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l - Présentation des principaux mouvements migratoires
au Cameroun
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A)- Le Nord du Cameroun
Toutes les études de sciences humaines menées au Nord
du Cameroun ont mis l'accent sur l'importance des mouvements
migratoires pour expliquer la constitution des différentés ethnies
et le type de relations qu'elles continuent aujourd'hui d'entre-
tenir entre elles (1).
La plupart des ethnies "païennes" - on en dénombre plus
de trente - sont nées de la rencontre au sein d'une même zone
de micro-groupes en migration fuyant devant les razzias menées
par les grands empires tchadiens musulmans (Kanem, Bornu, Baguir-
mi). Certaines d'entre elles étaient constituées depuis peu de
temps, lorsqu'à la fin du 18ème siècle, les premiers Fulbé,
venant du Bornu, pénétrèrent au Nord du Cameroun.
Cette seconde vague de migrations allait profondément
modifier la vie des populations en place. La prise de pouvoir par
les Fulbé, à la suite de la Jihad lancée par Mdobio Adama en
1808, se traduisit d'abord par des tentatives d'assimilation,
puis par une domination exercée sur les ethnies réfractaires
isolées dans les montagnes refuges, ou par un antagonisme per-
sistant avec des populations "païennes" restées homogènes dans
leur résistance - c'est le cas en plaine des Gidar, des Giziga
de Muturua, des Mundang, des Tupuri, des Masa, e~c •. }t·
(1- Nous reprenons l'analyse sociologique du Nord-Cameroun pré-
sentée par les chercheurs OR8TOM en 1969 qui sous-tendait
des propositions pour un programme de recherche, ainsi que
des propositions plus récentes formulées en 1970.
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Grâce au système d'administration indirecte, cette préemi-
nence du Peul sur l'élément païen s'est confirmée pendant la pé-
riode coloniale; elle se perpétue actuellement par le biais de
l'appareil administratif qui officialise et contribue à penforcer
la domination culturelle et économique du Peul, obligeant ainsi
toutes les autres ethnies à se situer par rapport à elle dans
leur devenir.
La surpopulation des zones refuges (Monts du Mandara
notamment) et de quelques régions de plaine à la suite de la vita-
lité démographique des populations Kirdi, l'attrait de zones
favorables aux cultures industrielles susceptibles de procurer un
revenu monétaire (coton notamment), la fuite des jeunes devant
des structures traditionnelles trop rigides, ou encore l'attrait
de la ville, provoquent depuis quelques années chez les Kirdi,
d'importants mouvements migratoires qui se heurtent à l'occupa-
tion de l'espace par les Fulbé. Ainsi, à l'exception de quelques
ethnies de plaine (Mundang, Tupuri, Masa) qui disposent de sols
favorables aux cultures industrielles et ont sÜ puiser au sein,
de leur société traditionnelle suffisamment de dynamisme pour se
tourner résolument vers le modernisme tout en refusant l'Islam,
la plupart des ressortissants des autres ethnies "païennes" se
trouvent placés devant l'alternative suivante: rester Kirdi dans
une attitude conservatrice ou se "fulbéiser" pour accéder aux
terres ou aux fonctions politico-administratives. Seuls les péri-
mètres d'accueil, qui bénéficient de l'encadrement du SEMNORD
("Secteur Expérimental de Modernisation du Nord"), permettent à
certains d'entre eux d'échapper à ce dilemme. L'opposition
Kirdi-Fulbé se trouve ainsi, en permanence, réalimentée.
Plus au sud, dans l'Adamaoua, contrairement aux Fulbé du
Nord qui se sont sédentarisés en devenant éleveurs ou cultivateurs,
les Bororo ("leurs frères de brousse") continuent à nomadiser et
à se refuser au passage à un élevage conventionnel.
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Plus à l'Ouest, des éleveur-s bororo, venus du Nigéria,
pénètrent les hauts plateaux de la région de Bamenda. Cette
occupation de terres soùvent très bonnes pour l'agriculture,
est source de conflits avec les autochtones cultivateurs - notam~
ment les femmes qui assurent dans cette région la production
vivrière~
B)- La région bamiléké
Une meilleure connaissance de l'Ouest du Cameroun, notam-
ment de la société bamiléké, révèle également l'importance des
mouvements migratoires qui aboutirent à l'occupation desplateaùx
de l'Ouest et qui se traduisent actuellement sous la forme d'une
expansion économique des Bamiléké et des ."Grassfield" de la
région qe Bamenda. Là aussi, la mobilité géographique est le
signe extérieur d'un dynamisme social puisant et d'une stratégie
des agents sociaux visant à l'acquisition d'un statut moderne
dans la société nouvelle,(cet aspect sociologiqu~ sera développé
plus loin).
C)- La région Centre et Sud
Dans la partie Centre et Sud du Cameroun, des rapports
sociaux fondamentaux se sont noués lors du commerce de traite
qui sévissait sur la côte et qui incluait d'autres produits que
les seuls esclaves : notamment ivoire et huile de palme. Ce
contexte économique a déclanché des mouvements de population de
-... ,
grande ampleur : migration en direction de la côte des tribus
.dynamiques qui cherchent à se situer comme "courtières" (ex:
Fa?g, Duala), conflits pour~lè~contrÔle des pistes et des lieux
d'échanges des produits de traite (ex: Yabassi), refoulement
des tribus de l'intérieur lors de l'apogée du trafic esclavagiste
(17ème - 18ème siècles). Cette économie de traite incite aux
initiatives individuelles, fait échouer les tentatives de centra-
lisation politique (ex : Dwala), hiérarchise les ethnies selon
leur
. proximité géographique
. . de la côte.
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La pénétration allemande renve~a cette hiérarchie des
ethnies: les tribus de l'intérieur (Eton, Ewondo, etc ... ) béné-
ficièrent de cette nouvelle situation. L'encadrement administra-
tif et scolaire plus dense dans la région de Yaoundé dégagea
très tôt,des,cadres moyens, et la culture du cacao donna une
assise économique à cette promotion. L'ouverture à la christiani-
sation de masse confirma, sur le plan culturel, ce renversement
des rôles: les tribus côtièr~s n'étaient plus les seules à être
en contact direct avec les ~uropéens, de~là, leur décadence
au XXème siècle.
C)- Conclusion
Le contexte économique actuel amplifie les mouvements
de population : la recherche de terres favorables à la culture
du coton, l'établissement d'une plantation de caféiers ou de
cacaoyers, le développement du commerce, l'attrait des villes,
supposent dans bien des cas que l'individu accepte de quitter
son village, voire son aire ethnique. Ces mouvements migratoires
peuvent être spontanés ou orientés et canalisés dans le cadre
d'une action concertée: périmètres d'accueil du Nord-Cameroun,
opération Yabassi-Bafang dans le Nkam, projet d'aménagement de
la plaine de Ndop, etc ...
Si ces mouvements de population, par les contacts qu'ils
favorisent entre ressortissants de différentes ethnies, contri-
bueront à plus ou moins long terme à réléguer au second plan le
critère de l'appartenance ethnique au profit d'autres regroupe-
ments éventuels, force est de reconnaître qu'il n'en est pas
encore ainsi. Les motivations des ,migrations, leurs principales
directions, l'attitude des individus devant les tentatives de
modernisation, sont encore étroitement liées à l'appartenance
ethnique. C'est donc au niveau du groupe ethnique que ces études
doivent être pour l'instant menées.
§ §
Barbier Jean-Claude (1978)
Présentation des principaux mouvements migratoires au
Cameroun
In : Pour une étude des mouvements migratoires au
Cameroun
Yaoundé : ONAREST ; ISH, 3-7