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SÉQUENCE 4

PARTIE 3 : À QUOI RECONNAÎT-ON UNE SCIENCE ?

Introduction
La science désigne un ensemble de connaissances qui s’appuient sur des faits et sur des lois
objectives. Ceci suppose tout d’abord de la distinguer de conceptions qui ne s’appuieraient sur aucune
réalité empirique (terme qui vient du terme grec empereia, qui désigne « la sagesse acquise grâce à
l’expérience »), comme les mythes ou les contes (si ceux-ci peuvent avoir une prétention explicative, ils
ne se fondent cependant pas sur des faits). En outre, l’objectivité des lois sur lesquelles elle s’appuie
implique de mettre en évidence des procédures qui attestent que ces lois valent bien pour tout le monde,
en dehors des avis subjectifs ou différents que l’on peut avoir dessus. La science, en ce sens, se construit
au sein d’une communauté de scientifiques qui tentent de se mettre d’accord sur des principes et des
théories (par exemple, la définition d’une droite dans la géométrie euclidienne, ou les principes de la
thermodynamique). Les conceptions scientifiques doivent reposer également sur un travail de la raison
(du latin ratio, qui signifie « calcul »), soit la faculté qui permet d’organiser les pensées, en tirant des
conséquences logiques à partir de principes qu’elle choisit d’adopter (par exemple, le théorème de
Pythagore repose sur les principes de la géométrie euclidienne, qui s’est attachée à définir ce qu’est un
point, une droite, etc.). La science s’appuie sur l’expérience, mais toute connaissance scientifique n’en
dérive pas directement.
— La science s’oppose au relativisme, soit à l’idée que les opinions sont pourvues de la même valeur. En
ce sens, elle cherche à établir des vérités qui visent une certaine universalité, c’est-à-dire une validité
telle qu’elle ne dépend pas des époques ou des lieux. Ainsi, l’affirmation qui déclare que 2 + 2 = 4 n’est
pas soumise à des conditions géographiques et temporelles.
— La science s’appuie sur des procédures permettant de vérifier ses conclusions. On peut réaliser
cela des deux manières, soit en répétant une expérimentation en vue d’obtenir les mêmes résultats (le
sulfate de cuivre anhydre qui se colore en bleu en présence de la molécule H2O à chaque fois), soir en
vérifiant des conclusions de manière logique, par le biais d’un raisonnement démonstratif (comme le
syllogisme).
On distingue deux types de sciences : d’une part, les sciences exactes qui cherchent à expliquer des
phénomènes naturels (astronomie, physique, biologie, etc.), et les sciences humaines qui cherchent à
expliquer des phénomènes humains (histoire, psychanalyse, sociologie, philosophie, etc.). La première va
plutôt s’appuyer sur des mesures mathématiques ou des expérimentations en laboratoire (par exemple :
dater une roche à partir de Carbone 14), et la seconde va chercher à comprendre le sens des actions
humaines en les replaçant dans un contexte (Pourquoi les romains étaient-ils polythéistes ?).

Question
Faites une rapide recherche sur la science qui se nomme la paléoanthropologie : appartient-elle
plutôt aux sciences exactes, ou aux sciences humaines ?

—Éléments de réponse
La paléoanthropologie semble être au croisement de ces deux formes de science. Elle consiste dans
l’étude de l’évolution morphologique ou anatomique des humains du passé à partir de leurs restes
fossilisés (par exemple, les os). C’est une science récente (XIXe siècle) qui s’appuie sur de nombreuses
disciplines, comme l’anatomie comparée, la génétique, ou encore l’archéologie. Elle permet ainsi
de s’interroger sur les différences à établir entre l’homme et les primates, notamment sur le plan
biologique, tout en se demandant par exemple à partir de quel moment on peut dire que les « hommes »

CNED TERMINALE PHILOSOPHIE 1


apparaissent. En ce sens, elle mêle des considérations ayant trait à des phénomènes naturels, mais aussi
des considérations portant sur les modes de vie (par exemple, une blessure osseuse peut donner des
indications sur les modes de vie : conflits, moyens de se soigner, etc.).

Moulage du squelette de Lucy, Australopithecus afarensis

La question n’est pas d’établir une hiérarchie entre ces différentes


formes de science, mais plutôt de se demander à quelles conditions
elles déterminent leurs conditions de validité. Lorsque la pensée
est capable d’une telle chose, elle passe de la simple croyance
au savoir, et elle amène la certitude. Pour autant, les résultats
des différentes sciences montrent qu’ils ne sont pas définitifs :
l’histoire dévoile par exemple les erreurs que les scientifiques
des générations précédentes ont pu commettre. Ne faut-il pas
accepter que les sciences soient aussi le résultat de constructions
intellectuelles qui se font dans le temps, et dont les résultats
peuvent être remis en question ?
Muséum national d’Histoire naturelle. ©
MNHN — Agnès Iatzoura.

1 — Comment la pensée devient scientifique


a. La pensée préscientifique
L’histoire des sciences fourmille d’exemples qui montrent de quelle manière la science a dû lutter contre
des erreurs et des préjugés pour pouvoir progresser. Ainsi, Hippocrate (460-370 av. J.-C.) et Galien
(129-201) ont fondé une doctrine médicale dans laquelle la « théorie des humeurs » a servi de principe
d’explications de différentes maladies jusqu’à la fin du XVIIIe siècle environ. Elle part du principe que la
santé de l’âme et du corps réside dans l’équilibre des « humeurs » (sang, phlegme, bile jaune, bile noire)
et des qualités physiques (chaud, froid, sec, humide) qui les accompagnent. La maladie est considérée
comme l’effet d’un dérèglement de ces éléments. Mais on a affaire à une prétendue science, voire à une
croyance plus qu’à une science pour plusieurs raisons :
— Cette manière de penser repose sur l’idée que ce qui se passe en l’homme est le reflet du cosmos,
soit du monde, dans lequel il est intégré et dont il reflète l’équilibre. Ceci n’est pas une proposition scien-
tifique, mais une croyance indémontrable.
— La théorie des humeurs ne permet pas d’identifier la cause exacte d’une maladie (dysfonction-
nement d’un organe, présence de microorganismes), et ne repose sur aucune analyse permettant de
mesurer le dérèglement du corps.
— Elle permet encore moins d’administrer un traitement adéquat. Ainsi, on pensera pendant très
longtemps que les maladies sont liées à un « excès » de ces humeurs, qu’il faut évacuer grâce à des
saignées ou des purgatifs, pratiques qui pouvaient cependant menacer la vie du patient.
Ces théories médicales farfelues et dangereuses seront moquées notamment par Molière, dans Le
malade imaginaire (1673). Il décrit une scène (« Troisième intermède ») dans laquelle Argon, dont le rêve
est de devenir médecin, doit présenter un examen pour avoir le droit d’exercer librement sa profession.

2 CNED TERMINALE PHILOSOPHIE


Le jury lui demande ainsi comment soigner l’hydropisie1, ce à quoi Argon répond : « Clysterium donare,
postea saignare, ensuita purgare » (« Utiliser le clystère , ensuite saigner, enfin purger »). L’examinateur
2

approuve. Ensuite, on lui demande comment soigner un malade qui souffre de violents maux de tête, de
fièvres et de douleurs abdominales. Ce à quoi Argon répond : « Clysterium donare, postea saignare, ensuita
purgare », et le jury d’approuver à nouveau. La critique porte sur le fait que l’usage du latin ne donne
qu’une apparence de savoir, alors que cette langue passe pour savante. De plus, Argon ne fait aucune
différence entre la théorie générale et l’individualité d’un cas particulier. Enfin, quelle que soit la maladie,
le procédé reste le même.

Honoré Daumier3, Primo saignare, deinde purgare, postea clysterium donare

[Link]

Le positivisme est un mouvement qui affirme que l’histoire va vers un progrès, et que la science triomphera
dans les sociétés. Auguste Comte (1798-1857) pensait ainsi que toutes les conceptions humaines avaient
tendance à progresser dans le temps, jusqu’à atteindre un stade de développement permettant de les consi-
dérer comme des sciences. Selon lui, il existe une loi à laquelle obéit la pensée, et qui la conduit nécessai-
rement vers un état supérieur, qu’il appelle le « positivisme », état dans lequel nous avons abandonné nos
croyances pour les remplacer par des connaissances scientifiques. Il écrivait ainsi : « Cette loi consiste en ce
que chacune de nos conceptions principales, chaque branche de nos connaissances, passe successivement
par trois états : l’état théologique ou fictif, l’état métaphysique ou abstrait, l’état scientifique ou positif »
(Cours de philosophie positive, Première leçon, 1830). L’état théologique va recourir à des explications mysté-
rieuses, comme des puissances divines (la maladie est le signe d’une punition de Dieu), et l’état métaphysique
va remplacer ces puissances par ce que l’on appelle la « nature » (la maladie est causée par la « nature »,
sans qu’on détaille davantage les explications). C’est seulement dans l’état « positif » que l’on s’appuie sur
des lois expliquant vraiment les phénomènes.

1 Ce terme désigne, d’une manière générale, les écoulements ou les accumulations de liquide.
2 Le clystère désigne une pratique de lavement pour lequel on utilise souvent une seringue.
3 Honoré Daumier (1808-1879) est un dessinateur, peintre et graveur connu pour ses caricatures.

CNED TERMINALE PHILOSOPHIE 3


Dans le domaine de la physique, on réalisera par exemple de grands progrès en abandonnant des
principes qui rendent incompréhensibles certains phénomènes. C’est le cas de la découverte de la
pression atmosphérique (que l’on exprime en Pascals, et qui est utile en météorologie). Le point de
départ est le suivant : à Florence, au XVIIe siècle, les fontainiers chargés de réaliser des installations dans
les jardins n’arrivaient pas, avec leurs pompes, à faire monter l’eau qui se trouvait à plus de 10 mètres
sous le sol. Comment expliquer ce phénomène ?
Fontainier en train d’activer une pompe

Wikisource

À l’époque, on donne encore beaucoup de crédit à la philosophie d’Aristote, et notamment à un principe


affirmant que « La nature a horreur du vide », ce qui veut dire que le vide n’existe pas, et que partout où
la matière sous toutes formes peut aller, elle y va. Le problème des fontainiers confronte directement ce
principe : comment expliquer que l’eau laisse une partie du tuyau vide, sans le remplir complètement ?
Il faut attendre quelques années pour avoir la réponse à cette question : en 1643, un disciple de Galilée,
Torricelli, reprend l’expérience en remplaçant l’eau par du mercure (qui est 14 fois plus dense que
celle-ci). Il confie l’expérience à un autre disciple de Galilée, Viviani, qui remplit de mercure un long tube
en verre fermé hermétiquement à une des extrémités, et il renverse ce tube dans une cuvette pleine
de mercure. Le mercure du tube se vide dans la cuvette, tout en laissant une colonne d’environ 76 cm .
4

Peut-on considérer que cet espace est totalement « vide » ? Et comment expliquer cela ? C’est parce que
la pression de l’air maintient en suspension la colonne de mercure. Et c’est aussi ce qui explique que
l’on ne pouvait pas faire monter des colonnes d’eau à plus de 10 mètres, même s’il n’est pas évidemment
intuitif que l’air puisse exercer une force sur l’eau ou le mercure, dans la mesure où la pression est
invisible. Torricelli vient ainsi de démontrer la pesanteur de l’air, et d’inventer le baromètre qui permet de
la mesurer !

b. Science et opinion
Une opinion est une idée approximative que nous nous faisons sur une chose, sans preuves ni
démonstrations pour la justifier. Par exemple, nous pensons facilement que nous pouvons évaluer les
distances avec l’œil. Mais une simple expérience que l’on peut faire dans le cadre de l’apprentissage de la

4 La vidéo suivante montre la réalisation de cette expérience : [Link]

4 CNED TERMINALE PHILOSOPHIE


conduite montre que ce n’est pas le cas : si l’on demande à plusieurs personnes de dire à quelle distance
se trouve une voiture à partir de leur position actuelle, on trouvera des réponses qui varient du simple au
triple.
Nous nous faisons donc une opinion sur nos capacités visuelles, et sur la distance à laquelle se trouve la
voiture, puisque nous pensons que nous sommes capables d’évaluer correctement les distances à l’œil
nu tout en ajustant notre temps de réaction. C’est ce qui nous conduit à commettre des erreurs : les cinq
sens, même sans affections pathologiques (par exemple, une myopie), ne sont pas fiables. Il faut passer
par des calculs et par l’utilisation d’instruments si on veut obtenir un résultat correct.

« Dans l’éducation, la notion d’obstacle pédagogique est également méconnue. J’ai souvent été frappé du
fait que les professeurs de sciences, plus encore que les autres si c’est possible, ne comprennent pas qu’on
ne comprenne pas. Peu nombreux sont ceux qui ont creusé la psychologie de l’erreur, de l’ignorance, de
l’irréflexion. […] Ils [=Les professeurs de sciences] n’ont pas réfléchi au fait que l’adolescent arrive dans la
classe de physique avec des connaissances empiriques déjà constituées : il s’agit alors, non pas d’acquérir
une culture expérimentale, mais bien de changer de culture expérimentale, de renverser les obstacles déjà
amoncelés par la vie quotidienne. Un seul exemple : l’équilibre des corps flottants fait l’objet d’une intuition
familière qui est un tissu d’erreurs. D’une manière plus ou moins nette, on attribue une activité au corps
qui flotte, mieux au corps qui nage. Si l’on essaie avec la main d’enfoncer un morceau de bois dans l’eau, il
résiste. On n’attribue pas facilement la résistance à l’eau. Il est dès lors assez difficile de faire comprendre le
principe d’Archimède dans son étonnante simplicité mathématique si l’on n’a pas d’abord critiqué et désorga-
nisé le complexe impur des intuitions premières. En particulier sans cette psychanalyse des erreurs initiales,
on ne fera jamais comprendre que le corps qui émerge et le corps complètement immergé obéissent à la
même loi. Ainsi, toute culture scientifique doit commencer, comme nous l’expliquerons longuement, par une
catharsis (= purification) intellectuelle et affective. »
Gaston Bachelard, La formation de l’esprit scientifique, 1938

Questions
1. Pourquoi, selon Bachelard, les professeurs de science ne comprennent-ils pas qu’on ne comprenne
pas ?
2. Que montre l’exemple du morceau de bois et du principe d’Archimède ?

—Éléments de réponse
1. La question de la science est abordée, dans ce texte, d’un point de vue pédagogique. Bachelard abord
la notion d’ « obstacle pédagogique », qui désigne ce qui peut nous empêcher d’avoir une pensée
scientifique. Ces obstacles ne sont pas extérieurs, ils sont d’abord en nous. Si les élèves arrivent en
classe de science avec des idées fausses, il faut remarquer que les professeurs en ont également
concernant les élèves. En effet, ils pensent que les élèves vont comprendre directement une question
de science, sans s’intéresser aux croyances qu’ils pourraient avoir sur un sujet. Bachelard écrit
ainsi qu’il ne suffit pas « d’acquérir une culture expérimentale, mais bien de changer de culture
expérimentale ». Si l’élève ne comprend pas, ce n’est pas forcément parce qu’il n’en a pas la capacité
intellectuelle, mais parce qu’il oppose des résistances plus ou moins conscientes aux idées de la
science. La pensée n’est pas naturellement scientifique, et l’élève n’est pas vierge de toute idée
sur le sujet abordé : son ignorance n’est pas seulement liée à une absence de savoir, mais à une
accumulation d’idées fausses. Il a donc besoin de transformer son rapport au monde afin de l’aborder
avec un « point de vue » scientifique.
2. C’est ce que montre l’exemple du morceau de bois que l’on cherche à immerger, et qui témoigne des
raisons pour lesquelles nous n’arrivons pas à comprendre le principe d’Archimède. Où est l’obstacle
ici ? Bachelard écrit : « D’une manière plus ou moins nette, on attribue une activité au corps qui flotte,
mieux au corps qui nage ». L’enfant a tendance à attribuer une volonté aux choses : il dira que le corps

CNED TERMINALE PHILOSOPHIE 5


ne « veut pas » rentrer dans l’eau lorsqu’il appuie dessus. C’est une forme d’anthropomorphisme,
c’est-à-dire une tendance à plaquer sur le monde qui nous entoure des intentions humaines là où
il y a des phénomènes dépourvus de volonté. Si l’enfant plonge dans l’eau sans nager, il coule : il
imagine donc qu’il en est ainsi pour tous les corps. Or, le principe d’Archimède (« Tout corps plongé
dans un fluide subit une poussée vers le haut égale au poids du fluide déplacé par l’objet ») se fonde
sur le principe que l’eau exerce une poussée sur le morceau de bois. C’est pour cela que la science
doit d’abord critiquer « le complexe impur des intuitions premières » : une intuition n’est pas une
connaissance, c’est une idée vague, un système d’explications qui repose sur une croyance non fondée.

Archimède après avoir découvert le principe qui l’a rendu célèbre

Wikipedia

Transition

En tirant les leçons de ce que dit Bachelard à propos de l’erreur, il faut supposer que nous ne cesserons
jamais d’en faire. Elles font partie de la démarche scientifique, au sens où nous n’avons pas de
connaissance totale et intuitive des phénomènes que l’on cherche à expliquer. De ce point de vue, la
science se caractérise par un processus permanent de correction. Que dire alors du type de connaissance
qu’elle donne ? La science cherche plutôt à construire des explications qui se rapprochent de la manière
dont se produisent les phénomènes, sans pour autant prétendre saisir leur « réalité ». Elle cherche
davantage à être exacte qu’à être absolue dans ses conclusions, car elle a conscience de ses limites et
du caractère provisoire de certains de ses résultats.

6 CNED TERMINALE PHILOSOPHIE


2 — Le rôle de l’expérience dans la constitution d’une science

a. L’induction
Ce qu’on appelle « expérience » peut avoir plusieurs significations. Tout d’abord, cela désigne ce qui a été
vécu, au sens où l’on dit que l’on « vit » des expériences (une rencontre, un voyage, un nouveau travail…).
Ensuite, en un sens plus philosophique, on parle d’ « expérience sensible » pour désigner l’ensemble
des informations recueillies par la perception, soit par les cinq sens (« percevoir » vient du latin percipere,
qui signifie « saisir par les sens »). Enfin, cela désigne un savoir-faire qu’on acquiert dans le temps,
grâce à la répétition d’une tâche, d’un geste, etc. À quelles conditions l’expérience peut-elle nous
apprendre quelque chose ? Par le biais de l’induction, soit de la généralisation de données particulières
permettant d’établir une loi générale.

Sherlock Holmes au bord des chutes du Reichenbach5

Pour illustrer le rôle de l’induction dans


nos raisonnements, prenons l’exemple
de la première rencontre de Sherlock
Holmes avec son acolyte Watson.
Celle-ci donne lieu à une affirmation de
Sherlock Holmes à propos de Watson,
alors qu’il ne l’a encore jamais vu.
Holmes établit la conclusion suivante,
qui s’avère vraie :
« Watson est très certainement un
médecin militaire. »
Pour comprendre ce raisonnement,
on peut s’appuyer sur la méthode de
Sherlock Holmes, telle qu’elle est
présentée, voire « théorisée », dans le
premier écrit de Conan Doyle, « Une
étude en rouge » (A study in scarlet,
1887). Une scène similaire existe dans
la série Sherlock, créée en 2010 par
Mark Gatiss et Steven Moffat, Saison
1, épisode 1 (A study in pink). Ce qui
décide de la véracité (le caractère
vrai) du jugement de Sherlock, c’est
l’analyse apparemment scientifique
des faits, contre l’examen de la seule
Wikipedia
réputation des personnages, ou de
suppositions surnaturelles (voir Le
chien des Baskerville à ce sujet, qui postule l’existence d’un chien monstrueux qui aurait des proportions
anormales). Cette méthode présente donc l’avantage d’une certaine objectivité.
Comment Holmes en arrive-t-il à une telle conclusion ? Ce dernier repère chez Watson des caractères
propres à une catégorie générale, celle des « militaires », et même des « médecins militaires ».

5 Sherlock Holmes est un personnage de fiction créé par l’écrivain Arthur Conan Doyle (1859-1930).

CNED TERMINALE PHILOSOPHIE 7


Cette classe est constituée par induction, c’est-à-dire par la répétition d’expériences similaires. Les
raisonnements de Sherlock Holmes ne sont possibles qu’à condition de partir de principes formés ainsi
(tous les militaires rencontrés jusqu’à maintenant ont une certaine coupe de cheveux, une certaine
manière de se tenir, de parler, etc.). Cela nous permet de reconstruire le raisonnement en distinguant les
moments suivants :
1) Tous les médecins militaires parlent, se tiennent, se coiffent d’une certaine manière
2) Or Watson a une certaine manière de parler, de se tenir, de se coiffer qui y ressemble
3) Donc Watson est très certainement un médecin militaire
Cependant, tous les principes produits par induction sont valables jusqu’au moment où nous faisons
l’expérience d’un contre-exemple (on pourrait tomber sur un militaire qui s’est laissé pousser les
cheveux). Tout ce que Holmes peut faire, c’est réduire le champ des possibilités. Il y a toujours une marge
d’incertitude, mais aussi d’erreur, dans les « déductions » du détective. Par exemple, n’est pas possible
de déduire, a priori, le pays dans lequel Watson a exercé en tant que médecin militaire. Cela nous permet
de distinguer cependant deux procédures de raisonnement :
— L’induction qui forme des propositions par généralisations, et qui s’appuie sur la répétition d’une
expérience (elle permet de former la première des propositions, celle qui servira de point de départ aux
déductions qui vont suivre).
— La déduction, qui enchaîne des propositions en tirant les conséquences logiques d’une proposition
(permettant ainsi d’atteindre la conséquence dans la proposition 3.), et qui n’a pas nécessairement besoin
de l’expérience pour s’exercer. Les mathématiques ou la géométrie peuvent ainsi établir des propositions
vraies sans passer par celle-ci (par exemple, le théorème de Pythagore se déduit du concept même de
triangle rectangle).

b. L’expérimentation scientifique
Il s’agit d’une forme d’expérience qui n’est plus spontanée, mais construite. Le savant qui cherche à
expliquer les phénomènes de la nature ne peut pas s’en tenir à l’induction, car il aura beau répéter les
mêmes observations, il ne connaîtra pas la cause de ces phénomènes (je peux regarder des dizaines de
fois un arc-en-ciel, je n’en comprendrai pas mieux la cause : au mieux, j’arriverai à remarquer le lien
entre-temps pluvieux, soleil, et apparition de l’arc-en-ciel). De plus, on ne peut pas tester tous les cas
possibles dans le cadre d’une induction (Sherlock Holmes ne peut pas observer tous les médecins
militaires qui existent). L’expérimentation scientifique repose sur la construction d’un protocole qui va
servir à tester des hypothèses. C’est ce qu’on peut voir à l’œuvre dans un texte de Carl Hempel qui
retrace la manière dont un médecin hongrois, Ignace Semmelweis (1818-1865), a découvert la cause
d’une maladie nommée « fièvre puerpérale ». Celle maladie pose un vrai souci à l’époque, car elle est
responsable du décès de nombreuses femmes dans un service d’obstétrique6 :

I — Présentation du problème

Pour illustrer de façon simple certains aspects importants de la recherche dans les sciences, prenons
les travaux de Semmelweis sur la fièvre puerpérale. Ignace Semmelweis, médecin d’origine hongroise,
réalisa ses travaux à l’hôpital général de Vienne de 1844 à 1848. Comme médecin attaché à l’un des deux
services d’obstétrique, […] il se tourmentait de voir qu’un pourcentage élevé de femmes qui y accou-
chaient contractait une affection grave et souvent fatale connue sous le nom de fièvre puerpérale. En
1844, sur les 3 157 femmes qui avaient accouché dans ce service n°1, 260, soit 8.2 % moururent de cette
maladie ; en 1845 le taux de mortalité fut de 6,4 % et en 1846 il atteignit 11,4 %. Ces chiffres d’autant
plus alarmants que, dans l’autre service d’obstétrique du même hôpital, qui accueillait presque autant
de femmes que le premier, la mortalité due à la fièvre puerpérale était bien plus faible : 2,3, 2 et 2,7 %
pour les mêmes années. Dans un livre qu’il écrivit ensuite sur les causes et sur la prévention de la fièvre
puerpérale, Semmelweis a décrit ses efforts pour résoudre cette effrayante énigme.

6 Branche de la gynécologie qui s’occupe de la surveillance des grossesses, de l’accouchement, et du suivi des naissances.

8 CNED TERMINALE PHILOSOPHIE


II — La recherche des hypothèses

Il commença par examiner différentes explications qui avaient cours à l’époque : il en rejeta certaines
d’emblée parce qu’elles étaient incompatibles avec des faits bien établis ; les autres, il les soumit à des
vérifications spécifiques.
Une opinion très répandue imputait les ravages de la fièvre puerpérale à des « influences épidémiques «,
que l’on décrivait vaguement comme des « changements atmosphériques, cosmiques et telluriques « qui
atteignaient toute une zone déterminée et causaient la fièvre puerpérale chez les femmes en couches.
Mais, se disait Semmelweis, comment de telles influences peuvent-elles atteindre depuis des années
l’un des services et épargner l’autre ? Et comment concilier cette opinion avec le fait que, tandis que cette
maladie sévissait dans l’hôpital, on en constatait à peine quelques cas dans Vienne et ses environs ? Une
véritable épidémie comme le choléra ne serait pas aussi sélective. Enfin, Semmelweis remarque que
certaines des femmes admises dans le premier service, habitant loin de l’hôpital, avaient accouché en
chemin : pourtant, malgré ces conditions défavorables, le pourcentage de cas mortels de fièvre puerpé-
rale était moins élevé dans le cas de ces « naissances en cours de route « que ne l’était la moyenne dans
le premier service.
Selon une autre thèse, I’entassement était une cause de décès dans le premier service. Semmelweis
remarque cependant que l’entassement était plus grand dans le second service, en partie parce que
les patientes s’efforçaient désespérément d’éviter d’être envoyées dans le premier. Il écarte aussi deux
hypothèses du même genre, qui avaient cours alors, en remarquant qu’entre les deux services il n’y avait
aucune différence de régime alimentaire, ni de soins.
En 1846, une commission d’enquête attribua la cause du plus grand nombre des cas de cette maladie
survenus dans le premier service aux blessures que les étudiants en médecine, qui tous y faisaient leur
stage pratique d’obstétrique, auraient infligées aux jeunes femmes en les examinant maladroitement
Semmelweis réfute cette thèse en remarquant ceci : a) les lésions occasionnées par l’accouchement
lui-même sont bien plus fortes que celles qu’un examen maladroit peut causer ; b) les sages-femmes,
qui recevaient leur formation pratique dans le second service, examinaient de la même façon leurs
patientes sans qu’il en résultât les mêmes effets néfastes ; c) quand, à la suite du rapport de la Commis-
sion, on diminua de moitié le nombre des étudiants en médecine et qu’on réduisit au minimum les
examens qu’ils faisaient sur les femmes, la mortalité, après une brève chute, atteignit des proportions
jusqu’alors inconnues.
On échafauda diverses explications psychologiques. Ainsi, on remarqua que le premier service était
disposé de telle façon qu’un prêtre apportant les derniers sacrements à une mourante devait traverser
cinq salles avant d’atteindre la pièce réservée aux malades : la vue du prêtre, précédé d’un servant
agitant une clochette, devait avoir un effet terrifiant et décourageant sur les patientes des cinq salles et
les rendre ainsi plus vulnérables à la fièvre puerpérale. Dans le second service, ce facteur défavorable
ne jouait pas, car le prêtre pouvait aller directement dans la pièce réservée aux malades. Semmelweis
décida de tester la valeur de cette conjecture. Il convainquit le prêtre de faire un détour, de supprimer la
clochette, pour se rendre discrètement et sans être vu dans la salle des malades. Mais la mortalité dans
le premier service ne diminua pas.
En observant que dans le premier service les femmes accouchaient sur le dos, et dans le second sur le
côté, Semmelweis eut une nouvelle idée : il décida, « comme un homme à la dérive qui se raccroche à un
brin de paille «, de vérifier, bien que cette supposition lui parût peu vraisemblable, si cette différence de
méthode avait un effet. Il introduisit dans le premier service l’utilisation de la position latérale, mais, là
encore, la mortalité n’en fut pas modifiée.

III — La solution au problème


Finalement, au début de 1847, un accident fournit à Semmelweis l’indice décisif pour résoudre son
problème. Un de ses confrères, Kolletschka, lors d’une autopsie qu’il pratiquait avec un étudiant, eut le
doigt profondément entaillé par le scalpel de ce dernier et il mourut après une maladie très douloureuse,
au cours de laquelle il eut les symptômes mêmes que Semmelweis avait observés sur les femmes
atteintes de la fièvre puerpérale. Bien que le rôle des microorganismes dans les affections de ce genre
ne fût pas encore connu à cette époque, Semmelweis comprit que la « matière cadavérique « que le
scalpel de l’étudiant avait introduite dans le sang de Kolletschka avait causé la maladie fatale de son
confrère.

CNED TERMINALE PHILOSOPHIE 9


La maladie de Kolletschka et celle des femmes de son service évoluant de la même façon, Semmelweis
arriva à la conclusion que ses patientes étaient mortes du même genre d’empoisonnement du sang : lui,
ses confrères et les étudiants en médecine avaient été les vecteurs de l’élément responsable de l’infec-
tion. Car lui et ses assistants avaient l’habitude d’entrer dans les salles d’accouchement après avoir fait
des dissections dans l’amphithéâtre d’anatomie et d’examiner les femmes en travail en ne s’étant lavé
que superficiellement les mains, si bien qu’elles gardaient souvent une odeur caractéristique.
Semmelweis mit alors son idée à l’épreuve. Il raisonna ainsi : s’il avait raison, la fièvre puerpérale
pourrait être évitée en détruisant chimiquement l’élément infectieux qui adhérait aux mains. Il prescrivit
donc à tous les étudiants en médecine de laver leurs mains dans une solution de chlorure de chaux
avant d’examiner une patiente. La mortalité due à la fièvre puerpérale commença rapidement à baisser
et, en 1848, elle tomba à 1,27 % dans ce premier service contre 1,33 dans le second.
Carl Hempel, Éléments d’épistémologie (1966), ch. 2

Question
Réalisez un tableau qui, dans la colonne de gauche, met en évidence l’hypothèse que cherche à tester
Semmelweis, et à droite, la manière dont il s’y prend pour la réfuter.

—Éléments de réponse
Les hypothèses sont des tentatives d’explication des phénomènes qu’on met ensuite à l’épreuve,
partant de ce qu’on ne connait pas la cause de ceux-ci. Il y a deux manières qui sont employées pour les
réfuter : soit c’est par un raisonnement, soit c’est par une expérimentation.

• Réfutation par raisonnement (déduction). Par exemple, la première hypothèse qui dit qu’il
existe des « changements atmosphériques, cosmiques et telluriques » produisant l’infection. S’il
existe des changements dans l’air et dans la terre, pourquoi est-ce le service d’obstétrique de
Semmelweis qui est particulièrement touché ? On ne peut donc pas admettre un principe aussi
général pour expliquer un phénomène aussi limité.
• Réfutation par expérience (expérimentation). Par exemple, l’hypothèse absurde selon laquelle
c’est la vue du prêtre qui cause l’infection. Dans ce dernier cas, on transforme les conditions
habituelles d’apparition du phénomène afin de voir si cela change quelque chose. Ici, on modifie le
trajet du prêtre. Évidemment, cela ne change rien ! On en déduit donc que l’hypothèse est fausse.

À l’époque, on ne connait pas encore l’existence des microbes : il fallait donc supposer (et ce sera la
bonne hypothèse) leur existence. Ce sont les travaux de Louis Pasteur (1822-1895) qui vont permettre
de s’en assurer, puisqu’il montrera qu’aucun phénomène ne peut naître de rien : la vie est aussi faite de
microorganismes, invisibles à l’œil nu. Avec l’expérimentation scientifique, c’est la raison qui précède
l’expérience, puisqu’on part d’une hypothèse, et non pas le contraire. C’est la condition pour que
l’expérience devienne une connaissance. La bonne hypothèse est validée par la voie expérimentale,
puisqu’elle permet d’affirmer qu’il y a une connexion certaine entre chlorure de chaux et destruction des
éléments microscopiques causant l’infection.

c. La raison doit critiquer les résultats de l’expérience


On peut maintenant se demander si toute connaissance provenant de l’expérimentation est pour
autant fiable. Une hypothèse validée de manière expérimentale fournit-elle une vérité indiscutable ?
L’expérience de Milgram est une fameuse expérience de psychologie sociale. Elle consiste en une série
d’expériences menées au début des années 1960 pour évaluer l’obéissance à l’autorité.

10 CNED TERMINALE PHILOSOPHIE


Question
Regardez la vidéo suivante : Que montre l’expérience de Milgram ?

—Éléments de réponse
Schéma présentant l’expérience Milgram

L’expérience de Milgram a amené presque 2/3 des sujets (S sur le


schéma), sans coercition, en leur faisant croire qu’ils participaient à
une expérience sur l’apprentissage, à administrer en connaissance
de cause des décharges électriques à un autre sujet (A sur le
schéma, en réalité un acteur), le tout sous la supervision d’un
« scientifique » donnant des ordres (E sur le schéma). L’expérience
était truquée, mais les décharges auraient été mortelles si elles
avaient été réelles. Selon Milgram, cette expérience corroborait
la thèse de la « banalité du mal » qui permettait de comprendre
l’holocauste : n’importe qui peut devenir bourreau en raison d’une
obéissance aveugle à l’autorité.

Question
Peut-on trouver des limites quant au procédé qui permet d’obtenir le chiffre de 60 % ?

—Éléments de réponse
• Une difficulté attachée à cette expérience est ce qu’on appelle l’effet Pygmalion : les sujets humains
qui participent à une expérimentation scientifique peuvent modifier leur comportement. Par exemple,
ils peuvent chercher à « bien faire » ce qu’on leur demande, en se sachant observés. C’est ce qui fait
qu’on peut être très stressé au moment de passer son permis de conduire, par exemple, alors que l’on
est plus détendu avec le moniteur !
• De plus, les volontaires pour les expériences sont souvent plus complaisants que la moyenne. Ils
peuvent donc accepter de se prêter à des situations inhabituelles ou absurdes, qu’ils n’exécuteraient
par eux-mêmes dans la vie quotidienne. En ce sens, l’échantillon de départ est biaisé, car il n’est pas
représentatif : on pourrait dire que ce sont des individus déjà prêts à se soumettre à un certain nombre
de directives qui participent à ce genre d’expérience.
• Enfin, cela nous renseigne-t-il vraiment sur la psychologie des bourreaux du IIIe Reich ? Les sujets de
l’expérience de Milgram voyaient d’abord les apprenants comme des pairs, pas comme des ennemis :
en était-il ainsi des soldats, dans les camps de concentration, qui traitaient les prisonniers comme des
choses ? Bref, il est difficile d’extrapoler en direction de la vie réelle des résultats obtenus dans des
conditions par ailleurs très artificielles.

Transition

L’expérience fournit donc des données dont certaines sciences ne peuvent pas se passer. La difficulté
vient cependant de l’interprétation de ces données, et des résultats des expérimentations, qui
risquent de confirmer une théorie qu’on a en réalité déjà admise. La raison doit donc toujours avoir le
dernier mot : il faut toujours contrôler les résultats et les discuter. Il faut également s’assurer qu’ils sont
réplicables (une seule expérimentation ne suffit pas : à la rigueur, Semmelweis aurait du faire passer
plusieurs fois le prêtre par le trajet modifié pour être certain de ses résultats), et que les conclusions
qu’on en tire sont certaines.

CNED TERMINALE PHILOSOPHIE 11


3 — Enjeux contemporains de la science
a. Post-vérité et science
Dans les sociétés contemporaines, le rôle donné à la science est paradoxal. D’un côté, on continue
à lui donner du crédit en tant que source de savoir fiable, et ce même quand il s’agit de la publicité ou
du marketing (composition d’un dentifrice « approuvée scientifiquement », régimes ou programmes
de musculation aux allures « scientifiques »). D’un autre côté, il y a une défiance vis-à-vis de ce type
de connaissances, comme le montrent les remises en question qui se font au nom de l’expérience
personnelle, de la croyance, ou du sentiment (par exemple, un « platiste » peut remettre en question
la rotondité de la terre parce qu’il ne la « voit » pas). Ce changement de rapport à la vérité est appelé
« post-vérité », ce qui suppose que nous sommes entrés dans une ère dans laquelle nous faisons moins
confiance à des vérités admises communément, ou démontrées scientifiquement par des autorités
« traditionnelles ».
Selon le dictionnaire d’Oxford de 2016, la post-vérité peut être comprise comme ce « qui fait référence
à des circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d’influence pour modeler l’opinion
publique que les appels à l’émotion et aux opinions personnelles ». Ce terme a notamment été utilisé
pendant la campagne de Donald Trump en 2016, pour désigner l’utilisation de faits inexistants à des
fins électorales (on a aussi parlé de fake news : faits délibérément erronés, comme le fait que le Pape
François soutenait Donald Trump). Dans ce qu’on appelle l’ère de la post-vérité, c’est donc l’émotion ou
les intérêts qui deviennent des valeurs plus importantes que la vérité elle-même. Nos sociétés vivent
dans un étrange paradoxe vis-à-vis de la science : d’un côté, le niveau moyen d’éducation n’a jamais été
aussi élevé, et l’accès à l’information n’a jamais été aussi facile, mais d’un autre côté, il n’y a jamais eu
autant de remises en question des savoirs scientifiques. Quelles en sont les conséquences ?
— D’une part, un relativisme accru : n’importe qui peut s’ériger comme détenant la « vérité » (faux
sites d’information, pages Facebook ou comptes YouTube contestant des vérités « officielles »). On voit
ainsi apparaître des « demi-savants », qui affirment
posséder une maîtrise du sujet dont ils parlent. La Alexis de Tocqueville, l’auteur de De la démocratie en
Amérique
science se voit alors concurrencée par des sciences
apparentes, ou « pseudo-sciences ». À ce titre, le
développement d’internet a favorisé la multiplication
des supports d’information, et a facilité la manipula-
tion des contenus.
— D’autre part, une perte de confiance dans les
sources traditionnelles de l’autorité en matière de
savoir (scientifiques, école, politiques, etc.). On peut
mettre cela en lien avec l’idée du « dogme de l’égalité
des intelligences » dont parlait Tocqueville dans De
la démocratie en Amérique (1835) : avec les régimes
démocratiques, et l’idée d’égalité, on a plus de mal
à admettre que certaines personnes sont plus intel-
ligentes ou compétentes que d’autres. On aura ainsi
tendance à considérer que les individus étant égaux,
tout le monde peut avoir un avis légitime sur un sujet.
— Enfin, dans certains cas plus problématiques,
l’apparence de science peut permettre la manipula-
tion de certaines populations fragilisées. La Miviludes
(Mission interministérielle de lutte et de vigilance
contre les dérives sectaires) est une organisation
étatique qui cherche ainsi à prévenir les tentatives
d’abus et de déstabilisation. Lisez la page suivante
sur le site de la Miviludes.
Wikipedia

12 CNED TERMINALE PHILOSOPHIE


Question
Pourquoi la nutrition est-elle considérée comme un domaine à risque dans le domaine des dérives
sectaires ?

—Éléments de réponse
La nutrition est un sujet d’une très grande actualité, puisqu’elle s’inscrit dans une réflexion plus globale
sur nos modes de consommation alimentaire. Elle implique des enjeux économiques, sociaux, mais
aussi dans le domaine de la santé. Ainsi, des discours qui peuvent avoir une apparence « scientifique »,
en jouant sur la méfiance des individus à l’égard d’un système qui pourrait être nuisible pour leur santé
(scandales sanitaires, problèmes de qualité, etc.), peuvent aussi servir à les déstabiliser et abuser de
leurs faiblesses ou de leurs craintes. Une secte est un groupe fermé emmené par un gourou, dont
l’objectif est de profiter des individus qui le rejoignent, dans un but financier, sexuel, etc., tout en les
empêchant de penser par eux-mêmes.

b. Vraies et fausses théories


L’ensemble de ces trois facteurs a produit, entre autres, ce qu’on nomme les « théories du complot ».
Pour être plus rigoureux, il faudrait parler de conspirationnisme, puisque le « complot » renvoie à
des événements politiques réels, dont on peut s’assurer de la réalité grâce à un travail d’investigation
journalistique (par exemple, le scandale du Watergate en 1972 aux États-Unis, qui conduit à la démission
du président Richard Nixon en 1974). Cela nous conduit à un double problème. D’une part, comment
distinguer un « véritable » complot d’un complot « fictif » ? De plus, s’il est question de « théorie »,
dans les « théories du complot », c’est bien qu’il y a une visée explicative comme dans les sciences (par
exemple, certaines personnes soutiennent que la vidéo filmant les premiers pas de l’homme sur la lune
a été tournée en studio afin de servir à la propagande étatique des États-Unis). Pourquoi n’aurait-on pas
affaire à de véritables « théories », comme dans les sciences ?

Question
Regardez la vidéo suivante : Quelles sont les limites des « théories » du complot sur un plan explicatif ?

—Éléments de réponse
Plusieurs arguments sont mis en évidence afin de montrer quelles sont leurs limites, dans leur
apparente portée explicative. Pour commencer, celles-ci peuvent reposer sur une erreur d’interprétation,
ou sur une croyance qui conditionne la perception de la réalité. Parfois, elles reposent sur l’ignorance (par
exemple, l’absence de flammes dans le cadre du module lunaire). Ensuite, il y a l’effet du « mille-feuille
argumentatif » : plus il y a d’arguments, plus on est tenté de croire une chose, alors qu’en réalité, une
seule preuve suffit à en établir la réalité. Enfin, il y a l’argument psycho-sociologique de l’impossibilité
de garder un secret : la nature humaine fait que les secrets ont tendance à être partagés. Enfin, il y a
l’argument épistémologique de la réfutabilité, dont nous allons parler ci-dessous.

• Dans son ouvrage de 1914, La théorie physique, son objet, sa structure, Pierre Duhem définissait une
théorie physique comme « un système de propositions mathématiques, déduites d’un petit nombre de
principes, qui ont pour but de représenter aussi simplement et aussi complètement que possible, un
ensemble de lois expérimentales ». Selon Duhem, une théorie est fausse quand aucune expérience ne
peut y correspondre. La définition de Pierre Duhem peut s’appliquer aux pseudo-vérités des théories
du complot : pour qu’une théorie ne soit pas qu’une construction imaginaire ou délirante (par exemple :
« La terre a été créée par une licorne magique »), elle doit pouvoir s’accorder avec des expériences,
des faits existants.

CNED TERMINALE PHILOSOPHIE 13


• On peut ainsi envisager un second critère pour distinguer une vraie d’une fausse théorie : la réfut-
abilité, ou falsifiabilité. C’est parce qu’une théorie est falsifiable qu’elle peut être admise comme
« scientifique ». Cette idée, paradoxale au premier abord, est défendue par le philosophe des sciences
Karl Popper (1902-1994). Dans le texte suivant, il donne un exemple d’énoncé irréfutable qui ne peut
pas être admis comme proposition scientifique :

« On pourrait citer dans le même sens : « il existe un remède pour toute maladie infectieuse », et « Il
existe une formule latine qui, si on la prononce selon le rite approprié, guérit toutes les maladies ».
C’est là un énoncé empiriquement irréfutable dont peu d’entre nous soutiendraient qu’il est
vrai. Il est irréfutable parce qu’il est de toute évidence impossible d’essayer les formules latines
imaginables et de les combiner avec toutes les façons possibles de le proférer. Par conséquent, la
possibilité logique qu’il y ait toujours une formule latine magique susceptible de guérir toutes les
maladies subsiste toujours.
Karl Popper, Conjectures et réfutations, 1963

Question
Pourquoi les énoncés évoqués par Karl Popper ne peuvent-ils pas être admis par la science ?

—Éléments de réponse
Les exemples que donne Popper pour illustrer des propositions irréfutables sont les suivants : « « il
existe un remède pour toute maladie infectieuse », et « Il existe une formule latine qui, si on la prononce
selon le rite approprié, guérit toutes les maladies ». A priori, on pourrait penser qu’elles sont vraies, ou
qu’elles pourraient l’être : peut-être existe-t-il un remède ou une formule latine pour guérir toutes les
maladies infectieuses, bien que nous ne les ayons pas encore trouvés. Selon Popper, il s’agit d’énoncés
« empiriquement irréfutable » : rien dans l’expérience ne peut les contredire. Il faut donc distinguer le
vrai de l’irréfutable : ce n’est pas parce qu’une théorie explique tout (ou a l’air de tout expliquer) qu’elle
est vraie, il faut au contraire se méfier. Mais attention, cela ne veut pas non plus dire qu’une théorie
acceptable par la science est fausse : une théorie que l’on peut admettre comme étant sérieuse doit
pouvoir en droit être réfutée en renvoyant à la possibilité d’une expérience, sinon elle est douteuse.
Par exemple, la proposition « Il y a une licorne magique qui a créé la terre » devrait renvoyer à un objet
d’expérience possible (« la licorne magique »), sinon elle est tellement indéterminée que l’on ne trouvera
jamais de chose qui y corresponde.
C’est aussi le principe de l’horoscope : on utilise des théories tellement générales qu’on ne peut pas les
réfuter. Par exemple : « Lions, aujourd’hui vous pouvez avoir de la chance » est totalement irréfutable.
Puisque tout repose sur la possibilité d’avoir de la chance, qu’on en ait ou qu’on n’en ait pas, la
proposition fonctionnera toujours. Elle est irréfutable, donc irrecevable par la communauté scientifique.
Autre exemple : « le 11 septembre est une mise en scène du pouvoir politique » est irréfutable : on
pourra toujours soupçonner une volonté cachée, dire que c’est l’objet d’un « complot », malgré toutes
les preuves apportées. Or, Popper montre qu’une théorie scientifique, et donc une « véritable » théorie,
doit toujours être en droit réfutable. Paradoxalement, c’est parce qu’on peut la remettre en question
qu’on peut la recevoir comme légitime pour la science. Les théories du complot génèrent au contraire
un scepticisme généralisé en s’appuyant soit sur des fausses preuves, soit sur une absence de preuves.
Elles entretiennent aussi une forme de paresse intellectuelle : l’explication du réel est toujours plus
exigeante que son résumé dans une théorie simpliste.
Mais il est parfois difficile de réfuter les théories du complot ou de montrer qu’elles sont fausses/
délirantes, car elles peuvent être tout à fait cohérentes d’un point de vue logique. En outre, ceux et
celles qui y croient n’admettent pas de preuves « rationnelles » ou « scientifiques », puisqu’il s’agit d’un
sentiment, ou d’un préjugé solidement ancré.

14 CNED TERMINALE PHILOSOPHIE


Conclusion
Les sciences cherchent donc à établir des résultats exacts, qui ne sont pas pour autant des vérités
absolues. Elles construisent des modèles explicatifs dont la fonction est de rendre raison des
phénomènes que l’on peut percevoir. Mais elles nous permettent également de penser au-delà des
conditions limitées de la perception actuelle grâce aux calculs et aux instruments qu’elles utilisent
(par exemple, les calottes glaciaires donnent des renseignements sur des époques très antérieures).
Les sciences progressent par rectification des erreurs passées, et par révolutions, lorsqu’un système
d’explication en remplace un autre. Comme l’écrit Thomas Kuhn, dans La structure des révolutions
scientifiques (1962) : « les révolutions scientifiques commencent avec le sentiment croissant, souvent
restreint à une petite fraction de la communauté scientifique, qu’un paradigme7 a cessé de fonctionner
de manière satisfaisante pour l’exploration d’un aspect de la nature sur lequel ce même paradigme
a antérieurement dirigé les recherches. » C’est ce qui rapproche les révolutions scientifiques des
révolutions politiques, même si dans le cas de ces dernières, la communauté concernée s’étend à
l’ensemble des citoyens.

7 Thomas Kuhn appelle « paradigmes » des « découvertes scientifiques universellement reconnues qui, pour un
temps, fournissent à une communauté de chercheurs des problèmes types et des solutions » (La structure des révolu-
tions scientifiques, Paris, Champs Flammarion, 1983, p. 11). La citation ci-dessus se trouve dans le même ouvrage,
pp. 133-134.

CNED TERMINALE PHILOSOPHIE 15

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