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Analyse des poèmes de Rimbaud et Prévost

Texte français

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Analyse des poèmes de Rimbaud et Prévost

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Textes pour l’oral

Séquence 1 : La poésie
Etude d’une œuvre intégrale : Les cahiers de Douai, A.Rimbaud

1) Vénus Anadyomène

Comme d’un cercueil vert en fer blanc, une tête 1


De femme à cheveux bruns fortement pommadés
D’une vieille baignoire émerge, lente et bête,
Avec des déficits assez mal ravaudés1 ;

Puis le col2 gras et gris, les larges omoplates 5


Qui saillent ; le dos court qui rentre et qui ressort ;
Puis les rondeurs des reins semblent prendre l’essor ;
La graisse sous la peau paraît en feuilles plates ;

L’échine3 est un peu rouge, et le tout sent un goût 9


Horrible étrangement ; on remarque surtout
Des singularités4 qu’il faut voir à la loupe…

Les reins portent deux mots gravés : Clara Venus5 ; 12


– Et tout ce corps remue et tend sa large croupe
Belle hideusement d’un ulcère6 à l’anus.

1 Réparés, raccommodés
2 cou
3 Dos ( généralement d’un animal)
4 Particularités
5 Illustre Vénus ( latin)
6 Plaie, lésion
2) Roman

I
On n'est pas sérieux, quand on a dix-sept ans. 1
- Un beau soir, foin des bocks et de la limonade,
Des cafés tapageurs aux lustres éclatants !
- On va sous les tilleuls verts de la promenade.

Les tilleuls sentent bon dans les bons soirs de juin ! 5


L'air est parfois si doux, qu'on ferme la paupière ;
Le vent chargé de bruits - la ville n'est pas loin -
A des parfums de vigne et des parfums de bière...

II
- Voilà qu'on aperçoit un tout petit chiffon 9
D'azur sombre, encadré d'une petite branche,
Piqué d'une mauvaise étoile, qui se fond
Avec de doux frissons, petite et toute blanche...

Nuit de juin ! Dix-sept ans ! - On se laisse griser. 13


La sève est du champagne et vous monte à la tête...
On divague ; on se sent aux lèvres un baiser
Qui palpite là, comme une petite bête...

III
Le coeur fou robinsonne à travers les romans, 17
- Lorsque, dans la clarté d'un pâle réverbère,
Passe une demoiselle aux petits airs charmants,
Sous l'ombre du faux col effrayant de son père...

Et, comme elle vous trouve immensément naïf, 21


Tout en faisant trotter ses petites bottines,
Elle se tourne, alerte et d'un mouvement vif...
- Sur vos lèvres alors meurent les cavatines...

IV
Vous êtes amoureux. Loué jusqu'au mois d'août. 25
Vous êtes amoureux. - Vos sonnets La font rire.
Tous vos amis s'en vont, vous êtes mauvais goût.
- Puis l'adorée, un soir, a daigné vous écrire !...

- Ce soir-là..., - vous rentrez aux cafés éclatants, 29


Vous demandez des bocks ou de la limonade...
- On n'est pas sérieux, quand on a dix-sept ans
Et qu'on a des tilleuls verts sur la promenade.
3) Le dormeur du Val

C'est un trou de verdure où chante une rivière 1


Accrochant follement aux herbes des haillons
D'argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c'est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue, 5


Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l'herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme 9


Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ; 12


Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.
4) Une Charogne (v 1 à 16 puis v 37 à 48)

Rappelez-vous l'objet que nous vîmes, mon âme, 1


Ce beau matin d'été si doux :
Au détour d'un sentier une charogne infâme
Sur un lit semé de cailloux,

Les jambes en l'air, comme une femme lubrique, 5


Brûlante et suant les poisons,
Ouvrait d'une façon nonchalante et cynique7
Son ventre plein d'exhalaisons8.

Le soleil rayonnait sur cette pourriture, 9


Comme afin de la cuire à point,
Et de rendre au centuple à la grande Nature
Tout ce qu'ensemble elle avait joint ;

Et le ciel regardait la carcasse superbe 13


Comme une fleur s'épanouir.
La puanteur était si forte, que sur l'herbe
Vous crûtes vous évanouir.
(...)
- Et pourtant vous serez semblable à cette ordure, 17
A cette horrible infection,
Etoile de mes yeux, soleil de ma nature,
Vous, mon ange et ma passion !

Oui ! telle vous serez, ô la reine des grâces, 21


Apres les derniers sacrements9,
Quand vous irez, sous l'herbe et les floraisons grasses,
Moisir parmi les ossements.

Alors, ô ma beauté ! dites à la vermine 25


Qui vous mangera de baisers,
Que j'ai gardé la forme et l'essence divine
De mes amours décomposés !

7 Impudent, immoral
8 Odeurs, émanations
9 Terme liturgique qui désigne l’ultime bénédiction, appelée aussi extrême onction, que le prêtre administre au mourant
Séquence 2 : Etude de l’oeuvre intégrale Manon Lescaut , de l’abbé Prévost

5) La scène de rencontre entre Manon et Des Grieux

Mais il en resta une, fort jeune, qui s’arrêta seule dans la cour, pendant qu’un homme d’un âge 1
avancé, qui paraissait lui servir de conducteur, s’empressait pour faire tirer son équipage des
paniers. Elle me parut si charmante que moi, qui n’avais jamais pensé à la différence des
sexes, ni regardé une fille avec un peu d’attention, moi, dis-je, dont tout le monde admirait la
sagesse et la retenue, je me trouvai enflammé tout d’un coup jusqu’au transport. J’avais le 5
défaut d’être excessivement timide et facile à déconcerter ; mais loin d’être arrêté alors par
cette faiblesse, je m’avançai vers la maîtresse de mon cœur. Quoiqu’elle fût encore moins
âgée que moi, elle reçut mes politesses sans paraître embarrassée. Je lui demandai ce qui
l’amenait à Amiens et si elle y avait quelques personnes de connaissance. Elle me répondit
ingénument qu’elle y était envoyée par ses parents pour être religieuse. L’amour me rendait 10
déjà si éclairé, depuis un moment qu’il était dans mon cœur, que je regardai ce dessein comme
un coup mortel pour mes désirs. Je lui parlai d’une manière qui lui fit comprendre mes
sentiments, car elle était bien plus expérimentée que moi. C’était malgré elle qu’on l’envoyait
au couvent, pour arrêter sans doute son penchant au plaisir, qui s’était déjà déclaré et qui a
causé, dans la suite, tous ses malheurs et les miens.Je combattis la cruelle intention de ses 15
parents par toutes les raisons que mon amour naissant et mon éloquence scolastique purent me
suggérer. Elle n’affecta ni rigueur ni dédain. Elle me dit, après un moment de silence, qu’elle
ne prévoyait que trop qu’elle allait être malheureuse, mais que c’était apparemment la volonté
du Ciel, puisqu’il ne lui laissait nul moyen de l’éviter. La douceur de ses regards, un air
charmant de tristesse en prononçant ces paroles, ou plutôt, l’ascendant de ma destinée qui 20
m’entraînait à ma perte, ne me permirent pas de balancer un moment sur ma réponse. Je
l’assurai que, si elle voulait faire quelque fond sur mon honneur et sur la tendresse infinie
qu’elle m’inspirait déjà, j’emploierais ma vie pour la délivrer de la tyrannie de ses parents, et
pour la rendre heureuse. Je me suis étonné mille fois, en y réfléchissant, d’où me venait alors
tant de hardiesse et de facilité à m’exprimer ; mais on ne ferait pas une divinité de l’amour, 25
s’il n’opérait souvent des prodiges.
6) La scène des retrouvailles entre Des Grieux et Manon

Elle s'assit. Je demeurai debout, le corps à demi tourné, n'osant l'envisager 1


directement. Je commençai plusieurs fois une réponse, que je n'eus pas la force
d'achever. Enfin, je fis un effort pour m'écrier douloureusement : Perfide Manon ! Ah !
perfide ! perfide ! Elle me répéta, en pleurant à chaudes larmes, qu'elle ne prétendait
point justifier sa perfidie. Que prétendez-vous donc ? m'écriai-je encore. Je prétends 5
mourir, répondit-elle, si vous ne me rendez votre cœur, sans lequel il est impossible
que je vive. Demande donc ma vie, infidèle ! repris-je en versant moi-même des
pleurs, que je m'efforçai en vain de retenir. Demande ma vie, qui est l'unique chose qui
me reste à te sacrifier ; car mon cœur n'a jamais cessé d'être à toi. A peine eus-je
achevé ces derniers mots, qu'elle se leva avec transport pour venir m'embrasser. Elle 10
m'accabla de mille caresses passionnées. Elle m'appela par tous les noms que l'amour
invente pour exprimer ses plus vives tendresses. Je n'y répondais encore qu'avec
langueur. Quel passage, en effet, de la situation tranquille où j'avais été, aux
mouvements tumultueux que je sentais renaître ! J'en étais épouvanté. Je frémissais,
comme il arrive lorsqu'on se trouve la nuit dans une campagne écartée : on se croit 15
transporté dans un nouvel ordre de choses ; on y est saisi d'une horreur secrète, dont on
ne se remet qu'après avoir considéré longtemps tous les environs.

7) L’enterrement de Manon

Mon âme ne suivit pas la sienne. Le Ciel ne me trouva point sans doute assez 1
rigoureusement puni. Il a voulu que j’aie trainé, depuis, une vie languissante et
misérable. Je renonce volontairement à la mener jamais plus heureuse.
Je demeurai plus de vingt-quatre heures la bouche attachée sur le visage et sur les
mains de ma chère Manon. Mon dessein était d'y mourir; mais je fis réflexion, au 5
commencement du second jour, que son corps serait exposé, après mon trépas, à
devenir la pâture des bêtes sauvages. Je formai la résolution de l'enterrer et d'attendre
la mort sur sa fosse. J'étais déjà si proche de ma fin, par l'affaiblissement que le jeûne
et la douleur m'avaient causé, que j'eus besoin de quantité d'efforts pour me tenir
debout. Je fus obligé de recourir aux liqueurs que j'avais apportées. Elles me rendirent 10
autant de force qu'il en fallait pour le triste office que j'allais exécuter. Il ne m'était pas
difficile d'ouvrir la terre, dans le lieu où je me trouvais. C'était une campagne couverte
de sable. Je rompis mon épée, pour m'en servir à creuser, mais j'en tirai moins de
secours que de mes mains. J'ouvris une large fosse. J'y plaçai l'idole de mon coeur,
après avoir pris le soin de l'envelopper de tous mes habits, pour empêcher le sable de 15
la toucher. Je ne la mis dans cet état qu'après l'avoir embrassée mille fois, avec toute
l'ardeur du plus parfait amour. Je m'assis encore près d'elle. Je la considérai longtemps.
Je ne pouvais me résoudre à refermer la fosse. Enfin, mes forces recommençant à
s'affaiblir, et craignant d'en manquer tout à fait avant la fin de mon entreprise,
j'ensevelis pour toujours dans le sein de la terre ce qu'elle avait porté de plus parfait et 20
de plus aimable. Je me couchai ensuite sur la fosse, le visage tourné vers le sable, et
fermant les yeux avec le dessein de ne les ouvrir jamais, j'invoquai le secours du Ciel
et j'attendis la mort avec impatience
8) Le portrait de Mlle de Chartres dans La Princesse de Clèves de Mme de Lafayette,
(1678)

Il parut alors une beauté à la cour, qui attira les yeux de tout le monde, et l'on doit croire que 1
c'était une beauté parfaite, puisqu'elle donna de l'admiration dans un lieu où l'on était si
accoutumé à voir de belles personnes. Elle était de la même maison que le vidame de
Chartres, et une des plus grandes héritières de France. Son père était mort jeune, et l'avait
laissée sous la conduite de madame de Chartres, sa femme, dont le bien, la vertu et le mérite 5
étaient extraordinaires. Après avoir perdu son mari, elle avait passé plusieurs années sans
revenir à la cour. Pendant cette absence, elle avait donné ses soins à l'éducation de sa fille ;
mais elle ne travailla pas seulement à cultiver son esprit et sa beauté ; elle songea aussi à lui
donner de la vertu et à la lui rendre aimable. La plupart des mères s'imaginent qu'il suffit de
ne parler jamais de galanterie devant les jeunes personnes pour les en éloigner. Madame de 10
Chartres avait une opinion opposée ; elle faisait souvent à sa fille des peintures de l'amour ;
elle lui montrait ce qu'il a d'agréable pour la persuader plus aisément sur ce qu'elle lui en
apprenait de dangereux ; elle lui contait le peu de sincérité des hommes, leurs tromperies et
leur infidélité, les malheurs domestiques où plongent les engagements ; et elle lui faisait voir,
d'un autre côté, quelle tranquillité suivait la vie d'une honnête femme, et combien la vertu 15
donnait d'éclat et d'élévation à une personne qui avait de la beauté et de la naissance. Mais elle
lui faisait voir aussi combien il était difficile de conserver cette vertu, que par une extrême
défiance de soi-même, et par un grand soin de s'attacher à ce qui seul peut faire le bonheur
d'une femme, qui est d'aimer son mari et d'en être aimée.
Cette héritière était alors un des grands partis qu'il y eût en France ; et quoiqu'elle fût dans une 20
extrême jeunesse, l'on avait déjà proposé plusieurs mariages. Madame de Chartres, qui était
extrêmement glorieuse, ne trouvait presque rien digne de sa fille ; la voyant dans sa seizième
année, elle voulut la mener à la cour. Lorsqu'elle arriva, le vidame alla au-devant d'elle ; il fut
surpris de la grande beauté de mademoiselle de Chartres, et il en fut surpris avec raison. La
blancheur de son teint et ses cheveux blonds lui donnaient un éclat que l'on n'a jamais vu qu'à 25
elle ; tous ses traits étaient réguliers, et son visage et sa personne étaient pleins de grâce et de
charmes.
Séquence 3 : Etude d’une œuvre intégrale : Le Malade Imaginaire, Molière

9) Acte I, scène 5 ( extrait) : la confrontation entre Toinette et Argan

1
TOINETTE : Ma foi ! Monsieur, voulez-vous qu'en amie je vous donne un conseil ?
ARGAN : Quel est-il, ce conseil ?
TOINETTE : De ne point songer à ce mariage-là.
ARGAN : Et la raison ?
TOINETTE : La raison, c'est que votre fille n'y consentira point. 5
ARGAN : Elle n'y consentira point ?
TOINETTE : Non.
ARGAN : Ma fille ?
TOINETTE : Votre fille. Elle vous dira qu'elle n'a que faire de monsieur Diafoirus, de son fils
Thomas Diafoirus, ni de tous les Diafoirus du monde. 10

ARGAN : J'en ai affaire, moi, outre que le parti est plus avantageux qu'on ne pense. Monsieur
Diafoirus n'a que ce fils-là pour tout héritier ; et, de plus, monsieur Purgon qui n'a ni femme ni
enfants, lui donne tout son bien en faveur de ce mariage ; et monsieur Purgon est un homme
qui a huit mille bonnes livres de rente.
TOINETTE : Il faut qu'il ait tué bien des gens pour s'être fait si riche. 15
ARGAN : Huit mille livres de rente sont quelque chose, sans compter le bien du père.
TOINETTE : Monsieur, tout cela est bel et bon ; mais j'en reviens toujours là : je vous
conseille, entre nous, de lui choisir un autre mari ; et elle n'est point faite pour être madame
Diafoirus.
ARGAN : Et je veux, moi, que cela soit. 20
TOINETTE : Eh fi ! Ne dites pas cela.
ARGAN : Comment, que je ne dise pas cela ?
TOINETTE : Eh ! non.
ARGAN : Et pourquoi ne le dirais-je pas ?
TOINETTE : On dira que vous ne songez pas à ce que vous dites. 25

ARGAN : On dira ce qu'on voudra ; mais je vous dis que je veux qu'elle exécute la
parole que j'ai donnée.
TOINETTE : Non : je suis sûre qu'elle ne le fera pas.
ARGAN : Je l'y forcerai bien.
TOINETTE : Elle ne le fera pas, vous dis-je. 30
ARGAN : Elle le fera, ou je la mettrai dans un couvent.
TOINETTE : Vous ?
ARGAN : Moi.
TOINETTE : Bon.
ARGAN : Comment, bon ? 35
TOINETTE : Vous ne la mettrez point dans un couvent.
ARGAN : Je ne la mettrai point dans un couvent ?
TOINETTE : Non.
ARGAN : Non ?
TOINETTE : Non. 40
ARGAN : Oui ! Voici qui est plaisant ! Je ne mettrai pas ma fille dans un couvent si je veux ?
TOINETTE : Non, vous dis-je. 42
ARGAN : Qui m'en empêchera ?
TOINETTE : Vous-même.
ARGAN : Moi ? 45
TOINETTE : Oui. Vous n'aurez pas ce cœur-là.
ARGAN : Je l'aurai.
TOINETTE : Vous vous moquez.
ARGAN : Je ne me moque point.
TOINETTE : La tendresse paternelle vous prendra. 50

ARGAN : Elle ne me prendra point.


TOINETTE : Une petite larme ou deux, des bras jetés au cou, un « Mon petit papa mignon »,
prononcé tendrement, sera assez pour vous toucher.
ARGAN : Tout cela ne fera rien.
TOINETTE : Oui, oui. 55
ARGAN : Je vous dis que je n'en démordrai point.
TOINETTE : Bagatelles !
ARGAN : Il ne faut point dire : « Bagatelles » !
TOINETTE : Mon Dieu, je vous connais, vous êtes bon naturellement.
ARGAN, avec emportement : Je ne suis point bon, et je suis méchant quand je veux ! 60

TOINETTE : Doucement, monsieur : vous ne songez pas que vous êtes malade.
ARGAN : Je lui commande absolument de se préparer à prendre le mari que je dis.
TOINETTE : Et moi, je lui défends absolument d'en faire rien.
ARGAN : Où est-ce donc que nous sommes ? et quelle audace est-ce là, à une coquine de
servante, de parler de la sorte devant son maitre ? 65
TOINETTE : Quand un maître ne songe pas à ce qu'il fait, une servante bien sensée est en
droit de le redresser.
ARGAN court après Toinette : Ah ! insolente ! il faut que je t’assomme !
TOINETTE se sauve de lui : Il est de mon devoir de m'opposer aux choses qui vous peuvent
déshonorer. 70
ARGAN, en colère, court après elle autour de sa chaise, son bâton à la main : Viens, viens,
que je t'apprenne à parler !
TOINETTE, courant et se sauvant du côté de la chaise où n'est pas Argan : Je m'intéresse,
comme je dois, à ne vous point laisser faire de folie.
ARGAN : Chienne ! 75
TOINETTE : Non, je ne consentirai jamais à ce mariage.
ARGAN : Pendarde!
TOINETTE : Je ne veux point qu'elle épouse votre Thomas Diafoirus.
ARGAN : Carogne !
TOINETTE : Et elle m'obéira plutôt qu'à vous. 80
ARGAN : Angélique, tu ne veux pas m'arrêter cette coquine-là ?
ANGELIQUE : Eh ! mon père, ne vous faites point malade.
ARGAN : Si tu ne me l'arrêtes, je te donnerai ma malédiction.
TOINETTE : Et moi, je la déshériterai, si elle vous obéit.
ARGAN se jette dans sa chaise, étant las de courir après elle : Ah ! ah ! je n'en puis plus! Voilà 85
pour me faire mourir !
10) Acte III, scène 10 ( extrait) : la fausse consultation
TOINETTE.- Ce sont tous des ignorants, c’est du poumon que vous êtes malade. 1
ARGAN.- Du poumon ?
TOINETTE.- Oui. Que sentez-vous ?
ARGAN.- Je sens de temps en temps des douleurs de tête.
TOINETTE.- Justement, le poumon. 5
ARGAN.- Il me semble parfois que j’ai un voile devant les yeux.
TOINETTE.- Le poumon.
ARGAN.- J’ai quelquefois des maux de cœur.
TOINETTE.- Le poumon.
ARGAN.- Je sens parfois des lassitudes par tous les membres. 10
TOINETTE.- Le poumon.
ARGAN.- Et quelquefois il me prend des douleurs dans le ventre, comme si c’étaient des
coliques.
TOINETTE.- Le poumon. Vous avez appétit à ce que vous mangez ?
ARGAN.- Oui, Monsieur. 15
TOINETTE.- Le poumon. Vous aimez à boire un peu de vin ?
ARGAN.- Oui, Monsieur.
TOINETTE.- Le poumon. Il vous prend un petit sommeil après le repas, et vous êtes bien aise
de dormir ?
ARGAN.- Oui, Monsieur. 20
TOINETTE.- Le poumon, le poumon, vous dis-je. Que vous ordonne votre médecin pour votre
nourriture ?
ARGAN.- Il m’ordonne du potage.
TOINETTE.- Ignorant.
ARGAN.- De la volaille. 25
TOINETTE.- Ignorant.
ARGAN.- Du veau.
TOINETTE.- Ignorant.
ARGAN.- Des bouillons.
TOINETTE.- Ignorant. 30
ARGAN.- Des œufs frais.
TOINETTE.- Ignorant.
ARGAN.- Et le soir de petits pruneaux pour lâcher le ventre.
TOINETTE.- Ignorant.
ARGAN.- Et surtout de boire mon vin fort trempé. 35
TOINETTE.- Ignorantus, ignoranta, ignorantum. Il faut boire votre vin pur ; et pour épaissir
votre sang qui est trop subtil, il faut manger de bon gros bœuf, de bon gros porc, de bon
fromage de Hollande, du gruau et du riz, et des marrons et des oublies, pour coller et
conglutiner. Votre médecin est une bête. Je veux vous en envoyer un de ma main, et je viendrai
vous voir de temps en temps, tandis que je serai en cette ville. 40
ARGAN.- Vous m’obligez beaucoup.
TOINETTE.- Que diantre faites-vous de ce bras-là ?
ARGAN.- Comment ?
TOINETTE.- Voilà un bras que je me ferais couper tout à l’heure, si j’étais que de vous.
ARGAN.- Et pourquoi ? 45
TOINETTE.- Ne voyez-vous pas qu’il tire à soi toute la nourriture, et qu’il empêche ce côté-là
de profiter ?
ARGAN.- Oui, mais j’ai besoin de mon bras.
TOINETTE.- Vous avez là aussi un œil droit que je me ferais crever, si j’étais en votre place.
ARGAN.- Crever un œil ? 50
TOINETTE.- Ne voyez-vous pas qu’il incommode l’autre, et lui dérobe sa nourriture ?
Croyez-moi, faites-vous-le crever au plus tôt, vous en verrez plus clair de l’œil gauche.
ARGAN.- Cela n’est pas pressé.
TOINETTE.- Adieu. Je suis fâché de vous quitter si tôt, mais il faut que je me trouve à une
grande consultation qui se doit faire, pour un homme qui mourut hier. 55
ARGAN.- Pour un homme qui mourut hier ?
TOINETTE.- Oui, pour aviser, et voir ce qu’il aurait fallu lui faire pour le guérir. Jusqu’au
revoir.
11) Acte III, scène 12 : la comédie de Toinette

TOINETTE s’écrie.- Ah ! mon Dieu ! Ah malheur ! Quel étrange accident ! 1

BÉLINE.- Qu’est-ce, Toinette ?


TOINETTE.- Ah, Madame !
BÉLINE.- Qu’y a-t-il ?
TOINETTE.- Votre mari est mort. 5
BÉLINE.- Mon mari est mort ?
TOINETTE.- Hélas oui. Le pauvre défunt est trépassé.
BÉLINE.- Assurément ?
TOINETTE.- Assurément. Personne ne sait encore cet accident-là, et je me suis trouvée ici
toute seule. Il vient de passer entre mes bras. Tenez, le voilà tout de son long dans cette chaise. 10

BÉLINE.- Le Ciel en soit loué. Me voilà délivrée d’un grand fardeau. Que tu es sotte,
Toinette, de t’affliger de cette mort !
TOINETTE.- Je pensais, Madame, qu’il fallût pleurer.
BÉLINE.- Va, va, cela n’en vaut pas la peine. Quelle perte est-ce que la sienne, et de quoi
servait-il sur la terre ? Un homme incommode à tout le monde, malpropre, dégoûtant, sans 15
cesse un lavement, ou une médecine dans le ventre, mouchant, toussant, crachant toujours,
sans esprit, ennuyeux, de mauvaise humeur, fatiguant sans cesse les gens, et grondant jour et
nuit servantes, et valets.
TOINETTE.- Voilà une belle oraison funèbre.
BÉLINE.- Il faut, Toinette, que tu m’aides à exécuter mon dessein, et tu peux croire qu’en me 20
servant ta récompense est sûre. Puisque par un bonheur personne n’est encore averti de la
chose, portons-le dans son lit, et tenons cette mort cachée, jusqu’à ce que j’aie fait mon affaire.
Il y a des papiers, il y a de l’argent, dont je me veux saisir, et il n’est pas juste que j’aie passé
sans fruit auprès de lui mes plus belles années. Viens, Toinette, prenons auparavant toutes ses
clefs. 25

ARGAN, se levant brusquement.- Doucement.


BÉLINE, surprise, et épouvantée.- Ahy !
ARGAN.- Oui, Madame ma femme, c’est ainsi que vous m’aimez ?
TOINETTE.- Ah, ah, le défunt n’est pas mort.
ARGAN, à Béline qui sort.- Je suis bien aise de voir votre amitié, et d’avoir entendu le beau 30
panégyrique que vous avez fait de moi. Voilà un avis au lecteur, qui me rendra sage à l’avenir,
et qui m’empêchera de faire bien des choses.
BÉRALDE, sortant de l’endroit où il était caché.- Hé bien, mon frère, vous le voyez.
TOINETTE.- Par ma foi, je n’aurais jamais cru cela. Mais j’entends votre fille, remettez-vous
comme vous étiez, et voyons de quelle manière elle recevra votre mort. C’est une chose qu’il 35
n’est pas mauvais d’éprouver ; et puisque vous êtes en train, vous connaîtrez par là les
sentiments que votre famille a pour vous.
12) Musset, On ne badine pas avec l’amour, acte III, scène 3, extrait, 1834

CAMILLE (cachée à part) Que veut dire cela ? il la fait asseoir près de lui ? Me demande-t-il 1
un rendez-vous pour y venir causer avec une autre ? Je suis curieuse de savoir ce qu'il lui dit.
PERDICAN (à haute voix, de manière que Camille l'entende)
Je t'aime, Rosette ! toi seule au monde tu n'as rien oublié de nos beaux jours passés ; toi seule
tu te souviens de la vie qui n'est plus ; prends ta part de ma vie nouvelle ; donne-moi ton cœur, 5
chère enfant ; voilà le gage de notre amour. (Il lui pose sa chaîne sur le cou.)
ROSETTE Vous me donnez votre chaîne d'or ?
PERDICAN Regarde à présent cette bague. Lève-toi et approchons-nous de cette fontaine.
Nous vois-tu tous les deux, dans la source, appuyés l'un sur l'autre ? Vois-tu tes beaux yeux
près des miens, ta main dans la mienne ? Regarde tout cela s'effacer. (Il jette sa bague dans 10
l'eau.) Regarde comme notre image a disparu ; la voilà qui revient peu à peu ; l'eau qui s'était
troublée reprend son équilibre ; elle tremble encore ; de grands cercles noirs courent à sa
surface ; patience, nous reparaissons ; déjà je distingue de nouveau tes bras enlacés dans les
miens ; encore une minute, et il n'y aura plus une ride sur ton joli visage ; regarde ! c'était une
bague que m'avait donnée Camille. 15

CAMILLE (à part) Il a jeté ma bague dans l'eau.


PERDICAN Sais-tu ce que c'est que l'amour, Rosette ? Écoute, le vent se tait ; la pluie du
matin roule en perle sur les feuilles séchées que le soleil ranime. Par la lumière du ciel, par le
soleil que voilà, je t'aime ! Tu veux bien de moi, n'est-ce pas ? On n'a pas flétri ta jeunesse ? on
n'a pas infiltré dans ton sang vermeil les restes d'un sang affadi10 ? Tu ne veux pas te faire 20
religieuse ; te voilà jeune et belle dans les bras d'un jeune homme. O Rosette, Rosette, sais-tu
ce que c'est que l'amour ?
ROSETTE Hélas ! monsieur le docteur, je vous aimerai comme je pourrai.
PERDICAN Oui, comme tu pourras ; et tu m'aimeras mieux, tout docteur que je suis et toute
paysanne que tu es, que ces pâles statues fabriquées par les nonnes, qui ont la tête à la place du 25
cœur, et qui sortent des cloîtres pour venir répandre dans la vie l'atmosphère humide de leurs
cellules ; tu ne sais rien ; tu ne lirais pas dans un livre la prière que ta mère t'apprend, comme
elle l'a apprise de sa mère ; tu ne comprends même pas le sens des paroles que tu répètes,
quand tu t'agenouilles au pied de ton lit ; mais tu comprends bien que tu pries, et c'est tout ce
qu'il faut à Dieu. 30

ROSETTE
Comme vous me parlez, monseigneur.
PERDICAN
Tu ne sais pas lire ; mais tu sais ce que disent ces bois et ces prairies, ces tièdes rivières, ces
beaux champs couverts de moissons, toute cette nature splendide de jeunesse. Tu reconnais
tous ces milliers de frères, et moi pour l'un d'entre eux ; lève-toi, tu seras ma femme, et nous
prendrons racine ensemble dans la sève du monde tout-puissant. (Il sort avec Rosette.) 35

10 Références à Camille qui a été élevée au couvent. Pardican sous-entend qu’on a rendu son coeur insensible
Séquence 4 : L’argumentation : étude d’une œuvre intégrale : Gargantua, Rabelais

13) L’invention du torche-cul par Gargantua


- Il n’est pas besoin, dit Gargantua, de se torcher le cul sauf si il y a ordure. Ordure ne peut s’y 1
trouver si on n’a pas chié. Il faut donc chier avant de se torcher le cul.
- Oh, dit Grandgousier, que tu as du bon sens, petit garçonnet. Un de ces jours je te ferai
rapidement passer docteur en gaie science, pardieu, car tu as plus de raison que d’années.
Mais poursuis donc ce propos torcheculatif, je te prie. Et, par ma barbe, pour un tonneau, en 5
auras soixante, je veux dire de ce bon vin breton, qui d’ailleurs n’existe pas en Bretagne mais
en ce bon pays de Verron.
- Je me torchai ensuite, dit Gargantua, d’un couvre-chef, d’un oreiller, d’une pantoufle, d’une
gibecière, d’un panier. Mais quel déplaisant torche-cul ! Puis d’un chapeau, et notez que les
chapeaux sont les uns ras, les autres velus, les autres veloutés , les autres en taffetas, les autres 10
satinés. Le meilleur de tous est celui de fourrure. Car il enlève très bien la matière fécale.
« Puis je me torchai d’une poule, d’un coq, d’un poulet, de la peau d’un veau, d’un lièvre,
d’un pigeon, d’un cormoran, du sac d’un avocat, d’un capuchon, d’une coiffe, d’un
leurre11emplumé.
« Mais en conclusion, je dis et maintiens qu’il n’existe pas de meilleur torche-cul qu’un oison 15
bien en duvet, pourvu qu’on lui tienne la tête entre les jambes. Et vous pouvez me croire sur
mon honneur. Car vous sentez alors au trou du cul une volupté mirifique 12, tant par la douceur
de ce duvet que par la chaleur de l’oison, qui se communique facilement au boyau culier et
autres vicères, jusqu’à monter à la région du cœur et du cerveau.

11 Petite pièce de cuir utilisée en fauconnerie


12 Merveilleuse
14) L’éducation de Gargantua par Ponocratès, extrait du chap 23
Ce fait, il était habillé, peigné, coiffé, frisé et arrangé et parfumé et pendant ce temps, on lui 1
répétait les leçons du jour précédent. Lui-même les récitait par cœur, et y mêlait quelques cas
pratiques et concernant l’état des hommes, analyses qu’ils étendaient parfois jusqu’à deux ou
trois heures, mais ordinairement ils arrêtaient lorsqu’il était complètement habillé.
Ensuite, pendant trois bonnes heures, on lui faisait la lecture. 5
Ce fait, ils sortaient, toujours en discutant du sujet de la lecture, puis se déplaçaient au jeu de
paume13de Bracque ou dans les prés, et jouaient à la balle, à la paume, à la balle à trois,
exerçant élégamment le corps comme ils avaient auparavant exercé les âmes.
Tout leur jeu était libre, car ils laissaient la partie quand cela leur plaisait, et ils s’arrêtaient
ordinairement lorsqu’ils suaient ou étaient fatigués. Ils étaient donc très bien essuyés, frottés, 10
ils changeaient de chemise et, en se promenant doucement, allaient voir si le dîner était prêt.
Là, en attendant, ils récitaient clairement et éloquemment quelques sentences retenues de la
leçon.
Cependant, Monsieur l’Appétit venait, et ils s’asseyaient à table au bon moment.
Au commencement du repas, on lisait quelque histoire plaisante des anciens hauts faits, 15
jusqu’à ce qu’il ait pris son vin. Alors, si bon lui semblait on continuait la lecture, ou ils
commençaient à deviser joyeusement ensemble, parlant, (pour les premiers mois), des vertus,
propriétés, effets et nature de tout ce qui leur était servi à table. Du pain, du vin, de l’eau, du
sel, des viandes, poissons, fruits, herbes, racines et de leur préparation. En faisant, cela
Gargantua apprit en peu de temps tous les passages qui touchent ce sujet chez Pline, Athénée, 20
Dioscorides, Julius Pollux, Galien, Porphyre, Oppien, Polybe, Héliodore, Aristote, Ælian 14 et
autres. Ils faisaient souvent, pour être plus sûrs, apporter les susdites livres à table. Et
Gargantua retint si bien et complètement dans sa mémoire ce qui était dit, qu’aucun médecin
d’alors ne savait la moitié de ce qu’il savait.

13 Salle d’exercice où l’on pratiquait les ancêtres des sports de raquette


14 Ensemble de philosophes, poètes, historiens, médecins, naturalistes et érudits de l’Antiquité, appréciés des
humanistes.
15) La bataille de Frère Jean, extrait du chapitre 27

Ce disant, il mit bas son grand habit, et se saisit du bâton de la croix, qui était de cœur de 1
cormier, long comme une lance, rond à plein poing, et quelque peu parsemé de fleurs de lys
toutes presque effacées. Ainsi il sortit en casaque, mit son froc 15 en écharpe, et de son bâton de
la croix donna si brusquement sur les ennemis qui sans ordre, ni drapeau, sans tambour ni
trompette, vendangeaient parmi le clos -car les porte-guidons et porte-enseignes avaient mis 5
leurs guidons16 et leurs enseignes au bord des murs ; les tambourineurs avaient défoncé leurs
tambours d'un côté, pour les emplir de raisins ; les trompettes étaient chargées de branches ;
chacun était hors des rangs-il choqua donc si rapidement sur eux, sans crier gare, qu'il les
renversait comme des porcs, frappant à tort et à travers, selon la vieille escrime.
Aux uns il écrabouillait la cervelle, aux autres il cassait bras et jambes, aux autres disloquait 10
les spondyles du cou, aux autres démoulait les reins, écrasait le nez, pochait les yeux, fendait
les mandibules, enfonçait les dents dans la gueule, écroulait les omoplates, marbrait les
jambes, déboitait les hanches, débezillait les abattis…
Si quelqu'un se voulait cacher entre les ceps au plus épais, il lui froissait toute l'arête du dos, et
lui cassait les reins comme à un chien. 15
Si un autre se voulait sauver en fuyant, il lui faisait voler la tête en pièces par la commissure
lambdoïde.
Si quelqu'un grimpait dans un arbre en pensant y être en sûreté, il l'empalait de son bâton par
le fondement.
Si quelqu'un de sa vieille connaissance lui criait : — Ah ! frère Jean, mon ami, je me rends ! 20
- Tu y es bien forcé, disait-il. Mais tu rendras aussi ton âme à tous les diables ». Et immédiate-
ment lui donnait un coup.
(……)
Croyez que c'était le plus horrible spectacle qu'on vit jamais.
Les uns criaient sainte Barbe.
Les autres saint Georges. 25
Les autres sainte Nitouche.
Les autres Notre-Dame de Cunault, de Lorette, de Bonnes-Nouvelles, de la Lenou, de Rivière.
Les uns se vouaient à saint Jacques, les autres au saint suaire de Turin ; mais il brûla trois mois
après si bien qu'on n’ en put sauver un seul brin !

15 Partie du costume du moine comportant un capuchon


16 Drapeaux
16) La Bruyère, Les Caractères ( 1688), « De L’Homme » ( XI, 121)

Arrias a tout lu, a tout vu, il veut le1 persuader ainsi ; c'est un homme universel, et il se 1
donne pour tel : il aime mieux mentir que de se taire ou de paraître ignorer quelque
chose. On parle à la table d'un grand d'une cour du Nord : il prend la parole, et l'ôte à
ceux qui allaient dire ce qu'ils en savent ; il s'oriente dans cette région lointaine comme
s'il en était originaire ; il discourt des mœurs de cette cour, des femmes du pays, de ses 5
lois et de ses coutumes ; il récite des historiettes qui y sont arrivées ; il les trouve
plaisantes, et il en rit le premier jusqu'à éclater. Quelqu'un se hasarde de le contredire,
et lui prouve nettement qu'il dit des choses qui ne sont pas vraies. Arrias ne se trouble
point, prend feu2 au contraire contre l'interrupteur : « Je n'avance, lui dit-il, je ne
raconte rien que je ne sache d'original : je l'ai appris de Sethon, ambassadeur de France 10
dans cette cour, revenu à Paris depuis quelques jours, que je connais familièrement,
que j'ai fort interrogé, et qui ne m'a caché aucune circonstance. » Il reprenait le fil de
sa narration avec plus de confiance qu'il ne l'avait commencée, lorsque l'un des
conviés lui dit : « C'est Sethon à qui vous parlez, lui-même, et qui arrive fraîchement
de son ambassade. » 15

1 se montrer ainsi
2 S’énerve

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