Cahiers d'études africaines
Barani : une chefferie satellite des grands États du XIXe siècle
Monsieur Youssouf Diallo
Abstract
Y. Diallo — Barani, a Chiefdom in the Orbit of Major 19th-Century State Formations.
Around the beginning of the 18th century, in stages and successive groups, Fulani pas-toralists from the Niger river valley
infiltrated Boobola ("Bwaland") in the search for pastures in the lands lying between village communities. After having taken root
in the Barani area, the Sidibe Fulani managed, in the 19th century, to ruie over the native Bobo and Bwa. Barani's history is
marked by Widi Sidibe, its most outstanding chief. In the last decade of the 19th century, the Barani chiefdom was under the
sway of the region's big state formations ; but it also lay in an area crossed by trade routes. Hence, this chiefdom dealt with
various partners: it clashed with the Diina, formed a military alliance with Tijaani Tall and managed both to keep up diplomatie
relations with Yatenga and trade with Samori.
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Diallo Youssouf. Barani : une chefferie satellite des grands États du XIXe siècle. In: Cahiers d'études africaines, vol. 34, n°133-
135, 1994. L'archipel peul. pp. 359-384;
doi : https://doi.org/10.3406/cea.1994.2056
https://www.persee.fr/doc/cea_0008-0055_1994_num_34_133_2056
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Youssouf Diallo
Barani une chefferie satellite
des srands Etats du XIXe siecle
La chefferie peule de Barani
La chefferie de Barani fait partie des petites entités politiques peuls du nord-
ouest de actuel Burkina-Faso implantées au milieu des communautés villa
geoises et dont histoire demeure inséparable de celle des grands tats du
xixe siècle comme le Maasina le Yatênga ou tat de Samori Confrontée
la fois ces tats et aux populations agricoles en occurrence bobo et bwa)
au détriment desquelles elle menait une politique de prédation la chefferie
de Barani réussit préserver une autonomie relative face aux tats domi
nants du siècle dernier
Nous étudierons essentiellement les relations entre les tats dominants et
les formations politiques de type secondaire afin évaluer les influences
exercées distance sur Barani par chacune des trois grandes organisations
étatiques1 Nous présenterons les principales étapes du peuplement peul
dans la région de Barani puis après avoir évoqué iejihaad de Seeku Amadu
dans cette zone nous analyserons la situation de la chefferie de Barani dans
un environnement portant la marque des ambitions contradictoires du Maa
sina et du Yatênga Nous évoquerons enfin les accords passés par les inter
médiaires samoriens avec Barani dont le chef faisait le jeu en leur fournis
sant des chevaux
La région considérée est le prolongement en territoire burkinabé vers le
Sourou affluent-défluent de la Volta Noire2) de la plaine du Gondo qui
Les informations présentées ici proviennent essentiellement enquêtes réalisées
entre 1986 et 1991 dans le cadre de ma thèse cf Bibliographie Je remercie Roger
Botte de avoir fait part de ses observations
La distinction entre Etat dominant et formation politique de type secondaire est
empruntée FRIED in COHEN SERVICE 1978 Lire ce sujet la synthèse de
COHEN SERVICE 1978 1-20)
Suite au décret no AN IV/OOS/CNR/P.F. du août 1986 relatif la rectification
des noms des trois Volta en territoire burkinabé la Volta Noire prit le nom de
Mouhoun Il nous paru utile pour des raisons de clarté de garder ancienne
appellation Volta Noire ou Volta tout court
Cahiers tudes africaines 133-135 XXXlV-l-3 1994 pp 359-384
360 YOUSSOUF DIALLO
étend au pied de la falaise de Bandiagara pays dogo Il agit ici de la
zone soudano-sahélienne caractérisée sur le plan climatique par une pluvio
métrie moyenne et une répartition inégale des pluies Dans le Gondo-Sou-
rou où vivent essentiellement des agriculteurs et des éleveurs plusieurs
types de sols sableux argileux alluviaux hydromorphes etc. servent de
supports morpho-pédologiques la diversité des pâturages3 Ces pâturages
de choix en grande partie composés de graminées de même que la qualité
du réseau hydrographique qui offre des facilités abreuvement au cheptel
expliquent la présence ancienne des pasteurs peuls dans la région Parmi les
divers éléments naturels est étendue sableuse ils appellent seeno qui
attiré des Peuls époque de infiltration peule le seeno était déjà
occupé par des populations agricoles bobo et bwa qui constituent le fond de
peuplement le plus ancien de la région la reconnaissance par les Peuls
Sidibe de cette antériorité les conduisit désigner leur milieu accueil par le
vocable Boobola terme qui signifie le pays des Bobo et par lequel sont
désignés principalement le village de Barani et sa région4 La prise en consi
dération du double facteur physique et humain amène aussi les pasteurs
employer souvent le toponyme Seeno-boobola agissant de leur identité
les nouveaux venus ne la poseront plus par rapport leur origine mais plutôt
par référence aux autochtones est pourquoi ils se disent Fulèe-Boobo-
laa est-à-dire Fulôe du pays bobo sans que le contenu ethnique de ce
terme générique bobo soit jamais précisé
Le Boobola était le point intersection de plusieurs voies commerciales
importance régionale axe caravanier Kong-Jenné pour ne citer que cet
exemple qui mettait en relation la zone préforestière et le nord de la Boucle
du Niger passait par Bobo-Dioulasso Koussiri région de una) Barani et
Sofara escale du Bani Divers produits étaient échangés sur les marchés du
Boobola barres de sel captifs noix de cola et mil
est en 1895 que le commandant Destenave entreprend occupation des
territoires du nord et de intérieur de la Volta Noire peuplés de Bobo de
Bwa et de Samo Le refus de ces populations de se soumettre une autorité
quelconque si ce est celle des anciens du village pousse les Fran ais
Michel BENOIT 1979 35 distingue dans le Seeno-boobola cinq types de pâturages
suivant un ordre de qualité croissante les pâturages du plateau gréseux ceux
constitués une part de graminées annuelles et autre part de graminées la
fois annuelles et perennes les savanes et enfin les pâturages des zones inondables
de axe Sourou-Volta
Les Peuls du Boobola sont linguistiquement rattachés au sous-groupe du bassin des
Volta Il ne nous appartient pas ici entrer dans le détail des particularités gramma
ticales des parlers peuls de cette province bwa On fera seulement remarquer que les
indications utiles fournies ce sujet par Henri LABOURET 1952 permettent surtout
de comprendre que le fulfulde des Volta comprend une vaste aire dialectale
étendant de Bandiagara au Jelgooji région de Dori et englobant les Peuls des
pays samo et mossi Jean CREMER 1923) qui on doit aussi une étude de linguis
tique comparée pu montrer que le fulfulde de la région qui nous occupe des affi
nités avec le pulaar pratiqué dans actuelle république du Sénégal
UNE CHEFFERIE SATELLITE DES GRANDS TATS 361
rechercher appui des cavaliers peuls de Barani et de Dokui accueil ami
cal réservé par le chef de Barani aux Fran ais conduit ces derniers consoli
der le pouvoir de Widi Sidibe lequel sera ensuite réduit au rang de simple
auxiliaire de administration En prêtant leur concours aux Fran ais les
Peuls de Barani et de Dokui ainsi que les descendants fuutankooôe al-Hajj
Umar installés en pays samo rive orientale du Sourou) sont chargés une
part de ramener ordre dans les sociétés villageoises en perpétuelle révolte
et autre part activer la rentrée de impôt en mil
Les étapes du peuplement peul dans le Boobola
La plaine du Gondo-Sourou est depuis le xvie siècle date de effondrement
de empire Songhaï le lieu accueil de plusieurs groupes ethniques mais
est probablement au début du xvine siècle que des pasteurs peuls origi
naires de la vallée du Niger infiltrent dans cette plaine située extrême
nord-ouest du Burkina Faso Les Peuls Sidibe de Barani et les Peuls San-
gare-Bari de Dokui) les derniers venus étendront progressivement au
début du xixe siècle leur domination sur les autochtones bobo et bwa en le
faisant dans un contexte régional agitation politique et idéologique liée aux
révolutions musulmanes peules et plus particulièrement de celle de tat
voisin du Maasina dont la chefferie de Barani jamais accepté la tutelle
La tradition rapporte que est par étapes et par groupes successifs que
ces pasteurs paisibles sont venus établir dans le voisinage des premiers
occupants après avoir demandé hospitalité aux responsables des terres
bobo et bwa Les premiers groupes ont bénéficié un accueil bienveillant de
la part des villageois dans cette province marquée par une politique ouver
ture régionale Leur intégration pacifique tint non seulement leur réputa
tion éleveurs et de gardiens de bétail pour certains paysans mais surtout
existence chez les autochtones organisations lignagères souples parce
que dotées de structures facilitant intégration de nouveaux venus
Les principaux clans peuls Jallube Fitoo6e Wodaaôe etc. répertoriés
dans la littérature anthropologique sont représentés dans le Boobola Mais il
est difficile de déterminer avec précision entrée des premières familles dans
cette province bwa de arrière-pays du Bani Pour Paul Lobstein cité par
Jean Capron 1973 59) les premières familles peules arrivèrent dans la
région de Barani vers le xvie siècle transitant par le Maasina qui était la
fin du xvie siècle un centre de dispersion des Peuls Ceux-ci avaient quitté le
Fuuta Tooro vers le xie siècle dans le cadre un vaste mouvement migra
toire Maurice Delafosse 1972 II 233 estime que les familles peules par
ties du Fuuta Tooro au début du xvine siècle sous la pression de musulmans
toucouleurs établirent dans la région de la haute Volta Noire Barani
Koury Bobo-Dioulasso au cours du xixe siècle Mais cette version est
contestée Dans son livre sur histoire des Peuls Tauxier 1937 74
pense en effet que la synthèse même de Delafosse émaillée erreurs doit
362 YOUSSOUF DIALLO
être rejetée car Delafosse pas consacré le temps suffisant étudier les
documents sur les Peuls et aussi parce que certains des lieux historiques
il mentionne ont gardé aucun souvenir de invasion des Peuls du Puuta
Tooro Remarquons que Bernard de Rasilly 1972 924 situe également
apparition des Peuls dans la région de Barani vers le xvie siècle et les place
sous la conduite un chef nommé Sambo Belko Cet auteur semble lier le
mouvement de départ des Sidibe de la Boucle du Niger effondrement
progressif du Songhaï événement qui aurait entraîné exode des popula
tions soudanaises Toutes ces analyses mettent en évidence existence un
courant migratoire peut est en ouest est dans le cadre de ces migrations
essentiellement dictées par des motifs pastoraux que inscrit établissement
dans le Boobola des premières communautés peules
La tradition orale qui traduit aussi sa fa on ancienneté de implanta
tion des communautés peules de la région ne permet pas elle non plus de
résoudre totalement la question enquête de peuplement fait ressortir un
empilage vraisemblable de plusieurs couches de populations sans on
puisse pour autant en préciser les phases importantes après une légende5
le premier individu ayant pénétré dans le Boobola serait un chasseur de la
famille des Diko famille originaire du Maasina et apparentée au clan des
Yiirlaa synonyme de Jallo la suite une mission jugée dangereuse
pour le compte un chef de village le chasseur du nom de Balinjugu Diko)
devenu un héros est alors invité établir dans le village bwa de Sékui-Kin-
konoba Peu de temps après il part au Maasina la recherche de son père
Demba Diko et de ensemble de sa famille Rappelons que dans la plupart
des sociétés agricoles précoloniales la figure du chasseur sert généralement
illustrer la préoccupation liée au choix initial un emplacement Dans les
récits de peuplement contes mythes) le chasseur est le personnage emblé
matique qui incombe le choix un territoire inexploré et la conclusion un
pacte inaugural avec les entités ou les responsables du nouveau site
En revanche selon le récit de installation des groupes les clans formant
ensemble ethnique peul dans le Boobola se seraient succédé dans cette pro
vince quelques années intervalle tous étant pas également représentés Les
provinces du Kunaari région de actuelle ville de Mopti et du Fituga zone del
taïque sont signalées pour avoir été les deux plus importants foyers de diffusion
On raconte que tous les Sidibe de la région de Barani répartis entre les sous-
groupes des Wojaa et des Hontorèe viennent du Kunaari tandis que les San
gare-Bari de Wonikoro localité de la moyenne vallée du Sourou et ceux de
Dokui sont originaires du Fituga Quant ordre de leur arrivée dans le Boo
bola de nombreuses sources accréditent la thèse de antériorité des Yiirlaa
Suntura ou Jallo) suivis par les Natrii Ba) les Wojaa Sidibe et enfin les
Fitoo Sangare-Bari Les deux derniers groupes les plus influents politique
ment sont ceux qui finalement vont se partager le contrôle de la région au
XIXe siècle Examinons plus en détail les étapes installation de ces groupements
Source amiiru Boukari Sidibe Barani 18.6.86
UNE CHEFFERIE SATELLITE DES GRANDS TATS 363
Les iirlaabe ils appartiennent au clan des Jallu&e dont certains
membres avaient quitté le Fuuta Tooro vers le xvne siècle par petits
groupes pour aller établir au Maasina Tauxier 1937 277) citant
Maclaud dit que les Yiirlaaôe sont surtout des Toucouleurs dont une fraction
importante réside au Sénégal Les Yiirlaa vécurent si longtemps au Maa
sina que ce grand centre attraction du delta nigérien qui fut par la suite le
principal foyer de leur dispersion est généralement pris par certaines
sources comme leur lieu origine est ainsi Barani la tradition affirme
que le berceau de ce groupe était le Maasina Les informations disponibles
Dokui signalent également que les Yiirlaa ou Irlaa viennent de Wurun-
kia une localité du delta du Niger Ils auraient ensuite séjourné de longues
années dans le Boobola notamment Irladugu village hui disparu
Dokui où ils résidaient surtout côté des Sangare détenteurs de la chef-
ferie les Yiirlaa sont identifiables par le patronyme Suntura qui corres
pond Jallo Les données relatives au parcours des Yiirlaa sont trop
pauvres pour il soit possible de reconstituer leur itinéraire migratoire
mais leur antériorité dans le Boobola reste indiscutée Ainsi anciens
groupes de Yiirlaa avaient contourné le Yatênga en longeant sa frontière
occidentale pour implanter en pays samo rive orientale du Sourou)
notamment dans la localité de Lankwe au cours de la première moitié du
xvine siècle Izard 1985 68 On peut émettre hypothèse que certains
entre eux gagnèrent le Boobola en franchissant le Sourou Les Yiirlaa
sont aussi connus pour leur maîtrise outre le fulfulde de la langue bambara
car cette fraction du groupe peul est celle qui pratiqua le plus de mariages
avec des femmes marka
Les Wojaa dont se réclament les Sidibe de Barani sont un rameau du
groupe des Wodaaôe sing Bodaaao On trouve aussi les Wojaa dans cer
taines provinces peules du Nigeria septentrional et plus particulièrement
dans émirat du Bornu Selon une conception basée sur le pulaaku en tant
que discours usage interne et généralement admise chez les Peuls de cet
émirat les Wojaa constitueraient le plus authentique des ensembles fami
liaux composant le groupe des Wodaa Reed 1932 425)
origine des Wojaa de Barani nous est connue grâce un bref récit qui
insiste surtout sur les circonstances du départ de leur ancêtre pour le Boo
bola Selon ce récit ancêtre des Sidibe de Barani du nom de Moaji aurait
émigré en pays bwa la suite une querelle ayant opposé ses frères6 Le
désaccord dû au non-respect un contrat matrimonial est la seule cause sur
laquelle concordent toutes les traditions familiales Une version différente
de cette querelle existe aussi dans la tradition des Jelgoo Peuls du Jel-
gooji selon laquelle aïeul de ce groupe et celui des Sidibe de Barani
auraient été renversés lors un conflit dynastique par Hambodeejo Paate
Récit de Boukari Sidibe Barani 18.6.86
364 YOUSSOUF DIALLO
Yalla ardo du Kunaari le premier aurait été contraint de exiler au Lip-
taako tandis que le second élisait domicile au Boobola Diallo 1979 58 Ce
fait qui dû se dérouler au xvine siècle est pas improbable encore il
soit difficile de se prononcer sur la nature exacte des liens parenté fictive ou
réelle entre ancêtre des Sidibe et le célèbre ardo du Kunaari Barani des
sources orales7 précisent que Moaji présenté donc comme ancêtre des
Sidibe est le frère cadet de Gelaajo fils Hambodeejo Ce dernier anima la
résistance contre la politique de conversion forcée des Peuls menée par
Seeku Amadu du Maasina Bien que rien ne permette de la rejeter cette ver
sion circulant seulement au sein du milieu des maabo griots paraît dou
teuse En effet ce groupe se trouvait dans une position coutumière privilé
giée vis-à-vis de la famille dynastique de Barani laquelle les maabo se
disent liés par des relations de parenté tissées lors de la migration initiale
des Sidibe conduite par Moaji accompagné de son maabo Amadu Bêmê
Autrefois le maabo était celui qui jouait le rôle de griot du chef de Barani
Il est pas impossible que afin de conserver image conquérante des Sidibe
du Boobola actuel doyen du groupe socio-fonctionnel des maabo rattache la
personnalité de Moaji celle de Gelaajo connu pour ses hauts faits Or il
existe aucune relation de contemporanéité entre Moaji et Gelaajo si on en
croit la version la plus fiable8 Mais exception faite de ce cas de complaisance
intimement lié la position sociale de Musa Samburu les traditions ne citent
Moaji que pour signifier origine géographique des Sidibe de Barani
Ainsi est sous sa direction que le premier groupe de Sidibe parti du
Kunaari contourna la zone de peuplement dense de la vallée du Bani rive
droite pour installer dans la zone de la haute vallée du Sourou précisé
ment dans le village marka de Baï Cette partie de la plaine du Gondo est en
effet la plaque tournante de toutes les infiltrations peules des régions nord-
est et nord-ouest du Burkina Ces Sidibe passèrent sept ans Baï avant
aller créer les villages de Torkoto de Kolonkan et de Wonikoro dans la
moyenne vallée du Sourou au sud Réputée pour être une zone attraction
cette région était semble-t-il marquée par abondance et la qualité de son
couvert végétal comme de ses multiples cours eau est sans doute pour
cela que les traditions pastorales gardent encore le souvenir du village de
Kolonkan dont le marigot était le plus important de la région comme un
point de rencontre de plusieurs familles éleveurs au nombre desquelles
figuraient outre les Sidibe des Jalluôe et des Sangare-Bari Nous ignorons le
mode de contact entre ces familles Une information recueillie Barani
indique simplement que ancêtre des Sidibe Moaji fut le premier
Maabo Musa Samburu Barani 17.12.91
Le problème que soulève cette version est celui de la cohérence historique
laquelle on est souvent confronté lors du recueil des traditions où le besoin
impérieux de procéder une sociologie des récits BAZIN 1980 436 permet
tant apprécier la crédibilité de certaines narrations en ne perdant pas de vue les
éventuels intérêts très souvent liés la position sociale des interlocuteurs en pré
sence
UNE CHEFFERIE SATELLITE DES GRANDS TATS 365
établir Kolonkan et assura de ce fait accueil des autres familles peules
Ce village faisait effectivement partie de suudu bellan une des quatre
familles Sidibe9 ayant charge la gestion des commandements villageois du
Boobola En tant que lieu de rassemblement pastoral sur les marges occiden
tales du pays bwa Kolonkan est le premier centre installation un groupe
de Jallo et de Ba Ils cohabitaient avec les Sidibe dont autorité reposait sur
le contrôle de la localité10 Chaque famille vivait cependant dans des quar
tiers ou plus exactement dans des campements gure distincts et occupait
de ses propres affaires les Jalluôe gure Jallo les Ba gure Ba Le gure ser
vant de relais dans la progression des éleveurs il agissait donc une com
munauté géographique intérieur de laquelle les rapports étaient la fois
de voisinage et de parenté De Kolonkan quelques groupes se détachèrent
pour aller se fixer Gnama qui devint un centre vocation politique est
là en effet que les Sidibe jetèrent les bases de organisation politique de la
chefferie qui après invasion jula de Kong et leur établissement dans la loca
lité voisine de Barani prit une orientation guerrière
Les Hontoroe de patronyme Sidibe appartiennent également au groupe
des Wodaaèe venus établir Dokui Les témoignages recueillis aussi bien
Barani Dokui ne permettent pas de déterminer les circonstances
agissait-il un conflit du transfert des Hontoroe auprès des Sangare de
la chefferie de Dokui On peut seulement supposer que leur départ coïnci
dant avec celui des groupes de Fitooôe et de Yiirlaa vers les hauteurs de
Dokui et attesté par certaines traditions familiales aurait eu lieu lors de
déplacements liés la recherche de pâturages Certains textes Le Moal
1980 35 signalent la présence Dokui de HontorBe composé de familles
Sidibe dont activité essentielle est élevage Pourtant la tradition de Barani
ne dit rien sur éventuels liens de parenté entre les Hontorbe de ce village
et ceux de Dokui agit-il origine une même communauté qui se serait
scindée Il est encore difficile de trancher Des données relatives la dyna
mique segmentaire chez les Peuls pourraient peut-être fournir un début de
réponse en effet selon Riesman 1968 5) un désaccord portant sur
appropriation de bétail aurait opposé deux frères de Barani dont les des
cendants ... ne vivent plus ensemble ce qui cependant empêche pas des
intermariages
Ce que on sait des rapports entre les Hontorôe de Barani et la fraction
de Dokui semble accréditer idée de Riesman qui pourtant ne nous donne
aucune information sur la destination de un des deux protagonistes son
départ de Barani après un de nos interlocuteurs11 les Sidibe de Barani
peuvent ils le souhaitent rendre visite leurs homologues Hontor de
Les trois autres familles sont suudu teni hontorbe et boro
10 note5
11 alou Sangare Dokui 25.8.89
366 YOUSSOUF DIALLO
Dokui tandis que ces derniers éprouveraient de la gêne se rendre Barani
Notre interlocuteur impute ce sentiment au pulaaku concept servant
régler la conduite des Peuls entre eux Il semble en tout cas avant aller
établir définitivement près de la source eau perenne de Dokui les
Fitooôe les HontorBe et les Yiirlaaèe aient transité par les villages de Teni de
Suri et de Ngunguna
Du conseil de famille au commandement villageois suudu
Si évocation du souvenir lointain du déplacement des Sidibe partir du
Kunaari passe toujours par le rappel de la figure de Moaji la communauté
peule de Barani et de sa région appelée Banje se considère surtout comme
un groupe de descendance unilinéaire en ligne masculine issu de Danguin
qui fait figure ancêtre commun Celui-ci est en effet présenté par la tradi
tion orale comme le père de Gnamusa Jooburi Kétima Yidima et Marna
les ascendants des principales branches familiales aïeux dont autorité repo
sait sur le contrôle des villages qui formaient le noyau de Barani La consoli
dation du pouvoir lignager des principaux représentants de ces ancêtres fon
dateurs placés comme dirigeants dans les villages soumis leur autorité
accompagnera émergence de Barani en tant que chefferie expansion ter
ritoriale quoique limitée la frange occidentale du territoire du Boobola
région de Barani) paraît du reste être la base de accroissement de
importance du conseil de famille dont on dit que attribution principale
était exercice de la médiation Cette institution dirigée par Gnamusa en
vertu du principe de gérontocratie et autour de qui siégait le doyen mawdo
des quatre principales familles Jooburi Kétima Yidima Marna) était
essentiellement une structure arbitrage et de conciliation chargée de régler
les différends comme par exemple ceux liés accès aux points eau12
est également dans le contexte une expansion peule ayant entraîné
accentuation des pressions sur certains établissements bobo et bwa
apparut le commandement villageois On dénombre généralement quatre
commandements suudu origine desquels se trouvaient les responsables
fondateurs mentionnés plus haut chacun ayant leur résidence suudu boro
Jobuuri) suudu teni Kétima) suudu bellan Yidima et Hontorbe Marna
Le suudu de taille relativement restreinte pouvait regrouper la fois des vil
lages bobo et bwa habités ou abandonnés et des campements-villages créés
par les Peuls eux-mêmes
Le vocable suudu sert généralement désigner une maisonnée soumise
influence un père au sens large mais en occurrence est bien une
communauté socio-politique calquée sur le modèle de la structure familiale
12 Les descendants de Gnamusa ayant assumé la responsabilité du conseil de famille
sont Koïraba ans) Massare 16 ans) Jibiri 25 ans) et Gurdo 30 ans)
UNE CHEFFERIE SATELLITE DES GRANDS TATS 367
il agit après Vamiiru Boukari Sidibe le rôle des chefs de suudu se
limitait au règlement des problèmes locaux ils avaient leurs entrées la
cour dynastique et jouaient ce titre le rôle intermédiaires entre Vamiiru
et les ressortissants de leur commandement Nous ignorons tout des autres
relations entre les deux niveaux de pouvoir et hormis les listes généalo
giques disponibles Barani on ne trouve nulle part dans la tradition des élé
ments de biographie de ces chefs locaux susceptibles de pallier cette insuffi
sance
La communauté peule de Barani Banje connut par la suite deux conflits
dont importance allait être décisive non seulement pour organisation
lignagère mais surtout pour évolution de histoire politique de Barani Les
indications sont trop vagues pour permettre assigner une date précise ces
querelles Luunkan ancien centre maraboutique toujours actif situé près
de Barani on insiste uniquement sur la conséquence majeure du premier
désaccord la fin du mandat de Gurdo est celui-ci qui entraîna la scis
sion de Banje en deux fractions banjuluri banjuluri manga la lignée aînée
organisée autour de Gnamusa et banjuluri tusin la lignée cadette avec sa
tête di13 Le second désaccord survenu au sein même de la branche
cadette fut origine de la séparation des descendants de di en trois
groupes les marabouts les chefs politiques et les éleveurs-bergers14
est Widi Sidibe qui domine cette période de histoire de Barani pen
dant laquelle la puissance de la chefferie atteignit son apogée Ce résultat
tient non seulement la personnalité conquérante de Widi mais aussi une
modification des rapports de force au sein de tat voisin du Maasina
engagé cette époque dans un processus irréversible de désintégration Widi
est incontestablement la figure marquante de histoire de Barani où il est
considéré encore hui comme le plus grand chef amiiru De ses
deux mandats de durée et importance inégales le premier 1870-1878)
passé sous silence par la tradition de Barani pas laissé grand souvenir
Son second règne 1883-1901 est mieux connu car grâce aux archives colo
niales on dispose de renseignements assez fournis et précis Widi appliqua
étendre la zone influence de son domaine il multiplia les conquêtes
allégeance et parvint même établir son contrôle sur une partie de axe
commercial reliant la zone préforestière Kong la Boucle du Niger
Jenné en créant notamment le marché de Warkoye en pays bwa rive
droite de la Volta Noire)
13 après Adama Guindo banjuluri banje et lur signifie les gens de Banje se
sont querellés luuri participe passé du verbe quereller vient de lurgol que
relle en fulfulde Luunkan entretien du 28.7.89
14 ancêtre des marabouts appelait Arsege tandis que les ancêtres des chefs et des
éleveurs appelaient respectivement Seega et Hiima Les trois segments de
lignage composant banjuluri tusin se réfèrent di afin affirmer leur unité par
rapport banjuluri manga ce qui ne les empêche pas affirmer leur particularité
en faisant appel aux trois ancêtres cf supra placés au point de départ de la répar
tition des tâches
YOUSSOUF DIALLO
LA CHEFFERIE DE BARANI
DANS LA DERNI RE CENNIE DU XIXe SI CLE
Liens généalogiques des Sidibe du Boobola
des conseillers de familles la répartition des tâches marabouts chefs bergers
Sambo Moaji venu du Kunaari
Suleymane
Bohel
Serba
Lèvera
Honode
Danguin ancêtre commun
Gnamusa Joburi Ketima Yidima Mama
boro teni hellan Hontor
Koïraba Les quatre commandements villageois
Massare
Jibiri
Gurdo crise fondatrice lurgol
répartition des tâches
Kadi Banjuluri tusin
Sambo Sidibe
Arsege Seega Hiima
lignage maraboutique lignage dynastique bergers
UNE CHEFFERIE SATELLITE DES GRANDS TATS 369
influence de Widi est signalée par des militaires et des voyageurs euro
péens du dernier quart du xrxe siècle qui livrent aussi les premières informations
sur la région Archinard 1894 340 remarque au moment de son passage San
le avril 1893 que les gens de cette cité commer ante menacée une agression
imminente par Al Kari chef marka de Busse comptaient sur Widi pour les pro
téger Binger 1892 382 note pour sa part que les groupements Sidibe de
Kotedugu village bobo situé près de actuelle ville de Bobo-Dioulasso étaient
soumis emprise politique de Widi ces Peuls se référaient souvent lui en cas
de conflit Enfin Crozat15 signale la politique économique de Barani dont les
caisses étaient constamment alimentées par les droits du marché de Warkoye
La montée en puissance de la chefferie guerrière de Barani résulte principa
lement du démantèlement du Maasina par les Fuutankooôe en particulier par
Tijaani Tall installé Bandiagara En poursuivant les opérations de harcèle-
ment contre son ennemi maasinanke le neveu et successeur al-Hajj Umar
était parvenu affaiblir Ba Lobbo qui représentait alors un danger pour la
région située entre la rive droite du Bani et la vallée du Sourou vers Barani Il
semble que les Peuls de Barani aidés par ceux de Dokui étaient déjà farou
chement opposés au projet de création par Ba Lobbo un tat est du Bani
ayant cependant jamais totalement renoncé sauver héritage politique de
Seeku Amadu Ba Lobbo organisa vers 1867 une seconde intervention militaire
dans la vallée du Sourou en vue de séparer Barani de son puissant partenaire le
Yatênga alors dirigé par Naaba Yemde Izard 1985 122 En fait histoire des
princes Lobbo depuis la mort de Seeku Amadu est celle une tentative sans
cesse repoussée édification un tat
En alliant vers 1870 avec Tijaani Widi réussit faire de Barani une puis
sance locale capable de mobiliser de forts contingents de cavaliers Ceux-ci
seront constamment sollicités par les Fran ais désireux de réduire les villages
samo bwa et dogo fomentateurs de révolte Cette présence guerrière contrai
rement autorité beaucoup plus nominale Aguibu durera en 1899
Toutefois la mort de Tijaani survenue en 1887 privait Widi un allié de taille
En 1892 le chef de Barani et al-Kari de Busse se disputent le contrôle de cer
tains villages samo de la vallée du Sourou Bien il ait battu al-Kari une fois
Widi ne parvient pas saper véritablement autorité de son ennemi marka et
ce dernier se vengera en infligeant son tour une défaite militaire au chef de
Barani Il est donc pas impossible que accueil amical réservé aux Fran ais
par Widi en 1894 soit dû au fait que ceux-ci arrivaient dans une situation de
crise locale cette date en effet Widi est associé au projet de prise de Busse
une aventure sanglante au cours de laquelle al-Kari est tué
la fin de son règne qui coïncide avec une période de prospérité commer
ciale le chef le plus entreprenant de Barani se livre surtout des activités mer
cantiles Ce sont ailleurs les abus de Widi dans la perception des taxes et
impôts qui le déconsidèrent aux yeux des Fran ais ils le renvoient en 1899
15 Mission du Docteur Crozat au Fouta-Djalon rapport médical 1888-1889 dans le
Mossi 1890-1891 Archives Fonds Ancien Outre-Mer cité plus loin FAOM) IG 145
370 YOOSSOLIF DIALLO
La chefferie de Baran et influence des grands tats
du xixe siècle Maasina Yatênga tat de Samori
Pour comprendre influence des hégémonies du siècle dernier sur Barani il
faut envisager cette chefferie par rapport trois pôles les sociétés bwa-
bobo le Yatênga et le Maasina relevant de deux systèmes politiques
majeurs un côté des communautés villageoises autonomes bobo bwa
samo) de autre des tats centralisés le Yatênga et le Maasina Dans
cette configuration Barani peut être regardé tout au long de son histoire
comme une formation périphérique ou plus exactement comme une pro
vince frontière après acception en donne Kopytoff 1987 Par
frontière il faut entendre une province géographiquement située dans les
interstices des grandes formations et par là même politiquement sensible du
fait de sa perméabilité aux influences les plus diverses Ainsi entendue la
notion de frontière est celle qui permet le mieux de comprendre évolu
tion du rôle politique de Barani par rapport aux grands tats son mode de
réaction et finalement ses facultés adaptation un environnement socio-
politique dominé la fin du xixe siècle par les appétits contradictoires de
Samori et des Fran ais
Du début extrême fin du xixe siècle Barani entre en conflit avec la
Duna allie militairement avec Tijaani Tall tout en maintenant des rela
tions diplomatiques avec le Yatênga et des relations commerciales avec
Samori et Sikasso Or la conquête fran aise 1895) aucune de ces
hégémonies été exercée de fa on effective sur Barani dont un des traits
caractéristiques est justement cette capacité de se démarquer de toute supré
matie dès elle devient trop pesante On peut ailleurs se demander
titre hypothèse si échec de la una et plus généralement instabilité
hégémonique dans le Boobola zone de liaison commerciale ne tient pas la
situation de frontière de Barani chefferie pourvoyeuse de marchandises
et soucieuse par conséquent de multiplier les partenaires économiques Il
faut souligner que la stratégie de Barani et même celle de Dokui toutes
deux engagées dans un jeu alliances secrètes visant tirer profit des rivali
tés entre les puissances militaires de la fin du xixe siècle effectue sur le ter
rain économique Person 1975 1790)
Le jihaad de Seekli Amadu dans le Boobola
Les traditions recueillies Barani et dans sa région parlent peu dujihaad de
Seeku Amadu dans le Boobola Nous tenons une partie de nos informations
du récit détaillé en donnent Ba et Daget 1984 Ce récit comporte cepen
dant une carence chronologique car il est difficile de déterminer avec préci
sion la date du conflit le second en importance par son enjeu après la défaite
des Bambara en 1818 analyse de la généalogie dynastique de Barani
UNE CHEFFERIE SATELLITE DES GRANDS ETATS
limites approximatives des Etats
de Barani Dokui et Flo centre musulman marka
zone de regroupement bwa
Situation du Boobola dans la dernière décennie du xixe siècle
372 YOUSSOUF DIALLO
conduit néanmoins penser que engagement politique et militaire du Maa
sina dans le Boobola eut lieu autour des années 1830 Ba et Daget relatent
que Ndiobo Gnôbô Maaliki était au pouvoir Barani au moment du conflit
ce qui est également attesté Barani Quoi il en soit cette bataille parfois
présentée comme une simple expédition punitive eut lieu après la construc
tion Hamdallay et la réorganisation administrative et militaire de toute la
région les deux réalisations importantes effectuées après 1818
Tentative de contrôle de Barani Bien il ait interaction entre les
deux aspects on surtout mis accent sur aspect nationaliste dujihaad du
Maasina au détriment de aspect expansionniste réduit au rang de simple
velléité Last 1974 Montei 1963 Or la Dima dont ascension fulgu
rante suscita des remous au sein des communautés peules de intérieur de
la boucle du Niger était fixé pour objectif leur rassemblement Pour cela
entourage de Seeku Amadu avait procédé outre le découpage adminis
tratif et militaire de la zone une opération de recensement des groupe
ments peuls établis dans intérieur de la Boucle Par cette politique de
contrôle systématique des populations Hamdallay désirait étendre et
consolider influence spirituelle de Seeku Amadu parmi les représentants
des quatre grandes familles traditionnelles Ba Jallo Sidibe et Sangare
Lors de cette opération pourtant minutieuse de dénombrement des Peuls
les hommes de Seeku Amadu étaient pas parvenus identifier clairement
les principaux sous-groupes Sidibe censés résider dans le Boobola et le
Kunaari et qui représentaient alors les deux pôles de contestation radicale
de la Dima
En réalité les Sidibe de Barani et de sa région le Boobola) plus
connus semble-t-il au Maasina sous appellation de FulDe bobori
Peuls du pays bobo échappaient au contrôle tout la fois administra
tif politique et religieux de la Duna tablis de longue date en pays bobo et
bwa voisins du Sourou ces Peuls étaient jugés sans indulgence par leurs
frères du Maasina qui les accusaient entretenir des relations sinon ami
cales du moins sympathiques avec les autochtones animistes Le prosély
tisme qui est un des moments de achèvement de la coupure entre Peuls et
paysans sédentaires du delta nigérien au xixe siècle ne connut en effet
aucun succès chez les Peuls du Boobola Pour ces derniers en contact avec
les populations animistes bobo et bwa islam était guère incompatible
avec certaines croyances animistes Multiples semblent avoir été les fac
teurs qui poussèrent bon nombre entre eux adhérer aux croyances des
autochtones Ce mouvement paraît du reste avoir été origine du déve
loppement un islam teinté animisme donc tolérant dans la région du
nord et de intérieur de la Boucle de la Volta Binger 18921 382) le pre
mier voyageur donner des indications précieuses sur les Peuls de Barani
ne cache pas son étonnement devant les négligences religieuses de certains
entre eux alors installés dans le village bobo de Kotedugu près de Bobo
et pourtant convertis islam Tous sans exception sont musulmans
UNE CHEFFERIE SATELLITE DES GRANDS TATS 373
mais ivrognes dans toute acception du mot Vers cinq heures du soir il
est pas possible avoir un entretien sérieux avec eux jeunes gens
adultes et vieillards sont ivres
Aux yeux des MaasinankooBe attitude des Boobolaaèe était loin de
relever au pulaaku qualité peule dont le lieu expression et exercice par
excellence était la nation maasinanke bâtie par Seeku Amadu Monteil
1963 Selon entourage de celui-ci les Peuls de Barani étaient corrompus
non seulement dans leurs urs mais aussi en ce qui concerne leur langue
maternelle Les affrontements entre les MaasinankooBe et les Boobolaaôe
cf infra laissent ainsi entendre que la culture peule était pas en cause
mais seulement une certaine idée de cette culture Au Maasina où ethnicité
est restée étroitement liée aux phénomènes politique tat et religieux
islam) le pulaaku est un discours idéologique servant assigner une place
singulière aux communautés situées sur le pourtour de la una une
manière générale le pulaaku est donc une modalité sociale dans les rapports
entre le groupe dominant du moment et les groupes politiquement moins
prestigieux On peut ailleurs se représenter la communauté peule de la
Boucle du Niger comme un cercle fait auréoles concentriques avec le
Maasina comme pivot wuddu du pulaaku dont expression affaiblirait au
fur et mesure que on éloigne du centre Et pourtant la fierté nationale
maasinanke voulait on jurât partout par la grâce de Seeku Amadu
barke Seeku Amadu est là une des manifestions évidentes de expan
sionnisme de la Diina
Les dirigeants de cette organisation faut-il le rappeler veillaient égale
ment au maintien de la stabilité économique de tat théocratique notam
ment par instauration une politique de surveillance des marchés mais
aussi et surtout en prêtant attention aux régions susceptibles influencer
équilibre des échanges longue distance Or sur ce plan les attaques inces
santes de caravanes en provenance Hamdallay par des bandes de pillards
de la région de Barani inquiéteront les dirigeants du Maasina par-delà les
observations sur identité des Sidibe du Boobola Il est significatif ce sujet
que Ba et Daget attribuent aux pillages de caravanes la cause directe de
intervention du Maasina chez les Sidibe du Boobola16 Ces pillages qui
sapaient économie de la Diina représentèrent pour ainsi dire la goutte
eau qui fit déborder le vase17 est alors Alfa Samba Futa chargé de
islamisation des habitants de cette région du haayre-seeno arrière-pays
du Fakala et du Kounari eut pour mission infliger une correction ces
Peuls insoumis Ce lieutenant de Seeku Amadu avait parfaitement compris
la portée et enjeu de cette mission laquelle devait remplir deux objectifs
16 II suffisait une caravane obtienne de Hamdallay autorisation de circuler
pour que Ndiobo Maliki et ses hommes la prennent en chasse et la ran onnent
DAGET 1984 161)
17 Ibid
374 YOUSSOUF DIALLO
infliger une correction aux Sidibe récalcitrants et les convertir islam en les
amenant reconnaître autorité spirituelle de Seeku Amadu ce qui était
une fa on de les soustraire influence animiste cette occasion Alfa
Samba se fit accompagner de deux adjoints son fils Maaliki Alfa Samba et
Ba Lobbo
La défaite de Barani et la dispersion des Sidibe La version de expédition du
Maasina telle que Ba et Daget ont recueillie au moment de leur enquête
apparaît guère dans les informations dont nous disposons du moins pour ce
qui concerne les causes économiques de cette campagne dont le succès est pas
mis en doute par nos interlocuteurs Il faut dire rencontre de la tradition
du Maasina rapportée par Ba et Daget celle de Barani insiste sur les pro
blèmes de rivalités internes la chefferie On raconte aussi un personnage
nommé Sambo Mamadu qui voulait usurper le trône alla solliciter interven
tion militaire du Maasina sous prétexte de convertir les Peuls de Barani
islam18 et est sous le règne de Maaliki Gnôbô af un jour de fête dit-
on que attaque eut lieu par surprise 19 Faut-il voir dans cette confusion
relative la défaite des Peuls de Barani expression de effet de surprise Ou
agit-il une tendance propre la plupart des vaincus accorder que peu
importance un épisode malheureux de leur histoire Il serait vain de cher
cher donner une réponse ferme cette question même si on peut supposer
lire de près Ba et Daget que les Sidibe du Boobola aidés par les Bobo les Bwa
et les Samo pouvaient tenir tête armée du Maasina qui présentait cependant
avantage être bien organisée Aschwanden 1972)
Il semble en tout cas que Ba Lobbo neveu de Seeku Amadu fit irruption
Barani où ses soldats auraient décapité soixante-dix membres de la famille
dynastique invasion qui laissera Barani et sa région en ruines fut ori
gine un vaste mouvement de dispersion des Sidibe Selon la tradition un
premier groupe de fugitifs composé essentiellement de Feroobe traversa le
Sourou est pour établir dans la région de Tugan en pays samo Un
second groupe franchit la Boucle de la Volta pour trouver refuge dans le
pays bwa de intérieur tout particulièrement vers la région de Dedugu
autres encore appelés Ful6e du Jonkari se dirigèrent vers les régions de
San et de Kutiala Mali actuel Enfin la fraction restée aux environs de
Barani installa au village de Kinkonoba
Sur le plan politique la conséquence de cette expédition paraît être le
coup de force des envahisseurs qui auraient confié le pouvoir Sanje 1830-
1856) un membre de la famille dynastique épargné grâce sa séduction et
sa légendaire beauté Sanje fut chargé par les lieutenants de Seeku Amadu
de rassembler ses compatriotes pour construire un ordre nouveau Ce scéna-
18 Source amiiru Boukari Sidibe Barani 10.8.86
19 après le maabu Musa Samburu 17.12.91) la fête en question était celle de la
tabaski layaaru en fulfulde Cette précision laisse apparaître que le Boobola était
sous influence de islam au moment de expédition
UNE CHEFFERIE SATELLITE DES GRANDS TATS 375
rio est vrai dire classique il agit en effet une modalité politique basée
sur des rapports de type sollicitation-immixtion porteurs enjeux de pou
voir et courante dans histoire des relations entre tats centraux et forma
tions secondaires situées sur leur pourtour On dit avant exercer auto
rité re ue du Maasina Sanje séjourna auprès des marabouts de Sambo
Mamadu instigateur principal qui était retiré dans une localité du delta
nigérien appelée Borgu Après avoir donné leur bénédiction au nouveau
souverain les marabouts lui dispensèrent un enseignement islamique de
même il bénéficia une formation militaire en un laps de temps très
court est alors que Sanje revint installer Dembéla pour gouverner le
Boobola On peut sans doute voir dans cette investiture re ue dans le Borgu
le commencement de influence religieuse obédience quadriya du Maa
sina sur Barani influence dont parlent quelques auteurs
Ba et Daget ne attardent guère sur le résultat politique de intervention
armée du Maasina dans le Boobola ils soulignent que Gnôbô Maaliki
fut chassé du pouvoir après la bataille décisive de Kombori au nord de
Barani Ils ne retiennent de expédition du Bobori que le sort tragique
Alfa Samba Futa tué au cours du siège de Tasiima et insuccès de Ba
Lobbo devant le village de Duma dont le siège dura cinq mois
On peut affirmer que antagonisme entre le parti islamique dirigé par
Seeku Amadu et les Peuls du Boobola solidement implantés dans le giron
animiste ne peut pas être interprété seulement en termes opposition entre
islam triomphant et le paganisme argument de la dimension économique
avancé plus haut permet de renforcer cette conviction
Des renseignements contenus dans certains documents permettent de pen
ser que les Peuls de Barani étaient en bons termes avec les rois de Segu Rasilly
1972:928 Nous ignorons la nature exacte des liens entre le royaume bambara
et Barani qui paraissent remonter 1825 est cette date après Rasilly
que le chef de la province de San Marna Traoré se voit destitué par efaama de
Segou pour avoir agressé les Peuls de Barani Delafosse 1972 II 293 en parle
aussi mais ne fait aucune mention des Peuls de Barani dans cette affaire Il est
en tout cas remarquable que le désaccord entre Da et le chef de San intervienne
au moment où Segu opposait la mainmise de la Dima sur les provinces
peules armée du Maasina employait effectivement entreprendre des
conquêtes allégeance dans les régions du delta nigérien pour la plupart sou
mises au royaume bambara Ce sont donc les pressions de tat théocratique
sur les Sidibe de Barani qui poussèrent ces derniers rechercher alliance des
Sidibe du Kunaari Bâ Daget 1984 162) avec lesquels ils se disent unis par
des liens de parenté et dont ardo Gelaajo était bien en cour auprès du roi de
Segou ibid 106 Des alliances matrimoniales soudaient effectivement les
familles royale de Segou et princière du Kunaari opposées Seeku Amadu lors
de la bataille de Nukuma20 Il est donc possible suivre la version de Rasilly
20 Rappelons que Hambodeejo le père de Gelaajo était le gendre du roi Da Monson
de Segou DAGET 1984 106)
376 YOUSSOUF DIALLO
que le jaama de Segou qui cherchait assurer engagement ses côtés des
Ful6e du Boobola en vue de contester hégémonie maasinanke ait voulu corri
ger la faute commise par Marna Traoré en le rempla ant par Mani ou Mami
Santara nouveau chef de guerre de San
Au total les Peuls du Boobola ont certainement été sensibles aspect
politique de la Dima que on peut ailleurs considérer un certain point
de vue comme un mouvement de renaissance ethnique En revanche
aucune filiation politique directe ne peut être établie entre le Maasina et
Barani
Entre le pôle païen et le pôle islamique
Nous distinguerons deux moments dans évolution des relations multi
formes entretient Barani avec les formations étatiques environnantes
abord de 1830 1887 une double allégeance au Yatênga et Tijaani Tall
puis dans la dernière décennie du xixe siècle approvisionnement en mar
chandises de tat de Samori
La première période est celle où Barani opère abord un rapprochement
avec le Yatênga après avoir déjoué les tentatives hégémoniques de Seeku
Amadu et de ses successeurs en particulier Ba Lobbo Rappelons une
campagne militaire sera lancée par ce dernier vers 1867 dans le Gondo-Sou-
rou en vue de séparer Barani de son puissant allié est le Yatênga Sur le
plan de influence politique cependant on peut considérer le Yatênga et le
Maasina en dépit des échecs successifs de la Oima comme deux modèles
radicalement antithétiques travers lesquels se joue antagonisme islam/ani
misme Toutefois accommodement entre Barani et le Yatênga tat ani
miste par excellence laisse voir en réalité les Peuls du Boobola se sou
cient peu de prosélytisme cette époque preuve du peu impact du jihaad
de Seeku Amadu dans le Boobola alliance de Barani avec le Yatênga est
même citée comme un rare exemple de réussite diplomatique On apprend
ainsi que depuis la fin des années 1830 Barani est rapproché du Yatênga
les souverains des deux tats échangent des ambassadeurs et offrent
mutuellement des chevaux Izard 1982 379 adoption du titre militaire
de widi naaba21 par Adama Gnôbô connu sous le nom de Widi Sidibe est du
reste significative du prestige conservé aux yeux des chefs de Barani
organisation politique du Yatênga
Des motifs économiques étaient peut-être aussi la base du rejet de la
tutelle Hamdallay par Barani qui tenait certainement profiter des possi
bilités de transactions que créait le rapprochement avec le Yatênga Souli
gnons que des commer ants yarse fréquentaient depuis probablement la
seconde moitié du xixe siècle les marchés de la Boucle de la Volta Wakara
21 Widi naaba est un titre moore qui désigne le chef de la cavalerie royale des forma
tions politiques mossi
UNE CHEFFERIE SATELLITE DES GRANDS TATS 377
Kari et plus particulièrement celui de Warkoye contrôlé par Widi De plus
les souverains du Yatênga ne opposaient pas la circulation sur leur terri
toire des chevaux du Jelgooji destinés aux marchés de Widi où on les
convoyait ensuite vers le sud
est également au cours de cette première période vers 1878 que Widi
noua dans un second temps une alliance militaire avec Tijaani Tall échec
consécutif une tentative usurpation du trône vers les années 1865-1870
avait en effet conduit Widi se réfugier Bandiagara Après avoir rendu ser
vice Tijaani notamment en combattant dans son armée le neveu al-Hajj
Umar met la disposition de Widi un contingent de cavaliers Le prétendant
au pouvoir de Barani parvient après un conflit sanglant renverser le trône
de son oncle Jan La promesse du don annuel de chevaux Tijaani et adop
tion par les Peuls du Boobola de islam obédience tijaaniya au détriment
de la qadiriya prônée par le Maasina désormais affaibli témoignent de
influence toucouleur sur la chefferie de Barani
Relations commerciales entre Barani et tat de Samori Lors de la
seconde phase historique la chefferie de Barani passe du pillage de denrées
alimentaires mil au détriment des communautés villageoises la fourniture
de chevaux aux puissances militaires Rappelons que depuis 1898 date
laquelle les Fran ais mettent fin aux ambitions de Widi Barani existe plus
militairement ce qui conduit son chef consolider la vocation commerciale
il donnée son tat dès 1887 Cette seconde phase où opère une
mutation due la fois instauration de la paix coloniale et une radica-
lisation de la lutte anticoloniale voit Barani devenir une chefferie pour
voyeuse de chevaux destinés empire samorien dernier grand foyer de
résistance la domination fran aise Le fait nouveau pour Barani dans ce
contexte agité est la conversion de Widi en agent économique soucieux de
tirer profit des rivalités entre les Fran ais et Samori Afin de saisir cette
mutation dans toute son ampleur remarquons que Barani occupe depuis
essor du commerce longue distance une place centrale dans le réseau
échanges qui établit sur la totalité de la région est Jelgooji en ouest
Bendugu et du nord Jenné au sud Kong)
Barth 1965 III 197-207646-647 montre bien importance commerciale
des provinces peules du Jelgooji et du Liptaako situées au nord-est de actuel
Burkina Par lui nous savons que les chevaux du Liptaako qui comptent
parmi les plus belles races furent éloignés de Don la capitale la suite une
longue période de sécheresse anarchie politique qui prévalait Dori ainsi
que la sécheresse persistante poussèrent probablement bon nombre de com
mer ants diriger leurs chevaux sur le marché florissant voisin du Jelgooji
ouest du Liptaako Peu après essor de Samori exerce une influence sur le
commerce de chevaux de Dori envoyés dans le Boobolazz En effet est dans
22 Résidence de Bandiagara partie de la région Est et Macina Correspondance du
résident de Bandiagara 1897-1898 Archives FAOM 15G 181
378 YOUSSOUF DIALLO
la seconde moitié du xixe siècle que des commer ants du Liptaako se tournent
totalement vers les marchés de ouest et plus particulièrement ceux de
Tongomayel au Jelgooji et Kelbo en territoire mossi implantation massive
des Yarse Kelbo village frontalier de Aribinda semble précisément liée
la volonté de ces marchands de contrôler la vente de bétail et de chevaux
venus de la zone sahélienne Kouanda 1984 157-159 Les archives relatives
aux dernières années du xixe siècle révèlent implication de Barani dans ce
réseau puisque le carrefour contrôlé par son chef met en relations commer
ciales suivies le Jelgooji et les tats de Samori et de Sikasso est ce que
confirme le capitaine Bizot résident de Bandiagara Le Guilgodi exporté
beaucoup de chevaux et en exportera encore mais ce est pas vers Aribinda
mais bien vers les marchés du pays de Ouidi ou de Louta en traversant le
Yatênga 23
Il est également intéressant de remarquer que la circulation de chevaux
entre la province peule du Jelgooji zone élevage et la plaque tournante
contrôlée par Barani où se rendaient discrètement les agents samoriens
chargés de résoudre le problème de la remonte ne gênait nullement le
Yatênga Ce royaume fut ailleurs le principal centre de ce marché qui asso
ciait Jibo est et Barani ouest la diplomatie étant le ressort essen
tiel de cette politique Izard 1985 126)
ne agit pas simplement affirmer que le cheval avait son utilité dans
armée samorienne encore que son emploi soit limité par rapport au manie
ment des fusils) mais également de rappeler les efforts fournis un moment
donné par Samori en vue obtenir des chevaux du Maasina lorsque ce terri
toire était soumis la domination toucouleur Notons la suite de négo
ciations avec les Fran ais Hargreaves 19741 192) il leur céda vers la fin
des années 1888 une bonne partie de la rive gauche du Niger En retour
Archinard permit Samori de poursuivre le trafic de chevaux après avoir
conclu avec lui le traité de Nyako Toutefois les réserves ultérieures de
Valmaami entraîneront en 1893 occupation effective par les Fran ais des
territoires du Maasina et du Beledugu ainsi que la fermeture des routes de
chevaux de ces deux territoires lesquels possédaient les élevages les plus
prospères une des conséquences de ce revirement alliance est que
Samori va désormais intéresser au pays mossi et plus particulièrement au
Yatênga autre puissance exportatrice de chevaux Nous insisterons pas
davantage sur cette mésentente sauf pour indiquer que Person déjà bien
montré comment après cette affaire Samori avait multiplié les efforts pour
parvenir exercer un contrôle momentané sur le commerce des chevaux
Ainsi en 1895 les transactions avec les caravaniers dyula de Bobo se passè
rent relativement bien Mais année suivante tat samorien se trouva une
fois de plus aux prises avec des difficultés de ravitaillement en chevaux crise
que la campagne de Sarankenyi Mori ne permit pas de résoudre Après avoir
23 Résidence du Macina Bandiagara et poste de Ouahigouya) 1899 Archives
FAOM 15G 182
UNE CHEFFERIE SATELLITE DES GRANDS TATS 379
soumis le pays gurunsi en juillet 1896 région où il recruta des mercenaires ce
fils et lieutenant de Valmaami se rendit ensuite la frontière de Wagadugu
où la présence de la colonne Voulet obligea finalement rebrousser che
min
Les répercussions de la prise de Kong sur le Boobola Samori dont on
souligné la méfiance justifiée vis-à-vis des souverains Watara qui avaient été
pendant un laps de temps ses fournisseurs en chevaux empara de Kong le
16 mai 1897 Les habitants de cette cité on le sait furent accusés par Samori
intelligence avec les Fran ais lesquels en chasseront leur tour La
guerre et le commerce sont deux institutions complémentaires en dépit de
leurs caractères contradictoires Meillassoux 1971 10 Dans le cas présent
la forte demande en chevaux et afflux considérable de prisonniers-captifs
sur le marché sont également deux phénomènes intimement liés aux turbu
lences guerrières qui affectèrent la région dans sa totalité La prise de Kong
constitue de ce point de vue événement historique le plus retentissant de
cette période troublée de extrême fin du xixe siècle Toutes les sources
accordent pour souligner que cette défaite de Kong outre le fait elle
permit Samori de surmonter la pénurie de chevaux entraîna la chute du
cours des captifs La région qui nous occupe subit les contrecoups de cet évé
nement Examinons donc le rôle joué par la chefferie de Barani dans cette
affaire
Ualmaami Samori envoyait des courtiers Wonikoro alors contrôlé par
le chef de Barani Ce marché est de longue date par sa position de carrefour
entre les grandes zones productrices de chevaux Maasina Yatênga) un lieu
de rendez-vous des maquignons et des envoyés commerciaux des puissances
militaires de la fin du xixe siècle la recherche de chevaux ils se procu
raient contre des captifs Lors de la chute de Kong nombreux sont les mar
chands qui se rendirent Bobo pour chercher des prisonniers ils ache
taient un prix excessivement bas Sur cette place commerciale se trouvaient
les prisonniers amenés de Kong et des régions avoisinantes et qui étaient
vendus contre autres marchandises sel moutons ufs chevaux Les
captifs pris Bobo étaient ensuite conduits Wonikoro au nord pour être
échangés contre des chevaux du Yatênga et du Beledugu province bambara
du Kaarta Ces négociants origines diverses échangaient deux captifs
contre un cheval du Yatênga Dirigé sur le marché de Wonikoro ce même
cheval était revendu contre cinq huit captifs proposés par les agents de
Samori Du côté du Beledugu selon le capitaine Bizot résident Bandia-
gara le prix un cheval pouvait atteindre de dix douze captifs fournis par
les hommes de Samori24
Il est cependant difficile évaluer le volume global de ce commerce en
raison même du caractère clandestin que prend rapidement cette activité
24 Archives FAOM.15G 181
380 YOUSSOUF DIALLO
dans la zone frontière de Wonikoro particulièrement surveillée par les Fran
ais Après avoir jugulé le commerce de chevaux du côté du Beledugu ceux-ci
ignorent pas ils ont obligé les émissaires samoriens se rabattre sur le
marché contrôlé par Widi importance accordée par Widi Sidibe la localité
prospère de Wonikoro révèle ailleurs la préoccupation du souverain de
Barani de tirer profit du vaste réseau échanges qui étendait de est au sud
en 1898 le chef de Barani et Aguibu se disputèrent le contrôle du marché de
Wonikoro On ne peut comprendre intensification du commerce de chevaux
contre des captifs vers le sud que si on tient compte de influence exercée
distance par tat de Samori sur les petites chefferies de Barani Dokui et Fio
Une information puisée chez Person nous apprend que bien avant la crise
de Kong les trois formations politiques du Seeno-Gondo fournissaient des
chevaux Samori En janvier 1896 Ndima Suka le fils de Mamadu
Abdul trouva une caravane de vingt-deux chevaux du Gondo se dirigeant
vers Bobo Son chef portait une lettre de Widi au chef de Dokuy Achète
ces chevaux ou si tu en veux pas dirige les sur Sikasso et Bobo Person
1975 III 1790 note 100 Ce passage révèle également que Widi hésitait
pas jouer le rôle de coordinateur des activités de vente de chevaux
Samori et tat de Sikasso Rappelons Amadu Abdul le fils de Ba
Lobbo qui résista longtemps la puissance toucouleur était le chef du com
mandement de Fio Ce petit territoire peuplé éléments bwa que Ba Lobbo
était parvenu se tailler est du Bani après la défaite infligée par Tijaani
Tall était délimité par les gros villages de Sienso Da Diundiun et Pereso
époque où cet tat était administré par Tieba le commandement de Fio
était déjà en relation avec Sikasso Pour soumettre ses frères avec qui il était
en constant désaccord Amadu Abdul eut en effet solliciter aide de Tieba
en lui envoyant des chevaux en guise de présents Le refus opposé par
Tieba cette alliance militaire conduisit Amadu Abdul transférer sa rési
dence de Fio Tuka Archinard 1894 341 Et peu après les Fran ais profi
teront du soulèvement de ses administrés bwa qui obligèrent se réfugier
Dokui pour rattacher le territoire Amadu au Maasina
La chefferie de Barani est également ouverte de longue date aux régions
méridionales surtout aux Minyanka de Sikasso sur lesquels Widi exer ait
semble-t-il une certaine influence Le commerce avec Samori est ainsi venu
renforcer une tradition ouverture politique et commerciale déjà existante
avec les contrées du Sud Malgré la monumentale histoire du conquérant
malinké reconstituée par Person il est encore difficile apprécier les rela
tions entre Samori et Widi de Barani Un incident signalé par Person 1975
1790) incite néanmoins penser en 1896 Valmaami connu pour sa pru
dence essaya un moment de calmer le chef de Barani En juillet 1896]
écrit-il Samori inquiet par la nouvelle que Widi avait pillé une caravane
Warkoy aurait rappelé une troupe de Dyula qui se rendait Bobo
Il est difficile de présenter un tableau global et détaillé de cette phase mer
cantile de histoire de la chefferie de Barani Pour autant on puisse en juger
cependant ces transactions demeurèrent importantes en 1897 et 1898 arresta-
UNE CHEFFERIE SATELLITE DES GRANDS TATS 381
tion de Samori cette dernière date Wonikoro resta une des places pri
vilégiées des transactions commerciales de ce type auxquelles les courtiers de
Valmaami donnèrent un dynamisme particulier Il suffit de se référer aux
comptes rendus activités du résident de Bandiagara et du percepteur de la
région de Wonikoro Notons au passage que institution de la fonction de per
cepteur par les autorités fran aises de Bandiagara répond abord une
volonté politique de contrôle des activités de commerce notamment par le
recouvrement des taxes de circulation et de consommation de marchandises
Mais la guerre engagée contre Samori conduit rapidement les Fran ais faire
du percepteur un agent de renseignement des activités des émissaires samo-
riens est ainsi que le janvier 1898 le percepteur de Wonikoro signale
Bandiagara arrivée de six non-libres deux femmes et quatre enfants de
ans provenant une caravane arrêtée Ouonkoro au moment où elle venait
de troquer des chevaux contre ces non-libres avec des agents de Samory Ces
non-libres ont été pris Kong Les caravaniers ont été emprisonnés 25
Le même jour le percepteur Kumba Mamadi chargé également de
administration de Sokura rapporte que pour cette localité voisine de Woni
koro un convoi de quatorze chevaux conduits par quatorze Foulbés de
Dori est venu coucher dans son village Le chef déclaré que les chevaux
étaient destinés Ouidi Malgré cette déclaration Kumba pensant que ces
animaux étaient destinés être changés contre des non-libres Ouonkoro
avec les agents commerciaux de Samory arrêté le convoi et envoie Ban
diagara au résident 26
Si auxiliaire Kumba Mamadi avait presque acquis la conviction que
Widi était le prête-nom de Samori dans cette affaire juteuse rien indique
en revanche que les Fran ais se doutaient du fait que leur allié de Barani
était transformé en ravitailleur de leur ennemi Nous ne trouvons ailleurs
dans les archives coloniales aucun soup on sur les relations entre Samori et
Widi leur allié hier la vérité le jeu de Widi prêtait équivoque Obnu
bilés par idée en découdre avec Samori qui leur opposait une farouche
résistance les Fran ais se contenteront seulement établir un réseau de sur
veillance au demeurant efficace dans la région de Wonikoro en envoyant
notamment un agent chargé intercepter les chevaux et en référer au rési
dent de France Bandiagara Notons enfin que Valmaami Samori bien que
vraisemblablement intéressé par ce commerce de type informel avec Widi
entra jamais directement en contact avec ce partisan des Fran ais
En tant que formule générale de la domination les relations centre-péri
phérie expriment imparfaitement la situation de Barani est pourquoi
25 Ibid
26 Ibid
382 YOUSSOUF DIALLO
nous avons eu recours la notion de frontière pour examiner les
influences exercées sur cette chefferie située dans la mouvance des grands
tats et qui réussit néanmoins préserver une certaine autonomie vrai
dire les deux formules ne sont pas contradictoires dans la mesure où la
périphérie et la frontière se définissent toujours par rapport un
centre la différence cependant de la dialectique du centre et de la péri
phérie dans laquelle inscrit la problématique des rapports de domination
très souvent unilatérale la chefferie-satellite de Barani était régie par une
sorte de loi attraction une modalité politique parmi autres courante
dans histoire des relations entre tats centraux et formations secondaires
situées sur leur pourtour
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