Argumentation
Argumentation
Cet objet est essentiel car il conduit à la pratique de la dissertation et dans une certaine mesure à celle du
commentaire composé.
2 Définition
.2.1 Qu’est-ce qu’argumenter ?
L’objectif du discours argumentatif consiste à propos d’un thème (un sujet) de soutenir une thèse (un point de
vue, une opinion) qui réponde à une problématique1. Il faut convaincre un adversaire, soit pour modifier son
opinion ou son jugement, soit pour l’inciter à agir.
Quelques exemples pour mieux faire comprendre ces notions :
Un thème est un sujet de discussion plus ou moins précis, délimité : Le tabac, les usages du tabac, les usages
sociaux du tabac, les méfaits du tabac, tabac et drogue, tabac et addiction…
Une problématique est formulée sous forme d’une question à propos du thème : Le tabac est-il dangereux ?
Pourquoi les jeunes gens fument-ils ? Quels sont les usages du tabac ?...
Une thèse est une réponse à cette problématique, une prise de position tranchée ou nuancée : Oui, fumer est
dangereux… Fumer est dangereux, toutefois la quantité, le type de pratique et l’attachement au produit nuancent le
pronostic…
Argumenter, c’est donc définir la stratégie la plus efficace, la plus habile pour
• faire connaître sa position, sa thèse,
• la faire admettre à un lecteur ou à un auditoire,
• ébranler des contradicteurs, faire douter un adversaire, faire basculer les indécis,
• contredire une thèse opposée, critiquer une position contraire ou éloignée,
• démontrer avec rigueur, ordre et progression,
• se mettre en valeur,
• servir une cause, un parti, une foi…
• marquer les esprits par des effets de logique, de présentation, de mise en perspective, des procédés oratoires…
1
Point sur lequel on s'interroge, question qui prête à discussion, qui fait l'objet d'argumentations, de théories diverses, en particulier dans le domaine de la
connaissance.
- 1-
Toutes ces finalités isolées ou combinées donnent naissance à une variété de formes et de tonalités qui rendent
chaque tentative d’argumentation très originale et parfois difficile à discerner.
.2.2.1 Convaincre
Pour convaincre, celui qui argumente fait appel à la raison, aux facultés d'analyse et de raisonnement, à l’esprit
critique du destinataire pour obtenir son accord après mûre réflexion.
II formule une thèse2.
II s’aide d’arguments, c'est-à-dire des éléments de preuve destinés à l’étayer ou à la réfuter.
Ces arguments sont eux-mêmes illustrés par des exemples variés : tirés de l’expérience personnelle, des lectures,
des divers domaines de la connaissance : sciences, histoire, philosophie… Ce peut être des références à d’autres
penseurs ou écrivains (citation), à des anecdotes amusantes ou frappantes (paraboles), à la sagesse des nations
(proverbes) à des valeurs symboliques ou culturelles partagées (zoomorphisme, mythes)...
Ces arguments sont présentés de manière ordonnée dans le cadre d'un raisonnement3 (inductif, déductif, critique,
dialectique, concessif, par analogie, par l'absurde...) sous forme de plan et d'une progression argumentative (le plus
souvent selon la loi d’intérêt : du moins important au plus important4) où ils sont souvent reliés entre eux par des
connecteurs logiques ([Link] qui jouent le rôle de
balises ou de poteaux indicateurs. Les connecteurs les plus importants sont ceux qui soulignent la causalité. On peut
citer ensuite ceux qui ordonnent la présentation. On conseille à l’orateur ou à celui qui présente son exposé d’abuser
de ces signaux pour capter l’attention de son auditoire ou du moins pour éviter de la perdre. (Nous en sommes à
cette étape, nous venons de celle-là, nous allons aborder celle-ci).
2
Proposition théorique, opinion, position sur quelque chose dont on s'attache à démontrer la véracité.
3
Il convient de relever que dans une argumentation très déductive, la disqualification des prémisses peut ruiner toute la suite de l’argumentation comme
dans la théorie des dominos ou du château de cartes.
4
Comment mettre les arguments en valeur ? Les arguments forts doivent occuper la meilleure place : au début ou à la fin. Au début, pour assommer
l’éventuel contradicteur ; à la fin, pour l’épuiser.
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II s'inscrit dans une stratégie argumentative : développer ou réfuter une thèse, concéder, débattre. Le schéma
argumentatif peut varier : le locuteur peut choisir de défendre sa propre thèse et de passer sous silence celle de ses
adversaires dans une « splendide indifférence » ; il peut aussi commencer par réfuter la thèse adverse ou, à l’inverse,
il peut se montrer conciliant en acceptant quelques points (mineurs) de la thèse adverse afin de mieux disposer le
destinataire à accepter la sienne. Tout dépend du rapport de forces réel ou supposé.
.2.2.2 Délibérer
Délibérer, c'est examiner les différents aspects d'une question, en débattre, y réfléchir afin de prendre une
décision, de choisir une solution. C’est donc se confronter à ses propres objections ou à celles d'autrui, avant de
construire sa propre opinion. Cette nécessaire étape de la réflexion personnelle permet de considérer l'avis d'autrui
et de peser la vérité (ou l’accord au réel) de différentes positions avant de décider.
La délibération est également essentielle au débat public dans une démocratie. Au cours d’un procès avant la
sentence, les jurés sont amenés à délibérer.
L'essai, le dialogue ou l'apologue sont des genres littéraires particulièrement adaptés à l'expression d'une
délibération.
.2.2.3 Persuader
Quand le discours argumentatif fait appel aux sentiments ou aux émotions du destinataire, il cherche à persuader.
Il s’agit pour l’émetteur de jouer sur des valeurs et des repères culturels communs.
En effet une argumentation met en jeu, de manière explicite ou implicite, un système de pensée. Le locuteur, s’il
veut toucher son destinataire, doit s’efforcer de comprendre le système de valeurs de ceux auxquels il s’adresse.
Ainsi la défense d’une thèse s'appuiera sur des principes universels ou du moins en principe partagés par la majorité
: la Vérité, le droit au bonheur, l’équité, la sincérité..., ou sur les valeurs admises par un groupe social déterminé :
l’honneur, le courage, la probité, le travail, le patriotisme…
Cette thèse s’appuie également sur des références culturelles communes qui font naître une complicité propice à
l’adhésion : jeux de mots, traits d'esprit, intertextualité, connotations, détournements, allusions…
Le discours va se faire à la fois expressif et impressif, il va essayer de transmettre des émotions fortes,
d’impressionner le destinataire pour agir sur lui.
Le locuteur doit impliquer ses destinataires, leur faire considérer que sa thèse est aussi la leur, qu’ils partagent les
mêmes combats et les mêmes intérêts.
II est ainsi amené à utiliser souvent le « tu » ou le « vous », parfois le nous qui crée une communauté d’intérêt. Il les
prend à témoin au moyen d'interrogations oratoires dont il n’attend pas de vraies réponses. Ces questions
rhétoriques ou fausses questions sont simplement destinées à animer le discours et à varier le mode de l’affirmation.
Il doit provoquer un phénomène d’identification à ses vues. L’adhésion recherchée est plus viscérale que
réfléchie. Nous assistons alors à une modalisation forte. Le locuteur s’implique fortement dans son énoncé, il
amplifie ses jugements par le recours à des termes mélioratifs ou péjoratifs, à des adverbes d’intensité, à des images
qui heurtent ou font rêver. Il spécule le plus souvent sur des réactions primaires : joie, peur, tristesse ou colère…
Pour persuader son lecteur ou son auditoire, le locuteur va jouer sur les émotions fortes de l’indignation ou de
l’enthousiasme. Il peut exciter la pitié pour les victimes, l'indignation devant l’inacceptable, la révolte contre
l’injustice. Ce type de discours recourt fréquemment au registre pathétique.
Certains indices
L'emploi du champ lexical de la douleur, de la plainte. Recours à un vocabulaire partagé avec l’auditoire : familiarité,
jargon,
Les oppositions entre ombre et lumière, civilisation et barbarie, raison et folie…
La présence de figures d'insistance (répétition, anaphore, gradation, pléonasme), de figures d'opposition (antithèse,
oxymore), les alliances (oxymore, hypallage).
Le recours aux exclamations et interrogations qui trahissent l’affectivité débordante ou la volonté d’animer le
propos. Des rythmes souvent binaires (affectifs) ou cumulatifs (extériorisation d’un trop-plein intérieur).
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L'utilisation d'effets syntaxiques : phrases construites selon un rythme fortement marqué, brusques ruptures
rythmiques pour surprendre ou choquer le destinataire, (anacoluthe) phrases s'achevant sur une chute, c'est-à-dire
une conclusion inattendue. Art de la formule aux endroits stratégiques du propos (parallélisme, antanaclase,
chiasme, paronomase…). Utilisation de rythmes ternaires pour créer des moments oratoires équilibrés après
l’expression vive des sentiments. Recours à des formes incantatoires (anaphores, allitérations, paronomases).
Le goût pour des descriptions vives, capables d’ébranler l’affectivité du public (pleurs, rires).
Cette volonté de persuader à tout prix peut sombrer dans la manipulation : le locuteur cherche à prendre le
contrôle de son auditoire en l’affolant (en jouant sur ses peurs ataviques, sur ses réflexes d’exclusion, de
mobilisation contre l’ennemi commun…) ou au contraire en le flattant, en produisant des promesses inconsidérées,
en caricaturant…
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Typiquement un argument ad hominem est construit selon le schéma suivant :
Untel défend telle position.
Or Untel n'est pas crédible (pour des raisons liées à ses paroles, à ses actes) quand il affirme cette position.
Donc cette position est fausse.
Les hommes politiques abusent de ce type d’argument, et contribuent ainsi à rabaisser le débat en confondant
les idées et les personnes. Il est en effet vicieux de créer l’amalgame entre la véracité d’une position et l’intégrité
d’une personne. Dans un procès, en revanche, la révélation de contradictions derrière lesquelles un accusé se
réfugie pour refuser sa responsabilité ou affirmer son bon droit, peut se révéler utile au discernement de la
vérité. L'argument ad hominem porte alors sur un éclaircissement des mobiles et non sur la validité du fond de la
chose alléguée. De même tout argument ad hominem n'est pas toujours une attaque personnelle, quand il se
borne à se référer à la situation particulière d’une personne (droits juridiques, autorité morale…).
• L'ironie est une argumentation par l'absurde, qui tente de séduire le lecteur par un appel à son intelligence.
En effet le lecteur doit comprendre qu’il est appelé à prendre ses distances avec la formulation brute et qu’il
doit inverser les affirmations de l'auteur. C'est un jeu subtil, fascinant, mais qui peut produire l'effet contraire
à celui qui est escompté si le lecteur accepte tout au premier degré.
L'ironie est une arme essentielle de la stratégie argumentative parce qu'elle rend le récepteur complice, qu'elle
l’oblige à parcourir la moitié du chemin dans l'adhésion à la thèse. L’opinion se dissimule en effet derrière une
formulation strictement inverse ; aussi le lecteur doit-il être attentif et réagir aux indices qui la lui indiquent :
une logique absurde : elle consiste à relier une cause donnée et une conséquence sans rapport avec elle.
L'absurdité marquée de cette relation doit heurter le lecteur. Par exemple, Montesquieu, dénonçant le
racisme primaire s'exprimait ainsi : "[Les nègres] ont le nez si écrasé qu'il est presque impossible de les
plaindre".
la caricature poussée jusqu’au cynisme : Le lecteur est averti par l'énormité du propos ou son caractère
franchement ignoble. Montesquieu : "Le sucre serait trop cher si l'on ne faisait travailler la plante qui le
produit par des esclaves."
l'antiphrase : c'est le procédé essentiel. Il s'agit ici de juger un phénomène à l'inverse de ce qu'on
attendrait. Devant les gribouillis d’un apprenti écrivain, le critique va encenser le « caractère admirable »
de la production. Comme le compliment est public, forcé par l’exagération et le ton, il ne laisse aucun
doute sur les intentions de celui qui le prononce au point que le récipiendaire 5 en est souvent marqué à
vie.
• La rhétorique est une véritable « logique des sentiments ». Ses images marquent, séduisent, s’immiscent dans
l’inconscient du destinataire. "Fumer, c'est se consumer un peu plus chaque jour". Les slogans, les titres
accrocheurs, les jeux de mots (allusions, connotations, paronomase…) en sont des exemples frappants.
7
Le recours à la première personne est fréquent même lorsque l’essai traite de questions philosophiques.
8
Comme le chantait non sans humour Guy Béart « en vertu des principes et des grands sentiments » rarement en accord… car les principes sont souvent
des déguisements qui cachent des intérêts moins reluisants.
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• morales (le bien / le mal, le juste / l'injuste, la sincérité/ le mensonge…) ou sociologiques (le convenable/ le
choquant...) ;
• esthétiques (le beau/ le laid, l’attirant/ le repoussant, l’exposé/ le caché, l’admissible/ le provoquant...) ;
• intellectuelles (le vrai/ le faux, l’ordre/ le chaos, le logique/ l’absurde, le réel/ la fiction...) ;
• pratiques (l'utile/ le futile, le rentable/ le superflu, le payant/ le gratuit...).
.4.1.3 la correspondance
La lettre est un genre à la fois fixe et divers, souple.
La correspondance peut être un genre argumentatif. En effet la lettre est un succédané du dialogue. Substitut du
contact visuel et de l’échange verbal, elle acquiert la potentialité d’un dialogue différé. Avec la correspondance le
temps s’étire, les réponses sont mûries, globales, moins interactives, mais le fil de la discussion demeure.
Si nous comprenons que dans ce genre littéraire, le scripteur peut en s’adressant à un destinataire, s’adresser à tous
les destinataires, nous voyons la lettre passer du domaine privé au domaine public, devenir lettre ouverte, forme
commode pour exposer des idées. Il s’agit généralement de lettres concernant les mœurs, la politique, des
documents à visée critique. Les registres en sont variés : lettre d’aspect intimiste lyrique ou épître polémique,
satirique. Le but premier est de convaincre et d’entraîner à adhérer à des valeurs.
Nous pouvons citer quelques grands modèles de cette forme particulière de la correspondance :
• Cicéron et Sénèque qui y philosophent,
• Epîtres de Saint Paul qui exhortent, enseignent, commentent, précisent le dogme,
10
Le fameux Moi du Neveu de Rameau de Diderot qui s’oppose au Lui.
11
Mais pas toujours comme les A. et B. du Supplément au voyage de Bougainville qui jouent un rôle purement fonctionnel de présentateurs ou d’animateurs.
- 8-
• Les Provinciales de Pascal, Les Lettres philosophiques de Voltaire : La lettre est un moyen d’exprimer haut et fort
des positions politiques.
• le « J’accuse » de Zola reste un modèle de lettre ouverte.
Dans l'apologue traditionnel, la moralité est explicitement formulée. II n'en va pas toujours de même dans les
genres narratifs proches de l'apologue : la fable, l'exemplum, le conte (en particulier philosophique).
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Chez La Fontaine, comme chez ses prédécesseurs, la fable est un récit fictionnel court qui use parfois du
merveilleux (d'où l'adjectif « fabuleux). Le récit, sorte de mini conte, suit souvent le schéma narratif du genre :
situation initiale perturbée par un événement déclenchant une mise en route, péripéties formatrices, situation finale
dont la mise en perspective avec le début permet de tirer une sagesse.
La fable, au XVIIe siècle, est un genre pédagogique : l'élève doit mémoriser la morale, apprendre la rhétorique en
composant à son tour des récits illustratifs accompagnés de leur moralité conséquente.
C’est La Fontaine qui porte le genre à son apogée par :
la maîtrise de l’écriture en vers irréguliers ; l’art du récit qui varie les rythmes, crée la surprise, inclut des
descriptions savoureuses manifestant un sens de l’observation aigu, des dialogues vifs ; une sagesse
exprimée dans des formules travaillées…
l’extension du genre à des domaines nouveaux : l'amitié, la mort, le pouvoir, l’amour, la vie en société…
l'introduction du lyrisme personnel
le recours aux registres comique, parodique (contre-épique) et satirique.
La Fontaine nous livre là des saynètes criantes de vérité.
.4.2.2 L’exemplum
L'exemplum (exempla au pluriel) désigne d’abord un exemple, mais aussi une ressource de la rhétorique pour
persuader.
Dans la rhétorique latine, l'exemple est un agissement ou un propos d'un personnage célèbre du passé qu'il est
conseillé d'imiter. Les prédicateurs chrétiens n’ont pas ignoré cette ressource de la rhétorique : Tertullien fait
souvent référence au Christ, exemple des exemples pour le chrétien. À partir du XII e siècle, les manuels de
prédication, soucieux de rendre le prédicateur compréhensible de son public et de lutter contre les erreurs de
doctrine, proposent trois types d'arguments pour bâtir un sermon : les autorités (Bible, Pères de l’Eglise), les
raisonnements, et les exempla. Ces exempla sont tirés de la Bible (Ancien Testament), des auteurs de l'Antiquité
classique, et des cultures orales : folklore, récits hindous et arabes. L’exemple est moins une illustration d’une vérité
doctrinale qu’une incitation à bien agir. L'exemplum résulte donc de la rencontre entre la science rhétoricienne et les
schémas narratifs des récits populaires, des fabliaux. L'exemplum fait toujours partie du bagage des prédicateurs
modernes. En Italie, réduit à l’état laïque, il s’amplifie pour devenir la « nouvelle » italienne du Décaméron de Boccace
ou de l'Heptaméron de Marguerite de Navarre. Il est utilisé en partie par La Fontaine, dans ses « contes ».
.4.2.3 Le conte
Le conte, et particulièrement le conte merveilleux, a d’abord été un genre oral, un récit hérité de la tradition, dont le
schéma narratif reste immuable mais non la mise en forme. Il appartient au monde de la fiction revendiquée ce
qu’indique le rituel et magique « Il était une fois ». Les contes populaires ont pu être classés, après une collecte
scientifique aux XIXe et XXe siècles, en quatre catégories : les contes d'animaux, les contes proprement dits, qui
incluent les contes merveilleux et les contes religieux, les contes facétieux et les contes à formule, qui sont souvent
des contes en chaîne (classification Aarne-Thompson).
Ces contes laissent affleurer en général des normes sociales ou morales. Dans l’occident chrétien, les contes
s'ordonnent autour du Bien et le Mal, du Diable et du Bon Dieu ; leur lutte immémoriale assure le caractère
dramatique du récit. Les légendes et les vies de saints (proches des exempla) magnifient des comportements
exemplaires, les contes facétieux en fustigent d'intolérables. On voit poindre la fonction didactique ou
moralisante du conte.
Le conte joue un autre rôle, celui de répondre à des pourquoi : par ex. pourquoi les chiens et les chats se disputent-
ils ? Pourquoi les animaux ont-ils tel attribut ? On a pu aussi relever leur fonction initiatique. Le petit Chaperon rouge
ne serait-il qu’un simple avertissement sapiential contre le danger de parler à des inconnus ou plus profondément
un récit lié à l'initiation des filles ? La moralité de Perrault admoneste les jeunes filles séduites par les cajoleries des
loups « doucereux » qui les accostent alors que, dans les éditions enfantines d'aujourd'hui, le dénouement punit la
désobéissance. La Belle au bois dormant doit-elle être lue comme une métaphore de la sexualité féminine ? Bruno
Bettelheim a pu écrire une psychanalyse des contes.
Dans les sociétés traditionnelles, les contes étaient destinés aux adultes. C'est seulement à partir du XVIIe siècle en
France que les contes ont rejoint la littérature de jeunesse. Il est vrai que le conte offre un monde antithétique
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auquel l’enfant est sensible : les recherches de Piaget et de Wallon ont montré que l'enfant est incapable de
concevoir des séries avec des valeurs intermédiaires d’où sa propension à recevoir le monde des contes merveilleux.
Comment le conte philosophique est-il issu de l’apologue ? Quels liens continue-t-il à entretenir avec lui ? En quoi
en diffère-t-il ? Essayons de répondre à partir de Candide.
· C’est un récit proche de l’apologue
Les personnages sont simplifiés, ils incarnent une vertu ou un vice comme dans la fable. Plusieurs récits enchâssés
relèvent du genre du conte ou de la fable : l’eldorado, la rencontre avec les rois à Venise, les entretiens avec le
derviche et le jardinier dans le dernier chapitre.
La narration est menée sur un ton plaisant, dans un univers intemporel et imaginaire (comme en témoigne l'incipit
de Candide : «Il y avait en Westphalie, dans le château de monsieur le baron de Thunder-ten-tronckh,...»)
Des hasards ou d’heureuses rencontres permettent aux héros de se sortir des situations les plus critiques.
La trame du récit est elle-même constituée de plusieurs apologues, courts récits s’achevant sur un aphorisme
prétendant enseigner une sagesse :
· le voyage en Eldorado et sa morale « il n'y a rien de solide que la vertu et le bonheur de revoir Mlle Cunégonde ».
· La rencontre avec le nègre de Surinam : un dialogue terminé par deux maximes : « C'est à ce prix que vous mangez
du sucre en Europe » « on ne peut pas en user avec ses parents d'une manière plus horrible ».
· D’une manière générale, les diverses péripéties servent à dénoncer l’illusion de l’optimisme.
Il se termine lui-même par une sagesse générale : « il faut cultiver notre jardin ».
Mais ce n’est pas un apologue car ce n’est pas un récit court.
Candide est un roman sentimental, un roman d’aventures, un roman d’éducation.
Voltaire outrepasse les règles du merveilleux en introduisant des réalités historiques à l'intérieur du conte : plusieurs
scènes de Candide évoquent l'Inquisition ou encore le tremblement de terre de Lisbonne. Par ailleurs, il introduit à
plusieurs reprises des digressions : l'action reste alors en suspens et, pendant quelques pages, Voltaire laisse la parole
à un de ses personnages, afin qu'il expose une idée, s'explique sur un phénomène, disserte sur un principe moral.
· De l’apologue nous sommes passés à un conte, ou plutôt un roman, philosophique.
Le conte voltairien se présente comme une thèse que viennent appuyer ou démonter de nombreux exemples et
contre-exemples, correspondant aux diverses péripéties, souvent contrastées (l'opulence de l'Eldorado s'oppose au
dépouillement total du nègre de Surinam), qui rythment le récit. Chaque aventure permet de faire avancer le héros
qui, progressant pas à pas, arrive à maturité au terme de l'histoire. Le conte philosophique est donc un récit
d'apprentissage. La portée du conte est souvent perceptible dès le titre (ou plus exactement le sous-titre), qui
pointe de manière à peine détournée le sujet dont il va être question : ainsi, les épreuves que Candide ou
l'optimisme va devoir affronter vont profondément remettre en question l'optimisme initial qui caractérise le héros.
Cette construction linéaire montre la volonté clairement didactique du récit dont la finalité essentielle est
d'instruire. En ce sens, les contes philosophiques de Voltaire illustrent bien des débats du siècle des Lumières et
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sont représentatifs des multiples combats menés par l'auteur, notamment pour le respect des droits, la tolérance, la
liberté, etc. Et comme tous les masques sont possibles dans le conte (merveilleux, appel à un narrateur fictif,
exagération, mensonge...), ce genre lui permet d'exprimer des idées contestataires (Voltaire dénonce la justice, le
pouvoir, les abus...) en échappant à la censure.
Voltaire a donc transformé le genre de la fable ou du conte populaire en une forme littéraire pour mener le
combat philosophique auprès de lecteurs qui n’auraient pas consulté des ouvrages sérieux comme les essais ou les
livres d’histoire. C’est bien dans le détournement subversif de l’apologue que réside le génie de Voltaire.
.4.2.5 La parabole
Dans les Évangiles, le Christ délivre son enseignement spirituel en passant par des paraboles, récits qui utilisent des
scènes quotidiennes bien connues de l’auditoire (renvois aux scènes pastorales ou agricoles, à la vie de famille, à
l’exercice du pouvoir) mais dont le sens est allégorique. La Fontaine, dans la préface de ses Fables, rappelle que la
parabole est liée au sacré mais, qu’à cette différence près, elle est très proche de l’apologue : « La parabole est-elle
autre chose que l’Apologue, c’est-à-dire un exemple fabuleux, et qui s’insinue avec d’autant plus de facilité et d’effet,
qu’il est plus commun et plus familier ? ». En fait, la parabole est une tentative pédagogique de rendre accessible une
réalité par définition inaccessible. Elle serait une traduction du divin en langage humain. Elle répond aussi à
l’intuition fondamentale hébraïque que l’humain est créé à « l’image de Dieu ».
.4.2.6 L’utopie
Ce mot est constitué du nom grec topos qui signifie « lieu » et du préfixe « u » qui peut avoir deux origines : le
préfixe privatif « ou », dans ce cas « utopie » désigne un lieu qui n’existe pas, ou le préfixe « eu », utopie signifierait
alors un lieu heureux. Ces deux sens permettent de définir l’utopie comme un monde idéal, heureux qui n’existe
pas. L’utopie est donc un récit fictionnel qui obéit à des règles précises. Son action se situe dans un lieu clos sur lui-
même et isolé du monde, souvent une île ou un lieu inaccessible (les montagnes où se cache l’Eldorado de Candide).
Cette clôture du lieu permet de mettre en scène un monde autonome qui, privé du contact avec notre monde, a
développé sa propre organisation, ses propres valeurs et ses propres règles. L’utopie fonctionne donc sur le mode
du laboratoire. C’est un monde simplifié qui imite le monde réel mais en réinventant ses règles de fonctionnement
pour mettre en valeur ses dysfonctionnements. L’utopie présente un tableau dual : elle propose et expérimente un
monde meilleur, mais dans son évocation, le lecteur perçoit aussi la critique de son propre monde. Sa fonction est
donc avant tout critique. C’est Thomas More qui fonde le genre en écrivant, en 1516, Utopia. Du XVIe au XVIIIe
siècle, Rabelais, Montesquieu, Voltaire veulent démontrer qu’une organisation sociale autre, plus humaniste, plus
bénéfique est non seulement souhaitable, mais possible. L’exploitation littéraire de l’utopie a permis ainsi une
réflexion philosophique et politique.
.4.2.7 La contre-utopie
Au XX siècle, des auteurs comme Orwell et Huxley ont fait basculer l’utopie dans la contre-utopie. En gardant les
e
mêmes caractéristiques narratives (sauf que le lieu clos devient l’ensemble de la planète), ils décrivent un monde qui
passe sous la domination des totalitarismes : un petit groupe d’hommes impose sa loi tyrannique à la masse, des
principes appliqués sans discernement, jusqu’à l’absurde, en arrivent à priver l’individu de toute liberté. C’est un
monde où l’adage de Montesquieu prend tout son sens : « Le mieux est l’ennemi mortel du bien ». Les univers ainsi
créés refusent la différence, l’individualité humaine. La science-fiction s’est aussi emparée de ce modèle avec les
risques de la mécanisation, de l’uniformité. La contre-utopie a donc des visées critiques.
Si la fable et l’apologue délivrent, de manière le plus souvent explicite, une moralité ou une sagesse ; le conte
philosophique, l’utopie, ne délivrent, pas forcément de leçons, mais demandent une lecture au second degré, une
mise en perspective pour bien en comprendre le sens.
Comme on a pu le voir dans cet exposé, l’argumentation est protéiforme. Elle répond fondamentalement au
besoin humain d’avoir raison. Soit il s’agit de conforter notre opinion, de « frotter et limer notre cervelle... contre
celle d'autrui » (Montaigne), soit de propager nos propres convictions pour que la lumière ne soit pas « mise sous le
boisseau ou sous le lit » (Evangile de Marc 4, 21-25).
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Pour ce faire, deux grandes stratégies peuvent être entreprises : la logique raisonnante ou la rhétorique des
sentiments. La plupart du temps, elles sont utilisées en même temps dans des proportions diverses car selon le mot
de Pascal « le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point » et que le destinataire doit être saisi dans l’unité et la
totalité de son être.
De même, la production littéraire a emprunté deux grandes voies : l’enseignement direct ou la fiction apologétique.
Au final, il semble bien que la seconde, à défaut d’être la plus efficace (ce qu’il faudrait quand même prouver, une
argumentation en abyme en quelque sorte), se soit révélée la plus féconde tant il est vrai que la littérature se trouve
plus du côté de l’invention, de la grâce et du jeu.
Adressez-vous plutôt aux passions qu'aux vertus quand vous voudrez persuader une femme.
Marquis Donatien A. de Sade La Philosophie dans le boudoir
L'exégèse ne persuade ou ne dissuade que celui qui est déjà dissuadé ou persuadé.
Henri Guillemin L'affaire Jésus
Ce qui persuade, c'est le caractère de celui qui parle, non son langage.
Ménandre Hymnis
On se persuade mieux, pour l'ordinaire, par les raisons qu'on a soi-même trouvées, que par celles qui sont venues
dans l'esprit des autres.
Blaise Pascal
On a souvent plus de peine à persuader ses inférieurs qu'à convaincre ses supérieurs. Il est vrai qu'on s'y donne
moins de mal.
Auguste Detoeuf
L'homme le plus simple qui a de la passion persuade mieux que le plus éloquent qui n'en a point.
François de La Rochefoucauld Maximes
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Parce que nous pensions que nous devions persuader, nous avons oublié d'écouter.
Robert Schapiro
On peut essayer de convaincre les hommes par ses propres raisons, on ne les persuade que par les leurs.
Anonyme
Tenter de persuader, c'est démontrer que l'on n'a pas d'arguments pour convaincre.
Elisabeth Wolff
Pour réussir en politique, que l'on soit un homme ou une femme, il faut avoir une capacité à convaincre.
Convaincre, c'est séduire, donc il vaut mieux être bien physiquement.
Edith Cresson Le Point - 20 Mai 1991
L'un des meilleurs moyens de convaincre les autres est avec vos oreilles - en les écoutant.
Dean Rusk
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Laissez-vous convaincre ; c'est en faisant méthodiquement et sans défaillance l'éducation de la liberté que vous
élèverez des êtres libres.
Pauline Kergomard
Ne discutez jamais, vous ne convaincrez personne. Les opinions sont comme des clous ; plus on tape dessus, plus
on les enfonce.
Alexandre Dumas, fils
Lorsque l'on veut convaincre, la bonne foi et l'imposture vont parfois ensemble.
Eric-Emmanuel Schmitt L'évangile selon Pilate
Il faut donc nous méfier de ceux qui cherchent à nous convaincre par d'autres voix que celle de la raison.
Primo Levi Les naufragés et les rescapés
Le positivisme est indispensable aux orateurs. Qui partage ses pensées avec un public pourra convaincre à la mesure
de ce qu'il paraîtra lui-même convaincu.
Jonathan Swift
Si l'humour doit séduire par sa forme, il doit aussi bien convaincre ou informer par son fond.
Georges Elgozy préface de Aux sources de l'humour d'Alfred Sauvy
Dites aux gens qu'il existe un milliard d'étoiles dans la galaxie et ils vous croiront. Dites-leur qu'il y a de la peinture
fraîche sur une chaise et ils auront besoin d'y toucher pour se convaincre.
K. Garbutt
Convaincre, c'est triompher d'un adversaire, c'est une contrainte exercée par une intelligence sur une autre.
Edmond Goblot Traité de logique
Un homme d'esprit c'est quelqu'un qui fera tout pour te convaincre d'une chose un jour et qui le lendemain sera
capable de te démontrer le contraire.
Camille Vidal
Il faut autant d'énergie pour convaincre autrui avec une petite vérité qu'avec un gros mensonge.
Jérôme Riquier
Il est trop tard pour délibérer quand l'ennemi est aux portes.
Virgile
Je puis délibérer et choisir, mais non revenir sur mes pas quand j'ai choisi.
Alfred de Musset Lorenzaccio
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Il ne faut pas délibérer pour faire le bien.
Proverbe français
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