Prise en charge de la douleur articulaire aiguë
Prise en charge de la douleur articulaire aiguë
2017
POINTS À RETENIR
Jusqu'à preuve du contraire, une douleur articulaire aiguë est une urgence rhumatologique.
• L’anamnèse et le status clinique ainsi que la ponction articulaire sont les éléments-clés pour la prise
en charge d’une monoarthrite.
• La ponction articulaire est toujours indiquée, sauf si une arthrite septique peut être exclue avec une
quasi-certitude.
• Dans le liquide articulaire, les 3 C (Cellularité, Cristaux, Culture et Gram) doivent être systématiquement
analysés .
Suspicion de monoarthrite
oui non
oui non
Ponctionner Consult.
Examen du liquide : « 3 C » (voir texte) Rhumatologie
Présence de cristaux ?
Absence de germes ?
oui non
- ≥10.000 leucos ou
Arthrite cristalline - ≥ 75% PMN
± présence de germes
oui non
Traiter (voir texte)
(Suspicion d’) Investiguer
arthrite septique Traiter
Répéter la ponction en cas
de doute ou d’évolution
Hospitaliser défavorable
Antibiothérapie
1. INTRODUCTION
Jusqu’à preuve du contraire, une douleur articulaire aiguë est une urgence rhumatologique. À quelques
exceptions près, toutes les pathologies articulaires peuvent se présenter initialement comme une douleur
mono- ou pauci-articulaire aiguë, avec ou sans tuméfaction. Il est très important de reconnaître les urgences
et les arthropathies nécessitant un traitement spécifique. En cas d’arthrite septique, la destruction du
cartilage peut aller très vite, en moins de 2 jours dans les cas extrêmes.1
La tuméfaction mono- ou pauci-articulaire aiguë, ou suspicion de monoarthrite, est un défi diagnostique
même pour le clinicien averti, et reste souvent peu claire après l’évaluation initiale. Néanmoins, il est
presque toujours possible d’identifier les cas qui nécessitent une prise en charge spécifique et/ou urgente.
2. DEFINITION/CLASSIFICATION
En situation de premier recours, les diagnostics les plus fréquents sont une cause micro-cristalline (15-27%),
septique (8-27%), dégénérative (arthrose) (5-17%) ou inflammatoire (spondylarthrite et polyarthrite
rhumatoïde en particulier) (11-16%).2
3. MANIFESTATIONS CLINIQUES
Le diagnostic différentiel étant vaste, il est primordial d’effectuer une anamnèse ciblée et un examen
physique détaillé (voir tableaux 1, 2 et 3) pour répondre aux questions essentielles suivantes. 2,3
S’agit-il d’une maladie à traiter de manière spécifique (maladie systémique, goutte, HIV, tumeur, hépatite
C, hémochromatose, arthrite réactive) ?
3.1 ANAMNÈSE
Les éléments suivants doivent être recherchés afin d’orienter la démarche diagnostique (tabl. 1).
La recherche de signes cliniques clés implique un examen clinique poussé (tabl. 2).
Purpura Vasculites
Image 1 Méningococcémie
Nodules sous-cutanés : Polyarthrite rhumatoïde
- inflammatoires Lupus érythémateux
- tophus Goutte
- graisseux Hypercholestérolémie familiale
4. DIAGNOSTIC
L’anamnèse et l’examen clinique ne sont cependant pas souvent suffisants pour poser un diagnostic et des
examens complémentaires sont en général indispensables (voir tabl. 4-5). Il n’est néanmoins pas rare de
devoir prendre des décisions thérapeutiques avant de connaître la totalité des résultats : 16-36% des
monoarthrites aiguës sont initialement inclassables et une monoarthrite peut rester un événement transitoire
sans récidive.
Le tableau 3a rappelle les principales étiologies des mono-arthrites et le tableau 3b décrit les conditions
pouvant mimer une arthrite (tabl. 3a et 3b) :
Arthrites
Infectieuses • Fongiques (rare)
• Virales (rare)
• Bactériennes (cocci+, bacilles-), y compris de Lyme
• Mycobactériennes (rare)
Réactives • Spondylarthrites réactives (chlamydiae, mycoplasmes, salmonella, yersinia,
shigella, campylo-bacter)
• RAA (streptocoque bêta-hémolytique) (rare)
• Clostridium difficile, Trichomonas (rare)
Micro-cristallines • Urate de sodium (goutte)
• Pyrophosphate de calcium (pseudo-goutte)
• Hydroxyapatite
• Oxalates de calcium (rare)
• Cristaux lipidiques (rare)
Maladies • Spondylarthrites (ankylosante, réactive, psoriasique, entéropathique,
immuno-inflammatoires indifférenciée – collectivement très fréquentes)
systémiques • Polyarthrite rhumatoïde
• Connectivites (lupus érythémateux disséminé, Sjögren, etc.) (rare)
• Vasculite (panarthérite noueuse, Henoch-Schönlein, Behçet) (rare)
• Sarcoïdose (rare)
Métaboliques • Hémochromatose (rare)
• Hyperlipidémies type II et IV (rare)
Médicamenteuses • Fluoroquinolones (rare)
• Oméprazole (rare)
• Bêtabloquants (rare)
• Autres (IPPs, ranitidine, statines, isoniazide, mycophénolate, prograf, IFNs,
IL-2, G-CSF, GM-CSF, tamoxifène, antiprotéases, inhibiteurs de l’aromatase,
miansérine, mirtazapine, néfazodone (rare)
4.1 ARTHROCENTÈSE
C’est l’examen-clé en cas d’atteinte mono- ou pauci-articulaire d’origine indéterminée. Elle est en principe
indispensable devant tout épanchement ou suspicion d’épanchement intra-articulaire, notamment pour
confirmer ou infirmer une arthrite bactérienne, sauf si l’on est sûr qu’il s’agit d’un problème non-inflammatoire.
En cas de doute, il faut s’aider de l’ultrason pour visualiser et localiser l’épanchement. Ses indications sont
le diagnostic d’un épanchement articulaire d’étiologie inconnue et le monitoring d’une réponse à un
traitement antibiotique en cas d’arthrite septique. Elle permet aussi, dans ce dernier cas, de diminuer la
pression intra-articulaire, la quantité de germes, de PMN et d’enzymes.
4
Les critères et modalités et de la ponction sont décrits ailleurs.
Il ne faut pas ponctionner à l’endroit d’une infection cutanée, ni en présence d’une prothèse articulaire sans avis
orthopédique. Les troubles hémostatiques sont une contre-indication relative. En cas de doute, faire une
échographie et prendre l’avis des spécialistes (dermatologue, rhumatologue et/ou orthopédiste) mais ne pas
s’abstenir de ponctionner une possible arthrite.
Normalement, une articulation ne contient qu’une très petite quantité de liquide synovial visqueux, transparent,
de couleur jaune paille. En raison de l’absence de fibrine, il ne coagule pas. Le tableau 4 résume
l’interprétation du liquide synovial et le tableau 5 oriente le diagnostic différentiel en fonction de l’interprétation.
Arthropathies
Arthropathies Arthropathies
Type inflammatoires non infectieuses
non inflammatoires septiques
(exception virales)
Aspect clair, transparent trouble trouble/opaque
Couleur jaune jaune jaune à vert
Viscosité élevée diminuée variable
2’000-50'000 généralement
Leucocytes par μl <2’000
rarement >100’000 >50'000
PMN <25 généralement ≥50% généralement ≥75%
%
Tableau 4 : Interprétation du liquide synovial.
Attention : une recherche de germes négative par examen direct ou culture n’exclut pas une infection,
notamment à mycobactéries. Des PCR et/ou des biopsies synoviales sont donc indiquées en cas de
suspicion élevée ou d’évolution défavorable inexpliquée.
L’arthrocentèse montre souvent un processus inflammatoire sans qu’un diagnostic précis ne puisse être
posé. Une monoarthrite peut d’ailleurs rester un événement transitoire sans récidive.
4.2 IMAGERIE
• Une radiographie de l’articulation n’a que peu de valeur chez le sujet jeune en présence d’une
affection aiguë inflammatoire car les lésions osseuses visibles se développent tardivement. Elle est en
revanche indiquée dans la recherche de lésions dégénératives, traumatiques, d’une ostéonécrose, de
tumeur et d’éventuelles calcifications, par exemple en cas de suspicion de chondrocalcinose. La
radiographie est également utile comme comparatif pour d’éventuels clichés ultérieurs.
• L’échographie est utile pour confirmer l’atteinte d’une articulation surtout profonde (hanche), pour
guider une arthrocentèse ou une injection thérapeutique intra-articulaire. Elle peut permettre de
distinguer une enthésite d’une synovite ou d’un épanchement non inflammatoire.
• L’IRM permet de mieux évaluer l’atteinte de la synoviale et des tissus périphériques et de rechercher
une éventuelle ostéomyélite d’accompagnement. Elle est également très performante pour la recherche
d’enthésites.
• Le CT-scan peut être utile pour la recherche d’une éventuelle ostéomyélite, de tophi ou de certaines
calcifications.
Afin de juger de l’état inflammatoire, il est indiqué de pratiquer une formule sanguine complète, VS ou
CRP. Les autres examens souvent utiles selon les circonstances comprennent :
• les sérologies de Lyme, HIV, hépatites B, C et E, brucelloses, chikungunya, fièvre Q
• recherches de facteurs rhumatoïdes et anti-CCP
• dosages des urates (pendant la crise un dosage normal ou bas n’exclut pas une goutte mais un
dosage élevé permet d’orienter le diagnostic).
En l’absence de diagnostic évident, il faut rechercher les pathologies à traiter spécifiquement notamment le
gonocoque, le chlamydiae ou le mycoplasme (PCR et/ou culture du cervix, de l’urètre, des urines, du
rectum et de la gorge), d’hémochromatose (rapport fer/transferrine, ferritine, recherche de la mutation
HFE), de connectivite (FAN et anticorps anti-nucléoprotéines) et de vasculite (ANCA)).
5. PRISE EN CHARGE
Ce chapitre ne traite que des douleurs mono- ou pauci-articulaires les plus fréquentes qui nécessitent un
traitement d’urgence, en ne discutant que leurs caractéristiques principales.
• Arthrite à gonocoque
C’est la cause la plus fréquente chez l’adulte jeune sexuellement actif. Elle touche 3 femmes pour 1
homme. En plus du syndrome fébrile, la triade classique inclut une ténosynovite, des arthralgies migratoires
ainsi que des lésions vésiculeuses et pustuleuses (Image 1, p.5). Seulement 25% des examens directs
(Gram) et des cultures synoviales sont positifs. La PCR dans le liquide synovial n’est pas encore validée.
Il est primordial de confirmer la suspicion clinique par un examen d’urines ou un frottis du col utérin
(amplification par PCR).
Traitement :
• Hospitalisation, immobilisation, puis mobilisation progressive.
• Ceftriaxone 2 g/jour i.v. ou Cefotaxime 2 g/8h i.v. pendant 7 jours.
Fréquence Germes
60% Staphylocoque doré (en règle générale, est résistant à la pénicilline et souvent, à la
méthicilline)
18% Germes Gram négatif
15 % Streptocoques β-hémolytiques
3% Pneumocoques
3à4% Germes anaérobies
Le staphylocoque doré a un potentiel extrêmement destructeur et peut détruire une articulation en moins de
48 heures.
Traitement :
• Hospitalisation, immobilisation, puis mobilisation progressive
• Traitement antibiotique parentéral selon le germe
• Lavage à l’aiguille, éventuellement drainages fréquents à l’aiguille
• Si pas d’amélioration après 24-48 heures d’évolution, drainage chirurgical ou arthroscopique
• On considère généralement que les articulations difficiles d’accès à l’aiguille (hanche, épaule)
nécessitent un drainage chirurgical ou arthroscopique d’emblée.
Traitement :
• Doxycycline 2x100 mg/j p.o. pendant 28 jours ou
• Ceftriaxone 2 g/j pendant 28 jours en cas d’échec.
Diagnostic
Le dosage de l’acide urique sérique ne permet pas de confirmer le diagnostic ; l’absence d’augmentation le
rend moins probable mais il y a une augmentation de l’excrétion au moment d’une crise (sensibilité 90%), ce
qui peut nécessiter un 2 i è m e dosage à distance. Le diagnostic se pose en présence de cristaux d’urate
biréfringents en lumière polarisée dans le liquide synovial et il convient d’exclure une infection concomitante
(Gram, culture).
Traitement :
o Repos, immobilisation et glace
o Traitement médicamenteux :
• AINS à hautes doses (traitement de choix en l’absence de contre- indications). Ex. :
Indométhacine 3-4 x 50 mg/jour (max. 200 mg/jour) ou Diclofénac 3-4 x 50 mg/jour (max.
200 mg/jour).
• Colchicine : généralement 3 x 0.5mg le 1 e r jour, 2 x 0.5 le 2ème jour, puis 0.5 à 1 mg/j à
partir du 3ème jour. La colchicine n’est pas distribuée officiellement en Suisse mais peut
être achetée ou commandée dans la plupart des pharmacies du canton ou en France.
o Corticostéroïdes :
• Administration intra-articulaire si infection exclue ; par ex.: bétaméthasone (Diprophos ®
1 amp. = 7 mg)
• Prednisone : indiquée en cas de contre-indication ou d’inefficacité des AINS ou de
la colchicine : 30 à 50 mg/j p.o. initial, puis sevrer sur 7-10 jours.
o Les hypo-uricémiants doivent être prescrits lors d’épisodes répétés, de tophus ou de néphropathie
uratique (insuffisance, lithiases) sous bonne couverture d’AINS +/- de colchicine (0,5-1 mg/j) et/ou
de prednisone (≤7,5 mg/j) pendant les 3-6 premiers mois, avec en général une combinaison de 2
types différents de molécules pendant les 10 premiers jours.
• Chondrocalcinose (pseudo-goutte)
Il s’agit de l’arthrite la plus fréquente de l’âge avancé. Elle se présente souvent par un tableau clinique
similaire à la goutte. Elle touche essentiellement les genoux et les poignets mais peut survenir dans toute
articulation. Le traitement de la crise aiguë est similaire à celui de la goutte (mais la colchicine est moins
efficace).
Une association avec un hyper-parathyroïdisme, une hémochromatose ou une hypomagnésémie doit être
absolument recherchée, surtout chez le sujet de moins de 55 ans.
REFERENCES
1. Garcia-de la Torre I, Nava-Zavala A. Gonococcal and non-gonoccocal arthritis. Rheum Dis Clin N am 2009
;35:63-73.
2. Ma L, Cranney A, Holroyd-Leduc J. Acute monoarthritis : what is the cause of my patient’s painful swollen
joint ? CMAJ 2009;180(1):59-65.
3. Byng-Maddick R, Jeyalingam L, Keat A. Management of persistent inflammatory large joint Monoarthritis. Clin
Rheumatol 2012; 31:1657–1662
5. Weston VC, Jones AC, Bradbury N et al. Clinical features and outcome of septic arthitis in a single UK Health
District. 1982-1991. Ann Rheum Dis 1999; 58:214.