Mon père nous quitta le surlendemain à l’aube.
Il partit, avec pour tout bagage, une sacoche de berger,
en palmier nain, dont il avait fait l’acquisition la veille, une faucille neuve et un sac en toile, avec une
fermeture à coulisse. Ma mère l’avait confectionné dans un morceau de haïk de coton et l’avait bourré
de provisions : olives noires, figues sèches, farine grillée et sucrée, deux pains parfumés à l’anis et dix
qarchalas. Nous appelons ainsi des petits pains ronds sucrés, parfumés à l’anis et à la fleur d’oranger
et décorés de grains de sésame.
J’étais réveillé quand mon père partit. Ma mère lui fit quelques recommandations et resta après son
départ, prostrée sur son lit, le visage caché dans ses deux mains. J’eus la sensation que nous étions
abandonnés, que nous étions devenus orphelins.
Tout le monde dans le quartier devait être au courant de nos ennuis matériels et du départ de mon père.
Ils manifesteraient à notre égard une pitié ostentatoire plus humiliante que le pire mépris. Mon père
parti, nous restions sans soutien, sans défense.
Le père, dans une famille comme la nôtre, représente une protection occulte. Point n’est besoin qu’il
soit riche, son prestige moral donne force, équilibre, assurance et respectabilité.
Mon père venait le soir seulement à la maison, mais il semblait que toute la journée se passait en
préparatifs pour le recevoir. Je comprenais ce qui tourmentait ma mère, ce matin, dans la lumière du
jour à peine naissant. Elle se rendait compte dans le tréfonds de son cœur que ses préparatifs seraient
vains.
Personne le soir ne pousserait plus notre porte, n’apporterait de l’extérieur la suave odeur du travail,
ne servirait de lien entre nous et la vie exubérante de la rue.
Pour ma mère et pour moi, mon père représentait la force, l’aventure, la sécurité, la paix. Il n’avait
jamais quitté sa maison ; les circonstances qui l’obligeaient ainsi à le faire prenaient dans notre
imagination une figure hideuse.
La maison se réveillait peu à peu, saluait le soleil et ses bruits familiers. Je me sentais mieux ce matin.
Je m’assis dans mon lit. Ma tête ne pesait rien sur mes épaules, mes bras n’étaient agités d’aucune
fièvre.
Maman, dis-je, est-ce que c’est long un mois ?
Ma mère se secoua de sa torpeur, regarda à droite, puis à gauche, comme pour reconnaître l’endroit où
elle se trouvait et me fixa avec des yeux étonnés.
- As-tu parlé, Sidi Mohammed ?
- Oui, maman ; je te demande si un mois est long.
- Un mois dure un mois, mon fils, mais pour nous, le mois à venir sera une éternité.