travail des hommes sont ainsi devenues
pâturage et à la ruine de la collectivité. des marchandises, des simulacres de biens produits
C'est la conjonction de deux caractéristiques de l'en- pour la vente sur un marché. Se substituant de plus en
vironnement qui aboutit à ce qu'il conviendrait plutôt plus aux relations de parenté, aux liens d'allégeance
d'appeler, à la ~;uite de Jacques Weber et Jean-Pierre et de solidarité, aux obligations religieuses ou aux
Reveret (1993). la tragédie des ressources en accès croyances magiques, la relation contractuelle et la
libre : la non exclusivité des biens publics, d'une part. fiction du marché auto-régulateur sont devenues au fil
qui fait que l'on ne peut empêcher l'accès à une du temps les institutions sociales dominantes pour la
ressource qui n·est pas appropriée et, d'autre part, la reproduction de la nature et de l'homme.
rivalité entre le~, agents qui fait que l'action des uns a Comme le montre Gérald Berthoud (1989), cette
des répercussions négatives sur le bien-être des évolution s'est poursuivie dans le courant des années
autres. La solut1on préconisée par Hardin et par les 1980. C'est le corps humain lui-même, et non plus
théoriciens des droits de propriété consiste à définir seulement sa faculté de produire un travail, qui est
des droits de propriété privée exclusifs et transférables devenu une marchandise. Le corps peut désormais
sur les ressoun:es libres. Après cela, chacun étant être conçu comme un ensemble de ressources biolo-
désormais chez ui, les agents auront intérêt à gérer au giques, d'organes. de produits et de gènes susceptibles
mieux leur res! . ource propre et pourront l'échanger de pouvoir être échangés ; une idée qui, comme le
s'ils le désirent. 1::environnement ayant enfin les carac- montre René Passet (1995), va de pair avec celle de la
téristiques d'un bien économique - ce qui revient à théorie du • capital humain "· Cette théorie, déve-
dire que l'envimnnement en tant que tel a disparu 1 -, loppée dans les années 1960 par Gary Becker notam-
il ne reste plus ciu à lui appliquer les règles d'allocation ment, considère les dépenses d'éducation et de soins
des ressources que la théorie économique néo-clas- médicaux comme des décisions d'investissement
sique juge optimales. rationnelles permettant d'accroître son revenu futur.
Les textes d1• la Banque mondiale et de l'OCDE de la même façon qu·une entreprise investit dans du
(1996) reprennent aujourd'hui la même analyse. Selon capital pour accroître sa production et ses recettes
elle, la biodiversité est victime de ce que Hard in (1993) ultérieures. t.:homo oeconomicus optimise ainsi la
appelle un • pillage global •. Celle-ci, écrivent les gestion de son corps au cours de sa vie.
économistes cor1me Tietenberg (1992) ou Perrings et Cest cette même évolution que connaît aujourd'hui
Opschoor (1994), est un • bien collectif global • qui la nature. Les solutions institutionnelles proposées au
souffre d'un délicit d'appropriation. Des externalités problème de l'érosion de la biodiversité impliquent
négatives -qui, elles aussi, sont qualifiées de globales que la vie soit conçue. elle aussi, comme un ensemble
- apparaissent alors : la réduction de la biodiversité de • ressources naturelles • séparables, appropria bles,
engendrée par If comportement de certains- les pays valorisables et échangeables. Qualifier quelque chose
du Sud - induit [Link] perte nette de bien-être pour 1 en- de • ressource ", comme le rappellent Georges Dupré
semble de l'humanité. Pour y remédier . il convient. (1996) et Catherine Aubertin (1996). c'est implicite-
comme disent le> économistes, d'internaliser les exter- ment le faire entrer dans la sphère de la production.
nalités, c'est-à-dire de donner un prix aux ressources C'est, selon la définition usuelle du terme, le consi-
considérées jusqu'alors comme gratuites pour que dérer comme un stock de marchandises disponibles.
tous les agents l1~s intègrent dans leurs calculs écono- L:adjectif" naturel ',quant à lui, joue sur l'opposition
miques et leurs !;tratégies. Quelle que soit la manière nature-culture et fait de cette ressource quelque
envisagée pour ce faire, la définition des droits de chose d'extérieur et de préexistant à la société qui
propriété sur l'e!lvironnement et les ressources natu- entend l'utiliser et la quantifier. Conformément à la
relles est un pré;Jiable à cette opération : ce qu'a fait théorie économique, considérer la diversité biologique

-
h, l' 1.
comme un ensemble de ressources naturelles revient droits de propriété étayaient leurs démonstrations et
à traiter la partie vivante de l'environnement comme réécrivaient l'histoire pour qu'elle aille dans leur sens,
un capital - un capital • naturel •, disent maintenant à savoir celui du développement de la propriété
les économistes de l'environnement - Jont il privée? Les anthropologues réunis autour de Fikret
convient, là encore, d'optimiser la gestion Jans le Berkes (1989) ont souligné que Hardin- comme beau-
temps. La rupture avec la notion de patrimJine de coup d'économistes des ressources naturelles -
l'humanité est consommée (encadré 3). mnfondait • non propriété • (ou libre accès) et
La prise en compte de la biodiversité en [Link] que • propriété collective •, ce qui lui permet de passer sous
telle oblige à s'interroger sur la nature comme un silence la diversité des structures de droit et des modes
élément de l'identité humaine. Au contrairE.· l'éco- de gestion traditionnels des ressources et des espaces
nomie néo-classique est fondée sur l'idée d'un wmme qui se révèlent tout aussi efficaces, au sens des écono-
libre, autonome, instituant rationnellement la société mistes, que ceux qui reposent sur l'appropriation
et son rapport au monde. Cet homo oeconomicus n'a privée ou étatique. Ces mêmes auteurs rappelaient
aucune racine, aucune identité particulière, ,:~ucune aussi que bon nombre d'exemples de destruction d'es-
obligation vis-à-vis du monde qui l'entoure ... En paces avaient pour préalable une déstructuration de
mettant un accent prétendument scientifiqUE· sur le ces modes de gestion traditionnels, elle-même
caractère efficient de l'échange généralisf. cette produite, bien souvent, par l'introduction de rapports
théorie économique légitime une certaine conœption marchands ou de procédures d'appropriation ...
du vivre ensemble et contribue à imposer am autres Cela nous amène à nous interroger sur les mnsé-
sociétés un type particulier d'institution, unE forme quences sorio-politiques des transformations en cours.
particulière d'intégration sociale et une certaint · repré- La logique marchande procède simultanément par
sentation de la nature. Il s'agit de jeter le discr •c!it sur intégration et par exclusion. Ainsi, il est probable que
les institutions, pratiques et savoirs locaux qui ne les marchés de la biodiversité ne sélectionneront que
répondent pas aux exigences de l'idéologie lib• Ble et certaines sociétés et à l'intérieur de celles-ci certaines
de la croissance économique. Robert Tartarin ( 982) a activités et certains savoirs lucratifs, les autres sont
montré avec quelle mauvaise foi les théoriciEns des appelés à disparaître.

Encadré 3. la notion de patrimoine naturel.


7 Dans un article visant à

Construite en opposition aux formes peuvent être versées dans la sphère oblige la génération présente à la constitution d une
classiques de légitimité reposant sur marchande, mais avec précaution poursuivre un projet collectif en ce théorie des droits de
des jeux d'intérêts, d'Intérêts écono- et dans: des conditions particulières. propriété, Harold Demsetz
qui concerne l'humanité et la (1967) appuie sa
miques en particulier, la notion de Réponqant partiellement à des inté- nature. Quel peut être ce projet ? démonstration sur des
patrimoine naturel, comme le rêts du groupe, la gestion du patri- Quelles sont les instances qui faits concernant les
montrent les analyses d'Olivier moine est davantage liée à un peuvent en débattre ? La question terrains de chasse des
Godard (1990) et de François Ost ensemble de règles, d'interdits, de se pose d'autant plus que, comme le indiens Montagnais. Pour
(1995) notamment, apparaît devoirs et d'obligations qui lie entre Demsetz, le
fait remarquer Georges Dupré développement des droits
porteuse d'une nouvelle légitima- eux, de faÇon asymétrique, les diffé- (1996), Il ne s'agit pas de raisonner de propriété privée sur
tion pour asseoir la prise de déci- rents mernbres de ce groupe : les sur l'humanité dans sa généralité~ ni ces terres appartenant, au
sion et la gestion dans le domaine vivants, les morts et ceux encore à sur l'homme isolé, mais sur des départ, à la collectivité
de l'environnement. naître. Notion juridique complexe, s'explique par une
sociétés particulières avec leur équi·
Le patrimoine désigne des éléments figure de compromis institutionnel,
pement technique, social et culturel,
analyse coûts-bénéfices
qui montre qu'à partir du
du milieu physique et social qui sont le patrimoine, écrit François Ost
qui ont souvent joué un rOte impor- moment où un profit
distincts des biens d'usage et des (1995), • s'accommode de la super- individuel a pu etre tiré de
tant dans la diversification du
biens capitaux. Liée à l'identité d'un position sur un même espace de
groupe, la notion de patrimoine plusieufs prérogatives distinctes
vivant... Autre interrogation sur ret- la commercialisation des
produits de la chasse, il
transcende la distinction tradition- renvoyant à des usages et à des tectivlté de la notion de patrimoine devenait nécessaire que
nelle opérée entre sujet et objet, titulaires différents et doit commun de l'humanité : celle-ci, les terres soient
entre l'être et l'avoir. C'est aussi une permettre une gestion prudente des pour être respectée, doit s'appuyer appropriées
notion transhistorique puisque, par espaces qui laisse ouverts les sur la souveraineté des ~tats qui privativement. R. Tartarin
montre la falsification des
sa transmission de génération en possibles. gèrent les ressources au nom de la
données ethnographiques
génération, le patrimoine doit Il n'en demeure pas moins que la communauté internationale, ce qui à laquelle recourt
assurer la survie du groupe et le mise en œuvre de cette notion de conduit à des risques évidents de Dernsetz : les nouveaux
maintien de son identité à travers le patrimoine commun de l'humanité confiscation, comme en témoigne le droits sur la terrE' ne sont
cas des grands fonds marins qui, pas assimilables ,] une
temps. Pour ce faire, la logique pose un certain nombre de
propriété privée, mais
symbolique à laquelle obéit le patri- problèmes. Décider que certains comme le note François Ost (1995), plutôt à un type u·usage,
moine peut s'appuyer sur des éléments actuels de la biosphère sont réservés de facto aux entre- à une forme d'u~ufruit ; la
éléments de rationalité économique. sont considérés comme un patri- prises transnationales disposant des transmission de ces droits
Certaines parties du patrimoine moine commun de l'humanité capacités d'exploitation. reste soumise à la survie
du groupe. etr

/\ISS 1qqx v1 •1 1 lq
Conclusion Résumé - La construction sociale de la question de la
blodlvenlté.
L:érosion de la biodlverslté se range désormais parmi
Comme tous le', problèmes globaux d'environnement, les problèmes d'environnement global. A ce titre, les
l'érosion de la diversité biologique fait, et continue à étapes de sa définition et de l'élaboration des mesures
faire, l'objet d'me construction sociale et politique. à prendre s'organisent sur le même modèle que pour
Nous nous sommes centrés sur une des scènes d'insti- Je changement cltmatique. Tout d'abord, les questions
tutionnalisation ; le sommet de Rio qui a vu la signa- scientifiques passent dans le domaine public et se
ture de la Com•ention sur la diversité biologique. Une
déclinent sous la forme de choix de société : la
certaine vision s'y est imposée. l'accent étant résolu-
diversité biologique est transformée en biodlversité.
ment mis sur lee; ressources génétiques. S'il y a lieu de
Puis un compromiiS - la convention sur la diversité
parler de crise 1.l€· la biodiversité, c'est avant tout une
biologique - s'organise, en particulier sous la pression
crise de la représentation de la diversité biologique, de
des industriels des bioteChnologies. La raison
la diversité de J;:, vie qui nous apparaît alors. C'est une
marchande l'emporte sur les approches éthiques et
nature réifiée, 'objectivée, une nature qui doit entrer
patrimoniales, rédliJj5$nt la bkldiverslté aux ressources
dans la sphère de la production et de l'échange qui
génétiques et ~lijtnt l'lnst01uratlon de la propriété
prévaut en effet. Comme le rappelle François Ost
comme prafll:le dè slil, gestion durable.
(1995), la gestic,n de l'environnement et à plus forte
raison, comme ,jans le cas présent, quand il s· agit de
la vie pose la question du lien entre l'humanité et la
nature. Nous avons vu (encadré 3) que l'aspect identi-
taire est primor:[Link] dans la problématique de la biodi-
versité. Une déiinition et un mode de gestion qui ne RÉFÉRENCES
donneraient la parole qu'au monde marchand et
industriel ont dnnc toutes les chances d'exacerber les Aubertin c. 1996. Heurs et malheurs des ressources naturelles en Amazonie
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Bordeaux là parailrel
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N~ S 1.998. vi) f,, n 1 7-19


Ressources et biodiversité marines
CHRISTIAN CHABOUD, PHILIPPE CURY

CHRISTIAN CHABOUD La biodiversitr marine se heurte, comme tous les de l'écosystème consommé par des organismes et
Économiste Orstom domaines de Iii biodiversité, à des problèmes de défi- dont la disponibilité conditionne le~ taux de crois-
Laboratoire HEA (Halieutique nition, d'évalu Jtion, d'identification des menaces et sance (Barbault. 1990).
et écosystèmes aquatiques), des mesures possibles pour éviter son érosion. Ce
Centre Orstom, BP 5045, texte se prop: 1se de recenser ces difficultés et la
34032 Montpellier cedex, variété des diswurs pour tenter de clarifier le débat et Ressources au sens des économistes
France proposer quelques actions possibles.
Courriel: Pour les économistes, les ressources naturelles sont
chaboud@[Link] avant tout le support d'activités de production et
susceptibles d'être échangées en la forme ou bien une
PHILIPPE CURY Les notions de ressources fois transformées en bien économique, ce sont leurs
Biologiste Orstom
Laboratoire HEA (Halieutique
et de biodiversité marines valeurs d'usage en tant qu'intrant rare (facteur de
production) et/ou d échange qui sont déterminantes
et écosystèmes aquatiques),
Centre Orstom, BP 5045, (Boude et Chaboud. 1995). Ainsi, une ressource biolo-
34032 Montpellier cedex, gique peut IlE' pas être considérée comme une
France Ressources ressource économ1que en l'absence dP marché ou de
Courriel : cury@[Link] au sens des biologistes halieutes technologie pour ;on exploitation. Un exemple tJien
connu est celui elu krill antarctique (Euphausia superba)
Les biologistes halieutes considèrent comme dont les énormes biomasses avaient fondé de faux
ressources l'ensemble des poissons et autres orga- espoirs quant à la possibilité de produire des protéines
nismes marins exploités ou potentiellement exploi- à faible prix. À l'invE'rse, des ressourct>s économiques
tables par la pi ·cl1e 1 . Cette définition est différente de ont disparu à la suite de l'évolution des marchés et ne
celle des écolo:~ues qui en ont une acception beau- sont plus aujounJtlui que des ressources biologiques.
coup plus large. englobant l'ensemble des composants La synthèse chimique de la vitamine A a ainsi enlevé
une grande partie de son intérêt économique à l'ex-
Abstract- Marine resources and blodlversHy. ploitation du requin profond (Centrophorus sppi au
Sénégal alors que cette pêcherie était florissante
The protection of biodlverslty is today a key question for jusqu'au début cie'; années cinquante. La disparition
scientlsts and d'~cislon makers ln charge of resou~ce and d'Afrique de 1 ouest des flottes de pêche hauturière
ecosystem man~gement. Marine biodiversity appears to des ex pays socialistes et l'inexistence d'un marché à
be difficult to evaluate, because of the charaterlstics of
l'exportation pour les abondantes ressources péla-
resources and ecosystems and also because of the nature
of the main hurnan activities (fisherles) which depend on giques de la Mauritanie ont conduit a un ralentisse-
them. This contribution is an attempt to identity and ment de l'exploitation de ces ressources. On s'inter-
present the main scientlflc approaches marine blodiversity roge sur la possihilité d'un usage économiquement
(biological, economical and ecological) and their viable de ces stocks l1ans le moyen terme. À l'inverse.
implications. Tl1e limitations of present evaluation le développement des échanges internationaux des
methods are discussed. These methods are orlented produits halieutiques confère le statut de ressource
mainly towards the rational management of fish stocks
and are not well-adapted to evaluate global blodlversity économique tt clf'S produits jusquE' là ignorés des
dynamics. The main threats ldentifled by sclentlsts and économies locales ou nationales. La collecte des aile-
conservationish concern single specles or a group of rons de requins et des holothuries pour le marché
1 En toute rigueur il species threatened by specifie human uses of the marine asiatique en est un bon exemple.
ecosystem (most olten flsheries). The analysls of some
faudrait ajouter • et de la
well-documente<l examples shows that biodiversity !osses
chasse des animaux
are olten due to multiple factors and that the effect of Problématique de la biodiversité marine
aquatiques • puisque fisheries on biodiversity ls olten over-emphasized.
l'exploitation, aujourd'hui
Biodlversity conservation management implies an active
en grande partie prohibée, participation of indivlduals and communities. lt supposes Les thèmes de la richesse (nombre d'espèces) et de la
des mammifères marins et also a fair distribution of long term gains obtalned diversité (qui prencJ en compte le nombre d'espèces et
notamment des baleines through the conservation of the resources and biodiversty. leur abondance relat1ve) spécifiques sont abordés en
est une activité halieutique. priorité. Ils concernent à la fois des questions de

1 HJ.q, t-'. n' l. 2') 2:'::, r 'i l:::d''' r


conservation mais aussi de gestion durable d'a< tivités tiques (campagnes scientifiques d'échantillonnagel.
économiques. Lidentification des espèces de pc !Ssons Les campagnes scientifiques d'échantillonnage visent
marins fut l'objet de travaux anciens (x1xe et dé wt du à évaluer la biomasse des principales espèces et à
xxe siècle) et la biodiversité marine peut être consi- identifier l'ensemble des espèces collectées, par chalu-
dérée comme relativement bien évaluée, mêmE· si les tage expérimental pour les espèces démersales 2 et
faunes de certains écosystèmes, comme par exemple pélagiques3, par l'usage de sondeurs acoustiques pour
celles des grands fonds marins restent enco1 e mal l'évaluation de la biomasse des petits pélagiques et de
connues. Cependant il faut ajouter que, pour lE cas leur distribution spatiale. En raison des incertitudes
des organismes non exploités, il semble q .w de dans la collecte, le traitement et l'interprétation des
nombreuses espèces ne soient pas encore d.'~crites données, et de la nécessité de mettre en évidence des
(vers marins, mollusques, etc.). La diversité gér étique évolutions, il est nécessaire de répéter régulièrement
est principalement abordée pour mieux comp:endre ces opérations coûteuses. C'est ainsi que des
la structure des populations exploitées ou bien .•ncore campagnes scientifiques sont régulièrement réalisées
l'effet de l'introduction d'espèces aquacoles :.ur les depuis les années soixante dans tous les océans avec
espèces autochtones. Cette question prendra ce l'im- le support indispensable, pour des raisons de coût,
portance dans l'avenir avec le développement d'acti- d'organismes de recherche et de bailleurs de fonds
vités aquacoles marines ou saumâtres et l'obligation étrangers pour l'évaluation des ressources des ZEE 4
de considérer les stocks de poissons exploités comme des pays en développement.
des entités hétérogènes, c'est-à-dire compo:;és de
différentes populations (au sens génétique). Le risque
d'appauvrissement génétique, par suite de disparition Les évaluations indirectes
d'une population, n'est pas négligeable, alors que le
stock, au sens halieutique, ne montre appare111ment Elles sont obtenues au moyen du suivi statistique des
pas de risques d'épuisement. débarquements des pêcheries commerciales, indus-
La diversité du milieu marin est encore essentielle· trielles et artisanales. Les systèmes de statistiques de
ment perçue au travers des usages qui en sor1t faits, pèche, présents dans la plupart des pays où les acti-
notamment par la pêche et l'aquaculture. Il n<: <agit vités halieutiques sont significatives, sont avant tout
pas d'une vision naturaliste de la diversité mai:. <l'une destinés à estimer les prélèvements réalisés sur les
vision acquise à travers l'étude de l'exploitati.m des stocks exploités et à mesurer l'intensité des activité•s
ressources. Les débats récents sur l'érosion de l<.1 biodi- de pêche (effort de pêche) exercées sur ces stocks.
versité marine (Omori et al., 1992; Greenpeace, 1993; Elles visaient à l'origine à permettre la • gestion ration-
Fontaubert, 1996) ont été repris par les insti utions nelle • des ressources, c'est-à-dire à autoriser le déve-
2Espèces vivant à
internationales comme la FAO (code de condui,e pour loppement de la pêche jusqu'au seuil où les prélève-
proximité du fond.
une pêche responsable). Cette institution désJJmais ments sont égaux à la capacité naturelle de
considère que • les mesures d'aménagem<:rt ne renouvellement biologiques 3 Espèces vivant en pleine
devraient pas seulement assurer la conservati m des Ces évaluations permettent : eau.
espèces visées mais aussi celle des espèces a.>parte- - de suivre la composition spécifique des débarque-
4 ZEE : Zones économique
nant au même écosystème que ces espèces, oJ qui ments et d'en tirer des conclusions sur les tendances
dépendent d'elles ou leur sont associées •. La rrise en d'évolution de la richesse et de la diversité spécifiques exclusives, dites des
compte de la biodiversité marine nous amène à recon- des peuplements (ensembles de populations) 200 milles, mises en place
sidérer à nouveau des bases de la gestic'n des exploités. à la suite de la Convention
internationale sur le droit
ressources marines, qui ne peut se limiter à la - d'estimer l'évolution de l'abondance des popula-
de la mer issue de la
recherche du meilleur usage des seules ressoJrces tions exploitées en mettant en relation les débarque- Conférence de Montego
halieutiques, fut-il durable. La gestion des ,Jèches ments et les moyens mis en œuvre par les pêcheurs Bay (1982) qui place
devra désormais prendre en compte l'impéct des (effort de pêche). On fait l'hypothèse d'une relation 1exploitation et la gestion
pêches sur la biodiversité et les écosystèmes. •.:E'ci ne positive entre les rendements de pêche (prises par des ressources biologiques
sera pas sans conséquence sur les orientations futures unité d'effort) et l'abondance des ressources exploi- de ces zones sous la
de la recherche halieutique. tées. responsabilité et le
contrôle des États côtiers.

5 Pour être plus précis, il


Les limites des méthodes actuelles
Méthodes et difficultés d'évaluation
s·agit là de la • production
maximale soutenable •.
d'évaluation des ressources désignée par • MSY • dans
Ces deux types d'évaluation fournissent des informa- la littérature an!'lo-
halieutiques tions sur la biodiversité marine et son évolution. saxonne. Les travaux des
Cependant il est clair que les réponses apportées par économistes des pêches
Deux types d'évaluation permettent de juger ce l'état ces méthodes quant à l'évolution de la biodiversité, ont montré que l'optimum
des ressources halieutiques. sont partielles et biaisées. Tout d'abord, elles ne économique se situe à un
concernent qu·une partie des espèces présente5. dans niveau de prélèvement et
d'activité moindres.
les écosystèmes marins, Surtout, les données issues de
déterminé par l'égalité du
Les évaluations scientifiques directes la pêche, à partir des débarquements, ne peuvent revenu marginal et du
représenter les captures réelles (en raison des rejets coût marginal de pêche
Sur la base de procédures d'échantillonnag :, elles des espèces ou individus de faible valeur commer- (Hannesson 1993 ; Clark
permettent d'évaluer la biomasse et la diversit • spéci- ciale). Les prélèvements réalisés sur les ressources sont 1985)
sélectifs, le plu~; souvent en fonction de critères de nales les plus anciennes, puis de moratoires sur leur
rentabilité économique qui conduisent les pêcheurs exploitation (baleines, phoques). Plus récemment. les
à orienter leur activité vers la recherche d'espèces débats concernant les captures de dauphins asso-
cibles particulières. Enfin les méthodes actuelles ciées aux captures de thons à la senne tournante
d'évaluation nE permettent pas d'apprécier le risque dans certains océans, ont débouché sur un embargo
d'altération du potentiel évolutif de la ressource, commercial américain sur les importations prove-
indispensable à la durabilité à long terme des nant de pays ne prenant pas de mesures pour limiter
écosystèmes [Link]. les captures accidentelles de dauphins. Cette mesure
a eu de graves conséquences sur l'industrie thonière
mexicaine qui a perdu son principal débouché exté-
Les menaces identifiées sur tes ressources rieur. Plus récemment. une polémique sur les morta-
et la biodiversité marines lités de dauphins causées par l'usage de filets
maillants dérivants à thons a conduit à interdire ce
Le discours dorr ina nt actuel, tel que repris par la FAO, type de pêche dans certaines régions ou à la limiter
considère que IE·s 100 millions de tonnes actuellement dans d'autres et ceci sans consensus sur cette ques-
débarquées représentent un seuil maximal. De tion au sein de la communauté scientifique des
nombreux stocks halieutiques seraient largement halieutes (Antoine, 1993)6.
surexploités, b ologiquement et économiquement Certaines espèces de tortues marines sont considé-
(surinvestissem:mt). Les politiques de gestion des rées comme menacées et sont incluses dans la liste
ressources et d aménagement des pêches n'ont pas des espèces protégées par la convention de
produit les effels attendus. Des exemples parmi les Washington. Un projet d'élevage de tortue à l'île de
plus couramment cités sont les pêcheries de morue de la Réunion, qui prélevait des juvéniles dans le milieu
l'Atlantique Nor:j, de hareng de la mer Baltique, du naturel a dû arrêter ces activités, bien qu'il ait été
golfe de Tha'llande et de certaines zones des
démontré que la méthode de collecte de juvéniles
Philippines. Le [Link] de la conquête de nouvelles
était sans effet notable sur les stocks naturels 7 . Plus
6 I.:auteur, chercheur, zones géograph·ques de pêche est révolu. Le nouveau
récemment, les groupes environnementalistes ont
propose une analyse droit de la mer !création des ZEE) a certes permis un
mis l'accent sur les risques pesant sur les requins,
claire des arguments meilleur contrôk~ des pays côtiers sur les ressources.
espèces menacées indirectement par les pêches
favorables ou contraires mais n·a pas a ·rêté la dynamique de la surpêche.
aux formes de pêche palangrières visant d'autres espèces (captures acces-
Parallèlement à ce discours de portée générale, de
présentant des risques soires de requins) ou directement par le développe-
vives critiques s:>nt portées contres certaines formes
pour les mammifères ment des captures de requins pour la collecte des
de pêches considérées comme particulièrement
marins. ailerons destinés au marché asiatique.
Il rapporte, non sans
néfastes pour l'environnement et le maintien de la
humour, les termes de biodiversité. Un document récent de la FAO sur la
rapports scientifiques • pêche respons.:tt>le • pose les jalons d'une nouvelle
Les menaces sur la biodiversité
français ou américains démarche en m:ttière de gestion des pêches. s'inspi-
d'avant-guerre présentant rant largement du principe de précaution (FAO, 1995).
les dauphins comme des Plus récemment, ce discours s'est modifié, considé-
Les menaces es plus souvent mentionnées sur la
espèces nuisibles, grands biodiversité ma:ine concernent la raréfaction d'es- rant que c'est l'ensemble des espèces concernées par
prédateurs et détruisant pèces, voire des risques de disparition d'espèces au un type de pêche peu respectueux de la biodiversité
les engins de pêche, et
niveau global (ce qui est plutôt rare) ou dans des qui est désormais pris en compte. Toutes les espèces
appelant à un effort accru marines vivant au sein des écosystèmes exploités
dans le contrOle de ces
écosystèmes loe<tux (cas plus général).
par la pêche subissent directement ou indirectement
populations.
l'impact des activités halieutiques. Ainsi, des commu-
Les juvéniles de tortue
7 Les menaces sur tes espèces nautés d'espèces seraient menacées par le dévelop-
étaient prélevés au pement de procédés de capture basés sur l'usage de
moment où Ils étaient Le discours sur l:!s atteintes à la biodiversité marine systèmes agrégatifs (les DCP8 ). À ce titre aussi. la
l'objet d'une prédation concerne d'abord des espèces que l'on pourrait grande pêche thonière qui utilise de plus en plus
maximale par les oiseaux. qualifier d'emblématiques On notera, sans ironie cette technique fait figure de grand accusé
majeure, que les espèces emblématiques sont avant (Greenpeace, 1993). La pêche chalutière crevettière
8 Les dispositifs de
tout des mammifères et des espèces autres qui ont tropicale peut rejeter jusqu'à 70 % d'espèces de
concentration de poissons
faible valeur comme dans le cas des pêcheries de la
sont des objets flottants largement alime:tté le discours naturaliste et conser-
artificiels, fixes ou vationniste à destination du grand public. Ce côte nord ouest de Madagascar. Ces rejets qui s'ex-
mobiles, destinés à discours évolue certes, et on notera, par exemple, le pliquent par des contraintes de rentabilité (il est
favoriser la concentration changement actuel du regard porté sur les requins. Il impossible de remplir des cales avec des poissons de
des espèces grégaires et n'en reste pas moins que la quasi-disparition de la valeur marchande très faible, voire nulle) concernent
migratrices (le plus sardine de Californie ou la forte diminution des un nombre d'espèces élevé et une biomasse impor-
souvent des thonidés). stocks d'anchoi~; du Pérou n'ont pas alimenté les tante (une estimation approximative de 20 000 à
Dans certaines zones 25 000 tian dans l'exemple précédent). Les monts
mêmes frayeurs :Ju grand public.
océaniques (Atlantique
Les mammifÈres marins (baleines, dauphins, sous-marins et les lagons, véritables îlots au milieu
Centre Est, sud ouest de
l'océan Indien), plus de phoques) ont étE· pendant longtemps au centre des des océans, possèdent leur propre faune associée.
50 % des captures de débats concerné nt les risques de disparition d'es- Du fait de cette structure isolée des peuplements, ils
thonidés sont réalisées pèces ou de populations marines. Ce sont celles qui se révèlent être très sensibles à toute exploitation
sous objets flottants. ont fait l'objet des mesures de protection internatio- intense.
Des conséquences diversifiées ainsi l'explosion de la biomasse de balistes (Balistes
capriscus et Balistes punctatus) le long des côtes ouest-
Face au discours précédent sur les risques de r ~réfac­ africaines dans les années soixante, espèces peu
tion et de disparition d'espèces marines, il est p J~:>ible commercialisées et valorisables, a considérablement
d'user d'un discours plus nuancé et moins accusàteur perturbé pendant de nombreuses années l'exploita-
pour les activités de pêche. L'histoire récente des tion des ressources démersales.
pêcheries met en évidence la possibilité de disp 1ntion, Les formes de pêche les plus spécialisées (crevet-
aux conséquences économiques et humaines catas- tières, thonières) qui n'utilisent pas la biodiversité pour
trophiques, d'espèces dans un écosystèmes de nné. développer des stratégies d'exploitation adaptatives
L.:analyse de deux exemples particulièrement ctocu- sont celles qui suscitent le plus de controverses entre
mentés et aux très graves conséquences •·cono- les pêcheurs et les groupes sensibles à la conservation
miques, montre cependant que l'effet de la pê :t-·e ne des espèces marines. Cependant, l'argument de la
peut être considéré indépendamment d a .1tres rentabilité déjà évoqué explique qu'elles peuvent diffi- 9 Parmi les diverses
facteurs aggravants : cilement exploiter leurs ressources cibles, jusqu'à un
hypothèses avancées pour
- la quasi-disparition de la sardine de Californi:~ dans niveau dangereux pour la survie de la ressource. Seule
expliquer cette
les années cinquante ; une conjonction avec des conditions d'environnement • invasion •, lune des plus
-l'effondrement de la pêcherie d'anchois du PÉ· rou en naturel défavorable ou de changement drastique des admises lie
1973 (de 12 millions de tonnes en 1970, les quantités paramètres économiques (prix au producteur, coûts l'augmentation de la
débarquées ont chuté à moins de 2 millions de lcnnes d'exploitation) pourrait conduire à des risques signifi- ressource en poulpe à la
en 1973). catifs. Cependant la question des captures accessoires diminution de la biomasse
Bien qu'il y ait eu indéniablement une dyncm1ique rejetées, qui conduisent à un gaspillage évident et à des sparidés (pagres et
de surexploitation halieutique dans les deux c1~ des un risque de raréfaction de certaines espèces. pageots), qui aurait
diminué leur prédation sur
conditions environnementales particulières on large- constitue un vrai problème. Les conséquences restent
les poulpes juvéniles
ment contribué à ces dynamiques (El Nina, inte!l!.ifica- cependant à évaluer avec précision (des programmes
(Gulland et Gama, 1984).
tion du régime des alizés), l'excès d'effort de pê he n'a scientifiques sont en cours) et l'on peut dire que les
fait qu'accélérer les conséquences des facteur•; envi- décisions politiques déjà prises l'ont été parfois sous la 1o On s·en tiendra ici aux
ronnementaux. En dépit des effondrements constatés. pression de groupes conservationnistes et de considé- définitions les plus
les espèces considérées n'ont pas dispa11.. La rations protectionnistes (au sens économique du couramment admises de
ressource d'anchois du Pérou s'est progressivement terme) sans analyse suffisamment objective. la surexploitation. Une
reconstituée et les débarquements ont atteint J'r·:·s de ressource est considérée
7 millions de tonnes en 1996. En revanche, peur la comme surexploitée d'un
Les atteintes à la biodiversité marine point de vue biologique si
sardine de Californie il n'y a pas eu de réapparilicn de
l'espèce depuis au sens halieutique du terme, :·:·si-à-
r effort de pêche le' est-à-
dire l'ensemhle des
dire qu'elle est toujours présente dans l'écos ,1stème Le plus souvent elles s'expliquent par différents moyens mis en œuvre
mais en très faible quantité. phénomènes, souvent combinés. En premier lieu, on pour capturer le•,
Le plus souvent, il apparaît que la relation :•ntre peut incriminer le développement mal contrôlé des poissons) qUI lui est
pêche et biodiversité est complexe. Dans la >1 cl part activités de pêche. En l'absence de droits de propriété appliqué est supérieur à
des cas, les atteintes à la biodiversité concernE' n·: plus ou de règles communes gérant l'accès à la ressource. celui qui permet d'obtenir
la diversité (abondance relative) que la richess~. ~;péci­ le schéma de la tragédie des communaux suggéré par la production mdximale
fique (nombre d'espèces). La biodiversité est le ~.upport Hardin (1968) tend à s'appliquer. Il conduit à une équilibrée (MSY) Une
situation de
biologique des pêcheries plurispécifiques qui consti- surexploitation biologique et économiquelO La surex-
surexploitation
tuent l'essentiel des pêcheries artisanales des ~·a11s en ploitation biologique a des effets immédiats sur la
économique est atteinte si
développement, comme au Sénégal (Laloë et ;c mba, diversité spécifique dans la mesure où la pêcl1e ne l'effort de pêche est
1990). Pour la plupart. ces pêcheries sont in! égrées vise pas toutes les espèces cibles avec la même inten- supérieur à celUI qui
dans l'économie de marché. Dès lors, la baisse sité et en ignore d'autres. Le risque direct de baisse (le permet d'obtenir la rente
d'abondance d'une espèce a des conséquence; néga- richesse spécifique est faible, dans la mesure où il économique maximale. La
tives directes sur la rentabilité de son exploit<1ti:m et semble très difficile d'éliminer, par le seul effet de la surexploitation
entraîne des reports d'activité en direction cl·a utres pêche, une espèce marine d'un écosystème 11 . Les économique est
espèces cibles. Un rée 1 danger subsiste lor~ q Je la effets indirects de certaines formes de pêches exces- généralement atteinte
hausse des prix au producteur compense les e lets de avant la surexploitation
sives sur l'écosystème peuvent cependant être
biologique. le lecteur
la baisse d'abondance. cas rare mais non irréaliste, néfastes : destruction des fonds marins par le chalu-
désireux d'approfondir ces
comme le montrent les exemple des langouste~>. des tage répété, mortalité importante sur certaines aspects lira ave( intérêt
holothuries et des requins pour la collecte d ~s aile- espèces non marchandes. Il convient également de les développements de
rons. mentionner l'emploi d'engins non sélectifs qui captu- Meuriot (1987) sur ces
L.:évolution de la biodiversité, d'origine natw elle ou rent des juvéniles en grande quantité, des pratiques questions.
anthropique, a des effets inattendus et parfois >ositifs, très destructives telles que la pêche aux explosifs. Le
11 Les espèces marines,
pour les populations humaines locales. Un e œmple droit des pêches interdit généralement ces pratiques,
bien connu est l'invasion " biologique • du poulpe mais est souvent non respecté, en partie faute d'une qui vivent cachées dans
(Octopus vulgaris) au large des côtes mauritanil•nne et un milieu peu hospitalier
capacité d'application et de contrôle suffisante.
pour leurs prédateurs
sénégalaise à partir des années soixante9. Cettt évolu- Les effets de certaines activités de repeuplement
humains. bénéficient ici
tion de la biodiversitè a eu comme conséquence ont tendance à être sous-estimés. Le repeuplement d'un avantage évident par
l'essor d'une des pêcheries, artisanale et industrielle, volontaire ou involontaire d'espèces dans le milieu rapport aux espèces
les plus lucratives d'Afrique de l'Ouest. À l'inve11 s~'. elle peut provoquer des bouleversements significatifs des terrestres, oiseaux et
peut avoir des effets néfastes sur l'activité de pèche, écosystèmes. tant dans leur fonctionnement que dans mammifères notamment.

--------·---~---- _,_ .. __ ..
rvs .
--- ..
199H .. '·
- -·-·--.- -·-----·-
1 t..
leur structure. IY repeuplement en salmonidés ou en Quelques interventions
espèces marin-·s peut modifier les populations tant du
point de vue de leur comportement que du point de
possibles
vue génétique. Le rôle joué par les ballasts des navires
marchands dans la dissémination des espèces marines Ainsi qu'il a été dit les différentes formes de pêches
(poissons, inwrtébrés) à partir de différentes zones exploitent la biodiversité et participent, à des degrés
portuaires a, rar exemple, considérablement modifié divers. à son éros1on. La participation des populations
la diversité dar~:s certaines baies comme la baie de San humaines, impliquées dans l'usage des ressources
Francisco. marines, au maintien de la biodiversité marine, est
Enfin, les activités côtières ou de transport mari- indispensable mais s'avère particulièrement difficile à
time sont responsables d importantes atteintes à mettre en œuvœ en raison de la nature des activités et
l'environnemf•nt. Les effets de la pollution sont des ressources en jeu. Un maintien de la biodiversité à
évidemment 1éfastes. on pense avant tout aux moyen et long terme a des effets positifs sur la viabilité
effets de la pollution chimique causée par les indus- des activités productives en garantissant de bonnes
tries côtières .métaux lourds, boues rouges, rejets conditions de renouvellement des ressources exploi-
accidentels ou non des industries pétrolières) ou aux tées et un maintien de la capacité évolutive des
accidents de t1·ansport maritime. Il convient cepen- écosystèmes. Les gains seront donc internalisés. Mais,
dant de faire 1;:, part entre les effets immédiats (catas- en raison du caractère commun des ressources
trophiques et très médiatisés) et les effets à long marines cet objectif de long terme rentre en contradic-
terme beaucoLp plus difficiles à évaluer. La pollution tion avec les comportements de court terme des
d'origine organique a des effets nuancés (effets posi- producteurs. La question semble plutüt de mettre en
tifs sur les biornasses en ra1son d'une augmentation place des dispositifs qui encouragent les pêcheurs arti-
de la production primaire, effets négatifs lorsqu'elle sans à sortir de la logique du surinvestissement et de la
est très importante). Les espèces réparties sur de compétition à court terme pour la ressource, dans un
vastes zones ~.ont rarement menacées. Les risques contexte d'ouverture accélérée à l'économie
sont plus évidents pour les espèces inféodées aux marchande. Labsence ou la faiblesse des systèmes de
écosystèmes locaux contrôle et d'accès aux ressources marines ne permet-
Les aménag,~ments côtiers peuvent détruire ou tent pas d'espérer grand chose de mesures unique-
détériorer des écosystèmes indispensables au main- ment techniques. Celles-ci ne pourront avoir des effets
tien de la biod!versité marine. Le défrichement de la que si chaque exploitant est convaincu qu'elles seront
mangrove à d1.~s fins de développement aquacole respectées par la grande majorité et les bénéfices tirés
(crevetticulture E~n Asie du Sud-Est et en Amérique de leur application équitablement répartis. Cela semble
latine) est un exemple bien documenté (Weigel. difficilement le cas aujourd'hui. Les systèmes d'enca-
1993). Les mangmves sont des nurseries qui abritent drement traditionnels sont largement érodés, les légis-
les juvéniles d'espèces exploitées au large durant lations nationales difficiles à appliquer et souvent peu
leur phase ad11lte. Les exploitations des milieux convaincantes au niveau local (Crean et Symes, 1996).
coralliens à d1•s fins commerciales (corail pour la Une voie à explorer serait celle d'expériences locales
bijouterie ou les matériaux de construction, poissons d'aménagement des pêches visant un meilleur usage
d'aquarium) aboutissent le plus souvent à l'élimina- de ressources (modes d'accès, contrôle des techniques).
tion des espèœs rares qui sont presque toujours les dans un cadre concerté s'appuyant sur des commu-
plus recherchéE s. nautés locales, les opérateurs du développement en
charge des projets et l'administration des pêches. De
telles expériences pilotes sont en cours de pêche conti-
nentale au Mali (delta central du Niger), en relation
avec la décentralisation administrative (Poncet et
Quensière, 1996). Au Chili, la création par les commu ..
nautés de pêcheurs d'aires d'aménagement des
ressources côtières, E•n anticipation sur l'évolution du
droit officiel, est une expérience prometteuse qui a
permis un repeuplement de zones surexploitées et une
amélioration des revenus des pêcheurs. De tels
contextes institutionnels paraissent beaucoup plus
adaptés que les systèmes politico-administratifs centra-
lisés pour faire évoluer les attitudes quant à l'intérêt de
gérer les ressources et de protéger les é<Osystèmes.
Lassociation des populations au développement de
l'écotourisme, avec des possibilités plus limitées que
pour les écosystèmes terrestres, pourrait être envisagée
dans certaines régions. Les lmraguen du parc national
du Banc d'Arguin en Mauritanie l'ont bien compris et
demandent à pouvoir développer cette activité qui
pourrait leur fournir des revenus supérieurs aux coûts
consécutifs à l'interdiction de certains types de pêche
dans cette zone. De même. la pêche sportive, souvent
Clark C.W. 1985. Bioeconomic Modelling and Fisheries Management Wilf•y. New
peu néfaste sur la ressource (elle est relativemeilt peu
York, 291 p
efficace et on peut imposer de relâcher toute oL partie
Crean K.. Symes D 1996. Sailing into calmer waters? in : Fisheries Man(lgement
des prises). peut être un complément de rt venus
in Crisis. Crean K. O. Symes éds. Fishing News Books. 197-205
important qui fait prendre conscience de lïntér~ t cJe la
gestion. Ici aussi des expériences pilotes et tempJtaires FAO 1995. Precautionary Approach to Fisheries. Part 1. Guidel1nes on the
Precautionary Approach to Capture Rsheries and Species Introductions
~ourraient avoir des effets incitatifs et pédago1~iques.
FAO Technical Paper 350, 47 p.
Ecotourisme et pêche récréative restent cependant limi-
de Fontaubert C.. Downes O.R. Agardy TS 1996. Biodiversity in the seas
tées en envergure et localisées dans des contextes
lmplementing the Convention on biological diversity in maPne and
particuliers.
coastal habitats. lUC~ Environmental Policy and Law paper No 32.
Enfin, l'encouragement à une meilleure gesti m des IUCN. Gland et Cambridge. 82 p
écosystèmes littoraux (zones de mangrove, rnilieux
Greenpeace. 1993. Dans la course au thon les dauphins ne sont pas les seuls
coralliens) par un contrôle local des usages e> tractifs
sacrifiés Les impacts de la pêche thonière commerciale sur le' océans.
(pêche, coupes pour la collecte du bois d'œuvr, et de la faune manne et communautés hurraines. 24 p.
chauffe, défrichage à des fins agricoles ou aqL ac:oles.
Hardtn G. 1968 The tragedy of the commons. Science 162. 1243-48
collecte de matériaux pour la construction) pernettrait
d'associer le bon usage et la protection de la biodiver- Gulland JA Garcia s. 1984 Observed patterns tn multispecies fisheries 111
E~ploitatio~ of .Warine Communities, RM. May. éd. Oalhen Conferenzen
sité marine à une approche plus intégrée de l'<m1éna-
1984. Springer Verlag 155-190
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Rennes. Orstom Edition. coll.· Colloques et Séminaires·. 269 -2H1. Thallande, Tiers-Monde 134. 385-403.
Paradoxes et rationalités de la
« déforestation » en Côte-d' Ivoire

FRANÇOIS \'ERDEAUX

FRANÇOIS VERDEAUX Au début du sk·cle, la forêt dense humide de Côte- la mise en place ,j'un système de production basé sur
Anthropologue. d'Ivoire recouv ait une surface estimée à près de une arboriculture pérenne (cacaoyers, caféiers.
Orstom, LSS, 15 millions d'he' tares (Chevalier. 1909). Au milieu des hévéas. palmiers, arbres fruitiers).
34, rue Henri-Varagnat, années 1950, o·tte couverture forestière est réduite à L"objectif n'est pas. ici, de restituer la dynamique des
93143 Bondy cedex, France 9 millions d'heclares. Selon les dernières estimations. innovations agraires ni d'analyser, dans une perspec-
les forêts • résid,_lelles • occupent désormais moins de tive ethno-botaniqLe, la genèse et l'impact des substi·
3 millions d'heclares (DCGTX/1993) et continueraient tutions entre espèce~. végétales. L"attention est foca-
de connaître un recul face aux fronts pionniers agri- lisée sur les dynamiques sociales qui ont sous-tendu
coles (café et ca1ao principalement). y compris dans le un phénomène <Je conquête paysanne de l'ensemble
domaine perm a .wnt de l'État 1 , soit les forêts • clas- de l'espace forestier ivoirien entamé au milieu des
sées •, en principe totalement interdites d'accès. années 1920 et qui s est prolongé jusqu'à nos jours.
Compte tenu oe la connotation négative et par trop Ce phénomène présente en effet quelques caractères
réductrice du krme déforestation, le phénomène remarquables qw, non seulement vont à rencontre
continu auquel E >t soumis la forêt ivoirienne, depuis la des explications globalisantes des processus de défo-
fin de la Premièl e Guerre mondiale, doit d'abord être restation en générdl. mais conduisent aussi à proposer
requalifié. Le prc~CE~ssus auquel on a affaire a consisté une nouvelle interprétation de la dynamique propre à
plus précisémenl en une conversion agricole du milieu ce que l'on a appelé 1" économie de plantation , ivoi-
forestier. Il faut lout d'abord relever que s'il ne reste rienne.
plus que le cinqJième, environ. des forêts originelles, La prise en compte de l'histoire sociale et écono-
ces dernières, selon A. Cllevalier qui en inventorie les mique de l'exploitation forestière. qui était à l'origine
essences au dét Jt du siècle, étaient déjà constituées de la recherche, nous a conduit, en même temps qu'à
pour moitié de II•Jrêts de type secondaire. o·un point un changement d'échelle, à une remise en perspective
de vue agroéwlogique. leur transformation a É'té de l'histoire de l'exploitation du milieu forestier dans
caractérisée, en ~.econd lieu. par le maintien partiel du son ensemble et dans toute sa durée. Parce qu'elle
couvert ligneux, l'introduction ou l'adaptation d'une recoupe. de bout en bout. l'histoire de la Côte-d'Ivoire
grande variété d,, plantes alimentaires. et surtout par contemporaine et qu'elle est la forme de mise en
valeur la plus constante de sa zone forestière. elle
offre un trait d'union et, pour l'observateur, un fil
conducteur entre les différentes époques et les diffé-
rents acteurs de œtte mise en valeur. Il est, de fait, vite
apparu qu'en dépit, ou à cause, de proclamations
Abstract- Paradox and rationalltles of deforestation in
1 Les forêts du Domaine the Ivory coast réitérées (et trop appuyées pour aller de soi) de sa
permanent qui, outre les logique de développement autonome et de sa ratio-
forêts classées, incluent use of the term deforestation to descrlbe the signlflcant nalité industrielle et capitaliste, l'exploitation forestière
les parcs et réserves reduction of the dense raln forest on the Ivory Coast does n'avait cessé de s12 configurer en interaction avec les
naturelles, sont la not take lnto acc;ount the agrlcultUral convers!on process autres catégories sociales parties prenantes de cette
propriété de l'État qui les of the forest towards sustalnable agriculture. Contrary ta
accepted opinions, a long-term hiStorlcal analysls shows
histoire. La phase d'adoption par les sociétés locales
maintient en réserve ou
en concède partiellement that deforestatlan ls not the result of elther an de l'agriculture arbustive, au lendemain de la Première
l'exploitation ligneuse. overexploltatlon of the resources or a population guerre mondiale, semble marquer une rupture histo-
Elles s· opposent aux forêts explosion. The exploitation dynamics of the forest rique par rapport ;i celle qui précède. À l'analyse. elle
du Domaine rural qui envlronment, supported and encompassed by national correspond à une conjonction de facteurs, parmi
peuvent être occupées et polldes, has provltlecl the gtowlng community of the Ivory lesquels le changement de statut de la forêt et la
utilisées à des fins Coast wlth terrltory and an economie base. This article
agricoles par des aims to contribute to the debate over the causes and recomposition de la profession forestièrP sont les plus
particuliers (sous certaines consequences Of deforestation and argues that soclo- déterminants.
conditions) mais où les historlcal and structural factors should be taken lnto Ces observations ·~mpiriques m'ont amené à traiter
arbres demeurent, en consideration before any Intervention aiming at the les matériaux historiques collectés dans une perspec-
principe, propriété de protection of the forest. tive anthropologique en leur appliquant le concept de
l'État. phénomène social total. À travers son contrôle spatial,
la définition de son statut, le partage de ses ressources des rentes des différents produits qui y sont exploités
et la répartition des rentes, la forêt constitue, de prut en ont été utilisés par l'État indépendant pour assurer sa
part et au-delà de la seule économie de plantation, le prospérité financière et la stabilité politique du régime
point focal de l'histoire ivoirienne. Ce qui relie le~; unes La forme prise par l'agriculture de plantation est un
aux autres ces périodes et ces composantes, c ,~st le effet de ces orientations politiques générales. En oppo-
processus ininterrompu d'intégration d'une société à sant radicalement, comme deux activités exclusives
travers son rapport à la forêt. Les interprétations anté- l'une de l'autre, agriculture et exploitation forestière.
rieures de la dynamique pionnière de l'économie de l'État colonial a créé les conditions d'une compétition
plantation n'en sont pas abolies pour autant qu'il d'usages sur le milieu. En maintenant, après l'indépf~n­
s·agisse de l'instance sociologique sur le caractère dance, son monopole sur les ressources ligneuses tout
systématique et les conséquences d'un mo<le de en encourageant l'extension des activités agricoles
production extensif basé sur l'échange mutuel des dans la forêt, le nouvel État a continué à vider de sa
facteurs terre et travai1 2 ou de celle, plus agroècono- valeur, pour les paysans, le couvert boisé en tant que
mique, qui fait de la recherche de la rente différentielle tel. Les arbres n'ayant pas, pour eux, statut d!•
procurée par les défrichements forestiers récenb (Rut, ressource, il était exclu que l'espace forestier qu'ils
1988 ; 1996) l'un des facteurs explicatifs de l'elltensi- investissaient soit géré autrement qu'en fonction cles
vité du système. Elles se trouvent toutes deux :•nglo- seuls impératifs agricoles. La forte corrélation entre
bées dans un processus plus vaste qui, d'une part, défrichements agricoles et disparition des grands
prend ses racines antérieurement et contribue à expli- massifs forestiers, au moins pour la période
quer l'émergence de cette agriculture extensive, cl autre 1955-1990, semble établir un lien de cause à effet
part, met au même niveau et relie entre elles toutes les incontestable entre les deux phénomènes. Les plus de
composantes sociologiques constitutives de cette six millions d'hectares de forêts disparues entre ces
histoire. deux dates correspondent, à très peu près, à l'accrois-
Contrairement aux apparences, le phénomè1w de sement de deux millions et demi d'hectares cles
colonisation de la forêt par les paysans ne relève pas surfaces plantées pour la même période dont on
d'une évolution spontanée, inéluctable et linéaire Il a estime qu'elles représentent une surface de défriche-
pour origine une politique volontariste, dite de · mise ment total cieux fois et demi supérieure (DCGTX, 19931.
en valeur • coloniale. Le processus, largement ininten- Cette vérité statistique, pour peu qu'on l'interprète
tionnel, engendré par ces orientations initiales, articule mécaniquement, peut entraîner une dangereuse illu-
sans solution de continuité des logiques économiques, sion d'optique.
sociales et politiques impliquant directement, outre les En premier lieu, une reconstitution historique dans
paysans, les entreprises forestières et l'État. La · défo- toute sa durée (1887-1990) permet d'identifier et de
restation • n·est pas le fait des seuls planteurs. EIle est situer les contextes successifs de la déforestation. La
la résultante de ces rapports sociaux tripartites noués linéarité du phénomène, son apparente inéluctabilité_.
autour de l'appropriation, conjointe ou concurrente, de correspond paradoxalement à des choix publics et ,'J
l'espace forestier. Il nous faut insister sur le caractère des stratégies catégorielles variables, voire opposées
tripartite de cette appropriation. L.:État a bien dé un d'une époque à l'autre. La similitude des situations
partenaire intéressé et à part entière de la mise~ en entre les deux époques extrêmes suggère que le
valeur de la forêt et non une instance d'arbitrage défi- rapport de la société ivoirienne à sa forêt est réversible
nissant et garantissant le meilleur usage d'un bien et que la forme qu'il a prise n'était donc pas inéluf·
commun, quoiqu'il en ait dit et que certains aient pu en table.
penser en toute bonne foi3. L.:affirmation de cette On propose, ensuite, une brève interprétation de la
2 De nombreux auteurs
neutralité immanente a été, ici comme aille•1rs, le conjugaison des différentes logiques catégorielles et
fondement mythique nécessaire de son autorité. Mais il cles rationalités partielles dont cette histoire est la résul- ont écrit sur ce su jet Ils
sont signalés d'une
se trouve que le mythe est, ici, plus patent puisque c'est tante. Bien que non mécanique par définition, ce astérisque dans la
précisément autour de la mise en valeur de la forèt que processus historique reste marqué par une continuité bibliographie.
l'on assiste à une procédure d'imposition de n':tat. Il certaine dans la façon dont la forêt a été traitée
3 La • gestion rationnelle •
n'est donc pas question de s'en tenir aux an<irlyses, pendant ces soixante-dix dernières années de mise en
habituelles en matière de gestion des ressource!. natu- valeur voulue et, en principe, encadrée par la puis- des ressources ligneuses
relles, menées en terme de compétition d'usage entre sance publique. L.:articulation, variable en fonction des ne pouvait passer pour
une posture neutre, une
catégories d'exploitants directs ; ici, les paysans et les contextes, de cette pluralité de logiques sociales éclaire quasi-nécessité technique,
forestiers. Qu'elle soit coloniale ou indépenda·Jte, la les paradoxes de ce processus d'ensemble eu égard qu·en faisant abstraction
puissance publique a toujours traité la forêt c:nnme aux analyses globales le plus souvent proposées pour de ce sur quoi elle était
une ressource globale (au-delà de ses compo:>antes ce type de phénomène : assise : la confiscation des
naturelles exploitables) gérée politiquement err fonc- territoires forestiers des
tion des impératifs de sa propre reproductiun. Le populations locales et leur
exclusion de l'exploitation
contrôle de l'espace forestier en vue d'une exploitation - Gestion versus surexploitation des ressources : des ressources ligneuses
rationnelle de ses ressources a explicitement justifié la !.:exploitation forestière a beau être la plus ancienne et au profit d'une catégorie
conquête militaire du territoire (Angoulvant, 1916). Il a la plus constante des formes de mise en valeur fores- d'• industriels •, selon la
simultanément été l'un des principaux moye·ns de tière, la disparition des ressources ligneuses ne peut terminologie officielle,
confiscation effective des pouvoirs des chefs IOCiiiUX au être imputée à leur surexploitation. Plus surprenant, mais qui se trouvaient être
tous, et
profit de l'administration coloniale. L:État s'est implanté les encadrements réglementaires qui ont toujours été malencontreusement. des
dans et par la forêt. La réallocation des espaces de guidés par les principes de • gestion rationnelle des • Blancs • ou · colons •
production forestiers et le contrôle de la redistrillution ressources " apparaissent, a posteriori, comme J'un aux yeux des indigènes.

NSS · 998. V<•l •i n" l. :'6--35


des principaux facteurs d'enclenchement et, dans une connaît un essor spectaculaire à partir de 1889. Quant
certaine mesure, de pérennisation du processus. au bois d'acajou (Khaya ivorensis), il est exploité dès
1887. Produit nouveau s'intégrant progressivement
dans les circuits commerciaux antérieurs, il donne lieu,
- La pression cilémographique et le manque de terre : dans les premières années, à une ruée vers la forêt de
Deux grandes vagues de migrations sont explicite- la part de nouveaux intervenants en provenance en
ment liées au mus-peuplement (réel ou supposé) des particulier de la Gold Coast (Ghana actuel) qui sera
régions foresticres. La première débute entre les deux progressivement contrôlée d'un commun accord par
guerres et s'accentue à partir de 1950. La seconde se les notables régionaux et l'administration. !.:acajou est
développe du début des années 1970 aux années en outre encore mal connu et ses variétés les plus
1990. Toutes deux ont été encouragées et/ou organi- recherchées (acajou figuré) ne se révèlent qu'après
sées, y compris sous la contrainte, par l'État et les abattage. Son évacuation vers la côte s'opère exclusi-
acteurs privés. Cest moins le manque de terre dans vement par les cours d'eau dont la plupart, passée la
les régions d'o·igine que son abondance suscitée par toute première phase d'exploitation en bordure de
le changemenl <le statut de la forêt et l'organisation lagune, ne sont flottables qu'en période de crue. Une
sociale de son accès dans les régions forestières qui a mauvaise saison des pluies entraîne l'abandon provi-
alimenté les mouvements migratoires. soire ou définitif des billes.
On s'interroge pour finir sur le fil conducteur qui C'est cette situation de gaspillage manifeste, mais
permettrait de rendre compte, au moins dans ses non de surexploitation des ressources, qu'observe le
grandes lignes, dt~ cet exemple spectaculaire de conver- botaniste A. Chevalier lors de deux missions d'inven-
sion agricole généralisée d'un espace forestier aussi taire en 1905 et 1907. Il dénonce dans son rapport
vaste. Le parti pris de réintégrer l'exploitation forestière (1909) la • rafle des bois • qu'il impute à un double
comme élémenl constitutif de cette histoire permet d'en manque, de savoir et de moyens, des coupeurs. Ses
relier les fils. Or peut, en définitive, parler de déforesta- recommandations pour une exploitation durable d'en-
tion mais au SE·ns particulier de réappropriation (Jun viron la moitié des quelque 300 essences qu'il iden-
territoire confisqué au nom de son caractère forestier. tifie portent donc sur le nécessaire encadrement par
!.:étonnante conlinuité du phénomène, eu égard aux un service forestier de cette exploitation dont la mise
changements de contextes, peut être lue comme la en œuvre devrait être confiée à des entreprises
trace laissée da,Js le paysage par le déploiement, dans susceptibles d'investir dans des moyens techniques
la durée, d'un même processus social. Il devient appropriés. Ces avis vont directement inspirer le
possible de nommer ce dernier quand on constate que décret forestier de 1912-1913, conçu et défendu, entre
cette déforestation tend à se confondre avec la constitu- autres contre la Chambre de commerce. par le gouver-
tion d'une société et d'un pays, au sens premier de neur Angoulvant. Premier grand texte d'orientation de
" territoire d'une nation • politique économique (la • mise en valeur •), il est
centré sur l'exploitation des ressources ligneuses et
ses principes de base vont rester présents dans les
codes forestiers ultérieurs. Il faut insister sur le fait que
Les phasE·.s ce texte est élaboré au moment même où la filière, qui
de la misE~ en valeur forestière s'est rapidement professionnalisée, connaît un déve-
loppement sans précédent de son activité, les exporta-
La périodisatior des phases de cette mise en valeur a tions passant de 15 000 tonnes à 40 000 tonnes entre
été établie en fonction. d'une part, des ressources 1911 et 1913 sans introduction significative de capi-
privilégiées et d ~ la façon de les exploiter, d'autre part, taux ni de moyens techniques nouveaux.
des rapports q, (entretiennent trois protagonistes à Après s'être initialement inscrit dans le prolonge-
propos de la forêt : l'État. les entreprises forestières et ment du commerce de traite précolonial, le bois
les paysans. donne en effet lieu, dès 1910, au développement
d'une filière de production autonome. Elle s'organise
autour d'une division du travail entre trois catégories
t.:exploitation des ressources naturelles de partenaires. Les acheteurs ou de petites maisons de
(1887-1925) commerce installées sur la côte contrôlent la mise en
marché en Europe, commanditent et préfinancent les
La période con~.titue une sorte de situation de réfé- campagnes d'abattage. Les • coupeurs de bois • sont
rence. Elle ne donne pas lieu à déforestation mais se en fait des intermédiaires locaux ayant gagné la
caractérise au contraire, dans un contexte de faiblesse confiance des maisons de commerce qui organisent la
de l'État, par I'E xtraction de trois produits forestiers production et le transport en allouant les capitaux qui
organisée par l':•s réseaux marchands issus du leur sont confiés aux différentes tâches et aux autres
commerce de [Link] précoloniale : l'huile de palme, le intervenants. Les hiérarques et chefs de lignage de l'in-
caoutchouc et lE t1ois d'acajou. lhuile et les amandes térieur avec lesquels ils nouent des alliances, contrô-
de palme, produ1tPs à partir des palmeraies naturelles lent l'accès à la ressource et à la main-d'œuvre, sécuri-
(Eieasis guineinsi!) proches de la côte, sont 1 une des sent les voies de communication et assurent
principales composantes de cette traite côtière depuis l'approvisionnement des chantiers. Ce niveau de
le xv111e siècle. Le caoutchouc tiré d'une essence médiation dans l'accès à la ressource donne parfois
(Funtumia etasticc.l· plus abondante dans les régions de lieu à de premières formes de régulation économique.
l'intérieur, en pa1Lculier dans lïndenie et dans I'Attie, Des cas de perception de taxes par pieds abattus de la
part des chefs locaux sont par exemple siglldlés ne parviennent à maintenir le niveau des exporta-
(Chevalier, op. cil). L.:État se manifeste jusqu·en !908- tions atteint en 1927 (136 000 t de bois, toutes
1909 par quelques textes visant à réglemen er la essences confondues) que pendant deux ans. Des
coupe de l'acajou mais il n'a que très marginal!·ment crises successives des marchés et une pénurie de
les moyens de les appliquer. L.:administration coloniale main-d'œuvre font régresser les exportations qui, à la
doit se contenter d'assurer par sa présence dans veille de la Seconde guerre, redescendent à un niveau
quelques postes isolés une sorte de pax commc>rcia/is identique à celui de 1913. Malgré un investissement
et de prélever des droits avant embarquement clans certain, le caractère plus capitalistique de ces
les principales rades. nouvelles entreprises forestières demeure très relatif.
Dans le contexte de cette première phase de coloni- La plus grande étendue des surfaces mises en exploi-
sation dite de • conquête pacifique •, le contr<•le de tation a maintenu un fort besoin de main-d'œuvre. La
l'accès aux ressources est aussi une forme de résis- très faible diversification des essences exploitées
tance des sociétés de la forêt, pourtant peu (avodire, samba, niangon) qui restent largement
nombreuses. Elle va être réduite par l'action éne1 g>que dominées par l'acajou, conjuguée à une politique
du gouverneur Angoulvant à partir de cette dë·tE La d'attribution de concessions d'exploitation liant géné-
• pacification • qu'il entreprend va consister e 1 une reusement volume d'investissement et surfaces accor··
acquisition militaire du territoire qui s'achève er, !915 dées, ont contribué à renforcer un système d'exploita-
et les règlements forestiers déjà cités ne s'ap~ tique- tion extensif. Celui-ci est déterminé par la conjonction
ront, une fois établi ce contrôle territorial eHE·ctif, de marchés rétifs à de nouveaux produits, d'une
qu'avec la mise en place d'une administration civile grande hétérogénéité des peuplements naturels et
après la guerre. Jusqu'en 1925 cependanl, les d'une inadaptation des connaissances et des savoir·
coupeurs indépendants, parmi lesquels les indigenes faire en matière de replantation des essences exploi-
sont encore majoritaires, forment l'essentiel de la tées. Les rendements moyens estimés pour les
profession forestière. Les exportations qui a·.·aient années 1920 (Meniaud, 1922) et 1930 (Bégué, 1935)
retrouvé leur meilleur niveau d'avant guerre en 1922, sont inférieurs à 1 m 3/ha. Le gel théorique de pans
font plus que doubler les trois années suivante:. pour entiers de forêts simplement • écrémées • des plus
atteindre près de 100 000 t en 1925. beaux spécimens de leurs deux à trois essences les
plus recherchées pourrait passer pour une campo·
sante par défaut d'un mode de gestion forestier. Le
t:État et la mise en valeur rationnelle : système d'exploitation amène cependant les entre-
le développement séparé de l'industrie prises à ouvrir sans cesse de nouveaux fronts pion-
du bois et de l'agriculture indigène niers forestiers.
Cet accaparement de l'espace incite la catégorie
(1925-1955)
" indigènes •. exclue désormais de l'exploitation du
bois si ce n'est en tant que main-d'œuvre, à
Toute la période est marquée par le décli 1 des contourner cette confiscation de la forêt Faire du
produits forestiers de cueillette et par des rr ouve- cacao est, dès cette époque, non seulement la seule
ments erratiques de la production de bois, qui s oppo- perspective possible, mais aussi une nouvelle forme
sent à la montée régulière des productions agr•cDies. de résistance, face à l'alternative de sous-prolétarisa-
Le cacao avait fait l'objet d'une tentative d'int:[Link]- tion organisée par le système colonial. Le cacao offre
tion autoritaire (1908) qui avait échoué, les soci,•t•:•s et la possibilité de rester connecté au circuit marchand
réseaux marchands de la forêt trouvant alors !!avan- tout en ménageant aux sociétés locales une marge
tage d'intérêt dans le commerce des produits fores- d'autonomie pour organiser leur propre reproduction.
tiers. Il va cette fois connaître un essor spontané e:, au Enfin, la cacaoculture sous ombrage ne nécessite
demeurant inespéré pour l'administration Jlli le qu'un défrichement partiel et est assimilée à une
qualifie de • divine surprise •. Anecdotique avant replantation par l'administration.
guerre, il atteint le millier de tonnes en 1920, 22 000 t L.:époque est donc marquée par la mise en place
en 1930, 55 000 t en 1939, niveau qui sera reunuvé d'une division rationnelle et néanmoins coloniale du
entre 1952 et 1954. Le café, introduit dans le ~ u-:1-est travail. Le bois est désormais exploité par des entre-
dès la fin du x1xe siècle par le commerçant Ve•dier prises se livrant elles-mêmes à toutes les opérations
n'avait pas eu plus de succès. Sa production, lo• alisée de production. L.:accès aux ressources ligneuses est
dans le centre-ouest, n'atteint le seuil de millet cu'en contrôlé par l'État et des allocations de chantiers
1932. Elle est également multipliée par vingt pPndant forestiers proportionnelles aux investissements
les dix années suivantes, puis continue de ' nître consentis sont censées garantir une exploitation
pendant la guerre pour dépasser celle du caca,, :lans rationalisée. L.:objectif d'élimination des " intermé-
les années 1950 (88 000 t en 1954). Le caoucl1ouc diaires •, explicitement recherché par Angoulvant. est
dont le déclin est symétrique de raugmentat,o·l de atteint d'autant plus facilement que les coupeurs
l'acajou, à la veille de la Première Guerre, a :J lasi- indigènes perdent au mème moment leurs comman-
ment disparu durant celle-ci. En dépit de cour:. défa- ditaires britanniques qui se tournent vers d'autres
vorables, les exportations d'huile se maintieniiE·nt à sources d'approvisionnement. Les produits agricoles
un palier de 7 000 t jusqu'en 1929 puis régre~.sent d'exportation sont adoptés par les sociétés indigènes
jusqu'à 1 000 tau début des années 1950. qui entament ainsi leur conversion paysanne. LE'S
Les entreprises forestières qui se substituer: t •nté- textes que le service forestier et les administrateurs
gralement aux anciens coupeurs entre 1925 e 1930 sont désormais en mesure de faire appliquer
prévoient la slncte séparation entre les deux acti- pas de remplir. Alors qu'il n'est jamais question de
vités : les terroirs villageois sont garantis contre les pénurie de main-d'œuvre au cours de l'époque précé-
empiétements de l'exploitation forestière et, récipro- dente, la • mise au travail des indigènes • devient le
quement, leur extension éventuelle au détriment de leitmotiv de la période. La capacité des sociétés
la forêt est soumise à autorisation administrative. locales à mobiliser, pour les chantiers, une main·
Enfin, la planté1tion de café ou de cacao, encouragée d'œuvre en grande partie prestataire, disparaît avec
par l'autorité, ouvre de fait à la reconnaissance d'une la perte de pouvoir des chefs ou des aînés sur l'accès
certaine tenurP foncière villageoise y compris dans aux ressources, ligneuses en particulier. Cette
des zones nouvellement mises en culture. faiblesse du marché du travail est renforcée par le
Cependant, en monopolisant tous les pouvoirs. développement des cultures arbustives également
l'État va devoir se substituer intégralement aux fortes consommatrices de main-d'œuvre.
anciens chefs locaux en assurant, en particulier, l'une t.:administration. poussée par les colons européens et
de leurs fonctions que les capitaux et la rationalité les entreprises forestières, va donc devoir organiser à
technico-éconc mique des entreprises ne permettent leur profit une nouvelle forme de travail prestataire

tatA NA

LIBII RIA

OCi:AN ATLANTIQUE

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Figure 1. La Côte-dï' ''lt' foresh•<
en détournant partiellement l'impôt en nature irrstitué à 259 000 t entre 1956 et 1979 tandis que le cacao,
pour la réalisation des travaux d'intérêt collectif. dont la production avait eu une croissance plus
l'organisation de ce • travail forcé • entrain<~ une modeste jusque-là, connaît un boom sans précédent
conséquence inattendue. Les désertions des ch;.mtiers à partir des années 1970 (142 000 t en 1970) qui fait
forestiers, pour cause de mauvais traitements, de la bientôt de la Côte-d'Ivoire le premier producteur
part d'une main-d'œuvre recrutée dans les n~gions mondial de ce produit (près de 300 000 t en 1980 et
périphériques, s'effectuent au profit des plantetus de 400 000 t l'année suivante) 4 . Cette croissance specta-
cacao. Plus généralement, la résistance au système culaire, encouragée par une politique de prix garantis
de prestations obligatoires de travail va, de proche en et incitatifs, est exclusivement due à l'accroissement
proche, induire les premiers mouvements mign.1toires des surfaces plantées qui sont. pour l'essentiel, le fait
spontanés de main-d'œuvre des régions de l'Ouest et d'un petit paysannat disposant en fin de processus de
de savane vers les plantations du Sud-Est. Au S:llariat 4 ha en moyenne. La démultiplication de l'abondance
proprement dit sont en effet associées des forme·s de mutuellement entretenue des facteurs terre et travail,
métayage puis des cessions de parcelles de forêt qui qui s'échangent l'un contre l'autre, minimise l'intérêt
constituent, plus qu'une rémunération différé>•, une de l'intensification. Par ailleurs, pour les planteurs
forme d'intégration fidélisant la main-d'œuvre et ivoiriens, il est observé à plusieurs reprises que les
entretenant les flux migratoires. Le bois et l'agncul- surplus dégagés ne donnent lieu à investissements.
ture dont la séparation avait été conçue corr· me la sociaux (scolarisation) ou spéculatifs (immobilier.
méthode la plus rationnelle de mise en vale•.H des transport), qu'à l'extérieur des exploitations
potentialités du milieu forestier, deviennent cmcur- (Verdeaux. 1981 ; Lesourd. 1988 ; Chaléard, 1993).
rents en termes d'espace et, de plus en plus ouverte- Tout se passe comme si la conversion agricole était
ment, de main-d'œuvre dont ils sont, pour des rdisons conçue par ses principaux artisans comme un moyen
différentes, tous les deux grands consommateur .. d'accumulation primaire incitant à diversifier. hors
activités agricoles, les sources de revenu.
lhomogénéité de la période tient à la compatibilité
De l'accès libre à la main-d'œuvre apparente d'une croissance parallèle et continue des
au libre accès à la forêt : deux secteurs, rendue possible par une première
croissance parallèle et fuite en avant résolution des tensions issues de l'époque précé-
dente. L:abolition du travail forcé et du code de lïndi-
des deux secteurs (1955-1980) génat (1946 et 1947) est obtenue à l'instigation du
jeune responsable du syndicat des planteurs. par
Les productions de la zone forestière se diversifi ~nt en ailleurs élu député à l'Assemblée nationale consti-
milieu de période avec le développement des planta- tuante, Félix Houphouet-Boigny. Elle libère le facteur Je
tions industrielles puis villageoises de palmkr de plus immédiatement limitant du développement de
cocotier et d'hévéa, accessoirement d'ananas !Jour l'agriculture indigène, le travail. Des accords passés
l'essentiel, cette phase se caractérise par la trè· !orte entre ce même syndicat des planteurs et des chefs poli-
augmentation parallèle des volumes de cac;tc. de tiques traditionnels du nord (Côte-d'Ivoire et Haute-
café et de bois et l'expansion à l'ensemble d·= la Volta) vont susciter un afflux de main-d'œuvre vers les
région forestière de leur aires de productio 1. Les plantations. La révolution technique dans l'exploitation
exportations de bois progressent de 210 O< 10 t à forestière permet aux entreprises de minimiser leurs
1 500 000 t entre 1956 et 1966 et vont à no11\1eau besoins en main-d'œuvre et de se satisfaire, désormais.
pratiquement doubler au cours des dix a :mées du recours à un marché libre du travail tout en
suivantes pour se maintenir à un niveau proclte des augmentant leurs capacités de production.
trois millions de tonnes jusqu'en 1980. Le rr a;rché Le nouveau code forestier promulgué en 1965,
intérieur et les pertes à la transformation rep·ésen- prolonge les principes de celui de 1935 et n'innove
tent, pour cette dernière phase, environ deux rr illrons que sur un point, en soumettant désormais l'accès aux
de tonnes. Les zones de production, originell•·rnent ressources des entreprises forestières à leur capacité
concentrées dans le Sud-Est se déplacent vers 111 rron- de transformation sur place. Une rupture radicalE',
tière orientale d'une part, vers l'ouest et le sud·ot~est, annoncée dès 1964 mais qui ne sera consommée qu',i
de l'autre, où les entreprises accèdent à des n·g:ons partir de 1975, marque cependant la période. La
très peu peuplées. La révolution technique dan•; ··ex- gestion durable des ressources en bois qui était au
ploitation forestière, due à l'introduction du bulldozer fondement du décret de 1912-1913 et du code forestier
et du camion grumier à partir de 1955, a permis aux de 1935, se trouve. dans les faits, abandonnée au
firmes de mettre en exploitation des régions t.'IKia- profit du développement de la cacaoculture. En
vées en ouvrant leurs propres voies d'évacuatic n. Les lançant en 1964, soit un an après le (faux) coup d'État 4 Sauf indication contraire
essences ne se diversifient significativement qu en fin manqué de 1963 et une reprise en main du parti, le
dans le texte. toutes les
de période. Si le nombre de celles dépassant 3 'le des slogan • la terre appartient à celui qui la met en données chiffrées sont
exportations totales reste constamment de roro:ln~ de valeur •, le chef de l'État incite ouvertement à la colo- extraites de l'Annuaire
sept à huit, l'acajou domine encore à la fi 1 des nisation des forêts de l'Ouest et surtout du Sud-Ouest. rétrospectif des
années 1950 {25 %), le sipo lui succède avec 33 °.:, en jusque-là domaine privilégié des entreprises tores· statistiques agriwles et
1965, relayé par le samba (34% en 1975). tières. Une véritable .. conquête de l'Ouest " s'opère forestières 1900-1983,
jusqu'à cette date. et de
Les courbes de production des deux princ rpaux alors d'autant plus facilement que ces régions sont Vitaux et Doulourou
produits agricoles, le café et le cacao, vont à no .rveau peu peuplées et que les forestiers en ont rendu l'accès (1989). pour les années
se croiser à partir de 1980. Le café passe de 118 O·JO t possible en les quadrillant de pistes. En ouvrant et en suivantes.

NSS J ::J9H. \i( 1


concédant, pow· ainsi dire, ces régions à de nouveaux économiques (Léonard et Oswald, 1996b) qui se tradui-
groupes le pr':~sident libère le second facteur limitant sent par la prise en compte et l'usage de la diversité
du système d:• production extensif, l'espace forestier. des potentialités offertes par le milieu naturel. Les
L'opération, surtout politique, consistait à intégrer au recompositions aussi bien au sein de la filière bois, de
système des populations jusque-là restées en marge, l'État et du monde paysan que dans leurs inter-rela-
particulièrement les Baoule. tions sont loin d'être achevées. Certaines d'entre elles
Au quasi-apartheid colonial dans la mise en valeur semblent à la fois renouer avec des solutions ou confi-
des ressourcEs forestières avait, un temps, semblé gurations de la première époque et créer des condi-
succéder une ::omplémentarité, spatiale cette fois, des tions favorables à une redéfinition des rapports de la
deux modes c exploitation. une partie, au moins, des société ivoirienne à sa région forestière.
régions • sous peuplées • du Sud-Ouest paraissait plus
particulièrement dédiée à l'exploitation du bois par de La filière bois
grandes entreprises modernes, selon le modèle La diversification des essences exploitées s'accentue. Il
imaginé par Angoulvant. La rapidité de l'avancée des faut désormais regrouper de sept à huit essences pour
nouveaux fronts pionniers dans ces régions a vite atteindre la moitié du volume total exporté contre
contredit cette apparente territorialisation des usages. deux à trois pour la période précédente. La filière s'est
La dynamique pionnière s'est alimentée de la complé- restructurée autour des activités de transformation. La
mentarité de :leux abondances provoquées : physi- fonction de production a été externalisée : le recours
quement disponible et rendue accessible politique- systématique à une profession intermédiaire, les tâche-
ment par la volonté présidentielle, la forêt ne peut être rons, pour les opérations de coupe est justifiée, outre
mise en culture qu'avec le concours d'une main- des raisons économiques, par leur savoir-faire de négo-
d'œuvre allogene que sa rémunération ultérieure en ciateurs avec les paysans. Ceux-ci, en dépit du mono-
forêt à défrichc~r pour son propre compte rend, à son pole officiel de l'État, vendent, sous des formes plus ou
tour, accessiblE.• ·~ bon marché. Les pouvoirs publics. moins déguisées, les arbres inclus dans leurs planta-
explicitement ou par défaut, encouragent la venue des tions ou leurs réserves forestières. Enfin les acheteurs
migrants du centre et du nord et prennent des et autres maisons de négoce irriguent financièrement
mesures facilitant leur intégration lorsqu'il s'agit de une grande partie de la filière en assurant, en particu-
ressortissants du Mali ou de la Haute-Volta (actuel lier aux petits et moyens transformateurs, des enlève-
Burkina Faso). Des déclassements généreux de forêt, ments réguliers payés au comptant, voire en leur avan-
des distributions de permis d'exploitation forestière çant leurs approvisionnements en matière première.
puis de quota~ d'exportation de bois, à une clientèle On voit donc ressurgir une configuration proche de la
de notables ainsi que la non-application du code division du travail du début du siècle dans laquelle les
forestier en mé!lière de défrichements, confirment, dès paysans sont désormais partie prenante en contrôlant
le début des années 1970, que la forêt est désormais partiellement, comme les anciens chefs locaux, l'accès
gérée en tant que ressource politique. Le pouvoir à la ressource. Confrontées à la baisse de disponibilité
central (l'État-parti) qui, outre ces régulations sociopoli- et à la moindre accessibilité des ressources, les entre-
tiques, contrôle surtout la mise en marché des prises du secteur soutiennent désormais cet intéresse-
produits agricoles via une Caisse de stabilisation qui ment des paysans à la gestion-valorisation des
lui procure la plus grande partie de ses recettes, gère ressources ligneuses.
l'allocation des différentes rentes tirées de la forêt, en
fonction des ex1gences de sa propre reproduction. L:État
La crise des finances publiques et les pressions, consé-
cutives, des bailleurs de fonds l'incitent à recentrer son
Épuisement des perspectives : dispositif, dans ce secteur, sur la gestion économique-
État, forestiers et paysans à cours de forêt ment équilibrée de son seul domaine permanent. les
(de 1980 à nos jours) fluctuations défavorables des cours des produits agri-
coles dont les effets viennent s'ajouter au poids d'une
La régression :les forêts et la fin. consécutive, des dette publique déjà lourde, l'amènent à tempérer l'op-
fronts pionniers dont la dynamique s'était alimentée de tion tout-cacao et à reconsidérer positivement les
l'échange toujours renouvelé terre contre travail, la sources de diversification existantes, dont la filière bois.
chute de la production de bois, la baisse des cours du À partir du milieu des années 1990 les forêts du
cacao, la crise financière de l'État, la baisse tendantielle domaine rural, dont sont extraits près de 80 % des
des rendement'> agricoles constituent les manifesta- grumes alimentant les usines, font l'objet de contrats
tions de l'épuisement du système de mise en valeur d'aménagement avec les entreprises privées qui ont à
autant que de C<:~lui du milieu (mais non des ressources) charge de gérer le couvert forestier et son exploitation
qui lui a servi cie support. Les ressources privilégiées en association avec les communautés rurales concer-
ont en effet été peu nombreuses : une faible partie des nées. Ainsi s'amorce le retrait de l'État. longtemps
essences ligneuses et la fertilité des sols forestiers après différé, des espaces forestiers appropriés de longue
défrichements. L.e:; premières ont désormais une dispo- date par les planteurs.
nibilité réduite e1 la seconde décroît mais ni les unes ni
l'autre ne sont, 11our l'instant, irrémédiablement mena- Le monde paysan
cées. Pourtant, ~ i cette dernière époque est toute Il présente des situations désormais très différenciées.
entière sous le s1gne de la crise, elle suscite également Par suite de l'abandon de fait des prix garantis par la
de nombreuse! :nnovations tant sociales qu·agro- Caisse de stabilisation à partir de 1988. tous tendent à
multiplier leurs sources de revenus en explora11t des contrôle du territoire forestier par l'État). Le renverse-
associations culturales de plus en plus diversifiées. ment de ce rapport ne pouvait dès lors passer que par
Certains sont en mesure de développer des stratégies l'abolition de cette nécessité et, à terme, par celle de
d'intensification en capital ou en main-d'o.•uvre. l'espace d'inscription de ce rapport, la forêt.
D'autres. moins nombreux. pratiquent les jachè; es ou
les mises en réserve forestières qui contribuent ~~ reva-
loriser ia gestion du couvert boisé comme éléml•nt du Logique de l'agriculture extensive:
système de culture (Léonard et Oswald, 1996a). les paysans et l'État
L'expansion spatiale de l'agriculture de plantation
résulte d'un mode d'exploitation extensif dont la
condition première de pérennisation fut le libre é:lccès
les rationalités combinées ilU territoire forestier. La dynamique de fronts pion-
d'un processus historique niers qui aboutit, en une quarantaine d'années, à la
colonisation de la fraction occidentale de la wne
forestière constitue le mode de reproduction cle ce
t.: exploitation forestière qu'il faut bien considérer comme un véritable
entre rationalité et rapport de force système de production. Cette dynamique pionnière
s'avère, dans la durée, de nature plus socio-politique
Les logiques de fonctionnement des entrE pd ses que démographique stricto sensu. Les migrations, qui
comme du secteur du bois dans son ensemble IJalan- sont provoquées et entretenues à partir de la n:•gion
cent significativement entre deux pôles : l'inté!.ration forestière, ne peuvent être considérées comme la
de l'activité dans une chaîne d'intervenants aw Jonc- cause des fronts pionniers. Elles en sont l'une <les
tions ou positions stratégiques complémentain~~ (les deux conditions nécessaires. L'accroissement des
deux époques extrêmes). ou l'intégration de toutes les densités de population dans ces zones pionnières est,
fonctions par la filière elle-même quand l'État c< >ntrôle en définitive, un effet de l'abondance de la terre. et
effectivement l'accès aux ressources (les deux éroques de l'accès organisé à cette terre, plus précisément,
centrales). Elles peuvent être résumées en deux cnac- selon la terminologie des planteurs, à • la forêt •.
tères élémentaires : logique d'extraversion et l•.,gique L'extensivité de l'économie de plantation provient
d'exclusivité. L'extraversion du secteur en 'e qui de l'association de deux facteurs de production. La
concerne son type d'activité, le négoce de matière forêt, c'est-à-dire l'espace boisé non encore cultivé,
première, et son mode d'accumulation, concentr' :.lans l'est à un double titre. D'un point de vue agrono-
les maisons mères en Europe, tient à l'origine domi- mique, elle procure dans un premier temps, sans
nante des capitaux. Les entreprises intégrées a~ Sl•rant apport d'intrants, des rendements significativement
elles-mêmes toutes les fonctions nécessitent de~ fonds plus élevés que les terres anciennement misPs en
importants. Les opérateurs sont, en grande mJj~nité, culture. Du point de vue sociologique, le contrôle de
des négociants de bois européens qui ont con·;enti à son accès est le moyen d'obtenir le second facteur de
investir en amont de leur métier principal afin d••' :;écu- production, la force de travail puisque cette dernière
riser leurs approvisionnements. Le volume de l'ir.v:~stis­ est partiellement rémunérée en terre. Ce macle de
sement demandé, justifié par la nécessité d'une j!.estion rémunération tient moins à l'absence de câpital
plus rationnelle des ressources ligneuses, ava:t pour numéraire de l'initiateur (il existe, en outre des
corollaire l'exclusivité de ce type d'activité sur d impor- formes de métayage) qu'à la motivation de la main-
tantes surfaces de forêt et par conséquent le • canton- d'œuvre migrante pour qui la fonction de manœuvre
nement • des activités agricoles dans des péri netres agricole est une condition provisoire qui prend place
contrôlés. Dans le contexte colonial, cette division du dans un cursus social donnant accès à la terr·~.
travail a été assimilée à l'opposition entre deux< a :égo- Notons enfin que cette interdépendance tE:·rte
ries sociales, les forestiers- •industriels • et les pé:y =:ans- main-d'œuvre a induit les formes d'appropriation
·indigènes ·,très inégalement traitées par le pm V·>ir et foncière : c·est en tant qu'elle est • vierge " (entre
qui sont devenues objectivement antagonis e=. La autres de droit de propriété) que la forêt devient ici,
protection des forêts au nom de la gestion c une facteur de production pour l'agriculture extensive.
ressource dont les paysans étaient écartés, n'es politi- La conquête pionnière de la forêt résulte à Id fois
quement plus défendable dans le contexte du nouve- des propriétés dynamiques de ce système de produc-
ment d'émancipation des colonisés, après la Sl'cmde tion et des choix politiques généraux qui en ont
Guerre mondiale. D'autant moins que le mouve ne nt suscité, permis (serait-ce involontairement) ou amplifié
de contestation s'est cristallisé autour du syndi' al des certaines des conditions de fonctionnement, en parti-
planteurs. Le dynamisme - devenu subversi - du culier l'absence de codes fonciers dont, significative-
système social mis en place autour de ragricuiWI·e de ment. les codes forestiers ont tenu lieu.
plantation débouche très logiquement sur la n:vendi- La • pression démographique· qui a alimentE' lex-
cation, et l'obtention en deux temps, de son douiJle dé- tensivisme agricole en forêt provient de l'immigration
• cantonnement •. La gestion rationnelle des res~ o .1rces de travailleurs agricoles originaires des régions ou des
ligneuses qui justifiait une certaine division du t1 av ail pays voisins du nord. Or, initialement, on ra vu, ce
dont on avait fort bien pu se passer pendant tm· tE: une mouvement a été organisé de façon coercitive dans le
époque, a servi à fonder en nécessité le rapr•olt de cadre de la • mise au travail des indigènes • a1in de
force colonial (monopolisation des pouvoirs via le fournir en main-d'œuvre, entre autres, les chantiers
forestiers et ce. '"n raison du " sous-peuplement " de Les intérêts de l'Etat et des catégories dirigeantes
la région forestiere. Ce sont, en outre, les désertions sont à l'unisson. la croissance continue de la produc-
de cette main-d'œuvre au profit des planteurs du Sud- tion, qui fait du pays le premier producteur mondial de
Est qui amorŒnt les premiers mouvements migra- cacao, des cours mondiaux longtemps élevés, enfin le
toires spontanés. L'accès libre à la main-d'œuvre contrôle de la mise en marché et de la rente
obtenu par le s:indicat des planteurs au lendemain de cacaoyère et caféière par le biais de la Caisse de stabi-
la Seconde Guerre se traduit par des accords entre le lisation procurent des moyens confortables pour la
représentant d :·s planteurs du Sud et les chefs tradi- gestion publique et autorisent des largesses clientè-
tionnels du Nonj qui organisent très concrètement listes facilitant la régulation politique.
l'émigration de la main-d'œuvre vers le Sud. Ces Quel autre choix politique aurait présenté un
accords const1Weront, en même temps que !axe meilleur rapport coùts-avantages ? L'économie. au
privilégié des liliances politiques pré- et post-indé- sens premier du terme, de cette ultime phase de
pendance, un puissant facteur d'intégration nationale " mise en valeur " réside dans l'articulation instauré~e
autour de la m•se en valeur de la forêt Enfin, l'incita- entre ces logiques sociales, politiques et économiques.
tion explicite d ..1 premier des planteurs (devenu entre réputées distinctes. Laction publique, plus pragma-
temps chef de 1 État) à s'approprier la terre par le tique que volontariste et constamment guidée par des
travail, complélée d'une mesure par défaut, la non- objectifs politiques, a surtout consisté à accompagner
promulgation du code foncier, sont des ct10ix ces synergies afin d'en optimiser les bénéfices tant
éminemment r olitiques. Linstauration de ce régime économiques que politiques.
de libre accès à la terre conjugue plusieurs effets.
Il permet de généraliser la révolution sociale qui a
accompagné la mise en place du système de produc-
tion. L'appel à l<1 main-d'œuvre extérieure individualise
Conclusion :
les producteurs et les émancipe de pouvoirs tutélaires continuité autant que rupture
qui continuaie 1t de régenter les anciens rapports
sociaux statuta1res. La conversion à l'agriculture de
dans les politiques successives
plantation n'est pas seulement une adaptation écono- de mise en valeur
mique. Elle a co·1:.isté, au moins autant, en une recom-
position et en une réinterprétation des rapports Deux politiques Je mise en valeur de la zone fores-
sociaux intra-vi lageois qui a permis la reproduction, tière rddicalement opposées semblent se succéder.
sur de nouvelle,, bases, de sociétés locales désormais Chacune est incarnée par les discours et les décisions
compatibles avec l'existence d'un État central mono- de deux personnages emblématiques. le gouverneur
polisant nombn• 'les anciens pouvoirs détenus par les Angoulvant et le p1·ésident Houphouet·Boigny. Ni l"un
chefs ou les aîn(~s de lignage. ni l'autre, cependant ne sont à l'origine de la dyna-
Des groupes originaires du centre et du nord, mique qu'ils tentent d'infléchir ou de maîtriser. Le
jusque là davantage fournisseurs de main·d'œuvre, volontarisme du premier dessine par avance le cadre
vont pouvoir se lancer dans la colonisation des forêts institutionnel dam. lequel vont s'inscrire les mutations
des régions • sous peuplées " de l'Ouest et du Sud- provoquées par I'Nichaînement de son action de paci·
Ouest Plus gém'ralement, cette politique fait bénéfi· fication et de contextes globaux catastrophiques
cier le plus gran 11 nombre des avantages du système, (chutes des cour~,, guerre. crises économiques). Le
sans distinct1 on de statut ou d'origine. second, plus pragmatique que visionnaire, accom-
Symboliquement et pratiquement, l'indépendance pagne et traduit politiquement une dynamique qui l'a
correspond bel et bien à un processus d'intégration déjà conduit au pouvoir et que d'heureuses circons-
nationale qui tE nd à se confondre avec la ré-appro- tances économiques vont transformer , miraculeuse-
priation du territ:Jire forestier. ment ". a-t-on dit !mais le miracle est construit), en
prospérité staiJilisatrice. Tout se passe comme si les
choix [Link] qu'ils font, tout en s·opposant
radicalement -- le " tout cacao , dllouphouet-Boigny
semblant répon(Jre à distance au ,., lE' bois d'abord "
Résumé - Paradoxes et rationalités de l;~ déforestation en Côte-d'Ivoire.
d'Angoulvant - étaient dictés par la pnse en compte
et le traitement d'une même réalité récurrente.
le terme de déforestation appliqué à la forte réduction de la forêt dense
Dans les deux cas. une première ptldSe d'instaura-
humide de Côte-d'Ivoire ne rend pas compte du processus de conversion
tion ou de consolidation d'un pouvoir hégémonique.
agricole du milieu forestier au profit d'une arboriculture pérenne. Un analyse qu'il s'agisse de l'ftat ou du parti et df' son contrôle.
historique de longue période montre qu11, contrairement aux idées reçues, la est suivie d'une volonté d'organiser. pensée à partir
déforestation ne résulte pas d'une sure:kploitation des ressources ni d'une d'une r:onstruction-répartition du milieu forestier
situation d'explosion démographique. la dynamique d'exploitation du milieu Erigée en territoire (je l'Etat au propre et au figuré. la
forestier, soutenue et encadrée par une suite de politiques étatiques, a torêt a été ur1 instrument privilégié ,j'exercice du
permis de donner un territoire et une base économique à la société pouvoir. En régissant la définition et la répartition des
ivoirienne naissante. Cet article entend contribuer aux débats sur les causes espaces (au sens géométrique), des ressources et des
et les conséquences de la déforestation e·t plaide pour la prise en compte des usages, il se constitue en acteur capabiP d'infléchir ou
déterminants socio-historiques et structurèls avant toute Intervention visant de garder prise sur un cours des cl1oses qui, par
la protection de la forêt. ailleurs, lur échappE~. Dans les deux cas. la réglementa-
tion forestière st>ri. .je substitut au code foncrer.
l'appropriation foncière n'est reconnue qu'à tr< v~~rs la
mise en valeur agricole, les arbres sont exclus ce cette BIBLIOGRAPHIE
appropriation et restent ressource d'État Elifin, et
Angoulvant G. 19l6 la pacification de la Càte·dlvoire 1908-1915. Paris. [Link]·
toujours dans les deux cas, cette approç ·i üion
ANCI Décret forestier 1913. 1913.1mprimerie du gouvernement
foncière par l'agriculture arbustive demeure jur dique-
ment floue et ne se transforme pas en d1 oit de Anonyme. 1983 Annuaire retrospectif des statistiques agricoles et fo·est1è1es
1900·1983 République de Côte·d'lvoire, ministère du Plan
propriété.
En ce qui concerne les ressources et les liS :tges. Bulletin de la chambre de commerce de Côte-dlvoire, année 1911 H·ance
d'avril. discou1s du gouverneur et compte rendu des débats!
deux conceptions se succèdent Lobjectif cer eni de
·chaleard H. 1993 Cocoa planters and land investment in towns in Côte·
rationalisation de la mise en valeur forestière dmène
d'Ivoire Communication à l'international conference on cocoa
Angoulvant à privilégier le bois et la catégorie corres- econorry Ask:ndo-Cirad, Bali, 19-22 octobre 1993
pondante, les entreprises forestières. Dans l'cu'.-rage
où il justifie son action (1916), il explicite et ilS ,,,ume
·c hauveau J -P DrJion J -P 1985. Colonisation, économie de plantation et
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l'État La mise en exploitation réglée de la forêt ~ rinci- '( hauveau J ·P. Dozon J.-P. 1987. Au cœur des ethnies ivmriennes. l'État. ln
palement à travers ses ressources ligneuses, e 1 est à !.Etat contem;mrain en Afrique lE. Terray, éd). L:harmattan. Pari\. pp
la fois un avatar et le lieu d'application pri ·i égié. 226-296
Houphouet-Boigny. qui est politiquement i su du 'lhauveau J ·P, LéonardE. 1995. Les déterminants historiques de la diffusion
mouvement de contestation, non de l'ordre ptblic en lie la cacaoculture et des fronts pionniers en Côte-d'Ivoire. Bull. GIIJ/5
général mais de celui, particulier. de la colon sation, 11' 11. pp 66-94
vise, à l'opposé, une régulation politique et privilégie Cl1eval1er A. 1909. P•emière étude sur les bois de la Côte-d Ivoire A. challanel.
les plantations agricoles comme instrument d'intégra- Pans
tion nationale, de consolidation de l'État et du 1c uvoir DCGTX (1993) Développement rural et préservation de l'environnement fores·
politique. Ce faisant il reconduit, mais en sens 'nverse t1er. Enjeux Pt perspectives en zone forestière. République :lt' Côte·
et jusqu'à épuisement, l'exclusion réciproque ' L bois d'Ivoire Ministère de !Agriculture et des Ressources animales Ab1djan.
139 p
et de l'agriculture forestière décrétée par Ang· 1L lvant
au nom de l'exploitation rationnelle des res:.ources 'Dozon J·P 1995 lcr cause des prophètes. Politique et religion en Afrique contem·
poraine Le Seuil, Paris.
ligneuses et d'un sens de l'intérêt général .3 long
terme. Sens et rationalité qui représentaien <'lvant ·casteil lu J·M. 198'! Riches paysans de Côte·dïvoire. l:Harmattan. Pans
tout, pour une partie des intéressés, l'expressi<n d'un 'Léona1d L Oswald M. 1996a. Les planteurs de cacao ivoiriens t,:ce à un
double ajush·'Tient structurel · réponses sociales et techniquc,; a une
rapport de force. L'adoption de l'agriculture ar IJustive
crise annoncee. Version française de communication à l'internatiOital
par cette composante cie la société coloniale ,.r voie conference en cocoa economy. Bali, Indonésie 19-22 octoh•c· 1993,
d'émergence, les " indigènes ·, est d'abo d une reproduit 111 Bulletin du CID/Hl. 12, janvier 1996. 19-44.
réponse à leur exclusion formelle de l'acu5 aux "Léonard E Oswald M. 1996b. Une agriculture forestière sans fmét
ressources en bois et, de fait, de l'exploitati:m des (:hangrmrn" agroécologiques et innovations paysannes l'li Céte·
produits forestiers non ligneux. Cette reconversion des :i Ivoire Notu,es Süences Sociétés 314), 202-216
sociétés locales à de nouveaux produits, dont 1·J ·gani- 'Lesourd M 198H. Ld forêt la machette et le billet de banque Problemati"ue
sation de la production va bientôt faire systÉ 1re, ne :lu colonat a~1icole en région d'économie de plantation 1 du
peut consister concrètement qu·en une conver inn du systi•me ce produC1ion baoule 1Côte·d1vocre forestière). de
milieu forestier qui devient, pratiquement et s -rtboli- sciences 11u:nc .. nes 2411) 78·97.
quement, le principal vecteur de subversion dE l'ordre .Meniaud J. 1922 Lu torèt de la Côte·d1voire et son exploitation. Publicat:nns afri·
colonial. Ces trois climensions inséparab:e'i du caines. Pa1 is
processus sont reliées entre elles par une Pntité Norma:1d D. 1950 Atlas des bois de Côte·d Ivoire. CTFl Nogent·sur·Marne
physique qui est, dès les origines de la Côte- l' voire 'Ruf f 1988. SI: at f1callün sociale et économie de plantation IVoirien 1e
contemporaine et avant même le développen·ent de Thèse d1· <Jort or at d'université, Paris·X·Nanterre. 6 tomes 1 lô 3 p
l'agriculture arbustive. le personnage central Ce cette 'Ruf f 1996. Bo·ln'' et cri,es du cacao Les vertiges de l'or brun ,',11nisti>re
histoire, à savoir, la forêt D'une certaine faço 1 1 y a de ia coor:erdtlon. C1rad·Sar. Karthala, 459 p.
donc bien déforestation. Mais dans l'exacte me ·L re où ·schwartz A. 1993 Sous-peuplement et développement dans le oiJd·Duest
la forêt a été constituée, au moins autan! :1u'en de la C6te·:1lvoire. Cinq siècles d'histoire économ1que et snci<lie
Orstom. col' · Etude·: et thèses . Pans
domaine de l'État, en territoire d'inscription du apport
de domination coloniale. La disparition de la p e·nière 'Verdeaux F. 19Xi. Laïzi plunel Chron,que dune ethnie lagunaire de Côte·
d'IvoirE. Tlw•.e de 3' cycle. EHESS. Paris. 303 p
a, en quelque sorte. été la traduction dans 1'es1 a·:e de
l'effacement socio-symiJolique du second. À 1D igine Verdeaux F. 1994. La filière llois à travers ses âges. Une coupe long:tudinale
clans l'écunom1e pol,tique de la zone forestière ivoirienne Mtes du
instrument bricolé d'autonomisation, et par c:msé-
colloque Cid.;·Ci · O'stom Abidjan. 28 novembre-2 décembre 1994.
quent de résistance, à l'intérieur du système olonial,
·verdeaux F 1997. r)uand la campagne était une . forêt vierge .... linventon
l'agriculture de plantation est, dès les années · 9ël0. le
rie la ruralitc• en Côte·d'lvoire 1911 a nos joLrs. Communie dtlon au
terrain de contestation du système. Au tourr a nt de colloque 1d 1uralité dans les pays du Sud à la fin du xx •,iecic' •
l'indépendance, elle devient enfin le vecteur E olicite Orstom. cc'l Colloques et séminaires . pp. 79-97.
de reconquête du territoire, de sa " mise en val 'tn " et Vitaux A., Doulou·uu A. 1989 Histoire de douanes ivoiriennes 1889-19>39.
de sa mutation en territoire national. en pays. IPNETP Ahiêiâli.
La biodiversité : un avis d'écologue
Entretien avec CHRISTIAN LÉVÊQIJE
Propos recueillis par CATHERINE AUBERTIN

Catherine Aubertin. La construction du pre bi ème C. A. Létude des impacts anthropiques a·t-elle CHRISTIAN LÉVÈQUE
d'environnement biodiversité semble avoir en partie contribué à une représentation de la nature en Écologue, directeur de
échappé à la communauté scientifique. Comment les danger? recherche à I'Orstom
scientifiques se situent-ils vis-à-vis des termes : wture,
diversité biologique, biodiversité ... ? C. L Lidée de nature. je le répète, au sens de protec-
tion de la nature, est surtout défendue par les ONC,
Christian Lévêque. Les écologues parlent l' plus dont les plus importantes sont ru ICN (l'Union
souvent de milieu naturel. par opposition aux mdieux mondiale pour la nature), le WWF (World Wildlife
anthropisés. La notion de nature, d'origine plw philo- Fund), ou le WRI (World Ressource lnstitute:' Les
sophique, ne fait pas partie intégrante de leur VtKabu- hommes qui y travaillent ont un objectif précis qui est
laire habituel. Cette notion de nature a été tt~layée de protéger la nature. La protection de la nature a des
auprès du grand public. et jusqu· à une Époque motivations d ordre éthique qui sont différentes de
récente, par des ONG sous l'angle de la protee. ion de celles qui animent les scientifiques, et parfois des
la nature. Les sciences de l'évolution, quant . · elles, motivations de type religieux et para-religieux qui
mettaient plutôt l'accent sur le concept de d,versité vont jusqu'à une· [Link] • mythique. Ces organismes de
biologique. La notion de biodiversité, que c ·rtains protection de la nature ont beaucoup contribué depuis
n'hésitent pas à qualifier de sciences de la collserva- plusieurs décennies à la prise de conscience du public.
tion, suppose une approche à la fois plus inté.;rée et et des milieux scientifiques, concernant la nécessité de
plus finalisée du monde vivant, comporta:1t des protéger la nature des destructions de l'homme. Ce
aspects d'inventaire, de protection, d'usage~ •:t de sont ces ONC qui cmt formé en grande partie cette
valorisation de la diversité biologique et des ·cosys- idée de nature er danger, relayés il est vrai par
tèmes .. quelques scientifiques agissant soit par conviction. soit
Depuis de très nombreuses années, voi e des par intérêt.
siècles, les scientifiques naturalistes se sont inL~ressés
aux sciences de l'évolution. La grande traditio 1 natu- C. A. La réponse a alors été la rédaction ·de la
raliste au x1xe siècle fut d'abord celle des invEntaires Convention sur la diversité biologique ...
d'espèces et des recherches sur leur distributitJil. Au
cours du xxe siècle la génétique est apparue <omme C. LAu départ de la Convention. ce sont des ONC de
un nouvel outil d'investigation et d'analyse, clans la protection de la nature qui souhaitaient développer
tradition des recherches sur l'origine et l'évolut on des une convention cadre qui regrouperait tout un
espèces. Mais parallèlement les sciences nature'IE's ont ensemble de conventions comme Ramsar, Cite~. etc.,
été en partie renouvelées par l'approche écologique conventions déjà signées de manière éparse. Le but
qui a cherché à établir des relations entre le orga- était de faire quelque chose de solide sur le plan juri-
nismes vivants et le milieu dans lequel ils vivent. dique pour aboutir à un ordre international de protec-
Lenvironnement était alors compris comme l'etlviron- tion de la nature. C'était l'arrière-pensée passablement
nement des organismes et pas seulement de l'h<Jtnme. impérialiste de ces grandes ONC aux ressources finan-
Ces naturalistes ont étudié pendant longtemps les cières et humaines importantes. Si elles ont été a !ori-
organismes dans leur milieu vierge, non antltropisé gine de la Convention sur la biodiversité, elles n ont
car, s'agissant de relations complexes, il était :litficile pu obtenir cependant la mise en place d'un système
sans une bonne connaissance des lois écolm:iques, international afin d'assurer la pérennité d'un certa1n
d'interpréter correctement la dynamique des systemes nombre d'aires protégées avec des scientifiques pour
perturbés. Cette attitude était également justifiÉ·e il n·y vérifier, conseiller, voire imposer leurs directives.
a pas encore si longtemps, par le peu de moyens Ce qui concerne les ressources génétiques a une
d'analyse dont on disposait. On s'intéressait leme à autre origine le monde agricole et les industries
des milieux homogènes, peu perturbés, afin de mettre agroalimentaires. Ce domaine technique et industriel
en évidence les processus écologiques élémentaires avait depuis longtemps ses habitudes et ses intérêts. Il
dans toute leur intégrité. voyait d'un œil inquiet disparaître un certain nombre
Puis on a commencé à s'intéresser aux i·:1pacts de milieux où se trouvait en principe la librairie géné-
anthropiques sur ces milieux et sur les orga'lismes tique. c·est-à-dire toutes les variétés sauvages et les
vivants qui les peuplent, ainsi qu'à leurs conséqu•!nces souches originelles d'espèces domestiquées. On a
sur la dynamique et le fonctionnement des sy~;temes besoin de ces variétés sauvages et de ces souches
écologiques. Cette • internalisation • de l'impact originelles pour modifier éventuellement nos variétés
anthropique a marqué un tournant dans l'histc•IH' des cultivées, tellement sophistiquées qu'elles ne résistent
sciences écologiques. plus aux maladies, ni au stress hydrique ... Df'rriere 'e

NSS. 199 ·.vol. b. ,. ?7 •10


langage officit:l, il y avait aussi, autour des molécules C. A. Le concept de biodiversité semble avoir
à intérêt pharmaceutique, des tractations moins offi- provoqué une recomposition de la communauté
cielles, mais 1 out aussi efficaces en termes écono- scientifique.
miques. Il y av,Jit là également un certain intérêt à voir
un ordre s'établir en termes de protection de la nature C. L. Les naturalistes. notamment les zoologistes.
et des milieux naturels. étaient en perte de vitesse par rapport à d'autres
Ces deux mouvements ont trouvé un terrain d'en- sciences, comme la biologie moléculaire. Ils ont vu
tente commur. dans le fait qu'une convention sur la dans la biodiversité un moyen de redonner un sens à
diversité biolof~ique pouvait avoir un certain intérêt. Ils leurs connaissances et à leur démarche. Certains, bien
se sont vite hr ·urtés tous deux à la revenclication de avélnt qu·on ne parle de biodiversité, dvaient déjÈI une
souveraineté des États. Les États sont maîtres chez eux approche intégrée des niveaux spécifiques, génétiques
et veulent disposer de leur nature, sans tenir compte et écosystémiques. Penser en termes de biodiversité a
des velléités rie protection des ONG. Ils veulent constitué un [Link] important. La biodiversité, c'est
contrôler l'accès à leurs re~;sources génétiques pour en l'ensemble des interrelations entre les espèces. leurs
négocier les C<rnditions d'utilisation par les industries variabilité génétique, et les écosystèmes. La biodiver·
agroalimentail es ou de la pharmacie. Les débats sité n'est pas la systématique. ni la génétique, ni l'éco-
autour de la Cmvention sur la diversité biologique à logie. La biodiwrsité utilise ces différentes disciplines
Rio ont été es~;entiellement des débats qui n'avélient dans une approche globale. La biOliiversité est une
rien à voir av(~C les débats de type scientifique des notion dynamique du monde vivant.
naturalistes. C'étaient des débats sur des enjeux de La prise en compte de l'histoire Pl de la dynamique
type économiquE. éthique, géopolitique. des milieux n'Psi pas encore tout à fait un lieu
commun chez la plupart des naturalistes. Aujourd'hui.
C. A- Les scientifiques ~.ont alors absents de la on peut considt•rer comme trivial que ce qui existe
Convention ... dans un milieu Pst le résultat de l'histoire, mais ça ne
1 était pas il y a 15 ou 20 ans. Si l'on reprend l'écologie
historique, c'est un acquis récent des années 1980. Je
C. L Les scienti iques, à mon avis, ont pris le train en
dis très souvent à des naturalistes, et parfois ça les
marche. Ils ont ·oué un rôle de médiateurs en se posi-
surprend, qu·on n aborde pas l'écologie du lac Léman
tionnant par rapport à la question de dégradation des
de la même façon que l'on aborde l'écologie du lac
milieux naturels : " attention, on est en train de
Tanganyika ou t1u lac Baïkal qui ont 5 ou 10 millions
détruire des q1 rantités de milieux et des quantités
d'années de coévolution du milieu 10.t etes espèces. Il y
d'espèces que nous n avons pas eu le temps de
a eu des catastrophes, ces lacs ont varié, ils n ont
recenser et c·e~ t une catastrophe pour 1'11umanité •.
jamais été stabll•s. mais ils sont pérennes à l'échelle
Cela fait 200 an~; qu'ils y travaillent et ils sont loin
du million d'anm•es. Le lac Léman en ;evanche a été
d'avoir épuisé !e sujet... Si du fait des ONG et des
sous les glaces à diverses reprises, et pour la dernière
industriels la dE:fense de la biodiversité a reposé sur
fois il y a 20 000 ans. En dessous des glaces il 11'y
des arguments éthiques et économique~. les argu-
avait pas beaucoup (je vie et ce qu'il y a dans le lac
ments de type scientifique ont été beaucoup plus
Léman à l'heure actuelle est de réintroduction récente
longs à venir et sont d'ailleurs toujours longs à venir. cette prise en compte de l'histoire pour aborder la
On a beaucoup mis en avant le fait qu'il y avait une diversité biologiquE' révolutionne la manière d'appré-
équité intergénèationnelle et qu'il fallait transmettre à hender les problèmes d'écologie : alors que la spécia·
nos enfants ce clont nous avions hérité. ce qui relève tion par coévolution a été possible dans le Baïkal, on a
de la démarchf' éthique plus que de la démarche seulement un peuplement d'immigrés récents dans le
scientifique. Mai~; on a peu mis en avant l'intérêt scien- lac Léman.
tifique. D'abord parce qu'on na aucune idée précise La biodiversité oblige les naturalistes à revoir leurs
de l'impact des c etions humaines sur la disparition, ou approches antérieures et à discuter entre eux. Il m est
non, d'espèces. On a quelques informations sur arrivé dans des r~·unions de me heurter à des généti-
quelques groupe•; qui monllent, par exemple, chez les ciens qui ne voyaient la biodiversité que par l'entrée
oiseaux, que re~;sentiel des disparitions s·est produit génétique : La génétique ce n'est pas la biodiversité !
dans les îles et r on pas sur les continents, donc dans La biodiversité est 1 interaction dynamique de l'envi-
des milieux extrÉ rnement fermés. Là où on a introduit ronnement avec de> structures vivantes : les espèces.
un chat, un rat.. C'est le cas de l'île Maurice ou de Lespèce est un point d'entrée pratique parce qu'elle
Madagascar. Cesr: IJien documenté. Le reste. on ne sait est plus facile à 1c!entifier que les gènes. Il est plus
pas trop. On a flic des estimations les plus tarfelues facile de parler de pinson ou de baleine que des gènes
sur la quantité d espèces susceptibles d'exister, entre du pinson ou des gènes de la baleine. Mais ici égale-
7 et 100 milliom ... On sa1t même que la notion d'es- ment la notion d llétérogénéité et de variabilité en
pèce n·a pas vraiment dt> sens pour un certain écologie ainsi que ~on rôle dans l'origine et le main-
nombre de groupE·s. Qu't•st ce qu'une espèce ? Pour tien de la biodivers1té est vraiment un acquis récent. À
les bactéries et les virus par exemple. ce sont les la décharge des naturalistes dont j'étais. il y a une
approches génét,q,Jes qu1 s imposent car il n est pas trentaine d'année~.. ri n·y avait pas d or•jinateur. Tout
possible d'utilise :a caracterisation morphologique. se faisait à la règle à calcul. On avait du mal à prendre
On ne décrit pas 11r< virus ou une bactérie sur sa forme en compte de manière simple la variélbilité. On n'avait
mais sur sa comp J~ ition génétique. pas tous les logiciels de traitement de données. d'ana-
lyse temporelle, etc. dont on peut disposer rnainte- écosystèmes. on en est encore aux balbutiements.
nant. Aucun organisme de recherche à ma connaissance n·a
clairement affiché cette approche comme programme
c.A. Le développement de ces techniques et J, ·léces- prioritaire. et je crains malheureusement que peu de
sité de se situer par rapport à la biodiversité arnes Rio scientifiques soient au fait des concepts de base sur
ont donc faire surgir des problématique nouve IE~s ? cette question du rôle de la diversité biologique clans
le fonctionnement des écosystèmes.
C. L. Parmi les naturalistes, il y a ceux qui frmt des
inventaires et qui disent que l'on ne peut ri ~~~ faire c.A. Il semblerait que les généticiens soient les grands
sans inventaires ; ça, personne n'y croit plus. Et ceux gagnants de l'approche biodiversité ...
qui pensent que si l'on perd de la diversité biologique,
on risque de perdre un certain nombre d'esp· ·ces qui C. L. Il y a encore cie toute manière un certain nombre
sont tout à fait essentielles pour le fonctionne :1 ~nt de de lobbies qui dominent.. On ne peut plus aborder
la biosphère. Létude du rôle fonctionnel de la' i•Jersité maintenant des questions de systématique sans y
biologique est ainsi devenu le cheval de bat. lille des associer une approche génétique qui permet d'abord
écologues, tout en conservant et en actuali .é nt les de vérifier qu'on na pas affaire à plusieurs espèces et
traditions des science~ de l'évolution, c'est-à d1re les de comprendre ensuite la variabilité de l'espèce ainsi
inventaires, les distributions et les phyl< génies. que son histoire en termes de peuplements. de pllylo-
Jusqu'alors, les systèmes écologiques étaier t consi- génie. La génétique des populations utilisant de
dérés comme des machines thermodynamiqu ><. où il nouveaux outils a donné des résultats très intéres-
y avait des boîtes plus ou moins noires avec rjes flux sants pour l'écologie. La génétique lorsqu'elle s'inscrit
d'entrée et des flux de sortie. On calculait de ·ende- dans une démarche écologique permet de réels
ments énergétiques pour les transferts d'une t oîte à progrès sur la connaissance des causes de l'évolution
une autre. Tout le programme biologique inten l<ltional et des modes de spéciation.
lancé dans les années 1960 et terminé au dE but des Mais, simultanément, des généticiens ont essayé de
années 1970, était essentiellement basé ;ur ces tirer la couverture à eux et de réduire la biodiversité à
notions de flux de matière et d'énergie ca 1s les leur discipline. Il y a eu en France un appel d'offre du
écosystèmes. C'était l'époque des bilans moy •ns. Les ministère de la Recherche qui s'intitulait" génétique et
concepts dominants étaient ceux de stabili é et de biodiversité • ou quelque chose comme ça. C est à
milieux homogènes. mon avis incongru de elire " génétique et biodiver-
Dans les années 1980, les idées de varia JI lité et sité ", c'est redondant. C'est pareil pour la microl!io-
d'hétérogénéité ont commencé à se dévelopr: ~~- ainsi logie : " microbiologie et biodiversité •. On n a pas
que celles du rôle de l'hétérogénéité dans le f, Jnction- besoin d ajouter biodiversité à microbiologie. En
nement des systèmes. Cela s'est concrétisé Jans le réalité on ajoute un mot comme d'autres ont aJouté
cadre de la problématique biodiversité par la t:[Link] " environnement " à ce qu'ils font depuis toujours, ou
de base : à quoi ça sert d'avoir beaucoup d e·;pèces " développement durable •. parce que cela se vend
pour le fonctionnement des systèmes ? Est-ce '1uïl y a mieux. On ajoute un mot clé pour montrer que l'on est
des espèces qui sont " plus égales que d'autr ~~:; ", ou dans le coup, ce qui permet d'obtenir un peu plus de
peut-on se permettre cl'en perdre quelques-urres sans crédits. Cela ne veut pas dire que c'est de la mauvaise
remettre en question l'avenir de l'humanité ? iJ,:~rrière recllerche, mais ce n'est pas la bonne façon de renou-
cela. il y avait aussi les notions farfel Jr~s de veler la manière d'aborder et de penser les clloses.
l'Amazonie, poumon de la planète, notions p; s forcé- Il y a cependant des ouvertures de plus en plus
ment colportées par des scientifiques, mais que les nombreuses parmi les écologues qui sïntére~.sPnt à
scientifiques ont largement utilisées. leurs populations et éventuellement à la variabilité
Aborder la biodiversité en termes fonctionr .~ls a eu génétique de leurs populations. C'est-à-dire qu·on
le mérite de poser de nouvelles questions à la crmmu- raisonne de moins en moins en termes d'espèce
nauté scientifique. Pourtant. les scientifiqu ~~; sont unique, on raisonne de plus en plus en termes de
restés assez muets. car on en est resté à l'ident fication populations fragmentées qui ont chacune leur dyna-
de quelques idées sur les espèces rares, sJr les mique. Ce que l'on appelle la dynamique ties
espèces clés de voûte, ... La plupart des scientifi.~rJes en mosaïques est une approche qui a révolutionné 1 éco-
sont toujours à l'approche écologique classiqr lE de la logie. C'est la dynamique des taches : les populations
science de l'habitat: j'ai certaines conditions d~ milieu sont réparties en taches, et chaque tache peut evoluer
et, dans ces conditions de milieu. je trouve c'rtaines de manière différente suivant la dynamique du milieu.
espèces. De nombreuses communications pn S<:!ntées Il peut y avoir disparition de l'espèce dans certaines
à l'École normale au mois de juin 1996. dans e cadre taches et au contraire développement de la mème
d'un symposium sur le rôle fonctionnel de la t iodiver- espèce dans de nouvelles taches. Dans une rivière
sité, tournaient autour du raisonnement : da JS telles dont le débit varie, il y a des zones qui s'exonclent et
conditions de sol ou dans telles conditions d'humidité d'autres qui s'inondent ; des espèces vont se trouver
j'ai telles espèces. Cela n·a rien à voir avec le n lt• fonc- réparties dans ces zones qui se modifient en perma-
tionnel de la biodiversité. On est dans la scienc : écolo- nence. La dynamique des taches, c'est tout à la fois la
gique classique, tratjitionnelle : pas fOl cr'ment dynamique temporelle de l'expansion de ces taches et
mauvaise. mais classique. Concernant le r ile des en même temps toute la dynamique des populations à
espèces rares, le rôle de la diversité biologiquE c ans le l'intérieur de cette mosaïque. Lécologie moderne et la
cycle des éléments nutritifs, clans la producti rfi té des biodiversit(• sont comme un grand jeu de représenta-

No 5 1998. vol li. r1" 1. 37 AU


tions dans l'espace. Il vaut mieux être bon en géomé- C. L C'est l"autre dimension du problème. Dans les
trie dans l'espace. conférences internationales, on parle très peu de la
conservation des écosystèmes. La FAO ne s'occupe
C.A. Aujourd'h .Ji quelle est la situation de la recherche que des ressources génétiques. Pourtant la conserva-
sur la biodiversitè en France ? tion de la biodiversité, c'est aussi la conservation
d'espaces de production. Si on détruit des sols, on ne
C. L. Lessentie a l'heure actuelle des approches qui peut plus y produire ... La biodiversité est un média-
sont menées, wssi bien au niveau des organismes teur, elle permet de visualiser les impacts des acti-
que des programmes, relève plutôt de la o science vités humaines. C'est un moyen pour identifier les
ancienne"· Il y a probablement un manque d'informa- conséquences de certains types d'activités humaines
tion et d"édUGition des scientifiques. un manque de pas forcément visibles, comme les pollutions, les
maturation de la réflexion sur cette question et un dégradations insidieuses des milieux naturels ou
manque de volonté politique de la part des respon- anthropisés.
sables de la n·cherche pour lancer des opérations
fortes sur cette question C.A. C'est une vision d'aménagement du territoire ...
La tradition française est fortement marquée par la
recherche académique c'est-à-dire la rechercht> de C. L. C'est une vision de développement durable, natu-
type disciplillél ire. J.:approche biodiversité est une rellement. C'est là que tout commence et tout finit
approche beaur:oup plus complexe qu'une approche pour la biodiversité.
disciplinaire, c n elle traite des interrelations entre
environnemen :, génétique. biologie. physiologie ... , C. A. La biodiversité recouvrirait deux types de préoc-
toutes les sciences des milieux naturels, mais égale- cupation : le développement durable et les ressources
ment, les sciences sociales et les sciences écono- génétiques.
miques qui dE v:ennent même dominantes si l"on
associe la bi oc iversité à lia question du développe-
C. l. Ce sont toutes deux des dimensions écono-
ment durable
miques. Détruire des milieux et les rendre improduc-
La recomposilion de la communauté scientifique ne
tifs, dégrader un sol ou de l'eau, cela a un impact
peut se faire de manière spontanée. Cela suppose qu'il
économique majeur. L"environnement, ce n·est pas
y ait des décisiOns qui soient prises, de la part des
une question d'ONG, c'est une question de survie pour
responsables scientifiques ou de la part des tutelles
beaucoup de pays.
pour dire : on met de l'argent là dessus et pas sur
Un écosystème en état rend des services qui
autre chose et c1~ qui ne rentre pas dans ce cadre n'est
peuvent se traduire en termes économiques. Depuis
pas accepté. C1• n'est pas le cas à l'heure actuelle.
un an et demi, la France s'est réveillée et a lancé des
Aujourd'hui, de1; lobbies disciplinaires récupèrent une
programmes de protection des zones humides. Les
partie des fond1: .. jestinée ,3 l"étude de la biodiversité,
zones humides constituent un système interactif de
alors que les qu ~5tions sont ailleurs.
On pourra co J!,idérer qu'il y a une évolution signifi- milieux et d'espèces qui rendent des services en
cative dans la nwsure où 11 y aura une formalisation termes de quantité et de qualité des eaux. Maintenir
claire d'un prouamme >Ur la biodiversité. D'où tous une zone humide en état assure la recharge des
ces efforts pou: se comprendre, ce qui n·est pas si nappes en eau filtrée de qualité. Dans une démarche
évident, et pou l:ranscender rapproche disciplinaire de type économique, on peut comparer les zones
que beaucoup t·ssaient de promouvoir. Mais si on en humides à des infrastructures naturelles. Considérons
reste à rapproche disciplmaire, on a raté la marche. par exemple l"existence d'une forêt galerie qui joue de
Il n'y a pas, ·1 l'heure actuelle, de reconnaissance nombreux rôles en termes de filtration d'eau, de stabi-
institutionnelle d'un programme biodiversité. La lisation des berges d'apport d'éléments nutritifs à la
France de manh'•re globale na pas pris très au sérieux rivière, etc. Ce sont des fonctions remplies par la biodi-
la Convention sur la diversité biologique. Elle est tenue versité et ces fonctions ont théoriquement un coût.
en principe de faire un rapport sur l'état de la biodi- Lécole anglaise de Pearce, à partir de l'étude des
versité, qui à ma connarssance n'a jamais été fait. Il zones humides africaines, a montré les services
n'y a pas vraiment de mobilisation de nos tutelles ou rendus. les usages directs et indirects par l'économie
des ministères ·:oncernés autour de la biodiversité. formelle et informelle, car c'est surtout de l'économie
Pour l'instant, la b:odiversité est une comète qui passe informelle.
lentement dans iE ciel français. Quand elle va dispa- Si on conserve en bon état les rivières de l'Afrique
raître, on va dé:c•uvrir qu'il faudrait s'intéresser à la de l'Ouest, cela fait quelques 200 000 t de poissons,
biodiversité. Je ,wnse que pour l'instant, on n'a pas soit 200 millions de dollars chaque année de
pris la dimension de l'enjeu qui est avant tout un protéines gratuites. Ce raisonnement économique très
enjeu économiquE et politique. simpliste frappe les gens de la Banque mondiale : le
bon état du milieu sP traduit par un produit de 200
C. A. Les intérêt•; économiques semblent concentrés millions de dollars !
sur l'aspect gén,:~t:que, le droit des brevets, l'accès à La notion dE' qualité des milieux physique,
ces droits, aux d10its de propriété ... On oublie complè- chimique, biologique ... est une notion essentielle en
tement l'espèce d les écosystèmes. termes de développement durable. •

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