COCO PERDU
de Louis Guilloux
préface d’Annie Ernaux
NOTE D’INTENTION
Pour raconter la solitude de Coco qui se retrouve seul et se remémore, cherche, oublie,
croit, se perd en souvenirs et en peut-être, quand, pourquoi …j’imagine ce personnage sur
scène en présence d’une femme. Cette femme est monteuse, et travaille sous nos yeux à la
fabrication d’un récit en images. Elle ne dit pas un mot, mais écoute, change un plan de
place, créé une ambiance sonore, fait une pause cigarette. Elle est l’Autre. Une autre.
Coco n’est pas en adresse au public, il travaille avec sa monteuse.
Le départ de Fafa, il le subit. Son absence fait réapparaître plein de présences que Coco avait
vues, mais qu’à présent, il envisage différemment.
La table de montage permet à Coco de se voir, d’abord avec difficulté, comme tout un
chacun, peut-être avec surprise, et pourquoi pas avec plaisir à certains moments. Les images
qui défilent sous ses yeux et que la monteuse déplace, représentent les souvenirs. Qu’ils
soient nets ou flous, réels ou fantasmés, ce sont les images de Coco. Et ce nouvel état de
solitude lui fait apparaître le monde sous un nouveau jour.
Pour incarner Coco, j’aimerais proposer à Gilles Kneusé d’aller sur le versant du « possible ».
Quoi qu’il arrive au sujet de la lettre, qu’il y ait rupture ou non, quelque chose est changé en
lui, et le conduit à être attentif, observateur de ce qui l’entoure. Coco perdu en devient par
là-même séduisant. Une séduction discrète et à son insu. Désormais, il voit celles et ceux qui
évoluent autour de lui. Leur image se précise.
Il est donc beaucoup question d’image dans ce spectacle. La plupart du temps, les images
seront vues par les deux comédiens, mais pas par le public.
C’est ma camarade vidéaste Muriel Habrard qui créera les vidéos. Presque toutes abstraites,
à l’exception d’une scène qui reviendra de façon entêtante : Coco et Fafa en train de faire
leur lit. Un rituel, à la « Jeanne Dielman », de Chantal Ackerman.
Sur le plateau, une salle de montage : une console, des fauteuils de bureau, un vieux canapé.
Les écrans sont tournés vers le lointain. Face à ce jeu d’orgue rempli de manettes, la
monteuse agit sur une matière filmique. Les images, on les voit rarement. Parfois, un plan se
projette sur un mur.
On entend, plus qu’on ne voit. On devine, plus qu’on apprend. On doute tout le temps. Que
s’est-il vraiment passé ? Quand est-ce que les choses se sont décidées ? Fafa reviendra-t-
elle, que contient la lettre, qu’a fait le prisonnier menotté de la gare ?....
Coco et la monteuse. Ensemble, ils regardent les séquences qu’ils placent, déplacent,
replacent, pour essayer de retracer l’histoire de cet homme que ne sait plus rien.
Ce dispositif permet de fabriquer une narration sous les yeux du public. Une narration où il y
a des pointillés, des vides parfois, des scènes qu’on ne veut pas voir, d’autres qui font rire,
qui nous touchent.
Le regard de la monteuse sur le « créateur Coco » permet à l’acteur qui l’incarne de
s’adresser à quelqu’un qui écoute et travaille, approuve certaines propositions, en refuse
d’autres, tout cela, en silence.
Dans cette adaptation que je propose, Coco peut paraître étrangement actif, en réalité, je le
vois en recherche. Pour donner à voir l’état de doute et de perdition, je propose de mettre
en scène des tentatives répétées d’assemblage, de revisionnage, de dialogues qu’on se redit
ou bien qu’on réécoute, sans obtenir la moindre réponse, la moindre certitude,
La bande son du spectacle jouera un rôle actif. Coco pourra demander tel effet sonore à sa
monteuse, un bruitage, une musique, réentendre un voix…
Il pourra lui demander d’enregistrer sa voix en live, et la réécouter à la faveur d’une pause
de la monteuse qui quittera parfois la salle. A d’autres moments, ce sera Coco qui la laissera
seule avec les images et la bande son.
Le fameux « Essai de voix ».
Le comédien Gilles Kneusé connait Coco de plus profond de son être, il l’a incarné il y a une
dizaine d’années, et cette nouvelle création le mettra en présence d’un Autre.
Pour incarner cette monteuse sur qui tous les fantasmes sont possibles, la comédienne
Nathalie Richard serait idéale. Nathalie a une présente exceptionnelle, elle danse et dessine
chacun de ses gestes, et incarne le mystère comme personne.
A la fin de Coco perdu, cette femme dont on n’a pas entendu la voix, nous lira la préface
d’Annie Ernaux. De sa voix inégalable qui fait surgir les textes comme des évidences. Cette
préface, nous ne l’avons pas encore, mais connaissant son auteure, elle sera marquante.
Nathalie Richard sera notre regard pendant la pièce Coco perdu, et la voix d’Annie Ernaux à
la fin du spectacle.
Comme une narration à rebours.
Quant à l’esthétique du spectacle, je le vois proche des solitudes folles de Paris Texas. Coco
en personnage masculin perdu ou « revenant ». Pourquoi pas séduisant, je l’ai dit, comme le
héros du film de Wim Wenders. Déroutant, comme dans la scène d’insomnie pendant
laquelle il cire toutes les chaussures de la famille et les dispose soigneusement devant lui.
Une sorte de modernité intemporelle.