Syllabus ILGS - 2021-2022 - DEF
Syllabus ILGS - 2021-2022 - DEF
À LA LINGUISTIQUE GÉNÉRALE
ET À LA SÉMIOLOGIE
Syllabus officiel
Université de Liège
LROM0024
Titulaires : Julien PERREZ, François PROVENZANO
Année académique 2021-2022
La linguistique est la discipline qui prend pour objets les langues parlées par l’homme et
le langage, dans leur structure et leur évolution. La sémiologie s’occupe quant à elle des
autres systèmes de signification (cinéma, peinture, mode, code de la route, etc.), en se
posant plus généralement la question : d’où vient le sens ? Quand on parle de linguistique
et de sémiologie "générales", on veut dire qu’on envisage ces disciplines pour les grands
principes transversaux qu’elles ont pu mettre en évidence dans le fonctionnement des
langues et des systèmes de signes.
Ce syllabus vise ainsi à fournir les bases historiques, conceptuelles et méthodologiques
utiles à la poursuite d’un cursus universitaire où l’étude des langues, du langage et des
autres systèmes de signes constitue une part importante, sinon centrale. Les matières
abordées sont à envisager selon les divers savoirs et savoir-faire qui seront développés
ultérieurement par les étudiant·es dans leurs filières respectives : la description
linguistique (d’usages courants ou d’usages esthétiques du langage), l’apprentissage
d’une langue étrangère, la didactique de la langue, le diagnostic linguistique, la
philosophie du langage ou l’histoire des idées au XXe siècle.
3
I. Introduction : pourquoi faire de
la linguistique aujourd’hui ?
I. Pourquoi faire de la linguistique aujourd’hui ?
Objectifs
Le premier objectif de ce chapitre est de définir le projet disciplinaire de la linguistique et
de justifier sa raison d’être en tant que science. À partir de quelques situations plus ou
moins banales, nous cernerons, par approximations successives, le type d’intérêt qui
caractérise la linguistique, mais aussi ce dont elle choisit de ne pas s’occuper. Le second
objectif de ce chapitre est de présenter les différents niveaux d’analyse qui feront l’objet
des chapitres suivants.
Concepts clés
approches externes langue artificielle point de vue synchronique
approches internes langue naturelle prescription
bon usage langue standard sémiologie
description langue universelle typologie des langues
faculté de langage linguistique générale usage
faute linguistique particulière usager qualifié
forme norme variété
grammaire scolaire point de vue diachronique
7
I. Pourquoi faire de la linguistique aujourd’hui ?
rapports sociaux, non seulement par les contenus explicites qu’elle véhicule, mais aussi,
le plus souvent, par toute une construction implicite du sens, qui tient notamment aux
formes employées (ici, le fait que le colonel allemand parle un registre très soutenu, ou
qu’il témoigne d’une courtoisie qui parait exagérée par rapport au contexte).
Les êtres humains sont dotés d’une faculté de langage, c’est-à-dire de la capacité à
produire du sens à l’aide de sons articulés ; ils s’en servent certes pour communiquer des
informations, des contenus sémantiques, mais aussi pour toutes sortes d’autres choses
plus complexes et plus fines : la linguistique prend pour objet la faculté de langage dans
toutes les fonctions qu’elle recouvre, y compris, comme dans l’exemple évoqué, la
capacité à inscrire les deux personnages dans un rapport de forces, en l’occurrence très
déséquilibré1.
Il est banal de dire (ou d’entendre dire) que « tout le monde ne parle pas bien le bon
français », et d’éventuellement s’en désoler. De tous temps, les médias sont la chambre
d’écho de ces constats plus ou moins affligés. Ainsi, sur Twitter, le fil #LesPiresFautes
rassemble les dénonciations d’internautes qui recensent tout ce qui les énerve dans les
usages linguistiques qu’ils croisent sur les réseaux sociaux.
Cet exemple reflète une tendance très générale, particulièrement développée chez les
locuteurs du français : l’importance accordée au bon respect de la norme orthographique
et grammaticale de la langue.
La linguistique ne s’inscrit pas dans cette tendance. Bien qu’elle s’occupe des formes des
langues, elle n’est pas la police de la langue. Son statut est celui d’une science, et non
d’une idéologie ; cela signifie que sa visée première est la description de tous les usages
attestés, et non la prescription d’une norme particulière.
C’est une distinction importante, qui sépare notamment la linguistique en tant que
science donc, de la grammaire dite « scolaire », encore pratiquée dans l’enseignement
primaire et secondaire. Celle-ci se caractérise par sa visée normative, ou prescriptive :
son but est de permettre l’acquisition d’une variété particulière, qu’on appelle la norme
d’une langue, ou encore le bon usage, ou la langue standard. Codifiée dans les
dictionnaires et les grammaires, diffusée par les médias les plus légitimes, exigée dans les
contextes de communication les plus formels (entretien d’embauche, examen
universitaire, comparution devant un tribunal, etc.), cette variété normée est la plus
valorisée socialement : sa bonne maitrise donne accès à des bénéfices (symboliques, ou
économiques : paraitre crédible aux yeux de ses interlocuteurs, décrocher un emploi bien
rémunéré), de même que sa non-maitrise peut attirer des stigmates. La grammaire
scolaire, et le point de vue normatif qu’elle adopte sur la langue, remplissent donc une
fonction sociale importante, mais leur statut est non scientifique.
La linguistique ne poursuit pas cet objectif prescriptif : elle ne vise pas à faire le tri entre
ce qui fautif et ce qui correct, mais cherche à rendre compte des usages des locuteurs,
1
Sur ces questions, voir Bourdieu (1982).
8
I. Pourquoi faire de la linguistique aujourd’hui ?
dans toute leur variété. Par exemple, l’une des fautes dénoncées dans #LesPiresFautes
est la forme ils croivent ; or, envisagée du point de vue linguistique, cette forme atteste
un mécanisme bien connu dans le fonctionnement des langues : l’analogie, c’est-à-dire
l’alignement des formes et des paradigmes les moins fréquents sur les formes et
paradigmes les plus réguliers. En l’occurrence, la conjugaison du verbe croire est calquée
sur celle du verbe boire : la paire boire/boivent déteint sur la paire croire/croivent.
D’autres usages couramment dénoncés peuvent aussi être expliqués comme des
phénomènes d’érosion phonétique ou sémantique, qui font évoluer la langue tout à fait
naturellement. Les locuteurs ne font pas des « fautes » exprès, par pur plaisir sadique de
détériorer la langue ; leurs emplois témoignent d’un fonctionnement du système
linguistique qu’ils estiment rentable, et que la linguistique doit pouvoir décrire, et non
condamner. C’est pour cela que la notion de « faute » est absente du vocabulaire
conceptuel de la linguistique.
Il n’empêche que, comme on l’a dit, une communauté linguistique comme la
communauté francophone accorde bien un poids symbolique très important à la norme
— l’existence d’un #LesPiresFautes en témoigne. Celles et ceux qui font des études
universitaires, et en particulier des études en Langues et Lettres, sont volontiers perçus
comme des détenteurs d’un pouvoir presque judiciaire dans les affaires liées au respect
de la norme. Bien sûr, il y a de nombreuses situations dans lesquelles il peut être
pertinent, voire utile, d’exercer ce pouvoir et d’en récolter les bénéfices (ou d’en faire
profiter d’autres) : la rédaction de travaux écrits, la correction de la lettre de candidature
de votre cousine à un poste important, la prise de parole en public, etc. Dans toutes ces
situations, on agit alors en « usager qualifié », et non en linguiste.
L’usager qualifié condamnera la construction le stylo à machin pour la raison qu’elle n’est
pas validée par la norme légitime et que, en tant que telle, elle expose son locuteur à la
stigmatisation. La linguiste quant à elle se demandera pourquoi la préposition à peut
fonctionner dans une telle construction — car en effet, pour qu’un fait linguistique soit
pertinent aux yeux de la linguiste, il suffit qu’en soit attesté un usage producteur de sens
pour des destinataires, comme c’est le cas indubitablement pour cette construction. En
l’occurrence, elle pourra faire entrer dans ses considérations le fait que la préposition à
pour introduire le complément du nom a pu être bien davantage attestée dans des états
antérieurs du français ; elle fait intervenir ici l’histoire de la langue pour expliquer certains
des usages présents.
2
http://www.unesco.org/languages-atlas/index.php
9
I. Pourquoi faire de la linguistique aujourd’hui ?
sont considérées comme plus ou moins « en danger ». Dans un pays comme la France, qui
peut a priori paraitre en excellente santé linguistique (monolingue français), on recense
ainsi plus de vingt variétés linguistiques aujourd’hui menacées.
De la même manière qu’il y a des espèces animales en voie de disparition, ou des sites
archéologiques en voie de destruction, il y a des variétés de langue qui sont considérées
comme menacées d’extinction. Les langues font partie du patrimoine immatériel des
communautés humaines et sont aujourd’hui au cœur de nombreuses revendications
identitaires, qui sont souvent liées à des enjeux politiques et économiques (les Flamands,
les Catalans, les Écossais en sont de bons exemples)3.
L’histoire des langues du monde peut être saisie, de manière schématique, comme une
tension entre un fantasme d’unification, et une irrésistible tendance à la diversification.
De tous temps, les hommes ont poursuivi le rêve d’une langue unique, universelle, qui
permettrait à chacun de communiquer : du mythe de Babel, jusqu’au succès relatif des
langues artificielles comme l’espéranto ou le volapük, en passant par les projets de
langues fondées sur la logique, comme celle du philosophe allemand Leibniz au XVIIe
siècle, qui voulut étendre l’usage des symboles logico-mathématiques à l’expression de
tous les domaines4.
Cette nostalgie d’une langue unique, ou ce désir de réduire la variété des langues, sont
aussi souvent liés à un désir de pouvoir : maitriser la langue, c’est, pour une bonne part,
maitriser aussi les esprits qui l’utilisent. C’est ce que montre très bien Georges Orwell
dans son célèbre roman 1984, qui imagine un régime totalitaire qui aurait imposé l’usage
d’une « novlangue », un anglais simplifié, empêchant la pensée libre et l’expression
d’idées subversives, et modifiant les contours sémantiques des mots, comme l’indiquent
ses trois slogans principaux « La guerre c’est la paix, la liberté c’est l’esclavage, l’ignorance
c’est la force ». En modifiant le sens des mots, on modifie potentiellement la vision du
monde de ceux qui les utilisent, et donc aussi leurs comportements. Par exemple, le fait
d’appeler un camp de réfugiés « la jungle de Calais » construit une représentation des
migrants qui n’est pas neutre, et qui oriente les attitudes qu’on peut prendre à leur égard.
De même qu’il ne peut y avoir un seul et unique rapport au monde, il ne peut y avoir une
seule langue pour l’exprimer. La tâche de la linguistique n’est pas de rechercher quelle
serait « la » meilleure langue unique pour tous, ni encore moins de forger des langues
artificielles qui seraient particulièrement efficaces, mais au contraire de rendre compte
aussi finement que possible de ce qui distingue les langues les unes des autres, dans leurs
structures, dans leurs catégories grammaticales, dans leur vocabulaire, etc.
Le World Atlas of Language Structures (http://wals.info/), permet de se faire une belle
idée de l’infinie variété des stratégies adoptées par les langues pour exprimer les
expériences que les hommes et les femmes font du monde. Même pour un domaine
comme les termes désignant les couleurs basiques, qui semble universellement partagé,
puisqu’il est lié à la perception, on voit que, d’une langue à l’autre, le lexique peut
compter de 3 à 11 catégories différentes.
3
Sur ces questions, voir Fishman (1991).
4
Sur ces questions, voir Eco (1997).
10
I. Pourquoi faire de la linguistique aujourd’hui ?
Bien que la tâche des linguistes n’est pas de créer de nouvelle langue, ils peuvent
cependant, au sein des formes disponibles dans une langue donnée, suggérer, voire
encourager ou valider, de nouveaux usages. Car puisque les langues sont inscrites dans
les rapports humains qui forment une société, elles sont naturellement destinées à évoluer
avec ces sociétés.
L’une des questions récemment débattues sur cet aspect de l’usage des langues est la
question de la féminisation des titres et fonctions5. Dans deux universités de Belgique
francophone, la même fonction de « Doyen·ne » de Faculté sera assumée, par une
femme, sous la forme « Doyen », et par une autre femme, sous la forme « Doyenne ».
Tout d’abord, cela indique, une fois de plus, qu’au sein d’une même communauté
linguistique, les usages varient, et que l’association entre telle forme (doyenne ou doyen),
et tel sens (« la plus haute fonction dans une faculté universitaire ») n’est pas toujours
parfaitement stabilisée.
Ensuite, cela indique que les langues fournissent des stratégies formelles parfois très
subtiles pour s’ajuster aux réalités qu’elles veulent décrire, selon les besoins de leurs
locuteurs ou locutrices, et produire ainsi un sens efficace. La linguistique a notamment
pour tâche de décrire le fonctionnement de ce système de formes et son association avec
des contenus sémantiques, qui permet par exemple de passer du masculin au féminin en
ajoutant telle syllabe, ou qui a permis par exemple de former le mot tweeter pour donner
un équivalent verbal français à ce nouveau mode de communication désormais
mondialement répandu.
Enfin, cela indique que ces formes linguistiques a priori les plus innocentes (l’ajout de la
syllabe — ne), en plus de permettre de désigner de nouvelles réalités, peuvent recouvrir
des enjeux sociaux et identitaires importants : sans doute que « Madame le Doyen »
attache beaucoup d’importance à avoir un titre qui ne la distingue pas des autres doyens
de faculté, tous masculins, tandis que « Madame la Doyenne » considère, au contraire,
qu’elle mérite d’être reconnue en tant que femme dans cette fonction prestigieuse de
son université.
5. Récapitulatif
5
La Direction de la langue française du Ministère de la Fédération Wallonie-Bruxelles publie régulièrement
un « Guide de féminisation » ; voir : http://www.languefrancaise.cfwb.be/.
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I. Pourquoi faire de la linguistique aujourd’hui ?
– Son objet est la faculté de langage, dans toutes ses manifestations : cette activité
psychologique et physiologique, qui consiste à articuler des sons pour produire du sens,
sert aux humains à communiquer leur expérience du monde, mais aussi à s’inscrire l’un
par rapport à l’autre dans des rapports sociaux, plus ou moins coopératifs ou conflictuels.
– Cette faculté de langage se matérialise sous la forme d’un très grand nombre de
variétés linguistiques, les langues naturelles, qui sont aussi l’objet de la linguistique, au
contraire des langues artificielles, ou d’une chimérique langue universelle ou originelle.
– Ces langues naturelles, la linguistique cherche à en comprendre le fonctionnement, à
en décrire la structure, mais aussi à en retracer l’évolution. C’est-à-dire qu’elle adopte
sur ces langues naturelles un point de vue qui peut être soit synchronique (p. ex.
lorsqu’elle constate, pour le français contemporain, un mécanisme d’analogie entre
croivent et boivent), soit diachronique (p. ex. lorsqu’elle s’intéresse à la manière dont a
évolué en français la formation du groupe nom + complément du nom). La perspective
synchronique envisage la langue à un moment donné de son évolution, sans
considération pour les états antérieurs, et sans pronostic sur les états futurs, en postulant
une stabilité du système linguistique au moment auquel il est observé. La perspective
diachronique envisage la langue en tant qu’elle évolue, c’est-à-dire pour les changements
qu’elle connait à travers le temps. Ces deux points de vue sont complémentaires : la
diachronie est faite d’une succession d’états synchroniques, et la synchronie n’est jamais
stable que par convention (elle contient toujours des amorces de changement qui
appellent une dynamique diachronique).
– Enfin, ces langues naturelles sont elles-mêmes envisagées pour la variété des usages
qu’elles recouvrent, des plus normés aux moins normés, des majoritaires aux
minoritaires, en prenant en considération la manière dont ces usages s’ajustent aux
réalités et aux expériences qu’ils sont censés décrire.
Après une partie consacrée à l’histoire des idées linguistiques, qui servira à retracer
l’émergence de la linguistique en tant que discipline scientifique, la suite du présent
syllabus s’organisera selon les principaux niveaux d’analyse linguistique, en allant des plus
petites unités internes, aux questions soulevées par l’adoption d’un point de vue externe
sur les langues.
La phonétique et la phonologie s’occupent des sons produits par l’appareil phonatoire
humain, et de leur modélisation sous la forme de phonèmes dans un système linguistique.
La morphologie s’occupe des procédés de formation des mots d’une langue, c’est-à-dire
des règles qui organisent l’articulation interne des morphèmes : comment une base
lexicale se modifie par des procédés de dérivation ou de flexion, pour marquer une
nuance sémantique (maisonnette formé à partir de maison), un changement de catégorie
grammaticale (le mot tweeter formé à partir de tweet), l’adoption d’un genre ou d’un
nombre particulier (doyenne), ou l’adoption d’un cas particulier (rosæ comme génitif de
rosa, en latin).
12
I. Pourquoi faire de la linguistique aujourd’hui ?
La syntaxe s’occupe de la combinaison des morphèmes entre eux pour former une unité
de rang supérieur : la phrase. Elle décrit par exemple les contraintes qui régissent l’ordre
des constituants Sujet-Verbe-Objet.
Ces trois niveaux d’analyse sont dits « internes » dans la mesure où ils concernent les
composants d’un système linguistique, abstraction faite de tout ce qui n’est pas du
matériau linguistique : le locuteur, le contexte de communication, le monde dont on
parle.
La sémantique s’occupe du sens tel qu’il est produit par l’usage des langues. C’est un
niveau d’analyse transversal, qui peut être abordé de plusieurs manières. Une part du
sens linguistique est codée dans des morphèmes (manger n’a pas le même sens que
dormir), qui sont des composantes internes d’un système linguistique ; une autre part
relève de règles syntaxiques (Jean aime Marie n’a pas le même sens que Marie aime
Jean) ; mais une autre part encore dépend de paramètres externes au système
linguistique. Parmi ces paramètres externes, certaines approches privilégient l’étude de
l’interaction entre les mécanismes cognitifs et le sens linguistique ; d’autres approches
privilégient l’étude de l’interaction entre les mécanismes socioculturels et le sens
linguistique.
Les approches externes considèrent ainsi que les systèmes linguistiques ne fonctionnent
pas en vase clos, mais dépendent pour une bonne part des celles et ceux qui les utilisent
(hommes ou femmes, jeunes ou vieux, banquiers ou poètes, etc.), des contextes dans
lesquels elles sont utilisées (au bar ou dans une salle de cours), et des effets qu’elles
visent sur le monde (menacer un ennemi, être affectueux, donner cours, confirmer une
réservation d’hôtel, etc.). Ces phénomènes sont étudiés par des branches spécifiques de
la linguistique : la linguistique énonciative, la pragmatique et la sociolinguistique.
En quoi ces différents niveaux d’analyse linguistique et sémiologique relèvent-ils d’une
linguistique « générale » ? La linguistique générale s’oppose aux linguistiques dites
« particulières », qui prennent pour objet telle ou telle langue, ou famille de langues (les
langues romanes, ou l’anglais, ou le vieux celtique). La linguistique générale concerne
quant à elle les cadres théoriques et les outils descriptifs communs aux différentes
linguistiques particulières.
Cette qualité générale de la linguistique peut être comprise de trois manières
complémentaires.
Soit comme une généralisation empirique : à partir des descriptions fournies par les
linguistiques particulières, le linguiste généraliste établit une typologie des langues
naturelles, qui les répartit en différentes familles selon leur mode de fonctionnement.
Soit comme une généralité principielle : le linguiste généraliste cherche à dégager les
principes régissant le fonctionnement de la langue en tant que système, et s’appliquant
dès lors nécessairement à la description de toute langue particulière.
Soit comme une pratique de l’interdisciplinarité : le linguiste se dit enfin généraliste dans
la mesure où l’étude du langage comme comportement humain pluridimensionnel
convoque nécessairement d’autres sciences (la physiologie, la psychologie,
13
I. Pourquoi faire de la linguistique aujourd’hui ?
Fig. 1 Fig. 2
Sans considérer les éléments linguistiques, mais uniquement les données visuelles non
verbales, un sémiologue sera sensible à deux stratégies très différentes, qui recourent à
des formes visuelles différentes entre la fig. 1 et la fig. 2 (/flou/ vs /net/, /cru/ vs /cuit/,
/image unique/ vs /plusieurs plats représentés/), pour convoquer à chaque fois des effets
de sens différents (« raffinement » vs « authenticité », « créativité » vs « saveur », « qualité
du produit » vs « variété du choix »)6.
L’émergence de la sémiologie est un phénomène assez récent à l’échelle de la longue
durée sur laquelle s’est développée la pensée des humains sur le langage. C’est cette
longue durée dont nous allons à présent parcourir les principaux jalons.
6
Les conventions de notation en sémiologie retiennent l’usage des barres obliques (/…/) pour signaler des
éléments du plan de l’expression, et l’usage des guillemets français (« … ») pour signaler des éléments du
plan du contenu (cf. infra).
14
II. Éléments d’histoire des idées
linguistiques
15
II. Éléments d’histoire des idées linguistiques
Objectifs
Ce chapitre présente les principaux jalons historiques de la réflexion humaine sur le
langage et sur les langues, depuis l’Antiquité jusqu’à l’émergence de l’approche
scientifique des langues au XIXe siècle. Cet historique poursuit deux objectifs :
– montrer que la création de la linguistique comme discipline scientifique est précédée
de plusieurs apports importants ;
– mettre en évidence ce qui distingue le regard scientifique sur la langue des autres
considérations sur ce même objet.
Concepts clés
compilations linguistiques langues agglutinantes tekhnē
grammaire langues flexionnelles trivium
grammaire historico-comparative langues isolantes typologie des langues
grammaire spéculative langues vernaculaires
indo-européen positivisme
En Grèce, puis à Rome, puis pendant une bonne partie du Moyen Âge, trois grandes
disciplines s’occupent du langage : la dialectique, la rhétorique et la grammaire. Ces trois
disciplines constituent trois des sept branches selon lesquelles s’organise alors le champ
du savoir, qu’on désigne comme les artes liberales. Ces « arts libéraux », c’est-à-dire
pratiques de savoir réservées au loisir des hommes libres, se composent en effet du
quadrivium d’une part (quatre disciplines ayant affaire avec les nombres : musique,
géométrie, arithmétique et astronomie), et du trivium d’autre part (trois disciplines ayant
affaire avec les lettres : rhétorique, dialectique, grammaire).
Si le trivium a bien trait au langage, il n’envisage pas cet objet pour lui-même, mais
toujours selon une perspective particulière, qui en fait un biais pour atteindre
indirectement une autre finalité de savoir. La logique concerne l’exercice de la pensée
mise en mots, telle qu’elle permet d’atteindre le Vrai. La rhétorique concerne l’exercice
de la parole publique à des fins de persuasion sur un auditoire. La grammaire concerne
quant à elle l’observation et l’analyse de la langue écrite (le mot grammaire vient du latin
7
Pour un exposé détaillé sur l’histoire des idées linguistiques, voir Colombat, Fournier & Puech (2010).
17
II. Éléments d’histoire des idées linguistiques
grammatæ, désigne les « lettres, caractères d’écriture »), en tant qu’il permet de
déchiffrer et de comprendre les textes.
Si la linguistique n’existe pas en tant que science dans l’Antiquité, c’est donc notamment
parce que le langage n’y est pas envisagé comme objet de savoir autonome.
La grammaire antique fournit cependant les premières bases de description d’un système
linguistique. Deux textes fondamentaux (parmi d’autres) condensent ce savoir
grammatical antique, furent abondamment recopiés au fil du Moyen Âge, et servirent de
modèles aux premières grammaires des langues vernaculaires (c’est-à-dire des langues
non savantes, par exemple ces variétés parlées dans les contextes familiers, par des
locuteurs ordinaires, transmises de génération en génération pour former ce qui
deviendra plus tard le français, l’italien, ou l’espagnol) : la Tekhnē, de Denys le Thrace (fin
IIe siècle ACN) et l’Ars grammatica, de Donat (IVe siècle PCN).
On retrouve bien dans ces deux titres le même mot (tekhnē en grec, ars en latin), qui
désigne un savoir à finalité pratique, un savoir-faire qui s’appuie sur des concepts
généraux, mais pour s’appliquer ensuite à des tâches concrètes, en l’occurrence
l’observation et le classement des éléments de la langue écrite (en différentes « parties
du discours » : noms, verbes, adjectifs, etc.), à des fins de compréhension des textes.
Ce type de grammaire est ainsi utilisé pour l’enseignement du grec, puis du latin, dans
l’ensemble de l’Empire romain, et de siècle en siècle jusqu’à la Renaissance. Sa visée est
normative, et sa fonction fut notamment de perpétuer la transmission de la norme écrite
de ces langues antiques (en particulier du latin avec l’Ars de Donat) sur une très longue
durée. L’autre effet de la longévité de ces grammaires fut d’instituer un cadre conceptuel
pour la description grammaticale, qui sera ensuite repris et appliqué à d’autres langues
que le grec ou le latin. La notion de « cas », par exemple, continue d’outiller les premières
grammaires du français, alors même que cette langue ne connait plus de déclinaison.
C’est une bonne illustration de la force d’inertie qui caractérise (encore aujourd’hui) le
vocabulaire et le cadre conceptuel de l’analyse grammaticale des langues.
18
II. Éléments d’histoire des idées linguistiques
19
II. Éléments d’histoire des idées linguistiques
accompagnées, ont confronté les savants à une marée de langues jusqu’alors totalement
inconnues, et très différentes de celles héritées de l’Antiquité occidentale européenne.
Apparaissent alors des « compilations linguistiques », qui servent notamment aux
colonisateurs à prêcher la parole de Dieu dans toutes les langues du Nouveau Monde.
Par exemple, le traité Mithridates de Conrad Gessner (1555) fournit 27 versions de la
prière chrétienne Notre Père.
La vogue des compilations linguistiques se poursuit aux XVIIe et XVIIIe siècles, offrant sans
cesse toujours plus de langues recensées, et comparées. Les objectifs de ces entreprises
sont ici encore largement extralinguistiques : il s’agit de faciliter la conversion religieuse
des peuples conquis, ou bien de retracer les origines de la race humaine, ou encore de
rechercher la langue universelle. Il n’empêche que ce type de collecte de matériaux
linguistiques très divers amorce une réflexion de type comparatiste, où la science
linguistique trouve l’une de ses origines.
8
L’ouvrage connait une étonnante longévité : réédité en 1966 avec une préface du philosophe Michel
Foucault, il est encore publié à l’heure actuelle (en 2010 par la maison Allia, par exemple), ce qui prouve
son statut de grand précurseur de la pensée linguistique moderne.
20
II. Éléments d’histoire des idées linguistiques
Jusqu’ici, nous avons expliqué les mots qui signifient les objets des pensées : il reste à parler
de ceux qui signifient la manière des pensées, qui sont les verbes, les conjonctions, et les
interjections.
La connaissance de la nature du verbe dépend de ce que nous avons dit au commencement
de ce discours, que le jugement que nous faisons des choses (comme quand je dis : la terre
est ronde) enferme nécessairement deux termes, l’un appelé sujet, qui est ce dont on
affirme, comme terre ; et l’autre appelé attribut, qui est ce qu’on affirme, comme ronde ; et
de plus, la liaison entre ces deux termes, qui est proprement l’action de notre esprit qui
affirme l’attribut du sujet. (Arnauld & Lancelot 2010 [1660], p. 103)
On voit ici s’ébaucher une réflexion sur le fondement même de la syntaxe des langues : si
la proposition est l’expression linguistique du jugement, c’est parce qu’elle permet
d’attribuer une qualité à un sujet ; or, cette opération de prédication est le nœud
syntaxique fondateur de la phrase linguistique dans sa conception la plus élémentaire.
Le XIXe siècle se caractérise, dans le domaine des savoirs, par une mutation
épistémologique sur plusieurs fronts, c’est-à-dire par l’adoption de nouvelles conditions
pour la production des connaissances. Ces nouvelles conditions s’inspirent
principalement du modèle des sciences naturelles, et affectent également la réflexion sur
le langage.
On regroupe généralement cette nouvelle épistémologie sous l’étiquette de positivisme.
Il s’agit d’une conception du savoir qui accorde un privilège aux faits observables, et
implique dès lors sur une méthode de type inductif : la démarche scientifique consiste à
partir d’une collection de faits observables pour en tirer ensuite des lois générales.
Dans l’étude des langues, cette épistémologie s’applique principalement aux faits
phonétiques, c’est-à-dire à l’étude des sons d’une langue. Elle s’assortit d’une seconde
caractéristique, qui consiste à accorder un statut causal et explicatif à la temporalité :
comprendre scientifiquement des faits (dont les faits phonétiques d’une langue), c’est
retracer les étapes de leur histoire et rendre compte de chacun de leurs changements en
cherchant à les rapporter à des lois d’évolution.
Ce travail de reconstruction historique à partir de l’observation des faits linguistiques
(phonétiques) a notamment pour objectif de reconstituer l’arbre généalogique des
langues, en identifiant les formes supposément originelles à partir desquelles peuvent
s’expliquer les différentes langues du monde. Cette langue mère fut désignée comme
l’indo-européen, à partir du berceau géographique supposé des premiers peuples de
l’humanité. Aujourd’hui, nous savons que l’indo-européen n’a jamais existé en tant que
langue à part entière réellement parlée ; il s’agit tout au plus d’un faisceau de traits
communs à une famille de langues (germaniques, romanes, slaves, helléniques, baltes,
21
II. Éléments d’histoire des idées linguistiques
indo-iraniennes, celtiques), qui n’épuise cependant pas la variété de toutes les langues
du monde. L’indo-européen doit donc être considéré comme un stade de reconstruction
abstraite9 auquel parvient la prédiction rétrospective par l’application de lois
phonétiques, à partir de l’observation et la comparaison des résultats connus dans
différentes langues attestées.
Par exemple, en observant des correspondances systématiques entre des termes
appartenant au lexique fondamental de langues romanes et germaniques, mais non
apparentés étymologiquement, on peut établir la loi phonétique suivante :
9
L’usage de l’astérisque (*) sert à indiquer le caractère reconstruit, abstrait, non-attesté, des formes indo-
européennes.
22
II. Éléments d’histoire des idées linguistiques
organisent les relations au sein de la phrase. Ces relations phrastiques sont également
assurées par l’ordre des mots, qui est donc relativement contraint (puisqu’un
changement d’ordre des mots est susceptible d’entraîner un changement dans les
rapports syntaxiques entre les mots). Le français est un bon exemple de cette première
famille : le mot bureau ne change pas de forme selon qu’il soit sujet (Le bureau est
ouvert), complément du verbe (Il ouvre le bureau) ou complément du nom (La table du
bureau) ; ce sont l’ordre des mots et un outil prépositionnel qui apportent les
informations syntaxiques permettant de rapporter ce mot aux autres unités qui
l’entourent.
– Les langues flexionnelles. À la base lexicale du mot (qui contient le noyau sémantique)
viennent s’ajouter des flexions (on parle aussi de désinences), qui indiquent les
éventuelles marques grammaticales et rapports syntaxiques que ce mot entretient avec
les autres unités de la phrase. Une même flexion peut condenser plusieurs informations
grammaticales, et l’ordre des mots dans la phrase est relativement libre. Le latin (et
toutes les langues qui comportent des déclinaisons) est un bon exemple de langue
flexionnelle : dans reg-ibus, — ibus indique à la fois le pluriel et le datif ou ablatif.
– Les langues agglutinantes. À la base lexicale du mot viennent s’ajouter une série de
morphèmes, dont chacun est porteur d’une information grammaticale ou syntaxique,
sans possibilité de cumuler plusieurs informations dans une même marque. L’ordre des
mots est relativement libre, mais chaque mot de la phrase peut être très long, dès lors
que s’y agglutinent plusieurs marques grammaticales et syntaxiques. Le hongrois est un
bon exemple de langue agglutinante : dans mezô-k-et, la base lexicale mezô (« champ »)
reçoit une marque de « pluriel » (— k —) et d’« accusatif » (— et)10. L’inuktitut (langue des
Inuits) fournit quant à elle un exemple extrême d’agglutination : le mot
natssiviqtulauqsimavilli signifie à lui seul « As-tu déjà mangé de la viande de phoque ? »11.
Cette tripartition dégage en réalité des positions théoriques, plutôt que des familles de
langues parfaitement délimitées l’une par rapport à l’autre : aucune langue n’est
totalement analytique, ni totalement flexionnelle, ni totalement agglutinante ; chaque
langue exploite plus ou moins massivement des procédés analytiques, flexionnels et
agglutinants. Ainsi, plutôt que trois familles distinctes, il convient de considérer un
continuum plus complexe selon lequel se répartissent les langues. Par exemple, pour la
seule catégorie du verbe, le World Atlas of Language Structures 12 distingue sept types de
langues, selon qu’elles condensent de 0-1 morphème par mot, à 12-13 morphèmes par
mot.
L’épistémologie générale sur laquelle repose la grammaire historico-comparative du XIXe
siècle a donc permis à la réflexion sur le langage de faire d’importantes avancées, qui
connaissent encore des prolongements actuels. Ces avancées reposaient cependant sur
un postulat selon lequel l’étude des langues doit procéder à des comparaisons d’états
synchroniques pour reconstituer des principes d’évolution diachronique.
10
Exemple repris de Sőrés (2006), qui fournit par ailleurs une discussion intéressante sur le cadre
conceptuel général de la typologie des langues.
11
Exemple repris de Klinkenberg (1994 : 101).
12
https://wals.info/, Feature 22A « Inflectional Synthesis of the Verb ».
23
II. Éléments d’histoire des idées linguistiques
Or, cette conjonction entre synchronie et diachronie va être (provisoirement) rompue par
celui qui, à l’aube du XXe siècle, est considéré comme le père fondateur de la linguistique
moderne : Ferdinand de Saussure.
24
III. Ferdinand de Saussure et la
linguistique structurale
25
III. Ferdinand de Saussure et la linguistique structurale
Objectifs
Ce chapitre présente les fondements épistémologiques de la linguistique générale, c’est-
à-dire la manière dont cette discipline a construit son objet en tant qu’objet de savoir
scientifique. Il détaille les concepts généraux qui déterminent aujourd’hui l’analyse
linguistique.
Concepts clés
arbitrarité
diachronie
langue
motivation
onomatopées
opposition pertinente
parole
principe d’immanence
principe de linéarité
saussurisme
signifiant
signifié
structuralisme
synchronie
système
valeur
27
III. Ferdinand de Saussure et la linguistique structurale
1. Préalables
Ferdinand de Saussure est un linguiste genevois, actif entre la fin du XIXe et le début du
XXe siècle, auquel est associé l’acte de naissance de la linguistique en tant que science
autonome. Cette fondation se place sous le signe d’une toute nouvelle épistémologie,
connue sous le nom de structuralisme. Au milieu du XXe siècle, cette épistémologie
fédérera elle-même un faisceau important de disciplines en sciences humaines
(anthropologie, philosophie, théorie littéraire, psychanalyse, sémiologie), faisant ainsi de
la linguistique saussurienne une « science-pilote » du structuralisme.
C’est dire l’importance de Saussure dans l’histoire de la linguistique et dans l’histoire des
sciences en général. Et pourtant, cette figure fondamentale doit l’essentiel de son
retentissement à un seul ouvrage, publié de manière posthume à partir d’une
compilation de notes d’étudiants et de collègues : le Cours de linguistique générale (1916,
à l’initiative de Charles Bally et Albert Séchehaye). Cet ouvrage fondateur a connu une
circulation complexe et une diffusion réellement massive à partir des années 1950.
Depuis le début des années 2000, Saussure fait l’objet d’un regain d’intérêt de la part de
linguistes qui cherchent à nuancer et à enrichir l’image parfois tronquée ou réductrice
qu’a pu produire le Cours de linguistique générale13.
Il n’empêche que c’est bien le Cours qui a servi de fondement épistémologique et
théorique à la linguistique structurale : l’architecture conceptuelle et le cadre
méthodologique que le saussurisme a donnés à la linguistique ont profondément
déterminé l’évolution de cette discipline au cours du XXe siècle, et jusqu’à aujourd’hui
encore.
13
Un important tournant dans la critique saussurienne correspond à la découverte d’autres manuscrits de
Saussure à la fin des années 1990, qui offrent un tout autre visage à la linguistique qu’il défendait. Voir
Saussure (2002).
28
III. Ferdinand de Saussure et la linguistique structurale
– Genèse vs État
Parmi les points de vue possibles sur les phénomènes linguistiques, Saussure invite à
distinguer un point de vue centré sur la « genèse » (p. ex. le mot fruit en tant qu’il provient
du latin fructum), d’un point de vue centré sur l’« état » (p. ex. le mot fruit en tant que son
sens s’oppose, en français contemporain, au sens du mot légume). Cette distinction
inaugure la distinction connue aujourd’hui sous la forme de diachronie (=genèse) vs
synchronie (=état). Tandis que la grammaire historico-comparative envisage les études
synchroniques dans la perspective d’une explication diachronique, le saussurisme
considère, par principe méthodologique, que l’objet de la linguistique doit se restreindre
au point de vue synchronique, c’est-à-dire doit considérer, pour prétendre à quelque
validité scientifique, une langue à un temps t de son évolution, sans égard envers ses
états antérieurs ni futurs, et en négligeant donc les changements susceptibles d’affecter
cet état synchronique. C’est à cette condition, selon Saussure, que la linguistique pourra
assumer un statut pleinement scientifique, en produisant des connaissances générales,
plutôt que des connaissances rendues à chaque fois particulières par la prise en compte
de l’historicité spécifique à chaque langue.
Les synchronies linguistiques peuvent a priori appartenir à n’importe quelle époque de
l’histoire d’une langue (on peut par exemple faire de la linguistique synchronique de
l’ancien français) ; cela dit, la linguistique saussurienne s’est vite identifiée avec l’étude
synchronique de l’état de langue contemporain du linguiste. Ce privilège accordé à la
synchronie contemporaine est lié au geste épistémologique suivant, qui permet au
linguiste de considérer que sa propre pratique vaut pour toutes celles de ses
contemporains, et de faire ainsi de l’introspection la principale méthode de collecte des
données linguistiques.
– Variation vs Homogénéité
Une fois qu’on a éliminé la diachronie, la synchronie présente en effet encore un amas
confus de phénomènes divers, un ensemble de données hétéroclites qui, selon Saussure,
doivent être encore conventionnellement simplifiées si l’on veut produire à leur endroit
une connaissance scientifique. Par exemple, le mot fruit envisagé en synchronie peut
faire l’objet de réalisations phonétiques très diverses, selon qu’il est prononcé par une
adolescente ou une adulte, un habitant d’une grande ville ou d’une campagne, une
technicienne de surface ou une directrice d’école, un Marseillais ou un Liégeois. Or, pour
Saussure, ces variations sociologiques ou géographiques doivent être également
négligées, par méthode et selon un principe d’abstraction : la synchronie étudiée n’est
pas faite de l’infinie variété des réalisations linguistiques concrètes, mais est le produit
d’une modélisation homogène, qui simplifie conventionnellement les données.
Ces trois grands gestes épistémologiques reconfigurent ainsi le périmètre de la
linguistique en tant que science. Sur ces nouvelles bases, la linguistique élabore une
architecture théorique très puissante, car très abstraite et donc généralisable à un grand
nombre de phénomènes — même au-delà des seuls phénomènes linguistiques.
29
III. Ferdinand de Saussure et la linguistique structurale
Cet objet « langue » est modélisé par la linguistique saussurienne sous la forme d’un
système. On entend par là que les unités qui composent un système linguistique
entretiennent des relations d’opposition, qui les configurent en tant qu’unités du système
et leur confèrent une valeur au sein de ce système. Cette valeur est dite différentielle, ou
relationnelle, dans la mesure où elle ne tient qu’aux relations d’opposition entretenues
par l’unité au sein du système. Autrement dit, dans un système linguistique, une unité se
définit d’abord par ce que les autres unités ne sont pas.
Cette perspective systémique sur la langue autorise une étude immanente : pour décrire
les unités d’une langue, selon la perspective structurale, on n’a pas besoin de faire
intervenir des éléments extérieurs au système lui-même. Par exemple, la valeur
sémantique du mot fruit en français ne se définit pas en référence aux objets réels du
monde extérieur que sont les pommes, les bananes et les poires, mais par l’opposition
qui différencie cette unité du mot légume dans la même langue.
Pour illustrer cette structuration systémique, qui donne une valeur oppositionnelle aux
unités de la langue et autorise une approche immanente, Saussure utilise la métaphore
du jeu d’échecs. Que doit-on savoir pour jouer aux échecs ? Uniquement les règles du jeu
30
III. Ferdinand de Saussure et la linguistique structurale
d’échec, et rien d’autre. Il ne nous sert à rien de savoir ce que peut faire un cheval dans
le monde réel, ni quelle est la hauteur moyenne qui caractérise ce qu’on appelle une tour,
ni encore moins quelle est la fréquence des ondes lumineuses qui correspond à la couleur
blanche ou à la couleur noire. Si le jeu d’échecs répond à une organisation systémique et
à un point de vue immanent, c’est parce que, pour y jouer, il suffit de reconnaitre les
oppositions pertinentes qui structurent les unités, c’est-à-dire qui leur confèrent une
valeur les unes par rapport aux autres. Ainsi, il importe d’abord de reconnaitre qu’un tel
jeu repose sur un contraste entre les /noirs/ et les /blancs/ : chacune de ces familles de
pièces n’existe qu’en tant qu’elle n’est pas la famille opposée, et pour aucune autre
raison. Peu importe que les /blancs/ soient en réalité de couleur beige, ivoire ou même
transparents : l’essentiel est qu’on puisse les opposer aux /noirs/ (qui pourront eux-
mêmes être marron, métallisés ou réellement noirs). De même, la valeur du /cavalier/
n’est déterminée que par ce qui distingue ces pièces de toutes les autres, tant sur le plan
de leur forme, que sur le plan du type de déplacements qu’ils peuvent effectuer.
Pour prendre un exemple plus trivial : un /éclair au chocolat/ aura-t-il la même valeur
selon qu’il est dans un étal aux côtés d’une /boule de Berlin/ et d’une /gosette aux
pommes/, ou dans un étal aux côtés d’un /vieux biscuit sec/ et d’une /simple baguette/ ?
Comme on le voit, le structuralisme postule ainsi que les unités ne préexistent pas au
système dans lequel elles se trouvent, et qui les unit par des oppositions à d’autres unités.
Ce postulat a des implications philosophiques importantes quant à la manière de
concevoir le rapport du langage au monde. En effet, l’immanentisme linguistique ne
considère pas que les réalités du monde sont des objets déjà parfaitement configurés,
qui n’attendent que les étiquettes des mots du langage pour être désignés ; au contraire,
c’est au sein même des systèmes linguistiques, à travers les réseaux d’oppositions qu’ils
exploitent, que se découpent les unités qui nous servent à exprimer nos expériences et
notre vision du monde.
Or, cette structuration du monde par le langage diffère d’un système linguistique à l’autre.
Les visions du monde correspondant à chacune des langues ne sont donc pas
parfaitement équivalentes. Par exemple, en français, la sphère sémantique couverte par
le verbe louer s’oppose à celle couverte par le verbe vendre ; en allemand, cette
opposition existe également, mais la même sphère de la « location » se structure
ultérieurement selon l’opposition entre mieten (« louer, envisagé du point de vue du
locataire ») et vermieten (« louer, envisagé du point de vue du propriétaire »). On peut
dire ainsi que le français et l’allemand n’ont pas la même vision du monde de la location,
parce que, dans ces deux langues, ce champ sémantique n’est pas structuré de la même
façon, et ne donne donc pas la même valeur aux unités qui le composent.
Ce jeu de différences au sein des systèmes linguistiques peut affecter aussi bien le plan de
la signification des unités du lexique (comme dans l’exemple ci-dessus, « louer » vs
« vendre »), que le plan des valeurs des catégories grammaticales : tandis qu’en français
la catégorie du « genre » oppose le « masculin » au « féminin », en espagnol, cette même
catégorie se structure en trois positions (« masculin », « féminin », « neutre »). De même,
ce que nous connaissons comme l’opposition entre le « singulier » et le « pluriel »
s’organise différemment dans d’autres langues, qui identifient par exemple une valeur
« duelle », ou une valeur « paucale » (« une petite quantité »).
31
III. Ferdinand de Saussure et la linguistique structurale
Outre le sens lexical ou les catégories grammaticales, c’est aussi le plan de l’expression
phonique des unités linguistiques qui est structuré par des oppositions reconnues comme
pertinentes au sein de tel système linguistique. Par exemple, en français, prononcer le mot
rat en roulant le r n’aura pas de conséquence sur le sens prêté à cette unité — l’essentiel
étant qu’on puisse ne pas le confondre avec un l, ce qui correspondrait ainsi au mot là.
On dira ainsi qu’en français l’opposition entre /r/ et /l/ est une opposition pertinente, qui
distingue deux phonèmes de cette langue, tandis que l’opposition entre [ʁ] (la manière
standardisée de prononcer le /r/) et [R] (le /r/ dit « roulé ») n’est pas une opposition
pertinente14. En chinois, d’autres oppositions structurent le plan de l’expression : par
exemple celle entre /intonation montante/ et /intonation descendante/, qui est non-
pertinente en français et n’y relève que des variations de la parole individuelle.
Dans les exemples cités, nous avons évoqué deux types d’oppositions : celles qui
opposent les signes selon leur sens (« fruit » vs « légume » ; ou « singulier » vs « pluriel »),
et celles qui opposent les signes selon leur forme (/ra/ vs /la/ ; /intonation montante/ vs
/intonation descendante/). Ces deux plans constituent les deux faces inséparables du
signe linguistique selon Saussure : signifié et signifiant.
Tout signe linguistique, quelle que soit la langue, se définit comme l’association entre,
d’une part une matière phonique, une séquence sonore, une image acoustique (=signifiant,
noté entre barres obliques /xxx/), et d’autre part un contenu conceptuel, une
représentation mentale du référent, un périmètre sémantique (=signifié, noté entre
guillemets français « xxx »).
Le mot arbre en français a pour signifiant la suite phonique /arbr/, et pour signifié le
concept « arbre », défini comme « grand végétal à tige ligneuse, se ramifiant en branches,
etc. ». Ce même signifié aura en latin le signifiant /arbor/, en anglais le signifiant /tri:/, en
italien le signifiant /albero/.
En tant qu’usagers de la langue, nous avons l’impression de manipuler uniquement des
signifiés, dans la mesure où ce sont eux qui nous semblent d’abord utiles pour
communiquer des informations. Mais ces signifiés ont bien besoin d’un support physique,
matériel, concret, pour être produits (par notre appareil phonatoire) et perçus (par l’ouïe
de notre interlocuteur). Le signifiant linguistique est le support phonique indispensable à
l’échange des signifiés.
Certains types de discours se caractérisent par leur attention portée précisément sur les
signifiants. La poésie, comme la publicité ou la chanson, exploitent les ressources propres
à la matérialité sonore des signes linguistiques (rimes, rythmes) à des fins esthétiques,
ludiques, ou pour laisser leur empreinte dans la mémoire sensible (auditive) de leur
public.
14
La notation entre crochets droits ([x]) correspond à la notation phonétique des sons, tandis que la
notation entre barres obliques (/x/) correspond à la notation phonologique des phonèmes. Voir infra
chapitre IV « Éléments de phonétique et phonologie ».
32
III. Ferdinand de Saussure et la linguistique structurale
6. Le principe d’arbitrarité
Selon Saussure, le signe linguistique est fondé sur un principe d’arbitrarité. Il faut
entendre par là que l’association de tel signifiant avec tel signifié est le produit d’une
convention, d’une habitude collective propre à telle communauté linguistique, et ne
répond à aucune nécessité naturelle. Il n’y a rien dans la nature du signifié « loup » qui le
prédispose à être exprimé par le signifiant /lu/ en français. De même, aucun aspect de la
forme du signifiant /arbr/ n’est dicté par des propriétés du signifié « arbre ». S’il en était
autrement, rien ne pourrait expliquer le fait que, pour exprimer un même signifié
(« arbre », ou « loup »), les langues utilisent des signifiants différents (/arbr/, /tri:/,
/arbolo/ ; ou /lu/, /wolf/, /lupo/).
Dire que le signe linguistique est arbitraire ne veut pas dire qu’il peut être modifié
librement par chaque locuteur. Au contraire, l’arbitrarité impose à chaque membre d’une
communauté linguistique, envisagée en synchronie, la force d’une convention collective,
sur laquelle repose la possibilité d’intercompréhension.
Il y a cependant dans les langues des entorses au principe général d’arbitrarité.
Une famille spécifique de signes, appelés les onomatopées, ont un signifiant qui reprend
certaines propriétés du signifié auquel il renvoie. Dire /bum/, ou /splaʃ/15, c’est laisser
clairement entendre les bruits réels auxquels sont censés renvoyer ces signes
linguistiques (à la différence du mot marteau-piqueur, qui lui est bien arbitraire
heureusement, et ne laisse entendre aucun des sons auxquels renvoie son signifié).
Autrement dit, dans le cas des onomatopées, l’association entre tel signifiant et tel
signifié n’est pas dictée par une convention collective, mais bien par des propriétés des
objets du monde auxquels renvoie le signifié, et qui sont imitées par le signifiant. On dit
alors que ces signes sont motivés. En théorie linguistique (et, comme nous le verrons,
également en théorie sémiotique), la motivation s’oppose donc à l’arbitrarité.
Pour Saussure, postuler un principe général d’arbitrarité des signes linguistiques doit
également être considéré comme un choix méthodologique : il permet au linguiste de
conserver un point de vue purement immanent dans sa description d’un système
linguistique.
7. Le principe de linéarité
Enfin, Saussure caractérise encore les systèmes linguistiques par un autre principe : le
principe de linéarité du signifiant. Ce principe découle de la nature phonique du signifiant
linguistique : contrairement aux images, les sons se déploient dans une durée, et cette
durée implique des rapports de succession entre les sons. Dire du signifiant linguistique
qu’il est linéaire, c’est dire simplement que les unités qui le composent se succèdent l’une
à l’autre, et que cette succession s’inscrit dans une certaine durée temporelle.
15
Ce sont les transcriptions phonétiques des sons produits lorsqu’on prononce les mots boum et splash.
33
III. Ferdinand de Saussure et la linguistique structurale
34
IV. Eléments de phonétique et phonologie
35
IV. Eléments de phonétique et phonologie
Objectifs
Ce chapitre a pour objectif d’introduire les étudiants aux concepts de base de la
phonétique et de la phonologie. Plus spécifiquement, il tentera de répondre aux
questions suivantes :
- Qu’est-ce qu’un son ?
- Quels organes sont impliqués dans la phonation et l’articulation ?
- Quelle est la différence entre un son et un phonème ?
- Comment peut-on catégoriser les phonèmes du français sur la base de leurs
caractéristiques articulatoires ?
- Qu’est-ce qu’une syllabe ?
- Quelles sont les manifestations suprasegmentales du langage ?
Concepts clés
Alphabet phonétique international Paire minimale
Allophone Phonème
Assimilation progressive Phonétique acoustique
Assimilation régressive Phonétique articulatoire
Consonne Phonétique auditive
Consonnes fricatives Phonétique combinatoire
Consonnes occlusives Phonologie
Consonnes sonores Point d’articulation
Consonnes sourdes Prosodie
Degré d’aperture Son
Gémination Sonorité
Homographie Syllabe
Homonymes parfaits Syllabe fermée
Homonymie Syllabe ouverte
Homophonie Test de commutation
Labialisation Voyelle
Liaison Voyelles palatales
Mode d’articulation Voyelles vélaires
Nasalisation
36
IV. Eléments de phonétique et phonologie
1. Introduction
2 6
5
3 4
Le message linguistique provient d’une idée qui émerge dans le cerveau d’un locuteur et
qui y est encodée linguistiquement (des constructions et unités linguistiques sont
sélectionnées pour véhiculer cette idée ; phase 1). Le message est envoyé par le système
nerveux du cerveau à l’appareil vocal (= ensemble des muscles et organes servant à
produire des sons ; phase 2). Les muscles et les organes vocaux se positionnent et se
mettent en action (phase 3). En conséquence, des sons sont produits et traversent l’air
(phase 4). Ces sons atteignent l’oreille du destinataire qui les traite et les transforme en
signaux nerveux (phase 5). Ces signaux passent par les nerfs auditifs du destinataire et
voyagent jusqu’à son cerveau (phase 6). Le cerveau du destinataire décode les signaux et
développe une idée (idéalement la même que celle du locuteur ; phase 7). Les trois
dernières phases s’appliquent également à l’émetteur par boucle de rétroaction.
La phonétique étudie les sons d’une langue, de manière générale. Ceux-ci constituent la
manifestation physique du système langagier. Les sons sont des « bruits », c’est-à-dire des
vibrations de l’air. En linguistique, ils peuvent s’étudier depuis plusieurs perspectives,
correspondant chacune à des sous-branches de la phonétique. Ainsi, la phonétique
articulatoire décrit le fonctionnement de l’appareil vocal humain et comment celui-ci
nous permet de produire les différents sons d’une langue (phase 2 et 3). La phonétique
acoustique aborde les caractéristiques physiques des sons qui voyagent de la bouche d’un
locuteur à l’oreille d’un auditeur (phase 4). La phonétique auditive étudie la perception
et le décodage des sons par l’auditeur (phases 5 et 6). Dans le cadre du cours, nous
abordons plus en détail des notions de phonétique articulatoire.
Les sons par lesquels se manifeste le langage peuvent se subdiviser en deux grands
niveaux d’analyse (cf. schéma ci-dessous). Un niveau segmental, qui concerne l’analyse
37
IV. Eléments de phonétique et phonologie
d’un son en lui-même, et un niveau suprasegmental, qui étudie des phénomènes qui se
superposent (qui se rajoutent) à l’analyse de sons, comme l’accentuation ou l’intonation.
Ces manifestations suprasegmentales sont étudiées par la prosodie.
Pour étudier les sons d’une langue, l’Alphabet phonétique international (API) a été
élaboré en 1888 par l’association phonétique internationale. Son principe de base est de
faire correspondre un signe graphique unique à chaque son différent d’une langue. Cela
permet d’obtenir une relation univoque réciproque entre un son et un signe graphique
(« un seul signe pour chaque son, un seul son pour chaque signe »). Cet alphabet permet
de décrire les différents sons produits dans l’ensemble des langues du monde.
La nécessité d’un tel outil descriptif s’explique par le fait que les systèmes
orthographiques de la majorité des langues ne permettent pas de réaliser cette relation
univoque entre signe et son, soit parce qu’un son peut-être réalisé par plusieurs symboles
graphiques (par exemple : le son [o] peut s’écrire « au », « eau » ou « o » en français), soit
parce qu’un seul symbole graphique peut renvoyer à différentes réalisations sonores (par
exemple, le symbole graphique « x » en français peut se prononcer [ks] comme dans
« taxi », [gz] comme dans « hexagone », [s] comme dans « soixante » ou [z] comme dans
« sixième »).
Ci-dessous quelques symboles phonétiques particuliers du français, du néerlandais, de
l’anglais, de l’espagnol et de l’italien.
38
IV. Eléments de phonétique et phonologie
L’API est repris dans sa globalité dans le tableau ci-dessous (source : fr.wikipedia.org)
39
IV. Eléments de phonétique et phonologie
40
IV. Eléments de phonétique et phonologie
3.1. Introduction
Les sons sont produits par l’appareil phonatoire de manière tout à fait mécanique :
41
IV. Eléments de phonétique et phonologie
La combinaison des obstacles rencontrés par l’air dans la cavité buccale permet de
classifier les sons sur la base de critères articulatoires.
Les voyelles sont des sons qui demandent la vibration des cordes vocales et un passage
libre dans le canal buccal. Leur classification s’opère sur la base de deux paramètres
principaux : le lieu d’articulation et le mode d’articulation. Pour les voyelles le lieu
d’articulation désigne l’endroit de la voûte palatine vers lequel la langue gonfle sa masse
musculaire.
42
IV. Eléments de phonétique et phonologie
43
IV. Eléments de phonétique et phonologie
Les consonnes sont des sons qui résultent de la rencontre d’obstacles dans le canal
buccal.
Certains sons souvent considérés comme des consonnes sont en fait des semi-voyelles. Il
s’agit de sons de transition entre une voyelle de départ et un son consonantique fricatif
d’arrivée. C’est le cas des sons suivant : [j], [w], [ɥ].
Comme pour les voyelles, les consonnes se répartissent en différentes catégories
articulatoires sur la base du point d’articulation et du mode d’articulation. Le point
d’articulation d’une consonne est déterminé par deux variables : l’endroit du canal buccal
où l’air rencontre un obstacle et l’organe d’articulation ou la partie de celui-ci formant
l’obstacle. La combinaison de ces deux variables résulte en la catégorisation suivante
(pour les voyelles françaises) :
44
IV. Eléments de phonétique et phonologie
45
IV. Eléments de phonétique et phonologie
4. Phonologie
Afin d’identifier les phonèmes d’une langue (tout comme n’importe quelle unité
linguistique à quelque niveau que ce soit), nous pouvons appliquer le test de
commutation, qui repose sur des processus de segmentation et de substitution. Le test
de commutation consiste à provoquer un changement dans un énoncé pour observer le
comportement d’un fragment de cet énoncé. Dans un premier temps, nous segmentons
une partie de l’énoncé (sur l’axe syntagmatique) afin d’isoler une unité potentielle. Par
exemple, nous segmentons l’énoncé [ʃa] (« chat ») pour isoler l’unité [ʃ] et nous la
substituons par une unité dont on pense qu’elle présente des caractéristiques formelles
et fonctionnelles similaires (par exemple un [R]). Le résultat de cette opération est un
nouvel énoncé appartenant à la langue française [Ra] (« rat ») et ayant un sens différent
de l’énoncé de départ. Dans ce cas, et si l’unité isolée n’est plus décomposable, le test de
commutation est positif et nous pouvons conclure que le [ʃ] et le [R] sont deux unités
distinctives du français. Pour plus de détails sur le fonctionnement du test de
commutation, voir https://youtu.be/pu-HcCToXCI.
Si nous appliquons le test de commutation à l’énoncé néerlandais [ɣa.n] (« gaan », fr.
« aller »), que nous segmentons entre le [ɣ] et le [a] pour isoler l’unité [ɣ] et que nous la
substituons par l’unité [x], nous n’obtenons pas de nouvel énoncé différent de l’énoncé
de départ du point de vue du sens ([xa.n] = « gaan », fr. « aller »). Le test de commutation
est négatif. Dans ce cas, on considère que [x] et [ɣ] sont des allophones, c.-à-d. des
réalisations différentes d’un seul et même phonème.
On appelle paire minimale toute paire de mots de sens différents qui ne se distinguent
dans leurs formes sonores respectives que par un seul phonème (référent-révérend ; chat-
rat ; mon-non…).
46
IV. Eléments de phonétique et phonologie
Pour ce qui est des voyelles, certaines distinctions peuvent s’avérer peu opérantes
(comme la distinction entre le [a] et le [ɑ]). De ce fait, le système phonologique est plus
variable, notamment en fonction des locuteurs et du registre, et oscille entre un système
minimal de 10 phonèmes et un système maximal de 16 phonèmes.
4.4 Homophonie
La combinaison de phonèmes identiques peut donner lieu à des énoncés ayant la même
prononciation, mais des orthographes et des sens différents (par exemple « sang »,
« cent », « sent » et « sans » se prononcent tous [sã]). On parle dans ce cas d’homophones.
L’homophonie peut être considérée comme une sous-catégorie de l’homonymie qui
désigne une relation entre des mots ayant la même forme orale ou écrite, mais des sens
totalement différents. Au sein de cette catégorie, on distingue également l’homographie
(même forme écrite, mais différentes formes orales, par exemple « couvent » vs
« couvent ») et les homonymes parfaits (même forme écrite et même forme orale (par
exemple « avocat » vs « avocat »).
4.5 Syllabes
47
IV. Eléments de phonétique et phonologie
syllabe [paR] ci-dessus, l’attaque et la coda contiennent une seule consonne. Dans le mot
« strict » [strikt], l’attaque contient trois consonnes ([str]) et la coda deux ([kt]).
5. Prosodie
48
V. Eléments de morphologie
V. Éléments de morphologie
49
V. Eléments de morphologie
Objectifs
Concepts clés
Abréviation Morphème grammatical flexionnel
Affixe Morphème lexical
Allomorphe Morphème libre
Catégorie fermée Morphème lié
Catégorie ouverte Mot
Composition Mot graphique
Dérivation Mot lexical
Emprunt Mot phonétique
Lexème Mot-valise
Morphe Siglaison
Morphème
Morphème grammatical
Morphème grammatical dérivationnel
51
V. Eléments de morphologie
1. Introduction
La morphologie s’intéresse aux mots, et plus particulièrement à leur structure interne, aux
unités porteuses de sens qui les composent, mais aussi aux processus par lesquels de nouveaux
mots apparaissent. Ce chapitre, consacré à la morphologie, est divisé en trois parties. La
première approfondit la notion de « mot », la deuxième s’intéresse aux (différents types de)
morphèmes et la troisième aborde les processus de formation de mots.
2. Le concept de « mot »
Le concept de mot est une unité de sens commun (nous avons tous une idée plus ou moins
vague de ce qu’est un mot et de comment cette unité fonctionne dans la langue) qui a
longtemps été considérée comme l’unité de base de l’analyse linguistique. En suivant une
intuition de non-spécialiste, le mot pourrait être défini comme suit : « Son ou groupe de sons
articulés ou figurés graphiquement, constituant une unité porteuse de signification à laquelle
est liée, dans une langue donnée, une représentation d’un être, d’un objet, d’un concept, etc. »
(source : tlfi).
Quand on décompose cette définition, nous pouvons distinguer des aspects formels (« groupe
de sons articulés ou figurés graphiquement ») et conceptuels (« constituant une unité porteuse
de signification à laquelle est liée une représentation »). Ce sont deux aspects indissociables de
tout signe en général16.
Cette définition, quoique consensuelle, ne nous permet pas toujours de délimiter avec
précision ce qui constitue un mot. En effet, plusieurs aspects formels et conceptuels peuvent
rentrer en conflit quand il s’agit d’identifier un mot en particulier.
Tout d’abord, la notion de mot témoigne d’une grande variabilité interlinguistique. En effet,
dans certaines langues à tendance agglutinante, un seul mot peut correspondre à un groupe
nominal en français. Ainsi, le mot truc evlerimden correspond-il au groupe nominal de mes
maisons en français. La même remarque peut être formulée pour les langues qui possèdent un
processus de composition productif, comme le néerlandais, où des mots composés
correspondent à des groupes nominaux dans d’autres langues. Considérez par exemple le mot
néerlandais hottentottententententoonstelling qui correspondrait au groupe nominal
exposition de tentes hottentotes en français.
Le concept de mot peut s’opérationnaliser de différentes manières, en fonction de la
perspective que nous considérons comme prioritaire. Ainsi, on peut définir le mot en partant
de critères formels. Ainsi, on peut parler de mot graphique pour désigner tout regroupement
de lettres, séparé, à gauche et à droite, par un blanc, des autres éléments du texte. Cette
opérationnalisation du concept de mot est notamment utilisée par les logiciels de traitement
de textes, et d’analyse de corpus informatisés. Cependant, elle ne tient pas compte des mots
composés (comme clair de lune, chemin de fer ou chaise longue) qui constituent des unités
distinctes du point de vue de la signification ; ni des homonymes parfaits ou des homographes
qui recouvrent sous un seul signifiant graphique plusieurs signifiés.
16
Voir supra, chapitre III, section 5 « Le signe linguistique : signifiant et signifié ».
52
V. Eléments de morphologie
On peut également définir le mot en partant de sa forme sonore. On utilise alors la notion de
mot phonétique pour désigner toute suite ininterrompue de phonèmes entre deux pauses.
Si l’on aborde la notion de mot à partir de critères conceptuels (c.-à-d. à partir de son sens), on
constate qu’il n’existe pas toujours de relation univoque entre sa forme et son sens. Tout
d’abord, il peut exister à l’intérieur d’un mot, de plus petites unités porteuses de sens. Ainsi,
dans la suite de mots sculpteur, danseur, chanteur, réalisateur…, le segment -eur renvoie
systématiquement à un agent masculin qui accomplit l’action désignée par le verbe. On
considèrera dès lors que ce segment est une unité porteuse de sens (nous les appellerons
morphèmes ci-dessous). Ensuite, un seul et même mot peut avoir plusieurs sens (reliés ou non),
c’est le cas des homonymes parfaits (voir ci-dessus). Enfin, un groupe de mots graphiques peut
avoir un sens unitaire qu’on saisit globalement, et qui ne se laisse pas décomposer en unités
de sens plus petites. C’est notamment le cas des mots composés (comme chaise longue ou
chemin de fer) ou des expressions idiomatiques (comme être dans de beaux draps). Dans ces
cas, le signifié global (c.-à-d. le sens du mot composé ou de l’expression) ne correspond pas à
la somme des significations des unités graphiques qui le composent. Il s’agit d’unité distincte
du point de vue du sens (un chemin de fer n’est pas un trottoir en inox). On parle de mot lexical,
d’unité lexicale ou encore de lexème pour désigner ces unités de sens.
53
V. Eléments de morphologie
3. Morphèmes
En se combinant, les phonèmes, qui ne sont pas porteurs de sens, constituent des unités de
niveau supérieur, combinant à la fois forme et sens. On appelle ces unités morphèmes. Ce sont
les plus petites unités significatives de la langue, c’est-à-dire les plus petits segments de
signifiants qui soient dotés d’un sens. À ce titre, elles peuvent être comparées à des atomes de
sens ou aux briques du langage. C’est en effet en se combinant que les morphèmes vont
pouvoir former des mots et des énoncés complexes. Le fait d’attribuer du sens à des formes
sonores (ou écrites) constitue assurément l’essence du fonctionnement du langage. C’est un
processus inconscient qui s’acquière de manière implicite au contact répété d’inputs
linguistiques.
Cela veut dire qu’il peut appliquer le morphème identifié à toute une série de racines verbales
pour désigner le concept d’agent.
Comme le suggère l’exemple ci-dessus, l’identification des morphèmes s’effectue, comme pour
les phonèmes, par commutation (voir chapitre précédent et https://youtu.be/pu-HcCToXCI).
Dans les exemples ci-dessus, on conclura qu’il y a systématiquement deux morphèmes : un
morphème qui désigne la racine verbale et un morphème qui désigne le concept d’agent. Ces
morphèmes ont des fonctions différentes, qui seront détaillées à la section 3.2 du présent
chapitre.
Il est important de retenir que tout locuteur d’une langue connait implicitement les
morphèmes et les règles morphologiques qui lui permettent de créer de nouveaux mots. On le
constate notamment quand nous rencontrons des néologismes comme le mot tristitude ci-
dessous. D’un point de vue normatif, ce mot n’appartient pas au lexique de la langue française
standard. On ne le retrouve pas au dictionnaire, par exemple. Il repose cependant sur une règle
morphologique très productive en français, à savoir celle d’ajouter le morphème « -itude » à un
adjectif pour former un substantif (on le retrouve par exemple dans amplitude, exactitude,
solitude ou dans des néologismes comme coolitude ou zénitude).
54
V. Eléments de morphologie
La tristitude
C’est quand tu viens juste d’avaler un cure-dent
Quand tu te rends compte que ton père est Suisse-Allemand
Quand un copain t’appelle pour son déménagement
Et ça fait mal (…)
55
V. Eléments de morphologie
Comme suggéré ci-dessus, il existe différents types de morphèmes. On peut les distinguer
sur la base de leur forme d’apparence ou de leur fonction.
En nous basant sur des critères formels, nous pouvons distinguer les morphèmes libres
et les morphèmes liés. Les morphèmes libres peuvent s’utiliser de manière autonome. Ils
peuvent apparaitre en isolation. C’est le cas de morphèmes comme « calcul », « rouge »
ou « pomme ». Les morphèmes liés, par contre, s’accolent obligatoirement à une base et
ne peuvent à ce titre pas apparaitre en isolation. C’est le cas du morphème « -eur », par
exemple. D’autres exemples sont le morphème du pluriel « -s », le morphème « -itude »
ou encore le morphème « -r- » qui exprime le futur (je reviendrai).
En nous basant sur des critères fonctionnels, nous pouvons distinguer les morphèmes
lexicaux et les morphèmes grammaticaux. Les morphèmes lexicaux sont des morphèmes
qui désignent la représentation d’une personne, d’un objet, d’un processus, d’une action,
d’une caractéristique, d’un sentiment, d’une abstraction… Cette catégorie constitue une
catégorie ouverte. Cela veut dire que de nouveaux morphèmes peuvent l’intégrer pour
désigner de nouveaux concepts. Les morphèmes grammaticaux sont des morphèmes qui
ont une fonction interne dans une langue donnée. Cette fonction peut être double. Ils
peuvent d’une part réaliser les marques grammaticales qui véhiculent les notions de
genre, de nombre, de personne, de temps ou de mode, et ainsi indiquer les rapports
qu’entretiennent certains mots entre eux à l’intérieur d’une phrase. On parle alors de
morphèmes grammaticaux flexionnels, comme le « -r-» qui marque le futur, le « -s » qui
marque le pluriel, le « -t » qui exprime la troisième personne, etc. D’autres morphèmes
grammaticaux ont pour fonction de s’accoler à une base lexicale pour former de
nouveaux mots. Ce sont les morphèmes grammaticaux dérivationnels, également appelés
affixes (nom générique regroupant les préfixes, suffixes, infixes et circumfixes). C’est le
cas du préfixe « im- » qui exprime la négation (comme dans « impossible »), des suffixes « -
eur », « -itude » ou encore « -ette » (comme dans « calculette », « maisonnette »). Comme
leur nom l’indique, ces morphèmes interviennent dans le processus de dérivation (cf.
infra section 4.1 du présent chapitre). La catégorie des morphèmes grammaticaux est
une catégorie fermée (= on ne peut y ajouter de nouveaux membres). Cela ne veut pas
dire que l’apparition de nouveaux morphèmes grammaticaux est impossible, mais elle ne
56
V. Eléments de morphologie
peut résulter que d’un processus de grammaticalisation qui s’effectue sur une longue
période (plusieurs décennies, voire siècles).
4.1 Dérivation
57
V. Eléments de morphologie
4.2 Composition
4.4 Abréviation
4.5 Siglaison
La siglaison consiste à former de nouvelles unités en ne conservant que les lettres initiales
des constituants d’un mot composé ou d’une locution. Exemples : « Horeca », « RTBF »,
« HIV », « TVA »…
58
V. Eléments de morphologie
4.6 Mot-valise
4.7 Emprunts
L’emprunt est un procédé très productif qui consiste à emprunter des mots à une langue
voisine, que ce soit géographiquement ou typologiquement, pour désigner de nouveaux
concepts. Les emprunts peuvent prendre différentes formes (emprunt d’un mot dans sa
globalité : « manager », « team », « loser », « spoiler »… ; emprunt d’une signification ;
calque : « faire sens », emprunt d’un morphème dérivationnel : « -gate »…). Les raisons qui
mènent à emprunter des mots à une autre langue peuvent être diverses (absence de mot
dans la langue de destination pour désigner un concept, nuance, effet de mode, prestige).
Une fois apparus dans une langue de destination, ces emprunts seront soumis à un
processus d’intégration. Certains disparaîtront rapidement, d’autres intégreront le
lexique de la langue de destination. Dans ce cas, ces emprunts s’adapteront
progressivement à leur langue de destination, d’abord au niveau phonologique, puis au
niveau orthographique et au niveau flexionnel. Par exemple, le mot « bière » provient du
néerlandais. Cependant, sa forme s’est adaptée au système linguistique du français. Ces
processus d’intégration prennent généralement plusieurs siècles.
59
VI. Eléments de sémantique lexicale
61
VI. Eléments de sémantique lexicale
Objectifs
Concepts clés
Antonymie
Approche onomasiologique
Approche sémasiologique
Connotation
Dénotation
Extension de sens
Généralisation
Homonymie
Lexique
Lexème (unité lexicale)
Métaphore
Métonymie
Polysémie
Restriction de sens
Signe linguistique
Signification
Spécialisation
Synonymie
62
VI. Eléments de sémantique lexicale
1. Introduction
La section 5 du chapitre 3 est consacrée au concept de signe linguistique, tel que défini
par Ferdinand de Saussure. La caractéristique principale du signe linguistique est d’être
constitué par l’association d’un signifiant et d’un signifié. Tandis que les chapitres 4 et 5
étaient consacrés à la composition du signifiant, ce chapitre s’intéresse à la notion de
signifié, la composante du signe qui véhicule un contenu conceptuel. En sémantique
lexicale, il s’agit donc d’étudier le sens conventionnel véhiculé par les signes linguistiques
tel que partagé par une communauté linguistique donnée. Ce sens conventionnel est
désigné par la notion de signification.
La signification peut s’étudier à différents niveaux. Nous nous en tiendrons dans ce
chapitre à la discussion du niveau lexical, en proposant différentes approches de l’étude
de la signification des « mots ». Ce chapitre est divisé en quatre parties, respectivement
consacrées aux concepts de base de la sémantique lexicale (section 2), à la distinction
entre homonymie et polysémie (section 3), à la description des mots polysémiques
(section 4) et aux relations sémantiques (section 5). Les dimensions de la signification qui
dépassent le niveau lexical (sémantique de la phrase et sémantique textuelle) seront
abordées dans le chapitre 8.
2.2 Lexique
On appelle lexique l’ensemble des lexèmes d’une langue, partagés par une communauté
linguistique. Les dictionnaires ont pour objectif de décrire le lexique d’une langue. Dans
les dictionnaires, les lexèmes sont structurés alphabétiquement, mais il s’agit d’une
construction artificielle. De manière plus naturelle, le lexique peut être abordé depuis
une perspective sémasiologique ou une perspective onomasiologique. L’approche
sémasiologique du lexique prend les lexèmes comme point de départ et vise à décrire
63
VI. Eléments de sémantique lexicale
leur(s) acception(s). Ainsi, on pourra établir qu’un lexème comme « café » peut
s’employer à la fois pour désigner « les graines du fruit du caféier » (comme dans récolte
de café), ces « graines torréfiées » (comme dans paquet de café), le « caféier » en lui-
même (comme dans plantation de café), la « boisson obtenue par infusion des graines
torréfiées et moulues » (comme dans tasse de café) ou le « lieu public où l’on consomme
des boissons » (comme dans le café du coin). Quand un lexème dispose de plusieurs sens
ou acceptions, on parle de polysémie (voir section 3 du présent chapitre). L’approche
onomasiologique du lexique part de nos domaines d’expérience et les structure en
champs sémantiques. Il s’agit alors de regrouper les lexèmes qui appartiennent à un
champ sémantique particulier, c.-à-d. de faire l’inventaire des lexèmes qui réalisent ou se
réfèrent à ce domaine d’expérience. Un exemple de domaine d’expérience est par
exemple le domaine de la « peur ». Ce domaine conceptuel est structuré linguistiquement
par un champ sémantique, c.-à-d. par un ensemble de lexèmes comme angoisse,
appréhender, épouvante, frémir, lâche, redouter, terreur… qui se rapportent à ce
domaine.
3. Homonymie et polysémie
La notion de signe linguistique donne la fausse impression qu’il existe une relation
univoque entre le signifiant et le signifié, c.-à-d. qu’un signifiant a un signifié unique et
bien délimité (on parle dans ce cas de monosémie). Or, la réalité linguistique est plus
complexe, notamment parce qu’un même signifié peut être associé à plusieurs signifiants
(par exemple en cas de la synonymie, cf. ci-dessous), mais aussi parce qu’un même
signifiant peut avoir plusieurs signifiés. Dans ce dernier cas, on fait une distinction entre
des situations d’homonymie et des situations de polysémie.
En cas d’homonymie, la similitude entre deux signifiants provient de sources
étymologiques différentes et est le résultat d’évolutions phonétiques aléatoires. C’est
notamment le cas de la paire avocat /professionnel inscrit au barreau/, qui provient du
latin ‘advocatus’ — avocat /fruit de l’avocatier/, emprunté à l’espagnol ‘aguacate’, forme
elle-même empruntée à l’aztèque ‘āhuacatl’. Dans le cas d’avocat, on a affaire à des
homonymes parfaits, car la similitude entre les deux signifiants s’opère aussi bien sur le
plan de la forme sonore que de la forme graphique. D’un point de vue lexicographique,
les homonymes sont généralement décrits sous deux entrées distinctes au dictionnaire.
Quand la ressemblance ne repose que sur la forme sonore, on parle d’homophonie (mer,
maire et mère sont considérés comme des homophones, car ils partagent la forme [mɛR]
à l’oral, mais ont des formes graphiques différentes). Quand la ressemblance ne repose
que sur la forme graphique, on parle d’homographie (couvent et couvent sont considérés
comme des homographes, car ils partagent la même forme graphique, mais deux formes
sonores différentes, respectivement [kuv] et [kuvã]).
En cas de polysémie, le fait que plusieurs signifiés soient associés à un seul signifiant est
le résultat de processus d’extension de sens. C’est notamment le cas du lexème café
évoqué ci-dessus, qui compte plusieurs acceptions, renvoyant à des référents bien
distincts, mais entre lesquelles il est possible d’établir un lien. Les différentes acceptions
d’un lexème polysémique sont donc interreliées. Cela veut dire que l’on peut accéder à
64
VI. Eléments de sémantique lexicale
une (nouvelle) acception sur la base d’une autre acception. Ainsi, dans le cas du lexème
café, on peut facilement percevoir un lien entre l’ « arbre » et la « graine du fruit », ou
encore entre les « graines » et la « boisson obtenue par infusion de ces graines moulues
et torréfiées ».
L’étude des relations pouvant exister entre les différentes acceptions d’un lexème
polysémique relève de l’approche sémasiologique du lexique (cf. ci-dessus). La mise en
relation de ces acceptions repose d’une part sur des procédés sémantiques, et d’autre
part sur des procédés rhétoriques.
Par procédé sémantique, on entend des procédés d’extension ou de restriction de sens.
Dans le cas d’un procédé d’extension de sens (aussi appelé généralisation), on crée une
nouvelle acception en élargissant la portée d’une acception existante pour l’appliquer à
de nouvelles situations ou à des entités distinctes. Ainsi, le lexème panier désignait-il à la
base un « réceptacle pouvant contenir du pain » (du latin ‘panere’), avant de voir son
sens s’étendre à « réceptacle pouvant contenir n’importe quel type de marchandises ».
De la même manière, la première acception du verbe arriver dénotait le fait de « parvenir
de l’autre côté de la rive », avant de s’étendre pour englober le fait d’ « atteindre une
destination », quelle qu’elle soit. Le procédé de restriction de sens (aussi appelé
spécialisation) désigne le mouvement inverse, à savoir de créer une nouvelle acception
en limitant l’étendue d’une acception existante. C’est notamment le cas du lexème
homme, qui désigne, à la base, des « êtres humains », mais qui peut aussi à la suite d’un
procédé de restriction de sens ne désigner que « êtres humains de sexe masculin ». De
même, dans l’énoncé Tu t’es vu quand t’as bu ? , le lexème boire ne désigne pas l’idée d’
« avaler un liquide », mais bien d’ « avaler un liquide alcoolisé ». Cette deuxième
acception est plus spécifique que la première. Elle est le résultat d’un processus de
restriction de sens. Les procédés d’extension et de restriction de sens représentent en
fait deux perspectives différentes d’un même phénomène (un peu comme un processus
de ‘zooming out’ ou de ‘zooming in’). Il n’est pas toujours aisé de déterminer dans quel
ordre s’opèrent ces procédés. C’est généralement l’étymologie qui pourra attester de
l’existence préalable d’une acception particulière, et ainsi déterminer la nature du lien
existant entre deux acceptions.
Les procédés rhétoriques désignent, quant à eux, des phénomènes d’extension de sens
comme la métaphore ou la métonymie, reposant principalement sur des relations
d’associations (mentales) ou de contiguïté (contextuelle). Le développement d’une
nouvelle acception par métaphore découle (de la perception) d’une intersection
sémantique avec une acception existante. Ainsi, il s’agit d’utiliser un lexème existant pour
désigner une nouvelle entité dont on suppose qu’elle partage des sèmes avec l’entité de
base. Ainsi, quand un locuteur utilise le lexème roc pour désigner une personne sur
laquelle on peut compter (comme dans « Tu es mon roc »), il se base sur l’idée que le «
roc » comprend les sèmes de la « solidité » et de la « permanence » que le locuteur
cherche à convoquer ici en les attribuant à la personne dont il parle.
65
VI. Eléments de sémantique lexicale
Le Petit Robert définit la métonymie comme suit : « procédé de langage par lequel on
exprime un concept au moyen d’un terme désignant un autre concept qui lui est uni par
une relation nécessaire (la cause pour l’effet, le contenant pour le contenu) ». Le
développement d’une nouvelle acception par métonymie repose dès lors sur une relation
de contiguïté ou de proximité (conceptuelle ou contextuelle) entre un nouveau référent
et un référent existant. Ainsi pourra-t-on utiliser le lexème verre pour dénoter son
contenu, sur la base de la relation de contiguïté (ou de contact) existant entre le
contenant et le contenu (voir aussi boire une bonne bouteille). De même pourra-t-on
employer le lexème café pour désigner l’endroit où l’on peut en consommer (parmi
d’autres boissons) ou encore dire que le Standard a recruté un bon pied gauche durant
le mercato hivernal, pour désigner un joueur particulièrement habile de ce pied.
5.1. Synonymie
Comme évoqué ci-dessus, un seul et même signifié peut être réalisé par différents
signifiants, on parle alors de synonymie. L’exemple ci-dessous reprend tout une série de
signifiants pouvant être associés au signifié « pauvre ».
Il apparait cependant peu probable que tous ces signifiants soient interchangeables dans
tous leurs contextes d’utilisation. En effet, même si tous ces termes ont la même
dénotation (ils désignent tous le fait d’être pauvre), leur connotation, c.-à-d. l’ensemble
des valeurs affectives qu’ils véhiculent, peut varier. Ainsi, certains signifiants peuvent-ils
paraitre plus ou moins injurieux, ou limités à des registres d’utilisation bien délimités.
C’est à ce titre que l’on postule qu’il n’existe pas vraiment de synonymie parfaite entre
deux lexèmes.
5.2 Antonymie
Une autre relation sémantique principale est l’antonymie qui désigne le fait que deux
lexèmes ont des signifiés opposés ou contraires. Cette notion de ‘contraire’, assez floue,
peut se concrétiser de différentes manières. On distingue ainsi trois sous-catégories
66
VI. Eléments de sémantique lexicale
d’antonymie : l’antonymie complémentaire, selon laquelle deux lexèmes sont tels que la
négation de l’un implique l’autre (par exemple la paire vivant-mort : ‘si X n’est pas vivant,
alors X est mort’) ; l’antonymie réciproque qui oppose des lexèmes présentant une même
situation sous différentes perspectives (par exemple la paire acheter— vendre : ‘si X
achète quelque chose à Y, alors Y vend quelque chose à X’) ; et l’antonymie stricte qui
oppose des lexèmes de manière non absolue, de telle sorte que la négation de l’un
n’implique pas l’affirmation de l’autre (par exemple la paire chaud-froid : ‘X n’est pas
chaud’ n’implique pas que ‘X est froid’, il existe des intermédiaires entre ces deux pôles).
67
VII. Éléments de syntaxe
69
VII. Éléments de syntaxe
Objectifs
Ce chapitre a pour objectif d’introduire les notions de base de la syntaxe, et notamment
de décrire les différentes unités syntaxiques, les règles qui leur permettent de se combiner
pour former des unités de communication, et les rôles syntaxiques et sémantiques que ces
unités jouent dans l’encodage d’information. Plus spécifiquement, il tentera de répondre
aux questions suivantes :
- Qu’est-ce qui constitue une phrase grammaticale ?
- Comment les mots se répartissent-ils en classes grammaticales ? Quelles sont les
caractéristiques de ces classes ?
- Qu’entend-on par mot lexical et mot grammatical ?
- Quelles sont les caractéristiques formelles et fonctionnelles des différentes
classes de mots ?
- Comment segmenter les phrases pour identifier des unités porteuses de fonctions
syntaxiques (syntagmes) au sein de celles-ci ?
- Comment les syntagmes se combinent-ils pour former des propositions ?
- Quels sont les niveaux d’organisation d’une phrase ?
- Quels rôles syntaxiques, sémantiques et grammaticaux peut-on attribuer aux
syntagmes ?
- Qu’est-ce que la valence d’un verbe ?
Concepts clés
70
VII. Éléments de syntaxe
1. Introduction
Les exemples (1) à (4) illustrent qu’il n’est pas possible de combiner les différents mots
d’une phrase de manière aléatoire. En effet, les mots se regroupent selon certaines règles
propres à la grammaire de chaque langue pour générer un nombre potentiellement infini
de phrases grammaticales. Par phrase grammaticale, on entend une phrase dont la
production respecte les règles de formation de phrase dans une langue donnée. On
distingue la grammaticalité d’une phrase de son intelligibilité, à savoir sa capacité à
véhiculer un sens compréhensible pour un interlocuteur.
71
VII. Éléments de syntaxe
Ainsi, les locuteurs du français reconnaitront sans trop de difficultés la phrase reprise
sous (1) comme grammaticale et intelligible et la phrase reprise sous (4) agrammaticale
et inintelligible. L’exemple (3) constitue un exemple de phrase agrammaticale, mais
intelligible, tandis que l’exemple (2) présente une phrase inintelligible, mais tout à fait
grammaticale. Ce dernier exemple illustre également que nous avons une connaissance
intuitive des règles selon lesquelles les mots se combinent pour former des phrases
grammaticales.
1.2 Récursivité
La capacité de générer un
ensemble de phrases
potentiellement infini sur la base
d’un nombre fini de règles
syntaxiques constitue une
performance peu commune,
rendue possible par le principe de
récursivité, selon lequel une même
règle peut être appliquée de
manière récurrente, comme
l’évoque l’illustration ci-contre
avec l’enchâssement de
propositions relatives
72
VII. Éléments de syntaxe
les unités qui partagent les mêmes caractéristiques distributionnelles dans une même
catégorie grammaticale, ou classe de mots. Au-delà des critères distributionnels, ces
classes de mots peuvent également se distinguer sur la base de critères formels, par
exemple liés à des caractéristiques morphologiques de leurs membres, ou de critères
sémantiques. Le passage repris sous (5) illustre ces différentes classes de mots.
(5) Facebook n’a plus rien à voir avec le joyeux bordel auquel il avait participé, il
y a une dizaine d’années. On ne savait trop s’il s’agissait d’un gigantesque
baisodrome, d’une boîte de nuit, d’une mise en commun de toutes les mémoires
affectives du pays. Internet invente un espace-temps parallèle, l’histoire s’y écrit
de façon hypnotique — à une allure bien trop rapide pour que le cœur y
introduise une dimension nostalgique. Ça n’a pas le temps de prendre qu’on est
déjà dans un autre paysage. Vernon traîne sur son réseau Facebook comme il
errerait dans un cimetière, les derniers occupants des lieux sont des zombies
furieux, qui vocifèrent comme s’ils étaient des cobayes enfermés dans leurs
cellules, écorchés vifs et les plaies passées au gros sel.
Les verbes dénotent des événements (actions, processus, états), présentent une forme
variable (nombre, temps, mode, personne) et ont pour caractéristique distributionnelle
de structurer les termes constitutifs d’une phrase (voir 7.7). Les verbes représentent une
catégorie large qui comporte plusieurs sous-catégories (auxiliaires, verbes transitifs vs
intransitifs, verbes pronominaux, verbes copules…). Les noms désignent des êtres
humains, des processus, entités concrètes (substances, objets…) ou abstraites
(sentiments, états…), ils varient en genre et en nombre et se combinent avec des articles
et des adjectifs. Au sein de la catégorie, on peut distinguer les noms propres (Vernon,
Internet…) des noms communs (histoire, plaies…), les noms simples (dimension,
paysage…) des noms composés (boîte de nuit, mise en commun, espace-temps…) ou
encore les noms comptables (année…) des noms non-comptables (gros sel). Les adjectifs
expriment une qualité ou une caractéristique des noms qu’ils accompagnent (adjectifs
qualificatifs) ou un rapport de détermination (adjectifs déterminatifs, parmi lesquels les
adjectifs démonstratifs, possessifs, numéraux, indéfinis). Ils sont adjoints à un substantif
avec lequel ils s’accordent en genre et en nombre. Ils peuvent aussi varier en fonction du
degré de comparaison (comparatif, superlatif). Ils peuvent remplir la fonction d’épithète
ou d’attribut. Les adverbes modifient ou nuancent le sens d’un verbe, d’un adjectif ou
d’un autre adverbe et sont caractérisés par leur forme invariable. Ils peuvent ainsi
exprimer une modalité, une gradation, une négation, une intensité…
Les verbes, noms, adjectifs et adverbes sont considérés comme des mots lexicaux, car il
s’agit de mots qui ont un sens lexical, auquel correspond un référent dans le monde
extérieur au système linguistique. Ces catégories sont également perçues comme
ouvertes, car de nouvelles unités, désignant de nouvelles entités ou processus, intègrent
73
VII. Éléments de syntaxe
automatiquement ces catégories. Aux mots lexicaux, on oppose les mots grammaticaux,
qui regroupent les pronoms, les déterminants, les prépositions, les conjonctions et les
interjections, qui se distinguent avant toute chose par leur fonction au sein même du
système linguistique. Ces catégories sont perçues comme fermées, car il n’est pas
possible d’y ajouter de nouveaux membres sans modifier le système linguistique en lui-
même. L’intégration de nouvelles unités dans ces classes ne peut en effet résulter que
d’un processus de grammaticalisation, selon lequel un mot lexical se transforme en mot
grammatical, ou un mot grammatical développe de nouvelles fonctions. Par exemple, la
préposition chez en français provient étymologiquement du substantif latin casa, qui
signifiait « maison ». Ces processus de grammaticalisation s’étendent sur de longues
périodes temporelles et sont notamment étudiés par la linguistique diachronique.
Comme leur nom l’indique, les pronoms ont pour fonction de remplacer un nom ou un
syntagme nominal au sein d’une phrase, généralement pour éviter sa répétition. On
distingue les pronoms personnels, sujets (il, on…) et objets (y), les pronoms démonstratifs
(ça), possessifs, interrogatifs et relatifs (auquel). Les déterminants précèdent les noms et
en précisent le genre et le nombre. Ils peuvent être définis ou indéfinis. On distingue des
déterminants possessifs (leurs, sa), démonstratifs et interrogatifs. Les prépositions sont
invariables et ont pour fonction de relier des constituants entre eux ou à la phrase
entière, en spécifiant la nature sémantique ce lien. Les conjonctions sont également
invariables et ont pour fonction de joindre des mots, des groupes de mots ou des
propositions. On distingue les conjonctions de coordination, qui relie deux unités de
même statut (et) et les conjonctions de subordination, qui relient une proposition
subordonnée à une proposition principale (si, comme, que). Enfin, les interjections sont
des mots invariables et indépendants, insérés pour interpeller un interlocuteur ou
exprimer une émotion ou un sentiment par rapport au contenu de la phrase (par exemple
zut, hélas…).
Ces différentes catégorisations nous permettent de structurer le lexique sur la base de la
fonction grammaticale de chaque unité. Certains aspects de ces catégorisations méritent
cependant d’être nuancés. Tout d’abord, la dichotomie entre les mots lexicaux et
grammaticaux n’est pas toujours aussi tranchée qu’elle apparait. Ainsi, même si la
fonction première des prépositions est de relier des constituants, celles-ci ont également
un sens lexical, et ressemblent donc pour cet aspect aux mots lexicaux. Par contre, le
caractère fermé de cette classe la rapproche des caractéristiques des mots
grammaticaux. Le raisonnement inverse vaut pour les auxiliaires. En tant que verbes,
ceux-ci sont généralement associés aux mots lexicaux ; or ils ont développé des fonctions
qui les rapprochent davantage des mots grammaticaux. Ensuite, certaines unités peuvent
se retrouver à l’intersection de deux classes de mots. Par exemple, les déterminants
possessifs comme son dans l’exemple (6) ou leurs dans l’exemple (7) exercent une
fonction sur le nom qui suit, mais ont également une dimension pronominale dans la
mesure où ils renvoient aux entités qui détiennent l’entité possédée (respectivement
Vernon et des cobayes).
(6) Vernon traîne sur son réseau Facebook comme il errerait dans un cimetière…
74
VII. Éléments de syntaxe
(7) …comme s’ils étaient des cobayes enfermés dans leurs cellules…
Enfin, certains mots peuvent par leur multifonctionnalité se retrouver dans plusieurs
classes de mots différentes. Ainsi, un mot comme que peut à la fois être employé comme
conjonction de subordination (8), comme pronom relatif (9), comme pronom interrogatif
(10) ou même comme déterminant, en combinaison avec de (11).
(8) L’avocate soutient qu’il s’agit d’une mauvaise interprétation des faits. 18
(9) L’article qu’elle a rédigé sur ses dernières expériences a été accepté pour
publication dans la revue Science.
(10) Que cherche-t-elle à démontrer ?
(11) Que de monde dans les Ardennes le week-end dernier !
Les syntagmes peuvent être définis comme « une suite de morphèmes liés entre eux par
des relations de dépendance, et formant de ce fait une unité syntaxique » (Chiss et
coll. 2001 : 19). Il est important de souligner que ces syntagmes constituent des
regroupements cohérents. Ils sont structurés autour d’un noyau, qui peut être modifié
par un ou plusieurs éléments. Comme pour les autres unités linguistiques, les syntagmes
peuvent être identifiés grâce au test de commutation (voir section 4.2 du chapitre 4 et
https://youtu.be/pu-HcCToXCI.).
On distingue différents types de syntagmes, mais les syntagmes nominaux et les
syntagmes verbaux constituent les catégories principales, notamment parce que la
combinaison d’un syntagme nominal et d’un syntagme verbal est nécessaire pour former
une phrase grammaticale.
Les syntagmes nominaux désignent des entités concrètes ou abstraites et sont structurés
autour d’un nom, qui en constitue le noyau. Ce noyau est généralement précédé d’un
article et peut être modifié par un syntagme adjectival, un syntagme prépositionnel, une
subordonnée participiale ou une proposition relative. Ainsi dans la phrase (12), le
syntagme nominal Facebook contient un seul élément, le nom propre Facebook, qui en
constitue le noyau, alors que le syntagme nominal le joyeux bordel auquel il avait
participé, il y a une dizaine d’années a pour noyau le nom bordel, modifié d’une part par
le syntagme adjectival joyeux, et d’autre part par la proposition relative introduite par
auquel et qui est elle-même structurée par la combinaison d’un syntagme nominal et
d’un syntagme verbal. Le fait de retrouver un syntagme à l’intérieur d’un syntagme, par
exemple dans ce cas, le fait qu’un syntagme verbal soit inclus dans un syntagme nominal
75
VII. Éléments de syntaxe
qui fait lui-même partie d’un syntagme verbal de niveau supérieur est connu sous le nom
d’enchâssement (ou embedding en anglais).
(12) [Facebook]SN [n’a plus rien à voir [avec [le joyeux bordel auquel il avait
participé, il y a une dizaine d’années]SN]SPrep]SV.
(13) [les derniers occupants des lieux]SN [sont [des zombies furieux, qui vocifèrent
comme s’ils étaient des cobayes enfermés dans leurs cellules, écorchés vifs et les
plaies passées au gros sel]SN]SV
Dans l’exemple (13), le syntagme nominal les derniers occupants des lieux est structuré
autour du noyau nominal occupants, lui-même modifié par le syntagme adjectival
derniers et le syntagme prépositionnel des lieux. Dans cette même phrase, le second
syntagme a pour noyau le nom zombie, modifié par la proposition relative qui vocifèrent
comme s’ils étaient des cobayes enfermés dans leurs cellules, et les deux propositions
participiales écorchés vifs et les plaies passées au gros sel. Comme ces différents
exemples l’illustrent, le syntagme nominal revêt différents niveaux de complexité, variant
d’un syntagme nominal simple, composé d’un article et d’un nom, à un syntagme
complexe, incluant plusieurs sous-syntagmes. Le syntagme nominal peut également être
indépendant ou faire partie d’un syntagme supérieur.
Le syntagme verbal est composé d’un noyau verbal, qui peut être modifié par un
complément direct, sous la forme d’un syntagme nominal, comme un espace-temps
parallèle dans l’exemple (14) ou la Hyène dans l’exemple (15) ; un complément indirect,
sous la forme d’un syntagme prépositionnel, comme lui dans l’exemple (15), dans lequel
le pronom lui se substitue au syntagme à la jeune fille ; un adjectif attribut, comme petite
dans l’exemple (16) ; un adverbe, comme souvent (17) ou encore un complément
circonstanciel, sous la forme d’un syntagme prépositionnel, comme le complément au-
dessus de chez nous (16) ou le pronom y (14), qui remplace sur Internet.
19 Les exemples (15) à (17) proviennent de V.Despentes (2015), Vernon Subutex, Tome 1. Paris : Grasset.
76
VII. Éléments de syntaxe
Le syntagme adjectival est structuré autour d’un adjectif (noyau), qui peut être modifié
par un adverbe comme toute (18) ou bien trop (19), ou un complément prépositionnel,
comme à en faire peur dans l’exemple (20).
Le syntagme adverbial a pour noyau un adverbe. Celui-ci peut être modifié par un autre
adverbe (21) ou un complément prépositionnel (22).
77
VII. Éléments de syntaxe
Le syntagme prépositionnel peut occuper une fonction au sein d’un autre syntagme,
comme illustré par les exemples (25) et (26), ou apparaitre de manière indépendante
comme complément de phrase (voir 23).
La proposition constitue une étape intermédiaire entre les syntagmes et les phrases. D’un
point de vue fonctionnel, elle permet d’encoder un processus issu de notre expérience
ou de notre interaction avec l’environnement. D’un point de vue formel, elle résulte dans
la majorité des cas de la combinaison d’un syntagme verbal et d’un syntagme nominal.
Les propositions peuvent être indépendantes, et correspondre à une phrase simple,
comme dans l’exemple (28) ou se combiner pour former des phrases complexes. Dans le
cas, les propositions se combinent par coordination et subordination. Ainsi, la phrase
reprise sous l’exemple (27) contient trois propositions. La proposition indépendante Tu
ne connais pas cette dame, coordonnée par la conjonction, mais à la proposition
principale elle habitait au-dessus de chez nous dont dépend la proposition subordonnée
quand tu étais petite.
(27) (a) Tu ne reconnais pas cette dame, mais (b) elle habitait au-dessus de chez
nous (c) quand tu étais petite. (28) Elle t’a souvent gardée.
5. Phrase
Comme le mot, la phrase est une unité de sens commun dont la définition peut s’avérer
complexe, puisqu’elle peut varier en fonction des critères graphiques, prosodiques,
sémantiques et pragmatiques. Bien qu’elle ait longtemps été considérée comme l’unité
de base de l’analyse syntaxique, les développements exposés dans les sections
précédentes suggèrent plutôt qu’elle est le résultat des processus de combinaisons de
syntagmes. En outre, identifier les propositions comme les unités de base d’encodage
des événements de notre expérience nous permet de nous en tenir à une définition
graphique de la phrase, comme étant la suite de caractères compris entre une majuscule
et un point. La phrase sert alors de base à la constitution de textes.
Nous verrons au chapitre VIII que ces points de vue syntaxique ou graphique sur la phrase
se distinguent du point de vue énonciatif ou pragmatique, qui considère la phrase en tant
que production concrète d’un locuteur, située dans un contexte particulier, et parle alors
d’énoncé.
78
VII. Éléments de syntaxe
6. Structure syntaxique
L’analyse des syntagmes fait apparaitre des relations entre eux, celles-ci seront discutées
dans la section 7 du présent chapitre, sous le terme de fonctions. La combinaison des
syntagmes met en lumière la structure hiérarchique de toute proposition. En effet,
certains syntagmes sont inclus dans des syntagmes plus larges qui se combinent avec
d’autres syntagmes à un niveau supérieur. Dans les exemples ci-dessus, ces relations de
hiérarchie sont réalisées graphiquement par des crochets plus ou moins larges. Il existe
d’autres manières de rendre graphiquement cette hiérarchisation. L’une des plus
courantes est d’utiliser des arbres syntaxiques, comme le propose le courant théorique
de l’analyse en constituants immédiats. Ce type d’analyse fait apparaitre plusieurs niveaux
qui mettent en lumière les relations hiérarchiques qui existent entre les syntagmes d’une
seule et même phrase. Ainsi, la phrase En une heure, Vernon a terminé les cinq cigarettes
du paquet23 correspondrait à la représentation arborée suivante :
Figure 1 : représentation arborée de la proposition En une heure, Vernon a terminé les cinq cigarettes du paquet
Comme évoqué ci-dessus, les syntagmes peuvent prendre des formes plus ou moins
complexes. Il en résulte que les phrases peuvent varier dans leur complexité en surface,
tout en gardant la même structure syntaxique à un niveau macro. Si nous considérons les
23
Source : V.Despentes (2015), Vernon Subutex, Tome 1. Paris : Grasset.
79
VII. Éléments de syntaxe
propositions reprises sous les exemples (29) à (33), nous constaterons qu’elles
présentent toutes la même structure syntaxique au premier niveau d’analyse, à savoir la
structure SN+SV, malgré leur apparence différente en surface et malgré leur structure
interne différente.
80
VII. Éléments de syntaxe
81
VII. Éléments de syntaxe
7. Fonctions syntaxiques
Au sein d’une proposition, les différents syntagmes identifiés remplissent une fonction
syntaxique. Parmi ces fonctions, celle de prédicat occupe une place centrale dans toute
phrase. Un prédicat exprime une relation avec d’autres syntagmes de la proposition ou
désigne une caractéristique attribuée à un autre syntagme. Le verbe protester dans
l’exemple (37) ci-dessous donne des informations sur le syntagme nominal la jeune fille.
C’est souvent le syntagme verbal qui remplit cette fonction prédicative, mais elle peut
également être réalisée par un syntagme nominal, par exemple le syntagme un principe
bien ancré dans la maison dans l’exemple (36), ou par un syntagme adjectival, comme
petite dans l’exemple (42). Dans ces deux derniers cas, cependant, les syntagmes
nominaux et adjectivaux sont introduits par un verbe copule, respectivement être et
étais.
(35) Sélim avait dit non pour la pizza, pas de farine blanche le soir — (36) ça
avait l’air d’être un principe bien ancré dans la maison, car (37) la jeune fille
n’avait même pas protesté. (38) Elle avait gonflé les joues pour montrer
qu’elle désapprouvait, mais sans insister. (39) Sélim lui avait présenté la
Hyène :
– (40) Tu ne reconnais pas cette dame, mais (41) elle habitait au-dessus de
chez nous (42) quand tu étais petite. (43) Elle t’a souvent gardée.
(44) Et la Hyène avait acquiescé, et (45) l’avait regardée avec ces yeux
d’adultes qui vous ont talqué les fesses quand vous étiez une bambine, elle
s’était retenue de dire…
Les deux autres fonctions syntaxiques que nous pouvons identifier au niveau de la phrase
sont celles d’argument (qui correspond à l’anglais argument) et d’adjoint (qui correspond
à l’anglais adjunct). L’argument est un syntagme dont la présence est requise par le
prédicat. Ainsi dans l’exemple (37), le verbe protester nécessite la présence d’un
participant, ici, la jeune fille, qui remplit le rôle grammatical de sujet (cf. section 10 ci-
dessous). Dans l’exemple (38), le verbe gonfler exige la présence de deux arguments : elle
et les joues. Sans ces deux arguments, la proposition serait incomplète et à ce titre
considérée comme agrammaticale et inintelligible. Les arguments sont souvent des
syntagmes nominaux qui occupent les fonctions grammaticales de sujet ou objet, mais il
peut également s’agir de syntagmes adverbiaux ou de syntagmes prépositionnels. C’est
le cas de l’exemple (41) où le verbe habiter nécessite la présence d’un complément de
lieu, réalisé ici par le syntagme prépositionnel au-dessus de chez nous. Dans la phrase
(45), la présence du syntagme prépositionnel avec ses yeux d’adultes qui vous ont talqué
82
VII. Éléments de syntaxe
les fesses quand vous étiez une bambine n’est quant à elle pas conditionnée par le verbe
regarder. On peut le laisser tomber, sans porter atteinte au caractère grammatical et
intelligible de la phrase. Sa présence est plutôt motivée par des facteurs d’ordre
stylistique de la part de l’autrice qui l’a produite. La même analyse peut être appliquée
au syntagme prépositionnel pour la pizza dans l’exemple (35).
La différence principale entre des arguments et des syntagmes adjoints repose donc sur
leur caractère obligatoire ou optionnel, déterminé par le prédicat. À ce titre, les
arguments font partie intégrante du syntagme verbal, c’est d’ailleurs pour cela qu’ils sont
aussi appelés compléments du verbe, alors que les syntagmes adjoints sont indépendants
du syntagme verbal, et sont dès lors considérés comme des compléments de phrase.
8. Valence
Par définition, les prédicats s’accompagnent d’un ou plusieurs arguments. C’est une des
raisons qui justifie le rôle central qu’occupe le prédicat dans la construction syntaxique
des propositions. En effet, c’est la nature du prédicat qui déterminera le nombre
d’arguments qui l’accompagnent. Pour illustrer ce rôle central du verbe, le grammairien
Lucien Tesnière a utilisé la métaphore de la valence chimique et comparé le verbe à « une
sorte d’atome crochu susceptible d’exercer son attraction sur un nombre plus ou moins
élevé d’actants, selon qu’il comporte un nombre plus ou moins élevé de crochets pour
les maintenir dans sa dépendance ». À la suite de ses travaux, connus sous le nom de
syntaxe de dépendance, on utilise le terme de valence pour désigner le nombre de
combinaisons possibles qu’ont les prédicats avec leurs arguments respectifs. Ainsi, un
prédicat qui requière la présence d’un seul argument, sera appelé monovalent. Des
exemples de verbes monovalents sont le verbe protester dans l’exemple (37) ou
acquiescer dans l’exemple (44). Les verbes monovalents appellent la présence d’un
argument qui fonctionne généralement comme le sujet grammatical de la proposition.
Un prédicat qui se combine avec deux arguments, est appelé bivalent. Les verbes gonfler
(38), reconnaitre (40), habiter (41) ou garder (42) sont des exemples de verbes bivalents.
Dans ce type des constructions, les deux arguments sont généralement le sujet
grammatical et un objet (direct ou indirect). Il peut cependant également s’agir d’autres
compléments du verbe comme le syntagme au-dessus de chez nous dans l’exemple (41)
qui fonctionne comme complément de lieu. Les verbes présenter dans l’exemple (39) et
talquer dans l’exemple (45) sont quant à eux des verbes trivalents. Ils requièrent en effet
la présence de trois arguments : un sujet, un objet direct et un objet indirect. Le français
compte également quelques verbes quadrivalents, comme le verbe traduire (cf.46), qui
appelle la présence d’un sujet, d’un objet direct et de deux objets indirects. Enfin, certains
verbes, notamment utilisés dans des constructions impersonnelles sont considérés
comme avalents, car il n’implique aucun participant à proprement parler. C’est
notamment le cas du verbe pleuvoir (cf. 47), qui se combine alors avec le pronom
impersonnel il qui remplit la fonction de sujet, mais qui ne peut être remplacé par aucun
autre syntagme nominal (cf. 48).
83
VII. Éléments de syntaxe
9. Rôles sémantiques
En plus des fonctions syntaxiques, les syntagmes peuvent être caractérisés par leur rôle
sémantique (on parle aussi de rôle thématique). Il s’agit dans ce cas de déterminer le rôle
que jouent ces syntagmes dans l’événement du monde extérieur décrit par la
proposition. Cette perspective sémantique sur la phrase nous permet de la connecter à
notre réalité extérieure et de mieux comprendre quels sont les outils qui nous
permettent de structurer notre expérience linguistiquement.
On s’accorde pour dire que le prédicat désigne l’événement (de l’anglais event), à savoir
l’action ou le processus réalisés par le verbe. Le rôle d’agent désigne la personne ou
l’entité qui est à l’initiative de l’action décrite par le prédicat. Des exemples du rôle
sémantique d’agent dans l’extrait ci-dessus sont Sélim (35 et 39), la jeune fille (37), elle
(38, 41, 43 et 45), tu (40 et 42) et la Hyène (44). La fonction de patient renvoie quant à
elle à l’entité qui « subit » les effets de cette action. C’est le cas des syntagmes nominaux
non (35), les joues (38), la Hyène (39), cette dame (40), t’ (43), l’ (45) et les fesses (45). Le
rôle de bénéficiaire (de l’anglais recipiens) dénote l’entité qui « reçoit » le patient de la
part de l’agent. Les syntagmes lui (39) et vous (45) illustrent ce rôle sémantique.
Ces quatre rôles sont généralement présentés comme les rôles sémantiques principaux.
Il existe cependant d’autres rôles qui permettent de les nuancer ou de les compléter. En
effet, la complexité de notre expérience ne peut être réduite au schéma agent-
événement-patient-bénéficiaire. Par exemple, dans le cas où l’événement renvoie à la
manifestation d’un état physique ou mental, on mobilise la notion d’expérimenteur (de
l’anglais experiencer), plutôt que d’agent, car le sujet grammatical ne représente d’un
point de vue sémantique pas tant l’entité qui accomplit l’action, mais plutôt l’entité qui
est affectée par cet état physique ou mental. On retrouve notamment ce rôle avec des
verbes qui expriment une expérience sensorielle, cognitive ou émotionnelle, comme
savoir, avoir envie, avoir l’impression ou avoir peur dans l’extrait ci-dessous.
24 Par convention, le symbole * est utilisé pour indiquer qu’une construction est agrammaticale.
84
VII. Éléments de syntaxe
(49) Non. Je ne sais pas ce qu’elle fait. Je n’ai pas envie de l’espionner. Je ne
saurais pas comment je m’y prendrais, si j’en avais envie. Voilà. Mais j’ai
l’impression que quelque chose ne va pas. J’ai peur qu’elle ait une double vie…
Le même raisonnement peut être appliqué au rôle d’instrument, qui désigne une entité
qui contribue de manière non intentionnelle à la réalisation d’un événement (voir les
exemples 45, 50 et 51), ou au rôle de cause, qui dénote l’entité qui déclenche un
événement (52).
(45) (La Hyène) l’avait regardée avec ces yeux d’adultes qui vous ont talqué les
fesses quand vous étiez une bambine.
(50) Cette clé ouvre la porte d’entrée.25
(51) Vous pouvez réaliser cet examen avec un dictionnaire.
(52) L’ouragan Katrina a fait des « centaines de victimes » et inondé La Nouvelle—
Orléans26.
Les notions de sujet et objet ont été abordées dans les sections précédentes. Il est
cependant important de s’arrêter sur les fonctions que ces notions remplissent au niveau
de la phrase. Pour illustrer ces fonctions, nous pouvons considérer les exemples suivants
qui constituent la construction passive (originale) et active (reconstruite) d’un même
événement.
85
VII. Éléments de syntaxe
(53)
(a) Roger Federer, revenu cette semaine sur le circuit ATP après 13 mois
d’absence, a renoncé à disputer le tournoi de Dubaï la semaine prochaine. (…)
L’ancien numéro un mondial (…) a été éliminé jeudi au 2e tour du tournoi de
Doha par le Géorgien Nikoloz Basilashvili (42e mondial).27
(b) Roger Federer, revenu cette semaine sur le circuit ATP après 13 mois
d’absence, a renoncé à disputer le tournoi de Dubaï la semaine prochaine. (…)
Le Géorgien Nikoloz Basilashvili (42e mondial) a éliminé l’ancien numéro un
mondial jeudi au 2e tour du tournoi de Doha.
Dans ces deux exemples, l’agent (Le Géorgien Nikoloz Basilashvili (42e mondial)) et le
patient (l’ancien numéro un mondial) restent identiques. Cependant, dans l’exemple 53a,
c’est le patient qui occupe la fonction de sujet grammatical de la phrase, alors que dans
l’exemple 53 b c’est l’agent qui exerce cette fonction. Même si d’un point de vue de la
construction sémantique, ces deux phrases sont comparables, elles présentent un même
événement depuis deux perspectives différentes, respectivement celle du patient (19a)
et celle de l’agent (19 b). On s’accordera dès lors pour dire que le sujet d’une proposition
détermine la perspective depuis laquelle un événement est construit linguistiquement.
Dans la plupart des langues, le sujet occupe par défaut une position syntaxique initiale,
et détermine l’accord du verbe en genre et en nombre. Selon la même approche, on
considère que l’objet grammatical constitue un angle secondaire à partir duquel un
événement peut être présenté.
86
VIII. Sémantique et pragmatique
87
VIII. Sémantique et pragmatique
Objectifs
Ce chapitre envisage les problèmes posés par la description du sens linguistique.
Il revient d’abord sur les approches attachées à la description du sens tel que codé en
langue, c’est-à-dire inscrit de manière stable dans les unités du lexique d’une langue
(approches déjà illustrées au chapitre VI).
Ce bref rappel permettra d’introduire aux objections posées à ces approches lexicales du
sens, en présentant l’étude des présupposés et les approches textuelles du sens.
Nous en viendrons enfin aux approches dites « pragmatiques », qui considèrent que le
sens construit par les énoncés linguistiques dépend essentiellement du contexte dans
lequel ces énoncés sont produits, voire plus largement encore des aptitudes culturelles
qui sont mobilisées dans la pratique interprétative.
Concepts clés
allotopie encyclopédie performatif
analyse componentielle implicite présupposé
analyse distributionnelle inférences principe de pertinence
anaphore grammaticale interprétation littérale redondance
anaphore rhétorique intertextualité sème
dictionnaire isotopie sous-entendu
89
VIII. Sémantique et pragmatique
contextes formels dans lesquels se rencontre une même unité linguistique s’appelle sa
distribution (d’où le nom de « méthode distributionnelle »). Ainsi, « deux morphèmes qui
ont des significations différentes diffèrent quelque part dans leur distribution » (Harris
1971). Par exemple, l’adjectif fort, appliqué à une personne, change de sens lorsqu’il est
suivi d’un complément prépositionnel (un homme fort / fort aux échecs).
Dans un cas (analyse sémique) comme dans l’autre (analyse distributionnelle), on
s’intéresse à ce qui est codé dans la langue, c’est-à-dire qui présente une systématicité
dans les usages, qui est relativement prévisible et récurrent, formalisable sous la forme de
règles de production-réception du sens.
2. Le sens implicite
Une première objection aux approches lexicales du sens consiste à reconnaitre qu’une part
du sens produit par les énoncés linguistiques peut échapper à ce qui est explicité dans ces
énoncés : il s’agit du sens dit implicite. Il existe deux grandes catégories de sens
implicites : les présupposés et les sous-entendus (voir Ducrot 1984).
Les présupposés sont des sens implicites qui sont pourtant bien activés par l’un des
éléments de l’énoncé. Leur responsabilité revient donc au locuteur, même s’ils obligent
l’allocutaire (c’est-à-dire la personne à laquelle s’adresse le locuteur) à un travail de
reconstruction du sens implicite, à partir de l’amorce activée dans l’énoncé.
Par exemple, l’emploi du verbe réétudier présuppose que l’action a déjà eu lieu au moins
une fois auparavant. L’usage de la périphrase cesser de présuppose que l’action en
question a bien été déjà entreprise. Plus généralement, tout emploi d’un lexème
présuppose que le locuteur accorde une existence au référent dudit lexème. Les
présupposés sont donc une arme argumentative et idéologique, puisque, pour être
réfutés, ils obligent d’abord l’allocutaire à leur explicitation. Quand Donald Trump invite
à Arrêter le vol de l’élection, il présuppose qu’il y a eu fraude électorale.
L’autre catégorie de sens implicite, les sous-entendus, ne présente aucune amorce
identifiable dans l’énoncé. Puisqu’ils constituent une part du sens entièrement
dépendante du contexte, nous les envisagerons dans la section consacrée aux approches
pragmatiques (voir infra, section 4 du présent chapitre).
90
VIII. Sémantique et pragmatique
91
VIII. Sémantique et pragmatique
dans ses connexions avec les éléments cosmiques. L’interprétation globale d’un texte peut
ainsi entraîner une révision des contenus sémantiques attachés dans un premier temps à
chaque lexème isolé.
Cela dit, les frontières du texte ne sont pas non plus des seuils définitifs pour cerner le
processus de construction du sens linguistique. Le phénomène de l’intertextualité désigne
l’ensemble des relations qu’un texte entretient avec d’autres textes, et qui participent pour
une part du sens qu’il produit (voir Kristeva 1969, Genette 1982). Ces relations peuvent
être explicitées par des marques, comme dans le cas de la citation (marquée par des
guillemets) ou du discours rapporté (marqué par des verbes déclaratifs tels que Il a dit
que…), mais sont le plus souvent implicites, voire échappent même à l’intention du
producteur du texte. Le postulat de l’intertextualité considère ainsi que tout texte se rend
lisible en tant qu’il recycle et remobilise du déjà-dit, reprend des fragments de sens
linguistique produits ailleurs et par d’autres.
Les discours de Barack Obama par exemple puisaient à divers intertextes (religieux, lutte
sociale, lutte raciale, patriotisme, etc.) : ils se rendaient lisibles et compréhensibles parce
que les récepteurs y reconnaissaient (plus ou moins directement) des fragments, des
manières de dire, des tours expressifs, des enchaînements argumentatifs, déjà
rencontrés ailleurs. La notion d’intertextualité est très importante dans les études littéraires : une
manière de commenter un roman ou un poème peut consister à se demander à quel intertexte
il se branche. Par exemple, la bande dessinée contemporaine Peau d’homme (Hubert & Zanzim,
Glénat, 2020) fait allusion, par son titre, au conte populaire publié deux siècles et demi plus tôt
par Charles Perrault sous le titre Peau d’âne.
Au-delà des lexèmes isolés, au-delà de la phrase, au-delà du texte (ou des textes), il y a le
contexte. Les approches pragmatiques considèrent que le sens linguistique se nourrit
avant tout des contextes dans lesquels les énoncés sont produits, et donc des paramètres
extralinguistiques qui définissent ces contextes.
Par exemple, un même lexème comme encore pourra adopter des sens tout à fait
différents selon qu’il est prononcé par une mère à son enfant qui vient de faire une bêtise,
par des partenaires sexuels, ou par un gourmet s’adressant au serveur d’un restaurant.
Les énoncés ironiques nécessitent eux aussi le recours à des paramètres contextuels pour
être correctement interprétés : le sens d’un énoncé comme Bravo ! sera en réalité « Quel
imbécile ! » s’il est adressé à quelqu’un qui vient de commettre une bêtise 28.
La prise en considération des dimensions contextuelles a permis aux approches
pragmatiques de mettre en évidence le fonctionnement performatif de certains énoncés
linguistiques (voir Austin 1970) : dans certaines conditions institutionnellement réglées,
le fait de prononcer des énoncés comme Je vous déclare mari et femme, ou Le jury vous
condamne à perpétuité, ou Vous obtenez le grade de Grande Distinction revient à réaliser
28
Pour une approche linguistique et rhétorique de l’ironie, voir Kerbrat-Orecchioni 1980 ; pour une
approche littéraire de l’ironie, voir Hamon 1996.
92
VIII. Sémantique et pragmatique
effectivement l’action qui est décrite dans l’énoncé. La performativité désigne ainsi cette
capacité du langage à modifier l’état du monde, par la seule action de la parole (et, bien
sûr, la réunion des conditions institutionnelles qui autorisent cette performativité : si
vous dites à votre camarade de classe Tu obtiens le grade de Grande Distinction, cela sera
malheureusement sans effet sur son cursus universitaire).
Cette attention portée à ce qu’on fait concrètement avec le langage a conduit la
pragmatique à mettre en évidence ce qu’on nomme le principe de pertinence : la
production d’un énoncé suppose sa propre pertinence dans le contexte dans lequel il a été
produit (voir Sperber & Wilson 1989). Pour le dire autrement : on ne parle pas pour ne
rien faire, mais pour agir de manière pertinente dans un contexte donné. Si
l’interprétation interne de l’énoncé ne satisfait pas au principe de pertinence, c’est alors
que le contexte doit intervenir pour rectifier (voire carrément inverser, dans le cas des
énoncés ironiques) le sens construit au sein de l’énoncé. Par interprétation interne, on
entend une interprétation qui se fonde uniquement sur le sens codé des unités, sans faire
intervenir des considérations contextuelles — on parle dans ce cas également
d’interprétation littérale.
Par exemple, si lors d’un repas à table, quelqu’un me dit Peux-tu me passer le sel ?, il
devrait être évident que l’interprétation littérale de cet énoncé interrogatif (« la personne
qui me parle me demande si je suis capable de lui passer le sel ») n’est pas pertinente
dans la situation : si je réponds « Oui », sans rien faire d’autre, la communication aura
clairement échoué, par mon incapacité à activer le principe de pertinence. Selon ce
principe, je devrais en réalité interpréter cet énoncé, non littéralement comme une
interrogation, mais comme une demande d’action.
De la même manière, si lors d’une soirée très ennuyeuse, après avoir bâillé à plusieurs
reprises, je dis à la personne qui m’accompagne Ouh, il est déjà 23 h…, le principe de
pertinence devrait interdire à cette personne d’interpréter littéralement mon énoncé
comme un simple constat sur l’heure qu’il est, mais comme une invitation polie et un peu
voilée à ne pas s’éterniser à cette soirée si ennuyeuse.
La pragmatique invite ainsi à reconnaitre que, derrière le sens littéral des énoncés, il y a
souvent des sens inférés, c’est-à-dire des sens qui nécessitent un calcul interprétatif
permettant de reconfigurer le sens littéral. Ces inférences pragmatiques peuvent être
elles-mêmes plus ou moins codées, c’est-à-dire prévues de manière claire par des
contextes typifiés et stabilisées à l’échelle d’une communauté. L’exemple de Peux-tu me
passer le sel ? lors d’un repas à table relève de ces inférences très codées : la simple
réponse Oui à cet énoncé apparaitrait évidemment absurde.
D’autres inférences sont plus complexes, ou plus liées à des contextes singuliers. Par
exemple, l’usage des sous-entendus relève d’un jeu sur les composantes pragmatiques
du langage. Cette seconde catégorie de sens implicite désigne un sens qui doit être
entièrement reconstruit par le destinataire, à partir d’éléments contextuels,
extralinguistiques, sans que l’énoncé produit ne comporte aucune trace tangible
permettant de remonter jusqu’au sens implicite. Contrairement aux présupposés, les
sous-entendus sont donc de l’entière responsabilité de l’interprète, et le locuteur de
l’énoncé peut toujours se retrancher derrière la littéralité de ce qu’il a produit (voir
93
VIII. Sémantique et pragmatique
Ducrot 1984). Par exemple, si vous dites à vos parents, à quelques semaines de Noël, Je
n’ai pas d’abonnement Netflix à mon kot, vous pouvez espérer que ceux-ci, en fonction
du principe de pertinence, produisent une inférence qui les amène à interpréter votre
énoncé comme une demande visant à leur faire offrir un abonnement Netflix à leur
enfant. Et si vos parents vous répondent Tu exagères à toujours nous demander des
choses !, vous pourrez toujours dire Mais je ne faisais que constater que je n’avais pas
d’abonnement Netflix à mon kot !.
En tirant toutes les conséquences de ces élargissements successifs des niveaux auxquels
le sens peut être appréhendé, on en vient à postuler deux grands modèles de description
du sens linguistique : le dictionnaire et l’encyclopédie. Chacun de ces modèles correspond
à l’un des deux types de propositions que distingue la philosophie du langage (voir
Klinkenberg 2000, p. 108-112 ; Eco 1984, p. 55-140).
Les propositions analytiques peuvent être dites vraies ou fausses par le seul examen des
termes linguistiques qui les composent. Ex. : Une table est un meuble est une proposition
analytique, car on peut la déclarer « vraie » en considérant qu’il appartient à la définition
lexicale de meuble d’inclure les tables.
Les propositions synthétiques ne peuvent être dites vraies ou fausses qu’en convoquant
une expérience externe à l’énoncé, qu’en confrontant l’énoncé à des réalités
extralinguistiques. Ex. : La table de ma cuisine est blanche est une proposition
synthétique, car sa vérité ou sa fausseté dépend d’une confrontation avec le monde réel.
À partir de cette opposition, on dira que les définitions dictionnairiques s’élaborent à
partir de propositions analytiques ; tandis que les définitions encyclopédiques s’élaborent
à partir de propositions synthétiques.
Attention : « dictionnaire » et « encyclopédie » désignent ici des manières de décrire le sens,
et non les ouvrages publiés sous ces appellations. Ce qu’on appelle traditionnellement un
« dictionnaire » peut adopter des stratégies définitionnelles plus ou moins
dictionnairiques, ou plus ou moins encyclopédiques. Voyez l’opposition entre le Robert
et le Larousse : le premier est plutôt dictionnairique, le second est plutôt encyclopédique
(la présence des illustrations y atteste d’un souci de définir le sens par une référence à
des réalités concrètes, extralinguistiques).
La plupart de nos usages linguistiques nécessitent le recours à des définitions
encyclopédiques, c’est-à-dire emploient les unités de la langue en tant qu’elles sont
chargées d’une certaine expérience culturelle des réalités décrites par ces unités. Par
exemple, la bonne compréhension d’un énoncé comme Il mange comme un cochon
suppose une définition encyclopédique du mot cochon, qui, selon un type d’expérience
culturellement déterminé de cet animal, lui associera les sèmes de la [vulgarité] et de la
[saleté].
L’opposition entre dictionnaire et encyclopédie n’est pas infranchissable. La
reconnaissance d’un sème par l’ensemble d’une communauté culturelle fait passer ce
94
VIII. Sémantique et pragmatique
sème du statut encyclopédique au statut dictionnairique : dès lors qu’il ne nécessite plus
d’être confronté à une expérience concrète et culturellement située de ce qu’est un
lièvre, le sème de la [rapidité] peut intégrer la définition dictionnairique de cet animal.
Cela dit, la distinction entre dictionnaire et encyclopédie reste pertinente pour toutes les
unités linguistiques dont la définition met en concurrence plusieurs encyclopédies
différentes. L’éléphant sera défini comme « espèce en voie de disparition », ou comme
« source de richesse pour son ivoire », selon l’encyclopédie convoquée, c’est-à-dire selon
le type d’expérience du monde qui est considéré comme pertinent pour appréhender
cette réalité qu’est l’éléphant.
95
IX. Éléments de linguistique énonciative
97
IX. Éléments de linguistique énonciative
Objectifs
Ce chapitre présente la branche de développement de la linguistique qui, à partir des
années 1970, explore le champ tenu à l’écart de la linguistique structurale d’inspiration
saussurienne. Pour rappel, Saussure avait fait de la langue, par opposition à la parole,
l’objet de l’attention du linguiste. Ce faisant, il écartait du champ de la linguistique tous
les phénomènes relevant de l’activité concrète de production des énoncés linguistiques.
À partir des années 1970, ce champ écarté par Saussure va être investi par d’autres
linguistes, qui vont justement considérer que la parole, loin d’être soumise à une infinie
variété de réalisations, dépendantes des libertés prises par chaque usager de la langue,
est aussi le lieu d’une systématicité, et peut donc faire aussi l’objet d’une étude
scientifique. Ce nouveau champ ouvert pour la linguistique est le champ de l’énonciation.
Le père fondateur de la linguistique énonciative est le linguiste Émile Benveniste (1966,
1974).
Le chapitre présente les principaux phénomènes linguistiques relevant d’une approche
énonciative.
Concepts clés
adverbes énonciatifs modalités subjectivèmes
aspect polyphonie thème
discours rapporté rhématisation topicalisation
embrayeurs rhème
Comme on l’a vu au chapitre VII, la phrase peut être considérée, d’un point de vue
morphosyntaxique, comme l’unité d’analyse principale de la linguistique saussurienne,
qui consiste en une relation entre un syntagme nominal et un syntagme verbal. C’est ce
que nous avons vu en présentant les éléments d’analyse syntaxique, en parlant alors plus
précisément de proposition. Cependant, si l’on envisage la phrase en tant que production
concrète par un locuteur, contextuellement située, on parle alors d’un énoncé. Plutôt que
l’association d’un SN et d’un SV, l’énoncé est le lieu d’une stratégie de hiérarchisation
informationnelle, entre d’une part le thème, d’autre part le rhème. Tout énoncé peut en
effet être envisagé comme le lieu d’une stratégie de présentation particulière, qui se
compose d’une part d’un thème, ou propos, c’est-à-dire ce dont il va être question, ce
qui est déjà connu, le support de l’information, et d’autre part d’un rhème, c’est-à-dire
ce qu’on dit du thème, l’apport d’information, ce qui n’est pas encore connu (voir Hagège
1985). Ex. : dans Pierre chante, Pierre est le thème (ce dont on parle), chante est le rhème
(ce qu’on en dit).
Selon les langues, différentes marques peuvent servir à identifier le thème : courbe
intonative, antéposition, voire parfois certains morphèmes spécialement dédiés.
99
IX. Éléments de linguistique énonciative
Par défaut, on peut dire également que le thème s’identifie au sujet grammatical de la
phrase. Cependant, cette coïncidence peut être troublée par deux types de stratégies
énonciatives de hiérarchisation informationnelle.
On appelle topicalisation (ou thématisation) le procédé qui consiste à faire d’un constituant
de la phrase (autre que le sujet) le thème de cette phrase. Ex. : Les Guillemins, Marc y
prend son train. À l’inverse, le sujet grammatical peut être érigé en rhème, par
rhématisation, par exemple en recourant au présentatif : C’est Marc qui prend son train
aux Guillemins.
L’oral (en français) témoigne d’une certaine liberté positionnelle, qui permet d’enchâsser
l’un à l’autre thèmes et rhèmes dans une suite comme : Moi, mon copain, son père, il est
pilote, où chaque syntagme joue le rôle de rhème par rapport à ce qui le précède et de
thème par rapport à ce qui le suit.
2. Les embrayeurs
100
IX. Éléments de linguistique énonciative
D’autres formes linguistiques peuvent agir comme des marqueurs énonciatifs, invitant à
élargir toujours davantage le champ des phénomènes relevant de la linguistique
énonciative, c’est-à-dire le champ des phénomènes par lesquels un sujet locuteur laisse
dans son énoncé des traces de son activité de parole, et de sa subjectivité.
Les adverbes énonciatifs : leur point d’incidence porte sur l’acte d’énonciation
présupposé par tout énoncé. Ex. : Franchement, il est désagréable se comprend
comme : « Je le dis franchement : il est désagréable ».
Les modalités : l’ensemble des marques (le plus souvent des périphrases verbales)
qui caractérisent la relation (de croyance, de certitude, de possibilité,
d’approximation) que le locuteur entretient avec le procès décrit par l’énoncé.
Ex. : Je suis sûr que Jean va venir.
L’aspect : l’ensemble des marques qui renseignent sur la manière dont le locuteur
envisage le procès décrit par l’énoncé (en tant qu’il dure, en tant qu’il se répète,
en tant qu’il commence, en tant qu’il se termine, etc.). Ces marques peuvent être
grammaticalisées dans des désinences verbales ; p. ex. : l’opposition entre
l’imparfait et le passé simple renvoie à une opposition entre un aspect imperfectif
(l’action est envisagée dans sa durée et en tant qu’elle n’est pas nécessairement
achevée) et un aspect perfectif (l’action est envisagée en tant qu’action
ponctuelle et achevée). L’aspect peut également être exprimé par des
périphrases, telles que cesser de, être en train de, commencer à, finir de, etc.
Le discours rapporté : tout locuteur peut convoquer dans son énoncé d’autres
instances d’énonciation (ou parlera alors ici d’énonciateurs) à qui il délègue la
responsabilité d’une partie de son énoncé. Le discours rapporté peut faire l’objet
d’un marquage explicite, par l’usage de guillemets ou de verbes déclaratifs (Ma
mère m’a dit que je devais réétudier mon cours), ou d’intonations particulières, ou
encore (à l’oral) de marques mimo-gestuelles, mais il peut également être plus
allusif, lorsque le locuteur manifeste bien une prise de distance par rapport à
certains des contenus de son énoncé, sans pour autant identifier clairement
l’énonciateur qui serait responsable de ces contenus.
La polyphonie : certains courants de la linguistique énonciative invitent ainsi à
généraliser le principe du discours rapporté à tout énoncé, en considérant que
tout énoncé convoque nécessairement plusieurs voix en son sein, plusieurs
sources énonciatives, plus ou moins orchestrées par le locuteur. La notion de
101
IX. Éléments de linguistique énonciative
102
X. Éléments de sémiotique générale
103
X. Éléments de sémiotique générale
Objectifs
Ce chapitre présente les concepts fondamentaux de la sémiotique générale. Il revient sur
certains des cadres théoriques développés par Ferdinand de Saussure (voir ch. III), pour
envisager leur application à d’autres systèmes de signes que la langue. Le chapitre
poursuit ainsi trois objectifs :
– élever le niveau d’abstraction des concepts de la linguistique saussurienne ;
– permettre de décrire tout signe comme une relation entre quatre termes : stimulus,
signifiant, signifié, référent ;
– dégager une typologie des signes qui distingue trois grandes familles : indices, icônes,
symboles.
Concepts clés
arbitrarité motivation signifiant
canal principe de double stimulus
icônes articulation symboles
indices référent
Nous avons déjà rencontré plusieurs concepts importants de sémiotique lors de l’exposé
de la pensée de Saussure, au chapitre III : les idées de système d’unités relationnelles, de
principe d’immanence, de signe comme association d’un signifiant à un signifié,
d’arbitrarité, de linéarité relèvent autant de la linguistique que de la sémiotique. La force
des propositions saussuriennes tient en effet en ceci qu’elles invitent à considérer la
langue comme l’un des systèmes de signes utilisés par les communautés humaines pour
communiquer, échanger des informations, donner du sens à ce qu’elles vivent et partager
ces significations. La sémiotique s’occupe de tous les autres systèmes de signes : le
cinéma, la bande dessinée, la musique, les vêtements, l’habitat, le code de la route, les
icônes de téléphones portables, le packaging des flacons de parfum sont quelques-uns
de ces autres systèmes sémiotiques que nous utilisons. Cet élargissement de perspective
invite à s’interroger sur les aménagements nécessités par le passage du linguistique au
sémiotique (voir Klinkenberg 2000).
1. Du linguistique au sémiotique
Pour rappel, la langue présente un caractère vocal, qui la situe sur le canal auditif.
D’autres systèmes de signes exploitent d’autres canaux, c’est-à-dire d’autres supports
physiques pour véhiculer leurs signifiants. Tout signe est ancré dans une expérience
sensible (sonore, visuelle, tactile, gustative, olfactive), qui se ramène en dernière analyse à
la manière dont nos organes physiques reçoivent des stimuli et émettent des réponses à
ces stimuli. Le stimulus, c’est donc l’expérience sensible dans laquelle le signe a son
105
X. Éléments de sémiotique générale
origine : la vibration des ondes qui viennent frapper mon tympan, les particules de
lumière qui affectent ma rétine et expriment les contrastes de formes, de couleurs, de
mouvements, la sensation de chaleur que je perçois en mettant ma main sur une plaque
de four, ou de mollesse en posant mon pied sur ces pavés en caoutchouc placés aux feux
rouges pour les aveugles, sont des stimuli, transitant respectivement par les canaux
auditif, visuel, tactile, qui peuvent être formalisés dans un système de signes pour
recevoir une signification.
Ces différents canaux physiques imposent des contraintes à la communication sémiotique :
la sensibilité de nos organes de perception balaie une gamme particulière de stimuli, et
opère un certain nombre de discriminations au sein de cette gamme. On ne pourra par
exemple pas percevoir des sons émis en deçà d’une certaine fréquence ; on ne pourra
pas distinguer, à une certaine distance, entre un cercle parfait ou un cercle légèrement
ovale ; la pression de mon pied sur une surface en béton lissé ou en céramique de
carrelage ne sera pas vraiment perçue comme une grande différence.
Ces contraintes physiques des canaux sont donc à prendre en compte lorsqu’on construit
un système sémiotique et qu’on veut qu’il soit efficace. Le canal auditif exploité pour la
communication linguistique fournit infiniment plus de possibilités de codage que le canal
du toucher.
106
X. Éléments de sémiotique générale
unités distinctives plus petites, qui ne seraient formées que de pur signifiant : aussi loin
qu’on aille dans le découpage, on ne trouve pas d’unités qui ne soient pas dotées de
signification. Par ex., dans le jeu de cartes, toutes les unités (/trèfle/, /carreau/, /1/, /2/,
etc.) sont dotées de signification, et peuvent se combiner entre elles pour former des
énoncés complexes (une séquence particulière de cartes dans une « main », par exemple).
En faisant intervenir la variété des canaux et des codes, on constate que le rapport entre
signifiant et signifié n’est finalement qu’un aspect d’un processus sémiotique plus vaste,
que le sémioticien Jean-Marie Klinkenberg (2000, p. 93) a proposé de schématiser sous la
forme d’un modèle à quatre termes (d’où le nom de « modèle tétradique ») :
Signifié
Signifiant
Stimulus Référent
Le stimulus désigne ce qui transite concrètement par le canal, à savoir les réalités
matérielles qui atteignent mes organes de perception dans un magma indifférencié
d’ondes et de sensations.
Le signifiant désigne la modélisation théorique du stimulus sous la forme d’une unité
pertinente dans le système sémiotique considéré (/rouge/ d’un feu rouge par exemple).
Le signifiant ne retient que certaines des propriétés matérielles du stimulus : celles qui
seront considérées comme pertinentes dans le code. Par exemple, le fait que le feu rouge
soit rouge clair, rouge foncé, rouge avec des reflets du soleil n’a guère d’importance :
parmi tous ces stimuli, le signifiant pertinent reste /rouge/, parce que ce sont ces
propriétés chromatiques qui interviennent dans l’opposition avec /orange/ et /vert/ dans
le Code de la route. On reconnait ici l’opposition linguistique entre son (stimulus) et
phonème (signifiant), généralisée à d’autres types de signes.
Le signifié est l’image mentale suscitée par un signifiant, le contenu conceptuel auquel
un signifiant renvoie dans un système de signes donné. Le /rouge/ du feu rouge renvoie
107
X. Éléments de sémiotique générale
au signifié « instruction d’arrêt ». Tout comme le signifiant, le signifié est une modélisation
théorique sous la forme d’un ensemble de traits (de sèmes), retenus comme pertinents
parce qu’ils entrent en opposition avec les sèmes d’autres unités d’un code. Par exemple,
le signifié « instruction d’arrêt » ne permet pas les nuances telles que « gentille instruction
d’arrêt », ou « instruction d’arrêt énervée » : « gentil » et « énervé » sont des sèmes non
pertinents dans le Code de la route.
Enfin, le référent désigne l’actualisation singulière du signifié dans un contexte
communicationnel précis : ce sont les réalités extrasémiotiques dont il est effectivement
question quand on est confronté à tel signe — par exemple, le fait que, face à un feu
rouge, l’instruction d’arrêt s’adresse bien à moi qui la regarde et m’invite à m’arrêter
concrètement.
Cette modélisation de ce qu’est un signe permet de proposer une typologie générale des
signes, qui distingue traditionnellement trois grandes catégories : indices, icônes,
symboles. Puisque le modèle tétradique invite à déplier le signe sous la forme d’une
relation entre différents éléments, on pourra également parler, pour distinguer les trois
grandes familles de signes, de relation indicielle, relation iconique et relation symbolique
(voir Klinkenberg 2000, p. 192-195).
Ces trois types de relations sémiotiques se distinguent d’abord selon l’opposition entre
arbitraire et motivé.
Pour rappel, l’une des caractéristiques du signe linguistique était son arbitrarité, c’est-à-
dire le fait que le lien entre le signifiant et le signifié y était conventionnel (voir section 6
du chapitre III). Pour d’autres signes, ce lien est en réalité conditionné par le référent, qui
donne sa forme au signifiant : les signes dits motivés sont ceux où la forme du signifiant
n’est pas établie par pure convention, mais est dictée en partie par la forme du référent.
Cette motivation peut être de deux types.
par causalité : lorsque le référent est la cause physique immédiate et matérielle
du stimulus, et donc affecte directement la forme que prend le signifiant ; on parle
dans ce cas d’indice, ou de relation indicielle.
Ex. : /empreinte de pas/ dans la neige, /chaleur du moteur/ de voiture qui indique son
« activité récente », la /fumée/ pour la « présence d’un feu », l’odeur de /brûlé/, ou encore
la photographie de manière générale, qui repose sur un contact physique des ondes
lumineuses sur la cellule sensible, faisant en sorte que la disposition effective des masses
du référent conditionne la forme du signifiant photographique.
par reconnaissance : lorsque le référent prête certains de ses traits au signifiant,
qui imite donc son référent et invite à une reconnaissance formelle ; on parle dans
ce cas d’icône, ou de relation iconique.
Ex. : l’image du /vélo/ dans un panneau routier, le logo des /légumes/ désignant tel rayon
de supermarché, l’ensemble des formes qui constituent une carte géographique, ou
108
X. Éléments de sémiotique générale
celles du plan de montage d’un meuble. Dans tous ces cas, le signifiant ressemble au
référent, qu’il rend reconnaissable parce qu’il en a repris plusieurs propriétés, bien qu’il
n’ait pas été directement produit par lui.
Attention, tout ce qu’on appelle « icône » dans le langage courant (les « icônes » des
applications des téléphones portables, par exemple) n’est pas forcément une icône au
sens sémiotique : l’image de /l’étoile/ pour renvoyer au concept de « favoris », ou encore
celle du /drapeau/ pour désigner un message « important » n’ont rien d’iconique au sens
sémiotique.
En outre, le terme icône est plus spontanément associé au domaine du visuel, mais ce
transfert de traits entre référent et signifiant peut également concerner le canal auditif
(ex. : les bruitages au cinéma), olfactif (ex. : l’imitation d’un parfum de marque), voire
tactile (ex. : le faux cuir d’un sac).
Enfin, la troisième catégorie de relations sémiotiques concerne les signes arbitraires, dont
nous avons déjà parlé à propos des signes linguistiques. La théorie sémiotique les appelle
des symboles (relations symboliques), et les distingue donc par le fait que rien dans la
forme que prend leur signifiant ne dépend des propriétés du référent. Le lien entre
signifiant et signifié ne repose donc sur rien d’autre que sur une convention partagée par
les membres d’une communauté culturelle. Le /rouge/ du Code de la route, tous les
signes des opérations mathématiques, les drapeaux des pays, la /colombe/ de « la paix »
ou encore le /lion/ permettant d’identifier un véhicule comme une « Peugeot » sont des
exemples de symboles.
Cette typologie des relations sémiotiques peut être aussi utilisée pour décrire la
perméabilité des catégories distinguées, et le caractère parfois hybride (ou instable) des
productions sémiotiques.
Par ex., le plan du métro de Londres repose sur un mode de production globalement
iconique, puisque les rapports formels établis sur le plan du signifiant (la disposition
spatiale des lignes, la succession des points correspondant aux stations) sont dictés par
la disposition effective du réseau de métro ; cependant, les transformations importantes
subies par les propriétés du référent (le fait par exemple de négliger les différences de
distances entre les stations, ou les dénivellations de terrains, le fait de simplifier les
stations par un simple point, le fait d’attribuer telle ou telle couleur à telle ligne) sont
quant à elles établies par convention, et relèvent donc d’un régime symbolique.
On peut donc parler d’échelles d’iconicité variables dans le mode de production des
signifiants, selon l’ampleur des transformations opérées à partir des traits du référent
pour leur donner la forme d’un signifiant sémiotique.
En outre, même pour un signifiant unique et apparemment simple, l’appartenance à tel
type de relation sémiotique n’est jamais parfaitement stabilisée.
Si l’image d’un /aigle/ est désormais presque automatiquement associée à l’idée des
« États-Unis d’Amérique », c’est que la lecture iconique d’un tel signifiant a cédé la place
à sa lecture symbolique, qui s’est imposée culturellement. Le statut de symbole n’en
conserve pas moins, potentiellement, la mémoire de sa vie iconique : en l’occurrence,
certaines des représentations associées à l’aigle en tant qu’animal (agressivité, prédation,
109
X. Éléments de sémiotique générale
110
Bibliographie
Bibliographie
111
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112
Index
Index
abréviation, 58 gémination, 45
adjoint, 83 grammaire historico-comparative, 22
adverbes énonciatifs, 103 grammaire scolaire, 8
affixes, 56 grammaticalisation, 74
allomorphes, 56 grammaticalité, 71
allophones, 46 homographie, 47, 64
allotopie, 93 homonymes parfaits, 64
analogie, 9 homonymie, 47, 64
analyse componentielle, 91 homophonie, 47, 64
analyse distributionnelle, 91 icône, 110
analyse sémique, 91 immanentisme, 30
anaphore grammaticale, 93, 102 implicite, 8, 92
anaphore rhétorique, 93 indice, 110
antonymie, 67 inférences, 95
arbitrarité, 33, 110 interprétation littérale, 95
argument, 83 intertextualité, 94
aspect, 103 isotopie, 93
assimilation progressive, 45 labialisation, 43
assimilation régressive, 45 langue, 30
base, 57 langue standard, 8
canal, 107 langues agglutinantes, 23, 52
classe de mots, 73 langues analytiques, 22
commutation, 54 langues flexionnelles, 23
composition, 58 langues isolantes, 22
composition savante, 58 lexème, 53, 63
connotation, 66 liaison, 45
degré d’aperture, 43, 45 linéarité, 33
dérivation, 12, 57 linguistique particulière, 13
diachronie, 12, 29 métaphore, 65
dictionnaire, 96 métonymie, 66
discours rapporté, 94, 103 modalités, 103
double articulation, 108 mode d’articulation, 43
durée, 43 morphe, 56
embrayeurs, 102 morphèmes, 12, 54
emprunt, 59 morphèmes grammaticaux, 56
enchâssement, 76 morphèmes grammaticaux
encyclopédie, 96 dérivationnels, 56
énoncé, 79, 101 morphèmes grammaticaux flexionnels,
énonciation, 102 56
flexion, 23 morphèmes lexicaux, 56
fonction distinctive, 46 morphèmes libres, 56
113
Index
114
Table des matières
4. Phonologie
4.1 Phonèmes et fonction distinctive
115
Table des matières
5. Prosodie
V. Eléments de morphologie
1. Introduction
2. Le concept de « mot »
3. Morphèmes
3.1 Morphèmes, morphes et allomorphes
3.2 Types de morphèmes
3. Homonymie et polysémie
4. Description des différentes acceptions d’un mot polysémique
5. Les relations sémantiques
5.1. Synonymie
5.2 Antonymie
116
Table des matières
5. Phrase
6. Structure syntaxique
6.1 Représentation hiérarchique
6.2 Structure de surface et structure profonde
6.3 Ambiguïté structurelle
7. Fonctions syntaxiques
8. Valence
9. Rôles sémantiques
10. Rôles syntaxiques
117