Managers et Injustice Interactionnelle
Managers et Injustice Interactionnelle
l'injustice ?
Les antécédents de l'effet Churchill
Thierry Nadisic
Dans Revue française de gestion 2008/3 (n° 183), pages 221 à 250
Éditions Lavoisier
ISSN 0338-4551
ISBN 9782746221713
DOI 10.3166/rfg.183.221-250
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question des facteurs explicatifs des com- défavorables. Par exemple les managers
portements de justice et d’injustice interac- sont plus enclins à se comporter de façon
tionnelle des managers. interactionnellement injuste que juste lors-
Dans un premier temps, le mécanisme psy- qu’ils licencient leurs subordonnés. Pour
chologique lui-même, dénommé effet Chur- Dejours (1998, p. 94) de nouvelles normes
chill, permettant d’expliquer comment un managériales sont mises en place dans de
manager devient interactionnellement nombreuses entreprises où des cadres « un
injuste sera décrit. Dans un second temps, matin, ne peuvent pénétrer dans leur bureau
nous présenterons sous la forme d’une dont la serrure a été changée » et ont à faire
matrice synthétique une théorisation nou- face à un « licenciement sans préavis, sans
velle des facteurs permettant de prédire entretien ». Des salariés d’une grande
l’effet Churchill à la fois en termes de situa- banque ont appris leur licenciement lors
tion et de différences interindividuelles. d’une réunion de l’ensemble du personnel
Nous distinguerons en particulier l’impact au cours de laquelle les dirigeants ont lu
de ces facteurs sur les dimensions informa- publiquement la liste des noms des per-
tionnelle et interpersonnelle de la justice sonnes licenciées. Chez un équipementier
interactionnelle. Cela nous amènera à préci- automobile, ce sont des gardes armés qui
ser dans un troisième temps les leviers ont donné cette information aux salariés en
d’action managériale que notre analyse leur tendant une boîte contenant leurs effets
implique. Enfin, nous tirerons de notre tra- personnels. Dans une université, c’est par
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1. Les résultats de cette enquête doivent être considérés comme étant conservateurs. En effet d’une part, le taux de
réponse à l’enquête était faible (22 %), cela pouvant être dû à une réticence à répondre pour les managers s’étant
comporté de façon injuste. D’autre part, les managers qui ont répondu ont pu biaiser leurs réponses dans un sens
plus socialement désirable. Pour ces deux raisons, les managers apparaissant s’être comportés justement sont donc
probablement sur-représentés dans les résultats.
Pourquoi les managers ajoutent-ils de l’injustice à l’injustice ? 225
qu’ils avaient déjà escorté les salariés en ressentir des sentiments d’injustice inter-
dehors de l’entreprise immédiatement après actionnelle, a été appelé l’« effet Churchill »
les avoir informés de leur licenciement (et (Folger, 1993, Folger et Skarlicki, 1998 ;
4 % ont même reconnu le faire de façon Folger et Skarlicki, 2001 ; Folger et Pugh,
systématique). De plus, 33 % ont indiqué 2002).
que c’est à un autre salarié qu’ils ont Cette dénomination vient du télégramme
demandé de ranger l’espace de travail du que Winston Churchill a envoyé à l’ambas-
salarié licencié pour prévenir tout sabotage. sadeur du Japon à Londres pour déclarer la
Enfin, 39 % ont reconnu que leur compor- guerre au Japon en 1941. La lettre était si
tement lors du licenciement était soit stric- détaillée, polie et respectueuse qu’elle a eu
tement professionnel, soit poli mais distant. pour conséquence une forte protestation
Ces pratiques ne sont pas limitées à ce type de la part de la population britannique.
particulier d’événement. Ils sont également Churchill eut à se justifier : « Lorsqu’il
courants pour des décisions de recrutement vous faut tuer un homme, cela ne vous
(Bies et Moag, 1986 ; Nadisic et al., 2007), coûte rien d’être poli. » (Churchill, 1950,
des appréciations de performance (Taylor p. 611). En fait la réaction de la population
et al., 1995), des diminutions de budget montre qu’il y a au moins un coût émo-
(Bies et Shapiro, 1987) ou des situations où tionnel et cognitif au fait d’être juste inter-
des responsables ont à répondre à des accu- actionnellement avec quelqu’un à qui l’on
sations publiques, par exemple sur la sécu- annonce une action négative qu’on est sur
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Pugh, 2002) : une stratégie d’approche et « je répondrai à une ou deux questions mais
une stratégie d’évitement. ensuite je dois prendre un avion pour un
L’option d’approche consiste à être juste autre meeting » (Greenberg, 1990a). C’est
interactionnellement à la fois en justifiant la cette stratégie d’évitement qui a été nom-
décision et en montrant respect et compas- mée l’effet Churchill.
sion. C’est celle qui a été choisie par La stratégie d’approche de la justice inter-
Churchill. C’est par exemple aussi celle qui actionnelle est la plus à même d’avoir à
a été mise en œuvre dans une de ses usines terme des conséquences favorables sur les
par le président d’une entreprise ayant du salariés. Elle présente cependant l’inconvé-
annoncer à ses salariés une diminution tem- nient de mettre le responsable face-à-face
poraire de leurs salaires de 15 % pendant avec des premières réactions de déception
près de 4 mois pour pallier la perte de potentiellement négatives. Informer ses col-
clients importants. Il a à la fois montré res- laborateurs peut dans ces circonstances
pect et compassion : « cette décision de apparaître comme donner des armes à la
devoir vous enlever ce que vous avez gagné critique. Montrer de la compassion peut
par un si dur travail me blesse » et a détaillé aussi être vécu comme une reconnaissance
ses motifs en concluant l’échange d’une de responsabilité et rendre vulnérable à des
heure et demie qu’il a eu avec les salariés reproches d’ordre moral. Aider à restaurer
par : « la raison pour laquelle je partage la face des victimes peut ainsi faire penser
toute cette information avec vous est que je au responsable qu’il prend le risque de
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annoncés de façon injuste. C’est en effet difficiles. Nous aimerions à présent com-
dans l’intérêt de l’entreprise d’éviter les pléter cette analyse par un nouvel apport
recours en justice pour licenciements abu- théorique faisant un lien plus clair entre
sifs. Or les recherches ont montré que la l’effet Churchill et les deux dimensions de
raison la plus importante pour laquelle les la justice interactionnelle. Nous allons
salariés choisissent de poursuivre leur montrer que les facteurs les plus suscep-
ancien employeur en justice est lorsqu’ils se tibles de faire apparaître ce mécanisme de
sont sentis traités de façon irrespectueuse défense sont de deux ordres.
au moment même du licenciement quel D’une part, l’effet Churchill est le plus à
qu’ait été par ailleurs le motif du licencie- même de se produire quand la situation est
ment ou le traitement reçu pendant l’en- non seulement négative pour les salariés
semble de la relation d’emploi (Lind et al., mais aussi jugée fondamentalement injuste
2000). L’effet Churchill apparaît donc par le manager lui-même. C’est le cas par
comme une stratégie « non rationnelle de exemple lorsqu’un manager doit licencier
défense de l’ego » (Folger et Pugh, 2002). un subordonné pour des raisons n’ayant
Pourtant, si cette stratégie d’évitement est aucun rapport avec les compétences profes-
courante, il n’en reste pas moins que dans sionnelles de celui-ci ni avec la situation
un certain nombre de cas, des managers uti- compétitive de l’entreprise (Skarlicki et
lisent tout de même la stratégie d’approche Folger, 1998). C’est alors que l’identité
de la justice interactionnelle. Par exemple sociale du manager est la plus menacée.
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Sentiments de justice
des managers
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témoins d’une injustice parviennent par ce des participants à toute expression de souf-
moyen à éviter toute réflexion éthique. Ils se france de la victime. Ils allaient souvent
mettent en situation de ne ressentir aucune jusqu’au dénigrement après avoir adminis-
obligation morale à se rapprocher de ceux tré leurs punitions injustes : « Il a été si stu-
qui souffrent injustement. Pancer (1988) a pide et borné qu’il les a bien mérités, ses
ainsi montré que les personnes ayant une chocs électriques ! » (Milgram, 1974,
forte croyance en un monde juste, lors- p. 11). Dejours (1998) a de la même façon
qu’elles sont placées face à une exposition montré comment des cadres en entreprise
présentant des traitements injustes subis par adoptent des stratégies de défense permet-
des enfants, afin de solliciter de leur part tant d’avoir l’illusion que le « mal » qu’ils
une aide financière, se tiennent à une dis- sont amenés à commettre n’est qu’un
tance physique plus importante dans le cas « malheur » au sujet duquel la victime a sa
où l’exposition comprend des photos. De part de responsabilité. Enfin, des recherches
plus elles se souviennent moins des détails sur la honte montrent que ce sentiment peut
désagréables de ces traitements en compa- entraîner le responsable à fuir ou à se mettre
raison avec des personnes ayant un niveau en colère contre la victime afin de restaurer
de croyance en un monde juste moins fort. une image de soi menacée par la situation
De cette façon leur croyance que le monde (Lewis, 1971).
est juste n’est pas menacée. Pour ce qui est précisément du type d’im-
L’effet Churchill est équivalent à l’effet de pact qu’a l’injustice de la situation sur le
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et al., 1998). Par exemple il a été montré montré que même les médecins qui étaient
que la nature de l’industrie, la syndicalisa- motivés à aider leurs patients ne leur mon-
tion de l’entreprise, les règles légalement traient pas toujours « l’empathie, la com-
applicables, l’existence d’un plan que les passion et le respect » dans la réalité d’une
managers doivent suivre, le contrôle que les consultation en cabinet, ce qui avait un
managers estiment avoir et l’importance impact négatif sur « la relation praticien-
des effectifs licenciés ont un impact sur la patient et sur la satisfaction du patient »
justice informationnelle des licenciements (Stuart et Lieberman, 2002). Les médecins
(Gilliland et Schepers, 2003). Enfin, d’un ont souvent des événements défavorables à
point de vue plus théorique, Masterson annoncer, ce qui rend la situation tendue,
et al. (2005) ont proposé que les comporte- même si ces événements ne sont pas res-
ments de justice informationnelle obéissent sentis comme socialement injustes. Ceux
à une dynamique différente et ont des anté- qui réalisent une communication réussie
cédents de nature distincte par rapport aux font appel de façon intuitive à une méthode
comportements de justice interpersonnelle. qui les amène à tenir compte de l’état émo-
Selon ces auteurs, la justice information- tionnel de leurs patients en plus de traiter la
nelle renvoie à l’aspect de contenu concret maladie concrète (sans que cela prenne plus
d’une communication et donc sont plus liés de temps que les 15 minutes allouées pour
à la situation. Ces trois ensembles d’élé- la consultation). Stuart et Lieberman ont
ments expliquent le choix que nous avons formalisé cette méthode comme une
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justement, c’est-à-dire qui ont les habiletés une expérience où des sujets devaient com-
leur permettant de réparer la relation muniquer une évaluation de performance
(Folger et Pugh, 2002). Il ne concerne pas que l’empathie était un prédicteur de leurs
la motivation à être juste, mais plutôt ce qui comportements de justice interactionnelle
rend le comportement juste possible. L’effet (Patient et Skarlicki, 2007).
Churchill ne se produirait alors que lorsque L’assertivité est un construit qui a été pro-
les responsables manqueraient simplement posé par Wolpe en 1958. Il l’a définie
des habiletés pratiques et actionnables comme « l’expression appropriée de toute
nécessaires. Ces habiletés renvoient à ce qui émotion autre que l’anxiété vis-à-vis d’une
est appelé les compétences sociales. Les autre personne » (Wolpe, 1973, p. 81). Elle
compétences sociales sont en effet définies a aussi été définie en référence à la défense
comme la faculté à disposer et à utiliser de ses droits légitimes (Alberti et Emmons,
habilement de compétences cognitives, 1970), ce qui a fait qu’elle a souvent été uti-
émotionnelles et comportementales de lisée de façon interchangeable avec la
façon à obtenir, dans une situation donnée, notion d’agressivité (Galassi et Galassi,
l’acceptation des pairs, la popularité ou 1978). Par exemple, treize des trente items
d’autres jugements sociaux favorables de l’échelle d’assertivité de Rathus, qui est
importants comme le sont les sentiments de largement utilisée, sont significativement
justice et d’injustice (Gresham et Elliott, corrélés avec les échelles de différentiel
1984 ; Pohl et al., 2005). Les compétences sémantique d’agressivité (Rathus, 1973).
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2. Pour l’information du lecteur, la dernière des quatre actions prioritaires citées par les managers comme leur per-
mettant de paraître juste consiste à accorder aux salariés une meilleure participation aux décisions et renvoie donc
à un comportement de justice procédurale.
3. Le terme original de Greenberg « hollow justice » pourrait aussi être traduit de façon plus littérale par « une jus-
tice vidée de sa substance ».
Pourquoi les managers ajoutent-ils de l’injustice à l’injustice ? 235
Pour éviter l’effet Churchill, il semble donc Est-il possible d’influer sur la manière dont
qu’il suffise de ne pas demander à des res- le manager lui-même jugera la justice d’une
ponsables d’être associés à des décisions décision négative mais ambiguë qu’il doit
qu’ils pensent injustes. Un manager sera mettre en œuvre ? Ce sont les modèles men-
interactionnellement juste avec ses collabo- taux des managers qui leur servent à inter-
rateurs s’il est persuadé de la justice des préter les stimuli environnementaux et leur
décisions qu’on lui demande de porter, permettent des jugements en termes de jus-
même si ces décisions sont défavorables tice ou d’injustice. Un modèle mental est
pour le salarié. défini comme une représentation intégrée
Mais au-delà d’un certain nombre de cas d’objectifs, de données, de règles d’infé-
apparaissant clairement comme injustes, de rence et de plans d’action (Holyoak et
nombreuses situations sont incertaines du Gordon, 1984). Il est également relié à des
point de vue de leur caractère juste ou valeurs idéologiques (Wade-Benzoni et al.,
injuste. Les managers se fondent alors sur Thompson et al., 2002). Il est organisé
toute information disponible pour se faire autour de dimensions guidant l’activité
une opinion (Lind, 2001). En particulier ils d’interprétation et qui peuvent être spéci-
sont sensibles aux influences sociales fiques à certains domaines. Par exemple
(Goldman et Thatcher, 2002). Par exemple pour ce qui est de la négociation, Pinkley
dans le cas que nous avons cité où le prési- (1990) a identifié trois dimensions interpré-
dent et le vice-président de l’entreprise ont tatives caractérisant le modèle mental d’un
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l’épreuve du marché. Dans la « cité indus- Un autre moyen existe d’influer sur la
trielle », au contraire, ce sont les capacités manière dont un responsable juge une situa-
professionnelles avérées par l’expérience tion : il s’agit de la manière de présenter
qui sont le premier critère à partir duquel on l’information. On a pu parler à cet égard de
promeut un subordonné. La « cité par pro- « stratégie de la distorsion communication-
jets » représente un modèle plus récent, où nelle » notamment utilisée par les médias
ce sont ses capacités de mise en réseau qui de communication interne de certaines
pourront justifier le salaire élevé d’un colla- entreprises (Dejours, 1988). Kahneman et
borateur. Tversky (1982) ont montré combien les
Plusieurs moyens sont utilisés pour influen- participants à leurs expériences étaient sen-
cer les managers de façon à ce qu’ils utili- sibles aux effets de formulation. Par
sent de préférence la grammaire d’une cité exemple les sujets montrent une préférence
pour juger de la justice des décisions qu’ils générale et robuste pour une politique de
ont à prendre. Les formations de cadres et santé dont on annonce qu’elle permet de
la plus grande partie de la littérature mana- sauver des vies par rapport à une autre qui
gériale pour le grand public auraient en par- permet d’éviter des morts, même si les
ticulier cette fonction (Boltanski et deux politiques sont en fait identiques. De
Chiapello, 1999). Par ailleurs, dans une même des participants à une enquête, dont
négociation, il a été montré que non seule- des médecins, ont montré une plus forte
ment le modèle mental de chacun des deux préférence pour une thérapie chirurgicale
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qu’une action sur les modèles mentaux. Et loir se protéger dans une situation sociale
si la décision est clairement injuste pour le menaçante. Plusieurs études ont montré que
manager, en référence aux dimensions d’un l’on pouvait augmenter significativement le
modèle mental donné, ces techniques n’au- niveau d’assertivité et d’empathie par la
ront comme impact que de renforcer la stra- formation. Par exemple Lin et al. (2004)
tégie de défense de l’effet Churchill en lui ont réalisé une formation à l’assertivité
donnant des éléments de rationalisation auprès de 69 infirmières sur une durée de
a posteriori. L’effet sera de rendre le mana- huit semaines (à raison d’une séance heb-
ger encore plus enclin à se comporter d’une domadaire de deux heures). Un mois plus
façon interactionnellement injuste, avec les tard, les mesures ont montré une nette aug-
conséquences négatives que l’on sait. mentation de l’assertivité et de l’estime de
Une manière efficace de diminuer l’am- soi du groupe expérimental par rapport au
pleur de l’effet Churchill, en particulier du groupe contrôle. Des formations plus
point de vue informationnel, consiste donc courtes ont également eu un effet positif
à faire en sorte qu’un manager soit per- puisqu’une seule séance de formation à
suadé de la justice des décisions qu’il met l’assertivité dans une entreprise de distribu-
en œuvre. La solution la plus simple est de tion commerciale a permis aux salariés
ne pas lui demander de participer à des d’avoir plus d’aisance lors de leurs entre-
décisions qu’il juge injustes selon les cri- tiens d’évaluation et plus de confiance dans
tères de son modèle mental. Une autre voie, leur hiérarchie (Korsgaard et al., 1998).
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4. Les managers des hôpitaux C et D ont également été formés à améliorer leurs comportements de jus-
tice interactionnelle une fois l’étude terminée.
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D’autres études équivalentes ont montré Même si cela n’a pas encore fait l’objet de
que former des managers à la justice inter- validations empiriques, nous pensons que la
actionnelle et procédurale leur permet de réussite de ces formations des managers à
produire des comportements interactionnel- la justice est d’abord liée à l’amélioration
lement plus justes qui ont pour consé- des compétences d’empathie (qui sont à
quence des attitudes et comportements l’origine de la capacité à apporter un sou-
positifs de la part de leurs subordonnés. Les tien émotionnel) et d’assertivité (qui per-
salariés ont réagi à de tels changements de mettent par exemple d’annoncer une puni-
comportement de leurs managers par des tion sans anxiété excessive et donc sans
sentiments de justice plus positifs vis-à-vis agressivité) et à l’amélioration des compor-
d’eux et par des comportements de plus tements interpersonnels plutôt qu’informa-
grande citoyenneté organisationnelle5 tionnels. Nous pensons donc qu’une voie
(Skarlicki et Latham, 1996, 1997 ; Skarlicki efficace pour contrecarrer l’effet Churchill
et Jones, 2002). Ils ont également diminué consiste en des formations de managers
leurs comportements de vol (Greenberg, centrées à la fois sur une amélioration des
1999). Enfin l’une de ces formations a per- compétences sociales d’empathie et d’as-
mis aux managers de rester justes6 dans une sertivité et sur une sensibilisation concrète
situation parmi les plus menaçantes qui aux comportements de justice interperson-
soient socialement : lors de l’administration nelle.
d’une punition à un subordonné. Les cas
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l’effet Churchill à partir des quelques tra- tences d’empathie et d’assertivité pour
vaux l’ayant mis en évidence en l’articulant dépasser l’effet Churchill que des voies
de façon plus claire avec la notion de justice d’action managériale ont été identifiées.
interactionnelle. Puis nous avons proposé Celles-ci visent d’une part, à rendre un
une nouvelle conceptualisation de l’effet manager clairement conscient du caractère
Churchill en distinguant sa dynamique juste de décisions qu’il met en œuvre lors-
selon qu’elle a lieu dans une situation qu’il a du mal à les juger et d’autre part, à
injuste ou dans une situation qui peut être développer chez lui les compétences
seulement défavorable. Cela nous a amené sociales lui permettant d’améliorer son
à identifier deux facteurs de l’effet Chur- comportement de justice interactionnelle.
chill en utilisant la décomposition établie Des bénéfices en sont attendus pour l’entre-
depuis plusieurs années entre justice inter- prise, qui évite le risque de comportements
personnelle et justice informationnelle. néfastes de la part des salariés, pour le
Enfin, notre apport a consisté à proposer des manager, qui est à même de faire son travail
moyens concrets d’action managériale pour dans de meilleures conditions relationnelles
améliorer le niveau de justice des comporte- et d’efficacité, ainsi que pour le salarié lui-
ments des managers dans le double souci même. Celui-ci gagne en effet un soutien
d’un meilleur bien-être des salariés et d’une social émotionnel et/ou informationnel de
plus grande performance de l’organisation. la part de son manager. Cela peut l’aider à
La morale de l’histoire de l’effet Churchill éviter de réagir négativement vis-à-vis de
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fort » (Greenberg, 2006, p. 61). Le fait que (1921/1971), ceux-ci ont évolué historique-
le comportement de leurs managers puisse ment d’un fondement sur le charisme des
les aider à mieux faire face au stress et à chefs et sur la tradition jusqu’à un appui,
moins développer d’insomnie ne leur caractéristique des sociétés modernes, sur
enlève pas leurs capacités d’expression. Au un ensemble de règles dites « rationnelles-
contraire, être plus en forme les rend sans légales », Mais depuis les années 1960, on
doute plus aptes à rester des interlocuteurs assiste à un éclatement du système de légi-
conscients de leurs droits et responsabilités timation rationnel-légal (Laufer, 1996). Il
dans leurs relations avec leur direction. laisse la place à une situation incertaine
Notre travail a consisté à présenter la dans laquelle le critère de légitimité lui-
manière dont les managers pouvaient être même est en crise. Ce qui est légitime n’est
amenés à se comporter plus justement. plus défini a priori en rapport avec un sys-
Nous avons justifié l’intérêt de notre tème de valeurs stable, partagé et extérieur
démarche par l’importance que revêt la jus- à l’action. Dans ces conditions, la légitimité
tice interactionnelle des comportements devient en elle-même « un problème mana-
des managers et notamment par l’intérêt gérial » (Laufer, 1996, p. 36). La légitimité
d’éviter des réactions négatives des sala- des entités sociales s’acquiert non plus par
riés. On peut en conclusion se poser la l’objet lui-même de leurs actions mais par
question des raisons pour lesquelles la jus- leur capacité à justifier qu’elles mettent en
tice et l’injustice interactionnelle ont de œuvre des procédures adéquates pour agir.
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par les salariés pour juger de la légitimité chinois de Hong Kong (Leung et al., 2001).
des décisions de leur entreprise qu’ils ont Un subordonné américain attribue la cause
autant d’impact sur leurs réactions au tra- de la critique aux traits de caractère de son
vail. Diminuer l’effet Churchill est donc manager et ne l’accepte pas (alors que si la
susceptible de permettre que cette légiti- même critique lui est faite de façon interac-
mité ne soit pas menacée et que les condi- tionnellement juste, le subordonné l’ac-
tions soient réunies pour que les salariés cepte, l’attribue à une erreur de sa part et
décident de mettre en œuvre des comporte- cherche à s’améliorer sur le critère
ments coopératifs vis-à-vis de leur organi- concerné). Un subordonné de Hong Kong,
sation. dans la même situation de critique interac-
Nous avons montré que la justice interac- tionnellement injuste, attribue aussi la cause
tionnelle est importante parce qu’elle per- de la critique aux traits de caractère de son
met une légitimation a posteriori des pra- manager et non à une erreur personnelle,
tiques managériales. En toute logique, cela mais il l’accepte en moyenne quatre fois
doit impliquer que les cultures où la crise de mieux. En conséquence il exprime plus de
légitimité est moins forte, par exemple les confiance pour son manager irrespectueux,
cultures plus traditionnelles, donnent moins un plus grand niveau de satisfaction et un
d’importance à la justice interactionnelle. plus fort engagement organisationnel que le
En passant en revue quelques-uns uns des salarié américain. Cette différence d’impact
travaux interculturels les plus significatifs de l’injustice interactionnelle se retrouve
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forte dans une culture donnée, cela reflète mieux accepté qu’un manager puisse être
l’acceptation dans cette culture d’une distri- distant, irrespectueux et enclin à ne pas jus-
bution du pouvoir déséquilibrée ainsi que tifier ses décisions, il apparaît peut-être
l’obéissance, la conformité et la dépendance moins pertinent, d’un point de vue pragma-
qu’on lui montre. Une étude internationale a tique, d’identifier les facteurs favorisant ces
montré que les salariés de Hong Kong et du comportements, même si, d’un point de
Japon, dont la culture valorisait une plus vue moral, ce travail reste digne d’intérêt. À
forte distance hiérarchique, donnaient cet égard, le degré d’applicabilité des
moins d’importance à la manière interper- recherches que nous avons présentées et qui
sonnelle avec laquelle leur manager les trai- ont été menées aux États-Unis reste à
tait que les salariés des États-Unis et d’Alle- démontrer pour la France. En effet le niveau
magne (Tyler et al., 2000). L’étude a montré de la valeur culturelle française de distance
que c’est tout particulièrement la dimension hiérarchique, s’il est considéré comme étant
« obéissance et loyauté » de l’échelle de dis- inférieur à celui de Singapour, est jugé équi-
tance hiérarchique qui prédisait cette impor- valent à celui de Hong Kong et même supé-
tance accordée à la justice interactionnelle. rieur à celui du Japon, ce qui l’amène à être
Les cultures traditionnelles où la distance très au-dessus du niveau des États-Unis
hiérarchique et en particulier l’obéissance et selon Hofstede (1980, 1984). Par exemple,
la loyauté sont fortes sont des cultures où la l’importance accordée par des salariés fran-
légitimité du manager est assurée a priori. çais à des critères de justice interactionnelle
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