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Méthodologie

économique
T H É M IS
COLLECTION DIRIGÉE PAR MAURICE OUVERGER
SCIENCES ÉCONOMIQUES

ALAIN MINGAT
Maître de Recherche au CNRS
PIERRE SALMON
Professeur à l'Université de Dijon
ALAIN WOLFELSPERGER
Professeur à l'Institut d'Etudes politiques de Paris

PRESSES UNIVERSITAIRES DE FRANCE


ISBN 2 13 039188 5
Dépôt légal — 1 édition : 1985, décembre
© Presses Universitaires de France, 1985
108, boulevard Saint-Germain, 75006 Paris
« Les théories que nous possédons sont loin de représenter
des vérités immuables. Quand nous faisons une théorie géné-
rale dans nos sciences, la seule chose dont nous soyons cer-
tains, c'est que toutes ces théories sont fausses absolument
parlant. Elles ne sont que des vérités partielles et provisoires
qui nous sont nécessaires, comme des degrés sur lesquels nous
nous reposons, pour avancer dans l'investigation ; elles ne
représentent que l'état actuel de nos connaissances, et, par
conséquent, elles devront se modifier avec l'accroissement de
la science, et d'autant plus souvent que les sciences sont moins
avancées dans leur évolution. »
Claude Bernard [1865], éd. 1966, p. 69.

« Je partirai de deux thèses générales. La première est :


S'il existe quelqu'un qui croit que la méthode scientifique est
une manière d'arriver à la réussite en science, il sera déçu. Il
n'y a pas de route royale vers le succès. La seconde est la
suivante : Celui qui croit que la méthode scientifique est une
manière de justifier les résultats scientifiques sera également
déçu. Un résultat scientifique ne peut être justifié. On peut
seulement le critiquer et le tester. Il n'est pas possible d'en
dire plus en sa faveur qu'il semble, après critique et test,
meilleur, plus intéressant, plus robuste, plus prometteur et
une meilleure approximation de la réalité que ses rivaux. »
Karl Popper [1972], p. 265.
Cette initiation à l'analyse des problèmes méthodologiques
que l'on rencontre dans l'étude et la pratique de la science
économique a été rédigée à l'intention des étudiants et des
chercheurs non spécialisés dans ce type de réflexion. Elle est
destinée à permettre à ceux-ci de mieux comprendre le sens et
la portée des questions qu'ils se posent souvent au cours de
leurs études ou recherches et dont voici quelques exemples :
1/ Est-il légitime de retenir l'hypothèse de concurrence
pour expliquer le fonctionnement actuel des économies alors
que les conditions qui la définissent ne semblent pas remplies
en pratique ?
2 / Peut-on encore sans ridicule, en cette fin du XX siècle,
«croire »enl'homo œconomicus alors que, comme disent certains,
«tout le savoir anthropologique contemporain »est censé avoir
démontré qu'il s'agit d'une vision de l'homme complètement
dépassé ?
3 / La théorie de la valeur-travail relève-t-elle de la science
ou de la métaphysique ? Que signifie cette alternative ? Si
l'on opte pour le second terme est-ce rédhibitoire ?
4 / Cet économiste écrit que son attachement pour telle
théorie résulte d'un «acte de foi »; confond-il la science et la
religion ?
5 / Ma théorie est rigoureusement formulée et porte bien
sur la réalité économique mais n'a aucune implication vérifiable
(ou réfutable). Jusqu'à quel point dois-je me laisser impres-
sionner par ceux qui la déclarent «dénuée de sens »pour cette
raison ?
6 / Peut-on juger avec les mêmes critères la théorie positive
des prix en situation de monopole et celle normative de la
tarification au coût marginal dans les entreprises publiques ?
7 / Pour formuler une théorie valable du commerce interna-
tional n'est-il pas indispensable de commencer par étudier, de
façon approfondie, les principales statistiques dans ce domaine ?
8 / La «nouvelle économie classique »aux Etats-Unis et la
théorie dite «de la régulation »en France ne sont-elles vraiment
rien de plus que le camouflage d'intérêts politiques (de «droite »
pour la première, de «gauche »pour la seconde) ? Et si je suis
de «gauche »puis-je croire qu'il y a quand même quelque chose
de vrai dans la première ? (même question pour la seconde si
je suis de « droite »).
9 / Afin de tester ma théorie je viens enfin de trouver la
forme de relation fonctionnelle qui permet d'arriver au résultat
quej'espérais. Evidemment je ne vais publier que cette relation.
Est-ce : a) parfaitement légitime ; b) un peu choquant mais
pardonnable (parce que c'est la coutume) ; c) tout à fait
scandaleux ? Quelle « mention inutile »faut-il rayer ?
10 / Mon ami astrophysicien a un sourire de commisération
quand je lui dis que telle «loi économique » est vraie ceteris
paribus. Cette pitié condescendante est-elle fondée ?
Une présentation organisée des principes généraux qui
permettent de donner un sens relativement précis et d'apporter
des éléments de réponse systématiques encore que variés à ces
questions est d'autant plus utile que, lorsque nous nous les
posons, nous avons tendance à y répondre de façon trop rapide,
incohérente ou insuffisamment nuancée. En fait à chaque fois
que nous critiquons les enseignements que nous recevons ou
les travaux que nous examinons de même que quand nous
exaltons les mérites de nos propres recherches ou de nos théories
de prédilection, nous ne cessons de nous comporter en méthodo-
logues et pas seulement en économistes. Or nous n'avons
généralement pas reçu de formation un peu suivie en métho-
dologie et nous contentons de ce substitut très imparfait que
sont nos souvenirs des classes de philosophie, nos convictions
intimes, celles du milieu que nous fréquentons, quelques lectures
disparates dont le mélange constitue une sorte d'épistémologie
spontanée. Le contenu rudimentaire de celle-ci n'a évidemment
que peu de rapport avec l'étendue de nos connaissances en
science économique proprement dite tout en exerçant une
influence très forte sur la manière dont nous apprécions ces
connaissances et nous efforçons de les améliorer.
C'est bien pourquoi une certaine étude de la méthodologie
est non seulement utile mais indispensable. Puisque personne
ne veut probablement renoncer à formuler ces jugements de
valeur sur les analyses et études des uns et des autres qui
constituent une part essentielle de ce travail de critique dont
résulte le progrès de notre savoir en économie, le mieux est
encore d'essayer de nous livrer à cette activité en aussi bonne
connaissance de cause que possible. Cela ne veut pas dire que
la méthodologie contribue par elle-même à ce progrès. Sa
fonction pour nous n'est pas de l'accélérer mais de le rendre
plus intelligible, comme nous le verrons plus en détail dans le
premier chapitre.
Dans cet esprit cet ouvrage correspond au regain d'intérêt
pour la réflexion méthodologique qui a caractérisé l'époque
récente chez les économistes en France comme ailleurs. Depuis
les années cinquante, en effet, la méthodologie semblait souffrir
d'un discrédit croissant qui coïncidait avec les progrès appa-
remment rapides que connaissait alors la discipline. En simpli-
fiant un peu une réalité plus complexe (cf. par exemple les
débats sur la contribution de Friedman [1953]) tout se passait
comme si la méthodologie était d'autant moins intéressante
que certaines innovations théoriques accompagnant le dévelop-
pement de la formalisation mathématique et de la recherche
empirique donnaient à la plupart le sentiment que l'heure
n'était plus aux doutes ou aux interrogations ésotériques
mais au « travail sérieux », plus à la philosophie mais à la
science.
Cette période d'euphorie a pris fin dans la dernière décennie.
Pour des raisons multiples dont les plus apparentes sont le
développement de courants « critiques » ou « hétérodoxes »
au sein de la profession et les médiocres performances écono-
miques de nos sociétés, les économistes ont beaucoup moins
aujourd'hui qu'hier l'impression de s'approcher rapidement
de la réponse scientifique définitive aux grandes questions
théoriques et pratiques du moment. En face de la variété des
courants analytiques et de la répétition des déboires des
responsables de la politique économique, c'est-à-dire des
théories et modèles qui les inspirent, comment ne pas s'inter-
roger de nouveau «en profondeur »sur la valeur de nos connais-
sances économiques? La caractéristique de la période récente
est en effet non seulement que la méthodologie revient au
premier plan des préoccupations des économistes, mais encore
qu'elle tend de plus en plus à être le fait de spécialistes plutôt
que d'économistes normalement engagés dans d'autres types
de recherches et qui s'offrent exceptionnellement le luxe de
produire un livre ou un article dans ce domaine. Elle figure
même dans le cursus de nombreuses universités. Les ouvrages
qui lui sont consacrés se multiplient. Ceux de Blaug [1980],
Stewart [1979] et Caldwell [1982], ainsi que les recueils de
textes de Hahn et Hollis [1979] et de Hausman [1984] sont les
plus significatifs parce qu'ils ont une portée plus générale et
ressemblent moins à des monographies particulières sur le
sujet que les anciens «classiques »tels que Robbins [1935] ou
Hutchison [1938] ou, dans notre pays, Rueff [1922] ou Nogaro
[1939] et [1947].
Contrairement, cependant, à ce que l'on constate dans les
domaines où l'état des connaissances fait l'objet d'un large
accord comme la théorie microéconomique, chacun de ces
ouvrages garde une spécificité bien marquée. Tentons de définir
la nôtre.
Nous avons voulu d'abord nous approcher de l'idéal de la
«synthèse d'accès abordable pour le non-spécialiste ». C'est ce
qui explique que nous avons choisi de sacrifier bien des déve-
loppements qui auraient sans doute accru la profondeur ou
l'étendue de l'analyse mais en nuisant à son intelligibilité et à
sa concision. Le philosophe des sciences intéressé par l'épisté-
mologiedel'économie oul'économiste particulièrement concerné
par tel ou tel aspect spécifique du sujet regrettera sans doute
ce choix qui se justifie surtout par la nature du public que
nous visons. Nous sommes conscients à ce propos de l'audace
qu'il y a, pour des économistes n'ayant pas franchement opté
pour la philosophie, de se poser en épistémologues. Mais, comme
le remarquait J. Fourastié [1966], en philosophie des sciences :
«Si c'est un chercheur-praticien qui écrit il est autodidacte en
philosophie, si c'est un philosophe qui écrit il est autodidacte
en recherche » (p. 127). Nous espérons simplement qu'entre
ces deux maux le premier n'est pas pire que l'autre.
Nous pensons aussi qu'il est indispensable de préciser le
champ d'application de notre réflexion. En première analyse
nous nous sommes intéressés à ce que nous aimerions appeler,
de la façon la moins compromettante possible, l'économique,
c'est-à-dire l'ensemble des productions intellectuelles désignées
comme «économiques »ou dont les auteurs se désignent comme
«économistes »en en revendiquant la responsabilité. Il importe
de souligner l'extrême variété des produits que cette appellation
non contrôlée peut recouvrir. C'est en effet une source majeure
d'équivoque et donc de malentendu entre les économistes. Si
l'on sent bien la différence entre la théorie de la valeur de
G. Debreu et l'article d'un quotidien sur le dernier plan gouver-
nemental de lutte contre le chômage, il serait évidemment
simpliste et trompeur de se contenter de distinguer, au sein de
l'économique, la science et... le reste. D'abord l'article du
journal a aussi un contenu scientifique lorsqu'il se réfère, ne
fut-ce qu'allusivement et de manière rudimentaire, à la théorie
macroéconomique courante ou lorsqu'il comporte l'opinion
plus ou moins élaborée du journaliste sur les chances de succès
de ce plan. Mais c'est surtout la définition de la «science »qui
fait problème. Comme elle est l'enjeu de controverses sans fin et
souvent stériles (chacun veut le monopole du droit d'attribuer
selon ses propres critères une étiquette aussi chargée de valeur
positive que celle de «scientifique ») nous choisirons, par pure
convention, d'appeler ici «science économique »les productions
d'économique qui ressemblent le plus à ce qui caractérise les
sciences de la nature les mieux établies en tant que sciences
empiriques ou, plus précisément, les propositions au sein de ces
productions qui remplissent les mêmes conditions de pertinence
que celles qui caractérisent ces sciences. Nous sommes parfai-
tement conscients des problèmes, dont certains seront examinés
ultérieurement, que soulève cette définition de travail. Elle
nous paraît cependant être la plus commode à ce stade et la
plus conforme à l'intention de ceux qui, en langue française en
tout cas, ont contribué à populariser l'appellation « science
économique »au détriment de celle d' «économie politique ».
Ce qui est de la science économique doit donc être distingué de
ce qui, en économique, correspond à d'autres types de savoirs
respectés et respectables pouvant éventuellement être qualifiés
de «science »en d'autres sens que celui que nous avons retenu.
Il existe ainsi une (ou des) mathématique(s) économique(s)
dont l'objet est de faire des mathématiques à propos de
concepts et de systèmes déductifs relevant de l'économique. Il
existe aussi une métaphysique économique dans laquelle on
raisonne principalement sur des concepts non observables et
dont les propositions sont généralement irréfutables à propos
de phénomènes qualifiés d' « économiques ». Attribuer, par
convention, rappelons-le, pour les besoins de cet ouvrage, le
qualificatif «métaphysique »de préférence à celui de «scienti-
fique » à telle ou telle étude d'économique n'est pas, dans
notre esprit, le condamner comme dépourvu de sens ni, à
plus forte raison, d'intérêt (en soi ou indirectement pour la
«science »). La question n'est pas de savoir si certains ont ou
non le droit de faire de la métaphysique économique ni s'il est
légitime qu'ils préfèrent dire et penser qu'ils font de la science,
mais s'il est souhaitable de distinguer science et métaphysique
selon le critère indiqué pour la clarté de l'évaluation des pro-
ductions qui s'offrent à notre examen. Nous pensons qu'il en
est bien ainsi parce que les méthodes d'appréciation ne sont
pas les mêmes selon le genre auquel appartiennent ces produc-
tions. Il y a aussi une philosophie politique et une éthique de
l'économique qui consiste, sur des sujets dits économiques, à
se poser les grandes questions de la philosophie politique et de
la morale. C'est ce que l'on appelle souvent l'économie du
bien-être ou, plus généralement, normative. Proche de ce
type de réflexion mais s'en distinguant par le caractère plus
spécifique des jugements de valeur et plus pratique des impli-
cations se trouve le savoir économique appliqué que l'on
pourrait appeler l'art économique. Il s'agit des productions
d'économique où s'exprime l'aptitude des économistes à tra-
duire en recommandations concrètes les objectifs propres à
une institution particulière (Etat, parti, entreprise, etc.),
c'est-à-dire celles où doivent se révéler leurs qualités d'ingé-
nieurs.
Cette énumération n'a rien d'exhaustif. Elle sert seulement
à mieux faire comprendre la portée de cet ouvrage. Nous nous
intéresserons principalement dans ce qui suit à la science écono-
mique au sens étroit qui vient d'être suggéré et ne ferons que
de brèves allusions aux autres savoirs sauf pour ce qui est de la
philosophie politique et morale qui fait l'objet du chapitre 8.
Cela ne signifie pas qu'il soit aisé ni même souvent possible en
toute rigueur de caractériser catégoriquement telle ou telle
production d'économique comme scientifique ou métaphysique
ou autre chose. Le mélange des genres, dans des proportions
évidemment variables, tendant même plutôt à être la règle,
nous limiterons généralement notre investigation au seul contenu
scientifique de ces productions.
Si son objet est donc ainsi schématiquement délimité par
référence à une certaine définition de la science, il n'en résulte
pas que notre étude soit strictement définie dans sa manière
de traiter le sujet. Nous avons voulu celle-ci aussi ouverte qu'il
est possible dans un domaine où il n'existe aucune réelle
orthodoxie à privilégier et où il n'y a donc pas de raison de
négliger systématiquement le point de vue des auteurs de cet
ouvrage. Il serait d'ailleurs contradictoire de reconnaître la
leçon de modestie que nous avons tirée des formules de Claude
Bernard et de Popper mises en épigraphe pour apprécier les
travaux scientifiques et d'adopter, pour notre compte, le ton
dogmatique et péremptoire qui est naturellement souvent celui
des manuels. Sans avoir cherché à masquer entièrement nos
préférences, notre intention n'est pas de proposer la «bonne »
méthode en donnant les «bonnes »réponses aux questions posées
au début de cette introduction. Elle est plus simplement d'offrir
les points de repères qui permettront au lecteur de mieux
s'orienter dans les débats de type méthodologique et de mieux
comprendre les aspects méthodologiques des controverses éco-
nomiques. Ainsi découvrira-t-il sans doute par lui-même que,
pour parodier l'animal farm move dont parle Newton-Smith
[1981] à propos des théories scientifiques, si toutes les métho-
dologies sont fausses, certaines sont plus fausses que d'autres.
LES PARTICULARITÉS
DU DISCOURS MÉTHODOLOGIQUE
EN ÉCONOMIE

1INTRODUCTION :
POURQUOI LA MÉTHODOLOGIE
EMBARRASSE-T-ELLE LES ÉCONOMISTES ?

La méthodologie produit chez la plupart des économistes


un sentiment d'embarras. Machlup [1978] a réparti la profession
entre «méthodophobes »et «méthodophiles », mais c'est plutôt
dans le for intérieur de chacun que se mêlent ou se succèdent
attirance et répulsion.
L'embarras se traduit par des contradictions ou des ano-
malies observables à tous les niveaux. En général, quand on
évoque la méthodologie économique on se réfère à ce que nous
appellerons le débat (ou la littérature) explicite, c'est-à-dire
aux écrits entièrement et explicitement consacrés à notre sujet.
Par comparaison avec les autres débats auxquels participent
les économistes, celui-ci apparaît comme singulièrement désor-
donné et peu concluant. Bien que finalement beaucoup d'écono-
mistes parmi les plus connus y aient contribué, rares sont ceux
dont la participation a été durable. Vues avec le recul, leurs
interventions donnent en général le sentiment de tentatives
insuffisamment prudentes, visant à résoudre de façon décisive
des problèmes dont les ramifications ou la complexité avaient
été sous-estimées au départ. On imagine volontiers que, décou-
vrant après coup l'ambiguïté, la fragilité, ou le simplisme de
leur position, sommés d'apporter des justifications ou des
précisions qu'ils se sentent peu à même de fournir, la plupart
aient préféré regagner au plus vite le terrain familier de l'analyse
économique. Certes, il faut relever la continuité de la partici-
pation de quelques « méthodophiles »résolus, ou de quelques
véritables spécialistes (en nombre infime jusqu'à ces dernières
années). Même sous leur plume, cependant, il n'est pas rare de
trouver, au détour d'une page ou de façon plus suivie, des
jugements ou des assertions assez surprenantes, exprimant de
façon inattendue un pessimisme excessif à l'égard de l'analyse
économique, ou formulant comme faciles à mettre en œuvre
des recommandations qui impliqueraient sa reconstruction
complète (nous pensons en particulier à certains écrits récents
de Hutchison [1976] [1981] ou de Boland [1982]). Ainsi, même
les économistes les plus durablement intéressés par la métho-
dologie laissent transparaître le découragement ou l'incertitude
qu'ils ressentent, au moins par moments, à son égard.
La plupart des économistes n'ont pas une familiarité directe
avec la méthodologie telle qu'elle s'exprime dans la littérature
«explicite », et ne la connaissent qu'à travers les exposés qui y
sont consacrés dans des écrits dont ce n'est pas le sujet principal,
en particulier dans beaucoup de manuels. Le contraste est
frappant entre la quiétude apparente qu'affichent les auteurs
de manuels lorsqu'ils abordent la méthodologie et les incerti-
tudes que révèle le débat explicite. Il est permis de douter de
l'existence d'une correspondance étroite entre les principes
méthodologiques qui sont formulés comme non problématiques
par les premiers et la démarche que traduit en fait l'analyse
économique à laquelle ces principes sont censés s'appliquer.
Mais les auteurs qui formulent ces doutes n'en tirent pas des
conclusions semblables. Faut-il regretter avec Blaug [1980]
que la pratique ne suive pas des principes en eux-mêmes
excellents, ou l'existence même d'un écart doit-elle nous inciter,
comme le suggèrent Boland [1982], Caldwell [1982] ou McClos-
key [1983], à y renoncer ? Sans se prononcer pour le moment
sur ce point (qui requiert évidemment un éclaircissement
préalable de la nature ou de la fonction de la méthodologie), on
peut en tout cas, en considérant directement, sur une longue
période, les explications méthodologiques que nous fournissent
les manuels, reconnaître aux économistes une certaine capacité
d'adapter sans trop de retard leurs discours méthodologiques
aux avatars des pensées philosophiques dominantes. Avant de
l'admirer, cependant, onvoudrait être certain que cette capacité
ne traduit pas surtout l'attribution au discours méthodologique
de la fonction un peu subalterne consistant à habiller aux goûts
du jour des démarches qui elles-mêmes, sans être absolument
immuables, évolueraient en tout cas plus lentement que lui,
et surtout de façon largement autonome. Mais le contraste,
observé par exemple par Katouzian [1980] entre la relative
stabilité de la démarche suivie en économie et la versatilité du
discours philosophique qui la prend pour objet ne caractérise
pas seulement, comme semble le penser cet auteur, les analyses
«orthodoxes »ou «dominantes »(mainstream économics). Celles
qui se proclament critiques ou dissidentes (mais qui sont en fait
souvent dominantes dans certains pays, comme, en tout cas
pendant longtemps, la France) savent aussi mobiliser des
philosophes à la mode (comme Kuhn, Feyerabend, Bachelard
ou Althusser) pour défendre des positions assez peu nouvelles
sur le fond. Sous le couvert de références méthodologiques
renouvelées (du moins en partie), ce sont toutes les tendances
principales de la pensée économique qui semblent ainsi se
perpétuer, et ne pas différer, du moins jusqu'à un point tel
qu'elles seraient devenues méconnaissables, de ce qu'elles
étaient déjà lors des affrontements du XIX siècle.
Mais la manifestation sans doute la plus claire de l'embarras
ou des contradictions que produisent les considérations métho-
dologiques chez les économistes est le fait que si nombre d'entre
eux ne cachent pas ou même affichent le dédain qu'elles leur
inspirent (ce qu'on peut déjà commencer à comprendre à la
lumière de ce qui précède), rares sont ceux qu'on ne pourrait
surprendre en train de s'y livrer, et pas toujours de façon
parfaitement recommandable. La question souvent évoquée de
savoir si la méthodologie sert à quelque chose n'a donc guère
d'intérêt puisque ceux qui la soulèvent y apportent le plus sou-
vent une réponse positive par leur pratique.
Ainsi, qu'on examine les exposés «explicites », la méthodo-
logie de manuel, ou le comportement individuel des écono-
mistes, la méthodologie apparaît comme étant pour eux à la
fois ingrate ou fastidieuse, et inéluctable. Pourquoi, en consi-
dérant d'abord ce deuxième caractère, ne peuvent-ils y échap-
per ? Leur situation est à cet égard différente de celle des
physiciens ou de celle des sociologues.
Il n'est certainement pas vrai que la démarche de la phy-
sique, ou des physiciens, est même approximativement élucidée.
Comme le montrent les discussions dont elle fait l'objet entre
spécialistes, elle reste, en un sens, importante, mystérieuse et
difficile à caractériser. Pourtant, dans leur majorité, les physi-
ciens ne ressentent pas professionnellement le besoin d'une
réflexion à son sujet. La méthodologie et l'épistémologie de la
physique sont aujourd'hui pour l'essentiel une activité des
philosophes et on peut douter de l'attention qu'elles suscitent
de la part des chercheurs eux-mêmes. La raison principale de
ce détachement est que la démarche de la physique n'est pas
en cause. Ses succès sont trop incontestables pour que la diffi-
culté de la comprendre ou de l'interpréter ne soit pas au premier
chef un défi pour les philosophes. Il arrive cependant que les
physiciens soient amenés à s'intéresser à la philosophie de la
physique, et il est utile pour notre argumentation future
d'identifier au moins quelques-unes des circonstances dans
lesquelles cet intérêt peut se développer. Tout d'abord, et de
façon évidente, la réflexion philosophique sur la physique est
intéressante par elle-même (ou pour répondre à des interroga-
tions sociales, religieuses, intellectuelles, qui se situent en dehors
du contexte de la recherche dans cette discipline), en même
temps qu'elle est techniquement difficile lorsqu'elle implique
une connaissance de certains des raisonnements scientifiques
actuels. Il est donc tout à fait naturel qu'un certain nombre de
physiciens se sentent à la fois enclins et aptes à y contribuer,
fût-ce au prix d'un abandon au moins partiel de leur vocation
de chercheur dans leur domaine initial. De fait, beaucoup de
philosophes des sciences ont été d'abord des physiciens plus ou
moins confirmés. Ensuite, la réflexion philosophique peut
s'avérer féconde ou même indispensable dans le cas de recher-
ches, se situant en général aux frontières des connaissances
dans la discipline, dont la progression requiert la reconsi-
dération de principes généralement acceptés. Dans ce cas,
comme le remarquait Einstein (cité par Boland [1982]), il est
peu vraisemblable que les physiciens puissent attendre des
philosophes de métier les idées épistémologiques ou méthodo-
logiques qui leur permettront d'ouvrir des voies nouvelles à la
recherche : la réflexion philosophique devient alors une compo-
sante nécessaire de l'activité scientifique elle-même. Il est
assurément difficile d'apprécier la fréquence des situations de
cette nature. Jugées exceptionnelles par Einstein, elles n'ont
semble-t-il pas ce caractère dans une conception inspirée de
Popper. Onpeut néanmoins penser que pour la grande majorité
des physiciens actuels les recherches entreprises ne produisent
pas un tel besoin, ou que celui-ci est réduit à une réflexion
philosophique minimale. Une troisième catégorie de circons-
tances dans lesquelles les physiciens peuvent être tentés, ou
plus précisément en l'occurrence contraints, de se livrer à des
considérations d'ordre méthodologique correspond aux cas,
assurément peu fréquents, où leur démarche est mise en cause
par le public, par exemple à l'occasion de phénomènes qui le
passionnent et dont la physique actuelle ne peut rendre compte
(ou qui le passionnent précisément pour cette raison).
Contrairement à la démarche de la physique, qui fait l'objet
d'une incompréhension révérentielle de la part du public, celle
qui caractérise la plus grande part de la sociologie est généra-
lement considérée comme parfaitement intelligible. Dans la
mesure où il y a une distance entre certains des travaux produits
par cette discipline et le public, elle résulte principalement du
vocabulaire utilisé, de résistances idéologiques ou affectives,
dans certains cas de la profondeur, réelle ou apparente, de la
pensée, mais non d'interrogations sur la démarche (logique ou
méthodologique) qui leur est sous-jacente. Pourtant, il existe
un débat méthodologique assez fourni entre sociologues. Il ne
serait pas tout à fait inexact (mais serait sûrement superficiel)
d'attribuer à l'influence encore exercée par la philosophie dans
la formation de beaucoup d'entre eux la propension des socio-
logues à recourir à des arguments relevant de cette discipline.
Pour l'essentiel, l'explication de l'importance du débat métho-
dologique doit être cherchée plutôt dans des exigences internes
à la recherche sociologique, ou produites par l'observation des
méthodes mises en œuvre dans les autres disciplines, et systé-
matisées par la philosophie des sciences. En simplifiant sûre-
ment de façon abusive, on peut observer que la démarche
sociologique n'est relativement limpide que si on la considère
comme produisant un discours intellectuel ordinaire, mais non
corrélativement inintéressant, sans discontinuité très sensible
depuis Machiavel ou Tocqueville. Au contraire, observée dans
une perspective «scientifique », elle requiert des justifications
et produit des divergences les unes et les autres de nature
méthodologique (ou épistémologique), et inspirées par des
considérations empruntées à la philosophie des sciences ou par
l'observation de démarches contiguës comme celle de l'écono-
mique. En d'autres termes, en exagérant à peine, la démarche
de la sociologie est en général assez claire pour le public (même
si ce qu'elle produit l'est souvent moins), mais parfois obscure
pour les sociologues. On peut aller un peu plus loin et noter
que certains de ces derniers mettent en doute la légitimité même
de cette démarche (et non seulement son intelligibilité), ce qui
en fait donc un des enjeux du débat méthodologique en socio-
logie. Un exemple particulièrement frappant de cette caracté-
ristique du débat peut être trouvé dans un des domaines
satellites (à travers la science politique) de la sociologie :l'étude
des relations internationales. Dans les pays où ce domaine est
considéré comme une véritable discipline (ce qui n'est pas encore
le cas en France), une proportion surprenante des travaux porte
sur l'opportunité et la possibilité de construire enfin une véri-
table «théorie »des relations internationales, question purement
méthodologique qui ne répond évidemment à aucun besoin
exprimé par le public, en général parfaitement satisfait sur ce
plan du niveau de discours simplement intelligent qu'illustrent
les travaux d'un Kissinger ou d'un Aron.
En somme, le débat méthodologique ou épistémologique
sur la physique est surtout une affaire de philosophes, tandis
que celui qui porte sur la sociologie est considéré par beaucoup
de sociologues (politologues, criminologues, spécialistes de rela-
tions internationales, etc.), comme important pour le statut ou
pour le développement de leur discipline. La réflexion métho-
dologique n'est ainsi inéluctable ni pour les physiciens, ni pour
les sociologues, considérés individuellement. Ne s'y engagent
que ceux qui le souhaitent, en fonction de leurs intérêts ou de
la nature particulière de leurs recherches. La comparaison
avec la situation de ces deux disciplines nous permet mainte-
nant d'identifier la nature singulière du problème de la métho-
dologie en économique. Acette fin, nous pouvons provisoirement
négliger les raisons de s'intéresser à la méthodologie qui sont
communes aux physiciens, aux sociologues et aux économistes,
pour concentrer notre attention sur une raison qui est pour
l'essentiel propre à ces derniers : la nécessité de justifier la
démarche économique aux yeux du public.
C'est l'économiste moyen qui nous intéresse ici, celui qui,
en général étroitement spécialisé, souvent surmené, soucieux
de ne s'exprimer qu'à bon escient, peu intéressé par la philo-
sophie, s'aventure néanmoins dans des assertions qui ne le
convainquent lui-même qu'à moitié. De façon caractéristique,
cet engagement survient moins à l'occasion de ses activités de
recherche (nous verrons pourquoi plus loin), ou même de la
confrontation de ses idées avec d'autres chercheurs (la plupart
des économistes fuient les controverses méthodologiques avec
leurs collègues, ou même la fréquentation de ceux d'entre eux
qui ne partagent pas leurs conceptions), que lorsqu'il est
contraint de répondre aux interrogations de non-économistes,
ou d'économistes débutants, dans un contexte d'enseignement
par exemple. En d'autres termes, la demande de méthodologie
est moins autonome, ou instrumentale au service de la recher-
che, que dérivée d'un besoin exprimé par le public. En effet,
ce qu'il y a de plus intéressant ou de plus spécifique dans l'ana-
lyse économique, en tout cas ce à quoi la plupart des économistes
accordent le plus de prix, ne peut être communiqué à leurs
interlocuteurs habituels, par exemple aux étudiants, sans être
accompagné d'un mode d'emploi de nature méthodologique.
Il en va ainsi non seulement de la microéconomie, mais aussi,
contrairement aux espoirs un moment suscités par l'analyse
keynésienne, de la macroéconomie, ou même d' une grande
partie de la recherche empirique, dès lors qu'elle prend sa forme
la plus sérieuse, c'est-à-dire économétrique. En fait, rares sont
les secteurs de l'analyse économique dans lesquels la démarche
suivie n'apparaît pas commeinintelligible, et parfois choquante,
aux yeux d'un public même bien disposé. Bien que nous ne
nous intéressions pas principalement ici aux analyses purement
critiques, notons que, à partir du moment où elles s'adressent
également à des non-économistes, elles ne peuvent pas non plus
éviter de recourir à des arguments méthodologiques, corres-
pondant, il est vrai, plus souvent aux conceptions spontanées
de ces non-économistes. Ainsi, qu'il choisisse de justifier ou de
critiquer la théorie microéconomique, celui qui l'expose à des
non-économistes ne peut éviter de l'assortir d'un commentaire
méthodologique, simplement plus facile à faire accepter dans
le deuxième cas (même les économistes en réalité les moins
enclins à critiquer une théorie préfèrent parfois s'associer au
scepticisme exprimé par leurs auditeurs pour abréger ce qu'ils
considèrent comme une digression inutile).
Comme nous l'avons suggéré, une certaine substitution est
possible entre intelligibilité et autorité. L'ennui pour l'écono-
miste qui ne se réfugie pas dans une attitude purement critique
est que la démarche économique principale n'a ni l'autorité que
confère une efficacité évidente (comme c'est généralement le
cas en physique), ni la simplicité que produit (peut-être de
façon illusoire) un recours exclusif au sens commun (comme
pour une bonne partie des analyses produites dans les autres
sciences sociales, dont l'éventuelle obscurité ou profondeur ne
tient pas à la démarche suivie mais aux idées défendues ou au
vocabulaire employé).
Par elle-même, la nécessité pour tous les économistes de
justifier méthodologiquement, c'est-à-dire philosophiquement,
leur démarche pourrait suffire à expliquer l'embarras que nous
avons observé. En effet, en supposant pour le moment que cette
démarche est au moins en partie scientifique, son interprétation
rencontre des difficultés communes à l'interprétation de la
démarche scientifique en général, et dont la philosophie des
sciences mesure, mieux encore que dans le passé, l'ampleur, à
travers des controverses enchevêtrées dans lesquelles même le
spécialiste ne se repère qu'avec peine. La tâche qui est imposée
à l'économiste, et à laquelle échappent largement, pour les
raisons indiquées, aussi bien le sociologue que le physicien,
peut ainsi apparaître à la limite comme impossible, et est en
tout cas d'autant plus désagréable qu'il n'a ni le moyen ni le
désir d'y consacrer beaucoup de temps.
Mais le discours méthodologique explicite en économie, et
même la littérature de manuel, aggravent encore la situation
dans laquelle se trouve à cet égard notre économiste moyen et
l'insatisfaction qu'il éprouve à l'égard de la méthodologie. Ils
le font en se situant d'emblée, comme s'il ne pouvait en être
autrement, dans un cadre de discussion, un ordre d'urgence
des questions posées, une ambition de la réflexion, qui sont
empruntés à la problématique de la philosophie des sciences.
Une objection que suscite cette absence complète d'autonomie
dans la définition de l'ordre du jour de la réflexion méthodo-
logique en économie tient au fait que cette problématique s'est
progressivement dégagée à la suite d'une analyse inégalement
approfondie des activités poursuivies ou des problèmes ren-
contrés dans les différentes disciplines (même en se limitant
aux sciences de la nature : en physique plutôt qu'en géologie
ou en météorologie). Même si on décide de trancher une des
controverses les plus importantes de la philosophie des sciences
sociales dans le sens de l'unité de la démarche scientifique, et
par conséquent de retrouver les caractéristiques principales de
celle-ci dans toutes les disciplines se voulant scientifiques ou
prétendant fournir des explications, il n'en résulte pas que
l'importance des problèmes soit identique partout et qu'une
problématique dégagée à propos d'une discipline (pour sim-
plifier) soit adaptée à la réflexion sur les autres. Mais une
objection plus fondamentale part du fait, déjà observé, que
la problématique de la philosophie des sciences ne vise pas à
répondre principalement à une demande émanant des cher-
cheurs, ou du public, mais à des interrogations intellectuelles
définies non seulement par mais aussi pour les philosophes, en
fonction de la logique propre de leur discipline. Comme dans
n'importe quel domaine de la connaissance, cette logique
suppose à un moment donné la concentration des efforts de
recherche sur certaines questions, et implique dans le temps
une succession illimitée de rebondissements dont on peut
attendre qu'ils apportent, en même temps que la découverte
continue de nouveaux problèmes, un approfondissement égale-
ment illimité des analyses. Par exemple, une des grandes
questions de la philosophie contemporaine est celle de la défi-
nition d'un critère de démarcation entre le raisonnement
scientifique et les autres formes de raisonnement. Plus récem-
ment, des débats importants se sont centrés sur la notion de
progrès scientifique. Il paraît incontestable que des questions
de cette nature présentent un intérêt qui n'est pas limité aux
philosophes de métier, et qui en particulier ne peut pas ne pas
être vivement ressenti par des chercheurs, spécialement là où
ils sont le moins certains de faire œuvre scientifique. Mais elles
se révèlent très difficiles à clarifier même dans le cadre d'une
référence implicite à des disciplines dont on peut penser qu'elles
présentent les caractéristiques les plus favorables à leur solution.
Il n'y a vraiment aucune raison de penser que le fait de les
transposer dans le contexte des sciences sociales, et enparticulier
de l'économique, est de nature à les rendre moins complexes.
Est-il alors opportun de leur attribuer une place centrale dans
la réflexion méthodologique en économie ? De façon plus
générale, faut-il, comme l'affirme Blaug [1980], et comme le
supposent plus ou moins explicitement beaucoup d'autres
auteurs, par exemple Caldwell [1982], concevoir la méthodologie
économique « comme étant simplement la philosophie des
sciences appliquée au domaine économique »?
Dans l'ensemble, le discours méthodologique explicite ne
considère pas sérieusement les questions de cet ordre. En
restant silencieux sur elles, il fait l'hypothèse que les raisons
de s'intéresser à la méthodologie ne sont pas différentes en
économie de ce qu'elles sont ailleurs, par exemple lorsqu'on
discute de la physique, ou, en tout cas, l'hypothèse que, s'il
existe des différences, elles sont sans incidence sur l'ordre d'im-
portance des sujets abordés ou la façon de les traiter. Peut-être,
contrairement à la première de ces deux hypothèses, la seconde
est-elle légitime. Et même si elle ne l'est pas d'un point de vue
idéal, peut-être est-elle la seule viable actuellement, en raison de
l'immense capital de concepts, de résultats, d'expérience, accu-
mulé au cours d'une période de temps étendue par les philo-
sophes des sciences, à comparer avec cette réflexion peu spécia-
lisée, velléitaire, heurtée, que nous avons dépeinte chez les éco-
nomistes. Personne, mêmeparmi ceux (auxquels nous n'apparte-
nons pas) qui considèrent la démarche suivieen économie comme
étant radicalement différente de celle qui caractériserait les
sciences de la nature, ne peut sérieusement défendre l'idée selon
laquelle il faut se passer des acquis de la réflexion philosophique
sur la méthodologie en général. Mais il se peut qu'en pratique on
ne puisse mêmeéviter deles reprendre en bloc, avec la probléma-
tique dont ils seraient inséparables. Toujours est-il que la
question n'est pas même posée, et qu'en conséquence les écono-
mistes se trouvent projetés dans un discours dont la finalité leur
échappe.
Sans doute sommes-nous à la veille de changements impor-
tants en méthodologie économique. Plusieurs signes, dont nous
reparlerons, permettent de le penser. Mais, pour le moment, il
est impossible de ne pas reprendre pour l'essentiel la problé-
matique traditionnelle, calquée sur celle de la philosophie des
sciences. Dans une large mesure, d'ailleurs, cette problématique
traditionnelle est adaptée à des besoins de méthodologie dont
nous avons peu parlé mais qui sont réels. Parce qu'elle est en
général négligée, nous avons mis l'accent sur une vue à la fois
utilitaire et très spécifique de la demande de méthodologie :
l'exigence d'un mode d'emploi accompagnant la communication
de l'analyse économique. Mais, comme nous le verrons plus en
détail, la méthodologie économique a d'autres fonctions pos-
sibles pour les chercheurs ou pour la société. Elle présente aussi
un intérêt pour les philosophes. Parmi ces derniers, beaucoup
ont visiblement peur d'aborder la démarche économique. Ils
l'évoquent parfois, mais s'ils s'étendent tant soit peu sur les
sciences sociales ou humaines, ils se réfèrent plus volontiers à
l'histoire ou à la sociologie. Il paraît utile que les problèmes
particuliers de l'économique, et les solutions qui leur ont été
apportées, leur soient présentés dans leur propre langage,
comme ils le sont en fait dans les exposés actuels, jusqu'à un
certain point (déterminé par la compétence philosophique de
ces amateurs que sont obligatoirement les méthodologues de
l'économie). Surtout, la méthodologie économique présente un
intérêt intellectuel en soi. Développer la réflexion dans un
domaine indépendamment de l'usage possible de ses éventuels
résultats s'est avéré souvent la voie la plus féconde pour
progresser, même d'un point de vue utilitaire. Il est donc
légitime qu'il y ait une recherche ou une réflexion fonda-
mentales en méthodologie économique, et naturel que les
ouvrages de méthodologie soient consacrés pour l'essentiel à
l'exposer.
Néanmoins, nous consacrerons ce chapitre à envisager la
méthodologie et l'analyse économiques dans la perspective de
l'économiste que nous avons qualifié de moyen, en présentant
de façon délibérément pesante ou laborieuse, dans un style
prosaïque qui fera peut-être sourire les économistes habitués au
langage philosophique et méthodologique, des considérations
préliminaires qui figurent rarement dans les exposés habituels.
Ce qui rend souvent étranger le discours méthodologique, c'est
le silence qu'il fait sur des questions qui peuvent paraître
essentielles. Ainsi, alors que l'économiste accomplit dans notre
société les tâches les plus variées, la méthodologie non seulement
n'évoque pas la plupart d'entre elles, mais ne définit même
pas clairement celles qu'elle choisit de prendre en considération.
L'économiste tend spontanément à être frappé par des carac-
téristiques concrètes de l'univers qui entoure ses recherches,
mais les écrits méthodologiques dont il prend connaissance en
font rarement mention. Il est frappé par le caractère évolutif
ou fuyant de la matière qu'il traite, mais la méthodologie
économique raisonne souvent comme si celle-ci était dotée
d'une stabilité ou d'une permanence égales à celles qu'on ren-
contre en général dans les objets analysés par les sciences de
la nature. Dans ces trois cas, nous n'avons pas d'objections
sérieuses à formuler quant aux choix effectués par la métho-
dologie, mais il nous paraît indispensable de les rendre explicites
et de les justifier. Deux silences nous paraissent traduire des
hypothèses ou des partis pris plus contestables. En ne discutant
plus aujourd'hui, pour des raisons d'ailleurs compréhensibles,
l'objet de l'analyse économique, la méthodologie nous semble
en effet se priver d'un élément d'interprétation peut-être décisif
de la démarche qui est sous-jacente à cette analyse. En iden-
tifiant son objet comme étant l'étude de la façon dont les écono-
mistes expliquent les phénomènes (le sous-titre de la version ori-
ginale du livre de Blaug [1980] est «How economists explain »),
elle semble inconsciente de l'importance d'autres buts essentiels
du raisonnement économique.
Ces silences de la méthodologie s'étendent chez certains
auteurs à la définition ou à la caractérisation de la méthodologie
elle-même. Dans une certaine mesure nous en avons offert une
illustration nous-mêmes en nous étant abstenus jusqu'à présent
d'aborder de façon explicite ce sujet. La difficulté est que
l'incertitude qui entoure la plupart des questions méthodolo-
giques concernant l'analyse économique affecte aussi la concep-
tion qu'on peut retenir de la méthodologie elle-même. Son but
est-il de prescrire ? Faut-il la distinguer, dans un contexte
d'étude de l'économique, de l'épistémologie ? Les questions
de cet ordre font intervenir des conceptions philosophiques plus
fondamentales dont la discussion ne peut que dérouter encore
davantage cet économiste peu soucieux de philosopher qui
nous intéresse au premier chef dans ce chapitre. Ala présenta-
tion d'un débat méthodologique sur l'économique qui risque
de paraître déjà assez peu concluant, on comprend que les
méthodologues hésitent souvent à ajouter celle d'un débat sur
la méthodologie encore plus directement dépendant de la
philosophie. En traitant ce que nous avons appelé les «silences
de la méthodologie », nous nous appuyerons sur une conception
de son objet qui restera largement implicite. Mais dans le
chapitre suivant nous ferons apparaître cette conception au
grand jour, sous la forme de nouveau pragmatique d'un essai
de recensement des fonctions qu'on peut reconnaître à la
méthodologie en économie.

2 LES FONCTIONS DE L'ÉCONOMISTE

Dans l'ensemble, la philosophie (ou la méthodologie) des


sciences actuelles tend à envisager les activités intellectuelles
qu'elle étudie comme si elles avaient pour ambition essentielle
de faire progresser les connaissances, et non d'influencer l'action.
Dans la mesure où la méthodologie économique s'inspire de
façon générale de la problématique de la philosophie des sciences
(sans doute un peu trop directement comme nous l'avons vu),
elle prend à son compte cette importante hypothèse (sauf dans
des écrits, assez peu nombreux, spécifiquement consacrés au
deuxième contexte). Pourtant la distinction entre un contexte
de connaissance et un contexte d'action est rarement mise au
premier plan dans le discours des économistes. Ces derniers se
réfèrent plus volontiers à une séparation entre une analyse
positive, dont l'ambition est de répondre à des questions de fait,
et une analyse normative, qui implique des jugements de valeur
sur ce qui doit ou devrait être. Parfois, conformément à une
tradition qui remonte au moins au grand ouvrage de métho-
dologie économique de J. N. Keynes [1891], est distinguée une
troisième catégorie : l'art économique, entendu comme la
recherche de règles ou de préceptes permettant d'atteindre des
fins données. Beaucoup d'économistes, en se référant à la
classification proposée par Keynes, ont le sentiment de séparer
aussi les contextes de connaissance et d'action.
Pourtant ces deux distinctions, sans être indépendantes,
ne sont pas substituables. Ainsi, dans la théorie du commerce
international, une contribution à l'analyse du gain à l'échange
ou une nouvelle théorie du droit de douane optimal ne seraient
sans doute pas rattachées à l'analyse positive mais à l'économie
normative ou à l'art économique. Mais il n'en résulte pas néces-
sairement que ces apport doivent être situés dans une perspec-
tive d'action. Une grande partie des travaux sur ces sujets ont
fait incontestablement progresser la connaissance (comme nous
le verrons ultérieurement), alors que la mesure dans laquelle ils
ont directement facilité les choix de politique économique, c'est-
à dire contribué à améliorer l'action, est sûrement un objet de
discussion. On peut même estimer que le fait qu'ils aient
été trop rapidement interprétés en termes d'action a plutôt
contribué à réduire l'autorité de l'analyse économique dans
ces domaines, ou la confiance qu'on pouvait lui porter. On
pourrait trouver des exemples, en particulier à propos de la
théorie marxiste, de la confusion inverse, consistant à consi-
dérer exclusivement dans une perspective de connaissance,
parce que positives dans la forme, des analyses ou des asser-
tions qui ne peuvent être comprises que par leur éventuelle
utilité sociale, c'est-à-dire dans un contexte d'action particulier.
Ces deux distinctions se situent en réalité dans des univers
différents. Celle à laquelle les économistes ont recours (sous sa
forme dichotomique ou sous la forme proposée par Keynes)
repose sur des caractéristiques logiques des raisonnements, en
particulier sur la place qu'y occupent les jugements de valeurs.
Incontestablement importante, elle est d'un maniement délicat,
comme nous le verrons dans le dernier chapitre. La distinction
entre connaissance et action, familière en philosophie, peut être
interprétée de plusieurs façons. La plus simple consisterait à
s'interroger sur les intentions des chercheurs : leur souci prin-
cipal est-il de faire progresser la connaissance ou d'influencer
l'action ? La pensée philosophique et méthodologique actuelle
répugne à s'engager dans la prise en compte d'informations aussi
subjectives, et finalement aussi peu décisives pour le sprt qui
est réservé aux idées qui échappe en général à la volonté de
ceux qui les ont formulées. En conséquence, il est préférable
d'interpréter notre distinction comme portant sur les points
de vue auxquels se place le commentateur ou l'observateur.
Rien n'interdit à cet égard que différents points de vue soient
adoptés successivement. Par exemple, une théorie du gain à
l'échange pourra être considérée d'abord dans une perspective
de connaissance, puis dans une perspective d'action concrète
ou de décision. S'il est malgré tout fait mention des intentions
de ses auteurs ou de ceux qui la défendent, ce seront alors des
intentions postulées, ou construites, le plus souvent pour la
clarté de l'exposé, dont la correspondance avec les intentions
réelles est sans importance. L'avantage de cette deuxième
interprétation est qu'elle évite de se prononcer sur une des
questions les plus débattues, et sans doute les plus insolubles
du débat philosophique en sciences sociales : la recherche est-
elle, ou doit-elle être, désintéressée, ou est-elle, ou doit-elle être,
orientée vers l'action ?
Cequi rend cette solution peu problématique en philosophie
des sciences, c'est qu'en réalité l'essentiel du débat philoso-
phique se place du point de vue des progrès de la connaissance,
sans considérer les problèmes qui peuvent apparaître dans une
perspective d'action. Un seul point de vue est retenu, et de
façon implicite. Il est donc naturel que la question soit rarement
abordée de façon explicite. En économie, la mise en pratique
de la distinction est plus délicate, et également plus importante
en fait. Les économistes sont moins souvent que les physiciens
de purs chercheurs ; la variété des fonctions qu'ils exercent dans
la société, ou du rôle qu'y jouent leurs idées, est plus grande :
surtout, le débat économique est fortement influencé par des
considérations d'action, et selon des modalités telles que la
dissociation des deux perspectives n'a rien d'immédiat. Le
silence observé sur ce sujet par la majorité des écrits méthodo-
logiques actuels risque donc d'être moins facilement accepté.
Pour en apprécier mieux la portée, il nous semble utile de
montrer la variété des points de vue auxquels peut se placer un
«commentateur », observant de l'extérieur les contributions des
économistes. A cette fin, nous attribuerons à ces derniers, de
façon artificielle mais commode, neuf «fonctions pures ».
A/ La contribution au progrès des connaissances
Cette fonction doit être comprise de façon extensive. Elle
ne se réfère pas uniquement dans notre interprétation à ce que,
selon certaines conceptions philosophiques, on appellerait la
connaissance scientifique (par ex. parce que infirmahle par
l'observation). La philosophie économique peut y avoir sa
place, ainsi, comme nous en avons déjà défendu l'idée, qu'une
bonne partie de ce qu'il est coutume de rattacher à l'économie
normative ou à l'art économique. A l'intérieur de l'analyse
positive non clairement philosophique (nous hésitons à utiliser
le qualificatif de scientifique), il nous semble utile de ranger
dans la contribution à la connaissance non seulement la formu-
lation d'analyses de portée plus ou moins universelle (la forma-
tion des prix sur un marché concurrentiel), mais aussi celles
qui se situent dans un contexte désigné dans le temps et dans
l'espace (l'économie française actuelle), ou qui portent sur une
singularité (les conséquences du premier choc pétrolier).
B / Le diagnostic économique
Dans cette fonction, l'économiste répond à une question
du type : comment expliquer la baisse actuelle du prix de l'or ?
A cette fin, il mobilise toutes les connaissances théoriques,
statistiques, factuelles qu'il juge utiles, sans se limiter au
domaine économique, y ajoute du jugement, du flair, ou de
l'expérience, et répond de façon argumentée mais non parfaite-
ment rigoureuse. La question peut très bien porter sur le passé
(pourquoi la croissance a-t-elle été régulière après la dernière
guerre ?), sur le futur, et on parlera alors deprédiction (les taux
d'intérêt réels vont-ils baisser l'an prochain ?), sur l'hypothé-
tique (aurait-on pu, en stabilisant la masse monétaire réelle,
réduire l'ampleur de la crise de 1929 ?), sur des singularités
(telles que celles que nous avons citées), ou sur des propriétés
plus générales, circonscrites ou non à des contextes spécifiques
(dans les économies industrielles actuelles, les politiques des
revenus sont-elles irrémédiablement inefficaces ? ou encore :
la taxation du revenu réduit-elle l'offre de travail ?). Il serait
tout aussi absurde de nier l'utilité de la formation économique
dans l'exercice de cette fonction que de supposer qu'elle en
garantit la réussite : les performances comparées, en matière
de prédiction notamment, des Prix Nobel et d'observateurs
modérément familiers des derniers développements dela théorie,
le montreraient sûrement.
C/ La technologie économique
La fonction consiste à identifier des préceptes généraux
permettant d'atteindre des objectifs donnés. Elle se confond
sans doute avec ce que Keynes appelait l'art économique, ou à
ce qu'ailleurs on désigne sous le nom de « sciences de l'ingé-
nieur ». Une bonne partie des travaux de recherche effectués en
gestion des entreprises, en techniques de planification ou de
politique économique, se rattachent principalement à cette
fonction. La démarche sous-jacente peut être assez proche
de celle qui vise la connaissance, mais la différence des finalités
a une incidence sur les critères d'appréciation des résultats
obtenus ou sur la dynamique de la recherche : du point de vue
de la technologie, l'essentiel est de trouver des préceptes opéra-
tionnels et robustes, compte tenu de l'usage qu'on veut en faire.
Tant qu'une règle pratique conserve ces propriétés, on s'en
satisfait sans chercher plus loin, en particulier sans se demander
si elle correspond à une régularité «vraie ». Nous verrons que si
on adoptait une conception complètement «instrumentaliste »
de la science, les finalités de la technologie pourraient devenir
celles de la recherche dans son ensemble, ce qui rendrait sans
doute sans objet la distinction opérée ici entre la première et la
troisième fonctions. Mais il est pour le moins contestable que
les économistes adoptent de façon générale ce point de vue
instrumentaliste (sous lequel on regroupe trop souvent des
conceptions ou des attitudes qui en diffèrent sensiblement).
D / Le conseil économique
L'économiste conseille un agent dont les fins sont supposées
arrêtées. S'il les connaît, il peut tenter de prescrire une politique
unique. S'il les ignore,il peut essayerde dégager les conséquences
probables de différentes politiques possibles. Comme dans le
cas du diagnostic, le jugement et la prise en compte d'infor-
mations non économiques sont en général des composantes
indispensables de l'exercice de cette fonction. Dans l'identi-
fication d'une activité de conseil économique, il est souvent à
la fois difficile et important de préciser qui est le décideur dont
on suppose les fins données. Une entreprise, un Etat, ou un
syndicat est à la fois en un sens le représentant ou l' «agent »
(dans le sens de la théorie de l'agence) de «mandataires »tels
que les actionnaires, les électeurs, ou les adhérents, et un
ensemble d'individus ayant leurs préférences propres. Il y a
donc souvent à la fois un problème d'« agence »et un problème
d'agrégation des préférences à divers niveaux. Dans le cas de
l'entreprise, ces problèmes sont en partie résolus, grâce à
l'existence de divers marchés extérieurs, ce qui fait qu'en
pratique beaucoup de choix peuvent être analysés sans soulever
d'interrogations sérieuses sur l'identification des objectifs.
Dans le cas des décideurs publics, le conseiller hésitera plus
souvent, se demandant par exemple si l'intérêt qu'il doit
supposer arrêté est celui des citoyens (lesquels ?) qui le rétri-
buent indirectement, ou celui des politiciens ou des fonction-
naires qui ont fait expressément appel à lui. Dans certains cas,
la situation est clarifiée du fait de l'existence d'une relation
hiérarchique précise : les «experts »(que nous préférons appeler
les «conseillers »en raison de l'usage particulier que nous allons
faire du premier terme) qui sont envoyés par des organisations
internationales comme le Fonds monétaire international ou
la Banque mondiale dans différents pays sont au service des
premières et non des seconds, ou a fortiori des gouvernements
des seconds. En rédigeant leur rapport, et sous réserve qu'ils
fassent purement œuvre de «conseillers »dans notre acception
du terme, ce sont donc les objectifs de ces organisations qui
comptent (ce qui n'interdit pas que celles-ci fassent une part
aux préoccupations des gouvernements des pays «expertisés »).
E / L'expertise économique
Dans l'acception que nous lui donnons ici, l'expertise
consiste à s'en tenir strictement à ce que l'état des connaissances
permet d'affirmer. Dans cette fonction, l'économiste « dit »
l'état de la pensée économique, comme on «dit »le droit, par
exemple pour clarifier un débat public. Ainsi limité, sur le
fond il ne peut guère aller au-delà du rappel de faits observés,
de l'énoncé et de l'explication d'identités (en particulier d'iden-
tités comptables), c'est-à-dire de propositions vraies par défi-
nition, ou enfin de relations simplement possibles. S'il évoque
des régularités ou des lois, il ne peut que leur donner la forme
la moins controversable possible, qui est en général une forme
négative et parfois probabiliste. En conséquence il tendra à
contredire plutôt qu'à dire. L'impôt réduit-il, au-delà d'un
certain taux, l'assomption des risques par les agents écono-
miques ? Certains l'affirment, mais il n'y a de base sérieuse ni
théorique ni empirique pour le penser, ni pour penser le
contraire, répondra, de façon assurément peu constructive,
notre économiste expert. Peut-on assister à une réduction du
déficit dela balance des paiements courants qui serait accompa-
gnée d'une augmentation du déficit budgétaire et de l'inves-
tissement ? Seulement si l'épargne augmente, pourra-t-il cette
fois affirmer, en s'engageant davantage que dans l'exemple
précédent grâce à l'existence d'une identité comptable. En se
fondant sur une version édulcorée de régularité empirique, il
pourra aussi certainement garantir que la probabilité pour que
l'épargne des ménages, « dans les circonstances actuelles »,
augmente de vingt pour cent est infinitésimale. L'ensemble des
assertions qui sont permises à l'expert économique, et qui sont
par définition de nature à recueillir l'assentiment de tous les
économistes professionnels ou compétents, est beaucoup plus
important et significatif qu'on ne le pense parfois. Il justifie
l'optimisme sur l'utilité de la connaissance économique que
l'on constate en général chez les économistes proches des
centres de décision (et qui surprend ceux qui en sont plus
éloignés). Comme le remarque Tobin, la meilleure cure contre
un pessimisme excessif à l'égard de ce que peuvent apporter les
économistes est sans doute fournie par l'observation du genre
de conseils reçus par les responsables de la politique économique
comme substituts à ceux de la profession (voir ses commentaires
dans Klamer [1984 a, p. 113]). Un moyen d'introduire des
assertions plus conjecturales dans une consultation d'expertise
est de citer, sans en assumer la responsabilité, les opinions
émises par autrui, au moyen de formules du type : «Des études
récentes montrent qu'effectivement l'endettement de beaucoup
de pays en voie de développement pourrait refléter l'existence
d'occasions d'investissement particulièrement profitables plutôt
que les conséquences de la hausse du prix du pétrole »; ou
encore : «A en croire la théorie du P X, le phénomène Y
pourrait s'expliquer essentiellement par la cause Z. »
F / Le plaidoyer économique
Depuis qu'ils existent, les économistes se montrent peu
avares de conseils ou de recommandations que souvent per-
sonne ne demande, et qui ne peuvent en général s'appuyer sur
une hypothèse réaliste de fins données. Ils plaident en faveur
du libre-échange ou du protectionnisme, de la suppression des
réglementations ou de l'instauration d'une politique des reve-
nus, du passage à un véritable système de taux de change
flexibles ou du retour à l'étalon-or (ou encore, comme l'ont fait
beaucoup d'économistes britanniques, contre l'entrée du
Royaume-Uni dans le Marché commun). Ils ont souvent le
sentiment de se référer à des jugements de valeurs ou des fins
ultimes unanimement ou très largement acceptés. Pourtant, la
plupart des politiques préconisées affectent inégalement les
différentes catégories d'intérêts, elles comportent une incerti-
tude dont l'appréciation dépend du degré d'aversion à l'égard
du risque de ceux qu'elles concernent (plutôt que des auteurs
de la recommandation), elles répartissent leurs bienfaits et leurs
inconvénients dans le temps d'une façon qui ne peut être jugée
indépendamment des horizons ou des préférences intertempo-
relles de chacun. Par exemple, les économistes orthodoxes,
comme certains marxistes, font souvent bon marché des menus
inconvénients à subir pendant ce qu'ils appellent la période de
transition vers le nouvel équilibre dont ils nous promettent
qu'il sera meilleur si on les écoute. Il n'est nullement dans
notre intention de mettre en doute l'opportunité de l'inter-
vention des économistes de toute obédience dans le débat
public, même sous cette forme spécifique (l'intervention peut
aussi prendre la forme de ce que nous avons appelé une «exper-
tise »). Mais il nous paraît difficile de nier qu'elle est fondée sur
une combinaison de connaissances techniques particulières
(dont la prise en compte dans le débat est évidemment utile
en soi) et de jugements de valeurs ou de jugements moraux,
que ces connaissances peuvent influencer mais qui n'en restent
pas moins irréductibles à de pures considérations de fait. On
admettra volontiers que sur une question qu'il connaît bien
l'économiste plaidant en faveur du libre-échange ou d'une
détaxation de l'épargne soit un citoyen plus éclairé ou averti
que certains autres (de même que son collègue qui plaidera la
politique inverse), mais le point important est que, ce faisant,
il sera surtout un citoyen.
G/ La défense ou la représentation d'un intérêt
Nous nous référons ici à la vaste catégorie des fonctions qui
interdisent à celui qui les occupe de dire ou d'écrire ce qu'il
pense (ou tout ce qu'il pense). Un économiste employé par une
administration ou une entreprise devra en général défendre
vis-à-vis de l'extérieur la politique de son employeur (à l'égard
de celui-ci, il occupe en général une fonction de «conseiller »,
déjà analysée). Un militant exprimera les positions de son parti,
un politicien celles qui sont susceptibles de plaire à sa clientèle.
Defaçon générale, ce qui caractérise cette fonction, c'est le fait
qu'elle implique une priorité donnée aux conséquences de ce
qui est dit, c'est le caractère utilitaire du discours qu'elle
produit. Nous traitons ici de fonctions pures. Dans la réalité,
et sauf dans le cas de certaines organisations particulièrement
pointilleuses sur la discipline, les économistes affiliés à des
partis, des entreprises, ou d'autres organisations n'hésitent
pas à défendre des points de vue indépendants. Mais leur
sincérité peut difficilement être présupposée de l'extérieur,
notamment parce qu'elle paraît dans une certaine mesure
illogique. Un économiste au service du gouvernement qui prévoit
publiquement une dévaluation imminente sera soupçonné de
procéder à une manipulation organisée par ses supérieurs. A
la limite, comme le montre l'exemple récent de Feldstein, alors
conseiller du Président américain, un économiste critiquant de
façon répétée, sans démissionner, la politique de celui qui l'a
choisi comme conseiller sera avec quelque raison considéré
comme déloyal.
Tout en notant l'importance quantitative des affiliations de
cet ordre, et en reconnaissant l'incidence qu'elles ont sur le
débat économique, nous devrons nous montrer prudents dans
les conséquences méthodologiques que nous en tirerons. Le
risque est en effet grand de tomber dans les chausse-trapes
de la sociologie de la connaissance, en glissant de l'examen des
productions intellectuelles à des supputations plus ou moins
cyniques sur leurs causes. Certes, ignorer complètement ce
phénomène interdit sans doute de comprendre certaines parti-
cularités des controverses économiques et même méthodolo-
giques actuelles, ou en tout cas de leur déroulement observable,
en particulier (nous pensons ici surtout aux Etats-Unis) lors-
qu'elles portent sur la théorie macroéconomique (parmi les
principaux protagonistes des controverses récentes, un nombre
relativement élevé ont exercé ou exercent des responsabilités
directes «à Washington »). Mais nous verrons que la méthodo-
logie actuelle ne cherche pas en général à comprendre dans leur
ensemble les controverses entre économistes. Elle ne s'intéresse
pas à toutes leurs dimensions.
En tout cas, comme les autres fonctions, celle que nous
considérons en ce moment a son utilité sociale. De même que
que toute cause, même mauvaise, mérite un avocat pour la
défendre, on peut penser qu'il est juste ou efficace que tous les
points de vue, ou tous les intérêts, trouvent des techniciens
pour présenter leurs arguments de façon persuasive. Des socio-
logues ont même proposé que l'analogie avec la fonction exercée
par les avocats dans la société soit poussée jusqu'à son terme
logique (cf. GRETU [1980]). Observant que les études confiées
par les divers départements de l'administration à des spécia-
listes prétendument indépendants concluent toujours, malgré
une objectivité ou une scientificité apparentes, dans le sens
voulu dès le départ par ceux qui les financent, ils suggèrent
d'organiser de façon quasi judiciaire une confrontation entre
des études prenant officiellement la forme de plaidoyers tech-
niques en faveur des points de vue des parties en cause (dans
certains pays, le financement public de centres de recherche
ou d'observations économiques affiliés à des syndicats ou à
des organisations professionnelles répond à un objectif iden-
tique ou voisin).
H / La vulgarisation du savoir économique
Il s'agit essentiellement ici de la fonction enseignante, dont
il n'y a pas grand-chose à dire, sinon qu'à l'occasion d'un exposé
quelconque, il est important d'identifier son éventuel exercice.
Une grande partie des reproches faits à la théorie économique
sont en effet simplement le résultat d'une non-reconnaissance
du caractère purement didactique de certaines de ses présenta-
tions. Ainsi, alors que la théorie moderne fait une place consi-
dérable à l'incertain et au calcul intertemporel, il est navrant
de constater qu'elle est souvent ignorée, parfois même par des
économistes de métier, au profit de présentations élémentaires
de la microéconomie (presque nécessairement développées en
univers certain et en termes de flux stationnaires), qui sont
critiquées comme si elles étaient représentatives de la pensée
contemporaine dans ce domaine. Répondant à une critique,
Popper remarque quelque part qu'on ne peut faire grief à un
auteur de ne pas tout dire tout le temps. Abien des égards, c'est
bien cereproche qui est souvent adressé à la théorie économique,
dont les premiers exposés commencent nécessairement par des
simplifications drastiques mais qui réussit quand même assez
souvent, si la nécessité s'en fait sentir compte tenu de son objet
réel (nous développerons ce point plus loin), à les remplacer
par des hypothèses plus raisonnables, lorsqu'on passe de
l'initiation à des formulations plus avancées. Inversement, il
est vrai que les économistes s'abritent trop souvent derrière un
argument didactique pour cacher l'incapacité de la théorie
d'abandonner des hypothèses excessivement simplistes. Ainsi,
si une bonne partie de la théorie du commerce international
est encore exprimée en termes de deux produits, deux facteurs
de production et deux pays, ce n'est pas uniquement, comme
tendent évidemment à l'affirmer ceux qui l'enseignent, dans
le but de la présenter sous forme géométrique, mais aussi parce
que certains de ses résultats essentiels se généralisent mal, par
exemple à un nombre plus élevé de facteurs (cf. Jones [1979]),
ce qui, comme nous le verrons, ne la condamne cependant pas
irrémédiablement commeest dangereusement près dele suggérer
Blaug [1980].
I / L'influence sur les jugements de valeur
Nous ne pensons pas ici à la philosophie morale, politique,
ou économique, domaine dans lequel la contribution des écono-
mistes est importante mais qui relève plutôt de la contribution
à la connaissance, dans la conception large que nous en avons.
Même s'il est toujours vrai qu'on ne peut réduire un jugement
moral à une question de fait, principe souvent attribué à Hume,
les informations dont on dispose sur les faits influencent les
jugements moraux, en particulier parce que les unes et les
autres forment un ensemble dont on recherche toujours, sans
jamais l'atteindre, la cohérence (l'influence peut être réciproque,
comme l'explique la théorie de la dissonance cognitive). En
reconnaissant l'incidence de l'analyse économique, et plus
généralement de la connaissance économique, sur les jugements
de valeur, il nous semble donc nécessaire d'identifier une fonc-
tion dans une large mesure involontaire des économistes consis-
tant précisément à modifier, de façon souvent graduelle, les
jugements de valeur ou moraux de la société dans laquelle ils
s'expriment. Il est difficile de nier que les jugements individuels
ou collectifs portés sur l'égalité des revenus, la pauvreté, la
compétition, l'enrichissement sans cause, tendent à être modi-
fiés (sans qu'il y ait jamais de relation logiquement détermi-
nante) du fait de l'acquisition de connaissances économiques
pourtant purement positives ou factuelles.
Bien que nous ayons sans doute donné au lecteur l'impres-
sion de les décrire, les neuf fonctions précédentes doivent être
conçues, non seulement comme étant « pures », c'est-à-dire
appelées, dans le monde des situations et des comportements
réels, à se fondre en un nombre infini de combinaisons, mais
comme étant surtout «théoriques », c'est-à-dire éventuellement
destinées à faciliter l'analyse des productions des économistes
par un commentateur ou un observateur extérieur. Dans les
méthodologies anciennes, dont les traces subsistent encore
dans certains écrits actuels, des recommandations étaient faites
aux économistes : éviter tout jugement de valeur ; ou à défaut
afficher clairement ses jugements de valeurs, afin de ne pas
cacher des positions «partisanes »sous le manteau de l'objecti-
vité oude la science, commele préconisait encore Myrdal [1970] ;
plus généralement, ne « pas mélanger les genres »; ne pas
s'aventurer au-delà de ce que permet l'état des connais-
sances, etc. Les préceptes de cet ordre traduisent clairement
une conception de la méthodologie qui l'autorise à prescrire ou
à moraliser, et que dans l'ensemble nous ne retiendrons pas,
mais surtout une vue «inductiviste »et «justificationniste »de
la connaissance que la philosophie actuelle a dans une large
mesure abandonnée. Cela ne signifie pas qu'ils soient dépourvus
de valeur en tant que règles de conduite librement choisies par
certains chercheurs. Comme le remarque Klamer [1984 a],
commentant des entretiens menés avec une dizaine de macro-
économistes contemporains, les économistes les plus productifs
sont souvent des gens passionnés. Les motifs qui les inspirent
ne sont pas toujours scientifiques, mais qui peut garantir que
leur pensée serait aussi féconde s'ils l'étaient complètement
(cf. Schumpeter [1949]) ? Ricardo, Marx, Keynes, Friedman
n'auraient sans doute pas produit des théories aussi novatrices
sans passion partisane, ou même s'ils s'étaient efforcés de ne
pas «mélanger les genres », en essayant par exemple de respecter
des frontières telles que celles que nous avons tracées entre nos
fonctions. Mais d'autres grands noms de l'analyse théorique
ou de l'économie empirique pourraient aussi bien être invoqués
qui illustreraient les vertus du détachement ou de l'objectivité
«scientifique ». La variété qu'il faut reconnaître dans la façon
de produire des connaissances ou des arguments économiques
s'étend à l'attitude que chaque économiste, en principe ou en
fait, adopte à l'égard des fonctions que nous avons décrites ou
des préceptes qu'on pourrait être tenté d'en inférer.
Ainsi, la méthodologie actuelle tend dans l'ensemble à ne
pas inclure d'éthique des comportements individuels. Si nous
avons tellement insisté sur la variété des fonctions exercées
par les économistes dans la société ou sur la diversité corrélative
des points de vue par rapport auxquels peuvent s'apprécier
leurs assertions ou être interprétés leurs débats, ce n'est certai-
nement pas non plus parce que le discours méthodologique dans
ce qu'il a de plus important s'y intéresse, mais pour une raison
exactement contraire. En effet, il nous a semblé indispensable,
compte tenu du point de vue auquel nous nous sommes placés,
de donner un relief suffisant à une de ses caractéristiques
cachées les plus déroutantes, qui le rend plus différent qu'on
ne le perçoit habituellement des discours ordinaires sur l'éco-
nomique ou sur les économistes. De toutes les perspectives
possibles, la plus grande partie du discours méthodologique
n'en retient en général qu'une seule : la contribution objective
des analyses au progrès de la connaissance. Si malgré tout, il
s'intéresse aux autres, il le précise en général clairement. Mais
s'il reste silencieux sur ce sujet, il faut alors supposer que c'est
parce que est tenu pour évident que seul est concerné le contexte
de la connaissance. Certes, cette supposition n'est pas en général
tout à fait réaliste. Elle est contredite par le fait observable
que beaucoup d'écrits méthodologiques se réfèrent implicite-
ment à d'autres contextes, ou utilisent des arguments qui les
font intervenir logiquement. Néanmoins, sans elle bien des
arguments méthodologiques parmi les plus importants devien-
nent complètement incompréhensibles.
Une des conséquences de cette caractéristique souvent
ignorée de la méthodologie est de lui interdire en principe une
référence trop directe, formulée sans précautions, à l'observation
de ce que disent ou font les économistes, et en particulier aux
controverses qui les opposent, lesquelles débordent le plus
souvent, ne serait-ce que dans leurs causes, la perspective unique
qu'elle retient. D'autres caractéristiques du discours méthodo-
logique, également implicites, impliquent des précautions de
même nature à l'égard de toute référence à l'observation.

3 LA MÉTHODOLOGIE ÉCONOMIQUE
NÉGLIGE-T-ELLE À TORT
LES DIMENSIONS CONCRÈTES DE LA RECHERCHE ?

C'est une des tendances de la méthodologie économique


actuelle, imitant sur ce point un développement observable en
philosophie des sciences, que de s'intéresser moins aux pro-
ductions de la recherche prises individuellement, dans un état
donné, qu'à leurs relations mutuelles et à leur «dynamique ».
Une autre tendance, en partie liée à la précédente, consiste
pour elle à recourir plus volontiers que par le passé à l'obser-
vation d'épisodes précis de l'évolution de l'analyse économique.
S'intéressant donc, aussi bien de façon théorique qu'empirique,
à des processus de recherche, elle ne nous dit curieusement
rien des dimensions concrètes de cette recherche. Ainsi, elle
ne nous précise pas normalement si ces processus occupent des
intervalles de temps qui se mesurent en mois ou en décennies
(ou même en siècles, unité de temps dont la pertinence est
moins absurde qu'il ne paraît), s'ils correspondent à des
moments dans la pensée d'un seul individu, ou à la mobilisation
de plusieurs générations de chercheurs, si, dans un domaine,
pour expliquer un ensemble donné de phénomènes, il existe
une seule théorie, dégagée au prix d'efforts prolongés, ou bien
si plusieurs se bousculent pour retenir notre assentiment. Ce
silence, qui n'est certes pas général, mais qui caractérise en
principe les écrits méthodologiques les plus marquants, est
significatif d'une conception de la méthodologie que nous
croyons correcte et viable, comme nous le verrons plus loin.
Mais pour que ce silence soit cohérent, il faut que le discours
méthodologique soit réellement indépendant des dimensions
dont il fait ostensiblement abstraction. Or, chez les économistes
qui y contribuent il ne l'est pas toujours, comme nous le mon-
trerons. Dans le même esprit que dans la section précédente,
c'est ici en prenant complètement la mesure de la variabilité
de fait des dimensions de la recherche économique qu'on est
le mieux à même de mesurer l'importance du choix que fait
la méthodologie en s'en dégageant.
Les dimensions concrètes de la recherche ont-elles une
incidence méthodologique ? Pour répondre à cette question,
le plus simple est d'analyser les conséquences d'hypothèses
fortement contrastées faites sur certaines de ces dimensions.
A cette fin, dépeignons deux univers imaginaires. Dans le
premier, les chercheurs, peu nombreux, travaillent individuel-
lement et ne publient que lorsque leur recherche aboutit à
une théorie, à un test, ou à une critique, qu'ils affirment eux-
mêmes comme tels. Les processus, en quelque sorte intimes,
dont ces trois catégories de produits scientifiques sont l'abou-
tissement constituent un ensemble qu'il n'est guère difficile de
distinguer en pratique d'un autre ensemble, celui constitué
par les enchaînements des produits publiés. Considérons ces
deux ensembles. Dans le premier, les processus de gestation
des théories, bien qu'infiniment variés, correspondent sans
doute dans bien des cas au schéma suivant. Comme point de
départ, on peut prendre le projet d'intégrer une idée dans une
théorie nouvelle dont le chercheur perçoit au moins certaines
caractéristiques (on pense souvent que le point de départ est
simplement une idée, mais d'une part il y a peu d'idées réelle-
ment nouvelles en économie, et d'autre part la plupart des
idées restent sans suite, pour des raisons, analysées ultérieure-
ment, qui tiennent à la démarche générale du raisonnement
économique). Si ce projet aboutit, on peut sans grand risque
de se tromper affirmer que le chercheur aura su «se concentrer »,
c'est-à-dire qu'il aura réussi à écarter de son esprit des sollici-
tations qui auraient pu le détourner de son projet. Il est vrai-
semblable d'autre part qu'il aura procédé par tâtonnement,
c'est-à-dire contruit des versions successives de sa théorie,
des prototypes, et les aura éprouvés par des confrontations
avec des faits connus, ou avec des résultats théoriques consi-
dérés commeacceptés. Auvu des résultats de ces confrontations,
il se sera réjoui de leur capacité de rendre compte de certains
d'entre eux (et évidemment se sera réjoui encore davantage
de leur éventuelle capacité de « prédire » des faits complète-
ment nouveaux, selon une conception méthodologique dont
nous parlerons ultérieurement), et ne se sera pas laissé décou-
rager par leur apparente incompatibilité avec d'autres. En
généralisant, il aura sûrement pris au sérieux certaines fai-
blesses de ses prototypes et en aura provisoirement négligé
d'autres, en fonction d'une stratégie difficile à rendre explicite
mais que l'aboutissement de la recherche justifie rétrospecti-
vement. En somme, il se sera montré à la fois ouvert et fermé,
critique à l'égard de lui-même et persévérant. Une fois la
substance de sa théorie obtenue, notre chercheur en aura en
général amélioré la forme, l'élégance, la rigueur, il se sera
efforcé de la rendre plus simple et de la raccorder de façon
plus solide à un corpus théorique existant. Il aura peut-être
dérivé des implications supplémentaires. Si sa théorie est
destinée à être testée, il aura peut-être au moins entamé un
processus de passage à une forme statistique appropriée, pro-
cessus que nous n'analyserons pas pour le moment mais qui
comporte lui aussi en général bien des tâtonnements.
Peut-on dégager des recettes qui garantiraient, ourendraient
du moins plus probable, l'aboutissement d'un processus de
gestation de cette nature ? Une réponse négative à cette ques-
tion ne fait guère de doute. L'importance relative des diffé-
rentes phases que nous avons distinguées, leur contenu précis,
l'équilibre des attitudes contradictoires ou complémentaires
que nous avons prêtées à notre chercheur échappent par nature
à toute systématisation. L'entêtement, ou même l'aveugle-
ment peuvent conduire au succès aussi bien que les scrupules
ou la lucidité. A ce niveau en tout cas, le «anything goes »de
Feyerabend [1975] est d'une parfaite banalité.
Dans ce premier univers imaginaire, la plupart des métho-
dologues économiques, pour ne pas évoquer les philosophes
des sciences, ne s'intéresseraient pas aujourd'hui à ce premier
ensemble de processus. Il n'en a pas toujours été ainsi. Comme
nous y avons déjà fait allusion, pendant longtemps, la métho-
dologie était précisément conçue comme ayant pour objet de
systématiser les méthodes pratiquées par les chercheurs indi-
viduels en vue d'en dégager des principes garantissant de bons
résultats scientifiques. L'image des méthodes qui était alors
souvent considérée comme caractéristique de la démarche
scientifique était sensiblement différente de celle que suggère
le processus de gestation d'une théorie que nous avons dépeint.
Alors que nous nous sommes sans le dire inspirés d'une concep-
tion épistémologique commune à Popper et à beaucoup de
philosophes contemporains (voir par exemple le petit livre de
Hempel [1966]), les méthodologues plus anciens s'inspiraient
souvent, comme nous le verrons plus en détail dans le troisième
chapitre, d'une épistémologie privilégiant l' «induction »et met-
tant au point de départ des processus de recherche une obser-
vation scrupuleuse des faits. Mais, plus important que cette
différence est le fait que, dans les conceptions méthodologiques
anciennes, la méthode suivie par le chercheur individuel était
une condition de la validité des résultats scientifiques, d'où
les exigences de sérieux, d'objectivité, de compétence, qui lui
étaient imposées. Aujourd'hui, l'opinion dominante est au
contraire que la genèse de la théorie ou de tout autre produit
scientifique n'a pas d'incidence logique sur sa validité, qui doit
être appréciée directement ou par une évaluation de ses impli-
cations, dans un contexte de critique en général collective.
Pour utiliser une expression aujourd'hui courante, cette genèse
relève d'un «contexte de la découverte », dont le sociologue, le
psychologue, ou l'historien de la science peuvent faire un objet
d'étude, mais qui ne concerne pas réellement le méthodologue
ou l'épistémologue (même si en fait il a sa petite idée sur la
démarche caractéristique du chercheur).
Dans notre univers imaginaire, et compte tenu de la ten-
dance que nous avons évoquée à ne pas traiter les théories de
façon isolée, les méthodologues s'intéresseraient donc avant
tout à leurs enchaînements (ou plus précisément à des enchaî-
nements de théories, de critiques et de tests). Certes, toute
interprétation de ces enchaînements devrait s'appuyer sur
une reconstitution des mécanismes qui interviennent entre
les publications, mais par nature cette reconstitution serait
plus théorique ou logique que psychologique ou descriptive.
Notons cependant que la tentation d'introduire des dimensions
concrètes pourrait se retrouver à ce second niveau, sous la
forme par exemple des intervalles de temps séparant les publi-
cations, de l'existence ou non à tout moment de théories concur-
rentes nombreuses, de la plus ou moins grande fréquence ou
facilité des tests.
Dans notre deuxième univers imaginaire, les chercheurs
sont très nombreux, moins cependant que les publications. La
division du travail qui résulte nécessairement de ces caracté-
ristiques ne s'opère pas par une décomposition très fine des
sujets traités, mais par celles des phases du processus de ges-
tation d'une seule théorie, d'une seule critique, d'un seul test.
La collaboration entre un nombre élevé de chercheurs travail-
lant (de façon principalement individuelle) à l'intérieur d'un
même processus implique une littérature scientifique véhi-
culant moins des produits relevant des trois catégories mention-
nées précédemment que des productions qui apparaissent par
rapport à eux comme intermédiaires. C'est ainsi que cette litté-
rature comprend surtout des prototypes de théories ou de
tests, des projets et des suggestions, des instruments suscep-
tibles de servir des fins théoriques non spécifiées, des moyens
de rendre plus élégantes des théories existantes. En d'autres
termes, la décomposition et le traitement collectif de tâches
accomplies, dans notre premier univers, par un seul chercheur
dans le secret de son cabinet les fait apparaître dans le second,
au grand jour. Chacune d'entre elles peut à son tour se décom-
poser et susciter un véritable programme de recherche spécialisé
(l'axiomatisation d'une théorie par exemple), auquel colla-
boreront de nombreux individus, et qui donnera matière à un
flot supplémentaire de publications. En outre, certaines acti-
vités, négligeables ouimperceptibles dans notre premier univers,
comme le recensement et le résumé de la littérature, se nour-
rissent du foisonnement caractéristique du second et y prennent
une place importante.
L'univers dans lequel se développe aujourd'hui la recherche
économique est plus complexe, du point de vue qui nous inté-
resse ici, que l'un ou l'autre de nos univers imaginaires. La
division du travail de recherche s'y développe non seulement
sous la forme d'une décomposition des processus, comme nous
l'avons supposé dans le cas du second, mais aussi par une divi-
sion indéfinie des sujets. De nouveaux microdomaines se
détachent sans cesse de domaines un peu plus vastes et gagnent
leur autonomie. En raison de la fragmentation de la profes-
sion qui en résulte, les chercheurs peuvent souvent se consi-
dérer comme peu nombreux dans leur champ d'étude, ce qui
signifie que la décomposition collective en phases peut rester
assez limitée dans beaucoup de secteurs. Il faut ajouter que,
même lorsqu'ils travaillent au sein d'un ensemble nombreux
de spécialistes, les économistes se font souvent un devoir de
refuser la décomposition des tâches et entreprennent de par-
courir tout le chemin depuis l'élaboration de la théorie jusqu'à
son test. En somme, notre univers réel est une combinaison
incertaine et variable des deux univers imaginaires que nous
avons caractérisés en fonction de la division du travail. Encore
l'hétérogénéité qui le caractérise est-elle sûrement accrue par
l'existence de toutes les dimensions concrètes que nous avons
négligées et par l'intervention, que nous analyserons ultérieu-
rement, d'autres buts autonomes du raisonnement économique
que ceux que nous avons retenus ici.
Même si elle est surtout la conséquence de principes philo-
sophiques plus fondamentaux, la nécessité pour le discours
SARGENT (T. J.). 113, 148, 476, 488, TINBERGEN (J.), 497.
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Imprimé en France
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Décembre 1985 — N° 31 256
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*
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qui dispose d’une licence exclusive confiée par la Sofia
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dans le cadre de la loi n° 2012-287 du 1er mars 2012.

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