Billets127 Á132
Billets127 Á132
et d’ailleurs...
127 – Juillet- Août 2004
Informations et avis de recherche sur les avatars des relations franco-africaines
À Survie comme en ces Billets, nous nous tenons au bord des failles par où ne cessent de monter les consentements
sociaux à l’inhumanité, qu’il s’agisse de criminalité économique ou politique, souvent sans bornes. La faculté des groupes
humains et le talent de certains leaders ou «décideurs» à relancer la fabrique à misère, à torture, à massacres, a quelque
chose de stupéfiant. Voyez le nettoyage ethnique au Soudan, la guerre brûlant de reprendre au Kivu, le jeu avec le feu en
Côte d’Ivoire… Ou encore la nullité des discussions du G8 sur des maux aussi cruciaux que le sida, la dette et la
criminalité financière, maux qui condamnent à mort des dizaines de millions d’êtres humains, et des centaines de millions
à une vie infra-humaine… Il est encore question de cela dans ce numéro.
On s’aperçoit que les grandes résolutions et les premiers progrès institutionnels provoqués par la Seconde Guerre
mondiale et la Shoah ont été comme avalés par des boulimies de pouvoir et de fric. Même si nous ne rêvons pas de
changer la nature humaine, nous savons qu’il est possible de canaliser, partiellement et temporairement, l’énergie
nauséabonde qui concocte l’enfer sur terre. Le refus du mépris, le dégoût du pire poussent à construire des endiguements.
Telle la Cour pénale internationale (CPI), qui rompt avec un mouvement mortifère de dérégulation généralisée.
Aller plus loin dans ce sens – et empêcher par exemple la CPI d’être croquée avant l’âge de la parole–, cela suppose de
réveiller le meilleur de l’énergie humaine – qui côtoie la pire, haine et mépris. Ainsi avons-nous perçu, durant notre
colloque du 24 juin sur les paradis fiscaux et judiciaires, comment la broyeuse ultralibérale se nourrissait en l’extrêmisant
d’une aspiration pluriséculaire à la liberté. Or il n’est pas question de récuser cette aspiration, qui a aussi enfanté la
démocratie et une partie des droits de l’Homme.
Avec quelle énergie ne pas laisser périr dans une indifférence monstrueuse les victimes programmées de la planification
ethnique du régime soudanais ? Ne pas laisser entrer en collision Congolais et Rwandais, Ivoiriens du Nord et du Sud ?
Bousculer le cynisme du G8 ? Nous sommes loin des mobilisations festives de Band Aid, initiées par Bob Geldorf. Mais
d’autres refus, d’autres types de mobilisation sont en train d’émerger, plus discrètement. Avouons notre impatience. Elle
vient sans doute de notre faible accommodation au fonctionnement inédit, “connectique”, des nouveaux réseaux de contre-
pouvoirs civiques. On peut quand même rêver à une intelligence collective s’exerçant à réduire la propension de l’humanité
à se martyriser elle-même.
François-Xavier Verschave
SALVES
Darfour :
Pendant le nettoyage ethnique, la "communauté internationale" croise les bras.
Communiqué de Survie, le 21/06/2004
Armées par Khartoum, les milices arabes Jenjawids continuent de massacrer les populations noires des trois provinces occidentales du Darfour et de
détruire leurs moyens d’existence. 35 000 victimes, 150 000 réfugiés, un million de personnes déplacées, des centaines de villages rasés, récoltes
détruites, bétail volé, les survivants rassemblés dans des camps dépourvus de tout... S’ajoutent les entraves qu’oppose le gouvernement soudanais à
l’acheminement de l’aide. De quoi entraîner jusqu’à un million de morts selon des ONG compétentes... Que faut-il de plus pour éveiller les consciences,
pour aller au secours des victimes ?
Le Secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan, a bien pris note de massives violations du droit humanitaire international dans le Darfour, mais il n’est « pas
prêt à les décrire comme un génocide ou du nettoyage ethnique ». Pourtant, Jan Egeland, responsable de l’aide humanitaire d’urgence aux Nations unies,
a qualifié de « nettoyage ethnique » les massacres des populations noires du Darfour auxquels s’adonnent les milices Jenjawids avec la participation de
l’armée soudanaise. Monsieur Annan qualifie la situation de « très difficile et tragique », et « fait pression sur le gouvernement soudanais pour qu’il
autorise » l’accès aux populations menacées. Nous lui demandons de démissionner de son poste de Secrétaire général si l’institution internationale qu’il
dirige continue d’esquiver ses obligations.
Le Conseil de sécurité n’a pas encore jugé utile de se saisir du dossier (il a exprimé pudiquement sa « préoccupation » et a demandé aux parties en
conflit de conclure un accord politique !). S’en saisirait-il, il lui faudrait agir. Le Conseil est-il trop occupé ailleurs ? Ou le coût de l’opération qui s’impose lui
paraît-il trop élevé pour aller au secours d’un ou deux millions de Noirs en perdition, loin des préoccupations prioritaires des puissances de ce monde ?
Nous demandons à l’ambassadeur Laurol L. Baja (Philippines), président du Conseil, de démissionner de son poste s’il ne peut obtenir de cette haute
instance qu’elle honore ses responsabilités.
L’Union Européenne n’est pas en reste de l’inqualifiable indifférence à l’obligation légale et morale de « Donner valeur de loi au devoir de sauver les
vivants ». L’UE, qui ne peut ignorer que ses recommandations ne produiront aucun effet, a estimé suffisant de signifier au gouvernement soudanais qu’il
est « essentiel qu’il tienne son engagement de contrôler les forces armées irrégulières connues sous le nom de Jenjawids ». Nous demandons à l’Irlande,
qui préside actuellement l’UE, de quitter la présidence si l’Union ne prend pas d’urgence une position conforme aux valeurs et principes que l’Europe prétend
défendre.
La France, quant à elle, « est préoccupée par la situation dans le Darfour et entend rester vigilante ». Vigilante ? Une récente déclaration du porte-parole du
Quai d’Orsay salue l’approbation du Conseil de sécurité pour l’envoi d’une mission chargée de préparer une opération de soutien une fois qu’un accord
global de paix aura été conclu entre Khartoum et le sud Soudan. Pour ce qui concerne le Darfour, notre pays s’accroche à la « préoccupation » du Conseil,
ce qui laisse peu d’espoir de le voir prendre une position honorable au sein de la communauté internationale. Nous avons, hélas, l’habitude : il en a été de
même lorsqu’un million de Rwandais subissaient le sort que l’on sait.
Nous demandons à Michel Barnier, ministre français des Affaires étrangères, de démissionner de son poste s’il ne peut obtenir du Président de la
République et du gouvernement français qu’ils qualifient le crime de masse commis au Soudan du terme qu’il convient et qu’ils agissent en conséquence :
la planification d’une série de crimes organisés qu’une spéculation sur l’indifférence internationale transformera en génocide.
Nous rappelons que le président-dictateur tchadien Idriss Déby, qui craindrait d’être renversé par des éléments zaghawa de son armée ayant pris fait et
cause pour leurs cousins soudanais éliminés par Khartoum, bénéficie du soutien indéfectible de Paris. Selon une source crédible, la France lui fournirait
une aide au moins logistique à la frontière soudano-tchadienne. S’il en est ainsi, de quoi s’agit-il, dans quelle intention ? Nous rappelons à l’Élysée que,
devant un crime contre l’humanité, il convient d’agir en toute transparence, en concordance avec les conventions internationales et sous cette égide.
Toutes les puissances qui ménagent aujourd’hui le régime soudanais semblent avoir d’abord en tête les gisements de pétrole de ce pays. Cela justifierait,
une fois encore, de « mettre le génocide entre parenthèses »1.
Pour notre part, nous n’avons pas l’intention de rester les bras croisés dans l’attente de compter les morts. Nous ne sommes pas « préoccupés ». Devant
le spectacle de non-assistance à un groupe de la famille humaine en perdition, notre indignation n’a pas de bornes. Nous appelons tous ceux qui sont
attachés à cette famille dans son intégralité à rejoindre le combat pour en assurer la protection.
Nous recommandons de consulter le site de Vigilance Soudan (http://www.vigilsd.org), ainsi que le communiqué de Human Rights Watch :
http://hrw.org/french/docs/2004/06/2004/21/sudan8933.htm
1. Cf. F.X. Verschave, Noir silence, p. 243-244 : Le « préfet Philippe Parant, directeur de la DST de 1993 à 1997, [...] a témoigné au procès en diffamation
intenté par Charles Pasqua à [l’encontre de F.X. Verschave pour un passage de La Françafrique mettant en cause le rôle de son réseau dans les
tractations qui ont abouti à la livraison du terroriste Carlos]. [...] Il était placé sous les ordres du ministre de l’Intérieur, Charles Pasqua. À la barre, il a insisté
sur le parfait déroulement de cette opération. Il y voit un grand succès technique de son service. Dans ces cas-là, a-t-il ajouté, “on met le génocide entre
parenthèses”.»
Indécent
Communiqué de Survie, le 01/06/2004
Le ministre français délégué à la Coopération, Xavier Darcos, "porteur d’un message d’amitié, de confiance et de gratitude" du président Jacques Chirac
au président tchadien Idriss Déby, a insulté le peuple tchadien le 28 mai dernier lors d’une visite à N’Djaména. Il a également menti en déclarant qu’Idriss
Déby avait été "démocratiquement élu par deux fois".
En se rendant dans la capitale tchadienne avec un message "d’amitié, de confiance et de gratitude" à l’égard du dictateur Idriss Déby, le ministre de la
"Coopération" Xavier Darcos confirme l’indéfectible soutien de Paris aux tyrans africains – a fortiori aux pétrodictateurs. La France contribue ainsi au
désespoir d’un peuple qui sait que le maintien au pouvoir de son oppresseur tient, pour une part importante, au fil qui le lie à des puissances occidentales,
la France en particulier. Monsieur Darcos ajoute le mensonge à l’insulte. En déclarant qu’Idriss Déby a "été élu démocratiquement par deux fois", notre
ministre ment effrontément. Il sait, comme tout le monde, que le dictateur tchadien porte le titre de Président grâce à la fraude électorale dont il est l’un des
champions du monde. Ce fait a été relaté en long et en large dans les médias, y compris dans notre pays. Lors de sa première élection, il a même été
assisté dans les opérations de truquage par le principal conseiller électoral de Jacques Chirac, Jérôme Grand d’Esnon – du même parti que Monsieur
Darcos.
Ayant obtenu de l’Assemblée nationale tchadienne 1 une révision de la Constitution qui lui permet de briguer un troisième mandat présidentiel, il ne reste
au dictateur Déby qu’à organiser la fraude lorsque cette révision sera soumise à référendum pour rester au pouvoir à vie.
Notre association, qui condamne énergiquement cette collusion entre le gouvernement français et le dictateur Idriss Déby, exprime sa solidarité avec le
peuple tchadien qu’une dictature corrompue voue à la misère et son soutien aux organisations de défense des droits de l’Homme de ce pays, qui résistent
héroïquement face à la destruction de leur société. Elle exprime son écœurement devant "l’amitié, la confiance et la gratitude" exprimées par notre pays à
l’égard de celui qui en est le principal responsable. On est en droit de se poser la question. Vraiment, de quoi Jacques Chirac remercie-t-il Idriss Déby ?
1. Composée d’une majorité à sa solde frauduleusement installée.
Khalifa News
L’enquête sur la chute du groupe algérien Khalifa se poursuit. La juge d’instruction de Nanterre chargée du dossier, Isabelle
Prévost-Desprez, a notifié leur mise en examen pour « complicité de banqueroute » à deux personnes suspectées du détournement
des actifs du groupe. Il s’agit de Dominique Aute-Leroy, homme d’affaires proche de Rafik Abdelmoumène Khalifa, qui avait organisé
le rachat pour une dizaine de millions d’euros de la villa cannoise de ce dernier, acquise en 2002 pour un prix trois fois supérieur (35
millions d’euros environ) ! Le notaire parisien qui s’était occupé de la transaction a lui aussi été mis en examen : il se serait rendu à
l’aéroport de Londres pour remettre le chèque de la vente de la villa à Khalifa, qui fuyait déjà la justice française.
Le journal économique français Les Échos nous a révélé en mai que la Société Générale a racheté les 29 % que détenait la
défunte Khalifa Bank dans le capital de la Société Générale Algérie (SGA). Elle en détient désormais 90 %.
La participation de Khalifa dans la SGA n’a été connue qu’après la chute du groupe Khalifa et rendue publique par Le Figaro en
juin 2003. À l’origine, les trois actionnaires connus de la SGA étaient : le groupe Société Générale (61 %), la SFI, filiale de la Banque
mondiale (10 %), et la FIBA, un holding luxembourgeois (29 %). Or la FIBA avait vendu ses parts à Khalifa à l’automne 2002 dans le
plus grand secret. Toujours selon Les Échos, Khalifa avait dû débourser à l’époque 8 milliards de $ pour l’acquisition des 29 %
détenus par la FIBA, alors qu’au même moment les 61 % détenus par le groupe Société Générale valaient 7 milliards de $ ! À cette
aune, Khalifa a payé 4,7 milliards de $ de trop. Il y a visiblement des pourcentages qui valent plus que d’autres…
La FIBA était présidée par un ancien ministre algérien délégué au Trésor (ça ne s’invente pas !), Ali Benouari. De là à penser que
des décideurs algériens ont exfiltré un très gros pactole… On notera encore que « FIBA » était l’acronyme de la sulfureuse banque
d’Elf. Coïncidence ? Clin d’œil ? En tout cas, la Société Générale française confirme son goût pour les aventures spéculatives
africaines, à l’abri des raisons d’État. [AL]
USAlgérie
Les Américains viennent d’accorder une subvention de 820 millions de $ pour l’extension du port d’Alger, qui devrait à terme
doubler sa capacité actuelle de 10 millions de tonnes de marchandises. Le port d’Alger traite environ 70 % du trafic de conteneurs en
Algérie et se révèle d’une importance tout à fait stratégique.
Agacée par l’offensive commerciale américaine, la France n’entend pas être en reste. Le ministre de l’Économie Nicolas Sarkozy
s’est donc rendu début juin en Algérie à l’occasion de la 37 ème Foire internationale d’Alger, où il a été reçu avec tous les égards dus à
un chef d’État (tiens, tiens !). Il n’est pas venu seul puisqu’il transportait dans ses bagages, selon ses propres dires, « la moitié du
CAC40 » (Total, RATP, Alstom, Airbus…). Un certain nombre de contrats ont d’ailleurs été signés à cette occasion.
Cette visite sera suivie prochainement par celle du ministre des Affaires étrangères, Michel Barnier, puis courant juillet par celle de
la ministre de la Défense, Michèle Alliot-Marie : une première depuis l’indépendance en 1962 ! Cette visite aura pour but d’approfondir
et d’officialiser la coopération franco-algérienne dans les domaines militaire et sécuritaire, afin de ne pas laisser le champ libre aux
USA dans ce secteur, où ils sont particulièrement présents. Nous signalions d’ailleurs dans notre précédent numéro que les services
américains étaient en train d’investir le sud algérien.
Richard Labévière, chef du service de politique internationale à RFI, le confirme dans son éditorial du 2 juin : « Le Commandement
des forces américaines en Europe a installé une petite base d’une capacité de quatre cents hommes en Algérie, très exactement au
sud de Tamanrasset. Cette unité des forces spéciales américaines initialement basée à Heidelberg et Munich a pour mission de
former des personnels spécialisés dans la lutte antiterroriste. […] Ce centre de formation américain a déjà coordonné plusieurs
opérations menées conjointement dans la zone sahélienne par les armées algérienne, malienne et mauritanienne. » [AL]
Paradis à l’Assemblée
Le système des paradis fiscaux et judiciaires, en pleine expansion, est une entreprise de démolition des droits humains, en ce qu’il
encourage une criminalité économique, politique et écologique mondialisée. La prolifération de ces « mondes sans loi » répond à la
logique militaro-barbouzarde des grandes puissances, à l’appétit de surprofits des banques et des multinationales, à l’intérêt bien
compris des mafias. C’est par là que passe le pillage de l’Afrique, le financement des guerres qui l’assaillent, l’escamotage de
l’argent public et la ruine des biens publics à l’échelle mondiale. Il faudra donc bien parvenir à inscrire en tête de l’ordre du jour
politique et militant – français, européen et mondial – l’interdiction de ces zones de non-droit.
Pareil sujet ne peut laisser Survie indifférente. À l’invitation du député Arnaud Montebourg, rapporteur d’une fameuse mission
parlementaire sur le blanchiment, elle a organisé le 24 juin à l’Assemblée nationale un colloque intitulé Les paradis fiscaux et
judiciaires : méfaits et résistances au Sud et au Nord – en prélude à une campagne de pédagogie politique sur ce péril majeur, qui
menace aussi bien les peuples du Nord que ceux du Sud.
Ce colloque avait une dimension internationale avec des ressortissants de Belgique, du Canada et de Grande-Bretagne, et inter-
organisationnelle. Originaire de Jersey, John Christensen anime un réseau mondial de lutte contre les paradis fiscaux, le Tax Justice
Network (TJN, www.taxjustice.net) qui a déjà fait le « siège » de l’ONU, y obtenant plusieurs avancées. Le groupe Paradis fiscaux du
conseil scientifique d’Attac 1 était aussi fortement représenté : Éric Alt (Syndicat de la magistrature), Christophe Delecourt (secrétaire
de la CGT-Finances), Gérard Gourguechon (Syndicat national unifié des impôts) et François Lille (président de Biens publics à
l’échelle mondiale) 2.
Sont également intervenus Corinne Lepage (présidente de Cap 21) 3, Éric Toussaint (président du CADTM, Comité pour
l’annulation de la dette du tiers monde) 4, le journaliste Jean-Philippe Lacour (La Tribune) 5, le psychosociologue Jean-Claude
Liaudet 6, le philosophe Alain Deneault 7 et le président de Survie, François-Xavier Verschave 8. Ont été communiquées les
préconisations du juge Renaud Van Ruymbeke, l’un des initiateurs de l’appel de Genève contre l’impunité de la criminalité financière,
et une proposition de loi déposée récemment par le sénateur belge Pierre Galand, interdisant aux sociétés faisant appel à l’épargne
publique belge d’avoir des filiales ou sous-filiales dans les paradis fiscaux. Comme quoi la défense des petits épargnants grugés par
les scandales boursiers (Enron, Parmalat, Vivendi, etc.) peut aussi être un levier salutaire ! Cette proposition faisait l’objet d’un autre
colloque ce même 24 juin à Bruxelles.
Nous ne résumerons pas ici les débats de notre colloque parisien, qui a été filmé et enregistré. Nous en publierons des restitutions.
Surtout, ce temps fort a permis à la fois de mesurer le chemin à parcourir et d’entrevoir les moyens de ce parcours – alliances et
opportunités. Car la fascination névrotique pour l’argent sans contraintes vient de très loin, et il faudra réunir beaucoup de
convictions pour remonter la pente de la dérégulation. De même que la canicule a popularisé l’effet de serre, peut-être faudra-t-il un
« accident » à forte charge symbolique pour, enfin, anticiper les conséquences de l’absence d’engagement. [FXV]
1. Ce groupe a publié un ouvrage d’initiation, Les Paradis fiscaux, Mille et une nuits, 2001.
2. Auteur de Pourquoi, l’Erika a coulé ? Les paradis de complaisance, L’Esprit frappeur, 2000.
3. Ancienne ministre de l’Environnement, coauteure avec François Guéry de La politique de précaution (PUF, 2001), elle s’apprête à publier en octobre
Santé et environnement chez Jacques-Marie Laffont.
4. Auteur de La finance contre les peuples. La bourse ou la vie (Syllepse, 2004).
5. À travaillé avec Arnaud Montebourg et Vincent Peillon, président de la mission parlementaire sur le blanchiment, à l’ouvrage Les milliards noirs de la
mondialisation, Hachette Littérature, 2004.
6. Auteur de Le complexe d’Ubu ou la névrose libérale, Fayard, 2004.
7. Auteur d’une thèse sur Georg Simmel et sa Philosophie de l’argent, et de Paul Martin et compagnies (cf. Lire).
8. Auteur sur ce thème de L’envers de la dette. Criminalité politique et économique au Congo-Brazza et en Angola (Agone, 2001) et Noir Chirac (Les
arènes, 2002).
Mémoire
Le mois de juin 2004 a vu en France une multitude de manifestations, cérémonies, émissions audiovisuelles, publications, pour
commémorer la victoire des alliés sur l’Allemagne hitlérienne. À cette occasion, on a rappelé le martyre de la petite localité
d’Oradour-sur-Glane, dont toute la population fut massacrée par une troupe de SS en mouvement vers le front de Normandie.
« Nous n’oublierons jamais », a martelé M. Raffarin.
On peut rappeler à cette occasion que Gide, dans Voyage au Congo, rapporte un fait d’armes analogue, perpétré par les troupes
coloniales françaises en Oubangui-Chari, actuellement Centrafrique. Le motif était que certains indigènes refusaient de se plier à la
corvée du ramassage forcé du caoutchouc dans la forêt. Pour faire un exemple les troupes encerclèrent un village, exécutèrent les
hommes et incendièrent les cases après y avoir enfermé femmes et enfants.
Que ce haut fait soit enseveli dans l’oubli montre toute la distance qui existe entre la Centrafrique et un pays libre, maître de sa
mémoire. Est-ce que les Allemands demandent aux Français d’oublier ? Est-ce que la déclaration de Raffarin est prise comme une
déclaration de haine des Allemands ? Non. On n’en veut pas aux Allemands, on n’en veut qu’au nazisme.
Pourquoi alors tout est-il mis en œuvre pour empêcher la mémoire africaine de se constituer ? Pourquoi laisse-t-on les Bruckner,
les Lugan, les Smith et tous les manuels scolaires répandre une idéologie d’absolution du crime, en plaidant l’innocence et même la
bienfaisance de la colonisation ? Parce que le colonialisme est bien vivant et toujours triomphant et que l’Afrique est toujours sous sa
poigne de fer et d’argent.
De Gaulle disait, lors de la défaite de 1940, à peu près ceci : les chars nous ont vaincu, un plus grand nombre de chars vaincra
l’ennemi. C’est ce qui s’est passé. Où sont les divisions supérieures en armement qui vaincront le colonialisme ? J’entends les rires
de certains. Est-ce que cela signifie sa victoire définitive, dans une fin de l’Histoire rêvée par quelques-uns, figée dans un rapport
inégal de nature essentielle ? Ce serait oublier la grande ruse de l’Histoire : le colonialisme travaille à sa propre perte et pas
seulement contre les opprimés. On verra qu’il a disparu quand la Centrafrique commémorera en grande pompe ses morts pour le
caoutchouc… et y invitera un Premier ministre français, trop heureux de stigmatiser l’infâme colonialisme.
On n’en est pas encore là. Sassou Nguesso s’apprête en effet à célébrer… l’arrivée de Savorgnan de Brazza en Afrique centrale
(cf. Ils ont dit, P. WAJSMAN). Peut-on lui suggérer une bonne lecture ? Il s’agit de la biographie que René Maran consacra en 1951 à
Savorgnan de Brazza, où l’auteur, d’une érudition sans faille, se plaît à reproduire le texte du traité d’établissement français dans
cette région, où, en échange d’une cession à perpétuité de territoire, le potentat local « s’en rapporte tout à fait à la générosité du
gouvernement français » [OT]
D-Day et blanchiment
À l’occasion du soixantième anniversaire du débarquement, un article du Monde daté du 4 juin (La guerre en noir et blanc) est
revenu sur la ségrégation raciale au sein de l’armée américaine durant la seconde guerre mondiale : « 905 000 Noirs ont combattu
dans les rangs de l’armée américaine entre 1941 et 1945. Parmi eux, Jon Hendricks, jazzman de renom. À 82 ans, il se souvient de
la ségrégation régnant à l’époque au sein des unités "US" ».
Cet article, et celui du Canard enchaîné qui le reprend (D-Day noir, 09/06/2004), stigmatisent le racisme de l’armée américaine à
l’égard de ses soldats noirs durant la seconde guerre mondiale, revalorisant plus ou moins implicitement la position humaniste
française. Ils occultent cependant la ségrégation raciale qui eu lieu en France à l’égard des troupes africaines, qui ont constitué
jusqu’à 50 % des Forces françaises libres. Les Africains payèrent pourtant un lourd tribut pour la libération de la France puisque,
selon Pierre Prêche 1, 40 % périrent, souvent dans les conditions les plus terribles. Engagés massivement dès 1939 au sein des
régiments et bataillons de tirailleurs sénégalais (qui regroupaient les soldats originaires d’Afrique noire ; les tabors, essentiellement
composés de Marocains montagnards ; les tirailleurs algériens), ils furent remplacés à la fin de la guerre par de nouvelles recrues
françaises, de préférence blanches, qui allaient recevoir trophées, honneurs de la République et défiler lors de la libération. Cette
opération fut dénommée : « blanchiment des forces françaises libres ». Il en fut ainsi de la « 9ème division coloniale » composée de
tirailleurs sénégalais « tombés comme des mouches », soi-disant parce qu’ils n’étaient pas « préparés au grand froid de l’hiver
1944» 2 .
Au calvaire de Jon Hendricks, jazzman de renom, on aurait pu accoler le calvaire de Frantz Fanon, écrivain-politologue de renom.
Comme le constatera amèrement Fanon, les Caraïbéens échappèrent au blanchiment des FFL parce que considérés comme
« Européens ». Alice Cherki, dans son livre Frantz Fanon : portrait (Le Seuil, 2000), raconte comment celui-ci fut profondément
choqué par la manière dont les soldats afro-caraïbéens subirent une discrimination raciale éhontée au sein des FFL. Cette
ségrégation se manifestait dans « la distribution, le confort des guitounes, le logement des soldats ». Quant à l’avancement, il était
bien souvent bloqué. Leur sort était-il plus enviable que celui des soldats afro-américains ?
Oublié l’effort de guerre des Africains au sein des FFL, pour libérer la France. Faut-il rappeler que Brazzaville fut la capitale de la
France Libre dès 1940, donnant une assise et une représentation territoriale internationale à la résistance ? Faut-il rappeler le pillage
des matières premières des anciennes colonies pour alimenter l’effort de guerre ? Faut-il rappeler le massacre du 1 er décembre
1944, au camp de Thiaroye près de Dakar ? Faut-il préciser que les anciens combattants des ex-colonies se sont vu accorder des
pensions dérisoires au regard de leurs congénères français ? Le terme inventé pour désigner une discrimination entre les pensions
des anciens combattants français et africains fut le terme de « cristallisation », remis à jour par celui de « parité » 3. La gratitude n’est
pas toujours de ce monde, et le mépris bien utile pour oublier la dette de sang ! Cela méritait bien d’envoyer une Salve dans la bonne
conscience du Monde et du Canard , pour les rappeler à un devoir de mémoire moins sélectif. [OG]
1. 1939-1945, l’amnésie républicaine : quand l’Afrique libérait la France, in Afrikara.com, http://www.afrikara.com/Contenu.php ?
string_param=8&id_article=372.
2. Selon un témoignage recueilli sur le site du musée de la Résistance http://musee. delaresistance.free.fr/enligne/temoign/TemoinJeunes/Rispal.html.
3. Cf. L’Humanité, 02/06/2004 : « Les pensions revalorisées des soldats de ses anciennes colonies [...], que Paris a commencé à verser en avril dernier,
restent largement inférieures à celles de leurs collègues français. Cette inégalité plonge ses racines dans la loi dite de "cristallisation", adoptée le 26
décembre 1959, qui gèle les pensions des soldats des anciennes colonies. Alors que les droits de leurs anciens compagnons d’armes français étaient
régulièrement augmentés [...] Dans un arrêt rendu le 30 novembre 2000, le Conseil d’État qualifiait l’inégalité de traitement entre anciens ex-soldats français
et étrangers de "discrimination fondée sur la nationalité", voire de violation de l’article 14 de la Convention européenne des droits de l’Homme. [... Une
décision qui] laissait espérer que le sang versé serait enfin payé à son juste prix. [... Mais en] septembre 2002, Hamlaoui Mekachera, secrétaire d’État aux
Anciens combattants, avait annoncé la couleur : "Nous essayons de trouver la parité qu’il convient d’appliquer, compte tenu du niveau de vie dans chaque
pays concerné, afin de ne pas commettre une autre injustice qui serait de désavantager un groupe de pays par rapport à l’autre." Le décret que le
gouvernement a adopté en novembre 2003 [...] traduit cette orientation. [...] Résultat : dans certains pays comme le Sénégal, l’augmentation est à peine
supérieure à 15 euros par mois. »
Conseils avisés ?
En tournée musicale en Afrique centrale, le chanteur ivoirien Tiken Jah Fakoly a fait escale à Bangui à l’invitation de l’Alliance
française. Il en a profité pour conseiller au général-président Bozizé d’honorer sa promesse initiale de ne pas se présenter à la
prochaine “élection” présidentielle. Sans doute la Françafrique n’a-t-elle pas l’oreille musicale, puisque l’Agence française de
développement a débloqué « 3 millions d’euros pour construire deux ponts en RCA » (AFP, 29/05/2004). De quoi financer largement la
campagne électorale que Bozizé vient d’entamer...
Mais ce dernier, et ses conseillers français (dont le général Jean-Pierre Perez), devraient se souvenir de fâcheux précédents.
D’autres généraux putschistes françafricains, qui n’ont pas su tenir leur engagement de ne pas se faire sacrer dans les urnes, ont fini
tragiquement : le Nigérien Ibrahim Baré Maïnassara, protégé de Foccart, et l’Ivoirien Robert Gueï, protégé du général Jeannou
Lacaze. [VS]
Attachés à l’Europe
Les souverainistes Jean-Charles Marchiani et Charles Pasqua devaient être les Français qui se languissaient le moins des
élections européennes... qui leur ont fait perdre leur immunité. Peu avant, Le Canard enchaîné avait révélé quelques données
financières sur les comptes suisses de Marchiani, fournies par la justice helvétique. « Les magistrats suisses [...] observent ainsi que
“le compte n°1 [l’un ce ceux de J.C. Marchiani] a reçu des fonds importants, de l’ordre de 21 000 000 Frs”. Suit une longue litanie de
versements effectués entre 1993 et 1999. Il y en a pour près de 6 millions d’euros [...]. »1 À trop vouloir servir la France en Afrique,
on remplit tout un programme... juridique.
Étant soupçonné d’avoir fraudé pendant qu’il était ministre, Pasqua a plus de chance : il a obtenu d’être jugé par la Cour de justice
de la République (CJR), une instance largement politique qui saura avoir le réflexe corporatiste. Au programme : casino
d’Annemasse, déménagement de la société Alstom, et Sofremi (l’officine de vente d’armes du ministère de l’Intérieur), des dossiers
qui peuvent mener jusqu’aux réseaux des PMU gabono-camerounais, à l’Angolagate, etc. [PC]
1. La justice suisse livre Marchiani au “Canard”, 02/06/2004.
Bons points
– La piste de l’assassinat du juge Borrel est de plus en plus crédible, titre Le Monde du 15 juin… avec plus de quatre ans de retard
sur l’actualité et sur les enquêtes du Figaro. Mieux vaut tard que jamais. Cela veut dire que le combat de la veuve du juge Borrel,
Élisabeth, est presque gagné. Pendant ce temps, M e Francis Szpiner, l’avocat du noyau dur de la Chiraquie, demeure aussi celui de
la « République de Djibouti » dont le dictateur, Ismaël Omar Guelleh, est désigné par plusieurs témoins comme l’un des
commanditaires de l’assassinat…
– L’université Lyon 3 est devenue célèbre pour sa complaisance envers les professeurs, les étudiants et les thèses négationnistes
et/ou racistes. C’est elle qui abrite l’historien en casque colonial Bernard Lugan, et qui a décerné un diplôme honoris causa à Blaise
Compaoré. Cependant, une minorité active d’étudiants, regroupés dans l’association Hippocampe, ne cesse de militer contre ces
dérives, et les scandales qu’elle induit. Elle avait fini par obtenir en 2001 du ministre de l’Éducation Jack Lang un rapport sur ces
dérives, confié à une commission présidée par l’historien Henry Rousso.
Cette enquête doit beaucoup déranger (n’oublions pas les liens étroits de l’extrême-droite avec la Françafrique, présidée par
Jacques Chirac), car au printemps 2004 on ne voyait toujours pas l’amorce d’un rapport. Les étudiants fâchés ont donc décidé
d’occuper leur université le 18 juin à l’occasion des festivités de son 30 e anniversaire, honorées par la visite de plusieurs ministres
chiraquiens et leur escorte médiatique. Ils ont obtenu du ministre François Fillon l’annonce d’une sortie du rapport Rousso fin
septembre. Il suffisait d’insister…
(Achevé le 26/06/2004)
Françafrique
« Le Syndicat National des Journalistes du Cameroun (SNJC) a appris avec la plus grande préoccupation la « série de refus » de
visas d’entrée en France « pour des besoins professionnels », opposée à M. Sam Séverin Ango, journaliste à la chaîne de télévision
camerounaise Canal 2 International, rédacteur en chef du magazine de l’AFC (Association des footballeurs du Cameroun), membre
du bureau du SNJC et secrétaire général de l’Association des journalistes sportifs du Cameroun (AJSC). [...]
Le SNJC s’insurge surtout du fait que les pires traitements des demandeurs de visas Schengen soient enregistrés dans les
consulats de France, pays dont la (trop) lourde main coloniale au Cameroun se traduit encore aujourd’hui par le contrôle des
principales ressources naturelles et de la monnaie. » (Jean-Marc SOBOTH, président du SNJC, communiqué publié à Douala le 24 juin).
[La politique des visas pratiquée en Afrique par la France, les grands pays européens et les USA provoque de plus en plus la colère des demandeurs. Les
pays africains sont en fait des Bantoustans dont les habitants sont assignés à résidence. L’octroi des visas est, au mieux, une carotte réservée aux
courtisans, au pire une prime accordée aux trafiquants. Il y a trente ans, les Occidentaux exigeaient la libre circulation des personnes du pouvoir
soviétique, qui empêchait ses dissidents de sortir. Aujourd’hui, ils contraignent les jeunes et les intellectuels à demeurer sous la férule des kapos qui
règnent dans leurs propres goulags. Vive la liberté ! – OT]
« L’an prochain, nous atteindrons le tiers du délai que nous nous sommes fixé, en septembre 2000, pour réaliser les Objectifs de
développement du Millénaire. […] D’ores et déjà, quelques tendances se dégagent. Nous avons inversé le mouvement de baisse de
l’aide publique au développement. Nous avons pris à Monterrey des engagements qui représentent des ressources additionnelles
d’environ 18 milliards de dollars d’ici 2006. La France s’y conforme. Nous avons, pour certains, mis en place de nouveaux
mécanismes de financement, tel le "Millenium Challenge Account" des États-Unis d’Amérique.
Mais les institutions internationales nous font part de leur inquiétude : dans l’état actuel des choses, la réalisation de nombreux
objectifs est compromise, principalement en Afrique subsaharienne, ceci même dans un scénario de croissance très favorable. »
(Jacques CHIRAC, « Lettre adressée à une soixantaine de dirigeants de pays occidentaux ou en voie de développement et d’institutions internationales
proposant de nouvelles pistes pour le financement du développement », 03/06/2004).
[Tout l’accroissement promis de l’aide publique au développement (APD) française est plus que compensé par la charge des annulations (très
insuffisantes) de la dette des pays du Sud. Or la plus grande partie de ces dettes relève de l’escroquerie, voire du soutien criminel à des dictatures : des
« dettes odieuses » dont la nullité devrait aller de soi. Il n’y a donc aucune APD « additionnelle ». Quant à l’aide américaine, la plus faible en proportion du
PIB, elle est plus que jamais au service d’une idéologie d’asservissement des « peuples périphériques ». Paris fait de même avec son pré-carré
françafricain. Dans ces conditions, l’échec prévisible des objectifs de réduction de la pauvreté n’est pas très surprenant.]
« Des efforts supplémentaires sont donc nécessaires. Nous avons besoin de plus de ressources financières, mais aussi de
ressources de nature différente. Pour financer l’éducation primaire et la santé dans les pays pauvres, pour assurer la recherche
médicale sur les maladies tropicales et le sida, pour venir en aide aux victimes de catastrophes humanitaires, il nous faut un
financement qui soit simultanément concessionnel, stable et prévisible. Une telle ressource n’existe pas aujourd’hui dans nos
systèmes bilatéraux et multilatéraux d’aide au développement. […] Je propose une démarche en trois volets.
[…] La mise en place coordonnée de mesures [… fiscales] encourageant les dons privés en faveur du développement, par les
particuliers et les entreprises, aurait un grand retentissement. Elle apporterait notamment un puissant soutien à celles des ONG dont
les efforts se déploient dans les pays les plus pauvres. » (Jacques CHIRAC, suite de la « Lettre… » du 03/06/2004)
[Jacques Chirac ne propose rien de moins que de financer quelques-uns des « biens publics à l’échelle mondiale », parmi les plus indispensables.
Comment ne souscririons-nous pas à cet objectif ? Mais il commence par proposer de faire la quête, alors que les biens publics santé et éducation n’ont pu
être garantis qu’à base d’argent public – lequel serait d’ailleurs mobilisé indirectement par les cadeaux fiscaux, mais sans le minimum de contrôle
nécessaire.]
« En second lieu, la communauté internationale pourrait examiner comment mieux mettre la lutte contre l’évasion fiscale au service
du développement. Les pays en développement, et notamment les plus pauvres, se voient chaque année privés de recettes très
importantes par la fuite de capitaux vers les paradis fiscaux, à l’abri, le plus souvent, du secret bancaire. Ces capitaux sont perdus
pour le développement ; et c’est une base légitimement taxable qui échappe aux budgets nationaux. Nous avons, au moins au plan
des principes et des procédures, réalisé de grands progrès sur cette question au cours des années récentes. Mais les résultats sont
encore très incertains. Et nous devons, me semble-t-il, continuer à surveiller étroitement les développements, notamment au regard
du secret bancaire. » (Jacques CHIRAC, ibidem)
[Là, on rentre dans le vif du sujet. Mais toute la pratique de Jacques Chirac et de la Françafrique va depuis des décennies dans le sens d’un abus croissant
des paradis fiscaux. Les dictateurs françafricains protégés par Chirac sont au premier rang des escamoteurs de recettes publiques dans leurs pays. Et le
gouvernement Raffarin prépare une amnistie fiscale pour les capitaux français « évadés ». Le grand écart entre les principes et les pratiques, en quoi
Jacques Chirac est depuis longtemps docteur émérite, explique que les résultats soient pour le moins « très incertains ».
Le prix de la crédibilité en la matière serait élevé : laisser les juges accéder au réseau de comptes secrets qui, dans les paradis fiscaux, abrite les butins
de la Françafrique et de la Chiraquie. Jacques Chirac se contente donc de suggérer de « surveiller étroitement les développements » de « la lutte contre
l’évasion fiscale », « notamment au regard du secret bancaire ». La surveiller comme le lait sur le feu. Pour empêcher qu’elle ne déborde. En la cantonnant
si possible aux acteurs secondaires des « pays en développement ». Mais rien n’interdit de prendre le propos présidentiel au premier degré : sus aux
paradis fiscaux !]
« Enfin, […] il revient aux États de réfléchir conjointement à la possibilité et à la faisabilité d’une fiscalité internationale pour financer le
développement humain, la réduction de la pauvreté et la réalisation des Objectifs du Millénaire, auxquels nous avons tous souscrit. Il
n’est pas nécessaire, pour y parvenir, de modifier l’ordre fiscal existant ou de créer une nouvelle institution internationale. Nous
pouvons obtenir de grandes améliorations si, dans un premier temps, nous mettons en place, de manière coordonnée, dans chacun
de nos pays, des prélèvements identiques dans leurs principes et leurs structures, destinés au financement d’actions et programmes
définis conjointement dans un cadre multilatéral, et qui seraient ainsi assurés d’un financement stable et prévisible.
Plusieurs sujets doivent être débattus : la forme juridique d’un engagement commun, sa durée et, bien sûr, la nature des
programmes financés et celle des prélèvements opérés.
Pour y contribuer, j’ai constitué il y a six mois un groupe de travail chargé d’explorer les pistes envisageables. Ce groupe est
composé de personnalités diverses, émanant notamment du secteur privé, d’organisations gouvernementales et non
gouvernementales, nationales et internationales et des cercles universitaires. Tous siègent et s’expriment à titre personnel. Ce
groupe passe actuellement en revue les nombreuses formules de taxes internationales qui ont été proposées et étudiées dans
diverses instances, en vue de déterminer leur faisabilité technique : taxes sur les transactions financières, taxes environnementales,
taxes sur les achats d’armement, par exemple.
En plus de ce travail d’analyse des différentes formules, je lui ai demandé de considérer les questions suivantes :
– la fiscalité est historiquement associée à une représentation politique directe. À l’échelon mondial, une telle représentation n’existe
pas. Comment, dès lors assurer la légitimité d’une éventuelle fiscalité internationale ? Quelles sont les implications sur la
gouvernance et la gestion des fonds collectés ?
– divers objectifs peuvent être simultanément poursuivis : corriger les effets négatifs des activités économiques sur l’environnement ;
moraliser la vie économique et financière internationale, renforcer la solidarité. Comment doivent-ils s’articuler avec la priorité
essentielle du financement du développement ?
– faut-il utiliser, de préférence, des taxes existantes ou doit-on rechercher des assiettes nouvelles, à l’échelle de la mondialisation ?
Je leur ai également demandé de s’inspirer des principes fondamentaux suivants :
– éviter de frapper ou pénaliser, même indirectement, les pays en développement ;
– assurer l’efficacité économique du prélèvement ;
– faire en sorte de dégager des ressources véritablement additionnelles, en complément, et non en substitution aux efforts existants
d’aide au développement.
Ce groupe devrait me remettre son rapport cet été. Je compte vous le transmettre et le rendre public à l’automne, en vue de la
prochaine Assemblée générale de l’Organisation des Nations unies et des assemblées annuelles du Fonds monétaire international et
de la Banque mondiale. » (Jacques CHIRAC, ibidem)
[Jacques Chirac fait encore plus fort : il se pose en protecteur des militants d’ATTAC pour une taxation internationale des transactions financières (ouvrant
la porte à toute autre taxe qui conviendrait mieux) ; et en avant-garde des recherches sur la « gouvernance » mondiale. Mais il procède à sa façon : la
désignation du groupe de travail s’est faite selon son bon vouloir, en s’assurant sans doute que ce groupe ne serait pas tenté d’aller trop loin. Attendons
toutefois ce rapport, et ne nous privons pas d’utiliser les idées intéressantes qu’il pourrait contenir, puisque Chirac instrumentalise lui-même si
ostensiblement le mouvement altermondialiste. – FXV]
À FLEUR DE PRESSE
Françafrique
L’Observateur (Kinshasa), Bientôt des manœuvres militaires franco-congolaises sur le Lac Kivu, 16/06/2004 (Luc-Roger Mbala
BEMBA) : « Ces manœuvres militaires s’inscrivent dans la perspective de la formation de la nouvelle armée structurée et intégrée.
Le Chef d’État-Major général des Forces armées de la République démocratique du Congo, l’amiral Liwanga Mata-Nyamunyobo a
promis que les troupes gouvernementales reprendront bientôt le contrôle de toute la province du Sud-Kivu. […] Si sur le plan
politique, les autorités congolaises, en l’occurrence le chef de l’État, entreprennent des contacts avec la France pour l’envoi d’une
opération Artémis II à Bukavu, dans le milieu de l’armée, de nouvelles initiatives sont en train d’être prises. Parmi celles-ci l’on parle
de la préparation des manœuvres militaires franco-congolaises sur le Lac Kivu.
“Ces manœuvres militaires s’inscrivent dans la perspective de la formation de la nouvelle armée structurée et intégrée. Et surtout
qu’il existe des accords de défense commune entre la France et la Rdc”, a déclaré à L’Observateur un haut-cadre de l’armée
nationale congolaise avant d’indiquer que les mêmes démarches sont menées auprès des autorités militaires américaines pour la
formation de l’Armée nationale unifiée et intégrée. »
[On ne peut exclure une part de bluff de la part de ce haut gradé congolais ; d’autant que la France n’a officiellement avec le Congo-K que des accords de
coopération militaire (et non « de défense »), et que la référence au Pentagone est évidemment une fausse fenêtre – ce dernier étant plutôt engagé côté
Kigali. Mais il faut rappeler que les services secrets français n’ont jamais cessé de favoriser l’approvisionnement en armes des forces impliquées dans le
génocide (ex-FAR et Interahamwe, cf. Noir silence, Les arènes, 2000), fer de lance de l’armée de Kinshasa. Le Soudan était l’un des principaux relais de
ce réarmement – ce qui contribue à expliquer la tolérance française envers les nettoyages ethniques de Khartoum. Comme l’écrivait le général Huchon à la
fin du génocide, le 5 juillet 1994, « le FPR sera toujours notre adversaire (ennemi ?) car marxiste et totalitaire, donc irrémédiablement opposé à notre
culture démocratique et humaniste ». Le général commandait la coopération militaire française…
Cet antagonisme contre le parti au pouvoir à Kigali, et donc ce soutien aux forces génocidaires qui le combattent, sont si fondamentaux qu’ils peuvent
déterminer ailleurs de très vifs renversements d’alliance. La Françafrique, qui a soutenu jusqu’au bout Mobutu contre Laurent-Désiré Kabila, s’est tôt ralliée
à ce dernier (par l’entremise, entre autres, de l’influentissime général Jeannou Lacaze) dès qu’il s’est retourné contre le Rwanda aux côtés des ex-FAR et
des Interahamwe. Alors chef d’état-major de l’armée congolaise, Joseph Kabila commandait ce douteux attelage militaire. Il le promeut encore à la tête de
l’État, à la grande satisfaction de Paris.
L’on comprend ce que signifieraient des manœuvres franco-congolaises sur le lac Kivu, frontalier du Rwanda, avec les forces génocidaires dans le side-
car ! Pour Pierre Bigras, de l’Observatoire de l’Afrique centrale (Obsac), si la France sort « encore une fois de son chapeau une autre opération Turquoise
(1994 au Rwanda, ou Artémis 2003 en Ituri) pour épargner la défaite totale à ses alliés génocidaires […], il est peu probable que Paul Kagame cherchera à
éviter un affrontement direct. La donne politique a en effet dramatiquement changé entre les États-Unis et la France et certains cow-boys du Pentagone et de
la CIA aimeraient bien voir du sang français couler dans de vains combats sans lendemain à la frontière du Rwanda. L’avantage technologique de la
France […] ne lui sera pas d’un grand secours face à des troupes aguerries à la guerre de guérilla […]. Militairement, la France arrivera à s’imposer dans
certaines villes, mais politiquement la mort de soldats français au quotidien deviendra vite insoutenable pour le président Chirac. […] Même à 20 ou 30
soldats rwandais tués pour chaque militaire français perdu, cela n’arrêtera pas le Rwanda. La France, elle, ne pourra soutenir une telle lutte mortifère
pendant plus de quelques mois ; au nom de quels intérêts stratégiques pourra-t-elle justifier la mort de ses soldats ? Il en va de son prestige et de sa
crédibilité qu’elle ne s’engage pas à nouveau militairement dans cette région du monde où elle a soutenu un régime génocidaire (et continue de soutenir
ses derniers relents, perdus dans les montagnes du Kivu montagneux).»
Même si le prestige et la crédibilité de la France en Afrique ne valent plus grand chose, même si le jeu américain dans les Grands Lacs ne vaut guère
mieux, ce n’est pas à notre pays d’aller rallumer un conflit génocidaire. Nous respectons tout à fait le droit du Congo-Kinshasa de se défendre, nous
contestons la stratégie régionale de Kigali, mais il serait temps que les Congolais comprennent que l’alliance avec les nostalgiques du génocide dessert
totalement leur cause, et ne grandit pas leur pays. – FXV]
Le Quotidien (Dakar), Forces françaises du Cap Vert : Le difficile démembrement d’un empire colonial « glorieux », 25/06/2004 (Marc
BALL) : « Les 3 et 4 juillet prochains, le 23 e Bataillon d’Infanterie de Marine (23 e Bima) fêtera ses vingt-cinq années de présence à
Dakar avec une cérémonie militaire et des portes ouvertes. Avant-hier, ses officiers ont accueilli exceptionnellement la presse pour
présenter la grande silencieuse française. Le 23 e Bima fait partie des Forces Françaises du Cap Vert (Ffcv), constituées de 1 100
personnes soit 800 familles. Ils disposent de tanks, blindés, armes lourdes et autres équipements. Au regard de l’histoire coloniale, la
question qui se pose est de savoir ce qui justifie encore leur présence dans un Sénégal indépendant ?
Lors d’un déjeuner de presse à Tambacounda, dans le cadre de l’opération «Vulcain», un haut gradé militaire nous confiait que “ la
France depuis 1998 avait repris le même travail que durant la colonisation”. De quoi donner des frissons dans le dos. Un avis isolé
ou une logique de corps ? Quoi qu’il en soit, leur slogan se décline ainsi : “Fier et fort, grogne et mord”. Mais qui mordre ?
Un “passé glorieux” (sic) [est] décrit dans leur brochure. […] La perpétuation […] des “traditions glorieuses” du 23 e Régiment
d’infanterie coloniale, les “campagnes de pacification” au Maroc de 1908 à 1913, en Indochine de 1945 à 1955, en Afrique du Nord
(Maroc, Algérie et Égypte) de 1956 à 1962 constituent ce glorieux passé. Un euphémisme négationniste des massacres coloniaux.
Concernant la justification de la présence militaire française, le lieutenant-colonel Antoine, commandant en second du 23 e Bima,
explique qu’“elle s’est faite à la demande du gouvernement sénégalais”. Soit une logique d’alliance post-indépendance. Mais ajoute-t-
il, “la France n’est jamais partie de ses colonies”. La volonté du travail bien fait certainement, si ce n’est le difficile démembrement
d’un empire colonial «glorieux». Un empire coûteux mais qui a su tisser des réseaux pour conserver les mannes coloniales. Sans
compter que le Sénégal constitue également une plate-forme stratégique pour le contrôle de l’Afrique de l’Ouest.
La présence militaire française entre dans le cadre d’accords de défense qui datent de l’indépendance, et qui ont été renouvelés
en 1974. Le lieutenant-colonel Antoine considère qu’il n’y a eu “ aucun changement dans leurs missions”. Car l’histoire continue…
Ces missions sont en fait des missions intérieures de présence, des missions extérieures d’intervention limitées (comme en Côte
d’Ivoire), des missions d’aide au profit de l’État sénégalais et de ses forces armées et enfin des missions d’aguerrissement et de
mise en condition opérationnelle des unités françaises. Soit une mise à l’épreuve pour les futures “missions de pacification”. Le
Sénégal forme ainsi un terrain d’entraînement tropical pour ces troupes françaises. […]
Le 23e Bima participe à la mise en condition opérationnelle des forces armées sénégalaises (notamment pour les opérations dans
la Sous-région) avec par exemple des exercices de lutte contre des rebelles. Il participe aussi à l’application des plans nationaux
prévus en cas de crise. […] Or la Constitution du Sénégal en fait une prérogative régalienne de la souveraineté étatique. Pourtant, le
lieutenant-colonel estime que la souveraineté nationale n’est pas mise à défaut car chaque mission se fait “ en accord avec le
gouvernement dans un cadre précis”. Les gouvernements sénégalais, plus de 40 ans après l’indépendance, font encore appel à
cette forme de tutorat.
Comme le dit si bien le capitaine Honstettre, dans un article de la brochure, datant du 20 janvier 2004, quatre mois au sein du 23 e
Bima, “c’est tout d’abord l’immersion chez nos camarades coloniaux”. Et oui, le colon n’était pas que blanc. Il constate qu’au
Sénégal, “il reste un peu de la France d’avant. Celle des colonies et de l’aventure africaine ”. Et quelle aventure ! Pour le capitaine, le
Sénégal c’est “surtout un pays tourné vers l’avenir dont les yeux ne se détournent pas du grand frère français ”. Le paternalisme
donneur de tapes dans le dos a de beaux restes.
Les militaires français vivent reclus sur la magnifique presqu’île de Bel Air. Le lieutenant-colonel Pierre Marcel, chef de corps du
23e Bima, compare leur camp à un village. Un village où l’on trouve de nombreuses activités de loisirs pour toute la famille : plage,
plongée, voile, hippisme, parachutisme, moto, cinéma, tennis, foot.
Mais ce microcosme social, loin des autochtones, alimente un racisme plus ou moins larvé. Les clichés coloniaux hantent toujours
les esprits. Le capitaine Honstettre considère au détour d’une phrase que la 1 ère compagnie du 23e Bima va “à un rythme mettant à
mal la mythique nonchalance africaine”. Sans commentaire.
Aussi évoque-t-il “ces villages au milieu de nulle part, ces maladies bizarres et autres fièvres inexpliquées”. On nage en pleine
littérature coloniale. Et lorsqu’ils “plongent dans le Dakar nocturne”, ils en ressortent avec une piètre réputation. Les scandales de
leurs déboires arrosés et en douteuse compagnie ont plus d’une fois défrayé la chronique. Le lieutenant-colonel en rajoute une
couche, considérant qu’il faut savoir “aimer l’Afrique dans ce qu’elle a de meilleur et de pire dans notre regard d’Européens ”. Disons
plutôt de militaires français au Sénégal…voire de colons des temps modernes. »
[Nous citons très largement ce reportage «édifiant» sur les pensées et les activités quotidiennes d’un bout de la Françafrique militaire. On imagine ce que
peut donner dans une « mission extérieure » en plein conflit africain les « traditions glorieuses » du 23e Régiment d’infanterie coloniale au Maroc, en
Indochine et en Algérie. Ce négationnisme n’est pas pour rien dans le comportement raciste des troupes d’élite françaises au Rwanda ou en Bosnie. Quant
aux « exercices de lutte contre des rebelles », ceux de la Casamance en l’occurrence ont senti le poids de ces « traditions ».
Plus généralement, cet article permet de mieux comprendre l’offensive de propagande récente visant à réhabiliter la colonisation : cela permet de rendre
avouable la néocolonisation, et d’éviter de cacher la culture coloniale de ses gardiens. – FXV]
Mercenaires
Libération, Irak. L’armée mercenaire des Américains, 09/06/2004 (Didier FRANÇOIS) : « Hilare, et pas peu fier, Sacha exhibe à qui
veut son badge plastifié. Flanquant le sceau du département de la Défense des États-Unis, sa photo et un grade : “GS-15”, une
classification équivalente au rang de lieutenant-colonel avec avantages afférents. Accès libre aux bases militaires, transport gratuit
sur les avions de l’US Air Force, garde-à-vous réglementaire en prime. Le comble de l’ironie pour cet ancien ennemi juré de
l’Amérique, ex-milicien serbe en Bosnie, artisan du nettoyage ethnique dans la région de Banja Luka. En d’autres temps, sous une
administration précédente, Sacha aurait encouru l’opprobre de Washington et les foudres de la justice internationale. Les nécessités
de la guerre ont primé sur les leçons de morale. Le voici “contractant civil de la Défense”, chargé d’instruire les jeunes recrues de la
future armée irakienne. Une force que les stratèges du Pentagone jurent vouloir “respectueuse des droits de l’homme”. À en juger
par le curriculum vitae de ses formateurs, l’avenir de l’Irak démocratique ne se profile pas sous les meilleurs auspices.
Miliciens serbes, paramilitaires protestants d’Irlande du Nord, phalangistes libanais ou supplétifs israéliens de l’armée du Sud-
Liban, tout ce que la planète compte de soldats perdus se retrouve aujourd’hui en Irak, enrôlés à titres divers dans la croisade de
George W. Bush. Au total, quelque 20 000 “affreux” de toutes nationalités vendent leurs services aux forces d’occupation
américaines, recyclés sous le vocable, politiquement correct, de “contractants civils”. Le tour de passe-passe ne trompe personne,
surtout pas la résistance irakienne qui prend régulièrement pour cible ces agents de sécurité armés qu’elle considère comme des
mercenaires de la bannière étoilée.
À Bagdad, ce week-end, six commandos américains engagés par la société Blackwater Security Consulting sont tombés dans une
embuscade, sur la route de l’aéroport. Quatre membres de cette société, basée en Caroline du Nord, et très liée au commandement
des opérations spéciales, avaient été lynchés à Fallouja, en mars dernier, entraînant en riposte l’assaut du 1 er corps expéditionnaire
des marines contre la ville. “La mise à mort, à Fallouja, dans des conditions extrêmement choquantes, de quatre citoyens américains
employés par une entreprise de sécurité, a révélé le rôle grandissant que les sous-traitants jouent en Irak”, constatent des sénateurs
dans une lettre adressée au secrétaire à la Défense, Donald Rumsfeld. “Nous serions face à un précédent dangereux si les États-
Unis autorisaient la présence d’armées privées ne devant rendre des comptes qu’à ceux qui les paient.” Le risque est en fait bien
réel. Quand éclate le scandale des tortures infligées à des prisonniers irakiens, un rapport (commandé par l’état-major) révèle que
certains interrogatoires musclés ont été délégués à ces “contractants” qui travaillent indirectement pour le compte des agences
américaines de renseignement.
Tous ne font bien sûr pas le coup de feu, loin de là. [… Il y a ceux qui] servent de gardes du corps aux hommes d’affaires ou aux
journalistes des grandes chaînes de télévision anglo-saxonnes, [… ceux qui] assurent la surveillance statique des sites réputés
sensibles. Les “instructeurs” forment les unités irakiennes de la police, de l’armée et des différentes “forces de protection” mises sur
pied par la coalition. […] En termes d’effectifs, les sous-traitants civils du département de la Défense forment, de fait, le second
contingent de la coalition, devant les Britanniques.
[…] L’incontournable société Blackwater, qui s’occupe de la protection rapprochée de Paul Bremer, le véritable proconsul de l’Irak,
s’est également vu confier la garde du gouvernorat de Najaf, ville sainte convoitée par tous les mouvements chiites. Au cours d’une
attaque lancée par les miliciens de l’imam radical Moqtada al-Sadr, Blackwater a utilisé ses propres hélicoptères pour soutenir ses
gardes de sécurité. Le bilan de la bataille n’a jamais été rendu public. Les victimes des deux bords ont été discrètement passées aux
pertes et profits. C’est un des avantages de la privatisation de la guerre dont l’Irak est le laboratoire. […]
Le marché de la sécurité en Irak rapporte gros. Très gros. Au total, Blackwater a touché 57 millions de dollars depuis 2002. Erinys
a décroché un contrat de 40 millions de dollars pour encadrer 6 500 peshmergas, les combattants kurdes qui seront chargés de
surveiller les installations pétrolières dans le nord de l’Irak. […] “Les directeurs d’entreprise [de sécurité] prennent en moyenne 50 %
sur chaque affaire”, explique un garde du corps français […]. “[…] Les gars de Blackwater sont à 18 000 dollars par mois. Ce sont les
mieux payés. Il faut dire qu’ils font un peu partie de la maison. Ils n’embauchent que des anciens des forces spéciales ou des
services secrets américains...” »
[L’essor du mercenariat promet pire encore que la guerre : une police et une armée formée par des criminels contre l’humanité «recyclés», comme le
Bosno-Serbe Sacha. La France a fait la même chose depuis longtemps, par exemple fin 1996 au Zaïre. Les États-Unis ont passé la vitesse supérieure et
les gourous de notre armée rêvent comme souvent de les imiter.
Parmi les avantages du vrai-faux mercenariat genre Blackwater, consanguin des forces spéciales et des services secrets, il y a celui d’épargner les
pertes de son propre camp à la sensibilité de l’opinion publique. Au Rwanda, de même, les pertes subies par les forces spéciales françaises en guerre
contre le FPR ont été discrètement enfouies. La presse n’a pas enquêté. Et l’on ne voit guère l’équivalent au Parlement français de l’inquiétude manifestée
par le courrier des sénateurs américains. – FXV]
Mondialisation
Libération, Le développement sacrifié au profit des armes, 23/06/2004 (Christian LOSSON) : « Armer ou développer ? Pour
beaucoup de pays riches, le choix est vite fait. Armer. S’armer ou se développer ? Pour la plupart des pays en développement, la
priorité est vite fixée. S’armer. “En 2002, les livraisons d’armes à l’Asie, le Moyen– Orient, l’Amérique latine et l’Afrique constituaient
66,7 % du total des armes livrées dans le monde, note un rapport publié hier par l’ONG Oxfam (Guns or Growth, publié dans le
cadre de la campagne “Contrôlez les armes”). Et les cinq membres du Conseil de sécurité des Nations unies étaient responsables de
90 % de ces livraisons.” Les dépenses d’armes dans les pays pauvres s’élèvent en moyenne à 22 milliards de dollars. Une somme
qui “permettrait à ces pays de scolariser chaque enfant et réduire la mortalité infantile des deux tiers d’ici 2015 ”, au-delà même des
“objectifs du millénaire” de l’ONU pris par 187 pays en 2000. “Les gouvernements sacrifient les objectifs du développement au profit
des exportations d’armes”, constate Barbara Stocking, directrice d’Oxfam. Qui dénonce les promesses non tenues de dix-sept
principaux pays exportateurs (dont la France) d’“évaluer l’impact de [leurs] ventes d’armes sur la pauvreté”. »
[Selon le principe bien connu « ma main droite ignore ce que fait ma main gauche » les cinq principaux pays fabricants et fournisseurs d’armes, avec tout
ce que cela implique économiquement, sont aussi les cinq chargés de faire régner la paix dans le monde. De qui se moque-t-on ? En France, la quasi-
totalité de l’opinion, journaux, éditions, est aux mains des marchands d’armes Lagardère et Dassault. Par conséquent ce commerce peut prospérer dans
une totale opacité. Tout comme la Françafrique, une branche du même lobby militaro-industriel. L’argent des armes, le secret le mieux gardé de la
République ? – OT]
2) Clearstream : une troisième lettre anonyme, 23/06/2004 : « Le juge Renaud Van Ruymbeke, qui instruit le dossier des
commissions versées lors de la vente de frégates à Taiwan, a reçu, en fin de semaine dernière, une troisième lettre anonyme. Après
une première missive début mai puis un cédérom contenant les numéros de code de “milliers de comptes bancaires”, le corbeau a
expédié au magistrat de nouveaux documents. Les services de la Chancellerie ont été immédiatement informés du contenu de ce
courrier anonyme qui recèle une vingtaine de noms de personnalités françaises, parmi lesquelles plusieurs hommes politiques. »
3) Le corbeau, un «fin connaisseur» de la finance internationale, 23/06/2004 : « L’identité du corbeau qui a écrit trois fois en moins
de deux mois au juge Renaud Van Ruymbeke suscite les plus vives interrogations parmi les acteurs qui ont directement ou
indirectement accès au dossier judiciaire des frégates de Taiwan. Car celui (ou ceux) qui se dissimule derrière les envois anonymes
n’a pas le profil courant des délateurs qui abreuvent les magistrats financiers.
De source judiciaire parisienne, il ne fait aucun doute que le corbeau est, ou était, au coeur du système Clearstream au
Luxembourg. La description de certains mécanismes propres à la chambre de compensation, les numéros de compte et le cédérom
avec sa masse de chiffres plaident pour un «très fin connaisseur» des coulisses les plus secrètes de la finance internationale, selon
une source proche du dossier.
Autre élément noté par les observateurs, les première et troisième lettres ont été postées de Paris, tandis que le second envoi –
celui du cédérom – est en revanche parti de Lyon.
Enfin, il semble que les différents courriers soient issus du même logiciel informatique. Des pistes qui rendent le corbeau
impossible à identifier même si divers «intervenants» se sont lancés à sa poursuite... »
[Nous citons presque intégralement ces brefs articles du plus haut intérêt. Il ne s’agit pas que de l’affaire des frégates de Taiwan et de ses milliards, à
propos desquels des «intervenants» ont déjà liquidé plus d’une demi-douzaine de personnes. Il s’agit de toute l’architecture parallèle de la finance
internationale, utilisée entre autres par les principaux services secrets, en connivence avec les multinationales, les principales banques et les mafias –
l’aveuglement des décideurs politiques étant généralement acquis par les moyens quasi illimités de la grande corruption. Un sujet très très chaud, et nous
espérons que l’on a accordé une protection renforcée au juge Van Ruymbeke.
Les paradis fiscaux, c’est un monde largement virtuel, un jeu de miroirs. Une grande place financière (New York, Londres, Paris, Francfort…) fait semblant
de déplacer une partie d’elle-même dans un territoire lointain, mais ce démembrement est presque exclusivement piloté depuis la place initiale.
Avantage :une partie de l’activité est désormais protégée par le secret. La chambre de compensation internationale Clearstream, fondée entre autres par
les banquiers des mafias et des services secrets de l’Alliance atlantique, gère un immense troc planétaire, brassant des dizaines de milliers de milliards de
dollars de titres financiers. Le système des comptes “jumelés” permet de débloquer les sommes frauduleuses planquées dans les « sous-comptes
opaques » en les faisant resurgir à un autre bout du réseau financier mondial, pour n’importe quel motif, y compris une spéculation heureuse. Les origines
et destinations de l’argent peuvent être aisément brouillées dans l’énorme masse des compensations financières quotidiennes.
La compensation est un outil essentiel de la circulation de l’argent. Il requiert en principe un haut degré de déontologie et de contrôle public (ce fut
notamment le rôle des banques centrales à l’échelle nationale). Car si le compensateur des flux interbancaires officiels se met à compenser l’argent noir…
c’en est fini, on le devine, de la démocratie et de tous les biens publics. Il est hallucinant d’avoir laissé prospérer sans contrôle public un instrument aussi
puissant dans le paradis fiscal luxembourgeois. Peut-être qu’un «initié» en a pris conscience, et a fait le don courageux de son savoir à un bout de justice
indépendante… À suivre, avec la plus grande attention ! – FXV]
La Tribune, Monaco rêve de bâtir un micro-État idéal, 28/05/2004 (Jean-Philippe LACOUR) : « La principauté de Monaco […]
s’imagine incarner un concentré d’État idéal. Un micro-pays capable de se plier aux désirs délirants de la jet-set internationale
comme de rester à l’écoute des besoins en logement de ses nationaux. Elle veut aussi attirer une clientèle de tourisme d’affaires et
servir de tête de ligne pour des croisières de luxe en Méditerranée. […]
Monaco n’a aucune dette publique, […] les caisses de l’État [… disposent de] près de 2,4 milliards d’euros en liquidités et biens
immobiliers. […] En l’absence d’impôt sur le revenu des particuliers, la TVA se taille la part du lion [… dans les ressources publiques],
avec près de 300 millions d’euros de recettes annuelles. Mais un tiers de ce total provient des caisses de l’État français. Il reverse à
Monaco la TVA acquittée sur les dépenses des 27 000 Français venant chaque jour travailler en principauté mais dépensant leur
salaire sur le sol français. […] L’État français se saigne pour qu’une gent de privilégiés soit exonérée d’impôt […]. »
[C’est vraiment le micro-État idéal, qui fait payer par d’autres la santé, l’éducation, les infrastructures nécessaires à la majorité des gens qui y travaillent.
Idéal pour qui ? Pour la Françafrique, entre autres, qui y a sa “résidence secondaire”, question agrément, mais l’une de ses résidences principales, côté
banquier. – FXV]
LIRE
Alain Deneault, Paul Martin et compagnies (soixante thèses sur l’alégalité des paradis fiscaux), VLB éditeur, 2004.
Paul Martin est à la tête du gouvernement canadien après avoir été ministre des Finances pendant dix ans. Pataugeant dans les mêmes eaux politiques
qu’un Chirac ou un Berlusconi, il a su manipuler magistralement la loi du «plus c’est gros, mieux ça passe». Ce livre nous raconte ses affaires prospères
autour de la compagnie maritime qu’il a fini par céder à ses fils pour «masquer» de colossaux conflits d’intérêts. L’ouvrage traite essentiellement des
paradis financiers. C’est également un traité caustique sur les rhétoriques servies à une presse relais, une confrontation au « silence exemplaire des
journalistes, de lecteurs et d’auditeurs qui prononcent et lisent mille fois les mots paradis fiscaux sans savoir formuler à leur égard ne serait-ce qu’une
première question conséquente » (§13).
Le rempart est avant tout juridique : « Les paradis fiscaux permettant ces transactions [de financements politiques illégaux] mais interdisant toute
vérification, le soupçon tiendra infiniment lieu d’enquête. » (§16). Pourtant, certains filons du système sont limpides, malgré les flots médiatiques prétendant
nous noyer : « Se questionner sur ce qui crève les yeux n’exige aucune expertise, rire des sophismes n’appelle aucun préalable. » (§57)
Que l’auteur soit un philosophe au long cours (auteur d’une Salve dans Billets n° 123) peut quand même aider à repérer ces sophismes. Embarqués dans
son aviso, nous suivons la marée d’une politique privatisée qui fraie dans l’alégalité et les prébendes mondialisatrices. Le transport maritime se mêle aux
exploitations minières et pétrolières, croisant inévitablement la Françafrique et la Mafiafrique. Cette dernière adore les Bourses de Vancouver et Toronto :
« Entre 1992 et 1996, le nombre de concessions minières détenues pas des intérêts canadiens en Afrique a augmenté à un taux composé annuel moyen
de 75 % » (§51).
Le livre a connu au Canada un succès inattendu. Il n’est peut-être pas désespéré de hausser à sa juste importance dans le débat politique une question
essentielle, sur un escamotage sans précédent : « Il n’y a plus de pensée économique possible lorsqu’une part trop importante des transactions échappe
au domaine public et ne se traduit en aucunes données. [...] Les penseurs de l’économie ne traitent plus qu’avec la part du pauvre » (§14). [PC].
Christian Lechervy, Définir le mercenariat puis lutter contre le mercenariat « entrepreneurial » : un projet de gouvernement.
Cultures & Conflits, n° 52, hiver 2003, p. 67-90.
L’auteur a été conseiller pour les affaires internationales du ministre de la Défense Alain Richard de 1997 à 2002. Il est depuis sous-directeur d’Asie du
Sud-Est au Quai d’Orsay. L’article est donc celui d’un diplomate, mais d’une espèce peu fréquente, de celle qui veut faire bouger les choses. Sous son
aspect austère, le titre dit exactement ce que Christian Lechervy s’est efforcé de faire durant cinq ans rue Saint Dominique : « définir le mercenariat puis
lutter contre le mercenariat “entrepreneurial” » – et le verbe lutter peut s’entendre dans un sens quasi-militant.
Car jusque là le mercenariat, non seulement n’était pas combattu, mais était un des piliers de la Françafrique. Il a fallu que certains mercenaires
exagèrent, et finissent par compromettre une diplomatie parfois moins plombée, pour que puisse s’entendre la nécessité d’un début de contrôle – ainsi que
dans le domaine connexe des trafics d’armes. Christian Lechervy a reçu mission de stimuler une réponse légale, une longue aventure dont nous avons
suivi en ces Billets quelques épisodes récents (y compris le vote inattendu d’une loi). Il décrit les très nombreux problèmes et obstacles qu’a rencontrés, on
l’imagine, ce « projet de gouvernement ». Telle l’exception que constitue la Légion étrangère.
Beaucoup estimeront, comme nous, que l’on n’a fait qu’entamer le sujet, et que le pouvoir exécutif s’est gardé la possibilité de faire discrètement le contraire
de ce qu’il proclame (même si, lors du débat du projet de loi, certains parlementaires furent moins hypocrites que d’autres). Cependant, la description du
chemin suivi et l’énoncé sans fard des difficultés sont un outil précieux pour ceux qui veulent aller plus loin. [FXV]
Association Survie, 210 rue Saint–Martin, F75003–Paris – Commission paritaire n° 76019 – Dépôt légal : juillet 2004 – ISSN 1155-1666
Imprimé par nos soins – Abonnement : 20€ (Étranger : 25€ ; Faible revenu : 16€) –
Tél. (33 ou 0)1 44 61 03 25 – Fax (33 ou 0)1 44 61 03 20 – http://www.survie-france.org – [email protected]
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BILLETS D’AFRIQUE
et d’ailleurs...
127 – Juillet- Août 2004
Informations et avis de recherche sur les avatars des relations franco-africaines
SALVES
Mystérieux Jenjawids
Les “Jenjawids”, littéralement « cavaliers armés », sont accusés de commettre des crimes contre l’humanité à grande échelle
contre les civils zaghawas, masalits et fours. La stratégie du régime de Khartoum, mise au point lors du conflit au Sud-Soudan, a été
appliquée au Darfour pour mater l’insurrection des rébellions SLA et JEM : après le bombardement par l’armée soudanaise de
villages à dominante africaine, ces hordes de cavaliers incendient les cases, détruisent les récoltes, volent le bétail, empoisonnent
les puits, en commettant systématiquement des exactions – exécutions sommaires et viols collectifs. Ce sont ces mêmes Jenjawids
qui surveillent les camps de réfugiés, harcèlent les humanitaires, montent des razzias jusqu’à 30 km à l’intérieur du Tchad, dans un
climat d’impunité totale. Ils représentent un phénomène répandu, au point que "Jenjawid" soit devenu une insulte à la mode parmi les
étudiants à Khartoum.
Et pourtant, aucun chiffre ne circule quant à leur nombre global ; leurs ressources et leur organisation demeurent obscures. Les
services de renseignement américains ont néanmoins identifié des responsables proches des cercles de pouvoir à Khartoum,
suffisamment riches pour que leurs avoirs à l’étranger puissent être gelés. De façon indépendante, Human Rights Watch (HRW) a pu
mettre en évidence des connexions entre leaders jenjawids et personnalités du régime. Des témoignages concordants indiquent
qu’au lieu d’être désarmés, les Jenjawids sont progressivement intégrés dans les "nouvelles" forces de police. Devant une délégation
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étrangère sont exhibés des « criminels Jenjawids », à qui l’on tranchera une main et un pied en application de la charia ; mais le
nombre total des condamnations atteint 200 personnes, dont beaucoup de détenus ordinaires, recyclés pour l’occasion. Le
gouvernement annonce un retour progressif à la normale, tandis que les humanitaires observent le calvaire des réfugiés se
poursuivre dans un climat de totale impunité, qui tente d’être masqué par des retours forcés.
Cela conduit à se demander si la distinction entre Jenjawids, prétendument incontrôlables mais assurément criminels, et l’armée
régulière en lutte contre les rebelles n’est pas une subtilité sémantique qu’utilise le gouvernement pour s’exonérer des crimes
commis au Darfour. Si les Jenjawids reçoivent des armes et obéissent aux éminences de Khartoum, s’ils peuvent à loisir endosser
un uniforme de la police ou de l’armée, ne sont-ils pas en définitive des agents semi-autonomes du pouvoir central ? [Félix Katz]
"arabes") du Darfour 2 attendent toujours que ladite Communauté s’applique sérieusement à mettre fin à leurs inimaginables souffrances.
Massacres, viols, destruction des villages, du cheptel, des cultures, empoisonnement des puits – commis par l’armée soudanaise et ses milices Jenjawid
– sont depuis belle lurette de notoriété publique sous toutes les latitudes.
Le 30 juillet, le Conseil de Sécurité des Nations Unies a demandé au Soudan de prendre des mesures pour "améliorer" la situation, en lui signifiant qu’il
devait avoir désarmé les milices Jenjawid au 30 août, dernier délai. Hélas, un nouveau « plan d’action », agréé par l’ONU, propose la création de zones de
sécurité pour les populations en danger. Et celles qui se trouvent hors ces périmètres, notamment dans les zones rurales ? Le Darfour est un immense
territoire. Pendant ce temps, les milices poursuivent leurs exactions. Au lieu d’être désarmées, elles sont incorporées dans des unités de la police
soudanaise ou des forces « semi-régulières », telles les Forces populaires de défense, au sein desquelles elles seront chargées de la protection des zones
dites de sécurité. « Le comble de l’absurdité. » 3 Le conflit entre forces gouvernementales et rebelles du Darfour 4 se poursuit : des bombardements
commandés par le gouvernement soudanais et des attaques de Jenjawids auraient actuellement lieu dans le Sud de la province meurtrie.
Le 15 août, l’envoyé spécial du secrétaire général de l’ONU pour le Soudan, Jan Pronk, a « exprimé son inquiétude devant le manque de progrès en
matière de sécurité sur le terrain et le fait que les milices arabes Jenjawids sont toujours actives autour des camps des personnes déplacées ».
Le ministre français des Affaires étrangères, Michel Barnier, a déclaré 5, le 12 août dernier, que « la crise du Darfour peut conduire à une grave
catastrophe humanitaire. » De grâce, Monsieur le ministre, cessons de parler d’humanitaire quand il s’agit de crimes contre l’humanité. Monsieur Barnier
poursuit en déclarant : « L’urgence est d’abord humanitaire [...] (qui ne) va pas sans un accompagnement sécuritaire. [...] Mais l’urgence est aussi, et
surtout, politique. [...] Ce processus politique sera nécessairement long et difficile. [...] Nous avons choisi une action réaliste et progressive. »
Aucun observateur sérieux ne croit une seconde aux intentions de Khartoum de se conformer aux exigences « réalistes et progressives » d’un discours
qui passe à côté de l’urgence vraie, la priorité réelle : un pan entier de l’humanité disparaît sous nos yeux, sans que la volonté politique de ce monde
engage l’action qui s’impose. Quelles que soient les responsabilités diverses en jeu dans la poursuite de la "crise" (celle des rebelles ne peut pas être
ignorée, mais ce n’est pas là la priorité !), celle du pouvoir soudanais est manifeste. Quelle que soit « la réalité du terrain » 6 – répétons-le, l’extermination de
tout un peuple –, notre responsabilité est d’en dépasser l’examen et d’honorer notre devoir de sauver les vivants. Un génocide est-il en cours ? C’est
possible. Quoi qu’il en soit, ce qui est en cours y ressemble fort.
Que faire ? Cessons tout d’abord, à l’échelle du monde, d’acheter du pétrole au Soudan Monsieur Barnier, et soyez à l’avant-poste de cette solution, un
peu brusque certes, mais la seule réellement réaliste.
1. Un million de morts.
2. De 30 000 à 50 000 morts, 200 000 réfugiés au Tchad voisin, 1,2 million de déplacés à l’intérieur du Soudan.
3. Peter Takirambudde, Directeur exécutif de l’association américaine Human Rights Watch (à lire : Empty Promises ? Continuing abuses in Darfur, Sudan, HRW, 11/08/2004).
4. Sudan Movement for Justice and Equality (JEM), Sudanese Liberation Army (SLA).
5. Article de Michel Barnier, Darfour : le médecin, le soldat et le diplomate, in Le Figaro, 12/08/2004.
6. Dont il faut tenir compte selon Michel Barnier.
Consternant
Le 23/08/2004, le représentant spécial de l’ONU au Soudan, Jan Pronk, a déclaré à la BBC (http://news.bbc.co.uk) : « Des violations
massives des droits humains sont commises [au Soudan] et nous devons les faire cesser. On ne constate pas de meurtres de masse
dans le pays, mais il y a quelques tueries [some killing]. Il n’y a cependant aucune raison de penser que le gouvernement en est
l’instigateur, comme ce fut le cas au Rwanda il y a dix ans, même s’il a été derrière une partie de l’instabilité [le verbe est résolument au
passé] »1. M. Pronk déclare par ailleurs : « Ce qui importe est notre besoin de protection, la protection des populations, et nous
n’avons pas assez de forces pour les protéger ». On est atterré devant de telles proclamations. La responsabilité de Khartoum est
avérée. À quoi sert de « protéger » une population si l’on transforme un crime contre l’humanité en « crise humanitaire », si les
moyens susceptibles d’enrayer la menace ne sont pas mis en œuvre ? Que représente ce représentant vraiment très spécial ? Selon
des officiels du ministère des Affaires étrangères britannique, le Conseil de Sécurité ne souhaite pas avoir recours à des sanctions
lourdes à l’égard du Soudan, telles un embargo pétrolier. Consternant. [Sharon Courtoux]
La rencontre a eu lieu
Notre ministre des Affaires étrangères Michel Barnier est « très heureux d’avoir pu [...] faire la connaissance » de son homologue
soudanais Moustafa Othman Ismaïl, représentant un gouvernement qui a incité les milices jenjawids à nettoyer ethniquement une
partie du Darfour et à priver les « nettoyés » de tout moyen de subsistance. Un programme génocidaire.
La France est l’une des mieux placées pour savoir que son allié de Khartoum a commis exactement le même type de crimes
contre l’humanité au Sud-Soudan, pendant de nombreuses années. Arrêter enfin ces litanies de massacres se dit, dans le discours
de Michel Barnier, « contribu[er] avec beaucoup de volontarisme à régler un vieux conflit au sud du Soudan » ! Quant au Darfour, le
ministre n’y voit « qu’une crise humanitaire, une nouvelle secousse ». Un redoublement de négationnisme qui sent le pétrole.
Il est vrai, ajoute-t-il, qu’« il y a aussi la crise politique »… Une des manières de la résoudre est un accord amiable avec les
massacreurs. [Pierre Caminade]
"Résolution" 1656
La soumission au Conseil de Sécurité d’un projet de résolution américain concernant le Darfour est le résultat de la volonté de
Colin Powell de faire pression sur Khartoum. Elle a donné plus de légitimité aux interventions de Kofi Annan, lui permettant
d’arracher des engagements au gouvernement soudanais : désarmer les Jenjawids, assurer la sécurité des réfugiés et lever les
restrictions empêchant les humanitaires d’opérer au Darfour. La négociation de cette résolution a pris plusieurs semaines. Le
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Royaume-Uni a été le premier à la co-parrainer. La France était au début réticente : elle craignait d’une part que la menace de
sanctions envers le gouvernement soudanais soit contre-productive, et défendait d’autre part son credo selon lequel une solution
politique devait être trouvée conjointement au traitement de la crise humanitaire.
Le gouvernement soudanais s’est opposé avec véhémence au projet de résolution, qu’il a dénoncé par la voix de plusieurs
ministres comme un complot des lobbies juif et noir américains dans le contexte de la présidentielle de novembre. Lorsque Downing
Street s’est déclaré prêt, sur demande de l’ONU, à fournir 5 000 hommes pour une opération de maintien de la paix, le Soudan a crié
à l’ingérence post-coloniale, faisant un parallèle totalement infondé avec l’Irak occupé et promettant une guérilla à toute force
étrangère qui mettrait pied au Darfour. Cette rhétorique récurrente a trouvé une oreille bienveillante lors du sommet exceptionnel de
la Ligue Arabe, qui en a repris les principaux arguments – la crise du Darfour est une construction des médias occidentaux,
l’implication de Colin Powell signe une nouvelle offensive des croisés contre l’Islam (alors que les victimes au Darfour sont elles aussi
musulmanes) –, et exonéré au passage le régime de Khartoum en définissant les Jenjawids comme des éléments isolés et
incontrôlables.
Dans sa version finale, la menace explicite de sanction est devenue implicite (par référence à l’article 41 de la Charte onusienne),
ce qui rendait le texte acceptable à la plupart des membres du Conseil, à deux abstentions notoires près : la Chine et le Pakistan.
Les points essentiels de la résolution sont les suivants : toutes les parties sont sommées de respecter le cessez-le-feu signé fin avril,
et exhortées à reprendre des pourparlers de paix ; le gouvernement soudanais doit assurer la sécurité des réfugiés, c’est-à-dire
désarmer les milices Jenjawids ; plus un embargo sur les ventes d’armes dans la région, et un soutien aux observateurs militaires
mandatés par l’UA dans le cadre de l’accord de cessez-le-feu.
De l’avis de plusieurs commentateurs (dans la presse anglo-saxonne), la résolution 1656 est un pas indispensable, quoique trop
timoré, vers le règlement de la crise au Darfour. Apres quelques gesticulations, le Soudan a solennellement accepté de se soumettre
au mieux aux exigences de la résolution, en indiquant qu’elles étaient inatteignables en 30 jours – délai au-delà duquel le Conseil
pourrait décider d’imposer des sanctions au Soudan. Un réel test de la volonté des puissances occidentales de mettre un terme aux
atrocités du Darfour sera l’imposition ou non de sanctions à l’expiration du délai – en particulier la plus efficace d’entre elles :
l’embargo sur les exportations soudanaises de pétrole.
Mais il y a toutes les raisons d’être pessimiste à ce sujet. Dans le contexte d’un cours du pétrole exceptionnellement élevé, il est
peu probable que les États-Unis alimentent l’anxiété ambiante en limitant la production de brut, même si la contribution du Soudan
reste négligeable à l’échelle mondiale. Une résolution sévère aurait peu de chances d’être adoptée en raison de l’obstruction de la
Chine, puis de la Russie. Aucune de ces deux puissances ne sont enthousiastes à l’idée de l’ingérence de la communauté
internationale dans une crise “indigène”, aussi atroce soit-elle. Dans sa boulimie de matières premières, la Chine n’hésite pas à
récupérer les concessions pétrolières jugées éthiquement inexploitables par les majors occidentales ; ainsi la compagnie nationale
pétrolière chinoise est fortement implantée au Sud-Soudan, et ne voudra pas laisser sanctionner un allié précieux. Enfin, il ne faut
pas oublier que la Russie, peu de temps avant de signer la résolution, a livré dans la précipitation 7 Mig à l’armée soudanaise... [FK]
Et l’Union Africaine ?
Tout le monde s’accorde à le dire : le problème le plus urgent à traiter est celui de la sécurité au Darfour, et le gouvernement
soudanais ne tient pas ses engagements en la matière. Dès le début du conflit, il a cherché à limiter la portée de la crise au Darfour.
Après avoir tenté de la cantonner à une affaire intérieure soudanaise, il admet de la traiter au niveau africain, mais s’opposerait
farouchement à toute implication militaire des instances internationales, c’est-à-dire des puissances occidentales. Après les
douloureux fiascos de la Somalie et du Rwanda, celles-ci sont réticentes à intervenir, d’autant plus que la hasardeuse campagne
irakienne a rendu extrêmement sensibles leurs relations avec le monde arabo-musulman. Enfin, le veto de la Chine risque
d’empêcher toute mission de Casques bleus. Dans ce contexte, le seul espoir pourrait venir de l’Union Africaine (UA).
L’UA, qui parraine déjà les négociations de paix entre Khartoum et le Sud-Soudan (IGAD), s’est saisie assez tôt, bien que
partiellement, de la crise au Darfour. Les premières négociations entre rebelles et gouvernement soudanais, qui ont abouti fin avril à
la signature d’un cessez-le-feu (régulièrement rompu depuis), ont été organisées au Tchad par Idriss Déby sous l’égide de l’Union
Africaine. C’est dans ce cadre qu’une centaine d’observateurs de l’UA, protégés par une force de 350 militaires africains, se sont
déployés au Darfour pour vérifier l’application du cessez-le-feu. Le Rwanda, soucieux de prévenir un génocide en puissance, a fourni
le gros des troupes. C’est aussi l’occasion pour l’armée rwandaise de se montrer sous un jour plus favorable qu’à l’est du Congo-K.
Le Nigeria, président en exercice de l’UA, assume son rôle de leader régional en complétant les effectifs. L’opération est soutenue
logistiquement et financièrement par des nations occidentales, principalement dans l’Union Européenne.
Le secrétaire de l’UA, Alpha Konaré, s’est investi tant sur le plan diplomatique que militaire. Une première tentative de reprise des
négociations a avorté à Addis-Abeba, en raison notamment de l’intransigeance des mouvements rebelles, politiquement
inexpérimentés, à quoi s’ajoutent les efforts de déstabilisation de l’Érythrée qui soutient systématiquement les opposants au régime
de Khartoum. Mais les pourparlers ont repris récemment à Abuja, sur l’invitation du président nigérian Obasanjo. La France insiste
pour que le Tchad, qui lui sert manifestement de pion sur ce dossier, conserve un rôle d’intermédiaire entre les parties en conflit ;
cela semble néanmoins compromis, car Idriss Déby est récusé par les rebelles pour sa coupable collusion avec le régime de
Khartoum, et commence à perdre la confiance du gouvernement soudanais.
Il existe une certaine confusion sur le mandat de la force de protection africaine envoyée au Darfour. Selon un porte-parole de
l’armée rwandaise, il comporte le droit d’intervenir pour protéger des civils immédiatement menacés, ce que récuse le gouvernement
soudanais. Le souhait de M. Konaré serait d’augmenter de 350 à 2 000 hommes l’effectif des troupes sous mandat UA, avec comme
mission d’assurer la sécurité des camps de personnes déplacées, dont le nombre est estimé à 1,3 millions.
Compte-tenu du contexte international, l’intervention diplomatique et militaire de l’UA présente les meilleures chances de succès.
Cela développerait en outre un précédent encourageant pour l’intégration régionale en Afrique et sa capacité à, sinon prévenir, du
moins contenir les massacres sur son sol. [FK]
Imbroglio sous les décombres (II) : Gatumba.
Le 13 août, à 15 heures, Azarias Ruberwa, l’un des quatre vice-présidents de la République Démocratique du Congo (RCD) 1,
quitte le camp de réfugiés de Gatumba 2 où il s’est entretenu avec les Banyamulenge qui y sont rassemblés depuis les événements
survenus à Bukavu trois mois plus tôt. Leur ayant certifié que les dispositifs nécessaires à leur sécurité étaient désormais assurés,
Ruberwa vient d’inciter ces Congolais tutsi à retourner dans leur pays. À 22 heures, plusieurs centaines d’hommes, venus des
marais de la plaine de la Rusizi en RDC, attaquent simultanément le camp de Gatumba et une position de militaires burundais située
à quelques centaines de mètres des réfugiés. Contournant, sur le même site, le camp abritant de longue date des rapatriés
burundais (d’ethnies différentes), un groupe d’attaquants s’est dirigé sur celui des Banyamulenge. Ils y ont commis un massacre
pour lequel on peine à trouver un qualificatif. Ils ont mis le feu aux tentes abritant les réfugiés, dont certains sont morts carbonisés.
D’autres ont été tués par balles. Ceux qui tentaient de fuir ont été achevés à la machette ou au couteau. Selon des témoignages, les
attaquants battaient tambour et chantaient des alléluias. L’attaque a duré environ deux heures, laissant le fragile refuge en cendres,
de nombreux blessés et quelque 160 cadavres, certains non identifiables. Les victimes sont surtout des femmes, des enfants et des
personnes âgées qui composaient la majorité du groupe visé.
Un deuxième peloton d’attaquants, plus nombreux, s’est employé pendant ce temps à neutraliser la position des militaires
burundais. Selon l’un de ces derniers, interrogé par un correspondant, ces militaires pensaient être l’unique cible de l’attaque et ne se
sont pas rendu compte que le massacre des réfugiés était en réalité l’objectif de l’opération. Malgré leur proximité, c’est possible.
Une question se pose cependant (à laquelle la commission d’enquête lancée à la suite du massacre pourra sans doute répondre) :
pourquoi les militaires burundais n’ont-ils pas lancé d’appel par radio et/ou GSM pour informer l’état-major ou demander des renforts
lorsqu’ils ont été agressés ? Parmi les réponses venues du Burundi, la plus plausible affirme que la fréquence des attaques des
Forces Nationales de Libération (FNL) 3 dans les environs de Bujumbura est telle qu’elles font partie de la "routine". Mais une autre
question se pose, lancinante : pourquoi le camp de Gatumba n’était-il pas protégé ? Ni par des troupes de l’ONU présentes au
Burundi, ni par l’armée burundaise… C’est, selon un observateur de la région, la question. En dépit du désir des Banyamulenge de
ne pas s’éloigner de la frontière, la norme du Haut Commissariat pour les Réfugiés (HCR) s’impose : éloigner les réfugiés d’au moins
50 km de la frontière du pays dont ils se sont enfuis. 4 Dans le contexte particulier qui nous occupe, contrevenir à cette règle a peut-
être des explications, aussi regrettables soient-elles. 5 Mais l’absence, dans ces conditions, d’une force de protection à Gatumba est
incompréhensible, inconcevable.
Et qui a commis cette atrocité ? Pourquoi ? Elle a été revendiquée par les FNL, via leur porte-parole Pasteur Habimana, dès le
lendemain du massacre. Ce dernier a déclaré peu après que les FNL, subissant depuis plusieurs jours des attaques de l’armée
burundaise, y avaient riposté en « attaquant le camp militaire et la brigade de gendarmerie de Gatumba. » Habimana 6 ajoute que les
soldats burundais, repliés dans le camp des réfugiés, se seraient battus contre ces derniers, et que des Banyamulenge tués par les
FNL auraient été des hommes en uniforme, armés, dont les FNL auraient eu à subir l’assaut. Carabistouilles avérées.
Le 15 août, ce porte-parole a justifié l’attaque des FNL par la nécessité de s’opposer à « la coalition négative tutsi ». Il a déclaré à
l’AFP : « Je jure devant Dieu, il n’y avait aucun Congolais ou Rwandais dans cette attaque ». Carabistouille encore ? Sans doute.
L’AFP mentionne plusieurs témoignages recueillis parmi les forces des opérations de l’ONU au Burundi (ONUB), selon lesquels
« des Congolais et des extrémistes rwandais hutu 7, basés en RDC, faisaient partie des assaillants ». Des rescapés du massacre
affirment avoir entendu les assaillants parler en kirundi, kinyarwanda, lingala, swahili… Pour la majorité des observateurs de la
région, les FNL, affaiblies, n’ont plus les moyens d’exécuter (seules) une offensive aussi importante. Le Monde daté du 17 août 8 cite
un responsable des Nations unies pour qui elles sont « loin de pouvoir organiser une telle opération ». Plusieurs sources (notamment
le RCD, l’ex-rébellion du Kivu liée à Kigali) pointent les Forces armées de la République du Congo (FARDC). Selon le RCD, « deux
compagnies des FARDC, basées aux secteurs 6 et 7 de la localité de Kiliba (Sud-Kivu) et commandées par le major Ekofo, ont
traversé la rivière Rusizi pour Gatumba », où elles auraient rejoint les hommes des FNL. D’autres sources insistent sur la
participation de forces contrôlées par les Maï Maï [milices congolaises paramilitaires opérant dans les rangs du gouvernement et dans ceux de
rébellions, aujourd’hui l’une des huit composantes de la transition congolaise]. Une offensive conjointe FARDC, FNL, FDLR 7, Maï Maï ? C’est
bien possible. Des observateurs sur place l’affirment.
Répondant à la question : à qui profite le crime, des Congolais de toutes origines, peu satisfaits de la "gouvernance" de leur pays,
estiment qu’il profite aux détenteurs du pouvoir à Kinshasa. Pour conserver ce pouvoir, ces derniers souhaiteraient éviter, par tout
moyen, l’organisation d’élections qu’ils ne seraient pas certains d’emporter, quitte à envenimer la situation afin d’éloigner l’échéance.
D’autres, et pas seulement des “excités”, sont convaincus qu’il s’agit, à terme, de chasser du territoire national la « minorité tutsi
vendue à l’étranger ». Quoiqu’il en soit à cet égard, on ne peut qu’observer une recrudescence de haine à l’égard de cette
« minorité ». De vieilles histoires sur de prétendues origines juives des Tutsi ressortent (sur le site du Portail de la Société Civile
Congolaise entre autres), en compagnie de celles sur l’« empire Hima » que ces « Juifs » s’efforceraient de construire, s’érigeant en
persécutés afin de se faire attribuer un État (aux Juifs Israël, aux Tutsi le Kivu).
D’autres observateurs, se demandant eux aussi à qui profite le crime, pointent Kigali et Bujumbura. Selon ces derniers, un cynisme
himalayen serait à l’œuvre sous l’égide des hauts dirigeants de ces deux pays. Ils auraient organisé (ou laissé faire ?) le massacre
de Gatumba pour justifier un retour musclé dans l’est du Congo – et, « par nécessité », ne plus en partir. Certains affirment que ce
« plan » serait plus que tutsi, il serait rwandais. Le Monde du 17 août (un article signé avec Reuters et AFP) affirme que, « selon un
haut responsable de la police burundaise, qui a requis l’anonymat, les autorités avaient été prévenues cette semaine de l’imminence
d’une attaque visant les réfugiés congolais. L’armée a toutefois nié cette information. » Les affirmations d’autres sources, notamment
sur place, vont dans ce sens : « “on” était prévenu ». Qu’en est-il ?
Interrogé sur l’identité des auteurs du massacre de Gatumba (le 19 août, à l’issue de consultations à huis clos avec le Conseil de
Sécurité), le Secrétaire général adjoint de l’ONU, chef des opérations de maintien de la paix, Jean-Marie Guéhenno, a déclaré que
ce serait à l’enquête (effectuée par l’ONUB, assistée de la MONUC) de l’établir. Il a toutefois déclaré qu’il fallait « régler une fois pour
toutes la question des Interahamwe », tâche dont il a attribué la responsabilité première au gouvernement congolais. Dans l’attente
des résultats de l’enquête en cours, attendus sous peu, chacun peut frayer avec ses convictions ou ses interrogations. Les
premières sont à confirmer, les secondes vivent dans l’expectative d’une réponse irréfutable. Il faut aller à la vérité sans esquive. Le
Burundi et la RDC sont appelés aussi, par le Conseil de Sécurité, à effectuer les enquêtes qui s’imposent. Il serait étonnant que la
messe soit dite sans une enquête internationale indépendante, à l’abri de tout soupçon de privilégier quelque camp que ce soit.
À la suite des événements de Gatumba, des réactions vives ont été enregistrées chez tous les acteurs de la tragédie – dont nous
ne sommes pas à la scène finale. Le Rwanda et le Burundi ont, en un premier temps, laissé entendre qu’ils pourraient aller jusqu’à
plus que des escarmouches en termes de représailles. Pour le moment, l’invasion de la RDC ne semble pas imminente. La RDC n’a
pas laissé ignorer qu’elle se défendrait en cas d’agression – seule ? Les FDLR sont montées sur leurs grands chevaux, menaçant
des foudres de Zeus qui toucherait un cheveu de l’un de leurs tueurs. Les FNL 3 ont mis un peu d’eau dans leur cyanure – sous
ordre, ou en toute indépendance ? Le camp des Banyamulenge est divisé, entre ceux qui estiment que leur survie dépend de leur
adhésion au nationalisme congolais et ceux qui n’y croient guère. Les uns et les autres, attachés à des stratégies différentes, visent
un objectif identique : survivre, chez eux. Où en sont-ils de leurs débats ? L’avenir le dira. Quant au général Laurent Nkunda
(toujours rivé à sa base de Minova, au sud de Goma), après avoir déclaré qu’il allait démarrer un processus pour que le pouvoir de
Kinshasa « débarrasse le plancher », il a déclaré que la guerre pouvait être évitée. Selon le général, la condition requise serait le
remplacement du commandant de la 10 ème région militaire (Sud Kivu) 9 « par une personne qui puisse assurer la sécurité de toutes
les populations du Sud-Kivu ».
Et la France dans les décombres ? Rappelons que le 17 août, le général Jean-Claude Lafourcade (qui commandait l’opération
Turquoise de juin à août 1994) en a profité pour glorifier l’opération dans un papier confié au Figaro, Opération “Turquoise” :
l’honneur de la France. Il a été suivi, le 23 août, par l’ancien Premier ministre Édouard Balladur, dont la contribution s’intitule :
L’opération Turquoise : courage et dignité (www.lefigaro.fr). Quel rapport ? Allez savoir… [SC]
[Selon l’AFP (27/08/2004, www.africatime.com), « le secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan, a estimé que ce massacre était peut-être
en fait l’œuvre de combattants congolais et rwandais, dans un rapport au Conseil de Sécurité. M. Annan a indiqué que les FLN […]
coopéreraient avec des groupes armés congolais et rwandais. »]
1. Le gouvernement de transition de la RDC est composé du Président de la République, de 4 vice-présidents, de ministres et vice-ministres. En l’absence
de premier ministre, les vice-présidents (issus des composantes Gouvernement, RCD, MLC, et opposition politique) sont chargés de commissions
gouvernementales. A. Ruberwa est chargé de la commission politique, défense et sécurité.
2. Situé à 4 km de la frontière congolaise et à 20 km de la capitale burundaise, Bujumbura.
3. Groupe de rebelles burundais composé de Hutu extrémistes dont l’objectif reste de reprendre le contrôle du Burundi par la force. Il est dirigé par Agathon
Rwasa.
4. 20 000 Congolais réfugiés au Burundi vivent dans trois sites de transit situés à quelques kilomètres de la frontière avec la RCD. Ils vont en être éloignés.
5. Le HCR affirme avoir été, depuis deux mois, en attente du feu vert des autorités burundaises pour effectuer le transfert des réfugiés sur un site plus
éloigné. Cette affaire réveille un bien mauvais souvenir : l’installation des réfugiés Hutu rwandais au Zaïre à proximité de la frontière rwandaise en 1994.
6. Selon les déclarations du ministre burundais des Relations extérieures, ce dernier se trouverait en RDC, dans un village du Sud-Kivu « que nous avons
localisé, et nous savons le nom d’emprunt qu’il utilise ». Le 17/08/2004, le Burundi a lancé un mandat d’arrêt international contre Habimana (ainsi que
contre le dirigeant des FNL, Agathon Rwasa). Quel meilleur moyen de faire changer de village et de nom d’emprunt celui qu’on cherche à faire arrêter que
de lui faire savoir ce que l’on sait de ses déguisements ?
7. Les ex-FAR et Interahamwe, ou assimilés, regroupés dans les Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR).
8. Un massacre au Burundi menace les processus de paix dans les Grands Lacs, Jean-Philippe Rémy.
9. Le général Félix Buja Mabe, nommé à ce poste lors des événements de Bukavu, ne bénéficie pas de la confiance des Banyamulenge.
Coq françafricain
La situation macro-économique du Congo-B est loin de s’améliorer. La gangrène de la corruption s’est répandue dans des
proportions dramatiques tant (et surtout) au sommet de l’État qu’à la base de la société. Cela empoisonne les rapports du pays avec
ses bailleurs de fonds internationaux, principalement le FMI qui refuse de mettre en place le plan PPTE qui devrait déboucher sur
une importante annulation de la dette congolaise.
Ainsi, le président Denis Sassou Nguesso (alias « Sassou III ») voit sa marge de manœuvre politique se rétrécir comme peau de
chagrin. Depuis bientôt deux mois, il s’emploie à redorer l’image ternie de son régime. À ce titre, pour donner au moins l’impression
de s’attaquer à la corruption, il « a soumis au contrôle d’État 93 opérateurs économiques qui auraient mal géré les fonds publics – la
plupart de ceux-ci se trouvent être de son entourage immédiat. » (La Lettre du Continent, 15/07/2004)
Dans la foulée, un rapport de synthèse sur cet état de fait épingle tous les ministères. Tout le sommet de l’État s’est ainsi pris lui-
même les mains dans le pot de confiture. Mais en réalité, le clan mbochi au pouvoir se sert de cette initiative pour régler des
comptes politiques. « On ne sciera pas la branche sur laquelle on est assis », prévient-on à Oyo, le village de Sassou. La manœuvre
était annoncée à l’avance : « Non seulement des têtes vont tomber, mais le peuple les a déjà désignées » (LdC, 17/06/2004). En
d’autres termes, les adversaires potentiels du régime seront mis hors d’état de nuire. Pour sa régulation et sa pérennisation.
Le 8 juillet dernier, Sassou III a actionné la manivelle de sa manœuvre en adressant des instructions écrites au procureur général
près la Cour suprême via le ministre chargé du contrôle d’État. Cette lettre dresse une liste de personnalités politiques susceptibles
de faire l’objet de poursuites judiciaires et qui « ne pourront sortir désormais du territoire national qu’avec l’autorisation expresse » du
Président ou dudit ministre. Parmi ces mis à l’index figurent plusieurs anciens ministres de « Sassou II » (le précédent avatar de la
dictature sassouiste) : Mathias Dzon, Jean-Marie Tassoua, alias général Giap, et Léon-Alfred Opimbala, tous trois vainqueurs au
côté des Cobras de Sassou de la guerre civile de 1997. Sont également ciblés l’actuel ministre du Travail, des « opérateurs
économiques » (Aloïse Nganongo, proche de Mathias Dzon, Gabriel Issema, le Français Henry Michel… ) et deux cadres du
ministère de la Santé, proches de leur ministre Alain Mocka – originaire de la Likouala, région jugée frondeuse par le clan mbochi au
pouvoir.
La purge politique entamée depuis 2002 se poursuit. Elle devrait se traduire dans la composition du nouveau gouvernement,
attendue aux alentours du 25 août. À Oyo, une maxime fait le tour des villas : « Dans le poulailler, un coq demeurera seul maître à
bord. » En l’occurrence, Denis Sassou Nguesso. La lutte réelle contre la corruption (érigée en système de gouvernement) est ainsi
renvoyée aux calendes grecques tant que sa tête inspiratrice (« le geyser de pétrodollars ») ne tombera pas. Les prédateurs lâchent
difficilement leur proie. [Christian Loubier]
À la veille de l’arrivée du président congolais, Denis Sassou Nguesso, en visite officielle en France le 16 juillet prochain, la FIDH, la Ligue des droits de
l’Homme et du citoyen (LDH), l’Observatoire congolais des droits de l’Homme (OCDH), l’Association des disparus du Beach de Brazzaville, la
Fédération des Congolais de la Diaspora sont vivement préoccupés par l’arsenal mis en œuvre par les autorités congolaises pour entraver l’instruction
en cours devant les juridictions de Meaux dans l’affaire des « Disparus du Beach », et par la complicité manifeste dont elles bénéficient de la part des
autorités françaises.
Cette contre-offensive comprend diverses facettes qui visent toutes à intimider les victimes, délégitimer leurs démarches et entraver leur droit à un
recours effectif devant des tribunaux indépendants :
1. Pressions et intimidations des victimes
Les pressions et intimidations se sont multipliées à l’égard des témoins, des victimes et familles de victimes tout particulièrement au Congo. Ces
menaces visent également les membres de l’ONG affiliée à la FIDH au Congo, l’Observatoire congolais des droits de l’Homme.
Par ailleurs, il semble de plus en plus difficile, voire impossible, pour les victimes des massacres venus chercher asile en France d’y obtenir le statut de
réfugié, en dépit des sérieuses menaces de représailles dans leur pays.
Enfin, pour parfaire la machinerie visant à intimider les victimes et leurs familles une « Association pour la défense des intérêts des prétendus disparus du
Beach », proche du pouvoir, a été récemment créée à Brazzaville.
2. Mascarade judiciaire
Les victimes qui se sont constituées parties civiles en France ont toujours rejeté vigoureusement l’idée d’un procès à Brazzaville en raison de craintes
légitimes pour leur sécurité et celle de leur famille et des sérieux doutes quant à l’impartialité de la justice congolaise.
Dès juin 2002, la FIDH, la LDH, l’Association des disparus du Beach de Brazzaville, la Fédération des Congolais de la Diaspora et Survie dénonçaient le
« risque […] de voir monter de toutes pièces une mascarade de procès au Congo Brazzaville, qui viserait à faire obstacle à la poursuite de la procédure en
France » (voir le communiqué de la FIDH du 28 juin 2002 http://www.fidh.net/article.php3 ?id_article=834)
Lors de la mission de la FIDH qui s’est déroulée en novembre 2003, le Président Sidiki KABA a pu constater que le dossier d’instruction demeurait vide
après trois années de soi-disant instruction (voir le rapport Jeu de dupes et violations récurrentes des droits de l’Homme, du 7 mai dernier –
http://www.fidh.net/article.php3 ?id_article=1064)
Les autorités congolaises s’obstinent à prétendre que l’instruction suit son cours en procédant à la mise en examen de quatre officiers de l’armée
congolaise – le général Dabira, le général Blaise Adoua, le colonel Guy Pierre Garcia et Marcel Ntsourou – le 7 juillet dernier. Or, les récentes déclarations
du président congolais annonçant que l’organisation d’un procès à Brazzaville permettrait de démontrer « qu’il n’y a pas eu de massacre du Beach »,
confortent nos craintes d’une justice de façade.
3. Complicité des autorités françaises
Au moment même où l’avancement de la procédure française commençait à menacer le climat d’impunité au Congo, la justice française s’est prononcée
avec une célérité remarquée pour la remise en liberté de Monsieur Jean-François NDENGUE. Malheureusement, elle n’a pas manifesté la même diligence
pour se prononcer sur la demande de nullité des actes concernant celui-ci, entraînant la suspension de l’ensemble de l’instruction pendant plus de 6 mois,
en violation flagrante avec l’article 194 du code de procédure pénale qui donne à la Chambre de l’instruction un délai de deux mois pour statuer sur de
telles requêtes.
Les associations signataires ont de sérieuses raisons de penser qu’un accord tacite existe entre les autorités françaises et congolaises pour que soient
dessaisies les juridictions françaises au profit des tribunaux congolais et que soit ainsi mis un terme définitif à une affaire qui dérange les relations
diplomatiques et économiques entre les deux pays.
Une illustration supplémentaire en est donné par les propos qu’à récemment tenu à Brazzaville Patrick GAUBERT, président de la LICRA mais aussi
député européen élu sur les listes de l’UMP, venant apporter une soutien inconditionnel au scénario mis en œuvre par les autorités congolaises.
La FIDH, la LDH et l’OCDH relèvent que cette attitude des autorités françaises ne fait en réalité que confirmer le sentiment qu’elles s’efforcent de couvrir
des dirigeants « amis », entretenant en réalité une complicité dans le maintien de l’impunité des vrais responsables des massacres du Beach.
Les associations signataires appellent les autorités françaises et congolaises à respecter le principe fondamental de la séparation des pouvoirs et
demandent en particulier au président français, garant de l’indépendance de l’autorité judiciaire, de rappeler à son homologue congolais lors de leur
prochaine rencontre que le droit des victimes à un recours effectif devant des juridictions indépendantes et impartiales doit être garanti.
Puissances et génocides
La ministre de la Coopération allemande s’est rendue le 11 août en Namibie pour y reconnaître clairement la « culpabilité
coloniale » de son pays à l’occasion du centième anniversaire du soulèvement des Hereros, qui conduisit à leur génocide par les
Allemands – le premier génocide du XX e siècle. Le quotidien Suddeutsche Zeitung considère qu’il s’agit d’un « pas historique », tout
en ajoutant que « l’acharnement des Allemands à l’encontre des Hereros n’est pas très différent du comportement des autres
puissances européennes en Afrique ». (Libération, 14/08/2004).
Effectivement : le livre indispensable et encore trop peu connu de Sven Lindqvist, Exterminez toutes ces brutes (Le Serpent à plumes,
1999) montre que, chez toutes ces puissances européennes, la conquête coloniale s’accompagnait d’une idéologie et d’une pratique
génocidaires. Le ministre français de la Coopération, Xavier Darcos, n’a manifestement pas lu Lindqvist …
À ce propos, nous proposons à nos lecteurs le rapprochement de trois citations, questionnant jusqu’à la moelle notre conception
de l’Histoire.
« Il s’agit ici [le comportement des Européens en Afrique depuis un demi-millénaire] d’une culpabilité collective, d’une brutalité commise par une
civilisation à l’égard d’autres peuples au prétexte unique de leur infériorité, et ce, dans un contexte pacifique. Comment, en effet,
considérer comme crime un système de pensée mondial, si économiquement, socialement, scientifiquement et religieusement
justifié, sans remettre en cause les fondements mêmes de la civilisation occidentale. » (Le prix de l’humanité, par Fleur du Kasaï, publié le
26/05/2004 sur Grioo.com – un article remarquable).
« Vous le savez déjà. Moi aussi. Ce ne sont pas les informations qui nous font défaut. Ce qui nous manque, c’est le courage de
comprendre ce que nous savons et d’en tirer les conséquences. » (Sven Lindqvist, Exterminez toutes ces brutes, Le Serpent à plumes, 1999, p.
226. Repris par Patrick de Saint-Exupéry auteur de L’inavouable, La France au Rwanda, Les arènes, 2004, p. 289)
« Pareil étonnement n’a de place au début d’un savoir, à moins que ce savoir soit de reconnaître comme intenable la conception de
l’Histoire d’où naît une telle surprise. » (Walter Benjamin, questionnant en 1940 l’étonnement de certains devant « l’inimaginable ». Cité par Benjamin
Chevillard, 10 ans…. in Indésens, 04/06/2004)
Françalgérie
Le 28 juin dernier, à l’initiative du député Vert Noël Mamère et de François Gèze, PDG des Éditions La Découverte, s’est tenu à
l’Assemblée nationale un colloque sur la « Françalgérie » avec le soutien des associations Algeria-Watch, Aircrige, Cedetim et
Survie.
Outre les deux auteurs du livre Françalgérie : crimes et mensonges d’États (Éd. La Découverte, 2004), Lounis Aggoun 1 et Jean-
Baptiste Rivoire 2, de nombreux intervenants se sont succédés pour débattre de ce tabou de la République française et proposer des
solutions visant à éviter que de telles horreurs ne se reproduisent.
Il serait vain de vouloir résumer en quelques lignes quatre heures de conférences, de débats et d’échanges ainsi que les 700
pages du livre. Les deux auteurs, après avoir brièvement rappelé le contexte historique de l’Algérie depuis l’indépendance de 1962,
ont décrit la situation que vivent les Algériens depuis l’interruption du processus démocratique en janvier 1992, suite aux élections
législatives de 1991 qui avaient vu la victoire du FIS 3. En douze ans, le bilan de la (re)prise en main du pouvoir par les militaires
serait de 200 000 morts et 15 000 disparus. La complicité de la France est totale : les services français, notamment la DST,
contrôlée de 1993 à 1995 par le ministre Pasqua et son suppôt Marchiani (actuellement en prison préventive pour d’autres faits),
étaient au courant du rôle joué par la DRS 4, les services algériens qui ont utilisé et instrumentalisé les groupes islamistes. La DST
était présente en 1993 devant l’immeuble des époux Thévenot lors de leur enlèvement à Alger. En 1994, le général Smaïl Lamari 5
informe la DST et le ministère de la Défense français que Djamel Zitouni, qui a pris la tête des GIA 6, est en fait leur homme.
L’économiste algérien Omar Benderra a décrit les mécanismes financiers de la corruption. Nicole Chevillard, journaliste à Risques
internationaux, a expliqué les raisons de la collaboration entre les services secrets français et algériens. Hocine Aït-Ahmed (président
du FFS 7) est aussi longuement intervenu. Noël Mamère a regretté le peu de pouvoir d’initiative et de contrôle dont dispose le
Parlement français et a parlé du thème de la « fracture coloniale ». Véronique Nahoum-Grappe, sociologue, représentant Aircrige, a
montré l’absence de perception par les citoyens de la réalité de la politique étrangère française. Mehdi Ba, éditeur de Patrick de
Saint-Exupéry (L’inavouable, Les Arènes, 2004), a fait le rapprochement avec le dévoiement institutionnel lors du génocide rwandais.
François-Xavier Verschave a insisté sur la confiscation de l’indépendance de l’Algérie par un groupe d’officiers, formés dans les
écoles militaires françaises aux méthodes françaises de « contrôle des populations ». Enfin Paul Moreira, journaliste à Canal Plus –
co-initiateur de l’Appel pour créer un mécanisme de contre-pouvoir citoyen qui offre un accès plus libre à l’information –, a expliqué
comment des formes de contre-pouvoir, notamment journalistiques, étaient indispensables pour se prémunir de telles dérives. Il a
souligné la nécessité de garantir par la loi un accès aux informations dites « sensibles », à l’instar du Freedom of Information Act 8 en
vigueur aux USA. [Antoine Lecanut]
1. Lounis Aggoun, journaliste indépendant, a été pendant de longues années un militant pour les droits de l’Homme en Algérie.
2. Jean-Baptiste Rivoire, journaliste à « 90 minutes » (Canal Plus), est l’auteur de nombreux documentaires dont Benthala, autopsie d’un massacre (1999),
Algérie : la grande manipulation (2000) et Attentats de Paris, enquête sur les commanditaires (2002).
3. Front islamique du salut.
4. Département du renseignement et de la sécurité. Nouvelle appellation de la Sécurité militaire (SM) depuis 1990.
5. Chef de la Direction du contre-espionnage (DCE).
6. Groupes islamiques armés.
7. Front des forces socialistes.
8. Voir le site www.liberte-dinformer.info
Le racisme français
Ce qu’on a appelé « l’affaire du RER D » est instructif à bien des égards. Pendant deux jours la France politique et médiatique
s’est déchaînée dans un défoulement de racisme sans précédent, racisme vertueux s’entend, mais vraiment caricatural et sans
retenue.
Cette affaire n’aurait jamais dû exister dans un milieu tant soit peu rationnel. Dès les premières relations en effet, des gens de
simple bon sens en ont relevé toutes les étrangetés, marquées au coin du délire : savoir qu’il s’agit de trois Maghrébins et de trois
Africains (euphémisme pour Noirs), mais ne pas pouvoir les décrire – c’est là un archétype du racisme. Avoir eu, en position assise,
la tête maintenue penchée mais se voir dessiner des croix gammées sous les seins, sur le ventre et sur le pubis. Essayez donc.
Bref tout cela requérait un certain scepticisme avant toute confirmation par enquête. C’est d’ailleurs ce qu’ont fait les fonctionnaires
de police de base, habitués des dépositions de toutes sortes. Hélas, là-dessus sont intervenus un procureur de peu de jugement,
Xavier Salvat, et une dépêche de l’AFP de pur style stalino-popovien. Et un simple récit est devenu immédiatement un fait avéré,
rapporté à l’indicatif, sans même l’élémentaire précaution d’un « selon les dires de la victime présumée ». De quoi illustrer la dérive
des procédures judiciaires et le niveau lamentable de l’information en France. Pourquoi cette absence totale de maîtrise des
principes élémentaires de déontologie qui permettent aux professions de magistrat et de journaliste d’exister et d’être respectées ?
Il faut se rendre à l’évidence, ce récit remplissait un tel désir, une telle attente, qu’il a rompu toutes les barrières du sens critique
chez des gens qui devraient en être le mieux pourvus. Mais cela ne s’est pas arrêté là. La classe politique s’est engouffrée dans la
brèche jusqu’au plus haut niveau. Le ministre de l’Intérieur Dominique de Villepin a jugé cet événement « ignoble ». Le président de
la République Jacques Chirac a dit son « effroi ». Le Parti communiste a organisé une manifestation. Laurent Fabius a mis en
demeure le gouvernement d’agir. La LIC(R)A a publié un communiqué frénétique dénonçant haineusement les « nazis de banlieue »
– la pseudo-victime parlait elle de « racaille de banlieue ». Fontenelle, dans le fameux récit de « La dent d’or », recommandait de
s’assurer des faits avant d’en tirer des conclusions. C’était la grande époque, où on pensait que le rationalisme viendrait à bout des
ravages de la crédulité et de la superstition.
Les journaux bien sûr se sont surpassés. Le numéro de Libération du lundi 12 juillet 2004 devrait devenir un vrai cas d’école, si un
jour on décidait d’enseigner le vrai journalisme en France. En première page : photo d’un « graffiti antisémite en novembre 2003 sur
une cage d’escalier de la cité des Bosquets, à Montfermeil (Seine-Saint-Denis) ». Il leur reste encore à photographier les graffitis des
vespasiennes, ceux des chiottes des lycées, etc. On n’a pas fini d’être informé. Double page à l’intérieur. Première phrase, premier
lapsus : « plausible », c’est l’adjectif qui s’impose, probablement par antiphrase. Le mot qui aurait dû être employé est
« vraisemblable », puisque « plausible » veut dire littéralement « digne d’être applaudi » ou « qui peut être approuvé ». C’est le cas
en effet, c’était le fait divers introuvable, on en rêvait. Les journalistes, Jacky Durand et Patricia Tourancheau, en remettent dans la
sauce : les verbes « gueulent », « hurlent » accompagnent les citations des propos rapportés dans le récit. C’est comme si on y
était. En intertexte et en caractères rouges on a « les trois Maghrébins et trois Africains taggent sur son ventre, sous les seins et
jusqu’au pubis, des croix gammées ». Pour cela, « ils sortent de gros feutres ». Comme chacun le sait, les taggeurs emportent
toujours dans leurs poches, en plus de la peinture en bombe pour l’exercice de leur art, des feutres pour quelques esquisses,
souvenir de leur apprentissage à l’école maternelle.
Le clou de l’exposé : « les six Noirs et Beurs infligent un coup de pied à la jeune Blanche », là où on devrait avoir « six individus
ont, selon ses dires, donné un coup de pied à la plaignante ». En prime, on a une « analyse » de Catherine Coroller, commentant
gravement les « passages à l’acte » des « jeunes issus de l’immigration » et un « éditorial » de Jean-Michel Thénard qui se
scandalise de « l’absence de témoins », qui aurait dû plutôt l’intriguer. Le bon peuple est lâche, dit-on, mais il adore raconter devant
les caméras ce qu’il a vu même de loin et partiellement. Les journaux télévisés en sont la preuve quotidienne.
Et puis, comme des observateurs futés l’avaient prévu, l’ensemble s’est lamentablement dégonflé. Deuxième acte, tout aussi
instructif. Il y en a qui se défaussent. Maxime Gremetz : « Forcément on y a cru, c’était écrit dans les journaux. » Le stalinisme, cela
vous forge un homme. Julien Dray : « Forcément on l’a cru, le président de la République l’avait dit. » Il est mûr pour la dictature. Du
côté du pouvoir, c’est plus embarrassé. C’était faux, ce fait-divers, mais il y en a tellement de vrais. Alors on ne sait plus faire la
différence ? C’est la justification de tous les bobards. Chirac a dit que c’était regrettable mais… qu’il ne regrettait pas. Tant pis s’il a
rendu ses futures proclamations peu crédibles. Enfin il s’est, lui aussi, surpassé en avouant avoir été victime d’une manipulation et
en exigeant la sévère punition des manipulateurs.
Quelle « manipulation » et quelle « manipulatrice » en effet ! On frémit, quand on pense à tous les manipulateurs aussi géniaux
que diaboliques qui ourdissent des trames invisibles de par le monde, à l’idée que notre sort est entre les mains de quelqu’un qui est
manipulé par une pauvre petite mythomane de vingt-trois ans aux gros artifices tout cousus de fil blanc. Mais aussi on n’allait pas
rater une aussi belle occasion de sonner l’hallali sur tout ce qu’on hait, sans oser le proclamer crûment, des jeunes hommes
« costauds et baraqués », des Maghrébins, des Noirs.
Le contre-exemple démonstratif n’a pas tardé. Dans Libération du mercredi 14 juillet, un titre en page 14, Un gardé à vue jeté nu
dans sa cellule, n’attire guère l’attention. Le récit est pourtant édifiant. « Le 12 juin au soir, Mustapha, 28 ans, et Abdeslam, 32 ans,
sont mal garés », un délit abominable. Ils seront arrêtés, déshabillés, injuriés (« sale bougnoule »), passeront deux jours au trou. Un
gendarme, qui conteste bien sûr les faits, sera suspendu. Vous savez bien qu’il y a des brebis galeuses, qu’il y a donc des
« bavures ». Pourquoi le journal n’a-t-il pas titré : « Un Maghrébin jeté nu dans sa cellule » ? C’était en faire trop. Pourquoi le ministre
de l’Intérieur n’a-t-il pas proclamé ces faits « ignobles » ? On n’allait quand même pas le déranger pour si peu. Pourquoi le président
de la République n’a-t-il pas déclaré son « effroi » ? Il a d’autres chats à fouetter. Pourquoi enfin la LIC(R)A n’a-t-elle pas publié de
communiqué vengeur (seuls le MRAP et SOS Racisme indépendant sont intervenus) ? Allez savoir.
Il n’y a même plus à dire qu’il y a deux poids deux mesures, déni d’une prétendue « égalité » des citoyens, mais il y a un racisme
« autorisé », ancré dans la mentalité journalistique et politique. Car c’est de cela qu’il s’agit, et non d’un « emballement », et autre
bla-bla-bla dont on a été abreuvé les jours suivants. Dans l’affaire du RER D, on a vu le vrai visage sans fard du racisme.
L’hystérique – et on ne le lui pardonnera pas – exprime, simule et stimule le désir du groupe. Il paraît que Libération a reçu des
lettres de gens consternés parce qu’ils craignaient, du fait de leur apparence, de subir les conséquences de ce fait divers. Alors,
c’est vrai, on est en plein racisme. Est-ce que j’ai peur, avec mon look européen, d’être prise à partie parce que je partage ce trait
avec le serial killer Michel Fourniret ? On croit rêver. Tout un groupe vit dans la peur d’être assimilé à ce qu’il y a de pire en son sein,
généralisation imposée par les médias avec la phrase meurtrière : « les six Noirs et Beurs infligent un coup de pied à la jeune
Blanche ». Et en plus, c’est faux. Mais c’est tellement plus vrai que le vrai, comme disait Goebbels. [OT]
Bons points
– Réunis jeudi 19 août à Durban (Afrique du Sud), les 115 pays “non-alignés” ont décidé, à l’instigation de leur hôte le président
Thabo Mbeki, de se liguer pour obtenir une réforme des Nations unies – où ils sont majoritaires. Ils se sont référés à un précédent :
la façon dont à Cancun leur coalition a mis en échec l’hégémonie des pays de l’OCDE sur l’OMC (The New Zealand Herald, 20/08/2004).
– Après 15 jours de détention, le journaliste sénégalais Madiambal Diagne a finalement été relâché le 27 juillet.
Son arrestation arbitraire, contre laquelle nous nous étions élevés, avait immédiatement suscité une très forte protestation au
Sénégal, en France et ailleurs. La presse sénégalaise avait quasi-unanimement dénoncé la dérive liberticide du régime, sous la
forme d’un retentissant éditorial commun intitulé « Tous contre le monstre [la censure] ! », et par des journées sans presse. Un très
large soutien de la société civile avait permis à la mobilisation de gagner en ampleur (marches pacifiques, grèves, etc.), cristallisant
toutes les aspirations démocratiques et rattrapant même Abdoulaye Wade en France à l’occasion de sa visite à Chirac le 23 juillet
dernier.
Toute cette agitation ne devait pas être du goût de ce dernier, qui, si l’on en croit Le Figaro du 24 juillet, aurait demandé à son
homologue sénégalais de lâcher du lest. Wade annonçait alors (mais ce n’est pas la première fois !), la suppression du fameux
article 80, calqué sur la loi française « anti-casseur » votée en 1970, abrogée en 1981. Madiambal Diagne était remis en liberté
provisoire quatre jours plus tard, dans l’attente d’un jugement sur le fond. La vigilance reste donc de mise.
Fausse note
– Après l’université Lyon 3 qui, le 23 avril, a fait docteur "honoris causa" le dictateur burkinabè Blaise Compaoré, la Sorbonne a
remis le 27 mai sa médaille d’honneur au dictateur tunisien Zine Ben Ali. C’est le professeur André Laronde, archéologue, qui est
ainsi allé à Tunis prostituer la plus célèbre université française et “justifier” scientifiquement les tortures infligées dans les geôles
tunisiennes.
(Achevé le 26/08/2004)
« Le Monde a été récemment mis en cause pour le traitement de l’attentat contre le président Habyarimana, accusant le FPR d’avoir
causé le génocide. Que pensez-vous du travail de vos confrères ? »
« Le traitement du Monde est vraiment léger, c’est inadmissible, indigne du Monde. Sur la base de ce qu’ils ont écrit, si on veut faire
une comparaison provocatrice, on pourrait dire que l’incendie du Reichstag a provoqué la Shoah. » (Patrick de SAINT-EXUPÉRY,
journaliste au Figaro, Prix Albert Londres, répondant le 25/05/2004 aux questions de l’École d’application des étudiants en journalisme de Grenoble,
http://www.journalpes.net/)
« J’étais, et je reste, dégoûté du comportement de mon pays [lors du génocide de 1994 au Rwanda] . C’est comme si j’apprenais qu’une
partie de ma famille avait collaboré à la Shoah. Sur place, je voyais les génocidaires devenir des victimes dès lors qu’ils passaient les
frontières, tandis que les massacres de Tutsis continuaient. Le rôle de la France est évident, elle a toujours soutenu Habyarimana,
elle a couvert les génocidaires contre le FPR. […] J’ai honte que la France n’admette toujours pas sa responsabilité, alors que tous
les autres l’ont fait, y compris les États-Unis et la Belgique. Et je n’ai plus trop d’espoir... surtout quand je vois que des confrères,
comme Stephen Smith, continuent à soutenir la France. J’étais avec Smith au Rwanda, nous avions les mêmes opinions, et il ne se
gênait pas pour les exprimer. Aujourd’hui il a complètement changé de discours, je ne me l’explique toujours pas... » (Laurent
BIJARD, journaliste au Nouvel Observateur, idem)
« C’est une triste fin pour lui, même si ça fait un moment que la maison Pasqua est en perdition. Quand on pense que cet homme-là
était en 1986 l’un des hommes les plus puissants de France... En tout cas, il y a longtemps qu’il ne fait plus peur à personne... »
(commentaire de Jacques CHIRAC devant ses troupes au sujet de l’interpellation judiciaire de Charles Pasqua, rapporté par Le Canard Enchaîné,
28/07/2004).
[Méthode Coué : Chirac feint d’oublier que l’ennemi Sarkozy s’emploie à récupérer la capacité de nuire de son prédécesseur au ministère de l’Intérieur et à
la présidence du Conseil général le plus riche de France. On peut aussi supposer que la Cour de Justice de la République (CJR), majoritairement
chiraquienne, saura se montrer indulgente envers l’ex-complice auquel le Président doit tant. Et qui pourrait tellement en dire… – PC]
Françasie
« Beaucoup d’irrégularités ont entouré la construction de cet aéroport [de Phnom Penh] par le groupe français Vinci. [...] J’avais obtenu
du ministre français de l’Économie de l’époque, Edmond Alphandéry, un don de la France de 20 millions de dollars pour son
extension qui devait coûter 120 millions de dollars. Puis le contrat, signé en 1995, a été amendé sans transparence. La construction
d’une seconde piste pour les gros porteurs a été supprimée, bien qu’à l’origine elle fût la part la plus importante du projet. Malgré
cette réduction de près de moitié du projet, son coût a été maintenu à 120 millions de dollars. J’estime qu’environ 40 millions de
dollars sont ainsi partis en pots-de-vin. En tant que député cambodgien, j’ai demandé une copie des amendements du contrat à mon
gouvernement et à Vinci. Tous les deux me l’ont refusé. [...]
Tout un aréopage de personnalités [...] a bénéficié [de cet argent], sans oublier les intermédiaires de la société Vinci qui sont chargés
de soudoyer les personnalités.
Le Cambodge a reçu 2 milliards de dollars d’aide internationale depuis 1993. Il y a donc beaucoup d’argent à prendre, d’autant que
le pays regorge de ressources naturelles, notamment le bois. En outre, il existe au Cambodge une connivence rare entre les
apparatchiks au pouvoir et la mafia locale. [...] Au Cambodge, pays réputé comme le plus corrompu d’Asie, jamais personne n’a été
condamné pour corruption, même au plus bas niveau... car si une personne était arrêtée, elle pointerait aussitôt le doigt vers son
supérieur. [...]
Pour [remédier à] la corruption de prédation, qui est le fait des dirigeants politiques, exigeons qu’ils déclarent leur fortune et en
justifient l’origine ! C’est ainsi que la corruption a été jugulée en Thaïlande à partir de l’adoption d’une nouvelle Constitution en 1997.
Des fonctionnaires ont été poursuivis et rendus inéligibles. Mais cela n’a été possible que parce que, en Thaïlande, il y a une justice
indépendante et une société civile forte. [...]
Le seul espoir [de changer les choses], ce sont les pressions de la Banque mondiale, des pays donateurs comme la France et le
Japon. Plus ils donnent, plus le peuple cambodgien s’appauvrit, comme le montrent les statistiques de la Banque mondiale. Ainsi,
quand la France donne un hôpital, les factures des sous-traitants chargés de le construire sont gonflées et, dans certains cas, le
surcoût peut atteindre le double du prix réel. Récemment, trois pays ont suspendu leur assistance au Cambodge pour protester – la
Belgique, les Pays-Bas et la Norvège. Malheureusement, chaque fois que j’ai parlé à des responsables français, je me suis heurté à
un fatalisme à la limite du cynisme. » (Sam RAINSY, ex-ministre des Finances du Cambodge, interviewé par Libération du 23/08/2004).
[L’ex-ministre est gentil d’excuser le cynisme prédateur de la Chiraquie par le fatalisme… Le groupe Vinci est l’héritier du groupe Dumez-Lyonnaise des
Eaux, champion de la corruption chiraco-françafricaine. Il se défend des accusations de Sam Rainsy en signalant qu’il a obtenu en 2004 un nouveau prêt
de 20 millions d’euros pour financer le projet d’aéroport, de la part de la Banque mondiale et de l’Agence française de développement, « dont on connaît les
exigences éthiques »… Demandez aux Tchadiens, par exemple, ce qu’ils vérifient de ces exigences !
Quant au ministre Alphandéry, il a accepté de témoigner en faveur de Charles Pasqua lors du procès que celui-ci a intenté à La Françafrique… –
François-Xavier Verschave]
Idéologie – Hégémonie
« Conclure que payer, c’est reconnaître sa culpabilité voudrait dire que Kadhafi a subitement été imprégné par les Lumières, qu’il est
devenu rationaliste. […] Pour un esprit occidental, payer, c’est reconnaître. […] Même pour les esprits irrationnels que sont les
Libyens, quand ils envoient une flèche, ils ont en général une bonne raison. » (Pierre PÉAN, interview au Nouvel Observateur du
05/08/2004)
[Depuis Descartes et son axiome fondateur du rationalisme (« Le bon sens est la chose au monde la mieux partagée »), le jugement de l’Occidental moyen
n’a cessé de décliner. Descartes aurait bien ri de l’arrogance d’un « esprit occidental » autoproclamé rationnel en face des « esprits irrationnels » qui
habitent les autres, les non-Occidentaux. Pierre Péan, tout « occidental » qu’il pense être, fait fi du principe de non-contradiction qui marque la rationalité. Il
a conclu avec Le Monde un accord purement politique par lequel accepter la non-réédition de son livre n’avait absolument rien à voir avec reconnaître qu’il
péchait par certains points. Quant aux « esprits irrationnels » qui ont « de bonnes raisons », c’est-à-dire qui font comme s’ils étaient rationnels, comprenne
qui peut. Vaut-il mieux être un « rationnel » qui se comporte irrationnellement ou un « irrationnel » qui se comporte rationnellement ? Laissons ceux
qu’impressionne l’œuvre du grand informateur Pierre Péan résoudre ce grave problème. – OT]
« [L’envol des cours du pétrole montre] la nécessité d’un monde stable, […] de gagner la guerre contre le terrorisme […] pour préserver la
vigueur de l’économie chez nous. » (John SNOW, secrétaire d’État américain au Trésor, le 20/08/2004, cité par Libération du 21).
[Au moins, c’est clair : la fin de la terreur n’est pas l’objectif premier de la guerre contre le terrorisme, ni la réponse aux besoins des pays les plus démunis.]
À FLEUR DE PRESSE
Françafrique
Le Figaro, Vers une coopération militaire franco-algérienne, 19/07/2004 (Philippe MIGAULT) : « Le déplacement de Michèle Alliot-
Marie à Alger, première visite officielle d’un ministre de la Défense français en Algérie depuis l’indépendance, revêt une indiscutable
portée politique. Survenant quelques jours seulement après la venue du ministre français des Affaires étrangères, Michel Barnier,
précédant de peu la délégation conduite par Nicolas Sarkozy, il démontre que les relations franco-algériennes, qui devraient ouvrir un
nouveau chapitre en 2005, avec la conclusion d’un traité d’amitié, s’intensifient.
C’est sur le plan militaire que ce rapprochement est le plus sensible. […] Des accords de défense ont été conclus en 1967 et 1983
mais n’ont pas donné lieu à une vraie collaboration. Aussi la conclusion d’un accord cadre dans ce domaine, dont Michèle Alliot-
Marie est venue jeter les bases à Alger et qu’elle souhaite concrétiser dès cet automne, est-il perçu en Algérie comme la levée d’un
des derniers tabous entre la France et son ancienne colonie. Ce projet, dont les termes restent à définir précisément mais dont les
grandes lignes sont déjà tracées, devrait comporter trois volets portant sur la formation des troupes algériennes, la modernisation de
leur équipement et la conduite d’exercices communs.
La France accueillera au sein des forces et des écoles militaires françaises des officiers et sous-officiers algériens. Ceux-ci y
recevront un enseignement leur permettant de travailler de concert avec les troupes françaises grâce à un matériel interopérable que
Paris pourrait fournir en fonction des desiderata de l’armée algérienne. Une opportunité pour les entreprises françaises de défense
qui pourrait permettre l’obtention de marchés substantiels à l’export.
Car Alger, jouissant grâce aux prix records des hydrocarbures d’une trésorerie confortable, est engagé dans un vaste effort de
modernisation de ses forces. Disposant déjà de l’armée la plus puissante du Maghreb, qui la met à l’abri de toute agression
conventionnelle, elle vient de conclure l’achat à la Russie de 70 avions de combat Mig et Sukhoï. Elle n’a pas un besoin pressant en
matière d’avions de combat, pas plus que de chars ou de navires. Certes, des entreprises telles Sagem, qui modernise déjà les
chars T 72 de l’armée algérienne, ou comme Thales, qui pourrait doter les avions de combat russes d’une électronique de bord plus
performante, pourraient obtenir des contrats sur le segment de la modernisation des matériels.
Mais le besoin réel est autre. Les forces armées algériennes pourraient se doter, dans le cadre de la lutte antiterroriste, de
systèmes facilitant leur traque. Le théâtre d’opérations sur lequel elles sont engagées, le sud du pays et ses frontières avec la
Mauritanie, le Niger, le Mali et le Tchad, est trop vaste pour que les mouvements terroristes, tel le Groupe salafiste pour la
prédication et le combat (GSPC), se prennent dans leur nasse. Des instruments de haute technologie, permettant une surveillance
efficace des mouvements aux frontières, pourraient en conséquence faire l’objet d’une demande de la part d’Alger. Et les Français
ont en la matière un réel savoir-faire.
Thales, le spécialiste de l’électronique de défense, dispose notamment des instruments adéquats. Le groupe négocie actuellement
un contrat, dénommé Miksa, avec l’Arabie Saoudite. Celle-ci, également confrontée au terrorisme et dont la superficie est presque
équivalente à celle de l’Algérie, souhaite mettre en place un dispositif de contrôle composé d’un réseau de télécommunications,
d’avions de reconnaissance et d’hélicoptères, associé à des radars permettant de détecter une intrusion par voie terrestre, aérienne
ou maritime sur son territoire. Cette solution pourrait être adaptée au Maghreb.
Au-delà de la France, l’Italie, l’Espagne et le Portugal seraient également prêts à coopérer militairement avec l’Algérie, le Maroc et
la Tunisie. Coopérant déjà en Méditerranée dans le cadre des forces terrestres et navales Eurofor et Euromarfor, ces États de l’UE
pourraient mener des manœuvres communes avec leurs voisins maghrébins. Faisant allusion aux tourments de la relation franco-
algérienne, Michèle Alliot-Marie, qui a rencontré le président de la République algérienne, Abdelaziz Bouteflika, ses ministres des
Affaires étrangères et de l’Intérieur résume la situation d’une phrase : “Le moment est venu de tourner la page. [...] Nous faisons face
aux mêmes menaces”, estime-t-elle. »
[Certains de nos lecteurs auront peut-être profité de l’été pour lire un monument d’histoire contemporaine : Françalgérie, crimes et mensonges d’États, de
Lounis Aggoun et Jean-Baptiste Rivoire (La Découverte, 2004 ; cf. Billets n° 126). Une lecture d’autant plus indispensable qu’elle éclaire les stratégies
militaires de manipulation de la terreur qu’on a vues à l’œuvre au Rwanda et qui ont conduit en 1994 au génocide d’un million de Tutsi. Au Rwanda, ces
stratégies étaient mises en œuvre par des officiers français héritiers des méthodes expérimentées durant la guerre d’Algérie. En Algérie, elles ont été
déployées depuis une quinzaine d’années sous la responsabilité d’officiers algériens formés par l’armée française, avec le possible soutien de conseillers
français, s’inspirant en tout cas des précurseurs Lacheroy, Trinquier, Aussaresses, Léger : tortures, massacres, mensonges, infiltrations, manipulations
jusqu’à la nausée, et au delà.
Les dirigeants français ont d’une part "succombé" aux pressions du lobby françalgérien – qui s’enrichit à milliards dans le détournement de la rente
pétrolière, les monopoles d’importation, les contrats juteux laissant dans la misère une grande majorité de la population – et d’autre part au chantage
terroriste. Il est désormais certain que les services secrets algériens ont provoqué les attentats de 1995 à Paris (un grand classique de la terreur d’État, où
les vrais terroristes n’ont à la bouche que l’écrasement du terrorisme). Or ni Chirac, ni Jospin n’ont voulu dénoncer cette agression caractérisée, infime
proportion de ce que la junte algérienne fait subir à son propre peuple.
Nous disons « la junte » parce que le récent lifting de la hiérarchie militaire algérienne n’a en rien altéré l’appareil de répression-manipulation. Le président
Bouteflika est là pour couvrir l’impunité d’une litanie de crimes abominables, inavoués, ainsi que la perpétuation de cet appareil, qui terrifie les contre-
pouvoirs et protège la captation des pétrodollars contre toute investigation démocratique.
C’est avec ce régime terroriste-là que la France veut nouer un accord de défense (le plus haut degré de coopération militaire). C’est avec lui que Thales
et compagnie veulent partager les dividendes du pétrole et de la corruption. La Chiraquie a hâte de redoubler les pompes à rétrocommissions. Bref, il s’agit
d’aider l’oligarchie pétro-militaire algérienne, une sécurocratie sadique, à continuer d’écraser son propre peuple pour mieux le dépouiller. En parfaite
représentante de l’oligarchie financiaro-militaire française, Michèle Alliot-Marie peut le dire : « Nous faisons face aux mêmes menaces »… Le peuple
français ignore-t-il qu’en renforçant à ce point l’incarcération du peuple algérien, il forge les fers de son propre malheur ? Laisserons-nous se contracter ce
deal mafieux ? – FXV]
L’Expression (Alger), Sarkozy attendu dimanche à Alger. Sur la voie du « partenariat d’exception », 23/08/2004 (Nadira BEL) : « Le
périple de Bouteflika en terre hexagonale pour assister aux commémorations du 60 e anniversaire du débarquement en Provence a
été une occasion propice pour pousser les relations bilatérales dans le sens de la consolidation. Sarkozy, qui doit mettre en place les
mécanismes de la refondation à travers le paraphe de plusieurs projets, revient le 29 du mois courant en ramenant dans sa valise
des contrats tout aussi alléchants que ceux qu’il a pu décrocher lors de son dernier déplacement en juillet dernier. […] La célérité
avec laquelle est engagé ce partenariat dénote l’importance qu’a pris soudainement le marché algérien d’autant plus que le vent
tourne actuellement en faveur de l’Algérie qui engrange des réserves de change estimées à 40 milliards de dollars. […]
La dernière visite de Sarkozy s’était soldée par la signature d’un aide-mémoire sur le partenariat pour la croissance et le
développement portant sur deux milliards d’euros. Le grand argentier de l’Hexagone avait alors eu cette subtile phrase pour qualifier
son exploit : “Jamais la France n’a signé un accord économique aussi important”. Elle résume à elle seule l’importance des marchés
accordés aux opérateurs français qui ne comptent pas s’arrêter à ce niveau d’échanges. Le montant de l’accord s’élève à deux
milliards d’euros. 288 millions € de conversion de dettes en investissements, 780 millions € de crédits concessionnels [à taux réduit], 1
milliard € de crédits commerciaux garantis par la Coface destinés à couvrir de futurs contrats, notamment dans les secteurs des
transports, des télécommunications, de l’électricité, des hydrocarbures, des biens d’équipements industriels, des services urbains et
de l’habitat. Le secteur de l’eau a eu lui aussi une enveloppe financière conséquente. […] Un net intérêt est accordé à la sphère
économique privée dans le but de "favoriser la croissance et l’emploi".
Le ministre français avait déclaré : "La partie française soutiendra, auprès du Club de Paris [celui des créanciers publics], la demande
de porter à 30 % le plafond de conversion de dettes en investissements actuellement limité à 10 % de la dette éligible." […]
La visite de la ministre française de la Défense, Michèle Alliot-Marie, qui a séjourné à Alger les 16 et 17 juillet dernier, a permis de
poser les jalons d’une coopération militaire efficiente. […] Le journal français Le Monde avait rapporté que l’Algérie compte acquérir
des avions de chasse français de type Rafale. Le contrat aurait été formellement conclu entre les deux chefs d’État, algérien et
français, lors du déjeuner privé qu’a offert Chirac à Bouteflika au fort Brégançon dans le Var, au lendemain de la commémoration du
débarquement de Provence. »
[Merci à ce journal algérois de nous exposer les termes du deal. En échange du soutien diplomatique et financier français à une dictature tortionnaire (les
contribuables hexagonaux vont financer tout le dispositif et assumer les risques pris par la Coface), l’ami Dassault et les multinationales tricolores qui
dominent les secteurs évoqués vont se goinfrer de contrats gonflés de commissions et rétro-commissions. Le Top 100 du MEDEF va pouvoir aussi
récupérer les morceaux les plus juteux du secteur public. La rente pétrolière est trop sérieuse pour rester entre les mains du peuple algérien.
Le sujet est sensible : la référence à l’achat de Rafale a été retirée d’un article du Figaro sur ordre du groupe Dassault, propriétaire du quotidien et
constructeur des Rafale, qui souhaitait davantage de discrétion... (cf. Libération du 27/08/2004).– FXV]
Le Canard enchaîné, Le cinquième commando de tueurs fut le bon, 18/08/2004 (Nicolas BEAU) : « En quelque six ans, le
malheureux Hicham Mandari aura essuyé une fusillade à Bogota en Colombie […], deux tentatives d’attentat en France […], quelques
tabassages… Et pour finir, cette exécution, dans la nuit du 3 au 4 août, d’une balle dans la tête, sur un parking de supermarché au
nord de Marbella, en Espagne.
[Sa] vie mouvementée […] l’a vu être mis en examen dans d’innombrables dossiers. À savoir les “vrais-faux dinars de Bahreïn” –
huit tonnes de billets frelatés d’une valeur de 350 millions d’euros imprimés en Argentine 1 –, une obscure affaire de “chantage”
exercé sur le banquier Benjelloun, […] familier du Palais [… et président de la Banque marocaine du Commerce extérieur]. etc.
Si l’on ajoute à ces quelques frasques des liens […] avec les services secrets algériens et espagnols […et] les menaces de livrer à
la presse les secrets de fabrication des bonnes relations entre le royaume chérifien et la classe politique française (notamment
Chirac et sa fille Claude 2), […] l’on comprendra que la fin tragique de cet ancien courtisan du roi Hassan II suscite de légitimes
interrogations.
[… Selon] un rapport de la PJ française, […] certains l’accusent de contrôler un réseau de call-girls qu’il aurait “ exportées” […] vers la
France, mais aussi vers les hôtels tenus à Dubaï par son père Mohammed. […]
Il se livre au hold-up le plus rocambolesque de l’histoire marocaine. Avec plusieurs complices, dont sa protectrice Farida [la
concubine préférée de Hassan II], Mandari dérobe, quelques mois avant la mort d’Hassan II, ses chéquiers personnels dissimulés dans
un coffre. Puis il se réfugie à l’étranger, où il aurait encaissé un chèque de 118 millions d’euros. Chez Hassan II, c’est la
consternation. Pour peu que son nom apparaisse – comme ce jour où dans le Washington Post il menace le roi de révélations
compromettantes –, pareil affolement peut se comprendre. Le conseiller financier du Palais, André Azoulay, téléphone alors aux
rédactions amies en France […].
Les dossiers qu’il avait sortis sur les vraies circonstances de la mort du général Dlimi, l’ancien patron de l’armée, ou sur la fortune
immobilière de certains conseillers d’Hassan II, donnaient un peu de crédibilité à ces menaces. “ Mes dossiers constituent pour moi,
a-t-il laissé entendre un jour au Canard, une assurance-vie.” Apparemment, il se montrait bien optimiste. »
1. Cf. F.X. Verschave, Noir silence, Les arènes, 2000, p. 161-167.
2. Cf. F.X. Verschave, Noir Chirac, Les arènes, 2002, p. 195-197.
[La sulfureuse affaire des "vrais-faux dinars de Bahreïn" a impliqué tout un pan de la Françafrique, de Kinshasa à N’Djaména, Niamey et Paris en passant
par Rabat. Au minimum. Malgré l’ampleur de l’escroquerie, et le montant de fausse monnaie amené à Paris, la justice française reste très discrète. Hicham
Mandari ne l’était pas assez. Il avait annoncé via la presse marocaine et espagnole une conférence de presse sur « les pages les plus noires de la
corruption du royaume de Mohammed VI ». Selon Libération du 23/08/2004, le tueur aurait frappé « la veille même de cette conférence ». Les secrets de
fabrication de la « Franchérifie » attendront encore d’être expliqués aux citoyens français et marocains.]
La Lettre du Continent, Jacques Chirac en novembre à Brazza, 29/07/2004 : « Jacques Chirac ne devait s’arrêter qu’à Dakar avant
de participer le 25 novembre au sommet de la francophonie à Ouagadougou. Selon nos informations, une "descente" au Congo-B
avant le retour sur Paris est aujourd’hui envisagée. […]
Sassou […] compte sur Jacques Chirac pour qu’il l’aide à devenir un "parrain" écouté dans la résolution des conflits des Grands
Lacs. Comme Bongo, Sassou soigne ses relations avec tous les hommes de pouvoir à Paris. Aussi a-t-il longuement reçu, dans la
soirée du 19 juillet, le grand argentier Nicolas Sarkozy. Les deux hommes ont un ami commun : l’ancien Premier ministre ivoirien
Alassane Ouattara. Le président congolais avait auparavant déjeuné le 16 juillet, place Beauvau, avec le ministre de l’Intérieur,
Dominique de Villepin, qui avait géré personnellement l’affaire du Beach à grands coups de gueule. […]
À l’Élysée, le chef d’État congolais a obtenu une annulation de 250 milliards FCFA de la dette extérieure pour pouvoir signer avec
le FMI. Cette opération se fera dans le cadre d’un petit micmac : le Congo remboursera un peu la France qui annulera beaucoup…
De même, Paris va passer l’ardoise magique sur des prêts du FAD (BAD [Banque africaine de développement]) pour que les experts du
Fonds soient contents ! […]
Le chef de l’État [congolais] a également "audiencé" Thierry Desmarest, le PDG de Total qui s’inquiète des éventuelles
répercussions des mauvaises relations entre la France et l’Angola sur ses intérêts au Congo. D’importants champs en eaux
profondes vont être développés sur la frontière maritime congolo-cabindaise, dans le cadre d’un projet d’unitisation.
Le réseau le plus solide de Sassou III à Paris est celui des "frères de lumière". Selon nos informations, le président congolais a
reçu les anciens Grands Maîtres du Grand Orient de France : Philippe Guglielmi et Alain Bauer. Enfin, Claude Dahou, Assistant
Grand Maître pour les relations avec l’Afrique de la Grande Loge Nationale Française GLNF – Sassou est très proche du Grand
Maître de cette obédience, Jean-Charles Foellner –, a organisé une rencontre avec des responsables de Thalès (Claude de Peyron,
conseiller diplomatique et Yann de Jonmaron, directeur Afrique). »
[On dirait un catalogue des modalités du soutien françafricain à un dictateur criminel contre l’humanité, qui a ruiné par la guerre et le pillage son pays riche
en pétrole, au point d’en faire l’un des plus endettés de la planète. Soutien politique, avec le probable voyage à Brazzaville du Président français et la
courtisanerie de ses successeurs putatifs. Soutien politico-économique de Total, la plus grande entreprise française. Soutien financier : les citoyens
français sont mis à contribution, à hauteur de plusieurs centaines de millions d’euros, non pour alléger vraiment la dette qui pèse sur les Congolais (ce
serait justice), mais pour permettre au(x) voleur(s) en chef de voler à nouveau. Soutien initiatique, encore, qui discrédite un peu plus l’idéal humaniste
affiché par les Grands Maîtres des deux plus importantes obédiences franc-maçonnes françaises. Franchement, quel humanisme y a-t-il à rapprocher le
fabricant d’armes Thales avec l’un des pires criminels néocoloniaux ? – FXV]
Observatoire de l’Afrique centrale (www.obsac.com), RDC. Empêcher la guerre, 27/08/2004 (Pierre BIGRAS) : « Depuis le
massacre de […] Gatumba la tension n’a pas cessé de monter en RDC [Congo-Kinshasa] et dans les pays limitrophe à l’est. Le vice-
président Azarias Ruberwa qui avait réagi à vif au lendemain de ce massacre […] en réclamant un arrêt évaluatif de la transition
congolaise s’était ensuite imposé un court silence pendant une période de deuil à la mémoire des victimes.
Il faut cependant souligner que ce silence honorable correspondait également avec une offensive diplomatique sud-africaine qui
visait à réunir les deux principales composantes apparemment impliquées directement dans ces événements. Si une délégation du
RCD s’est effectivement rendue à Pretoria, il n’en a pas été de même du côté de la composante ex-gouvernementale. […]
Faut-il s’étonner, après cette nouvelle gifle magistrale infligée au médiateur sud-africain Thabo Mbeki par une des principales
parties congolaises, que le vice-président Ruberwa ait lui-même fait monter les enchères ? Il est évident que nous sommes passés
[…] à une nouvelle phase de guerre froide qui pourrait facilement basculer dans la guerre tout court.
Ce qui est clair en ce moment c’est que tout le monde s’attend à la guerre, mais que personne ne veut en porter la responsabilité.
Le Rwanda a éloigné le colonel [rebelle] Jules Mutebutsi ([… réfugié au Rwanda avec] ses 300 combattants) de la frontière de la RDC ;
plusieurs ministres issus de la composante RCD sont demeurés à Kinshasa ; la composante gouvernementale se drape dans
l’irréductible drapeau de la légitimité constitutionnelle de la transition pour refuser de reprendre des négociations à Pretoria ; et
pendant ce temps la France saisit au vol le ballon d’une augmentation des effectifs de la MONUC réclamée par le proconsul William
Swing, appuyé par son patron le secrétaire général de l’ONU Kofi Annan, pour s’imposer comme nouvel intervenant incontournable
dans la suite des choses. »
Le Figaro, Paris tend la main au président tchadien, 09/08/2004 (Pierre PRIER) : « Une crise peut en cacher une autre. Derrière
l’engagement – réel – de la France dans l’aide humanitaire aux réfugiés du Darfour, Paris poursuit un autre but : tendre la main au
président tchadien Idriss Déby, menacé par le conflit. Preuve de l’urgence : c’est la première fois que les forces françaises
positionnées au Tchad sont engagées dans une mission à caractère militaire – la “sécurisation des frontières” – depuis les années
80. […] Le président Déby peut mesurer le changement, lui qui, à la fin des années 90, avait demandé en vain l’aide des avions de
transport du dispositif français contre les rebelles toubous du MDJT, dans le nord du pays.
Mais cette fois, il y a le feu à la maison, estime-t-on à Paris. La mission des Français est délicate. Les militaires vont tenter de
protéger une gigantesque frontière où plusieurs guerres se jouent en miroir. Le Tchad accuse le Soudan de laisser les milices arabes
soudanaises, les Djandjawids, envahir son territoire pour attaquer les “Noirs” soudanais réfugiés sur le sol tchadien. Le Soudan
accuse à son tour le président Déby d’avoir envoyé ses soldats lutter aux côtés des rebelles du Darfour. Idriss Déby, qui avait un
temps joué les arbitres, y a été acculé par sa propre famille. Des proches ont essayé en avril de fomenter un coup d’État contre lui.
Ils lui reprochaient, entre autres griefs, de refuser son aide aux rebelles darfouriens du MJE (Mouvement pour la justice et l’égalité),
dont beaucoup appartiennent à la même ethnie que le président, les Zaghawas.
En outre, la famille d’Idriss Déby est liée à des chefs rebelles par des liens de parenté. Mais les forces zaghawas du Soudan
pourraient avoir un deuxième agenda, celui de prendre le pouvoir à N’Djamena. Idriss Déby est bien placé pour le savoir, lui qui prit
le pouvoir à partir du Soudan : le danger vient toujours de l’Est.
Deuxième foyer de tension : les Arabes tchadiens, apparentés à ceux du Darfour. Ils représentent 21 % de la population
tchadienne et ont fourni de nombreux ministres au Tchad durant son histoire. Mais aujourd’hui, la crise de confiance entre la
communauté arabe et le gouvernement est ouverte. Les leaders arabes se plaignent d’une “chasse aux arabes” qui aurait lieu au
Tchad, où certains les appellent “Djandjawids”, du nom des milices arabes soudanaises.
Les Arabes tchadiens se plaignent aussi de voir leurs villages attaqués par des rebelles “noirs” du Darfour, qui, tout comme leurs
ennemis les Djandjawids, traversent la frontière du Soudan vers le Tchad. La guerre ethnique rôde : certains idéologues extrémistes,
des deux côtés, rêveraient de faire du Darfour une zone exclusivement “arabe”, et du Tchad une zone exclusivement “noire”. […]
La présence militaire française va aussi se heurter aux intérêts d’autres “joueurs” internationaux : les États-Unis, qui ont, au moins
au début, donné un coup de pouce aux rebelles soudanais, pour faire pression sur le gouvernement de Khartoum. Et le colonel
Kadhafi, qui considère le Tchad comme son arrière-cour et prend ces temps-ci le parti des Arabes tchadiens. Il l’a dit au président
Déby. Un président menacé de tous côtés, auquel Paris tente aujourd’hui d’offrir un rempart, conscient que la déstabilisation du
Tchad entraînerait une catastrophe régionale. »
[D’un côté on observe la contagion de l’idéologie de la « purification ethnique ». De l’autre on suit le raisonnement classique (et tragique pour les
populations tchadiennes) selon lequel la stabilité du Tchad serait liée au soutien par Paris d’un “seigneur de la guerre” nordiste. Ainsi, les « nécessités
géopolitiques » amènent la France à ménager d’un côté le régime soudanais, criminel contre l’humanité, et de l’autre la dictature d’Idriss Déby, qui a lui
aussi commis de nombreux massacres à caractère ethnique. Dans le sud du pays, ses partisans, soutenus par une administration et des « forces de
l’ordre » clanico-mafieuses, continuent impunément leurs assassinats et autres exactions. Tandis que la richesse pétrolière du Tchad s’écoule vers les
coffres des banques étrangères… – FXV]
Mépris
Le Canard enchaîné, Pensions sucrées, 18/08/2004 : « Un Malien de quatre-vingt-quatre ans, ancien adjudant [dans l’armée française],
reçoit royalement 39 euros par trimestre quand un Français ayant les mêmes états de service touche 690 euros. […] “La question
des retraites est réglée”, a tranché Michèle Alliot-Marie. Pourtant, elles sont toujours entre dix ou vingt fois inférieures pour les
anciens combattants africains. “Les pensions correspondent au même pouvoir d’achat”, prétend MAM. »
[L’argument de Michèle Alliot-Marie est non seulement de mauvaise foi mais totalement mensonger. Un livre ou un médicament coûte en Afrique une fois et
demi le prix français – mais quel besoin de lire ou de se soigner peut avoir un ancien combattant ? Les produits industriels, les automobiles, les machines
agricoles, l’électroménager, les engrais, etc. coûtent deux à trois fois le prix français – mais, après avoir guerroyé en Europe, un adjudant doit être rompu à
la marche à pied. De plus, si le pouvoir d’achat en Afrique est ce que dit MAM, pourquoi les fonctionnaires français, militaires et civils, officiant en Afrique,
sont-ils payés deux à quatre fois plus qu’en France ? Leur donner la même rémunération serait déjà leur faire un énorme cadeau ! (cf. Billets n° 127, D-Day
et blanchiment, note 3)
L’iniquité vécue pendant quarante années par les anciens combattants africains de l’armée française n’est qu’un des moindres bénéfices tirés par la
France des « indépendances », mais c’est le plus déshonorant et il mérite d’être stigmatisé comme tel. Là où on devrait avoir des compensations aux
familles et aux derniers survivants, plus des excuses pour cette longue escroquerie, on n’a que l’escamotage et la désinvolture. Remarquez, tous les
milliards volés aux anciens combattants – qui sait quel usage ils auraient bien pu faire de ce qu’ils avaient si chèrement gagné, comme Ben Bella ? – ont
été déversés à foison sur quelques-uns des leurs, le sergent Eyadema, le capitaine Bokassa, et d’autres bons disciples, pour jouer la comédie de
l’« indépendance » et garantir le statu quo colonial. Et il n’était guère question à leur sujet de la moralité d’un « niveau de vie » quelconque quand ils
amassaient leur gigantesque part du butin. Puisqu’ils laissaient les amis de MAM en prendre une plus grande part encore... – OT]
Le Monde, Le souvenir naufragé des Africains de la Libération, 15/08/2004 (Stephen SMITH) : « Vu d’Afrique, en l’espace de deux
générations, le débarquement du 15 août 1944 s’est transformé en naufrage. Il y a soixante ans, les recrues du continent voisin de
l’Europe voguaient vers les plages de Provence en chantant "Nous sommes venus d’Afrique pour libérer la France".
Ce week-end, leurs représentants politiques sont, certes, les invités du président de la République, qui décorera aussi des anciens
combattants survivants. Mais comment s’expliquer le paradoxe que ces Africains des anciennes colonies soient devenus les mal-
aimés de la nation à laquelle ils permirent de "se refaire une armée et une souveraineté", comme le résume, dans ses Mémoires de
guerre, le général de Gaulle ? Hors commémoration, des Africains anonymes – eux-mêmes ou leurs descendants – s’entendent dire
qu’ils "envahissent" la France. Sur la tribune officielle, leurs présidents, tels l’Algérien Bouteflika, le Togolais Eyadéma ou le
Djiboutien Omar Guelleh, sont déclarés hôtes "encombrants" par des élus de la République française. Encore heureux que le
Mauritanien Ould Taya, l’Ivoirien Gbagbo, le Guinéen Conté, le Gabonais Bongo et le Congolais Sassou Nguesso aient préféré rester
chez eux !
Il ne s’agit pas de défendre ces chefs d’État à titre personnel. Mais la France a été moins regardante pour les recevoir ou pour les
mettre en avant tant qu’ils servaient à rehausser son "rang". Et, surtout, ces présidents, quels que soient les griefs que l’on puisse
retenir contre chacun, incarnent leur pays dans la continuité qui lie le passé au présent. Or que ressentiraient les Français si, simple
hypothèse, Jacques Chirac était reçu à la commémoration de la guerre d’indépendance américaine non pas en tant que chef de
l’État français, mais comme justiciable des emplois fictifs à la Mairie de Paris ? »
[Cet article, dont nous citons quelques extraits, montre que le stakhanovisme idéologique de Stephen Smith ne connaît pas de trêve estivale. À partir
d’éléments incontestables, mais avec une comparaison incongrue (les emplois fictifs), il s’agit de faire admettre au lecteur que les proconsuls néocoloniaux
sont légitimes, donc d’enfoncer un peu plus dans les oubliettes le processus néocolonial. En même temps, on continue de refouler dans le passé la
Françafrique toujours aussi présente. Car que nous a montré la télévision le 15 août sur le porte-avions Charles-de-Gaulle, sinon une brochette de « chefs
d’État » « reçus » et « mis en avant » parce qu’ils servent à rehausser le « rang » de la France chiraquienne ? Une image d’Épinal néo-impériale… Et si
quelques-uns ne sont pas venus, c’est entre autres parce qu’ils ne se sentent pas assez protégés des « petits juges », ignorants de l’impunité
françafricaine indivise... – FXV]
Le Monde, Le souvenir (suite) : « Le débarquement de Provence, ce fut le "Jour J" de la France libre, d’un empire colonial qui a
affranchi sa métropole. [...] L’histoire des soldats africains [...] constitue "le trou de mémoire de la République", soutient le journaliste
Charles Onana, […] camerounais, dans son livre La France et ses tirailleurs. Enquête sur les combattants de la République (éd.
Duboiris, 2003). »
[S. Smith profite de l’occasion pour faire de la publicité à son “confrère” Charles Onana, devenu l’orateur préféré des colloques révisionnistes organisés par
les suppôts du génocide de 1994 au Rwanda. Charles (ou Auguste) Onana s’est constitué un C.V. politiquement correct avec des livres sur Bokassa
(comme Stephen Smith), sur Norbert Zongo et sur les "tirailleurs sénégalais".
Les éditions Duboiris (comme leur jumelle MINSI) ont pratiquement été créées pour lui : trois ouvrages en tout de 1998 à 2002, dont deux brûlots du club
révisionniste (et un troisième en 2004, de l’avocat canadien Robin Philpot). Il s’agit d’une SARL monopersonnelle avec une boîte à lettres à Paris, publiant
un premier livre en 1998 mais déclarée seulement en 2003, après avoir perdu un r (de Duboirris à Duboiris)… Sa publicité est assurée notamment par
Afrique Éducation, un périodique qui se caractérise par son soutien inconditionnel aux Biya, Eyadéma, et autres dinosaures. Nous voilà dans la
Françafrique obscure, aux structures et financements qui ne le sont pas moins.]
Le Monde, Le souvenir (suite) : « Pour les anciens combattants africains, l’après-guerre n’a pas tenu les promesses d’un
engagement scellé au prix de sang ou de mutilations pour un cinquième de la force levée sur le continent. En décembre 1959, quand
l’espoir de l’indépendance fut enfin sur le point de se réaliser […], la "cristallisation" (le gel de leurs pensions, mué tout récemment en
indexation sur le coût de la vie locale) devint le point de départ d’un feuilleton ignominieux : dès lors, ils ne touchaient plus qu’une
fraction dérisoire de ce qui était payé à leurs frères d’armes blancs. Cette bataille-là, judiciaire, est toujours en cours, même si une
victoire importante, peut-être décisive, a été remportée en 2003. […]
La grandeur d’un débarquement confondant "sujets" et colons dans une quête commune de liberté s’est ainsi abîmée, au fil des
ans, dans une mesquinerie qui atteste la dérive des continents entre la France et l’Afrique. Aujourd’hui, cette histoire s’éteint pour
avoir trop longtemps brûlé la peau comme une honte. »
[La victoire de 2003 a été interprétée par la France de manière à laisser des différences abyssales entre les pensions servies aux anciens combattants
français et africains de la même armée. S. Smith ne dit pas que le « feuilleton ignominieux » du mépris de ces libérateurs africains de la France n’était que
le syndrome d’un mépris plus global, qui a confisqué « l’espoir de l’indépendance ». « La dérive des continents » donne à croire en une iniquité fatale,
quasi-géologique. Or,on sait combien tous les présidents de la Ve République ont été “branchés” sur l’Afrique. On pourrait qualifier cette dérive conjointe de
néo-négrière. L’histoire de ce mépris n’est pas près de s’éteindre, du moins tant qu’il trouvera ses camoufleurs patentés. – FXV]
Télé 7 jours, Memona Hintermann, la casque bleu de l’info, 07/08/2004 (Isabelle CAUCHOIS) : « En 1984, elle a failli être violée par
Kadhafi. Pendant la guerre du Tchad, elle faisait partie des journalistes qu’il recevait lors d’une conférence de presse. Repérée dans
l’avion par son interprète, au lieu d’embarquer à l’arrivée avec ses confrères dans un minibus, elle a été kidnappée et conduite dans
les appartements privés de Kadhafi. “Si je n’avais pas menti en disant que j’étais malade, j’y passais” ».
[C’est en 1984 que Mémona Hintermann aurait dû régaler le public de cette confidence, si elle avait eu un peu de courage. Aujourd’hui son récit, qui ne
repose que sur ses dires, n’offre pas d’autre intérêt que de cultiver le cliché raciste de « l’Africain baiseur ». C’est ainsi que Foccart, dans ses Mémoires, se
plaît à décrire son « ami » Ahidjo en position grotesque de séducteur lourdingue et, bien sûr, éconduit, de Jacqueline Auriol. Mais pour qui se prennent ces
sauvages ? Ces gorges chaudes sont à rapprocher du tabou absolu qui règne sur les mœurs politico-médiatiques hexagonales, notablement marquées par
le machisme le plus archaïque, avec tous ses abus, qui ne donnent lieu qu’à de vagues chuchotements peureux. – OT]
Mondialisation
Le Courrier (Genève), La Belgique ouvre la voie à la taxe Tobin-Spahn, 06/07/2004 (Benito PEREZ) : « “Historique”, “rôle pionnier”,
“signal fort”... Les mouvements altermondialistes belges n’ont pas lésiné sur les qualificatifs, vendredi passé, pour qualifier le vote
intervenu à la Chambre basse du Parlement belge. La veille au soir, en effet, il s’est trouvé une majorité alternative de socialistes,
sociaux-chrétiens et Verts pour doter la Belgique d’une taxe “Tobin-Spahn”. Inspiré des travaux des économistes Bernd Spahn et
James Tobin, ce mécanisme doit permettre de freiner la spéculation financière et de financer l’aide au développement grâce à un
prélèvement sur les mouvements de capitaux sur le marché des changes. Bémol de taille, cependant, le texte n’entrera en vigueur
que lorsque les douze États de la zone euro disposeront de ce même dispositif.
Sans impact immédiat, le vote belge marque surtout l’ouverture d’un nouveau cycle prometteur. Depuis le 1 er juillet 2004, les
partisans européens d’un contrôle des marchés financiers disposent d’une législation complète – clé en main – à défendre auprès de
leurs décideurs nationaux. Car avant même d’être ratifié par le Sénat, le texte belge est devenu une “référence”, se réjouit le réseau
“Action contre la spéculation financière” dans un communiqué. Cette coalition d’une cinquantaine de mouvements, qui mènent depuis
cinq ans un intense lobbying à Bruxelles [www.entraide.be/entraide/actions/tobin.htm], affirme que la future loi a déjà été traduite en moult
idiomes et qu’elle circule dans les travées de plusieurs autres parlements européens.
Motif d’optimisme supplémentaire : les longs débats en commission – débutés en 2000 – ont aussi permis de bousculer les
“arguments techniques” très souvent opposés à la taxe Tobin. Même le ministre libéral des Finances, Didier Reynders, a fini par
admettre qu’une telle disposition serait praticable à défaut, selon lui, d’être souhaitable. Son groupe s’est abstenu lors du vote
parlementaire.
Concrètement, la loi instaure une taxe de 0,01 ou 0,02 % sur les transactions de plus de 10 000 euros. Mais si les taux de change
venaient à varier brutalement, le niveau de la taxe serait provisoirement augmenté à 80 %, dissuadant du coup toute attaque contre
une monnaie. […]
Selon les partisans de la nouvelle loi, ce prélèvement – malgré sa modestie – pourrait à l’échelle de l’Union européenne rapporter
près de 50 milliards d’euros par an. Le texte adopté à Bruxelles attribue cette manne à “la coopération au développement, à la lutte
contre l’injustice sociale et écologique et à la préservation des biens publics internationaux”. »
Sunday Times, Les stars d’Arsenal détournent des millions d’impôts, 18/07/2004 (Robert WINNETT et David ROBERTSON) [traduit
par le groupe local Attac Pays malouin/Jersey] : « Le Club d’Arsenal, en tête de la première division, a établi un dispositif d’évasion fiscale
pour ses joueurs et son dirigeant. Grâce à des sociétés-écrans anonymes et à des sociétés fiduciaires offshore, le club peut assurer
de substantielles récompenses à ses joueurs et faire en sorte qu’ils échappent à l’impôt pour quelques millions de livres sterling
chaque année. [...] Ainsi, des joueurs étrangers comme l’attaquant français Thierry Henry ou le joueur vedette hollandais Dennis
Bergkamp, ainsi que le directeur sportif Arsène Wenger sont "dispensés d’impôt" sur leurs primes à six chiffres […].
Ces joueurs signent, en fait, deux contrats. Le premier porte sur un salaire annuel de base imposé pour l’essentiel de façon
classique au taux maximal de 40 % auquel s’ajoute la contribution sociale. Cependant, les joueurs ont également un second contrat
"fantôme" concernant les primes liées à leurs résultats [...]. Ces primes peuvent représenter jusqu’à la moitié de leurs rémunérations
globales et sont payées par l’entremise de deux sociétés-écrans.
C’est en 2001 qu’Arsenal a monté une entreprise le plus discrètement du monde sous l’appellation Sevco 1270, société dont ses
joueurs de l’équipe phare sont actionnaires. La comptabilité officielle du club ne mentionne pas l’existence de cette entreprise dont le
but est d’assurer le versement des primes de jeu sous formes de dividendes. Les documents fiscaux les plus récents en provenance
de Sevco révèlent que ces versements ont été assurés en direction d’un cabinet fiduciaire établi dans l’île anglo-normande de
Jersey. Par ce biais, les joueurs ainsi rétribués peuvent, en toute légalité selon les experts en transactions financières, se soustraire
à tout impôt et aux obligations d’assurances sociales liées au salaire. [...] Thierry Henry, par exemple, a vraisemblablement réalisé
une "économie" de 70 000 livres sterling environ, soit un peu plus de 110 000 euros. [...]
D’autres clubs utilisent de tels dispositifs décrits par un expert-comptable, qui a souhaité conserver l’anonymat, comme étant " à
l’avant-garde des stratégies visant à se soustraire à l’impôt en ayant une longueur d’avance sur les services fiscaux ". [...] Ces
techniques étaient jusqu’alors l’apanage quasi exclusif des firmes financières actives sur les créneaux de la spéculation à risque et
des banques d’investissement de la City londonienne. [...] Le cabinet Deloitte and Touche (à l’origine du montage financier du club
Arsenal) n’a pas souhaité s’exprimer sur ces faits ; le club a seulement rappelé le caractère confidentiel des contrats le liant à ses
joueurs. »
[Henry et Wenger sont des modèles de fair play, de respect des règles du jeu… de football. Avec pareils modèles, le temps s’approche où seuls les
pauvres et les imbéciles financeront encore des miettes de biens publics… À ceux qui pensent qu’on peut organiser le vol de l’argent public sans verser
dans la criminalité, signalons que le cabinet Deloitte and Touche était aussi le commissaire aux comptes du géant agro-alimentaire italien Parmalat, qui a
volé quelque 10 milliards d’euros. L’administrateur de cette société faillie vient de porter plainte contre ces “experts-comptables”… – FXV]
LIRE
Vincent Peillon, Les milliards noirs du blanchiment, Hachette Littératures, 2004, 199 p.
Thierry Godefroy et Pierre Lascoumes, Le capitalisme clandestin. L’illusoire régulation des places offshore, 2004, La Découverte, 259 p.
Ces deux livres sur le sujet crucial des paradis fiscaux et judiciaires ont en commun leur pessimisme. Mais, disons-le d’emblée, on a beaucoup plus
apprécié le volontarisme militant du premier que le sociologisme désespérant du second, doublé d’une forme de condescendance.
Le député socialiste Vincent Peillon (à l’Assemblée nationale jusqu’en 2002, au Parlement européen depuis 2004) présida sur le sujet une mission
d’information parlementaire assez jubilatoire. Il nous en rappelle quelques excursions intempestives (Liechtenstein, Monaco, Luxembourg, la City de
Londres… ) qui agitèrent sérieusement ces havres d’impunité de la criminalité financière. Le député chiraquien Michel Hunault se fit aussitôt l’avocat de ces
lupanars. Avec son collègue Arnaud Montebourg, Peillon parvint à organiser en février 2002 une Conférence des parlements de l’Union européenne contre
le blanchiment.
Mais tout cela se heurta à l’hostilité d’une partie du gouvernement Jospin, puis à la vague conservatrice qui submergea une majorité de pays de l’UE. Les
gouvernements de droite sont évidemment plus proches des milieux économiques, financiers et militaires qui n’entendent pas se priver des moyens d’agir
en dehors des lois. Face à cette coalition d’intérêts, le député rappelle à juste titre que la solution est politique (car ce ne sont pas les remèdes techniques
qui manquent) : « Sortir des simples proclamations [… suppose] la structuration d’une opinion publique internationale et d’un espace public mondial capables
de peser et de déborder l’inertie et l’hypocrisie des États. » Bien vu !
Les deux auteurs du Capitalisme clandestin décrivent avec force détails le double langage des États en question – c’est l’utilité de leur ouvrage. Mais ils
font une guerre dangereuse et finalement cynique à la morale élémentaire. Brodant sur un thème que Jean de Maillard développe de manière plus subtile,
l’interpénétration de l’économie « normale » et de l’économie criminelle (Le marché fait sa loi, Mille et une nuits, 2001, cf. Billets n° 95), ils en viennent à
suggérer qu’il n’y a plus de « crime » puisque tout cela est pratiqué par des gens (banquiers, PDG, responsables politiques et autres) qui sont et font la
« norme ». L’entreprise démystificatrice des deux spécialistes vise du même coup ceux qui voudraient lutter contre l’extension et la généralisation de la
criminalité économique : ce seraient des naïfs ou des illusionnistes.
Le sociologisme ignore la dimension politique. Certes une mobilisation civique, comme celle invoquée par Vincent Peillon, est tout sauf gagnée d’avance.
Mais, plutôt que de dire que le combat est perdu parce que le crime est de plus en plus pratiqué par les gens « normaux », on peut parier que l’avalanche
exponentielle des dégâts provoqués par une dérégulation laxiste va faire prendre conscience, justement, qu’un certain nombre de comportements
« normaux » (comme l’oppression et le pillage néocoloniaux) sont en réalité criminels. De fait, mais aussi de droit : le nombre d’instruments juridiques
susceptibles de qualifier ces infractions a en réalité beaucoup augmenté.
La bataille va, du coup, se jouer dans les têtes. Nous allons devoir affronter une manipulation orwellienne : on cherchera à nous faire admettre que des
crimes caractérisés n’en sont pas, et/ou nous faire enfouir la tête dans le sable. Par une intimidation et un divertissement multiformes. Godefroy et
Lascoumes font l’hypothèse implicite que cette manipulation va gagner, si elle ne l’a pas déjà fait. C’est en cela que leur livre est littéralement désespérant.
Mais leur hypothèse n’est pas acquise. [FXV]
Association Survie, 210 rue Saint-Martin, F75003-Paris – Commission paritaire n° 76019 – Dépôt légal : septembre 2004 – ISSN 1155-1666
Imprimé par nos soins – Abonnement : 20€ (Étranger : 25€ ; Faible revenu : 16€)
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BILLETS D’AFRIQUE
et d’ailleurs...
129 – Octobre 2004
Informations et avis de recherche sur les avatars des relations franco-africaines
Nous nous sommes réjouis que la France, in extremis et à contrecœur, signe les traité de Rome instituant la Cour pénale
internationale puis, au fil des années, se retrouve l’une des promotrices de la CPI – combattue par George W. Bush.
Pourtant, la même France (ses chefs militaires et la quasi-totalité de sa classe politique) reste solidaire dans la négation
des incroyables soutiens apportés en 1994 au génocide d’un million de Tutsi rwandais. Nous n’allons pas, parce que nous
combattons obstinément cette négation, entrer dans le chœur des détracteurs de la CPI, qui peut et doit se placer à l’avant-
garde du refus d’un « monde sans lois ».
Nous ne cessons par ailleurs de dénoncer le rôle central de Jacques Chirac dans l’histoire et dans la perpétuation de la
Françafrique, ce système néocolonial de pillage et d’oppression qui “patronne” directement une bonne douzaine de
dictatures africaines (et bénit les autres) : la camerounaise par exemple, dont le gouverneur Biya va être chaudement
félicité dès sa réélection frauduleuse.
Nos lecteurs savent comment la Françafrique se régale de l’aide publique au développement (APD) bilatérale, comment
elle gonfle une dette qui est surtout un cumul d’escroqueries, comment les remises de dette aux tyrannies amies relancent
la politique du ventre tout en permettant d’afficher une hausse fictive du taux français d’APD.
Cela ne nous empêchera pas d’approuver la constitution, à l’initiative de Jacques Chirac et d’un trio de dirigeants de
gauche (le Brésilien Lula, le Chilien Lagos et l’Espagnol Zapatero), d’une coalition de plus de cent pays demandant une ou
des taxes mondiales contre l’extrême pauvreté. Certes, il faudra se battre ensuite pour que l’argent recueilli aille vraiment
financer l’accès universel aux biens publics les plus essentiels. Mais c’est un premier pas vers un argent public mondial,
urgent et indispensable si l’on veut d’autres horizons qu’une mondialisation mafieuse creusant des abîmes d’iniquité et de
criminalité.
Flairant l’air du temps, Chirac s’est mis en tête du cortège. Mais si le cortège a été immédiatement aussi imposant, c’est
que l’immobilisme devenait intenable et que le mouvement altermondialiste avait déminé les objections idéologiques.
Nous soutiendrons donc cette dynamique politique, tout en continuant de montrer qu’elle est en contradiction avec les
siphonnages massifs de la Françafrique chiraquienne. Le choix des futures taxes, parmi l’éventail proposé, sera
révélateur : certaines s’accommodent bien du cours ruineux des choses, en particulier de l’essor des paradis fiscaux,
d’autres le contrarieraient. Il faudra peser en faveur des secondes.
François-Xavier Verschave
SALVES
Opportunité
Le 30 septembre, Ubifrance, organisme para-public de soutien aux exportateurs français, propose un séminaire à huis clos intitulé :
« Soudan, une opportunité à saisir » (La Lettre du Continent, 02/09/2004). Comme les terres des Darfouriens massacrés ?
Pour la diplomatie française, s’exprimant via le porte-parole du Quai d’Orsay (14/09/2004), « il est clair que la solution de cette crise
[au Darfour] ne se fera pas contre le Soudan, elle ne se fera pas sans le Soudan, elle ne peut se faire qu’avec le Soudan. Donc, c’est
ce qui sous-tend toute notre approche du dossier. » Merci de nous dire aussi clairement pourquoi il serait indélicat d’accuser de
génocide ce régime partenaire.
Ledit régime ne se retient plus quand il s’agit d’encenser la diplomatie française. Recevant en son palais l’ambassadeur de France
Dominique Reneux, sur le départ, le maréchal-président soudanais Omar el Bechir lui a remis l’ordre de Nelein de première classe
« en reconnaissance de ses efforts pour promouvoir [boost] les relations bilatérales et la coopération entre le Soudan et la France
dans tous les domaines », selon l’agence officielle SUNA (11/09/2004). Il « a loué les autorités françaises pour leur soutien au Soudan,
aux niveaux bilatéral, régional et international. [...] Il a indiqué que les relations franco-soudanaises font preuve de progrès significatifs
dans les domaines politique, économique, commercial et culturel, pour l’intérêt des deux pays. » Les participants au séminaire
d’Ubifrance ont bel et bien « une opportunité à saisir ». [FXV]
L’assassinat du marocain Hicham Mandari, abattu le 4 août dernier d’une balle dans la tête en Espagne, (cf. Billets n° 128) a fait
couler beaucoup d’encre en Espagne et au Maroc. En France, le journaliste Stephen Smith y a consacré une double page du Monde
où l’intox le dispute à l’occultation pure et simple du secteur français de l’étonnante trajectoire de la victime.
Des recoins les plus secrets du palais de Hassan II, Mandari avait été propulsé dans l’orbite de nombreux politiques en France, en
Afrique et au Moyen-Orient. Des relevés d’appels téléphoniques émis par certains de ses nombreux portables font apparaître des
contacts avec des personnalités comme Claude Chirac, Dominique de Villepin, Michèle Alliot-Marie, Jean-Pierre Chevènement,
Charles Pasqua ou Pierre Falcone.
Les fonctions qu’avait exercées Mandari aux côtés du général Mediouri, le patron de la sécurité royale du temps de Hassan II, lui
ont en effet ouvert bien des portes. Mediouri, pour le compte de son maître, avait notamment la haute main sur la distribution des
subsides et autres cadeaux que le souverain attribuait aux responsables étrangers dont il souhaitait faire ses obligés. Une pratique
dont, selon le témoignage détaillé de Mandari, d’éminents représentants de la classe politique française ont largement et longuement
bénéficié.
Les fonds consacrés par le monarque à ces « bonnes œuvres » étaient d’autant plus volumineux qu’il s’agissait en partie du
recyclage, c’est-à-dire du blanchiment, de la part revenant au palais des bénéfices des grands réseaux de trafic de drogue opérant
au Maroc. Comme l’a démontré l’OGD (Observatoire géopolitique des drogues), le royaume n’est pas seulement le premier
exportateur mondial de haschich, mais aussi une plate-forme de transit pour l’héroïne et la cocaïne destinée au grand marché
européen.
Depuis 2003, Mandari, qui avait créé un virtuel Comité national des Marocains libres (opposition au régime), se déclarait fils de
Hassan II et de sa concubine favorite, Farida Cherkaoui. Rien ne filtre sur l’enquête de la justice espagnole. [Jacques Cartis]
L’élection présidentielle d’octobre 2004 au Cameroun va se dérouler dans des conditions qui défient ouvertement les droits politiques élémentaires.
La date du 11 octobre a été fixée à peine un mois avant, ce qui empêchera toute mobilisation et toute organisation pour l’opposition. L’annonce a été faite
au Cameroun en l’absence du Président, qui n’a pas reparu au pays depuis la mi-août, où il avait répondu à l’invitation de Jacques Chirac.
Les deux tiers des Camerounais en âge de voter au Cameroun ne sont pas inscrits sur les listes électorales. Les Camerounais vivant à l’étranger – plus
de dix pour cent de la population camerounaise – ne pourront pas, malgré leurs protestations, exercer leur droit de vote. L’exigence d’une Commission
électorale nationale indépendante (CENI) a été refusée. L’Observatoire national des élections (ONEL), dont les membres sont nommés par la Présidence
et qui a déjà fait la preuve de son inutilité, a été reconduit.
Tout est donc prêt pour une nouvelle mascarade électorale.
Paul Biya, après avoir exercé diverses fonctions sous la présidence d’Ahmadou Ahidjo, a évincé ce dernier en 1982 par une révolution de palais. Après
avoir, en 1984, réprimé dans le sang une tentative de retour de l’ancien Président, il est reconduit en 1987 à la Présidence comme candidat unique. En
1992, après la répression des manifestations pour un changement démocratique, qui a fait plusieurs centaines de morts, les résultats de l’élection,
favorables au candidat de l’opposition John Fru Ndi, sont grossièrement truqués et Biya se proclame élu. En 1997, l’opposition boycotte une élection qui
n’offre aucune garantie de loyauté. Une réforme a changé la durée du mandat présidentiel et remis à zéro le compteur limitant les réélections : Biya repart
pour un quatrième mandat, de sept ans cette fois.
Tout en subissant pendant vingt-deux ans un pouvoir sans contrôle, la masse des Camerounais n’a cessé de s’appauvrir, la moitié d’entre eux vit au-
dessous du seuil de la pauvreté, tandis qu’un affairisme insolent étale le scandaleux enrichissement de quelques-uns sur un pays doté d’abondantes
ressources naturelles. Le Cameroun de Biya a réussi à prendre place au rang des pays pauvres très endettés (PPTE). Il vient d’être exclu de ce bénéfice,
faute d’avoir rempli les conditions élémentaires de gestion, en raison de la corruption qui mine l’État, et qui a valu au Cameroun de figurer à la première ou
dans les toutes premières places des pays les plus corrompus. Les services publics d’éducation et de santé sont sinistrés, les entreprises publiques en
faillite ont été bradées, obligeant les Camerounais à vivre de longs jours sans eau, sans électricité. La Caisse d’Épargne Postale et la Caisse Nationale de
Prévoyance sociale sont en banqueroute, vidées de leurs fonds.
Pourtant, le Président du Cameroun est choyé par les hommes politiques français. De Pasqua à Rocard on s’affiche en sa compagnie. Il jouit de la
protection et de l’amitié de Jacques Chirac, qui vient pourtant de proclamer, à l’ONU, sa volonté de lutter contre la pauvreté. Nul doute que sa réélection,
inévitable et programmée, sera saluée par les vœux et les félicitations du Président français, une véritable insulte au peuple camerounais souffrant.
La passivité des Camerounais devant cette situation ne doit pas faire illusion. Réduit à l’impuissance, muselé, le peuple est conscient du mépris dans
lequel on le tient et du gâchis qui a été fait de ses possibilités de développement humain. Pourra-t-on s’étonner demain si, en désespoir de cause, il verse
dans l’extrémisme ethnique ou religieux ? C’est tout ce qu’une politique cynique et irresponsable lui aura laissé.
Dans l’ex-duo vedette de la Françafrique, Jacques “Stan Laurel” Chirac a laissé tomber Charles “Oliver Hardy” Pasqua, fortunes
faites. Alors que Jacques trouve toujours un échelon judiciaire pour annuler les procédures à son encontre (avant de bénéficier d’une
immunité présidentielle en béton grâce au compère Roland Dumas), Charles n’est plus ménagé par le parquet.
Le juge Philippe Courroye a donc libre cours pour chercher les magots de Charlafric. Un filon gargantuesque, alimenté entre autres
par la Corsafrique. Lionel Jospin s’était fait établir un « rapport Matignon » déroulant tout l’organigramme de ce réseau mafieux,
branché sur les trafics d’armes et de drogue, assurant une circulation intercontinentale de l’argent sale tel un réseau d’égouts dont les
accès à la surface seraient les jeux, paris et casinos. Mais cette synthèse d’informations n’avait pas eu de suite judiciaire, ledit
réseau étant lié aux origines du mouvement gaulliste et à ses “services d’ordre” successifs, anticommunistes puis néocoloniaux. Or
Lionel Jospin a capitulé dès 1997 devant la Françafrique néogaulliste, et il ne voulait pas d’ennuis en Corse.
Philippe Courroye n’exposera sans doute pas plus qu’Éva Joly le système de cette France à fric et ses paradis exotiques.
Toutefois, les croupières qu’on lui laisse tailler à Oliver Hardy évoquent quelques techniques du blanchiment (à quoi sert une fortune
à Monaco ou aux Caïmans si on ne peut en profiter en douce France ?). Pour sa vraie-fausse campagne présidentielle de 2002,
Pasqua s’est fait accorder un prêt de 450 000 euros par la Banque populaire (!) de Chypre (encore un paradis fiscal européen). Ce
prêt est garanti par une société-écran Arbitron (Libération, 15/09/2004). Pasqua a dit au juge qu’il avait l’intention de commencer à
rembourser. Deux ans après.
Autrement dit, le pauvre Charles n’en avait rien fait avant d’être “persécuté” par le juge. Il en va ainsi de très nombreux prêts
garantis par un compte bancaire offshore, dans un paradis fiscal : le propriétaire du compte étant le même que l’emprunteur, ou en
deal avec lui, n’a aucune raison de s’inquiéter du non-remboursement. La banque est évidemment complice, au moins par
aveuglement volontaire. C’est tout cela qui permet le pillage de l’Afrique, et l’érosion du financement des biens publics en France.
Nouveau président du conseil général des Hauts-de-Seine, Nicolas Sarkozy a fait nommer son prédécesseur Charles Pasqua à la
présidence de… la “fac Pasqua”, l’université privée Léonard de Vinci, à Nanterre, sponsorisée par les grandes entreprises
françafricaines. C’est le doyen de cette université, Noulis Pavlopoulos, qui s’était entremis avec la banque chypriote. La fac Pasqua
restera un haut lieu de connaissance(s). [FXV]
Vols
Depuis UTA, les compagnies aériennes françaises sont un vecteur de choix pour les manœuvres et « transferts » de la Françafrique.
Nous avons évoqué (Billets n° 126) l’itinéraire très protégé d’Europe Aéro Services (EAS) et de Francis Lagarde, un condamné à la
prison ferme dont la police française ne retrouve pas l’adresse bien qu’il fréquente, à Paris et à Bangui notamment, les cercles
françafricains les plus fortunés.
Alexandre Couvelaire a rendu lui aussi d’innombrables services. Pendant des années, sa compagnie aérienne a mis à disposition
du couple Chirac, ou de chacun des deux séparément, ses avions pour des vols privés… dont la facture n’était ni réglée, ni
réclamée. Comme on sait, Jacques Chirac, patron de la Françafrique et du racket RPR-UMP sur les marchés publics, n’a pas de
sous – ou alors il ne peut les montrer, et doit rémunérer autrement ceux qui lui font de gros cadeaux. À ce jeu-là, Couvelaire s’est
ruiné, ou, plus exactement, il a ruiné ses compagnies successives – puisque lui-même n’a cessé, jusqu’à récemment, d’être promu à
de plus hautes responsabilités : ainsi a-t-il été nommé à la présidence d’AOM-Air Liberté (filiale du Crédit Lyonnais encore
nationalisé), avec le succès que l’on sait : un océan de pertes, absorbé pour l’essentiel par les finances publiques ; des centaines de
chômeurs, débarqués.
Suite à une mauvaise affaire avec Swissair et le baron Ernest-Antoine Sellière, patron du MEDEF, AOM-Air Lib était en mesure
d’obtenir 200 millions de francs de dommages et intérêts. Couvelaire a retiré la plainte, pour ne pas chagriner Ernest-Antoine, un ami
de trente ans – qu’il a aussi transporté à l’œil en 1998. Avec cela, Jacques Chirac et le patron du MEDEF sont les mieux placés pour
serrer la vis de l’assurance chômage et des budgets sociaux : ils sont au-dessus de tout ça, ils volent.
Quant à Alexandre Couvelaire, il « souhaite aujourd’hui rebondir en Afrique, terre propice à des aventures plus discrètes »
(Libération, 22/09/2004). Il a tout à fait l’audace et le carnet d’adresses pour imiter les spéculations fructueuses de l’ex-collègue Lagarde.
La Françafrique les accueille à bras ouverts. [FXV]
Bons points
– L’Afrique agressée et déstructurée par la colonisation est en pleine phase « instituante », pour employer le langage du philosophe
Castoriadis : la session inaugurale du Parlement panafricain (PAP), le 16 septembre près de Johannesbourg, est un grand
moment. Sa présidente (il n’y en a jamais eu au Palais Bourbon), la Tanzanienne Gertrude Mongella, a dit l’essentiel : « Nous
sommes là pour faire beaucoup plus que des lois […] pour se concentrer sur l’accélération de l’intégration politique et socio-
économique du continent. »
– Nous avions craint que le Burundi ne ratifie les statuts de la Cour pénale internationale en ayant recours à l’article 124 (introduit
dans les statuts par la France), permettant à un État d’éviter que ses ressortissants ne puissent être jugés pour crimes de guerre.
Finalement, c’est sans aucune restriction que ce pays a rejoint la CPI le 21 septembre.
« C’était en juin 1994, je rencontrais Donald Steinberg, membre du National Security Council. [… Il] croyait en la réalité du génocide
en cours contre les Rwandais tutsis mais se refusait à employer le terme. En effet, l’emploi du mot génocide aurait entraîné une
obligation légale d’intervenir pour les États signataires de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide
(1948). […]
Juillet 2004 : le Congrès américain adopte à l’unanimité une résolution qualifiant les événements du Darfour de génocide. Le 9
septembre, le secrétaire d’État Colin Powell déclare à son tour, devant la commission des Affaires étrangères du Sénat américain,
qu’un “génocide a eu lieu et pourrait encore se poursuivre au Darfour”.
En dix ans, du Rwanda au Soudan, ce qui a changé, c’est la perception par les États-Unis des menaces pesant sur leur sécurité
nationale et leurs intérêts stratégiques. Et le régime soudanais, même s’il n’est pas en tête, figure en bonne place sur la liste des
ennemis du pays dressée par l’administration Bush.
En dépit de son opportunisme politique évident, cette évolution de l’emploi du mot "génocide" pourrait néanmoins trouver sa
légitimité dans une lecture scrupuleuse du droit pénal international : […] “l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe
national, ethnique, racial ou religieux”.
Dans le cas du Darfour, les partisans de l’emploi du terme “génocide” affirment que l’action des milices "arabes" vise la destruction
des tribus “africaines”. L’argumentation de cette thèse suppose l’existence d’un Soudan peuplé par les représentants de deux races :
les Noirs et les Arabes. La notion de race, au sens biologique du terme, abandonnée depuis plusieurs décennies, opère ainsi un
retour en force sous le prétexte de l’interprétation à la lettre d’une convention internationale sortie de son contexte historique. […]
La nécessité de réhabiliter la notion de race pour soutenir la thèse d’un génocide au Darfour n’est pas le seul point de faiblesse de
la démonstration. Les manifestations publiques de l’intention de détruire un groupe humain ne sont pas plus évidentes que
l’existence de races distinctes. Les discours de la dictature soudanaise et les lois du pays n’en portent pas trace.
En résumé, à supposer qu’elle soit réelle, l’intention de détruire un groupe humain n’est pas affichée et la définition du groupe de
victimes impose l’usage d’une catégorie invalidée, à juste titre, depuis de nombreuses années.
Cependant, il faut admettre que la thèse du génocide au Darfour, même si elle ne s’impose pas à tous, rencontre un véritable
succès au sein des organisations de défense des droits de l’homme et des organismes humanitaires. Le moteur de cet engouement
est, sur le fond, d’une nature tout aussi politique que le vote unanime du Congrès américain. La formule consacrée pour définir ce
projet politique auquel il nous est proposé d’adhérer est le droit d’ingérence en réaction à des violations graves et massives des
droits de l’homme.
Pour les partisans de la construction de ce nouvel ordre international fondé sur la promotion volontariste des droits de l’homme, les
armes à la main si nécessaire, les progrès ne sont pas suffisamment rapides en raison de l’inertie des grandes puissances, qui
s’illustre dans le fonctionnement actuel du Conseil de sécurité des Nations unies.
En réponse à cette mobilisation insuffisante, la qualification de crime des crimes, le génocide, offre un avantage certain. Parmi les
violations graves des droits de l’homme, le génocide est la qualification qui induit le plus clairement une obligation d’intervention, non
seulement a posteriori pour réprimer mais avant ou pendant le déroulement des événements pour les prévenir ou y mettre un terme.
[…] L’effet escompté [… est] une imposition du droit, par la force si besoin […].
Notons au passage que pour soutenir cette thèse il faut créditer les membres permanents du Conseil de sécurité de la volonté et
du pouvoir de mettre fin aux crimes les plus graves sur l’ensemble de la planète. En gardant à l’esprit la liste des membres
permanents du Conseil de sécurité, l’histoire contemporaine de ces pays (Chine, États-Unis, France, Royaume-Uni et Russie), la
fréquence et la complexité des conflits où les violations des droits de l’homme sont majeures, la naïveté d’une telle croyance ne finit
plus d’étonner.
Et, à l’heure où le monde entier prend conscience de l’ampleur des tortures pratiquées dans les prisons américaines en Irak et de
la gravité des crimes perpétrés par l’armée russe en Tchétchénie, la tentation est forte de voir dans cette prise de position non
seulement de la naïveté, mais aussi une bonne dose de cynisme.
L’indépendance est essentielle au secouriste humanitaire pour être perçu par les belligérants comme ne participant pas aux
hostilités. Le respect de ce principe impose de ne pas faire siens les projets visant à l’établissement d’un nouvel ordre politique
international et de concentrer son action sur la mise en œuvre de secours impartiaux. Mais le rappel des principes ne suffit pas
toujours à emporter l’adhésion face à la tentation de s’engager dans la construction d’un autre monde, toujours présenté comme
meilleur par définition. L’examen attentif des arguments en faveur du droit d’ingérence et le bilan des interventions militaires
internationales contemporaines devraient achever de nous convaincre de nous garder de suivre ce chemin. » (Jean-Hervé
BRADOL, président de Médecins sans frontières, contribution au Monde du 14/09/2004).
[Nous citons assez longuement cette prise de position, parce qu’elle est importante, symptomatique d’une certaine idéologie française, et profondément
scandaleuse. Résumons avant de réfuter : ceux qui parlent de « génocide » réhabilitent « la notion de race » ; l’intention génocidaire n’est pas manifeste au
Soudan puisqu’elle n’est pas affichée ; invoquer aujourd’hui les Conventions de Genève contre le génocide, militer pour que soit prévenu et sanctionné le
crime des crimes ne peut relever que de la « naïveté » ou du « cynisme », au service des impérialismes...
Il serait tout à fait légitime de discuter de la validité de l’emploi du mot « génocide » pour qualifier ce qu’a entrepris le gouvernement soudanais au Darfour.
Mais tel n’est pas le propos de Jean-Hervé Bradol, car il sait que sur ce point il a perdu d’avance : avec la définition du statut de la Cour pénale
internationale, cette qualification ne fait pas de doute. Dans un article similaire (Alternatives internationales, 09/2004), le mentor de MSF, Rony Brauman,
regrette, comme nous (Billets n° 125), la jurisprudence du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie qui a qualifié de « génocide » le massacre de
Srebrenica - sans conteste un crime contre l’humanité, mais non pas un génocide au sens historique. Nous avons soutenu (Édito du n° 128) qu’il y a eu au
Soudan intention de génocide, au sens plein, parce que les crimes contre l’humanité de Khartoum n’ont pas seulement fait des dizaines de milliers de
victimes : les tribus visées, représentant plus d’un million de personnes, ont été systématiquement privées de tout moyen de survie dans leurs villages,
obligées de fuir, dans le désert, le harcèlement continu des soudards (ce qui rappelle le génocide arménien), et le gouvernement soudanais a initialement
refusé qu’on leur porte secours, ne cédant que devant l’indignation internationale.
Si l’on suit Jean-Hervé Bradol, la notion de race n’ayant aucun caractère scientifique (il a raison), il ne faut plus parler de génocide, car le mot même
renvoie juridiquement et étymologiquement (par sa racine grecque genos) à cette notion dépassée. Oui, il n’y a pas de race arménienne, juive ou tutsi.
Ceux qui parlent du génocide des Arméniens, des Juifs ou des Tutsi seraient donc des charlatans, des propagandistes de Gobineau ? C’est nier par un
sophisme les terrifiantes leçons du XXe siècle que de renvoyer l’expérience et la condamnation du génocide à la raciologie : ce qui est en question, c’est la
capacité d’un État criminel (cf. l’ouvrage de référence d’Yves Ternon, L’État criminel, Le Seuil, 1995) de désigner un groupe humain comme bouc
émissaire, en travaillant les clivages et pulsions identitaires, puis de lâcher sur lui les exterminateurs (ingénieurs des chambres à gaz ou milices
déshumanisées). Cela n’est pas du tout dépassé.
Le droit international a trouvé un nouvel élan après 1945 dans le refus de la monstruosité. Les Conventions de Genève nous ont défini en humanité, nous
chargeant collectivement de défendre ses frontières, de refuser ce qui la nie et tue même la parole - le crime contre l’humanité, dont le génocide est le
paroxysme. Jean-Hervé Bradol nous dit que cet élan et cette mobilisations sont obsolètes, qu’elles relèvent d’un schéma intellectuel « invalidé ». Selon
nous, au contraire, les Conventions de 1948 sont une révolution, longtemps attendue, encore inachevée. Et d’abord un bouleversement des priorités : le
refus du génocide surplombe toutes les considérations stratégiques. Et c’est pourquoi tant de stratèges, à commencer par les militaires, s’échinent à
vouloir le « mettre entre parenthèses ». La stratégie humanitaire rejoindrait-elle la militaire ?
N’insistons pas sur l’équation : l’intention génocidaire n’est assurée que si elle est affichée dans les discours et les lois ! Bradol n’a-t-il jamais rien lu sur la
question, ne sait-il pas que le projet génocidaire organise systématiquement sa propre négation ? Dans le cas soudanais, l’instrumentalisation par le
gouvernement central de milices tribales chargées du nettoyage ethnique est démontrée depuis plus de dix ans. L’élimination des tribus gênantes est une
politique constante, qui a cette fois étalé sa systématicité. L’intention génocidaire existe chaque fois (Khartoum pense comme Mitterrand : dans ces
contrées ténébreuses, « un génocide, ce n’est pas trop important »), mais elle reste inachevée à cause des réactions internationales forçant le passage
des humanitaires. Ce scénario répété a tout de même fait déjà plus de deux millions de morts au Soudan - tandis que le régime utilise la pression
humanitaire comme un moyen de chantage et une source de profit.
Laisser entendre qu’une proposition est fausse dès lors qu’elle est reprise par les Américains est un argument assez pauvre. On peut dénoncer avec la
plus grande vigueur l’impérialisme américain en Irak, s’indigner avec Bradol des méthodes de torture pratiquées là-bas, sans penser que les milliers de
témoignages recueillis par des centaines de journalistes et d’enquêteurs associatifs ne sont que des mensonges. Ce sont d’ailleurs ces témoignages qui
permettent aujourd’hui à MSF de soigner les rescapés du Darfour : si tant de « naïfs » n’avaient pas hurlé leur indignation, les humanitaires attendraient
encore leurs visas…
Derrière tout cela, il y a deux combats idéologiques. Nous l’avons déjà dit (Édito du n° 128), la « neutralité » pragmatique du « secouriste humanitaire » peut
se justifier, tel un scaphandre qui lui permet d’aller sauver des vies. Et il faut saluer ceux qui s’y dévouent. Mais qu’est-ce qui autorise la plus célèbre des
ONG d’urgence à vouloir transformer cette contrainte, ce « principe » d’action, en « principes » de “pensée” politique ? Le désastre est assuré (voir aussi,
dans Billets n° 120, un propos de J.H. Bradol sur le Liberia) . Admettons que MSF n’insulte pas le régime raciste soudanais. Mais elle pourrait s’épargner de servir
la dialectique mensongère de Khartoum et d’en camoufler l’ignominie, en bonne intelligence avec la politique française - qui se sert de la prise de position
de MSF pour justifier son amical dialogue avec le régime soudanais.
Le président de Médecins sans frontières (pas forcément suivi par toutes les sections nationales de MSF) dénonce le « droit d’ingérence », un concept
ambigu, donc dangereux, promu par Bernard Kouchner, fondateur de MSF et ennemi “historique” de Rony Brauman. Il y a matière à débat. Mais au-delà,
c’est la perspective même d’une justice pénale internationale qui est traitée par le mépris, assimilée aux impérialismes - alors que les États-Unis, la Chine
et la Russie de Poutine refusent la Cour pénale internationale. Rony Brauman, dans l’article parallèle d’Alternatives internationales, feint de croire que toute
sanction se résume aux canonnières coloniales : il existe des sanctions moins violentes et dissuasives, comme débrancher la pompe à pétrole et à
finances. Jean-Hervé Bradol oublie, ou feint d’oublier, que jamais aucune justice n’est née impartiale. Mais elle élabore des mots et des règles qui finissent
par se retourner contre l’arbitraire. Le choix est entre ni loi ni justice, et la construction progressive d’une justice imparfaite. MSF ne nous laisse que le
premier choix, au nom d’une « neutralité » qui permet, non pas accidentellement, mais structurellement, de soigner les rescapés au milieu des bourreaux.
Certains appellent ça du « réalisme ». La mémoire de l’humanité s’insurge contre ce choix. - FXV]
« [La] qualification de génocide n’a été reprise ni par le secrétaire général des Nations unies, Kofi Annan, ni par Jan Pronk, le
représentant spécial pour le Soudan, dans son rapport sur la situation, ni par Médecins sans frontières, ni par moi quand je me suis
rendu sur place en juin. Maintenant, il est évident que le Darfour est le théâtre d’une crise humanitaire importante [sic] et de
violations massives et graves des droits de l’Homme. Nous soutenons l’idée d’une enquête précise de l’ONU. » ( Renaud
MUSELIER, secrétaire d’État aux Affaires étrangères, interrogé par Le Figaro du 16/09/2004)
[L’idée est bonne, sa mise à exécution urgente. Allez, Monsieur Muselier, un peu plus de nerf. Une bonne idée se défend bec et ongles. - SC]
« C’était une erreur, car il ne fallait imposer des sanctions contre le Soudan que s’il n’y avait aucun autre moyen de persuasion. » (Jan
PRONK, envoyé spécial de l’ONU au Soudan, concernant les sanctions pétrolières. xinhuanet.com du 20/09/2004).
[L’expérience, de Jan Pronk comme celle de tout le monde, prouve qu’il n’y a aucun autre « moyen de persuasion » que des sanctions. Pendant les
travaux humanitaires, le magasin des recettes écœurantes reste ouvert. - SC]
« Les Djandjawids, les milices arabes, continuent les exactions, mais il y a déjà eu une évolution considérable de la situation
notamment pour faciliter l’accès aux organisations humanitaires. Il est cependant indispensable que le gouvernement soudanais
fasse des efforts pour désarmer ces groupes et que l’Union africaine accentue son travail pour surveiller ce processus. Le
gouvernement soudanais semble décidé à faire quelque chose [quelque chose ?]. À nous de les aider. La paix ne peut se faire qu’avec
nos interlocuteurs soudanais. » (Idem)
[« Aider le gouvernement soudanais » ? Des sanctions leur viendraient en aide très efficacement. Nous sommes interloqués, M. le ministre, que l’on
“Interlocute” avec un gang de criminels contre l’humanité. - SC]
« Plusieurs ministres français se sont déjà rendus à Khartoum et dans le Darfour pour trouver une solution à la crise. Sur le volet
humanitaire […], les soldats des éléments français du Tchad ont été mobilisés. […] Cet automne, dès la fin de la saison des pluies [le
ministre a perdu son parapluie], je retournerai au Darfour pour faire un état des lieux et savoir si la mobilisation internationale a permis
d’éviter un drame humanitaire. [Trop tard, Monsieur le ministre !] Il est urgent d’accroître la sécurité autour des camps de réfugiés pour
rétablir la confiance et organiser le retour des gens dans les villages. » (Idem)
[La sécurité ne règne pas autour des camps. Y régnerait-elle en raison de la présence de forces étrangères qu’elle ne régnerait pas pour autant dans les
villages d’où viennent les occupants de ces camps. Outre ces derniers (difficiles à approcher en raison des menaces qui pèsent sur ceux qui témoignent :
plusieurs qui l’ont fait ont définitivement disparu), interrogez les organisations qui ont enquêté sur la situation, M. le ministre. Elles n’ont pas plus confiance
en la parole de vos « interlocuteurs » que les villageois privés de village. La France a voté la résolution 1564 (www.un.org) du Conseil de sécurité le 18
septembre. Si l’ambassadeur de France à l’ONU, Jean-Marc de la Sablière, s’est exprimé dans ce sens, c’est qu’il en a reçu l’ordre du plus haut niveau de
l’État. Nous voudrions pouvoir compter sur vous pour muscler la détermination de cette cime. - SC]
Tyrannophilie
« La question de la démocratisation des pays africains - comme d’ailleurs de tout pays - mérite toutes les nuances du jugement, ce
que certaines phrases de la pétition que vous avez signée ne font pas.
Il me paraît pour le moins totalement faux d’affirmer, comme le fait l’Association Survie, que “depuis les années 1960, la France
confisque l’indépendance de ses anciennes colonies africaines en y maintenant un système d’exploitation clientéliste qui peut
rejoindre le néocolonialisme le plus caricatural”.
La politique africaine de la France depuis quarante ans n’est, certes, pas exempte de critiques : [… elle] a ses partis pris, ses
intérêts et il lui arrive de se tromper. Mais [… elle] est aussi digne de louanges quand on sait que la principale menace qui pèse depuis
tant d’années sur le continent africain est l’indifférence. » (Guy TEISSIER, député UMP des Bouches-du-Rhône, président de la commission de la
Défense nationale et des Forces armées. Réponse du 01/09/2004 au courrier d’un militant de Survie à propos de notre campagne Dictateurs).
[Comme Paul Quilès, son prédécesseur à la présidence de la commission de la Défense, Guy Teissier ne veut pas voir la criminalité politique et
économique qui domine la politique africaine de la France, il admet au plus qu’il puisse y avoir « erreur ». Relèverait de cette catégorie le soutien
ininterrompu aux Eyadéma, Bongo, Déby, Sassou, Biya, Ould Taya, Guelleh, etc., et non du « néocolonialisme le plus caricatural ». Il faudrait plutôt louer le
prédateur de ne pas être indifférent à ses proies. Les peuples tyrannisés et pillés seront de plus en plus amenés à demander, au contraire : « Laissez-nous
la paix ! Laissez-nous le fric ! Laissez-nous l’Afrique ! » - FXV]
« En tant que Président de la commission de la Défense nationale et des Forces armées […], je puis vous affirmer que la France n’a
pas à rougir des actions qu’elle entreprend en stationnant chaque année plusieurs milliers de soldats en Afrique et en envoyant,
quand la situation humanitaire ou politique l’exige, des renforts sur place. Ces milliers de soldats participent, en prenant plus de
risques que quiconque, à la démocratisation effective du continent africain. » (Idem)
[C’est inouï comme ces forces stationnées ou expédiées ont contribué à la démocratisation du Congo, de Djibouti ou du Rwanda. Il est vrai aussi que Guy
Teissier préside l’une des seules commissions parlementaires de la Défense dans les pays démocratiques qui refuse de contrôler ou superviser les
services secrets. Il n’est donc peut-être pas très renseigné sur ce que font ces services pour prolonger les dictatures françafricaines.]
« La démocratie en Afrique est pour moi comparable à une fleur qu’on ne fera pas pousser plus vite en tirant dessus. » (Idem)
[On nous pardonnera, mais, vu le contexte, nous avons à première lecture compris de travers le mot « tirant » : on a pensé à la canonnière ou au FAMAS.
Nous sommes bien sûr sensibles à la lenteur des évolutions historiques, mais qui, sinon la Françafrique, a installé les tyrans verrouilleurs de démocratie
évoqués plus haut ? Qui a recouvert la fleur d’une chape de plomb ?
Pourquoi avons-nous décidé de lancer une campagne contre le soutien de Paris aux dictateurs françafricains ? Parce que trop de démocrates des pays
accablés sont venus nous dire qu’ils étaient à bout, qu’ils n’en pouvaient plus de se faire matraquer et torturer par les amis de l’Élysée et de l’UMP.
Un seul exemple : le criminel Déby, dont le ministre Darcos a dit en notre nom qu’il avait été « démocratiquement élu par deux fois », a décidé d’instituer
une Commission électorale nationale indépendante (CENI) - vieille revendication des démocrates. Une loi a été votée à cet effet, par une Assemblée
nationale issue d’élections complètement truquées, où le parti de Déby dispose de trois quarts des sièges. Cette Assemblée va désigner 15 membres de la
CENI, Déby 13 autres, et il y aura 3 places pour les partis sans député. C’est cette “CENI” totalement dépendante qui va superviser la qualité démocratique
des prochains scrutins ! - FXV]
Mondialisation
« [La recherche publique est] productrice d’une connaissance scientifique [qui] est un bien public dont personne n’a l’apanage. » (Comité
d’initiative et de proposition [CIP] , exprimant les revendications d’une grande partie des chercheurs français. Extrait de la synthèse des
propositions des multiples assemblées de chercheurs, dans la perspective d’états généraux de la recherche. Cité par Libération du 15/09/2004).
[Le bien public mondial “connaissance”, diffusé par l’Université, a été l’une des sources de la prospérité européenne au Moyen-Âge. C’est un bien central,
dont le caractère public favorise l’essor. Il est mis en cause aujourd’hui avec le brevetage systématique de l’intelligence informatique (logiciels), des
médicaments, et même du vivant. L’un des animateurs du CIP, Édouard Brézin, ne cache pas que cette affirmation provient notamment de la colère de
certains biologistes contre les tentatives de brevets du génome humain. - FXV]
Xénophobie
« J’ai mesuré à quel point les phénomènes de l’immigration ou des réseaux criminels pouvaient être traités avec davantage d’efficacité
si nous étions en mesure d’instaurer une relation de solidarité avec les pays touchés par les mêmes fléaux. » (Dominique de
VILLEPIN, Le requin et la mouette, Introduction publiée en « bonnes feuilles » par Le Monde, 09/09/2004).
[Au milieu d’un océan sirupeux, cette rude perle xénophobe issue des profondeurs où se cache le monstre de la sincérité. Ainsi l’immigration serait-elle un
« fléau » ? On ne la réduit même pas à sa version dite « clandestine », qui masquerait tant soit peu la crudité du propos et on la met sur le même plan que
les « réseaux criminels ». Qu’en pensent les migrants qui ont envahi naguère, sans l’autorisation des autochtones, l’Afrique du Sud, l’Australie, l’Argentine,
le Canada, les États-Unis, fuyant la faim, la pauvreté ou la persécution ? Et l’auteur conclut, lyrique, son introduction : « Oui une nouvelle fraternité est
possible ». – Odile Tobner]
À FLEUR DE PRESSE
Françafrique
La Lettre du Continent, Henri Bentegeat en avion présidentiel à Abidjan, 02/09/2004 : « Très proche de Jacques Chirac, [le chef
d’état-major de l’armée française (CEMA)] Henri Bentegeat […] souhaiterait un changement de statut du CEMA, l’érigeant en vrai vice-
ministre de la défense avec un pouvoir décisionnaire. »
[Que le CEMA prenne le taxi présidentiel pour aller à Abidjan ne met pas la République en danger. Qu’il prenne la limousine de Chirac pour s’installer au
ministère de la Défense « avec pouvoir décisionnaire », si. Veillons au salut de l’empire… Oh, pardon, de la République ! – SC]
Témoignage chrétien, Le Congo-Brazzaville sous haute pression (II). Les mauvais gages des banques françaises , 16/09/2004
(Henrik LINDELL) : « Le Congo-Brazzaville serait le pays le plus endetté au monde per capita. 70 % de ses habitants vivent au-
dessous du seuil de pauvreté. […] Les régimes successifs de Denis Sassou Nguesso et Pascal Lissouba (1992 à 1997) ont investi
l’essentiel de leurs emprunts à tout, sauf à développer le pays, par exemple à faire la guerre. [… Selon] Global Witness […], 250
millions de dollars disparaissent chaque année sans explication. Soit un tiers des revenus dégagés du pétrole. […]
Pourquoi certains créanciers persistent-ils à prêter de l’argent à un État dont tout le monde sait qu’il est surendetté. [...] La partie
publique [de la dette], due à des pays ou à des institutions officielles, est la plus connue : un peu plus de 6 milliards d’euros [...]. Le vrai
problème, [… c’est] le déficit [… creusé par] la dette dite privée [...], officiellement estimée à 1,1 milliards d’euros. Les créances privées
ont trois spécificités : [...] elles sont difficiles à faire annuler, les acteurs privés ne donnant pas dans la charité. [...] L’emprunt privé
n’est pas soumis à des conditions pour son utilisation. [...] Mais sa plus grande originalité réside dans la sécurité qu’elle offre aux
créanciers. Il s’agit en effet, dans la majorité des cas, d’emprunts gagés sur la vente future de pétrole. [...]
Sassou et Lissouba y ont eu un recours massif. Leur premier créancier fut [...] Elf [...], qui prêtait de l’argent via sa propre banque
Fiba en pratiquant un taux d’intérêt très élevé. [...] Ces dettes [...] servent à financer n’importe quoi : [...] un hôtel particulier à Paris, [...]
des achats d’armes [...]. D’après le FMI, 75 % des emprunts contractés entre 1995 et 2000 étaient gagés sur le pétrole ! [...] Le FMI
proscrit formellement cette pratique. Depuis 2001, les autorités promettent de ne plus y avoir aucun recours.
Mais les créanciers privés ne peuvent qu’inciter les autorités à s’endetter ainsi. Grâce aux livraisons de pétrole [...] sur le marché
mondial [...], ils sont sûrs d’être payés. [...] Les plus grands créanciers sont… nos bonnes vieilles banques françaises. Les noms de
BNP-Paribas et Société générale reviennent systématiquement. L’État congolais [...] doit, selon nos calculs, au moins 400 millions
d’euros à nos banques ! [...]
La Société générale et BNP-Paribas n’ont cependant pas transféré l’argent prêté [...] au gouvernement, mais à la Société nationale
des pétroles du Congo (SNPC), [...] fondée en 1998 grâce à un crédit de la Banque mondiale [...]. L’argent s’est-il évaporé ? Certains
n’hésitent pas à faire le lien, familial, entre le PDG, Bruno Itoua, et celui qui l’a nommé, le président Sassou. En novembre 2003, un
journaliste du courageux hebdomadaire congolais L’Observateur a fait allusion à la “famille” [...] en insistant sur le gaspillage et le
salaire d’Itoua (115 0000 euros par mois). [...] L’hebdomadaire a été condamné à une très lourde amende qui menace son existence.
Et pourtant, la réalité est là : le président Sassou pratique le népotisme à outrance. Les secteurs-clés de l’économie sont dirigés par
les membres de sa famille 1. [...]
Des membres de l’administration congolaise, remontés contre une “gestion trop familiale”, nous ont donné des documents
surprenants. [...] Une lettre rédigée par les services juridiques de BNP-Paribas [...] concerne deux “prépaiements d’exportation de
pétrole brut”. Le premier, en faveur de la SNPC, en juillet 2002, porte sur 70 millions de dollars. Le deuxième, signé en septembre
2002, s’élève à 80 millions de dollars. [...] Dans la lettre […], il est demandé à son destinataire, un huissier de justice, “de veiller
particulièrement à ce que ces documents restent confidentiels et de rappeler à vos clients le devoir de discrétion qui leur incombe”.
[…]
Autre exemple. Un prêt a été accordé à la SNPC en juin 2000 via l’intermédiaire de la Société générale, [… pour] la coquette
somme de 200 millions de dollars. […] La banque et le prêteur [dont le journaliste n’a pas obtenu le nom] ont touché plus de 6 millions de
dollars […] pour quelques exercices d’écriture !
La Société générale possède cependant ses propres créances à l’égard du Congo. Selon Global Witness, elle aurait prêté 233
millions de dollars contre des revenus pétroliers en 2002 [… et], la même année, […] aurait aussi accepté de renégocier un autre
emprunt de 250 millions de dollars. […] En 2002, année électorale, […] l’élection avait été précédée par des dépenses faramineuses
de communication. […] Des chiffres publics concernant “l’affectation des produits nets 2002 des cargaisons SNCP”, on apprend que
88 millions de dollars sont allés au trésor public et 234 millions vers les banques (à peu près équitablement entre la Société générale,
BNP-Paribas et [le trader] RMB-Vitol). 27 % pour l’État congolais, 73 % pour les banques : pas de commentaire ! […] Les dettes gagées
sont remboursées. Les Congolais n’ont que leurs yeux pour pleurer. »
[Pas besoin de commentaire, en effet ! Henrik Lindell est depuis 7 ans l’un des très rares journalistes à enquêter sur la “gestion” françafricaine du Congo-
Brazzaville.
Les médias pro-Sassou ont très mal pris cet article : Lindell aurait été « victime d’une opération de désinformation bien montée au cours de son séjour au
Congo ». L’encenseur Jean-Paul Pigasse dénonce, dans Les dépêches de Brazzaville (21/09/2004), « la machination […] politique » « de hauts
responsables de la hiérarchie catholique locale », qui ont eu le tort de demander que l’argent du pétrole aille dans le budget de l’État. Il ajoute, dans une
dénonciation en miroir (quand on sait les nettoyages ethniques déclenchés par Sassou), que ces responsables feraient preuve d’une « dérive ethniciste »
qui inquiète le Vatican - où Pigasse, très proche de l’Opus Dei, a sûrement ses entrées. L’ethnicisme reconnaîtra les siens… - FXV]
1. Henrik Lindell détaille dans une infographie une partie de cette captation des ressources du pays par l’épouse, la fille Édith, épouse Bongo, les fils et les
neveux. Sur Internet circule une liste interminable des entreprises et immeubles congolais que se serait appropriés la « famille ». Il faudrait vérifier un à un
les éléments ainsi livrés, qui peuvent être vrais (la fortune du clan a de moins en moins de bornes) ou le fruit d’une manipulation, mêlant le vrai et le faux
pour discréditer ceux qui utiliseraient cette liste sans précaution (le régime est de longue date accoutumé à ce genre de manipulation). À suivre…
Le Monde Diplomatique, La grande fatigue des Ivoiriens. 09/2004 (Colette BRAECKMAN) : « Face à la rue qui gronde, le chef de
l’État recourt à la tactique bien connue du ‘‘moi ou le chaos’’ , se présentant comme le seul à pouvoir faire rentrer les démons dans
leur boîte. Mais, malgré ses talents politiques, ne risque-t-il pas d’être dépassé par ses propres extrémistes, désormais aveuglés par
la haine identitaire, comme le fut naguère un certain Juvénal Habyarimana ?
Le président Gbagbo joue aussi sur l’usure, et cette partie-là semble plus facile, car les rebelles s’essoufflent, les soutiens dont ils
bénéficient s’amenuisent et des dissensions apparaissent entre leurs chefs. Le président utilise aussi la carte internationale : lui qui a
évolué dans le sillage du parti socialiste français, où il compte ses meilleurs amis, n’hésite pas à se rapprocher des États-Unis, qui lui
accordent une aide très généreuse sous couvert des fonds de lutte contre le sida prévus par le président Georges W. Bush. Il
entretient aussi des liens avec les milieux religieux américains, séduits par sa foi et par son prédicateur préféré, le pasteur Koré. En
outre par le biais de la Communauté des États sahélo-sahariens (Cen-Sad), il a veillé à se réconcilier avec la Libye, qui jusqu’alors
soutenait le Burkina Faso.
Mais surtout, l’habile président, un animal politique-né, a utilisé son principal atout : les ressources du pays, qui, quoique affaiblies,
assurent toujours ses arrières. De notoriété publique, les revenus de la filière café-cacao ont été utilisés pour renforcer l’armée et
acheter des armes. C’est parce qu’il en savait trop sur ce sujet que le journaliste franco-canadien Guy-André Kieffer a été enlevé le
16 avril 2004, puis vraisemblablement assassiné. Dans la prison centrale d’Abidjan, nous avons rencontré deux détenus, anciens
gardes du corps affectés à la présidence, qui assurent avoir vu un certain Tony Oulaï, pilote d’hélicoptère pour le président Gbagbo,
enterrer le corps du journaliste quelque part du côté de l’autoroute du Nord...
Le président a aussi veillé à se réconcilier avec la France sur un point essentiel : celui des intérêts économiques. Même s’ils se
sont désengagés de la production proprement dite (Bolloré a abandonné la filière cacao), plus que jamais les grands groupes
français contrôlent les flux : transport, eau, électricité, voies de communication.
Ainsi, la concession d’accès à l’eau potable a été confiée, jusqu’en 2007, à la société de distribution d’eau en Côte d’Ivoire
(Sodeci), dont le chiffre d’affaires se monte à 49 milliards de francs CFA [75 millions d’euros], Saur [filiale du groupe Bouygues] détenant
47 % du capital. L’électricité jusqu’en 2005, revient à la Compagnie ivoirienne d’électricité (CIE) dont le chiffre d’affaires atteint 201
milliards de francs CFA (306 millions d’euros), Saur et EDF détenant 51 % du capital. La téléphonie mobile (1,4 millions d’abonnés)
est attribuée à Orange [France Télécom] et Télécel [filiale du groupe égyptien Orascom], tandis que les téléphones fixes sont concédés à
France Cable radio [France Télécom], à raison de 51 %.
D’autres contrats vont s’ajouter à cette manne. Le terminal conteneur du port d’Abidjan (15 millions de tonnes par an) sera confié à
Bouygues [en fait il s’agit du groupe Bolloré]. Le déménagement vers Yamoussoukro en 2004 et 2005 de certains bâtiments officiels,
comme le palais présidentiel ou la maison des députés (avec un coût de 500 milliards de francs CFA), profitera pour moitié à des
intérêts français. Commentant ces données un très haut cadre ivoirien conclut : "Croyant en la mondialisation, nous avions voulu
diversifier nos partenaires, ouvrir nos marchés. Mais nous avons été obligés de suspendre la décolonisation de notre économie. Le
fusil sur la tempe, nous avons dû marquer un temps d’arrêt.’” »
[Si nous citons longuement cette partie d’un article très dense de Colette Braeckman, c’est qu’elle nous rappelle quelques facteurs-clés de la situation
actuelle en Côte d’Ivoire, notamment le risque de dérive génocidaire, et certains intérêts ou enjeux économiques sous-jacents (cf. Billets n° 108, Paris pas
blanc). À une période où l’on parle de lutter contre les prédations économiques que subissent les pays en développement et où l’on dénonce une
mondialisation réfutant les droits de l’Homme, « le fusil sur la tempe » évoqué par un officiel ivoirien est significatif de la persistance des méthodes
françafricaines.
En même temps, le choix stratégique opéré dans ces circonstances par le régime de Gbagbo est révélateur des priorités de ce régime : un pouvoir
ressourcé dans la xénophobie et le contrôle des rentes du cacao et du café plutôt que la décolonisation économique. Guy-André Kieffer, ce journaliste
franco-canadien qui avait d’abord manifesté de la sympathie pour la volonté affichée de décolonisation économique, a payé de sa vie de s’être mis à
enquêter sur l’usage de ces rentes. – Olivier Guilbaud]
24 heures (Abidjan), Présidentielle 2005 : la France fait son choix, 08/09/2004 (A. SANGARÉ) : « Simon Michel, […] premier conseiller
de l’ambassade de France [à Abidjan, a fait l’intérim de l’ambassadeur Gildas Le Lidec, parti plusieurs semaines en France. Le 3 septembre, il a reçu
quelques députés du G7, le rassemblement des opposants à Laurent Gbagbo, membres de la] commission des Affaires étrangères. “Que se
passera-t-il […] si les projets de loi ne sont pas votés avant le 30 septembre comme l’a prévu la feuille de route [des accords] d’Accra
III et que les ex-rebelles refusent de désarmer le 15 octobre ?”, s’interroge […] un député.
“Il n’y a pas de doute. Ils y seront contraints. Nous avons les moyens. Nous avons fini d’occuper tous les points stratégiques. Dans
tous les cas, ces gens ne représentent plus rien. Nos rapports sont clairs là-dessus. Nous savons tout d’eux. ” […] Pour lui et ses
supérieurs, le choix est désormais clair, la France envisage, ni plus ni moins, de soutenir Laurent Gbagbo, “le seul” à leurs yeux “à
même de mieux défendre les intérêts français en Côte d’Ivoire”. […] De Bédié, il dira qu’il ne représente plus grand chose, endormi
qu’il est dans son village. […] De Ouattara, coincé dans son exil “français”, il soutiendra qu’il est inoffensif. Même s’il était candidat, il
ne sera pas en mesure de ramener la paix. Quant aux Forces nouvelles, il en donne une opinion exécrable : “Elles sont en
déliquescence. Beaucoup sont devenus des bandits de grand chemin. […]”.
Au sortir d’une telle rencontre, il est loisible d’imaginer la mine des députés “convoqués”. La plupart d’entre eux en ont été
choqués. La pression qu’exerce en ce moment les diplomates français en poste à Abidjan sur les élus du groupe des 7 (G7) semble
trahir, si c’était un secret, la volonté de la France de rester seul maître à bord du navire Ivoire, en dépit du récent accord signé à
Accra sous la houlette de l’ONU et de l’Union africaine et baptisé Accra III. […].
Que faut-il retenir de tout ce charivari politico-diplomatique ? Essentiellement que la France, après avoir fermé les yeux sur le coup
du 19 septembre 2002 contre Laurent Gbagbo, après avoir suscité et organisé la table ronde de Linas-Marcoussis, après avoir
préparé avec force conviction le rendez-vous d’Accra III, inspirant, dans une discrétion feinte, certaines des principales résolutions,
que la France, donc, à force de tergiverser, de changer d’allié au gré des circonstances, s’embrouille. […] La démarche française
laisse perplexe et agace la classe politique ivoirienne dans son ensemble. Toutes les sensibilités confondues. Cela entraîne
forcément des quiproquos, développe de profonds ressentiments dans tous les camps et peut provoquer de nouvelles déchirures. »
[Cet article est à prendre au sérieux, 24 heures étant l’un des meilleurs médias d’Abidjan. Sans préjuger du fond du discours, on observera d’abord la
morgue néocoloniale du conseiller Michel. Ainsi, la France se veut seul pilote de la Côte d’Ivoire, mais un pilote sans cap : l’Élysée est à la remorque des
alliances fluctuantes des grandes entreprises françaises en Côte d’Ivoire - lesquelles misent désormais sur Gbagbo et son contrôle milicien de la rue
abidjanaise après avoir, pour plusieurs d’entre elles, souhaité son renversement. Les députés ivoiriens se disent choqués, la classe politique est agacée.
Et si cet agacement devenait plus fort que sa désunion, lui permettant enfin, « toutes tendances confondues », de reprendre la barre du navire Ivoire,
encore et toujours néocolonisé ? – FXV]
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Mondialisation
Le Canard Enchaîné, 28/07/2004 : « On savait déjà que les montagnes de poulets congelés que l’Europe, la France en tête [au
Cameroun : l’Espagne et la Belgique], exporte en Afrique mettent sur la paille les éleveurs locaux (950 FCFA pour le poulet européen
contre 2 200 FCFA la volaille du cru). Voilà qu’on découvre que ces “poulets export”, élevés à vitesse grand V (35 jours au lieu de 45
pour le poulet industriel standard), sont souvent de vrais bouillons de culture quand ils arrivent dans l’assiette du consommateur. Une
récente enquête menée par le centre Pasteur de Yaoundé sur les marchés du Cameroun (où les importations poulets congelés
européens ont fait un bond de 300 % depuis 1997) révèle que 83,5 % des morceaux de poulets analysés sont ”impropres à la
consommation”, parce que bourrés de microbes, ou de bactéries comme les salmonelles. Il faut dire que le poulet congelé, qui
suppose un respect scrupuleux de la chaîne du froid, n’est pas vraiment le produit le mieux adapté au parc de congélateurs en
Afrique. »
[Voilà de quoi alimenter les revendications internationales contre la globalo-malbouffe qui perd le Sud. Nous conseillons le livre blanc proposé par
l’association camerounaise Association citoyenne de défense des intérêts collectifs (http://www.acdic.org) : Poulets congelés, Danger de mort.]
Outre-mer et presse
Libération, Barrage à l’investigation sur les chercheurs d’or en Guyane, 24/09/2004 : « “Journaliste outrecuidant”, “vous écrivez
constamment des articles déplaisants sur les services préfectoraux... surtout sur le dossier de l’orpaillage” : quel journaliste n’a pas
rêvé de porter assez bien la plume dans la plaie pour s’attirer de tels qualificatifs ? Pourtant, Frédéric Farine - correspondant en
Guyane de rfi.fr et de La Croix, collaborateur régulier de RFO - se serait bien passé de la publicité dont l’a honoré, la semaine
dernière, Daniel Josserand-Jaillet, directeur de cabinet du préfet de la Guyane. Car ses propos étaient assortis de l’interdiction pour
le journaliste d’accompagner samedi [18/09/2004] dans la forêt guyanaise la ministre de l’Outre-mer, Brigitte Girardin, sur une
opération de lutte contre les chercheurs d’or clandestins. [...]
“Mandaté par le site de RFI, notre confrère s’est vu refuser l’accès à l’hélicoptère de l’armée qui doit emmener la presse locale
vers les lieux clandestins où se déroule l’opération”, dénonce, aussitôt après avoir appris le refus d’accréditation, le Club de la presse
de Guyane. [… Des membres du collectif orpaillage d’Attac] auraient entendu le préfet Ange Mancini avancer qu’“il n’y avait plus de place
dans l’hélico, il fallait laisser la place aux journalistes qui n’avaient jamais écrit sur la Guyane”.
Samedi à Saint-Georges de l’Oyapock, alors que la délégation ministérielle et les journalistes s’apprêtent à embarquer, Frédéric
Farine arrive. “Le chef de gendarmerie avait ordre de m’empêcher de monter dans l’hélico, raconte-t-il. Je n’ai pas forcé le barrage
mais j’ai fait une interview de Brigitte Girardin sur l’orpaillage.”
La discrimination, Frédéric Farine dit en souffrir depuis 2001 et la publication de la première de ses enquêtes sur l’orpaillage
clandestin. Un fléau contre lequel le conseil régional de Guyane a demandé au gouvernement, le 30 juin, un plan d’urgence afin de
sauvegarder l’environnement, la sécurité intérieure et la santé. On estime que 10 000 clandestins travaillent sur des camps
d’orpaillage clandestin et que 5 à 10 tonnes de mercure sont rejetées par les chercheurs d’or chaque année, contaminant l’air, les
sols et les rivières. “Ces derniers temps, j’ai senti que les portes des administrations se fermaient, alors que les élus, les hommes et
femmes politiques, les orpailleurs acceptent tous de me parler”, constate Frédéric Farine.
[...] L’enquête qu’il a consacrée cet été au trafic de cartes de séjour à la préfecture (affaire qui a valu à deux hauts responsables
d’être mis en garde à vue pour corruption, aide aux séjours irréguliers, faux documents et proxénétisme) n’a probablement pas
amélioré sa réputation. La preuve : à un journaliste qui protestait vendredi contre l’éviction annoncée de Farine, le directeur de
cabinet du préfet a lâché : “Maintenant, c’est l’ensemble des services de l’Etat contre Farine.” »
[La jurisprudence du patron de presse Dassault fait florès, s’agissant de bloquer les « informations qui font plus de mal que de bien. Le risque étant de
mettre en péril des intérêts commerciaux ou industriels de notre pays » (Canard enchaîné, 08/09/2004). Quoique l’or de Guyane semble être un
assortiment plus politico-militaire qu’industriel (cf. Billets n° 119, Voir)… Libération du 24/09/2004 évoque de son côté une jurisprudence Bompard, lequel,
en tant que « maire Front national d’Orange [...], refuse depuis avril 2003 de livrer la moindre information municipale aux journalistes de La Provence. »
Ce procédé de censure directe est maladroit : Dassault n’avait aucune chance d’empêcher l’interview par la concurrence du dénommé Wang sur l’affaire
des frégates de Taiwan, et s’y est ajoutée une contre-publicité tapageuse, notamment contre Le Figaro. La préfecture de Guyane nous a maintenant
convaincus que cette « opération de lutte » contre l’orpaillage clandestin est de la poudre aux yeux éberlués des plus “timides” des journalistes... ceux “qui
n’avaient jamais écrit sur la Guyane”, et reflèteront à la lettre le dossier de presse officiel de l’opération. On note que le conseil régional de Guyane aura
attendu plus de quatre ans après que ce scandale ait éclaté (le fléau est apparu en 1992) pour demander un « plan d’urgence ». Farine a également titillé
de puissants intérêts (d’autres… ou les mêmes ?) avec des articles incisifs sur le projet de Parc national de la Guyane...
« L’ensemble des services de l’État » prend ici le relais d’une persécution au moment où les mafias qui l’ont initiée semblent gênées par des procédures
judiciaires, les juges n’étant pas toujours alignés sur les intérêts supérieurs de la gendarmerie (cf. les péripéties du jugement du gendarme Olivier Renaud
in Billets n° 118 Salves, n° 120 Bon point, n° 123 Fausse Note). Le patron orpailleur Jean Bena avait violemment agressé le journaliste le 14 mai 2003. Les
policiers en civil qui ont mis fin à l’altercation n’ont pas jugé utile de procéder à une comparution immédiate, qui aurait validé le flagrant délit. Du coup (sans
jeu de mot), la procédure s’est alourdie. De nouvelles pressions et violences ont eu lieu au tribunal. Comme tout regard extérieur est gênant, les gangs
chassent également des équipes du CNRS (Libération, 29/06/2004, En Guyane, les chercheurs d’or s’en prennent aux chercheurs).
Pourra-t-on faire confiance aux autorités pour sanctionner comme il se doit les « hauts responsables » de la préfecture impliqués dans le proxénétisme ?
Outre-mer, autres mœurs. - Pierre Caminade]
LIRE
Virginie Mouanda, Au soleil noir du Cabinda, (réédition) Transbordeurs. Lire dans Billets n° 110, notre critique de l’édition originale sous le titre Les Âmes de
la Forêt, Éd. des Écrivains, 2002.
Guillaume Olivier
La mondialisation s’accélère et l’on peut aujourd’hui constater que les mécanismes économiques et financiers ont laissé sur la
touche des populations entières. L’aide publique au développement ne semble pas avoir rempli ses missions et n’a pas permis
d’atténuer les déséquilibres Nord/Sud. En s’appuyant sur l’analyse approfondie des chiffres et de ce qui existe en matière d’aide
publique au développement, Guillaume Olivier, acteur de terrain et spécialiste, en dresse un bilan parfois inquiétant mais jamais
pessimiste. Le constat de l’insuffisance et de l’inadaptation de l’aide publique au développement débouche sur une série de
propositions : respect des droits élémentaires inscrits dans les chartes internationales – à la vie, aux soins, à l’éducation,
organisation de l’accès de tous à ces biens, construction d’une nouvelle solidarité internationale… autant de nouvelles priorités pour
l’aide publique au développement.
François-Xavier Verschave
De la Françafrique à la mafiafrique
Éd. Tribord, octobre 2004, 3,00 € franco de port à Survie
Ce petit livre est tiré d’une conférence-débat de 3 heures avec des étudiants n’ayant aucune idée des thèmes abordés depuis 11
ans dans ces Billets : la Françafrique, la mondialisation de la criminalité économique et politique (paradis fiscaux, instrumentalisation
de l’ethnisme et de la terreur), la revendication de biens publics mondiaux, etc. De style oral, avec à la fin une série de questions et
de réponses, l’ouvrage permet une entrée aisée dans tous ces enjeux auxquels l’association Survie a résolu de se confronter.
BILLETS D’AFRIQUE
et d’ailleurs...
N° 130 – Novembre 2004
Informations et avis de recherche sur les avatars des relations franco-africaines
Fin novembre à Ouagadougou, à l’occasion du Sommet de la Francophonie, on nous refera le coup de la double
« exception française » : la langue de l’intelligence contre celle de la marchandise, pionnière des droits de l’Homme. En
réalité, la grande majorité des participants africains seront des dictateurs, venus se réconforter sous ce label d’exception.
L’hôte lui-même, Blaise Compaoré, est le coordonnateur d’un consortium mafieux, scellé dans le sang de Thomas
Sankara – avant d’ensanglanter le Liberia, la Sierra Leone, la Côte d’Ivoire. L’assassinat impuni de l’immense journaliste
Norbert Zongo a montré comment « le beau Blaise » entendait continuer de bâillonner son peuple. Son masque affable et
impavide le maintient parmi les favoris de la Françafrique.
Paul Biya viendra auréolé d’une “réélection” triomphale. Quatorze ans de trituration de l’opposition et de charcutage du
corps électoral lui permettent même d’éviter les fraudes les plus voyantes : l’expression du peuple est capturée par un
dispositif électoral et un appareil politico-administratif parfaitement maîtrisé (que d’ingénierie dévoyée !). Cela a quelque
chose de terrifiant. « Un État violent, gangrené par la corruption, continuera à régner par la peur et l’arbitraire sur des
sujets appelés citoyens jusqu’à l’explosion finale », résume le militant tunisien Moncef Marzouki à propos d’une autre
dictature, celle de Ben Ali (voir Ils ont dit).
Eyadéma, Sassou Nguesso, Déby, Bongo, Guelleh, Ould Taya, Azali, Bouteflika, etc. ont eux aussi « le français en
partage », plus les accolades de Jacques Chirac, parrain de la Françafrique. Une série de manifestations en France et au
Burkina en ce mois de novembre, et la contestation d’un nombre croissant d’écrivains et de musiciens africains
francophones, montreront que cette confiscation au sommet ne saura nous déposséder d’une langue autrement verte et
vivante. Avec laquelle nous refuserons une sorte de fatalité orwellienne de la dictature.
François-Xavier Verschave
SALVES
Election présidentielle au Cameroun : la grande farce dont le peuple est le dindon.
Farceurs et compères..
Le comble de la dérision a été atteint avec les avis, claironnés urbi et orbi, de certains « observateurs internationaux ». Les États-
Unis étaient représentés par sept ex-sénateurs plutôt séniles, recrutés par un cabinet de lobbying, dont le gouvernement
_
camerounais a financé l’escapade sous les tropiques. De leurs chambres de palace, ils ont déclaré avoir été « impressionnés par la
conduite de cette élection ». C’est le cas de le dire. La fondation Carter avait renoncé à venir « observer » ce scrutin dans des
conditions aussi peu crédibles.
La Francophonie quant à elle – la France officielle s’étant apparemment défaussée de cette tâche honteuse – a délégué une
mission présidée par un véritable « battant », Norbert Ratsiraohana, ancien chef d’État par intérim de la République de Madagascar.
Il s’est répandu dans les médias pour affirmer que l’élection se déroulait « dans de bonnes conditions ». Interrogé sur les fraudes
décrites par les leaders de l’opposition, il a répondu sévèrement « qu’ils devraient en faire la preuve » : la multiplicité des
témoignages allant dans ce sens lui semble insuffisante, mais il croit sur parole ceux qui lui disent que « tout s’est bien passé ».
C’est ce qu’on appelle un observateur indépendant. Son comportement est d’autant plus choquant que, associé à la contestation par
le peuple malgache de la fraude électorale du dictateur Ratsiraka, il sait parfaitement tout ce que cela signifie.
Les observateurs de la Francophonie se sont surpassés lorsque, au cours d’une rencontre avec le ministre de la Communication,
ils ont eu à donner leur point de vue sur la couverture médiatique de la campagne électorale. Pour l’inénarrable Norbert
Ratsirahonana, « l’équité entre les candidats a été respectée ». Il s’agissait bien sûr des temps d’antenne accordés
réglementairement aux messages des candidats. Il n’a dû regarder la CRTV que pendant ces quelques minutes quotidiennes, parce
qu’il n’a pas vu que, pendant tout le reste du temps, le pilonnage de la propagande pro-Biya dans l’audiovisuel a été tel que, selon La
Nouvelle Expression du 14 octobre, le secrétariat général de la présidence de la République lui-même a invité la CRTV à plus de
décence, pour ne pas discréditer plus encore le scrutin dans l’opinion camerounaise. [OT]
– De l’espoir du combat contre l’extrême misère à celui du combat contre ses causes.
– De l’espoir d’assainir la politique africaine de la France à celui, immense, d’une coalition citoyenne franco-africaine, à même de renverser un système
fondé sur l’affiliation de dictateurs à la maison mère dont le siège est à Paris : la Françafrique.
– De l’espoir de mater l’impunité dans laquelle prospèrent criminels contre l’humanité et génocidaires (avec leurs complices) à celui d’une justice
internationale susceptible d’y mettre fin.
_
– De l’espoir d’éradiquer la corruption à celui de sortir du secret les rouages de la criminalité économique et financière, socle indispensable à la persistance
de la misère, des dictatures, la main basse du cynisme sur le politique.
– De l’espoir d’être entendus à celui d’élever notre chant à l’unisson avec les résistances africaines.
– De l’espoir d’un monde vivable à celui de le bâtir sur cette concordance.
Pour notre 10ème anniversaire, nous avons eu l’implication de la France dans le génocide des Tutsi rwandais. Pour ce 20 ème, nous voyons notre
pays défendre davantage ses “intérêts” que les vies humaines au Darfour dans ce qui est probablement un génocide.
Qu’aurions nous voulu pour notre anniversaire ?
Donner valeur de loi au devoir de sauver les vivants. 2
Plus nous serons de maçons, plus vite nous terminerons l’édifice. Plus vite nous serons tous logés à meilleure enseigne : l’accès universel et équitable
aux biens publics que nous aurons choisis ensemble à l’échelle mondiale.
A dans 20 ans pour faire le point. [Survie]
1. Nous avons oublié de nous souhaiter cet anniversaire le mois dernier !
2. Cette phrase, tirée du manifeste appel de 126 Prix Nobel à notre naissance, résume, en peu de mots, qui nous sommes et ce que nous
souhaitons partager avec tous nos semblables.
Nos organisations sont préoccupées par les menaces de mort et les actes d’intimidation qui visent M. Jean-Baptiste Dzilan alias Dimas Dzikodo,
journaliste indépendant et membre de la Ligue togolaise des droits de l’Homme (LTDH), depuis la publication d’articles qui mettent en cause le président de
la République togolaise, N. Eyadema, ainsi que les membres de sa famille et de son entourage dans des malversations financières et des détournements
de fonds.
M. Jean-Baptiste Dzilan reçoit quotidiennement des appels anonymes le menaçant de mort s’il ne quitte pas le pays dans les plus brefs délais. Ces
menaces interviennent au moment où M. Dzilan, a publié au sein de son journal « Forum de la semaine » un article du coordinateur général du Mouvement
patriotique du 5 octobre (MO5) qui reproche au président Eyadéma, de « conserver une haute main mise sur les ressources du pays, et sur le destin de la
nation » et après qu’il ait lui-même écrit un article sur la retraite du général-Ministre de la défense.
M. Jean-Baptiste Dzilan avait déjà été arrêté par les forces de sécurité en juin 2003 et avait été maintenu en détention pendant 40 jours au cours
desquels il avait été torturé , en raison de ses activités de journaliste et de défenseur des droits de l’Homme.
Ces faits sont en contradiction flagrantes avec les dispositions de la Déclaration sur les défenseurs des droits de l’Homme adoptée par l’Assemblée
générale des Nations Unies, le 9 décembre 1998, notamment les articles 6.b et 6.c qui stipulent que chacun a le droit, individuellement ou en association
avec d’autres :« de publier, communiquer à autrui ou diffuser librement des idées, informations et connaissances sur tous les droits de l’Homme et toutes
les libertés fondamentales » et « d’étudier, discuter, apprécier et évaluer le respect, tant en droit qu’en pratique, de tous les droits de l’Homme et de toutes
les libertés fondamentales et, par ces moyens et autres moyens appropriés, d’appeler l’attention du public sur la question ».
Nos organisations s’inquiètent de ces mesures d’intimidation et de menaces à l’égard d’un journaliste et défenseur des droits de l’Homme au moment où
le Togo s’est engagé à garantir les droits fondamentaux des personnes dont le droit d’informer librement et le droit à l’intégrité physique et morale sont des
dispositions essentielles.
Afin que ces promesses ne restent pas lettre morte, nos organisations demandent :
_
Aux autorités togolaises, de
– Garantir l’intégrité physique et morale de M. Jean-Baptiste Dzilan et des autres journalistes et défenseurs des droits de l’Homme ;
– Se conformer aux textes internationaux des droits de l’Homme auxquels le Togo est partie ;
– Se conformer aux 22 engagements visant à relancer la démocratisation et au respect des droits de l’Homme, contractés dans le cadre des négociations
avec l’Union européenne conformément à l’article 96 des accords de Cotonou ;
À la communauté internationale, de
– faire pression sur les autorités togolaises afin qu’elles respectent les engagements pris quant à l’amélioration de la situation des droits de l’Homme et du
respect des principes démocratiques.
Légiste aveuglée
« Médecin légiste à Toulouse, Danièle Alengrin a officié dans bon nombre d’affaires sensibles : la mort de Bernard Borrel, ce juge
français retrouvé mort à Djibouti, en 1995, ou encore le dossier Alègre, et les cadavres découverts dans le sillage du tueur en
série. » Beaucoup est dit dans cette phrase inaugurale d’un article du Monde (03/10/2004), où le propos du journaliste, Gérard Daviet,
tranche avec les circonlocutions habituelles.
Qu’il s’agisse du juge Borrel ou de plusieurs victimes présumées de Patrice Alègre (Édith Schleichardt et Hadja Benyoucef), le
médecin légiste a « vu » des suicides totalement improbables voire physiquement impossibles. La répétition dépasse le stade de
l’incompétence. Et il est difficile de croire qu’aient été confiés par hasard tant de dossiers « sensibles » à un expert aussi aveugle
(« Si on ne veut pas regarder quelque chose, on ne voit pas », conclut un collègue réputé).
Cela renvoie du coup à la partie connivente de la justice française, illustrée à Nice par le juge Renard (voir Bon point). L’affaire Borrel
devait être quadruplement « sensible » : on a voulu achever de la suicider par une autre légiste aveuglée, Dominique Lecomte 1, et
par deux juges au regard distrait, Marie-Paule Moracchini et Roger Leloire.
C’était sans compter avec l’obstination de la veuve, la juge Élisabeth Borrel, et de ses avocats. Grâce aux expertises de légistes
intègres, une juge d’instruction déterminée, Sophie Clément, est en train de relancer l’affaire d’État. Elle accuse sans fioritures le
dictateur djiboutien Ismaël Omar Guelleh – ce qui rejaillira sans doute sur ses protecteurs français. [FXV]
1. Survie a demandé sa démission pour forfaiture dans un communiqué du 29/10/2003, reproduit in Billets n° 120.
Unesco… loque
L’une des plus nobles institutions de l’ONU, l’Unesco, a accepté d’assurer, après Pierre Falcone, l’impunité d’un deuxième
trafiquant d’armes, Moustafa Aziz. Tous deux incarnent certes une forme d’universalité, tant sont nombreuses leurs nationalités.
Leur internationale mortifère est-elle l’avenir du genre humain ?
On n’a appris cette « insulte à la communauté mondiale, à la paix et à la tolérance, à la culture humaine » (Vincent Noce, Libération du
18/10/2004) qu’à l’occasion de la grotesque équipée françafricaine en Irak du député UMP Didier Julia et de Moustafa Aziz
(“conseiller” du président ivoirien Gbagbo…), « au secours » des otages français.
L’Unesco abrite aussi, rappelle La Lettre du Continent (LdC, 14/10/2004), deux « diplomates » mandatés par Sainte-Lucie et la
Guinée-Bissau, Gilbert Chagoury et Michel Coencas, surtout connus pour l’ampleur et le caractère douteux de leurs manœuvres
financières. Comment mieux ruiner l’image de l’ONU (seule instance internationale un tant soi peu légitime, même s’il faut la réformer
en profondeur), que d’y étaler aussi effrontément l’impunité des grands intermédiaires de la mafiafrique et de la finance parallèle ? Et
si les hommes de culture du monde entier dénonçaient ensemble ce hold-up ? [FXV]
Otages… de la Françafrique
L’on sait que la « grande politique arabe » de la France est abondamment graissée de rétrocommissions. Cela s’est encore
confirmé avec l’apparition de Charles Pasqua et de Patrick Maugein, intermédiaire de Jacques Chirac, dans la liste des bénéficiaires
des largesses pétrolières de Saddam Hussein. De quoi largement polluer, dans les négociations pour la libération des deux
journalistes français otages en Irak, la référence aux grands principes et au juste refus par la France de la guerre atlantiste contre
ce pays.
Ainsi, Paris n’a pas su ni voulu empêcher l’intrusion dans ces négociations d’un commando françafricain caricatural. Car cette
Françafrique-là a toujours ses entrées à l’Élysée. Qu’on en juge :
– Philippe Evano, l’un des initiateurs de l’expédition Julia, professeur d’histoire à la Sorbonne, est aussi « l’un des derniers
animateurs du MIL (Mouvement initiative et liberté) et de l’UNI (Union nationale inter-universitaire) », deux créatures très droitières
de Jacques Foccart (dont Jacques Chirac fit sur le tard son père spirituel). « À la dernière garden-party du 14 juillet, il est d’ailleurs –
sur la photo – bras dessus bras dessous avec le ministre [de la Coopération] Xavier Darcos et toute l’équipe de l’IPA (Institut de
prospective africaine) qu’il préside. » Il est fréquemment reçu par le Monsieur Afrique de l’Élysée, Michel de Bonnecorse (Le Canard
enchaîné, 06/10/2004). Il va créer pour Omar Bongo une « Fondation pour l’environnement ». (LdC, 14/10/2004)
– Moustafa Bziouit, alias Aziz, est l’un des principaux conseillers de l’entourage de Laurent Gbagbo, avec le pasteur Moïse Koré et
Honoré Gbanda, l’ancien sécurocrate des dernières décennies de Mobutu, capté par la Françafrique depuis 1978 (sous la houlette
du général Lacaze puis du capitaine Barril). Aziz a mis à la disposition de l’équipe Julia des valises à billets et l’un des avions de
Laurent Gbagbo – qui espérait se « racheter » auprès de Paris ? « Il me fallait un avion rapide [...], il me l’a donné tout de suite »,
admet Didier Julia (AFP, 04/10/2004).
– Selon Gbagbo, « un “ami” de cette “équipe parallèle” téléphonait directement de son bureau à Jacques Chirac et lui envoyait des
fax » (LdC, 14/10/2004). Ce n’est pas une parole d’Évangile, mais c’est très possible : selon Le Monde (05/10/2004), l’ex-sénateur Jean-
Pierre Camoin, pivot de l’affairisme françafricain en Côte d’Ivoire, que Jacques Chirac embrasse avec effusion, a fait l’intermédiaire
entre l’entourage de Gbagbo, l’Élyséen Michel de Bonnecorse et la Madame Afrique du Quai d’Orsay, Nathalie Delapalme. À
l’Unesco, Aziz a pour chef de cabinet un ancien du Quai, Bruno Carnez.
– Philippe Brett, le comparse de Julia, intermédiaire affairiste et souverainiste entre Paris et Saddam Hussein, « est réputé proche
des milieux du renseignement ». Il a été le garde du corps de Bruno Gollnisch, n° 2 du Front national – lui même ex-officier de la
DPSD (Direction de la protection et de la sécurité de la Défense), qui supervisait le mercenariat français baigné dans l’extrême-
droite. Evano et Brett « ont déjà travaillé ensemble sur l’Afrique » (Libération, 30/09 et 06/10/2004). DMT, une société de Brett, a vendu
_
des armes et des menottes à la police de Bongo. Brett logeait son association pro-irakienne 24 rue de Penthièvre, l’adresse du
mouvement « Demain la France » de Charles Pasqua, ancien ministre de l’Intérieur et de la Françafrique… (Le Canard enchaîné,
06/10/2004).
– « L’équipe dépêchée à Damas était dirigée depuis Paris par un certain Gérard Daury, un ancien du Service d’action civique
(SAC) » et du MIL (idem) : un fort parfum de barbouzerie, entre Foccart et Pasqua, les Françafricains rivaux de la maison Chirac,
incapable de se démarquer d’un si lourd passé. [FXV]
POM de discorde ?
Le coup d’État constitutionnel dont nous sommes spectateurs en Polynésie française (Gaston Flosse versus Oscar Temaru)
donne lieu à l’affichage d’un combat politique métropolitain.
Le rôle du méchant est presque ouvertement assumé par l’UMP, nuancé par les dénégations obligées. Oscar Temaru affirme que,
dès après son élection le 24 mai, le haut-commissaire de la République lui a dit par téléphone : « Monsieur le Président, les
opérations électorales ne sont pas terminées. » (Libération, 14/10/2004). Un propos repris devant l’Assemblée nationale par la ministre
de l’Outre-mer, Brigitte Girardin : « Ne vous réjouissez pas trop vite, le processus est loin d’être terminé. » (Le Canard enchaîné,
13/10/2004). Puis elle a menacé le POM (Pays d’Outre-mer) de « fermer les robinets » financiers, laissant « maladroitement entendre
que les jours du gouvernement Temaru étaient comptés. » (Le Parisien, 12/10/2004).
Le rôle du gentil est attribué au PS. François Hollande dénonce « une manœuvre qui a consisté à mettre le pouvoir légitime élu de
la Polynésie en situation d’être renversé » (Le Figaro, 12/10/2004). D’autres ténors sont montés au créneau, tel Jack Lang, pour
réclamer la dissolution de l’Assemblée polynésienne – que le peuple polynésien a revendiqué en manifestant comme jamais (plus de
20 % de la population active dans la rue le 16 octobre).
Le statut de POM, qui devait conforter le pouvoir de Gaston Flosse, a pourtant été préparé par les socialistes, avec Catherine
Tasca en thuriféraire. On ne peut pas dire qu’il y ait eu de fortes contrariétés transpartisanes dans sa mise en application par le
gouvernement Raffarin. Certes, la corruption ultra-marine est presque une chasse gardée de la Chiraquie, mais le PS ne l’avait
guère jusqu’ici abordée frontalement, compromis qu’il est avec l’ex-RPR dans le racket des marchés franciliens, les dividendes
françafricains et les rétrocommissions sur les ventes d’armes.
Le PS veut-il vraiment qu’Oscar Temaru reprenne le pouvoir légitime que lui ont accordé les Polynésiens (ce qui pourrait arriver si
l’Assemblé territoriale est dissoute) et impose un audit sur l’usage de l’argent public 1 ? Nous espérons vivement que l’exceptionnelle
mobilisation du peuple polynésien obtiendra une telle issue, échappant ainsi à un clanisme politique caricatural. [Pierre Caminade]
1. Notamment les 150 millions d’euros versés annuellement par la France. Flosse et son clan sont soupçonnés de détournements de fonds, d’emplois
fictifs, de dépenses extravagantes, etc. Le Canard enchaîné (20/10/2004) signale que la Chambre territoriale des comptes de la Polynésie a réalisé un
rapport sur ce dernier point... communiqué à Flosse en avril, « mais resté curieusement inédit ».
Outre-mœurs
Nous signalions le mois dernier (À fleur de presse) la censure partielle autour d’une expédition médiatique de Brigitte Girardin en
Guyane. Ce mois-ci, nous apprenons que « l’édition de Libération du 14 octobre, dont la une était consacrée au “Coup d’état
chiraquien”, était introuvable en Polynésie. Selon le responsable local de Hachette, chargé de distribuer la presse, c’est le peu
d’exemplaires envoyés de métropole qui explique la “disparition” du journal : “Tout est parti en un quart d’heure.” Mais, à en croire de
nombreux témoignages recueillis à l’aéroport de Faaa et qui continuent de nous parvenir, les exemplaires du journal qui annonçaient
une interview du leader indépendantiste Temaru auraient été saisis dès leur arrivée sur le territoire. » (Libération, 20/10/2004).
Quant à la technique du débauchage d’élus pour renverser un dirigeant, Le Canard enchaîné (20/10/2004) cite un précédent
survenu cette année même au Conseil général de Guyane. Le ministre UMP Léon Bertrand l’a enfin vu basculer à son profit, après
vingt ans de présidence socialiste, grâce au retournement de Jocelyn Angelas, “sans étiquette” : « modeste employé au service
départemental de la désinfection jusqu’aux élections, il a été recruté, tout de suite après, par Léon Bertrand comme salarié de la
Communauté de communes de l’Ouest. Il a été illico bombardé vice-président de Conseil général. Augmentation de l’indemnité à la
clé. » On peut comprendre... Flosse aura su tirer profit de cette expérimentation.
L’enquête sur un autre outrage aux bonnes mœurs démocratiques semble avoir fait long feu : l’attaque au couteau dont Gaston
Flosse prétend avoir été victime à l’Assemblée de Polynésie présente tous les symptômes d’un coup monté, destiné à tétaniser le
débat politique. [PC]
Colonie de travaillance
En 1983, les Guadeloupéens obtiennent enfin que soit chômé le 27 mai, pour commémorer l’abolition, en 1848, de l’esclavage sur
l’île. Depuis, ces anniversaires sont l’occasion de défilés syndicaux sur lesquels on imagine que l’émotion des manifestants est
autrement plus prégnante que lors de nos 1 er mai.
_
En 1986, le tout nouveau gouvernement Chirac défiscalise largement les investissements économiques Outre-mer. En 1994, une
loi Perben (déjà) accorde une première exonération de charges sociales. Avec la loi d’orientation de 2001, l’exonération devient
totale. À quoi il convient d’ajouter, selon Sud-Éducation, des « subventions somptueuses, sans aucun contrôle », et des « mesures
dérogatoires au code du travail »1. « Aujourd’hui, 90 % des entreprises qui ont bénéficié de ces faveurs sont des entreprises à
capitaux békés ou français. Les entreprises guadeloupéennes, elles, sont liquidées pour n’avoir pas su ou pu gérer, prévoir, payer
leurs dettes »2, dénonçait la centrale syndicale UGTG (Union générale des travailleurs de Guadeloupe) en 2001.
Le 27 mai 2001, la commémoration de la fin de l’esclavage a tourné à l’illustration de cette sorte « d’apartheid à la française »1 : de
nombreux patrons “békés” ont décidé d’ouvrir leur commerce sur le passage du cortège... qui revendiquait le respect de la mémoire
des Noirs de l’île. Inévitablement, quelques actes de vandalisme, limités, ont eu lieu. Dont celui d’un restaurant rapide Quick. Ainsi, le
dirigeant syndical Michel Madassamy a précédé José Bové en tant que syndicaliste emprisonné pour la dégradation d’un haut lieu
de “malbouffe”.
Madassamy est président-fondateur de l’Union des transporteurs de produits pétroliers (UTPP), syndicat créé en 1994, affilié à
l’UGTG. Non seulement il a obtenu de rapides succès sociaux, grâce à de nombreuses grèves dans les stations-services, mais il a le
tort d’être résolument indépendantiste… « Il a été condamné, pour cette affaire dite du “27 mai”, à 3 mois de prison ferme et 7 000
euros de dommages et intérêts. Mais Madassamy est aussi condamné à 10 mois de prison ferme et 53 000 euros dans l’affaire [d’un
véhicule endommagé de la société] Texaco. [...] Outre Madassamy, 11 autres militants sont dans le collimateur de la justice »3 début
octobre 2004.
Le pouvoir politique en rajoute dans l’intimidation : le syndicaliste a été de nouveau arrêté le 4 octobre. “L’interpellation” aurait été
menée par un commando cagoulé et fortement armé (une pratique courante de la police locale). On compterait le garder en prison
pendant « au moins 8 mois »3. Guantanamo n’est qu’à quelques brasses. Mais on peut parler d’un progrès puisque, depuis le milieu
des années 1970, la police ne tire plus à balles réelles sur les manifestants.
Comme à l’habitude depuis 2001, Madassamy est en grève de la faim, et il reçoit un soutien très fort de la population
guadeloupéenne. D’autres syndicalistes ont été arrêtés depuis. Les politiques locaux ont commencé, le 20 octobre, à s’exprimer en
faveur de sa libération. [PC]
1. Communiqué de la fédération Sud-éducation, 15/06/2001.
2. UGTG Pointe-à-Pitre le 02/06/2001 http://www.ugtg.org/Liberer %20Michel.htm
3. Selon Danik Ibraheem Zandwonis, journaliste pour le journal en ligne maximini.fr, www.maximini.com/guadeloupe/news-guadeloupe.asp ?num=5238
La Françafrique à France-Soir ?
France-Soir a été racheté par l’homme d’affaires franco-égyptien Rami Lakah, qui a laissé de grosses dettes en Égypte après une
expansion financière à la Khalifa. Comme le tycoon algérien déchu, lui aussi lorgne sur un média parisien, dans une ambiance
françafricaine.
Comme conseiller éditorial, il a choisi Jean-François Kahn, auteur d’un article quasi-négationniste du génocide des Tutsi au
Rwanda (cf. Billets n° 81, Ils ont dit), tandis que, dans son hebdo Marianne, le journaliste Patrick Girard se fait le négateur du
néocolonialisme français. Kahn, il est vrai, a été sponsorisé par la Franchérifie, la nébuleuse des intérêts peu avouables entre
réseaux français et Palais du sultan.
À peine annoncées ces tractations, France-Soir proposait à ses lecteurs un étonnant dossier sur le Soudan (29/09/2004) :
souverainiste (les actes de génocide au Darfour sont présentés comme un remake de l’Irak, le résultat d’une agression israélo-
américaine à l’encontre du bon sens diplomatique français) et négationniste (c’est le ministre des Affaires étrangères de l’État
criminel, Eltigani Fidail, qui a droit à un interview « exclusif » pour expliquer la situation).
Un verrou de plus à l’information des Français ? [FXV]
« Malheureusement, tous les jeunes rêvent de s’en aller [...]. C’est un baromètre qui en dit long sur la crédibilité du pays. Beaucoup
souhaitent partir parce qu’ils sont dégoûtés d’un système frappé par une corruption rampante partout. [...] Ce qui est très grave, c’est
qu’à ma connaissance pas un seul fils de ministre n’est dans une université camerounaise ! Qu’est-ce que cela veut dire ? Que le
pays ne vaut pas la peine ? Mais qui fait ce pays ? » (Une enseignante camerounaise, interviewée par Alexandra Cessford, in Le
Nouvel Afrique Asie, 10/2004, p. 55-56)
[Ces propos se passent de commentaire. Il est bon de rappeler, au moment où un simulacre d’élection a reconduit Biya pour sept ans de malheur
camerounais, que, massivement, les Camerounais votent avec leurs pieds. La diaspora est évaluée à plus de 10 % de la population (c’est comme si 7
millions de Français vivaient à l’étranger, ce serait quand même un problème). Ironie de l’histoire, le clan au pouvoir est le premier à se délocaliser,
Président en tête. - OT]
« L’acharnement de certains médias [autour de l’élection de Charles Pasqua au Sénat est] très choquant. Charles Pasqua a eu une vie au
service de la République et de son département qui mérite la confiance qui lui est faite aujourd’hui. [...] Les électeurs ont toujours
raison. » (François FILLON, ministre de l’Éducation nationale, le 28/09/2004, cité par nouvelobs.com).
[Le ministre Fillon veut-il enseigner aux enfants les vertus de la Françafrique et les comportements de la République souterraine ? Quant aux électeurs, il
leur arrive de se voiler les yeux, d’être achetés ou arnaqués. En l’occurrence, Jacques Chirac a convaincu suffisamment de grands électeurs des Hauts-
de-Seine d’échanger le silence pasquaïen sur les affaires les plus sordides du néogaullisme contre une douillette immunité au Sénat. Devant le risque de la
vérité, la devise de l’UMP est à peu près : « Courage, Fillon ! ». – FXV]
« Je peux dire que nos problèmes avec l’Angola seront réglés dans les prochaines semaines. Avant la fin de l’année en tout cas. »
(Xavier DARCOS, ministre de la Coopération, invité le 21/09/2004 à un petit déjeuner du MEDEF-Afrique. Cité par La Lettre du Continent du
30/09/2004).
[C’est dire avec quel respect la Chiraquie s’assoit sur l’instruction du juge Courroye (trafics d’armes, gigantesques détournements de fonds). De quoi aussi
soulager la maison Pasqua, aux premières loges en Angola. Mais pas de quoi choquer le MEDEF-Afrique qui, sous la houlette de Michel Roussin, ex-n° 2
de la Chiraquie et de la DGSE, allie la quintessence des philanthropies du MEDEF et de la Françafrique. – FXV]
Une fois n’est pas coutume, nous reproduisons ici le courrier d’un non-lecteur :
État-major particulier du Président de la République
14 rue de l’Elysée
75008 Paris ... (date cachet : 05.10.04)
Général Bruno CLEMENT-BOLLEE
... Récipiendaire de « Billets d’Afrique » je ne sais pour quelle raison, je souhaite désormais que l’on me dispense de cet envoi.
Je vous confirme donc que je ne veux plus recevoir « Billets d’Afrique ».
_
Que l’Elysée ne souhaite pas changer de lecture des faits ne nous surprend guère, mais nous nous étonnons que son renseignement militaire néglige une
source d’ informations !
« [Nous allons mettre en place] un cadre juridique pétrolier moderne, souple et incitatif, favorisant des investissements dans le domaine des
industries extractives et permettant aux opérateurs économiques d’étendre leurs champs d’action. [...] En retour, nous exigeons de
nos partenaires le bon sens et l’honnêteté pour nous éviter le syndrome de certains pays producteurs et exportateurs du pétrole. »
(Idriss DÉBY, président tchadien, le13/10/2004, cité par l’AFP du jour).
[Ce discours concluait un bras de fer entre l’un des dictateurs les plus goulus d’Afrique et le n° 1 mondial du pétrole, Exxon. Le mot « honnêteté » résonne
drôlement dans ce contexte.
Le 7 octobre, Idriss Déby avait dénoncé avec virulence le fait que le consortium pétrolier mené par Exxon affiche un prix de vente dérisoire du pétrole
tchadien (très en dessous du cours mondial) et donc ne rémunère que fort peu un État que lui-même, Déby, pille consciencieusement.
Cela fait un lustre que le vainqueur réel de la présidentielle de 2001, le député Ngarléjy Yorongar, a dénoncé le contrat léonin accepté par Déby en
échange du soutien occidental à son régime dictatorial. Les associations des droits de l’Homme avaient, elles aussi, dénoncé ce deal – comme l’a rappelé
Dobian Assingar, président de la Ligue tchadienne des droits de l’Homme (LTDH), tout en approuvant cette indignation tardive.
Mais Idriss Déby n’a fait qu’imiter le « bras de fer » avec Elf de son aîné et allié Denis Sassou Nguesso : il s’agit d’obtenir plus d’argent, non pour le
Tchad ou le Congo-Brazzaville, mais pour le clan au pouvoir. Six jours après le discours de colère, Déby annonce le 13 octobre sa réconciliation avec le
consortium autour d’un « cadre juridique pétrolier moderne, souple et incitatif ». Comme à Brazzaville, la souplesse et la modernité viseront surtout à
augmenter considérablement la part présidentielle dans la marge colossale prélevée sur l’or noir tchadien. – FXV]
« En Tunisie, le 24 octobre, [… les] élections présidentielle et législatives [...] montreront comment la démocratie peut être insultée
par le détournement et la manipulation de ses mécanismes afin de jeter un voile de légitimité sur la dictature. [...] Un État violent,
gangrené par la corruption, continuera à régner par la peur et l’arbitraire sur des sujets appelés citoyens jusqu’à l’explosion finale.
[...] L’installation et le maintien d’une dictature est, au mieux, considérée dans les pays démocratiques comme une fatalité. Au pire,
elle est envisagée comme une situation normale [...]. Non, il n’y a aucune fatalité [...] si l’on se donne simplement la peine de
considérer la dictature pour ce qu’elle est : une maladie politique et sociale qui tue et blesse des millions d’hommes, [...] susceptible
d’être contrôlée, voire éradiquée. [...]
La société civile internationale se doit de réagir fermement devant toutes les élections “à la tunisienne”, en les dénonçant et en
faisant pression sur les gouvernements démocratiques pour ne pas en reconnaître les résultats. Les commanditaires [...] doivent être
systématiquement dénoncés, car ce sont les mêmes [...] qui ne reculent en rien devant l’usage systématique de la torture. [...]
Face à un pouvoir illégitime et répressif, coupable de violer les textes qui constituent l’équivalent d’une véritable Constitution
universelle, [...] il manque une pièce-clé [...] qui, dans le monde entier, rendrait impossibles ou sans lendemain des élections “à la
tunisienne”, [...] une Cour constitutionnelle internationale. [...]
Osons rêver et imaginons un organisme chargé de veiller à ce que tous les États occupant leur siège à l’ONU et reconnus par tous
les autres États, soient des États légitimes, donc issus de vraies élections [...]. Cette cour pourrait contrôler le processus électoral. [...]
En cas de refus, la sanction serait la prononciation de l’illégitimité internationale. [...]
La création de la CCI, à l’instar de celle de la CPI, ne peut être que le résultat d’un long combat. Mais peu importe le temps que
cela prendrait si la démarche annonce la prise de conscience que la liquidation de la dictature, facteur d’avilissement des hommes,
de pauvreté des peuples et de guerre entre les nations est devenue un projet cohérent et déterminé. » (Moncef MARZOUKI,
président d’honneur de la Ligue tunisienne des droits de l’Homme. Rebond dans Libération du 19/10/2004).
[Les convictions développées par Moncef Marzouki sont proches de celles qui ont suscité notre campagne contre le soutien de la France aux dictateurs
africains. Les objectifs sont les mêmes : délégitimer ces régimes, disqualifier ceux qui les soutiennent.]
« Nous avons un beau pays. Il va de l’Océan jusqu’au cœur de l’Afrique centrale. Il y a de la place pour tous et des ressources
infinies. Cette terre, nous l’avons reçue de nos ancêtres. Nous devons la transmettre à nos enfants. Mais quelques familles, des
petits clans, se sont accaparé de notre pays, notre bien à tous. Ils nous ont dressés les uns contre les autres. Ils nous ont exploités.
Ils ont fait fuir des milliers d’entre nous.
Il est temps d’y mettre fin. Mais ne prenons pas les armes. Elles ont assez parlé. Le pouvoir n’est plus au bout du fusil. Refusons
toute collaboration avec le régime. Déchirons sa constitution. Dénonçons cette fausse “démocratie”. [...] Réclamons justice. Crions
notre colère contre celui qui nous a volé notre histoire, qui nous prive du présent et qui tue l’avenir. Des crimes contre l’humanité aux
délits économiques, c¹est lui l’unique responsable. Ses guerres ne sont pas les nôtres. Ses dettes non plus. Mais son argent, c’est
notre argent. Si nous sommes unis, il ne peut rien contre nous. Il n’aura plus personne à commander. Il finira par descendre de sa
tour d’ivoire. [...] Construisons notre avenir ensemble. Elisons nos représentants dans chaque quartier, chaque village. Soyons
dignes. [...] Respectons nos différences. Débattons. Exigeons une Commission Vérité. Jugeons les coupables des crimes lors de
procès équitables. Faisons une vraie réconciliation. Pardonnons enfin. Et réalisons que le Sud et le Nord sont faits pour marcher
ensemble. Alors seulement, nous pourrons dire que la paix règne. Alors seulement, nous pouvons organiser des élections vraiment
libres.
Nous ne sommes pas seuls. Du Sud au Nord, une population entière est soumise à la même dictature. Des milliers d’entre nous
sont en exil. Nous, le peuple du Congo, formons tous une opposition. [...] Nous sommes soutenus par des réseaux africains et
européens influents qui s’opposent à la politique de Paris qui protége son ami dictateur. Ouvrons les yeux. Ailleurs en Afrique,
des peuples ont déjà chassé leurs oppresseurs. La dictature et la mauvaise gestion ne sont pas une fatalité. En France, en
Angleterre, en Scandinavie, aux États-Unis, les gouvernements seront obligés de nous soutenir car l’opinion publique internationale
l’exige. Les ONG et les Eglises sont déjà de notre côté. Mais faisons vite. Il faut se révolter contre le tyran avant qu’un autre ne le
remplace. » (La société civile congolaise , le 09/10/2004).
[Le document dont nous publions des extraits, venu du Congo Brazzaville, paraît sous le titre « Appel aux Congolais. Nous sommes le peuple ! Prenons le
pouvoir maintenant ! ». Copie nous a été adressée par la Fédération des Congolais de la Diaspora (FCD, www.fcd.ras.eu.org) pour information. Vivre sous
une dictature est le pire des destins. Faire tomber une dictature – celle de Denis Sassou Nguesso en l’occurrence –, soutenue qui plus est par une
puissance comme la France, n’est pas une tâche aisée. Dans de telles circonstances on n’a guère que le courage pour viatique. Si le choix des moyens
d’y parvenir appartient au peuple congolais, il nous paraît important de signaler à nos lecteurs que ce courage ne lui manque pas, et qu’il tient à le signaler.
_
De notre côté, nous poursuivrons sans relâche le combat contre la connivence française avec le tyran de Brazzaville. C’est la fin de cette relation
meurtrière qui faciliterait la tâche à un peuple mis au défi de résister à l’oppression. Il est difficile de trouver les mots pour dire notre solidarité, l’espoir
partagé. – SC]
Liberté d’expression
« Indymedia est un réseau mondial de médias qui met à disposition un espace libre et ouvert à tous pour publier des reportages
contestataires et indépendants, avec une attention particulière pour les questions touchant à la justice, au sens social et politique du
terme. [...] Le 7 octobre 2004, les disques durs de deux serveurs d’Indymedia ont été saisis au local londonien d’une société
américaine d’hébergement internet, Rackspace, à la demande du département américain de la Justice, apparemment en
collaboration avec les autorités italiennes et suisses. La saisie des disques durs à Londres a interrompu la diffusion d’une station de
radio Indymedia et d’environ vingt sites Indymedia différents [... dans le monde]. Bien que les disques durs ont été rendus le 13 octobre,
le cadre juridique précis dans lequel la saisie a eu lieu reste inconnu. Une semaine après les faits, il y a toujours une absence
presque totale d’information émanant des autorités au Royaume-Uni, aux États-Unis, en Suisse et en Italie. Indymedia n’a toujours
pas confirmation de qui a ordonné les saisies, qui s’est emparé des disques durs, pourquoi ces saisies ont eu lieu, ou si cela arrivera
encore. [...]
Nous, les Signataires, [...] exprimons notre préoccupation au sujet de l’usage croissant des cadres internationaux de coopération
par les gouvernements et des services chargés de l’application des lois pour opacifier les procédures juridiques, saper les
libertés civiques et éroder les droits à la communication. [...]
Nous demandons la révélation complète des noms des organisations et individus impliqués dans la saisie, une copie de
l’assignation et une enquête indépendante sur la légalité de cette action. » (Les premiers signataires d’une pétition , sur
http://solidarity.indymedia.org.uk, destinée à des autorités américaines, britanniques, suisses et italiennes).
A FLEUR DE PRESSE
Dictatures françafricaines
L’intelligent, UE : la fin du purgatoire ? 10/10/2004 (François SOUDAN) : « La coopération active du gouvernement togolais dans
le domaine de l’antiterrorisme et de la lutte contre les narcotrafiquants, si elle lui vaut les satisfecit d’Interpol, de la France et des
États-Unis, semble laisser de marbre la très sourcilleuse Commission de l’Union européenne. Interrompue depuis onze ans, la
reprise de l’aide est pourtant à l’ordre du jour, Lomé ayant [...] souscrit à un catalogue de vingt-deux engagements dont la mise en
œuvre doit déboucher sur un accord de normalisation avec Bruxelles. [...] C’est dans le domaine de la liberté d’expression que les
progrès sont les plus sensibles. [...] Le nouveau code de la presse [...] est l’un des plus libéraux du continent. [...]
Côté UE, les réponses à ces ouvertures se font avec une grande parcimonie. [...] Le versement du reliquat du FED (Fonds
européen de développement), soit 40 millions d’euros, ne sera effectif qu’après la tenue “contrôlée” d’élections législatives
anticipées, dont la date n’est pas encore fixée. Si les cinq millions de Togolais ont depuis une décennie appris à survivre avec les
sanctions – et même un peu mieux que cela puisque ni l’État, ni l’administration, ni la sécurité ne se sont effondrés – le desserrage
millimétré du carcan qui les étouffe, sous prétexte de “punir” leurs dirigeants, a, lui, quelque chose d’indécent. »
[Ce qui est « indécent », c’est la propagande interminable de Jeune Afrique/L’Intelligent (légataire de Foccart) et de François Soudan au service de leurs
sponsors et amis les dictateurs françafricains (Biya, Ould Taya, Eyadéma, etc.). Il y a certes un nouveau code de la presse, mais maintenant la famille
Eyadéma menace directement de mort les journalistes revendiquant « la liberté d’expression », tel Dimas Dzikodo.
François Soudan ose se poser en avocat des « cinq millions de Togolais » (comme Chirac en « avocat de l’Afrique ») avec l’argument-massue, croit-il, de
la survie de l’État, de l’administration et de la sécurité : c’est ce qu’il y a de plus résistant dans les dictatures, à voir la Corée du Nord, la Biélorussie, la
Birmanie, etc. L’État-bandit prospère sur la souffrance et la ruine de son peuple. Mais cela indiffère Interpol, les États-Unis ou la France. – FXV]
Doctrines de guerre
Libération, Le premier lieu où l’on cause Défense nationale, 04/10/2004 (Jean-Dominique MERCHET) : « C’est un haut lieu [...] où
se forme le consensus national sur les questions de Défense. L’Institut des hautes études de Défense nationale (IHEDN) [... connaît
un] succès [...] croissant. “En trois ans, le nombre de candidatures a triplé”, se réjouit son directeur, le général Xavier de Zuchowitz.
[... Pourtant] les places sont chères. Dans tous les sens du terme. Cinq candidats civils par place disponible, et “ sans doute la
formation la plus coûteuse de la République, entre 30 000 et 50 0000 euros par auditeur”, estime son adjoint. [...] Les civils, qui
représentent les deux tiers de l’effectif, sont issus de la haute administration, des entreprises et des “relais d’opinion”, une catégorie
qui englobe les parlementaires, les responsables d’ONG, les universitaires, les religieux et les journalistes. »
[De quel « consensus » s’agit-il, sur la doctrine militaro-africaniste en particulier ? Une nouvelle version de l’alliance du sabre et du goupillon ? Une fusion
militaro-humanitaire ? Une instrumentalisation des médias ?]
Darfour
The Village Voice, Le pétrole fait flamber le génocide. Le seul espoir pour les survivants du Darfour pourrait venir d’une campagne
massive de désinvestissement, 15/10/2004 (Nat HENTOFF, traduit par nos soins) : « George W. Bush [...] a plaidé [le 21 septembre]
pour la constitution, au sein de l’ONU, d’un fonds destiné à aider (certains) pays à jeter les fondations d’une démocratie. Comme
disaient les organisation ouvrières d’antan à propos des patrons qui revendiquaient l’inutilité des syndicats en raison de la
“protection” dont bénéficiaient leurs employés, le Président invoque “l’inaccessible étoile”.
Structurellement, l’ONU est incapable d’imposer le respect des droits humains à un grand nombre de ses pays membres. La
Russie et la Chine qui, entre autres, en abusent, bénéficient du droit de veto au Conseil de sécurité. Quant à la Commission des
_
droits de l’Homme, composée de nombreux contrevenants aux principes élémentaires de ces droits, le Soudan lui-même en est
membre.
L’inaccessible étoile à laquelle je rêve est l’émergence d’une coalition parallèle et indépendante de pays en constante alerte sur
l’apparition de menées génocidaires partout dans le monde et qui, contrairement à l’ONU, s’organiseraient pour les arrêter. Mais où
sont ces pays ? [...]
Le professeur Eric Reeves (de l’université américaine Smith College) écrit : “Khartoum n’est sans doute pas heureux d’être exposé
au regard du monde, mais il n’est pas l’objet des menaces clairement formulées qui l’obligeraient à rectifier fondamentalement son
comportement. [...] Pour convaincre Khartoum que ses atrocités n’échapperont pas à l’agenda international (trouvant à s’abriter dans
la rubrique « problème humanitaire »), la pression doit se traduire par une punition, combiner une action à court et à long terme sur
le plan économique ; une campagne vigoureuse de désinvestissement est un des moyens d’y arriver.” [...]
Le Washington Post écrit (12/09/2004) : “[...] Un gouvernement (les États-Unis) en accuse un autre (le Soudan) de génocide. Et
pourtant, l’accusé ne paiera sans doute pas le prix d’avoir commis le pire de tous les crimes, en raison de l’intérêt limité des
puissances de ce monde pour la question”. [...]
Par conséquent, nous devons mettre en œuvre le plan d’Eric Reeves d’une campagne de désinvestissement dirigée contre les
institutions américaines, publiques et privées, qui tirent profit de leurs investissements dans les compagnies pétrolières
internationales dont les contributions permettent à Khartoum d’armer les soldats et milices qui commettent un génocide. Eric Reeves
souligne : “Les fonds de pension US possèdent à eux seuls 91 milliards de dollars d’actions d’entreprises ayant des relations
commerciales avec le Soudan, telles que Siemens (Allemagne), Alcatel (France), ABB (Suisse), Tatneft (Russie), et PetroChina
(Chine). [...] Je pense [...] que beaucoup d’Américains s’inquièteront des placements dans les compagnies pétrolières meurtrières
effectués par des institutions privées américaines - fonds de pension, systèmes de retraite, fonds mutuels… dont nous sommes
nombreux à tirer bénéfice”. Un nouveau site fournit plus d’information sur la campagne de désinvestissement :
www.divestsudan.org. »
[Y’a de l’idée… On commence par Alcatel ? Allez voir le site, c’est très intéressant. - SC]
Affaires
Libération, Le blanchiment d’or foireux de Bazin «l’Africain», 23/10/2004 : « Fils d’un gros chef d’entreprise du BTP de Vienne
(Isère), Olivier Bazin, 36 ans, mène une vie très dangereuse entre la France et l’Afrique. Il vient de plonger à Paris pour un trafic
d’or et blanchiment de fonds, de mèche avec un avocat du barreau de Paris, M e Stéphane Boulin, 52 ans, qui a, lui aussi, été
expédié en prison.
Bazin tenait à N’Djamena (Tchad) des établissements de jeu qui, dit-il, appartiendraient en sous-main à la famille du président du
Gabon, Omar Bongo. Voilà trois ans, il a été mandaté par le fils Ali Bongo pour négocier en France des dizaines de lingots d’or et
récupérer du cash. Il a alors déniché un intermédiaire avocat dans le XVIe arrondissement de Paris, M e Boulin qui a trouvé des
clients “contre une commission de 5 à 10 %”. Selon l’enquête de la 1 ère division de police judiciaire de Paris, “six transactions qui
portent chacune sur 10 kilos d’or, monnayés à chaque fois entre 100 000 et 150 000 euros, ont été réalisées entre janvier et juin
2002”.
Le septième échange, le 27 juin 2002, échoue car Farouk, homme de main de “l’Africain” Bazin, dépouille l’acheteur potentiel de sa
mallette lestée de 150 000 euros avant son entrée au cabinet de M e Boulin. Et ce client, industriel de son état, a déposé plainte.
[...] Une nouvelle transaction prévue en juillet 2002 tourne à la bagarre [...] un gros bras de Bazin subtilise l’argent liquide du client,
ou plutôt de son représentant, avocat lui aussi [...]. Voilà Me Boulin sommé de dédommager son confrère. [...]
Selon un enquêteur, “Me Boulin demande alors à un ami de détourner 120 000 euros de sa société, c’est un abus de bien social,
puis ouvre un compte sur lequel il dépose cette somme”.
[...] Les ennuis commencent aussi pour Bazin, le “chargé de pouvoir” ou prétendu tel de la famille Bongo. Car son associé A.,
ancien légionnaire et mercenaire, ne le trouve pas partageur. Le 30 juillet 2002, Bazin attend sur le quai de la gare Lyon-Perrache le
TGV pour Paris, quand cinq hommes encagoulés et armés l’enlèvent. Ils invoquent un commanditaire en colère à cause d’une
“dette”. Ils l’embarquent à bord d’un fourgon, direction la capitale pour le confronter à son créancier. Sur une aire d’autoroute entre
Macon et Tournus, Bazin réussit à s’échapper puis dépose plainte à la gendarmerie de Dijon.
Au bout de huit mois, les cinq ravisseurs âgés de 39 à 53 ans sont interpellés en Seine-Saint-Denis, dans l’Ain et le Rhône. La
victime du rapt a été confondue comme escroc cette semaine à Paris, et les avocats ont été démasqués.
Olivier Bazin et ces deux derniers ont été mis en examen jeudi pour «contrebande et blanchiment». Bazin a été épinglé en plus
pour «vols avec violence en réunion», et M e Boulin pour «faux, usage et recel d’abus de bien social». Tous deux ont été écroués.
Placé sous contrôle judiciaire mais très décontracté, M e R. nie en bloc avec humour : «Mais non, il n’y a pas de plainte, pas de
transaction et pas de mallette !» Il est vrai qu’à son cabinet, le jour du rendez-vous, nul n’a vu la couleur de l’or. »
LIRE
François-Xavier Verschave
De la Françafrique à la mafiafrique
Éd. Tribord, octobre 2004, 3,00 €
Ce petit livre est tiré d’une conférence-débat de 3 heures avec des étudiants n’ayant aucune idée des thèmes abordés depuis 11 ans dans ces Billets : la
Françafrique, la mondialisation de la criminalité économique et politique (paradis fiscaux, instrumentalisation de l’ethnisme et de la terreur), la revendication
de biens publics mondiaux, etc. De style oral, avec à la fin une série de questions et de réponses, l’ouvrage permet une entrée aisée dans tous ces enjeux
auxquels l’association Survie a résolu de se confronter.
_
Jean-Paul Jody, La position du missionnaire, Les contrebandiers, 2004, 345 p.
Soutenu par une intrigue stimulante, ce roman policier est en fait l’occasion de revisiter de fond en comble le génocide de 1994 et les conflits qui s’en sont
suivis, sur la base d’un travail de documentation considérable – qui donnera à penser même aux spécialistes de ces sujets. [FXV]
Association Survie, 210 rue Saint–Martin, F75003–Paris – Commission paritaire n° 76019 – Dépôt légal : novembre 2004 – ISSN 1155-1666 – Imprimé par
nos soins –
Abonnement : 20€ (Étranger : 25€ ; Faible revenu : 16€) –
Tél. (33 ou 0)1 44 61 03 25 – Fax (33 ou 0)1 44 61 03 20 – http://www.survie-france.org – [email protected]
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Lettre mensuelle éditée par SURVIE
BILLETS D'AFRIQUE
et d'ailleurs...
n° 131 – Décembre 2004
Informations et avis de recherche sur les avatars des relations franco-africaines
Anciens numéros disponibles sur http://www.survie-france.org
L’enchaînement complexe des faits, dont certains non élucidés, et le déchaînement des passions depuis plus de deux ans
en Côte d’Ivoire obligent à lire les événements récents dans ce pays sur plusieurs registres, qui sonnent chacun le glas de
la Françafrique.
Du côté des acteurs ivoiriens (au sens non ivoiritaire du terme), les jeux politiques sont portés à l’incandescence. Les
objectifs sont le plus souvent très basiques : le pouvoir, donc le contrôle de l’armée, des médias et des urnes ; l’argent, donc
les terres, les rentes du cacao, du coton et de l’aide internationale, les taxes ou rackets sur les transports, etc. L’intensité
très humaine de ces rivalités rend la vie politique ivoirienne de moins en moins contrôlable de l’extérieur. Mais en même
temps les armes brandies, notamment l’exclusion des “non-Ivoiriens”, remettent en question le cadre fragile et très récent
de ce pays : les frontières arbitraires issues de la colonisation.
L’intensité des conflits internes n’a jamais fait autant parler de la Côte d’Ivoire, mais leur exacerbation suscitera
forcément une intervention croissante des pays de la région, qui ne pourront pas accepter que leurs originaires,
ressortissants ou transfrontaliers fassent les frais d’une construction plus nationaliste que nationale.
C’est un fait : Foccart et Houphouët ont défait le projet d’unité africaine des pères de l’indépendance, et les ex-colonies
françaises ont une histoire quadragénaire. Les peuples pluriels assemblés dans ces États peuvent se servir de tels cadres
pour y faire progresser la participation politique et l'esprit public. Mais l’échec est garanti, avec à la clef des guerres
interminables, s’il s’agit seulement d’imposer l’hégémonie d’une partie « authentiquement autochtone » du peuple. Quelle
régression ce serait, alors que tant d’Africains se remettent à espérer en les bienfaits solidaires de l’Union africaine, en
pleine édification !
L’autre registre, c’est celui de la Françafrique, dont le régime d’Houphouët fut un concentré, aux méfaits un temps
anesthésiés par le “beurre” du cacao. Tandis que les Ivoiriens se coltinent les effets-retard (rivalité des dauphins, mépris
des électeurs considérés comme du « bétail », ruine des finances, monopoles étrangers, corruption enracinée, etc.), la
Françafrique et son parrain de trente ans, Jacques Chirac, s’accrochent au fleuron de la couronne néocoloniale.
Du coup, leur politique est non seulement contestable, mais illisible. Après que le consortium françafricain de Ouaga (cf.
Billets n° 114 et 115), déstabilisateur de l’Ouest africain (notamment le Liberia voisin), a favorisé le coup d’État de 2002, les
rébellions du Nord et de l’Ouest, Paris a joué les pompiers avec un programme civique et démocratique apparemment
rassurant : la rébellion était empêchée de renverser le pouvoir en place, ce dernier était requis de bâtir une citoyenneté non
discriminatoire.
Ce programme dit « de Marcoussis », quoique né dans un contexte très ambigu et discutable, a été avalisé par l’ONU et les
instances africaines. Mais la Françafrique n’a pas voulu savoir que la trêve était très précaire. Forte de ses milliers
d’hommes sur place, elle a cru pouvoir continuer son business as usual, jouant sur tous les tableaux économiques,
politiques et barbouzards – penchant tantôt pour certains rebelles, tantôt pour Gbagbo, de façon à rester maîtresse du
terrain.
Cela n’a pas fonctionné, cela ne fonctionne plus.
Les partisans les plus actifs de Gbagbo, qui ne voulaient à aucun prix du risque foncier et électoral induit par Marcoussis,
ont touché le point faible du vrai-faux arbitre. S’appuyant sur l’inavouable du passé et du présent néocoloniaux, ils ont
réduit le conflit à cette seule dimension Abidjan-Paris. Or il est devenu facile de mobiliser le sentiment anti-français face à
une Françafrique pillarde et oppressive, qui n’a que trop duré. Dans son arrogance, Chirac ne l’a pas perçu.
Une réplique proportionnée à l’attaque subie le 6 novembre à Bouaké par un campement militaire français aurait pu se
comprendre. Au lieu de quoi, les blindés et les commandos français ont été envoyés occuper le points névralgiques
d’Abidjan, dont l’hôtel Ivoire à proximité du palais présidentiel. Cela signifiait affronter la foule, et lui tirer dessus. Ces
victimes-là, largement occultées par les médias français, l’Afrique ne les supporte plus. Jacques Chirac doit comprendre
qu’il s’agit du dernier massacre néocolonial.
Car s’il ne le comprend pas, s’il ne voit pas que, définitivement, la France ne peut plus faire la loi en Afrique et qu’en
conséquence, la Françafrique c’est fini, eh bien les prolongations se feront de manière de plus en plus sale. Pas seulement
pour les Africains. Il reste très peu de temps pour annoncer et engager de manière crédible un changement radical de la
politique africaine de la France.
François-Xavier Verschave
SALVES
L’ordre règne à Abidjan
Les médias en France ont accordé, à bon droit sans doute, une large place aux malheurs des Français fuyant la Côte d’Ivoire. Ainsi
s’est-on apitoyé sur des enfants obligés d’aller désormais à l’école dans le froid, loin du soleil ivoirien, ou sur ce Français, bienfaiteur
de l’Afrique, qui avait à Abidjan, dans un palace, une salle de remise en forme, et qui proclamait qu’il ne retournerait en Côte d’Ivoire
_
que si Gbagbo s’en allait. On frémissait devant un tel enjeu.
Rien, par contre, sur les dizaines de civils ivoiriens, parmi lesquels des femmes et des enfants, tombés sous les balles françaises.
Raffarin avait bien dit qu’on ne tue pas impunément des soldats français et Ségolène Royal invitait les Français à être tous derrière
leur armée. Ainsi bénis et couverts, certains militaires ont fait un carton. Les victimes sont rarement dues aux opérations d’exfiltration
de ressortissants français, mais à l’occupation de sites stratégiques comme l’hôtel Ivoire, à proximité du palais présidentiel. Une
stratégie d’occupation, décidée à l’Élysée, qui ne pouvait qu’aboutir à la confrontation avec la foule, faisant remonter du coup le
souvenir de tous les massacres coloniaux.
On se demandera ensuite pourquoi les Français sont aussi détestés en Afrique... [Odile Tobner]
Après cinq journées de violences d’une intensité inédite dans l’histoire récente du pays, du 6 au 10 novembre, la tension semble baisser en Côte d’Ivoire,
même si pour l’instant de nombreux signes indiquent que la situation est loin d’être apaisée et pourrait s’embraser à nouveau. À ce jour, il est encore difficile
d’établir un bilan exhaustif des conséquences humaines et matérielles. Il est à espérer que les enquêtes en cours pourront cerner l’ampleur de cette
flambée de violences et révéler ses causes immédiates.
Au moment où les esprits retrouvent une sérénité propice à la réflexion, l’heure n’est-elle pas venue d’analyser sans passion ce qui se passe sous nos
yeux pour déterminer si vraiment le pire est irréversible dans ce pays, comme certains nous le prédisent ?
Sans négliger le besoin impérieux de compter les morts et d’estimer les dégâts matériels causés, Survie voudrait inviter les Ivoiriens, les Africains, les
Français, toutes les personnes éprises de justice et de paix à concentrer leur attention et se mobiliser désormais vers la tâche la plus urgente de l’heure, au delà
des vérités et des mensonges des uns et des autres : le devoir de sauver les vivants !
Aucun Ivoirien, aucun Français ne doit limiter sa vigilance citoyenne à la seule préoccupation (légitime) de savoir le tort subi par ses compatriotes. Après
le récent drame qui frappe nos peuples, il faut s’obliger mutuellement à identifier le bon itinéraire pouvant conduire à la paix. Tel est le défi que nous lance
l’histoire, le seul combat qui mérite aujourd’hui d’être mené par qui veut rendre à la Côte d’Ivoire et tous ses habitants, qui tiennent une place centrale dans
la région et le continent, toute son intégrité physique et morale. Ce combat exige de dépasser les vérités partielles, les positions partisanes. Il exige que l’on
puisse situer l’ensemble des responsabilités, compter et pleurer ensemble tous les morts (africaines et européennes), rendre justice de façon équitable à
toutes les victimes, secourir et protéger toutes les personnes que ce conflit continue de menacer, de fragiliser et d’exposer à la mort.
Une analyse attentive de la situation montre clairement que toutes les parties au conflit (le régime de Laurent Gbagbo, les ex-rebelles et leurs soutiens, les
autres forces politiques ivoiriennes, la France) fondent chacune leurs actions sur des aspirations et des principes légitimes, mais toutes usent et abusent de
mensonges et de demi-vérités, sans hésiter à recourir à des moyens peu recommandables quand leurs intérêts sont menacés. Nous ne devons pas être dupes de
ces manipulations. Alors que toutes les parties ont admis les accords de Marcoussis et Accra III, on constate que chaque protagoniste s’en sert , non pas pour aller
vers la paix, mais pour préparer et faire la guerre.
Nous devons refuser ces calculs politiciens et affirmer des exigences claires qui favorisent l’ancrage réel d’un processus de paix en Côte d’Ivoire :
La France et l’ONU, doivent reconnaître clairement et publiquement (mieux vaut tard que jamais) que le régime de Laurent Gbabgo, légalement institué et
reconnu tel par la Communauté internationale, a été victime d’un coup d’État doublé d’une agression soutenue par des États étrangers dont le Burkina Faso
de Blaise Compaoré. Cette reconnaissance doit être assortie de sanctions claires contre tous les soutiens des rebelles de septembre 2002.
Le régime de Laurent Gbagbo et les Forces Nouvelles devront répondre des violations massives des droits de l’homme. À ce propos, le récent rapport de
l’ONU ayant établi ces violations doit être publié in extenso et sans édulcoration dans les plus brefs délais. Une Mission analogue devra enquêter sur les
récentes barbaries commises depuis la reprise des hostilités le 4 novembre 2004.
Nous suggérons la création d’une Commission d’enquête parlementaire franco-africaine par le prochain Sommet de la Francophonie à Ouagadougou pour
faire le bilan de l’opération Licorne, examiner si elle a encore sa place dans ce pays et pour quoi faire. Cette Commission devrait aussi lister l’ensemble des
intérêts économiques français en Côte d’Ivoire, puis indiquer si et comment ils peuvent être défendus dans l’intérêt commun des deux peuples.
Plus généralement, la situation présente montre qu’il est plus que temps de rompre avec les pratiques parallèles, politiques, militaires et économiques de
la Françafrique. Plus la France tarde à tourner la page néocoloniale, plus les réactions de désespoir seront brutales. La fin des ingérences doit
s’accompagner d’une montée rapide de la prise des responsabilités africaines, régionales (CEDEAO) et continentale (Union africaine). Il s’agit notamment
d’éviter que les adversaires de la paix n’attisent les leviers de la haine et n’embrasent la région.
La Côte d’Ivoire est aujourd’hui dans une situation socio-politique très grave qui appelle une vigilance citoyenne en France et en Afrique, des actions
claires et déterminées de la France, de la Côte d’Ivoire, de l’Union Africaine, de l’ONU pour conjurer le pire. Après la récente flambée de violences et son
cortège de morts, de vies brisées, meurtries, l’heure est venue d’identifier les calculs meurtriers, s’obliger mutuellement à les rejeter et enfin agir avec
sérieux.
L’angle mort
Un mémorandum d’accord entre le Gouvernement du Soudan et le Mouvement populaire de libération du Soudan (MPLS, principal
mouvement rebelle du Sud Soudan) a été signé le 18 novembre à Nairobi par lequel les parties s’engagent à conclure un accord
définitif de paix d’ici le 31 décembre 2004.
Le Conseil de Sécurité, réuni à Nairobi les 18 et 19 novembre, a adopté à l’unanimité la résolution 1574 1 par laquelle il se félicite
de la signature du mémorandum et déclare son appui à l’engagement des parties à en appliquer les dispositions avant la fin de
l’année.
« Se déclarant profondément préoccupé par l’insécurité et la violence croissante au Darfour, la situation humanitaire
catastrophique, les violences persistantes des droits de l’Homme et les violations répétées du cessez-le-feu, et réaffirmant à cet
égard que toutes les parties sont tenues d’honorer les engagements mentionnés dans les précédentes résolutions sur le Soudan », le
Conseil s’engage, « dès la conclusion d’un accord de paix global, à aider le peuple soudanais en ce qu’il entreprend de bâtir une
nation pacifique, unie et prospère, à la condition que les parties honorent tous leurs engagements. »
Le Conseil « prie instamment la Mission d’évaluation conjointe de l’ONU, la Banque Mondiale et les parties [...] de poursuivre leurs
efforts visant à préparer l’apport rapide d’une aide à la recons truction et au développement économique du Soudan, y compris une
aide publique au développement, éventuellement un allégement de la dette et l’accès au marchés, une fois qu’un accord de paix
global aura été signé et aura commencé à être appliqué ».
Le Conseil « souligne qu’un accord de paix global contribuera à instaurer dans tout le Soudan une paix durable et la
stabilité et à résoudre la crise au Darfour, et souligne la nécessité d’adopter une approche nationale qui associerait tous les
intéressés, y compris les femmes, à la réconciliation et à la consolidation de la paix ». Il souligne ensuite « qu’il importe que les
pourparlers de paix d’Abuja entre le Gouvernement soudanais et [les mouvements rebelles du Darfour] aillent de l’avant », puis « exige
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des forces gouvernementales et des forces rebelles et de tous les autres groupes armésbqu’ils mettent immédiatement un terme à
toutes les violences et attaques, [...] veillent à ce que leurs membres respectent le droit international humanitaire, pourvoient à la
sécurité du personnel humanitaire [...]. Comme il l’a déjà fait [… le Conseil] décide de surveiller l’observation par les parties de leurs
obligations à cet égard et, sous réserve d’une nouvelle décision du Conseil, de prendre les mesures qui s’imposent contre toute partie
qui faillirait à ses engagements. »
Si l’on comprend bien :
- La « paix globale » concerne le gouvernement soudanais et la rébellion du Sud. Celle-ci pourrait contribuer à résoudre la « crise »
du Darfour.
- Le Conseil se réserve (sauf décision ultérieure) le droit de « prendre des mesures » à l’égard de qui empêcherait l’aide
humanitaire de s’opérer.
- Il n’estime pas opportun d’exercer des sanctions à l’égard de ceux qui rendent l’aide humanitaire nécessaire.
L’ambassadeur des États-Unis à l’ONU, John Danforth, a déclaré : « Je crois que c’est une résolution assez équilibrée. Elle
reconnaît clairement la tragédie du Darfour [ouf !] et le fait que nous avons déjà adopté deux résolutions [et alors ?] ». Comme l’écrit
Corine Lesnes (Le Monde, 20/11/2004) : « Le Conseil n’a jamais réussi à se mettre d’accord sur l’adoption de sanctions contre le régime
soudanais. Sa tactique a été de passer par le gouvernement, en estimant que rien ne pourrait être fait contre Khartoum. »
L’ambassadeur de France à l’ONU, Jean-Marc de la Sablière, a expliqué que le Conseil « voulait être uni à Nairobi », que pour
parvenir à l’unanimité il a « choisi un langage de consensus » (Le Monde avec AFP, 18/11/2004). Il en résulte un accord unanime pour
éviter (encore et toujours) de prendre les sanctions qui s’imposent.
L’organisation américaine Human Rights Watch (HRW) insiste (19/11/2004) : l’impunité accordée aux autorités de Khartoum pour
leurs incessantes atrocités au Darfour renforce l’exigence de ne pas leur accorder pareille impunité pour les atrocités commises au
Sud-Soudan. Selon HRW, il est encore temps pour le Conseil de Sécurité d’exiger que, dans l’accord de paix final entre le
Gouvernement et l’APLS, Khartoum assume ses responsabilités en la matière, faute de quoi il s’estimera libre de poursuivre ses
meurtres dans l’ouest du pays. L’organisation britannique Oxfam a enfourché le même cheval. Nous les rejoignons.
Quand ça tire, c’est dans l’angle mort que se tient la pire menace, celle que l’on ne voit pas venir. Celle qui tient l’angle mort en
cette affaire porte cravate, elle s’appelle lâcheté, hypocrisie, et j’en passe. [Sharon Courtoux]
1. Communiqué de presse CS/8249 du 18/11/2004.
Alors que le Conseil de Sécurité des Nations unies s’apprête à tenir une réunion exceptionnelle consacrée au Soudan, les 18 et 19 novembre à Nairobi,
nous, associations françaises concernées par les graves abus commis au Darfour – tactiques de diversion des autorités soudanaises pour gagner du
temps et continuer leur politique de terre brûlée, politique de nettoyage ethnique, violences sexuelles, harcèlements, tortures – demandons à notre
gouvernement de tenir une position ferme et d’adopter les recommandations suivantes :
L’hebdomadaire La Rue Meurt du 20 octobre dernier a publié une information qui n’a pas suscité des commentaires dans les
médias d’État tant elle dérange. En effet, selon ce journal, « plusieurs restes des corps, enfouis dans un charnier autour de la morgue
municipale de Brazzaville, ont été exhumés, dimanche 17 octobre ». La nouvelle sur le lieu de l’enfouissement de ces corps a été
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rendue public par un agent retraité des Pompes funèbres municipales croulant depuis sous le poids des remords.
Depuis ce jour, des rumeurs persistantes sur l’origine desdits corps et les raisons de ces décès ont envahi la capitale. D’aucuns
affirment « qu’il y aurait eu, ce dimanche-là, près de 200 corps adultes qui y seraient enfouis, aux années fortes de la guerre en 1997,
1998 et en 1999, année où auraient disparu de nombreux citoyens à Brazzaville ». D’autres laissent entendre « qu’il est très probable
que plus de 500 corps seraient encore enfouis sous les pavés fraîchement posés dans la cour de la morgue municipale de
Brazzaville ».
Quoi qu’il en soit, cette information relance les débats sur l’affaire des disparus du Beach à un moment, où le pouvoir espère une
accalmie en attendant l’arrêt de la Cour d’Appel de Paris du 22 novembre, et conforte les soupçons sur l’existence d’autres charniers
à Mbandza-Ndounga, Kindamba, Missafou... dans la région du Pool. Affaire à suivre. [Christian Loubier]
Mémoire à retardement
Face à la dénonciation de la Françafrique, la tactique de la propagande adverse est bien connue : concéder que des choses
répréhensibles ont existé, mais que c’est terminé depuis un certain délai de prescription de la mémoire et des réparations : 1994,
1997, etc. Cette tactique glissante (les scandales françafricains de 2004 seront admis en 2010, et ainsi de suite) a la même efficacité
que tous les processus d’effacement de la mémoire qui autorisent les dictatures du présent : on a le devoir d’y résister, c’est même la
condition sine qua non de la citoyenneté.
Aussi n’est-il pas inutile de signaler la confirmation, dans les mémoires du colonel Maurice Robert 1, bras droit de Jacques Foccart
et pilier des Services français en Afrique, d’une série de crimes du Foccartisme longtemps niés. Le plus horrible est la manipulation
de la rébellion biafraise contre le Nigeria, qui fit deux millions de morts. Pour le pétrole. Le colonel admet l’utilisation propagandiste du
mot « génocide » : « Nous voulions un mot choc pour sensibiliser l’opinion » 2.
C’est désormais officiel : Bob Denard était un vrai-faux mercenaire, recruté par Robert fin 1962 pour le compte du SDECE, ancêtre
de la DGSE. Les crimes de Denard dans l’ex-Congo belge, au Bénin, aux Comores, etc. sont donc ceux du SDECE-DGSE, c’est-à-
dire de l’Élysée : De Gaulle, Pompidou, Giscard, Mitterrand, Chirac.
Tout cela se complète d’une description des relais et techniques de la désinformation actionnés par la Françafrique. Comme ils sont
toujours en usage, ce rappel peut servir à aiguiser la vigilance. [FXV]
1. Maurice Robert. Ministre de l’Afrique, Seuil, 2004.
2. Cf. F.X. Verschave, La Françafrique, Stock, 1998, p. 137-153.
Paix au POM
« La motion de censure qui vient d’être votée samedi 9 octobre est un acte terrible et dramatique pour la démocratie en
Polynésie. Elle représente la trahison du vote populaire du 23 mai dernier qui a souhaité le changement. Les manœuvres bassement
politiciennes de Gaston Flosse soutenues par la ministre des DOM-TOM Brigitte Girardin et le président de la République ne visent
qu’à couvrir les turpitudes d’un système qui a dominé sans partage les institutions depuis 20 ans, accaparé la terre, spolié les Tahitiens,
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pillé les finances du territoire.
Le changement pacifique du 23 mai 2004 correspondait au ras-le-bol, à l’exaspération de la majorité de la population exclue de la
vie politique depuis des années. La politisation des administrations, la mégalomanie des projets de Gaston Flosse, le clientélisme, la
corruption ont été rejeté par une partie des classes moyennes favorisées et des classes populaires. 20 % de chômeurs, une
économie au ralenti et sous perfusion depuis la fin des essais nucléaires, des archipels laissés à l’abandon par le pouvoir central de
Papeete, un accès très inégal à l’eau potable, une crise du logement social : le bilan du “système Flosse” scandalisait plus d’un
Tahitien.
La défaite du 23 mai n’a jamais été acceptée ni par le pouvoir chiraquien, ni par ses amis polynésiens. Ils ont entrepris de faire
monter les tensions pour en finir avec la transition démocratique : rumeurs, pressions et chantages directs du ministre des DOM-
TOM, achats des conseillers, envoi dés juin de compagnies de gendarmes mobiles. »
C’est autour de ce communiqué (14/10/2004) que s’est constitué en métropole le Comité pour la Démocratie en Polynésie. Il s’agit de
se tenir « aux côtés du peuple de Polynésie pour la dissolution de l’Assemblée du territoire et de nouvelles élections » 1. À l’heure où
nous bouclons Billets, cette dissolution n’est pas déclarée, mais l’élection territoriale a été invalidée à Faa, ce qui nous est présenté
comme une étape, préparant une sortie de crise “honorable” pour Jacques Chirac. Si le nouveau recours aux électeurs devait
s’arrêter à Faa, ce serait une innovation cocasse qui pourrait allécher les Biya et consorts : annuler les élections seulement dans les
circonscriptions n’ayant pas voulu reconduire un potentat.
En tout cas, il restera d’autres exigences à satisfaire : « la mise en lumière des agissements du GIP (Groupe d’intervention de
Polynésie) » [cf. À fleur de presse] ; « la poursuite de l’enquête sur les conséquences sanitaires, sociales et environnementales des
essais nucléaires et les réparations qui s’imposent » ; « le respect des engagements financiers pris par l’État suite à la fermeture du
site nucléaire de Moruroa et le contrôle de la répartition équitable des financements » ; « la transparence sur la gestion de Gaston
Flosse, les présomptions de corruption, de clientélisme. » 1 Ce dernier point est envisagé au Sénat, puisqu’une résolution « tendant à
la création d’une commission d’enquête sur la gestion des fonds publics en Polynésie française » y est proposée.2 [Pierre
Caminade]
1. Appel du 27 octobre à l’origine du Comité. Premières associations signataires : Anticor, ATTAC, Cedetim, LCR, Mouvement de la Paix, Survie, Les
Verts... contact : [email protected]
2. Par Bernard Frimat, Simon Sutour, Louis Le Pensec, Robert Badinter, Pierre Mauroy, Jean-Pierre Bel, Catherine Tasca, Dominique Voynet, et les
membres du groupe socialiste, apparentés et rattachés.
« La commémoration de l’abolition de l’esclavage par la République française et celle de la fin de tous les contrats d’engagement
souscrits à la suite de cette abolition font l’objet d’une journée fériée dans les départements de Guadeloupe, de Guyane, de Martinique
et de la Réunion, ainsi que dans la collectivité territoriale de Mayotte. Un décret fixe la date de la commémoration [...] » stipulait
l’article unique de la Loi n° 83-550 du 30 juin 1983. La date de cette journée est différente en fonction des territoires...
Mais tout cela était trop zélé envers les descendants d’esclaves, selon les sénateurs : en 2001, ils ont profité de la discussion de la
loi sur « la reconnaissance de la traite et de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité », pour réformer celle de 1983 : la
commémoration n’est désormais plus fériée ! Un texte adopté 17 jours avant la date de la commémoration en Guadeloupe, le 27
mai. Voilà le contexte, que nous avions omis dans notre précédent numéro de Billets, des violences de ce jour-là. Le syndicat UGT a
employé la force pour réagir à cette provocation de la République, et pour tenter d’imposer aux commerçants de chômer ce jour
commémoratif.
D’après l’un de nos lecteurs, nous aurions pris trop à la lettre une lecture syndicaliste des évènements intervenus depuis lors. Nous
aurions dû préciser que ce jour-là n’est plus férié. Ce lecteur précise que les commerces restés ouverts, auxquels les manifestants se
sont attaqués, n’étaient pas tous des propriétés de Blancs. Le fast-food attaqué ne s’appellerait pas Quick mais KFR. Le syndicat
UGT se distinguerait par une pratique récurrente de la violence, et leur indépendantisme ne serait qu’un discours “légitimateur” de
façade, puisqu’il recrute beaucoup chez des fonctionnaires aux salaires largement abondés par la métropole.
Il reste que plusieurs syndicats font des analyses convergentes. Et plusieurs hommes politiques locaux ont demandé la libération
de Michel Mandassamy (obtenue le 5 novembre, après un mois d’incarcération). Cela montre que la répression de ce syndicat a été
jugée excessive, avec des peines écrasantes. Tout cela dans une île où les héritiers et les nostalgiques de la colonisation continuent
de tenir le haut du pavé. Il nous parait important de faire connaître ces sujets. [PC]
Nous avons évoqué en mai (Billets n°125) l’« Appel pour créer un mécanisme de contre-pouvoir citoyen qui offre un accès plus libre à
l’information » (16/04/2004), lancé par six journalistes, visant à « crever l’excès de secret en France » [cf. www.liberte-dinformer.info]. Appel
auquel Survie s’est naturellement jointe. Le sénateur Michel Dreyfus-Schmidt, avec les membres du groupe socialiste et apparentés,
a déposé le 13 octobre 2004 une proposition de loi relative à l’accès aux documents classés secret défense, tendant à modifier la loi
n° 98-567 du 8 juillet 1998 qui a institué la Commission consultative du secret de la défense nationale. Cette dernière deviendrait
« Commission nationale consultative etc. ». Ne se contentant plus d’être "consultée", elle pourrait être saisie à « la demande de
soixante parlementaires ou d’une juridiction française », pour avis. « Une juridiction française dans le cadre d’une procédure
engagée » pourrait aussi obtenir un droit de regard si les crimes ou délits dont elle traite ont à voir avec les (nombreux) traités
internationaux ratifiés par la France. Croisons les doigts... [PC]
(Achevé le 20/11/2004)
« Ne faudrait-il pas [...] laisser tomber [la catégorie de génocide] au profit d’une catégorie plus large, qui est la catégorie du crime contre
l’humanité.
[... Nuremberg jugeait un génocide,] mais il entrait dans la catégorie, d’une certaine manière plus large, moralement sans doute plus
consistante des crimes contre l’humanité » (Rony BRAUMAN, ex-président de MSF, sur France Culture, le 13/11/2004 de 11h à midi, Le bien
commun).
[Nous avons amplement commenté la rhétorique insoutenable de l’actuel président de MSF, J.-H. Bradol, concernant le Darfour, dont MSF conteste
ardemment la qualification de génocide. Son mentor abat ici ses cartes : nous sommes invités à renoncer à cette « catégorie », qui pour nous continue à
faire sens au regard de l’histoire, et surtout à obliger la communauté internationale à intervenir dès lors que l’Onu reconnaît cette qualification. C’est l’ultime
argument de Brauman pour refuser cette qualification dans le cas du Darfour. Un argument qui évite de faire entrer dans la discussion des éléments (les
plus embarrassants pour Khartoum, qui doit donner son accord pour les interventions de MSF) révélant la volonté de supprimer toute possibilité de
survivance au Darfour : empoisonnement des puits, etc. Sous les apparences d’une “querelle sémantique”, MSF milite pour la fin de l’obligation faite
d’intervenir dans le cas de la plus radicale négation de l’humanité, celle qui fit dire un temps : « plus jamais ça ». La fuite en avant d’un certain lobby
humanitaire continue (cf. Billets n°129 Ils ont dit, Édito du n° 128). – PC]
Démocratie
« L’Union européenne félicite le Botswana pour le bon déroulement des élections générales qui se sont tenues le 30 octobre 2004.
Ces élections ont été jugées libres et régulières au regard des normes établies, qui sont énoncées entre autres dans les Principes et
lignes directrices de la SADC [le regroupement régional des pays du sud de l’Afrique] régissant les élections démocratiques. » (Présidence de
l’Union européenne, www.diplomatie.gouv.fr, le 10/11/2004).
[Nous nous réjouissons, nous aussi, que des élections se déroulent normalement, et nous félicitons l’ex-puissance tutélaire du Botswana (et les autres
puissances) de ne pas s’y ingérer. Il paraît que là-bas, l’argent des diamants profite à la population... Du moins à une majorité d’entre elle, car les droits des
Bochimans du Kalahari ne sont pas vraiment respectés. La démocratie est une construction dont chaque étape appelle la suivante... – PC]
« Je n’aurais jamais pu suivre un homme politique ancré à gauche ou ancré à droite. C’est pour cela que je suis derrière Chirac. Il est
tout à la fois hussard bonapartiste, bon rad-soc et vrai tiers-mondiste. » (Denis TILLINAC, cité par Le Parisien du 14/11/2004).
[Que Chirac soit bonapartiste ou rad-soc, je laisse aux connaisseurs à en juger, mais alors tiers-mondiste, c’est de la diffamation, ou de la présomption,
toute pure. Le féal Denis Tillinac doit confondre avec « tiers-mondain », épithète inventée par Le Canard enchaîné à propos d’Hervé Bourges, et qui qualifie
parfaitement les relations africaines de Chirac : rien que la crème de la corruption de haut-vol, engrangeant les milliards prélevés sur les ressources
africaines, qui fuient l’Afrique pour les beaux quartiers et les grands coffres en Europe. À moins que Chirac ne soit tiers-mondiste comme d’autres sont
gaullistes, pour perpétuer le tiers-monde. – OT]
« La Polynésie, ça anime peut-être la classe politique, mais tout le monde s’en fout ! » « Gaston, c’est mon ami, c’est mon pote. » « Je
l’aime bien. Je suis de la même génération que lui, comme avec Lucette [Michaux-Chevry] ou Lafleur. Gaston et moi, on a une amitié
fraternelle et virile. On se fait marrer l’un l’autre ! » (Jacques CHIRAC, ce qu’il « a répété à ceux de ses visiteurs qui lui parlaient des agissements
de Gaston Flosse », selon Le Canard enchaîné du 27/10/2004).
[Les grands de ce monde sont des hommes comme les autres après tout. Sauf que chez eux la trivialité a une fonction, subtilement calculée : éviter le débat
démocratique. – PC]
A FLEUR DE PRESSE
Françafrique
Le Monde, Paris s’est fortement engagé dans la crise ivoirienne pour défendre sa crédibilité en Afrique, 10/11/2004 (Stephen
SMITH) : « La présence économique française nourrit des fantasmes, en Côte d’Ivoire et en France. Or l’époque où plus de 50 000
expatriés faisaient “tourner” l’économie ivoirienne [...] est révolue depuis... une génération. [...] Le secteur stratégique de l’économie
ivoirienne, celui des matières premières agricoles, est passé aux mains de multinationales anglo-américaines ou néerlandaises.
Il y a de beaux restes. Plus de 500 PME ou PMI à capitaux français constituent l’essentiel du tissu industriel de la Côte d’Ivoire. Mais
ce tissu s’est singulièrement effiloché depuis le premier coup d’État en Côte d’Ivoire, à Noël 1999. [...] Cette réalité est masquée par la
présence très visible de quelques grands groupes français – Bolloré, Bouygues, France Télécom, Total –, dont l’hégémonie,
notamment pour la gestion de l’eau et de l’électricité ou dans les transports maritime ou ferroviaire, affecte si directement la vie
quotidienne des Ivoiriens que ceux-ci ont l’impression de vivre dans une "néocolonie". En fait, les investissements directs français en
Côte d’Ivoire n’excèdent pas 3,5 milliards d’euros, et le nombre des cadres expatriés y est inférieur à 300. [...]
Jusqu’à la chute du mur du Berlin, Paris avait été un bon "gendarme de l’Afrique", seulement 40 000 victimes de guerre – dont la
moitié au Tchad – ayant été comptabilisées dans ses ex-colonies par l’ancienne Mission militaire de coopération, un chiffre sans
commune mesure avec les bilans dans le reste de l’Afrique, hors "garantie" française. Depuis la fin de la guerre froide, la France s’est
révélée bien moins efficace comme gardien de la paix en Afrique francophone, en particulier au Rwanda en 1994. »
[Les Ivoiriens n’auraient que « l’impression de vivre dans une “néocolonie” », alors que les secteurs économiques essentiels, plus la banque et la monnaie,
sont entre les mains de la Françafrique – qui en plus contrôlait militairement le pays et y jouait en permanence de ses réseaux. L’exportation du cacao par
des firmes américaines, comme l’extraction de l’or malien par des Sud-Africains, ou du pétrole tchadien par un consortium américano-indonésien, n’a pu
s’obtenir et se maintenir que moyennant un deal avec la Françafrique. Stephen Smith poursuit son œuvre de minoration de l’influence françafricaine.
S’agissant du passé, il relaie carrément le négationnisme de l’armée française : niés, les 100 000 à 400 000 morts de la répression des indépendantistes
camerounais ; passées sous silence, les innombrables victimes de la torture, qui à elles seules font exploser le chiffre allégué pour le Tchad. Surtout, les
militaires ont l’audace de faire la comparaison avec le nombre des victimes hors pré-carré, alors que les agressions et ingérences françafricaines avant
1990 y sont responsables ou complices de millions de morts (Katanga, Biafra, Burundi, Zaïre, Angola…). Après 1990, il y a, entre autres, le Rwanda : la
complicité française dans le génocide y est emballée, pour finir, dans une litote surréaliste. – FXV]
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Le Monde, Une ancienne procureure du tribunal aux armées dénonce la mainmise du pouvoir militaire, 20/11/2004 (Nathalie
GUIBERT et Laurent ZECCHINI) : « Les mots ont été longuement pesés. Ils vont droit au but : “ingérence”, “pratique d’exception”,
“justice aux ordres”. Procureure du tribunal aux armées de Paris [pendant dix ans,] jusqu’en avril [2004], Janine Stern a transmis le 2
novembre au garde des sceaux une “note d’information” dénonçant la mainmise du pouvoir militaire sur cette juridiction, chargée des
infractions commises par les soldats français déployés hors du territoire national. [...] “Mon propos n’est pas de porter atteinte au
prestige de l’armée, mais de souligner la faible légitimité d’une juridiction spécifique et unique face à l’institution militaire, structurée et
puissante”, explique d’emblée la magistrate. [...]
Le tribunal existe dans sa forme actuelle depuis 1999. La loi avait alors consacré le principe de l’application des règles de
procédure pénale de droit commun aux militaires. Le tribunal possède ainsi les apparences de la normalité judiciaire [...] : un parquet,
un service de l’instruction, une chambre de jugement.
Une spécificité importante pose toutefois des difficultés. Elle concerne la mise en mouvement de l’action publique. À défaut de
dénonciation du ministre de la Défense, le procureur doit en effet, s’il veut poursuivre un militaire, demander l’avis préalable des
autorités militaires. Seule la poursuite des crimes et des flagrants délits échappent à cette obligation, censée répondre à la nécessité
d’éclairer parfaitement le magistrat sur la position du commandement et le contexte de l’affaire. Or la procureure fait état de
“tentatives récurrentes de contrôler l’exercice de l’action publique”, une telle optique ayant “généré progressivement de véritables
ordres donnés au parquet sous couvert d’avis à poursuites”. Selon Mme Stern, “nombre d’avis font transparaître la volonté manifeste
du ministère de la défense d’encadrer étroitement l’action du parquet militaire”.
Pour la magistrate, la juridiction n’a pas obtenu les garanties de son indépendance. Procureur et juges du tribunal aux armées font
l’objet d’un double rattachement : au ministère de la Défense sur le plan administratif et au ministère de la Justice sur le plan
fonctionnel. Issus du corps judiciaire, ils sont en position de détachement pour exercer leurs fonctions militaires. Ils se trouvent, dans
les faits, placés sous le contrôle de la direction des affaires juridiques du ministère de la Défense. Celui-ci, affirme Mme Stern,
considère le tribunal “comme un quelconque service administratif soumis à son entier pouvoir hiérarchique".
À ce titre, Mme Stern parle même d’“ingérence". Plusieurs exemples l’illustrent, selon elle : [...] “l’ordre express de transmettre des
pièces judiciaires relatives à des affaires sensibles" ou “l’obligation de justifier auprès de l’administration de la défense du bon
exercice de l’action publique à l’occasion d’affaires relatées dans la presse". Ces demandes contraignent les magistrats “à effectuer
des réponses aussi fastidieuses qu’inutiles, au détriment de leurs activités juridictionnelles, dans le but évident de les déstabiliser",
affirme l’ancienne procureure.
De telles demandes ont notamment été faites lors du premier pillage de la Banque centrale des États d’Afrique de l’Ouest, à
Bouaké, en Côte d’Ivoire, en septembre 2003 : quatre militaires français qui avaient dérobé 57 000 euros ont été mis en examen pour
“vol aggravé". [...] Ces dernières années, le conflit entre les deux institutions s’est cristallisé sur la question de la notation des
magistrats du tribunal. Le ministère de la Défense a revendiqué le pouvoir d’évaluer l’activité professionnelle du procureur, malgré
l’avis contraire de la Cour de cassation.
Pour Mme Stern, au contraire, “le cordon ombilical liant les magistrats à l’administration centrale de la défense devrait être
définitivement rompu dans l’intérêt supérieur de la justice". L’ancienne procureure va plus loin. Les conflits auxquels donne lieu
l’application du droit pénal en milieu militaire “amènent à réfléchir sur l’opportunité, soit de réformer en profondeur cette juridiction, soit
de la supprimer car constitutive, en l’état, d’une véritable anomalie judiciaire".
Devant cette attaque virulente, le ministère de la Défense [...] se donne officiellement le temps de la réflexion. Officieusement, il
rejette en bloc les accusations de l’ancienne procureure, par ailleurs accusée d’avoir manqué de “ psychologie". “C’est une juridiction
méconnue, qui fait un peu fantasmer", explique-t-on à l’Hôtel de Brienne, où l’on insiste sur le “contexte particulier" des affaires
traitées. “[...] Mme Stern n’a pas su écouter la part de spécificité qu’ont les militaires. Si vous vous drapez dans votre indépendance, si
vous restez dans votre tour d’ivoire, vous ne pouvez pas comprendre l’institution militaire. Il faut faire preuve d’écoute et de
psychologie, il faut aussi aimer un peu les gens avec qui on travaille." [...] Les accusations de “justice aux ordres" n’ont aucun
fondement, insiste-t-on encore, en ajoutant : “Je mets au défi quiconque de donner un exemple d’une affaire où nous aurions entravé
l’action de la justice." »
[Derrière le mépris des Messieurs galonnés envers une magistrate qui « fantasme », on observe une tendance croissante à l’autonomisation de certaines
structures au sein même de la République. Il y avait déjà les services secrets, que le Parlement français, à la différence de ses homologues, n’ose pas
exiger de contrôler. Le Commandement des opérations spéciales, cœur de la force d’intervention militaire française, s’est constitué hors hiérarchie à
l’occasion de l’intervention au Rwanda – qui accoucha d’un génocide. Et maintenant la justice militaire…
Nous sommes d’autant plus attentifs à cette institution que des militaires français ayant commis des crimes au Rwanda pendant ou juste après le
génocide pourraient y être jugés. Et, contrairement à l’avis méprisant des hiérarques militaires, nous trouvons que Mme la procureure a une réflexion très
opportune quand elle suggère de supprimer cette juridiction « car constitutive, en l’état, d’une véritable anomalie judiciaire ». En effet, le premier respect que
l’on doit aux militaires, c’est de les considérer comme des êtres humains, des citoyens comme les autres, passibles de la même justice républicaine, même
si l’on tient compte des missions peu ordinaires qui leur sont assignées. – FXV]
Polynésie
Tahiti-Pacifique magazine, Une crise inacceptable, novembre 2004 (Alex W. du PREL) : « Tahiti se retrouve avec deux présidents
et deux gouvernements, les “légalistes” opposés aux “légitimistes”. [...] Les coups bas, la désinformation, les pratiques de corruption
menées quasiment au grand jour s’accompagnent tantôt d’un silence bienveillant, tantôt de coups de pouce qui témoignent de la très
forte communauté d’intérêts (et de craintes ?) entre l’actuel gouvernement métropolitain et la “machine Flosse”. Il est vrai que leurs
destins sont semblables. En métropole, le gouvernement mis en minorité lors des deux dernières élections (régionales et
européennes), se maintient en vertu du droit (et non de l’éthique). [...] Faut-il qu’en France la démocratie soit bien malade [ ? ...]
Il arrive un temps où les « systèmes » mis en place s’effondrent, obsolètes. Les partis et les syndicats assujettis au pouvoir
n’arrivent plus à rallier et encadrer une opinion lassée de constater que ses problèmes et aspirations sont méprisés, où l’affairisme
des dirigeants empêche tout progrès. Le temps du changement (taui) est arrivé en Polynésie française et les honteuses magouilles
qui visent à l’étouffer n’apporteront que quelques délais précaires à un système agonisant. »
[Le lecteur trouvera in extenso ce cinglant éditorial sur www.tahiti-pacifique.com]
Tahiti-Pacifique magazine, Surveillance, filatures, espionnage, le GIP était bien une milice de l’ex-président Flosse, octobre 2004
_
(Alex W. du PREL) : « De nombreuses personnes – dont votre fidèle serviteur – ont été espionnées et surveillées avec des moyens
tout à fait illicites par le GIP (Groupe d’intervention de Polynésie) mais aussi par une sorte de RG (Renseignements généraux) du
Territoire qui s’était mise en place depuis 1995 à la Présidence de Tahiti.
[... Étaient aussi visés] les proches de Président, un signe plutôt évocateur d’une paranoïa ambiante. [...] En plus de ses “agents
réguliers” bien connus, des gendarmes à la retraite tels MM. Montezinos et Havet, le “Service d’études de la Présidence” [rendu officiel
par l’arrêté n°223PR du 13 mai 1997], utilisait aussi les hommes du GIP selon ses besoins.
En effet, une seconde cellule de “services secrets” au sein du GIP (dirigé par Léonard “Rere” Puputauki qui répondait directe ment
au président Flosse) avait été montée par un certain Félicien Micheloni, adjudant-chef de la DGSE, dès le lendemain des évènements
de septembre 1995 [les troubles consécutifs à la reprise des essais nucléaires] . Déjà étoffé de 15 personnes en 1997, cette “Piscine”
tahitienne augmentera constamment le nombre de ses “agents”, jusqu’à la chute de M. Flosse en juin 2004 où ils étaient une
cinquantaine. [...]
Un [...] témoignage explique que quatre dames étaient disponibles pour “séduire et coucher avec l’ennemi”, ce qui créa d’ailleurs
quelques drames : si elles refusaient de “donner leur corps pour le pays”, elles étaient tout simplement licenciées. [...]
En ce qui concerne la rémunération de ces “espions”, la discrimination était flagrante. Alors que les agents du GIP étaient
rémunérés au Smig (105 000 Fcfp/mois) avec des contrats politiques d’un an renouvelables, sans heures supplémentaires payées
alors que parfois les filatures allaient jusqu’à 4 heures du matin, les expatriés, eux, encaissaient les gros magots : 831 000 Fcfp/mois
pour Micheloni, 950 000 Fcfp pour Yhuel et [...] 600 000 Fcfp pour les gendarmes à la retraite, et n’oublions pas les 1 478 000 [Fcfp/mois] que
percevait le colonel (du GIGN) à la retraite Lionel Chesneau, dont la mission au GIP était “d’éviter les dérapages” et qui ne pouvait
pas ne pas être au courant de ces pratiques. [...]
Et quel résultats M. Flosse a-t-il obtenu grâce à ce coûteux et minable dérapage ? Rien qui soit vraiment d’intérêt, ni complot, ni
crime dévoilé. Par contre, ces surveillances (dont l’existence était connue et se murmurait dans les alcôves des institutions
territoriales) nourrissaient une sorte de crainte permanente chez les fonctionnaires et courtisans.
Or cette “peur de déplaire au Président” était justement devenue la base du “système Flosse”. Apparemment celui-ci n’a pas perçu
la leçon de son échec électoral, puisqu’il y a deux mois des anciens espions du GIP ont été contactés pour se voir offrir un emploi
similaire au [sein de son parti, le] Tahoera’a. »
[Ainsi, Flosse cherchait cet été à se donner les moyens de prolonger son espionnite aiguë. Pour chercher le maillon faible de la majorité rassemblée par
Oscar Temaru ? Celui qui allait se laisser retourner ? Ou pour continuer à surveiller ses amis ?
Et l’on apprend que des GIP ont probablement assassiné un journaliste trop regardant sur les affaires du « pote » de Chirac, à l’amitié « fraternelle et
virile »... – PC]
Le Canard enchaîné, Un revenant qui accuse les hommes de Flosse se retrouve en prison à Tahiti , Jérôme Canard, 27/10/2004 :
« Début octobre, un nommé Vetea Guilloux, trente-deux ans, ex-membre du service d’ordre de Flosse, se confesse à un ministre –
par ailleurs pasteur – de Temaru. [...] Et de raconter, [...] qu’un journaliste, Jean-Pascal Couraud, disparu il y a sept ans alors qu’il
menait une enquête sur quelques sombres pratiques de Flosse, avait en fait été assassiné par deux de ses hommes de main. Qu’il
désigne nommément. L’instruction sur ce fait divers s’était terminée par un non-lieu en juin 2002.
Après avoir entendu ce récit, le ministre-pasteur envoie dare-dare le jeune homme répéter sa confession aux gendarmes de la
section de recherche de Papeete. Ce qu’il fait le 14 octobre. Les pandores tentent alors, selon Stanley Cross, l’avocat de Guilloux, de
faire revenir le jeune homme sur ses déclarations, qui “ne tiennent pas la route”. Puis, toujours selon M e Cross, improvisent une
confrontation entre Guilloux et les deux hommes, qu’il accuse. Ils sont aujourd’hui membres du GIP (Groupement d’intervention de la
présidence), considéré comme la milice de Flosse. [...]
Sur le coup de deux heures du matin, Guilloux, “terrorisé” selon son avocat, accepte de retirer ses accusations. Il est alors
incarcéré. Jugé l’après-midi même en comparution immédiate pour “dénonciation calomnieuse”, il écope de 12 mois de prison, dont 3
ferme. [...] Il a fait appel lundi 25 octobre.
Le juge d’instruction, chargé jadis d’élucider la disparition du journaliste, n’apprendra, lui, qu’après coup l’existence de ce témoin,
peut-être capital. Le procureur, qui a traité directement l’affaire avec les gendarmes, n’a pas jugé utile de l’informer de ce possible
rebondissement. Pourtant, un non-lieu ne clôt pas définitivement une instruction judiciaire. Celle-ci peut être rouverte [...] en cas de
“survenance de faits nouveaux”. [Dès lors, il] faudrait qu’un juge, de préférence celui qui connaît le dossier, soit saisi par le procureur,
qu’il entende l’accusateur, vérifie ses déclarations, [... etc.] fasse normalement son travail.
Interrogé par Le Canard sur cette procédure expéditive, le procureur Jean Bianconi (négociateur pris en otage dans la grotte
d’Ouvéa, en Nouvelle-Calédonie, à la veille de la présidentielle de 1988) a indiqué qu’il ne “donne jamais de renseignements à la
presse”. Avant de raccrocher brutalement.
On le croit sur parole. Sa discrétion à toute épreuve a déjà permis de garder secrète pendant un an la mise en examen de Gaston
Flosse en octobre 2003, pour la création de centaines d’emplois fictifs à la présidence du territoire. »
[Le juge Bianconi, ce procureur de la République qui court-circuite le juge Jean-Bernard Taliercio pour traiter « directement avec les gendarmes », est passé
par la Nouvelle-Calédonie. Il a été pris en otage dans la grotte d’Ouvéa : tout arrive à un homme de devoir. Sauf de répondre à la presse sur les affaires
politiques qu’il enterre.
On apprend par ailleurs [http://www.categorynet.com/ fr/cp/ details.php ? id= 58586] que Jean-Pascal Couraud « avait disparu dans la nuit du 15 au 16 décembre
1997, après une réunion avec son ami Boris Léontieff, également opposant politique, décédé dans un accident d’avion en 2002. » – PC]
Mépris
Le Monde, Jacques Chirac : “Les Africains sont joyeux par nature”, 16/11/2004 (Dominique DHOMBRES) : « Jacques Chirac
répondait [...] aux questions d’un millier d’étudiants rassemblés, dimanche 14 novembre [...] à Marseille.
[...] Un étudiant demandait à Jacques Chirac ce qu’il pensait du fait que trois milliards d’habitants de cette planète vivaient avec 2
dollars par jour, c’est à dire moins que la somme versée, également chaque jour, par l’Union Européenne pour chacune de ses
vaches.
Le président de la République défendait rapidement les vaches et leurs subventions, qualifiées de “faux problèmes”, et se livrait à
une confidence personnelle : “Chaque fois que je vais en Afrique, le chef d’État concerné vient me chercher en général très gentiment
à l’aérodrome et, sur les quelques kilomètres du parcours, il y a toujours beaucoup de monde, et je regarde toujours attentivement
_
ces gens parce qu’on apprend beaucoup plus dans un regard que dans un dossier”, disait-il.
Et que voit-il alors ? Des jeunes, beaucoup de jeunes, énormément de jeunes “qui ont entre cinq et quinze ans” et qui se tiennent
sur le passage de sa voiture. “Ils sont joyeux, parce que les Africains sont joyeux par nature. Ils sont enthousiastes. Ils ont le
sourire. Ils applaudissent. Ils sont contents. Ils voient qu’il y a un monsieur qui passe, cela leur permet d’être sur le bord de la route.
Ils sont contents, bien !”, poursuit Jacques Chirac, qui se pose alors une question à lui même. »
[Que les vaches soient ou non un faux problème, il est certain que Chirac en est un vrai ! Puisqu’il ne sait pas lire un dossier, on lui mettrait bien un joug de tête
pour le promener chez les Africains tombés sous le joug des dictateurs qui bénéficient de sa fidèle amitié. Pour qu’il soutienne le regard douloureux des millions
d’hommes et de femmes qui en subissent les conséquences. Pour qu’il apprenne que la nature de ces hommes et de ces femmes n’a rien de particulier, si ce
n’est qu’elle est sans doute moins souvent joyeuse que celle des Princes de ce monde au chaud dans leurs palais. Et s’il a alors enfin compris, en utilisant un
peu mieux sa propre méthode à cette fin, nous aurions peut-être la satisfaction de le voir se retirer dans quelque ermitage finir ses jours à faire pénitence. – SC]
LIRE
Rosa Amelia Plumelle-Uribe, La férocité blanche, Des non-blancs aux non-aryens - Génocides occultés de 1492 à nos jours
(Préface de Louis Sala-Molins), Albin-Michel, 2001, 334 p., 19,10 €.
La traite des Noirs, la conquête de l’Amérique, l’occupation de l’Afrique ont profondément modifié les rapports des Européens aux autres. L’affirmation de
la supériorité blanche a justifié toutes les violences. La hiérarchisation raciale illustre la débâcle morale de l’Europe qui aboutira à porter au cœur du monde
européen une férocité jusque là réservée à d’autres continents. Après Hannah Arendt, Césaire, Lindqvist, l’auteure établit le lien entre les entreprises de
destruction à grande échelle, fondées sur l’affirmation de la supériorité raciale.
Avocate originaire de Colombie et portant dans sa chair et dans son cœur les héritages indien et noir, Rosa Amelia Plumelle-Uribe lutte, dans ce livre,
contre l’oubli des siècles d’atrocités, perpétrées contre les populations africaines déportées et asservies après avoir été officiellement déclarées inférieures.
La lecture des textes qu’elle a collectés est souvent insoutenable, mais elle s’impose comme un devoir de mémoire, « afin que nul n’oublie ». [OT]
_
Dans un certain nombre de pays, l’accès aux soins est conçu comme un droit, la santé est perçue comme un bien public, le
système de santé est soumis à des obligations de service public. La Déclaration universelle des droits de l’Homme et la création de
l’Organisation mondiale de la santé (OMS) ont visé à rendre universel le droit d’être soigné. Cet objectif est loin d’être atteint : une
majorité d’habitants de la planète est renvoyée au manque de ressources de son propre pays ou à l’indifférence de ses dirigeants.
Le drame du sida a commencé de changer les regards. Le mouvement de revendication d’un accès aux médicaments a créé sur le
sujet une sorte d’opinion publique mondiale. Il s’est affronté à l’Organisation mondiale du commerce, l’obligeant à concéder le principe
du droit prioritaire à la santé. Face à la logique de profit caricaturale de l’industrie pharmaceutique – lobby et cartel à l’échelle
mondiale –, un mouvement civique mondial s’est mis à défendre des valeurs d’humanité et de solidarité. Ces valeurs ne sont pas
mortes : elles ont construit et peuvent encore construire le meilleur de nos sociétés.
Suscité et coordonné par l’association BPEM, le livre La santé mondiale suit une approche concrète et pluridisciplinaire : se
souvenir de la conquête et de l’institution fécondes, à l’échelle nationale, d’un bien public comme la santé ; observer la nécessité d’un
passage au moins partiel à l’échelle mondiale ; identifier les forces qui s’y opposent et en démonter l’idéologie ; repérer le mouvement
social émergent qui veut l’universalité du bien public.
Il s’agit ici de la santé. On pourrait en faire autant avec l’éducation, la sécurité alimentaire, l’environnement, les télécommunications,
etc. La problématique des biens publics à l’échelle mondiale induit la constitution de coalitions à cette échelle-là, entre citoyens d’une
même terre poussant nos gouvernements à de nouvelles formes de légitimité internationale.
Nous en donnons ici deux extraits.
1. Biens publics à l’échelle mondiale (BPEM) est une association de loi 1901, investie du premier objectif statutaire de Survie : œuvrer au soucis de donner
à tous l’accès en droit aux biens fondamentaux.
Le « privé » serait toujours plus efficace que le « public » : tel est le postulat dont nous devrions partir. Si la notion de privé est
relativement claire, celle de public l’est beaucoup moins. En réfléchissant au contraste privé/public, nous allons encore pouvoir
approfondir cette notion si peu utilisée dans la tradition politique française. Le public est ici souvent confondu avec ce qui relève de
l’État. On a donc affaire à des systèmes de gestion, généralement très bureaucratiques, dont le paradoxe est que « le public » en est,
le plus souvent, totalement exclu ! […]
L’État est le plus mauvais point de départ pour penser le public. Il faut, à l’inverse, partir du public pour in fine demander à l’État et
à ses fonctionnaires de garantir ce sur quoi le public s’est mobilisé et a considéré que ses intérêts ne pouvaient être préservés
autrement. La notion de public s’élargit alors considérablement et n’est pas quelque chose de fixé une fois pour toutes : c’est tout ce
qui augmente la capacité d’agir d’un collectif.
Il n’est pas étonnant que dans un pays comme les États-Unis, le pouvoir grandissant des sociétés privées accompagne justement
le déclin du public, c’est-à-dire de toutes les formes collectives d’organisation, ce que certains sociologues appellent la perte de
« capital social ». […] Plus le public recule et plus les intérêts privés occupent le terrain. Il n’y a aucune frontière qui délimiterait, a
priori et une bonne fois pour toutes, les fonctions régaliennes de l’État qui échapperaient au privé. Donald Rumsfeld, ministre de la
Défense des États-Unis, s’est même engagé dans une privatisation partielle de l’armée américaine justifiée ainsi : « Les programmes
gouvernementaux ne connaissent pas la rigueur des marchés [...]. Une privatisation peut restaurer de la discipline ». […]
C’est toujours avec l’idée de dépenser moins d’argent, de mieux réguler les dépenses, d’être plus efficaces, que l’on demande au
public de s’éclipser. La « bureaucratie », qui suivrait inéluctablement les manifestations du public, coûterait finalement plus cher que la
rémunération des actionnaires des firmes privées mobilisées pour la remplacer, même si toutes les expériences concrètes montrent
que c’est l’éclipse du public qui favorise la prise du pouvoir par une bureaucratie souvent peu efficace.
Le principe au cœur de toutes les opérations de privatisation est l’idée de concurrence. Grâce à la concurrence, les clients
seraient mieux servis, auraient plus de choix et à de meilleurs coûts. Le rôle de l’État est alors seulement de garantir la concurrence,
en particulier grâce aux lois antitrust.
Le privé permettrait aussi de mieux combattre la corruption. Qu’un appareil administratif puisse, entre autres, décider d’un prix
uniforme pour un médicament, qui sera remboursé de manière également uniforme, donne un pouvoir beaucoup trop grand à un petit
nombre de personnes qu’il devient possible de corrompre. Ils pourront, par exemple, espérer devenir, plus tard, les conseillers bien
rémunérés de laboratoires pharmaceutiques. […] Pour les partisans de la privatisation, si une Sécurité sociale unique est remplacée
par des assurances multiples, qui auront le pouvoir de négocier les prix chacune pour son compte, cela permettrait d’échapper
encore mieux à ce risque de corruption.
L’exemple américain
Il peut être instructif de comparer les résultats obtenus par le système de santé américain qui fait le plus largement possible appel
au privé.
L’espérance de vie à la naissance est de 79,5 ans pour les femmes et de 74,1 pour les hommes, ce qui met les États-Unis en
21ème position mondiale (en France elle est de 82,7 ans et 75,2, 3 ème position mondiale). La mortalité infantile est de 6,9 pour 1000
naissances. Cela met les États-Unis en 25 ème position, derrière tous les pays riches […]. La mortalité prématurée (indice qui permet
de mesurer la mortalité parmi les groupes les plus jeunes de la population) est plus élevée aux États-Unis de 21 % par rapport à la
moyenne de tous les pays de l’OCDE. Ce pays arrive avant-dernier, juste devant la Hongrie […].
Les taux de mortalité dus aux maladies cardio-vasculaires sont de 110 femmes et de 194 hommes pour 100 000 aux États-Unis
contre 29 et 73 en France […]. Évidemment, tous ces chiffres ne dépendent pas seulement du système de santé et de la prise en
charge médicale. Ils renvoient aussi aux modes de vie, mais on ne peut pas nier que les traitements médicaux ont des conséquences
importantes sur les taux de mortalité dus par exemple aux maladies cardio-vasculaires.
Les résultats du système de santé américain ne sont donc pas très brillants. Ils occupent une position généralement en dessous
de la moyenne de l’ensemble des pays riches. En revanche, les résultats obtenus apparaissent comme franchement catastrophiques
si on les compare aux ressources qui y sont consacrées.
En termes de dépenses totales de santé par habitant, les États-Unis se trouvent largement au-dessus de tous les autres pays de
l’OCDE. En 2001, ils ont dépensé 4 887 $ par habitant, soit 2,3 fois plus que la moyenne des pays de l’OCDE (la France a dépensé
2 561 $). Cela fait que les États-Unis ont consacré, en 2001, 13,9 % de leur PIB (produit intérieur brut) aux dépenses de santé
(contre 9,5 % en France).
En ce qui concerne la dépense en médicaments, les États-Unis occupent la première place avec 605 $ par habitant (la France est
en seconde position avec 537 $). Entre 1990 et 2001 la dépense en produits pharmaceutiques par habitant a augmenté de 90 % aux
États-Unis (contre 63 % en France). Mais il faut signaler que les médicaments ne représentent que 12,4 % des dépenses totales de
santé contre 21 % en France.
C’est, en revanche, aux États-Unis que la majeure partie des dépenses de santé relèvent du privé : 55,6 % (contre 24 % en
France, et encore la contribution des mutuelles est ici abusivement considérée comme relevant du privé). Les États-Unis sont
aujourd’hui le seul pays de l’OCDE où le public intervient de manière minoritaire dans les dépenses de santé.
Est-ce ce modèle qu’il faut imposer au reste du monde ?
2. Philippe Pignarre, éditeur des « Empêcheurs de penser en rond », chargé de cours à Paris VIII, est l’auteur notamment du Grand secret de l’industrie
pharmaceutique et de Comment sauver (vraiment) la sécu ? (La Découverte, 2003 et 2004).
Le Treatment Action Campaign en Afrique du Sud : « Ils meurent d’impatience de se battre », par le Dr Peter Dwyer 1
« Évitez le sida, entrez », dit l’enseigne à l’extérieur du sex-shop proche du front de mer de Durban. Juste à 100 mètres de là, 500
militants du Treatment Action Campaign (TAC, Campagne d’action pour les traitements), représentant 110 sections venues de toute
l’Afrique du Sud, tenaient la seconde réunion du Congrès national du TAC. Leur but : planifier la suite de leur lutte en vue d’obtenir un
programme global de traitements pour les 5 millions de personnes contaminées par le VIH/sida. L’Afrique du Sud a l’un des taux de
prévalence du VIH les plus élevés au monde ; on estime que le sida a été responsable de 40% des décès d’adultes en 2001, jusqu’à
1 000 décès par jour, selon l’ONUSIDA – chiffre qui n’est pas contesté par le gouvernement que dirige l’African National Congress
(ANC). Dans son allocution au Congrès le dernier jour, le représentant spécial de l’ONU pour le VIH/sida, Stephen Lewis, a souligné
le caractère historique de cette campagne : il a comparé le TAC à certains des plus grands mouvements sociaux du 20 e siècle et au
mouvement altermondialiste du 21e siècle.
Des hétéro et homosexuels (mais la majorité était constituée par des femmes noires entre vingt et trente ans) s’étaient réunis avec
des représentants du Congrès des Syndicats sud-africains (Congress of South African Trade Unions, COSATU) et d’autres groupes
affiliés, tel le Conseil des Églises sud-africaines (South African Council of Churches) pour élire les dirigeants du TAC, ratifier ses
statuts et, peut-être le plus important, discuter s’il fallait relancer une campagne de désobéissance civile. Objectif : forcer le
gouvernement à signer et appliquer l’accord-cadre sur un programme national de prévention et de traitements, négocié en octobre et
novembre 2002 par des représentants mandatés du gouvernement, des entreprises, des syndicats et de la société civile.
Pendant trois jours, des « Musulmans séropositifs » (positive Muslims), « le personnel de santé contre le Sida » (Health Care
Workers United Against AIDS), des syndicalistes et des chômeurs, des socialistes et des ecclésiastiques qui forment le front uni du
TAC, se sont embrassés, ont dansé, chanté, ri, pleuré (et, comme ce fut le cas d’une jeune femme, éclaté en sanglots irrépressibles
provoqués par leur exaspération à l’encontre du gouvernement ANC), dans un Congrès qui a juré à l’unanimité de continuer la lutte
pour obtenir des traitements, et s’est lancé une fois de plus dans la désobéissance civile.
L’atmosphère était si grisante qu’il était difficile de ne pas faire de comparaisons avec le mouvement de libération contre l’apartheid.
Mais même si les gens empruntaient aux luttes passées des airs populaires anti-apartheid, ils sont en train de créer leurs propres
chants, danses et symboles qui s’inspirent de leurs épreuves et de leurs luttes sous un gouvernement ANC. Du jeune poète qui
rappait de façon habile et polémique « Je me demande comment on peut avancer sur la route qui mène à la paix et la démocratie
sans traitement », à la femme qui s’est dressée et a hurlé un « chant de louange » coutumier, on a quelque raison de penser que ce
n’est pas à l’ANC que ces jeunes s’identifient, mais au TAC. Même si, comme dans une litanie, chaque délégué commençait son
_
discours en rugissant « Viva TAC Viva ! », le public répondait à chaque fois avec un enthousiasme dont il ne se départait
apparemment pas. Parmi les chants, « C’est TAC qui compte le plus depuis 1998 » (date de sa fondation), personne n’a jamais osé
ou crié « Viva ANC ! » (y compris un parlementaire ANC qui s’est répandu en assez piètres excuses dans son discours devant le
Congrès).
[…] Le président national du TAC, […] Zackie Achmat, (qui s’est proclamé socialiste, a été arrêté et détenu cinq fois, a vécu dans la
clandestinité pendant dix ans sous l’apartheid), est adulé et respecté par les militants du TAC à la façon de Mandela ? Il est vrai que
Mandela a vanté Achmat comme « un exemple dont le militantisme repose sur des principes qui sont admirés bien au-delà des
frontières de l’Afrique du Sud ». […] Ce n’est pas à la demande instante de Nelson Mandela en personne qu’Achmat a finalement
renoncé à son refus de principe de prendre des médicaments antirétroviraux tant que tous n’y auraient pas accès, mais suite au vote
unanime et aux supplications des délégués. Sans fanfare, il est devenu apparent de façon subtile, le dernier jour, que Zackie Achmat
commencerait à prendre des antirétroviraux. En restant un militant propagandiste et en arborant un sourire de gamin, qui masque son
combat constant contre la maladie, il a demandé pour la forme pourquoi il devrait permettre à Thabo Mbeki de tuer une autre
personne.
Durant les trois dernières années en Europe, j’ai eu la chance de participer à beaucoup de manifestations anticapitalistes et à la
manifestation d’un million de personnes au Forum Social Européen à Florence, en novembre 2002 ; mais cette fête-ci de la
résistance a été une succession fantastique d’émotions, elle a produit une forte impression psychologique et spirituelle sur moi (et
d’autres) comme je n’en avais jamais ressentie auparavant. Dès les premières chansons et danses qui ponctuaient les débats du
Congrès, l’atmosphère était un mélange de fête et de frustration, de militantisme et de défi, empreint cependant d’une grande
tristesse pour ceux qui sont morts et continuent de mourir sans raison parce que le gouvernement ANC a jusqu’ici refusé de payer des
traitements. Pas étonnant que Mark Heywood, le secrétaire national du TAC, ait fait remarquer qu’un des principaux défis pour les
activistes du TAC, c’était « de rester en vie ».
Ils étaient certes bien en vie tandis qu’au milieu d’une cacophonie d’acclamations qui réchauffait le cœur, les orateurs, pleins d’une
assurance nouvelle, se succédaient pour réfuter l’idée avancée par le gouvernement selon laquelle les médicaments antisida sont
inefficaces et toxiques. […] TAC est une organisation enracinée dans une tradition populaire de résistance. Ce fut donc un
rassemblement marqué par des danses, des chansons et des discours célébrant des luttes, qui tirent leur caractère de dures
épreuves. […] S’inspirant des victoires de la lutte pour la libération, le TAC a utilisé le droit de protester, les tribunaux, les chercheurs,
la Commission des droits de l’Homme, la Commission de la concurrence et de nouvelles personnes morales pour essayer de changer
la politique de l’ANC.
En ayant constamment à réfuter les accusations gouvernementales selon lesquelles ils sont en train de saper la démocratie, les
militants du TAC ont montré qu’ils « ne sont pas des esclaves de la démocratie, mais des citoyens qui veulent que leur gouvernement
leur rende des comptes », ainsi qu’Achmat l’a affirmé fièrement alors que des militants criaient sans cesse : « Sans traitement, pas
ma voix ! ». Certes, il est fascinant de voir ces dirigeants qui se sont battus pour la démocratie découvrir maintenant qu’elle est
brandie et utilisée pour leur demander des comptes. La semaine qui a précédé le Congrès du TAC, j’ai assisté à quatre meetings
populaires dans des townships de Durban à propos de coupures d’eau et d’augmentations de loyer, durant lesquels les gens ont
chanté : « Sans eau, pas ma voix ! »
Cependant le TAC, c’est bien plus que cela. Durant les quatre dernières années, les militants ont transmis de nombreuses pétitions
et déclarations au gouvernement, dont beaucoup sont restées sans réponse. Malgré cela, ils ont continué de mener leur campagne,
et tout en appelant d’autres forces populaires à les rejoindre pour créer un « mouvement populaire en faveur de la santé », ils n’ont
pas perdu de temps pour former et éduquer une nouvelle couche d’activistes ainsi que le grand public, en leur fournissant des
explications sur le VIH/sida, leurs droits constitutionnels et d’autres questions plus vastes comme le pouvoir des compagnies
pharmaceutiques dans la mondialisation. […]
C’est une petite armée, mais une armée qui grandit, de bénévoles et de militants qui s’instruisent, informent, apportent un soutien
moral, parfois en prenant de grands risques (très récemment, dans la township de Chesterville à Durban, une activiste du TAC, qui ne
cachait pas sa séroposivité, a été brutalement attaquée dans sa maison). Souvent sous la pression, sans être sûrs de toujours faire
ce qu’il fallait, les gens ont raconté comment ils organisaient des ateliers, comment ils apportaient un soutien pratique et chaleureux
et une assistance socio-psychologique dans les hôpitaux, les cliniques et à domicile. Ils sont à juste raison fiers de ce qu’ils ont
réalisé.
« En adhérant au TAC, a dit une femme âgée d’une voix essoufflée, mais avec enthousiasme, je me suis rendu compte que j’avais
le pouvoir d’aider ma communauté ». Une autre femme plus jeune qui ne cachait pas sa séropositivité, venue d’une des régions les
plus pauvres, la province du Limpopo, a expliqué qu’une unité de soins mobile ne vient dans sa région qu’une fois par mois. Pourtant,
même dans cette localité, le TAC a aidé à constituer un petit groupe de gens qui savent au moins demander aux unités de soins
mobiles leur liste de médicaments d’urgence, afin d’exiger qu’il y ait les médicaments appropriés pour les séropositifs. […]
Cependant, d’une certaine façon, TAC est la victime de son propre succès. Une femme qui a été violée et qui, après avoir connu
TAC, a assez d’assurance maintenant pour ne plus cacher sa séroposivité, a expliqué qu’elle ne peut pas faire face au nombre de
gens qui viennent (souvent en cachette) lui demander de l’aide et des conseils après qu’on a diagnostiqué qu’ils étaient contaminés
par le VIH. Un ouvrier agricole a raconté comment, grâce à l’information donnée par des camarades du TAC, il a per suadé un
médecin libéral (blanc), dans une région rurale de l’ouest de la province du Cap, de venir parler aux gens sur le VIH/sida – grâce à quoi
ce médecin est maintenant un membre actif du TAC. Mais il a quitté le Congrès en disant qu’il avait besoin de plus de soutien de la
part du TAC.
Bien que le Congrès se soit terminé sur l’hymne national, des sympathisants du TAC ont protesté ce soir-là durant un discours de
la ministre de la Santé Manto Tshabalala-Msimang, très méprisée, ouvrant un colloque international sur le VIH/sida à Durban. Le jour
suivant, des centaines de protestataires ont organisé une manifestation jusqu’au colloque en portant des croix en bois et des
pancartes sur lesquelles étaient écrits les noms des personnes décédées de la maladie. Au meeting de protestation, alors que des
scientifiques, des universitaires et des bureaucrates du gouvernement réunis au colloque se pressaient contre la fenêtre pour
comprendre la raison du bruit, Zackie Achmat a déclaré qu’ils en avaient assez que le gouvernement « traîne les pieds » pour
appliquer le programme de traitements antirétroviraux. « Nous leur avons accordé assez de temps pour agir en arrêtant notre
campagne de désobéissance civile », a-t-il dit (une campagne pendant laquelle plus de 100 membres du TAC sont morts).
La semaine qui a suivi le Congrès du TAC a été marquée par une succession de vagues déclarations gouvernementales,
promettant de mettre en route le programme de traitements bientôt. En novembre 2003, l’annonce par le gouvernement qu’il
commencera enfin au début de 2004 (une élection générale doit avoir lieu avant juin) à fournir des médicaments antirétroviraux aux
centaines de milliers de Sud-Africains qui en ont besoin, témoigne du succès d’une campagne militante populaire. Cependant, tout en
_
se réjouissant de cette annonce, les activistes du TAC ne sont que trop conscients que la lutte est loin d’être terminée. Il est vrai qu’ils
se sont maintenant chargés d’organiser une campagne nationale pour obtenir un « service de santé populaire » – afin que le
traitement et le prévention du VIH/sida, ainsi qu’un système de santé convenable pour tous, soient un droit reconnu. Cette campagne
s’organisera autour des exigences suivantes : un système de prévention administré par l’État, des soins médicaux et hospitaliers
gratuits, des soins spécifiques de la mère et de l’enfant. Ce que le TAC, las des promesses orales et écrites, veut accomplir par de
grandes campagnes de masse, c’est donner une expression concrète à la garantie constitutionnelle d’accès gratuit sur place aux
services de santé.
1. Le Dr Peter Dwyer ([email protected]) est chercheur post-doctorant au “Centre for Civil Society” de l’Université du Natal (Afrique du Sud).
Association Survie, 210 rue Saint–Martin, F75003–Paris – Commission paritaire n° 76019 – Dépôt légal : décembre 2004 – ISSN 1155-1666 – Imprimé
par nos soins –
Abonnement : 20€ (Étranger : 25€ ; Faible revenu : 16€) –
Tél. (33 ou 0)1 44 61 03 25 – Fax (33 ou 0)1 44 61 03 20 – http://www.survie-france.org – [email protected]
BILLETS D'AFRIQUE
et d'ailleurs...
Informations et avis de recherche sur les avatars des relations franco-africaines
N° 132 - janvier 2005 - 1,90 €
Anciens numéros disponibles sur http ://www.survie-france.org
Les craquements de plus en plus visibles dans le système françafricain de confiscation des indépendances africaines vont-
ils enfin provoquer son effondrement, ou sa disqualification universelle ? On accordera malheureusement peu de
probabilité à une autre hypothèse, celle d’une conversion du parrain élyséen de la Françafrique à la nécessité d’une
authentique renonciation au lien néocolonial – à la façon dont, en 1962, De Gaulle dut admettre l’indépendance algérienne et
la fit ratifier par le peuple français. Trop confit dans l’affairisme, le néogaullisme chiraquien (ou sarkozien) ne paraît pas
capable d’entendre l’appel du très modéré président francophone de la Commission de l’Union africaine, Alpha Oumar
Konaré (in Le Figaro du 23/11/2004) : « Il faut oublier la Françafrique. [...] Un besoin d’adaptation et même de mutation paraît
nécessaire. »
Certes, le mot « oublier » est ambigu : toute une propagande française nous invite à un oubli dissimulateur de la
prolongation des logiques criminelles. C’est bien pourquoi le travail de mémoire est si indispensable. Notre Commission
d’enquête citoyenne sur l’implication française dans le génocide de 1994 au Rwanda va produire, début 2005, un ensemble
de publications, avec en perspective la mise en cause judiciaire de complices français de cette abomination. Il faut
continuer à montrer les dégâts inouïs d’une Françafrique méprisante et méprisable, qui favorise encore aujourd’hui les
pires dictatures, un pillage sans limites, et reste capable des manipulations les plus sordides. Mais Konaré, lui, ne parle pas
de poursuivre
ces pratiques, il parle de « mutation nécessaire ».
Alors, quel sera la première des dictatures françafricaines à devoir céder la place à un pouvoir légitime ? La togolaise ?
La tchadienne ? La congolaise ? Ou un régime à la criminalité plus discrète ? On observe une montée sans doute
irrépressible du pourcentage de chefs d’État africains incontestablement élus. Et les néocolonies seront de moins en moins
supportées par l’opinion dans un contexte de montée en puissance de l’Union africaine (UA). Quel pays francophone va-t-il
prendre le relais du Kenya, récemment passé dans le camp des démocraties ?
On observera évidemment avec beaucoup d’attention les progrès (ou reculs) de l’implication de l’UA dans les
négociations politiques, financières et commerciales internationales. Et, surtout, dans les crises les plus graves qui
meurtrissent le continent : au Soudan, dans les Grands Lacs, en Côte d’Ivoire, etc. On verra notamment si elle fait mieux
que les grandes puissances, ce qui revient à placer très bas la première barre.
Dans un autre domaine, transversal mais essentiel, celui de la prolifération des paradis fiscaux et judiciaires (créés et
protégés par ces mêmes États dominants), la mobilisation s’organise de manière très encourageante. Non seulement Attac,
l’un des moteurs du mouvement altermondialiste, fait à nouveau de la lutte contre ces mondes sans loi une de ses grandes
priorités, mais une plate-forme s’est mise en place sur ce thème entre Attac et le principal collectif français des
organisations de solidarité internationale, le CRID : les grandes ONG de développement sont désormais convaincues qu’il
n’y a pas de remède possible aux situations inacceptables vécues par plus d’un milliard d’être humains si ne sont pas
combattus les mécanismes de vol massif de l’argent public. Cette plate-forme, ouverte aussi aux syndicats, va travailler
avec le réseau international Tax Justice Network. L’on peut donc espérer d’importants progrès de la conscientisation
citoyenne face à des menaces encore très sous-évaluées.
Sur ce thème comme sur d’autres, c’est bien le réveil des citoyens qui est notre vœu le plus cher pour 2005 !
François-Xavier Verschave
SALVES
Succession camerounaise
Le « Cher Paul »1 a donc formé enfin un nouveau gouvernement après sa "réélection". Le nombre des gens à remercier pour leur
"travail électoral" étant impressionnant, il a nommé pas moins de soixante ministres, qui pourront enfin couler des jours heureux,
dotés de tous les attributs matériels et somptuaires de leur fonction – sans trop se fatiguer, puisque les réunions du conseil des
ministres ont lieu une fois tous les trois ans.
En fait de changement, tous les vieux chevaux de retour sont là : avec Bello Bouba comme ministre du désastre de la Poste,
Daïssala Dakolé en ministre de la catastrophe des transports, on est au moins sûr que tout continuera sans dérangement dans le pire
des mondes possibles. Rien que pour s’occuper des stades et des écoles qui n’existent pas, on a cinq ministres : des Sports, de la
Jeunesse, de l’Enseignement préscolaire, de l’Enseignement élémentaire, de l’Enseignement secondaire. L’inamovible Ferdinand
Oyono reste à la “Culture”. Il y a belle lurette qu’il ne se rend plus à son ministère, dépourvu d’ascenseur pour le hisser dans son bureau
au premier étage, et qu’il se fait apporter les "dossiers" chez lui.
Le Président, après l’effort titanesque fourni pour gérer le difficile problème politique de la distribution des fromages, va pouvoir
reprendre son programme de villégiatures helvétiques et parisiennes pour reconstituer ses forces. Quant au Cameroun, de toute
façon, seul Dieu peut encore quelque chose pour lui. [Odile Tobner]
1. Cf. lettre de félicitation de Jacques Chirac à Paul Biya in Billets n° 130, Ils ont dit.
Nous avons pris connaissance cet été, sur plusieurs sites Internet (cf. par exemple www.rezoweb.com/forum/politique/congodiaspora/ 492.shtml),
de deux listes interminables des sociétés et propriétés congolaises sur lesquelles Denis Sassou Nguesso et son clan auraient fait
main basse. L’ampleur de la captation des richesses du pays y apparaît telle que nous nous sommes un peu méfiés : le régime est
tellement manipulateur qu’il est capable de mêler le vrai et le faux dans un document, pour mieux discréditer ensuite ceux qui
l’utiliseront.
La Lettre du Continent du 25 novembre nous suggère cependant que la publication de ces listes (signées « Les Denisiens ») « rend
fou le président et ses proches ». « La précision et la véracité, globalement, des informations diffusées laissent penser que seuls des
membres du sérail ont pu rassembler ces éléments. » D’aucuns, M. Sassou, voudraient-ils depuis chez vous discréditer un peu plus
votre régime ? [FXV]
Fin de partie
Si on voit quelque chose en Côte d’Ivoire c’est que la France ne peut plus éliminer facilement un président dont elle ne veut pas ou
plus. Elle a déjà beaucoup à faire à maintenir “ses” présidents. Les troupes françaises se sont trouvées, en Côte d’Ivoire, face à face
avec la population. Ce face à face aurait pu être évité. Quelles que soient les causes de l’attaque de Bouaké, cela devait d’abord se
régler avec le pouvoir ivoirien. Il y a eu des bavures des rebelles contre les Français. L’armée française n’a pas immédiatement
répliqué contre leur QG. Il y a eu des bavures des Français contre des Ivoiriens (on a parlé, entre autres, d’un Ivoirien abattu par
mégarde d’une balle dans le dos). Le pouvoir ivoirien n’a pas immédiatement répliqué.
En donnant l’ordre de détruire “l’aviation” ivoirienne, Chirac a cédé bêtement au sentiment qu’il a envers un pouvoir africain, avec
qui on ne parle pas, mais qu’on met au pas. Bêtise politique parce qu’il y avait une dizaine de milliers de Français en Côte d’Ivoire. On
est stupéfié qu’il l’ait oublié. Ou alors il croit vraiment que les Africains sont des gens « joyeux »1 et c’est tout. Ensuite il a choisi
d’envahir militairement Abidjan, au lieu de mettre l’épée dans les reins aux forces ivoiriennes pour qu’elles protègent la population
européenne, ce qui était parfaitement possible, mais moins “glorieux” (nos as tout-puissants au secours de nos pauvres concitoyens
malmenés, quelle image !). C’est-à-dire que Chirac ne comprend rien à l’Afrique d’aujourd’hui.
Le résultat, c’est les morts ivoiriens qu’il a maintenant à expliquer. Dans un premier temps on a dit, bien sûr, n’importe quoi. Ce
sont les gendarmes ivoiriens qui ont tiré dans la foule. Les gens étaient trop nombreux, ils ont péri étouffés. Ils se bousculaient sans
doute pour voir le feu d’artifice des Français. S’il y a eu des gens piétinés dans la panique d’une foule sur laquelle on tire, ces morts
sont évidemment dus à ces tirs.
On découvre hélas progressivement les dégâts. Femme décapitée (mais c’était, dit-on froidement dans la presse française, une
« provocatrice », après avoir dit que c’était une invention des Ivoiriens). On finira par avouer un tir de grenade. Homme en flamme sur
le pont. Il faut dire que l’accès du pont a été interdit par des tirs de canon à partir d’hélicoptère. Il a pu y avoir des « ricochets » disent
les militaires sans rire.
Sur la route vers Abidjan quelques habitants se sont mis devant les chars. Ils ont été descendus, l’un d’eux a été écrasé. Les
militaires, relayés par la presse (AFP) : « nous avons trouvé des embuscades ». S’il y avait vraiment eu des embuscades, selon ce
que ce mot veut dire, il y aurait eu beaucoup de morts français et pas ou peu de morts ivoiriens. Il y a eu des barrages, pneus,
bidons, gardés par des civils. La fameuse photo de Tienanmen, c’est simple : un malveillant s’est mis en embuscade. On trouve
même, dans une dépêche de l’AFP, la phrase : « des soldats avaient visé des éléments armés dissimulés dans la foule de dizaines
de milliers de manifestants ». C’est plus des as, c’est James Bond. À noter que ces « éléments armés » n’ont blessé aucun soldat
français. Si un seul de ces derniers avait été égratigné par balle, j’imagine qu’il aurait fait en boucle tous les journaux télévisés
pendant des jours entiers. Mais il faut dire que les Africains ne savent sans doute pas se servir d’une arme, ils ne savent que la
brandir en hurlant, comme sur la couverture du bouquin de Smith.
Dernier truc, qui marche d’ailleurs près de nos médias, pour expliquer qu’aucune image ne soutient les assertions des militaires : on
avait oublié les appareils photo, comme les grenades lacrymogènes apparemment. Mais à quoi pensent nos Rambos ? À rien. Quand
on est en Afrique on n’a à se soucier de rien, parce qu’on n’a jamais rien eu à justifier. C’est ainsi qu’il ne reste au pouvoir français
que la propagande pour expliquer son action en Côte d’Ivoire. Ou alors il faudrait avouer toutes les erreurs politiques [Lire aussi À fleur
de presse]. [OT]
1. Cf. Billets n° 131, Ils ont dit.
« Aucune question ? »
Non, aucune question lors de la “discussion” sénatoriale, en novembre, pour accorder « une contribution forfaitaire de 30 millions
d’euros par an, versée par la France au titre de la présence de ses forces militaires à Djibouti »1, « convention [...] signée à Djibouti le
3 août 2003 »2.
Nos élus ne voient pas de raison de s’interroger sur le bien-fondé d’une coopération militaire avec un État policier et mafieux dont le
chef est soupçonné d’être impliqué dans l’assassinat d’un magistrat français (le juge Borrel). Les questions ne commencent à poindre
que lorsqu’il est trop tard, comme en Côte d’Ivoire à partir de septembre 2002, voire novembre 2004.
Il est pourtant grand temps que la France arrête les dégâts dans une douzaine d’autres “cotedivoires” : l’ensemble des dictatures
africaines avec lesquelles nous entretenons une coopération militaire, souvent assortie d’accords de défense, en grande partie
secrets, et autres dispositifs qui prolongent ces dictatures. Djibouti vient en tête avec la plus impor tante base militaire française à
l’étranger. La mainmise s’étend au Tchad, au Gabon, au Togo, au Congo-Brazzaville, aux Comores, au Cameroun, au Burkina Faso,
à la Guinée, la Tunisie, etc. Il est grand temps qu’un sénateur se lève et demande : « Ne devrions-nous pas apprendre à anticiper ce
que nous ne saurons pas arrêter demain ? » [Pierre Caminade]
1. www.senat.fr/dossierleg/pjl04-015.html
2. Loi n° 2004-1235 du 22/11/2004 autorisant l’approbation de la convention.
« Imbroglio sous les décombres (V) : Pas de nouvelles de Gatumba
Selon une source crédible à Bujumbura, les enquêteurs de l’ONUB 1 seraient en possession d’une version plus complète et précise
du rapport publié le 18 octobre à la suite de leurs investigations. Le Conseil de sécurité s’opposerait à la publication de cette version
revue et corrigée – notamment en ce qui concerne le ou les auteurs du massacre, et les éléments susceptibles de le qualifier ou non
d’acte de génocide. Une telle rétention de la vérité, quelle qu’elle soit, serait inqualifiable si elle était confirmée. Encore du pain sur la
planche... À croire que certains compteraient que, la fatigue gagnant du terrain, les bras se baissent. Qu’ils n’y comptent pas trop, les
bras se lassent parfois, mais restent en parfait état de fonctionnement. [SC]
1. Opération de l’ONU au Burundi qui a participé, avec la MONUC, opération de l’ONU au Congo à l’enquête sur le massacre de plus de 150 Congolais,
surtout Banyamulenge, dans le camp de réfugiés de Gatumba le 13 août dernier. Cf. Billets n° 128 et 129, Imbroglio...
« Le Congo est un éléphant mort, tout le monde se nourrit de son cadavre » commente un Congolais navré. Le Rwanda y puise-t-il
pour satisfaire certains appétits ? Sans doute, en profitant de la présence des milices FDLR, dont il serait difficile de méconnaître les
raisons de Kigali d’en écarter la menace. Notons au passage que les FDLR (entre autres...) satisferaient de mêmes appétits en se
servant dans le même plat.
Les derniers affrontements dans la région de Kayabayonga ont-ils eu lieu entre Congolais ? Oui (l’usage du conditionnel semble à
présent inutile). Quels Congolais ? Qui est congolais ? Il faut tenir compte de ces questions pour comprendre pourquoi ces Congolais
se battent entre eux.
– L’« accord global et inclusif » (signé le 1er avril 2003), acte constitutif de la transition congolaise devant conduire aux élections en
2005, prévoit la formation d’une Armée nationale congolaise « intégrée ». Celle-ci comprend 10 régions militaires dont le
commandement a été réparti entre les ex-belligérants 1. La deuxième phase de l’intégration, le « brassage » (le déploiement des
hommes sur le territoire national sans tenir compte de leurs régions d’origine), pose problème. Les « corps habillés » congolais ne
sont pas indépendants des camps politico-militaires dont ils dépendent : une réalité de ce pays encore loin d’être unifié. Leur
« brassage » vise, mais requiert aussi, le dépassement des intérêts, sensibilités, attachements régionaux et iden titaires, au moins à
l’échelle des commandements, du commandement suprême en particulier, qui dépend du Président de la République. Le Congo n’en
est pas encore là. Dans cet ancien Zaïre, immense, composé de multiples groupes identitaires, ceux et celles qui s’unissent y sont
plus souvent convoqués, s’ils ne se convoquent eux mêmes, en vue d’une vengeance que d’une construction.
– La 8ème région militaire, celle du Nord-Kivu, est composée d’éléments issus de l’ancienne rébellion (RCD) proche de Kigali. Son
commandant, le général Obed Rwibasira 2, a été « retenu » à Kinshasa un mois durant, sans doute en raison de son opposition à
l’envoi de renforts dans l’est du pays. C’est entre les hommes d’Obed et ces renforts – les premiers qualifiés de « mutins », les
seconds de « loyalistes » (peut-être épaulés par des ex-FAR ou Interahamwe) – qu’il y a eu affrontement. Les choses se seraient-
elles passées autrement si le général Obed n’avait pas été retiré de son fief ? Faut-il parler de « mutins » en l’occurrence (peut-être
encadrés par des officiers rwandais) ? Est-ce si simple que cela ? On peut se permettre de glisser une affirmation : dans la région
des Grands Lacs, rien n’est simple, même s’il faut se méfier de la conjugaison simplicité/complexité.
– Des rwandophones, Hutu et Tutsi, vivent au Congo depuis le 18 ème siècle (la main d’œuvre importée du Rwanda par les autorités
coloniales belges pour utilisation sur les plantations du Kivu s’est ajoutée à cette population). À l’indépendance, ils ont reçu, comme
tous les habitants du Kivu, la citoyenneté congolaise. Depuis lors, des océans ont coulé sous les ponts de l’histoire, dont il n’est pas
question ici de sonder les profondeurs. Disons, pour être bref, que la gestion politique des difficultés d’être congolais a moins conduit
à souder les groupes qu’à les diviser. Rwanda 94 a couronné un méchant processus historique, cerise envenimée sur le gâteau.
– Eugène Serufuli, gouverneur du Nord-Kuvu, est un Hutu 3. Ses liens avec Kigali ne sont pas secrets, comme ne l’est pas non plus
une certaine méfiance de sa part à l’égard du régime rwandais (histoire oblige). Il représente cependant les intérêts et les peurs d’un
groupe congolais (les rwandophones du Nord-Kivu, Hutu et Tutsi). Ce groupe craint d’être marginalisé dans le cas de l’unification du
pays sous une autorité peu préoccupée par les droits et besoins des citoyens d’une future nation. Qu’il ait raison ou que cette crainte
soit peu fondée, c’est sans conteste sa certitude. Certains en son sein sont convaincus que, sauf protection rwandaise, ils craignent
au pire pour leurs vies, au mieux, à terme, pour leur droit à la citoyenneté.
Que le Rwanda en profite pour maintenir ou étendre son influence sur cette région à sa frontière n’a rien d’étonnant – les jeux
d’influence géopolitique ne sont pas une nouveauté ici-bas. Obsédé lui-même par sa sécurité, et celle d’une population dont l’histoire
a prouvé qu’elle n’est pas à l’abri, il vise en priorité à l’assurer. Il vise, en second lieu, des intérêts moins “nobles” (semblables à ceux
de n’importe quel État) , qu’il sera amené à mieux réguler lorsque l’éléphant dont il est ci-dessus question (qui, à mon sens, n’est pas
mort mais en devenir 4) se sera investi dans le rôle qui l’attend : chef du chantier de la construction d’un vivre ensemble régional, où
l’intrication des intérêts pourra s’instituer en tant que sauvegarde des vies et préalable au mieux vivre. Et dont les modalités regardent
les intéressés (sauf cas de crime contre l’humanité ou génocide, qui relèvent de l’humanité entière-on a cependant trop vu ce qu’il en
a été dans la région pour ne pas souhaiter que celle-ci prenne en mains ses violences pour les faire s’éteindre).
Le Rwanda est-il une dictature ? Oui (histoire oblige ?). Notons que c’est la seule dictature africaine francophone qui ne bénéficie
pas du soutien de la France. Quel rapport avec ce qui précède ? Le Rwanda est un “cas difficile” en raison du génocide, de ce qui l’a
précédé et de ce qui l’a suivi : un désastre sur toute la ligne. Le regard que l’on pose sur lui devrait comprendre ce qu’on lui doit de
remontrances et d’empathie. Un tel regard n’est pas l’essence de ce qui anime les hautes instances de ce monde, françaises surtout
(la froideur stratégique a gelé toute compréhension profonde du génocide et de ses conséquences), occidentales ou internationales.
Ce regard, dans ce qu’il pourrait avoir de vrai, peut venir de la région, que nous espérons grosse d’un tel bel enfant. Au Rwanda alors
de savoir le lui rendre. [Sharon Courtoux]
1. Outre les forces liées au premier gouvernement Kabila, il s’agit principalement du Rassemblement congolais pour la démocratie (RCD) proche de Kigali,
du Mouvement de libération du Congo (MLC) proche de l’Ouganda à l’origine, et les forces des milices tribales Maï Maï.
2. Le général Obed vient d’être nommé commandant de la 5ème région (Mbuji-Mayi). Il a été remplacé, mi-décembre, au commandement de la 8 è région par
le général Gabriel Amisi, également issu du RCD. Un remplacement qui paraît pour le moins curieux lorsqu’on se souvient que ce dernier a été impliqué
dans les graves exactions commises à Kisangani en 2002.
3. Le groupe Nande est majoritaire dans le Nord-Kivu, mais les Hutu y sont nombreux.
4. La République Démocratique du Congo est sans doute une future grande puissance.
Africains, trois quarts des femmes séropositives sont des Africaines. En 2004, plus de 3 millions d’Africains, gonflant les chiffres de
l’an dernier, ont été atteints par la maladie. 2,3 millions en sont morts. Selon le Canadien Stephen Lewis (interviewé par
l’hebdomadaire allemand Die Zeit, cité par Le Monde du 01/12), il en est ainsi en raison du racisme et de l’indifférence : « Un racisme
sous-jacent, que personne évidemment n’est prêt à reconnaître ». Si notre lectorat a l’impression que Billets se répète, nous
répondrons qu’il y a des répétitions qui valent d’être poursuivies sans relâche.
Au fait, Stephen Lewis est l’envoyé spécial de Kofi Annan pour le sida en Afrique, qui parle de « massacre commis par
indifférence ». À quoi sert un envoyé spécial si on ne l’encourage pas dans sa tâche ? « Le plus lourd tribut à la maladie se paie chez
les pauvres, les plus pauvres de la planète », commente Eric Fottorino (Le Monde, idem). Eh oui, l’ennemi c’est les pauvres, pas à
cause d’une agression dont ils seraient à l’origine, mais parce que cela coûte cher aux riches de les prendre en « compte ». Si
l’envoyé spécial décidait de faire la grève de la faim, devant Saint-Pierre de Rome par exemple, j’irais le rejoindre.
« Les crimes que l’on commet en notre nom, il faut bien que nous en soyons personnellement complices puisqu’il reste en notre
pouvoir de les arrêter », disait Jean-Paul Sartre à propos de la guerre d’Algérie (Les Temps Modernes, 1957). « Notre pouvoir », c’est
nous, un pouvoir collectif. Tous à Rome ? Pas si simple ? En effet. Il y a des moments de l’histoire où les « envoyés spéciaux » sont
amenés à suivre le train, et des moments où ils peuvent mettre en mouvement ce qui n’attend qu’eux. Si ce n’est pas Rome,
Monsieur Lewis, où vous voudrez. Vous n’y resterez pas longtemps seul. [SC]
1. Botswana, Lesotho, Malawi, Mozambique, République Centrafricaine, Rwanda, Swaziland, Zambie, Zimbabwe.
Bon point
– La réélection confortable et peu contestée de Mamadou Tanja (avec 65 % des suffrages), pour un second et dernier mandat
présidentiel, montre que le Niger entend rester dans le groupe des pays francophones qui choisissent librement leurs dirigeants. Ce
serait différent si, comme tant d’autres, le réélu prenait ensuite envie de modifier la Constitution pour s’accorder la possibilité d’une
reconduction indéfinie, en s’appuyant sur les avantages électoraux que confère le pouvoir.
– Le 14 décembre, les collectifs de faucheurs d’OGM ont obtenu pour la deuxième fois, à Riom, un jugement qui est une considérable
victoire civique : si tous ont commis le même délit (plus de cent personnes), il n’est pas possible de n’en juger que quelques-uns. Ce
qui renvoie forcément à la nature politique de l’infraction, et donc à son traitement politique – c’est-à-dire à l’organisation d’un vrai débat
public, non pollué par le lobby semencier. Voire à un référendum, puisqu’une large majorité de Français sont favorables en la matière
à l’application plus stricte du principe de précaution.
(Achevé le 18/12/2004)
« La politique française [au Rwanda] comportait deux aspects qui n’apparaissent pas [dans le documentaire Tuez-les tous !]. D’un côté, il fallait
assurer la sécurité du Rwanda, l’intégrité territoriale du Rwanda, comme François Mitterrand l’avait fait au Tchad contre la Libye quelques
années auparavant, pour empêcher cette attaque militaire de l’extérieur – de l’armée de l’Ouganda et du FPR de Kagame [...]. D’où la
coopération militaire avec cette armée rwandaise dans le cadre des accords déjà signés par la France et le Rwanda, cette armée étant
incapable d’assurer cette sécurité territoriale toute seule... » (Hubert VÉDRINE, qui était Secrétaire général de l’Élysée en 1994. Droit de
réponse au documentaire Tuez-les tous !, dans l’émission Passé sous silence de France 3, le 27/11/2004).
« En 1990, [...] l’opération Noroît [...] était une opération dans le cadre des accords de défense que la France avait avec le Rwanda. Sauf
à dire : "Quand on a des accords de défense avec un pays, il ne faut pas les respecter !" Sauf à dire : "Ces accords de défense, il ne faut
plus en signer !" – ça, c’est une question importante [...] –, il y avait la nécessité pour la France, conformément à ces accords, de venir
aider le pouvoir en place contre une agression extérieure... » (Paul QUILÈS, qui a présidé la mission d’information parlementaire sur le Rwanda.
Intervention dans le débat qui a suivi la projection du documentaire Tuez-les tous !, idem).
[On se souviendra encore dans vingt ans de l’interminable monologue d’Édouard Balladur sur France 3 : douze minutes de langue de bois en plan fixe,
sans la moindre question, même de complaisance. Cette parenthèse surannée, ressuscitant sur nos écrans surchargés de pub la télévision d’État sauce
Peyrefitte, avait apparemment pour but d’inciter l’un des jeunes réalisateurs de Tuez-les tous ! Histoire d’un génocide "sans importance" à l’abjuration. Puis
MM. Védrine et Quilès poursuivirent ce faux débat cocardier par une leçon de Realpolitik qui appelle au moins trois commentaires.
1) Comme le retrace avec soin la mission parlementaire française dans son rapport, et contrairement à ce qu’a martelé sur France 3 son ancien président,
la France n’a jamais signé avec le Rwanda d’accord de défense (ce qui déséquilibre quelque peu l’argumentation de Paul Quilès). La coopération militaire
entre les deux États se limitait, depuis 1975, à un accord d’assistance militaire technique encadrant la formation par la France de la gendarmerie rwandaise.
En 1992, l’accord a été élargi à la formation de l’ensemble des forces armées rwandaises (légalisant a posteriori une liberté prise d’un commun accord dès
1990).
2) Après tout, qu’importe ! En Afrique, comme en convenait déjà Hubert Védrine devant la mission Quilès, « le président Mitterrand estimait que la France
devait assumer un engagement global de sécurité à l’égard de ces pays, qu’il y ait accord de défense ou qu’il n’y en ait plus, comme au Tchad ». La doctrine
Mitterrand se voit ainsi clairement énoncée : droit absolu d’intervenir sur le continent, avec ou sans accords, au nom d’un « engagement global de sécurité »
qui, au Rwanda, bénéficia exclusivement aux génocidaires et se refusa obstinément, quatre années durant, à leurs victimes tutsi.
3) Il apparaît en outre peu probable que l’armée française ait pu servir l’ambition de François Mitterrand tout en se limitant à former la gendarmerie puis les
Forces armées rwandaises dans leur ensemble (jugées " incapables d’assurer cette sécurité territoriale toutes seules "). À cet égard, le parallèle dressé par
Hubert Védrine entre le Tchad des années 80 (où la chasse française, notamment, s’est illustrée contre les Libyens) et le Rwanda des années 90 (où,
officiellement, aucun soldat français n’a pris part aux combats contre le FPR) est pour le moins hasardeux. Édouard Balladur envisagerait d’ailleurs de
demander un droit de réponse. – Mehdi Ba]
Côte d’Ivoire
« [Une réunion interministérielle] a préparé un décret étendant aux Français de Côte d’Ivoire le bénéfice de la loi du 27 décembre 1961
relative à l’accueil et à la réinstallation des Français d’outre-mer, qui avait été adoptée pour les Français d’Algérie. » (Michel BARNIER,
cité par l’AFP, le 09/12/2004).
[On a pu en douter pendant quarante cinq ans, mais maintenant c’est officiel : nous sommes toujours en situation de décolonisation. Et encore, c’est
contraint et forcé ! Si ce statut s’applique à tous les pays avec lesquels la France a maintenu une coopération militaire, entre la Coface qui assure les pertes
des transnationales et la loi du 27/12/1961 qui assure les expatriés, l’Afrique n’est que bénéfice ! – PC]
« La France et la Côte d’Ivoire sont comme deux sœurs siamoises que rien ne peut séparer » (Laurent GBAGBO , cité par Le Parisien, le
22/11/2004).
« Des écoles françaises ont été brûlées, donc je comprends les gens qui sont partis avec leurs enfants. Les autres, je pense qu’ils vont
revenir. Un homme qui a son entreprise ici, que voulez vous qu’il aille faire en France ? » (Laurent GBAGBO , entretien accordé à l’IRIN, le
17/11/2004, publié le 19/11).
[Le Président ivoirien a choisi de faire un sort aussi bien à ceux qui le prenaient pour le fer de lance de l’émancipation nationale qu’à ceux qui le prenaient au
sérieux. – PC]
« Il n’y a pas deux catégories d’Ivoiriens. Les journalistes sont, certes, utiles. Mais cela ne leur confère pas une qualité exceptionnelle. Il
faut qu’ils payent de quelque chose. Soit mettre en péril leur appareils de production, soit aller en prison » (Mamadou BEN
SOUMAHORO, député indépendant de Bako, ex-directeur général de la Radio Télévision ivoirienne, cité par Benoît Hili in 24 heures, le 07/12/2004).
[Ce député défend ainsi la loi sur le régime de la presse écrite que vient d’adopter l’Assemblée nationale ivoirienne. Cette loi « assujettit le journaliste à la
loi pénale notamment en cas de “collaboration avec l’ennemi”. » (24 heures, idem.) La rhétorique mime le discours progressiste : au nom de l’égalité, les
journalistes devront faire comme tout le monde, ne pas s’indigner des mesure liberticides et ignorer les pogromes dont le régime assure l’impunité. – PC]
Françafrique
« La France connaît bien l’Afrique, elle y a des intérêts et des amis. » (Jacques CHIRAC à Muammar Kadhafi, le 25/11/2004. Cité par Le Figaro
du lendemain).
[Si l’on remplace « France » par « Françafrique », on a presque une définition de cette dernière. Car le peuple français ne sait pas encore (et ne cherche
pas assez à savoir) quels sont les intérêts et les amitiés souvent inavouables dont le parrain Chirac rappelle l’existence à un parrain régional. – FXV]
Procès Elf
[D’André Guelfi : ] « Son entregent est incontestable. Il l’exerce dans tous les milieux interlopes, anciens responsables soviétiques et
politiciens corrompus de tous les pays. [... C’est un] parasite des affaires, [... un] fabricant de fausses factures au kilomètre, [... un] vieux
bandit ». (Avocat général Pierre DILLANGE, réquisitoire contre André Guelfi, un acteur des affaires Elf, cité par Libération du 22/11/2004).
[Ce résumé pédagogique nous change des circonlocutions feutrées sur la carrière exemplaire de ces hommes qui auraient choisi de se mettre au service
de l’intérêt national français. – PC]
« [Le 2 décembre 2004, la justice luxembourgeoise a clos sur un non-lieu l’enquête sur la chambre de compensation internationale Clearstram, l’un des
principaux « notaires des paradis fiscaux »]. L’ouverture d’une information judiciaire à Luxembourg n’avait pour seul objectif que de contenir
le scandale. Elle devait permettre de blanchir, à moindres frais, la société Clearstream. C’est fait. On a laissé pourrir ce dossier, sans
aucune volonté d’enquêter, pendant trois années, refusant d’étudier les pièces compromettantes et d’entendre les témoins gênants.
Malgré tous leur efforts, les magistrats luxembourgeois, ne sont pourtant pas parvenus à “blanchir” entièrement la banque des
banques luxembourgeoise. Loin s’en faut. Le communiqué [... du procureur] Carlos Zeyen [...], si on le lit attentivement, est accablant
pour Clearstream. Le magistrat relève à plusieurs reprises que, si des faits délictuels sont avérés, il y n’y a pas matière à enquêter,
car ceux-ci sont prescrits. [...]
Nous avons dénombré plus de cinquante poursuites pénales ou civiles en France, en Suisse, en Belgique [contre les livres Révélation$
et La Boîte noire], demandant plus de 6 millions d’euros de dommages et intérêts cumulés contre nous. Ces poursuites se sont toutes
conclues à notre bénéfice, en première instance et en appel, sauf deux condamnations à un euro symbolique. [...]
Soit l’affaire Clearstream n’est pas une affaire et il est difficile de comprendre l’agitation incessante autour de ce groupe financier
depuis la publication de Révélation$ en mars 2001 : changement d’actionnaires, turn-over rapide des dirigeants (trois patrons en
quatre ans), auditions parlementaires en France, en Belgique et au Parlement européen, harcèlement judiciaire à l’encontre de notre
enquête, révélations et manipulations incessantes depuis juin 2004 autour de plusieurs courriers anonymes arrivés chez le juge Van
Ruymbeke...
Soit “l’affaire Clearstream” a mis en lumière un nœud ultra-sensible de la mondialisation financière, abrité sans contrôle ou presque
par les autorités luxembourgeoises depuis sa création. Et là, les difficultés commencent. Car personne ne veut ouvrir la boîte de
Pandore. La décision de ce jour montre, une fois de plus, qu’un paradis fiscal, est d’abord un paradis judiciaire.
Ce non-lieu en petite pompes prêterait à sourire s’il n’était pas absolument désolant pour l’état de la démocratie en Europe. »
(Laurent BECCARIA et Denis ROBERT, éditeur et auteur de Révélation$ et La Boîte noire. Communiqué du 0212).
[Il y a effectivement de quoi se désoler. Comme de voir le groupe des pays de l’euro présidé par le Luxembourg... pays phare de la destruction de l’argent
public, de la prolifération de l’argent sale et des transactions inavouables des services secrets. Comme de voir les affaires maritimes de l’Union européenne
confiées à un commissaire... maltais, Joe Borg, nommé par un pays qui vend à profusion son pavillon de complaisance. L’Europe d’aujourd’hui, qui va être
présidée pour 6 mois par le Luxembourg, protège clairement les mondes sans loi et leurs cavernes d’Ali Baba, comme Clearstream, par où passent l’argent
des mafias, celui de la grande corruption des industries du pétrole et de l’armement, celui du pillage et de l’escroquerie des pays du Sud.
Mais ce n’est pas fatal. D’une part en raison de la prise de conscience et d’un début de coalition civique évoqués dans l’Édito. D’autre part en raison des
dégâts provoqués dans ces nœuds de pouvoir par les querelles entre initiés. Ainsi, la série de courriers anonymes reçus par le juge Van Ruymbeke
correspond à des luttes au sommet dans l’industrie d’armement française, dont les grands corrupteurs sont branchés sur les mafias. Ces rivalités ont trouvé
un débouché politique dans une querelle majeure au sein de la droite française, opposant deux ministres de l’Intérieur successifs (donc parfaitement
“renseignés”), Sarkozy et de Villepin. Vu l’intensité du conflit, il n’est pas impossible que les bombes expédiées par chaque camp contre l’autre ne finissent
par faire sauter la baraque et étaler son butin.
Voir à ce sujet le long article de Gilles Gaetner et Jean-Marie Pontaut dans L’Express du 13/12/2004, Les coulisses d’une affaire d’État (www.lexpress.fr/
special/dispatchdossier.asp ?nom=sarkozy) – un beau mélange d’information pointue et de désinformation. – FXV]
Outre-mer
« La Polynésie n’est pas l’Ukraine, c’est la France d’outre-mer. » (Éric RAOULT, député UMP, lors de la séance de questions du 30/11/2004
à l’Assemblée, cité par Libération du 01/12/2004).
[La référence employée par ce grand ami du potentat polynésien Gaston Flosse est bien mal choisie : les mœurs électorales et prédatrices du clan Flosse
sont très proches de celles du clan que tente d’évincer le peuple ukrainien.
Il est d’autant plus mal choisi que le même Raoult, en compagnie de quatre autres députés UMP (Alain Marsaud, Thierry Mariani, Michel Voisin et Éric
Diard) et d’un communiste fourvoyé (Jean-Claude Lefort) est allé faire tous frais payés du tourisme électoral en Ukraine à l’instigation de l’agence de pub
Euro RSCG (de Séguéla et compagnie) en charge de la propagande du régime. Raoult et ses collègues « furent pratiquement les seuls à ne rien trouver à
redire sur la fraude à grande échelle qui a empoisonné le scrutin ukrainien »... (Le Canard enchaîné, 15/12/2004).
Séguéla et Euro RSCG n’en sont pas à leur premier soutien aux dictatures : Eyadéma, Bongo, Biya... entre deux campagnes de communication électorale
au profit de Lionel Jospin ou du Parti socialiste français ! – FXV]
A FLEUR DE PRESSE
Côte d’Ivoire
Libération, Retour sur les morts d’Abidjan. Un officier français parle, 10/12/2004 : « (7 novembre au matin) Après avoir fait le plein
d’essence au 43e BIMA, le détachement met le cap sur le quartier de Cocody, où se trouve l’hôtel (Ivoire). Il commet une
invraisemblable erreur d’orientation. En pleine nuit la colonne de blindés s’égare et se retrouve face à la résidence du président
Gbagbo : "au lieu de tourner à gauche, notre guide situé à l’avant a fait un tout-droit et nous nous sommes retrouvés devant le palais
présidentiel", raconte le colonel. »
[Il s’agit du colonel Destremau qui, dûment autorisé sans aucun doute, expose le scénario qui a conduit à la fusillade du 9 novembre devant l’hôtel Ivoire à
Abidjan. On est sidéré à cette lecture digne de Mais où est donc passée la 7 e compagnie ? Ainsi l’armée française, présente en Côte d’Ivoire depuis un
siècle et demi sans interruption, n’a pas encore réussi à avoir un plan d’Abidjan. Mais peut-être bien que ces vicieux d’Ivoiriens avaient interverti les
panneaux indicateurs. Et voilà les blindés français devant le palais présidentiel. Zut ! Mais ce n’est pas fini. – OT]
Libération, idem : « Après avoir demandé son chemin à un officier des forces ivoiriennes, le détachement parvient, vers 5 heures 30,
sur l’esplanade de l’hôtel Ivoire. [...] Les hommes du colonel Destremau s’installent dans les chambres des étages inférieurs et
découvrent, disent-ils, [...] de multiples habitants. [En effet] le conseiller pour les affaires de défense du président Gbagbo, Kadet Bertin,
mais aussi l’ancien ministre de la Défense, Moïse Lida Kouassi, y ont leurs bureaux. Le "général de la jeunesse", Charles Blé Goudé,
la bête noire des Français, en a fait son QG. Le vingt et unième étage est réservé à des "conseillers techniques" étrangers : 46
Israéliens chargés de gérer les écoutes téléphoniques pour le compte de Laurent Gbagbo. Les Français rebroussent chemin. »
[Il n’y a en effet pas le moindre Français à évacuer. On n’en revient pas de ce que peuvent « découvrir » nos troupes en excursion. Continuons ce récit
épique. – OT]
Libération, idem : « 8 novembre, vers 11 heures, le directeur de cabinet du Président et son porte-parole rencontrent à l’hôtel Ivoire
le colonel Destremau. Ce dernier leur explique que sa mission se limite aux évacuations, mais ne les convainc pas. "Notre présence
devait gêner les occupants permanents de l’Ivoire, donc le pouvoir", estime a posteriori l’officier français. »
[Bien qu’ayant rebroussé chemin, les troupes françaises sont en effet toujours les 8 et 9 novembre à l’hôtel Ivoire, sans comprendre, a priori, qu’elles
« gênent » forcément le pouvoir ivoirien et sans pouvoir le persuader du bien-fondé de leur présence. Quel manque de psychologie ! Pendant ces quarante-
huit heures les manifestants se font de plus en plus nombreux et les troupes françaises “devront” faire usage de leurs armes pour s’évacuer elles-mêmes
de cette position où elles se sont mises par inadvertance. On se demande ce qui a pu persuader le colonel Destremau de venir plaider devant la presse un
pareil scénario, offensant pour les capacités intellectuelles de notre État-major. Comme si on pouvait masquer l’unique explication, grosse comme l’hôtel
Ivoire, de cette malheureuse équipée : Fini de jouer, on va leur montrer qui commande à ces sauvages ! Mais évidemment c’est difficile de "communiquer"
dans ce style, sauf entre soi. – OT]
République souterraine
Libération, Du boniment chez les marchands d’eau, 06/12/2004 (Nicolas CORI et Renaud LECADRE) : « Mais qui est donc
Mohamed Ajroudi ? Après avoir négocié tout l’été avec cet homme d’affaires franco-tunisien, Veolia veut aujourd’hui porter plainte
pour escroquerie au motif qu’Ajroudi ne serait qu’un bonimenteur faisant miroiter de fausses relations auprès des monarchies du
Golfe. Lequel retourne le compliment : selon lui, leur rupture tiendrait plutôt à l’irruption intempestive d’un ami d’Henri Proglio (PDG de
Veolia), Alexandre Djourhi, homme d’affaires franco-algérien, qui aurait réclamé sa part du gâteau. [...]
Pour les marchands d’eau, le Moyen-Orient fait figure d’Eldorado : le baril de pétrole flambe à 44 dollars, mais le baril d’eau
minérale est à 225 dollars... Emmanuel Petit, cadre chez Veolia, propose de constituer une société contrôlée à 51 % par les Français
et 49 % par des capitaux arabes. Il entre en contact avec Ajroudi et le présente à sa direction comme «représentant les intérêts de
divers membres de la famille régnante saoudienne, en particulier le roi et le régent», pas moins.
S’ensuit un curieux ballet pour organiser un rendez-vous avec Proglio. Emmanuel Petit contacte d’abord Alain Marsaud, ancien
magistrat recruté par Vivendi pour s’occuper d’intelligence économique, aujourd’hui député UMP, qui conserve une attache chez
Veolia comme administrateur d’une filiale dans le dessalement d’eau de mer (Sidem), enjeu crucial au Moyen-Orient. Marsaud, qui
préside le groupe d’amitié parlementaire France-Émirats arabes unis, accepte de faire l’intermédiaire, «bénévolement», souligne-t-il.
Le 24 mai, Petit, Ajroudi et Marsaud déjeunent à l’Assemblée. Leurs récits divergent. Selon Petit, Marsaud leur présente « l’homme
sans qui Proglio n’est rien » : Alexandre Djourhi, proche de la famille Delon mais aussi de dirigeants africains. Chez Veolia, on admet
qu’il est un «ami de longue date» du PDG, mais qu’il n’a aucune fonction dans le groupe. Toujours selon Petit, Djourhi exige 20 % du
capital du futur Veolia Middle Est. Démenti offusqué des intéressés : pour Marsaud, toute cette histoire est «grotesque».
Les mêmes se retrouvent début juin au George-V, en présence de Proglio. L’accord 51-49 est évoqué. Petit et Ajroudi soutiennent
que Djourhi prend brutalement la parole : « Je vous arrête, c’est moi qui parle. Henri n’est pas un général, c’est un petit soldat. » Un
proche de Proglio juge cette version «totalement hallucinante : Henri n’est pas du genre à se laisser couper le sifflet comme ça». Petit
la maintient pourtant dans deux courriers envoyés au parquet de Paris et au juge Courroye. [...]
Début octobre, les ponts sont coupés avec Ajroudi. [...] Emmanuel Petit était licencié. Veolia lui reproche d’avoir épousé la cause
d’Ajroudi plutôt que celle de son employeur. Il a une tout autre explication : « J’ai dénoncé des pratiques que je réprouve, on m’a dit de
la fermer. » Dans ses plaintes, il évoque une commission de 18 millions de dollars versée par la Sidem. Depuis il se dit menacé : à
son domicile, des visiteurs ont peint des croix et des cercueils. »
[Cet article est très instructif à plusieurs titres. Entre autres, l’abîme entre la perspective de l’eau comme bien public mondial et les bas-fonds de la grande
corruption. On retrouve dans cette affaire Yazid Sabeg, président de la Compagnie des signaux, mêlée à l’Angolagate et aux ventes d’armes à l’Arabie
saoudite. Et le député Marsaud, qui vient de cautionner la fraude électorale en Ukraine : cet ancien magistrat a l’air désormais particulièrement « dessalé ».
Mais le plus intéressant, ce sont ces deux phrases rapportées par Emmanuel Petit : celle de Marsaud, selon laquelle le PDG de Veolia (qui a hérité de la
partie aqueuse et arroseuse de la célèbre Compagnie générale des eaux) : Henri Proglio, « n’est rien » sans Alexandre Djouhri, et celle de Djouhri lui-
même, mouchant Proglio : « Henri n’est pas un général, c’est un petit soldat. » Quand on sait que Proglio, proche de Chirac, passe pour un personnage-clef
de la République souterraine et l’un des hommes les plus puissants de France, on ne peut que se demander qui est donc ce Djouhri, « proche de dirigeants
africains », et jusqu’ici absent de nos tablettes. Avis de recherche...
De « ce trader qui dispose d’une suite à l’année à l’Hôtel Crillon » (la plus prestigieuse des résidences officieuses de la République), La Lettre du
Continent dit qu’il « est l’un des "Messieurs Afrique" les plus méconnus du village franco-africain ». Nous gagnerions peut-être à connaître ses pompes et
ses œuvres : selon Le Canard enchaîné (30/08/2000), c’est un « ami d’Elf » et il compte Denis Sassou Nguesso « parmi ses proches relations ».
L’article de Libération a provoqué le soir même de sa parution une rixe dans la suite d’Ajroudi au George V : « énervé par les accusations portées contre
lui, Djouhri décide de monter. “Il sentait la vinasse”, affirme un témoin. De fait, l’ami du PDG de Veolia sera placé en cellule de dégrisement avant d’être mis
en garde à vue en fin de soirée. » (Libération du 08/12/2004). Difficile de sortir moins discrètement de l’anonymat. – FXV]
François-Xavier Verschave
De la Françafrique à la mafiafrique
Éd. Tribord, octobre 2004, 3,00 €
Ce petit livre est tiré d’une conférence-débat de 3 heures avec des étudiants n’ayant aucune idée des thèmes abordés depuis 11
ans dans ces Billets : la Françafrique, la mondialisation de la criminalité économique et politique (paradis fiscaux, instrumentalisation
de l’ethnisme et de la terreur), la revendication de biens publics mondiaux, etc. De style oral, avec à la fin une série de questions et
de réponses, l’ouvrage permet une entrée aisée dans tous ces enjeux auxquels l’association Survie a résolu de se confronter.
Association Survie, 210 rue Saint–Martin, F75003–Paris – Commission paritaire n° 76019 – Dépôt légal : janvier 2005 – ISSN 1155-1666 – Imprimé par nos
soins –
Abonnement : 20€ (Étranger : 25€ ; Faible revenu : 16€) –
Tél. (33 ou 0)1 44 61 03 25 – Fax (33 ou 0)1 44 61 03 20 – http ://www.survie-france.org – [email protected]