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Cahiers franco-canadiens de l'Ouest
Le Québec dans l’oeuvre de Gabrielle Roy
Yvon Le Bras
Volume 34, numéro 1-2, 2022 Résumé de l'article
Dans sa biographie intitulée La détresse et l’enchantement, publiée à titre
Second souffle – des passeurs de mémoire pour Gabrielle ROY posthume, Gabrielle Roy révèle sans détours la condition ambiguë qui a été la
sienne en tant que Canadienne française née hors du Québec. Bien qu’il ne soit
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DOI : https://doi.org/10.7202/1094024ar recueils de nouvelles, elle y fait référence dans les récits autofictionnels qu’elle
consacre à sa jeunesse au Manitoba tels que Rue Deschambault, La route
d’Altamont et Un jardin au bout du monde. Importante composante de sa vie
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intérieure, l’image du Québec qui se dessine dans ces écrits ne reflète
néanmoins en rien la réalité proprement dite, mais sert à connoter les thèmes
de la nostalgie des origines et de l’impossible retour à un état d’innocence qui
Éditeur(s) sont au coeur de l’oeuvre de Gabrielle Roy dans son ensemble.
Presses universitaires de Saint-Boniface (PUSB)
ISSN
0843-9559 (imprimé)
1916-7792 (numérique)
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Le Bras, Y. (2022). Le Québec dans l’oeuvre de Gabrielle Roy. Cahiers
franco-canadiens de l'Ouest, 34(1-2), 119–128. https://doi.org/10.7202/1094024ar
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cahiers franco-canadiens de l’ouest
vol. 34, nos 1 et 2, 2022, p. 119-128
Le Québec dans l’œuvre de Gabrielle Roy*
Yvon LE BRAS
Brigham Young University, Provo, Utah
RÉSUMÉ
Dans sa biographie intitulée La détresse et l’enchantement,
publiée à titre posthume, Gabrielle Roy révèle sans
détours la condition ambiguë qui a été la sienne en tant
que Canadienne française née hors du Québec. Bien
qu’il ne soit guère question de la province d’origine de
ses parents dans ses romans et recueils de nouvelles,
elle y fait référence dans les récits autofictionnels
qu’elle consacre à sa jeunesse au Manitoba tels que Rue
Deschambault, La route d’Altamont et Un jardin au bout
du monde. Importante composante de sa vie intérieure,
l’image du Québec qui se dessine dans ces écrits ne
reflète néanmoins en rien la réalité proprement dite, mais
sert à connoter les thèmes de la nostalgie des origines et
de l’impossible retour à un état d’innocence qui sont au
coeur de l’oeuvre de Gabrielle Roy dans son ensemble.
ABSTRACT
In her biography entitled La détresse et l’enchantement,
published posthumously, Gabrielle Roy openly reveals
the ambiguous situation that she experienced as a
French Canadian born outside of Québec. Although
her parents’ native province is rarely mentioned in her
novels and short stories, she refers to it in autofictional
narratives about her youth in Manitoba such as Rue
Deschambault, La route d’Altamont, and Un jardin au
bout du monde. An important component of her inner
life, the image of Québec that appears in these writings
does not, however, reflect reality per se, but serves to
* Version remaniée d’une communication présentée lors de la Fourteenth
Biennial Conference of the American Council for Québec Studies «Québec:
New Worlds / Nouveaux Mondes», qui a eu lieu à Québec du 18 au 21
novembre 2004.
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connote the themes of the nostalgia for one’s origins and
the impossible return to a state of innocence that are at
the core of Gabrielle Roy’s work as a whole.
_______________
L’œuvre de Gabrielle Roy occupe une place à part
dans les anthologies de la littérature québécoise. De nature
essentiellement personnelle, tiraillée entre la réalité et la fiction,
elle est en effet difficile à situer car elle témoigne aussi, par sa
forme et son contenu, de la double appartenance linguistique
et culturelle de Gabrielle Roy, originaire d’une communauté
francophone minoritaire du Manitoba du début du XXe siècle.
Composée d’une quinzaine de romans, de recueils de nouvelles,
de contes et de récits autobiographiques, publiés le plus souvent
simultanément en français et en anglais entre 1945 et 1983, puis
à titre posthume jusqu’à nos jours1, cette œuvre inaugurée
par l’extraordinaire succès de librairie de Bonheur d’occasion a
connu une curieuse destinée. Quelque peu marginalisée par la
critique universitaire du vivant de Gabrielle Roy, elle ne cesse
en effet depuis la disparition de cette dernière de faire l’objet
d’études multiples et variées qui illustrent l’importance majeure
qu’elle revêt désormais non seulement au sein de la littérature
québécoise proprement dite, mais de la littérature canadienne
en général2. Étant donné l’idée que Gabrielle Roy se faisait
de son pays, il semble d’ailleurs qu’elle aurait été satisfaite de
se voir ainsi célébrée non seulement au Québec, sa province
d’adoption, mais de part et d’autre du Canada.
Dans son autobiographie intitulée La détresse et
l’enchantement, rédigée peu de temps avant sa mort survenue
à Québec en 1983, elle retrace ses années de formation depuis
son enfance franco-manitobaine jusqu’à son retour d’Europe à
la veille de la Seconde Guerre mondiale; Gabrielle Roy révèle
sans détours le mal qui l’habite et qui est sans aucun doute au
coeur de son œuvre tout entière:
[...] J’ai beaucoup souffert de cette distance que les
Québécois mettaient alors et mettent encore entre eux et
leurs frères du Canada français. Maintenant que je vis
depuis longtemps au Québec, heureuse – en tout cas plus
heureuse que nulle part dans le monde – que j’y ai été
honorée de la plus haute récompense littéraire qu’accorde
son gouvernement, et que j’ai reçu, en retour de mon
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infini amour pour cette terre, mille bons témoignages
d’affection, j’ai presque envie de sourire de la déception
de ma jeunesse hypersensible [...] N’empêche que je sens
quelquefois à travers l’estime dont on m’entoure – surtout
peut-être à cause de Bonheur d’occasion – comme un
regret que l’auteur aimé d’un bon nombre ne soit pas né
au Québec. Et peut-être aussi parfois comme un obscur
ressentiment ou grief – comment l’appeler autrement?
– chez certains du moins que, solidaire comme je suis
du Québec, ce ne soit pas à l’exclusion du reste du
pays canadien où nous avons, comme peuple, souffert,
erré, mais aussi un peu laissé notre marque (Roy, 1996,
p. 140-141).
Canadienne française née hors du Québec, telle est la
condition que Gabrielle Roy devra assumer pour le meilleur et
pour le pire tout au long de son existence. Jamais tout à fait chez
elle même parmi les siens, elle ne cessera adulte de s’identifier
aux autres, à ces gens venus d’ailleurs comme l’étaient ses chers
élèves à l’École Provencher:
[...] Au bout de quelques années, je m’étais tellement
attachée à ma classe qui m’en apprenait sur le folklore, les
chants, les danses des peuples, et quelque chose encore
en eux de plus profond, à la fois souffrant et débordant,
j’étais si près de ces enfants que, le Frère Joseph m’ayant
tout de même proposé la troisième ou quatrième année,
je le suppliai de me laisser avec mes petits immigrants.
Avait-il deviné que j’étais née en quelque sorte pour
servir la Société des Nations? Ou est-ce mes petits enfants
de tous les coins du monde qui m’amenèrent au rêve de
la grande entente qui n’a cessé depuis de me poursuivre?
(Roy, 1996, p. 125)
Empreinte d’un idéal humaniste qui l’incite à dépasser
les frontières réelles ou imaginaires qui séparent les peuples ou
les individus d’une même nation, Gabrielle Roy en vient ainsi
à concevoir le Canada comme une immense terre d’accueil où
«les égarés, les éloignés, les perdus» du monde entier seraient
«rassemblés pour être heureux ensemble» (Roy, 1996, p. 142).
Entre le rêve et la réalité, il existe malgré tout un fossé que le
«travail sans fin, sans rivage, sans véritable but, au fond, qu’est
l’écriture» (Roy, 1996, p. 393) ne saurait combler. Le Canada,
demeurant à ses yeux avant tout un projet à l’avenir incertain,
et le Québec, le lien ténu à son patrimoine francophone, ne
suffisent ni l’un ni l’autre à faire d’elle une Canadienne ou un
Québécoise à part entière. Les réflexions que Gabrielle Roy
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partage avec nous dans son autobiographie, alors que de retour
d’Europe elle découvre le quartier de Saint-Henri à Montréal
qui deviendra le cadre de son premier roman, sont révélatrices
à ce sujet:
Ici je n’avais ni soutien, ni certitude d’emploi même le
plus modeste, ni même une main amie pour se tendre
vers moi à l’occasion. Mais saurais-je, maintenant que je
connaissais mieux, vivre dans cet air français raréfié du
Manitoba, dans son air raréfié tout court? Car si c’était
déjà une sorte de malheur d’être né au Québec de souche
française, combien plus ce l’était, je le voyais maintenant,
en dehors du Québec, dans nos petites colonies de l’Ouest
canadien! Ici du moins, en marchant, toute solitaire
comme je l’étais, j’avais sans cesse à droite et à gauche
recueilli le son de voix parlant français avec un accent
qui m’avait peut-être paru un peu lourd après celui de
Paris, mais c’étaient paroles, c’étaient expressions des
miens, de ma mère, de ma grand-mère, et je m’en sentais
réconfortée (Roy, 1996, p. 502).
S’il est bien question du Québec et des Québécois dans
Bonheur d’occasion, force est de constater que la peinture que
nous en fait la romancière n’a rien de réjouissant puisqu’elle
y évoque avec l’empathie qui la caractérise le sort pathétique
d’une population fraîchement exilée comme elle dans un
environnement urbain où tout repère socio-culturel traditionnel
tend à disparaître. Éloignés de leur espace identitaire, les
personnages du roman n’ont en commun qu’un profond désarroi
et une langue qui rappelle une époque déjà révolue. L’épisode
relaté dans le chapitre XV de ce roman, qui montre Rose-Anna
et sa famille fuir corps et âme l’atmosphère étouffante de Saint-
Henri pour retrouver ne serait-ce que pendant quelques heures
sa campagne d’origine et sa parenté, illustre de ce point de vue
combien tout retour en arrière est profondément illusoire. C’est
ainsi que, la joie des retrouvailles à peine éprouvée, la déception
du protagoniste se manifeste inéluctablement:
[...] Mais ce n’était pas ainsi pourtant que lui était apparue
cette promenade. Sans doute aussi, avait-elle cessé
quelque temps de se voir elle-même telle qu’elle était
aux yeux des autres et, éblouie par son désir, entraînée
par l’illusion, elle avait rêvé l’impossible. Et elle craignait
tant maintenant d’en arriver à trouver son rêve ridicule
qu’elle se défendait d’y penser, le reniait et se disait: “Je
savais bien aussi que j’irai pas [...] dans l’érablière” (Roy,
1993a, p. 205).
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Et pourtant, c’est bien à ce projet insensé qui consiste à abolir
le temps la séparant des délices de son enfance que Gabrielle
Roy, à l’instar de Rose-Anna, se livrera dès que l’occasion se
présentera. Fuyant à son tour Montréal, malgré la renommée
qu’elle s’y est faite, elle reviendra, sinon physiquement du
moins mentalement par le biais de l’écriture, là où elle vit le jour
au milieu de la vaste prairie canadienne. En effet, à l’exception
d’Alexandre Chenevert, roman publié en 1954, qui a lui aussi
essentiellement pour cadre Montréal, c’est désormais dans sa
province natale que Gabrielle Roy situera l’action de la plupart
de ses récits. Ainsi, alors même qu’elle s’installe définitivement
à Québec en compagnie de son mari qui y exerce la médecine,
tout se passe comme si elle s’en éloignait pour mieux revivre
son enfance, son adolescence et ses expériences d’enseignement
au Manitoba.
Contre toute attente, néanmoins, le Québec n’est jamais
totalement absent des recueils de nouvelles qu’elle consacre
à ses années manitobaines. C’est en particulier le cas de Rue
Deschambault, de La route d’Altamont et d’Un jardin au bout du
monde, publiés respectivement en 1955, 1961 et 1975. Bien
qu’il s’agisse d’oeuvres fictives, on est frappé à les lire par le
fait que l’auteur de La détresse et l’enchantement et la narratrice
qui s’y exprime sont en fait la même personne à quelques
dizaines d’années d’intervalle. De ce fait, peut-être serait-il plus
correct de parler d’autofiction quand on se réfère à ces écrits où
personnages, lieux et événements sont indissociables de la vie
même de Gabrielle Roy.
Dans Rue Deschambault, qui couvrirait ses jeunes années
jusqu’au moment où elle doit quitter le foyer pour gagner sa vie,
soit de 1913 à 1929 environ, une nouvelle attire particulièrement
l’attention par son contenu québécois. Elle a pour titre «Les
déserteuses» et raconte une fugue, celle de Christine la
narratrice et sa mère Éveline, qui, à l’insu d’Édouard, le père
de famille, décident de traverser le Canada d’ouest en est pour
se ressourcer en quelque sorte au Québec au sein de la mère
patrie. Ce voyage dans le temps et dans l’espace est aussi un
véritable pèlerinage, puisque les deux fuyardes, après avoir
découvert le «Canada immense» et séjourné quelques jours à
Montréal chez de lointains parents, puis dans les villages de
leurs aïeux, s’aventurent jusqu’à Sainte-Anne-de-Beaupré pour
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se donner bonne conscience et y «implorer [comme le précise
Christine] la bonne sainte Anne en faveur des colons de papa»
(Roy, 1993b, p. 109). Plus que les circonstances du voyage lui-
même, somme toute plutôt anecdotiques, la représentation du
Québec que nous propose Gabrielle Roy par l’intermédiaire
d’Éveline est à retenir. Cette dernière, de retour chez elle, pour
éviter les reproches de son mari, lui rappelle ainsi le pays de
son enfance:
[...] là-bas, dans ce qu’ils appellent des rangs, les maisons
ne sont pas éloignées les unes des autres comme dans
nos plaines, mais, alignées, elles forment un interminable
village; de beaux arbres, bien plus grands, bien plus forts
que les nôtres, accompagnent les routes; l’ombre et le
soleil jouent sur les façades blanches. Ces maisons du
Québec, basses, avec d’étroites fenêtres près du sol, de
grands toits pointus, n’admettent peut-être pas la lumière
du jour autant que nos maisons du Manitoba, mais elles
conservent mieux la chaleur des souvenirs. Comme on y
est bien quand, les lampes allumées, les visages prennent
une expression d’amitié, et le bois même, une teinte
d’accueil! Alors dans le silence, on l’entend presque se
souvenir... Peut-être, fit maman, les générations mortes
respirent-elles encore autour des vivants, en ce vieux
pays du Québec!... (Roy, 1993b, p. 120-121)
La maison traditionnelle québécoise, qui se dessine dans le
discours rapporté par comparaison avec celle du Manitoba,
acquiert ici une valeur symbolique incontestable puisqu’elle
renvoie à une vision passéiste du Québec tout entier figé dans
le temps. Lieu de mémoire plutôt qu’espace géographique et
humain actuel, la vieille province, telle un cimetière, ne peut se
prêter alors qu’à l’évocation des souvenirs et au recueillement.
Dans La route d’Altamont, la vision contrastée du Québec
de Gabrielle Roy reposant sur une interprétation subjective du
passé se précise encore par son caractère onirique. Le quatrième
épisode qui vient clore ce recueil nous permet en effet de
retrouver une fois de plus le couple mère-fille, Christine étant
désormais jeune adulte et sur le point de quitter sa famille et sa
province, alors que toutes deux se promenant en voiture dans le
«pays le plus plat du monde» que serait le Manitoba, s’écartent
de leur chemin et se retrouvent au milieu des petites collines de
la montagne Pembina, du côté d’Altamont:
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Et puis, tout se passa en un tel silence entre maman et
les petites collines! J’allais lentement pour la laisser tout
voir à son aise, m’apercevant que son regard volait de
chaque côté de la route, et nous montions encore, et les
petites collines ne cessaient pas de se bousculer à droite,
à gauche, comme pour nous regarder passer, elles qui
dans leur isolement ne devaient pas voir des humains
plus souvent que nous, des collines. Puis je m’arrêtai;
j’éteignis le moteur. Maman, dans sa hâte de descendre
ne savait plus quelle poignée tourner, comment ouvrir
la portière. Je l’aidai. Alors, sans un mot, elle partit seule
parmi les collines.
Entre les broussailles sèches la retenant un instant par
sa jupe, elle se mit à grimper, alerte encore, avec des
mouvements de chevrette, la tête d’instant en instant
levée vers le haut... puis je la perdis de vue [...]
Mais que se dirent-elles, ce jour-là, maman et les petites
collines? Est-ce que vraiment les collines rendirent à
maman sa joyeuse âme d’enfant? Et comment se fait-il
que l’être humain ne connaisse pas en sa vieillesse de
plus grand bonheur que de retrouver en soi son jeune
visage? [...] Je ne comprenais rien alors à ce dialogue, je
me demandais tout simplement ce qui pouvait retenir si
longtemps ma mère en plein vent, sur le roc; et si c’était
sa vie passée qu’elle y retrouvait, en quoi cela pouvait-
il être heureux? En quoi pouvait-il être bon à soixante-
dix ans, de donner la main à son enfance sur une petite
colline? [...] (Roy, 1993c, p. 126-127)
Quand on sait que Gabrielle Roy approchait de la soixantaine
quand elle écrivit ces lignes, il est permis de penser qu’elle
s’identifie ici davantage avec Éveline qu’avec Christine,
son alter ego habituel, et que les questions que se pose cette
dernière s’adressent aussi bien à elle qu’à sa mère fictive. La
topographie se faisant le miroir de l’âme, ces collines du Sud
du Manitoba, survenues comme un mirage dans la trame
textuelle, se transforment, comme l’a bien vu Carol Harvey, «en
lieu de rencontre ontologique, où tous les grands problèmes se
posent» (Harvey, 1993, p. 211) et rappellent à Éveline, parvenue
au soir de sa vie, le «paysage laissé en arrière, à l’origine de
[sa] famille» (Roy, 1993c, p. 117) là-bas au Québec. Reflets de sa
patrie spirituelle, elles sont propices à une véritable communion
entre son être de maintenant et d’hier, ses angoisses de vieille
femme et ses aspirations de jeune fille.
Sans vouloir simplifier les choses outre mesure, il semble
évident, à la lecture de cette nouvelle, que Gabrielle Roy fait
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ainsi surgir le paysage de l’enfance d’Évelyne dans la plaine
manitobaine pour mieux souligner la dualité identitaire de
son personnage. À la réflexion, «La route d’Altamont», comme
l’écriture royenne, n’est donc jamais vraiment rectiligne
puisqu’elle tend sans cesse à ramener celle qui la suit, ne
serait-ce que par l’imagination, là d’où elle vient. Christine,
dans la «hâte où [elle] était de ce qu’[elle] deviendr[ait]» (Roy,
1993c, p. 156) ignore encore cette vérité à ce moment-là. Elle
l’apprendra cependant à son tour lorsque, épousant la destinée
de sa créatrice, elle se mettra elle-même à écrire.
«Un vagabond frappe à notre porte», nouvelle tirée
d’Un jardin au bout du monde, bien que ne faisant pas partie de
l’ensemble des textes dits du cycle manitobain, confirme bien
cette impression puisque Gabrielle Roy cède une fois de plus
la parole à Christine et lui laisse le soin de nous raconter un
souvenir d’enfance qui résume à lui seul tout l’impact que le
Québec a eu sur sa pensée créatrice. La présentation qu’elle
fait de cette nouvelle dans la préface en montre d’emblée toute
l’importance:
[...] Un vagabond frappe à notre porte a été refai[t] à plus
de vingt ans de sa version première. C’est une entreprise
périlleuse que de resserrer le sens et la forme d’un
texte ancien tout en lui gardant la naïveté ou le lyrisme
primitifs qui lui ont donné vie. Si j’ai tenu à reprendre
cette nouvelle, c’est qu’elle représente assez bien, je
crois, l’aspect quelque peu moyenâgeux, l’aspect “image
sainte”, sous lequel, au fond de la plaine, quand j’étais
enfant, nous apparaissait le Québec, à travers les récits
que nous en faisaient nos parents, immigrés au Manitoba,
mais n’ayant pas quitté de coeur leur Bas-Canada, et qui
“brodaient... brodaient...”. Si jamais le Québec a exercé
sur ses enfants éloignés une séduction irrésistible, c’est
bien à cette époque, par la magie des histoires racontées
autour du vieux poêle Majestic (Roy, 1994, p. 7).
Contrairement au personnage du roman Le survenant
de Germaine Guèvremont (1990), qui demeure peu loquace
tout au long de l’intrigue de ce célèbre roman, l’inconnu qui
arrive un jour à l’improviste chez Christine enfant et les siens
se caractérise par sa parole et ses dons de conteur. Imposteur
et intrus, il se voit littéralement adopté par ses hôtes l’espace de
quelques semaines, uniquement parce qu’il se fait passer pour
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un lointain cousin du Québec et qu’il est en mesure de réconcilier
ses auditeurs avec leur passé, fut-il fabriqué de toutes pièces:
Or, ce soir-là, mon père se rapprocha de l’étrange visiteur
et voilà que des noms jaillissaient de ses lèvres, ceux
que l’on associait à la mauvaise humeur aussi bien que
ceux qui figuraient aux fêtes et d’autres qui nous étaient
encore parfaitement inconnus [...] On eût dit qu’une
digue trop longtemps érigée contre le passé cédait enfin
aux souvenirs qui affluaient en se bousculant [...] (Roy,
1994, p. 20)
Mais surtout l’étranger de passage est capable par la voix et
le geste d’esquisser à grands traits ce qui fait la spécificité des
moeurs et coutumes de leur pays perdu. En un mot, il se fait
l’interprète de leur propre culture.
Véritable mise en abîme de l’oeuvre royenne dans son
ensemble, cette nouvelle illustre aussi mieux que tout autre que
la qualité d’un récit ne se mesure pas en fonction de l’authenticité
des faits qu’il rapporte mais d’après le plaisir ou la joie qu’il
procure à ceux qui l’écoutent ou le lisent. Comme l’épilogue
d’«Un vagabond frappe à notre porte» le montre bien, même
démasqué, l’imposteur inspire le respect car il a su faire chanter
un «peuple d’âmes [...] dans la nuit» (Roy, 1994, p. 169).
Gabrielle Roy en tant que narratrice ne prétend à rien
d’autre puisque le réel ou le vécu n’est jamais chez elle que
matière à fiction. Qu’il s’agisse de raconter sa vie, d’évoquer
des souvenirs, des êtres ou des lieux qui lui sont chers, l’objectif
est toujours le même puisque, selon elle, l’écriture est «le seul
moyen d’échapper aux confins de nous-mêmes… et ainsi peut-
être, en nous libérant jusqu’à un certain point, [d’]aider les
autres à se libérer eux-mêmes» (Ricard, 2000, p. 461). Envisagée
sous cet angle, toute référence au Québec dans les écrits de
Gabrielle Roy ne prend donc son sens qu’à partir du moment
où l’on considère que ce lieu et tout ce qu’il évoque constitue
l’une des importantes composantes de sa vie intérieure. L’image
qu’elle en fait ne renvoie ainsi nullement à un espace référentiel
particulier, car elle est composée de figures diverses chargées
de connoter la nostalgie des origines et l’impossible retour à un
état d’innocence. À la fois proche et distant, insolite et familier,
ce «coin de pays» demeure chez elle aussi indiscernable que la
nature humaine.
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NOTES
1. Un certain nombre de textes inédits de Gabrielle Roy ont été publiés
aux Éditions du Boréal depuis quelques années par les membres
du «Groupe de recherche sur Gabrielle Roy» de l’Université
McGill sous la direction de François Ricard. La publication récente
des lettres de Gabrielle Roy adressées à huit de ses amies, entre
1945 et 1978, illustre bien cet effort d’édition ou de réédition (Roy,
2005).
2. La bibliographie récente de Lori Saint-Martin des écrits critiques
consacrés à l’oeuvre royenne illustre bien ce phénomène (Saint-
Martin, 1998).
BIBLIOGRAPHIE
GUÈVREMONT, Germaine (1990) Le Survenant, Montréal, Bibliothèque
québécoise, 221 p.
HARVEY, Carol J. (1993) Le cycle manitobain de Gabrielle Roy, Saint-
Boniface, Éditions des Plaines, 273 p.
RICARD, François (2000) Gabrielle Roy: une vie, Montréal, Boréal,
646 p.
ROY, Gabrielle (1993a) Bonheur d’occasion, Montréal, Boréal, 413 p.
_____ (1993b) Rue Deschambault, Montréal, Boréal, 265 p.
_____ (1993c) La route d’Altamont, Montréal, Boréal, 163 p.
_____ (1994) Un jardin au bout du monde, Montréal, Boréal, 178 p.
_____ (1995) Alexandre Chenevert, Montréal, Boréal, 297 p.
_____ (1996) La détresse et l’enchantement, Montréal, Boréal, 511 p.
_____ (2005) Femmes de lettres: lettres de Gabrielle Roy à ses amies, 1945-
1978, Montréal, Boréal, 249 p.
SAINT-MARTIN, Lori (1998) Lectures contemporaines de Gabrielle
Roy: bibliographie analytique des études critiques (1978-1997),
Montréal, Boréal, 191 p.
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