LA de la tirade des « Non merci !
»
Cyrano de Bergerac, acte II, scène 8, vers 965-1016
Eléments d’introduction :
➢ Tirade en alexandrins, rimes suivies
➢ Réponse à Le Bret
➢ Refus d’un protecteur : proposition brutale de De Guiche acte II, scène 7 (« Voulez-vous être
à moi ? »)
➢ Rappel des conditions de l’écrivain et de l’artiste au XVIIème siècle : avaient besoin d’un
protecteur (pas de droits d’auteur).
➢ Cyrano justifie ici son choix auprès de son ami Le Bret.
Problématique : Quelle image du poète / de l’artiste cette tirade permet-elle de mettre en valeur ?
On s’appuie sur la structure de la tirade en 2 temps bien marqués :
1) Que rejette Cyrano et comment l’exprime-t-il ? v.965 à 1000.
2) Quelles sont les caractéristiques de la vie rêvée de Cyrano et comment l’exprime-t-il ? v.1000
à la fin de la tirade (v.1016).
Extrait du film de Jean-Jacques Rappeneau, 1990.
I. Ce que Cyrano rejette : satire de la vie littéraire de l’époque
II. Ce que Cyrano souhaite : éloge idéalisé de l’écrivain libre
I. Ce que Cyrano rejette : Le poète de cour
A. Une satire de la vie littéraire de l’époque :
➢ Champ lexical de l’écriture et plus généralement de la vie littéraire qui pose le thème de la
tirade : « protecteur puissant, patron, dédier […] des vers, madrigaux, le bon éditeur de Sercy
(noter l’utilisation ironique de l’adjectif), faire éditer ses vers, un sonnet, Le Mercure François,
un poème, des placets… ». Vous servir des notes explicatives pour tous ces mots renvoyant au
contexte littéraire de l’époque.
➢ Cyrano fait le portrait-type d’un auteur paralysé par la peur de déplaire : « être terrorisé, avoir
peur, être blême, se faire présenter » (champ lexical)
Et qui renonce au final à sa dignité et son intégrité. Le lexique péjoratif en témoigne : « se
changer en bouffon, devenir, espoir vil, calculer… ».
➢ Le cercle littéraire est alors perçu comme un carcan. Cf l’oxymore « Devenir un petit grand
homme dans un rond » : un rond de jambe ? un cercle littéraire ? une protection ? cf aussi « se
pousser de giron en giron » v.983.
B. Le refus des compromissions :
Compromission : acte par lequel on transige (on s’arrange) avec sa conscience.
➢ Utilisation d’images frappantes, liées à la soumission et à la flatterie : « la peau des genoux …
sale » ; « les tours de souplesse dorsale » = des révérences à répétition ; « Avoir un
encensoir… » (encenser = faire des éloges excessifs) ;
Ou aux compromissions « Déjeuner d’un crapaud » = avaler des couleuvres ; cf également
« Avoir un ventre usé par la marche » = ramper ?
➢ Variations autour de proverbes ou de dictons populaires : « flatter la chèvre et le chou » = faire
des concessions ; de même pour « passez-moi la rhubarbe, je vous passerai le séné ».
➢ Utilisation enfin, d’une métaphore filée de la navigation, mais entravée (vers 985-986). Le
poète devient une sorte de galérien, d’esclave.
C. Un refus catégorique :
➢ Répétition des « Non, merci ». Différentes positions dans le vers et différentes ponctuations.
A commenter.
Traduisent l’indignation croissante de Cyrano. Culmine au vers 1000 : effet d’insistance.
➢ Remarquer au passage les tensions apportées à l’alexandrin : fréquents enjambements, contre-
rejet v.976 par exemple « une peau / Qui plus vite… ». Edmond Rostand se place dans la droite
ligne de l’esthétique romantique : « J’ai disloqué ce grand niais d’alexandrin », écrivait Victor
Hugo).
➢ Accumulation de verbes à l’infinitif, mode impersonnel, qui permet de ne pas actualiser ces
comportements, de les mettre à distance.
Transition : Autant de comportements indignes que Cyrano rejette, au profit d’une image idéalisée
de l’artiste indépendant.
II. Comment Cyrano se rêve : Un poète d’exception
A. Une construction en miroir :
➢ La bascule d’une partie à l’autre de la tirade se fait à l’intérieur même d’un vers, par le
connecteur d’opposition « Mais » (adverbe), qui signale un changement de ton, bien rendu
dans la version filmique (éléments à commenter).
➢ Remarquons que le passage s’ouvre et se clôt sur la même image végétale du lierre. On retrouve
la comparaison péjorative au début (« lierre obscur, léchant, ruse » en antithèse avec « force »),
dans la métaphore de la fin : « dédaignant d’être le lierre parasite »).
➢ A nouveau une accumulation de verbes à l’infinitif, mode impersonnel mais qui vient exposer
ici la projection, l’idéalisation d’une vie rêvée.
B. Un éloge idéalisé :
➢ La présence de l’utopie se fait sentir au vers 1005 par la référence à la lune (c’est également
une allusion au roman du véritable Cyrano intitulé Les Etats et Empires de la Lune).
➢ Aux questions rhétoriques de la première partie (à valeur argumentative, pour convaincre Le
Bret) succèdent les exclamations, qui traduisent l’enthousiasme de Cyrano, son lyrisme (« la
voix qui vibre » v.1002).
➢ Cyrano insiste sur les idées de :
- simplicité (voir les termes énumérés « des fleurs, des fruits, même des feuilles » qui
prolongent la métaphore végétale), et la simplicité du vocabulaire ;
- modestie : « modeste, sois satisfait,… » ;
- de liberté totale (voir les expressions « pour un oui, pour un non, quand il vous plaît, sans
souci de, ne pas être obligé de ») ; liberté également de « se battre » alors que c’est interdit
(cf I, 4, le duel) ;
- d’originalité (« Mettre […] son feutre de travers »).
C. La posture du poète romantique avant l’heure :
➢ Ce que Cyrano revendique avant tout, c’est son indépendance : « N’écrire jamais rien qui de
soi ne sortît ; Ne pas être obligé d’en rien rendre à César / Vis-à-vis de soi-même en garder le
mérite ») ;
➢ Mais qu’il accepte de payer en renonçant à la notoriété : métaphore « Ne pas monter bien
haut… » + champ lexical « gloire, fortune, triompher ».
➢ Le prix est également celui de la solitude : « être seul, tout seul ».
Ce que Cyrano dessine en filigrane c’est l’image d’un poète marginalisé, concentré
uniquement sur le travail poétique : « faire un vers, travailler, écrire ». Encore une fois
simplicité du vocabulaire.
Eléments de conclusion :
Cette tirade permet ainsi de dresser un portrait antithétique du poète de cour et de l’artiste libre
tel que Cyrano se conçoit. Elle permet alors de montrer de nouvelles facettes de la personnalité de
Cyrano qui sont sa marginalité (son refus d’appartenir et d’obéir à quelqu’un) et la simplicité de son
mode de vie (sa liberté), mais aussi, peut-être, sa vanité.
Ouverture : Ce révolté n’est pas sans rappeler l’Alceste du Misanthrope de Molière (et Le Bret
tient le même rôle que Philinte, celui du modérateur raisonnable) qui, lui aussi, préfère être seul contre
tous, ne faire aucune concession, adopter un mode de vie supérieur, quitte à se condamner à la
solitude.