Bantou Eviya
Bantou Eviya
LES
BANTOUS EVIYA (GABON-B30) :
LANGUE ET
SOCIÉTÉ TRADITIONNELLE
Janvier 1999
INTRODUCTION GÉNÉRALE
INTRODUCTION GENERALE
Carte 1.
Le Gabon, avec au centre la ville de Fougamou (F). Cette carte donne également la localisation
approximative des six parlers du groupe B30 et des groupes linguistiques environnants. Les parlers du
groupe B30 ont été numérotés de un à six : 1 = fie-tsOfiO, 2 = fie-∫o∫e, 3 = fie-∫iya, 4 = fie-
pinzipinzi, 5 = o-kande et 6 = fie-himbaka. Les autres groupes linguistiques sont indiqués par
leur référence habituelle : B10 = groupe Myene, B20 = groupe Kele, B40 = groupe Sira et B50 = groupe
Nzèbi. Les zones hachurées sont des régions inhabitées. (Empruntée à Van der Veen, 1991)
1. In Raponda-Walker (1960).
2. Cet aspect sera repris dans les chapitres 1, 2 et 4.
4
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
Dans les chapitres qui suivront, il sera également question de quelques autres
langues africaines. Celles-ci sont majoritairement bantoues et géographiquement et/ou
linguistiquement proches du geviya.
Les travaux présentés dans la première partie concernent la plupart du temps les
rapports entre LANGUE et SOCIETE TRADITIONNELLE. Il sera question au chapitre 2 de la
lexicographie et de la lexicologie du geviya (regroupant les travaux ayant abouti à la
construction d’un dictionnaire geviya-français, ceux qui ont permis de mettre au point un
lexique geviya-français de la flore et ceux qui ont exploré les lexiques spécialisés de la
nosologie et des plantes médicinales6). Le chapitre 3 présentera la synthèse des études du
système tonal du geviya. Il s’agira en particulier d’une part de la réanalyse de ce système
dans le cadre de la phonologie non linéaire et d’autre part d’une étude portant sur les
rapports entre tons et morphologie7. Les résultats d’un travail à multiples facettes réalisé à
5
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Carte 2.
Plan du territoire eviya établi d'après un dessin de Moïse Modandi. L'emplacement du quartier
Byogo n'y ayant pas été précisé, celui-ci n'a pas été indiqué sur cette carte. La ville de Fougamou se
trouve en face, sur la rive opposée de la Ngounié. (Empruntée à Van der Veen, 1991)
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Il sera enfin question dans cette partie de la note de synthèse d’une première
expérience de coordination de recherches. Il s’agissait plus précisément de la coordination
des différents travaux effectués dans le cadre d’un projet scientifique en Sciences
Humaines intitulé “Maladies, remèdes et langues en Afrique Centrale” et du pilotage
d’un groupe de travail1. Les détails de ce projet et des réalisations qui en sont
l’aboutissement seront présentés et commentés dans la section C du chapitre 2. On y
trouvera à la fois la présentation des résultats de mes propres contributions scientifiques à
ce projet (à savoir Van der Veen sous presse (b-c-d-e)) et l’exposé d’éléments qui relèvent
de la synthèse de travaux de recherche réalisés par d’autres chercheurs du Laboratoire
“Dynamique du Langage”. Précisons à ce propos que les parties introductives et
conclusives (y compris les synthèses) tant du rapport du projet que de l’ouvrage collectif2
ont été rédigées par moi-même et que par conséquent la responsabilité de cet aspect du
travail de coordination m’incombe également.
7
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
8
PARTIE I
INTRODUCTION
La première partie du présent travail de synthèse prendra pour objet des travaux de
recherche qui partent à première vue dans des directions très différentes. Des études
explorant des expressions proverbiales, la perception et la catégorisation locales des
troubles pathologiques et de la maladie en général, des lexiques spécialisés et non
spécialisés, les salutations d’une communauté ethnolinguistique et les propriétés d’un
système tonal, forment à l’évidence les composantes d’une palette quelque peu
surprenante.
Les chapitres qui suivront (chap. 2 à 6) montreront que cette diversité n’est qu’une
diversité de surface et fera apparaître qu’en profondeur cette hétérogénéité se nourrit de
thématiques communes. Celles-ci permettront de structurer le présent travail comme il sera
expliqué dans la dernière partie de cette introduction.
Résumé des travaux de la thèse sur les langues bantoues du groupe B30
étude comparée détaillée des six parlers faisant intervenir les différents niveaux d’analyse,
la phonologie, la morphologie, le lexique et la syntaxe. Cette deuxième partie a permis
d’établir les correspondances synchroniques entre parlers ainsi que les réflexes du bantou
commun (BC) et/ou du proto-bantou (PB) pour chacun d’eux, de proposer des
reconstructions pour le groupe, d’évaluer le degré de similarité morphologique à partir des
principaux sous-systèmes morphologiques (systèmes de marqueurs nominaux de classe,
morphèmes indiciels d’accord, déterminants du nom et principaux morphèmes prédicatifs
verbaux), de mesurer la cohérence interne du groupe grâce à une étude dialectométrique et
lexicostatistique prenant en compte des données lexicales, phonologiques et
morphologiques, et enfin de faire ressortir les différences et les similarités dans le
domaine de la syntaxe (structures de base). Les principales conclusions auxquelles je suis
arrivé grâce à l’étude comparée seront récapitulées dans les rubriques qui suivent.
Cohérence du groupe
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Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
L’étude des lexiques fait ressortir l’existence incontestable d’un fond commun
comprenant des lexèmes tels que *-mEnO cou, *-ata ongle, *-tanda jambe, *-
kondo fesse, *-buni ventre et *-tseba corne.
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1. Pour des développements récents de l’étude de la tonologie du fie-∫iya, voir surtout le chapitre 3
du présent travail de synthèse.
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(B52) et le second avec le fii-sira (B41)1. On peut même aller jusqu’à affirmer que du
poins de vue de son lexique le fie-∫iya a fini par prendre des allures de langue
“mixte”. Ceci se verra confirmer dans certains des travaux ultérieurs2.
Sur un plan plus général, le groupe B30 possède manifestement des nombreuses
affinités avec les parlers venus du Nord ou du Nord-Est. Les données de la tradition orale
de ce groupe vont dans le même sens : zone d’origine située dans le Nord (la région de
l’Ivindo), contacts de durée plus ou moins longue (en fonction des groupes ethniques)
avec les ethnies du groupe B10 dans les régions maritimes, rapports commerciaux avec
ces dernières, échanges pour certains parlers avec les ethnies des groupes B40 et B50, etc.
L’affirmation de Guthrie3 sur des affinités entre le fie-tsOfiO et la zone C paraît mal
fondée.
Stabilité du groupe
L’avenir du groupe paraît très incertain. La plupart des ethnies en question sont en
voie d’extinction totale et les données linguistiques présentées dans ce travail font
entrevoir qu’un prochain éclatement du groupe n’est pas exclu. La pression qu’exercent
les parlers environnants est forte.
Les plus fortement menacés au sein du groupe sont l’o-kande, avec seulement
trois villages restants, et le fie-∫iya, qui n’est parlé que dans un seul village. Les causes
de cette évolution sont incontestablement multiples : un nombre de locuteurs très faible
suite à des épidémies notamment, les départs pour les grandes villes du pays, l’exogamie,
les contacts intensifs avec d’autres ethnies B30 et non B30, le statut peu prestigieux de ces
parlers ainsi que le plurilinguisme (inégalitaire) et/ou l’abandon de la langue maternelle
qui résultent de ces facteurs. Il ne s’agit néanmoins dans aucun cas d’un abandon forcé.
L’articulation exacte des causes et des circonstances entre elles reste à étudier.
Des six parlers, le fie-tsOfiO semble le mieux résister jusqu’à ce jour. Il est
numériquement le plus important du groupe et bénéficie d’un grand prestige du fait que
les Mitsogo sont considérés comme les gardiens de la forme la plus ancienne du Bouiti,
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religion initiatique dont les rites sont répandus au Gabon, et que leur langue sert
d’instrument de communication pour ce culte.
L’évolution que subissent des langues telles que le fie-∫iya et l’o-kande et qui
à plus ou moins long terme peut conduire à la mort de ces langues, soulève des
QUESTIONS THEORIQUES fort intéressantes. Le nombre de langues qui risquent de
disparaître au cours du siècle prochain allant vraisemblablement être très élevé (Grenoble
et Whaley (1998) avancent le chiffre de 4000 pour un ensemble de langues estimé à
6000), il est impératif d’organiser des recherches systématiques à l’échelle mondiale et de
constituer une documentation linguistique et ethnographique fouillée sur ce phénomène
encore peu étudié par les linguistes1. Un tel programme permettra de mesurer de manière
beaucoup plus précise l’ampleur du phénomène, de mieux comprendre les processus à
l’œuvre dans ce type d’évolution et, si possible, de lancer assez rapidement des actions
adéquates pour redynamiser et revitaliser ces langues en coopération étroite bien entendu
avec les populations concernées2. En plus des causes et des circonstances, il convient
d’étudier les processus proprement linguistiques qui s’exercent sur ces langues ainsi que
leurs effets. Des travaux antérieurs ont montré que l’utilisation des langues aussi bien que
les structures de ces dernières sont atteintes3.
La mort (ou disparition) des langues a été rapprochée de plusieurs autres
phénomènes linguistiques dynamiques tels que l’acquisition des langues4, la
pidginisation, la créolisation, l’aphasie5 et le changement linguistique (voir ci-après), dans
le but de faire apparaître les similarités et les différences. Malheureusement les données
dont on dispose à l’heure actuelle sont insuffisantes et ne permettent pas de comparer ces
phénomènes de manière appropriée et approfondie. Les différents rapprochements n’ont
mis en évidence jusqu’à ce jour que des parallèles partiels6.
Les effets subis par les langues engagées dans ce processus sont des aspects que
l’on observe également au niveau du changement linguistique : interférences lexicales,
erreurs grammaticales, maîtrise réduite des registres stylistiques, réduction de la
1. La mort des langues constitue en effet un domaine d’étude relativement récent en linguistique et en
sociolinguistique.
2. Cf. les propositions de Grinevald (1997). Les efforts entrepris jusqu’à présent ont souvent échoués
du fait que les populations en question étaient insuffisamment encadrées. (Cf. Dauenhauer & Dauenhauer
(1998).)
3. Cf. Dorian (1989). Hock (1988 : 530-531) signale que l’utilisation restreinte d’une langue réduit
l’input dont les nouveaux utilisateurs ont besoin pour construire leur grammaire. Il en résulte une moins
bonne maîtrise de la langue qui limitera encore plus l’input pour les générations suivantes. Le système
des règles (grammaticales et autres) subit un lent processus d’atrophie. Au-delà d’un certain seuil (seuil
critique), la nouvelle génération sera encore capable de comprendre la langue mais ne saura plus la parler et
la transmission de cette dernière se trouve arrêtée.
4. Cf. l’hypothèse de la régression (Jakobson, 1941), commentée par Grinevald (1997).
5. Cf. Andersen (1982) et Menn (1989).
6. Cf. Grinevald (1997).
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Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
complexité morphologique, etc. Mais ce sont entre autres l’ampleur de ces phénomènes,
l’accélération du mouvement et l’absence de compensation en cas de perte1 qui
différencient le processus de disparition de celui du changement linguistique. Ces
similarités et ces différences méritent d’être étudiées de manière beaucoup plus
approfondie.
Les références suivantes ont été attribuées aux six parlers du groupe selon les
principes du système de numérotation de Guthrie :
B31 fie-tsOfiO
B32 fie-∫iya
B33 fie-∫o∫e
B34a o-kande
B34b fie-himba(ka)
B34c fie-pinzi(pinzi)
Quelques compléments ont été intégrés sous forme d’annexes dans la version revue
et augmentée de la thèse. Il s’agit principalement d’une note sur l’e-bONgwE, parler
pygmée décrit très sommairement par Raponda-Walker en 1937 et sur lequel Gilbert
Puech a attiré mon attention, et d’une étude sommaire des principales reconstructions du
bantou commun prises en compte dans la seconde partie de la thèse.
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Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
Un tout dernier point doit être mentionné au sujet de ce groupe linguistique. Il s’agit
de la remise en cause, suite aux travaux de la thèse, par certains locuteurs appartenant à cet
ensemble linguistique, de l’appellation “Okani” pour désigner le groupe dans sa totalité.
Cette appellation, attestée par certains récits eviya sur les migrations, ne fait de toute
évidence pas l’unanimité de tous les membres du groupe. Mais c’était uniquement pour
des raisons de commodité qu’elle avait été adoptée, faute de consensus entre les
différentes ethnies au sujet de la dénomination du groupe auquel elles appartiennent
linguistiquement, et elle n’avait aucunement la prétention d’être la seule et unique
appellation. Toutefois, aucune contreproposition à la fois historiquement sérieuse et
acceptable pour tous n’a été faite jusqu’à ce jour.
Après ce point sur les résultats issus des travaux directement liés à la thèse et servant
de base pour la plupart des recherches effectuées depuis, une remarque s’impose sur la
manière dont j’ai organisé la première partie du présent travail, c’est-à-dire la synthèse
proprement dite des différents travaux de recherche réalisés depuis la soutenance de ma
thèse en février 1991.
1. Annexe IX de la thèse.
2. Guthrie (1969-1971).
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Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
De ces travaux qui portent sur la langue geviya et quelques autres langues bantoues
proches, quatre AXES PRINCIPAUX peuvent être dégagés, dont les trois premiers ont fait
l’objet de développements majeurs et le dernier d’un développement mineur. Ces axes (ou
thématiques) détermineront l’organisation globale de cette première partie :
Ces axes, qui regrouperont parfois différents types de travaux, seront donc examinés de
plus près dans les chapitres qui suivent et permettront de montrer l’articulation des travaux
de recherche post thèse telle que je la conçois.
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Chapitre 2
Introduction
Ce chapitre regroupe plusieurs travaux d’étude sur la langue geviya qui relèvent
d’une manière ou d’une autre de la catégorisation lexicale. Le premier concerne la
description lexicographique, le deuxième le domaine de la faune du Gabon et le dernier le
domaine très vaste de la nosologie et de la pharmacopée traditionnelles.
Bien que très différents quant à leur nature et leur ampleur, ils cherchent tous à
répondre à des questions fondamentales touchant à la catégorisation lexicale opérée par les
langues, telles que :
• Comment les langues à tradition orale catégorisent-elles au sein de leurs lexiques les
différents types d’entités du monde ?
• Quelles propriétés retiennent-elles pour catégoriser et pour quelles raisons ? Dans
quelle mesure les langues et les cultures influencent-elles la perception et la
catégorisation ?
• Quelle est la nature des catégories ? Quelle est leur structure interne ? Existe-t-il
différents niveaux de catégorisation ? Et si oui, lesquels ?
Des éléments de réponse apparus au cours des différentes recherches personnelles seront
présentés de manière synthétique dans les sections qui vont suivre. Les travaux qui
relèvent de la description lexicographique du geviya seront présentés dans la section A.
Celle-ci comprendra deux parties. La première concernera le dictionnaire geviya-français
et la seconde le lexique geviya-français de la flore.
Dans la section B il sera ensuite question d’une étude de la perception du monde
animal par les Eviya réalisée dans un cadre qui sera plus précisément décrit au chapitre 4.
Le présent chapitre se terminera enfin par une troisième section (section C) commentant
différents travaux réalisés dans le cadre d’un projet scientifique sur la perception, la
catégorisation et la dénomination de la maladie et des remèdes.
Le geviya ainsi que les autres langues africaines dont il sera question dans ce
chapitre sont toutes des LANGUES A TRADITION ORALE. Etudier la manière dont celles-ci
perçoivent les objets du monde, les catégorisent et les dénomment présente un intérêt
particulier dans la mesure où jusqu’à présent ce type de langues a été peu pris en compte
dans ce genre de recherches et que l’étude de la façon dont les différentes cultures
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
négocient le rapport entre les mots et les choses permettra de rompre avec un
eurocentrisme excessif et parfois dangereux.
Le dictionnaire geviya-français
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Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
suivi avec informateur en France1. Celle-ci portait sur le signifiant et sur le ou les signifiés
de chaque entrée dans les différents contextes fournis. Le travail comprenait également la
détermination de la classe tonale2 et de la classe grammaticale ainsi que l’analyse tonale,
grammaticale et sémantique des très nombreux exemples illustrant l’emploi de tel ou tel
élément du lexique. J’ai également entrepris l’étude des processus sous-tendant la
création lexicale des noms et des verbes (la dérivation déverbative3 et dénominative, la
composition, l’abréviation et l’emprunt), celle de l’onomastique eviya (la base comportant
sous sa forme actuelle 214 noms propres), celle des expressions proverbiales4, et celle
portant sur certains domaines spécifiques du lexique tels que les noms de plantes, les
noms d’animaux et les noms de maladies5. La grande majorité de ces travaux ont été
menés à terme.
Le dictionnaire geviya-français, qui s’intitulera désormais Gedandedi sa geviya6,
comporte sous sa forme actuelle plus de 6000 entrées, toutes catégories grammaticales
confondues (substantifs (n), adjectifs (adj)7 et autres déterminants, verbes (v), adverbes
(adv), locutions adverbiales (loc adv), idéophones (idp), onomatopées (onom),
interjections (interj) et autres (conjonctions, prépositions, etc.)). De ces 6000 entrées, un
peu plus de 3680 sont des noms (lexèmes monosyllabiques, dissyllabiques et
trissyllabiques simples, lexèmes composés de différents types et syntagmes complétifs de
type N1 connectif N2)) et environ 1480 des verbes (simples et composés)8. Parmi les
entrées restantes, les idéophones et les locutions adverbiales occupent une place
importante. La structure canonique des idéophones est (na) + CV. La répétition de la
structure CV exprime généralement des degrés d’intensité. La structure maximale est
(na) + CV+CV+CV+CV. Les idéophones sont souvent associés de manière exclusive à
un verbe spécifique. Dans ce cas l’idéophone a pour fonction de renforcer le contenu
lexical du verbe. L’étude de ces unités, qui apparaissent en règle générale en fin de phrase,
est actuellement en cours (voir ci-après).
Les entrées sont organisées alphabétiquement. Cette organisation a créé 22 chapitres
de longueur variable9. Certains de ces chapitres regroupent des entrées commençant par
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Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
1. Celui du singulier pour les genres binaires et le marqueur nominal de classe 5 pour les verbes
(présentés à la forme infinitive).
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Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
vocalique la forme pleine du préfixe, lorsque ce thème est dérivé d’un verbe1. Ceci est
illustré par les exemples suivants. Le marqueur nominal de classe 11 est /o-/. Ex. /o-
l&em`e/ ‘langue’ (organe). Devant voyelle, ce préfixe se semivocalise en w-. Ex. /o-&a&a/
‘ongle’ devient §w`a`aç2. Mais on trouve aussi /o-&at&ed&K/ ‘façon de s’habiller’ qui se
réalise §`o`at`ed`Kç sans semivocalisation. Ce nom est dérivé du verbe /e-&at&a/
‘s’habiller’. Ne s’agissant pas de quelques cas isolés, j’ai choisi de représenter cette
différence. Ainsi le mot pour ‘ongle’ figure dans le dictionnaire sous la forme (w-)
ata et le mot pour ‘façon de s’habiller’ sous la forme (o-)atedi3.
g §fiç
v §∫ç
y §jç
ng §Ngç
ny §Wç
Tableau 1
Symboles dont la valeur phonétique s’écarte de celle fixée par l’Alphabet Phonétique International.
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D ERIVATION DEVERBATIVE
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Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
D ERIVATION DENOMINATIVE
1.
Dans certains cas, la dérivation semble s’être faite en sens inverse.
2.
Idem.
3.
Idem.
4.
Idem.
5.
Les idéophones du geviya sont morphologiquement et phonologiquement marqués : formes
monosyllabiques répétées, fréquence plus élevée des séquences de voyelles identiques, fréquence plus élevée
des structures CSV, séquences consonantiques déviantes (par exemple /mbwo/ et /mbru/), etc.
25
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
26
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
l’étude des différents types de processus que subit une langue en voie d’extinction1. Il
sera désormais possible de suivre de près l’évolution du lexique. L’influence de l’eshira,
dont témoignent notamment les doublets et triplets lexicaux que l’on relève dans le
domaine des noms de végétaux2, se renforcera-t-elle dans les décennies à venir ? L’état
actuel du lexique fait apparaître une base ancienne (au vu de la régularité de nombre de
processus lexicaux) et un remaniement progressif de certains domaines spécifiques par
l’emprunt et des glissements sémantiques. Les locuteurs geviyaphones perdent peu à peu
la maîtrise du vocabulaire de leur langue, à commencer par les domaines du lexique qui
relèvent de pratiques sociales tombées en désuétude. Cette évolution risque de se
poursuivre.
De la même manière on pourra suivre l’évolution future de la forme phonologique
(segmentale et suprasegmentale) des entrées. On observe à l’heure actuelle parmi les
jeunes locuteurs une tendance à la neutralisation de certaines distinctions vocaliques en
position finale de lexème et dans certains mots grammaticaux. Citons comme exemples les
formes du déterminant possessif de la 1ère et de la 3ème personne du singulier qui chez les
locuteurs âgés correspondent respectivement à /-`am&E/ et /-` `End&K/, mais chez les
jeunes à /-`am&e/ et /-` `end&K/. Des hésitations de plus en plus fréquentes quant au
“bon usage” chez les locuteurs plus âgés montrent que ce changement se répand à
présent aussi à l’intérieur de cette classe d’âge.
Le grand nombre d’idéophones et d’onomatopées contenus dans le dictionnaire
présentent un intérêt particulier pour l’étude du domaine de l’expressivité et du
symbolisme des sons. Comme déjà mentionné ci-dessus, cette étude est actuellement en
cours.
Rappelons enfin que le travail du dictionnaire a pour objectif de conserver pour la
science une partie du patrimoine ethnolinguistique bantou de l’Afrique Centrale et de
revaloriser en même temps une langue en voie de disparition.
Il est évident que les locuteurs geviya3 attendent tous avec une très grande
impatience la sortie de cet ouvrage monumental dont la valeur symbolique dans le contexte
gabonais n’échappera à personne.
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Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
Ce document qui est à l’heure actuelle prêt pour publication comporte en plus du
lexique proprement dit avec ses 693 entrées2 et de l’introduction deux annexes
volumineuses. L’introduction porte sur l’ethnie et la langue des Eviya, sur
l’environnement écologique de leur habitat, sur la fragilité de ce milieu et sur la
représentation que les Eviya en font, ainsi que sur des questions davantage linguistiques
telles que la formation du lexique (voir ci-après, note 5) et le dédoublement partiel de ce
dernier.
Pour ce qui est des annexes, la première présente à partir de leur nom scientifique
les 449 plantes qui ont pu être identifiées. Cette longue liste contient également plusieurs
dizaines de variétés (ou éventuellement des espèces) végétales en attente d’identification. Il
s’agit principalement de bananiers, de champignons et de variétés de manioc et de taro. La
seconde annexe expose le corpus sur lequel s’est fondée l’étude analytique des procédés
de construction et des principes de dénomination qui sous-tendent ce lexique. Le corpus
comprend 334 lexèmes (dont 161 lexèmes simples et 173 lexèmes composés3).
Un extrait d’une version antérieure de ce travail, à savoir la liste des plantes
(uniquement) médicinales à partir de leur nom scientifique, a été publié dans la revue
Pholia4 et paraîtra prochainement, complétée par les résultats de l’étude des principes de
construction et de dénomination et d’une étude des doublets et triplets attestés dans le
lexique5 et sous une forme légèrement différente, dans Van der Veen (sous presse (a))6.
1. Complétés de manière substantielle par des données extraites du document lexicographique initial
réalisé par Bodinga-bwa-Bodinga.
2. De cet ensemble, 635 entrées dénotent des végétaux. Le nombre restant d’entrées désignent des
parties de végétaux (principalement des fruits).
3. Les lexèmes composés comprenaient 31 lexèmes à base rédupliquée, 132 syntagmes complétifs et
10 lexèmes appartenant à d’autres types de composition.
4. Pholia, 8, pp. 27-66. Voir références complètes en fin de chapitre.
5. Les résultats de ces deux études ont fait l’objet d’une communication en août 1994 à l’occasion du
Colloque annuel de Linguistique Africaine organisé par le département d’Africanistique de l’Université de
Leyde.
6. Les résultats de l’étude des principes de construction et de dénomination présentés dans Van der
Veen (sous presse : chap. XXVI) sont issus d’une étude antérieure à celle qui a été effectuée dans le cadre
des recherches finales sur le lexique de la flore. On trouvera par conséquent la version la plus récente de
cette étude dans l’introduction de ce lexique.
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Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
Les entrées sont organisées comme dans l’exemple qui précède : l’entrée lexicale est
donnée en transcription phonologique et suivie de sa tonalité structurelle (H pour haut, B
pour bas, HB pour haut-bas, etc.1), de sa classe grammaticale (ici exclusivement des
lexèmes nominaux, d’où le n) et de la ou des classe(s) nominale(s) (voir ci-après). Sont
présentés ensuite le ou les contenus sémantiques du nom ainsi que l’appellation
scientifique du végétal si celui-ci a pu être identifié, accompagnée la plupart du temps
d’indications sur les usages locaux (médicinaux ou autres) du végétal en question et de
précisions sur le sens littéral de l’entrée lexicale. En dernière position on pourra également
trouver d’éventuels synonymes. La transcription phonologique utilisée dans le lexique est
la même que celle utilisée pour le dictionnaire (voir supra). Il en est de même pour ce qui
est de l’ordre de la présentation des entrées.
29
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
Le lexique geviya-français de la flore ainsi que les analyses dont celui-ci a fait
l’objet constituent une contribution importante à l’étude des noms des végétaux du Gabon
et de l’utilisation de ces végétaux par les populations de ce pays. Le travail de recherche
entrepris ici reste à faire pour la grande majorité des langues gabonaises. Les lourdes
menaces qui pèsent sur l’écosystème local, en particulier à cause de l’exploitation sauvage
que l’homme moderne fait de la forêt tropicale, laissent prévoir la disparition progressive
et désastreuse de bon nombre d’espèces végétales et animales. L’étude du lexique de la
flore et de la faune locales présente désormais un caractère urgent. Les connaissances les
concernant se perdent à une vitesse inquiétante.
L’ouvrage mis au point s’adresse à un public diversifié comprenant les botanistes à
la recherche de nouvelles espèces végétales, les linguistes africanistes qui s’intéressent à
l’étude des lexiques spécialisés, à la comparaison des langues et au sort d’une langue en
voie d’extinction2, les ethnologues explorant la diversité des cultures, les croyances et
représentations mentales locales, les ethnopharmacologues en quête de nouveaux principes
actifs pouvant être mis à profit en médecine, et bien entendu également les diverses
populations du Gabon qui vivent pratiquement toutes à proximité de la forêt tropicale et
pour qui les plantes font partie intégrante de la vie quotidienne. Peu nombreux sont les
végétaux mentionnés dans le lexique qui ne font l’objet d’aucun usage pratique au point
que l’expression usuelle “plantes utiles” prend les allures d’un pléonasme. Les divers
végétaux sont utilisés pour les soins thérapeutiques traditionnels, en cosmétique et pour la
parure (danse), pour la construction des habitations et d’autres types d’édifices, pour la
fabrication d’outils et d’autres artefacts (objets de culte, instruments de musique, moyens
de transport, vêtements, etc.), lors des rites d’initiation, et à bien d’autres fins encore.
1. Cette source n’est cependant jamais citée dans les documents de S. Bodinga.
2. Et qui pour ce faire ont besoin de données segmentales et prosodiques fiables.
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Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
L’étude de la perception du monde animal par les Eviya, relevant comme l’étude des
plantes médicinales décrite ci-dessus de l’ethnobiologie et de l’ethnolinguistique
conjointement, s’est faite dans le cadre d’autres recherches dont les résultats ont été
publiés dans l’ouvrage Les proverbes evia et le monde animal qui sera présenté de
manière plus détaillée au chapitre 4 du présent travail. Portant sur le rôle que joue la faune
dans les expressions proverbiales, elle a permis de réunir une importante masse
d’informations sur la manière dont les Eviya (groupe linguistique B30)1 perçoivent les
animaux (appelés e-b&o, sg. fie-b&o2) qui les entourent. Les deux cent dix proverbes
étudiés comportent des références à pas moins de quatre-vingt-quatorze espèces ou
variétés d’animaux. Les proverbes se distinguent en ceci très nettement des contes qui ne
font intervenir qu’une petite quinzaine de “personnages”3. Les raisons de cet écart
immense sont encore inconnues.
Cette grande diversité rencontrée dans les proverbes s’explique sans doute par la
richesse de la faune environnante, par sa proximité physique et par l’exploitation qu’en
faisait la communauté traditionnelle4.
De toutes les catégories d’animaux5, les mammifères sont les mieux représentés,
avec 33 espèces. Viennent ensuite les invertébrés avec 20 espèces, les oiseaux avec 13
espèces, les poissons avec 11 espèces et les reptiles avec 9 espèces. Les amphibiens se
trouvent en dernière position avec seulement un renvoi générique. L’analyse des traits
perceptuellement et/ou culturellement saillants des animaux montre que la prédominance
des mammifères est due à leur taille, à des comportements typiques plus ou moins
facilement observables et à leur rôle dans l’alimentation des Eviya.
On relève dans les proverbes pour chaque catégorie un certain nombre d’animaux
“favoris”. Les mammifères qui obtiennent le meilleur score sont le singe (en tant que
31
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
terme générique), la panthère1, le chien, le cabri et l’éléphant. Il est connu que ces animaux
ont joué un rôle important dans l’histoire des ethnies du Gabon et plus généralement dans
cette région d’Afrique. Ils n’ont pas manqué de frapper l’imagination des gens. Le
portrait que dressent les proverbes de la panthère (nz`Efi&O) par exemple met en avant des
caractéristiques comportementales telles que sa patience et sa ruse devant une proie
potentielle, sa voracité et son agressivité, son imprévisibilité et le fait de mourir au clair de
lune, mais aussi des caractéristiques physiques telles que les dents, les griffes et la peau
tachetée2. Le singe (k&em`a) par contre est défini par des caractéristiques comportementales
telles que le fait de sautiller sans cesse, le fait de se méfier du feu à cause de sa queue
(symbole de la progéniture), le fait de ne pas partager avec ses semblables la
consommation des fruits du palmier Sclerosperma mannii en cas de famine et le fait
d’avoir son habitat dans les arbres, des caractéristiques physiques telles que la queue, des
caractéristiques liées à la manière de le piéger et de l’attraper lors de la chasse et de le
transporter ensuite (par la queue) et enfin des caractéristiques relevant de la préparation
culinaire. De tels portraits n’ont pas été proposés dans l’ouvrage mais peuvent être
construits à partir des éléments qui y ont été réunis.
Pour les invertébrés, l’escargot, deux variétés de crabes, quatre variétés de fourmis,
l’abeille et le mille-pattes sont les mieux représentés. De l’abeille (ny&Ofi`K) par exemple,
les proverbes retiennent la piqûre, le fait d’être attiré par le sucré et surtout la production
de miel (sauvage) consommé par les Eviya. Les oiseaux3, dont le nombre d’espèces dans
les proverbes trahit également une certaine fascination de la part de l’homme, sont
représentés surtout par la poule (ts&os&o), vraisemblablement à cause de sa proximité par
rapport à l’homme. Précisons toutefois que le nom générique d’oiseau, ny`On&K, apparaît
encore plus souvent que le nom de la poule. Les caractéristiques retenues pour ‘oiseau’
(en tant que terme générique) sont d’ordre comportemental (le vol, la nidification, la sortie
du nid, le fait de se poser dans les arbres touffus) et d’ordre physique (les plumes ou la
tête, l’aspect de cette dernière étant variable selon l’âge de l’animal).
Le silure (ng`on&o)4, en tant qu’espèce de poisson vivant dans un trou et difficile à
attraper, est le champion chez les poissons, mais le nom générique de poisson (ts&u`e) est
attesté autant de fois que le nom du silure. Il est associé surtout à l’habitat, à la pêche et à
la préparation culinaire. Enfin le crocodile (ng`and&o ; connu surtout pour le fait de
1. Le choix de l’illustration sur la couverture de l’ouvrage a été motivé par le très bon score obtenu
par cette espèce animale qui frappe tant l’imagination des Eviya.
2. Cet animal joue également un rôle important dans la sorcellerie (en tant qu’animal vivant surtout la
nuit) et dans la prévention des maux et malheurs (de par sa puissance). Certains fétiches contiennent des
poils ou des parties d’organes de ce carnassier. Ses dents, portées en collier, rendraient invulnérable. Elle
symbolise en outre des qualités déjà énumérées dans le texte, la puissance, la violence et l’invulnérabilité.
3. L’identification précise de la plupart des oiseaux reste à faire.
4. Il n’est pas clair de quelle(s) variété(s) il s’agit précisément.
32
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
s’abriter dans l’eau pour fuire la pluie (!), pour sa voracité et pour la chasse dont il fait
l’objet), la tortue de terre (fie-b`Ong&a` ; symbole de la lenteur, consommé par les Eviya)
et le varan (ng`Omb`E ; connu pour le choix méticuleux de l’arbre sur lequel il veut
séjourné) l’emportent au sein de la catégorie des reptiles. Mais le terme de ‘serpent’
(ny&Ofi`O), comme hypéronyme de plusieurs noms d’espèces de serpents), l’emporte sur
les renvois à ces espèces. Son portrait proverbial fait appel à des caractéristiques ayant trait
à sa morsure et à son utilisation (ancienne) comme corde.
L’étude des caractéristiques des animaux retenues par les Eviya dans les
expressions proverbiales a mis en évidence que ces caractéristiques relèvent du domaine
du comportemental, du physique, des techniques de capture, de la préparation culinaire et
de la consommabilité, et enfin de l’utilité particulière pour l’homme. Certaines d’entre
elles s’expliquent par une saillance perceptuelle particulière, d’autres par la valorisation
culturelle par le groupe ethnique en question. Quatre dimensions sont prises en compte :
Cette étude montre clairement que l’aspect COMPORTEMENTAL l’emporte sur tous les
autres. Ceci n’est guère surprenant du fait de la finalité des proverbes. Le comportement
de tel animal est jugé exemplaire et l’homme est invité à le suivre. Le comportement de tel
autre animal sert à dénoncer certaines qualités jugées négatives, dangereuses ou néfastes,
qui seront donc à éviter ou à abandonner. L’importance des propriétés comportementales
est encore renforcée par le fait que certains traits relevant de l’apparence physique
renvoient métonymiquement à des comportements précis. Les dents et les griffes de la
panthère constituent des symboles de sa voracité, sa puissance et son agressivité.
Les caractéristiques physiques jouent un rôle nettement secondaire, de même que les
trois autres types qui se laissent d’ailleurs regrouper grâce à un dénominateur commun,
celui de l’intérêt de l’animal pour l’homme.
Les recherches effectuées dans ce domaine ont fait apparaître des éléments
intéressants qui pourront par la suite faire l’objet d’une systématisation plus poussée. Les
éléments réunis jusqu’à présent au sujet de la perception des animaux par les Eviya
alimenteront ainsi l’étude de la catégorisation lexicale des objets faisant partie intégrante
de la faune gabonaise.
33
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
34
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
Trois thèmes ont été explorés de manière plus ou moins approfondie en fonction
des données qui ont pu être collectées lors des enquêtes1 :
1. Réalisées par les chercheurs qui ont participé au projet. Mes propres recherches s’appuyaient sur
une documentation déjà existante, à savoir le dictionnaire geviya-français (voir ci-dessus) et sur un travail
avec informateur réalisé en partie au Gabon et en partie à Lyon.
2. Ont contribué à ce projet, outre moi-même : Daniel Franck Idiata, Naima Louali, Jean Noël
Mabiala, Pither Medjo, Laurent Mouguiama et Médard Mwélé.
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Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
Les différentes études montrent toutes de manière très nette que la perception locale
est tributaire d’une autre vision du monde1. Les hommes de l’Afrique Centrale vivent
dans un milieu chargé d’énergies. Cet univers se caractérise fondamentalement par une
dualité : deux mondes, parallèles mais asymétriques et inégaux, le composent, à savoir le
monde dit “diurne” (symbolisé par le village) et le monde dit “nocturne” (symbolisé par
la forêt)2. Le second, qui abrite les mânes des ancêtres et les énergies obscures telles que
les génies, transcende3 le premier et est la localisation du mystère et de l’obscur. Les deux
mondes ne sont pas disjoints et le second peut faire irruption dans le premier. Dans cet
univers la maladie (grave) apparaît comme une rupture d’équilibre, tant sur le plan de
l’individu que sur le plan social, fragilisant la communauté tout entière. Cette double
rupture peut avoir deux origines différentes : un désordre relevant du monde “diurne”
(transgression d’un interdit ou d’une loi clanique) ou un problème concernant le monde
“nocturne” (sorts, luttes mystiques). L’étude du lexique confirme clairement l’existence
de ces deux grandes catégories de maladies (graves), en plus d’une autre catégorie
regroupant les affections banales qui ne résistent pas au traitement4. La catégorisation
1. La synthèse qui suit reprend les points les plus importants de la conclusion des travaux sur la
perception locale de la maladie et de ses causes potentielles. La responsabilité de cette synthèse
m’incombe. Voir Hombert & Van der Veen (1995) et Van der Veen (sous presse (a)). Dans cette partie, il
ne sera pas directement question des Eviya, mais des recherches ultérieures au projet ont montré que la
perception et la catégorisation de la maladie et de ses causes se font chez ces derniers suivant les lignes
présentées ci-après.
2. Cette dualité semble être mise en cause par l’existence d’un troisième monde, celui dit “de Dieu”.
Ce monde ne se situe toutefois pas au même niveau que les deux autres mondes mentionnés ici. Il est
souvent caractérisé comme “éloigné”.
3. On pourrait probablement dire également ‘englobe’.
4. Ce genre de maladie s’attrape “naturellement”, c’est-à-dire (selon le point de vue local) par mégarde
ou par malchance. Comme exemples on peut citer les furoncles, les abcès, les entorses, la toux, la
diarrhée, etc., à condition bien entendu que ces affections ne donnent pas lieu à des complications
sérieuses.
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Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
globale des maladies se fait à l’aide des deux dichotomies dont l’une domine l’autre (voir
schéma récapitulatif ci-après, fig. 3)1.
Le caractère fragilisant et menaçant de la maladie induit une attitude de méfiance
quant à la divulgation du trouble en cas de maladie. Un mal(heur) peut en susciter un
autre, éventuellement bien pire que le premier : les représentants physiques du monde
“nocturne”, les sorciers en particuliers, ont l’oreille sensible. La fragilisation induit
également une autre réaction, celle de la mobilisation du malade et des personnes de sa
famille ou de son clan en vue d’une renégociation de l’équilibre.
La plupart du temps la maladie est ambivalente : quand elle apparaît, elle est
indéterminée et peut faire l’objet de deux lectures sociales. Soit elle est banale et donc
facile à traiter, soit elle est plus sérieuse et relève de la médecine des experts (ci-après).
C’est l’évolution du trouble qui permettra de trancher en faveur de l’une des deux
interprétations. Il n’existe donc en principe pas de classes préétablies de pathologies2
mais une sorte de schème catégorisant inférentiel3. Ceci ne signifie pas que toutes les
maladies soient fondamentalement neutres au départ. Certains troubles présentent des
symptômes tellement nets dès leur apparition que la catégorisation ne laisse que peu de
doute. L’application de ce schème nécessitant bien souvent des connaissances spécifiques,
l’entourage se tourne au fur et à mesure que le trouble progresse vers des spécialistes en
la matière.
Les mêmes dualités se retrouvent au niveau de la typologie des médecines locales et
des thérapeutes. Les locuteurs des parlers étudiés opposent d’abord la médecine
commune (appelée “petite”, “naturelle” ou “de Dieu”) à la médecine secrète (appelée
“grande” ou “mystique”). La première médecine est populaire et a recours à des soins
par les plantes locales, la seconde, qui procède par voyance et divination, est affaire
d’experts et cherche à guérir par le symbolique des rites (gestes, danses, initiations) et des
paroles (conjurations, incantations, bénédictions, chants) éventuellement associé à des
phytothérapies. Ensuite les locuteurs distinguent à l’intérieur de la grande médecine entre
maladies diurnes et maladies nocturnes, mais cette distinction n’a pas été lexicalisée pour
ce qui est de la grande médecine. La médecine occidentale est reconnue comme
complément (ou alternative) efficace du premier type de médecine, mais comme inefficace
face aux problèmes d’origine mystique (diurne ou nocturne). Il s’agit en réalité de deux
extrémités polaires d’un continuum. Certaines approches relèvent typiquement de la
1. Des différences apparaissent entre les langues à des niveaux de catégorisation inférieurs (sous-
catégories de maladies nocturnes, sous-catégories de maladies diurnes, etc.). L’étude détaillée de ces
différences reste à faire.
2. À la manière de la médecine occidentale, avec sa taxonomie rigide de type linnéen.
3. Un schème similaire semble s’appliquer aux maladies relevant de la grande médecine (voir plus
bas).
37
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
première, d’autres typiquement de la seconde. La frontière entre les deux est floue et des
formes intermédiaires sont attestées.
Affections pathologiques
Maladies Maladies
diurnes nocturnes
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Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
différentes approches s’appuient sur des principes communs dont la nature exacte reste à
préciser.
La notion de prévention de la maladie est très présente dans la vie quotidienne. Elle
relève toutefois d’une tout autre conception que la nôtre. On parle de “protections”. Ces
protections prennent des formes très diverses : talismans, fétiches, initiations, interdits
alimentaires, interdits sociaux, bénédictions rituelles, etc., et sont toujours fournies par un
personnage socialement supérieur (chef du lignage, oncle maternel, guérisseur). Elles sont
toutes plus ou moins directement liées à la représentation socioculturelle de telle ou telle
maladie et font appel au symbolique. Elles sont surtout utilisées, en amont et en aval, pour
prévenir des maladies d’origine occulte.
Précisons enfin pour ce qui est du domaine bantou étudié, que, dû à un transfert à
partir des langues locales, des différences sémantiques parfois considérables apparaissent
au niveau des termes directement liés à la maladie et aux soins, tels que ‘maladie’,
‘médicament’, ‘médecin’ et ‘cause’. Les termes utilisés par les langues pour désigner la
maladie en tant que phénomène général par exemple, ont un sens généralement plus large
que le mot “maladie” en français métropolitain dans la mesure où la malchance et
d’autres types de malheurs sont considérés comme faisant partie intégrante de ce
phénomène. Cette différence se trouve transférée dans les variétés locales (africaines) du
français.
On trouve donc ici une conception dualiste qui présente des affinités structurelles
avec la conception bantoue.
39
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
A la suite du rapport final du projet, deux publications ultérieures ont fait état d’une
progression importante de l’étude de la dénomination des troubles pathologiques1. Celle-
ci a été reprise et approfondie une première fois en vue de la publication d’un ouvrage
collectif2 et une seconde fois en vue d’une communication présentée à l’occasion du
second congrès mondial de Linguistique Africaine tenu à Leipzig en 1997 et de la
publication du texte de cet exposé dans les Actes de ce congrès3.
Il s’agissait de reprendre les lexiques constitués lors du projet par les différents
participants (dont moi-même) et de les soumettre à une comparaison détaillée dans le but
de vérifier si la terminologie des maladies comportait des indices sur l’évolution historique
des langues bantoues et sur la manière dont les ethnies bantoues ont perçu les maladies
dans le passé et continuent peut-être de les percevoir aujourd’hui.
Dans son état le plus avancé, cette étude comparée4 porte sur un corpus comprenant
neuf lexiques en tout : ceux des six langues bantoues étudiées dans le cadre du projet5 et
ceux de trois autres pour lesquelles je disposais de données réunies à d’autres occasions6.
Le tableau comparatif comportait une bonne soixantaine d’expressions lexicales par
langue en moyenne. Les observations les plus intéressantes que ce tableau a permis de
faire seront brièvement reprises et commentées ici.
1. Cf. le bilan initial du rapport (Hombert & Van der Veen, 1995).
2. Van der Veen (ed.) (sous presse (c)), chapitre XIX et annexe 2. Voir
références complètes en fin de
chapitre.
3. Voir références complètes en fin de chapitre.
4. Les analyses de cette étude engagent ma responsabilité et non pas celle des chercheurs dont les
données ont été utilisées.
5. Il s’agit du fang de Bitam (A70), du geviya (B30), de l’eshira (B40), du isango (B40), du liwanzi
(B50) (Gabon) et du kiyoombi (H10) (Congo).
6. Ces trois langues sont l’inzèbi (B50), le getsogo (B30) et le gevove (B30), toutes parlées au
Gabon.
40
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
: maladies du foie, fractures et entorses, troubles provoqués par un mauvais sort et ainsi de
suite, et sont par conséquent fragmentaires (cf. infra).
Les données lexicales réunies concernent essentiellement ce que l’on peut, avec
quelques réserves, appeler à la suite notamment de Berlin & Kay (1969) les termes de
base1. Ceci paraît globalement confirmer les recherches antérieures sur les taxonomies
non scientifiques2 menées en Anthropologie. Il est bien connu que les termes relevant du
niveau dit générique (ou basique) sont généralement perceptuellement et/ou culturellement
saillants et correspondent dans bien des cas aux besoins cognitifs immédiats des
locuteurs3.
Les études effectuées dans le cadre du projet ont révélé relativement peu d’éléments
sur les catégories lexicales de niveau(x) supérieur(s) et inférieur(s)4. L’élément le plus
intéressant du point de vue des niveaux de catégorisation supérieurs est sans doute le
recours au schème catégorisant présenté ci-dessus pour classer les maladies en deux
grandes catégories (lexicalement pertinentes) : les maladies naturelles et les maladies non
naturelles, ces dernières étant ensuite sous-catégorisées grâce à un même type de schème
en maladies diurnes et maladies nocturnes. Pour certains parlers tels que le fang de Bitam5
une catégorisation plus fine des maladies nocturnes est attestée. Les catégories lexicales
qui résultent de cette opération ne se confondent pas pour autant avec les catégories de
base. L’existence de telles sous-catégories est probablement beaucoup plus générale. Ce
qui paraît plutôt surprenant en ce qui concerne les catégories de niveau supérieur
(superordonné), au vu de ce qui se rencontre dans d’autres parties du monde, est
l’absence de catégorisation des affections, à ce niveau de catégorisation, au moyen des
parties du corps. Le fait qu’aucun des chercheurs n’en a relevé des indices6 est sans doute
révélateur.
Pour ce qui est du niveau subordonné de catégorisation des observations
intéressantes ont pu être faites mais celles-ci ne concernent que certains parlers. Le fang
de Bitam par exemple connaît plusieurs lexèmes qui se réfèrent à la carie mais qui
dénotent chacun une phase différente de l’évolution de cette affection7. Pour renvoyer au
panaris ce parler dispose de trois termes différents, correspondant également chacun à
1. Ils sont culturellement saillants et généralement simples du point de vue linguistique. L’étude
détaillée des lexèmes et de leur structure reste pourtant à faire pour la plupart des langues, ce qui incite à la
prudence.
2. Au sens occidental du terme.
3. Cf. Kay (1971), Rosch (1977, 1978) et Berlin (1992).
4. Respectivement superordonnés et subordonnés.
5. Voir Van der Veen (sous press (a) : chapitre V (sur le fang)).
6. En outre, la méthodologie comportait des questions pour aborder ce domaine.
7. Il est question ici d’une catégorisation temporelle. Cf. Berlin et al. (1974) au sujet de la
lexicalisation du maïs. (C. Grinevald, c. p.)
41
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
différentes phases évolutives du mal. Il est clair que ce niveau de catégorisation devra être
examiné de plus près pour chacun des parlers.
L’étude des niveaux supérieurs et inférieurs de catégorisation, dont les quelques
éléments intéressants réunis mis en avant ici indiquent l’existence, affinera nos recherches
et permettra de déterminer le nombre exact de niveaux et de préciser leur nature. Il serait
sans doute intéressant de travailler à la fois avec des experts et des non-experts afin
d’observer et d’analyser les différences qui s’opèrent au point de vue de la catégorisation.
Il est toutefois d’ores et déjà évident que de manière générale les niveaux autres que le
niveau de base se caractérisent par un degré de développement très inférieur à celui des
catégories basiques.
La deuxième observation concerne le degré d’élaboration lexicale. Les lexiques font
en effet apparaître bon nombre de cas de sous-différenciation par rapport au lexique
français. Il convient pourtant de distinguer au moins deux cas de figure. On observe
premièrement une sous-différenciation importante par rapport aux lexies françaises des
spécialistes et/ou des laïcs qui s’intéressent au domaine de la médecine (moderne). La
plupart des exemples inventoriés relèvent de ce premier cas de figure :
(en geviya)
‚-Ng`uNg`u1 -> /forme de panaris très douloureuse/+/phlegmon/
fie-s`omb`e -> /hémorroïdes/+/prolapsus anal/
o-b`On&E -> /psoriasis/+/eczéma/+/dartres sèches/
(en fang)
`ev&Es -> /spasmes postnataux de l’utérus/+/gale d’eau/
On note également quelques exemples de sous-différenciation par rapport au lexique
français des non-spécialistes :
(en geviya)
e-fi&Ot&un&a -> /toux/+/coqueluche/+/bronchite/+/tuberculose/
(en eshira)
d`K∫`umb`u -> /abcès/+/furoncle/
fi`KW`K -> /acné/+/verrue/2
Les exemples qui relèvent de ce second cas de figure sont beaucoup moins nombreux que
ceux qui relèvent du premier. Ceci n’est pas vraiment surprenant dans la mesure où les
données lexicales ont été recueillies essentiellement auprès d’experts locaux et non auprès
de locuteurs non spécialistes. Des liens très nets apparaissent ici entre lexique et pratiques
sociales (y compris les acteurs de ces pratiques). Le discours médical sur la nosologie et
42
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
le discours laïque sur les mêmes phénomènes relèvent de pratiques sociales différentes et
ceci se retrouve inévitablement au niveau du lexique, que ce soit en Europe ou en Afrique.
Si ces cas de sous-différenciation sont intéressants, ils ne sont pourtant pas
systématiquement les mêmes dans tous les parlers. Cette observation est d’autant plus
importante qu’elle met en évidence des différences de perception et de catégorisation entre
les populations concernées, ou plus simplement entre les tradipraticiens qui ont servi
d’informateurs pour rester prudent. Dans bien des cas les lexèmes ne renvoient pas à des
maladies précises, au sens occidental du terme, mais à des syndromes et la nature de ces
syndromes varie parfois d’une ethnie à l’autre1.
Un autre fait intéressant, sans doute lié au précédent, est l’existence de lexèmes qui
se réfèrent à des troubles psychosomatiques pour la plupart inconnus de la médecine
occidentale et qui semblent être très intimement liés à la dimension socioculturelle des
groupes ethniques. La transgression d’un interdit ou un acte de sorcellerie sont localement
perçus comme les causes possibles de tels troubles. Bien que ce domaine soit encore
relativement peu exploré, il est d’ores et déjà possible d’affirmer qu’il atteste également
des différences de perception et de catégorisation sur le plan local. Le fait que ce sous-
domaine se caractérise par un degré de différenciation très élevé, au vu des données
récoltées pour certaines langues telles que le fang, le isango et le liwanzi, est également
significatif.
L’observation probablement la plus intéressante concerne le degré d’homogénéité
lexicale entre langues et, liée à ceci, la possibilité de reconstruire des protoformes.
Contrairement à ce que l’on pouvait attendre étant donné la proximité relative des langues
étudiées et l’omniprésence des maladies hier et aujourd’hui2, la comparaison des lexiques
met en évidence une forte diversité lexicale, bien plus importante que pour le lexique des
mammifères par exemple, et ceci malgré certaines constantes sémantiques observées au
niveau des procédés de construction et des principes de dénomination3. Des langues qui
peuvent être considérées comme proches sur la base d’autres domaines lexicaux,
disposent donc de toute évidence d’un éventail relativement important de termes faisant
référence à des maladies et des syndromes pathologiques mais ces termes ne sont souvent
pas les mêmes d’une langue à l’autre. De manière générale pour les langues appartenant
au même groupe linguistique, les lexèmes relevés se correspondent et laissent transparaître
une origine commune. La diversité se situerait donc entre les groupes plutôt qu’entre les
1. Il existe des parallèles dans le lexique (français par exemple) des non-spécialistes.
2. On peut en effet considérer que le domaine de la maladie est conceptuellement bien uni.
3. De nombreux troubles pathologiques sont métonymiquement désignés par le nom de la zone du
corps affectée, par un symptôme spécifique ou par la cause présumée, que les lexèmes des différents parlers
se correspondent sur le plan formel ou non. Le rôle de la métaphore dans ce domaine a également été
clairement établi.
43
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
parlers actuels. Mais les exceptions sont assez nombreuses et parfois contradictoires :
alors qu’au sein d’un seul et même groupe linguistique on trouve dans bien des cas des
lexèmes formellement non apparentés, des langues appartenant à des groupes différents
peuvent avoir de manière sporadique et complètement imprévisible des lexèmes issus
d’une même forme. L’emprunt par contact prolongé ou occasionnel paraît pouvoir
expliquer un certain nombre de ces exceptions1.
Cette donnée paradoxale mérite l’attention des spécialistes. Cette constatation est
peut-être frustrante pour des linguistes en quête de protoformes mais elle est intéressante
tant pour les psychologues travaillant sur des problèmes de perception et de catégorisation
que pour les linguistes attentifs à l’histoire des langues et au rôle des pratiques
socioculturelles dans l’évolution du lexique notamment.
On peut imaginer différents scénarios historiques pour rendre compte de ce
phénomène, et explorer différentes pistes dont certaines paraissent plus plausibles que
d’autres2. Les plus intéressantes sont les suivantes :
• Quel peut être l’impact des nombreux tabous liés au domaine de la nosologie ?
• Chaque groupe cherche-t-il à se différencier des autres par souci de spécificité ?
• La dénomination très précise et méticuleuse des maladies individuelles serait-elle
une préoccupation récente, suscitée par les contacts avec le monde occidental ?
• Faut-il chercher plutôt du côté du monopole des tradipraticiens locaux et de la nature
fragmentée et non institutionnalisé du savoir médical ?
Ces différentes pistes ne sont bien entendu pas mutuellement exclusives. Les deux
dernières me paraissent les plus intéressantes dans la mesure où elles permettent
d’expliquer la diversité lexicale par des données historiques bien établies et déjà décrites
en partie plus haut. Les langues auraient eu à un stade antérieur de leur évolution un fond
lexical commun mais peu développé3. Le pouvoir des devins-guérisseurs, le savoir médical
empirique et non unifié et la priorité accordée à la recherche de la causalité rendraient
compte de la diversification ultérieure des lexiques.
Un dernier fait intriguant a été mis en évidence par l’étude : près de la moitié des
quelque vingt reconstructions proposées désignent des dermatoses ou des affections
situées à proximité de la peau. La saillance perceptuelle particulière ou la fréquence élevée
de ces dernières pourraient être à l’origine de la distribution générale des termes lexicaux.
44
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
Avec l’étude des plantes médicinales1, autre sujet ethnolinguistique abordé dans le
cadre du projet “Maladies, remèdes et langues en Afrique Centrale”, on entre une fois de
plus dans le domaine passionnant de l’ethnobiologie. Les travaux sur ce sujet sont
relativement nombreux. Ce sont en particulier les recherches de Berlin2 et de ses associés
qui ont montré que les différentes sociétés conceptualisent l’univers biologique de bien
des manières mais qu’il existe aussi des principes réguliers qui bénéficient d’une très
grande généralité3. Nos travaux sur la pharmacopée traditionnelle de l’Afrique Centrale1
1. Appelées ‘feuilles’ ou ‘herbes’ (dy-`ab&K) en geviya et également dans les autres parlers étudiés.
2. Cf. Berlin (1992).
3. Dont l’organisation hiérarchique des éléments lexicaux. Cf. Wierzbicka (1996 : 351-353).
L’organisation hiérarchique des espèces vivantes serait propre à ce domaine. Cf. Atran (1990).
45
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
étaient bien plus linguistiques (au sens traditionnel du terme) que ceux de Berlin et son
équipe et s’en distingaient également de par les objectifs (cf. l’introduction de cette
section). Ils ont permis de mettre en évidence plusieurs faits intéressants qui pourront être
repris ultérieurement pour être étudiés de manière plus approfondie, en particulier dans un
cadre cognitif.
Sept chercheurs ont contribué à cette étude ethnolinguistique. Des sept contributions
six portaient sur des langues bantoues. La plupart du temps il s’agit de simples relevés
comportant le nom local de la plante2, son nom scientifique (espèce, genre, famille) et les
usages médicinaux locaux. Les problèmes de catégorisation n’y ont guère été abordés.
Ma contribution sur la pharmacopée eviya3 est la seule à présenter une étude détaillée de
certains aspects spécifiques de ce domaine du lexique, notamment l’analyse des doublets
et triplets lexicaux et l’analyse des principes de construction et de dénomination.
On relève en geviya pour une seule et même plante, souvent deux, voire trois noms
différents pour lesquels aucune différence sémantique n’existe. L’analyse approfondie de
ces doublets et triplets lexicaux (qui donnent donc lieu à un dédoublement partiel du
lexique) a révélé qu’il ne s’agit pas comme en fang de Bitam (infra) d’une double
taxonomie, l’une populaire et l’autre initiatique, mais que l’emprunt est à l’origine du
dédoublement. Cette étude confirme une fois de plus le statut mixte du lexique du geviya.
Celui-ci a emprunté massivement à l’eshira, une langue voisine du groupe B40 et au
getsogo, une langue voisine du groupe B30. (Voir aussi l’introduction de la première
partie de ce travail (chapitre 1).)4
L’étude des principes de dénomination qui sous-tendent le lexique geviya des
plantes montre premièrement que les noms des plantes médicinales ne font que très
rarement référence à la maladie, aux soins thérapeutiques ou aux présumées propriétés
thérapeutiques de celles-ci5 et deuxièmement que les traits majoritairement retenus par les
Eviya correspondent surtout à des caractéristiques morphologiques, chromatiques et
“comportementales” des végétaux6, mais aussi à leur effet sur l’homme ainsi qu’à leur
1. Il s’agit ici des contributions des différents chercheurs ayant participé au projet.
2. Avec le cas échéant le nom de la plante en français local.
3. Van der Veen (sous presse (d) : chapitre XXVI). Voir aussi l’introduction du Lexique geviya-
français de la flore.
4. Pour les détails, voir l’introduction et l’annexe 1 du Lexique geviya-français de la flore.
5. Cette donnée est probablement à mettre en rapport avec le fait que le savoir médical et
pharmacologique est très fragmenté dans ces sociétés. Voir supra. Pour les pourcentages exacts, voir
l’introduction du lexique.
6. Environ 72% du corpus (si l’on regroupe les références à l’aspect morphologique des végétaux, à
leur aspect chromatique, leur taille, leur goût, leur odeur, leur mode de croissance et leur milieu naturel).
Pour la totalité du corpus (334 lexèmes), se reporter à la seconde annexe du Lexique geviya-français de la
flore. Les résultats les plus intéressants de cette étude ont été présentés dans l’introduction de ce lexique.
46
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
utilisation (le plus souvent non médicale) par l’homme. Les trois premiers types de
propriétés sont exprimés soit directement soit indirectement à travers une analogie
localement perçue avec des animaux, avec des parties du corps humain ou encore avec
d’autres végétaux.
Si les noms ne renvoient pas directement à la maladie ou à l’utilisation des plantes
en médecine locale, il n’en est pas de même pour ce qui est des traits sémiques
définitoires. Plusieurs exemples ont été relevés où un trait sémique fonde l’utilisation
thérapeutique d’un végétal donné. Le cas du nom de l’arbre Strombosiopsis rigida
(OLACACEE) est particulièrement clair. Cet arbre se définit entre autres par la rectitude
(physique) du tronc et par la dureté du bois. Son écorce est utilisée pour soigner maux de
reins et courbatures ! L’étendue de ce phènomène très intéressant qui relève du transfert
symbolique et donc des croyances, reste à étudier.
L’étude des principes de dénomination a également mis en évidence la fréquence de
certains nominaux en position de complétant (N2) qui sont bien souvent porteurs de
connotations précises dont certaines renvoient directement ou métonymiquement à la
médecine locale :
mo-taNgani ‘Blanc’ → ‘cultivé’ (‘non sauvage’)
‚-pindi ‘forêt’ → ‘sauvage’
‚-nzafio ‘éléphant’ → ‘taille gigantesque’
wa-bONgO ‘Pygmées’ → ‘dimension mystique’, ‘vie profonde’
‚-nzEfiO ‘panthère’ → ‘(usage) fétichiste, sorcellerie’
‚-nzifio ‘chimpanzé’ → ‘monde des ancêtres, des esprits’
Les Pygmées sont traditionnellement considérés comme les grands Maîtres de la forêt et
de la médecine traditionnelle. Leur connaissance des plantes médicinales est inégalée.
Toutefois, en cas de maladie, on ne demandera jamais à un Pygmée d’établir un
diagnostic. Ceci est socialement inconcevable au vu du statut soi-disant inférieur des
Pygmées. La panthère, animal nocturne redoutable, symbolise la force mystique des
personnes qui se dédoublent la nuit pour dévorer leur(s) victime(s)1. Le chimpanzé est le
symbole des pouvoirs quelque peu obscurs et imprévisibles des esprits. La plupart du
temps, lorsque les gens rencontrent ce singe en forêt, ils croient apercevoir un revenant et
pensent que le monde des ancêtres fait irruption dans le leur.
Pour ce qui est de la construction des noms, on note une légère prédominance des
lexèmes composés —fait intéressant pour l’analyse des niveaux de catégorisation à
47
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
mbofia
Cet examen plus approfondi du lexique geviya était possible grâce à des recherches
antérieures sur la pharmacopée de cette langue qui ont abouti à la construction du lexique
de la flore présenté dans la deuxième partie de la section A de ce chapitre.
1. Il est vrai que plusieurs de ces lexies dénotent des variétés d’espéce (au sens non scientifique du
terme). Dans ces cas le nom en position de complété dénote un autre végétal. Mais les autres lexies
semblent bien désigner des entités relevant du niveau de base, ce qui va apparamment à l’encontre de ce
que l’on dit généralement des termes basiques (cf. Zubin & Köpcke (1986 : 142) et Taylor (1995 : 49)).
2. La composition de ces remèdes ainsi que leur préparation sont très souvent secrètes. La plupart des
non-spécialistes locaux les ignorent.
3. Eléments de recherches personnelles récentes, non publiés. Ce domaine de recherche peut s’avérer
très fertile à condition de trouver des spécialistes locaux prêts à collaborer, ce qui est généralement bien
difficile.
4. Van der Veen (ed.) (sous presse (a)), chapitre XXVIII et annexe 3.
48
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
1. En particulier en fang de Bitam. Voir Van der Veen (sous presse (a) : chapitre V)).
2. Equipe “Reconstruction” du Laboratoire Dynamique du Langage. Etudes non publiées.
49
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
Les travaux présentés sommairement ci-dessus ont mis en avant plusieurs résultats
intéressants.
De l’étude de la perception et et de la catégorisation de la maladie et de ses causes,
ont été retenus notamment l’existence d’un cadre conceptuel (et donc explicatif) commun
pour les langues bantoues examinées1, les différences conceptuelles importantes entre le
monde occidental et l’univers africain qui peuvent entraver la communication (en
particulier les différences au niveau de la définition de la maladie et de ses causes, de la
typologie des maladies, de la conception du traitement curatif et/ou préventif, de la
définition du médicament et des modes d’administration), et également le rôle important
joué par les croyances magico-religieuses et de l’organisation socioculturelle dans la
perception et la catégorisation. Les langues étudiées ont fait apparaître des structurations
spécifiques de l’univers de la maladie et des soins thérapeutiques.
Des travaux sur la catégorisation et dénomination des maladies, ont été retenus en
particulier la nature des taxonomies “populaires”, organisées de manière bien différente
des taxonomies scientifiques, le degré inégal d’élaboration des différents niveaux de
catégorisation, le degré d’élaboration lexicale qui de toute évidence est fonction des
besoins des utilisateurs, et enfin le manque d’homogénéité entre les lexiques en dépit de
constantes sémantiques ainsi que les explications historiques possibles de ce phénomène.
Enfin l’étude du domaine de la catégorisation et de la dénomination des plantes
médicinales et des remèdes, a révélé des éléments intéressants tels que le dédoublement du
lexique (avec deux cas de figure différents : celui du geviya et celui du fang), la faible
référence à la maladie et aux soins au niveau de la dénomination, le rôle des croyances
locales dans le travail de dénomination, la catégorisation des traitements thérapeutiques en
tant que domaine d’étude prometteur, la diversité des soins et la découverte de quelques
convergences et, en dernier, une homogénéité lexicale entre parlers plus élevée que dans le
domaine des noms des maladies.
En conclusion, il est clair que ce travail collectif et personnel a permis de rassembler
une très grande quantité de données lexicales fiables qui ont conduit à des exploitations
linguistiques et ethnolinguistiques intéressantes dont les éléments rappelés ci-dessus sont
des résultats. En plus de cette documentation sur les lexiques, une masse d’autres types de
données est maintenant disponible. Ces différentes données pourront être mises à profit
par des ethnologues, des ethnopharmacologues, des ethnomédecins et des botanistes. Le
travail présente en effet des noms d’arbres non identifiés (cachant peut-être des espèces
inconnues), des applications thérapeutiques non répertoriées jusqu’à présent (cachant
éventuellement des principes actifs) et fournit des descriptions souvent assez détaillées de
1. Sans perdre de vue que les données ont été recueillies auprès d’un certain nombre d’individus. Le
cadre commun n’empêche pas les communautés (ou les guérisseurs) d’avoir leurs spécificités.
50
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
Publications
A. La lexicographie du geviya
BODINGA-BWA-BODINGA S. & L. J. VAN DER VEEN (en cours de préparation) Dictionnaire geviya-
français, (Gedandedi sa geviya). Version informatisée à partir d’un document dactylographié de 1287
pages préparé par Sébastien Bodinga-bwa-Bodinga.
BODINGA-BWA-BODINGA S. & L. J. VAN DER VEEN (prêt pour publication), Lexique geviya de la flore -
Eléménts de la flore du Gabon, document de près de 160 pages.
BODINGA-BWA-BODINGA S. & L. J. VAN DER VEEN (1995), Les proverbes evia et le monde animal, la
communauté evia à travers ses expressions proverbiales, Paris : Harmattan, 96 p.
51
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
C. Travaux relevant plus ou moins directement du projet “Maladies, Remèdes et Langues en Afrique
Centrale”
BODINGA-BWA-BODINGA S. & L. J. VAN DER VEEN (1993), “Plantes utiles des Evias : Pharmacopée”,
Pholia, 8, pp. 27-66.
BODINGA-BWA-BODINGA S. & L. J. VAN DER VEEN (prêt pour publication), Lexique geviya de la flore -
Eléménts de la flore du Gabon, document de près de 160 pages.
HOMBERT J.-M. & L. J. VAN DER VEEN (1995), Maladies, remèdes et langues en Afrique Centrale,
rapport scientifique final du projet de recherche du même nom effectué dans le cadre du Programme
Pluriannuel en Sciences Humaines (P.P.S.H. 110), 331 p.
VAN DER VEEN L. J. (1995), “Noms de maladies evia”, in Maladies, remèdes et langues en Afrique
Centrale, rapport final d’un projet de recherche effectué dans le cadre du Programme Pluriannuel en
Sciences Humaines (P.P.S.H. 110), pp. 228-241.
VAN DER VEEN L. J. (1995), “Noms de plantes médicinales evia”, in Maladies, remèdes et langues en
Afrique Centrale, rapport final d’un projet de recherche effectué dans le cadre du Programme
Pluriannuel en Sciences Humaines (P.P.S.H. 110), pp. 279-309.
VAN DER VEEN L. J. (1995) “Maladies, remèdes et langues en Afrique Centrale”, (coordination du numéro
et contributions : introduction, présentation du projet, perception de la maladie (introduction),
synthèse et conclusion), Pholia, 9 (numéro spécial entièrement consacré au projet du même nom).
VAN DER VEEN L. J. (1996). “Maladies et remèdes en Afrique Centrale : perception, dénomination et
classification”, Actes du Colloque 3ème Colloque Européen d’Ethnopharmacologie et de la 1ère
Conférence Internationale d’Anthropologie et d’Histoire de la Santé et des Maladies (version
imprimée et CD-ROM).
VAN DER VEEN L. J. (ed.) (sous presse (a)), Maladies, remèdes et langues en Afrique Centrale, ouvrage
collectif en voie de publication par ERGA EDIZIONI (Gênes). Version revue et augmentée du
rapport scientifique final de 1995. L’ouvrage sera publié en deux langues : français et italien.
L’éditeur est spécialisé dans la publication d’ouvrages portant sur l’ethnopharmacologie et
l’anthropologie médicale. (Traduction en italien en voie d’achèvement.)
VAN DER VEEN L. J. (sous presse (b)), “Les noms de maladies eviya”, in L. J. Van der Veen (ed.),
Maladies, remèdes et langues en Afrique Centrale, chapitre XVII.
VAN DER VEEN L. J. (sous presse (c)), “Notes sur l’étude de la dénomination des troubles pathologiques”,
in L. J. Van der Veen (ed.), Maladies, remèdes et langues en Afrique Centrale, chapitre XIX et
annexe 2 (corpus).
VAN DER VEEN L. J. (sous presse (d)), “Les noms des plantes médicinales eviya”, in L. J. Van der Veen
(ed.), Maladies, remèdes et langues en Afrique Centrale, chapitre XXVI.
52
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
VAN DER VEEN L. J. (sous presse (e)), “Bilan de l’étude des noms des plantes médicinales”, in L. J. Van
der Veen (ed.), Maladies, remèdes et langues en Afrique Centrale, chapitre XXVIII et annexe 3
(corpus).
VAN DER VEEN L. J. (à paraître (a)), “Etude de la dénomination des troubles pathologiques en Afrique
Centrale bantoue”, dans les Actes du 2 ème Congrès mondial de Linguistique Africaine (Université
de Leipzig, du 27 juillet au 3 août 1997), sous la responsabilité de E. Wolff et O. Gensler.
Communications
Présentation à Leyde en septembre 1994 d’une communication intitulée “Les plantes utiles des
evia : dédoublement partiel de lexique et principes de dénomination”.
Présentation d’une communication intitulée “Maladies et remèdes en Afrique Centrale : perception,
dénomination et classification” à l’occasion du 3ème Colloque Européen d’Ethnopharmacologie et de la
1ère Conférence Internationale d’Anthropologie et d’Histoire de la Santé et des Maladies, tenus du 29 mai
au 2 juin 1996 à Gênes (Italie).
Participation, en tant qu’invité, au 2nd World Congress of African Linguistics à l’Université de
Leipzig, du 27 juillet au 3 août 1997. Titre de la communication : “Etude de la dénomination des troubles
pathologiques en Afrique Centrale bantoue”.
Action de valorisation
Contribution à l’élaboration d’un article paru dans le numéro 15 de la revue Isotopes, publication
trimestrielle du Pôle Universitaire Lyonnais, intitulé “L’ABC de la médecine noire”. Cet article a été
rédigé par Nancy Furer.
53
Chapitre 3
Introduction
Si l’étude des systèmes tonals des langues noires africaines a pendant longtemps été
négligée au profit de bien d’autres domaines linguistiques tels que la grammaire et la
phonologie segmentale, ce domaine a connu depuis quelques décennies un développement
considérable avec la publication d’articles et d’ouvrages de qualité portant sur différentes
langues africaines à tons. Ce développement correspond à un intérêt croissant pour les
phénomènes suprasegmentaux en général et est à l’origine de la mise au point de modèles
descriptifs plus puissants et plus appropriés tels que la phonologie autosegmentale et
plurilinéaire. Cette dernière, lancée en 1976 par Goldsmith, rompt de façon définitive avec
la linéarité stricte du modèle standard de Sound Pattern of English (Chomsky & Halle,
1968) incapable de traiter de manière satisfaisante les tons, l’accentuation, la syllabe et
l’harmonie vocalique. De nombreux travaux se situent dans cette perspective tels que
Goldsmith (1976, 1985, 1986, 1990, etc.), Clements (1984), Clements & Goldsmith
(1984), Kisseberth (1984), Hyman & Kisseberth (1998), MacCarthy (1979, 1981), Halle
& Vergnaud (1980), Pulleyblank (1986) et Philippson (1991). Il est à noter que bon
nombre de ces travaux concernent la description tonale des langues bantoues.
Même si beaucoup reste encore à faire dans le domaine de la descriptions des
langues à tons, notre compréhension des systèmes tonals de l’Afrique Noire s’est
substantiellement améliorée grâce aux développements sus-mentionnés et l’on peut dire
que l’état actuel des connaissances sur les tons en Afrique ouvre à présent la voie à des
tentatives (prudentes) de systématisation avec pour objectif ultime la mise au point d’une
typologie générale des systèmes tonals des langues africaines. Cette systématisation doit
nécessairement se faire à partir de la base, c’est-à-dire zone par zone, pour ensuite
procéder à des généralisations de niveau supérieur. Les travaux de la SIL1 sur la typologie
des systèmes tonals du Cameroun2 constitue un exemple intéressant et prometteur d’un
tel travail de systématisation. Des recherches similaires sont actuellement en cours
notamment concernant les langues du Gabon (voir ci-après).
1.
Summer Institute of Linguistics (ou Société internationale de Linguistique).
2.Anderson (ed.) (1991). Ce travail de description et de comparaison concerne cinq langues du
Cameroun.
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
C’est dans la mouvance évoquée ci-dessus que je situerais mes propres recherches
en tonologie bantoue. Celles-ci concernent jusqu’à présent essentiellement le geviya1 pour
lequel je dispose d’une très importante quantité de données. Dans la version soutenue de
ma thèse, j’avais déjà présenté les grandes lignes du système tonal de cette langue. Depuis
la description de ce système s’est considérablement affinée. Le modèle descriptif utilisé
dans la version revue et augmentée de ma thèse ainsi que dans les publications ultérieures
s’inspire directement du modèle de la phonologie non linéaire2.
Dans un article publié en 19923 j’ai proposé une description globale du système
tonal du geviya. Cet article précise l’inventaire des réalisations tonales et comporte une
étude syntagmatique des profils, l’analyse proprement dite du système sous-jacent et
l’étude des lexèmes monosyllabiques, trissyllabiques et composés ainsi que des lexèmes
acquis par emprunt. Cette description a permis de rendre compte de la nature et des
comportements des tons de cette langue, dont voici l’essentiel en quelques lignes4.
Le geviya possède un système à schèmes tonals et de ce fait économique, le domaine
des tons n’étant pas la syllabe mais le mot (phonologique). Les profils de surface se
ramènent fondamentalement à quatre schèmes et donc à autant de catégories tonales pour
les noms (/H/, /HB/, /B/ et /BH/). Pour les verbes le nombre de catégories s’élève à deux
(/H/ et /B/)5. Les tons sous-jacents, fonctionnant donc comme de véritables autosegments,
s’associent au niveau lexical de gauche à droite.
Dans ce système la distance entre les réalisations de surface et la structure profonde
est considérable dans la mesure où les tons structurels se propagent à droite pour ensuite
se trouver relativement éloignés de leur point de départ6. Le report des tons se fait à
55
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
l’intérieur de certaines limites dont la nature exacte reste à décrire1 et dépend de la nature
du ton structurel qui suit. Si ce dernier est bas ou si le segment qui suit est tonalement non
spécifié2, le report se produit. Si par contre le ton structurel est haut, le report est bloqué.
Schématiquement ceci donne :
X X X X
T B et T
(1)
a tomea mo kwe le mo ∫e fia
=== =
H H B
... ← à t`om`e`a m&okw&el&e m&o∫&efi`a
'il envoie un esclave à la veuve'
(où le premier des deux compléments suivant le verbe fonctionne comme bénéficiaire)
Cet exemple illustre également le comportement d’un haut structurel précédé d’un
segment sans spécification tonale (ici le morphème de sujet /a/). Le premier haut se
reporte à droite et seule la dernière association est maintenue.
56
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
Une autre caractéristique du système est l’évitement des tons modulés et des
abaissements tonals non automatiques (downstep). Une règle baptisée WFCmax assure
qu’avant et après une éventuelle propagation un seul et unique ton est associé à chaque
noyau de syllabe1. Si au cours de la dérivation ce maximum est dépassé, le ton venu de
gauche sera maintenu et le ton bas fera l’objet d’une dissociation et d’une suppression
dans la majorité des cas :
X X X
H B H
↓
∅
Cette règle s’applique dans toutes les positions d’un énoncé sauf la pénultième. Celle-ci
est prosodiquement marquée dans la mesure où le noyau vocalique se trouvant dans cette
position fait l’objet d’un allongement phonétique automatique2. C’est uniquement ici
qu’un ton modulé haut descendant peut apparaître. L’exemple qui suit montre comment
cette règle spécifique s’applique. On y observe également la dissociation du haut final.
Celle-ci correspond à un abaissement tonal se produisant systématiquement en finale
absolue pour les énoncés assertifs ou devant pause majeure.
(2)
` ng^a:nd`o
X nga a ndo ## ← X '(verbe) le crocodile.'
= ==
H B H
Pour rendre compte de certains phénomènes tonals, il est nécessaire d’avoir recours
à des tons flottants. Ceux-ci fournissent dans l’état actuel de l’analyse la solution la plus
simple. Les tons flottants structurels sont marqués comme inertes dans le lexique. Une
différence de statut semble exister entre ces derniers et les tons devenus flottants suite à
une dissociation au cours de la dérivation.
Des recherches récentes non publiées pour l’instant ont confirmé que pour les
thèmes nominaux monosyllabiques les schèmes /BH/ et /H/ se confondent dans les
1. Une stratégie de réparation nommée WFCmin fera qu’un noyau syllabique privé de ton au cours de la
dérivation se verra “attribuer” un ton bas
2. Il s’agit d’une règle postlexicale. Demuth (1992) signale l’existence du même traitement phonétique
pour cette position en sesotho.
57
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
1. Parmi les thèmes attestant ce schème, celui de ‚-ts&El`El&E ‘var. de fourmi’ pour lequel le schème
HBH a été reconstruit par Guthrie.
2. Cf. fie-n&a&an`a ‘huit’, à partir de 4+4.
3. Van der Veen (sous presse (f)).
58
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
(3)
ta o ma ba nga nzE fiO, E na o ko a ta i no e ndi
== =
H H H H B B H
... ← t`a &o m&ab&ang&a nz^Efi`O, `En`a &o k&o&at&a &Kn&o `end`K
'Si tu as tué une panthère, alors il faut que tu portes ses dents en collier.'
(Structure : part.hypo. IPS(2 sg.) verbe-préd. nom-objet, /&En&a/ IPS(2 sg.) verbe-préd. SN-objet)
Il est à noter que la série de tons hauts que l’on observe dans cet exemple sur le verbe qui
suit l’indice pronominal n’est pas imputable à la propagation du /H/ de la particule
/&En&a/ mais au /H/ du morphème aspectuel /k&o-/ qui, du fait qu’il ne peut se reporter à
droite à cause de la présence d’un autre /H/, celui du radical du verbe ‘porter’, reste
associé au noyau vocalique auquel il était déjà associé.
(4)
na nde ta na ma mba ... ← n`a nd`e t`a n&a màmb`a
= 'je n'ai que de l'eau'
B B H B H
(Structure : IPS(1 sg.) verbe (être) part. restrict. nom-objet)
Au sein du groupe B30, le geviya présente sur le plan tonal des affinités avec le
getsogo dans la mesure où dans ces deux langues, comme d’ailleurs dans bien d’autres,
les tons se propagent à droite. En ceci les systèmes du geviya et du getsogo sont très
différents de celui du gevove où les tons structurels se maintiennent en place et seulement
quelques processus d’assimilation verticale s’observent. Malheureusement mes
59
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
connaissances du second sous-ensemble du groupe B301 sont restées très limitées pour le
moment mais les quelques données disponibles le concernant amènent à penser qu’il
s’agit de systèmes où la propagation tonale joue un rôle important.
Les connaissances réunies au cours des dernières années sur les tons du geviya en
particulier et les systèmes du groupe B30 en général pourront constituer une contribution
importante à des recherches visant à construire une typologie des systèmes tonals des
langues du Gabon et du Congo. Un tel projet est actuellement en cours au sein de notre
Laboratoire. Trois spécialistes en tonologie bantoue, à savoir Gilbert Puech (B10 et B40),
Gérard Philippson (B10 et langues bantoues de la zone est) et Jean Blanchon (B40) y
participent déjà. Dès que les résultats d’une étude menée par Gilbert Puech et Gérard
Philippson sur les tons des langues du groupe B102 seront disponibles, nous pourrons
procéder à une confrontation des différentes données tonales qui couvriront alors une
bonne partie du territoire du Gabon. Cette confrontation permettra d’élaborer une
première typologie des systèmes tonals attestés dans ce pays.
Publications
VAN DER VEEN L. J. (1991), “Le système tonal du ge-via (Gabon)”, Pholia, 6, pp. 219-257.
VAN DER VEEN L. J. (1992a), “Le système tonal du ge-via (Gabon)”, Journal of West African Languages,
XXII, 2, pp. 17-41. Version légèrement révisée de l’article publié dans la revue Pholia 6.
VAN DER VEEN L. J. (sous presse (f)), “La propagation des tons et le statut des indices pronominaux
précédant le verbe en geviya”, in (ouvrage sur la Linguistique Africaine édité sous la direction de D.
Creissels), Rüdiger KÖPPE Verlag.
VAN DER VEEN L. J. (à paraître (b)), “La propagation des tons et le statut des indices pronominaux
précédant le verbe en geviya”, dans les Actes du Colloque sur la cliticisation tenu à Bordeaux en
septembre 1998 (numéro spécial des Cahiers de grammaire, périodique de l’U.M.R. 5610, sous la
direction de C. Muller et P. de Carvalho).
60
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
Communication
61
Chapitre 4
Introduction
1. Ce terme est utilisé ici dans une acception neutre. J’entends par idéologie tout système de normes,
de valeurs et de croyances étant à l’origine des attitudes et des actions sociales, religieuses et politiques
d’un groupe, d’une classe particulière ou d’une société toute entière. De tels systèmes fonctionnent comme
des systèmes de signes. Cf. VOLOSINOV (=BAKHTIN) (1973 : 9-10) : "Everything ideological (...) is a
sign ; (...). Everything ideological possesses semiotic value." Ce dernier identifie l’idéologie d’un groupe
avec la sphère des idées et confère donc à ce terme un sens universaliste.
2. Cf. Verón (1973).
3. Une idéologie est un système de représentations mentales (ou interprétatives) qui prétend se faire
passer pour évidente, allant de soi, naturelle. Elle fonctionne comme une sorte de norme rassurante.
4. Pour une présentation sommaire de cette ethnie, voir Van der Veen (1991(a) : 116-118).
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
63
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
ethnologues. Sa valeur intrinsèque résidait essentiellement dans les points qui ont été
présentés ci-dessus.
Les recherches ultérieures effectuées sur ces expressions proverbiales confirment
que ces dernières jouent un rôle important au sein de la communauté eviya, comme dans
beaucoup d’autres groupes ethnolinguistiques africains traditionnels d’ailleurs. En tant
qu’expressions de vérités pratiques et morales recontextualisables, elles peuvent être
utilisées à des fins très diverses. Les Eviya s’en servent lors des échanges du quotidien
dans le but de maintenir le contact social, dans les contes et dans l’éducation des jeunes où
les proverbes ont une fonction didactique manifeste en servant de conseils, d’illustrations
imagées d’un propos, de commentaires sur un événement particulier ou encore de paroles
d’avertissement et de correction à l’adresse l’enfant récalcitrant1. Ils y ont entre autres
recours lors des rites initiatiques ou autres et pendant les discussions organisées à
l’occasion des retraits de deuil et dans les palabres.
1. L’utilisation d’un langage indirect et imagé dont le sens n’est pas évident à première vue (langage
voilé), a sans doute encore une autres fonction, d’ordre psychologique : celle de préciser la place de l’enfant
par rapport aux adultes et de susciter en même temps chez l’enfant le désir de grandir, d’accéder au monde
des adultes et de pénétrer un jour les secrets de celui-ci.
2. Certaines variantes ont été trouvées dans le dictionnaire geviya-français. D’autres m’ont été
signalées par Moïse Modandi.
3. Ainsi que d’autres genres verbaux tels que les contes et les devinettes.
4. Appelés wa-dànd`K (sing. mo-dànd`K) en geviya.
64
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
bénéficié d’une initiation à l’art de de la rhétorique et de la gestion des affaires ainsi que
les chanteurs et les responsables des sociétés d’initiation, finissent par devenir de
véritables spécialistes dans le maniement des maximes. Les proverbes relèvent ici, en tant
que genre oral spécifique, de l’art verbal.
1.
Cf. chapitre 1, section intitulée “Stabilité du groupe B30”.
2.
Voir chapitre 3. Et aussi Van der Veen (1991 et 1992a).
3.Travail souvent difficile dans la mesure où les locuteurs geviya maîtrisent de moins en moins ce
domaine qui au cours des siècles passés a pourtant tellement marqué leur vie.
65
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
Les résultats
L’ouvrage, outre une introduction sur le rôle des proverbes dans le monde noir
africain et sur l’origine de la collection (chapitre premier de l’ouvrage), comporte quatre
parties majeures :
La conclusion est suivie d’une série de notes, d’une bibliographie et d’une annexe
précisant certaines correspondances.
La perception que les Eviya ont des animaux qui les entourent, les traits sémantico-
conceptuels qu’ils ont retenus en vue de leur catégorisation ainsi que l’impact du monde
animal sur la vie de la communauté ayant déjà été décrits au chapitre 2 du présent travail4,
1. Approximativement le même pourcentage (30%) est relevé pour les expressions faisant référence
aux animaux dans Raponda-Walker (1993a).
2. Voir chapitre 2.
3. Il existe probablement différents types de classements locaux qui découlent de pratiques sociales
différentes.
4. Voir la section “Perception du monde animal par les Eviya”.
66
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
l’essentiel de la présentation qui suit concernera les éléments les plus importants relevant
du système idéologique des Eviya. Le chapitre se terminera ensuite par un bref rappel du
rapport entre les caractéristiques des animaux retenues par les locuteurs eviya d’une part
et la finalité des proverbes d’autre part, et enfin par quelques remarques succinctes au
sujet des structures syntaxiques et de certaines particularités les concernant.
Comme déjà indiqué plus haut, le système idéologique d’une ethnie fonctionne à un
niveau largement inconscient. Il se dissimule sous l’apparence du naturel, de l’“allant-de-
soi”. Sous-jacent à la vie individuelle et collective, il se trouve à l’origine des attitudes et
des comportements des membres du groupe. Il détermine ainsi, au moins en partie,
l’identité de ce dernier. Les proverbes sont des expressions imagées qui puisent dans le
vécu quotidien du groupe et mettent en mots des valeurs idéologiques sous-jacentes. En
qualité de signifiants1 ils permettent donc aux membres du groupe d’accéder par un
détour à une ou plusieurs valeurs axiologiques du système. Il va de soi qu’en aucun cas
ils ne donnent accès, même pas de manière indirecte, à l’organisation globale du système.
Les proverbes constituent ainsi, comme expressions de vérités générales, des points
de repère dans la vie de chaque membre individuel du groupe. Ces points de repère ne
sont généralement pas contestés. Ceci confirme d’ailleurs le propos de Merand selon
lequel“un proverbe n’est jamais remis en cause : tout au plus on lui en oppose un
autre.”2 Certains proverbes expriment ainsi des valeurs apparemment contradictoires et
donc difficiles à concilier. Vouloir les concilier serait se méprendre sur la nature et la
fonction de ces expressions. Elles sont liées à des situations spécifiques. Ce qui est
considéré bon ou convenable dans telle situation ne le sera pas forcément dans telle autre.
J’ai essayé d’illustrer ceci à l’aide de l’exemple d’une valeur importante au sein de la
communauté eviya, celle de la patience3. En outre, chaque situation peut en principe
donner lieu à des lectures différentes et de ces lectures peuvent susciter des
“explications” différentes.
67
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
Dans certains cas, une expression peut relever de plusieurs thèmes à la fois. Trois grands
thèmes ont pu être sont dégagés, à savoir :
• La vie communautaire
• La vie en famille (au sens local du terme)
• L’attitude à adopter face aux multiples difficultés de la vie
(1) Ne pas reculer devant les difficultés, ne pas craindre la souffrance ; y faire face
avec les moyens que l’on a à sa disposition. On cherche ainsi à cultiver un esprit
de décision. La peine et l’austérité forment la personne et lui permettent de se
préparer à la vie.
(2) Respecter le territoire d’autrui ainsi que son propre territoire à soi (ses origines,
son identité, son clan) ; respecter les rangs sociaux au sein du groupe, respecter la
tradition (dont les anciens et les ancêtres sont les gardiens), respecter l’état
“naturel” des choses de même que leur évolution “naturelle”.
68
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
(3) Réfléchir avant d’agir et ensuite agir avec douceur et patience plutôt qu’avec la
force brutale. Pas de précipitation ni de légèreté.
(4) Etre prudent, voire méfiant : ne pas se fier aux apparences, ne pas attirer des ennuis
inutilement, tenir compte des dangers, calculer les risques1.
La hiérarchisation exacte de ces quelques axes reste encore à déterminer. Les valeurs telles
que la TENACITE (1) et la PRUDENCE (4) paraissent constituer des valeurs fondamentales
dans la vie des Eviya. Les valeurs définies sous (2) et (3) semblent en découler plus ou
moins directement.
Le fait de rencontrer la prudence, voire même la méfiance, parmi les valeurs les plus
fondamentales et sur lesquelles les proverbes insistent le plus, trouve sans doute son
explication dans le passé assez mouvementé du groupe et d’ailleurs de la plupart des
autres ethnies du Gabon. Les populations du Gabon ont dû apprendre à faire face à la
dureté de la vie menée dans la forêt tropicale. Elles ont subi de nombreuses épreuves au
cours des derniers siècles : esclavage, épidémies telles que la variole et la varicelle,
maladies telles que le paludisme, pratiques locales relevant de la sorcellerie, rivalités
interclaniques et interethniques. Les Eviya et quelques autres ethnies telles que les Okandé
par exemple2, semblent avoir été particulièrement affectés par ces fléaux. La situation
actuelle est telle que l’on peut dire que ces groupes sont actuellement en voie de
disparition. On peut par conséquent s’attendre à ce que les valeurs de la prudence et de la
méfiance à l’égard d’autrui se retrouvent dans les expressions proverbiales des groupes
ethniques environnants.
Rappelons simplement ici que les propriétés des animaux retenues dans les
expressions proverbiales relèvent de domaines différents : celui des comportements, celui
de l’apparence physique, celui des techniques de capture, celui de la préparation culinaire
et de la consommabilité et enfin celui de l’utilité particulière pour l’homme3. Les
propriétés comportementales sont de loin les plus fréquentes. Elles peuvent être mises en
rapport avec la finalité de proverbes. L’homme moviya est invité à suivre tel ou tel
comportement jugé exemplaire et à s’abstenir de telle ou telle conduite considérée
vicieuse. C’est pourquoi les traits physiques ainsi que ceux qui relèvent de l’intérêt de
1. En particulier des dangers provenant du monde nocturne (malédictions, sorcellerie, maladies, etc.),
symbolisé par la forêt, lieu où demeurent les mânes des ancêtres.
2. Voir introduction (chapitre premier), section concernant la stabilité du groupe.
3. Voir chapitre 2 de ce travail.
69
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
l’animal pour l’homme jouent un rôle nettement secondaire. Les proverbes qui insistent
sur des caractéristiques physiques mettent plutôt en avant des attitudes intérieures à
adopter ou à éviter.
1. Arnaud (1991-2 : 16-17) définit le sens propositionnel d’un proverbe comme “constatation ou
précepte relatifs aux conduites de l’homme dans son environnement naturel ou social”. Il s’agit de la
valeur sémantique générale de l’expression.
2. Si l’on ajoute aux exemples de ce type de constructions tous les exemples qui contiennent un
impératif, on arrive à un nombre de proverbes considérable.
3. De type : c’est x qui ... ou ce n’est pas x qui ...
4. Donc sans marque explicite de coordination. Cf. asyndète, ci-après.
70
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
Les autres particularités intéressantes des proverbes, dont la plupart ont été
indiquées dans l’ouvrage, concernent essentiellement l’utilisation fréquente du discours
direct et le recours à de nombreuses figures de rhétorique. Ces deux phénomènes
confèrent aux proverbes un air de vivacité et d’authenticité. Les contextes d’apparition des
expressions figurées ainsi que les conditions d’énonciation signalent ensuite au bon
entendeur que l’accès au “vrai” sens n’est pas direct et que le sens profond de
l’expression est à chercher ailleurs que dans le sens propositionnel, au moyen de procédés
inférentiels. Le contexte situationnel et linguistique fournira en règle générale aussi des
indices précieux pour l’interprétation des énoncés proverbiaux.
L’emploi fréquent du discours direct (et dans une moindre mesure aussi l’emploi
du discours indirect) est intéressant et doit être mis en parallèle, au niveau rhétorique, avec
le fréquent recours à la personnification comme cas particulier de la métaphore1. Dans
beaucoup de proverbes les animaux s’expriment à la manière des humains mais sur des
sujets les concernant. Dans les cas les plus fréquents le sémème du lexème dénotant
l’animal, s’enrichit du trait sémantique générique /humain/ en provenance de l’indice
pronominal sujet (en tant que marqueur d’accord de classe 1, celle des humains)2. La
métaphore, qui prend bien d’autres formes que la personnification, est omniprésente dans
les expressions et de toute évidence d’une grande efficacité. Elle est un outil conceptuel
puissant dans la mesure où la conceptualisation de notions abstraites, ici donc les valeurs
1. Il s’agit des cas où, indépendamment de sa propre classe nominale, le nom (d’animal) sujet fait son
accord avec le verbe en classes nominales 1 (pour le singulier) et 2 (pour le pluriel), classes réservées
normalement aux êtres humains.
2. Cf. la propagation des tons au chapitre précédent.
71
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
morales, se fait grâce à des modèles cognitifs du monde concret issus de l’interaction
intense des humains avec leur entourage.
Outre la métaphore on relève de nombreux cas de la figure de l’antithèse et dans une
moindre mesure des figures telles que l’asyndète, la comparaison, la répétition, le chiasme
et le paradoxe. L’emploi relativement fréquent de la deuxième personne du singulier
précise la visée pragmatique des expressions concernées.
Restent enfin quelques autres faits intéressants tels que le nombre peu élevé
d’idéophones —fait surprenant étant donné que la langue en possède un inventaire très
riche et que ces éléments relèvent de l’expressivité— et les quelques cas d’inversion
attestés pour les constructions possessives, où l’ordre canonique nom + déterminant
possessif se trouve inversé. Contrairement à ce que j’ai affirmé dans l’ouvrage ces cas
d’inversion ne sont pas à considérer comme des archaïsmes littéraires qui véhiculeraient
des valeurs connotatives d’autorité et de sûreté mais comme un simple déplacement
syntaxique à valeur d’insistance. Demeure tout de même le fait que ces inversions
n’avaient pas été observées dans d’autres contextes énonciatifs.
Conclusion
72
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
domaine par une analyse très poussée de la phraséologie du groupe. Les corpus
permettant d’entamer une telle analyse restent à constituer.
La compilation de Sébastien Bodinga comporte encore quelque cinq cents autres
proverbes. Ils permettront d’envisager dans un avenir proche la publication de nouvelles
séries sur la flore, les parties du corps, les artefacts, les entités métaphysiques et encore
bien d’autres thèmes plus spécifiquement culturels. L’étude systématique et approfondie
de ces nouvelles séries mettra sans doute en évidence de nouvelles valeurs, de nouveaux
thèmes et de nouveaux axes relevant du système idéologique traditionnel, et permettra
d’affiner grâce à ces éléments, les recherches commencées dans ce domaine passionnant.
Elle permettra en outre d’apporter des précisions sur l’articulation des valeurs et de ce fait
sur la cohérence interne du système.
Publication
BODINGA-BWA-BODINGA S. & L. J. VAN DER VEEN (1995), Les proverbes evia et le monde animal, la
communauté evia à travers ses expressions proverbiales, Paris : Harmattan, 96 p.
73
Chapitre 5
Les échanges linguistiques ritualisés dont font bien entendu partie les différents
types de salutations, constituent un autre domaine fort peu exploré jusqu’à présent pour ce
qui est des communautés ethnolinguistiques du Gabon. Les descriptions gramma-ticales,
si elles existent, sont peu explicites sur ce sujet et se limitent généralement au seul aspect
verbal de la communication1. Elles décrivent en outre les salutations du simple point de
vue monologal et ne permettent par conséquent d’avoir un aperçu précis ni des types
d’échanges et de leur dynamique interne, c’est-à-dire leur construction et déroulement, ni
du rôle du non-verbal dans les échanges. Cette situation s’explique essentiellement par le
fait que peu de chercheurs se sont sérieusement intéressés aux interactions conversa-
tionnelles en général dans le contexte de la Linguistique Africaine.
1. Citons à titre d’exemple la grammaire de Gautier sur la langue mpongwè (B10) publiée en 1912.
2. Voir références dans la section finale du chapitre.
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
L’analyse s’appuie d’une part sur un travail avec informateur, comprenant une étude
sommaire de la langue proprement dite, l’élicitation des différents types de salutations
ainsi que la préparation des séances d’enregistrement), et d’autre part sur un
enregistrement vidéo de plusieurs séquences, faisant intervenir différents locuteurs galoa
qui ont mis en scène les divers types de salutations en février et avril 1992 à Lyon.
Plusieurs caméras VHS ont été utilisées pour la seconde série d’enregistrements afin de
disposer de trois angles de prises de vue au moins.
Les résultats
La première catégorie comporte les salutations qui sont intimement liées à une ou
plusieurs sociétés initiatiques existant au sein du groupe1. La seconde catégorie regroupe
celles qui ignorent cette dimension religieuse ou ésotérique et auxquelles le commun des
mortels peut avoir recours. La différence entre ces deux catégories est nettement perçue
par les locuteurs eux-mêmes.
Pour chacune d’elles, des échanges de type égalitaire (de nature informelle) et de
type inégalitaire (de nature beaucoup plus formelle) sont relevés. Les deux catégories, qui
1. Entre autres l’Elombo (société initiatique commune aux hommes et aux femmes) et le Bouiti
(société initiatique la plus importante du Gabon et essentiellement masculine).
75
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
présentent souvent des différences formelles, sont, comme on pouvait s’y attendre, aussi
fonctionnellement distinctes : les échanges appartenant à la seconde catégorie ont pour
fonction de confirmer une relation sociale, c’est-à-dire de produire ou de reproduire des
signes d’engagement mutuel, au niveau de la famille, des proches, des voisins ou de la
communauté tout entière. Ils constituent donc une routine sociale à portée générale. Par
contre, la fonction des salutations de la première catégorie est plus spécifique et
étroitement liée à l’impact des sociétés initiatiques : elles permettent de signaler
l’appartenance à une société initiatique précise (fonction identificatrice), d’introduire une
séparation entre initiés et non-initiés (fonction séparatrice, démarcative), et de resserrer les
liens entre les initiés dans un esprit de fraternité (fonction unificatrice). Ces salutations
fonctionnent donc comme des marqueurs connotatifs d’appartenance et de connivence.
Elles s’accompagnent généralement de gestes très caractéristiques d’une grande opacité.
Le verbal y occupe une place moins importante, au point de vue quantitatif tout au moins.
Il est également souvent opaque pour les non-initiés1.
Un autre fait intéressant est la tendance très nette à la “banalisation” des salutations
de la première catégorie. Ce détournement est observé parmi les jeunes galoaphones en
particulier et est aux dires des informateurs assez récente. Gestes et paroles sont utilisés
transsémiotiquement dans des circonstances non spécifiquement initiatiques pour évoquer
l’ambiance des veillées de danse et des rencontres initiatiques ou encore celle du “bon
vieux temps” mythique où l’influence de la culture des Blancs ne se faisait pas encore
ressentir.
Les fonctions que les GESTES assument sont très diverses. On observe des gestes
distinctifs, indépendants de la parole et caractéristiques de telle ou telle société d’initiation,
des gestes coverbaux (liés au contenu du discours) comprenant des expressifs
(mouvements corporels servant à souligner l’importance de ce que l’on dit, sourires et
autres mimiques exprimant des affects) et des illustratifs (gestes déictiques désignant des
objets dans l’espace : bassine, dos, etc.), des gestes phonogènes (facilitant le travail
cognitif et la production de la parole), des gestes synchronisateurs (phatiques, régulateurs)
et aussi des gestes "extra-communicatifs" (gestes de confort et gestes autocentrés). Les
gestes exprimant des affectifs sont bien évidemment plus propices en cas d’échange
égalitaire, de proximité familiale et d’amitié.
L’examen attentif du jeu des regards a fait apparaître que les interlocuteurs ont
relativement peu recours au CONTACT OCULAIRE. Les regards directs et/ou prolongés
76
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
sont ressentis comme indiscrets et incongrus, sauf de la part d’un interlocuteur qui occupe
la position haute. Celui-ci a un “droit de regard” sur ses subalternes. On observe plutôt
des regards fuyants, des regards intermittents et/ou détournés, pour les échanges
égalitaires, et l’absence (quasi-)totale de contact oculaire dans le cas des échanges
inégalitaires.
Les mains, les bras, l’épaule et dans une moindre mesure la tête et le pied sont les
parties du corps intervenant le plus souvent dans la COMMUNICATION TACTILE. La torse
et la zone abdominale1 ne sont touchées que lors des salutations où les sujets restent
relativement longtemps dans la zone intime de leurs interlocuteurs. Le contact joue un rôle
primordial dans ce type de rencontre et permet sans doute d’exprimer la joie des
retrouvailles après une période relativement longue de séparation. Il est par contre
totalement absent dans les échanges formelles et inégalitaires.
77
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
Des facteurs tels que la présence d’un lien familial ou amical fort déterminent
l’ordre dans lequel il convient de saluer lorsqu’un individu se trouve en face de plusieurs
interlocuteurs. Ce même paramètre peut également donner lieu à une plus grande
expressivité verbale et gestuelle, à un plus grand nombre de chevauchements et à un débit
1. Les personnes les plus haut placées au sein du groupe sont le chef du village, le devin-guérisseur et
les dirigeants de sociétés initiatiques.
78
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
plus élevé, le tout connotant la joie des retrouvailles. Un autre paramètre, subordonné au
précédent, est celui de la durée de la séparation. L’intensité de la salutation ainsi que les
formules de salutation dépendront de cette durée1.
79
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
La négociation de la clôture peut se faire par des signes verbaux de type formules
votives faisant intervenir des verbes exprimant une coupure ou une reprise de mouvement,
ou par des stratégies relevant du non-verbal : un changement de l’orientation du corps et
du regard (position “désaxée”), un mouvement de recul suggérant synecdochiquement
l’imminence de la séparation, etc. Le plus souvent il s’agit d’une combinaison des deux
types de signes, verbaux et non verbaux.
Dans les séquences de clôture, quelques formules votives ou salutations d’adieu ont
été relevées telles que òw&enZ’&ombyà ‘bonne journée’, `Kb&aNgà ‘(à) demain matin’, k`O
dy`En&an&Ofi`O et nà ∫&O∫`O ‘au revoir’. Elles ne sont pas obligatoirement présentes. Deux
types de réponses ont été relevés : la reprise en écho (de loin le plus fréquent) et la
construction àw&E k`E ‘toi aussi !’. En fin de compte le nombre de formules figées
relevées est fort restreint. La même observation vaut pour la séquence d’ouverture et
d’éventuelles séquences médianes.
Conclusion
Cette étude pionnière a entamé l’exploration d’un terrain très vaste et encore mal
connu. La manière dont les langues bantoues du Gabon et de bien d’autres pays de cette
région de l’Afrique assument la gestion des phases si délicates de l’entrée en
communication et de l’interruption de l’échange, ainsi que la façon dont ces langues
structurent les échanges ritualisés n’ont été que fort peu étudiées.
Les résultats obtenus grâce à cette étude exploratrice sont intéressants car ils
montrent aussi bien quels sont les principaux paramètres linguistiques et non linguistiques
à l’œuvre dans la structuration et l’exécution des échanges que l’articulation de ces
paramètres ainsi que l’impact des pratiques sociales du groupe, de ses croyances et de sa
culture en général. Ils appuyent la complexité sémiotique et extra-sémiotique des
situations réelles de communication si fréquemment dissimulée par les descriptions
linguistiques traditionnelles. La prise en compte du non-linguistique amène à étudier les
rapports entre messages relevant de codes hétérogènes. La complémentarité et la
redondance prédominent très nettement dans les échanges étudiés ici, même si l’on relève
des différences de “dosage” d’un type de salutation à l’autre.
Il est évident que l’on trouvera dans le domaine des échanges ritualisés un nombre
important de tendances universelles, mais, comme le montre les résultats de cette étude, le
rôle des facteurs socioculturels est indéniable et des contraintes propres à telle ou telle
langue ou à tel ou tel groupe de langues donnent lieu à des traitements spécifiques et à des
80
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
exploitations différentes des matériaux sémiotiques, qui méritent d’être décrits aussi bien
que les universaux.
1. Ceci en m’inspirant le plus possible de la méthodologie décrite dans les travaux de Cosnier &
Kerbrat-Orecchioni (1987). Voir l’annexe 1 de l’article (pp. 166-186) pour le détail des transcriptions.
81
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
plus haut, l’étude des salutations a établi de manière très nette que la vie sociale et
religieuse du groupe ont un impact indéniable sur la façon dont les membres individuels
se saluent1. Près de la moitié des situations de rencontres examinées relevaient directement
de contextes initiatiques. Les sociétés initiatiques dictent à leurs membres des lignes de
conduite spécifiques. Ceci s’exprime aussi dans la manière dont les initiés entretiennent le
contact avec leurs “coreligionnaires”. Les paroles et les gestes échangés dans ce contexte
prennent une valeur symbolique dont le sens profond échappe aux non-initiés. D’autres
facteurs ayant traits à l’âge des locuteurs, à leur position sociale au sein du groupe et aux
grands événements de la vie qui les rassemblent (surtout la naissance, la maladie et la
mort2), jouent un rôle important notamment dans l’initiation, le déroulement3 et la clôture
d’un échange et dans le choix des mots, des gestes des regards, etc. Seul
l’approfondissement des connaissances sur le fonctionnement socioculturel du groupe
permettra de mieux comprendre encore les liens entre d’une part la culture et
l’organisation sociale du groupe et d’autre part l’utilisation de la langue et des autres
ressources sémiotiques par ses membres. Une piste de recherche intéressante,
d’orientation ethnolinguistique, se dégage ici.
1. Cf. la salutation asikwè qui est pratiquée au sein de la société initiatique Elombo et qui annonce en
quelque sorte la délivrance d’un message venant de la part des ancêtres. Elle s’adresse à la personne pour
laquelle le message est destiné.
2. La mort et la maladie (grave) sont perçues comme relevant du domaine occulte (du monde de la nuit
avec ses forces obscures et ses sorciers, cf. chapitre 2, perception et catégorisation locales de la maladie).
Elles ne sont jamais naturelles. Se rendre à un enterrement comporte un risque de contamination
(mystique). C’est pourquoi au retour, des purifications rituelles s’imposent avant de reprendre
physiquement contact (au moyen du corps) avec le monde des vivants. Ainsi donc la salutation “volévolé”
se caractérise par l’absence de contact physique et des bains rituels.
3. Entre autres dans la distribution des tours de parole.
82
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
Publication
VAN DER VEEN L. J. (1992b), “Rencontres et salutations en galoa (B10, Gabon)”, Pholia, 7, pp.
151-188.
(Le corpus se présente sous forme d’un ensemble d’enregistrements sur trois cassettes vidéo VHS.
Une version montée existe également. Les retranscriptions ont été réalisées à partir de ces enregistrements.
Elles ont été placées en annexe.)
Communication
Exposé intitulé “Quelques remarques sur les salutations galoa” présenté à l’occasion du Colloque
annuel de Linguistique Africaine en septembre 1992 à Leyde.
83
Chapitre 6
CONCLUSION
Les chapitres qui précèdent ont présenté les divers travaux réalisés depuis la thèse.
Ces derniers ont majoritairement porté sur la langue geviya du Gabon. Ils ont été classés à
l’aide des quatre axes ou thématiques qui s’en dégagent : catégorisation lexicale (chapitre
2), système tonal (chapitre 3), système idéologique (chapitre 4) et échanges ritualisés
(chapitre 5).
Un autre classement, complémentaire du premier, peut être proposé non pas selon
l’objet des recherches mais selon leur orientation globale. Il est en effet possible de
distinguer fondamentalement deux orientations de recherche permettant de situer les
différentes contributions.
1. Pour ne pas utiliser le qualificatif ‘pur’, mais aussi pour indiquer que la linguistique est appelée à
couvrir bien d’autres domaines que la phonologie, la morphologie et la syntaxe. Cf. Rastier (1994 : 10).
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
Les travaux issus de ces autres activités, plus nombreux que les précédents, relèvent
d’un domaine d’investigation de nature très différente qui s’est donné pour objectif
d’aller au-delà des limites de cette linguistique restreinte en tenant compte dans l’analyse
linguistique même de l’environnement culturel des langues et de leurs locuteurs,
l’ETHNOLINGUISTIQUE.
L’étude des domaines spécifiques du lexique et de la catégorisation lexicale
concernant la maladie en tant que phénomène général mais localement perçue, les troubles
pathologiques, les plantes médicinales et les animaux, mais aussi l’étude d’un système de
valeurs idéologiques et axiologiques à travers une série d’expressions proverbiales et les
recherches portant sur les échanges ritualisés, se caractérisent par cette optique. Elles ont
contribué chacune à sa manière à ce domaine de recherche non seulement en confirmant à
quel point langues et cultures sont indissociablement liées et qu’il est par conséquent
exclu de ne pas tenir compte de l’impact de la culture lorsque l’on étudie sérieusement les
langues dans toute leur diversité, mais aussi et surtout en montrant comment la spécificité
culturelle des sociétés traditionnelles d’Afrique Centrale (réunissant connaissances
partagées des phénomènes du monde, croyances, valeurs idéologiques et axiologiques,
organisation (sociale, économique, religieuse, etc.) du comportement) est (omni)présente
au sein du lexique des langues que parlent les membres de ces sociétés.
Etudier le lexique d’une langue, étudier ses expressions proverbiales, sa
phraséologie, ses expressions ritualisées, c’est mettre au jour des connaissances
socioculturelles propres au groupe ethnique qui parle cette langue1 et qui se sont d’une
certaine manière cristallisées dans les unités constitutives du lexique. Tout porte à croire
que la culture et les pratiques sociales exercent une influence au moins contraignante sur
la perception et la catégorisation des objets du monde. Avec cette affirmation nous
sommes en plein dans le débat passionnant et complexe sur l’articulation (exacte) entre
NATURE et CULTURE et sur la validité des hypothèses respectivement universaliste et
relativiste. Les travaux présentés ci-dessus ne permettront bien évidemment pas de
trancher définitivement ce débat fort complexe, mais les résultats lancent un défi
substantiel aux universalistes inconditionnels et insistent lourdement sur la nécessité de
prendre en compte la dimension socioculturelle dans ce genre d’études. La spécificité des
langues et des cultures ne peut en aucun cas être ignorée. La participation active à ce débat
essentiel et fondamental demeurera par conséquent une priorité absolue pour moi2.
Dans l’immédiat il est, me semble-t-il, plus qu’indispensable de se pencher très
sérieusement sur la question de l’approche. Comment étudier par exemple de manière
85
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
encore plus adéquate, plus approfondie et plus systématique1 le LEXIQUE d’une langue
dans le but d’en tirer des connaissances sur le rapport entre le naturel et le culturel ? Et
qu’est-ce au juste le lexique ?
Deux approches, parmi bien d’autres, méritent en particulier d’être (brièvement)
passées en revue dans cette conclusion, la première à cause de sa popularité à l’heure
actuelle et la seconde à cause de sa nature plutôt iconoclaste et innovatrice.
1. Les études effectuées jusqu’à présent ne sont que des ébauches et manquent parfois de systématicité.
Il est impératif de dépasser ce stade.
2. Voir Wittgenstein (1978).
3. Ce concept a été défini différemment selon les auteurs : meilleur exemple d’une catégorie, membre
central et typique, point de référence cognitif, etc.
4. Cf. par exemple Kleiber (1990).
5. Pour une discussion synthétique des critiques adressées à cette approche, voir par exemple Taylor
(1995). Au cœur de la critique, le reproche que le prototype ne possède qu’un pouvoir descriptif et non pas
explicatif.
86
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
Il ne s’agit pas ici de mettre en question l’utilité de la notion de prototype et son rôle
dans la cognition humaine mais d’avoir un regard critique sur une certaine attitude qui
consiste à considérer cette notion comme une clé magique qui ouvrirait toutes les portes
87
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
sans le moindre effort. Il faudrait estimer la théorie du prototype à sa juste valeur dans le
contexte linguistique et n’y avoir recours que si c’est strictement nécessaire et justifié.
Comme le souligne à juste titre Wierzbicka, il y a trop de théoriciens en sémantique et pas
suffisamment de lexicographes1. La complexité de la tâche est évidente et elle ne doit pas
être contournée ou évitée.
Des perspectives très intéressantes pour l’analyse du lexique (entre autres) sont
offertes par la THEORIE DE RASTIER2 et du projet de recherche qui en découle. L’objectif
de cette théorie est de dépasser dans le domaine des traitements automatiques du langage
certains obstacles de taille liés aux insuffisances des théories sémantiques d’inspiration
logique ou psychologique (dont les théories de la catégorisation et de la typicité) et de
construire une informatique linguistique opératoire au moyen d’une sémantique
linguistique prenant en compte quatre ordres descriptifs : le syntagmatique, le
paradigmatique, l’herméneutique et (indirectement) le référentiel. La linguistique
contemporaine ne prend généralement en compte que les ordres syntaxique et référentiel.
L’intérêt de l’ordre herméneutique (relatif aux conditions de production et d’interprétation
des “textes”) par exemple, réside dans le fait que celui-ci articule la détermination du
culturel sur le linguistique. Des pratiques sociales du groupe découlent différents types de
discours (médical, juridique, initiatique, religieux, etc.) qui à leur tour se diversifient en
genres (sermon, prière, bénédiction, incantation, etc.). Le sens d’un mot pouvant varier
selon les genres et variant de toute façon selon les discours, il est évident que ces
différences ne manquent pas d’affecter le lexique.
Pour Rastier le niveau sémantique est différent du niveau conceptuel3. Les deux sont
intimement liés mais distincts. Cet auteur fonde son point de vue entre autres sur la
réflexion sur la synonymie selon laquelle chaque mot possède un sens différent. Pour lui
le sens des mots n’est pas seulement constitué par la référence à des objets (les mots
d’une langue ne sont pas de simples étiquettes) ou par l’inférence entre concepts mais
aussi et surtout par la différence entre des unités linguistiques d’une langue donnée. Par
conséquent les langues se caractérisent par la spécificité de leurs sémantiques4. C’est à ce
niveau qu’il situe l’influence de la culture. Les signifiés linguistiques contraignent les
1. Wierzbicka (1996: 169). Rappelons que l’approche de ce chercheur consiste à déterminer, là où l’on
peut, des invariants sémantiques et à proposer des définitions à base de ces invariants qui sont des
primitives sémantiques supposées universelles (des traits conceptuels nécessaires et suffisants qui ne
correspondent pas obligatoirement à des aspects mesurables et objectifs de la réalité). Elle considère qu’en
sémantique il y a de la place tant pour les prototypes que pour les invariants (p. 161). Les premiers sont
intégrés aux définitions proposées (cf. exemples, pp. 160-167).
2. Par exemple Rastier (1987, 1991) et Rastier et al. (1994).
3. Pour une distinction similaire, voir les travaux de Bierwisch, de Wunderlich et de Searle.
4. Cf. Rastier (1991 : chapitre III, section 5).
88
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
images mentales1 et relèvent de la sphère sémiotique qui pour cet auteur joue un rôle
médiateur entre la sphère physique (objective) et celle des représentations conceptuelles
(subjectives)2. Rastier propose ainsi une relecture non déterminaliste intéressante de
l’hypothèse Sapir-Whorf.
Ce qui toutefois m’intéresse le plus, c’est la méthodologie définie par Rastier pour
l’étude de l’organisation interne du lexique. En quelques mots, il s’agit de déterminer les
classes lexicales (taxèmes, domaines, dimensions), relevant de normes sociales, et ensuite
de les structurer. La détermination se fait à partir de productions linguistiques naturelles,
donc en contexte, au sein de corpus adéquatement constitués, et en prenant en compte la
pratique sociale et le genre linguistique dont relèvent les énoncés du corpus (cf. supra). La
structuration des taxèmes en termes de sèmes inhérents et afférents se fait également grâce
à des considérations herméneutiques3.
Cette approche explicitement linguistique et contextuelle4 offre à mon avis une
meilleure protection contre d’éventuels dérapages comme par exemple la constitution de
catégories (soi-disant) naturelles en dehors d’une situation de choix dans un contexte
précis et constitue une manière intéressante et prometteuse d’aborder la sémiotique des
cultures. Un autre avantage est la possibilité qu’offre ce modèle de décrire et d’analyser
des unités linguistiques autres que celles qui relèvent de la microsémantique telles que la
phrase et le “texte”.
Les travaux de recherche sur la langue GEVIYA ont pu être réalisés d’une part grâce
à une documentation très fouillée constituée au fil des années et d’autre part grâce à la
présence permanente d’un informateur geviya à Lyon même5. Rappelons que les travaux
antérieurs6 ont mis en évidence que cette langue est jusqu’à un certain degré représentative
des autres parlers “Okani Sud”. C’est pourquoi les travaux présentés dans les chapitres
89
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
précédents pourront également inspirer des recherches plus poussées dans ces autres
parlers.
Son système tonal (voir chapitre 3 du présent travail) présente des particularités
intéressantes dont certaines pourraient également caractériser les parlers de l’autre sous-
groupe (“Okani Nord”). Son statut de langue mixte s’est vu confirmer une fois de plus
par les recherches notamment sur les doublets et triplets attestés dans le lexique de la flore
et sur son lexique en général (chapitre 2). Les travaux de Blanchon (1988) et de Van der
Veen (1991a) avaient déjà attiré l’attention sur ce statut particulier qui s’explique par le
fait que cette langue est menacée de disparition (pour des raisons évoquées dans les
chapitres 1 et 4) et que ses locuteurs sont obligés pour survivre d’entretenir des contacts
très intensifs et permanents avec des locuteurs de langues non B30 vivant dans leur
entourage immédiat. Les valeurs morales telles que la prudence et la méfiance mais aussi
la ténacité surgissent de manière massive des expressions proverbiales et tendent à
confirmer, elles aussi, l’histoire mouvementée et la situation actuelle délicate et fragile des
Eviya (cf. chapitre 4).
La volonté de défendre vigoureusement la langue et la culture du groupe par des
actions diverses dont certains d’entre eux font preuve est impressionnante et admirable.
Les nombreux travaux de Sébastien Bodinga-bwa-Bodinga touchant à la lexicographie, la
pharmacopée, les coutumes et l’histoire locales, les proverbes et les contes en sont
l’exemple à la fois le plus clair et sans doute aussi le plus émouvant. A maintes reprises
plusieurs des travaux scientifiques que j’ai pu réaliser grâce aux données fournies par ce
chercheur amateur ont fait l’objet d’une valorisation lors d’émissions radiophoniques et
télévisées gabonaises1. Nous osons espérer que ces travaux sur le geviya contribueront à
la pérennité de la langue et de la culture des Eviya.
1. Ces actions de valorisation ont été assurées par Moïse Modandi. Il a en particulier présenté
l’ouvrage sur les proverbes et le dictionnaire geviya-français en cours de préparation.
90
PARTIE II
CATÉGORISATION NOMINALE
PROGRAMME DE RECHERCHE
Chapitre 7
INTRODUCTION
La première partie de cette note de synthèse sera complétée maintenant par une
partie de nature essentiellement prospective précisant l’orientation actuelle de mes
recherches et présentant un programe de recherche pour les années à venir conçu pour
concrétiser cette orientation (voir aussi l’Introduction générale).
S’il était question de catégorisation implicite (au niveau des sémèmes et du lexique)
dans le chapitre 2, cette seconde partie abordera des questions qui relèvent de la
CATEGORISATION EXPLICITE (par un marquage formel des unités linguistiques). A la fois
synthétique et prospective, elle comportera deux chapitres ainsi qu’une conclusion. Le
chapitre chapitre 8 portera sur le phénomène de la catégorisation nominale dans les
langues du monde et fera le tour des acquis les plus importants dans ce très vaste
domaine. Il permettra de mieux situer les questions abordées dans le chapitre suivant.
Le chapitre 9 ne retiendra qu’une section de ce très vaste domaine et présentera les
acquis concernant la catégorisation nominale au moyen de classes nominales dans les
langues bantoues. Il comportera en outre une description détaillée d’un programme de
recherche engagé depuis peu et qui a pour objectif d’approfondir les recherches dans ce
domaine précis par le biais d’une approche interdisciplinaire réunissant en gros les
perspectives de la linguistique synchronique, de la linguistique diachronique, de la
linguistique cognitive, de l’acquisition des langues par les jeunes enfants et de la
sociolingustique.
Chapitre 8
LA CATEGORISATION NOMINALE
DANS LES LANGUES DU MONDE
Introduction
classificateurs aux alentours du deuxième siècle de notre ère, au début de l’époque Han.
Ils se seraient développés grâce à un processus de grammaticalisation surtout à partir de
substantifs mais aussi à partir de verbes et d’adjectifs. Les classificateurs se seraient
ensuite répandus au cours de la période du Moyen Age pour devenir proéminents lors des
derniers siècles de cette période. Si à l’origine leur fonction principale était de quantifier et
d’individualiser les noms, ils ont progressivement acquis, vers la fin de cette période, une
fonction de qualification et de classification. A partir du Moyen Age tardif jusqu’aux
temps modernes, ils ont très nettement fait l’objet d’une diversification. De nos jours, on
observe plutôt une tendance à la perte de la fonction de quantification et de classification
sous l’effet d’un processus d’unification lexicale fusionnant tous les classificateurs en un
seul.
Il existe plusieurs descriptions synchroniques du système de classificateurs de cette
langue1. A l’instar de toutes les langues sino-tibétaines, elle possède à la fois des termes
de mesure pour la quantification2 et des classificateurs au sens plus spécifique du terme.
L’ensemble des classificateurs n’ont fait l’objet que d’une grammaticalisation limitée. Les
vrais classificateurs apparaissent obligatoirement lorsqu’un nom se trouve déterminé par
un numéral (ou un autre quantificateur) ou par un démonstratif3. Ils déterminent des noms
concrets et dans une moindre mesure des noms abstraits, des périodes de temps ou des
actions. Leur nombre s’élèverait à 120 en mandarin écrit4, si l’on ne prend en compte que
les classificateurs d’usage courant ! Ils peuvent aussi fonctionner comme pro-formes.
Pour ce qui est de la langue orale la situation est cependant assez différente : seule
une bonne vingtaine, que l’on peut qualifier de fondamentaux, y apparaissent de manière
régulière5. Ces derniers peuvent faire référence à un seul item exclusivement (tels que wèi
‘personne estimée’ et jù ‘mot’ / ‘énoncé’) ou définir des classes sur la base de la forme
(tels que tíao ‘objet long’ et kuài ‘pièce carrée’ ou de l’appartenance à un ensemble plus
vaste6 (tels que toú ‘animal’ et jiàn ‘vêtement’).
1. Voir Chao (1968), Wang (1977), Li & Thompson (1981), Erbaugh (1986), Peyraube (à paraître).
La plupart du temps ces travaux ont pour objet la langue écrite.
2. Catégorie universellement attestée.
3. Voir aussi plus bas.
4. Peyraube (à paraître) signale que les dialectes chinois contemporains du Sud en possèdent encore
bien plus que le mandarin (chinois septentrional).
5. D’après l’étude d’Erbaugh (1986).
6. Il s’agit d’ensembles flous.
7. Les numéraux sont soit japonais soit sino-japonais. Cf. Clancy (1985). Le choix du numéral
dépend généralement de l’origine du classificateur.
94
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
qu’il existe quelques indices allant dans ce sens, il n’est pas totalement clair que cette
langue de la famille altaïque possédait déjà un système qui lui était propre avant les
contacts avec le chinois. Selon les dictionnaires, son inventaire actuel comporte entre 200
et 300 formes différentes, mais les locuteurs individuels n’en utilisent qu’une partie, à
savoir entre 30 et 801. Comme pour le mandarin, le nombre de classificateurs utilisés dans
l’usage quotidien de la langue est encore plus restreint. Les plus fréquents sont ceux qui
renvoient à des catégories telles que la catégorie des humains, celle des objets inanimés2,
celle des animaux, celle des objets longs et minces et celle des objets minces et aplatis.
Bon nombre de classificateurs sont très rares et ne sont attestés que dans des contextes
littéraires et formels. Certaines formes semblent être devenues sémantiquement opaques.
Plusieurs travaux ont montré que ces classificateurs peuvent aussi fonctionner au
niveau discursif en qualité d’anaphores3 fournissant des informations sur le statut
discursif des référents.
L’acquisition de ces classificateurs a été étudiée en particulier par Sanches (1977),
Matsumoto (1984a,b,c) et Clancy (1985). Ces études ont permis de déterminer quels sont
les classificateurs les plus fondamentaux (Sanches, 1977) et dans quel ordre ils sont
acquis (Matsumoto, 1984a,b,c). Ce dernier chercheur a également analysé les types
d’erreurs : confusion des séries de numéraux, confusion des séries de classificateurs,
mauvais choix de classificateur. Les formes sino-japonaises sont acquises en premier,
probablement parce qu’elles sont plus générales et bénéficient d’une plus grande
transparence sémantique.
Le jacaltec est une langue maya parlée au Guatémala4. Celle-ci se caractérise entre
autres par la co-existence de plusieurs systèmes de classification5 : un ensemble de
classificateurs nominaux et trois autres systèmes de classification, à savoir un ensemble de
trois classes numérales, un ensemble de deux classes de pluriel et un ensemble bien plus
vaste de termes de mesure.
Ses vingt-quatre classificateurs nominaux sont des morphèmes libres qui se placent
juste devant le nom et peuvent se trouver en présence d’autres déterminants du groupe
nominal. Ils sont tous sémantiquement transparents et peuvent en outre, comme en
japonais et d’ailleurs dans bien d’autres langues, fonctionner comme des éléments
anaphoriques. Cet ensemble connaît deux sous-systèmes très équilibrés que Craig met en
relation avec la culture jacaltèque : le premier catégorise l’univers des hommes et des
95
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
On observe à travers ces quelques exemples que bien souvent les systèmes de
classificateurs prennent pour objet des noms culturellement valorisés. Ces exemples
permettent également de faire une constatation importante, à savoir que la notion de
classification nominale, qui de toute évidence est bien connue dans plusieurs domaines qui
relèvent des Sciences de l’Homme, dissimule en réalité une grande diversité de systèmes2.
Pour ce qui est des systèmes de classificateurs, les travaux de recherche ont pendant
plusieurs décennies essentiellement cherché à décrire les caractéristiques communes. (Cf.
à ce propos, Adams & Conklin (1973) sur les systèmes de classificateurs de l’Asie du
96
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
Sud-Est, Allan (1977) sur les traits sémantiques communs des systèmes de classificateurs
du monde, Dixon (1982, 1986) sur la nécessité de distinguer pour certaines langues
d’Australie entre systèmes de classes nominales et systèmes de classificateurs.) Ces
travaux construisaient sur deux études fondatrices concernant l’origine de ces systèmes et
leurs traits grammaticaux, à savoir Greenberg (1972) et Dixon (1982,1986).
Ce sont surtout certaines études récentes, également citées par Grinevald, qui ont
progressivement mis en évidence et souligné leur diversité1. Malheureusement cette
diversité n’est pas toujours perçue par les chercheurs en Sciences Cognitives2 voire même
en Linguistique Générale, ce qui donne parfois lieu dans les publications portant sur ce
sujet à des généralisations hâtives et à des amalgames imprudents. Sans la prise en compte
de la diversité des systèmes, les résultats courent le risque d’être partiels ou erronés.
Plus généralement la diversité des systèmes de classification nominale n’est pas non
plus toujours bien visible dans les définitions proposées par des dictionnaires spécialisés
qu’ils soient plutôt anciens ou récents3. Elles sont généralement trop restrictives, par
exemple dans la mesure où l’on attribue aux classificateurs un rôle exclusivement
semantique. Citons pour illustrer ce propos la description donnée par D. Crystal4
concernant les classificateurs : “The marking of lexical items as belonging to the same
semantic class is an important feature of many languages (...), and sometimes quite
unexpected bases of classifications are found, in terms of shape, size, colours, movability,
animacy, status, and so on.” La prudence est donc de rigueur. Une description
approfondie ainsi qu’une comparaison poussée des systèmes décrits jusqu’à présent sont
nécessaires, afin d’éviter que certaines données insuffisamment vérifiées soient reprises
pour des études abordant le niveau conceptuel par exemple.
La définition proposée par D. Creissels dans son ouvrage récent sur la syntaxe5,
rend de manière beaucoup plus satisfaisante compte de la complexité réelle des
phénomènes de classification nominale6. La notion de classe nominale ou de genre
nominal est intimement liée à celle de classe d’accord qu’il définit sur la base du
fonctionnement de la détermination nominale. Pour que l’on puisse considérer que ce
1. Surtout Lichtenberk (1983), Carlson & Payne (1989), Craig (1986, 1987, 1992 et 1994).
Egalement les discussions au sein du projet de Cologne sur les universaux dans le domaine des fonctions
majeures du langage : Seiler & Lehmann (1982) et Seiler & Stachowiak (1982).
2. Notamment par ceux qui travaillent dans la perspective universaliste.
3. Cf. Dubois et al. (1973, 1994). La définition de la notion de ‘classificateur’ y est également très
sommaire. Il en est de même dans la plupart des autres dictionnaires actuellement disponibles.
4. Crystal (1980 : 61). La définition donnée par Crystal reflète bien entendu un état des connaissances
moins avancé. Elle n’a pas fait l’objet d’améliorations dans les éditions ultérieures.
5. Creissels (1995).
6. Il s’agit d’une version améliorée de celle proposée dans Creissels (1979) où par exemple la notion
de classe d’accord n’apparaît pas.
97
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
fonctionnement dans une langue précise donne lieu à des phénomènes d’accord, il faut
que “les deux conditions suivantes (soient) réunies : (1) dans certains cas au moins, il
arrive qu’une même modalité de détermination se réalise par des formes différentes dont
la distribution fait intervenir un conditionnement autre que phonologique ; (2) étant
donné deux modalités de détermination différentes donnant lieu toutes deux à un tel choix,
on observe à l’intérieur d’un constituant nominal un conditionnement mutuel de la forme
prise par chacun des deux déterminants1. Les classes d’accord sont établies sur la base
d’une relation d’équivalence au niveau de la compatibilité entre substantifs et
déterminants. Les “genres” des langues bantoues sont des appariements de classes
d’accord selon une correspondance corrélative singulier/pluriel2.
Les systèmes de “classificateurs”, pour lesquels Creissels cite comme exemple le
chinois (cf. supra), font intervenir un mécanisme analogue dans la mesure où l’adjonction
d’un déterminant au mot substantif s’accompagne obligatoirement de l’insertion d’un
“classificateur” entre le déterminant et le substantif, comme le montrent les quelques
exemples suivants (empruntés à Creissel (1995)3) :
1. Creissels (1995 : 84). Il définit la détermination comme “l’ensemble des opérations par lesquelles
l’énonciateur construit un constituant nominal en combinant un lexème substantival avec d’autres
éléments qui précisent d’une manière ou d’une autre la signification de ce lexème” (p. 72).
2. Cf. le geviya ci-dessus.
3. Page 85, exemples 57 à 60. Les tons ne sont pas transcrits pour des raisons de simplicité et de
concision.
98
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
fondement cognitif des classificateurs1. Ces systèmes peuvent en effet être considérés
comme un dispositif linguistique de catégorisation nominale. Couplée avec des travaux sur
les taxonomies lexicales, l’étude du processus de catégorisation nominale et de la nature
des catégories qui en résultent devrait nous permettre de mieux comprendre le phénomène
passionnant de la catégorisation humaine mais aussi la structure sémantique du langage2.
Les recherches menées dans ces domaines visent à obtenir des réponses à des
questions de portée essentiellement théorique touchant à la sémantique, la pragmatique, la
grammaire, la diachronie et les chemins d’évolution, l’acquisition et la perte des
classificateurs3. Le besoin de travaux descriptivement fiables s’en fait d’autant plus
ressentir.
Dans une étude très récente C. Grinevald4 propose une nouvelle typologie à la fois
morphosyntaxique et fonctionnelle des systèmes de classificateurs à partir de données
anciennes et nouvelles, ces systèmes faisant partie, comme d’autres, de l’ensemble plus
vaste des systèmes de classification nominale. Ce dernier correspond selon l’auteur à un
continuum avec à l’une des extrémités le domaine du lexique et à l’autre le domaine de la
grammaire5.
De côté du lexique se situent (1) les systèmes faisant intervenir des termes de
mesure ou mensuratifs (attestés dans toutes les langues connues) exprimant des quantités
à la fois pour des noms comptables et pour des noms non comptables (noms massiques)
et (2) les systèmes faisant appel à des termes de classe d’origine clairement lexicale et
manifestant divers degrés de productivité dans le lexique d’une langue. Ces termes de
classe qui fonctionnent comme éléments catégorisateurs relèvent de la composition
nominale6 et jouent un rôle dans la création lexicale. Ils peuvent avec le temps se
transformer en véritables classificateurs (voir ci-après) comme résultat d’une
grammaticalisation. Les deux types de systèmes sont sémantiquement transparents.
Du côté de la grammaire on trouve (1) les systèmes à classes de genre rencontrées
notamment dans les langues indo-européennes (les langues romanes par exemple7) et (2)
99
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
Cette nouvelle typologie, qui est loin d’être définitive et qui a la vocation de servir
d’outil de travail lors de recherches ultérieures, pose d’une part qu’il existe une catégorie
linguistique de “classificateurs” dans certaines langues du monde fonctionnant
probablement tous comme des marqueurs d’individuation de noms conceptuels2, distincte
d’autres systèmes de classification nominale purement grammaticaux (classes de genre,
classes nominales) ou purement lexicaux (termes de mesure, termes de classe) ; et d’autre
part qu’il existe divers types de classificateurs qui correspondent à des principes de
catégorisation sémantique. Les systèmes de classificateurs apparaissent donc comme
intermédiaires sur l’axe lexico-grammatical : ils ont tous subi des processus de
grammaticalisation mais ont conservé la motivation sémantique. Ils ne sont obligatoires
que dans certaines constructions. Suivant le classement de Grinevald, ils comprennent :
100
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
également attestés sur les deux continents américains (langues maya par exemple) et
en Océanie1.
• les classificateurs de noms, morphèmes libres apparaissant dans la périphérie du
nom à l’intérieur du syntagme nominal. Ils peuvent fonctionner comme déterminant
du nom et comme formes pronominales indépendantes (fonction discursive). Selon
Grinevald ils relèveraient d’une sémantique de la matière ou de l’essence, en tant
qu’opérateurs de qualité.
Ce type de classificateurs peu connu et peu documenté est majoritairement rattaché à
l’Amérique Centrale (branche kanjobalane de la famille maya). On les trouve aussi
en Australie, mais sous une forme moins grammaticalisée.
• les classificateurs génitivaux, morphèmes apparaissant dans les constructions
possessives et catégorisant le possédé2. Ce type de système sélectionne un ensemble
limité de noms au sein du lexique, dénotant des objets culturellement très valorisés.
Ces systèmes relèveraient d’une sémantique de la fonction, avec des classificateurs
fonctionnant comme opérateurs de localisation.
Ces classificateurs sont majoritairement rattachés à l’Océanie (langues
micronésiennes), même s’ils sont également attestés sur les deux continents
américains.
• les classificateurs verbaux, qui se caractérisent par un degré de complexité plus
important et se trouvent à l’intérieur de la forme verbale. Ils catégorisent l’un des
arguments nominaux du verbe. Un premier sous-type fait appel à des classificateurs
avec pour origine des noms génériques et pour lesquels cette origine est encore
visible. L’autre sous-type est davantage apparenté aux classificateurs numéraux.
Ces classificateurs sont majoritairement rattachés à l’Amérique du Nord mais
existeraient également en Australie ;
• quelques types mineurs moins fréquents ou moins documentés.
Grinevald souligne à juste titre que l’existence de ces différents types est confirmée par le
fait que certaines langues du monde possèdent plusieurs systèmes à la fois.
Prenant leur source dans les structures lexicales et syntaxiques prédominantes des
langues3, ces systèmes de classificateurs connaissent actuellement des stades de
101
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
Les langues bantoues dont il sera question au chapitre suivant se caractérisent, rappelons-
le, par des systèmes de classes nominales présentant un degré élevé de grammaticalisation
et se situent donc avec les langues dotées de systèmes de genre à l’extrémité grammaticale
du continuum.
fréquemment observée dans les langues gur et atlantiques. Ce qui s’est réellement passé dans ces langues
n’est pas une création de systèmes à partir de démonstratifs mais un renouvellement de la morphologie des
classes déjà existante au moyen de ces formes. Il convient donc de clairement distinguer entre origine des
systèmes de classificateurs et origine des morphèmes classificateurs, même s’il peut éventuellement
exister un lien entre les deux. (D. Creissels, c. p.)
102
Chapitre 9
cl. 15 = infinitifs
cl. 16-18 = locatifs
Denny et Creider1ont proposé un modèle beaucoup plus élaboré, construit sur la base du
vocabulaire du proto-bantou de Guthrie2 et comportant deux sous-systèmes
sémantiquement distincts et morphologiquement chevauchants, l’un pour les noms
comptables, l’autre pour les noms massiques. Ce modèle fait intervenir pour le premier
sous-sytème des distinctions binaires telles que configuration (spatiale) vs espèce
(‘kinds’), massif vs contour, étendu vs non étendu, artefact vs animé, et pour le second des
distinctions du type compact vs dispersé. L’ensemble reste somme toute assez
hypothétique mais ouvre des perspectives intéressantes dans la mesure où les auteurs
cherchent à aller au-delà des classements habituels. Leur travail, comme d’autres de la
même époque, se caractérise surtout par le souci de définir chaque classe nominale par un
seul trait sémantique abstrait et invariant, même si les auteurs essayent à plusieurs reprises
d’intégrer les diverses exceptions apparentes en faisant appel à des mécanismes
conceptuels secondaires.
Des travaux beaucoup plus récents prenant pour objet non pas les classes nominales
du proto-bantou mais celles du swahili contemporain, en particulier ceux de Contini-
Morava3, ont tenté d’aller encore plus loin dans cette direction grâce à un changement
d’approche. Selon cet auteur le diagnostic de l’arbitraire prend son appui dans une
définition clairement trop restrictive de la notion de cohérence sémantique. Elle postule
également qu’une approche sémantico-cognitive fait apparaître une systématicité encore
plus grande4. Analyser les classes nominales en termes d’invariants sémantiques mène à
une impasse, dans la mesure où il y aura toujours des résidus non expliqués. Certains ont
essayé de sortir de cette impasse en introduisant une distinction entre un ensemble
“dérivé” de classes présumées sémantiquement motivées et un ensemble “inhérent” de
classes largement arbitraires5, mais une telle distinction n’aborde pas la question des
relations sémantiques entre classes et à l’intérieur des classes. L’approche de Contini
rompt avec la conception aristotélicienne de la catégorisation linguistique6. L’appartenance
à une catégorie peut se fonder sur plusieurs critères, y compris les “ressemblances de
famille”, la métaphore, la métonymie et l’euphémisme, et certains membres d’une
catégorie ont un degré de prototypicité plus élévé que d’autres7. A travers l’exemple de
1. Denny & Creider (1986). Il s’agit de la reprise d’un article déjà publié en 1976.
2. Guthrie (1971).
3. Contini-Morava (1997).
4. Ibid. p. 599 et ss.
5. Cf. Givón (1972), Heine (1982) et Nurse & Hinnebusch (1993).
6. D’autres travaillent également dans cette optique : Zubin & Köpcke (1986) et Spitulnik (1987,
1989).
7. Contini-Morava (1997 : 603).
104
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
105
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
Les langues bantoues peuvent être rapprochées du point de vue fonctionnel des
langues à genres telles que les langues romanes, avec comme différences tout de même le
degré de développement des systèmes de genres et des phénomènes d’accord et la manière
dont la répartition en genres s’est faite. Dans le contexte bantou, et plus généralement celui
des langues Niger-Congo, la répartition s’est faite sans intervention de la distinction de
sexe. Cette dernière ne peut donc pas prétendre au statut d’universal.
Ce qui est important à noter est le fait que dans beaucoup de langues bantoues
actuelles on relève des variations synchroniques concernant les classes, les appariements et
le système d’accord. Certains systèmes morphosyntaxiques bantous présentent
actuellement des signes d’épuisement dans la mesure où certaines distinctions ont disparu
(correspondant à une perte au niveau de la richesse de l’inventaire), que certaines
catégories nominales n’ont plus de marqueur segmental, que certains marqueurs
nominaux sont devenus homophones ou que l’accord ne fait plus intervenir des
marqueurs phonologiquement identiques ou similaires aux marqueurs nominaux. La
survie d’un certain nombre de systèmes semble même menacée1. D’après Grinevald, les
processus de dégradation morphologique est plutôt typique des systèmes davantage
grammaticalisés comme aboutissement d’un schème d’évolution linguistique2.
Qu’est-il possible de dire dans l’état actuel des connaissances sur l’origine de ces
systèmes bantous, sur leur évolution historique, leur diversification et éventuellement aussi
leur disparition progressive ? Quels sont les mécanismes à l’œuvre dans les processus de
changement linguistique ? Quels facteurs contribuent à la conservation de ces traits et
quels facteurs à leur abandon ? Comment expliquer les variations relevées en synchronie ?
106
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
“Dynamique du Langage” (DDL) ou par des chercheurs étrangers associés1, les points
suivants ont été solidement établis :
• les variations à l’intérieur des parlers et entre les parlers quant à l’inventaire des
formes et de leur utilisation ;
Les données actuellement disponibles n’attendent que d’être exploitées dans le cadre
d’une recherche plus poussée.
Le projet
1.Il s’agit essentiellement des parlers du Gabon, des deux Congo et de la zone Est.
2.Il s’agit d’une tendance universelle en matière de classification linguistique. Les systèmes les moins
développés possèdent ces deux traits sémantico-conceptuels.
107
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
Pour ce qui est de leur origine historique (point 1), se pose également, en plus de la
question déjà fort ancienne et évoquée ci-dessus sur la motivation sémantique du système
et éventuellement aussi sur les degrés de motivation sémantique, celle de la nature de ces
marqueurs à des étapes historiques antérieures. (Cf. Hombert (1981) et Demuth et al.
(1986) sur les rapports entre le proto-bantou et le proto-bénoué-congo.)
Une telle position confère au projet une importance capitale dans le sens où il pourra
susciter des contributions scientifiques de différents domaines d’investigation et permettra
de réunir au sein d’un même groupe de recherche un grand nombre de points de vue et de
compétences.
1. Il est évident que les recherches menées en sociolinguistique auront leur mot à dire à l’intérieur de
ces trois domaines. Cf. ci-après l’approche de Ravid.
108
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
Hooper (1979), Schwarzwald (1980), Erbaugh (1986)1 et Demuth et al. (1986)) ont
remarqué au cours des deux dernières décennies ce que les données acquisitionnelles
peuvent apporter à la compréhension du changement linguistique et en ont fait part dans
leurs travaux. Selon Demuth, Marchese et Faraclas2 l’étude des processus acquisitionnels
devrait permettre :
(a) d’établir des contraintes fortes sur les types d’hypothèses par lesquels les données
historiques peuvent être expliquées ;
(b) d’évaluer des hypothèses historiques en compétition en utilisant des tendances
attestées dans le domaine de l’acquisition comme dispositif d’évaluation ;
(c) de développer une base commune pour décrire les processus généraux de variation
linguistique et de changement linguistique.
Ils font également remarquer qu’un tel cadre doit pouvoir rendre compte aussi des
processus dynamiques à l’œuvre dans les pidgins et les créoles et dans les situations de
contact entre langues.
Dans leur article sur les systèmes de classes nominales et d’accord de quelques
langues appartenant toutes à la famille linguistique Niger-Congo, Demuth, Marchese et
Faraclas illustrent de quelle manière une confrontation entre données diachroniques issues
d’études comparées, données acquisitionnelles et données concernant les contacts entre
langues peut être fertile. Ils montrent à travers une comparaison des évolutions historiques
attestées par les langues Cross-River, kru et bantoues avec des données acquisitionnelles
obtenues pour certaines langues bantoues que les changements historiques qui ont résulté
dans la mise à plat de distinctions de genres et d’accord dans certaines langues Niger-
Congo correspondent de bien des manières aux différents stades d’acquisition d’un
système de classification nominale dans des langues qui ont conservé ces distinctions.
A l’intérieur de l’ensemble des langues Cross-River, des degrés variables de
rétention des préfixes nominaux reconstruits pour le proto-bénoué-congo (PBC) sont
relevés, allant de leur rétention totale à leur perte totale. Ces degrés indiquent des directions
dans lesquelles les changements ont pu avoir lieu. Les données synchroniques mettent en
évidence différentes étapes possibles d’un développement historique allant globalement
dans le sens d’une réduction des systèmes productifs de classification nominale et
d’accord.
1. Il s’agit d’un article sur le développement historique des classificateurs nominaux en chinois et sur
l’acquisition de ces classificateurs par les enfants. D’intéressants parallèles entre les deux domaines
apparaissent.
2. Demuth, Marchese & Faraclas (1986 : 468).
109
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
• Les préfixes, plutôt que de disparaître simplement, ont tendance à s’intégrer aux
thèmes auxquels ils sont associés.
• Certaines classes paraissent mieux résister à l’évolution sus-décrite que d’autres, les
plus tenaces étant la classe 1/2 (humains) et la classe 9/10 (non-humains). Une des
langues du groupe tend à confondre toutes les classes “non-humain” en un seul
genre. Cette tendance se retrouve dans les langues kru.
• Les classes de pluriel ont tendance à fusionner, avec dans le cas le plus extrême plus
qu’un seul marqueur nominal pour toutes ces classes.
• Dans certaines langues seule la marque du pluriel reste productive (Ø-/MNpl.).
• L’accord se perd d’abord sur les numéraux et les adjectifs. Il se maintient le mieux
sur les pronoms sujets.
L’explication de ces différences synchroniques réside selon les auteurs dans les situations
de contacts de langues. Les langues qui attestent un système réduit se seraient trouvées au
contact de langues non Cross-River ne possédant aucune distinction de genre aujourd’hui.
Cette situation aurait donné lieu à une révision de la forme canonique “préfixe +thème
nominal”1.
L’étude comparée des langues kru fait apparaître que ces langues présentent comme
bon nombre de langues Cross-River, une version réduite d’un protosystème plus
développé. Les classificateurs nominaux suffixés ont “disparu” par coalescence ou par
intégration au thème. On relève une tendance vers Ø-/MNpl. L’accord par contre est
largement présent et productif en kru. Les pronoms qui prédominent le plus,
correspondent aux classes 1a/2 (humains) du PBC et aux classes 9/10 (non-humains,
grands animaux) du PBC.
Les langues bantoues apparaissent commme conservatrices par rapport aux langues
des Grassfields qui sont en train de perdre beaucoup de distinctions de genre et de
confondre les pluriels2. Les critères non sémantiques sous-tendant l’intégration des
emprunts3 montrent que la sémantique ne joue plus de rôle significatif dans les systèmes
1. Une explication analogue a été avancée par Ducos (1979) pour le badiaranké, une langue atlantique
(sous-groupe Nord). Dans cette langue le système des classes nominales n’est plus fonctionnel (mais il
reste des traces), alors des parlers proches tels que le biafada attestent encore un système tout à fait
opérationnel. Selon Ducos, cette évolution s’expliquerait par la pression exercée par le mandinké, langue
prestigieuse dépourvue de système de classification nominale avec laquelle le badiaranké a cohabité
pendant cinq ou six siècles. Cette pression fut probablement le résultat d’un apport massif de termes
manding.
2. Cf. Hyman et al. (1980).
3. La classe par défaut est 9/10. Cf. le geviya ci-après.
110
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
bantous issus d’un système présumé sémantiquement motivé au départ. Certaines langues
présentent des signes de perte potentielle de marqueurs nominaux (omission de marques
dans certains contextes grammaticaux et sociolinguistiques), mais partout le système
d’accord reste intact.
Les données acquisitionnelles spontanées et expérimentales du sesotho vérifient un
certain nombre de prédictions fondées sur les principes opérants (OP) de Slobin1. Pour ce
qui est de l’acquisition des marqueurs de classe nominale, les auteurs ont relevé
l’émergence des marqueurs en trois étapes globales entre 2 et 3 ans2 : Ø- > V- > CV-,
l’acquisition des préfixes nasaux (N-, NV-) se faisant un peu avant celle des autres formes
préfixales. Il apparaît ici un parallèle intéressant entre d’une part le fait que les enfants
passent par un stade où un item lexical peut être réalisé sans préfixe, avec préfixe V- ou
préfixe plein CV-, même dans des énoncés consécutifs, l’environnement contextuel et
grammatical étant identique, et d’autre part les divers stades de perte ou d’intégration des
préfixes attestés dans les langues Cross-River. Certains cas d’omission de préfixes dans
la structure “N+déterminant” observés chez les jeunes enfants, se retrouvent dans le
langage des adultes et pourraient correspondre à un début de perte de préfixes en sesotho.
Deux autres prédictions, la régularisation des paradigmes et la neutralisation de
distinctions de pluriel lors de l’acquisition du sesotho, ne se sont pas vérifiées.
L’acquisition de l’accord en sesotho est un processus qui commence avant l’âge de
2 ans, le plus clairement avec des démonstratifs et des possessifs. L’apprentissage du
système d’accord jouerait ainsi un rôle dans l’acquisition progressive des préfixes
nominaux de classe, cette dernière se faisant un peu plus tardivement. L’accord ressort de
ces données comme plus fondamental que les classes nominales et la séquence “N +
déterminant” semble avoir le statut d’unité cognitive. Cette structure a donné les meilleurs
résultats lors des tests, alors que la présentation de noms hors contexte rend l’attribution
d’un marqueur de classe bien plus difficile. La rétention de l’accord dans la majorité des
langues Niger-Congo paraît confirmer la primauté de l’accord.
111
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
1.
Cf. La position de Bailey (1973).
2.
Par exemple, Weinreich, Labov & Herzog (1968), et les travaux ultérieurs de Labov.
3.Dans le sens d’une distance trop importante entre la structure de surface et la structure profonde,
empêchant les locuteurs de la langue la motivation de telle ou telle forme (cf. C. Chomsky (1969)).
112
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
règles qui produisent des résultats différents dans des contextes superficiels identiques et
donc à rechercher la régularité grammaticale au sein du système)1, la recherche de
transparence sémantique (mise en correspondance simple entre formes et contenus)2, la
recherche de saillance perceptuelle3 et la recherche de cohérence typologique (stratégie liée
à la sensibilité des enfants à l’ordre canonique des mots dans leur langue)4.
Ces stratégies peuvent occasionner des structures déviant de la norme. La rétention
et l’intégration de ces nouvelles structures dépendra, pour ce qui est de l’hébreu en tout
cas mais de toute vraisemblance aussi pour d’autres langues, d’un ensemble complexe de
facteurs, linguistiques et non linguistiques. Les régularisations initiées généralement par
les jeunes enfants et considérées par tous les autres locuteurs comme erronées seront
avortées5, parce que trop radicales et trop coûteuses pour la langue. Elles ignorent les
spécificités de la langue et disparaîtront par conséquent très rapidement sous l’influence
de la maturation et de la scolarisation.
Le sort des autres régularisations cherchant à réduire la distance entre la structure
profonde et la structure de surface initiées par des enfants moins jeunes, par des
adolescents ou par des locuteurs appartenant à des classes socio-économiques moins
favorisées6, aura des chances d’être moins dramatique mais dépendra également en grande
partie de leur coût pour le système dans sa totalité. Si elles ont un effet bénéfique sur un
sous-système de la langue et un coût moyennement élevé, elles donneront lieu, en tant que
phénomènes non standard, à une variation synchronique. La stabilité de cette variation sera
fonction du nombre de déviations par catégorie ou par item, et son maintien dépendra
globalement du nombre de déviations par locuteur. Ces phénomènes non standard sont
généralement rejetés comme non valables par les locuteurs qui ont une bonne maîtrise de
la langue écrite. Ayant accès à un échantillon de registres et de niveaux d’usage plus large
et ainsi à des informations linguistiques d’un niveau plus profond, ces locuteurs
perçoivent les zones concernées comme moins opaques et tolèrent mieux certaines
1. Voir Kiparsky (1982) et Vennemann (1972a) qui montrent la présence du principe dans certains
processus diachroniques.
2. Ce principe bien connu en psycholinguistique a aussi été décrit dans des travaux portant sur la
diachronie : Kiparsky (1982) et Vennemann (1972b).
3. Certaines opérations diachroniques font appel à ce principe. Cf. Naro & Lemle (1976).Ce travail
montre que les structures peu ou non saillantes sont plus susceptibles de subir des changements. Les
notions de saillance, de prototypicité et de fréquence dans le discours sont bien entendu étroitement liées.
4. Cf. Givón (1976), Slobin & Bever (1982) et Lightfoot (1991). Le dernier traite aussi de l’aspect
diachronique.
5. Il s’agit de structures analytiques longues, redondantes mais transparantes. Les jeunes enfants,
quelque soit la classe socio-économique à laquelle ils appartiennent, sont le moins aptes à percevoir les
relations sous-jacentes et le plus de mal à tolérer l’irrégularité des structures. Ils se laissent guidés par des
prédispositions naturelles (OP de Slobin (1973, 1982 et 1985)).
6. Ceux-ci ont développé des compétences cognitives et linguistiques plus poussées grâce à une
attention croissante aux propriétés formelles de la langue et à son usage conventionnel.
113
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
irrégularités et idiosyncrasies. Si par contre elles sont bénéfiques pour la langue dans son
ensemble et de surcroît peu coûteuses, elles deviendront le nouveau standard et seront
acceptées par tout le monde1. Elles assurent dans ce cas le lien entre variation
synchronique et changement linguistique.
L’ampleur de la connaissance et de la maîtrise de la langue écrite, la maturation
cognitive et linguistique ainsi que le coût des réanalyses “thérapeutiques” exercent donc
pour l’hébreu une fonction de contrôle sur les stratégies et les principes sus-mentionnés.
Il ressort de cette étude que le changement linguistique n’est pas introduit par les
très jeunes enfants, mais bien plutôt par certaines structures cognitives relevées auprès
d’enfants plus âgés, d’adolescents et d’adultes appartenant à des milieux moins favorisés
qui répondent à certaines zones d’instabilité de la langue2. Ravid retient un modèle
triangulaire pour rendre compte du mécanisme qui gouverne la variation et le changement
linguistique : l’âge et le sociolecte du locuteur, le composant situationnel déterminant le
degré de contrôle linguistique sur la performance langagière (registre) et le degré d’opacité
linguistique (langue)3.
114
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
restreinte et demande à être élargie. Un tel déséquilibre est inacceptable du point de vue
scientifique.
A part Katherine Demuth1 et quelques autres chercheurs2, peu de linguistes se sont
sérieusement intéressés à l’acquisition des langues à tradition orale. Mais il se trouve
qu’au total ces travaux ne concernent qu’une partie très restreinte de l’aire bantoue, à
savoir la partie australe. Pourtant ces langues à classes nominales présentent un intérêt très
particulier pour l’étude de l’acquisition des langues : elles se caractérisent par une
morphologie flexionnelle extrêmement riche et des paradigmes morphologiques très
développés, et l’acquisition de tels systèmes peut a priori poser des problèmes particuliers
dans la mesure où leur apprentissage et traitement peuvent nécessiter le recours à des
stratégies ou des processus spécifiques. Leur étude pourra apporter des réponses à des
questions que les acquisitionnistes ont soulevées ces dernières décennies et qui pour la
plupart ont contribué à la formulation des ‘Operating Principles’ de Slobin3.
Au vu de cette situation, les travaux de recherche récents de Daniel Franck Idiata4
sur l’acquisition de certains aspects morphosyntaxiques de la langue isangu du Gabon
(référencée B42), unique en son genre à ma connaissance, me paraissent très importants.
Avec les travaux de Pierrette Ogouamba sur des aspects précis de l’acquisition d’une
langue bantoue du groupe B105, ils constituent une contribution de poids à l’entreprise
d’élargissement dans la mesure où des langues bantoues autres que celles du Sud du
territoire sont étudiées dans cette optique. Les travaux d’Idiata et d’Ogouamba ouvrent des
perspectives nouvelles de comparaison et apportent ainsi des éléments intéressants à la
reflexion théorique6.
Etant donnés les résultats très intéressants des travaux d’Idiata (voir ci-après), cet
effort d’élargissement doit impérativement être poursuivi. D’autres groupes linguistiques
bantous devront faire l’objet d’études psycholinguistiques du même type7 si nous voulons
faire évoluer de manière consistente la théorie générale de l’acquisition du langage chez
l’enfant et dégager des principes permettant de mieux comprendre l’évolution des
systèmes de classification nominale.
1 Cf. ses travaux sur l’acquisition et la structure prosodique des mots. Cf. Demuth 1988, 1992, 1994
et 1996, Demuth et al. (1986)).
2 Il s’agit de Connelly (1984) pour le sesotho, de Suzman (1991 et 1993) pour le zulu, de Kunene
(1979) pour le siswati et de Tsonope (1987) pour le setswana. La plupart des résultats de ces travaux
présentent de remarquables similarités tant pour l’acquisition des systèmes de classes nominales que pour
l’acquisition des systèmes d’accord. Voir plus bas (section “Objectifs concrets du projet”) pour plus de
détails.
3. Slobin(1973, 1985).
4. Idiata (1998).
5. En cours.
6. Infra.
7. Selon l’approche décrite par Demuth (1991) et par Ravid (1995).
115
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
Sa faisabilité
Divers éléments, aussi bien au niveau des thèmes de recherche développés par les
équipes du Laboratoire DDL qu’au niveau des compétences actuelles réunies en son sein,
convergent pour permettre de mener à bon terme le projet envisagé ici. Vu leur importance,
ces éléments méritent d’être (sommairement) présentés.
Les connaissances réunies de ces chercheurs de DDL couvrent une grande partie de
l’Afrique Noire (langues bantoues, voire bénoué-congo). Elles concernent le concret
(connaissance du terrain, enquêtes) aussi bien que le théorique (description, analyse,
modélisation, etc.).
116
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
• la section de Linguistique du Musée Royal d’Afrique Centrale, Tervuren, Belgique (Y. Bastin,
C. Grégoire, B. Janssens) ;
• le Département de Linguistique de l’Université de Libreville (Gabon), (J. Kwenzi-Mickala) ;
• Derek Nurse, Professeur à l’Université de Newfoundland (Canada), autre linguiste de renommée,
spécialiste des langues africaines ;
Ce dernier est actuellement à Lyon pour une durée d’un an afin de donner des séminaires sur les
langues africaines dans le cadre des activités de formation du Laboratoire DDL.
Toutes les personnes et institutions mentionnées ci-dessus pourront nous faire bénéficier
de leurs compétences tant en synchronie qu’en diachronie.
1. Hombert (1980).
2 ALGAB : Atlas Linguistique du Gabon.
3 Signalons ici que le mpongwé (groupe linguistique B10, Gabon) est une langue en pleine mutation
de différents points de vue. L’un des changements en cours est l’écroulement du système de classification
nominale. Cet écroulement entraîne une réorganisation du système au moyen de la distinction animé vs
non animé chez certains enfants et par un recours massif à la classe des humains (cl. 1) chez d’autres. La
langue mpongwè est actuellement en voie de désintégration.
117
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
Les recherches sur l’origine des marqueurs, leur nature et leurs aboutissements dans
les langues actuelles, auront pour but tant d’affiner les reconstructions existantes2 par la
comparaison poussée d’états synchroniques dont nous possédons à présent de très
bonnes connaissances grâce à nos recherches antérieures, que de consolider nos
connaissances sur les inventaires et de dresser un tableau des variations synchroniques
1. Voir supra.
2. Travaux de Meeussen, de Guthrie, et de l’équipe des bantouistes de Tervuren.
118
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
attestées dans les langues pouvant donner lieu dans un deuxième temps à la mise au point
d’une typologie.
En ce qui concerne l’aspect acquisitionnel, l’objectif pourra être atteint en étendant
l’étude de l’acquisition du système de classification nominale et du système d’accord à
d’autres groupes linguistiques dans lesquels les différents chercheurs ont travaillé et dont
ils ont de solides connaissances, ainsi qu’en confrontant les résultats du présent projet à
ceux obtenus lors de recherches antérieures (entre autres les travaux de K. Demuth, de D.
F. Idiata et de P. Ogouamba).
Les connaissances accumulées au cours des dernières années concernant les
systèmes de classification nominale des langues du groupe B301 et du groupe B40 par
exemple, tant sur le plan synchronique que sur le plan diachronique, constituent un
excellent point de départ. Elles ont d’ailleurs d’ores et déjà permis d’engager la recherche
dans ce domaine.
119
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
Bien entendu, certaines de ces hypothèses dépendent pour le moins en partie des langues
déjà examinées et risquent dans certains cas de perdre leur pertinence. D’autres
hypothèses pourront être formulées et vérifiées par la suite.
Il conviendra d’examiner également d’autres points importants émergeant des
travaux antérieurs (et éventuellement aussi des travaux d’Idiata). Ils concernent différents
domaines.
120
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
1.
Demuth (1992 : 590) et supra.
2.
Pour ce qui est de l’acquisition des préfixes nominaux, Idiata distingue les mêmes trois phases
majeures chez l’enfant entre l’âge de 02;00 et 03;06 : 1) CVCV, 2) V-CVCV et 3) CV-CVCV.
3. Idiata (1998 : 80).
4. Marchman & Bates (1994).
5. Allen & Hawkins (1978, 1980).
6. Demuth (1992 : 592).
121
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
122
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
les noms au moyen de ces traits. Cette antériorité se comprendrait mieux à la lumière de la
PROSODIE : les marqueurs d’accord de par leur position sont renforcés par l’accentuation
et deviennent perceptuellement saillants. Le marquage approprié des possessifs et des
démonstratifs est en place avant que les noms ne soient marqués à l’aide de MN1. Une
fois de plus l’étude de l’acquisition de certaines langues du groupe B30 pourra confirmer
ou infirmer l’antériorité de l’acquisition de l’accord.
1. Ibid., p. 597.
2. Voir ci-après (à la fin du chapitre), la présentation de quelques structures opaques du geviya.
3. Ou mieux : au conceptuel.
123
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
du groupe B30 par exemple sont intéressantes de ce point de vue, dans la mesure où le
contact des langues explique une partie des innovations au sein du système des classes
nominales. Ces langues se caractérisent (voir infra pour le geviya) par une augmentation
du nombre de distinctions de genres, dont certaines ont été acquises par emprunt. Les
autres distinctions supplémentaires s’expliquent par des facteurs linguistiques tels que la
dérivation déverbative. La sémantique ne semble jouer aucun rôle dans ces acquisitions.
1. Cf. aussi la contribution de Choi (1997) sur la relation entre l’input et le développement cognitif
des jeunes enfants.
2. Il convient de préciser que Clancy (1985 : 514-515) avait déjà suggéré l’étude de l’input dans le
cadre de l’acquisition du japonais comme une piste de recherche prometteuse. En s’appuyant sur certaines
études, elle affirmait que la fréquence extrêmement élevée d’ellipses de particules, la fréquence d’ellipses
nominales et verbales ainsi que la composition de la famille japonaise et les différents types de discours
qui en procèdent, auraient une influence sur la progression de l’acquisition.
3. Voir ci-dessus.
4. Radford (1990).
5. Voir aussi Gerken & McIntosh (1993) et Demuth (1994). Une autre piste pourrait être envisagée,
de nature sémantique. D’après Clancy (1985: 506), les jeunes Japonais ont tendance à éliminer les formes
sémantiquement vides ou opaques lors des premiers stades de l’acquisition de la morphologie de leur
langue. Ceci est en accord avec le principe posé par Slobin (1973) selon lequel les enfants préfèrent un
marquage clair et explicite de l’information sémantique.
124
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
comprenait des formes sans préfixe et des formes à préfixe élidé (ces dernières pouvant
être grammaticalement correctes ou incorrectes). Cette fréquence élevée peut en effet
influencer les premières productions nominales des enfants.
Les raisons de l’omission des préfixes par les adultes tiendraient au développement
grammatical de l’enfant plutôt qu’à sa maturation morphologique. Il va de soi que les
recherches ultérieures devront tenir compte de ces données.
125
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
1. Est-il possible de retrouver dans ce système ou dans différents stades de son évolution la même
échelle implicationnelle au niveau des traits sémantiques que dans certaines autres langues du monde ? (Cf.
Craig, 1986 : 5-7.)
2. Cf. Adams (1986).
3. Des travaux tels que la thèse de P. Ogouamba sur l’acquisition imparfaite d’une langue en voie de
désintégration pourront alimenter ce débat d’actualité.
126
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
• Quels sont les universaux et quelles sont les spécificités des processus d’acquisition
de tels systèmes ?
• Que nous apprennent les processus d’acquisition sur les questions précédentes ?
Quels sont les principes qui sont à l’œuvre aussi bien dans les stratégies
d’apprentissage et de traitement que dans les processus diachroniques ? Quelles
sont les limites d’un tel rapprochement disciplinaire ?
A propos de ce dernier point on peut distinguer à ce jour deux positions plutôt opposées.
Certains pensent que les enfants à travers les différents stades de leur acquisition
personnelle récapitulent l’histoire de leur langue. D’autres estiment que les ressemblances
frappantes entre acquisition et évolution linguistique s’expliquent plutôt par le fait que les
enfants, y compris les adolescents et certains groupes d’adultes, ont universellement
recours aux mêmes prédispositions naturelles, modelées ensuite par les caractéristiques
typologiques de leur langue, pour résoudre des problèmes d’opacité de surface. La
première position me paraît plus difficilement défendable dans la mesure où les enfants ne
peuvent pas être conscients du développement historique de leur propre langue.
127
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
Il me paraît tout à fait raisonnable d’espérer que les travaux ainsi que la mise en forme des
connaissances accumulées constitueront une avancée importante dans la réflexion
théorique concernant ce domaine, ne serait-ce que dans la mesure où ils permettront de
voir quelle est la part des universaux dans ces questions et quelle est la part relevant des
spécificités linguistiques. Les résultats concernant les facteurs responsables de
l’émergence de la variation et du changement linguistique pourront également alimenter
d’autres recherches, notamment celles menées par l’équipe “Evolution” du Laboratoire
DDL1. Ces dernières ont pour objectif l’élaboration de modèles de simulation numériques
de l’origine et de l’évolution des langues.
Ces inventaires présentent un certain nombre de particularités dont bon nombre ont
déjà été décrites dans Van der Veen (1991a). Elles seront reprises et complétées ci-après.
Dans le tableau qui suit (page suivante), T = fie-tsOfiO, Vo = fie-∫o∫e, Vi = fie-
∫iya, P = fie-pinzi(pinzi), K = o-kande et H = fie-himba(ka).
1. Cette équipe est dirigée par D. Demolin et J.-M. Hombert et travaille entre autres sur les processus
d’auto-organisation, concept emprunté à la biologie. Elle travaille en étroite collaboration avec L. Steels
du Laboratoire Sony de Paris.
128
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
cl. T Vo Vi P K H
1 mo-/ mu-/ mo-/ mo-/ mo-/ mo-/
mw-/m- mw-/m- mw-/m- om- omw- omw-/om-
2 a- wa-/ wa-/ a- a- a-
w- w-
3 mo-/ mu-/ mo-/ mo-/ mo-/ mo-/
mw-/m- mw-/m- mw-/m- omw-/ow- omw- omw-/om-
3a o- o-/om- o-
/ow-
4 mi-/ mi-/ mi-/ mi-/ mi-/ mi-/
my- my- my- my-/mim- mim- mim-
5 e-/ e-/ e-/ ‚- N- i-
‚-, (e-) ‚-, (e-) ‚-/e-
5a di-/
dy-
6 ma-/ ma-/ ma-/ ma-/ ma-/ ma-/
m- m- m- mam-/m- mam- mam-
7 s- s-
7a fie-/fiy- fi2-/ fie-/ fie-/ fie-/ fie-/
fiy-/fi- fiy- fies- ? fieh-
8 e- bi- e- e-/ e- e-
ey-
9 (N)-, ‚- (N)-, ‚- (N)-, ((N)-, ((N)-,
‚-/ ‚-) ‚-)
n(y)-
9a e(N)-/ e(N)-/ e(N)-/
e- e- e-
10 (N)-, ‚- (N)-, ‚- (N)-, ‚- ((N)-, ((N)-, ((N)-,
‚-) ‚-) ‚-)
10a di-/ di-/ i-/ di(N)-/ di(N)-/ di(N)-/
dy- dy- dy- din- din- din-
11 o-/ o-/ o-/ no(N)-/ no(N)-/ no(N)-/
w-, ‚- w-, ‚- w- non- non- n-
13 to-/ tu-? to-/ to-/ to-/ to-/
tw- tw- tot- tot- tot-
14 bo-/ bu-/ bo-/ ? ? ?
bw- bw- bw-
129
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
cl. T Vo Vi P K H
16 ∫a-/ ∫a-/ ? ? ?
∫- ∫-
17 fio-/ fiu-/ fio-/ ? ? ?
fiw- fiw- fiw-
19 ∫i-/ ∫i-/ ∫i-/ ∫i-/ ∫i-/ ∫i-/
∫y- ∫y- ∫y- ∫i∫- ∫i∫- ∫i∫-
Tableau des marqueurs nominaux attestés dans les parlers du groupe B30. La distribution des allomorphes
(séparés par une barre oblique) est déterminée par la nature de l’initiale des lexèmes : la première variante
apparaît devant lexèmes à initiale consonantique, l’autre (ou les autres) devant lexèmes à initiale vocalique.
Il est à noter que les parlers P, K et H n’ont pas de classe 10 proprement dite. La nasale attestée en K pour
la classe 5 est syllabique. La nasale des classes 9, 10 et 10a (et pour l’ensemble P/K/H peut-être aussi de
la classe 11, sous forme de trace) ne faisant probablement plus partie du préfixe du point de vue
synchronique a été placée entre parenthèses.
Les quelques points qui suivent présentent un intérêt particulier pour le propos
développé ici, dans la mesure où ils attestent des variations et des innovations imputables à
la structure même de la langue ou au contact des langues.
1. A rapprocher de ce qui se passe par exemple en sesotho, où les préfixes des classes 5, 7, 8 et 10
sont souvent omis par les locuteurs adultes, surtout quand le nom est déterminé par un démonstratif ou un
numéral. (Voir Demuth (1992 : 562-563).)
130
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
Les appariements en genres suivants sont attestés dans les langues du groupe
B30 (abstraction faite de quelques couplages très rares tels que l’appariement 1/8 en Vi
qui n’est relevé que pour un seul lexème, à savoir celui qui désigne les membres
individuels de l’ethnie des Eviya) :
131
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
T Vo Vi P K H
1/2 X X X X X X
3/4 X X X X X X
3a/4 X X X
5/6 X X X X X X
5a/ X
6(a)
7/8 X X
7a/8 X X X X X X
9/10 X X X X X X
11/10 X X X
11/10a X ? X X X X
11/4 ? ? X ? ? ?
(7/4)
11/6 X X X X?
19/13 X ? X X X X
Tabl. 2. (Van der Veen, 1991a (légèrement modifié d’après données récentes))
Tableau des appariements de classes attestés dans les parlers du groupe B30. Une croix indique que
l’appariement est attesté dans le parler en question.
1. Les langues du B10 connaissent dans leurs systèmes de classification nominale d’importantes zones
d’instabilité dues à l’homophonie complète des MN des classes 1, 3, 11 et 14.
132
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
également très incertain mais aucune variation le concernant n’a été relevée jusqu’à
ce jour.
• L’appariement 9/10 est devenu 9a/10a en P/K/H.
• En Vi un genre 11/4 (ou 7/4 selon des nuances pragmatico-sémantiques) est attesté.
Celui-ci est très productif du point de vue dérivationnel. Il permet de produire des
noms exprimant des manières coutumières de faire. Son existence dans les autres
parlers reste à vérifier. Signalons ici au passage que les marqueurs nominaux
préfixés de Vi jouent bien plus généralement un rôle important dans la dérivation
déverbative et dénominative. Il paraît légitime de penser qu’une telle exploitation de
ces marqueurs accroît la stabilité du système et freine certaines évolutions en son
sein. Ceci devra bien entendu être vérifié ultérieurement. Ce parler possède
apparamment le plus grand nombre de distinctions de genres.
Le contact prolongé entre langues apparaît de nouveau comme l’un des facteurs ayant
induit des changements.
Noms monosyllabiques
Les noms monosyllabiques sont peu nombreux en Vi. La plupart d’entre eux se
trouvent précédés d’un marqueur segmental de forme CV-. Par conséquent la structure
canonique de ces noms est CV-CV. Les noms de cette structure fait souvent l’objet de
réinterprétations : ils ne sont plus reconnus par certains locuteurs comme CV-CV, mais
interprétés comme Ø-CVCV et subissent en outre une réfection tonale dans la mesure où
l’association du schème tonal commence au niveau de la voyelle préfixale et non plus au
niveau de la voyelle radicale. Exemples :
133
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
Deux facteurs inhérents à la langue peuvent être proposées pour expliquer ce phénomène
et il n’est pas exclu que ces deux facteurs agissent conjointement. Il peut être lié à la
fréquence élevée des noms de classe 9/10 attestant cette structure, mais aussi à la prosodie
de ce parler. En Vi la voyelle préfixale subit en isolation ainsi qu’en fin de groupe
prosodique un allongement. Il s’agit d’une règle post-lexicale plus généralement
rencontrée dans les langues bantoues1 et qui consiste à allonger le noyau de la syllabe se
trouvant en position de pénultième. Cette voyelle devient donc particulièrement saillante à
l’instar de la voyelle radicale des thèmes dissyllabiques. Tout ceci rejoint une
problématique déjà évoquée par Demuth et par Idiata pour des domaines apparentés, mais
dans une perspective acquisitionnelle. A ceci, il faut rajouter à propos des exemples cités
ci-dessus la faible fréquence du MN de classe 19 et la non-transparence de sa valeur de
diminutif. Etymologiquement il s’agit bien ici de préfixe à valeur de diminutif, mais cette
valeur n’est plus reconnue actuellement pour ces deux exemples2.
Un exemple légèrement différent mais du même ordre existe. Il s’agit du nom
signifiant ‘mort’ : ofiwa. Le découpage étymologique est o-fiw&a. Ce découpage est
encore attesté aujourd’hui, parmi nombre de locuteurs notamment les plus anciens.
Curieusement, on obtient parfois pour le pluriel auprès de plus jeunes locuteurs la forme
réinterprétée (avec réfection tonale) dy-&ofiw&a. Il est possible que l’invraisemblance
sémantique du pluriel soit à l’origine de cette forme déviante.
Une autre ambiguïté peut être relevée pour au moins deux types de structures
spécifiques, à savoir : MNcl.6-CV (ma-CV) et MNcl.7-CV (fie-CV, pluriel e-CV). Ces
formes sont ambiguës quant à la limite entre préfixe et thème, comme l’illustrent les deux
exemples suivants (tonalité non représentée) :
On relève la même ambiguïté pour quelques autres formes préfixales mais dans leur cas le
nom pluriel permet de trancher :
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Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
Vu le nombre de noms commençant par le phonème /ny/, tout porte à croire qu’il en
existe d’autres. Mais en l’absence d’indices provenant de la dérivation, malheureusement
rien ne permet de le montrer de manière concluante. Ils se confondent avec les noms qui
avaient anciennement une initiale /y/, tels que ny`On&K ‘oiseau’ synchroniquement
analysé comme ‚-ny`On&K au vu d’autres données ne pouvant être commentées ici.
Si ce critère analogique ne peut s’appliquer, le nom se verra attribuer la classe 9/10 qui
fonctionne en Vi et dans bien d’autres langues comme classe par défaut. Exemples :
Une exception existe cependant. Les noms d’arbres (ou de végétaux plus généralement)
empruntés ailleurs se retrouvent généralement en classe 11/10a, classe réunissant nombre
1. Toutefois, les locuteurs eux-mêmes ne sont pas toujours conscients de ces liens dérivationnels.
2.Les deux derniers exemples montrent en même temps que le préfixe nasal de classe 9/10 n’est plus
productif. Cette observation est également valable pour le traitement des noms empruntés à des langues
environnantes, linguistiquement beaucoup plus proches.
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Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
important de noms de végétaux. Ce sont surtout les noms d’arbres d’origine étrangère qui
subissent ce traitement spécifique faisant intervenir un critère sémantique. Exemples :
o-fi`oy&afi`e ‘goyavier’
o-f`Kry&ap&e ‘Arbre à pain’ (fruit-à-pain)
o-k`ak`a`o ‘cacaoier’
o-r&Es`K ‘riz’
o-∫&ok&a ‘avocatier’
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Chapitre 10
CONCLUSION
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ANNEXES
LISTES RÉCAPITULATIVES
II. Articles
VAN DER VEEN L. J. (1995), “Noms de maladies evia”, in Maladies, remèdes et langues
en Afrique Centrale, rapport final d’un projet de recherche effectué dans le cadre du
Programme Pluriannuel en Sciences Humaines (P.P.S.H. 110), pp. 228-241.
VAN DER VEEN L. J. (1995), “Noms de plantes médicinales evia”, in Maladies, remèdes
et langues en Afrique Centrale, rapport final d’un projet de recherche effectué dans
le cadre du Programme Pluriannuel en Sciences Humaines (P.P.S.H. 110), pp. 279-
309.
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BODINGA-BWA-BODINGA S. & L. J. VAN DER VEEN (1993), “Plantes utiles des Evias :
Pharmacopée”, Pholia, 8, pp. 7-66.
VAN DER VEEN L. J. (1991b), “Le système tonal du ge-via (Gabon)”, Pholia, 6, pp. 219-
257.
VAN DER VEEN L. J. (1992a), “Le système tonal du ge-via (Gabon)”, Journal of West
African Languages, XXII, 2, pp. 17-41. Version légèrement révisée de l’article
publié dans la revue Pholia 6.
VAN DER VEEN L. J. (1992b), “Rencontres et salutations en galoa (B10, Gabon)”,
Pholia, 7, pp. 151-188.
VAN DER VEEN L. J. (1995) “Maladies, remèdes et langues en Afrique Centrale”,
(coordination du numéro et contributions : introduction, présentation du projet,
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Gênes
Présentation d’une communication intitulée “Maladies et remèdes en Afrique
Centrale : perception, dénomination et classification” à l’occasion du 3ème Colloque
Européen d’Ethnopharmacologie et de la 1ère Conférence Internationale d’Anthropologie
et d’Histoire de la Santé et des Maladies, tenus du 29 mai au 2 juin 1996 à Gênes (Italie).
Publication dans les Actes.
Leipzig
Participation, en tant qu’invité, au 2nd World Congress of African Linguistics à
l’Université de Leipzig, du 27 juillet au 3 août 1997. Titre de la communication : “Etude
de la dénomination des troubles pathologiques en Afrique Centrale bantoue”. Publication
dans les Actes.
Bordeaux
Présentation d’une communication à l’occasion du colloque sur la cliticisation,
organisé à l’Université de Bordeaux 3, en septembre 1998. Titre de la communication :
“La propagation des tons et le statut des indices pronominaux précédant le verbe en
geviya”. Publication dans les Actes.
Lyon
Présentation d’une communication à l’occasion de la journée Bantou organisée par
le laboratoire “Dynamique du Langage” le 16 Octobre 1998, intitulée “Changement
linguistique et acquisition : la catégorisation nominale dans les langues du sud Gabon”.
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RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES
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REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES
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TABLE DES MATIÈRES
Langues et sociétés traditionnelles en Afrique Centrale
Partie I
Chapitre 1 Introduction.......................................................................... 10
Chapitre 6 Conclusion............................................................................ 84
Partie II
Catégorisation nominale
P ROGRAMME DE RECHERCHE
Chapitre 7 Introduction.......................................................................... 92
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