Bill31 Á48
Bill31 Á48
DECOLONISONS-NOUS !
Cette invite s’adresse autant aux citoyens français qu’aux africains, et si possible de concert. Si, détenteurs de la légitimité en
leurs pays respectifs, ils laissent la Françafrique prolonger impunément son emprise ubuesque, milicienne et pillarde, c’est que
leurs esprits conservent quelque complaisance envers les « commodités » coloniales.
Cette attitude déborde les cercles restreints qui s’approprient les 30 milliards de l’« aide » franco-africaine, les rentes du
pétrole et d’autres matières premières, ou les crédits internationaux. Elle affecte les multitudes taxées et/ou maltraitées.
L’on voit mieux aujourd’hui comment, au sud du Sahara, les « indépendances » octroyées par De Gaulle et le revenant Foccart
masquaient l’installation d’une perfusion à double sens : une présence et une « aide » françaises apparemment rassurantes, mais
payées cash - politiquement (à l’ONU), économiquement (en approvisionnements), financièrement (aux clans politico-
affairistes). La convertibilité du franc CFA fut la veine privilégiée de cette franco-dépendance. Mais il ne faut pas négliger les
accointances militaires, ni les reproductions juridiques et les facilités culturelles.
Où en est la mobilisation africaine pour la conquête des attributs majeurs de l’indépendance : la monnaie, la défense, le droit
(et son corollaire, la légitimité), l’expression culturelle ? Nul ne les (ré)inventera à la place des Africains. Le croient-ils assez ?
Les en considérer incapables flatte la nostalgie impériale des Français : ils continuent donc de transférer leurs modèles et de
cultiver un paternalisme familier. Nous stimulerons nos compatriotes (et les Européens) à s’éveiller aux manifestations de
l’autonomie africaine - à les reconnaître et les respecter. Ainsi seulement pourrons-nous sortir de l’ère des parrains - qui sinon
finira mal. Il s’agit, pour la France, d’un intérêt vital - conforme de surcroît au meilleur de ses traditions.
SALVES
France-Burundi : danger !
Après ses exploits au Rwanda, une certaine Françafrique brûle d’avancer ses pions au Burundi. Les schémas ethniques des
deux cellules africaines (n° 2 et 14 rue de l’Elysée) les incitent à soutenir le leader supposé du « peuple majoritaire » hutu,
Léonard Nyangoma. Que ses maquisards soient associés aux Interahamwe rwandais et à leurs homologues du Palipehutu
burundais (pour lesquels un bon Tutsi est un Tutsi mort) n’émeut pas davantage que les connivences génocidophiles de 1994,
jamais critiquées.
L’objectif est clair, au Burundi comme au Rwanda : imposer un partage du pouvoir, sur une base « ethnique » - en ignorant la
nature très particulière des clivages locaux. Une batterie de moyens est disponible : diplomatiques, économiques, voire militaires
(clandestins).
Que l’insupportable situation burundaise et la spirale de guerre civile appellent une sollicitude internationale, sûrement. Mais
l’« aide » française quasi quotidiennement proposée pour « traiter les problèmes de fond » - via notamment une Conférence des
Grands lacs que l’on espère manipuler -, est infiniment suspecte. Avant de les autoriser de nouveau à « aider », on devrait
condamner les « Messieurs Afrique » élyséens à méditer plusieurs années en leurs cellules ce principe d’Hippocrate : Primum
non nocere (d’abord, ne pas nuire) .
Les médiations de Julius Nyerere, de Desmond Tutu ou de l’ancien président malien Amadou Toumani Touré paraissent
beaucoup plus propices. Quand la force ne sait plus se garder des pulsions exterminatrices, il est plus qu’urgent de convoquer la
sagesse. En ce moment, celle-ci a une dent contre l’Elysée...
Exemple de folie : le Consulat de France à Bujumbura (assisté du conseiller spécial Déogratias Ngendahayo) délivrerait
désormais les visas sur une base ethnique (anti-Tutsi)...
Empaillons-nous, Franceville !
Le protectorat français ne réussit guère au Tchad. On y régresse d’une Conférence nationale souveraine (1993) à la
programmation de son enterrement. Via un « Monsieur Paul » de la DGSE (Lettre du Continent, 14/12/1995), Paris a suscité début
janvier à Franceville, fief de l’émir françafricain Bongo, une autre conférence - non plus des composantes de la société
tchadienne, mais des seigneurs de la guerre. Le retour en arrière ainsi cautionné irait, en quelque sorte, des Etats généraux de
1789 aux « Grandes compagnies » de la guerre de Cent ans.
Les condottiere tchadiens étaient censés reconnaître la prééminence de l’un d’entre eux, Idriss Déby - qui, depuis trois ans, bat
des records de nocivité. Ils ont refusé. Cela n’a pas étonné grand monde - sauf Bongo, qui estime « que l’on se moque du
Gabon ». Ne serait-ce pas plutôt des Tchadiens ?
Du coup, Paris menace de sévir - via la Centrafrique du président Patassé - contre le plus vulnérable des mouvements
militaires : les FARF (Forces armées pour la république fédérale) de Laokein Frisson Bardé, qui reflètent l’exaspération des
populations du Sud, les plus maltraitées. (Le Monde, 11/01/1996).
Corsafrique
Pendant 20 ans, l’Etat français, trop attaché aux vieux clans corses, a refusé de prendre en compte les revendications des
nationalistes. Il a attendu qu’elles tournent au vinaigre mafieux pour entamer le « dialogue », sous la pression des attentats. On
n’a rien fait quand des Corses réclamaient la dignité et le développement - notions inconnues à Paris. Négocier des arrangements
inavouables avec des pouvoirs mafieux, par contre, on adore. Un ancien ministre corse s’y est même taillé une réputation
mondiale. Ses entremetteurs ont repris du service, en plein accord avec l’Elysée.
Résultat : on s’apprête à récompenser grassement ceux qui viennent de causer pour 300 millions de F de dégâts, « une poignée
de combattants aussi perdus que paranoïaques, au détriment des lois élémentaires de la démocratie et pour la plus grande joie
de tous les prédateurs de la planète » (J. FURBURY, Libération, 13/01/1996). On renchérira dans une « aide publique au
développement » franco-corse sciemment détournée (déjà 27 000 F par habitant et par an). A quand le « jumelage » entre la
Corse et les Comores ?
Recyclage
La Lettre du Sud a cessé ses « révélations hebdomadaires sur l’Afrique et le Moyen-Orient ». Les milieux françafricains qui la
soutenaient font sans doute d’autres arbitrages. Nous avions, dans Billets n° 19, présenté un exemple des options pro-Hutu power
du directeur de cette Lettre, Sennen Andriamarido, ancien rédacteur en chef de Jeune Afrique.
Le toujours jeune hebdomadaire a proposé des piges au fils prodigue. Celui-ci commence très fort, avec l’article Rwanda,
Contre-génocides en série (03/01/1996). On y trouve accolés des griefs du RDR (Rassemblement pour le retour des réfugiés et la
démocratie au Rwanda, couverture politique du genocide set), les accusations chiffrées de Faustin Twagiramungu (qu’il ne
reprend plus guère) et de Sixbert Musangamfura (cf. Billets n° 30). Ces chiffres sont démentis vigoureusement par le représentant
des Nations-unies à Kigali, Shaharyar Khan, la Croix-Rouge internationale et la coordination pour les droits de l’homme de
l’Union européenne (La Croix, 05/01/1996).
L’article cite aussi le ministre néerlandais Pronk : « Si ces révélations se révèlent [? ] exactes, nous devons revoir nos relations
avec le Rwanda ». Evidemment. Mais le journaliste ne dit pas que le ministre, après s’être informé personnellement, a conclu
qu’il fallait continuer d’aider le gouvernement de Kigali...
Hagiographie
La presse bien-pensante belge et française multiplie les panégyriques du prêtre-journaliste-militant rwandais André Sibomana.
L’accusation formulée à son encontre par Golias (avoir « encouragé des assassinats ») est certes excessive. Et cette forte
personnalité, témoin des ambiguïtés humaines et des contradictions rwandaises, a pris en plusieurs occasions des positions
courageuses. Mais il est aussi excessif d’en faire un héros de la résistance au génocide.
Il a porté, sur les accords de paix d’Arusha, le même jugement négatif que le Hutu power. Il maintient sa fidélité à Mgr.
Perraudin - ce père spirituel de la « révolution sociale hutue », qui ne regrette rien.
Dans sa revue Kinyamateka, André Sibomana a rédigé en mai 1991 une diatribe contre les Ibyitso (complices) : c’est ce terme
qu’employaient les médias et les circulaires du génocide pour englober les Tutsis (préjugés solidaires du FPR), ainsi que les
Hutus « modérés » ; le thème des Ibyitso ponctuera les appels au massacre. Il s’agit, pour conclure, de « décapiter les Inkotanyi
[le FPR] », clairement désignés comme « l’ennemi ». Paré de l’autorité morale de Kinyamateka, un tel texte ne pouvait que
contribuer à banaliser l’opprobre anti-tutsi.
André Sibomana n’est ni un tueur, ni un saint : c’est un homme - pas forcément le mieux placé pour prôner la réconciliation.
D’autant que, cumulant les pouvoirs symboliques (il fait fonction d’archevêque, dirige le principal journal du pays et l’une de
ses plus importantes associations civiques), il mêle plusieurs légitimités et se trouve propulsé dans un rôle politique peu
compatible avec sa mission pastorale. Au Rwanda, de tels mélanges évoquent forcément l’ancienne et calamiteuse Sainte-
Alliance.
Ethique
L’ex-PDG de Elf et nouveau patron de la SNCF, Loïk Le Floch-Prigent (LLFP) - que le président Mitterrand considérait
comme son véritable ministre de la Coopération -, est réputé pour sa franchise cynique. Il trouve naturel d’utiliser la corruption
en affaires. On ne s’étonnera pas dès lors qu’un curieux investissement opéré par Elf dans l’entreprise d’habillement Bidermann,
qui fora dans la société pétrolière (alors publique) un trou de 787 millions de F, apparaisse lié, selon un témoin, à des enveloppes
et cadeaux personnels d’un montant de 2,5 millions. LLFP dément. Pourquoi ? (Le Monde, 05/01/1996).
Bons points
- Le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) a procédé à ses premières mises en accusation. La Belgique lui apporte
un concours remarqué.
- L’ONU se refusant à financer la poursuite de la mission de ses 120 observateurs des droits de l’homme au Rwanda, le
Danemark, les Pays-Bas, la Belgique, l’Afrique du Sud et l’Union européenne ont mis la main au portefeuille.
Fausses notes
- Près de deux ans après le déclenchement du génocide rwandais, la France n’est guère pressée d’adapter sa législation à
l’existence du TPIR.
Faute de moyens, celui-ci souffre d’une logistique chaotique. (AFP, 09/01/1996).
- Au 12/09/1995, 18 % seulement du milliard de dollars promis au Rwanda début janvier 1995 par les bailleurs de fonds avaient
été décaissés. (Dialogue, 12/1995).
- Après avoir vendu pour 21 milliards de F de chars Leclerc aux Emirats arabes unis (EAU) en 1993, et dans la perspective d’un
contrat de 30 milliards de F pour Dassault, la France a signé un « accord de défense » avec les EAU, qui la lie en cas
d’agression ! (Libération, 06/01/1996).
Billets d’Afrique N° 31 – Février 1996
Question de François SOUDAN (Jeune Afrique, 18/01/1996), à Bruno DELAYE, « Monsieur Afrique » de François MITTERRAND de 1992 à 1995 :
« Il y a eu aussi le génocide au Rwanda, et cette accusation de complicité lancée par certains contre la France... »
« Ceux-là ne doivent pas se sentir très fiers aujourd’hui. Je ne crois pas, en effet, que le pouvoir qui s’est installé à Kigali soit composé des
anges que l’on nous a décrits à l’époque. Pour le reste, c’est vrai, nous avons soutenu Juvénal Habyarimana, mais dans un cadre
raisonnable, et jusqu’à un certain point. Lorsqu’une commission des droits de l’homme a publié un rapport alarmant sur la situation,
François Mitterrand, après en avoir pris connaissance, a exigé d’Habyarimana des explications, puis il a pris ses distances. Quant aux
accords d’Arusha, qui les a violés ? Ce n’est pas la France, ni Habyarimana, mais bien le FPR. »[Il n’existe pas de pouvoir angélique : ce
n’est pas à Bruno Delaye qu’il faut l’apprendre ! La fierté n’est pas notre premier souci, mais davantage la vérité historique sur ce qui, un
demi-siècle après Auschwitz, a de nouveau rendu possible un génocide.
Ceux qui ont observé les complicités françaises au plus haut niveau, avant, pendant et après le génocide, étaient parmi les promoteurs de la
« commission des droits de l’homme » qui décela au Rwanda, début 1993, les « prémices d’un génocide ». Ils en firent part à Bruno Delaye,
documents à l’appui, et tentèrent en vain d’obtenir que la France se dissocie nettement d’un Hutu power en pleine dérive. A l’Elysée, on
persista à vouloir « casser du FPR », comme le confirme le compte-rendu de la rencontre entre le général Huchon (fidèle serviteur des choix
militaires de François Mitterrand) et le chef-adjoint de l’armée du génocide, au milieu de ce dernier.
Tout en rééquipant cette armée, d’avril à juin 1994, l’exécutif français a refusé, durant six semaines, d’admettre le mot même de génocide.
Début mai, une simple intervention téléphonique de Bruno Delaye suffit à empêcher les miliciens de massacrer des personnalités réfugiées à
l’hôtel des Mille collines : cela montre assez que Paris aurait pu, en affichant sa détermination, délégitimer, puis enrayer la fureur
exterminatrice de ses amis du Hutu power. Mais l’Elysée « comprenait » cette « colère ». Radio des mille collines n’a cessé, jusqu’en juillet
1994, de faire l’éloge de l’attitude de François Mitterrand. Puis l’armée française, lors de l’opération Turquoise, facilita le repli de cette
« Radio-machette », comme de tout l’état-major du génocide.
A la tête de ce dernier, le colonel Théoneste Bagosora a ordonné le début des massacres dès les premières heures suivant l’attentat contre
l’avion du général Habyarimana (06/04/1994). Les révélations affluent, à l’ONU et en Belgique, sur le degré de préparation du génocide,
plusieurs mois à l’avance. Le colonel Bagosora apparaît aujourd’hui comme le commanditaire le plus probable de l’attentat du 6 avril, avec
peut-être le concours de militaires français (pourquoi l’Elysée a-t-il, le 10 avril, envoyé un commando recueillir les indices matériels de
l’attentat, avant de les dissimuler ? ). En tout cas, les réseaux françafricains avaient une interprétation très spéciale des accords d’Arusha,
pour le moins tolérante face à l’installation du dispositif génocidaire. Ils sont mal venus de reprocher au FPR d’avoir « rompu les accords
d’Arusha » face à un génocide conçu et exécuté par ses ennemis - leurs amis.
Cf. F.X. Verschave, Complicité de génocide, La politique de la France au Rwanda, La Découverte, 1994, à compléter par la version
actualisée du Dossier noir n° 1, La France choisit le camp du génocide, in Agir ici et Survie, Dossiers noirs de la politique africaine de la
France n° 1 à 5, L’Harmattan, 1996. Cf. aussi, sous la direction de J.P. Chrétien, Les médias du génocide, Karthala, 1995, p. 281-283.
Bruno Delaye, comme beaucoup d’autres, croit pouvoir enfouir ses responsabilités sous l’avalanche des exactions imputées à l’actuel
gouvernement rwandais. Leur ampleur étant très controversée, Survie a sollicité en décembre 1995 l’avis des plus hautes instances
internationales - pour qu’elles réagissent si les allégations de « contre-génocide » étaient avérées, ou, dans le cas contraire, démentent une
désinformation incendiaire. De leurs réponses ou non-réponses transparaît surtout, pour le moment, un incroyable déficit d’investigation].
« Nous l’avions un petit peu amer que l’on nous dise comme cela que nous étions expulsés du Rwanda parce que nous n’avions
pas d’expérience, que nous ne faisions pas du bon "boulot" et que nous ne comprenions rien au Rwanda. Ce n’était pas
acceptable. Et si je suis allé à Kigali, ce n’était pas pour demander que MDM [Médecins du monde] reste au Rwanda, mais bien pour
connaître les vraies raisons de cette éviction.
A l’évidence, celle qui prédomine, c’est le geste politique adressé à l’ensemble de la communauté internationale et, en
particulier, à la France après le discours de notre président à Cotonou demandant au Rwanda d’être sous tutelle. C’est ce que ne
veulent plus les Rwandais ». (Michel BRUGIERE, Directeur général de MDM - finalement restée au Rwanda. Fraternitaire, 1/1996).
« Mon travail [au Rwanda] a consisté à instaurer la "fiche d’écrou", matérialisation juridique de l’incarcération d’un détenu qui
constitue un contrôle et une garantie des conditions de la détention et de sa légalité. J’ai aussi participé à la formation des
greffiers de prison. Nous allons installer prochainement le barreau [...]. La prochaine étape sera la formation des avocats et des
mandataires de justice.
Nous avons participé au transfert vers la prison de Nsinda, refaite et agrandie par [...] la Croix-Rouge, de 3 657 prisonniers. Ce
qui a permis de désengorger [plusieurs] prisons [...].
Au Rwanda, il ne s’agit pas de reconstruire le système judiciaire mais de le constituer à partir de zéro, car il n’y avait pas,
avant le génocide, de culture de la justice. [...] Sous le gouvernement d’Habyarimana, les prisons ne répondaient déjà pas aux
critères que l’on demande aujourd’hui au nouveau gouvernement ». (Macha SINEGRE-DAVID, de Juristes sans frontières, in La Croix,
09/01/1996).
[Rappelons qu’après son putsch de 1973, Habyarimana fit périr en prison une cinquantaine de responsables du gouvernement renversé].
« Des avions pilotés par des Irakiens ont largué lundi [20/11/1995] des bombes chimiques autour des montagnes de Namang et de
la ville de Kadugli [à 600 km au sud de Khartoum] ». (Al-OUMMA, principal parti d’opposition du nord-Soudan. AFP, 25/11/1995).
« Il faut arrêter ces gens-là avant qu’ils ne nous réduisent une deuxième fois en esclavage » (Robert MUGABE, Président du
Zimbabwe, à propos de l’expansionnisme du régime de Khartoum, assorti d’un regain des pratiques esclavagistes. La Lettre de l’Océan Indien, 11/11/1995).
A FLEUR DE PRESSE
Billets d’Afrique N° 31 – Février 1996
Le Monde, Les organisations humanitaires, témoins gênants au Rwanda et au Burundi, 12/01/1996 (Jean HELENE) : « [La décision
d’expulser 38 ONG du Rwanda] peut aussi être interprétée comme un nouvel épisode du conflit qui oppose Kigali à Paris : sur les
38 ONG expulsées, une quinzaine sont françaises mais 2 seulement sur les 102 autorisées à demeurer sur place. [...]
[Parmi les expulsés], la section française de Médecins sans frontières (MSF). [...] MSF lie cette mesure à ses témoignages sur
le massacre de [...] Kibeho, et sur les épouvantables conditions de détention dans les prisons rwandaises où s’entassent 60 000
personnes. [...]
Au début de décembre, MSF avait aussi dénoncé la répression au Burundi. [Suit une série d’informations sur les difficultés des
ONG et de la Croix-Rouge au Burundi, dans un contexte gravissime] .
[...] Plusieurs ONG estiment qu’elles ont, au-delà de leur fonction caritative, un devoir de témoignage. MSF rappelle que ses
équipes ont été expulsées d’Ethiopie, il y a dix ans, par le régime du colonel Haïlé Mariam Menguistu, pour avoir dénoncé les
transferts forcés de population. Avec le probable retrait des "humanitaires" et prochainement celui des "casques bleus" et
observateurs [...] des Nations unies [...] au Rwanda, se dessine le spectre d’une chape de plomb qui risque de s’abattre sur les
collines du Rwanda et du Burundi ».
[Cette conclusion de l’article de J. Hélène est suivie de l’entrefilet suivant] : « Médecins du monde (MDM), initialement incluse dans
la liste des ONG expulsées, a été autorisée à continuer son projet d’assistance humanitaire dans la région de Cyangugu. Selon le
directeur adjoint de cette ONG française, Michel Brugière, les équipes de MDM n’ont " pas constaté d’aggravation" de la
situation des droits de l’homme sur le terrain, mais M. Brugière craint que la persistance d’une suspicion généralisée ne " pousse
le gouvernement à plus de radicalisation" ».
[Fréquemment, lorsque Le Monde traite du Rwanda, il y a d’abord le titre qui tue (cf. Billets n° 11). La référence au stalinisme génocidaire de
Menguistu achève le tableau, brouillé comme d’habitude par un savant amalgame des situations rwandaise et burundaise. Heureusement,
l’entrefilet non signé rappelle, par la voix de Michel Brugière, qu’il existe une pratique de " suspicion généralisée", profondément
déstabilisante, et pas vraiment innocente.
MSF a parfaitement raison de revendiquer le devoir de témoignage, et son départ d’Ethiopie reste l’un de ses hauts faits. L’on conçoit que
MSF-France soit mécontente de son expulsion du Rwanda, mais la déclaration de son président Philippe Biberson (03/01/1996) - « Nous
craignons que les seules organisations humanitaires autorisées au Rwanda soient celles qui se taisent » - n’est pas très sympathique pour les
110 ONG finalement agréées (dont MDM, et des sections non françaises de MSF ! ), soit 70 %. Seraient-elles complices de la " chape de
plomb" qui s’abattrait sur le Rwanda - de cette radicalisation tant espérée par tous ceux qui eurent des complaisances envers le camp du
génocide ? ].
Le Monde, La capitale du Burundi est quasiment assiégée et le pays glisse encore plus vers la guerre civile , 16/01/1996 (Jean
HELENE) : « Les ONG sont accueillies à bras ouverts dans le quartier hutu de Kinama. Témoins gênants des méfaits commis
par l’armée, les milices tutsies et, dans une moindre mesure, les "assaillants" hutus, les ONG ne sont guère appréciées par les
extrémistes tutsis. [...] [Les] agences humanitaires [...] se demandent s’il est prudent de se faire escorter par des militaires, souvent
cibles des embuscades rebelles. [...] Les rebelles hutus qui "tenaient" Kamenge [un quartier de la capitale Bujumbura] se sont [...] repliés
dans les collines, et la capitale se sent de plus en plus comme assiégée. [...]
L’état-major manque de moyens pour combattre les maquisards des FDD de Léonard Nyangoma, un ancien ministre de
l’intérieur très populaire parmi les Hutus, dont les rangs grossissent après chaque tuerie perpétrée par les militaires dans la
population civile, sous couvert d’opérations destinées à désarmer les rebelles.
[...] Dans l’armée comme dans les milieux politiques, les modérés des deux camps n’ont plus voix au chapitre. [Suivent des
déclarations de deux Tutsis, le premier ministre Ndwuayo et l’ancien président Buyoya - implicitement présentés comme extrémistes -, mais d’aucun « extrémiste
hutu », une catégorie qui semble absente du paysage burundais].
L’opposition tutsie (qui domine de facto au gouvernement) tente de convaincre la communauté internationale de lui accorder
les moyens de défaire les rebelles qu’elle s’efforce d’assimiler aux "génocidaires" rwandais. Mais, dans les milieux
diplomatiques, on souhaiterait plutôt encourager les pourparlers entre armée et rebelles [...]. D’aucuns évoquent d’éventuelles
pressions économiques pour y parvenir, [face au] refus obstiné des extrémistes tutsis qui semblent engagés dans une fuite en avant
[...].».
[Cette fois, le titre n’est pas en cause, mais le complet déséquilibre de l’article - à comparer, par exemple, avec le reportage d’Anne FURST
dans La Vie du 11/01/1996, Le Burundi sur le fil du rasoir.
Personne ne conteste qu’il y ait au Burundi des extrémistes tutsis, ni qu’ils aient commis en 1972 ce que l’on pourrait appeler un « génocide
sélectif » de l’élite hutue. On ne peut que hurler sa colère face à l’assassinat, en 1993, de Melchior Ndadaye - premier président hutu,
démocratiquement élu, au terme d’une transition voulue par l’ex-président Buyoya (qui n’est donc pas précisément un extrémiste).
Cependant, ce crime a révélé l’existence d’un dispositif génocidaire contre les Tutsis, à l’instigation notamment du parti Palipehutu :
plusieurs dizaines de milliers d’entre eux ont été massacrés dans les collines (selon des méthodes proches de celles qui devaient se déployer
quelques mois plus tard au Rwanda), avant que l’armée burundaise n’engage de terribles représailles. Le Palipehutu participa d’ailleurs
activement, en 1994, à l’extermination des populations tutsies au sud du Rwanda.
Les FDD de Léonard Nyangoma sont alliées au Palipehutu et au Hutu power rwandais : si elles triomphaient, on ne voit pas ce qui
s’opposerait au déclenchement d’un génocide des Tutsis burundais (la communauté internationale ayant démontré son indifférence). Il est
impossible d’envisager que la force cède le pas à la justice tant que cette même communauté n’aura pas, au moins, condamné les
génocidaires. A moins que les « modérés des deux camps » ne fassent preuve d’un héroïsme surhumain. Du moins les Eglises paraissent-elles,
beaucoup mieux qu’au Rwanda, être fidèles à leur message de paix.
Il paraît difficile de départager les exactions d’une partie de l’armée burundaise (une autre ayant un comportement plutôt civilisé, bloquant
par exemple le 16 janvier une manifestation de milices tutsies) de celles des « rebelles » qui prennent cette armée pour cible, massacrent des
civils tutsis et même des communautés hutues récalcitrantes.
Dans ce contexte, les « milieux diplomatiques » et journalistiques qui affichent leur sympathie pour le « très populaire » Nyangoma et lui
confèrent un statut d’interlocuteur respectable, les « d’aucuns » élyséens qui envisagent des pressions économiques ne savent, pas davantage,
qu’en 1994, ce qu’ils font : il n’est plus possible de jouer aux dominos « ethniques » avec des chefs de guerre ou de guérilla dont on connaît
les attaches génocidaires. Si l’on ne veut combattre ceux qui cultivent de tels liens, il conviendrait, au minimum, de s’interdire de les
soutenir. Et découvrir enfin qu’il existe, dans les sociétés africaines, d’autres ressorts politiques que les passions ethniques... ].
La Croix, Chronique d’un génocide annoncé, 12/01/1996 (François JANNE d’OTHEE) : « L’ONU n’est jamais qu’un outil aux
mains des 189 Etats-membres, à commencer par les cinq permanents du Conseil de sécurité (Chine, Etats-Unis, France,
Billets d’Afrique N° 31 – Février 1996
Royaume-Uni, Russie). [...] Dans ce directoire mondial, les marchandages comme le clientélisme sont de rigueur. "En fait, la
réalité du terrain n’intervient parfois que pour 20 % dans les décisions du Conseil. Tout le reste est affaire de géopolitique ou de
politique intérieure", estime un officier [...] de l’ONU. [...]
En 1993, l’organisation Human Rights Watch soumet un rapport alarmant sur le Rwanda [...]. Il est balayé de la main. Raison :
"Il y a déjà trop de pays africains sur l’agenda". [...]
Le général Dallaire [...], dans un télégramme codé daté du 11 janvier 1994 (soit trois mois avant la génocide) [...] [signalait à
l’ONU que, selon] un informateur bien placé dans la structure des milices [...] Interahamwe, [...] [celles-ci] ont désormais pour mission
de recenser tous les Tutsis de Kigali "pour leur extermination", [...] ajoutant que son personnel "pourrait tuer jusqu’à 1 000
Tutsis par vingt minutes". [...] Malgré les avertissements, personne n’a bougé ».
Le Point, Affaire des Comores. Les secrets d’un coup tordu, 06/01/1996 (Paul GUERET) confirme notre analyse de novembre (n° 28) sur
les cautions parisiennes de l’opération Denard. Il cite des noms et des institutions : le général Paul Aussaresses de l’association d’anciens
des services spéciaux Bagheera, de « jeunes anciens » du 11e Choc (le service Action de la DGSE), des 2 e et 4e RIMA, du 6e RPIMA, les
Comoriens Abba Youssouf et Saïd Hillali. Les mercenaires ont été « réceptionnés » à Moroni par les militaires de la DGSE officiellement
affectés à la protection du président Djohar : l’adjudant Ruby, du 11e Choc et, probablement, le capitaine Jean-Luc Kister, ex-plastiqueur du
Rainbow Warrior. Denard a négocié sa « reddition » avec le général Germanos, ancien patron du 11 e Choc, et chef du cabinet militaire du
ministre de la Défense Charles Millon. Conclusion de l’article :
« Cherchez l’erreur... ».
Croissance, L’Afrique en voie de malversation, 1/1996 (Jean-François BAYART) : « Selon Libération, [l’aventure de Bob Denard aux
Comores] avait pour enjeu le contrôle d’un casino et du circuit de blanchiment de l’argent sale qu’il abritait. Un groupe sud-
africain et un réseau proche d’un ancien ministre de l’Intérieur français se seraient livré une âpre lutte pour s’emparer de ce
maillon de l’économie internationale du crime.
L’hypothèse n’est pas aussi rocambolesque qu’il y paraît. Les Comores sont un haut-lieu de trafic depuis des lustres, et les
Seychelles, la Somalie de l’ancien dictateur Syad Barre, le Libéria de feu Samuel Doe ont très tôt exploré les possibilités offertes
par le milieu italien. N’oublions pas que certains responsables de la loge P2 avaient trouvé refuge à Mogadiscio et que Paretti a
fait ses premières armes à Monrovia. [...]
[L’Afrique] présente la particularité d’être la dernière région du monde dominée par des transactions en cash sans pour autant
être coupée du système financier international, grâce notamment à la convertibilité du franc CFA. Dépourvue de vraies
institutions bancaires , privée de procédures fiables de certification des comptes des entreprises, l’Afrique noire peut vite devenir
une voie royale du recyclage de l’argent mal acquis. Placée sous cet éclairage, l’épopée de Bob Denard apparaît moins comme le
chant du cygne [...] d’un mercenaire en fin de carrière que comme un signe avant-coureur. L’erreur [...] serait d’opposer le cours
aberrant des Etats malfaiteurs au redressement vertueux d’autres pays. [...] Il n’est pas exclu que la croissance ivoirienne se
nourrisse de la guerre mafieuse du Libéria, et la Guinée équatoriale peut rendre bien des services aux dirigeants peu scrupuleux
de l’Union monétaire d’Afrique centrale ».
[Au Libéria, justement, « il y a quelques années, le transit du ravitaillement en armes de M. Charles Taylor, via le Burkina Faso et la Côte
d’Ivoire » - où l’actuel Monsieur Afrique de l’Elysée, Michel Dupuch, était ambassadeur de France -, s’opérait « sous un discret parrainage
français » (Philippe LEYMARIE, Le Monde diplomatique, 01/1996). Il n’est pas besoin de rappeler la collection de crimes contre l’humanité dont le
passé de M. Taylor est riche...
En Somalie, les dérives mafieuses de la coopération italienne ont été interrompues par l’opération « mains propres ». En France, le premier
président de la Cour de Cassation, Pierre Drai, vient d’assurer qu’il croyait « profondément » que ses collègues ne se livreraient pas à une
telle opération. Et le procureur général de Paris a fait « une mise en garde aux magistrats qui déstabilisent la vie économique » (Libération,
15/01/1996). De ce côté, la France à fric est bien gardée].
Le Monde diplomatique , Les deux résistances casamançaises, 1/1996 (Jean-Claude MARUT) : « Il n’y a pas de solution militaire
en Casamance. Ni pour les séparatistes, qui savent notamment que Dakar est soutenu par Paris et Washington. Ni pour l’Etat
sénégalais qui bute sur une rébellion bénéficiant de deux atouts majeurs : d’incontestables soutiens au sein d’une population dont
de nombreux jeunes sans perspectives ont rejoint le maquis ; et une configuration géographique favorable à la guérilla [...].
L’identité casamançaise multiethnique réclame une reconnaissance qui s’est, jusqu’à présent, révélée incompatible avec le
modèle de l’Etat-nation. Ce faisant, elle pose une question simple au demeurant : peut-on être à la fois Casamançais et
Sénégalais ? De la réponse qui sera apportée dépend l’issue du conflit ».
[Selon La Lettre du Continent (14/12/1995), la poursuite de la guerre en Casamance s’explique aussi par les convoitises que suscite une
filière de trafics de drogue et de pierres précieuses en provenance du Libéria - où se serait impliqué un homme d’affaires chiite libanais,
K.A., proche à la fois du président sénégalais Abdou Diouf et de la junte gambienne...].
(Achevé le 24/01/1996).
SURVIE, 57 AVENUE DU MAINE, 75014-PARIS - TÉL. : (33.1) 43 27 03 25 ; FAX : 43 20 55 58 - IMPR. BRENGOU, 15 RUE DES PETITS HOTELS, 75010-
PARISDIRECTEUR DE LA PUBLICATION : FRANÇOIS-XAVIER VERSCHAVE - COMMISSION PARITAIRE N° 76019 - DEPOT LEGAL : FÉVRIER 1996 - ISSN 1155-1666.
BILLETS D’AFRIQUE N° 32 - MARS 1996
FRANCE A FRIC
L’expression Françafrique parsème ces Billets. La place y est comptée : nous ne pouvons que renvoyer les lecteurs avides d’en
palper la richesse sémantique à des exposés plus fournis.
Le jeu de mots emprunte au titre d’un livre d’Antoine Glaser et Stephen Smith, Ces Messieurs Afrique 1 - galerie des
principaux actionnaires français d’une exploitation très juteuse. Le terme Françafrique avait déjà servi, dans la bouche de l’un
ou l’autre chef d’Etat « ami de la France », comme invite fayote à une Communauté néocoloniale idéale... Billets, puis les
Dossiers noirs 2, ont diffusé ce concept dans une acception moins angélique.
Dans le Dossier n° 6, Jacques Chirac et la Françafrique 3, on a tenté de résumer la constitution et le fonctionnement (en forme
de grille de mots croisés) de ce manège d’autos tamponneuses. Nous ne décrirons pas ici ce savant désordre, très profitable à un
très petit nombre. Disons seulement que « la Françafrique » désigne une nébuleuse d’acteurs économiques, politiques et
militaires, en France et en Afrique, organisée en réseaux et lobbies, et polarisée sur l’accaparement de deux rentes : les
matières premières et « l’aide publique au développement ».
La logique de cette ponction est d’interdire l’initiative hors du cercle des initiés. Le système, autodégradant, se recycle dans la
criminalisation. Il est naturellement hostile à la démocratie.
Le terme évoque aussi la confusion, une familiarité domestique louchant vers la privauté : la progéniture de présidents,
ministres et généraux rejoint la ronde des trafics et partouses - ou la mène. On laisserait volontiers s’éclater ce beau monde si
l’abolition de la distinction public-privé et de toute règle du jeu ne véhiculaient un profond mépris, de soi et des citoyens. La
dignité suppose un minimum de distance, c’est à dire de respect. Il faut décoller la France de l’Afrique (et vice-versa). Un trait
d’union (libre) qualifiera bien mieux leurs futures relations.
1. Calmann-Lévy, 1992.
2. Les numéros 1 à 5 (édités ensemble chez L’Harmattan) constituent le premier guide disponible d’un « complexe » qui reste largement à dénouer.
3. p. 7-12. L’Harmattan, 1995.
Ces dossiers peuvent être commandés à Survie : n° 1-5, 180 F ; n° 6, 49 F. Port inclus.
SALVES
Anti-corps
Avec ses autorités élues (Président, Assemblée), le Niger parut d’abord exemplaire d’une Afrique se dégageant de la dictature.
Puis l’exacerbation des joutes politiciennes le rendit exemplaire du difficile enracinement d’une légitimité civile, à l’épreuve de
mutations accélérées et d’une crise économique aiguë.
Cette difficulté aurait pu mobiliser l’ingéniosité politique : elle a suscité l’invocation du mythe de la caserne. Deus ex
machina, le colonel Baré Maïnassara ne s’est pas trop fait prier : il a fait putsch. Sa proximité de l’ex-dictature militaire (il en
commanda la garde présidentielle) ne l’empêche pas, pour Les Echos (30/01/1996), de « jouir plutôt d’une bonne réputation en
France, où il a été formé. Chef d’état-major de l’armée nigérienne, il était en contact étroit avec les militaires français depuis
longtemps ». Ancien attaché militaire à Paris, il vient d’y achever un stage au collège interarmes de défense.
A ce degré d’intimité, il est impossible d’imaginer que la DGSE, l’armée française et l’Elysée n’aient rien su des préparatifs
du coup d’Etat. Ils ont, au moins, laissé faire. En février 1994, ils avaient fait avorter un putsch contre le Président camerounais
Paul Biya, « élu » d’un scrutin frauduleux : l’onction de la Françafrique fait la différence.
« Chacun s’accorde à dire au Niger, nous explique-t-on, que le coup d’Etat s’est imposé comme l’ultime recours face à la
paralysie des institutions » (La Croix, 06/02/1996). Pas les directeurs de journaux nigériens indépendants, entrés dans la clandestinité
après que l’un des leurs eût été passé à tabac par les militaires.
On a certes compté, dans l’histoire, quelques putschistes démocrates. Plutôt que de parier sur ces exceptions, les sociétés
africaines gagneraient à développer des anti-corps (de garde), à bâtir des institutions dont elles soient fières et qu’elles sachent
défendre. Même l’armée et les « services » de l’apartheid ont mis les pouces devant Mandela !
Repentir
Engagée depuis environ 4 ans dans un soutien semi-clandestin au régime criminel de Khartoum, la Françafrique se résout-elle
à changer de cap ? Non que les massacres au Sud-Soudan et dans les monts Nouba, ou le regain de l’esclavage, aient fini par la
dégoûter (certains realpoliticiens acquièrent une résistance exceptionnelle à l’écœurement), mais l’exaspération de l’ensemble
des pays voisins place Paris en porte-à-faux : persévérer ruinerait l’influence française dans le quart nord-est de l’Afrique.
Egypte en tête, ces pays ont obtenu du Conseil de Sécurité (31/01/1996) la condamnation du Soudan pour philo-terrorisme - à
l’unanimité, France incluse.
Au Soudan, l’opposition enfle, multiforme, contre la clique délirante. En dépit des propos lénifiants de l’ambassadeur de
Khartoum à l’ONU (« Nos relations avec la France sont très bonnes et devraient le demeurer. [...] Nous allons faire de notre
mieux pour que la France puisse nous faire confiance comme nous lui faisons confiance » [La Croix, 03/02/1996]), les affinités
parisiennes pour ces « révolutionnaires » éradicateurs, anglophobes et affairistes, n’iront pas jusqu’à les suivre en leur dernier
bunker. Après les avoir longtemps courtisés, certains grands groupes français se plaignent déjà d’être écartés, par leurs rivaux
étrangers, des projets de reconstruction du Soudan post-dictatorial...
Protectorat
Premier coffre-fort de la Françafrique, le Gabon reste bien protégé, et d’abord par la désinformation. Nous fiant à des résultats
électoraux relayés par la presse française, nous nous étions réjouis (n° 27) des accords de Paris entre la « mouvance Bongo » et
« l’opposition », ratifiés le 23 juillet par un referendum quasi unanime. Ce qui n’était pas dit, c’est qu’une campagne pour le
Billets d’Afrique N° 32 – Mars 1996
boycott du scrutin, pourtant bâillonnée, avait obtenu un taux d’abstention officiel de près de 60 % - sans compter les biais
officieux introduits par la commission électorale, composée uniquement de signataires des accords de Paris.
Ces accords s’étaient négociés à l’hôtel Concorde Lafayette, entre une cinquantaine de cadres et chefs de partis désignés par
Bongo. « Choyé » par le clan franco-gabonais, cet aréopage convint gaîment d’un nouveau partage du gâteau. Mais sa concorde
parisienne resta très étrangère à la majorité de la population, qui vit de plus en plus mal la dégradation - économique, sociale et
politique (comme au Cameroun, il est question de rituels sataniques, voire anthropophages) - d’un pays de cocagne.
Les Gabonais l’ont signifié d’abord dans les urnes. Lors de l’élection présidentielle de 1993, supervisée par les « coopérants
électoraux » du réseau Pasqua, Bongo ne fut pas seulement devancé (cela s’est su) : il aurait été carrément envoyé paître, en
quatrième position ! Evincé du second tour, il se proclama vainqueur du premier, avec 51 % des voix... Voilà ce que le ministre
Godfrain présente comme une démocratisation modèle ! Pas vraiment séduite, la population pourrait, comme en 1990,
s’exprimer moins poliment.
Signalons au passage qu’une fine équipe pasquaïenne offre d’organiser les élections au Zaïre... (La Lettre du Continent, 04/01/1996).
Selon Charles l’ineffable, les gens attendent des hommes politiques un message d’amour. Certes. Mais lui ne se contente pas de
caresser inlassablement l’électorat français dans le sens du poil. En Afrique, avec son réseau d’amis, il ouvre le champ des
« caresses » à d’autres objets : les scrutins, le hasard (paris et casinos), les potentats pétroliers...
Lumière noire
La parution de plusieurs rapports sur les fournitures d’armes aux auteurs du génocide rwandais, via un vaste réseau de
complicités internationales, a conduit l’ONU à désigner une commission d’enquête de 6 membres. Bien entendu, le Zaïre a
multiplié les obstructions au travail de la commission. Il n’est pas le seul.
Les enquêteurs ont écrit à cinq autres pays : la Bulgarie, la Chine, les Seychelles (paradis des trafiquants), l’Afrique du Sud
(où le lobby des fabricants d’armes demeure puissant), et la France. Ils ont demandé des réponses précises sur l’origine de
certaines livraisons. La commission croule sous les démentis et les non-réponses, y compris du « pays des Lumières ». Le black
out est si intense que le Secrétaire général de l’ONU a suggéré la dissolution prochaine de la commission (Herald Tribune,
01/02/1996). Un encouragement aux armo-trafiquants ?
Faisons un rêve
Fin octobre 1995, le titre du Dossier noir n° 6 (Jacques Chirac et la Françafrique : Retour à la case Foccart ? ), gardait
encore, prudemment, son point d’interrogation. Le sommet francophone de Cotonou, début novembre, nous amenait à l’ôter :
tous les indices dont nous disposions montraient la victoire, par KO, de la ligne Foccart sur la ligne Juppé - qui prônait un peu de
« correction » financière et politique dans les relations franco-africaines.
Et si le canard était toujours vivant ? Non la longévité à Matignon d’un Premier ministre passablement « sonné », mais le
« complot public » de quelques hauts fonctionnaires, experts et opérateurs de ces relations très spéciales. Il fallait déjà qu’il fut
influent pour obtenir d’un Jacques Chirac, fût-ce passagèrement, qu’il laisse mettre à l’agenda le nettoyage du système
françafricain...
Rêvons : et si ces comploteurs, esquivant la réaction foccartienne et le regain pasquaïen, poursuivaient désormais
souterrainement leur travail de sape - un peu comme Gorbatchev, au début des années 80, rongeait le Rideau de fer ?
Maçons
Le versant Nord des relations franco-africaines est cultivé par des Français, en nombre assez restreint, opérant à Paris ou en
Afrique. Les francs-maçons de diverses obédiences y sont, de longue date, fortement représentés - pour le meilleur
(l’émancipation des colonies) ou le pire (les réseaux affairistes).
La franc-maçonnerie a contribué de manière décisive à la diffusion des valeurs républicaines. L’assainissement des relations
France-Afrique passe aussi par un travail de conscientisation et de ressourcement dans les loges, voire la mise à l’écart des
« maçons alimentaires ». Le Grand Orient et la Grande Loge de France en seraient convaincus, tandis que la GLNF (Grande
Loge nationale de France) ferait de la résistance...
Maçon
La maison Bouygues misa fâcheusement sur Balladur contre Chirac. Depuis, elle voit les « affaires » lui péter au nez en
chaîne. Les bombes à retardement sont stockées dans les annexes africaines (Gabon, Côte d’Ivoire, Guinée équatoriale,... ).
L’ex-journaliste de TF1 Patrice Vanoni y allume quelques pétards.
Houphouët-Boigny, mécontent des reportages sur les émeutes à Abidjan, s’était plaint à Francis Bouygues. Ce dernier « a
envoyé aussitôt Régis Faucon faire un interview de complaisance de Houphouët. Ce petit cadeau [...] a permis au même moment
à la Saur, filiale de Bouygues [...], de décrocher le marché de l’eau sur la totalité du territoire ivoirien.
La chose s’est reproduite avec Omar Bongo, lors des émeutes de Port-Gentil. [...] Régis Faucon a encore été parachuté pour
faire une interview surréaliste de Bongo, qu’on faisait passer pour un démocrate alors que sa garde personnelle était en train de
"nettoyer" les quartiers insurrectionnels ».
Un magazine de 52 min., hymne à Hassan II, aida de même à décrocher le contrat de l’aéroport d’Agadir (Le Nouvel Observateur,
25/01/1996).
Barril
Le capitaine Barril continue de balader à travers le monde son incontrôlabilité (? ) explosive. Le richissime cheikh Khalifa
(ex-émir du Qatar, déposé par son propre fils) a embauché ce mercenaire de haut vol pour tenter de récupérer son trône. On
n’apprécie guère à Paris qu’il joue les boutefeux dans une péninsule arabique où la France convoite de fabuleux contrats. Que, le
2 novembre, il ait organisé une rencontre entre le cheikh déchu et le dictateur tchadien Déby (pour allier les sous de l’un aux
soudards de l’autre ? ) fait désordre.
Billets d’Afrique N° 32 – Mars 1996
Mais l’ex-gendarme de l’Elysée est intouchable. L’un de ses proches menace : « Qu’on le sache à Paris : on a une grenade
qu’on est prêt à dégoupiller s’il le faut. Barril connaît toutes les commissions versées, tout l’argent sale qui a circulé entre la
France et le Qatar. Ça peut éclabousser beaucoup de monde ». (Libération, 29/01/1996). Et s’il n’y avait que le Qatar...
Valeurs
Comment oublier la bouleversante déclaration du ministre de Charette devant l’Assemblée nationale (12/11/1995) ? « Dans
notre politique étrangère, les droits de l’homme jouent un rôle très important. [...] Le temps de la Realpolitik est fini ; il faut que
notre pays se fasse l’interprète des valeurs qui lui viennent de son histoire dans ses rapports avec tous les pays du monde,
grands ou modestes, puissants ou faibles. Nous le ferons en toutes circonstances, avec la plus grande clarté ».
C’est sans doute au nom de ces valeurs que la France a refusé l’asile politique à la femme médecin chinoise Zhang Shuyun,
qui avait révélé l’élimination par la faim, à Shanghai et sans doute ailleurs, des orphelins « surnuméraires ». La perfide Albion a
accordé cet asile.
Le refus était, bien sûr, sans rapport avec la visite que le ministre Hervé I s’apprêtait à conduire en Chine (07/02/1996),
emmenant une cohorte de patrons français. En la « circonstance », on n’a guère parlé à ce « grand pays » de ses crimes contre
l’humanité au Tibet, et autres peccadilles. Le Quai d’Orsay nous avait prévenus : sur la question des droits de l’homme, Paris
(qui se prépare à accueillir mi-avril le sinistre Li Peng) n’adoptera pas une position pugnace ; par souci d’efficacité, on préférera
« la discrétion » (Le Monde, 08/02/1996). Pousser celle-ci jusqu’à l’évanescence sied fort bien à Hervé I. Moins à nos « valeurs ».
13 janvier
13 janvier 1963. Putsch à Lomé. Etienne Eyadema, sergent de l’armée française fraîchement débarqué des guerres d’Indochine
et d’Algérie, assassine l’un des plus grands leaders africains, le président togolais Sylvanus Olympio. Selon son collègue Adéwi,
il aurait, en récompense, reçu 6 000 FF du commandant de gendarmerie Maîtrier. Cet « assistant technique » français,
« conseiller » militaire d’Olympio, était l’âme du complot, avec l’ambassadeur Louis Mazoyer (Black, 05-06/85). Le trop
indépendant Olympio minait la « Communauté » foccartienne et la zone Franc - que, semble-t-il, il allait quitter.
13 janvier 1967. Par un nouveau coup d’Etat, l’officier Eyadema - qui, de fait, régentait déjà le pays - installe au Togo un
interminable protectorat françafricain. Le putschiste fait du 13 janvier une fête autoglorificatrice - vécue comme une insulte par
de nombreux Togolais.
13 janvier 1996. Arrivé la veille au Togo, l’ex-ministre de la Coopération Bernard Debré (que son papa Michel avait initié aux
festivités eyadémesques) est associé tel un chef d’Etat (! ) aux cérémonies anniversaires : longue parade en limousine découverte
aux côtés du PDG (président-dictateur-général du Togo et de ses phosphates réunis), élévation à la « dignité » de grand-officier
de l’ordre du Mono, etc. (Togo-Presse et Le Combat du peuple du 22/01/1996, La Tribune des démocrates, 23/01/1996). La dignité, ou le comble du
mépris ?
Demain la France
Sans fanfare, l’étoile montante du RPR Philippe Séguin réactive son alliance avec le philanthrope Charles Pasqua, sous le
label : « Demain la France ».
Leurs attaches au Maghreb et au sud du Sahara n’excluent pas d’autres programmes (« Demain le fric », « Demain la
Françafrique ») auxquels l’Afrique pourrait ne pas souscrire des deux mains...
Bons points
- Dans une résolution adoptée à l’unanimité (29/01/1996), le Conseil de sécurité invite au démantèlement des stations de radio
qui incitent à la haine et aux violences au Burundi. (Il serait très simple, pour la France, de donner sens à son vote : fournir des
moyens de brouillage... ).
- A Sarajevo, un hélicoptère français a participé à l’extradition (vers La Haye) de deux officiers bosno-serbes suspectés de
crimes contre l’humanité. C’est mieux que le transport gracieux, au Kivu, de responsables du génocide rwandais...
- La France a versé sa contribution au fonctionnement du Tribunal pénal international pour le Rwanda, pour 1995 et le premier
trimestre 1996.
- Le Secrétaire d’Etat Xavier Emmanuelli est venu en Angola (18/01/1996) affirmer l’engagement français dans le combat contre
les mines. Deux ONG, Handicap International et Douleurs sans frontières, sont très impliquées dans l’appareillage et le soin des
victimes de ces engins, dont le pays est infesté (La Croix, 30/01/1996).
- 93 % des Français souhaitent que le niveau de l’aide publique au développement soit augmenté ou maintenu. Mais 81 %
veulent qu’elle soit mieux utilisée (Baromètre 1995 du CCFD).
- Même à défaut d’une remise en cause de la « coopération militaire » 1, les seules restrictions budgétaires vont entraîner une
forte réduction de la présence de troupes françaises en Afrique.
1. Voir sur cette question le Rapport 1995 de l’Observatoire permanent de la Coopération française, Desclée de Brouwer, p 95-146.
Fausse note
La Knesset veut légaliser la torture (Libération, 11/02/1996). Pas ça, pas vous !
« J’ai en horreur l’ingérence dans les affaires intérieures africaines ». (Jacques GODFRAIN, interview à La Croix du 30/01/1996, à
propos de l’attitude de la France face au putsch nigérien).
[Une horreur à géométrie variable. Député, Jacques Godfrain présidait le groupe d’amitié France-Gabon lorsque la Françafrique assura
l’élection frauduleuse d’Omar Bongo. Ministre, il déclara solennellement à Henri Konan Bédié, trois semaines avant une élection
présidentielle ivoirienne soigneusement verrouillée : « La France sera à vos côtés, M. le président de la République, pour la longue période
qui s’ouvre devant vous »... Sans parler des Comores, du Togo, etc.].
Yves MOUROUSI : « Vous avez toujours voulu, par formation universitaire peut-être, donner une image de sérieux du
Cameroun parmi d’autres pays africains ; ce sérieux peut être payant à quelques années de distance ? »
Paul BIYA (Président du Cameroun) : « Oui, je crois, c’est payant ».
[On n’a pu résister au plaisir de rappeler cet échange de propos (in Cameroon Tribune du 22/07/1990), impayable mais très rémunérateur,
vantant le « sérieux » mysticoïde et prédateur de Paul Biya. Cet entretien bénéficiait d’un « tiers-payant », via l’ADEFI - l’officine très huilée
de relations publiques du réseau Mitterrand.
Figure de la gauche tiers-mondaine, Hervé Bourges accompagnait Yves Mourousi. Justifiant ses défraiements, il avait « observé une
évolution très positive dans le comportement du président devant les médias, allant de pair avec une évolution de sa pensée et de la maîtrise
de son action ». Bref, l’ami Biya a « des idées qui portent loin » (Le Messager, Douala, 02/07/1992). L’actuel président du Conseil supérieur de
l’audiovisuel a si bien réussi sa reconversion flagorneuse auprès de J. Chirac qu’il ne cache plus son ambition de succéder, rue Monsieur, au
ministre Godfrain. Biya-Mitterrand-Chirac, même combat ? ].
« [Les présidents des pays du Conseil de l’Entente (Côte d’Ivoire, Bénin, Togo et Burkina)] se mettront en rapport [avec la junte nigérienne] pour l’aider
à la recherche des voies pour maintenir la démocratie ». (Gnagnimine BITOKOTIPOU, ministre de la Défense togolais, à la tête d’une
délégation du Conseil de l’Entente venue remettre un message au chef des putschistes nigériens. L’Humanité, 30/01/1996). [Propos d’expert. Le général
Eyadema, patron du ministre togolais, excelle dans l’art de « maintenir la démocratie » sous la dictature].
« Cette nuit-là [21/10/1993, début du putsch qui allait conduire à l’assassinat du président burundais Ndadaye] , on est venu me chercher au garage,
car un véhicule du 11 e bataillon blindé, qui se dirigeait vers le palais présidentiel, était en panne. J’ai donné la clef du garage, et
j’ai identifié les paras et [...] les officiers supérieurs qui participaient à l’opération. Je peux vous dire que le haut commandement
de l’armée est impliqué. [...]
Les inculpés détenus au Burundi n’ont pas été réellement interrogés. Les suspects se trouvant au Zaïre n’ont pas été extradés,
ni ceux en Ouganda. Je crois qu’en réalité nul ne veut réellement connaître la réalité, et les témoins gênants qui, la nuit du crime,
ont vu trop de choses, risquent d’être éliminés ». (Jean NGOMIRAKIZA, officier mécanicien, l’un des 8 militaires emprisonnés au Burundi
pour leur participation au putsch. Le Soir, 9/02/1996).
[Trois de ces militaires venaient d’être abattus lors d’une pseudo-évasion. Ces événements d’octobre 1993 (assassinat du Président hutu
récemment élu, début immédiat d’un génocide de Tutsis, sanglantes représailles et répression par l’armée majoritairement tutsie) eurent une
portée considérable. Pour le Burundi, il serait essentiel de savoir qui a fait et décidé quoi. Cependant, comme pour l’attentat contre l’avion
du général Habyarimana, l’enquête piétine et les témoins disparaissent... Et l’on reparle du rôle des comptoirs d’or dans le financement des
factions extrémistes (Le Soir, 10/02/1996)].
« La crise burundaise est un conflit conduit par l’élite, un petit groupe de privilégiés au sein duquel une lutte acharnée se
développe pour s’accaparer du pouvoir en excluant les autres. L’ethnie est exploitée pour assurer son ascension sociale et
politique ». (Rapport de la Commission technique chargée de préparer le débat national sur les problèmes fondamentaux du pays ,
Bujumbura, 26/12/1995).
« N’oublions pas que notre droit fiscal admet qu’un entrepreneur déduise de ses impôts les "commissions", c’est-à-dire les pots-
de-vin, qu’il a dû verser pour obtenir un contrat avec l’étranger. Il serait paradoxal que cette pratique - quoi qu’on en pense sur
le plan moral - entraînât des poursuites pénales [...]. La mise en cause insuffisamment réfléchie de dirigeants politiques ou
économiques de notre pays [risque de faire le lit de l’extrémisme politique] ». (Jean-François BURGELIN, procureur général, in Le Figaro,
08/02/1996).
[La déduction des pots-de-vin n’est pas un droit, mais une tolérance de Bercy, qui se comporte en l’espèce comme une maison de passe. Agir
ici et Survie ont suffisamment dénoncé les méfaits de ce passe-droit.
Laisser aux entreprises françaises le droit de corrompre de hauts responsables à l’étranger et d’y ruiner le bien public, c’est pousser les
firmes étrangères à acheter la passivité des procureurs français. Qu’est-ce qui fait le lit de l’extrémisme politique : s’opposer à l’usage
privatif de l’argent public et à la corruption du service public - irremplaçables instruments de la solidarité -, ou inviter les magistrats à se
coucher ?
Dans un autre domaine - pas si éloigné -, c’est le ministre de la Justice en personne qui les adjure de se reposer. Tandis que l’Elysée et le
réseau Pasqua négocient l’arrivée aux affaires, en Corse, d’une mafia fasciste, Jacques Toubon est allé exhorter la magistrature locale de
« ne rien faire qui puisse compromettre » ce « moment crucial » (Libération, 10/02/1996). C’est-à-dire de laisser triompher les commandos
mafieux].
Billets d’Afrique N° 32 – Mars 1996
[La préfecture de police de Paris voulait expulser de force une femme ivoirienne et son bébé français, Sandy. La maman s’est rebellée au pied de l’avion, et le
papa a porté l’affaire en justice. Pour le représentant du Parquet, il ne s’est] « rien passé que de normal. [...] [S’il y avait eu arrestation arbitraire,]
l’enfant aurait crié et ça se serait entendu ». (François REYGROBELLET, au procès de deux agents préfectoraux. Le Monde, 11/02/1996).
[Un magistrat tout-bon, dont l’« entendement » a été placé sous scellés. On peut écrire à son patron, le Garde des Sceaux.]
A FLEUR DE PRESSE
Libération, En Afrique sur la piste de l’argent sale, 03/02/1996 (Antoine GLASER et Stephen SMITH) : « Dans pratiquement toutes
les affaires de fausses factures et de corruption en France, des pistes mènent en Afrique, lieu d’intermédiation financière ou de
blanchiment des capitaux. [...]
A la veille du premier tour de la présidentielle de 1981, un Président d’Afrique centrale a fait déposer à l’hôtel de la rue des
Beaux-Arts, à Paris, trois "valises" africaines au contenu identique pour les candidats les mieux placés. [...]
Michel Pacary, cet intermédiaire [dans le refinancement de la dette] des collectivités locales qui [...] a reconnu avoir contribué au
financement occulte du RPR, du PR et de personnalités PS, [...] a obtenu, en mai 1992, un "mandat exclusif" pour le montage
d’opérations financières gagées sur le pétrole congolais. Une technique d’endettement qui, depuis, a été perfectionnée au point
de "pré-vendre" l’or noir en terre jusqu’à son hypothétique extraction au XXI e siècle. [...] Il a monté l’opération Congo
Renaissance, réceptacle de projets de développement et d’opérations humanitaires. [...]
Au Cameroun, les recettes pétrolières ont longtemps été gérées "hors budget" sur des comptes spéciaux à New York et à Paris.
Officiellement, il s’agissait de "réserves" pour les temps difficiles, qui depuis sont arrivés [...]. Mais les Camerounais n’ont rien
vu venir des "réserves", épuisées par leurs gouvernants et leurs "amis" étrangers. Ainsi, la société française de négoce Sucres et
Denrées (Sucden) a-t-elle eu droit à "l’enlèvement" hebdomadaire d’un pétrolier, à la destination inconnue. La pratique n’avait
rien d’exceptionnel [...].
Si Michel Pacary a été l’artisan de la combine franco-africaine, André Kamel [PDG de Dumez-International, filiale de la Lyonnaise des
Eaux du RPR Jérôme Monod] en était l’industriel [...], incontournable pour tous les contrats - et commissions - sur l’Afrique et le
Moyen-Orient. [...] Il est poursuivi pour avoir fait transiter de "l’argent politique" sur les comptes des filiales africaines du
groupe [Dumez]. On imagine mal des enquêteurs français dans les méandres des banques de Lagos où il n’y a pas d’archives.
Lorsque de la documentation comptable s’accumule dans des sièges aussi sensibles que celui de la NNPC [pétrole nigérian], un
incendie remet les compteurs à zéro. [...]
La Commission des Opérations de Bourse s’est intéressée aux "cadeaux" accordés au groupe Bidermann, aujourd’hui en
guenilles, par la filiale financière d’Elf Gabon [cf. Billets n° 31]. L’affaire s’est envenimée par l’animosité personnelle que porte
l’actuel PDG d’Elf Aquitaine, Philippe Jaffré, à son prédécesseur Loïk Le Floch-Prigent [...]. Au nom de son groupe, lésé d’une
perte de plus de 800 millions dans l’affaire Bidermann, Philippe Jaffré a porté plainte contre X pour " abus de biens sociaux,
abus de confiance, complicité...". Afin de limiter les dégâts, les plus hauts responsables de la République sont intervenus pour
circonscrire la vendetta [...].
Car, au-delà de l’affaire Bidermann qui n’est qu’une "faveur" atypique [...], tout le dispositif financier de la compagnie
pétrolière française en Afrique risque d’être mis sur la table. Et là, pour ne parler que de l’actuelle majorité, les réseaux
balladuriens, chiraquiens et pasquaïens sur le continent seraient menacés par la tornade blanche ».
[Selon le bâtonnier Jean-Louis Denard (! ), avocat d’André Kamel, la détention de ce dernier compromet « la politique africaine de la
France » ! Elle est à ce point kamelisée ? ].
Le Monde, Le gouvernement rwandais tente de mettre fin aux exactions de l’armée, 08/02/1996 (Frédéric FRITSCHER) : « Dans le
maquis, meurtres et viols étaient punis de mort [...]. Les nouvelles forces gouvernementales, l’Armée patriotique rwandaise
(APR), sont maintenant riches de quelque 50 000 hommes [...]. Le recrutement massif, nécessaire au maintien de l’ordre et à la
protection des frontières, régulièrement violées par des extrémistes hutus [...], n’a pas toujours été heureux.
Les dernières recrues - dont les familles ont été massacrées par les milices hutues en 1994 - sont moins disciplinées que les
"anciens". Les "écarts" de conduite, vols de voiture, cambriolages et agressions, sont d’autant plus fréquents que la solde tombe
irrégulièrement [...]. Dans quatre prisons militaires, 1 036 soldats et 80 officiers attendent d’être jugés. [...]
Le général Paul Kagame a réaffirmé récemment que tout soldat qui tuerait un civil passerait devant le peloton d’exécution. [...]
[Il] est décidé à rétablir l’ordre dans son armée. Il veut aussi prouver que le gouvernement ne se laissera pas entraîner dans la
spirale revancharde. Deux conditions nécessaires, à défaut d’être suffisantes, pour inspirer confiance [aux] réfugiés qui
envisagent de rentrer et à la communauté internationale qui se fait prier pour honorer ses engagements ».
Le Monde, Ratko Mladic, le barbare, 09/02/1996 (Rémy OURDAN) : « Rares sont les officiers des forces de l’ONU en Bosnie qui ne se
seront pas, un jour ou l’autre, laissé griser par sa cordialité bourrue et n’auront pas levé leur verre avec Ratko Mladic, souvent devant des
caméras qu’il avait pris soin de convoquer ».
[Depuis 1992, l’ONU et ses officiers savent la monstruosité de Mladic. Et si la prévention des crimes contre l’humanité supposait
d’apprendre à déjouer la fascination qu’exercent les criminels hors du commun ? ].
Les Temps Modernes, Généalogie du génocide rwandais. Hutu et Tutsi : Gaulois et Francs, n° 582, 05/1995 (Dominique
FRANCHE). [Billets s’excuse auprès de ses lecteurs de n’avoir pas repéré et signalé plus tôt cet article tout à fait essentiel. A lire
absolument ! ].
SURVIE, 57 AVENUE DU MAINE, 75014-PARIS - TÉL. : (33.1) 43 27 03 25 ; FAX : 43 20 55 58 - IMPR. BRENGOU, 15 RUE DES PETITS HOTELS, 75010-
PARISDIRECTEUR DE LA PUBLICATION : FRANÇOIS-XAVIER VERSCHAVE - COMMISSION PARITAIRE N° 76019 - DEPOT LEGAL : MARS 1996 - ISSN 1155-1666
BILLETS D’AFRIQUE N° 33 - AVRIL 1996
SORTIR DU MEPRIS
Le monde tel qu’il va ne nous va pas. Trop de crimes innommables impunis, trop de misère. Laisser les 7 pays les plus riches,
plus la Russie, fonctionner en directoire de la planète, est le plus sûr moyen de ne pas y remédier. Survie, donc, participe à la
préparation des manifestations du Contre-sommet de Lyon (où le G7 se réunit fin juin) : Les autres voix de la planète et
Reprenons l’initiative.
Reprenons l’initiative politique pour remettre l’économie à sa place. Et demandons l’impossible : l’application, dans les
instances qui décident de l’avenir du monde, de la loi démocratique prônée par les pays du G7 - Un homme, une voix. Sauf à
dogmatiser le mépris en lequel sont tenus les milliards d’êtres humains non représentés, un tel progrès vers une démocratie
mondiale est inéluctable.
Mais il ne suffira pas. Pour partie, on n’a que la démocratie que l’on mérite. Seuls peuvent être élus ceux qui se sont
présentés. Seuls sont effectifs les droits que l’on fait valoir, les libertés d’expression et d’initiative dont on use.
A Lyon, la Coalition CFA (Citoyens France-Afrique), animée par Agir ici et Survie, organise l’un des sept "chapitres" de Reprenons
l’initiative. Titre : Avec l’Afrique, sortir du mépris. Sous-titre : L’Afrique existe, l’Afrique s’invite et prend sa place dans la
donne mondiale - même si elle est l’un des grands absents du G7. Le programme du concert est explicite. On peut nous contacter
pour s’associer à la mise en musique.
SALVES
Bagosora, n° 1
La justice va peut-être, enfin, pouvoir traiter des principaux instigateurs du génocide rwandais. Leur n° 1, le colonel Théoneste
Bagosora - qui déclara vouloir « préparer l’apocalypse » et orchestra le déclenchement des massacres 1 - a été arrêté au
Cameroun. Proche de l’ancien régime rwandais, le président Biya a dû céder à la pression internationale. A moins que Bagosora
ne soit livré comme bouc émissaire. Il importe donc qu’il ne soit pas seul lors des procès que prépare le Tribunal pénal
international pour le Rwanda (TPIR), mais accompagné de quelques autres commanditaires de l’apocalypse.
Dans un dossier réclamant l’arrestation de Bagosora 2, nous avions accolé à ce chef militaire un responsable politique (le
président intérimaire Théodore Sindikubwabo), et un administrateur territorial (le préfet de Kibuye, Clément Kayishema). Une
trentaine d’arrestations (officiers, chefs de milices, financiers, propagandistes) permettraient d’atteindre l’impact d’un procès de
Nuremberg... si la Belgique, vers lequel Bagosora pourrait être extradé, ne se le garde pas, et si l’on consent un minimum de
moyens au TPIR d’Arusha : il n’a pas rédigé l’inculpation de Bagosora, et il se demande même où l’incarcérer...
1. Premier Rwandais admis à l’Ecole de guerre de Paris, il y perfectionna ses talents d’organisateur...
2. 10/1995. Disponible à Survie. 10F.
Initiative spéciale
Le 15 mars, le secrétaire général de l’ONU Boutros Boutros-Ghali a lancé « l’initiative spéciale du système des Nations unies
pour l’Afrique ». Ce programme décennal est censé signifier « solennellement à l’Afrique qu’elle n’est pas abandonnée ». Il sera
doté, en moyenne, de 13 milliards de F par an : moins de 0,05 % des ressources mondiales, et de 20 F par Africain !
Une partie de cet argent viendra du redéploiement de ressources existantes (un jeu d’écritures), l’autre de fonds qui restent
encore à mobiliser, sous la houlette de la Banque mondiale. Une petite moitié de cette montagne de générosité hypothétique doit
permettre d’améliorer l’éducation et la santé sur tout le continent : moins de 10 F/hab/an s’ajouteraient ainsi aux 180 F que
peuvent y consacrer les Etats africains - une fois délestés de 220 F par leurs créanciers extérieurs (ces mêmes généreux
donateurs... ). La Banque mondiale et le FMI envisagent bien de remettre quelques dettes, mais pas avant 6 ans, et avec l’argent
des autres (Le Monde, 17/03/1996).
Une autre part (quelques F/hab/an) du pactole putatif de l’« initiative spéciale » financerait des investissements urgents (eau,
assainissement, etc.). Le reste devrait aider « les pays africains à accroître leurs capacités à mettre en place une administration
transparente, responsable et efficace, en renforçant la société civile et les forces pluralistes telles que les syndicats et les
organisations féminines ». (Libération, 16/03/1996). Tout cela est bel et bon, mais la modestie aurait conduit à préciser qu’à 99,9 %,
la charge de ce genre d’initiatives politico-sociales pèse sur les intéressés.
Or la modestie n’était pas à l’ordre du jour, mais plutôt le cocorico d’un Boutros-Ghali en pleine campagne pour le
renouvellement de son mandat, et désireux de rallier le vote des 53 pays africains. Ce chant gallinacé n’empêchera pas que
figure, au bilan de celui qui fut le candidat de la France et ménagea la légitimation de l’opération Turquoise, une tache
indélébile : Rwanda 1994.
Il ne fut, se plaint-il, que le notaire d’une impuissance organisée. Il aurait pu alors, en démissionnant, prendre à témoin
l’humanité : un boulevard est ouvert aux crimes à son encontre.
Turquoise
La classe politique française persiste à présenter l’opération Turquoise comme un chef d’œuvre humanitaire. Une "anecdote",
donc. En juillet 1994, 5 000 civils Tutsis résistaient encore aux menées exterminatrices près du mont Karongi, dans la région de
Kibuye. Un hélicoptère militaire français rejoint ces résistants. On leur demande de se regrouper sur le sommet, et leur promet
un secours imminent.
Les soldats français ne reviendront qu’au bout d’une semaine : entre-temps, 90 % des rescapés ont péri, mitraillés par les
Interahamwe. Leur concentration en avait fait une cible commode. Quant au corps expéditionnaire français, il avait, vraiment,
plus urgent à faire qu’à s’occuper d’évacuer des Tutsis, ou de neutraliser les milices génocidaires...
Rapport non désiré
Une équipe internationale de chercheurs vient de réaliser une étude sur le génocide rwandais, sollicitée et financée par une
palette exceptionnelle de commanditaires : 37 pays, l’OCDE, l’Union Européenne, les agences de l’ONU, la Croix rouge, etc.
Au vu du pré-rapport, Paris a retiré ses billes. Il faut dire que la France n’échappe pas aux critiques : sont mentionnées, par
exemple, ses livraisons d’armes au Hutu power.
Dans une étude de cette importance, ça fait tache. Tous les gouvernements - spécialement les membres permanents du Conseil
de sécurité - se voient d’ailleurs reprocher leur lenteur de réaction, ainsi que le freinage des initiatives de secours. Jusqu’à ce que
Zorro ne revête son habit turquoise...
France-Burundi : sagesse ?
Alors que nous redoutions (Billets n° 31) un interventionnisme malencontreux de la France au Burundi, le représentant français à
l’ONU, Alain Dejammet, a tenu le 5 mars, devant le Conseil de sécurité, des propos pleins de sagesse.
Boutros-Ghali voulait positionner une force d’intervention de 25 000 hommes à la frontière zaïro-burundaise. Maints
observateurs, qui constatent un regain inattendu des forces modérées, et l’exécutif burundais (Président et Premier ministre),
craignant qu’une intervention ne déchaîne les extrémismes, jugeaient inopportun une tel déploiement.
Alain Dejammet a souligné le souci de Paris d’être « très attentif à la perception que les premiers intéressés, les habitants du
Burundi, ont de nos décisions ». Merveille ! Et le projet de Boutros-Ghali n’a pas été adopté. D’autant que - motivation moins
noble - personne n’était prêt à fournir de soldats.
On ne peut exclure que ce propos inhabituellement « attentif » soit la version diplomatique d’un double langage - avec une
version plus musclée rue de l’Elysée, ou dans les "services".
La France, ainsi, refuserait de recevoir le Premier ministre Antoine Nduwayo (tutsi) tant qu’il ne négociera pas avec le parti
(CNDD) du leader en exil Léonard Nyangoma, dont les milices hutues (les FDD) cherchent à relancer la terreur interethnique.
Paris accueille plus volontiers le Président Sylvestre Ntibantunganya (hutu). Celui-ci fut jadis, avec Nyangoma, l’un des
cofondateurs de l’actuel parti majoritaire, le FRODEBU. Cela ne l’a pas empêché d’être très clair envers le CNDD : « Je suis
prêt à parler avec tout le monde, mais on ne peut pas parler avec des gens qui massacrent gratuitement la population » (Reuter,
13/03/1996).
De son côté, le CNDD fait une suggestion (23/02/1996) : « Au lieu d’envoyer ces troupes [de l’ONU], il faudrait plutôt que la
communauté internationale augmente les moyens des FDD [...]. Il suffirait d’y consacrer 10 % des 500 000 $ alloués à nourrir
les réfugiés. En moins d’un mois, les réfugiés rentreraient chez eux et ça coûterait moins cher au contribuable ». Lequel aurait,
du même coup, financé la "solution finale" du "problème tutsi" au Burundi.
Mazeaud
Jacques Chirac a envoyé le député RPR Pierre Mazeaud préparer le ravalement constitutionnel (et présidentialiste ? ) de deux
régimes militaires - au Tchad et au Niger. La constitution est l’expression suprême d’une conception de la légitimité politique.
Comment peut-on en confier la rédaction au représentant d’une autre culture, d’une autre civilisation, issu de surcroît du pays
colonisateur ? Les précédents du Togo (Charles Debbasch) ou du Rwanda d’Habyarimana (Filip Reyntjens) ne sont pas très
convaincants. (Le Nouvel Observateur, 21/03/1996).
Ariel extra
Garde des Sceaux et des affaires françaises sensibles (les trésoriers et autres Urba-nistes des partis de la majorité n’auront sans
doute pas à connaître le sort d’Henri Emmanuelli), Jacques Toubon, qui préside le très françafricain Club 89, garde aussi un œil
vigilant sur les affaires africaines. Le quatrième frère Jacques (avec Chirac, Foccart et Godfrain) y chante sa partition sans
sonner Matignon.
Il a ainsi dépêché au Bénin son collaborateur à la mairie du XIII e, Ariel Bert, pour conseiller la « communication » de l’un des
candidats à l’élection présidentielle, l’ami Adrien Houngbedji. Celui-ci, bien que sponsorisé par Bongo, a été éliminé au premier
tour. Pour le second, Ariel Bert a reporté ses talents au service de l’ex-dictateur Mathieu Kerekou. (Le Canard enchaîné, 13/03/1996).
Au fait, Ariel Bert était-il en congés payés ou sans solde, ou en mission de « coopération décentralisée » au nom des habitants de
Paris-XIIIe ?
Billets d’Afrique N° 33 – Avril 1996
Supporteurs
Apparemment, les Béninois ont élu Mathieu Kerekou. Si telle a été leur volonté, elle doit être respectée. Mais elle n’a pas
manqué d’interférences. Plusieurs milliers de Togolais ont été expédiés au nord du Bénin, pour se muer en électeurs de Kerekou.
Eyadema ? A voté ! (La Tribune des Démocrates, Togo, 12/03/1996).
Quant à la Françafrique, elle ne verse pas de longs sanglots sur Soglo : elle espère la nomination d’Adrien Houngbedji au
poste de Premier ministre...
Comptoirs
François Pinault (FP), PDG du groupe Pinault-Printemps-Redoute-FNAC, est peut-être l’ami le plus intime de Jacques Chirac.
Avant mai 1995, il mettait à sa disposition avion, maison, ... ; depuis, il dîne souvent avec lui, en copains. Cela évoque la
relation Pelat-Mitterrand. FP a tant d’influence sur Chirac que Pierre Méhaignerie, qui préside la commission des Finances de
l’Assemblée, le considère comme le vrai patron de Bercy.
FP détenait déjà la CFAO (Compagnie française de l’Afrique occidentale). Il vient d’acquérir la SCOA. Voilà donc rassemblés
sous un même chef les deux anciens grands réseaux du commerce franco-africain. Même s’ils se sont aujourd’hui diversifiés, il
est curieux de constater que la réunion de ces deux archétypes françafricains se trouve désormais en ligne quasi directe avec
l’Elysée. Peu de fonctionnaires bouderont ses dossiers...
Développement du Nord
Depuis que l’énorme production marocaine de kif (cannabis) est sous le feu de l’actualité (cf. Billets n° 29), Hassan II, en
négociations permanentes avec l’Union européenne (UE), a fait mine de sévir. Quelques trafiquants avérés, aux agissements trop
visibles, ont été arrêtés.
Cela convaincra-t-il l’UE, qui manifestait un profond scepticisme quant à la volonté réelle des autorités marocaines de
combattre le trafic de stupéfiants ? On lui avait fait miroiter une Agence de développement des provinces du Nord, dont les
investissements auraient permis de détourner les producteurs de kif de leur lucrative spéculation : dubitative, l’UE a refusé d’en
financer les travaux. Jacques Chirac, lui, a fait un cadeau de Noël de 400 millions de F à cette œuvre pie : il était allé fêter au
Maroc la fin d’année 1995, dans le manoir dont Hassan II lui accorde la jouissance (Dépêche internationale des Drogues, 03/1996 ; Le
Canard enchaîné, 31/01/1996).
L’on apprenait peu après que la Lyonnaise des eaux - présidée par l’ancien secrétaire général du RPR Jérôme Monod -
décrochait un gigantesque contrat de 11 milliards de F : la concession de l’eau et de l’électricité de Casablanca. Une aliénation
très discutable du service public. En France, la concession de l’eau de Grenoble à la même Lyonnaise des Eaux a fait chuter
Alain Carignon, et révélé les dessous fréquents de ce genre de contrats, souvent léonins et très arrosés - au détriment des
consommateurs.
Il serait stupéfiant qu’au Maroc, les conditions de signature d’un contrat de ce type fussent limpides et débranchées. Alors, il
sera intéressant d’observer quel développement produit la fameuse Agence, et au profit de quel Nord...
Pastis
Une grande première. Les Etats-Unis ont accordé le droit d’asile à deux citoyens français, Ali Auguste Bourequat et Jacqueline
Hémard, qui craignent pour leur vie dans l’Hexagone. Le premier est un rescapé du mouroir de Tazmamart, où l’avait expédié
Hassan II. La seconde est mariée à l’un des héritiers du groupe familial Pernod-Ricard. Tous deux ont fait des révélations
stupéfiantes sur la french-moroccan connection, relayées par une série du San Francisco Chronicle.
Bref rappel. Au début des années 60, De Gaulle et Foccart avaient, pour combattre l’OAS, recruté des barbouzes de tous poils,
y compris des truands. Certains d’entre eux installèrent au Maroc, avec la bénédiction du jeune monarque, une multinationale de
stupéfiants. Selon Ali Bourequat, « Pernod-Ricard servait de couverture aux services spéciaux français, pour le trafic de drogue
comme pour le reste ». Autrement dit, une joint-venture reliait les "services" français - officiels (SDECE) et foccartiens (SAC) -
Hassan II, la pègre et Ricard.
Or, tout cela n’est peut-être pas à conjuguer au passé. La déposition de Jacqueline H. a ébranlé les autorités US :
« [...] Mon mari, M. Eric Hémard [...], était étroitement lié avec des membres influents du gouvernement français. [...] La
famille Hémard a contribué à mettre en place des installations de transformation de la cocaïne au Maroc. Le ministre de
l’Intérieur, M. Pasqua, et le roi du Maroc, aussi bien que la famille de mon mari, étaient impliqués dans la mise en place de
laboratoires.
Cela démarra il y a de nombreuses années, vers 1962, avec le père de mon mari et d’autres individus. Cela se développa dans
les années 70 et 80. M. Pasqua travailla dix ans pour la famille Hémard, dans la branche exportation de leur entreprise nommée
Pernod & Ricard, avec le roi du Maroc. C’est pour le compte de l’entreprise Pernod & Ricard qu’ils mirent en place les
laboratoires de drogue.
[...] Mon mari [...] m’expliqua que les 100 000 dollars que chacun des Hémard recevait chaque année de leur mère [...]
provenaient des revenus issus du trafic de drogue au Maroc. D’évidence, c’était devenu très lucratif. M. Pasqua avait été
auparavant ministre de l’Intérieur entre 1986 et 1988. Il redevint ministre entre 1993.
[...] Je crois que, si je retourne en France, je serai persécutée en raison des informations que je procède à propos d’individus,
à l’intérieur du gouvernement français, qui sont profondément impliqués dans le trafic de drogue ». Des noms !
C’est Maintenant, dans son ultime numéro (20/03/1996), qui fait ces révélations 1. Il enquêtait sur les recoins les plus sordides du
pouvoir. Un travail de salubrité publique, qui rebute les grandes rédactions. On se ménage, comme dirait Gilles (ex-Elysée,
débranché de l’EDF).
1. A signaler aussi un dossier sur les compromissions de la France et de Total avec la junte birmane. Principal investisseur en ce pays, la France légitimise ainsi une
dictature « dont la responsabilité dans le trafic d’héroïne n’est plus à démontrer ». On n’en sort pas...
Dans son numéro du 14/02/1996, l’hebdomadaire nous refait le coup du publi-reportage politique pour le régime Eyadema,
payé par les contribuables togolais. Comment, après cela, informer objectivement sur ce régime ?
Mais Jacques Vergès est là. Il signe un éloge du « Togo nouveau » dans J.A. du 21/02/1996. C’est un actionnaire de Jeune
Afrique - comme Jacques Foccart, Elf et le groupe Castel (La Lettre du Continent, 29/02/1996).
Puisant ainsi aux meilleures sources, J.A. nous informe (20/03/1996) que le président camerounais Biya peut compter, pour sa
réélection en octobre 1997, « sur un soutien français qui, quoi qu’on en dise, ne se démentira pas tant que l’adversaire principal
sera un anglophone [John Fru Ndi] ». Fachoda, nous voilà !
Bons points
- Le tribunal d’Arusha (TPIR) entend commencer les procès mi-avril.
- Aldo Ajello a été chargé par l’Union Européenne d’une mission de médiation dans la région des Grands Lacs. En tant que
représentant de l’ONU au Mozambique, il est considéré comme l’un des principaux artisans du rétablissement de la paix civile
en ce pays martyr.
- Le sinistre Jean Fochivé, patron de la police et des services spéciaux camerounais depuis un tiers de siècle, a été limogé. Non
pour ses crimes, mais en raison du « mauvais » résultat des récentes élections municipales...
Fausses notes
- D’après le rapport d’orientation sur l’outil de défense français, présenté par le ministre Charles Millon, « trois hypothèses »
d’action « doivent être privilégiées ». L’une d’elles consiste à donner suite aux accords de défense conclus avec des pays
africains ou des Etats du Golfe, dans un contexte néocolonial et/ou affairiste .
- En difficulté financière, l’ONU tarde à reverser au TPIR l’argent qui lui est alloué par certains Etats, comme la Belgique. (Le
Soir, 20/03/1996).
« On avance parfois cette idée ridicule selon laquelle Mandela est l’unique responsable des succès du peuple sud-africain et de la
transition qui s’est effectuée en douceur. J’apprécie les compliments tant qu’ils ne donnent pas l’impression que l’ANC - qui
compte des millions de membres et des milliers de responsables - n’est qu’une chambre d’enregistrement de mes idées et qu’ils
laissent penser que les ministres, les experts et tous les autres sont insignifiants, tenus sous le charme d’un individu. [Si "miracle"
sud-africain il y a, c’est] un miracle auquel la majorité des citoyens a pris part, sans prendre le mot au sens propre, sans s’asseoir en
attendant qu’un surhomme accomplisse tout tout seul ». (Nelson MANDELA, in Sunday Times (AfS), cité par Courrier International,
14/03/1996).
« Tous les membres de l’Eglise qui ont péché durant le génocide [rwandais] doivent avoir le courage de supporter les
conséquences des faits qu’ils ont commis contre Dieu et contre leur prochain. l’amour fraternel, qui conduit au pardon de toutes
les offenses, ne rend pas sans objet la justice des hommes, qui juge la faute et la condamne ». (Jean-Paul II, 20/03/1996).
[Une mise au point élémentaire, tardive mais bienvenue].
« Ainsi apparaîtra le terme de "génocide", justifié sans doute en considération du nombre de Tutsis massacrés relativement à leur
pourcentage dans la population, mais injustifié dans l’intention des paysans et des miliciens qui les ont massacrés à leur corps
défendant. Dans d’autres situations, ce qui a été appelé "génocide" aurait pu s’appeler "résistance", et paysans et miliciens
auraient pu être tenus pour des héros, surtout si à la fin, il y avait eu victoire. Mais voilà, l’opinion internationale s’était
retournée contre eux à cause du travail énorme de communication de leur adversaire ». (Eugène SHIMAMUNGU, dans un
mémoire de DEA soutenu en octobre 1995 à l’Université de Villeneuve d’Ascq. Cette thèse "révisionniste" a obtenu la mention « Très bien ». Cité par La Voix du
Nord, 15/02/1996).
« Le nœud de la crise, au Burundi comme au Rwanda il y a deux ans, oppose une logique raciste à une logique d’Etat de droit ».
(Jean-Pierre CHRETIEN, in Esprit, 03/1996).
A FLEUR DE PRESSE
Le Figaro, Afrique : la France ne baisse pas la garde, 20/03/1996 (Arnaud de la GARDE) : « En novembre dernier, avant le Sommet
de la francophonie de Cotonou, des rumeurs de coupes drastiques avaient couru avec insistance. [...] En fait, il s’agissait des
conclusions d’un groupe de travail [...] Toute révision brutale du dispositif français aurait [...] supposé d’âpres discussions. "Un
peu, note un vieux routard du chemin franco-africain, comme avec un député français lorsqu’on veut supprimer une garnison.
Sauf que, là, il s’agit de chefs d’Etat..." [...].
Le passage à une armée professionnelle plaide pour le maintien de bases en Afrique. "Elles seront indispensables à
l’entraînement des unités professionnelles, explique un officier. [...] Et puis, [...] un séjour en Côte d’Ivoire restera toujours plus
"sexy" qu’une garnison en Champagne. Il faudra bien susciter des vocations ". [...] Finalement, les arguments politiques,
militaires et économiques allaient tous dans le même sens : Paris se devait de conserver une posture "musclée" en Afrique. [...]
Billets d’Afrique N° 33 – Avril 1996
Comme disait Louis de Guiringaud [ministre des Affaires étrangères de Giscard], "l’Afrique est le seul continent qui soit encore à la
mesure des moyens de la France" ».
[Que peuvent penser les Africains de cette puissante argumentation ? ]
La Croix, Retour des prétoriens sur la scène africaine, 21/03/1996 (Alphonse QUENUM, Abidjan) : « Il faut dire clairement qu’en
Afrique, et on l’a souvent vu aussi en Amérique latine, le pouvoir militaire a le gros inconvénient d’avoir les défauts des civils
sans posséder toujours leurs qualités et la "raison raisonnante" qui permet de démontrer en situation que la seule force ne suffit
pas à créer ni à organiser durablement le droit.
Le pouvoir militaire porte préjudice à la démocratie en interrompant sans cesse les confrontations certes houleuses et parfois
dérisoires entre les partis. Cette confrontation, si irresponsable qu’elle puisse paraître dans certains cas, est non seulement utile,
mais elle est même nécessaire pour obliger les hommes politiques à des compromis dynamiques susceptibles de secréter des
structures démocratiques adaptées à chaque pays. si à chaque difficulté les militaires doivent intervenir, on ne s’en sortira
jamais ».
Le Soir, Un "Hutuland" au nord de Bukavu, 08/03/1996 (Colette BRAECKMAN) : « [Sur] les riches plateaux du Masisi, [...] à tout
moment des affrontements violents mettent aux prises les Hutus du Rwanda et les populations [zaïroises] locales, qui auraient subi
des massacres rappelant les jours du génocide. Hunde et Nyanga constatent aussi, avec amertume, que l’armée ne les défend pas.
[...] Certains militaires [...] soutiendraient plutôt les Hutus, plus nombreux, plus riches, plus organisés que les populations locales.
[Selon un observateur] "Personne ne souhaite réellement le retour des réfugiés hutus dans leur pays. Ni la communauté
internationale, ni les principaux intéressés. Tout se passe comme si un Hutuland était en création sur le fertile plateau du Masisi
[...] où, un jour, tout le monde, avec reconnaissance, votera pour Mobutu" ».
South China Morning Post, Hong Kong, Les Occidentaux cachent les preuves accablantes dont ils disposent (Tim SEBASTIAN. Cité
par Courrier International du 14/03/1996) : « Le 20 juillet dernier [lors du massacre de Srebrenica, en Bosnie] , [...] les caméras des satellites
américains et des appareils de reconnaissance téléguidés filmaient la scène depuis le ciel, silencieusement. Ils ont capté des
images parmi les plus incriminantes jamais saisies. Cela peut paraître incroyable, mais aucune de ces preuves "en temps réel"
n’a pour l’instant été transmise au Tribunal pénal international (TPI). Au contraire, plusieurs pays - dont les Etats-Unis et la
Grande-Bretagne - ont systématiquement refusé aux équipes d’enquêteurs l’accès à ces informations pourtant essentielles,
malgré des accords écrits et contraignants les obligeant à aider ces derniers. [...]
J’ai eu des entretiens confidentiels avec d’anciens et d’actuels responsables et conseillers de l’administration américaine, ainsi
qu’avec leurs homologues de plusieurs pays européens. [...] Ce qu’ils révèlent est décrit par un officiel américain comme " une
démonstration de cynisme de haute volée" : promesse d’un soutien total aux enquêtes sur les crimes de guerre accompagnée
d’une série d’obstructions pilotées par les Etats eux-mêmes. [...]
[L’un de ces interlocuteurs] déclare : "Si les gouvernements occidentaux voulaient coopérer, on parviendrait sans aucun doute à des
mises en accusation de haut niveau, et qui aboutiraient. Nous avons tout. Absolument tout. En fait, un certain nombre de pays
ont en leur possession des éléments qui leur pourraient condamner toute la hiérarchie de Belgrade, sans parler des autres". [...]
"Il faut leur forcer la main", reconnaît un responsable de haut niveau à La Haye [au TPI]. "Sans la pression des médias, ils ne
feront rien. Si nous échouons, ce sera le dernier tribunal de ce genre. Plus personne ne sera en sécurité et il n’y aura plus de
justice internationale, plus de loi". [...]
Selon des sources américaines bien informées, le secrétaire général de l’ONU, Boutros Boutros-Ghali, est entré dans une telle
colère quant le Tribunal pour les crimes de guerre a lancé les premiers actes d’accusation qu’il a tenté de faire renvoyer son
principal magistrat ».
[L’enjeu est clair. Tim Sebastian signale l’hostilité viscérale des Britanniques au TPI, car ils ont toujours été très pro-serbes. En
l’occurrence, il y avait "entente cordiale" avec la France - qui n’a sans doute pas davantage communiqué les images de ses satellites-
espions].
LIRE
Le drame burundais. Hantise du pouvoir ou tentation suicidaire, Gaëtan SEBUDANDI et Pierre-Olivier RICHARD, Karthala, 1996, 208 p.
Une initiation, claire et chaleureuse, aux arcanes du Burundi : les sordides calculs d’une partie de sa classe politique et militaire, rencontrant
des intérêts et idéologies étrangers, ont effectivement mené ce pays aux portes du suicide. Les auteurs l’aiment assez pour déjouer les pièges
de la passion ethniste, que les extrémistes des deux bords échafaudent à chaque station d’un calvaire trentenaire.
Rwanda. Trois jours qui ont fait basculer l’histoire, Filip REYNTJENS, Cahiers africains n° 16, Karthala, 1995, 151 p.
Les lecteurs assidus de Billets le savent, nous n’avons pas la même interprétation des enjeux politiques de la région des Grands Lacs que le
professeur Reyntjens, ni le même avis sur plusieurs acteurs majeurs de la crise actuelle. Nous sommes cependant d’accord avec lui sur une
nécessité absolue : mettre fin à l’impunité, ce qui suppose d’établir la vérité des faits et des responsabilités. Cela vaut tout particulièrement
pour les assassinats des présidents Ndadaye (21/10/1993), Habyarimana et Ntaryamira (06/04/1994), et pour les embrasements consécutifs :
massacres génocidaires au Burundi, génocide rwandais. Sur ces événements (sauf l’avant-dernier), l’auteur a recueilli une masse
impressionnante de matériaux, généralement de bonne qualité - l’ouvrage vaut beaucoup mieux que le libelle co-signé en juin avec le RP
Serge Desouter. Voilà une contribution fort utile à l’avancement de la justice internationale, si balbutiante encore. Même si, on l’imagine, il y
aurait beaucoup à dire de certains arguments ou, surtout, certaines conclusions.
Deux exemples. L’acte d’accusation contre l’armée burundaise, pour son implication dans l’assassinat du président Ndadaye, est
abondamment documenté, et convaincant. Mais l’implication d’une fraction du FRODEBU (le parti du modéré Ndadaye, mais aussi de L.
Nyangoma, qui dirige aujourd’hui la guérilla hutu alliée aux Interahamwe rwandais) dans le début de génocide qui a suivi, est évacuée. Cela
déséquilibre l’interprétation de l’histoire postérieure.
Tout en admettant ne pouvoir trancher entre plusieurs hypothèses (il en examine quatre) sur les auteurs et commanditaires de l’attentat
contre l’avion d’Habyarimana, F. Reyntjens considère comme probable un coup du FPR - sans guère étoffer, en ce sens, les indices
circonstanciels déjà exposés par Stephen Smith en juillet 1994. Pour réduire la probabilité d’un putsch des extrémistes hutus, il avance des
arguments à décharge que contredit son récit (remarquable) des événements de la nuit du 6 au 7 avril : « l’impréparation politique » de la
mouvance présidentielle, sa lenteur de réaction (des barrages « de routine »), ne résistent pas devant la mise en place hyper-rapide d’un
dispositif super-efficace, commandé en parallèle par le colonel Bagosora - qui réussit, par exemple, à quasi paralyser les déplacements des
militaires belges de l’ONU.
Pour finir, un autre point d’accord avec F. Reyntjens : on constate chez les forces en présence (France, Belgique, USA, ONU, FPR, Hutu
power) une unanimité paradoxale, et inquiétante, dans l’envie de ne pas savoir, ou de cacher ce que l’on sait. Comme si la découverte de la
vérité devait éclabousser trop de monde...
SURVIE, 57 AVENUE DU MAINE, 75014-PARIS - TÉL. : (33.1) 43 27 03 25 ; FAX : 43 20 55 58 - IMPR. BRENGOU, 15 RUE DES PETITS HOTELS, 75010-PARIS
DIRECTEUR DE LA PUBLICATION : FRANÇOIS-XAVIER VERSCHAVE - COMMISSION PARITAIRE N° 76019 - DEPOT LEGAL : AVRIL 1996 - ISSN 1155-1666
Billets d’Afrique N° 33 – Avril 1996
Un pays à l’humanité singulièrement riche a connu les pires crimes contre l’humanité - et leur déchaînement absolu : le
génocide. De cette richesse, nous ne retiendrons que deux caractéristiques, qui se renforcent mutuellement : la passion 1 et
l’habileté rhétorique. Elles construisent le monde, édifient les sociétés, engendrent les générations ; elles peuvent les détruire.
L’on commence seulement à faire l’histoire de ce et ceux qui ont sapé, plus ou moins consciemment, les barrages au
déferlement de la violence - d’autant plus fragiles que les passions sont aiguisées. La manipulation des médias (radio et presse
écrite) pour imposer un "langage meurtrier" 2 fut l’offensive la plus franche. On est loin d’avoir tiré toutes les leçons de cette
bataille des mots 3. Elle a, pourrait-on dire, révélé l’arme absolue : comment transformer de paisibles citoyens en tortionnaires
de leurs voisins.
La passion attire, et séduit. Nombre d’individus et groupes étrangers se sont branchés sur les passions rwandaises, pris au jeu
de ces joutes rhétoriques, de ces parties de poker où la dissimulation est reine, où tous les coups sont permis. Le plus souvent, il
faut bien l’admettre, ils n’étaient pas de force parmi tant de bretteurs affûtés. Leurs interventions intempestives ont accru la
mise, et aggravé la crise.
L’ampleur du désastre inviterait à une prudente retenue. Mais les passions des Rwandais et de leurs anciens amis se sont
exacerbées encore, alimentées de trop de drames réels. Et de nouveaux « amis », culpabilisés de n’avoir pas été au feu,
accourent prendre un ticket.
Les jeux de massacre de l’élite rwandaise (la "quatrième ethnie", par-dessus les Hutus, les Tutsis et les Twas) ont certes un
côté fascinant - d’aucuns les trouvent « grandioses 4». Mais il arrive un moment où il faut savoir dire : « Stop ! », retrouver
l’humble réalité, constater les dégâts : un pays ruiné, une société disloquée, en lambeaux, assaillie par la peur, la haine, le
"devoir" de vengeance. Le choix est alors entre la poursuite insensée des chausse-trappes politiciennes, au service d’ambitions
délirantes, et une parole, une perspective politiques. Comment rendre crédibles les règles du jeu du vivre ensemble ?
La désintoxication est difficile. Encore plus si les étrangers, avec qui l’on se saoulait de mots, viennent - généreusement ou
cyniquement - vous offrir le champagne de leurs médias.
HUMANITE
Soyons clairs. Il y eu, d’avril à juillet 1994, le génocide des Tutsis ; il y a eu des crimes de guerre du FPR. Sans le passage de
la justice, il n’y aura plus de peuple rwandais. Et puisque l’humanité est en cause, ce peuple n’est pas seul concerné : la
communauté internationale se doit de mener sur cette période, et ses prémices criminels (1990-94), l’enquête la plus exhaustive
possible ; puis elle se doit de juger les responsables, comme en ex-Yougoslavie (même si la cohorte des Realpoliticiens fait tout
pour s’épargner cette épreuve 5).
Depuis l’été 1994, un gouvernement appliquant tant bien que mal les accords d’Arusha est en place et entreprend, avec des
succès et des échecs, la tâche surhumaine de reconstruire le pays. Il est observé par des centaines d’organisations et des milliers
d’étrangers, sur place. Sa démarche est parfois cahotante, son discours politique souffre des rivalités au sommet - mais
regardons les quelque 200 Etats de la planète...
Les criminels contre l’humanité sont politiquement disqualifiés. Sauf preuve du contraire, le gouvernement rwandais actuel
n’en compte pas. Hors ce gouvernement, le génocide a fait le vide dans la classe politique, à l’intérieur du pays. A l’extérieur,
beaucoup ont des connexions avec les responsables du génocide : ils ne seront "affranchis" qu’une fois ces responsables jugés.
Les rares exceptions - les hommes politiques hutus exilés qui n’ont pas frayé avec le Hutu power - sont l’objet d’intenses
sollicitations de la part de tous ces "joueurs" étrangers qui ont perdu la partie en 1994 : on leur promet le pouvoir, ce qui
suppose de délégitimer le gouvernement actuel, avant de l’abattre.
Et de remonter la mécanique des comptabilités macabres, des extrapolations les plus invraisemblables. Puisque la
dissimulation est un talent rwandais, on prête au FPR des capacités d’escamotage quasi magiques. Personne (nous non plus), ne
sait toute la vérité. Mais l’urgence n’est pas de tout savoir, elle est de rebâtir en respectant la séparation des pouvoirs : il faut
d’un côté que la justice fasse son œuvre ; de l’autre, que tous ceux dont le discours s’oppose au suicide ethniste et qui ont résisté
à la pulsion génocidaire - même si ne sont pas des saints - reconstruisent un espace politique. Le mélange relève de la
manipulation.
Gouvernements et médias ont compris cela en beaucoup de pays. Pas en France (à part quelques titres et journalistes). La
désintoxication y est particulièrement difficile, puisque la passion avait atteint le sommet de l’Etat, et que la dénégation de toute
complicité devient une vache sacrée. Dans l’ombre, les vieux joueurs s’affairent, manipulent l’exécutif, et cette part des médias
trop proche des pouvoirs et/ou des "services". Le génocide rwandais (comme d’ailleurs la purification ethnique en ex-
Yougoslavie) est un impitoyable révélateur des failles de notre démocratie.
Revenons-en au Rwanda, à la justice et à la politique, au sens noble. La première dépend largement de la mobilisation
internationale. La seconde est de la responsabilité des Rwandais : on attend qu’à l’instar d’un Mandela, ils y investissent leur
passion, et la renforcent d’une authenticité du langage.
1. Cf. Claudine Vidal, Sociologie des passions, Karthala, 1991.
2. Titre d’un ouvrage de Jean-Pierre Faye, Hermann, 1996, sur le langage génocidaire.
3. Décrite dans : Rwanda. Les médias du génocide, sous la direction de Jean-Pierre Chrétien, Karthala, 1995.
4. Cf. Jean d’Ormesson, Le Figaro du 19 au 21/07/1994.
5. Voir A fleur de presse, en ce n° 33.
Le 27 février, Libération consacre ses cinq premières pages à un sujet unique : Rwanda : enquête sur la terreur tutsie. Ce titre
barre la "Une", avec en sous-titre « Plus de 100 000 Hutus auraient été tués depuis avril 1994 », puis une photo d’après le
massacre de Kibeho. A l’intérieur, cinq photos, toutes extraites du massacre de Kibeho.
Premier problème : l’ensemble de l’illustration photographique est hors sujet. Car le dossier de 4 pages, réalisé par Stephen
Smith, se veut une enquête sur la face méconnue de massacres imputés à l’Armée patriotique rwandaise (APR). Or celui de
Kibeho (2 000 à 3 000 victimes) est aujourd’hui extraordinairement documenté. Libération, en particulier, y a consacré une
surface éditoriale (texte et photos) proche de la moitié de toute celle accordée au génocide.
L’une des photos les plus choquantes montre des bébés vers lequel un soldat pointe le canon de son arme automatique. La
légende (corrigée le lendemain... ) laisse entendre qu’il s’agit d’un militaire de l’APR, alors que c’est un soldat de l’ONU !
L’enquête voudrait contribuer à éclairer la question, certes très importante, du nombre des victimes des représailles de l’APR.
Nous avons à plusieurs reprises traité de cette question (Billets n° 24, 25, 30), évoquée dès l’automne 1994 par Stephen Smith lui-
même (à partir du "rapport Gersony"), puis par Pierre Erny, Serge Desouter, Filip Reyntjens, Faustin Twagiramungu, Sixbert
Musangamfura et, récemment, Seth Sendashonga : les chiffres avancés par les uns et les autres enflent au fil du temps : 30 000,
250 000, 312 726, plus de 500 000... chacun annonçant des preuves que l’on n’a toujours pas vues, ni pu confronter à des
éléments matériels.
Le dossier de Libération est lui-même assez contradictoire. Une seule affirmation : la guerre civile, les représailles au
génocide et les exactions postérieures ont impliqué le FPR et l’APR dans « le massacre d’au moins plusieurs dizaines de milliers
de civils ». Gérard Prunier, dont l’expertise est sollicitée à l’appui du dossier, se demande : « combien ? 30 000, 40 000,
50 000 ? C’est difficile à dire ». Stephen Smith, à partir de décomptes effectués par ses sources rwandaise dans la préfecture de
Gitarama, balance par extrapolation le chiffre de 150 000, puis tente (? ) de le nuancer en admettant qu’un tel calcul supposerait
« - au mépris des faits - que l’intensité des représailles du FPR et la proportion de Hutus restés sur place lors de son avancée
aient été partout les mêmes », concluant par cette étrange formule : « ce calcul n’a d’autre valeur que celle d’engager
clairement la responsabilité des nouveaux dirigeants ». Un calcul plus politique que scientifique, donc.
Il n’empêche : entre les « plusieurs dizaines de milliers » - qui ne sont guère contestés, et qu’il faut situer dans un contexte
d’horreur absolue (sans oublier l’épuration en France, le bombardement de Dresde, etc.), et les 150 000 destinés à engager le fer
contre le gouvernement de Kigali, la rédaction de Libération tranche la poire en deux, et titre « plus de 100 000 Hutus
auraient... ». Elle se couvre avec un conditionnel, mais le mal est fait.
Le chiffre (rond) de 100 000 a désormais (en France) toute la crédibilité de Libé. Le 8 mars, Témoignage chrétien embraye :
Le Rwanda face à un nouveau génocide ? , en sous-titrant, sans besoin d’argumenter « la communauté internationale semble
découvrir au vu de témoignages accablants qu’à leur tour des populations hutues ont été et sont encore massacrées en grand
nombre (plus de 100 000 en deux ans) ». Libération et S. Smith ont "réussi" une double opération : dans l’esprit du public
français "informé", les représailles que l’expert évaluait à quelque 40 000 (le chiffre que nous évoquions dans notre n° 30) ont
franchi le cap des 100 000, remettant en selle la thèse, si opportune, du « double génocide » ; et le nombre forcément élevé des
victimes de 1994 s’étend jusqu’à la période actuelle (« sont encore massacrées »)...
Un amalgame auquel invite toute la confection du dossier, qui distingue mal les époques. Les photos du massacre de Kibeho
font la transition entre 1994 et 1996, alors que Kibeho montre bien qu’aucun massacre important ne peut se passer aujourd’hui
au Rwanda sans susciter d’innombrables analyses et commentaires. Les observateurs des droits de l’homme, plus nombreux
qu’en aucun autre pays, répertorient actuellement entre 50 et 100 victimes d’exactions par mois. C’est encore beaucoup trop,
mais cela n’a rien avoir avec l’étiquette "double-génocidaire" dont on veut affubler le gouvernement de Kigali.
A tout mélanger, les crimes de guerre et l’incroyable difficulté de rétablir un peu de sécurité dans un pays ruiné, miné par la
peur, on mène sur le dos des Rwandais un jeu politique terriblement dangereux : on fait le lit d’une renaissance du Hutu power,
on renforce l’emprise des extrémistes, y compris tutsis.
Par contre, désigner et dénoncer les exactions que ces extrémistes peuvent commettre, contribuer à les identifier et à les isoler,
réclamer qu’ils soient sanctionnés, relève d’un travail d’information et de vigilance salutaires. D’autant plus efficace s’il est
impartial.
« Pendant les 18 mois de notre présence ici, nous avons assisté à une normalisation remarquable et à une période de stabilisation.
Oui, il existe un sentiment de peur dans certaines régions et la tension est perceptible, mais grosso modo, un climat de sécurité
prévaut ». (Shaharyar KHAN, représentant de l’ONU au Rwanda, 08/03/1996).
Partialité
Depuis la fin juillet 1994, Stephen Smith règle on ne sait quels comptes avec le gouvernement de Kigali. Il s’en défend en
déclarant que l’histoire rwandaise démontre la nécessité d’une extrême vigilance. Certes. Mais cette sollicitude serait plus
crédible si elle n’était pas à sens unique. Il y a quand même eu un génocide. Ses auteurs et ses complices courent toujours (sauf
Bagosora) et il n’y a aucune raison pour que leur dangerosité ait faibli.
Or non seulement Stephen Smith n’enquête guère sur ce que font et deviennent tous ces Messieurs (il y brûlerait certaines de
ses sources), mais il s’emploie à disqualifier ceux qui mènent un tel travail.
Il existait à Libération une autre "ligne" d’investigation sur le dossier rwandais : elle a été écartée.
Evoquer la complicité de la France avec le camp du génocide, et son jeu actuel dans la région, ce serait, selon Stephen Smith,
de « l’auto-flagellation ».
Lorsque Human Rights Watch (HRW) a publié un rapport sur les livraisons d’armes au Hutu power - d’origine française en
particulier (cf. Billets n° 23) -, il a taxé l’enquêtrice d’HRW, Kathi Austin, d’« indélicatesse déontologique » (Libération, 31/07/1995),
discréditant à partir de ragots quatre mois de recherches sur le terrain : un interview se serait passé dans un bistrot (il eut lieu en
fait dans le bureau du vice-consul de France à Goma) ; la présence d’un interprète zaïrois (un professionnel) aurait déformé les
propos (comme si un traducteur zaïrois était forcément incompétent...) ; etc. Il a même obtenu que Libération ne publie pas le
droit de réponse proposé...
En juillet 1995, Stephen Smith admettait que la réalité de livraisons d’armes par la France au camp du génocide, pendant les
massacres, aurait des « implications politiques et morales gravissimes ». Or il écrivait, le 4 juin 1994 : « Toutes les sources sur
place - y compris les expatriés bien placés - expriment leur " certitude" que ces livraisons d’armes ont été "payées par la
France" » : le gravissime était donc, déjà, plus que probable. Mais, depuis juillet 1994, Stephen Smith a changé de cap...
Billets d’Afrique N° 33 – Avril 1996
Rwanda : questions
(Communiqué diffusé le 29/02/1996 par Agir ici, Juristes sans Frontières, la Ligue Française pour la Défense des Droits de l’Homme et du
Citoyen, Médecins du Monde et Survie)
L’Armée Patriotique Rwandaise (APR) a-t-elle froidement massacré des dizaines de milliers de Rwandais appartenant à l’ethnie hutu ?
Certains supports de presse français ainsi que des personnalités politiques rwandaises en exil l’affirment. Le chiffrage des victimes va bon
train - selon les sources du simple au double ou au triple. Il règne d’ailleurs une grande confusion sur la période et les causes des exactions
massives alléguées : s’agit-il de la période du génocide avec ses représailles ou de ce que vit aujourd’hui le Rwanda ?
Le Haut Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, qui affirme ne pas avoir d’éléments de preuves de telles tueries, se déclare
prêt à enquêter si ces éléments lui étaient fournis. Ces éléments de preuve existent-ils ? Si oui, pourquoi ne sont-ils pas immédiatement
produits afin de déclencher une enquête approfondie ? Depuis deux mois, nous attendons des réponses précises à une question précise que
nous avons posée aux plus hautes autorités internationales : les accusations d’une extrême gravité formulées à l’encontre des responsables
rwandais sont-elles ou ne sont-elles pas fondées ?
S’agit-il d’une manipulation de l’information, ou bien la Communauté internationale est-elle complice de graves violations des Droits de
l’Homme ? Un nombre élevé d’observateurs sont présents dans le pays. Nous voulons croire que ces derniers font preuve de toute la
vigilance nécessaire et qu’ils auront à cœur de procéder à la vérification des allégations très alarmantes qui circulent.
L’avenir du Rwanda ne peut se bâtir sur l’escamotage des victimes et l’impunité des criminels quels qu’ils soient.
SURVIE, 57 AVENUE DU MAINE, 75014-PARIS - TÉL. : (33.1) 43 27 03 25 ; FAX : 43 20 55 58 - IMPR. BRENGOU, 15 RUE DES PETITS HOTELS, 75010-
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BILLETS D’AFRIQUE N° 34 - MAI 1996
QUE FAIRE ?
En apparence, la politique franco-africaine, « plus long scandale de la République 1», n’est pas près de changer : Jacques
Chirac, pris depuis plus de 20 ans dans les rets de la Françafrique, a clairement annoncé qu’il entendait la verrouiller. Nous
estimons pour notre part que cette politique foule aux pieds nos valeurs démocratiques et républicaines, et qu’elle va à
l’encontre des intérêts de la France. Billets risque de devoir le constater pendant une période encore assez longue.
Cette politique est intenable : elle craquera tôt ou tard, comme le glacis brejnévien, sous la poussée des peuples. Faut-il se
contenter d’attendre ce craquement ? ou, sinon, seulement dénoncer, inlassablement ? Cela peut être usant, comme de
multiplier les inspections d’une centrale de Tchernobyl et de répéter, à longueur de rapports adressés à des "responsables" ivres
ou corrompus, que ça va sauter.
Nous croyons pourtant qu’une telle insistance peut ne pas être vaine. D’une part, à force de décaper les apparences et
d’affiner les descriptions, nous ne désespérons pas de toucher tel ou tel intermédiaire ou décideur moins inconscient. Ensuite, le
travail d’information que nous menons ne cesse de toucher de nouveaux lecteurs, de nouveaux milieux, qui "découvrent" cette
décharge (de la Ré)publique.
S’ils sont étrangers, et en particulier Africains, ils n’ont pas de peine à intégrer la compréhension de telles dérives dans leurs
perspectives d’action. Que l’élucidation soit entreprise par des Français leur laisse penser, nous signalent-ils souvent, que notre
société n’a pas complètement abdiqué ses valeurs.
Nos lecteurs et interlocuteurs français sont plus mal à l’aise. Ils ont le choix entre trois attitudes : refuser de (sa)voir ;
reconnaître l’intolérable et se disposer à réagir ; admettre le scandale, mais trouver trop coûteux ou trop difficile de le
combattre.
Face à n’importe quelle crise grave, politique ou sociale, la résignation est l’attitude la plus fréquente. Elle s’inscrit dans
cette espèce d’« incapacité anthropologique de l’humanité d’anticiper les conséquences de l’absence d’engagement 2», et la
conforte.
Pour notre part, toute notre conviction refuse une telle incapacité, résiste à une telle fatalité. Ce type d’engagement est de
toute façon "payant" : même marginal - un Willy Brandt était bien seul en 1940 -, il permet à un peuple de renouer avec le fil de
son histoire par-delà ses égarements.
Sans attendre 2 002 ou le déluge, il est au moins deux choses à faire.
Avec sa lanterne, Diogène cherchait un homme. Il se trouve peut-être en France assez de femmes et d’hommes (y compris
d’origine africaine) pour mettre en porte-à-faux la Françafrique - soutenue par des groupes restreints, avec des arguments
indéfendables. Promenons nos lumignons. Nous croiserons sûrement les processions de ceux qui, sur d’autres sujets décisifs, font
renaître l’engagement politique.
Plus généralement, il est clair que la prédation françafricaine a prospéré sur un désert civique. Ils sont certes nombreux ceux
qui, dans leur action de coopération publique ou non-gouvernementale, ont témoigné de tout autre chose : générosité, intégrité,
efficacité. Mais ce fut trop souvent dans le contexte d’un désespoir de la politique - laquelle, reléguée aux sommets étatiques, est
de fait assez désespérante.
Pourtant, les relations franco-africaines peuvent être un terrain de choix pour une réinvention citoyenne de la politique. Vaste
programme ! Il n’est pas possible de le développer ici - d’autant qu’il est, par nature, en gestation... Y contribuer est la priorité
de la Coalition CFA (Citoyens France-Afrique), que Survie coanime avec Agir ici.
1. Selon Jacques Julliard.
2. Selon Renate Langewiesche.
SALVES
Protectorat
Leader d’une étonnante dynamique d’émancipation ivoirienne, Félix Houphouët-Boigny (FHB) a changé de camp en 1951 : il
a accepté, contre un faramineux enrichissement personnel, d’occuper le sommet d’un exécutif entièrement circonvenu par des
conseillers français - politiques, financiers, militaires. Ce système, qui a franchi sans encombre le cap de l’indépendance
formelle (1960), est resté quasiment inchangé jusqu’au décès de FHB, en 1993 1. Sa perpétuation résume l’enjeu de la
succession : l’ambassadeur de France à Abidjan, Michel Dupuch - actuel responsable Afrique à l’Elysée - supervisa le passage
de témoin à Henri Konan-Bédié (HKB).
Il n’était évidemment pas question que le moindre risque électoral affecte une machine si bien "graissée" : sans trop s’en
cacher, la Françafrique a mobilisé tout son arsenal - de la DGSE aux experts constitutionnels - pour assurer en 1995 le sacre
"démocratique" de HKB.
Sous ce protectorat français, source de quelques fortunes colossales à Paris et Abidjan (dont celles de FHB et HKB), la riche
Côte d’Ivoire est devenue l’un des pays les plus endettés du monde : 100 milliards de F en 1993, 2,4 fois le PIB. Depuis, pour
éviter une banqueroute, on a taxé les contribuables français de massives annulations de dettes et perfusions financières. Mais les
services publics ivoiriens d’éducation et de santé ont subi des coupes sombres.
On comprend comment le Directeur de la Caisse française de développement, Antoine Pouillieute, peut assurer les Ivoiriens de
« la disponibilité » de son Groupe « pour financer leur économie, dans le cadre de liens fructueux, étroits, d’une amitié ivoiro-
française qui doit tant au Président Houphouët-Boigny ».
Prochaines étapes, sous la "protection" de troupes françaises qui constituent la seule armée ivoirienne : les privatisations, c’est-
à-dire l’officialisation de la privatisation du pays par les clans néocoloniaux ; et le durcissement du pouvoir de HKB, "légitimé"
par les urnes.
Billets d’Afrique N° 34 – Mai 1996
Avec la bénédiction françafricaine, le même processus de "légitimation électorale" se met en place pour les colonels Ibrahim
Baré Maïnassara au Niger et Idriss Déby au Tchad - formés, dans les bonnes écoles militaires françaises, au rude protectorat de
la démocratie. Comme leur collègue rwandais Bagosora.
1. Cf. Marcel Amondji, La Côte d’Ivoire en crise, in La Pensée n° 279.
Casamance : ça avance
Le Sénégal n’est pas indemne des maux économico-politiques qui affectent ses voisins ouest-africains. Pourtant, on ne sait
quelle sagesse le prémunit jusqu’ici de certains de leurs excès. Alors que le séparatisme casamançais et sa répression menaçaient
de dégénérer en conflit ethnico-religieux, il semble que le désir de paix soit le plus fort : un cessez-le-feu de 6 mois a permis,
début avril, l’ouverture de négociations. (Le Monde, 04/04/1996).
SCI Comores
Le mercenaire Bob Denard (BD), homme de main de la DGSE et/ou des "réseaux", a installé deux présidents comoriens (Ali
Soilihi et Ahmed Abdallah), avant de les éliminer lorsqu’ils eurent cessé de plaire (en 1978 et 1989). Pour les mêmes raisons, il
vient d’en écarter un troisième, Saïd Mohamed Djohar (cf. Billets n° 28), après un remake du débarquement de 1978. Avec sa bande,
il espérait aussi renouer le fil de 11 ans de racket et de trafics (1978-89).
Le président récemment élu, Mohamed Taki, serait l’un des initiateurs de ce énième coup d’Etat (1995). Dès 1992, il aurait
signé avec BD un accord secret prévoyant, entre autres, la restitution des propriétés comoriennes du "soldat de fortune". BD
pourrait y prendre sa retraite, voire veiller à la sécurité présidentielle... (Croissance, 04/1996). A la place de Mohamed Taki, on se
méfierait. A la place des Comoriens, on se lasserait.
Un récent rapport de l’ONU considère les mercenaires comme, le plus souvent, des criminels aux idéologies fasciste et raciste,
généralement associés aux trafics illicites d’armes, de stupéfiants et même aux prises d’otages : cela devrait conduire à « châtier
de manière sévère » les gouvernements et les mouvements qui les engagent. Le rapport cite les Comores... Mais la France n’a
toujours pas signé la convention internationale contre le recrutement, l’utilisation, le financement et l’instruction des
mercenaires, adoptée en 1989 par l’Assemblée générale de l’ONU (Le Monde, 31/03/1996).
Un grand foccartien, l’ex-ambassadeur Maurice Delauney, trouve Bob Denard « ni affreux, ni assassin. [...] En diverses
circonstances, j’ai été amené à avoir avec lui de nombreux contacts, toujours au service de la France et de notre politique
africaine. Les rois de France avaient des mercenaires, la République n’a pu s’en passer. Beaucoup de gestes politiques exigent
des interventions non officielles. Lorsqu’elles ont été demandées, Bob Denard les a exécutées, le plus souvent dans les
meilleures conditions, toujours dans l’honneur 1».
1. Cité par Ahmed Wadaane Mahamoud, Autopsie de Comores. Coups d’Etat, mercenaires, assassinats, Cercle Repères, p. 293. Un dossier très documenté sur cette
histoire répétitive.
Jacques Foccart admet avoir, jadis, armé la sécession biafraise contre le Nigeria anglophone : une opération à fort goût de
pétrole. Plus récemment, la Côte d’Ivoire et le réseau Mitterrand ont armé le seigneur de la guerre Charles Taylor, parti pour
déstabiliser le Libéria anglophone - une entreprise réussie au-delà de toute espérance ! Taylor aidait lui-même en hommes et en
armes son collègue Foday Sankoh, qui mit à feu et à sang le Sierra Leone anglophone .
Une partie des "services" français n’a jamais caché tout le mal qu’elle voulait à l’Ouganda anglophone et à son président
Yoweri Museveni : ce fut l’une des motivations de l’alliance franco-soudanaise (cf. Billets n° 21 et 22).
Bien vue à Washington, l’Ethiopie, mosaïque ethnique, n’est pas exempte de foyers potentiels de guérilla. On ne saurait trop
conseiller à ce pays martyr de se garder sur son flanc Est, des stratèges abscons d’une « grande politique arabe », et des
vengeurs de Fachoda.
Amis milliardaires
Victime de la "fracture sociale", Jacques Chirac trouve ses meilleurs amis parmi de pauvres bougres tout empêtrés de leurs
milliards (de Francs ou de dollars). On a évoqué le mois dernier François Pinault et Hassan II. On peut y ajouter, entre autres,
Bernard Arnault (le PDG du luxe), le maréchal Mobutu (que JC fréquenta assidûment au 20 avenue Foch), le général Eyadema,
les anciens dictateurs malien et congolais (Moussa Traoré et Denis Sassou Nguesso), et le Premier ministre libanais Rafic Hariri.
Celui-ci a bâti sa fortune (estimée à plus de 3 milliards de $) en Arabie saoudite, dans le BTP. Puis il jeta son dévolu sur les
meilleurs morceaux de l’immobilier parisien : la Ville et son maître d’Hôtel, Jacques Chirac, choyèrent cet homme de goût
(Libération, 05/04/1996).
RH et JC sont devenus très copains. Les journalistes couvrant le récent voyage chiraquien au Liban ont eu la troublante
impression d’assister à une visite privée - comme au Maroc en juillet, avec Hassan II. Ou à un voyage d’affaires : une valise de
protocoles financiers et d’assurances COFACE ont ouvert la voie à des chantiers routiers ou portuaires pour Bouygues et Dumez,
confrères d’Hariri. Une confrérie très gratifiante...
Avec ce chef ploutophile, l’Etat français reste promis, en Afrique, aux charmes de la « politique du ventre ».
PRECISIONS
Diffusés à 2 200 exemplaires, nos Billets d’Afrique touchent des lecteurs de 3 continents, au profil très divers : décideurs
politiques, administratifs et financiers, journalistes, experts et universitaires, responsables d’ONG, esprits curieux, militants...
Parmi ces derniers, certains trouvent nos Billets parfois sibyllins, trop peu explicites. Plusieurs nous ont conseillé de publier
les précisions que nous leur avons fournies personnellement, quant aux contraintes pesant sur ce bulletin :
- une exigence de concision : ces Billets sont très lus parce que, sauf exception, ils ne dépassent pas 4 pages ; nous ferions plus
et mieux en 8 pages, mais la chute du taux de lecture effective ferait plus qu’annuler notre effort ;
- le souci de prendre part au débat politique, et donc d’intéresser des lecteurs déjà très informés : une expression trop délayée
les ferait fuir.
Le respect de ces contraintes assure l’influence croissante de Billets. Nous espérons que les lecteurs moins familiers des
arcanes françafricaines s’accoutumeront à ce style et à ce format. Les Dossiers noirs de la politique africaine de la France 1,
beaucoup plus explicites, peuvent leur livrer les clefs d’une compréhension plus aisée.
1. Publiés chez L’Harmattan, ils peuvent être commandés à Survie (port inclus) :
* n° 1 à 5 (Rwanda, Tchad, Soudan, liaisons mafieuses, présence militaire, position des candidats à l’élection présidentielle de 1995). Avec index. 383 p., 160 F ;
* n° 6, Jacques Chirac et la Françafrique. Retour à la case Foccart ? , 111 p., 49 F.
C(Q)FD
Certains croient encore que la Caisse française de développement (CFD) a pour principal objectif le développement des pays
"bénéficiaires" de ses prêts ou subventions. Son rapport annuel d’activités cache pourtant mal sa vulnérabilité aux appétits
françafricains. Celui de 1995 permet de repérer les inclinations balladuro-chiraquiennes :
Michel Roussin a pu initier à leurs subtilités l’actuel directeur de la CFD, Antoine Pouillieute, qui fut son collaborateur au
ministère de la Coopération.
Sur l’ensemble des engagements de la Caisse à l’étranger (8,1 milliards de F), plus de 5 % ont servi à financer la mise en
exploitation du plantureux champ pétrolier de Nkossa, où Elf mène la danse. Si le pétrole pouvait développer le Congo, ça se
saurait : il gage en fait une overdose de surendettement, et surexcite les rivalités claniques (cf. Billets n° 28).
De même, la CFD a "prêté" 150 millions de F au richissime émir gabonais Bongo, pour l’aider à boucler le budget d’un pays
qu’il pille depuis trois décennies, avec ses parrains français. La passoire franco-ivoirienne, elle, est abondée à hauteur de 1,2
milliards.
Au total, plus du quart des engagements vont à la Côte d’Ivoire du cher Konan. On dépasse les 37 % en ajoutant les crédits au
Congo et au Gabon. Les fonds alloués à ces trois protectorats ont crû de plus de 60 % en 1995. Ceux attribués aux pays les moins
avancés ou à faible revenu ont diminué de 3,4 %.
A la marge, la CFD sait et peut financer d’excellents projets : quand elle n’est pas aux ordres...
Concession
Les « Messieurs Afrique « (et d’ailleurs) ne se mangent pas entre eux. Telle est la principale leçon à tirer du renouvellement de
la concession de TF1 au groupe Bouygues. Ce n’était pas le président du Conseil supérieur de l’audiovisuel Hervé Bourges -
l’ami de Paul Biya -, qui allait s’offusquer du mélange entre les affaires africaines du bétonneur et son bétonnage de
l’information sur certains régimes africains (Billets n° 32).
Trilogie
Billets d’Afrique N° 34 – Mai 1996
Le bétonnage a pourtant eu une faille passagère. D’audacieux journalistes de TF1 ont révélé le 6 avril que la libération
scénarisée des deux pilotes français prisonniers du général Mladic (Billets n° 30, Télé-guidage) s’était accompagnée d’une livraison
d’armes aux Bosno-Serbes, négociée par l’émissaire de Chirac et Pasqua réunis, Jean-Charles Marchiani.
Le gouvernement a démenti, TF1 s’est couchée. Mais la trilogie livraison d’armes-Marchiani-démenti se fait curieusement
répétitive : Iran, Soudan, Bosnie,... Du mauvais Pagnol.
Humanisme
Les immigrés sans papiers qui ont occupé l’église Saint-Ambroise, puis le théâtre de la Cartoucherie (grâce à l’inoxydable
Ariane Mnouchkine), prennent la France au mot de ses grandes Déclarations. Ils la touchent au cœur : se respectera-t-elle elle-
même ? au nom de quels principes, d’humanité ou d’inhumanité, le sort de ces hommes, ces femmes et ces enfants sera-t-il
"jugé" ?
Bons points
- Après l’arrestation au Cameroun du colonel Théoneste Bagosora, celle de 11 autres membres de la genocide set, le 27/03/1996,
montre l’influence des opinions publiques (camerounaise, africaine et internationale) sur l’arrêt de l’impunité des crimes contre
l’humanité. Le procureur Goldstone, des Tribunaux pénaux internationaux sur l’ex-Yougoslavie et le Rwanda, souligne leur rôle
décisif.
- Tous les pays d’Afrique et quatre des cinq membres du Conseil de sécurité (à l’exception de la Russie) ont signé le 11/04/1996
au Caire un traité bannissant l’arme nucléaire du continent.
- Le chef de la junte militaire du Sierra Leone, le général Julius Maada Bio, s’est laissé envoyer "en formation" par le régime
civil auquel il a cédé la place à l’issue des élections du 15 mars.
« Notre fidélité aux droits de l’homme, à des valeurs universelles, ne doit pas nous empêcher de reconnaître que ces valeurs
peuvent s’exprimer sous des formes différentes ». (Jacques CHIRAC, discours du 07/04/1996 à l’université du Caire, sur la « grande politique
arabe » de la France).
[Sous le titre « Droits de l’homme en péril », un éditorial du Monde (10/04/1996) réagit à cette concession d’apparence anodine (dont on
retrouve l’écho dans le discours prononcé le 12 avril par le Premier ministre chinois Li Peng) : « En matière de droits de l’homme, il n’y a
pas de relativisme culturel : la torture reste la torture, partout intolérable [...]. Peu importe la manière dont on l’enrobe, [ce] cours nouveau du
discours occidental sur les droits de l’homme représente une régression, politique et morale ». Dans un n° "Spécial Chine" (04/1996), La
Chronique d’Amnesty décrit tout ce que, désormais, l’on "tolèrerait"].
« L’homme que l’on reçoit aujourd’hui [Li Peng] est haï de son peuple et les valeurs que l’on brade, afin de l’accueillir mieux,
sont celles qui fondent notre nation. Ici, deux peuples sont perdants, et le despote et le marchand triomphent » (Pancrace
BERVILLE, pseudonyme collectif de hauts fonctionnaires français, Le Monde, 10/04/1996).
[L’humiliation est totale : Li Peng s’est vanté à Bangkok d’avoir réussi auprès de la France, ancêtre chancelant des droits de l’homme, le
chantage (réception avec les honneurs contre grosses commandes) qui avait échoué ailleurs (Helmut Kohl est allé signer des contrats en
Chine, il n’a pas offert à Li Peng une réhabilitation sur le sol allemand). Cette capitulation n’a même pas payé : les patrons français sont très
déçus par le volume des affaires conclues ].
« Les Français sont venus ici pour nous combattre, et, pour cela, ils ont aidé au génocide. [Lors de l’opération Turquoise,] ils ont réuni
sur le site où nous sommes [Gikongoro] tous ces gens qui fuyaient les massacres de partout et qui étaient sur les collines et dans la
brousse. Les Français les ont concentrés puis ils les ont abandonnés. Et tous ces gens ont été massacrés. [...]
Cet éléphant [la France] qui nous a refusé le respect serait censé devoir s’excuser. Au lieu de cela, il a décidé de harceler la
fourmi noire [le Rwanda]. Mais il ne pourra jamais arriver au sommet de cet entassement de cadavres que nous venons juste
d’enterrer ». (Pasteur BIZIMUNGU, président du Rwanda, le 7 avril, lors d’une cérémonie marquant le deuxième anniversaire du génocide.
L’Humanité, 09/04/1996).
« Ce qui est dit dans le rapport [du député Henri Cuq sur les foyers d’immigrés] à ce propos [ils stimuleraient l’immigration clandestine] est
scandaleux. Chaque mois, nous avons des réunions dans les foyers pour ramasser les cotisations et aider au développement au
pays pour que les jeunes puissent y trouver du travail. Dans ce foyer, malgré nos faibles ressources, en dix ans de cotisations,
nous avons réussi à construire une école de six classes avec des logements pour les maîtres, un dispensaire avec son équipement,
et à irriguer un périmètre de culture qui à lui seul nous a coûté 640 000 francs. Quand on dit que nos sous servent à fabriquer de
l’immigration, on prend les choses exactement à l’envers. Ils n’ont qu’à se déplacer et voir ce que font les immigrés le long du
fleuve Sénégal ». (Mountago BATHILY, président du comité des résidents du foyer Masséna à Paris, in Libération du 15/04/1996).
A FLEUR DE PRESSE
Bello Bouba de plus en plus accepté (extrait d’une "Lettre bimensuelle d’information confidentielle" sur le Cameroun, publiée par Claude
CHEVRIER. N° 6, 26/02/1996) : « Au regard des résultats des municipales du mois de janvier qui donnent John Fru Ndi vainqueur
en termes de suffrages exprimés, la cellule africaine de l’Elysée, suite à un rapport confidentiel de l’ambassade de France à
Yaoundé adressé début février 1997 [sic], considère désormais Magari Bello Bouba, le leader de l’UNDP [parti très implanté au Nord
du Cameroun], comme une solution de rechange crédible face au président Biya, pour s’assurer le maintien du Cameroun dans le
pré-carré français. Au cas où John Fru Ndi viendrait à être élu l’an prochain à la place de Paul Biya, l’Elysée n’exclut pas un
coup de force pour rétablir l’ordre français au Cameroun ».
Billets d’Afrique N° 34 – Mai 1996
[Elisez-le, l’Elysée le désélira... Qui peut croire que le peuple camerounais se laissera une deuxième fois (après le bidouillage de la
présidentielle de 1992) voler sa victoire, sans voler dans les plumes du coq français (qui aurait alors bien besoin d’une ergots-thérapie) ?
Ce coq a des poussins. Le franco-camerounais Hervé N’Kom, vice-président de Thomson, membre éminent du Comité des franco-africains
pour l’élection de Chirac, a fondé l’association "Horizon 2 000". On y rêverait pour le Cameroun d’un "Parti Bantou", un front anti-
Bamilékés où se fondraient le parti au pouvoir (le RDPC) et de petits partis du Centre et du Sud (La Lettre du Continent, 28/04/1996). Une
variante locale du Hutu power ? Jacques Chirac suivra-t-il son prédécesseur sur le terrain glissant des "fronts de race" ?
Coïncidence : c’est Thomson qui, au Cameroun, avait emporté le "marché" des cartes d’identité infalsifiables].
Le Soir, Le génocide se prolonge au Zaïre, 06/04/1996 (Colette BRAECKMAN) : « Depuis le 27 mars, par centaines, des réfugiés
affluent au poste frontière qui sépare Goma (Zaïre) de la ville rwandaise de Gisenyi. Des bus servent à organiser le renvoi vers le
Rwanda de milliers de Tutsis de nationalité zaïroise chassés des hautes terres du Kivu [...]. Les entreprenants Rwandais avaient
fait du Nord Kivu l’une des régions les plus dynamiques du Zaïre [...].
Depuis quelques mois, cet univers bascule [...]. La plupart des réfugiés [tutsis] mettent en cause "les gens des camps" [les réfugiés
hutus de 1994], en particulier les anciens militaires de Mugunga : "Lorsqu’ils ont craint que les Zaïrois les expulsent vers le
Rwanda et arrêtent les dirigeants, ils ont décidé de créer une base arrière dans le Masisi. Civils et miliciens se sont dirigés vers
les hautes terres pour y créer une sorte de Hutuland. L’armée zaïroise appuyait l’opération, elle nous a dit de partir".
Tous mettent en cause le caractère "génocidaire" de l’opération en cours : les Tutsis sont massacrés à la machette, les femmes
violées, les enfants écrasés au pilon, les maisons pillées, incendiées, les églises vidées. Tout se passe comme si les massacres qui
avaient fait un million de morts au Rwanda il y a deux ans se reproduisaient sur le même modèle, avec la même idéologie [...].
En plus des éleveurs tutsis, les populations locales hunde, bien moins nombreuses, ne résistent pas longtemps et sont victimes de
la même violence. [...] Les Hunde seront exterminés sur leurs terres ancestrales ».
Le Monde, Deux ans après le génocide, le Rwanda cherche toujours la voie de la réconciliation , 06/04/1996 (Frédéric FRITSCHER) :
« Seuls le général Kagame et le colonel Karemera siègent dans chacune de ces cellules [les trois "cercles" du pouvoir réel selon le
journaliste : politique, militaire, stratégique], mais ils ne font pas pour autant l’unanimité. Leur autorité est parfois contestée, chez les
civils et chez les militaires. Ils sont soumis à la pression des noyaux durs qui veulent l’instauration d’un pouvoir tutsi sans
partage. "A défaut d’être eux-mêmes des modérés, ils ont, tous deux, une vision politique pour leur pays, ce qui est forcément
modérateur", constatent diplomates européens et américains.
Ces deux militaires incarnent aussi l’espoir et l’avenir pour les modérés du gouvernement, qui se décrivent eux-mêmes comme
"les éléments de bonne volonté". Ceux-là sont persuadés, aujourd’hui, que les divergences au sein du FPR sont plus dangereuses
que les clivages ethniques Hutus/Tutsis ou régionaux Nord/Sud. Ils craignent une scission au sein du FPR et l’arrivée au pouvoir
des "faucons" qui mèneraient à son terme "leur projet de Tutsiland" ».
[Une analyse qui peut être discutée, mais qui a au moins le mérite de poser le problème du destin du Rwanda en termes politiques - et non
pas seulement ethniques. Après Le Monde, l’Etat français, qui a beaucoup à se faire pardonner, se hissera-t-il à ce niveau de lecture ? ].
LIRE
La justice internationale face au drame rwandais, sous la direction de Jean-François DUPAQUIER, Karthala, 1996, 253 p.
Un collectif d’auteurs rwandais, ivoirien, belge, sud-africain, français, canadien, suisse, etc., que le génocide rwandais empêche de "dormir",
nous fait partager sa passion pour la justice, son refus obstiné de la banalisation du crime contre l’humanité. Il nous fournit, non un recueil de
prêches, mais un arsenal juridique pour engager, en nos pays, la lutte contre la « déraison d’Etat « et sa manie de l’"incompétence" dès lors
qu’il s’agit d’interdire le pire.
Killing the evidence. Murder, Attacks, Arrests and Intimidation of Survivors and Witnesses, African Rights, Londres, 91 p.
Alors qu’une mode commode braque les projecteurs sur les représailles commises par le FPR et sur l’insécurité au Rwanda, dans le fol espoir
d’atténuer par la généralisation du crime l’indicible singularité du génocide, African Rights s’obstine à enquêter sur les responsables et les
victimes de ce dernier. L’opinion publique l’avait laissé se perpétrer distraitement, absorbée par la sortie de route d’Ayrton Senna. Puis elle
focalisa son attention sur les foules de Goma, où la mobilisation humanitaire rachetait sa mauvaise conscience. L’aide internationale secourut
massivement les réfugiés, sans en exclure les responsables du génocide.
Ceux-ci, auréolés d’une nouvelle légitimité (la France, la démocratie-chrétienne flamande et des ecclésiastiques belges parrainent leur
« rassemblement démocratique pour le Rwanda «), peuvent amorcer leur revanche. Et ils peuvent espérer, en ordonnant l’assassinat ou
l’intimidation des rescapés et des témoins, qu’une justice révisionniste finisse par les absoudre, faute de preuves...
Les Médias et l’humanitaire, Rony Brauman et René Backmann, CFPJ Editions, 35 rue du Louvre, 75002-Paris, 1996.
S’il est un des ténors de l’action humanitaire que l’on ne peut taxer d’aveuglement face aux dérives ci-dessus évoquées, c’est bien l’ancien
président de Médecins sans frontières Rony Brauman. Le choc du génocide rwandais a été pour lui la confirmation de ce qu’il suggérait déjà
auparavant : le risque pour l’intervention d’urgence, si nécessaire soit-elle, de servir d’esquive aux décisions politiques les plus
indispensables.
Les médias ont fortement servi l’essor de l’humanitaire. Ils étaient ravis, en retour, du grand spectacle affectif qui leur était offert. Mais ils
n’apprécient pas tous que des urgenciers, découvrant les causes profondes de l’insupportable souffrance, veuillent en rendre compte. Rony
Brauman et René Backmann racontent sans complaisance le difficile chemin d’un couple confronté à la responsabilité.
Au cœur du secret. 1500 jours aux commandes de la DGSE, Claude SILBERZAHN, avec Jean GUISNEL, Fayard, 1995, 331 p.
Le plaidoyer pro domo de cet ancien Directeur (1989-93) du plus célèbre des "services", l’un des piliers de la continuité françafricaine, est
d’autant plus instructif que ce civil, ex-préfet, se présente comme le défenseur de la démocratie et des valeurs républicaines.
Cela ne l’empêche pas de refuser que cet Etat dans l’Etat soit soumis au moindre contrôle parlementaire, ni d’avouer les prises de pouvoir
de la DGSE en Centrafrique ou aux Comores - par exemple. Il précise : « Chaque haut responsable de la République française a en Afrique
ses "enfants" préférés, fruits de son histoire personnelle et de ses affinités. La DGSE [...] a les siens, qui lui font confiance et n’ont pas à s’en
repentir ». Idriss Déby fait partie de ces chouchous, à qui l’on excuse tout - de même que le Fouché camerounais, le policier-espion Jean
Fochivé (fraîchement limogé).
Le passage sur les échanges de bons procédés avec des journalistes ou des universitaires est évidemment instructif.
SURVIE, 57 AVENUE DU MAINE, 75014-PARIS - TÉL. : (33.1) 43 27 03 25 ; FAX : 43 20 55 58 - IMPRIME PAR NOS SOINS - DIRECTEUR DE LA PUBLICATION :
FRANÇOIS-XAVIER VERSCHAVE - COMMISSION PARITAIRE N° 76019 - DEPOT LEGAL : MAI 1996 - ISSN 1155-1666
BILLETS D’AFRIQUE N° 35 - JUIN 1996
AVERTISSEMENT
Ce qui vient de se passer en Centrafrique est probablement, pour un certain type de présence française en Afrique le dernier
avertissement sans frais.
La France n’a ni le droit, ni la possibilité d’être le gendarme de l’Afrique. On n’épargnera pas à ce continent les aléas de la
construction de pouvoirs légitimes, donc indépendants. Et les motivations des interventions de la France sont trop contaminées
par les schémas et intérêts de la Françafrique - plus influente que jamais - pour que les Africains ne s’en défient pas.
S’agissant de la présence militaire française, on ne peut plus la justifier seulement par le besoin d’un terrain d’aventures pour
une armée de métier, ou la nostalgie d’une grandeur passée. Certes, la garantie d’une sécurité extérieure pourrait encore être
utile - à condition qu’ici et là-bas l’on sache à quoi et pourquoi on s’engage. Mais les Africains ne supportent plus guère que
l’on se mêle de leurs luttes politiques internes. Et les Français s’en lasseront.
Le problème, c’est que le Centrafrique, porte-avions d’une stratégie militaire non questionnée, est gouverné depuis Paris. La
DGSE l’a avoué. Les bases de Bangui et de Bouar jouxtent le Zaïre et le Cameroun (où s’annoncent des échéances politiques
majeures) ; elles sont à portée immédiate des champs pétroliers du golfe de Guinée.
Mais le statut de protectorat néocolonial n’a pas aidé les Centrafricains à sortir de la misère. C’est le moins qu’on puisse
dire. Voilà donc un pays de plus gagné par la francophobie.
Le temps est compté au pouvoir néogaulliste, retombé dans le foccartisme comme en enfance, pour tenter de sortir de ses
contradictions, et de sa béatitude françafricaine. Vite, il lui faut trouver un discours crédible, proposer un contrat acceptable
par les populations de l’ex-pré-carré. Une gageure.
Il ne faudra pas longtemps, sinon, pour que la France et les Français ne subissent de graves humiliations.
SALVES
Francofolies (suite)
Le 24 avril, Jacques Chirac a reçu à l’Elysée, en dehors de tout agenda officiel, son ami Mobutu - qui depuis 30 ans pille
consciencieusement le Zaïre, tout en vouant les Zaïrois à la misère et à l’arbitraire de ses soudards.
L’influentissime conseiller "spécial" Jacques Foccart (voir A fleur de presse) a, lui aussi, longuement rencontré Mobutu - après
s’être rendu à plusieurs reprises au palais équatorial de Gbadolite.
A Paris, Mobutu était accompagné par l’un de ses principaux partisans au "Parlement" zaïrois, Vangu Manbweni. Sitôt rentré à
Kinshasa, celui-ci a déclaré devant la presse diplomatique : « Le Parlement est prêt à donner son accord pour une déclaration de
guerre au Rwanda «, qui cherche « à asseoir l’hégémonie anglo-américaine dans la région des Grands Lacs au détriment de la
francophonie » (AFP, 02/05/1996), tandis que se consoliderait chez les Tutsis le complexe d’Hitler (Le Potentiel, Kinshasa, 06/05/1996).
Mobutu n’a jamais cessé de soutenir le Hutu power. En 1990, ses troupes avaient déjà affronté le FPR sur le sol rwandais, aux
côtés des commandos français et de l’armée d’Habyarimana (FAR). Au printemps 1994, la Françafrique et Mobutu facilitèrent le
réapprovisionnement du camp génocidaire en armes et munitions, puis son repli en bon ordre sur le sol zaïrois.
Non seulement les meneurs n’y sont nullement inquiétés, mais, à l’Est du Zaïre, le Kivu est devenu, pour les diverses branches
coalisées de l’extrémisme hutu (ex-FAR et Interahamwe rwandais, Palipehutu et FDD burundais, entre autres), la base arrière
d’incursions terroristes incessantes : au Rwanda, au Burundi et, depuis peu, en Ouganda. Cette base est en cours de "nettoyage
ethnique" : les populations locales Hunde et les Tutsis installés au Masisi sont massacrés ou chassés (cf. Billets n° 34).
Le 25 janvier, un avion chargé de 15 t d’armes a pu atterrir à Bukavu : sous escorte zaïroise, le chargement a été remis aux
FDD de Léonard Nyangoma (La Lettre du Continent, 25/04/1996), qui ont accru depuis leurs raids meurtriers au Burundi.
En déstabilisant ses voisins, jusqu’à les menacer d’une guerre ouverte, Mobutu espère susciter un sursaut nationaliste au Zaïre
avant les élections présidentielles prévues en 1997. Au passage, il tirera profit d’une extension du chaos - via, notamment, les
fournitures et trafics d’armes. Comme jadis en Angola - où il entretînt la guerre civile avec le concours, entre autres, de la
DGSE.
En se dressant contre le Rwanda et l’Ouganda, Mobutu bétonne son alliance avec la Françafrique, qui rêve d’une revanche sur
ces deux Etats. Elle n’hésitera pas à armer et propulser des guérillas sous la double bannière d’un racisme génocidaire et de la
francophonie - au désespoir de nombreux francophones ! Après l’axe Mitterrand-Habyarimana, un axe Chirac-Mobutu de
géopolitique-Ubu ?
Munitions
Selon le quotidien belge De Standaard, le fabricant d’armes FN Herstal, filiale de l’entreprise publique française GIAT
Industries, construit une usine de munitions au nord-ouest du Kenya (Bulletin d’information sur la région des Grands Lacs, Canada, 4/1996).
Sachant les amitiés franco-zaïro-kenyanes, soudées par une commune aversion envers l’Ouganda et le Rwanda, comme par une
égale complaisance pour les leaders du Hutu power, on ne peut que songer à une opération-sandwich.
Le nouvel ambassadeur de France à Kinshasa, Michel Rougagnou, est un maréchaliste militant. Jacques Foccart et Charles
Pasqua, de plus en plus souvent en accord, sont partisans de la réélection de Mobutu. L’on sait que, pour plus de sûreté, le
second a proposé ses experts électoraux... (cf. Billets n° 32).
Sortir du mépris
L’Afrique s’exprime
Colloque international
à l’occasion du G7,
dans le cadre de "Reprenons l’initiative"
Participants : Hassan BA, Etienne LE ROY, Achille MBEMBE, Elikia MBOKOLO, Binta SARR, Wole SOYINKA, Emmanuel WONYU.
Lieu : LYON, Palais de la Mutualité.
Jeudi 27 juin,
de 9h à 17h30
Oubliettes
Les "grands" spécialistes des "grands" journaux français y sont tous allés de leurs bilans, plutôt élogieux, d’un an de politique
étrangère chiraquienne. Subjugués par un « style » dont Jacques Pilhan bichonne l’image de « simplicité », ils se montrent fort
indulgents pour une philotyrannie de plus en plus affichée.
Le plus frappant est l’escamotage de la politique franco-africaine. Alain Frachon, dans Le Monde (07/05/1996), et Jacques
Amalric, dans Libération, n’en disent quasiment rien. Comme si n’existait pas ce continent où Jacques Chirac a fait pourtant
deux voyages officiels (sans parler des visites d’agrément, ni des déplacements en Egypte au service d’une « grande politique
arabe »). Ou comme s’il était admis qu’au lieu de nations étrangères, s’y trouve une basse-cour où le coq gaulois peut s’autoriser
toutes les privautés...
Pour un diagnostic plus lucide et complet, on se réfèrera, par exemple, à la chronique de Jean-François Bayart dans Croissance
(05/1996). Il y est question (pas seulement pour l’Afrique), d’une « approche [...] éthiquement scandaleuse », « vouée à l’échec »,
et qui « nous prépare d’amers lendemains »...
Démocratures
Une dictature "légitimée" par le suffrage universel, c’est quand même plus fréquentable. Encore faut-il que le dictateur gagne
les élections. L’arsenal des fraudes est immense, mais l’attachement de plus en plus vif des sociétés africaines au respect de leurs
suffrages en rend l’usage délicat. Il n’est donc pas inutile de commencer par disqualifier certains des rivaux les plus menaçants :
à cet effet, les conseillers politiques des potentats françafricains rivalisent d’inventivité juridique, de pinaillage sur les certificats
médicaux, de résidence ou de nationalité. L’on a pu ainsi écarter Gilchrist Olympio au Togo et Alassane Ouattara en Côte
d’Ivoire. Au Tchad, on a éliminé Maurice Hel-Bongo et Antoine Bangui.
Il s’agit de faciliter le sacre électoral d’Idriss Déby. Celui-ci, tel Juvénal Habyarimana, apparaît dominé par son clan,
beaucoup plus dangereux que lui-même : le personnage peut faire illusion, mais pas sa "légion étrangère" zaghawa. Il faudra
beaucoup de subtilité aux "conseillers" pour travestir (par divers truquages et l’achat de désistements) le résultat du scrutin
présidentiel du 2 juin.
Détail significatif : depuis des années, la France parvient à empêcher que la situation au Tchad soit examinée par la
commission des Droits de l’homme de l’ONU en procédure publique (TSF Info, de Tchad-Solidarité-France, 05/1996).
Mépris
Radios et télévisions françaises ont longuement interrogé, lors de la récente crise centrafricaine, des soldats ou expatriés
français. Mais pratiquement jamais de citoyens centrafricains ordinaires (pourtant francophones ! ), et les premiers concernés.
De ce pays, on n’a eu droit qu’aux propos d’un président dévalué par la corruption, du représentant des mutins, et de l’ineffable
Jean-Bedel Bokassa. Il est trop facile, après cela, de cultiver l’image d’une Afrique livrée à ses démons. Quand les médias
s’apercevront-ils que l’Afrique et les Africains dépassent leurs préjugés ?
Détail révélateur : dès le début de la crise, Paris a fait couper les téléphones des leaders de l’opposition centrafricaine, pour
être sûr qu’on ne fasse pas de politique en ce pays. L’armée française devenait ainsi l’unique arbitre entre Ange Patassé et les
mutins (La Lettre du Continent, 25/04/1996).
Billets d’Afrique N° 35 – Juin 1996
Intervenir au Burundi ?
Réarmées via Bukavu, financées de sources européennes, les milices FDD de Léonard Nyangoma, alliées au Palipehutu
burundais et aux Interahamwe rwandais, ont relancé depuis mars la guerre civile au Burundi. Ce pays avait connu au début de
l’année une période d’apaisement, après une campagne en ce sens menée conjointement par le Président et le Premier ministre.
Les assaillants massacrent abondamment, et pas seulement des Tutsis : des paysans ou personnalités hutus, aussi, qui
répugnent à leur stratégie de terreur. Les assaillis font appel à l’armée, qui ne fait pas dans le détail. Résultat : après une série de
tueries précisément imputables aux FDD, on est entré dans une période de massacres tous azimuts, dont même les observateurs
les mieux informés n’arrivent plus à démêler les auteurs. Le nombre mensuel des victimes approche le millier - principalement
des villageois hutus pris entre deux feux.
La "communauté internationale" s’émeut, à juste titre. On en serait réconforté si ne se jouait en fait, derrière le refus du
« génocide au compte-gouttes » ou d’un Rwanda-bis, une partie de poker entre le Secrétaire général de l’ONU Boutros-Ghali, la
France et les Etats-Unis. La partie est encore compliquée par les dissensions internes aux deux pays.
Boutros Boutros-Ghali, pour des raisons claires (éviter les hésitations de 1994, fatales au Rwanda) ou obscures (ses liens avec
la France ? ) emploie tous les moyens pour déclencher une intervention. Y compris des maladresses très calculées, comme la
prophétie auto-réalisatrice d’un coup d’Etat militaire (Le Monde, 17/05/1996). La France écarte officiellement une intervention (cf.
Billets n° 33), mais il se dit qu’elle attend, comme pour l’opération Turquoise, d’apparaître comme la seule ayant « la volonté et la
capacité militaire » de s’interposer.
Elle ferait ainsi échec au scénario américain - une intervention dont les Etats-Unis assureraient la logistique, avec des troupes
essentiellement africaines. Elle pourrait compter sur le penchant de certains décideurs US à la solution de facilité : laisser carte
blanche à Paris dès qu’il s’agit de faire la police en Afrique.
Un indice de l’évolution de la partie : le lycée français de Bujumbura a été évacué en 48 heures, et des hommes de l’ONU sont
venus mesurer les locaux, comme pour préparer l’installation d’un état-major...
Comme le souligne un expert américain, les concepteurs d’une « intervention, s’il doit y en avoir une [...], doivent comprendre
les signaux politiques et ethniques qu’adresseraient les différents types de déploiement possibles. Sinon, ils courent au
désastre ». Autrement dit, une force sous leadership de l’armée française susciterait une explosion généralisée : chacun se
souvient là-bas de l’accueil enthousiaste réservé par les Interahamwe aux soldats de Turquoise, et de l’inefficacité de ces
derniers dès lors qu’il s’agissait d’empêcher la poursuite du génocide dans les bananeraies ou les collines.
Au Burundi, les Tutsis n’accepteront pas que l’armée soit rendue incapable de les protéger contre la fureur raciste des
extrémistes hutus. Il faut aussi protéger les civils hutus d’une guerre civile impitoyable. Une intervention deviendra-t-elle pour
autant inévitable ? Et si oui, laquelle ? En tout cas, l’armée française est disqualifiée pour l’assumer. C’est regrettable, mais
c’est comme ça.
Valises ouvertes
Dénonçant les socialistes pour avoir « à valises de billets ouvertes, négocié avec les terroristes » corses, Jacques Toubon ne
pouvait qu’essuyer une salve de Billets - moins meurtrière que celles, à balles réelles, tirées quotidiennement par les machos
cagoulés du FLNC-Canal historique. Lequel s’est empressé d’applaudir Toubon. Certes, sous le double septennat de François
Mitterrand, trop de socialistes n’ont su résister à la valse des valises, en France et en Afrique, et trop peu s’en repentent.
Mais que le RPR chiraco-pasquaïen dénonce aujourd’hui des négociations douteuses avec les « terroristes » corses ; que
Jacques Toubon, l’ami des ploutocrates africains, stigmatise les "porteurs de valises" à billets, c’est l’hôpital qui se moque de la
charité. Ou le gag de l’arroseur arrosé.
Témoin enfermé
Une part des valises à billets du RPR provenait de surfacturations dans les marchés truqués des HLM de la Ville de Paris, et
transitait par la Côte d’Ivoire (Billets n° 16). Didier Delaporte, ex-employé du staff de campagne chiraquien et porteur de valises
repenti, était allé exposer ces pratiques au juge Halphen. Il avait témoigné en particulier sur le rôle de trésorière occulte joué par
Louise-Yvonne Casetta. Agressé par trois "gros bras" le 28 juin 1995, il ne cessait depuis de recevoir des menaces.
Le 16 avril, il est allé s’en plaindre à un commissaire du XVI e arrt. Il s’est retrouvé interné d’office à l’hôpital psychiatrique
Sainte-Anne, sur décision préfectorale. Son avocat, M e William Bourdon (qui a beaucoup de mal à obtenir l’arrestation de
coupables présumés du génocide rwandais présents en France) a saisi le juge des référés pour « internement arbitraire ». Le juge
lui a donné raison, et a fait libérer Didier Delaporte le 26 avril. Il a considéré que mettre en cause les valises à billets
chiraquiennes et se plaindre des menaces reçues en conséquence ne constituait pas un « trouble à l’ordre public » ni une
« dangerosité pour autrui ». Jusques à quand ? (Libération, 25/04/1996).
Signalons que L.Y. Casetta a pris le même avocat que le général Eyadema et Klaus Barbie : Me Jacques Vergès. Elle est aussi
peu inquiétée par la justice qu’un flingueur corse.
Bons points
- Avant de quitter le gouvernement d’union nationale, Frédéric De Klerk et son parti ont eu la sagesse de participer jusqu’au
bout au processus qui vient de doter l’Afrique du Sud d’une constitution exemplaire.
- La diplomatie française a exercé une médiation efficace dans le conflit entre le Yémen et l’Erythrée à propos de l’archipel des
Hanish.
- Le 15 mai, le Parlement français a enfin adopté la loi d’adaptation de la législation française à la création du Tribunal pénal
international sur le Rwanda (TPIR). Survie avait participé à une campagne à cet effet, animée par Médecins du monde et Juristes
sans frontières. Le 19 avril, le procureur du TPIR Richard Goldstone, en visite à Paris, avait dû émettre une protestation face à
un ultime report.
- Le député UDF Yves Marchand, dont nous avions médit (Billets n° 27), a su dépasser les contingences locales pour produire
sur la Coopération française un rapport « explosif » (Le Canard enchaîné, 30/04/1996) - presque un Dossier noir...
Fausses notes
Billets d’Afrique N° 35 – Juin 1996
« Eyadema [...], c’est un homme d’une immense tendresse [...]. C’est un homme chaleureux qui a un immense amour et respect
de notre pays ainsi qu’une grande admiration des grands hommes qui ont fait notre pays ». (Bernard DEBRE, ancien ministre de la
Coopération, interview à Lumières noires, 03/1996).
[Le reste de l’interview est du même entonnoir].
« En droit international, le principe de non-rétroactivité s’applique - et notamment en matière pénale. La définition des
génocides a été fixée par la convention internationale de 1948. Mais, même si on peut le regretter, les massacres d’Arméniens ne
relèvent pas juridiquement de cette convention [...]. C’est à la Turquie de mener une réflexion sur son propre passé ». (Jacques
GODFRAIN, ministre de la Coopération, le 23/04/1996 à l’Assemblée, en réponse à une question au gouvernement sur l’extension de la loi Gayssot réprimant
les propos négationnistes).
[A suivre ce raisonnement "rétroactif", même le procès de Nuremberg sur la Shoah n’aurait pas eu lieu d’être. Les ministres de la
Coopération se suivent et se ressemblent...].
« Je suis scandalisé par les jugements qui figurent dans des rapports quasi officiels, qu’ils soient britanniques, américains, belges
ou émanant d’ONG, à propos de je ne sais quelle responsabilité de la France dans cette situation [du Rwanda] [...]. Cela s’apparente
à du lynchage médiatique ». (Jacques GODFRAIN, interview à Jeune Afrique du 15/05/1996).
[C’est clair : la France est désormais victime d’un complot international de la part de ses alliés et des ONG. C’est un peu la ligne de défense
de Bagosora et Cie (voir A fleur de presse). La Françafrique voudrait nous donner à choisir entre une culpabilité collective de l’ensemble des
Français, et un négationnisme forcené].
A FLEUR DE PRESSE
Le Nouvel Observateur , Foccart, l’homme des courts-circuits, 09/05/1996 (Daniel CARTON) : « Rares sont les soirs où, vers 23
heures, presque comme un rite, Jacques Foccart ne lui téléphone pas. Rares aussi sont les dimanches où, à l’Elysée, le vieil
homme ne vient pas partager quelques confidences avec le président. Auprès du "grand Jacques", comme on le dit dans leur
entourage, le "vieux Jacques" demeure influent, très influent. Dans l’ombre chiraquienne, Jacques Foccart continue d’occuper
une place à part, très à part, et le secret, comme si cette complicité-là était suspecte, est bien gardé.
En Afrique, les chefs d’Etat l’appellent toujours "papa". Depuis longtemps, Foccart est aussi pour Chirac une sorte de père, de
tuteur, de sage, de sorcier peut-être. [...] Foccart [...] est [...], aux yeux de Chirac, le lien vivant avec De Gaulle et Pompidou.
Ancien secrétaire général du RPF, promoteur du trop fameux SAC, dépositaire de tant et tant de secrets, au carrefour de tant et
tant de réseaux, dans l’intimité élyséenne durant seize ans du Général puis de son successeur, Foccart donne à Chirac le
sentiment de tutoyer le gaullisme. [...]
"Pour les intérêts de notre pays, il ne faut pas avoir peur de mettre la main dans celle du diable", a toujours prêché Foccart.
[...] Aujourd’hui, la cellule Foccart dispose d’un vaste rez-de-chaussée au 14, rue de l’Elysée, dans le bâtiment de l’état-major
particulier. Avec trois hommes dévoués : l’ancien ambassadeur Fernand Wibaux, l’ancien général Philippe Capodanno et
l’avocat Robert Bourgi, proche également de Jacques Toubon. Handicapé, Foccart, lui, ne quitte pratiquement plus l’antre de son
domicile de la rue de Prony. [...] Certains jours, le président appelle une bonne dizaine de fois ! Car Foccart n’est pas consulté
Billets d’Afrique N° 35 – Juin 1996
que sur l’Afrique. [...] Il a aussi son mot à dire sur toutes les nominations. [...] A la Coopération, [...] Jacques Godfrain [...] est son
obligé. [...]
"On a l’impression, témoigne un de ses récents visiteurs, qu’à l’autre bout du fil Chirac est à genoux". Un tel pouvoir pourrait
dans l’immédiat faire une victime : le conseiller officiel, mais sans influence en Afrique, Michel Dupuch. La guerre avec le clan
Foccart n’a pas cessé. Les jours de Dupuch à l’Elysée paraissent désormais comptés. Villepin [Secrétaire général de l’Elysée] et bien
d’autres ont fini par comprendre que de toute façon il vaut mieux avoir Foccart avec soi que contre soi ».
[Les Frères Jacques (les chanteurs) viennent de recevoir un Molière pour l’ensemble de leur carrière. "Papa" Jacques et ses trois fils
(Chirac, Godfrain, Toubon) ont le Mobutu qu’ils méritent. Leur main dans la sienne symbolise « les intérêts » d’une certaine France... à
fric].
Le Soir, Le poids des morts, 09/04/1996 (Colette BRAECKMAN) : « Y a-t-il vraiment des assassinats menés dans l’intention
déterminée de tuer un grand nombre de Hutus ? Le Rwanda, rappelons-le, est un pays de la taille de la Belgique, où opèrent plus
d’une centaine d’organisations non gouvernementales, où près de 150 observateurs des droits de l’homme ont des bureaux dans
toutes les préfectures sauf le nord du pays. Cette multitude d’étrangers est-elle totalement aveugle à la réalité rwandaise, au
point de tout ignorer de disparitions massives et préméditées ?
Dans les milieux diplomatiques, on s’en défend : "Nous avons nos propres informateurs sur les collines, et nous serions au
courant", affirment plusieurs ambassades. A Kigali, les représentants du Haut-Commissariat pour les droits de l’homme (HCDH)
reconnaissent que des "violations du droit à la vie" se produisent, et qu’elles sont même en hausse : "Jusqu’à mars, il y avait en
moyenne 50 tués par mois. En mars, ce chiffre est passé à 103 personnes, dont 80 ont été tuées dans des préfectures proches du
Zaïre, ce qui indique la détérioration de la situation sur la frontière. De ce nombre, 55 personnes ont été victimes d’"infiltrés"
dont certains portaient des tenues militaires, et on pouvait donc les confondre avec des soldats de l’APR. Dix-sept de ces
victimes sont des agents de l’Etat, conseillers communaux, officiers de police judiciaire, responsables de cellule, sans doute
considérés comme des traîtres".
Le HCDH estime qu’il est impossible que tôt ou tard ses observateurs ne soient pas informés de tueries massives et
systématiques : "Début mars, lorsque l’armée, qui traquait des infiltrés, a tué vingt civils dans la forêt de Nyungwe, dont des
femmes et des enfants retrouvés avec des balles dans le dos, il nous a fallu deux jours pour être mis au courant, alors que
l’incident avait eu lieu dans l’un des endroits les plus inaccessibles du pays" ».
[Ces affirmations sont corroborées par des témoignages que nous avons reçus directement, d’observateurs qui ont pu circuler librement dans
le pays et questionner de nombreuses personnes. Les plus connus de ceux qui dénoncent un « deuxième génocide », Faustin Twagiramungu et
Seth Sendashonga, n’ont apporté le 30 avril, lors de leur conférence de presse parisienne, aucun élément nouveau sur la période postérieure
à la guerre civile. Ils citent à nouveau le chiffre de 18 000 victimes de crimes de guerre ou de représailles, commis lors de la conquête de la
région de Gitarama, ou juste après : ces accusations doivent être vérifiées. Mais ne cherche-t-on pas à contrebalancer l’évidence d’un
génocide qui a voulu l’extermination des Tutsis, voire à légitimer une guerre contre le Rwanda ? Récemment interrogé sur TF1, Hassan
Ngeze, fondateur de Kangura - le prototype des "médias de la haine" - ne regrette qu’une chose : que l’on n’ait pas "achevé" le travail.
Hassan Ngeze se rend fréquemment en France... (Le Nouvel Observateur, 11/4)].
Africa International, Quelle diplomatie pour le Cameroun ? , 05/1996 (Jean-Marie ABOGAMENA) : « Les douze Rwandais
interpellés (tous Hutus) [Théoneste Bagosora, Ferdinand Nahimana, Jean-Bosco Barayagziwa, etc. ] sont toujours internés [...] à Yaoundé.
[...] Ils sont des dizaines de Rwandais installés au Cameroun. [...] Beaucoup voyaient dans les autorités de Yaoundé, non
seulement des médiateurs possibles vis-à-vis du régime de Kigali, mais un véritable tuteur dans la détresse, vu l’excellence des
relations qu’ont entretenues les deux pays sous le régime de Juvénal Habyarimana. [...].
Au lendemain de l’assassinat du président Habyarimana [...] et des massacres qui ont suivi, le pays de Paul Biya a
effectivement accueilli et protégé comme il se doit de nombreux réfugiés rwandais [...] ; le FPR tutsi (15 %) avait parfaitement
réussi à les diaboliser aux yeux de l’opinion publique internationale, masquant ses propres crimes et ses accablantes
responsabilités dans la catastrophe rwandaise en accusant unilatéralement le camp adverse de "génocide". Rares étaient alors les
pays lucides sur cette situation complexe. D’autant plus grand est le mérite du Cameroun. [...]
Survient l’arrestation de personnalités dont l’implication directe dans les massacres de 1994 n’est avancée que par des sources
gouvernementales rwandaises déjà largement discréditées par la publication de listes farfelues de "coupables". D’où la douche
froide de ces arrestations au Cameroun. [...] Tous sont, comme par hasard, des intellectuels hutus.
Selon les accusés, les autorités de Kigali imposent la globalisation des crimes, l’intoxication de l’opinion publique et des
milieux judiciaires pour la culpabilisation collective de l’élite politique et intellectuelle Hutu ».
[Africa International bat ses propres records de négationnisme ! Si Théoneste Bagosora, n° 1 présumé du génocide, et le chef du parti
extrémiste CDR Jean-Bosco Barayagziwa font partie des « intellectuels hutus » victimes d’accusations « farfelues » et d’une intoxication de
l’opinion, si par conséquent il ne faut pas les juger, alors rien n’arrêtera la mécanique de la « culpabilisation collective ». C’est tout ce qui
resterait s’il n’y avait aucune culpabilité personnelle...
A signaler, à l’opposé, le dossier nuancé de Croissance (mai) : Impunité. Rwanda, p. 30-33].
LIRE
La sécurisation foncière en Afrique, Etienne LE ROY, Alain KARSENTY et Alain BERTRAND (dir.), Karthala, 1996.
Sur un sujet tout à fait décisif pour le développement, un ouvrage fondamental. Comment assurer la reconnaissance des droits fonciers et
régler les inévitables conflits ? Les auteurs montrent la voie d’une hybridation entre tradition et modernité, qui tire parti des résistances
culturelles à une "marchandisation" de type capitaliste.
DE BOKASSA A DEBY
La Françafrique finança en 1977 le "sacre" de l’empereur centrafricain Jean-Bedel Bokassa, marionnette de son mépris,
concierge de chasses gardées en tous genres. Deux décennies plus tard, elle "sacre" ses protégés selon un cérémonial plus
sophistiqué, doté de tout un apparat "démocratique".
Le truandage n’en est pas moins manifeste. Et il n’est pas sûr que le scandale de l’élection présidentielle tchadienne (2 et 30
juin) ne finisse par avoir, sur un autre registre, des effets plus délétères que l’affaire des diamants de Giscard.
C’est une terrible humiliation que la vieille garde françafricaine vient d’infliger à l’Afrique - et une injure à tous ceux qui en
France, depuis plus de deux siècles, ont milité pour le respect du suffrage universel.
La zone franc est dévaluée. Le drame rwandais stigmatise la présence et les interventions militaires françaises en Afrique. La
supercherie tchadienne, ourdie par la France, disqualifie sa « coopération électorale ». Ainsi, la rhétorique néocoloniale est
exténuée - d’aucuns n’hésitant plus à plaider le retour à une « tutelle » coloniale.
Tant pis pour une certaine « image de la France ». Tant mieux pour la clarté de l’enjeu : sortir du mépris. Car la
Françafrique, c’est d’abord un état d’esprit. Le décrédibiliser, c’est le seul moyen de limiter les dégâts avant l’établissement
d’un autre type de relations. Nous en aurons beaucoup discuté fin juin, à Lyon, lors du Contre-G7.
SALVES
A l’issue du dépouillement, cependant, les estimations donnaient environ 25 % des voix aux deux principaux candidats, Déby
et Kamougué. Or, entre cette étape du scrutin et le résultat officiel - où n’interviennent que le transport par hélicoptères
militaires français 2 et la centralisation informatique -, le score de Déby a doublé. Dans sa région d’origine, le Biltine, le taux de
participation officiel atteint 120,9 %. Dans le fief de Kamougué, le Logone occidental, des sources recoupées établissent que
Kamougué a été privé d’au moins 60 000 suffrages, passant de 75 % à 43 % des voix. Du coup, l’évêque du lieu, Mgr. Ngartéri,
membre non inféodé de la CENI, en a démissionné avec fracas.
Dans le Moyen-Chari (10 % du corps électoral) le score de Déby aurait été multiplié par 10, et celui de Kamougué divisé par 3
ou 4. Dans l’Ouaddaï, le candidat "local" Abbas Mahamat Ambadi a vu son score décimé (de 30 % à 3 % ! ). Et ainsi de suite...
A partir du 3 juin, le charcutage informatique des résultats a été saignant (mais la peur étreint les opérateurs qui en font
confidence, sans oser témoigner publiquement). Au bout du compte, Déby se retrouvait élu au premier tour, avec 50,14 %.
Panique à Paris, devant un tel excès de zèle. Le directeur Afrique du Quai d’Orsay aurait personnellement donné la consigne :
repasser sous la barre des 50 %, pour ménager jusqu’au bout les apparences d’une compétition démocratique... Rappelé de la
piscine du Novotel, M. Grand d’Esnon aurait alors atténué la gonflette : Déby obtient 47,86 % ; son second, le général
Kamougué, 11,08 %...
A l’appui du résultat, le pouvoir tchadien et la majorité de la presse française invoquent le communiqué (alambiqué) publié le
4 juin par les observateurs : c’est occulter qu’ils ne traitent que des opérations de vote, non de la totalisation des suffrages, dont
on les a tenus éloignés (sauf les initiés).
1. Dont un certain nombre de vieux françafricains et/ou de barbouses.
2. Avec un représentant de la CENI et un observateur français (pas de tchadien, ni d’"étranger"... ).
Indignation et cafouillages
Nul n’est dupe. La très respectée Ligue tchadienne des droits de l’homme (LTDH), présidée par Enoch Djondang, résume
l’opinion générale :
« - les résultats provisoires publiés le 07 juin dernier par la CENI, dans les conditions où les vraies données ont été
complètement falsifiées, correspondent à ce qui était déjà convenu dans une capitale étrangère à l’avance avant même le
déroulement du scrutin.
- de ce fait, les résultats constituent non seulement une humiliation et une injure inacceptables pour le peuple souverain, mais
ils annoncent la fin de la Démocratie au Tchad au profit de l’aventurisme politico-militaire et de la résurgence d’une certaine
opposition Nord-Sud entretenue à dessein.
« - plus que jamais la CENI a mis en danger de mort tout un peuple en organisant et en exécutant cette machination
diabolique ».
14 candidats sur 15 ont introduit un recours devant la Cour d’appel. « Les cas de fraude qui se sont opérés chez nous dépassent
toutes les imaginations », remarque l’un d’eux, Jean Alingué Bawoyeu. « Des experts ès-fraudes électorales qui parcourent
l’Afrique pour vendre leurs compétences pourront en faire des hypothèses d’école ».
Le téléphone des responsables politiques opposés à Déby a été coupé, les membres de la LTDH sont convoqués et menacés.
Très divisée, la Cour d’appel rend son verdict : elle rabote encore un peu le score de Déby (à 43,8 %), mais rejette le recours en
annulation du scrutin. Le second tour est prévu pour le 30 juin ou le 3 juillet. Au lieu de rejoindre la consigne de boycott prônée
par les autres candidats, le général Kamougué s’en va demander conseils et subsides au président gabonais Bongo - pivot et
suppôt de la Françafrique !
Celle-ci trouve donc encore des acteurs pour prolonger la sinistre farce. En l’occurrence, elle a fait pire que de soutenir une
dictature : elle a amené un peuple à croire en la démocratie pour mieux lui "légitimer" son tyran, par la falsification de son
suffrage. Il n’est pas près d’oublier ce sabotage de sa volonté. (Sources : Ndjaména Hebdo du 13/06/1996, Tchad Solidarités France, divers).
Et ailleurs...
Inquiétudes
L’imprévisible se produit parfois. La conjonction de la conscience professionnelle du juge Eva Joly et de l’aversion du PDG
d’Elf, Philippe Jaffré, pour son prédécesseur Loïk Le Floch-Prigent, est en train de "faire sauter la banque". En l’espèce, les
sous-filiales d’Elf, au Gabon et ailleurs, qui servaient de tirelires à la Françafrique et permettaient d’acheter la complicité de la
plupart des partis français dits « de gouvernement » et des écuries connexes (Le Monde, 14/06/1996).
Les millions et les noms se ramassent à la pelle, sur les comptes du Luxembourg ou d’autres paradis fiscaux. Les listes
s’allongent : places financières off shore (où se blanchit l’argent couleur pétrole), intermédiaires, commissionnés...
Inquiets, les présidents « amis » Omar Bongo et Pascal Lissouba ont dépêché des émissaires à l’Elysée. Ils demandent que l’on
enraye la machine judiciaire. Mais l’excellent Toubon a beau se décarcasser (un vrai "pro", s’épatent ses collègues, capable de
muer en sous-préfet un juge fouineur), il aura du mal à étouffer un tel foisonnement. C’est plus que l’allocation d’un somptueux
appartement au fils du maire de Paris, et ça commence à faire beaucoup.
Luxembourg
Les lecteurs de Billets le savent, l’Ouganda de Museveni est la "bête noire" de la Françafrique - alliée contre lui avec les
régimes de Khartoum et Kinshasa. Armée et ravitaillée via le Zaïre et le Soudan, une guérilla - la Lord’s Resistance Army
(LRA), fondée par l’illuminée Alice Lakwena -, sème l’insécurité dans le nord de l’Ouganda. Selon un diplomate européen « les
4 000 soldats de la LRA sont aujourd’hui très bien équipés, avec des treillis neufs, une arme pour chaque homme, des lance-
roquettes et des mines à volonté » (La Croix, 14/05/1996). Qui paye ? Le Soudan, au bord de la banqueroute ? Le Luxembourg ?
Le 12 juin, dans les locaux du Parlement européen, l’ancien Premier ministre du Rwanda Faustin Twagiramungu s’est livré à
un savant calcul démographique, au terme duquel son pays souffrirait d’un « manque de population » compris entre 594 425 et
1 109 475 personnes - qu’il attribue évidemment à des massacres perpétrés par le régime de Kigali. Rapportant ces chiffres dans
un éditorial très défavorable à ce régime, La Libre Belgique (15/06/1996) souligne le manque total de fiabilité d’un tel calcul - dont
chacun des éléments (victimes du génocide de 1994 ; anciens exilés rentrés au pays ; réfugiés au Zaïre, en Tanzanie,... ; données
démographiques actualisées sur le Rwanda) est hautement imprécis.
Quelques jours plus tôt, l’ambassadeur Shaharyar Khan, qui dirigea la mission de l’ONU au Rwanda d’août 1994 à mars 1996,
déclarait : « Jusqu’au départ de nos observateurs militaires en mars dernier, je peux affirmer qu’il est impossible qu’il y ait eu
des tueries massives, un "contre-génocide de Hutus", sans [qu’ils] aient été au courant. Il y a eu des actes de revanche, certes, qui
ont coûté la vie à 10 000 ou 15 000 personnes, mais je ne crois pas qu’ils aient été commandités par les autorités » (La Croix,
5/06/1996).
Qui croire ? Embarqués dans une spirale inflationniste, de plus en plus fictive, sur l’ampleur des représailles post-
génocidaires, les Forces de résistance de la démocratie de F. Twagiramungu et Seth Sendashonga s’interdisent de jouer le rôle
politique auquel elles aspirent.
Calculs
Nous nous félicitions le mois dernier du vote tant attendu de la loi d’adaptation de la législation française à la création du
Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR). L’examen des débats montre que le ministre Roger Romani, "stoppeur" du
gouvernement et de la Mairie de Paris, a fait échec à un amendement de la Commission des lois.
Celle-ci, unanime, voulait autoriser l’inculpation de responsables du génocide avant qu’ils ne soient officiellement « trouvés »
sur le sol français - afin de les dissuader d’y transiter ou d’y séjourner.
Une telle précaution était insupportable : elle aurait supprimé le laps de temps qui permet à un « trouvé » non encore inculpé
de prendre la tangente. Mandatée par le groupe RPR pour aider le gouvernement à balayer le fâcheux amendement, Michèle
Alliot-Marie (MAM) emprunta au Crédit agricole un argument imparable : « La politique me paraît aussi affaire de bon sens ».
Pour MAM, c’est également un lieu de créativité arithmétique : « Le Rwanda comporte en effet trois ethnies majoritaires : les
Tutsis, les Hutus et [...] les Pygmées ». Avec un tel don pour les pourcentages, MAM aurait mérité d’aller "observer" les
élections tchadiennes...
« Compte-gouttes »
Survie a inscrit dans ses statuts la lutte « contre les risques de banalisation du génocide ». Osons le dire : l’emploi
systématique et imprécis de l’expression « génocide au compte-gouttes » - par le Secrétaire général de l’ONU, le président de la
Croix-Rouge internationale (CICR), etc., à propos du Burundi - concourt à une telle banalisation.
Maladie mortelle de l’humanité, le génocide reste (encore ? ) assez rare : comme l’expose excellemment Yves Ternon 1, il
suppose qu’un pouvoir politique organise l’extermination d’un groupe humain discriminé par sa race, sa religion, etc. Tout
massacre ou série de massacres n’est pas un génocide, sinon l’on en compterait plusieurs dizaines chaque année. Une horrible
répression non plus - sinon la France aurait été génocidaire en Algérie et an Cameroun. Chacun comprend qu’à généraliser
l’usage du mot on le viderait de son contenu.
Or la réalité qu’il désigne - le déchaînement absolu de la haine et de la folie meurtrière - demeure un danger très actuel. Mais
parce qu’il indique l’innommable, la pire déraison, on préfère en détourner le regard et l’intelligence, oublier que cela a été et
peut ressurgir - ou ramener le terme dans le triste champ des massacres "ordinaires".
Il y a eu au moins deux génocides au Burundi : celui de 1972, du pouvoir tutsi contre l’élite hutue (200 000 personnes ? ), et
celui déclenché en 1993 par les extrémistes hutus contre les Tutsis, dès l’annonce du meurtre du président Ndadaye. Le second a
été arrêté (férocement) par l’armée burundaise, après qu’aient été exterminés, par communautés entières, quelque 50 000
hommes, femmes et enfants. On comprend la vulnérabilité actuelle de ce pays.
Raison de plus pour employer les mots justes, et les assumer : ou bien est mis en œuvre aujourd’hui au Burundi un système
d’extermination (différent d’une guérilla, ou d’une contre-guérilla, qui tuerait « au compte-gouttes »), et il faut désigner le
pouvoir qui le commandite, l’idéologie qui le sous-tend (mais cela ne sera pas forcément gratifiant pour tous les intervenants
étrangers dans la région) ; ou bien il faut user d’un autre mot. Mais cela pourrait induire d’autres options politiques.
On le voit, d’une réponse précise à la double question : « Y a-t-il des génocidaires au Burundi et, si oui, quels sont-ils ? »,
dépend la mission qui pourrait être assignée à la force d’intervention internationale que l’ONU, l’OUA et le CICR appellent de
leurs vœux. Une solution politique serait préférable. Elle se dessinera peut-être lors du prochain round de négociations prévu fin
juin à Arusha.
1. L’Etat criminel, Le Seuil, 1995.
Différés
La chute de l’enclave de Srebrenica, suivie d’un horrible massacre, est la conséquence directe d’un veto français à toute forme
d’appui aérien, affirme un reportage coproduit par des chaînes de TV néerlandaise, britannique... et Envoyé spécial (France 2).
Documents et témoignages à l’appui, il montre comment, en cette occasion, fut appliqué l’accord de "non-agression" conclu
entre Jacques Chirac et le président serbe Milosevic, en contrepartie de la libération des Casques bleus français pris en otage (cf.
Billets n° 30). Selon un officier de l’ONU, le général Janvier, commandant la FORPRONU, aurait reçu le 10 juillet un coup de
téléphone de Jacques Chirac lui demandant de « différer d’une journée des frappes aériennes ». Le lendemain, Srebrenica
tombait (Libération, 31/05/1996).
France 2, de son côté, a décidé de différer de plusieurs mois la diffusion de ce reportage... A-t-il même été nécessaire de le lui
demander ?
Bons points
Billets d’Afrique N° 36 – Juillet 1996
- Le gouvernement français veut former un groupe chargé d’« évaluer l’efficacité » de son APD (Aide publique au
développement) (Le Monde, 20/06/1996). Les critères de composition du groupe détermineront ceux de l’évaluation. Et si l’on
commençait par « l’efficacité » de la "coopération électorale" avec le Tchad ?
- A Arusha, les 30 et 31 mai, le TPIR a procédé aux premières comparutions d’accusés du génocide - qualifiées à bon droit
d’« historiques » par le président du Tribunal (La Croix, 02/06/1996).
Fausses notes
- La junte birmane (le SLORC) a démissionné le peuple et le dresse à la schlague. Le peuple se rebiffe derrière celle qu’il a élue,
Aung San Suu Kyi. « Vivement préoccupée », la France invite « les différentes parties à la modération » (Libération, 27/05/1996).
Une certaine Françasie adore ce genre de SLORC - impitoyable, mais disponible à tous les trafics. Elle le courtise sans
modération.
- Selon un rapport (18/06/1996) de la FIDH (Fédération internationale des droits de l’homme) « force est de constater que, en France, le
traitement réservé à une des franges les plus vulnérables de la société [les étrangers] a franchi le seuil du tolérable ».
- L’association Transparency International, impressionnante cohorte de "décideurs" ligués contre la corruption, vient de publier
une enquête d’opinion : la France y apparaît (avec la Belgique et l’Italie) comme l’un des pays occidentaux les plus corrompus.
« Les leaders des pays africains demandent, parfois par lettre, à Jacques Chirac d’être leur porte-parole au prochain G7 de
Lyon ». (Jacques GODFRAIN, cité par La Tribune Desfossés, 11/06/1996).
[Jacques Chirac n’a pas à se forcer pour être le porte-parole des Eyadema, Mobutu, Obiang, Bédié, etc., avec lesquels les échanges ont été
incessants].
« [Les combats actuels au Burundi, entre l’armée et la rébellion (FDD de Léonard Nyangoma, Palipehutu, etc.), pourraient se transformer en une] guerre
civile à grande, grande, très grande échelle. [...] Il est prévisible que les milices hutues Interahamwe qui se sont illustrées dans
les massacres de la guerre civile au Rwanda en 1994 donneront un coup de main aux Hutus du Burundi. Je ne pense pas que les
Hutus burundais résisteront à la tentation d’accepter ce soutien. Si les Interahamwe s’en mêlent, il ne sera pas possible
d’empêcher le Rwanda d’intervenir ». (Julius NYERERE, ancien Président tanzanien, médiateur dans le conflit burundais, selon l’AFP du
10/06/1996).
[Cela fait des années que les extrémistes burundais et rwandais du Hutu power sont alliés - avec des "lunes de miel" (printemps 1994 et
1996). Une dérive sécuritaire est inévitable chez les minorités tutsies tant qu’une grande part de la "communauté internationale" continuera
de "bénir" cette alliance, et de considérer comme incontournable un Léonard Nyangoma qui refuse de s’en distancier : « Dans les milieux
diplomatiques, on estime qu’il n’y aura pas de solution à la crise si l’on écarte les FDD des négociations », nous explique Jean Hélène (Le
Monde, 30/05/1996)].
« [La guerre] se poursuivra jusqu’à la victoire finale [...] même si pour cela devaient mourir les nourrissons, les enfants et les
affamés, car la préservation de la religion passe avant celle des vies humaines ». (Djamel ZITOUNI, chef des GIA, dans un récent
fascicule cité par Libération, 31/05/1996).
[C’est fou ce que l’orage fait de dégâts dans les liaisons ciel-terre... ].
« L’ambiguïté fondamentale de l’humanitaire, c’est qu’au fond, nous envoyons dans des pays qui ne nous intéressent pas nos
médecins, notre nourriture, alors que l’humanitaire devrait toujours être associé à de la politique, c’est-à-dire à créer de l’égalité
sur cette terre ». (Pascal BRUCKNER, sur Arte, 20/06/1996).
[Ce serait, pour le coup, une politique de bon sens - qui excède cependant les facultés d’orientation de l’Elysée et de Mme. Alliot-Marie].
A FLEUR DE PRESSE
Le Monde, Au Tchad, les soldats français participent à la réorganisation de l’armée comme au processus de démocratisation , 10/06/1996
(Thomas SOTINEL) : « Les différents gouvernements français se sont efforcés, depuis lors [1990], de faire respecter au Tchad les
normes démocratiques édictées à La Baule ».
[Les Tchadiens, qui n’en croient pas leurs yeux, cherchent l’erreur : le degré de l’« effort » des gouvernements français successifs, sa
qualité, « les normes démocratiques édictées à La Baule », "l’être-au-Monde" de l’Afrique francophone, ou la mondanité qui guette le
correspondant d’un journal officieux ? ].
La Lettre de Reporters sans frontières , Triste continuité au Rwanda, 10/06/1996 : « RSF [...] ne saurait accepter que l’accusation
de "génocide" serve à cacher d’autres desseins moins avouables. A la fin du régime Habyarimana, les persécutions ethniques et
la répression politique camouflées derrière l’alibi de la "sécurité nationale" ne trompaient plus que ceux qui souhaitaient l’être ».
[Cet éditorial de RSF part de l’arrestation de plusieurs journalistes rwandais. Certains sont probablement impliqués dans le génocide,
d’autres sont peut-être accusés à tort. RSF a effectué à leur sujet une mission au Rwanda. L’organisation reconnaît avoir bénéficié de
l’entière coopération du gouvernement de Kigali, mais n’en poursuit pas moins sa guerre contre lui.
Billets d’Afrique N° 36 – Juillet 1996
Le titre, déjà, est étonnant : il semble omettre l’incommensurable solution de « continuité » qu’introduit un génocide. La conclusion, elle,
est un modèle de missile miniaturisé, et multi-cibles. En quelques mots, elle signifie que le régime actuel de Kigali est à mettre sur le même
plan que celui, raciste, d’Habyarimana. Sachant que celui-ci a mené au génocide, RSF laisse entendre qu’il faut combattre le pouvoir présent
avec toute la détermination que, faute de lucidité, on n’a pas exercée contre son prédécesseur. Un tel combat trouverait des alliés,
encombrants mais très déterminés : les milices du génocide qui, après s’être refait une santé au Zaïre, repartent au « travail » : elles mènent
des incursions terroristes au Rwanda, où elles multiplient, entre autres, les assassinats de témoins et rescapés des massacres (l’ONU a
dénoncé le 15 juin leur « dramatique augmentation »).
Mais évoquer les séquelles du génocide, rappeler l’insécurité qu’entretient l’impunité de ses auteurs et parrains (sans en faire pour autant
des excuses absolutoires), bref souligner la complexité de la situation d’un pays déstabilisé par la lâcheté persistante de la communauté
internationale, ce serait être sciemment trompé et trompeur, donc complice du génocide à venir... Bigre !
RSF s’honore en défendant les droits de l’homme et la liberté de la presse. Peut-elle pour autant, de ces seuls points de vue, condamner en
bloc les dirigeants d’un pays brûlé par le génocide, encore exposé à ses ardeurs ? Un pays dont on ne sait si et quand il sortira de l’agonie,
que l’on juge tant et que l’on cherche si peu à étayer... ].
Le Figaro, Afrique : retour à la tutelle ? 29/05/1996 (Jean-Louis DUFOUR) : « Paris doit donc tirer les justes enseignements de
cette mini-crise franco-africaine [en Centrafrique] et décider enfin si la France est prête, seule ou de préférence avec d’autres pays,
à répondre aux "appels d’empire" en provenance de l’immense continent. [...] L’expérience coloniale de ses Etats, mais aussi
l’Histoire et la raison, devraient inciter l’Union européenne à prendre en charge tel ou tel territoire, décidément sans autre maître
que des bouffons, sans autre loi que celle du potentat d’un moment. [...]
Reste à la France à choisir : continuer à fonds perdus [...] à soutenir sans espoir d’amélioration des démocraties caricaturées ou
à prendre en mains, sérieusement, directement et avec la volonté d’aboutir, la pleine gestion de pays placés sous tutelle par le
communauté des nations, pour cause de disparition des formes les plus élémentaires de la souveraineté étatique ».
Le Monde, Une délicate frontière entre souveraineté et ingérence, 30/05/1996 (Jean-Pierre LANGELLIER) : « Ne pas intervenir [en
Centrafrique], c’était semer l’inquiétude parmi les dirigeants des vingt-quatre pays africains liés à la France par des accords de
défense [...] ou d’assistance militaire [...]. C’était surtout mettre en jeu inutilement les intérêts économiques et stratégiques de la
France. [...]
La France n’a cessé d’intervenir dans l’Afrique indépendante, une fois tous les deux ans en moyenne [...]. Elle l’a fait [...],
récemment, pour contrer une entreprise privée [sic], celle du vieux mercenaire Bob Denard aux Comores (octobre 1995), ou pour
des raisons essentiellement humanitaires [re-sic] comme lors de l’opération "Turquoise" au Rwanda (juin 1994). [...] La France
continuera de réagir au coup par coup, de juger chaque demande d’aide selon ses mérites [re-re-sic].
[...] Le pire choix serait sans doute d’abandonner l’Afrique à son sort et à ses vieux démons, notamment tribalistes, de la
laisser au premier demi-solde venu, et d’aggraver ainsi sa marginalisation économique. C’est heureusement peu probable, car la
France et l’Afrique ont, pour longtemps, destins liés. Une communauté de destins qui [...] - intérêts et attachements mêlés -
s’incarne dans une langue et s’exerce dans les multiples mécanismes d’une coopération qui ne se réduit pas à l’envoi de
légionnaires ».
L’Express, La Françafrique est de retour, 31/05/1996 (Michel FAURE) : « Tant pis pour les principes, quand entre en jeu la
pérennité des intérêts militaires, économiques et diplomatiques français sur le continent. La France ne veut pas être le "gendarme
de l’Afrique", proclame le ministre de la Coopération J. Godfrain. Depuis Bangui, on sait qu’il s’agit d’un vœu pieux ».
Libération, La France peut-elle quitter l’Afrique ? 31/05/1996 (Stephen SMITH) : « Sans le sauvetage de la Centrafrique, Paris
perdrait le vote automatique des 14 "pays amis" aux Nations-unies et son droit de préemption, notamment sur le pétrole et les
télécoms, dans ses anciennes colonies.
En espérant que l’exemple ne tendra pas à se généraliser, il faudra donc remettre à flot le " porte-avions" de la présence
militaire française au cœur d’un continent où la France est piégée. Sans grand souci pour les apparences, la tutelle sur la
Centrafrique vient d’être rétablie. Il n’y avait pas le choix : « l’indépendance dans la dépendance » n’étant viable ni pour l’ex-
métropole ni pour l’ancienne colonie ».
[Les conclusions de ces quatre éditorialistes sont les mêmes : avec cœur (le devoir civilisateur contre les « démons tribalistes ») ou à
contrecœur, par choix, par contrainte ou par intérêt, il faudrait replacer ouvertement une partie de l’Afrique sous une « tutelle » quasi
coloniale. Eh bien, non ! Ces prétendues contraintes sont le sable où l’autruche enfouit sa tête, ces intérêts ne sont pas ceux de la France,
ces élans du cœur portent à faux. Pas plus que le cynisme (il ne serait même plus besoin de « sauver les apparences »), la langue de bois sur
la « communauté de destins » n’évitera les retours de bâton ! ].
La Lettre de la rue Monsieur , L’état de l’aide publique au développement, 05-06/1996 : « Une aide en augmentation ».
[Ce sous-titre introduit un plaidoyer surréaliste. Il se fonde sur les chiffres de 1994 (incluant les "aides" aux DOM-TOM ! ), au moment
même où l’on annonce que l’APD française a baissé de 12 % en 1995...].
SURVIE, 57 AVENUE DU MAINE, 75014-PARIS - TÉL. : (33.1) 43 27 03 25 ; FAX : 43 20 55 58 - IMPRIME PAR NOS SOINS - DIRECTEUR DE LA
PUBLICATION : FRANÇOIS-XAVIER VERSCHAVE - COMMISSION PARITAIRE N° 76019 - DEPOT LEGAL : JUILLET 1996 - ISSN 1155-1666
BILLETS D’AFRIQUE N° 37 - AOUT 1996
ELECTION(S)
« Partout dans le monde, nous soutenons activement le processus de démocratisation, garantie essentielle du respect des droits
de l’homme. Nous apporterons notre concours à l’organisation d’élections libres et impartiales et au renforcement des
institutions et des principes démocratiques ». Ainsi parlait Jacques Chirac le 29 juin, à Lyon, devant ses collègues du G7.
Il venait de perpétrer l’assassinat du « processus de démocratisation » au Tchad. Pour "installer" la dictature d’Idriss Déby, il
a précipité l’organisation, par l’armée et les "services" français, d’une élection présidentielle vouée à une fraude monumentale.
La mascarade a reçu le label "Qualité-France".
Rebelote le 8 juillet au Niger.
Le 16 juillet, Jacques Chirac fait l’éloge de l’aide publique au développement française, et de ses motivations « morales ». Où
donc ? Au Gabon, ce pays richissime, tellement "pompé" par les "réseaux" (des Bongo, Tarallo, Chirac, Pasqua et Cie.) qu’ils
ont besoin d’une rallonge - une grosse louche d’"aide"...
A Lomé, le 13 juin, le ministre de la Coopération Jacques Godfrain inaugurait la Maison du journaliste : la France prétend en
effet soutenir l’émergence d’une information de qualité au Togo et en Afrique francophone. Six jours plus tard, lors d’un discret
procès, la "justice" de l’ami Eyadema abat l’un des piliers de la presse togolaise indépendante, La Tribune des démocrates.
Le double langage franco-africain atteint le dernier stade de la schizophrénie. Pour savoir ce que fait ou veut la Françafrique,
il suffit d’inverser son discours. Quelle influence gardera à terme la langue française si, de symbole de la promotion des droits
de l’homme (illustré encore par un René Cassin), elle en vient à représenter pour tant de peuples, au poids démographique
croissant, le lieu d’élection de la duplicité ?
SALVES
Le discrédit de Déby
L’escroquerie électorale visant à "légitimer démocratiquement" Idriss Déby (cf. Billets n° 36) a toutes les apparences du crime
parfait. La falsification du premier tour préparait le "sacre" au second, avec 2/3 des suffrages, d’autant plus aisément que
l’opposition à Déby, majoritaire, s’est partagée entre deux options également vouées à l’échec : le boycott, et la participation à
un scrutin truqué.
Dans un tel contexte, les observateurs internationaux ne servent plus à décourager la fraude, mais à la cautionner : autorisés
dans certains bureaux de vote, ils sont écartés des urnes baladeuses (nomades, Soudan) et, surtout, de la centralisation des
résultats. Ils attestent des bonnes choses qu’ils ont vues, mais sont forcément muets sur le reste - l’essentiel - qui leur est caché.
A de rares exceptions, les médias français ont été complices de ce crime contre la démocratie - par leur silence ou par la
désinformation, initiée ou relayée. Ils se défaussent volontiers : cela n’intéresserait pas l’opinion. Depuis quand ce que fait la
France n’intéresse-t-il plus les Français ? Si les prestations de "l’équipe de France" présente en Afrique sont si lamentables,
n’est-ce pas qu’à la différence de son homologue engagée dans l’Eurofoot 96, elle n’est plus suivie que par une poignée de
chroniqueurs, au talent trop souvent bridé ou compromis ?
La réalité risque pourtant de déborder la fiction. Nombreux sont les Tchadiens qui savent ce qui s’est passé, et le feront savoir.
Déby apparaît désormais clairement comme le "pion de la France". Dans un pays à la fierté ombrageuse, cela va le discréditer.
En voulant faire de lui le môle d’une "stabilité" factice, les "grands électeurs" néocoloniaux n’auront réussi qu’à aiguiser les
menaces de guerre civile.
Il n’est pas sûr que les Etats fauteurs de troubles, et leurs troubles appareils, restent toujours impunis. En Bosnie, la justice
internationale commence à remonter la chaîne qui va de Karadzic à Milosevic. Prémices ?
Presse condamnée
Lomé, 13 juin : pleins spots sur l’inauguration par Jacques Godfrain de la Maison du journaliste. 19 juin : lors d’un obscur
procès, où les accusés ne sont même pas convoqués, La Tribune des Démocrates est condamnée à 6 mois de suspension et
30 000 FF d’amende. Son Directeur de publication, Eric Lawson, écope de 5 ans de prison ferme. Motif : « incitation à la haine
et fausses nouvelles ». L’hebdomadaire a eu le tort de publier les photos d’un retraité sauvagement torturé, puis exécuté à l’arme
automatique, et d’attribuer ce crime aux "escadrons de la mort" qui entretiennent un climat de terreur et d’insécurité.
En réalité, La Tribune "fait désordre" à exposer sans relâche les graves exactions qui continuent d’accabler le Togo, ainsi que
le blocage du processus de démocratisation : on la boucle.
Huit jours plus tard, au Sénégal, Sud Quotidien est condamné à une amende de 5 millions de FF, son Directeur de publication
et 4 journalistes à un mois de prison, pour « diffamation » envers la CSS (Compagnie sucrière sénégalaise), filiale du holding franco-
sénégalais Mimran. Sud Quotidien dénonçait la « Mimrandie », ses pompes et ses œuvres. Il accusait la CSS, entre autres, de
fraude fiscale, corruption de magistrat, chantage, menaces de mort... On l’a exécuté. (Libération, 28/06/1996).
Jean-Claude Mimran est très proche du président Abdou Diouf. Son groupe agro-industriel tient le haut du pavé
francénégalais. Pierre Pasqua (fils de Charles et figure de proue du réseau paternel) y a fait ses classes : c’est tout dire. Le
groupe est très avisé dans l’obtention de concours de la CFD (Caisse française de développement), ses projets dussent-ils évincer des
milliers de paysans...
Le régime ivoirien use et abuse d’une "loi scélérate" sur la presse, qui autorise les condamnations les plus arbitraires. Au
Cameroun, les sanctions tombent sur la presse libre comme la pluie à Douala (Billets n° 34). S’il s’agit de dessiner une « maison du
journaliste », la Françafrique n’a que deux schémas en tête : le bunker ou la prison.
Attitude
Billets d’Afrique N° 37 – Août 1996
Il fut un temps où, dans les conférences internationales sur le Rwanda, la diplomatie française tentait d’attirer les autres pays
sur ses positions constantes 1. La Table ronde des bailleurs de fonds du Rwanda, les 20 et 21 juin à Genève, a révélé une notable
évolution.
Tandis que les nombreux participants se signalaient, à l’instar des Pays-Bas et des Etats-Unis, par leur attention et la haute
tenue de leurs interventions, le représentant français s’est contenté d’un passage express. En quelques phrases, il a signifié que
son gouvernement ne voyait pas d’intérêt à cette concertation, ni à l’action multilatérale en faveur du Rwanda. Dans le reste de
l’assemblée, une telle attitude a suscité un trop-plein d’épithètes : désinvolte, dédaigneux, méprisant, stupide,...
L’Elysée et le Quai d’Orsay ne voient pas à quel point l’arrogance françafricaine en vient à discréditer et isoler la France. Ou
alors ils s’en moquent, dans une involution chauvine (comme la IV e République critiquée pour sa politique algérienne). Ils
s’enferrent, ce qui les conduira à multiplier les erreurs en Afrique. D’un côté, cela ne peut que hâter le rejet du système Foccart.
De l’autre, il faut craindre les dégâts que pourront causer ses dernières foucades.
Un récent propos de Jacques Chirac illustre le substrat bonapartiste de l’"attitude" néogaulliste. Le Président visitait le Qatar
(avec lequel, pour mieux fourguer ses avions et ses chars, la France s’est liée par un accord de défense ! ). Un journaliste décèle
une nostalgie d’Empire dans sa « grande politique arabe ». JC sort alors le grand jeu : « Je suis fier de l’Empire français et de ce
que la France a fait. Il faudra bien que le monde s’habitue à ce que la France défende à la fois ses intérêts et ses idées partout
dans le monde » (Libération, 09/07/1996).
Il faudra bien que JC s’habitue à ce que « le monde » s’offusque de ce langage impérial. Quant aux « idées » ainsi véhiculées,
réduites au « Na ! » infantile ou cantonnées au cervelet, on y reconnaît mal celles de « la France ».
1. Cf. Dossier noir n° 1. Rwanda : la France choisit le camp du génocide. Disponible à Survie.
Repos
Fin 1996, le poste de Secrétaire général de l’ONU est soumis à renouvellement. Boutros Boutros-Ghali sollicite un deuxième
mandat de 4 ans. Il officia lors du génocide rwandais, où l’ONU connut sa pire défaillance, sans jamais avancer sa démission ; il
est le candidat de la Chine, et la Françafrique ne cache pas sa "boutrophilie". Trois raisons de faire valoir ses droits à la retraite.
Burundi déchiré
Ce pays meurtri est ballotté entre pulsions génocidaires et comportements suicidaires. Les trafiquants d’or et d’armes y
concourent, certes, mais aussi des "patriotes" égarés. Dans nos précédents numéros, nous regrettions le déficit d’information
fiable sur les responsabilités dans la série de meurtres et de massacres dont l’ampleur n’a cessé de croître depuis 6 mois,
suscitant le projet d’une intervention internationale.
Cette information existe désormais. Nous avons pu connaître les conclusions d’une enquête très complète, portant sur 59 cas.
Elles sont accablantes pour l’armée et les milices tutsies, dans 95 % des cas. Les "représailles" dérapent systématiquement -
jusqu’à cent paysans tués pour cent vaches volées.
Entre un clan au pouvoir engagé dans la fuite en avant du tout-répressif, et une guérilla hutue insuffisamment dissociée de ses
apparentements génocidaires (que la "communauté internationale" tarde à disqualifier), réunir des parties non-extrémistes pour
un accord politique ressemble de plus en plus à une tâche impossible.
Pour Howard Holpe, émissaire spécial de Bill Clinton, « une énorme catastrophe se prépare ». L’intervention d’une force
internationale peut, provisoirement, l’enrayer et réduire le nombre des victimes. Mais chaque extrémisme suspecte la partialité
de telle ou telle des composantes envisagées pour cette force (Tanzaniens, Ougandais, Ethiopiens), ce qui ne cesse d’en différer
la mise en place. Il manque d’ailleurs cruellement d’un agenda politique, sans lequel cette force deviendra le jouet des jusqu’au-
boutistes (comme la Forpronu en Bosnie ou l’Ecomog au Libéria).
Julius Nyerere tente d’ouvrir cet agenda. Mais il se restreint dramatiquement. Ou bien se lèveront de miraculeux leaders ou
mouvements civiques capables de ré-enclencher le cercle vertueux de la confiance. Ou, ce qui devient le plus probable, le cercle
vicieux de la terreur réciproque imposera une déchirante séparation de fait (déjà amorcée). Au moment où l’Afrique du Sud
tourne la page de l’apartheid, cette dissolution d’une nation quasi millénaire serait un coup de plus porté à l’espérance des
hommes en leur histoire.
Le XXe siècle n’aura pas été chiche de tels coups. On ne demande plus le "progrès", mais, de grâce, un "minimum syndical"
d’humanité.
Paris-Tripoli-Moroni
On a pu s’étonner du soudain feu vert accordé par Tripoli au juge Bruguière. Il cherchait en vain, depuis plusieurs années, à se
rendre en Libye pour y interroger de hauts personnages de ce pays suspectés d’avoir manigancé l’attentat contre le DC10
d’UTA.
En réalité, les connexions franco-libyennes se sont tellement densifiées qu’il fallait tenter de débrider cet abcès de fixation.
L’installation "démocratique", à Moroni, du président Mohamed Taki est un résumé de ce nouveau cours. Elle a bénéficié des
sollicitudes, conjointes ou successives, de Bob Denard, de Jean-François Charrier (vieux grognard des réseaux basé à la mairie
de Paris), du député pasquaïen Jean-Jacques Guillet, de Fernand Wibaux et Robert Bourgi - les foccartiens de la cellule africaine
bis (14 rue de l’Elysée), de Jacques Godfrain, etc.
Ce catalogue de bonnes volontés françafricaines a été mobilisé par l’homme d’affaires comorien Saïd Hillali, proche à la fois
de l’Afrique du Sud (via Jean-Yves Ollivier) et de la Libye. Une sorte de consortium libyo-gaulliste espère ainsi installer aux
Comores un pôle bancaire offshore, propice à de discrets recyclages (L’Evénement du Jeudi, 20/06/1996). Un utile relais aux
filières gabonaises éventées par le juge Joly ?
IBM Afrique
Après son putsch, le général nigérien Ibrahim Baré Maïnassara (IBM) a quitté l’uniforme pour satisfaire au rituel d’une
élection présidentielle sur mesure, avec un score "démocratique" (52 %). Toute la Françafrique a cotisé sans rechigner. Le
dispositif français de "coopération électorale" anti-surprises a été transféré du Tchad - où il s’est surpassé. Le burkinabé
Compaoré, ex-putschiste, a prêté un hélicoptère à son collègue IBM, et des "conseillers" en tous genres. Le général nigérian
Abacha a versé son obole.
Billets d’Afrique N° 37 – Août 1996
Tous en chœur : « Il est des nôtres... ». Certes. Pivot du régime militaire qui propulsa le Niger à la 174 ème et dernière place en
matière de développement humain, ancien attaché militaire à Paris, IBM a montré qu’il maîtrisait parfaitement le logiciel du jeu
néocolonial. Au beau milieu du scrutin, il a dissous la Commission électorale nationale indépendante. Puis il a déclaré au peuple
nigérien : « La récréation est terminée ».
Jacques Godfrain n’avait plus qu’à louer sa « belle force de caractère ».
Air à fric
Air Inter va mal, mais la Françafrique est bien placée pour exploiter ses déboires : l’un de ses fleurons, le groupe Rivaud -
accessoirement (? ) banquier du RPR - est le principal actionnaire du pool AOM-Air Liberté dont Jacques Chirac vient de
superviser la constitution, et qui se pose en héritier des parts de marché que pourrait perdre la compagnie nationale (Le Canard
enchaîné, 26/06/1996).
Feed back
Chantre de la corruption des autres, notamment des décideurs africains, l’ex-PDG d’Elf Loïk Le Floch-Prigent se retrouve
accusé d’avoir été lui-même royalement "cadeauté". Il s’en indigne.
Des pressions sur témoins lui sont imputées, ou à ses "conseillers" : il est écroué. Emoi dans le gratin politique : celui qui se
vante d’être le « seul à tout savoir des affaires africaines » (Libération, 06/07/1996) va-t-il craquer, livrer la carte des pompes
Afrique ?
L’Elysée peste contre l’actuel PDG de Elf, Philippe Jaffré : en voulant régler le compte de son prédécesseur LLFP, il expose
tout le réseau. En haut lieu, l’on a donc songé à le remplacer par l’inoxydable Alain Gomez (Le Nouvel Economiste, 21/06/1996), ex-
PDG de Thomson. Lui au moins a su montrer, lors de ventes d’armes colossalement commissionnées, qu’il ne se mélangeait pas
les casseroles. Encore faudrait-il circonvenir le Conseil d’administration de Elf, privatisée...
Dans les années 60, Jacques Foccart et les gaullistes ont installé en Afrique un système associant gestion néocoloniale et
"politique du ventre" : les dirigeants "amis", bons serviteurs des intérêts d’une certaine France, étaient autorisés en retour à "se
servir", en confondant le patrimoine public et leurs biens propres. Ce qu’on nomme doctement le "néo-patrimonialisme".
Aujourd’hui, on reproche aux gaullistes de considérer l’habitat public comme leur propriété privée, l’argent de la ville de Paris
ou de la région Ile-de-France comme leur pactole 1. Ils s’en étonnent : pourquoi l’enterrement de si bénignes confusions passe-t-il
moins aisément à Paris qu’à Abidjan ?
A force de faire de la coopération policière avec des régimes "amis" où l’Etat de droit relève du vœu pieux, certaines franges de
la police française s’affranchissent. A Paris, dans l’affaire des HLM (branchée sur la Côte d’Ivoire et le Congo), on a vu des
officiers de police judiciaire refuser d’obéir à la justice, voire organiser la destruction de preuves.
Jean-Claude Méry (alias « Méry de Paris », célèbre draineur de fonds du RPR) rendait de fréquentes visites à son ami de 20
ans Michel Roussin, au temps où celui-ci dirigeait le cabinet du maire de Paris Jacques Chirac. Il "convoyait" une mallette, en
simili crocodile... Fin 1994, apprenant qu’elle traîne chez un garde-meubles, dans un box blindé, le juge Halphen y envoie des
inspecteurs.
L’objet s’y trouve, parmi un monceau de documents, écrits et photos, décrivant les affaires et les relations de Méry. « Nous
saisissons la mallette. Détruisez ce qui reste », ordonnent les inspecteurs. Ebahis, les employés obtempèrent 2.
C’est sans doute ces policiers "bornés" qui auront permis, 5 mois plus tard, l’élection de Jacques Chirac à l’Elysée.
Devenue la reine-mère de cette Mairie aux mœurs édifiantes, Xavière Tiberi était tout indiquée pour rédiger à l’intention du
Conseil général de l’Essonne - transformée en « département bananier » par son président RPR Xavier Dugoin (cf. Billets n° 27) -
un rapport sur la « coopération décentralisée » en Francophonie. Et pour toucher à ce titre 200 000 F (Le Canard enchaîné,
17/07/1996).
Elle ne sortait pas du champ de ses compétences : le "champ" de la coopération française constitue en effet, pour la Chiraquie,
un inépuisable lieu-ressources de formation continue et de recyclage. Seuls les "bénéficiaires" de cette coopération sont épuisés.
1. L’un des tuyaux du pompage, un bureau d’études, s’appelle Patrimoine Ingénierie... Alain Guédé et Hervé Liffran (in La Razzia, Stock, 1995) décrivent le
système de "taxation" des marchés publics de Paris et sa région : 5 % en cash...
2. A. Guédé et H. Liffran, La Razzia, p. 80-81.
Patronage
A sa direction des relations internationales, le CNPF vient d’embaucher Michel Roussin - l’homme qui "créa" Jean-Claude
Méry et Louise-Yvonne Casetta (« la Cassette »), aiguilleur-chef des valises à billets du RPR (La Razzia, p. 21, 150s).
Plusieurs sommités patronales ont pétitionné en faveur de Loïk Le Floch-Prigent, un « grand patron ». « Il est des nôtre,... »
(bis).
Le patronat français ne cherche pas à sauver les apparences. Persuadé de l’accoutumance des Français au dévoiement de
l’argent public, il ne tente même pas de leur faire croire qu’il conviendrait d’y mettre un terme.
Peu importe qu’une corruption systématique, dont il est coresponsable, mine la politique intérieure et étrangère de la France.
Pour le CNPF, c’est au zèle de la justice qu’il faudrait mettre un terme : il mine le moral de tous ces patrons qui n’ont pas
renoncé à jouer les parrains.
Image
Avant de devenir le "conseiller image" d’Alain Juppé, Jean-François Probst avait fait partie de la "cellule franco-africaine bis"
établie par Jacques Foccart au 14 rue de l’Elysée. Déçu par l’effet de ses conseils sur la popularité du Premier ministre, il se
serait proposé pour remplacer Michel Dupuch - le "Monsieur Afrique" officiel, au 2 rue de l’Elysée. Rien que ça. (Le Canard
enchaîné, 03/07/1996).
Sa suggestion souligne un aspect (parmi tant d’autres) de l’aveuglement des foccartiens : abandonnée à la Françafrique,
l’image de la France en Afrique est un cas bien plus désespéré que la cote d’Alain Juppé à Matignon.
Cette candidature, si elle devait être retenue, ne ferait qu’asseoir un peu plus l’hégémonie foccartienne.
Billets d’Afrique N° 37 – Août 1996
Bons points
- La France du 14 juillet a célébré Mandela. Elle compte qu’il saura résister aux séductions de la Françafrique - qui ne se prive
pas de prendre pour la réalité son souhait d’un axe Mandela-Chirac (Le Figaro, 16/07/1996). L’Afrique du Sud a besoin des
investissements étrangers : il ne faut peut-être pas prendre pour "argent comptant" les amabilités d’un Mandela en quête de
crédits.
- Le G7 a recommandé la nomination d’un Secrétaire général adjoint de l’ONU chargé de coordonner la dizaine d’agences de
l’ONU chargées du développement. Il faut un début à tout...
- Le TPY (tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie) monte en puissance. Il a mis en accusation les leaders bosno-
serbes Karadzic et Mladic, entendu la litanie des atrocités qu’ils ont commandées, et lancé à leur encontre des mandats d’arrêt
internationaux. L’arrogance des bourreaux vacille.
Fausses notes
- Pour Aung San Suu Kyi (cette femme, Prix Nobel, dont le parti a obtenu 80 % des voix aux élections générales birmanes de
1990), l’investissement du groupe pétrolier français Total dans un très gros projet de gazoduc (cf. Billets n°20 et 23) « contribue
directement à soutenir le régime militaire en place » (Libération, 25/06/1996).
- Pierre Sané, président d’Amnesty International, a dénoncé la « grande sophistication » de l’« Etat policier » tunisien, qui coule
« une chape de plomb sur la liberté d’expression et d’association ». En louant (par la voix de Jacques Chirac) la gestion du
président Ben Ali, la France adresse, selon lui, un « encouragement à cet autoritarisme » (Libération, 05/07/1996). Elle en
redemande !
- Dans son Rapport annuel, Amnesty accuse la France (ainsi que l’Allemagne, les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la Russie)
de « tremper dans le commerce de la terreur » en exportant des instruments de torture.
- De nouveau accusées de complicité dans l’abandon de l’enclave bosniaque de Srebrenica aux massacreurs du général Mladic,
les autorités françaises se montrent très frileuses, sinon mesquines, envers le TPY. Il attend toujours les voitures promises par la
France... (Libération, 03/07/1996). Quant aux généraux français ayant servi en Bosnie, ils sont sommés de se taire (Le Canard enchaîné,
17/07/1996). René Cassin, promoteur (gaulliste) de la sanction des crimes contre l’humanité, est bien "enterré".
(Achevé le 17/07/1996)
Sortir du mépris
Le Colloque international organisé à Lyon le 27 juin par Agir ici et Survie, Sortir du mépris : l’Afrique s’exprime, a été
l’occasion d’une série d’interventions aux tonalités très variées. L’émergence de l’Afrique dans un monde qui la mésestime a été
envisagée sous l’angle politique, culturel et civique.
Les propos de Wole Soyinka, Marcel Anoma, Patrice Yengo, Elikia Mbokolo, Thierno Monenembo, Binta Sarr et Hassan Ba
figureront dans des Actes, à paraître cet automne.
« C’est la cloche la plus responsable qui résonne ». (Jacques CHIRAC, se félicitant des prises de position du G7 qu’il présidait. Conférence de
presse finale, 29/06/1996).
« Le nombre [des] "pauvres absolus" augmente d’environ 25 millions par an, après quarante ans de politiques dites de
développement [...]. Il s’agit [...] de l’un des plus grands scandales financiers de la planète : la pauvreté gagne du terrain, mais
"les profiteurs du développement" prospèrent. Bureaux d’ingénierie et sociétés industrielles, gouvernements occidentaux
utilisent ce qu’ils osent dénommer "aide" à des fins purement commerciales ou pour servir leurs intérêts stratégiques. La
corruption [est] érigée en système, [...] les exemples de fonds détournés de leur destination sont innombrables. [...]
L’urgence devient de plus en plus pressante [...] [de] repenser les mécanismes financiers de lutte contre la pauvreté, dans une
vision radicalement renouvelée de ce que doivent être, à l’avenir, des politiques de développement plus efficaces, plus rapides
dans leurs effets et plus conformes aux besoins prioritaires des populations concernées ». (Bertrand SCHNEIDER, Secrétaire
général du Club de Rome, La Croix du 22/06/1996).
« On ne peut rien faire contre l’instinct des riches à devenir encore plus riches. Tout ce que nous pouvons faire, c’est leur
rappeler qu’ils devront faire un choix entre leurs intérêts à court et à long terme. Leurs intérêts à court terme peuvent être assurés
en soutenant des dictatures, mais leurs intérêts à long terme ne sont garantis qu’en soutenant l’évolution de ces pays vers des
gouvernements démocratiques. C’est très bien de s’appuyer sur les Mobutu de ce monde, mais c’est une vision à court terme. La
seule position intelligente du G7 serait de mettre son poids derrière ceux qui essayent d’établir des démocraties. Tout ce que
nous pouvons faire, c’est de répéter cette position jusqu’à ce qu’elle leur rentre dans le crâne ». (Wole SOYINKA, Prix Nobel de
littérature - qui, durant le G7, a ouvert le colloque « Sortir du mépris. L’Afrique s’exprime » et présidé le « Sommet des sept résistances ». Libération, 28/06/1996).
[Jacques Chirac et le G7 n’ont pas manqué de réciter la leçon (cf. la phrase citée en tête de notre éditorial). Reste à les empêcher de
continuer impunément à faire le contraire de ce qu’ils disent].
Billets d’Afrique N° 37 – Août 1996
« Le système du G7 se présente comme le pilote du cours général des affaires mondiales. Il est donc en situation de pouvoir et
de responsabilité. Cependant, ses orientations vont à l’encontre du bien-être de la majorité [...].
Nos résistances expriment des mouvements de la société qui se développent dans la diversité des cultures politiques, des forces
sociales et des situations concrètes. Ces résistances, fondées sur une légitimité qui ne procède pas des appareils d’Etat, se
construisent dans le mouvement réel des sociétés, dans l’action quotidienne des citoyens, au travers de l’expérience spirituelle,
matérielle et solidaire des peuples ».
(Extrait de la déclaration finale du « Sommet des sept résistances », 27/06/1996).
« Je suis très réservé sur les interventions [militaires] françaises [en Afrique]. J’en ai vu dès le début les difficultés et les ambiguïtés.
Tout a été dévié et ce, dès les années 60. [...]
Avons-nous vraiment raison de jouer le dernier gendarme blanc en Afrique noire ? [...] Il faut éviter le plus possible
d’intervenir [...]. Voyez ce qui s’est passé au Rwanda : j’estime que l’intervention française dans ce pays a été plus nuisible
qu’utile. La France est intervenue d’abord et pendant plusieurs années pour soutenir le régime du président Habyarimana. Elle
n’a rien fait pendant le génocide [...].
[Les] accords de défense sont caducs. Ils sont dépassés. [...] Soit, il faut les dénoncer purement et simplement. Ce qui ferait
grincer des dents et inquièterait, on s’en doute, les Etats africains [...]. Soit, on se contente de les appliquer stricto sensu : "Ils ne
doivent servir qu’en cas d’agression extérieure". Ainsi ils ne seraient jamais appliqués... et il n’y aurait plus d’intervention ».
(Pierre MESSMER, ancien Premier ministre, in La Croix du 22/06/1996).
« Contribuer à la stabilité du continent noir, tenter de prévenir les affrontements, aider à redimensionner les forces armées
nationales, fournir un appui aux projets de développement : tels sont les principaux objectifs de la coopération française.
Parallèlement, contribuer à la démocratisation du continent est devenu un objectif central. [...]
[La présence militaire française s’appuiera, entre autres, sur] des modules plus légers de forces en attente, mobilisables rapidement en cas
de crise. Il n’y aura cependant pas de désengagement de la France en Afrique. [...] Les capacités opérationnelles seront
maintenues. Pour un montant finalement marginal, moins de 4 % du budget de la défense, la France continuera à œuvrer pour la
stabilisation d’un continent en pleine mutation. [...] La mission militaire de coopération continuera de gérer l’assistance de 38
pays alliés et amis qui constituent à bien des titres la clef de l’influence internationale de la France ». (Pascal CHAIGNEAU,
Directeur du Centre d’études diplomatiques et stratégiques de Paris, ibidem).
[Après une présentation idyllique, en langue de bois massif, l’aveu réalpoliticien : "les paras français en Afrique, c’est pas cher et ça
rapporte gros". En termes de poids international, mais aussi à bien d’autres « titres » - dont ceux de quelques grands groupes français. Mais
la « clef » est rongée, la « voûte » en a marre. Messmer, l’ancien, est finalement beaucoup plus lucide que le stratège engourdi].
« Le gouvernement a régularisé 49 adultes sur 315, soit moins de 20 % des dossiers [des Africains sans papiers dits "de Saint-Ambroise"] .
Cette décision a été communiquée pendant que nous étions reçus à Matignon pour en discuter. C’est déjà un scandale en soi.
Mais, de plus, cela a jeté les Africains dans le désespoir et semé la consternation parmi les démocrates » (Stéphane HESSEL,
porte-parole des médiateurs, in Libération, 02/07/1996).
« C’est l’échec de la voie intelligente. Personne au gouvernement n’a eu le courage de dire que ces gens sont en France depuis
des années et qu’ils devraient avoir le droit d’y rester ». (Archevêché de Paris, ibidem).
[Cette prise de position des services de Mgr. Lustiger est d’autant plus remarquable qu’en cette affaire la position de l’archevêché a été
louvoyante. L’ambassadeur Stéphane Hessel, habitué à un langage plus diplomatique, ne cache pas son indignation. Il révèle au passage que
le Premier ministre est tout autant court-circuité à propos du traitement des étrangers qu’en matière de politique africaine.
Cette indignation, et une mobilisation croissante, ont obtenu qu’une circulaire du ministre de l’Intérieur Jean-Louis Debré vienne
régulariser la situation des parents étrangers d’enfants français].
« L’attitude d’Alain Carignon [lors de son procès en appel,] [...] qui a consisté à mettre en cause d’autres hommes politiques [...] et à
leur imputer des faits similaires à ceux dont il s’est rendu coupable ne peut que contribuer à fragiliser dans l’opinion l’image des
hommes chargés de conduire la politique de la nation et à déstabiliser les institutions de l’Etat ». (Cour d’appel de Lyon, arrêt du
09/07/1996 condamnant A. Carignon à 4 ans de prison ferme).
[Ce passage d’un arrêt judiciaire a un côté stupéfiant. Il justifie l’aggravation en appel de la condamnation d’Alain Carignon par son non-
respect de la "loi du silence". Selon cet arrêt, « l’image » des principaux responsables politiques et la stabilité de l’Etat importent plus que
l’application de la loi. De là à penser qu’Alain Carignon a été "sacrifié" parce qu’il était devenu un politicien secondaire... ].
LIRE
Rwanda. Le génocide se poursuit, Communiqué d’African Rights, 04/07/1996, 10 p.
Un terrifiant document sur l’assassinat ciblé des témoins du génocide rwandais, les persécutions subies par les survivants, leur infini
désespoir.
Pendant les « Affaires », les affaires continuent, Denis ROBERT, Stock, 1996, 266 p..
La solitude de l’enquêteur de fond(s). Ou l’extraordinaire difficulté de soulever la chape de la corruption (dont l’invasion est précisément
décrite), face à la coalition de tous les pouvoirs (y compris ceux qui détiennent les médias).
SURVIE, 57 AVENUE DU MAINE, 75014-PARIS - TÉLEPHONE : (33.1) 43 27 03 25 ; FAX : 43 20 55 58 - IMPRIME PAR NOS SOINS
DIRECTEUR DE LA PUBLICATION : FRANÇOIS-XAVIER VERSCHAVE - COMMISSION PARITAIRE N° 76019 - DEPOT LEGAL : AOUT 1996 - ISSN 1155-1666
BILLETS D’AFRIQUE N° 38 - SEPTEMBRE 1996
SAINT-BERNARD / NIGER
Jacques Chirac pense pouvoir exorciser Le Pen en faisant attaquer une église à la hache et matraquer des Africains non-
violents - qui posent avec obstination des questions essentielles. Ses acolytes en rajoutent dans la démagogie en disqualifiant
(« braillards », « XVIe », « gauchistes », etc.) tout ce que la France compte de voix humanistes et raisonnables.
Eternel alibi : l’aide publique au développement (APD), dont la France serait la « championne » - comme des droits de
l’homme et de la démocratisation en Afrique. Jacques Chirac en a servi de longues rasades au Congo et au Gabon, en juillet,
devant des tablées de "ventriotes". Il s’apprête à en resservir des louches à Ouagadougou, lors du prochain Sommet franco-
africain - dont le thème sera « Bonne gouvernance et développement ».
Comme le montrent ces Billets, un tel discours est de plus en plus ubuesque. Jacques Chirac aime l’APD comme l’ours un pot
de miel. Charles Pasqua itou - lui dont il faudrait « respecter la loi ». Avec Jacques Foccart, ils verrouillent le système
françafricain qui livre au pillage les ex-colonies.
Le ministre Jacques Godfrain a eu le culot de dire (le 24/08/1996 sur LCI) que tous les chefs d’Etat d’Afrique francophone étaient
désormais élus. Il venait d’applaudir la farce électorale au Niger (après le Tchad, le Gabon, le Cameroun, etc.). Clairement, les
Nigériens ont signifié qu’ils ne voulaient pas d’un Bonaparte formé à Paris. Mais c’est un chiracophile - comme Mobutu...
Ces Nigériens n’ont qu’à faire avec, comme avec la misère que leur imposera un nouveau round de la « politique du ventre ».
Et qu’ils ne s’avisent pas de venir manger le pain des Français ! Le charter du retour les attend.
On n’espère pas des hommes politiques qu’ils disent toute la vérité. Mais trop de mensonges et de contradictions devient
intenable. Cela déchaîne la violence. Celle, symbolique, qui s’est exercée contre l’église Saint-Bernard, nous fait froid dans le
dos.
SALVES
Commission n’a pu établir si cette planification incluait ou non leur massacre - qui, après l’annonce de la mort du Président
hutu, a été perpétré en maints endroits, avant de s’élargir, souvent, aux femmes et aux enfants.
En 1972, c’est un génocide de l’intelligentsia hutue qui avait été commis. Si l’on ajoute, fin octobre 1993, les représailles
massives de l’armée (dont les familles avaient été particulièrement "ciblées"), puis le déclenchement d’une guérilla de type Hutu
power, et les répliques sauvages des militaires et miliciens tutsis 1, on conçoit que le fossé de haine, de peur et de sang ait pris
des proportions en apparence insurmontables. Les plus modérés se voient renvoyés à leur "ethnie", où plus personne ne contrôle
les démons extrémistes.
On en était là le 25 juillet 1996 : ni le Président Sylvestre Ntibatunganya, ni le Premier ministre Antoine Nduwayo ne
répondaient plus des mouvances et commandos criminels peu ou prou liés à leurs partis. Chacun, au Burundi et à l’étranger,
constatait l’échec de la "Convention de gouvernement" qui fondait une dyarchie bancale. Et chacun de redouter une escalade des
tueries, pire peut-être que celle du Rwanda en 1994.
La sollicitude étrangère s’était trouvé une figure de proue : l’ancien chef d’Etat tanzanien, le très influent Julius Nyerere. A
Arusha, fin juin, il fit admettre le principe d’une intervention militaire interafricaine. Mais l’initiative a rencontré de grandes
difficultés de mise en œuvre, et cristallisé au Burundi une double défiance.
Certains en Tanzanie (un peu comme en Syrie) cachaient mal leur envie de "libaniser" le Burundi, porte ouverte sur les trafics
péri-zaïrois ; accessoirement, les sommes importantes proposées par des pays nord-européens pour financer le corps
expéditionnaire africain auraient soulagé l’armée tanzanienne de la diète sévère que lui impose le FMI. Surtout, Nyerere
exposait un schéma irrecevable du rétablissement de la paix au Burundi : revenir à l’ordre constitutionnel d’avant le 21 octobre
1993 - avec un pouvoir (Parlement et Président) entre les mains de la seule majorité hutue.
Un schéma apparemment logique. Mais l’on peut aussi comprendre que, depuis lors, les génocides amorcé au Burundi (octobre
1993) et accompli au Rwanda (printemps 1994) dissuadent les Tutsis de se livrer sans protection au pouvoir d’une "majorité
ethnique". Pour « casser la peur 2»", il n’y a pas d’autre issue que la négociation de garanties réciproques, la lente reconstruction
d’une fiabilité politique. On l’a vu en Somalie, une occupation étrangère ne remplace pas (elle peut même contrarier) la maîtrise,
par chaque camp, de ses propres démons - massacreurs ou génocidaires.
Que Pierre Buyoya, dont le talent politique est certain 3, ait accepté le pouvoir que lui proposait l’un des deux camps, plutôt
que de laisser s’en emparer un extrémiste genre Bagaza, ne vaut certes pas légitimité. Mais s’il se montrait capable de clore,
dans ce camp, le registre de l’assassinat impuni, il ouvrirait la voie à la discussion d’un pacte républicain - avec des
interlocuteurs mis au défi d’en faire autant. En licenciant le tandem Bikomagu-Simbanduku, il adresse un signe encourageant 4.
Si par contre il échoue, le Burundi n’aura plus guère de perspective qu’un déchirement de type bosniaque.
Cette seule éventualité vaut bien que, avec la plus grande vigilance 5, on laisse Buyoya montrer ce dont il est capable. Quitte à
exercer de fortes pressions (les moyens ne manquent pas, sur un petit pays enclavé) s’il n’entamait pas le processus de
négociation promis. Mais commencer par l’ostracisme d’un embargo rigoureux apparaît contre-productif : pour une "première"
de l’OUA, on se serait réjoui d’une cible plus judicieuse.
Et la Françafrique dans tout ça ? Le hasard de ses positionnements géopolitiques (son idylle renouvelée avec Mobutu, rival
régional de l’anglophone Nyerere), et les liens conservés avec les officiers burundais qu’elle a formés, l’incitent plutôt au " wait
and see". Laissons-la à sa circonspection...
1. Un rappel forcément très partiel. L’interminable litanie des tueries au Burundi, depuis un tiers de siècle, témoigne d’un mimétisme insatiable. A peine signalions-
nous (dans notre n° 37, bouclé le 17/07/1996) une longue série de massacres de Hutus commis, au second trimestre 1996, par des militaires et miliciens tutsis, que
survenait celui de plus de 300 rescapés tutsis à Bugendana - sonnant le glas de la "Convention de gouvernement" : bousculé lors des obsèques, le président
Ntibantunganya se réfugiait à l’ambassade US.
Même la relation des faits est détournée : « Chacun tord les cercueils dans le sens qui l’arrange et y trouve la justification de sa propre peur » (un habitant de
Bujumbura, in Libération du 30/07/1996).
2. Selon l’analyse pertinente de Jacques de Barrin, in Le Monde du 13/08/1996. Elle contraste avec celles, toujours aussi partiales, de son confrère Jean Hélène. Cf.
par exemple, les 28 et 30/07/1996, deux "chefs d’œuvre" : De Bujumbura à Kampala, la région des Grands Lacs sous domination tutsie ? , et La mauvaise
conscience de l’Occident. Il y est affirmé, entre autres, que le Frodebu, « lui, n’a pas de sang sur les mains ». Le rapport de la Commission d’enquête de l’ONU
établit le contraire.
3. Pour Julius Nyerere, il est le seul homme politique burundais à se comporter comme tel (Jeune Afrique, 31/07/1996).
4. De ceux dont Jean Hélène (30/07/1996) ne croyait pas Buyoya capable.
5. Depuis quelques mois, une partie de la hiérarchie militaire avait carrément "disjoncté" : « Dans cette sale guerre, la notion de civils n’existe plus », confiait un
colonel (La Croix, 26/07/1996). Fin juillet, l’armée commettait encore plusieurs massacres de civils. Un autre est signalé le 7 août. Il est indispensable que soit
accru le nombre des observateurs internationaux des droits de l’homme : par défaut de financement, ils ne sont que cinq.
Mobutu connection
Le 19 juillet, le ministre Jacques Godfrain est allé annoncer à Mobutu la reprise de la coopération franco-zaïroise, officialisant
une alliance dont on pouvait lire les fondements "stratégiques" dans le périodique duvaliériste Lumières noires dès janvier 1994
(Billets n° 6).
Une alliance si impérieuse qu’elle a conduit la France à se détacher d’un autre attelage, la "troïka" - Paris ayant un temps
convenu avec la Belgique et les Etats-Unis d’adopter une attitude commune envers Mobutu. Ces deux pays « suivront », ordonne
Jacques Godfrain (La Lettre du Continent, 25/07/1996). Mais « si les Belges tardent à nous comprendre, tant pis pour eux... » (Le Soir,
23/07/1996).
« Je ne veux pas faire de suivisme dans l’ostracisme. [...] S’il y avait des élections aujourd’hui, Mobutu serait sans doute
largement élu ». Evidemment : il a tous les moyens de fausser le scrutin, et/ou d’éliminer ses concurrents...
L’intéressé est sur la même longueur d’onde : « Il nous faut des élections présidentielles le plus tôt possible. Je suis candidat.
Le seul pour le moment ! ». Instruit par les précédents gabonais, tchadien et nigérien, il ajoute : « Je souhaite que la France ait
un rôle prépondérant dans l’organisation des scrutins ». (Le Figaro, 28/07/1996). Une assurance d’insincérité !
Trois semaines plus tard (20/08/1996), Le Figaro raconte comment l’armée zaïroise organise la prostitution des mineurs et
multiplie les viols dans le Nord-Kivu.
Le bilan d’un tiers de siècle de mobutisme, pour ce peuple zaïrois censé plébisciter son dictateur, est une faillite intégrale. Il
faut croire que la Françafrique en général, et la Chiraquie en particulier, trouvent à y lire des actifs cachés...
Bénisseurs
Billets d’Afrique N° 38 – Septembre 1996
La "démocrature" échafaudée depuis 1993 par le général Eyadema avait été un peu contrariée par le vote des Togolais aux
élections législatives de 1994 : il manquait un siège à l’Assemblée pour que l’"ami de la France" puisse en faire son jouet, et se
débarrasser d’un Premier ministre, Edem Kodjo, insuffisamment docile. Trois opportunes élections partielles, bien conduites, y
ont remédié.
Les groupies d’Eyadema, dignitaires de l’ordre du Mono, sont allés observer ces scrutins. En tête, Charles Debbasch, Jacques
Vergès et le général Jeannou Lacaze, ineffable trio bien connu des lecteurs de Billets et des Dossiers noirs. Jean Tiberi a dépêché
deux de ses conseillers (briefés par son épouse, experte ès coopération ? ), et Jean-Louis Debré l’un des siens (Eyadema est de
ces Africains que la famille Debré "adore").
Enfin, le surréaliste « Observatoire international de la démocratie », poursuivant sa tournée (après le Tchad et le Niger), a
délégué six de ses membres. Tout ce monde a trouvé le scrutin parfait, puisque, résumait le général Lacaze - dévot de Mobutu -
ceux qui sont venus voter avaient une carte, et ils ont mis un bulletin dans l’urne (Canard enchaîné, 21/08/1996).
Voyage d’"affaires"
Lors de son voyage au Gabon et au Congo, mi-juillet, Jacques Chirac n’a eu quasiment, avec les présidents Bongo et Lissouba,
que des entretiens sans témoin. Pour parler de cet "argent noir" dont le blanchiment par Elf est remis en question ? Selon un
initié, « si [le juge] Eva Joly parvenait à éplucher les comptes de la CIPH [filiale d’Elf-Gabon], tous les réseaux franco-gabonais
sauteraient ». « La CIPH est une véritable bombe, [...] un carrefour où l’argent remontait du Gabon pour, ensuite, prendre le
chemin de personnalités politiques en France » (Libération, 19/07/1996).
Comme le circuit a été gavé de prêts aidés, il convenait de faire un effort exceptionnel de remise de dettes pour ces pays trop
riches en pétrole. Les moins riches attendront. Au tribunal des indulgences - le Club de Paris -, le Congo a eu droit à un taux
d’annulation sans précédent (67 %). Au Gabon, pays trop fortuné pour passer au Club, Jacques Chirac a annoncé une "grâce
présidentielle" de 400 millions de FF. Auto-amnistie de financements électoraux ?
A Brazzaville, dans l’entourage de Jacques Chirac, Jean-Paul Parayre a eu droit à tous les honneurs : le groupe dont il est le n°
2, Bolloré-Rivaud (-RPR), paraît sans rivaux pour la prochaine privatisation du Port congolais de Pointe-Noire (La Lettre du
Continent, 25/07/1996).
Présentez... armes !
Le 14 juillet, Jean-Charles Marchiani, préfet du Var, l’homme des missions secrètes de Charles Pasqua et Jacques Chirac,
remettait les insignes de chevalier de l’ordre du Mérite au marchand d’armes français d’origine russe Arcadi Gaydamak. On se
souvient que, fin 1995, Marchiani avait négocié avec le général Mladic - le boucher de Srebrenica -, la libération de deux pilotes
français détenus par les Bosno-Serbes (Billets n° 30 et 34). Le vendeur d’armes méritant aurait été un intermédiaire décisif...
Elisio Figuereido, ancien ambassadeur angolais à Paris et homme de confiance du président Dos Santos, assistait à la
cérémonie. Son job préféré est l’achat d’armes. L’Angola est en ruines, mais ses "dirigeants" sont assaillis de dollars pétroliers et
diamantaires. Dans ce contexte, le clan Dos Santos n’a rien trouvé de plus urgent que de négocier l’acquisition de plus de 2
milliards de FF d’armements (La Lettre du Continent, 25/07/1996).
As usual, du vendeur à l’acheteur, les commissions seront "canon". Cette agréable perspective méritait bien, à Toulon, une
petite fête nationale.
L’armée se défile
La création d’un Tribunal pénal international permanent pour juger des crimes contre l’humanité est le grand enjeu juridique de
cette fin de siècle. Ce serait le premier pas vers un minimum de prévention des forfaits les plus abominables. La Commission de
droit international de l’ONU vient de présenter un projet (Le Monde, 24/08/1996).
L’enthousiasme des Etats est très modéré. Jusqu’ici, cependant, la France ne s’opposait pas vraiment à cette avancée. Mais une
réunion interministérielle sur ce dossier, mi-juillet, a mal tourné. Le ministre de la Défense Charles Millon a fait valoir qu’une
telle institution pourrait limiter la marge de manœuvre de nos militaires, et mettre en cause des officiers français pour leur rôle
en Bosnie et au Rwanda (L’Evénement du Jeudi, 25/07/1996).
L’impunité des galonnés risque fort de primer sur la vie de millions de civils.
Bon point
Plus de la moitié des pays d’Afrique subsaharienne ont renoué depuis 1994 avec une croissance économique supérieure à 3 %.
Le taux de scolarisation primaire remonte, surtout chez les filles (dans 19 pays sur 26). (African Development Indicators de la Banque
mondiale, 1996).
Fausses notes
- Par contre, la situation a empiré dans les pays en butte à des troubles politiques et économiques. L’écart ne cesse de se creuser
entre les économies africaines qui fonctionnent et celles qui ne fonctionnent pas. (ibidem).
- Le général Jean-Pierre Huchon, qui fut de 1990 à juin 1994 le principal responsable militaire de l’engagement français auprès
des F.A.R. (l’armée du génocide rwandais) a gagné une étoile et vient d’être promu gouverneur militaire de Marseille. Ce n’est
pas une galéjade, ni un coup de Massu.
- Edouard Laporte fut chef de la Mission de coopération en Guinée équatoriale, à l’époque où les crédits de rénovation
hospitalière n’arrivaient pas aux hôpitaux, mais le poison dans l’alimentation des médecins-chefs coopérants. Il a servi au Tchad
en juin 1996, au moment de la grande fraude électorale (Billets n° 37). De telles références justifiaient une "promotion" à la
Mission de coopération de Sao Tomé. Au large du Cameroun, du Gabon et... de la Guinée équatoriale, cet archipel de 120 000
habitants attire comme un aimant tous ceux qui rêvent d’en faire la base arrière de leurs trafics et coups tordus.
(Achevé le 26/08/1996)
Billets d’Afrique N° 38 – Septembre 1996
« Tous les Burundais, Hutus ou Tutsis, craignent pour leur vie et, au regard de l’histoire tragique de leur pays, ils ont raison. [...]
Les Hutus comme les Tutsis cherchent à inoculer leur problème aux étrangers, à les manipuler pour arriver à leurs fins. On ne
se fait pas d’idée de leur capacité à faire paniquer le monde. Ils se font peur et ils font peur à la communauté internationale. Ils
adorent ça. Mais il ne faut pas entrer dans ce jeu totalement morbide, ne pas se laisser contaminer par cette mentalité
suicidaire ». (Ahmedou OULD ABDALLAH, ancien représentant de l’ONU au Burundi, in Libération, 26/07/1996).
[Nous nous permettons de citer ce passage peu diplomatique d’un diplomate exceptionnel, parce que l’on sait qu’il aime le Burundi. Il ne
juge pas, mais il constate. La « mentalité suicidaire » n’est pas une envie de suicide, mais l’effet d’un engrenage qui, sans un sursaut psycho-
politique, conduit objectivement le Burundi au naufrage. Ce n’est évidemment pas en épousant telle ou telle passion panique que « les
étrangers » peuvent favoriser un tel sursaut].
« Les partenaires du Nord ont leur part de responsabilité dans les méfaits de la corruption, ne serait-ce qu’en raison de
l’incohérence entre leur politique de coopération au développement et leur politique de promotion des exportations. [...]
Qu’ils tolèrent, voire encouragent, la corruption comme un moyen de promotion de leurs ventes - en limitant l’application de
leur droit pénal aux actes commis sur leur propre territoire et en permettant la déduction fiscale de la corruption comme
"dépenses utiles" - me paraît scandaleux ». (Dieter FRISCH, ancien Directeur général du Développement à la Commission européenne, in Le
Courrier ACP-UE, 07/1996).
« Tous les ressortissants africains [les immigrés expulsés] dont il est question rentrent dans des pays démocratiques où existent une
opposition et une presse libre ». (Jacques GODFRAIN, Le Figaro du 26/08/1996).
[L’existence, dans des pays comme le Zaïre, d’une opposition et d’une presse indépendante qui résistent aux assauts du régime en place ne
signifient pas que celui-ci est démocratique... ].
« En refusant de reconnaître à temps les droits à la régularisation de ceux qui en avaient, le ministre de l’intérieur a solidarisé
trois cents personnes de statuts juridiques très différents. Du coup, il les a rendues inséparables. Après cinq mois de lutte dans
des conditions très difficiles, on doit considérer que ceux qui n’avaient pas de droits les ont, du fait même du gouvernement,
acquis dans cette lutte.
L’appel au droit pour nier le droit, le tri honteux qui nous renvoie à des souvenirs non moins honteux, sont [...] les seules
réponses de ce gouvernement qui, décidément, ne sent rien, ne comprend rien » (Michel ROCARD, Le Monde du 24/08/1996).
« [Je suis] heureux que le ministre de l’Intérieur Jean-Louis Debré ait adopté l’attitude que le Front national lui avait fortement
recommandée ». (Bruno GOLLNISH, Secrétaire général du Front national, cité in Libération du 24/08/1996).
« Etrangers, ne nous laissez pas seuls avec les Français ! ». (Inscrit sur le front d’un manifestant, après l’expulsion des sans-papiers de l’église
Saint-Bernard, Libération du 24/08/1996).
A FLEUR DE PRESSE
The Washington Post, L’asile zaïrois des meurtriers, 14/07/1996 (Jeff DRUMTRA) : « Le HCR a besoin de financement
international et de soutien diplomatique pour fermer les camps de réfugiés à Goma et les transférer dans un endroit moins
menaçant. Les tueurs dans les camps devraient être identifiés et au moins expulsés, sinon arrêtés. Mais ces options ne sont
réalisables que si une force internationale neutralise la machine militaire des exilés hutus - une initiative improbable.
[...] La prétendue implication de la communauté internationale dans la justice, la responsabilité et la prévention du génocide se
présente comme une rhétorique creuse. La scène est dressée pour une instabilité permanente au Centre-Est de l’Afrique. La
conquête du Masisi [par le Hutu power] est pratiquement achevée. Et un régime cancéreux de tueurs de masse y est si bien implanté
qu’il pourrait n’être jamais délogé ».
L’Indépendant (Burkina), Il faut y lire l’Afrique ! , 16/07/1996 : « La situation au Niger achève le démarrage des coups d’Etat
africains version 2000. C’est bel et bien reparti pour les putschs en Afrique. Le schéma classique est le suivant : coup d’Etat
militaire (il y a toujours des raisons pour un putsch) ; organisation des élections démocratiques (le choix de la méthode de fraude
ou de neutralisation des adversaires reste à la discrétion du putschiste triomphant. Il en est de même du score aux élections. Il
choisira le score qui lui plaît). Mais il faut une préparation auparavant. Il y a deux possibilités de nos jours pour préparer un
putsch en Afrique francophone :
- la première est que le candidat au putsch se fasse parrainer par un autre chef d’Etat en poste qui a ses entrées à l’Elysée. Le
parrain l’aide à ficeler son affaire, militairement et politiquement. Le putsch réussi, il informe rapidement Paris et présente son
protégé comme un pro-français. [...] Ce genre de parrainage est très vite accepté si les garanties sont données. Paris convaincu,
coup d’Etat réussi ! Bien sûr, il peut s’en suivre les condamnations verbales, les menaces diverses (suspension des aides, de la
coopération militaire, blablabla). [...] C’est le cas du Niger [le parrain étant Blaise Compaoré, ndlr] ;
- la deuxième possibilité : Paris décide de vous écarter. Comme au bon vieux temps de Jacques Foccart, votre départ est planifié
Outre-Mer. Toujours avec l’aide d’un parrain africain, on vous monte l’opération, aide logistique à l’appui. [...]
Tout est réglé à l’avance : l’élection "démocratique" du putschiste, et bien sûr l’installation d’un parti unique version militaro-
démocratique, [...] avec le chef suprême qui pulvérise les oppositions, achète les consciences et annihile les volontés et les
capacités de réflexion au niveau des intellectuels. Paris consentant : élections truquées validées ».
Le Monde, Forteresse vide, 23/08/1996 (Jean-Marie COLOMBANI) : « L’immigration est sans doute notre affaire Dreyfus, ce
moment de vérité où se dévoile crûment une époque et se partagent radicalement les générations [...].
Aujourd’hui, c’est de nous, de notre avenir, du pays que nous voulons léguer, de notre rapport au monde, bref de la France,
que nous parlent les Africains de l’église Saint-Bernard et ceux qui les soutiennent ».
Billets d’Afrique N° 38 – Septembre 1996
[Pour le député RPR Renaud Muselier, « les images diffusées dans le monde entier serviront de leçon pour les autres candidats à
l’immigration clandestine » (Le Monde, 24/08/1996). Ces images qui nous font honte... Oui, les regards se partagent.]
LIRE
L’Afrique qui réussit. Vie et combats d’un leader paysan guinéen, Moussa Para DIALLO et Jean VOGEL, Syros, 1996, 222 p.
L’histoire très stimulante d’un développement et d’une coopération réussis, dans un pays martyrisé par une dictature d’un quart de siècle. Où
l’on voit que, malgré d’innombrables pièges, le bon dosage de qualités assez largement répandues (ingéniosité, ténacité, intégrité), plus un
zeste de chance, fournit le meilleur des composts.
Rwanda : L’honneur perdu des missionnaires, Golias n° 48/49, Eté 1996, 164 p. (dont 108 sur ce dossier spécial).
Une enquête sans équivalent, et par là indispensable, sur une question qui taraude quiconque essaie de comprendre ce qui s’est passé au
Rwanda en 1994 : comment une religion vouée à l’enseignement de l’amour n’a-t-elle pu freiner le déferlement de la haine, dans un pays où
elle était omniprésente ? secondairement, comment un certain nombre de gens "très bien" ont-ils pu se faire auteurs ou complices de
l’innommable ? Ces questions ont un parfum de scandale : elles renvoient l’institution, et tout un chacun, à sa fragilité. Les milieux bien-
pensants, et ceux visés par l’enquête de Golias, tireront donc parti de quelques lacunes ou erreurs de détail pour disqualifier un travail
considérable. S’il s’agit de chrétiens, ils perdront une occasion unique d’approfondir le message de leur fondateur, qui lie la grâce à l’aveu de
la fragilité.
Il ne s’agit pas d’être condamné, mais d’admettre pourquoi et comment on s’est aussi lourdement trompé. Golias fourmille d’indications sur
l’environnement idéologique qui autorisa le génocide - y compris la traduction de Mein Kampf en kinyarwanda par un Père blanc allemand.
Les considérables réseaux de soutien au Hutu power en Belgique, en Allemagne, en France ou au Vatican ne sont pas près de l’aveu. Ils
continuent leur travail de sape. Ils empêchent l’Eglise catholique de participer pleinement au travail de justice et de paix dont le Rwanda a un
si criant besoin.
De Mitterrand à Chirac, les affaires. Dix ans dans les coulisses du pouvoir, Alain CARION, Plein Sud, 1996, 458 p.
Cet ouvrage illustre, en se fondant sur une documentation largement inédite, la corruption des milieux mitterrandien, balladurien et du Parti
Républicain (on lira avec intérêt la fiche RG sur l’homme des basses œuvres de François Mitterrand, François de Grossouvre, curieusement
suicidé le 7 avril 1994).
Les Chiraquiens seraient, eux, des saints, victimes des calomnies de leurs tortueux adversaires ou des frustrations de quelques juges. On
n’en croit évidemment rien : parmi d’autres documents, La Razzia d’Alain Guédé et Hervé Liffran (Stock, 1995) révèle chez eux un sens de
l’« organisation » bien plus accompli que chez les clans ciblés par Alain Carion. Jacques Foccart est passé par là.
Mais l’artillerie lourde qu’« on » a procuré à Carion trahit l’inquiétude de ses fournisseurs. Elle laisse espérer, en représailles, la poursuite
d’un grand déballage devenu réellement indispensable, tant en France le champ clos où se rencontrent la politique et les affaires est devenu
miné, et minable.
Bercés au « Plus jamais ça ! », nous faisons partie de cette génération d’humains qui croyaient, depuis les conventions de
Genève de 1949 sur la prévention et la répression des crimes de génocide et des crimes contre l’humanité, être juridiquement
protégés. La pénalisation ne suffit pas (on l’a vu au Cambodge, en Bosnie et au Rwanda), mais, au moins, elle désigne le mal.
Le livre d’Yves Ternon, L’Etat criminel (Seuil, 1995), est venu raconter ce qui s’était réellement passé à Genève : les Etats, sujets
potentiels des conventions en discussion, ont demandé à leurs éminents experts d’inclure dans les textes de discrètes dispositions
qui les rendraient inapplicables. Saisies à propos de crimes commis au Rwanda et en Bosnie, les juridictions françaises ont, à
plusieurs reprises, confirmé cette inapplicabilité.
Certes, pour ces deux contrées, il a été institué entre-temps des tribunaux pénaux internationaux ad hoc. Mais bien
tardivement, en s’assurant de la précarité de leur organisation et de leurs moyens. Et les lois d’application françaises sont
dotées d’un subtil mécanisme d’incompétence 1.
ABOMINATION
Ces failles tragiques avaient conduit les esprits lucides, à travers le monde, à mener campagne pour la création d’une Cour
criminelle internationale (CCI). Les Nations unies ont institué un comité préparatoire, qui a achevé ses travaux le 30 août. La
France suivait le mouvement. Certains le stimulaient : Louis Joinet, Robert Badinter, quelques diplomates.
Mais, comme nous l’annoncions dans notre précédent numéro, le vent a tourné en juillet. Craignant pour ses fautes passées ou
sa « marge de manœuvre » future, l’armée a imposé un revirement. Il s’est confirmé en août : à l’ONU, la France a pris la tête
de l’obstruction à la CCI, aux côtés de pays comme l’Irak, l’Iran, la Libye, la Birmanie,... Ses partenaires de l’Union
européenne sont atterrés. Ils ne sont pas les seuls.
Pendant qu’il privait nos enfants d’une protection minimale contre le retour de l’abomination, Jacques Chirac, entouré de
lycéens, allait à Auschwitz célébrer « le devoir de mémoire qui s’impose au monde. Et l’espérance que jamais, plus jamais, nulle
part, ne s’accomplisse une telle horreur »...
1. Il faut qu’ils soient « trouvés » en France (et pas seulement « présents »), c’est-à-dire que les pouvoirs publics ordonnent de les chercher...
SALVES
Sus à la CCI !
On se réjouissait que les 34 experts de la Commission du droit international de l’ONU aient, après quinze années de travaux
(! ), produit un projet de CCI fort convenable. Selon le président de la Commission, « les Etats sont désormais au pied du mur ».
Aucun responsable de crimes de génocide, de crimes de guerre ou contre l’humanité « ne pourra croire qu’il restera tranquille »
(Le Monde, 24/08/1996).
Que ces criminels se rassurent, l’armée française veille. Dans un article paru en février dans la revue L’Armée d’aujourd’hui, le
contrôleur général Rochereau donnait le ton de ce qui deviendra la position officielle. Il reprochait aux juridictions
internationales d’être « plus souvent utilisées comme tribunes médiatiques que comme organes chargés de dire le
droit ». Autrement dit : laissons les militaires se juger eux-mêmes, s’ils en ont envie, ça fera moins de vagues.
Et de souligner le risque d’une mise en accusation d’officiers français (qui ne manquerait pas de s’étendre à leurs "donneurs
d’ordres") : « La polémique qui se développe sur le rôle de la France au Rwanda lors de l’opération "Turquoise" [...] montre
qu’une telle hypothèse ne peut pas n’être qu’un cas d’école ».
L’armée a convaincu son ministre, Charles Millon, qui a convaincu l’Elysée et Matignon. A New York, donc, la France
multiplie les amendements aberrants ou invalidants au projet de CCI. Selon le délégué suisse, elle « a abandonné toute approche
dictée par la logique » (cela ne peut étonner les lecteurs de Billets). Bon nombre de délégués accusent la France de servir de
caution à tous les régimes pour lesquels la CCI s’apparente à une épée de Damoclès (Le Monde, 06/09/1996). Ils sont nombreux en
Françafrique, ou parmi les clients de la « grande politique » franco-arabe. Ils n’osaient trop manifester leur hostilité au projet.
Mais la France de Jacques Chirac est si sûre d’elle même...
Billets d’Afrique N° 39 – Octobre 1996
Après-Mobutu
Depuis que Mobutu a été hospitalisé et opéré à Genève, pour ce qu’il est convenu d’appeler une "grave maladie", on s’agite
sérieusement autour de sa succession. La mode étant aux régimes militaires "éclairés", la Françafrique et ses réseaux se
cherchent un officier-relais.
Ils sont certes en cheville avec les généraux Nzimbi et Baramoto, qui font partie de la même tribu que Mobutu et dirigent ses
milices. Mais, responsables de trop d’exactions et mêlés à trop de trafics, ces deux soudards ne sont pas vraiment présentables. A
l’inverse, le général Mayele, ancien chef d’état-major, ferait bonne figure, mais il se heurterait probablement aux deux
précédents. On déplace donc les pièces sur l’échiquier, selon des scénarios tous moins démocratiques les uns que les autres.
Si des élections présidentielles sont organisées un jour au Zaïre, c’est que le "bon choix" de la Troïka (Belgique-France-USA),
où Paris joue souvent cavalier seul, sera déjà plus qu’avancé.
En attendant, au sud-Kivu, le régime avec lequel la France a repris sa coopération massacre allègrement les Banyamulenge, des
Zaïrois tutsis. Le Commissaire de Zone parle de « chasser les serpents ».
D’Esnon en Réunion
Conseiller juridique auprès du Secrétaire général du RPR, Jérôme Grand d’Esnon (JGDE) animait le commando d’« experts
électoraux » français qui assista Idriss Déby, à N’Djaména, dans le gigantesque truquage électoral du 2 juin (cf. Billets n° 36, et le
Dossier noir n° 8).
Nul ne sait précisément si, au Tchad, JGDE représentait l’Elysée, la Coopération, la rue de Lille (siège du RPR), ou un autre
"service". A vrai dire, dans une République française re-foccartisée, ces distinctions perdent de leur pertinence.
JGDE n’a guère eu le temps de se reposer : ses talents ont été requis pour "organiser" à la Réunion, la campagne du ministre de
la Francophonie Margie Sudre. Celle-ci a tenté (en vain) de ravir, à l’occasion d’une élection législative partielle, un siège
détenu par le Parti communiste réunionnais. JGDE dirigeait une équipe de spécialistes parisiens. Objectif : « combattre la fraude
électorale »... (Libération, 06/09/1996).
Mais il n’a pas été possible, à la Réunion, de disposer des mêmes atouts qu’au Tchad - de faire voter, par exemple, des mineurs
munis de fausses cartes d’électeurs. Margie Sudre l’a déploré : « si les enfants avaient pu voter, j’aurais gagné. Là-bas, ils
m’accueillent comme une star »... (France-Soir, 17/09/1996).
Racisme
« Oui, je crois à l’inégalité des races, c’est évident ». Le 30 août, en identifiant au mot près ses convictions à la définition du
racisme, Jean-Marie Le Pen, président du Front national, autorise tout journaliste, tout citoyen, à dire ou écrire, sans risquer la
diffamation, que lui-même et son parti sont racistes. On le savait. Mais il nous rend l’initiative.
Dans l’affrontement désormais ouvert entre deux conceptions de la France, nous pouvons désormais mobiliser tout l’héritage
juridique (la Constitution et le loi) et politique (du dreyfusisme à l’anti-nazisme) que nous ont légué les générations précédentes.
C’est l’occasion ou jamais de le transmettre, par une pédagogie concrète.
On peut ainsi demander s’il est acceptable, dans la République française, qu’un syndicat raciste (puisque lié au Front national)
ait droit de cité dans les commissariats, encourageant ainsi la "chasse au faciès". Et ainsi de suite.
Quand on observe à Marseille (voir A fleur de presse) les dégâts que peut opérer l’incitation à la haine raciale, on comprend qu’il
n’est plus possible de différer le combat idéologique, politique et juridique. Le droit donne de la force aux faibles. Or les
démocrates, au départ, sont plus faibles que les fascistes. Félicitons (une fois n’est pas coutume) le ministre Jacques Toubon de
vouloir étoffer l’arsenal de la légalité anti-raciste. Reste à obtenir que l’inéligibilité figure parmi les sanctions envisagées.
Campagnes
Avec Agir ici et plusieurs centaines d’associations à travers le monde, Survie a participé, autour du G7, à une campagne sur la
dette des pays du Sud. Il s’agissait d’améliorer les termes de la remise des dettes bilatérales des pays les plus pauvres, et surtout
de pousser le plus loin possible le mouvement, récemment amorcé, d’une réduction de leur dette multilatérale envers le FMI et
la Banque mondiale. Une pression déjà payante, puisque les créanciers ont cédé du terrain, mais qui ne doit pas cesser. Chaque
étape du processus peut être bloquée par les égoïsmes divergents des pays du G7 : l’Allemagne et le Japon, par exemple, n’ont
pas les mêmes intérêts que la France, ou les USA.
Billets d’Afrique N° 39 – Octobre 1996
Survie soutient également la nouvelle campagne d’Agir ici (14 passage Dubail, 75010-Paris), « Nigeria, Birmanie : les dictatures
carburent au super ! ». Sont interpellées les compagnies pétrolières Shell, Elf et Total, dont les investissements ou les royalties
confortent ces régimes et financent leurs moyens de répression.
Depuis le Biafra, Elf est associée à tous les mauvais coups de la Françafrique dans les pays pétrolifères. En Birmanie, la junte
au pouvoir (le SLORC... ) "réduit" les ethnies minoritaires. Elle les "déblaye", notamment, autour du gazoduc construit par
Total. Le groupe a engagé des "consultants en sécurité", qui collaborent avec l’armée birmane. Anciens militaires ou
mercenaires, ils seraient issus des milieux d’extrême-droite (Libération, 03/09/1996). La complaisance de Total envers le SLORC n’a
d’égale que celle du pouvoir chiraquien (Billets, n° 36).
Il se trouve que Jacques Chirac et l’ex-PDG de Total, Serge Tchuruk, sont bien copains. Même que le premier veut refiler
Thomson, privatisable, au second - devenu PDG d’Alcatel. Même que, selon un haut fonctionnaire du Trésor, « on risque un
scandale épouvantable » (Le Canard enchaîné, 18/09/1996). Cela ne ferait jamais qu’un de plus.
Fausse note
La France avait beaucoup poussé à la conclusion d’une "Convention pour la lutte contre la désertification", signée à Paris en
octobre 1994. Deux ans plus tard, l’exécutif n’a pas encore trouvé le moyen de la faire ratifier par le Parlement... (Les nouvelles de
SUD, 09/1996).
(Achevé le 23/09/1996)
* Le premier d’un cycle de 6 débats sur la Coopération française, organisé au Centre Pompidou par l’Observatoire permanent de la
Coopération française : Le projet français de coopération et son devenir. Jeudi 10 octobre à 19 h. Tél. 44 78 44 52.
Tchad, Niger :
escroqueries à la démocratie
Comment la Françafrique a concocté deux énormes fraudes électorales, pour « légitimer » des dictatures amies - contre des millions
d’électeurs témoignant de leur soif de démocratie.
Agir ici et Survie, Éd. L’Harmattan, 111 p.
Disponible à Survie le 15/10/1996. 49 F port inclus.
« Ici, au Gabon, dans l’exploitation forestière, pétrolière et minière, partout les Français sont les premiers. C’est normal, parce
que nous étions une colonie française [...].
Si j’avais de l’argent, je le distribuerais aux Gabonais, parce que ce sont eux mes électeurs, pas les Français ». (idem).
[La double dénégation s’annule : Bongo a aussi peu d’argent qu’il n’est "élu" par des Français - pétroliers ou "pilleurs de troncs"].
« [Jacques Chirac] m’a dit [à propos des filiales d’Elf-Gabon, "explorées" par le juge Joly] que c’était une sale affaire ». (idem).
[Et nous qui croyions qu’il s’agissait de lessiveuses ! ].
« L’Afrique avec laquelle nous coopérons se porte bien ». (Jacques GODFRAIN, ministre de la Coopération, in Le Figaro, 13/09/1996).
[Elle obtient les plus mauvais scores à l’Indice du développement humain. Voir ci-dessous].
« L’Afrique a su démontrer sa capacité à se réformer elle-même. Un exemple parmi d’autres : l’Afrique francophone a accepté
et supporté la dévaluation de 50 % du franc CFA » (id.).
[Il fallait oser : présenter la dévaluation du CFA comme une réforme choisie par l’Afrique ! ].
« Notre politique de coopération aide maintenant la réalisation de ce qu’on appelle "les petits projets de proximité", c’est-à-dire
des puits, des dispensaires, l’aménagement de l’arrière-pays qui avait été longuement abandonné » (idem).
[Chiche que la rue Monsieur établisse contradictoirement le pourcentage de l’aide au développement française consacré à ces « petits
projets ». On prend les paris : cet alibi se chiffre à moins de 2 %, et plus probablement à moins de 1 %.
Dans le registre du françafro-optimisme forcené, mais à l’apparence bonhomme, Jacques Godfrain est époustouflant. Il peut en faire des
tonnes, pendant des heures. Mais l’exercice a quand même des limites : quand il a tenté de faire croire aux Nigériens qu’ils avaient élu
Ibrahim Baré Maïnassara, ils l’ont détrompé : « L’Elysée l’élisait »].
« Je ne suis pas seul à penser que l’avenir du Burundi et du Rwanda devrait passer, comme le Kenya, la Tanzanie et l’Ouganda,
par leur association à une entité plus grande. L’appartenance de ces deux pays à une communauté d’Afrique de l’Est leur
permettrait, en raison d’une solidarité régionale et de débouchés économiques et politiques régionaux, de dépasser leurs conflits
internes ». (Yoweri MUSEVENI, Président de l’Ouganda, interview au Soir, 03/09/1996).
[Certes. Mais ces deux pays, outre le handicap de leur petitesse, ont la malchance d’être à la jonction de deux regroupements régionaux
potentiels, et à proximité d’une faille linguistique (anglophonie/francophonie) : le Zaïre aussi les verrait bien dans une « entité plus grande »
d’Afrique centrale, dont il sera le géant, et la Françafrique l’y encourage d’autant plus qu’elle n’imagine pas l’anglicisation de deux Etats
supplémentaires. Ces rivalités souterraines, loin d’aider le Rwanda et le Burundi à « dépasser leurs conflits internes », concourent à les
attiser. Halte au feu ! et cartes sur table... ].
Billets d’Afrique N° 39 – Octobre 1996
« L’homme a, paraît-il, le devoir d’être heureux. Nous avons décidé d’être heureux en France, avec vous, et sans Debré. Il faut
changer la loi pour sortir ce pays de la xénophobie et du racisme. C’est pour une certaine idée de la France que nous sommes-
là ». (Ababacar DIOP, porte-parole des sans-papiers, lors d’une manifestation de soutien de 3 000 personnes à Paris, Libération, 06/09/1996).
« Lui [un Malien expulsé au Mali dans un "charter" organisé par Jean-Louis Debré] , il a été arrêté pendant qu’il faisait ses courses. Dans les
sacs que tu vois, il y a toutes les couches qu’il avait achetées pour son bébé. Sa femme et le bébé sont en France, lui et les
couches sont ici ». (Cissoko, un sans-papier expulsé de l’église Saint-Bernard, renvoyé au Mali par le même charter, Charlie-Hebdo, 28/08/1996).
« Le HCR [Haut-commissariat aux réfugiés] est une organisation tout à fait remarquable, mais je préfèrerais qu’elle s’occupe des
Bengalis en Inde et des véritables problèmes des réfugiés ». (Eric RAOULT, ministre de l’Intégration, après une intervention du HCR en
faveur d’un Mauritanien expulsé de St.-Bernard. Jean-Louis Debré voulait le renvoyer dans son pays, où il a été torturé, Le Monde, 03/09/1996).
« Durant la guerre [en ex-Yougoslavie], la politique humanitaire fut un alibi pour ne pas intervenir militairement. Aujourd’hui, l’aide
au développement remplit un rôle identique, en étant un prétexte pour ne pas s’attaquer aux criminels de guerre. Les
Occidentaux disent que l’aide économique permettra aux gens de vivre ensemble. C’est un mensonge : seule l’arrestation des
criminels de guerre permettrait d’envisager une recomposition de la Bosnie-Herzégovine. Et, ensuite, il coûterait nettement
moins cher d’aider le pays à se sortir du marasme économique ». (John FAWCETT, International Crisis Group cité par Le Monde,
12/09/1996).
A FLEUR DE PRESSE
D+C (revue de la Coopération allemande), La démocratie africaine face à la tentative révisionniste, 05/1996 (Gabriel BOKOUMAKA) :
« La jeune démocratie africaine enfantée par le mouvement de libération politique des années 80, vient de connaître les
premières tentatives de sa remise en cause, cependant que de manière profonde se profile un courant révisionniste dont l’objectif
affiché [...] n’est ni plus ni moins qu’un ajournement des principes essentiels de cette démocratie.
La thèse révisionniste [...] a comme prétexte ce que ses initiateurs appellent la réalité africaine spécifique, caractérisée
politiquement par deux données majeures :
- D’une part, la démocratie doit intégrer la conception africaine du pouvoir et le facteur ethnique : en Afrique, le chef est
omniprésent, son autorité et ses décisions ne sont pas contestables ; l’ethnie est la base sociale incontournable de la conquête et
de l’exercice du pouvoir et donc sa non prise en compte rend précaire la survie de l’Etat-Nation.
- D’autre part, [...] une étape de transition [...] doit privilégier le développement économique par rapport aux libertés
démocratiques.
Au total, le courant révisionniste postule que l’impératif de l’élite africaine n’est plus de bâtir un régime démocratique, mais de
penser une "autre démocratie", afin de substituer à la démocratie "occidentale conflictuelle" instituée par les Conférences
Nationales Souveraines (C.N.S.) une démocratie "consensuelle" conforme à l’âme africaine. [...]
Dans l’Afrique traditionnelle, souligne-t-on, le Souverain [...], investi par les vivants, est inspiré par les ancêtres, ce qui fait de
lui un personnage omnipotent, infaillible. [...] Par conséquent, les constitutions démocratiques qui instituent la séparation des
pouvoirs et limitent les pouvoirs du Président de la République tout en l’exposant à la critique, [...] sont frappées d’inadaptation.
[Ayant passé en revue les arguments de la "base ethnique" et des contraintes du développement, l’auteur se demande si] la thèse révisionniste [...] n’est
pas un simple tour de passe-passe politique, une autre légitimation pour des dictatures en gestation [...], [si elle ne vise pas] d’autres
buts, comme le contournement des élections libres. [...]
Les instabilités constatées ne résultent nullement d’un excès de démocratie. Bien au contraire, on observe que, plus il y a
d’instabilité, plus les revendications ouvertes et profondes s’expriment en termes de plus de liberté, plus d’élections libres et
transparentes,... plus de démocratie. [...]
Ainsi que le fait remarquer avec beaucoup de pertinence le Président Alpha Oumar Konaré du Mali, après une expérience de
quatre ans au pouvoir dans un contexte difficile de pauvreté et de conflits ethniques, " l’objectif du développement en Afrique,
c’est-à-dire celui d’une école et d’un dispensaire dans chaque village reste conditionné par la responsabilisation et la
participation accrues de la population, c’est-à-dire par la démocratie et la décentralisation" ».
[Cette thèse révisionniste est hégémonique dans les milieux françafricains. Elle sous-tend le processus d’« installation » des régimes Déby et
Baré, au Tchad et au Niger, avec des Constitutions ad hoc. Quand à Alpha Konaré, il finira par faire figure de "dernier des Mohicans".
Jacques Chirac a mal digéré qu’il ait, en juin 1995, refusé de se déplacer à Yamoussoukro, où le Président français convoquait ses
homologues de la région. Gare à la contagion kaki ! ].
Libération, A Marseille, le racisme à fleur de peau, 16/09/1996 (Alain LEAUTHIER) : « [Durant la manifestation de 6 000 personnes
organisée par le Front national, après le meurtre d’un lycéen par un jeune d’origine marocaine] , pendant des heures, on a vu passer un souffle de
haine brute, une orgie de paroles guerrières, un défoulement collectif. [...] "Le vrai peuple de Marseille" selon Jean-Marie Le
Pen, une manif sans cesse au bord du dérapage, du lynchage des opposants - sort évité de justesse à une vingtaine de jeunes
Blacks-Blancs-Beurs [...]. Dans les rangs, on se gorgeait de "melons, négros" promis aux pires abominations, "demain quand on
aura le pouvoir" ».
[« Nous profitons des circonstances », reconnaît le délégué général du Front national Bruno Mégret. Involontairement, il nous apporte le
pire des témoignages sur l’unité du genre humain : les manipulations haineuses d’un Karadzic ou de Radio des Mille collines ne sont pas
loin].
Le Nouvel Observateur , Les couleurs de la France, 29/08/1996 (Edgar MORIN) : « Le problème n’est [...] pas dans son principe
celui de la quantité d’immigrants, mais celui du maintien de la force de la culture et de la civilisation françaises. Il est
inséparable du problème que pose le devenir de la société française. [...] La culture urbaine et l’éducation sont des facteurs
fondamentaux de la francisation des immigrés. Mais la ville est en crise, l’éducation se sclérose.
Une culture forte peut intégrer, mais non pas dans des conditions de crise économique et morale, et c’est là qu’est le vrai
problème posé par l’immigration. [...] Les problèmes de fond [...] nécessitent l’élaboration d’une politique de fond : une politique
Billets d’Afrique N° 39 – Octobre 1996
de civilisation [...] [qui] viserait à régénérer les cités, à réanimer les solidarités, à susciter et ressusciter des convivialités, à
régénérer l’éducation. [...]
Une citoyenneté européenne permettrait aux immigrants d’accéder à une multi-identité nouvelle, tout en provincialisant leur
origine extra-européenne. Et, même au sein de cette conception européenne, l’originalité française demeurera, puisque l’histoire
de France se confond avec l’histoire de la francisation. [...] Continuer la France millénaire, la France révolutionnaire, la France
républicaine, la France universaliste, c’est continuer la francisation. [...]
Mais une telle continuation nécessiterait une profonde régénération politique et culturelle. Peut-être l’offense et l’humiliation
faite à des Africains réfugiés dans une église, la violation répugnante d’un sanctuaire voué à l’accueil des infortunés vont-elles,
par ce reniement d’une tradition que seul a interrompue Vichy, susciter par réaction la régénération de cette tradition humaniste
et ouverte, fille et mère de la francisation. De toute façon, la route sera longue, difficile, aléatoire, et il y aura encore du sang et
des larmes ».
[Quand Jacques Chirac entretient avec les pays d’émigration des relations fondées, à un degré sans précédent, sur le mépris et le mensonge ;
quand l’Etat-RPR recolonise les centres de décision économique, la justice et les principaux médias, on dirait qu’un magma politicien vient
étouffer, obstruer l’urgente « régénération politique et culturelle ».
Au point que cette « francisation », à laquelle Edgar Morin confère toute la connotation positive d’une histoire universalisante et libérante,
risque de finir en repoussoir. Surtout quand Le Pen récupère la francisque. On cherche, on attend, on espère les Français qui montreront de
nouveau que « la France », ce peut être autre chose.
Tels le père et les amis de l’adolescent tué à Marseille, s’opposant à la récupération raciste de ce meurtre].
Charlie-Hebdo, Africains, expulsez Elf du Gabon, 28/08/1996 (Philippe VAL) : « Cette grosse majorité informelle de Français [qui
ne vote pas pour le Front national] est impuissante tout simplement parce qu’elle est incapable de faire entendre son désir. A l’inverse,
la petite minorité frontiste est une redoutable machine désirante. Structurée, organisée, animée de l’espoir de foutre un jour le
grappin sur le gâteau "France", elle constitue un lobby puissant, capable d’apeurer les "partis de gouvernement" afin d’infléchir
leur politique. Tous, du PC [...] au RPR, sont "à l’écoute" des désirs des électeurs du FN, dont le discours clair et le programme
simple agissent comme un aimant sur les voix perdues pour la République.
La "gauche", à l’inverse, n’est pas une machine désirante. C’est une maison de retraite où l’on se réfugie, faute de mieux. La
gauche n’espère rien, et elle regarde aujourd’hui l’accession au pouvoir comme une scène de music-hall où elle risque
méchamment de récolter des tomates. [...]
Amis d’Afrique, la rage nous prend [...] de voir nos soi-disant représentants nous fâcher avec vous. Le jour où les 46 % de
Français qui ont éprouvé de la sympathie pour les sans-papiers sauront se constituer en machine désirante, j’espère que vous
regretterez de nous avoir - non sans raisons - tant haïs. 46 % des Français ont compris que leur situation [...] était plus proche de
la vôtre que de celle de Pasqua, de Debré ou de Chirac, et de leurs amis d’Elf-Gabon ».
LIRE
PNUD, Rapport mondial sur le développement humain 1996, Economica, 251 p.
Le Programme des Nations-unies pour le développement creuse le sillon d’une approche résolument nouvelle des enjeux sociaux et
économiques mondiaux, donc du problème hautement politique de l’équité - qu’elle soit internationale, intra-nationale, entre hommes et
femmes, etc. On peut même dire, compte tenu des lourdeurs qui contraignent toute institution internationale, que la somme des travaux menée
depuis 6 ans (les Rapports de 1990 à 1995) est tout bonnement révolutionnaire. Le choix d’un développement centré sur le mieux-être des
personnes et l’amélioration de leurs potentialités est beaucoup moins banal qu’il n’y paraît.
L’édition 1996 tourne autour de la nécessité et des problèmes de la « croissance », ce mot piégé. Confortant la démarche du PNUD, la
Banque mondiale vient de s’apercevoir que 64 % de la croissance était imputable au « capital social » (la ressource humaine), contre un tiers
au capital physique et aux ressources naturelles. D’autre part, la démonstration vient d’être faite que la réduction de l’inégalité des revenus
était un facteur de croissance (alors que beaucoup justifiaient l’inégalité par le mythe opposé).
Aperçus : la fortune des 358 individus milliardaires en dollars dépasse le revenu annuel cumulé de 45 % des habitants de la planète ;
septième au classement de l’IDH, la France est quarantième à l’indicateur de participation des femmes (une explication du machisme infantile
de sa politique étrangère ? ) ; le Qatar et le Gabon, deux des rares Etats avec lesquels la France a signé un accord de défense, sont les deux
pays qui font le plus mauvais usage de leurs richesses ; le Niger, objet de ses sollicitudes, reste bon dernier à l’IDH.
Une bonne nouvelle : depuis 10 ans, la part de la population d’Afrique subsaharienne ayant accès à l’eau potable a presque doublé. Mais
57 % n’en disposent pas encore...
Les objectifs
La contre-attaque des Banyamulenges, au Sud (vers Uvira), bénéficie ainsi, pour le moins, du soutien logistique de Kigali. Au
Nord, l’armée rwandaise fait pression sur Goma. Il s’agit d’obliger les réfugiés rwandais à choisir entre deux options : soit
rentrer au pays, soit s’éloigner de la frontière (conformément au droit international, bafoué depuis 2 ans).
Sadako Ogata, la responsable du HCR (Haut-commissariat aux réfugiés), a d’ailleurs diffusé ce message dans les camps : « Je suis
sûre que vous vous demandez où vous serez plus en sécurité, au Rwanda ou au Zaïre. [...] 80 000 réfugiés sont rentrés
récemment du Burundi au Rwanda. Le HCR et les observateurs des droits de l’homme des Nations unies confirment que ces
personnes reprennent, au Rwanda, leurs activités normales » (26/10/1996).
Cette alternative raisonnable aurait dû être anticipée par un Zaïre bien gouverné ou, à défaut, par la communauté internationale.
Elle peut faire l’objet d’un accord avec la part de la classe politique zaïroise qui veut préserver le processus électoral et qui
reconnaît le droit des minorités ethniques (il n’y a que ça au Zaïre ! ). Elle devrait s’imposer à cette « Conférence des Grands
Lacs » que réclament tant de bonnes volontés officielles. L’Union européenne prône une « véritable stratégie de paix dans la
Billets d’Afrique N° 40 – Novembre 1996
région [...], [qui] devra inclure un effort considérable pour démanteler le "noyau dur" de l’idéologie ethniciste » (Le Soir,
24/10/1996).
Voilà qui, par contre, déplaît tout à fait au parti de la guerre zaïrois (la plupart des militaires, et les civils xénophobes) ainsi
qu’à tous ceux dont l’objectif reste la déstabilisation du régime de Kigali. La Françafrique est leur référence spontanée (cf. Billets
n° 35). Le 26 octobre, une certaine presse zaïroise annonçait : « Les paras français vont sauter sur Bukavu » (Perspectives) ; « La
France vient aux côtés de nos soldats » (Soft).
Elle pourrait le faire sous couvert d’une intervention « militaro-humanitaire », comme « Turquoise » en juin 1994. Selon Le
Figaro (25/10/1996), « la France a dépêché sur place une mission afin d’évaluer les besoins humanitaires »...
La balle est dans le camp de l’Europe, pour calmer l’aventurisme français, et des démocrates zaïrois, pour promouvoir une
issue négociée. Mais ceux-ci peuvent-ils s’opposer à la société civile ? Si, au Zaïre, « les organisations populaires [...] devaient
se transformer en mutuelles tribales [...], le pire serait à craindre [...], car ce sont les derniers bastions de la résistance aux
manipulations politiques qui seraient minés » (Le Soir, 24/10/1996).
Coopération militaire
Selon La Lettre du Continent (24/10/1996), de curieux « évacués sanitaires » burundais, arrivés en France le 4 octobre, y sont en
formation dans des écoles militaires...
Ancien vice-consul de France à Goma, Jean-Claude Urbano avait détaillé à Human Rights Watch (HRW) les livraisons d’armes
françaises au Hutu power durant le génocide. Le gouvernement français l’avait poussé à se rétracter et à porter plainte contre
HRW. Le 19 septembre, il s’est désisté avant que le tribunal n’ait pu entendre les arguments de HRW...
Concurrence
Les Etats-Unis voudraient griller la France dans la mise sur pied, la logistique et le « parrainage » d’une force d’intervention
interafricaine. Dans leur projet, elle compterait 10 000 hommes - issus en majorité de l’Afrique anglophone. C’est peu de dire
que cette offre irrite les cercles françafricains. Jacques Godfrain a émis des remarques acerbes. Warren Christopher les a jugées
« scandaleuses »...
Les compagnies minières d’Afrique du Sud investissent massivement dans le pré-carré francophone. Nelson Mandela quitte peu
à peu sa discrétion première quant à la marche du continent (Le Monde, 15 et 16/10/1996). Du Sénégal au Rwanda et du Tchad au
Zaïre, toute une part de l’Afrique qui semblait abandonnée au seul « intérêt » d’une France archaïque attire d’autres appétits,
inspire de nouveaux calculs - en Allemagne, au Canada, au Japon, en Chine,...
Pour peu que les leaders africains sachent jouer de ces ambitions concurrentes, venues des quatre points cardinaux, ils
pourraient retrouver des marges de manœuvre. Reste à savoir si ce sera au profit de leurs peuples, ou - tel Mobutu durant 30 ans
avec le trio Belgique-France-USA - pour consolider la tyrannie et aggraver le pillage. Tout dépend des contre-pouvoirs civils
que l’Afrique finira bien par réinventer.
Les escroqueries à la démocratie pratiquées au Tchad et au Niger, en juin et juillet 1, le quadrillage du dispositif franco-africain par les
Foccartiens, qui occupent peu à peu les postes-clefs (au ministère de la Coopération et dans les ambassades, entre autres), montrent que,
sous la présidence de Jacques Chirac, la Françafrique suit la pente du néo-colonialisme le plus archaïque.
Suscitant une francophobie croissante, souvent virulente, elle va droit dans le mur. Et elle y va sans freins : la coïncidence entre la visite
présidentielle à Auschwitz et le sabordage, à l’instigation de la France, du projet de Cour criminelle internationale 2, indique que le double
langage du pouvoir s’est mué en schizophrénie.
Il n’est pas possible, pour des citoyens lucides et informés, de ne pas dénoncer cette folie. Mais, bien perçue à l’étranger, elle saute moins
aux yeux en France : toutes sortes de révérences, censures ou prudences, conscientes ou inconscientes, détournent le regard - celui du monde
politique et médiatique, celui aussi du Français ordinaire, attaché à son pays. Il en va ainsi de toutes les pages sombres de notre histoire :
combien ont regardé en face la systématisation de la torture durant la guerre d’Algérie ? combien, aujourd’hui, scrutent la responsabilité de
la France dans le génocide rwandais ? .
Survie regarde ce qui se passe dans la relation franco-africaine, et le dit. Elle est assez seule à le faire avec cette insistance (beaucoup
ayant d’autres chats à fouetter, ou quelque
QUESTION DE TON
bœuf sur la langue). Cela peut, en France, nous donner une image de radicalité (tout en renforçant notre crédibilité à l’étranger). Nous ne
pouvons esquiver la responsabilité de dire ce que nous savons : nous vérifions tous les jours combien il importe, à certains Africains, de voir
rompu par des citoyens français le monopole d’un discours aliénant, à l’hypocrisie insupportable. Dès lors, nous choisissons d’assumer le
risque d’un tel positionnement.
Se pose cependant, pour Billets d’Afrique, un problème de ton. Selon nous, c’est le rôle d’un mouvement civique que de désamorcer un
double langage. Par ailleurs, notre préférence pour la non-violence nous incite à concentrer notre énergie dans l’interpellation des décideurs
(et des autres).
L’humour aide à démonter les faux-semblants. C’est aussi la « politesse du désespoir », un peu grinçante parfois : la schizophrénie
signalée plus haut pourrait nous faire désespérer de la part d’humanité subsistant chez nos gouvernants.
Or le désespoir n’est pas bon conseiller, y compris pour le moral et le mental. La part d’humanité, la faille dans le blindage cynique,
l’avons-nous assez guettée ? Si l’on veut interpeller avec conviction, il faut tenter de ne pas parler dans le vide, trouver la perspective et le
ton justes, provoquer les réactions.
Nous attendons des lecteurs de Billets qu’ils nous y aident - en nous autorisant quand même quelques bouffées d’humour...
1. Cf. le Dossier noir n° 8 paru mi-octobre.
2. Cf. Billets n° 39. Survie adresse à ce sujet un « Carton rouge » au Président. Et peut en fournir sur simple demande...
Rouges
Billets d’Afrique N° 40 – Novembre 1996
Vincent Bolloré, dont le groupe est très présent dans le transport ouest-africain, avait déjà un pied dans la « maison » Rivaud -
la banque du RPR, plus 100 000 ha de plantations (palmiers, hévéas), etc. Il vient de la prendre en main. Avec l’historique
Société financière des Terres rouges, le jeune patron « moderne » s’adjoint tout un clan archéo-colonial. De quoi ratisser large,
tant dans les réseaux d’influence que dans la « rente » - des produits tropicaux jusqu’à l’acheminement de l’aide alimentaire.
Vincent joue désormais dans la cour des grands monopoles du pré-carré, avec Martin (Bouygues), André (Tarallo), Pierre
(Castel) et quelques autres.
Privé
Le président guinéen Lansana Conté s’est doté d’un Premier ministre, Sidya Touré. Né en Côte d’Ivoire de parents guinéens,
diplômé du Trésor français, celui-ci a effectué à Abidjan un brillant parcours de haut fonctionnaire. Il fut, entre autres, chargé de
la privatisation de l’électricité ivoirienne, au profit de Bouygues. Fort de cet épisode très instructif, il a créé sa propre société
financière, la SOFIG, à Abidjan, Dakar et Conakry (L’Humanité, 09/10/1996).
Un tel bagage promet à la Guinée un patrimonialisme à l’ivoirienne, un sélect amalgame public-privé, pour la plus grande
satisfaction des « investisseurs » multinationaux et françafricains. Des « bailleurs de fonds » qui sont souvent des soustracteurs
de richesses. Ou pire.
Dette
En 1992-93, Habyarimana regnante, 96 % du déficit budgétaire du Rwanda était financé par ces « bailleurs de fonds »
extérieurs (Banque mondiale et consorts). A la même époque, les dépenses militaires absorbaient 71 % du budget. Ainsi, pour
l’essentiel, c’est l’argent des prêteurs extérieurs qui a payé l’équipement des miliciens Interahamwe (des boots belges aux
machettes importées de Chine) et la montée en puissance de l’armée du génocide. Ces créanciers réclament maintenant leur dû...
Ecran Total
Total ne fricote pas qu’avec la junte birmane. La « major » française s’est aussi liée par un contrat de 20 ans à Tommy Suharto,
l’un des rejetons milliardaires du dictateur indonésien.
L’Indonésie était l’un des alliés de la France dans le refus d’une Cour criminelle internationale. Et pour cause.
Le régime ne se contente pas de malmener ses opposants, ceux notamment qui se regroupent autour de Megawati, la fille de
l’ancien président Sukarno : il fait un triste sort aux Papous d’Irian Jaya (Nouvelle-Guinée occidentale), opposés au saccage de
leur territoire par les prédateurs d’or, de cuivre ou de pétrole.
Né voici 30 ans d’un « politicide » (l’extermination des communistes), le régi-me Suharto a ensuite envahi l’ex-colonie
portugaise de Timor oriental, au prix de la disparition d’un tiers de la population. Le Prix Nobel de la paix attribué à deux
Timorais vient de le rappeler.
Total (comme Shell au Nigeria), prétend ne pas se mêler de politique, se contenter d’économie. Il faut être naïf, et n’avoir pas
lu Braudel, pour ignorer que la distinction entre économie et politique n’est effective qu’à l’étage intermédiaire - celui du
respect des règles du jeu. A l’étage supérieur (la société-monde), le poids économique est un poids politique, et vice versa.
Le double langage constitutif de ce niveau supérieur 1 voudrait faire croire que Total n’a pas de responsabilité dans l’oppression
des peuples birmans ou indonésiens, ni Elf dans la mauvaise « gouvernance » du Cameroun, du Congo ou du Gabon. Dans une
plaquette largement diffusée, Shell se pose en défenseur des peuples nigérians !
Ces berceuses ne manquent pas de charmes, soporifiques ou alimentaires. Le citoyen séduit par leur rhétorique, ou saisi par la
faim, peut être tenté d’abdiquer ce qui constitue sa dignité : le sens critique, l’exigence d’un accès élargi, moins inéquitable, aux
biens matériels et symboliques. Il peut aussi se ressourcer à La Fontaine : « Tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute ».
1. L’hommage rituel du monopole à l’échange, de la rente au travail, du paradis fiscal à l’impôt, de la force au droit, du tyran à la volonté du peuple, de
l’hégémonie à la démocratie.
Plombiers
Robert Montoya et Alain Clarhaut, spécialistes des écoutes téléphoniques « parallèles », s’étaient fait pincer en 1987, lors
d’une mission commandée par l’Elysée chez l’huissier Yves Lutbert. Ils se sont recyclés depuis dans la « coopération en services
de sécurité », un créneau très branché. Leurs deux sociétés, Securance International et SAS (sic) Togo International, ont
décroché, non le combiné, mais un fort beau marché : la mise sur écoutes de 300 opposants au président Eyadema (Canard
enchaîné, 02/10/1996).
L’avocat et le sergent
Un autre opposant, l’avocat Jean Dégli, vit en exil à Paris. Rapporteur de la Conférence nationale souveraine, il fut un témoin
privilégié de l’étranglement du processus démocratique togolais. Il en a fait un livre, Les espoirs déçus d’un peuple, et trouvé un
éditeur, les Editions nouvelles du Sud. Il a confié le manuscrit, sur disquette, à un correcteur. Ce dernier, circonvenu, a fait lire le
document à un ami d’Eyadema, le Congolais Marie-François Massala Goma, alias Henri Pemo, qui a fait suivre au Togo.
Voici dès lors ce qui se passe, en France. La disquette originale est remplacée par une autre, porteuse de virus informatiques, et
remise à Jean Dégli. Seul le hasard évite la mise hors d’état du PC de l’avocat. Puis des Français proches des « services »
transmettent à l’éditeur des menaces de mort, s’il persiste à vouloir publier l’ouvrage. Et une fine équipe est envoyée du Togo,
« s’occuper » de l’auteur (Forum Hebdo, Lomé, 06/09/1996). Celui-ci, victime déjà de plusieurs tentatives d’assassinat, a été prévenu. Il
s’est éclipsé quelque temps.
Ancien sergent des troupes coloniales, Eyadema se sent chez lui à Paris, où le livre n’a pas encore paru...
Bon point
Au terme de la conférence d’Ottawa, le 5 octobre, 50 pays (dont la France) ont exprimé leur volonté d’interdire totalement les
mines anti-personnel avant l’an 2000. 27 pays de plus qu’il y a un an.
Billets d’Afrique N° 40 – Novembre 1996
Fausses notes
- Jacques Chirac a félicité le président arménien Levon Ter Petrossian pour sa « réélection », obtenue au prix de fraudes
grossières et contestée par les observateurs de l’OSCE (Organisation de sécurité et de Coopération en Europe, qui représente
l’ensemble des pays européens, et quelques autres). Le ministre des Affaires étrangères Hervé de Charette s’est précipité à
Erevan pour apporter le soutien de la France au président « relégitimé » (Libération, 14/10/1996). Comme Jacques Godfrain à
N’Djaména et Niamey... La République jacquobine a de la suite dans les idées.
- Le récent rapport de la Cour des comptes confirme que les quelque 2 milliards de FF engagés chaque année par le FAC (Fonds
d’aide et de coopération) ne sont soumises à aucune forme de contrôle financier. La porte est ouverte au n’importe quoi, dont le
rapport fournit quelques exemples.
- Yakov Ostrovsky, l’un des 6 magistrats du Tribunal pénal international pour le Rwanda, se plaint du manque de preuves pour
incriminer les organisateurs et auteurs du génocide : « Tout est basé sur les dépositions des témoins, nous n’avons aucune
documentation ». Il craint aussi que les Tutsis ne fournissent des témoignages « simplement à cause de leur tribu » (AFP,
17/10/1996). Comme si les témoignages recoupés n’étaient pas des preuves, et tous les Tutsis survivants rien que des
affabulateurs... Jusqu’où ira la dénégation d’humanité ?
(Achevé le 27/10/1996)
* Le second débat sur la Coopération, organisé au Centre Pompidou par l’Observatoire permanent de la Coopération française : Coopérer
avec quel Etat, pour quel Etat ? Jeudi 14 novembre à 19 h. Tél.01
44 78 44 52
« Le temps est fini où l’Afrique pouvait être divisée en sphères d’influence, où des puissances extérieures pouvaient considérer
des groupes entiers de pays comme leur domaine réservé ». (Warren CHRISTOPHER, secrétaire d’Etat américain, à Johannesbourg le
12/10/1996, cité par Libération du 14/10/1996).
[Un épisode des amabilités américano-françaises].
« La banalisation de la torture au Tchad, et notamment le recours à l’"arbatachar" - méthode qui consiste à lier les bras et les
jambes de la victime dans le dos, provoquant des douleurs extrêmes, des blessures ouvertes, et parfois la gangrène -, est telle que
cette méthode est considérée comme un acte tout à fait normal. [...]
Les autorités françaises affirment [...] que leur mission est de restructurer les forces dé sécurité tchadiennes. Cependant, [...], au
cours de la période étudiée [04/1995-09/1996], des exécutions extrajudiciaires, des viols, des arrestations arbitraires accompagnées
de torture se sont poursuivis. Les autorités françaises ne peuvent pas ignorer que les véhicules tout-terrain, le carburant, les
moyens de transmission et les menottes livrés au titre de l’AMT [Assistance militaire technique] ont été détournés de leur fonction
initiale pour exécuter et torturer. [...]
Manifestement, dans le cadre de l’AMT, la question des droits de l’homme n’a pas sa place. Cela a été confirmé à la
délégation d’Amnesty International à N’Djaména en avril 1996 par les autorités françaises qui ont affirmé que ce sujet n’était
pas traité par ses instructeurs ». (Amnesty International, rapport du 10/09/1996 sur le Tchad).
« C’était exactement le même scénario ». (Victor BOURDEAU, moine français à l’abbaye zaïroise de Mokoto, dans le Nord-Kivu. Cité par The
New Yorker, 09/09/1996).
[Victor Bourdeau se trouvait à Kigali le 7 avril 1994, lors du déclenchement du génocide. Le 12 mai 1996, il a assisté à l’assaut de son
monastère, où s’étaient réfugiés un millier de Banyarwandas (Tutsis zaïrois rwandophones du Masisi) par des miliciens Interahamwe exilés.
Assaut suivi d’un massacre à la machette - comme en avril 1994. Sur cette épuration ethnique, cf. le rapport Human Rights Watch-FIDH,
Forcés de fuir. Violence contre les Tutsi au Zaïre, 07/1996, 34 p.].
« La question, c’est de savoir comment éviter un second génocide au Rwanda. Nous sommes arrivés à la conclusion que ces
maniaques du génocide en exil au Zaïre constituent la première menace dans la région. Or, la levée de l’embargo des Nations
unies implique, politiquement, qu’il y a un gouvernement légitime au Rwanda et qu’il a besoin de soutien pour maintenir la
stabilité dans la région ». (Kader ASMAL, ministre d’Afrique du Sud, président du Comité national sud-africain de contrôle des armes
conventionnelles, commentant les livraisons d’armes de son pays au gouvernement rwandais. Interview à Libération du 09/10/1996).
« La communauté internationale souffre encore de son complexe de culpabilité vis-à-vis du régime [de Kigali] qui a subi le
génocide de 1994 ». (Un diplomate auprès du Conseil de sécurité).
« [Certains membres du Conseil de sécurité] restent toujours inhibés par le génocide de 1994 ». (Un membre du secrétariat de l’ONU).
« Puisque le traitement humanitaire des conflits dans l’Afrique des Grands Lacs s’est soldé par un échec, il faut d’urgence
revenir à une Realpolitik qui cesse de vouloir à tout prix identifier les bons et les méchants ».(Un haut responsable de l’ONU).
(Propos cités par Le Monde du 26/10/1996 et Libération du 23/10/1996).
[Selon ces bons apôtres, il faudrait rapidement passer outre la culpabilité et l’inhibition, pour revenir à la Realpolitik - as usual. Mais la
« communauté internationale » peut-elle "digérer" le génocide sans se demander pourquoi elle l’a laissé faire, pourquoi elle laisse les
coupables se réorganiser, à proximité, pour recommencer ? Peut-on se déculpabiliser en occultant les causes et les effets du génocide ?
On nous propose une oscillation cyclothymique entre l’humanitaire-alibi et la Realpolitik cynique. Stop ! Entre les deux, il y a tout
l’espace, si déserté, de la politique sans faux-fuyant. On préfère].
« La corruption est un affront fait aux plus pauvres. Elle détourne l’argent vers les plus riches ; elle accroît le coût de toutes les
activités ; elle provoque de graves distorsions dans l’utilisation des ressources collectives, et elle fait fuir les investissements
étrangers » (James WOLFENSOHN, président de la Banque mondiale, le 03/10/1996 à l’issue de l’assemblée générale de la Banque. Cité par Le Monde
du 05/10/1996).
Billets d’Afrique N° 40 – Novembre 1996
« La plupart des pouvoirs politiques [en Europe] ont eu recours à ces paradis fiscaux [Luxembourg, Jersey, Man, Gibraltar, le Liechtenstein, et
d’autres plus exotiques] pour se financer, voire, au cas par cas, pour des enrichissements personnels, avec bien sûr des écrans et des
hommes de paille. Pourquoi voulez-vous que les dirigeants de cette Europe politique mettent de la bonne volonté à supprimer
ces réseaux d’argent sale dont ils se sont servis pour asseoir leur pouvoir ? Pourquoi voulez-vous qu’ils fabriquent une Europe
qui condamnerait les pratiques qui les ont placés là où ils sont ? [...] Ils se protègent. Malheureusement, en se protégeant, ils
protègent beaucoup d’autres choses. Lorsque vous entravez la coopération des juges en matière de corruption, vous l’entravez
[...] sur les trafics de drogue, le proxénétisme, la mafia - en fait toutes les formes financières du crime organisé ». (Renaud VAN
RUYMBEKE, magistrat à Rennes, l’un des initiateurs de l’Appel de Genève pour une coopération judiciaire internationale contre la corruption. Interviewé par
Denis Robert dans l’ouvrage La justice ou le chaos, Stock, 1996).
« La situation est d’une gravité exceptionnelle. Jamais on n’a autant craché sur l’idée de justice. [...] Les enquêtes sur la
corruption font apparaître une économie invisible, celle des sociétés panaméennes et des comptes en Suisse. [...] Le juge
Bertossa, à Genève, parle d’un deuxième moteur de l’économie. En France, les grosses affaires ne sortent jamais. Quatre grands
partis de ce pays, en l’occurrence le RPR, le PR, le PS et le CDS - quand il s’appelait encore comme ça -, disposent de sociétés
panaméennes qui leur sont directement ou indirectement liées, malgré les lois sur le financement des partis politiques. [...] Un
homme d’affaires me disait : « Pourquoi ferais-je de la politique ? Quand j’ai besoin d’un politique, je l’achète... ». (Denis
ROBERT, in Le Nouvel Observateur du 03/10/1996. Denis Robert a rassemblé les témoignages des 7 coauteurs de l’Appel de Genève [ La justice ou le chaos].
Il vient de créer une association de soutien à cet Appel, Egalité devant la loi, 7 rue des Arènes, 75015-Paris).
[On n’est pas loin des dévoiements françafricains : les mêmes clans politiques utilisent, avec leurs alliés africains, les mêmes circuits
financiers, les mêmes paradis fiscaux, protégés par le même secret bancaire.
Le ministre de la Justice Jacques Toubon, qui provoqua l’Appel de Genève en interdisant les échanges d’informations judiciaires franco-
helvétiques (cf. Billets n° 28), affirme « ne pas comprendre le procès qui [lui] est fait » (Libération, 19/10/1996). La classe politique belge
non plus ne comprenait pas pourquoi, après l’affaire Dutroux, un peuple exaspéré par la corruption des institutions descendait dans la rue].
A FLEUR DE PRESSE
La Libre Belgique, Le Burundi vers le catastrophe, 14/10/1996 (Marie-France CROS) : « Ceux qui ont rejoint la guérilla [hutue] [...]
se voient comme des combattants de la liberté : le parti dont ils se réclament [le Frodebu] a obtenu la majorité absolue aux
élections, il doit donc tout diriger ; ceux qui contestent cet axiome sont des antidémocrates et ceux qui occupent des postes de
pouvoir à leur place sont des "voleurs" ne pouvant "prétendre poser des conditions" à l’ouverture de négociations. [...]
Inconsciemment ou volontairement, ils font l’impasse sur le rôle qu’ont joué des membres de leur parti (jusqu’au sein de la
direction du Frodebu, selon la commission d’enquête des Nations unies) dans l’organisation du massacre de milliers de Tutsis
innocents après l’assassinat du président Ndadaye. [...]
Les deux principales branches de la rébellion hutue - le CNDD et le Palipehutu - contestent avoir une politique ethniste. [...]
Leurs dénégations ne convainquent pas grand monde (les partisans extérieurs des rebelles choisissant généralement, de manière
symptomatique, de justifier une politique ethniste). Les rebelles ne s’attaquent-ils pas aux camps de déplacés tutsis rescapés des
massacres de 1993, cibles faciles et de masse, plus qu’à l’armée, pourtant symbole de l’éviction des Hutus du pouvoir ? N’ont-
ils pas des contacts soutenus avec les extrémistes hutus rwandais responsables du génocide des Tutsis au Rwanda en 1994 ?
Bien sûr, les organisations rebelles comptent dans leurs rangs de vrais Burundais, luttant pour la libération de leurs concitoyens,
sans distinction d’ethnie. Et ces idéalistes ont bien matière à se rebeller : le pays a vécu ces trente dernières années sous le joug
d’une camarilla ethnico-régionale (les Tutsis himas du Bururi) accapareuse de pouvoir et donc de richesse, pendant que les
autres citoyens étaient tolérés, ignorés ou pourchassés. [...]
Les organisations rebelles [...] ne sont pas encore arrivées à admettre qu’elles avaient un problème fondamental : organiser
leurs troupes pour un combat politique et non ethnique se révèle extrêmement difficile. La base lutte contre les Tutsis parce que
c’est pour ce combat-là que la mobilise l’encadrement du parti, insuffisamment formé. Les dirigeants du parti ont voulu
l’ignorer, en juin 1993, dans l’euphorie de la victoire électorale qui se profilait. Ceux de la guérilla font de même aujourd’hui,
dans l’impatience d’une victoire politico-militaire.
Aujourd’hui comme hier, cependant, ne pas tenir compte de cette donnée ne peut mener qu’à la catastrophe. Les Burundais
sont tous malades de l’ethnie et aucun des deux camps n’a de leçon à donner à l’autre en cette matière : les Tutsis n’ont-ils pas le
génocide de 1972 sur la conscience ? Trois ans de guerre civile ont rendu le mal plus aigu encore. Malgré ses efforts, la
communauté internationale n’est pas arrivée à affaiblir le camp des extrémistes - quand elle ne l’a pas renforcé en se contentant
d’une compréhension superficielle des problèmes. Peut-elle encore renverser la vapeur ? ».
[Nous partageons la conclusion, même si nous nuancerions trois des attendus : c’est aussi un « Tutsi hima du Bururi », Pierre Buyoya, qui a
essayé de sortir le Burundi de l’apartheid en organisant les élections libres de 1993, où il a été devancé par Melchior Ndadaye ; certains des
principaux dirigeants du Frodebu, tels Léonard Nyangoma, peuvent d’autant moins « ignorer » la motivation ethniste de leurs troupes qu’elle
est au cœur de leur propre discours ; et les « efforts » de la communauté internationale sont dérisoires (cinq observateurs des droits de
l’homme seulement, envoyés 29 mois après le drame d’octobre 1993).
La communauté africaine (l’OUA), au contraire, est fortement mobilisée depuis trois mois. L’un des ses patriarches, Julius Nyerere, l’a
embarquée dans un embargo d’une sévérité rare. On voit bien aujourd’hui ce que produit ce blocus, en plus de la misère et du désastre
sanitaire : il ruine la capacité de négociation de Pierre Buyoya, l’un des rares esprits politiques du pays (le seul, dixit Nyerere ! ), il fait le
jeu des extrémistes tutsis et pousse la rébellion hutue à une surenchère indéfinie. En s’obstinant, l’OUA conduirait le pays à l’abîme, et
Nyerere démentirait cette réputation de sagesse à laquelle Jean Hélène consacre une pleine page du Monde (15/10/1996)].
SURVIE, 57 AVENUE DU MAINE, 75014-PARIS - TÉL. : 01 43 27 03 25 ; FAX : 01 43 20 55 58 - IMPRIME PAR NOS SOINS
DIRECTEUR DE LA PUBLICATION : FRANÇOIS-XAVIER VERSCHAVE - COMMISSION PARITAIRE N° 76019 - DEPOT LEGAL : NOVEMBRE 1996 - ISSN 1155-1666
BILLETS D’AFRIQUE N° 41 - DÉCEMBRE 1996
DEROUTE
La vanité françafricaine a subi en ce mois de novembre des affronts peut-être irrémédiables. « Nous sommes les meilleurs
connaisseurs, promoteurs et avocats de l’Afrique », serinait-on. « Allez-vous faire voir ailleurs », répond l’écho des Grands
Lacs. « Vous n’êtes pas neutres », disent la majorité des pays africains. « Votre empressement est si suspect qu’il retarde
l’action », enchaîne-t-on dans les couloirs de l’ONU et de l’Union européenne.
Deux ans après Turquoise, magistrale opération militaro-médiatico-humanitaire qui reçut un éloge quasi universel, le masque
est tombé : on s’y était beaucoup plus occupé de sauver la mise des génocideurs que la vie de leurs victimes tutsies,
abandonnées par milliers aux miliciens.
L’Elysée, le Quai d’Orsay et l’inusable Jacques Godfrain ont beau multiplier les démentis, dénoncer ces rapports et reportages
« fallacieux » qui surgissent de toutes parts : plus personne ne doute des connivences françaises avec le Hutu power.
Dans ses bases centrafricaines, à la frontière nord de l’immense et riche Zaïre, le « gendarme » français est en état d’alerte
maximum, lorgnant sur la succession de Mobutu. Voilà qu’à Bangui même, des « mutins » fort irrévérencieux se permettent de
lui faire un croche-pied... Tout fout le camp.
On ne s’en réjouit qu’à moitié. Certes, la déroute de l’autosatisfaction et du double langage nous donnent un peu d’air.
Surtout, « notre » Afrique prend du champ : elle va nous échapper, et c’est très bien.
Mais quel gâchis ! Si l’on croit que la culture française et certaines de nos valeurs ont une partition à jouer dans le concert
des nations, si l’on croit que l’Europe - où la France tient un grand rôle - peut être un partenaire utile à l’Afrique ré-émergente,
il est plus que temps de décréter la trêve des branquignols (barbouzes, porteurs de valises, pirates de matières premières,
géopoliticiens de pacotille) et de méditer une approche plus respectable.
SALVES
Résolution irrésolue
Tout le monde en convenait, la crise du Kivu est politique avant d’être humanitaire. D’autant plus politique que l’on avait géré
le problème des réfugiés rwandais sous le seul angle humanitaire, renforçant ainsi la dangerosité du parti génocidaire qui les
tenait sous sa coupe. Presque tout le monde (sauf ceux qui, telle la Françafrique, n’ont jamais répugné à miser sur ce parti)
convenait qu’un engagement humanitaire ne pouvait éviter de traiter politiquement la prise d’otages : il fallait séparer les
irréductibles du camp génocidaire de tous ceux qui aspiraient à retrouver une vie « civilisée », dans leur patrie.
Mais si la « communauté internationale » peut se laisser presser de verser une obole éphémère au spectacle de la souffrance,
elle refuse toujours obstinément de payer le prix de la justice. Peut-on se dispenser de faire la guerre aux promoteurs d’une
organisation génocidaire (les documents trouvés dans les camps abandonnés confirment sa virulence 1), de les mettre hors d’état
de nuire, puis de les juger ?
Oui, ont concédé les 15 membres du Conseil de sécurité, en adoptant unanimement le 15 novembre la résolution 1080. Non,
pensaient la plupart. Mais ceux qui s’apprêtaient à engager des soldats ne croyaient pas pouvoir « vendre » à leurs opinions un
autre usage de la force que la protection de leurs propres militaires et humanitaires.
Le représentant rwandais a demandé en vain que le mandat soit étendu au désarmement des miliciens hutus cachés dans les
camps 2. L’ONU a fait la sourde oreille. Faut-il alors s’étonner que d’autres, mortellement menacés, aient porté le fer ? Sans être
mandatés, certes...
Dans l’histoire des génocides, seuls les vaincus ont été jugés, par les vainqueurs. Comment sortir de cet âge où il faut triompher
par les armes pour obtenir justice - une justice qui conserve dès lors l’arrière-goût de la loi du plus fort ? On connaît la voie :
cette Cour criminelle internationale (CCI) qui effraie tant les Etats, à commencer par la France (cf. Billets n° 39). Puis une police
internationale, qui arrêterait les criminels contre l’humanité. Alors là, plus personne : en Bosnie, 50 000 soldats suréquipés
jouent à cache-cache avec les inculpés...
« Moralité » : hypertrophiée au détriment de la justice, l’émotion est profondément immorale. La morale est une stratégie :
faire au mieux avec les moyens qu’on a. Si l’on n’a pas de moyens, mieux vaut « ne pas nuire » (comme dit le serment
d’Hippocrate, cher à tous les médecins du monde) que brasser la misère et attiser l’injustice. Les anciens président et secrétaire
général de Médecins sans frontières, Rony Brauman et Alain Destexhe, ont eu le courage, chacun à sa manière, de rappeler ce
principe de précaution si peu occidental (voir Ils ont dit).
Non que l’émotion ne puisse introduire à la soif de justice. Mais les militants de l’humanisme ne peuvent plus ignorer la
nécessité de penser et agir conjointement, entre urgenciers forcément démunis (même si certains cultivent l’illusion
technologique) et ceux qui forgent les outils du droit international ; entre soignants médiatisés, obscurs artisans du
développement, défenseurs des droits de l’homme, bâtisseurs de paix, réducteurs des fractures politiques.
1. Cf., entre autres, P. de Saint-Exupéry, Zaïre : deux ans sous les milices hutues (Le Figaro du 20/11/1996) ; D. Le Guilledoux, A Mugunga, les archives du plan
avorté de reconquête (Le Monde du 19/11/1996).
2. Les Pays-Bas auraient lié leur participation à la force internationale à cette extension du mandat (Reuter, 20/11/1996).
Réfugiés : le retour
Le Président de la République rwandaise, Pasteur Bizimungu, est un Hutu - pas plus « de service » que ministre du culte
protestant, comme ont pu dire ou écrire certains journalistes. Ceux qui, à la télévision, l’ont vu le 16 novembre, avec le
gouvernement rwandais, accueillir à la frontière zaïroise la file interminable des réfugiés rentrant au pays, n’ont pu douter de la
sincérité de ses propos. « Un jour de fête », disait-il. Oui.
Puisse cette sincérité porter des fruits durables ! Une nouvelle chance s’offre au Rwanda, si le regard des Rwandais et de leurs
amis sait surpasser les odieux clivages.
Les risques existent : vengeance, défaut de justice, conflits de propriété, attitude des miliciens « défroqués ». Le Haut-
commissariat des Nations unies aux droits de l’homme propose une forte augmentation de ses observateurs (300). Voilà un
investissement utile. Comme le serait le renforcement des moyens de la justice, rwandaise et internationale (à Arusha). Et, en
attendant, l’humanisation des conditions de détention dans les prisons. Même si c’est peu médiatique.
Billets d’Afrique N° 41 – Décembre 1996
Réfugiés égarés ?
Plus de 500 000 réfugiés étaient rentrés au Rwanda le 25 novembre. Combien en restait-il, vers la frontière zaïro-tanzanienne,
ou dans les collines surplombant la plaine du Kivu, ou sur les deux axes de repli des ex-FAR : Goma-Masisi-Walikale-
Kisangani, et Bukavu-Kasese-Walikale-Kisangani ? Sans parler des réfugiés burundais, ou des déplacés zaïrois fuyant les
exactions de leur propre armée.
La bataille des chiffres est d’autant plus féroce qu’elle conditionne l’envoi d’une force militaire, et son format.
Présentez... armes !
Les ex-Forces armées rwandaises (FAR) ont reconstitué au Zaïre une force militaire en agrégeant les miliciens Interahamwe.
Dans sa quasi totalité, cette force, commandée par le général Augustin Bizimungu, est impliquée dans le génocide de 1994. Une
partie de ses archives était stockée dans un bus, au camp de Mugunga.
C’est dans ce camp qu’un vice-consul honoraire français aurait récemment rencontré le général Bizimungu...
La chaîne de TV britannique Channel Four a récupéré et montré, le 18 novembre, une lettre de la SOFREMAS. Cette société
parapublique française exporte des armements - pour le compte, notamment, du groupe public GIAT. Son courrier du 5 mai
1994, en plein génocide, est adressé à l’ambassade du Rwanda à Paris. Il propose des pièces de rechange pour les blindés légers
des FAR.
On a aussi retrouvé à Mugunga des factures et bordereaux de livraison de l’entreprise Luchaire - filiale du GIAT.
Par ailleurs, selon l’institut anversois Ipis, la Fabrique nationale (FN) d’Herstal aurait livré quelque 1 500 kalachnikovs
chinoises et roumaines aux ex-FAR. L’actionnaire majoritaire de FN n’est autre que le GIAT... La même FN achève
l’installation d’une usine de munitions à Eldoret, au Kenya. Le président kenyan Arap Moi ne refuse rien au genocide set
rwandais, richement installé à Nairobi. Ces munitions pourraient alimenter les conflits régionaux.
Une entreprise britannique, Mil-Tec, apparaît également très impliquée dans l’armement du Hutu power. En fait, basée à l’île
de Man, paradis des financements occultes, elle a sûrement servi d’autres intérêts que ceux du gouvernement de Sa Majesté -
lequel, du coup, peut se permettre de déclencher une enquête. Ce que se garde bien de faire le Président de la République
française.
Le 28 octobre, la Commission d’enquête de l’ONU sur les livraisons d’armes dans la région des Grands Lacs en violation de
l’embargo du 17 mai 1994, a remis un rapport si dérangeant qu’il n’avait pas, un mois plus tard, été publié. Il a cependant été
« exfiltré » dans la presse - Billets compris.
Le rapport souligne le « rôle central » joué par le Zaïre de Mobutu - l’allié de la Françafrique - dans le réarmement du Hutu
power. Ce rôle de plaque tournante du trafic d’armes, vers les Grands Lacs mais aussi l’Angola, n’est pas toujours discret : les
deux avions russes qui, en janvier et juin 1996, se sont écrasés au décollage de Kinshasa, participaient à la livraison de matériel
militaire. (Le Vif-L’Express, 15/11/1996 ; La Libre Belgique et L’Humanité, 21/11/1996 ; Le Monde, 22/11/1996).
Le Monde insiste : « la France doit [...] diligenter une enquête pour dissiper enfin les graves soupçons pesant sur elle. C’est à
ce prix qu’elle peut prétendre intervenir à nouveau en toute neutralité dans la région des Grands Lacs » (21/11/1996).
L’éditorialiste ne sait-il pas que ces soupçons sont fondés ? La neutralité est plombée, et la prétention à intervenir hors de prix.
Mercenaires : le retour ?
Selon la Télévision suisse romande, Mobutu a demandé à Charles Pasqua, venu le visiter en Suisse, de l’aider à recruter des
mercenaires...
Le chef militaire des « rebelles » du Kivu l’affirme : près de Kisangani « nous avons observé des militaires français qui
regroupaient des fuyards des Forces armées zaïroises (FAZ) » (Libération, 14/11/1996).
Le leader politique Laurent-Désiré Kabila précise : « il y a à Kisangani et Kindu des étrangers au côté de la division d’élite de
Mobutu. Ils disposent d’hélicoptères » (Le Figaro, 18/11/1996). Une nouvelle bande à Denard ?
Un déserteur des ex-FAR l’assure : celles-ci disposeraient au Masisi de « camps d’entraînement impressionnants, bien équipés,
bien armés, avec des mercenaires blancs ».
Burundi oublié
Les événements au Zaïre et au Rwanda ont éclipsé la crise burundaise. Celle-ci demeure pourtant plus aiguë que jamais.
L’embargo joue le rôle d’une cocotte-minute des radicalismes. La rébellion armée du CNDD, alliée au Hutu power rwandais 1 et
contaminée par son idéologie, pourra d’autant moins être réduite que les extrémistes tutsis, militaires et miliciens, continuent
leurs massacres - tel celui de l’église méthodiste de Murambi.
1. Le rapport de l’ONU cité plus haut confirme une « coordination croissante, une coopération et une planification conjointes » entre les ex-FAR et les
Interahamwe d’un côté, le CNDD de l’autre.
La cuiller d’Etienne
Etienne Tshisekedi est la principale figure de l’opposition zaïroise, le symbole de la radicalité anti-Mobutu (celle que le
maréchal coffre-fort ne parvient pas à acheter). Il fut désigné Premier ministre par la Conférence nationale souveraine, puis
évincé par Mobutu en raison de son intransigeance.
Le 21 novembre, il est sorti de la villa de Mobutu à Cap-Martin en se déclarant Premier ministre « d’un gouvernement d’union
nationale » - propos démenti par l’entourage de Mobutu (Libération, 22/11/1996).
On sait qu’il faut parfois manger avec le diable. Mais Tshisekedi a-t-il une cuiller assez longue ? Et quelle est la capacité
d’attraction d’un néo-lumumbisme conquérant ?
Alliances
Billets d’Afrique N° 41 – Décembre 1996
Les ONG d’inspiration chrétienne et les Eglises de France ont attiré l’attention sur le drame du Sud-Soudan (beaucoup moins
médiatisé que celui de l’Est zaïrois, mais qui a provoqué bien davantage de victimes). Gaspar Biro, rapporteur spécial de l’ONU,
est venu exposer un bilan accablant (Vigilance-Soudan, 10/1996).
Par ailleurs, le régime de Khartoum travaille avec des experts irakiens à la fabrication de gaz moutarde, qui serait destiné à
contrer de probables manifestations urbaines (Africa Confidential, 21/10/1996).
Eglises et ONG ont interrogé l’exécutif français sur son soutien à la junte islamiste de Khartoum, qui cultive un fanatisme
éradicateur aux effets génocidaires. Mais, off, on avoue à Paris avoir trop besoin du Soudan dans le contexte géopolitique actuel.
Dans le conflit régional, le régime soudanais se range naturellement aux côtés du Hutu power. Selon Kampala, il aurait
coordonné une attaque contre l’Ouganda à partir de la frontière zaïroise, dans la région de Kasese (IRIN, 20/11/1996).
Centrafrique
La Françafrique aurait aimé concentrer son attention sur les risques de son éviction de l’Afrique des Grands Lacs, et du Zaïre
post-Mobutu. En cas de crise dans la région, la Centrafrique fonctionne à la fois comme un camp de base et un porte-avions.
Voilà que, en pleine crise du Kivu, l’ingérence de la France et de son armée dans le cours des affaires centrafricaines, en mai
1996 (cf. Billets n° 35), montre ses limites prévisibles : s’il est possible, quelque temps encore, de gendarmer Djibouti, parce que
c’est petit, ou le Gabon, riche en prébendes et peu peuplé, la France n’a plus les moyens d’occuper un pays de 3,5 millions
d’habitants, plus vaste qu’elle.
Le président Ange Patassé ne l’a pas compris. Au contraire des mutins de mai, qui ont remis la pression. En contraignant la
« coloniale » à mobiliser 1 500 hommes et des blindés légers pour tenir Bangui, ils révèlent, au pire moment, l’inanité des
stratégies franco-africaines.
Celle par exemple qui visait, via une liaison routière Bangui-Bangassou-Kisangani, à arrimer le nord-Zaïre au protectorat
centrafricain (Libération, 14/11/1996).
Tchad : l’argent du vote
L’énorme fraude électorale du premier tour de l’élection présidentielle tchadienne, le 2 juin, a été principalement assurée par le
trucage de la centralisation des résultats. Une escroquerie assistée et supervisée par la Françafrique, civile et militaire 1.
Il est un moyen simple d’éviter une telle manipulation : rendre public le décompte final de chaque bureau de vote. Il suffit de
l’afficher et de remettre, aux représentants des candidats en lice, une copie du bordereau de transmission des résultats.
Des élections législatives sont prévues pour le 22 décembre. Le contribuable français sera lui-même escroqué si la Coopération
de son pays finance ce scrutin sans garantie sur ce point.
A un parlementaire qui s’inquiétait du bon usage de l’argent de la Coopération, le ministre Jacques Godfrain a répondu sans
ciller : « A l’état de droit. C’est grâce à l’aide de la France que des élections se tiennent et que les populations profitent du
pluralisme et du multipartisme. N’en privez pas les peuples africains, vous briseriez leur espoir » (13/11/1996). Un
« multipartisme », aurait-il pu ajouter, qui, comme le « multimobutisme », est toléré tant que le pouvoir ne change pas de mains.
Et un « état de droit » qui légitime toute violence issue de ces mêmes mains.
1. Cf. Agir ici et Survie, Tchad, Niger. Escroqueries à la démocratie. Dossier noir n° 8, L’Harmattan.
Franc succès
La zone franc ne coûte pas très cher à la France (sauf quand il a fallu, après la dévaluation du CFA, copieusement indemniser
les lobbies françafricains). Mais elle rapporte gros : l’ex-métropole assure 50 % des exportations de l’OCDE vers la zone franc,
contre 30 % dans les pays d’Afrique francophone hors zone franc, et moins de 5 % dans les pays africains non-francophones
(Avis
de la Commission de la Défense sur le budget de la Coopération, AN n° 3033, 10/10/1996).
Bons points
- Le Secrétariat d’Etat français à l’action humanitaire a dépêché à Kigali, mi-novembre, un avion-cargo chargé de 40 tonnes de
matériel et de médicaments.
- Les pressions multiples, y compris en France, ont hâté la libération du plus connu des journalistes camerounais, Pius Njawe. Le
directeur du Messager a été incarcéré à Douala du 29 octobre au 15 novembre pour un banal délit d’opinion : présider l’OUA
n’améliore pas Paul Biya.
- La Caisse française de développement (CFD) se soumet progressivement à la discipline de l’évaluation (pour 15 % des projets
décaissés - à l’exclusion sans doute des engagements les plus « sensibles »). Et elle découvre que les opérations les plus réussies
sont celles où les populations sont associées étroitement « à la préparation, à l’exécution et au suivi » d’un projet « correctement
dimensionné », de taille « modeste », principalement dans l’hydraulique villageoise, les télécommunications et l’habitat (CFD, La
lettre de l’évaluation, 11/1996).
Fausses notes
- Jacques Chirac ne manque pas une occasion de reprocher aux autres pays industrialisés la baisse de leur aide publique au
développement (APD). C’est par auto-flagellation qu’il fait passer l’APD française (hors territoires d’outre-mer) de 0,58 % en
1994 à 0,45 % en 1997...
Billets d’Afrique N° 41 – Décembre 1996
- Déjà ridiculement faible, le cofinancement public des actions de coopération décentralisée baissera de 4 % en 1997, à 12
millions de francs (0,03 % de l’APD ! ). Le rapporteur de ce budget, Bernard de Froment, est allé jusqu’à reprocher à cette
coopération ses « éléphants blancs » ! A ce prix-là...
- En 1994, Edouard Balladur avait promis 100 millions de francs au programme de l’ONU contre le SIDA. La France n’en a
versé, en 1995, que 2 millions (Le Canard enchaîné, 06/11/1996).
- Ce n’est pas tout de bâtir des fortunes rapides, en Françafrique ou ailleurs, il faut encore les protéger. A l’Elysée, des visiteurs
du soir tels que François Pinault ont alerté le maître des lieux : l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF) provoque un « mal-
vivre » chez les Français les plus riches. Il sera donc plafonné pour environ 400 très gros contribuables. Courageux, mais pas
téméraire, Jacques Chirac a laissé proposer cette sucrerie par le sénateur Lambert. Renaud, une chanson !
- Le Sommet mondial de l’alimentation (Rome, 13-17/11/1996) apparaît comme « un coup d’épée dans l’eau ». Afrique verte résume
ainsi l’opinion de la plupart des ONG présentes. Le but essentiel de ce Sommet « était vraisemblablement de ranimer l’image de
la FAO » par un raout coûteux et consensuel - donc sans engagement financier... Exclues de la salle des débats, les ONG n’ont
pu y faire valoir leur conviction unanime : « le droit des peuples à se nourrir eux-mêmes doit se substituer au droit des
économies fortes à envahir de leurs produits le marché des plus faibles ».
- Dans la négociation avec les terroristes corses du FLNC-Canal historique, il a été envisagé de « recycler » un certain nombre
d’auteurs d’assassinats ou de braquages dans la surveillance des plates-formes pétrolières d’Elf au Gabon (Libération, 29/10/1996).
(Achevé le 25/11/1996)
* Le troisième débat sur la Coopération, organisé à Beaubourg par l’Observatoire indépendant de la Coopération française :
Coopération et décentralisation, l’aventure ambiguë. Jeudi 5/12/1996 à 19h. Tél. 01 44 78 44 52
« On nous a dit que [...] 80 000 personnes auraient été déjà guillotinées ». (Un réfugié rentrant au Rwanda, cité par Le Soir, 16/11/1996).
« Ils [les ex-FAR et les Interahamwe] nous intoxiquaient de racontars, comme quoi il ne fallait pas retourner au Rwanda, on allait se
faire exécuter. Ils voulaient engager une guerre de reconquête à partir de la frontière. Ils nous faisaient peur. [...]
Nous, les réfugiés, on a commencé à envisager le retour. Se retrouver au milieu des combats depuis une semaine, ça ne
pouvait plus durer. Autant rentrer au Rwanda. Nous n’avions plus le temps de parloter. Et eux, les miliciens, [...] ils ont été
obligés de nous suivre ». (Un réfugié, cité par Le Monde du 20/11/1996).
« On en avait assez de vivre au milieu des bruits des mortiers. On a pris la décision de partir, de rentrer au Rwanda. D’autres ont
choisi d’aller avec les soldats et les miliciens, je dirais environ un quart de la population. Ils sont allés plus loin, dans le
Masisi ». (Un autre réfugié, ibidem).
« [J’ai ressenti le retour soudain, massif, des réfugiés] avec une émotion extraordinaire. [...] Pour moi, ce retour marque le début de la
réconciliation. Notre peuple était divisé, aujourd’hui tout le monde est là : tous les fils et les filles de ce pays sont rentrés, nous
allons pouvoir repartir sur de nouvelles bases. Et l’une de ces bases sera l’éradication de l’impunité, le fonctionnement de la
justice ». (Pierre-Célestin RWIGEMA, Premier ministre rwandais. Interview au Soir du 22/11/1996).
« Nous n’avons pas l’impression que ces gens [les réfugiés] veulent être rapatriés au Rwanda et aucune loi ne peut les obliger à
rentrer, ce serait une déportation ». (Emma BONINO, Commissaire européen chargé de l’aide humanitaire. Le Monde, 6/11/1996).
« Je suis contre une intervention multinationale dans l’est du Zaïre. Sa seule justification, c’était le désarmement dans les camps
des militaires, des miliciens de l’ancien pouvoir rwandais. On n’a pas cessé de [...] répéter pendant deux ans qu’il était
impossible de les désarmer ! Il a suffi d’une poignée.
Ces criminels auxquels on avait donné le statut d’interlocuteurs humanitaires, de contrôleurs des camps, détenaient prisonniers
des centaines de milliers de Rwandais, qui, enfin libres, ont choisi le retour au pays ! Une intervention aurait fait s’enkyster à
nouveau, dans les camps, cette situation. Elle est donc inutile. S’il faut des GI pour jouer les infirmières, alors, il vaut mieux
envoyer des infirmières. Vous le savez, le coût de toute intervention est faramineux. Il vaut mieux consacrer des millions de
dollars à l’aide à la réinstallation des réfugiés au Rwanda.
- Beaucoup ont parlé de "la plus grande catastrophe humanitaire jamais connue" ?
- [...] J’en ai été très choqué. Pour moi, c’était une manière d’effacer le génocide au Rwanda, les 500 000 morts, il y a deux
ans. On appelle ça le "négationnisme" ! On oublie que les mots ont leur importance. Il m’a semblé qu’on parlait de l’est du
Zaïre comme d’un fait divers, qu’il fallait sensationnaliser à tout prix. On était dans un gigantesque trompe-l’œil !
[...] Il faut être vigilant sur ce qu’il adviendra, en terre rwandaise, des centaines de milliers de réfugiés hutus entrés ces derniers
jours ! (Rony BRAUMAN, ancien président de Médecins sans frontières, interview à La Croix du 21/11/1996).
« Une intervention militaire au Kivu ne résoudrait en rien le problème central : la déstabilisation de la région par les milices
hutues responsables du génocide au Rwanda. Les conséquences politiques d’une telle intervention anéantiraient largement les
bénéfices escomptés. [...]
Alors qu’aucun recensement n’a été autorisé par les milices hutues - le nombre de réfugiés étant largement surestimé -, celles-
ci se sont chargées de la distribution de l’aide [...]. Cette manne financière ainsi que le poids du nombre ont permis aux milices
de s’attaquer aux Tutsis zaïrois et à d’autres ethnies locales, rompant les fragiles équilibres de la région et faisant des dizaines de
milliers de victimes sans susciter la moindre réaction internationale. [...]
Billets d’Afrique N° 41 – Décembre 1996
Une opération militaire aurait comme conséquence de rétablir des camps de réfugiés et recréerait une situation meurtrière,
injuste et instable ». (Alain DESTEXHE, sénateur belge, ancien Secrétaire général de Médecins sans frontières, in Le Monde du 14/11/1996).
« Il faut constater [...] que les transformations positives [en Afrique] se sont déroulées sans intervention étrangère. L’Erythrée, par
exemple, est devenue seule une grande puissance de la région ; l’Ouganda s’est reconstruit seul après les folies d’Amin Dada ; et
enfin l’Afrique du Sud a mené sa transition toute seule, sans opération de maintien de la paix. Finalement, quand l’Afrique agit
seule, elle réussit mieux que lorsqu’elle est assistée.
[...] C’est parce que le colonisateur anglais est parti plus radicalement que nous qu’il y a d’abord eu plus de chaos. Mais c’est
peut-être aussi cette absence d’intervention directe qui a permis aux Africains de construire eux-mêmes de véritables Etats. Les
Français ont voulu que leur Afrique ne traverse pas de convulsions, qu’elle échappe à l’Histoire. Et ceux qui l’ont le mieux
compris, ce sont nos vieux dictateurs francophones qui ne se sont pas privés de jouer la chanson : "moi ou le chaos". Finalement,
on risque d’avoir deux résultats négatifs : le chaos et pas d’Etat. [...]
- Vous prônez donc un désengagement d’Afrique. C’est du "cartiérisme" 1 fin de siècle ?
- Non. C’est la fin d’un modèle frileux de la France qui ne peut s’adresser qu’à une Afrique qu’elle domine et qu’elle contrôle,
avec des relations militaires, des règles d’entrave à la concurrence qu’on n’accepterait nulle part ailleurs [...]. Le cartiérisme,
aujourd’hui, c’est de faire croire que, pour soutenir l’Afrique, il faudrait défendre à tout prix Mobutu.
L’avenir, pour la France, c’est de laisser vivre l’Afrique, non de lui donner le coup de grâce en y fomentant des guerres ». (Jean-
Christophe RUFIN, chercheur, qui fut conseiller du ministre de la Défense François Léotard (1993-95). L’Evénement du Jeudi, 14/11/1996).
1. Politique de repli revendiquée dans les années 60 par Raymond Cartier (« la Corrèze avant le Zambèze »).
« Désormais, la période des interventions unilatérales en Afrique est close, et ce type d’intervention n’est plus accepté par les
Etats africains ». (Jacques CHIRAC, Conseil des ministres du 13/11/1996).
[Comme titre le Financial Times (14/11/1996) : "Les jours du terrain de chasse africain de la France s’achèvent ". Il précise : "L’incapacité de
la France à entreprendre immédiatement une action unilatérale dans l’est du Zaïre a confirmé ces leaders [du pré carré francophone] dans leur
soupçon que les jours heureux où une grande partie du continent était la chasse gardée de Paris [...] sont terminés "].
« Une chose est certaine. Après avoir éliminé les Banyamulenge de tout l’est du Zaïre, les extrémistes hutus envisageraient de
revenir ici [au Rwanda]. Ils ont infiltré le pays, organisant des incursions depuis le Zaïre et tuant nos compatriotes. Ils tuent les
survivants [du génocide]. Ils tuent les gens qui appartiennent à l’administration locale. Leur but, c’est de disposer d’une base
"pure", à partir de laquelle ils pourraient agir en toute liberté, rien qu’entre eux. [...] Ma priorité n’est pas qu’il y ait une zone
tampon [au Kivu], c’est de ne pas avoir de milices du tout ». (Général Paul KAGAME, Ministre de la Défense du Rwanda, in The Guardian,
cité par Courrier international du 7/11/1996).
« Les Zaïrois, une fois rétablis dans leur honneur, favoriseront le retour des ex-FAR au Rwanda. Nous les aiderons, nous leur
rendrons leurs armes ». (Un ministre zaïrois proche du Premier ministre, cité par Le Monde du 20/11/1996).
[Quels Zaïrois ? Est-ce vraiment l’honneur, et l’intérêt, de la majorité d’entre eux ? ]
A FLEUR DE PRESSE
Le Monde, Les réfugiés hutus du Zaïre regagnent massivement le Rwanda, 18/11/1996 (Dominique LE GUILLEDOUX) : « [Les
réfugiés] ont les yeux écarquillés, ils marchent, ils rient, la tête courbée sous le poids des colis, des fagots, des guitares et des
parapluies. Souvent, ils avancent en silence par dizaines de milliers, à la fois serrés, assommés, faisant trottiner les bambins qui
tentent de suivre en s’accrochant à une jupe. [...] Benoît, dix-sept ans, dit qu’il marche pour "chercher la vie" Une femme a mis
ses plus beaux habits [...].
Les miliciens hutus [...] "nous menaçaient avec leurs armes, expliquent les paysans hutus. Ils nous disaient : « Si vous ne
venez pas avec nous, nous allons vous tuer ». On a prié toute la nuit ; on a décidé de partir quand même dans l’autre direction".
[...] Benoît, [...], qui a perdu son père à la guerre et sa mère de maladie, rentre avec ses deux petites sœurs : "C’est le temps de la
trêve, dit-il. Tutsis, Hutus, nous allons revivre ensemble, bâtir notre pays... Enfin, si c’est possible" ».
Le Soir, La fin d’une prise d’otages, 16/11/1996 (Colette BRAECKMAN) : « Si le forcing imprimé par certains pays désireux
d’intervenir au plus vite avait réussi, l’étau pesant sur les camps ne serait pas encore dénoué et, inversement, la situation actuelle
permet de mieux comprendre les "tergiversations" américaines. [...]
[Le Zaïre] "hérite" d’une armée d’extrémistes, repliée dans les montagnes du Masisi, qui terroriseront les populations locales,
comme hier les paysans hutus : qui débarrassera le Zaïre de la menace qu’ils représentent ? ».
Wall Street Journal, Les tensions ethniques mijotent au Rwanda avec le retour des réfugiés, 19/11/1996 (Sudarsan RAGHAVAN) :
« Au bout de deux ans, les assassins présumés des fils de Cécilia Kabara sont rentrés au village hier. [...] Cette Tutsi sexagénaire
n’était pas d’humeur à pardonner. Tandis que deux journalistes interviewaient Damascène Quizerimana, l’un parmi ces centaines
de milliers de réfugiés rentrés chez eux depuis le Zaïre voisin [...], elle a surgi dans la conversation. "Tu veux me dire que tu n’as
pas tué mon fils ? ", dit-elle, pointant le doigt sur Quizerimana, 22 ans. "Tu sais que tu l’as fait". Comme il protestait : "Je n’ai
pas tué ton fils", la femme s’est mise à crier : "Tu l’as coupé en morceaux ! ".
C’est le type d’échange enflammé qu’il faut s’attendre à voir souvent au Rwanda dans les prochaines semaines. [...] "La
réconciliation prendra au moins une génération, si l’on veut être réaliste", estime un observateur des Nations unies pour les
droits de l’homme ».
AFP, Les réfugiés de Rubona retrouvent leur village occupé par de nouveaux venus, 18/11/1996 (Michel CARIOU) : [Le journaliste narre
les aléas et les tensions du retour des réfugiés hutus de 1994 dans leur village] , « perdu dans les collines de la Préfecture de Gisenyi ». [Ils y
retrouvent d’anciens réfugiés tutsis installés depuis deux ans. Conclusion : ] « Dans le huis-clos de leur colline coupée du monde, les villageois
de Rubona - anciens et nouveaux - [...] sont condamnés à trouver une solution au manque de maisons et de terres, et à vivre
ensemble avec les souvenirs des massacres, du génocide, de l’exil et des souffrances de l’exode ».
Billets d’Afrique N° 41 – Décembre 1996
Libération, L’Amérique sur les plates-bandes de la France en Afrique, 22/11/1996 (Stephen SMITH) : « Même en Afrique, la France
seule n’a plus les moyens de ses intérêts. [...] Ex-métropole coloniale longtemps interventionniste, la France, discréditée par son
soutien à l’ancien régime rwandais responsable du génocide, s’abrite derrière la bannière de l’ONU. Objectif : porter secours aux
centaines de milliers de réfugiés hutus dans l’est du Zaïre mais, aussi, " sécuriser" une fois de plus le pays-continent du
maréchal-président Mobutu. [...]
Pour mobiliser des Casques bleus, Paris dilue dans le multilatéral ce qui lui reste d’influence sur le continent le plus proche de
l’Europe. [...]
L’engagement américain en Afrique reste minimal : commerce plutôt que coopération, appuis ponctuels, plutôt qu’alliance
formelle... Sauf sur des créneaux lucratifs, comme le pétrole ou les télécommunications, le but n’est pas de supplanter l’ex-
puissance coloniale, au risque d’avoir à assumer ses obligations. Au contraire, la faveur américaine va aux régimes
indépendants ».
La Croix, La France en porte-à-faux, 16/11/1996 (Julia FICATIER) : « Pourquoi Jacques Chirac n’a-t-il pas reconnu le génocide
[rwandais], comme il en avait au départ la ferme intention ? Il s’apprêtait, comme nous l’avions appris, à engager par là même de
nouvelles relations avec le Rwanda. Il en aurait été empêché par une partie de la hiérarchie militaire après avoir été mis au fait
des imbrications françaises au Rwanda ».
Jeune Afrique, Arrière-pensées françaises, 13/11/1996 (Jean-Paul PIGASSE) : « Jacques Chirac [était] convaincu que le maréchal
Mobutu redeviendrait [...] indispensable [...]. Le calcul des Français était le suivant : [...] attendre que [la crise des Grands Lacs] ait
atteint un degré de gravité sans précédent pour que les Etats-Unis se décident à agir [...] ; en venir à la Conférence des Grands
Lacs dont la France s’est fait le champion. Ce jour-là, c’est bel et bien Mobutu qui s’imposera comme la pièce centrale de
l’échiquier. [...]
Ce scénario apparaît aujourd’hui très compromis : [...] les journalistes et les diplomates qui, le 6 novembre, ont rencontré le
président zaïrois dans sa résidence de Cap Martin ont été frappés par son délabrement physique. [...] Pour les Français, qui
faisaient le forcing [...] pour obtenir l’envoi d’une force internationale dans l’est du Zaïre, c’est un coup très dur. Non seulement
leur allié le plus sûr dans la région se révèle incapable de jouer le rôle qui lui était imparti, mais les forces françaises sur place
risquent de se trouver confrontées à l’éclatement du Zaïre et d’être piégées dans une gigantesque nasse. Les militaires chargés de
préparer les plans de la future intervention ne dissimulent d’ailleurs pas leurs inquiétudes ».
Courrier international, Zaïre : la main de l’Ouganda, les arrière-pensées des Etats-Unis, 7/11/1996 (Alexandre ADLER) :
« L’opinion bien-pensante [...] [ne fait pas preuve d’] une grande intelligence de la situation. Aussi faut-il s’en tenir au déroulement
des faits géopolitiques tels qu’ils se déroulent en ce moment, à la jointure tout à la fois géologique et humaine de deux Afrique
en construction - celle qui se regroupe autour de l’Afrique du Sud et celle qui se dessine peu à peu [...] du Sénégal à l’Angola.
Au départ, comme dans toute catastrophe, il y a la naissance, en partie aléatoire, d’un véritable royaume combattant, l’Ouganda
de Yoweri Museveni [...], constituant le "grand arrière" de la révolte africaine du sud du Soudan, animée par le chef Dinka John
Garang. Museveni a également bénéficié au long de sa carrière de l’aide de l’aristocratie tutsie du Rwanda réfugiée en Ouganda,
à laquelle il est apparenté. [...]
Au Rwanda, l’armée ougandaise, déguisée en Front patriotique, a [...] rétabli l’autorité tutsie en installant au pouvoir Paul
Kagame, l’ancien chef de la sécurité militaire en Ouganda, au prix de représailles féroces contre tous les Tutsis demeurés
derrière les lignes hutues. [...]
La France en sera pour ses frais, elle qui n’a cessé de soutenir le pouvoir de Mobutu au Zaïre, les Hutus au Rwanda comme au
Burundi et, plus généralement, les ennemis de l’Ouganda de Museveni, notamment les islamistes soudanais de Khartoum. [...]
Dans le cadre du Commonwealth, l’Ouganda se présente comme l’allié le plus solide du nouvel Etat sud-africain. [...]
Une Afrique du Sud étroitement alliée aux Etats-Unis jouera dans un camp, et la France dans un autre. De toutes les menaces
qui pèsent sur l’Afrique, cette remise en question géopolitique ne serait-elle pas la plus grave ? La France peut-elle se permettre
d’empêcher la naissance d’une grande communauté dont l’Afrique du Sud sera le centre, et les royaumes chrétiens combattants
du haut Nil le bras armé ? ».
[La menace la plus grave n’est-elle pas le sérieux en lequel se prennent, et sont pris, ce type de "géopoliticiens", aussi brillants que
superficiels, mais fort écoutés par les locataires successifs de l’Elysée ? Discours sans statut, la géopolitique ressemble d’autant plus à la
cartomancie que ses discoureurs sont immodestes. Le Directeur de Courrier, une nouvelle fois, embarque cet excellent hebdomadaire dans un
looping scabreux, ne craignant pas de contredire complètement ses précédentes élucubrations sur le jeu de l’Afrique du Sud (cf. Billets n° 18).
On peut sourire de certaines formules : la jointure « géologique et humaine », Museveni-« catastrophe », le FPR déguisement de l’armée
ougandaise, les « royaumes combattants chrétiens », l’Afrique du Sud au « centre » de l’Afrique de l’Est,... Mais réduire le génocide rwandais
à des « représailles féroces », c’est moins drôle.
On voudrait espérer - mais on n’en est pas sûr - que l’inanité du discours - laisse sans effet l’invite paranoïaque qui le conclut].
La Croix, Mais... où est donc passée l’armée zaïroise ? , 20/11/1996 (Anicet MOBE) : « Le maréchal Mobutu, depuis 1960, s’est
délibérément refusé d’organiser au Zaïre une armée vraiment nationale. [...] Il a plutôt préféré s’entourer d’une garde prétorienne
fonctionnant comme une milice privée et dont le loyalisme étroit et borné - fondé sur des alliances ethniques - lui a permis de
consolider et de perpétuer une dictature féroce qui a complètement ruiné le pays. [...]
A partir de 1972, la subordination de l’armée au parti unique s’accompagna d’épurations successives dans le corps des
officiers sur la base de critères ethniques. [...]
Si l’armée zaïroise fait preuve de si peu de vaillance dans les opérations militaires, en revanche elle s’illustre tristement quand
il s’agit de terroriser les populations civiles ».
Le Phare (Kinshasa), La pieuvre tutsie (cité par Courrier international du 7/11/1996) : [L’article s’en prend aux] « complices intérieurs
infiltrés profondément dans la vie politique et socio-économique zaïroise » [et vitupère] « le lobby tutsi, ces messieurs qui ont pris
la place des autochtones : ministres, Premier ministre, PDG, hauts magistrats. [...] Reste les dégâts de leur long passage chez
nous ; où ils ont occupé nos terres, pris nos femmes et épousé nos filles. Ce sont ces neveux des Rwandais qui livrent la
République pieds et poings liés à ceux qui ont juré sa perte. Une véritable pieuvre s’est incrustée au Zaïre ».
Billets d’Afrique N° 41 – Décembre 1996
Soft (Kinshasa), Le Zaïre est l’objet d’un complot international (même source) : « Un conseiller de la République a révélé l’existence
d’une sorte d’internationale tutsie, organisation secrète répandue dans le monde entier, dont on trouve des ramifications à
l’ONU, à la Banque mondiale et à l’OUA ».
[Ces deux extraits montrent à quel point, dans un contexte de crise grave, l’idéologie instillée par un « nazisme tropical », un panbantouisme
anti-hamite (contre les Tutsis et autres « nilotiques ») peut faire des ravages. On retrouve tous les ingrédients bien connus de l’anti-
sémitisme].
LIRE
Colette Braeckman, Terreur africaine. Burundi, Rwanda, Zaïre : les racines de la violence, Fayard, 1996, 347 p.
Un ouvrage-clef, à l’écriture limpide, pour comprendre la crise actuelle de l’Afrique des Grands Lacs. Avec une analyse remarquable de la
manipulation ethnique, des rôles de l’Eglise et de la Belgique. On regrettera seulement que l’auteur n’ait pas pu appliquer son talent
synthétique aux responsabilités de la France et des Etats-Unis. Or, dans cette Troïka, ils furent trois à tirer, à tirer, à hue et à dia...
Ce livre, qui ne vise pas le scoop, contient pourtant quelques révélations. On savait par le député Jacques Baumel, alors vice-président de la
Commission de la Défense, que François Mitterrand, au moment où l’ONU autorisait l’opération Turquoise (juin 1994), voulait faire sauter
les parachutistes français sur Kigali. Ceux-ci s’y préparaient. On connaissait mal les causes du contre-ordre. En voici une. Par des
intermédiaires de l’ONU venus discuter les modalités de Turquoise, le chef de l’armée « rebelle » Paul Kagame fit passer le message suivant :
« Dites aux Français que nous aussi nous savons tirer. Et dites au général Lafourcade [qui commandait l’opération] que Kigali peut contenir plus
de body-bags que Paris ». Quelques mois après les images des body-bags américains ramenés de Somalie...
L’auteur cite aussi un rapport européen confidentiel : « Un très grand nombre de réfugiés ont participé directement aux massacres. On
pense que 200 000 à 250 000 hommes, femmes et même enfants, ont abattu de leurs propres mains des Tutsis et des Hutus de l’opposition ».
Ce qui renvoie au phénomène du voisin-bourreau.
Claudine Vidal, Le génocide des Rwandais tutsi : cruauté délibérée et logiques de haine, in De la violence, Séminaire de Françoise Héritier,
Odile Jacob, 1996.
En quarante pages, sans doute la synthèse la plus éclairante à ce jour sur les logiques psychosociales, de haine et de peur, qui, au Rwanda,
ont suscité ce que nous nous refusons de penser : la possible transformation de l’honnête homme, de la voisine serviable, du collègue affable,
en bourreau sadique. Redoutons et ciblons ces logiques, point si lointaines, plutôt que de les nier.
ET AILLEURS...
« Le gaullisme était bien plus que la nation agrémentée de coups de menton ; c’était la nation animée par des valeurs qui la
dépassent : "La France doit servir les valeurs universelles de l’humanité". Incarnation de ces valeurs, la France ne pouvait les
abandonner sans se trahir. Ces valeurs au-dessus de la nation, précisément parce qu’elles la fondent, les caciques du
néogaullisme ne semblent plus en avoir cure. Le gaullisme était une attitude : l’intégrité. Ce principe de vertu, foulé aux pieds
par des professionnels de la candidature qu’obsède leur financement, est bien mal en point au RPR. [...] Les "affaires" rythment
la vie du parti, la résument pour ainsi dire. Etouffer les révélations, ou, à défaut, enterrer les dossiers, voilà ce qui accapare
l’esprit et l’énergie des néogaullistes. [...]
Le gaullisme, c’était également une discipline - celle de l’ingratitude : l’intérêt général avant celui des affidés. Prodige de
l’évolution : en vingt ans, les néogaullistes auront réussi à inverser ce dogme et à ériger le clientélisme, voire le clanisme, en
système. [...]
Là où les gaullistes avaient une vision, les néogaullistes se servent d’un savoir-faire (attribution de marchés publics,
nominations, interventions). Elus corrompus, prévaricateurs, concussionnaires, soutenus à bout de bras par le pouvoir, en
attesteront ; bétonneurs, recycleurs d’eaux usagées et gros céréaliers ne le démentiront pas. L’Etat-RPR reste fidèle à son
principe dynamique : le clientélisme ». (David MARTIN-CASTELNAU, journaliste, in Libération du 22/11/1996).
« Croire en la politique de coopération devient un acte de foi ». (Bernard de FROMENT, rapporteur spécial de la Commission des
Finances pour le budget de la Coopération, débat du 13/11/1996).
[La coopération électorale française, par exemple, suscite actuellement plus d’abjurations que d’« actes de foi ». Pour ne pas parler de ses
propositions de coopération militaro-sratégico-humanitaire].
« La mission de la M.M.C. [Mission militaire de Coopération] s’intègre à l’action générale d’aide à la mise en place du processus de
démocratisation en Afrique. A ce titre, elle assiste les Etats dans la création, la formation et l’animation de forces de sécurité au
service d’un Etat de droit, respectueuses de la loi, attachées à promouvoir la sécurité de la Nation et celle de chaque individu ».
(Michel VOISIN, député, rapporteur de la Commission de la Défense au budget de la Coopération, Avis n° 3033 du 10/10/1996).
[« La formation et l’animation de forces de sécurité » (armée, gardes et milices) dans le Rwanda d’Habyarimana, le Togo, le Gabon, la
Guinée équatoriale ou le Tchad, illustrent cette « mission » humaniste].
« L’accent [en matière de coopération militaire] a été mis sur les dotations en matériel des forces de sécurité intérieure dans le cadre de
l’aide directe en matériel : cela est cohérent avec les actions prioritaires de notre politique de coopération ».
(Michel VOISIN, débat du 13/11/1996 à l’Assemblée nationale).
[Les livraisons massives aux forces de répression togolaises, dans la nuit du 3 au 4 novembre ( Le Combat du peuple, Lomé, 15/11/1996), sont
en effet « cohérentes » avec l’amitié Chirac-Eyadema].
« La cause africaine que vous [Jacques Godfrain] défendez au nom de la France a peu d’avocats dans le monde. Elle n’en a peut-
être plus qu’un seul en Europe : la France ». (François GUILLAUME, député RPR, débat du 13/11/1996 à l’Assemblée nationale).
Billets d’Afrique N° 41 – Décembre 1996
« Le mouvement des sans-papiers a eu le mérite de percer la couche de méfiance qui sépare l’opinion des immigrés. [...] On ne
peut pas s’en tenir au mot d’ordre d’abrogation des lois Pasqua. [...] Il faut [...] remettre en cause ce fondement de nos lois qui
fait dépendre d’un pouvoir insuffisamment contrôlé les droits fondamentaux de certains hommes ». (Paul BOUCHET, ancien
président de la Commission nationale consultative des droits de l’homme, membre du collège des médiateurs. Interview au Monde du 19/11/1996).
« Le gouvernement [français] ne comprenait pas que des petits nègres lui tiennent tête, quand les chefs d’Etat africains n’osent
même pas lui résister ». (Madjiguène CISSE, porte-parole des sans-papiers de Saint-Bernard. Libération du 19/11/1996).
LIRE
Agir ici, Des compagnies pétrolières et des dictatures militaires. Total en Birmanie, Shell et Elf au Nigeria, 11/1996, 28 p.
Ce vade-mecum du citoyen-automobiliste lucide est formidablement encadré : par une caricature de Lécroart sur « les mains sales », en page
de garde, et, in fine, par deux citations sans appel des Prix Nobel birman et nigérian, Aung San Suu Kyi et Wole Soyinka.
Ligue française de l’enseignement, Lire et comprendre le budget français d’aide publique au développement , Commission Coopération
Développement, 44 p.
Ce « Guide pratique » l’est tout à fait. Cette invitation à la curiosité du citoyen mérite cependant d’être éclairée par une initiation au contenu
réel des lignes budgétaires ainsi présentées. Cf. par exemple la plaquette de Survie, Questions à 40 milliards, Tout ce que vous avez toujours
voulu savoir sur l’aide publique au développement sans jamais oser le demander (15 F. franco).
SURVIE, 57 AVENUE DU MAINE, 75014-PARIS - TÉL. : 01 43 27 03 25 ; FAX : 01 43 20 55 58 - IMPRIME PAR NOS SOINS
DIRECTEUR DE LA PUBLICATION : FRANÇOIS-XAVIER VERSCHAVE - COMMISSION PARITAIRE N° 76019 - DEPOT LEGAL : DECEMBRE 1996 - ISSN 1155-1666
BILLETS D’AFRIQUE N° 42 - JANVIER 1997
FAUTEURS DE GUERRE
Il a déjà été de deux aventures françafricaines : en 1978, il a sauté sur Kolwezi avec les paras français ; en 1990, avec les
mêmes, il est allé combattre le FPR au Rwanda...
Mais la fusée Mobutu-Mahele, allumée à la fièvre nationaliste, sur une promesse de revanche guerrière, risque de s’avérer
beaucoup plus incontrôlable qu’un attelage politique civil.
Une bonne partie de la Franzaïre adhère sans recul au discours de la reconquête, dont elle espère un jackpot politico-minier.
S’il est mis en actes, avec le concours des rescapés du Hutu power, des rebelles ougandais, de l’armée soudanaise, d’une nuée
de mercenaires et d’un bataillon de conseillers français, il conduira à menacer dans leur existence même les régimes ougandais
et rwandais. Ceux-ci entreront en guerre ouverte, non sans soutiens. Comme au Rwanda de 1990 à 1994 (avec les effets que l’on
sait), la France jouera à la guéguerre avec les Etats-Unis au prix du sang des peuples de la région. Et au service de ceux qui, à
l’enseigne du léopard, n’ont cessé de piller le richissime Zaïre.
Peut-être subsiste-t-il, en France, quelques décideurs assez raisonnables pour refuser un tel scénario. Peut-être aussi Mahele
montrera-t-il le bon sens d’un Lebed face à la rébellion tchétchène, se contentant de moulinets belliqueux pour mieux préparer
la négociation politique (et minière : le partage de l’or et des diamants). Mais les risques sont extrêmes qu’un engrenage martial
ne broie de telles prudences.
La principale inconnue demeure la réaction des Zaïrois eux-mêmes. Entre ceux qui se sont révoltés contre le régime Mobutu et
ceux qui n’ont cessé de s’y opposer, par la politique ou la non-violence civile, n’y a-t-il pas assez de talents et d’énergies
coalisables pour faire échec à la fatalité du pire ?
La Françafrique des nineties n’en finit pas de mourir. Comme la plouto-anarchie mobutuesque, dont elle tente un ultime
dopage dans le fol espoir d’en capter l’héritage.
A Kinshasa, les néogaullistes ont plongé Mobutu dans un « bain de foule » style Pétain (comme en filmaient les actualités
vichyssoises de 1944) pour, paradoxalement, installer un faux De Gaulle zaïrois, le général Mahele. N’importe quoi...
Il faut savoir que la filiale françafricaine locale - disons la « Franzaïre » - est à peu près aussi décomposée que le système
Mobutu. Les réseaux Foccart, Giscard, Pasqua et Mitterrand tentent de s’accrocher à leurs relais locaux : militaires, financiers,
proche-orientaux et noctambules. Interfèrent des intérêts diamantaires et miniers, alliés ou concurrents d’innombrables appétits
étrangers. Ainsi que le sérail de Mobutu (dont ses fils, et les ambassadeurs successifs à Paris, Mokolo et Ramazani Baya),
abattant les dernières cartes d’un jeu qui fut très riche.
La coterie militaire franzaïroise est la plus inquiétante. Trafics d’armes et recrutement de mercenaires n’ont plus de secrets
pour elle. S’allier aux génocideurs rwandais ou aux massacreurs soudanais ne lui fait pas problème. Des deux côtés, zaïrois et
français, on aime jouer « perso », à en juger par les trajectoires des Lacaze, Barril, Denard ; Baramoto, Nzimbi, Eluki, Mahele.
C’est ce dernier, fort d’une réputation de vaillance dans un contexte de débâcle, qui a emporté la mise. Il exigeait les pleins
pouvoirs sur l’armée et les milices : il les a obtenus. Le voilà plus fort que Lebed face à Eltsine (légitimé, lui, par le suffrage
universel), dans un pays où, durant plus de trente ans, Mobutu a martelé le précepte : « le pouvoir est au bout du fusil ».
Comme le Rwandais Bagosora, le Tchadien Déby ou le Nigérien Baré Maïnassara, le général Mahele a été formé en France,
où l’on croit pouvoir l’influencer. Il a déjà été de deux aventures françafricaines : en 1978, il a sauté sur Kolwezi avec les paras
français ; en 1990, avec les mêmes, il est allé combattre le FPR au Rwanda...
Mais la fusée Mobutu-Mahele, allumée à la fièvre nationaliste, sur une promesse de revanche guerrière, risque de s’avérer
beaucoup plus incontrôlable qu’un attelage politique civil.
Une bonne partie de la Franzaïre adhère sans recul au discours de la reconquête, dont elle espère un jackpot politico-minier.
S’il est mis en actes, avec le concours des rescapés du Hutu power, des rebelles ougandais, de l’armée soudanaise, d’une nuée
de mercenaires et d’un bataillon de conseillers français, il conduira à menacer dans leur existence même les régimes ougandais
et rwandais. Ceux-ci entreront en guerre ouverte, non sans soutiens. Comme au Rwanda de 1990 à 1994 (avec les effets que l’on
sait), la France jouera à la guéguerre avec les Etats-Unis au prix du sang des peuples de la région. Et au service de ceux qui, à
l’enseigne du léopard, n’ont cessé de piller le richissime Zaïre.
Peut-être subsiste-t-il, en France, quelques décideurs assez raisonnables pour refuser un tel scénario. Peut-être aussi Mahele
montrera-t-il le bon sens d’un Lebed face à la rébellion tchétchène, se contentant de moulinets belliqueux pour mieux préparer
la négociation politique (et minière : le partage de l’or et des diamants). Mais les risques sont extrêmes qu’un engrenage martial
ne broie de telles prudences.
La principale inconnue demeure la réaction des Zaïrois eux-mêmes. Entre ceux qui se sont révoltés contre le régime Mobutu et
ceux qui n’ont cessé de s’y opposer, par la politique ou la non-violence civile, n’y a-t-il pas assez de talents et d’énergies
coalisables pour faire échec à la fatalité du pire ?
SALVES
Mercenaires (suite)
Les indications se multiplient sur l’embauche de mercenaires en vue d’une contre-offensive zaïroise au Kivu.
On évoque d’abord la société « de sécurité » sud-africaine Executive Outcomes (EXO), à base de vétérans des « guerres sales »
de l’ancien régime de Pretoria (lutte pro-apartheid, guerre coloniale en Namibie, guerres civiles en Angola et au Mozambique),
issus notamment du Bataillon 32 « Buffalo ». EXO est très abordable car elle se paye en nature - en concessions sur l’extraction
des pierres et métaux précieux.
Le Bataillon 32 a recruté beaucoup d’Angolais du FNLA de Jonas Savimbi. Selon des sources humanitaires, certains auraient
récemment entraîné, au Kivu, la rébellion burundaise FDD de Léonard Nyangoma. Des survivants du massacre de Teza, au
Burundi, ont entendu des conseillers des assaillants s’exprimer en portugais (Southscan, 08/11/1996).
Depuis quelques mois, intéressée par les marchés du « pré carré », EXO a recruté des francophones (Le Figaro, 01/12/1996). Les
négociations entre Mobutu et EXO sont attestées de source américaine.
Un proche de Mobutu confirme : le Zaïre recruterait des mercenaires ; il aurait acquis 15 hélicoptères et plusieurs avions de
combat, accompagnés de 154 experts militaires étrangers (Reuter, 18/12/1996).
Réfugiés
A part les irréductibles, ceux qu’ils ont emmenés vers Kisangani, et ceux qui se sont égarés dans la forêt des Virunga au nord
de Goma 1, la plupart des Rwandais réfugiés en 1994 au Zaïre sont rentrés au pays. Idem pour ceux de Tanzanie. Au Rwanda
même, l’urgence devient - outre la justice, ouvrant la voie à la réconciliation - la reconstruction politique et économique. Tâche
immense.
Il faut, par exemple, bâtir 300 000 maisons ; on compte plus de 300 000 enfants non accompagnés. Pourvu qu’une partie au
moins des milliards mobilisés pour les camps de réfugiés, ou en vue d’une opération militaro-humanitaire, puissent servir à sortir
de l’urgence...
Les réfugiés burundais sont pris dans le même mouvement. Mais l’équilibre de la terreur entre factions extrémistes, que ni la
classe politique locale, ni les parrains régionaux ne semblent en mesure de civiliser, risque de s’avérer de plus en plus meurtrier.
On aurait bien besoin, à nouveau, des talents d’un Ould Abdallah - ce diplomate mauritanien obstiné que l’ONU délégua un
temps à Bujumbura 2.
1. Dont Florence Aubenas décrit l’errance et l’effroyable détresse dans Libération du 07/12/1996, « Ce n’est rien, je ne suis plus vivant ».
2. Il vient de publier La diplomatie pyromane, chez Calmann-Lévy.
Dette (suite)
L’enquête sur le « contenu » réel de la dette rwandaise (cf. Billets n° 40) continue. Non seulement il est établi que l’essentiel des
crédits internationaux accordés au Rwanda de 1992 à mars 1994 a servi à armer et équiper l’appareil du génocide (avec l’achat,
entre autres, de 3 000 tonnes d’armes blanches), mais un autre point est désormais établi : pendant le génocide, et plusieurs mois
après, des banques françaises et européennes ont honoré sans ciller les ordres de paiement de la Banque nationale du Rwanda,
instrument financier du Hutu power - y compris après son transfert à Goma.
Petit Sommet
Ouagadougou, 6-7 décembre. Ce Sommet grandiloquent d’une Françafrique à côté de ses pompes, aura coûté beaucoup de
pompe pour pas grand chose.
A peine retiendra-t-on deux événements contrastés : une reprise de langue diplomatique entre la France et le Rwanda (tête-à-
tête entre le ministre de Charette et le Premier ministre rwandais Rwigema). Et la première rencontre entre un chef d’Etat
occidental (Jacques Chirac) et le général-président nigérian Sani Abacha depuis l’exécution, en 1995, du leader ogoni Ken Saro-
Wiwa et de ses compagnons.
L’enjeu camerounais
1997 est en principe, pour le Cameroun, une année électorale majeure : législatives en mars, présidentielles en octobre. On ne
saurait trop le répéter, la sincérité de ces scrutins est un enjeu décisif : pour le Cameroun, mais aussi pour la démocratie en
« Afrique latine » 1.
La société civile (les journalistes en particulier) se mobilise pour assurer la surveillance du processus électoral. Elle est
soutenue dans ces préparatifs par des ONG étrangères - telle la Fondation allemande Friedrich Ebert (Afrique Express, 02/12/1996). Il
serait hautement souhaitable qu’en France, la part de la société civile qui croit en la démocratie ne déserte pas cet enjeu.
D’autant que le président sortant Paul Biya ne manquera pas de recruter des appuis chez d’autres composantes moins
reluisantes de la société française. Dans un but très lucratif : perpétuer son régime. Cela suppose de fausser les scrutins, en
interdisant les candidatures les plus menaçantes, en poussant l’opposition au boycott, en organisant des fraudes massives. La
Françafrique est parfaitement rodée à ces divers exercices.
1. Cf. le Dossier noir n° 7 : France-Cameroun, Croisement dangereux, 95 p., L’Harmattan, 1996. Disponible à Survie, 45F. La version anglaise de ce Dossier, très
diffusé au Cameroun, est en préparation.
Indépendance !
Le régime burkinabé n’est pas le plus bloqué d’Afrique, mais l’on ne peut attendre du président Compaoré - ami de Charles
Pasqua, soutien de Charles Taylor au Libéria, complice du hold-up électoral au Niger - qu’il auto-limite sa majorité à
l’Assemblée. Pour le scrutin législatif d’avril 1997, l’opposition, menée par l’historien Joseph Ki-Zerbo, réclamait l’instauration
d’une Commission électorale indépendante. Le pouvoir a évidemment refusé (Afrique Express, 09/12/1996).
Real-socialisme
A part Julien Dray, les députés socialistes ont surtout brillé par leur absence ou leur discrétion dans le débat sur la loi Debré.
Leurs leaders savent se montrer plus diligents auprès d’Africains moins démunis. Fin octobre, lors de la visite à Paris du chef
pompiste du carburant françafricain, l’émir gabonais Bongo, les rois mages Lionel Jospin, Laurent Fabius et Michel Rocard ont
couru à l’hôtel Crillon lui présenter leurs hommages (La Lettre du Continent, 07/11/1996).
PS : En tout bien, tout honneur.
Justice
Accrochez-vous ! Sophie Deniau, inculpée entre autres d’abus de biens sociaux dans la débâcle de la station de ski Isola 2000,
est la belle-fille de Jacques Toubon, ministre de la justice et maire de Paris XIII e, la bru de l’ancien ministre Jean-François
Deniau, l’ancienne attachée de presse de Charles Pasqua et d’un bureau d’études : Coteba.
Isola 2000 a creusé un passif de 550 millions de F en trois ans, dont près de la moitié auprès d’une filiale du Crédit Lyonnais
(sur recommandation de l’ancien ministre Bernard Tapie).
Dominique Bouillon, associé de Sophie Deniau dans Isola 2000, est à la fois le patron d’une société de promotion immobilière
(la Foncière des Champs Elysées), l’ami des Toubon, de Tapie, de Jean-Charles Marchiani (émissaire très spécial de Pasqua et
Chirac), et le PDG de plusieurs compagnies d’aviation.
La Foncière a réalisé à Paris XIII e une superbe opération immobilière, le Gaumont Grand Ecran. Heureux bâtisseur : une
entreprise dirigée par le beau-frère de Jacques Toubon. Bureau d’études : Coteba... Quant aux avions de Bouillon, ils ont souvent
servi aux « missions » de Marchiani (en Libye par exemple, soumise à embargo).
Isola 2000 appartenait à un financier libanais lié à Marchiani, via une holding luxembourgeoise, filiale d’une société...
libérienne. Bien que la station croulât sous les dettes, son prix a triplé peu avant l’achat : 45 millions de F du Crédit Lyonnais
ont ainsi sombré dans le triangle Luxembourg-Monrovia-Beyrouth.
Le ministre de la Justice suit de très près le dossier de sa belle-fille. Il a fait bloquer in extremis un plan de reprise d’Isola 2000,
agréé pourtant par le tribunal de commerce de Nice (Le Canard enchaîné et Libération du 18/12/1996). Ainsi vont la France, la Libye, le
Liban, le Libéria...
Billets d’Afrique N° 42 – Janvier
1997
Bons points
- Non seulement Nelson Mandela a su faire adopter une nouvelle Constitution qui passe pour l’une des meilleures du monde,
mais le processus de réconciliation en Afrique du Sud dépasse les résultats espérés. Et le plus célèbre des leaders africains
vivants organise son retrait de la vie politique. Qui dit mieux ?
- Le nouveau Secrétaire général de l’ONU est un Africain, le Ghanéen Kofi Annan. Il sera sûrement moins disposé que son
prédécesseur à relayer les suggestions de la Françafrique : Paris a jusqu’au bout tenté d’empêcher l’élection de cet anglophone...
- Le président ivoirien Henri Konan Bédié a été le principal artisan de l’accord de paix, signé le 30 novembre à Abidjan, qui met
un terme à cinq années de guerre civile sanglante en Sierra Leone... anglophone.
- Au Rwanda, les procès des inculpés du génocide devaient débuter le 30 décembre 1996. L’Union européenne souhaite aider
cette entreprise considérable en formant et rétribuant 600 magistrats (Le Soir, 21/12/1996). A noter aussi le passage en jugement de
l’officier qui commandait le bataillon rwandais impliqué dans le massacre de Kibeho (PANA, 12/12/1996).
- Arrestation en Corse de deux dirigeants du FLNC-Canal historique : face à la criminalité politico-mafieuse, un point marqué
par la « ligne Juppé » contre celle, « compréhensive », de Pasqua, Debré et du mentor élyséen Ulrich ?
Fausses notes
- Pour l’anniversaire de Jacques Chirac, ses collaborateurs élyséens (dont le Secrétaire général Dominique de Villepin, de plus
en plus « Africain »), lui ont offert un bélier en terre cuite d’origine malienne, issu très probablement du site de Tenenkou, pillé
il y a six ans (Le Canard
enchaîné, 11/12/1996 ; Libération, 14/12/1996).
Tout un symbole : l’Afrique que Chirac « aime », c’est une Afrique pillée, par des « amis » point trop scrupuleux.
- A Djibouti, la Légion s’entraîne au maintien de l’ordre - la charge anti-émeutes, par exemple. Curieux exercice pour une
troupe française en pays étranger ! Le képi légionnaire va-t-il se muer en képi policier ? (Képi blanc, 11/1996).
(Achevé le 22/12/1996).
* Le quatrième débat sur la Coopération, organisé à Beaubourg par l’Observatoire indépendant de la Coopération française :
La coopération militaire sous le feu des critiques. Jeudi 16/01/1997 à 19h. Tél. 01 44 78 44 52
« Les ennemis de notre peuple choisissent le moment où je suis terrassé par la maladie pour me poignarder dans le dos, car ils
savent ce que l’intégrité du territoire, l’unité nationale et la dignité du Grand Zaïre représentent à mes yeux ». (Maréchal
MOBUTU, discours prononcé à son retour à Kinshasa, le 17/12/1996).
[Personne n’oublie ce que Mobutu a fait pour la « dignité » du Zaïre. A signaler, fait exceptionnel, que Mobutu a prononcé son discours en
français et non en lingala - ce qui veut dire que c’était à usage externe].
« La France continue de s’immiscer dans les affaires zaïroises et africaines. Les Français adorent faire souffrir les pays africains
et les rendre misérables. Nous les attendons de pied ferme. S’ils viennent en soldats, nous les combattrons en soldats. Mais pas
question de les laisser se promener à leur guise dans notre pays ». (André Kisase NGANDU, chef militaire des « rebelles » de l’Est
zaïrois, cité par La Libre Belgique du 09/12/1996).
[On comprend qu’André Ngandu assimile la France et les Français à ceux qui sont censés commander l’armée française. A trop abandonner
les affaires africaines aux Françafricains, les citoyens français risquent de voir cette image de "sadiques" leur coller à la peau].
RÉFLEXION SUR LE RÉAJUSTEMENT DES RAPPORTS DE COOPÉRATION OCCIDENT-AFRIQUE (ZAIRE), Laurent KABILA, président
de l’Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo-Zaïre :
« 1. - L’Afrique est un continent titubant.
2. - Malgré ses potentialités considérables dans tous les domaines, son histoire, depuis des siècles, s’écrit en lettres de misère,
famines, exode, massacres. [...]
4. - Avoir un projet politique fondé sur les Droits de l’Homme et une vision claire d’une authentique solidarité entre les peuples.
5. - Se rappeler que le Zaïre est plus qu’un Etat : c’est un continent. Il n’a jamais été gouverné, il a toujours été pillé.
6. - Le pouvoir centralisé actuel ne peut reposer que sur la force et sur la violence. Il faut reposer les formes de ce pouvoir dans
une vision décentralisée : des provinces fédérées [...]
9. - L’Occident doit nous aider dans ce changement en cessant d’abord d’être complaisant avec un pouvoir de voleurs et de
criminels. Un changement non violent, qui fera l’économie d’une phase de violence dans notre histoire est possible. Ceci
implique l’accompagnement et le soutien des forces démocratiques et morales de l’Occident.
10. - L’Occident est aussi responsable de notre histoire. Il est invité à écrire cette histoire avec nous, hors de cette violence
proposée par le pouvoir actuel.
11. - Nous devons élargir cette proposition à toute la région et à toute l’Afrique [...] ».
[Leader politique des "rebelles" du Kivu, Laurent Kabila se bat depuis 37 ans pour l’indépendance et la libération de son pays : aux côtés de
Lumumba, puis contre Mobutu. Cela donne quelque poids à ses propos. Mais il n’est jamais, pour Le Monde, qu’un « chef rebelle sorti du
néant de l’histoire », ou le « vieux cheval de retour d’une révolution anti-mobutiste longtemps improbable » (27/11/1996 et 05/12/1996)].
Billets d’Afrique N° 42 – Janvier
1997
« Il faut bouter les occupants dehors. Laurent Kabila n’est qu’un mercenaire à la solde des Tutsis du Rwanda, du Burundi et de
l’Ouganda. Il ne représente pas une rébellion de masse zaïroise ». (Floribert CHEBEYA, président de l’ONG zaïroise La Voix des sans-
voix, cité par Le Soir du 26/11/1996).
[Qu’un représentant aussi estimable de la société civile zaïroise se laisse emporter à ce point par la fièvre nationaliste montre les ressources
passionnelles que peuvent mobiliser les restaurateurs du mobutisme].
« Comme en Europe dans les années 40, ce sont les fusils et l’idéologie génocidaire qui sont les principaux instruments de mort
dans l’Afrique centrale d’aujourd’hui, non la faim et la maladie ». (Alex DE WAAL, codirecteur d’African Rights, in Frankfurter
Allgemeine Zeitung. Cf. Courrier International du 21/11/1996).
« Iln’est pas question de répéter les erreurs de 1994, de nous laisser déborder par l’agenda humanitaire, par les impératifs de
l’urgence. Ce qui compte, c’est de mettre en œuvre nos plans de développement ». (Jean BIRARA, ministre rwandais du Plan, cité par
Le Soir du 25/11/1996).
« De la surestimation à l’indifférence, il n’y a qu’un pas. La salutaire indignation de l’opinion publique est retombée avant
même d’avoir eu le temps de s’exprimer pleinement, laissant le champ libre aux désaccords et aux rivalités des décideurs
politiques ». (Jean-Baptiste RICHARDIER, codirecteur de Handicap International, dans le bulletin de cette ONG, 12/1996).
[C’est bien le problème. Comment faire en sorte que l’indignation de l’opinion publique, modulée par la cyclothymie médiatique, suscite des
décisions politiques responsables dans la durée ? ].
« Qu’y a-t-il de pire que la guerre ? Une intervention humanitaire de la France ! ». (Une « plaisanterie » qui court à Kinshasa, citée par Die
Wochenzeitung. Cf. Courrier International du 21/11/1996).
« Les événements du Zaïre [...] masquent un grave revers de notre politique africaine et risquent d’être retenus par l’Histoire
comme le début de sa fin. [...]
Des Africains, à Kigali, ont fait la preuve qu’ils étaient capables de régler leurs affaires eux-mêmes. Et c’est la France qui a
étalé au grand jour son impuissance sur le continent [...] ; quant à nos alliés, ils se sont révélés pour ce qu’ils sont : faibles,
dépendants, souvent corrompus.
La fragilité des piliers traditionnels de notre politique africaine, Togo, Cameroun, Zaïre, Gabon, Centrafrique, est maintenant
manifeste. [...] A tout moment, un Dien Bien Phu africain peut survenir et emporter nos modestes forces. [...]
Les Etats-Unis [...] voient tomber dans leur escarcelle tous ceux que nous y avons poussés, à commencer par les Rwandais,
dont le crime principal était, à nos yeux, d’être anglophones. [...] En nous compromettant avec nos encombrants protégés, nous
ternissons notre image dans l’Afrique de demain. Il faut cesser de faire obstacle aux transitions politiques dans les pays
francophones.
[...] Rapatrions nos conseillers politiques et nos coopérants à vie ; laissons mourir les vieux réseaux occultes et supprimons le
ministère de la Coopération, pour nous doter d’un grand ministère du Développement. Ne faisons pas obstacle à un nouveau
congrès de Berlin, tenu par les Africains eux-mêmes, pour avaliser le découpage de leurs Etats et en finir avec le legs colonial ».
(Jean-Christophe RUFIN, directeur de recherches à l’Institut de relations internationales et stratégiques, ancien conseiller du ministre de la Défense
François Léotard, in Le Figaro du 06/12/1996).
« Les Etats-Unis n’ont pas intégré l’Afrique dans leur diplomatie. [...] Au Zaïre, nous ne couperons pas à une crise majeure. Et à
moins que la France et les Etats-Unis ne se décident à agir ensemble, les chances de voir la communauté internationale résoudre
le problème sont minimes ». (David GORDON, directeur à l’Overseas Development Council, institut de recherche américain, cité par Le Nouvel
Observateur du 12/12/1996).
[Cela fait 36 ans que la « communauté internationale », en particulier la troïka Belgique-France-Etats-Unis, se penche avec gourmandise sur
le Zaïre, pour « résoudre son problème ». Et si c’était d’abord le problème des Zaïrois ? Et si c’était une chance pour l’Afrique que les
Etats-Unis ne l’aient pas encore « intégrée dans leur diplomatie » ? ].
A FLEUR DE PRESSE
Le Monde, France-Afrique, l’interminable divorce, 06/12/1996 (Thomas SOTINEL) : « Sur ce problème [des Grands Lacs], les équipes
africaines de Jacques Chirac peuvent se prévaloir d’une relative virginité ».
[Si l’on d’adopte le point de vue de la relativité généralisée, on peut admettre que les Foccart, Wibaux et consorts partagent, sur ce
problème, la « virginité » de Mobutu...].
L’Evénement du Jeudi, De Menton à Ouagadougou, 05/12/1996 (Albert du ROY) : « Quand l’ambassadeur du Zaïre tue deux
enfants, à Menton, sur un passage pour piétons, [...] l’immunité n’est plus acceptée. [...] Le dictateur de Kinshasa [...] a conduit le
Zaïre à la détresse et aux déchirements, mais [...] se pavane dans le luxe et fait fructifier ses comptes secrets en Suisse. Cet
homme aussi a du sang sur les mains. Il a le pouvoir de lever l’immunité d’un ambassadeur. Qui lèvera la sienne ? [...]
Compromise au-delà du raisonnable avec Mobutu, l’influence française risque de s’effondrer avec lui ».
[Tout est lié. L’immunité très hospitalière accordée par Jacques Chirac à Mobutu, responsable de nombreux crimes de sang, recouvre des
décennies de complicité avec l’auteur d’innombrables crimes économiques, qui laissent le Zaïre exsangue. Qui lèvera ces impunités-là ?
Avec son prédécesseur Mokolo (resté à Paris), l’ambassadeur Ramazani Baya relayait en France cette complicité trafiquante. Ce qui lui vaut
les éloges de Jacques Godfrain (Le Journal du Dimanche, 8/12/1996) : « J’étais en rapport avec l’ambassadeur du Zaïre sur le sujet du
développement et j’appréciais sa compétence »... écrasante].
La Croix, A Kinshasa, le soldat rançonne, l’insécurité règne, 02/12/1996 (François d’ALANÇON) : « "Kin la belle", "Kin la
poubelle" compte cinq millions d’âmes et presque autant de survivants. [...] A Kinshasa, estime-t-on, plus de 1 000 personnes,
Billets d’Afrique N° 42 – Janvier
1997
chaque jour, meurent victimes de malnutrition ou d’une maladie contagieuse. L’espérance de vie oscille entre 40 et 45 ans.
Alors, pour survivre, au bord des avenues, ce sont des femmes qui cultivent des lopins de terre ou se prostituent. [...]
La débâcle du Kivu et la maladie de Mobutu [...] ne font qu’attiser la convoitise des cercles dirigeants, soucieux de protéger les
circuits du pouvoir, le trafic de devises et de diamants. Téléphone portable à la main, la nomenklatura continue à piller le pays
comme un inépuisable filon ».
Le Monde, M. Mobutu est accueilli en "sauveur" à Kinshasa après quatre mois d’absence, 18/12/1996 (Frédéric FRITSCHER) :
« "Bienvenue papa maréchal notre sauveur ! " : quelques calicots sont apparus dans les rues de Kinshasa [...]. Les Kinois [...]
vivent comme une humiliation la perte partielle des deux provinces du Kivu conquises par de prétendus " rebelles" [...]. Cet élan
de ferveur populaire peut surprendre [...]. Le vieil homme est malade [...]. La fibre africaine, toute de compassion et de solidarité,
a vibré spontanément une fois de plus. Le président Mobutu [...] est un vieux chef africain. L’un des derniers du continent. Il en a
les attributs, ceux qui confèrent une belle autorité. La panoplie est complète, de la toque de léopard à la canne sculptée
contenant divers gris-gris. [...]
Son état de santé n’est pas brillant. C’est d’ailleurs un sujet d’inquiétude pour ses partisans et ses partenaires occidentaux, qui
veulent le voir faire campagne et gagner les élections de l’an prochain. Le maréchal Mobutu [...] aimerait au fond se réconcilier
avec les Zaïrois. [...] [Il] veut être élu président de la république du Zaïre et obtenir ainsi sa rédemption par les urnes. Il est du
reste le seul candidat déclaré. Ses adversaires savent qu’ils n’ont pas l’ombre d’une chance [...].
Le temps presse. Les jours du président sont comptés. Il le sait, tout doit aller très vite. Les élections doivent impérativement
avoir lieu avant la fin de 1997 pour que le maréchal Mobutu - une fois élu - ait le temps d’organiser - concrètement cette fois - la
transition du Zaïre vers la démocratie. [...]
Il doit d’abord nommer un nouveau chef d’état-major des Forces armées zaïroises suffisamment compétent et respecté pour
organiser la reconquête rapide des territoires perdus. Le général Mahele [...] devrait être cet homme providentiel. [...]
Certains prêtent [à Mobutu] l’intention de mettre le Haut Conseil de la République-Parlement de transition (HCR-PT) entre
parenthèses [...]. Il serait alors [...] investi des pleins pouvoirs [...]. Il devra les utiliser avec sagesse et les restituer au moment
opportun pour prouver aux Zaïrois que le dictateur autrefois honni est bien le sauveur qu’il attendaient ».
Le Monde, M. Mobutu promet de ne pas "décevoir" les Zaïrois, 19/12/1996 (Frédéric FRITSCHER) : « Les militants de [...] l’ancien
parti unique sont rodés. Ils savent que, dans les grandes occasions, il y a distribution de pagnes et d’argent. Deux cent mille
nouveaux zaïres, [...] l’équivalent d’un salaire mensuel, pour aller acclamer le chef [de retour à Kinshasa], c’est une aubaine. [...] Ils
étaient nombreux, dès midi, sur le tarmac de l’aéroport.
Des banderoles souhaitaient "bon retour à papa maréchal", tandis que d’autres s’adressaient à son épouse : "Merci à maman
Ladawa [...]". [...] L’apparition de la toque de léopard déclencha immédiatement la liesse de la foule.
Le président a remercié Dieu et les Zaïrois, mais aussi la France et la Suisse [...]. Dans son discours, empreint de fermeté à
propos de la guerre du Kivu, il a prévenu qu’"il ne reculerait pas" [...]. Très ému, il a été contraint de s’interrompre à deux
reprises pour réprimer des sanglots. Ses fidèles l’ont alors encouragé en scandant et en lui criant : "Ne pleure pas papa,
courage ! " [...] Les jours à venir seront déterminants. Les Zaïrois veulent des décisions spectaculaires sur les plans militaire et
politique. Ils ne supporteraient pas, cette fois, que "papa maréchal" les déçoive ».
[Ces deux articles successifs sont, à plusieurs points de vue, stupéfiants. D’abord parce que le premier a été écrit avant l’arrivée de Mobutu.
Il décrit donc, de manière exceptionnellement « informée », le scénario du retour, tel que souhaité et voulu par ses organisateurs
foccartiens :
- un climat débordant d’affection envers le « maréchal », le « vieux chef », qui porte le destin de la nation ; on a connu ça en France, avec un
autre Maréchal... ;
- une posture nationaliste et un discours de reconquête, impliquant la nomination du général Mahele ;
- la tentative de faire accroire qu’un Mobutu saurait user des pleins pouvoirs « avec sagesse » et « organiser concrètement la transition vers
la démocratie » !
Le lendemain, le reportage place l’effet sentimental escompté dans le cœur des « Zaïrois », pleurant de joie ou de compassion, et « voulant
des décisions spectaculaires ». On reste pantois. Voilà cautionnée une nouvelle équipée sanglante des troupes de choc françaises ! ].
Libération, Les tribulations d’un dictateur qui revient au pays en sauveur, 18/11/1996 (Stephen SMITH) : « Paris [...], en septembre
1991, manquera de débarquer Mobutu. C’est en tout cas ce que l’ambassadeur alors en poste à Kinshasa, Henri Réthoré, suggère
lorsqu’un contingent français intervient au lendemain de violentes émeutes dans la capitale zaïroise, mise à sac par une armée -
déjà - impayée. Pourquoi, en même temps que les expatriés, ne pas "évacuer" le dictateur abandonné de tous ? Jean-Christophe
Mitterrand [...] s’y oppose ».
[Les clans JCM et Mobutu s’entendaient comme larrons en foire].
Le Soir, Quand le scalpel se révèle plus efficace que le sparadrap..., 28/11/1996 (Colette BRAECKMAN) : « Contrairement à tout ce
qui avait été pronostiqué, les autorités rwandaises ont démontré qu’elles souhaitaient vraiment le retour des exilés, malgré les
difficultés matérielles et psychologiques que posera leur réintégration [...]. Quant au choléra, des praticiens de Médecins du
Monde relèvent que le pire a été évité : "[...] Si les réfugiés s’étaient concentrés, l’épidémie se serait certainement déclarée et
aurait fait de nombreuses victimes. La décision prise par le gouvernement rwandais de faire avancer tout le monde, d’obliger les
gens à se répartir rapidement sur les collines, a empêché de telles concentrations. Du point de vue de la santé publique, la
méthode appliquée par le Rwanda mérite réflexion" ».
The Times (Londres), Des ONG au secours du néo-impérialisme, (Simon JENKINS), in Courrier International, 21/11/1996 : « Ce sont
[les organisations humanitaires] qui détiennent le plus grand pouvoir sur le continent [africain]. Elles gèrent de grandes quantités
d’argent et de vivres. Elles influencent l’issue des guerres et des famines, comme le montre l’exemple de l’Ethiopie, en 1984-85.
Elles occupent des territoires, détruisent les économies de marché fragiles, encouragent l’exode rural et sont obsédées par leur
image. Je veux bien croire que leurs buts sont sincères et qu’à court terme elles permettent de sauver des vies. Reste à savoir
combien elles coûtent à long terme. [...]
Avec une pique contre l’ONU ou une petite phrase bien placée sur CNN, elles peuvent désormais plonger les hommes d’Etat
dans l’embarras et les obliger à envoyer des troupes aux quatre coins du globe. Elles n’ont de compte à rendre à personne et
appellent les B-52 moraux pour des frappes chirurgicales sur des cibles choisies, aisément accessibles pour les équipes de
télévision [...]. Au Zaïre, c’était au tour de Care et de Save the Children de voir leur logo apparaître en blason dans les
reportages de CNN appelant ouvertement à une intervention militaire. Avec le slogan excessif " un million de morts d’ici Noël",
un appel de fonds se met en place. Tant pis pour les nécessiteux du Soudan, du Libéria ou d’Angola. On s’occupe du Zaïre. [...]
Depuis deux ans, le monde entier déverse sur la région son aide et ses soldats [...]. On a jeté des millions de dollars par les
fenêtres, et des dizaines de milliers de personnes sont mortes. De toute évidence, la situation au Rwanda est pire qu’avant le
début de l’intervention [de juin 1994] [...]. Pourquoi ? [...] Parce que cela ne s’inscrivait pas dans le cadre d’une stratégie, qu’elle
soit humanitaire, politique ou militaire. [...] S’il ne fait que prolonger la guerre, l’humanitaire n’a aucun intérêt. [...] Envoyer des
soldats étrangers se substituer au pouvoir local, désarmer les ennemis de ce dernier ou les protéger d’éventuelles représailles,
déplacer des populations et imposer des règlements politiques, cela s’appelle du néo-impérialisme ».
International Herald Tribune (Paris), Plus de mal que de bien, (William PFAFF), cité par Courrier International du 21/11/1996 :
« Si ces affaires [les événements d’Afrique centrale] sont traitées comme de pures "tragédies", elles sont privées de leur signification
politique. [...] Une question essentielle se pose, déjà posée en ex-Yougoslavie et en Somalie : les interventions humanitaires à
grande échelle aggravent-elles la situation ? Ne permettent-elles pas à ceux qui ont créé et qui exploitent les crises de se
dégager de toute responsabilité ? ».
[Ces deux articles posent la question de l’échelle des temps de la responsabilité. Le meilleur choix apparent d’aujourd’hui peut, demain ou
après-demain, devenir le pire. Les urgenciers ne peuvent plus esquiver la perspective politique, dût leur marketing en pâtir].
Le Populaire du Centre (Limoges), Le lieutenant-colonel Robardey décrypte le conflit rwandais, 30/11/1996 : « Le lieutenant-colonel
Michel Robardey est revenu sur la mission d’assistance technique qu’il a dirigée au Rwanda, entre le mois de septembre 1990 et
septembre 1993. [...] Il se souvient de l’attentat aux missiles soviétiques contre l’avion dans lequel se trouvaient deux chefs
d’Etat en avril 1994, celui du Rwanda et du Burundi, deux Hutus, et se demande "à qui peut bien profiter le crime", sinon à des
Tutsis avides de pouvoir. Début 1993, l’armée ougandaise soutient leurs offensives dans l’indifférence internationale la plus
totale. « Ils agissaient en toute impunité », note le lieutenant-colonel Robardey.
La communauté Hutu, une population de paysans, peuplait à 90 % le Rwanda à son arrivée pour 9 % de "nobles" Tutsis.
Aujourd’hui, le lieutenant-colonel Robardey revient sur la théorie du grand éléphant Tutsi qui consiste à asseoir le pouvoir des
Tutsis de la région ougandaise en passant par le Zaïre et, bien sûr, le Rwanda et la Tanzanie. " Rien ne semble pouvoir réfréner
leurs ambitions" ».
[C’était notre « Chronique de la désinformation ordinaire ». Et l’on comprend mieux comment une coopération militaire subvertie joue aux
éléphants dans les magasins de porcelaine ethnique.
Le chef gendarme « se souvient » d’un attentat qui s’est produit 7 mois après son départ. Se demandant à qui peut profiter le crime, il n’a
qu’un seul motif à proposer, l’avidité du pouvoir, et un seul coupable, « des Tutsis », comme si le reste de l’humanité ne comptait que des
petits saints. Le lieutenant-colonel commande aujourd’hui la gendarmerie en Haute-Vienne : il vaut mieux ne pas y être suspecté ! ].
ET AILLEURS...
ILS ONT DIT
LA « CONFESSION » DE LOIK LE FLOCH-PRIGENT : « En 1962, [Pierre Guillaumat, fondateur du SDECE, ancêtre de la DGSE)] convainc [le
général de Gaulle] de mettre en place une structure parallèle autour de "vrais" techniciens du pétrole. [En créant Elf, à côté de Total], les
gaullistes voulaient un véritable bras séculier d’Etat, en particulier en Afrique, [...] une sorte de ministère du pétrole inamovible
[...], une sorte d’officine de renseignement dans les pays pétroliers.
C’est grâce à Elf que la France maintient une présence en Afrique francophone et l’élargit à d’autres pays. Ainsi au Gabon, où
Elf nomme Bongo ; mais c’est vrai du Congo, devenu quelque temps marxiste, toujours sous contrôle d’Elf ; c’est aussi vrai pour
le Cameroun, où le président Biya ne prend le pouvoir qu’avec le soutien d’Elf pour contenir la communauté anglophone de ce
pays. [...] Elf s’introduit en Angola, au Nigeria et plus récemment au Tchad à la demande du gouvernement français qui veut
étendre sa zone d’influence et la sécuriser par des liens économiques solides.
[Sous la présidence de Mitterrand,] le système Elf Afrique [est resté] managé par André Tarallo (PDG d’Elf-Gabon), en liaison avec les
milieux gaullistes [...]. Les deux têtes de pont étaient Jacques Chirac et Charles Pasqua. [...] Tarallo est [...] en liaison quotidienne
à l’Elysée avec Guy Penne [...] qui est le Foccart de Mitterrand, tout en maintenant des liens permanents avec Foccart, Wibaux,
etc. L’argent du pétrole est là, il y en a pour tout le monde. [...]
Les tâches diplomatiques qui me sont confiées [en tant que PDG d’Elf (1989-1993)] , outre faire la paix en Afrique avec les réseaux
gaullistes - ce qui est fait - sont, dans ce continent :
- de m’intéresser à la présence française au Cameroun et au Tchad. C’est la raison pour laquelle Elf entre dans le consortium
pétrolier tchadien aux côtés d’Exxon [...]. Mon rôle est de persuader les Américains de [...] [faire passer le pipeline du pétrole tchadien
par] la partie francophone du Cameroun ;
- de maintenir l’équilibre Savimbi-Dos Santos en Angola pour que ni l’un ni l’autre ne gagne et qu’ils soient obligés de
s’entendre ; [...].
M. Guillaumat [PDG d’Elf de 1965 à 1977)] [...] truffe Elf d’anciens des services [de renseignement], et il ne se passe rien dans les pays
pétroliers, en particulier en Afrique, dont l’origine ne soit pas Elf. Foccart y installe ses anciens [...]. C’est [...] devenu une
habitude, une sorte de loi non-écrite, qu’Elf soit une agence de renseignement, avec un certain nombre de véritables spécialistes
qui sont en prise directe avec les services. Guillaumat a mis en place l’organisation, les présidents qui suivent en perdent le
contrôle [...]. Les réseaux prolifèrent. A mon arrivée, j’essaie, avec le directeur de la DGSE et celui de la DST, de mettre un peu
d’ordre. Je n’y arriverai pas parce que la DGSE est un grand bordel où personne ne sait plus qui fait quoi. [...]
Tout se passe ailleurs, mêlant des anciens et des nouveaux d’Elf, avec un doigt de Tarallo, un doigt de Pasqua, et des zestes de
RPR. En tous les cas, il y a une imprégnation gaulliste faite de ces réseaux et un lien avec le parti à tous les étages de la maison,
en particulier à la direction des filiales à l’étranger et, plus particulièrement, en Afrique. [...]
La DGSE envoie des renseignements au pouvoir complètement débiles sur l’Afrique [...], ces rapports ne représentent pas la
connaissance que les gens d’Elf peuvent avoir des réalités. Soit la DGSE a recruté les connards d’Elf, soit les recrutés font de
l’intox dirigée par Foccart. Je penche vers la seconde solution et je dis à Mitterrand qu’il peut déchirer tout ce qui vient de la
Billets d’Afrique N° 42 – Janvier
1997
DGSE sur l’Afrique ». (Loïk LE FLOCH-PRIGENT, manuscrit de 10 pages rédigé peu avant son incarcération le 5 juillet, publié par L’Express du
12/12/1996).
[Quand un ex-PDG d’Elf commence à se mettre à table, c’est un pan de la raffinerie françafricaine, délabrée, qui est dévoilé. A la tour Elf,
on continue cependant de nous expliquer que la maison ne fait pas de politique... Prolonger l’horrible guerre civile en Angola, en armant
tantôt un côté, tantôt l’autre, ce n’était pas de la "haute politique " ? Ni tirer les ficelles des régimes gabonais, congolais ou camerounais ?
Au cas où on tarderait à le libérer, LLFP montre ses munitions : « L’argent du pétrole est là, il y en a pour tout le monde ».
Dans un autre brûlot, écrit en prison, LLFP "mouille" d’ailleurs deux éminents balladuriens, son successeur Philippe Jaffré et Jean-Marie
Messier (ex-associé-gérant de la banque Lazard, aujourd’hui patron de la Compagnie Générale des Eaux), à propos d’une grosse commission
(24 à 48 millions de F) versée en 1994 (Le Canard enchaîné, 18/12/1996)].
« [Les entreprises françaises, par leur génie propre] sous-entendent presque toujours des notions de liberté, d’égalité et de fraternité qui
apportent autre chose qu’un simple idéal commercial ». (Jacques GODFRAIN, ministre de la Coopération, lors d’une conférence à
Montpellier. Cité par Le Midi libre du 29/10/1996).
« [La France] s’intéresse à l’Afrique pour l’Afrique elle-même. C’est notre tradition en faveur du développement et des droits de
l’homme. [...] Aujourd’hui, il est dans le vent de dire que les Etats-Unis s’implantent en Afrique et que la France a perdu la
main. Mais comme toute idée dans le vent elle aura le destin d’une feuille morte. [...] La France a ceci de particulier dans la
coopération qu’elle est l’amie des bons et des mauvais jours ». (Jacques GODFRAIN, interview au Journal du Dimanche du 08/12/1996).
[Chaque mois, ou presque, le ministre offre quelque(s) morceau(x) d’anthologie aux lecteurs de Billets. Son très large registre poétique va du
surréalisme au spleen automnal - entre Verlaine et Prévert].
« En Afrique, ce qui nourrit d’abord nos déchirements, c’est la misère. Chez nous, comme au Libéria ou au Rwanda, quand le
gâteau à partager devient trop petit, la danse autour se fait au couteau. Et le gâteau, c’est l’Etat, l’unique mangeoire dans nos
pays pauvres. Etant donné que les partis recrutent sur des bases ethniques et que la majorité politique est donc, aussi, une
majorité ethnique excluant tous ceux qui n’y sont pas représentés, on comprend les frustrations. Les uns "mangent" le peu qu’il y
a, d’autres n’ont rien. [...] Dans ces conditions, comment réussir l’alternance au pouvoir qui est l’essence de la démocratie ? ».
(Jean-Paul NGOUPANDE, Premier ministre centrafricain, interview à Libération du 05/12/1996).
[Un diagnostic lucide, qui renvoie à la construction politique, par les Africains, d’un "bien commun" supra-clanique. Encore faut-il que les
gloutons extérieurs ne viennent pas convaincre ou contraindre toute tête qui émerge de replonger dans la "mangeoire". La Françafrique n’a
pas appris grand chose d’autre que la trique et la "politique du ventre". Le Centrafrique en reste paralysé].
« Si nos amis français qui connaissent bien le terrain veulent se maintenir, il faut qu’ils prennent des risques, fassent des
promotions pour s’implanter davantage ». (Daniel KABLAN DUNCAN, Premier ministre ivoirien, cité par Le Figaro du 04/12/1996).
[Quand on prend son propre pays pour un hypermarché... ].
« Le vrai danger pour notre pays n’est pas la menace de l’étranger, mais le chemin du régime policier emprunté à travers les lois.
[...] Notre repli mortifère amène à restreindre les octrois de visas, même pour de courts séjours. C’est un appauvrissement
économique, culturel, humain, qui donne de la France une image désastreuse [...] Pour l’influence culturelle et scientifique de la
France, il faut une base d’étudiants et de travailleurs étrangers qui, parce qu’ils ont vécu ici, sont ensuite des interlocuteurs de
qualité. Cette base se rétrécit de manière dramatique. Dans quelques années, nos industriels et nos diplomates constateront que
nous n’avons plus ni contrats, ni influence. Il sera trop tard ». (Monique CHEMILLIER-GENDREAU, Collège des médiateurs des "sans-
papiers". Libération, 17/12/1996).
[Philippe Conrath, organisateur d’Africolor, le festival de World music de Saint-Denis, dénonce de son côté les humiliations subies par les
artistes africains invités en France. Tel préposé aux visas va jusqu’à leur demander de prouver leur qualité en chantant ou en dansant, sans
musique, devant la file d’attente... Sans parler des contrôles « au faciès ». Toute la contribution de la World music à l’industrie culturelle
française est compromise par de telles dérives (Libération, 20/12/1996)].
A FLEUR DE PRESSE
Le Nouvel Afrique-Asie , Vers la fin d’un système de gouvernement, 11/1996 (Francis LALOUPO) : « [La population sénégalaise] est
largement désabusée voire anesthésiée par les contorsions politiciennes auxquelles elle a été soumise ces dernières années, à
cause, essentiellement, du partage du pouvoir entre le PS [Parti socialiste] et les partis d’opposition représentés au gouvernement.
Au Sénégal également, la tentation du gouvernement d’union nationale, au sein duquel s’associent des formations en principe
porteuses de projets différents, à produit ses effets pervers. De fait, ce système nie le choix de l’électorat [...], en même temps
qu’il comporte le risque de dédouaner constamment le parti majoritaire de ses obligations de performance. [...] La recherche
d’un prétendu consensus national dissimule mal chez les politiciens la création de nouveaux territoires de connivence. Cette
tendance génère aussi le danger de neutralisation du processus de l’alternance et d’affaiblissement de la dynamique
républicaine ».
[Le Sénégal a longtemps fait figure de précurseur de la démocratie en Afrique, grâce à une tradition de tolérance. Mais la sophistication des
mécanismes de corruption (où sont impliqués plusieurs groupes et réseaux français) a dégradé l’économie, puis la vie politique, jusqu’à
atteindre la cote d’alerte].
SURVIE, 57 AVENUE DU MAINE, 75014-PARIS - TÉL. : 01 43 27 03 25 ; FAX : 01 43 20 55 58 - IMPRIME PAR NOS SOINS
DIRECTEUR DE LA PUBLICATION : FRANÇOIS-XAVIER VERSCHAVE - COMMISSION PARITAIRE N° 76019 - DEPOT LEGAL : JANVIER 1997 - ISSN 1155-1666
BILLETS D’AFRIQUE N° 43 – FÉVRIER 1997
L’HISTOIRE TERRORISEE
Pour agir ou réagir collectivement, un peuple a besoin de comprendre son histoire, et ce qui lui arrive. Le but des attentats
« aveugles » est d’annuler cette capacité par le poison du doute. Tout comme les « coups tordus », dont les services français se
firent une spécialité durant les conflits coloniaux, visaient à amener l’adversaire à se déchirer lui-même.
Ils réussirent si bien en Algérie qu’ils parvinrent à rendre indicible une bonne part de l’histoire de l’indépendance algérienne.
C’est sur ce terrain miné, cette mémoire tétanisée que prospère aujourd’hui une guerre civile sans nom. Son objectif : interdire
à la population de se coaliser, pour la démocratie et contre l’obscurantisme.
En France, on est d’autant plus gêné que l’on n’est pas pour rien dans cette histoire terrorisée, et que l’on sait comme il sera
difficile de la recoudre.
A leur façon, les grandes manœuvres mercenaires dans le Congo des années soixante ont procédé au même type d’aliénation :
les Congolais avaient Lumumba, les « affreux » leur ont imposé Mobutu, pour plus d’un tiers de siècle. Un Mobutu qui, à la
terreur réelle de ses milices, a ajouté le pouvoir dissolvant d’une corruption quasi universelle.
Le recours aux mercenaires est bien pratique quand on veut faire durer une guerre civile, au point, ensuite, de faire accepter à
un peuple n’importe quel type de paix, fût-elle tyrannique ou dominée. L’ex-PDG d’Elf, Loïk Le Floch-Prigent, l’a reconnu : la
Françafrique a pu, grâce à ses nombreuses tentacules, soutenir en Angola les deux parties d’un interminable et terrible conflit.
Un genre de Realpolitik beaucoup plus fréquent qu’on ne pense chez les 5 membres permanents du Conseil de sécurité - qui,
dans le même temps, multiplient les missions de médiation et de « bons offices ».
De ce point de vue, une multinationale mercenaire comme Executive Outcomes (EXO) franchit un nouveau palier : elle privatise
une guerre tous azimuts, en intégrant la fourniture des armes et la gestion du butin. EXO peut, par exemple, faire attaquer des
champs pétroliers angolais par des « rebelles » sous contrôle, pour mieux montrer au gouvernement angolais son efficacité à
protéger les puits : on fait alors payer très cher cette protection ; on peut même proposer d’assurer l’exploitation pétrolière !
Ce n’est pas un problème de fournir armes et mercenaires aux deux parties d’un conflit (au Zaïre ? ), les recrues sachant ce qui
les attend : l’argent, mais surtout pas l’honneur de se battre pour un peuple ou un pays.
Bien sûr, l’OUA condamne de telles pratiques. Mais un tiers au moins de ses Etats membres sont en affaires avec cette super-
mafia !
On pourrait penser que les mercenaires enrôlés par une grande ou moyenne puissance (la France, par exemple) servent, du
moins, la stratégie d’un Etat reconnu, ayant pignon sur rue. C’est oublier qu’en Afrique, cette stratégie s’est depuis longtemps
décomposée en une multiplicité d’intérêts privés, souvent sordides.
En dépêchant au Zaïre une cohorte de mercenaires et leur armement meurtrier, on veut une fois de plus empêcher un peuple
d’entrer dans sa propre histoire, on obstrue encore, par une terreur étrangère, l’accouchement d’une perspective politique.
L’Elysée le sait, puisqu’il cherche vainement à cacher la honte de cette guerre par procuration. Français, encore un effort
pour savoir ce qui se commet en votre nom, et refuser de partager cette honte !
SALVES
Au Zaïre, Paris s’allierait volontiers à Pékin (par ailleurs très courtisé). Une forte délégation militaire chinoise s’est rendue à
Kinshasa le 8 janvier. A Kisangani, base de la contre-offensive mobutiste, des coopérants militaires chinois ont formé une
brigade d’intervention. (Afrique-Express, 13/01/1997).
1. Dont le Parlement qui, à propos de cette nouvelle guerre secrète de l’Elysée, sombre dans le mutisme. Quant au ministère des Affaires étrangères, il déclarait le 7
janvier ne pas être « informé de la présence de mercenaires français dans la région ». C’est avouer que de telles affaires lui sont complètement étrangères : il est
doublement out of Africa - tant au plan du renseignement que de la décision. Le ministère de la Défense précise, lui, que « ce recrutement de mercenaires relève
d’initiatives individuelles et privées qui s’exercent hors du cadre militaire traditionnel ». Il confirme ainsi la « privatisation » et le caractère « hors cadre » de la
politique franco-africaine.
Images
Même discret, l’axe Elysée-Gbadolite (le Versailles de Mobutu) vaut bien quelques ravalements d’images.
Au long de sa carrière, Mobutu a beaucoup misé en ce domaine : royales réceptions de tous ceux qui, aux Etats-Unis, en
Belgique et en France, pouvaient influencer l’opinion, cadeaux somptueux, prestations de lobbyistes très influents, publication
de panégyriques 1, de publi-reportages inavoués, etc. A la fin de son mandat, le président américain Jimmy Carter avouait la
raison de son impuissance face à Mobutu : celui-ci avait acheté toute son administration (la part, du moins, qui pouvait gêner le
business du maréchal).
Mobutu lui-même n’est plus ce qu’il était, mais il importe de rendre à nouveau présentable ce mobutisme pour lequel on fait la
guerre. L’image de l’ambassadeur zaïrois Ramazani Baya traversant Menton à tombeau ouvert pour rejoindre au plus vite le
maréchal, et écrasant deux enfants au passage, continuait de soulever quelques émotions dans l’opinion et les rédactions - les
parents ne se résignant pas à l’immunité du diplomate (cf. Billets n° 42)..
On a donc mis en scène un sacrifice à panache (comme celui de Dlimi dans l’affaire Ben Barka, protégeant Hassan II) :
l’ambassadeur est revenu se mettre à la disposition de la justice française. Officiant : Me Francis Szpiner, ex-avocat de Bokassa,
très introduit tant à l’Elysée qu’à Gbadolite - au point de se poser en dauphin de M e Jacques Vergès sur le créneau françafricain.
Accessoirement, Me Szpiner est l’avocat de Robert Montoya, l’ex-gendarme susnommé.
Pour ceux par ailleurs que l’image des « affreux » mercenaires continuerait de rebuter, la campagne de réhabilitation de Bob
Denard en « corsaire de la République » va bon train. Très télégénique, un rien sentimental, l’oncle Bob charme ses auditeurs
par le récit de ses aventures africaines au service du drapeau tricolore. Un Guillaume Durand, sur LCI (26/12/1996), en redemande.
Il n’est pas interdit, au passage, de diaboliser l’ennemi de la « légion blanche » : une rébellion au service de l’impérialisme
tutsi (c’est reparti comme en 1990), dirigée par un Kabila prospère (il a toujours su financer ses combats), qui, en 1965, déplut à
Che Guevara venu exporter la révolution au Congo... Les Mémoires du Che mis au service de la propagande néocoloniale, il
fallait le faire ! (Libération, 07/01/1997).
1. Jean-Louis Remilleux osa ainsi intituler Dignité pour l’Afrique son livre d’entretiens avec Mobutu (Albin Michel, 1990).
Action psychologique
Les temps devenant difficiles, le lobby militaire réactive les bonnes vieilles méthodes. Déjà, l’ex-Directeur de la DGSE Claude
Silberzahn nous avait expliqué, dans Au cœur du secret 1, comment circonvenir chercheurs et journalistes.
Concurrente de la DGSE, la DRM (Direction du renseignement militaire) vient de créer un « Bureau d’action psychologique »
(ceux qui ont connu la guerre d’Algérie sont priés de ne pas cauchemarder), placé sous l’autorité directe du chef d’état-major des
armées.
Ce BAP vient de faire un test de désinformation grandeur nature. Il a emmené une douzaine de journalistes en Guyane, pour les
convaincre du risque d’invasion migratoire de ce beau département cerné de pauvres. Succès : les articles issus de ce voyage ont
dépassé les espérances. Les techniques du BAP sont mûres pour l’Afrique centrale.
Comme on n’est jamais trop bien couvert, la DRM a fait nommer l’un de ses colonels auprès du Premier ministre pour animer
une cellule « Arguments et dialogue » (Le Canard enchaîné, 08/01/1997).
1. Fayard, 1995, p. 95-97.
Avis
A l’Elysée, le 4 janvier, Jacques Chirac se trouve face aux conséquences lamentables de 35 ans de protectorat militaire français
en Centrafrique : un pays pillé et déchiré, une poussée de francophobie qui provoque la mort de deux soldats français.
Que faire ? Selon Le Canard enchaîné (08/01/1997), Jacques Chirac n’a guère pris conseil à Paris. Il a plutôt téléphoné à son ami
gabonais Omar Bongo. Après la disparition de l’Ivoirien Houphouët, Bongo est devenu le co-doyen de la Françafrique (avec
Eyadema et Mobutu), sa mamelle préférée, et la mémoire de ses coups tordus (depuis le Biafra).
« Il faut cogner », dit le parrain africain. Chirac engage alors les troupes françaises dans une action de représailles : pour deux
Blancs tués, on fera une trentaine de morts noirs. Comme au beau temps des colonies ! Et les mutins arrêtés sont livrés aux
milices adverses...
Au niveau du colonel Pélissier, responsable de la communication de l’armée française (SIRPA), la sentence de Bongo devient :
« La France est déterminée à en découdre avec les rebelles » (L’Humanité, 06/01/1997). Le Figaro (06/01/1997) peut titrer : « La
France venge ses soldats ».
Mentor
Lors de l’élection de juillet dernier au Niger, l’armée fit irruption dans les bureaux de vote et dans la procédure de décompte
des résultats. Le score du général putschiste Ibrahim Baré Maïnassara (IBM) fut multiplié au moins par 2,5 : rejeté par 80 % des
votants, il fut quand même élu au premier tour 1.
Jacques Chirac félicita vivement l’élu de cette escroquerie électorale. Assistant le 7 août à l’investiture du général (boudée par
la quasi totalité des chefs d’Etat africains), le ministre Godfrain eut cette envolée : « Quand un putschiste se plie au verdict des
urnes, il fait preuve d’une grande force de caractère ».
Cinq mois plus tard, après un scrutin législatif boycotté par l’opposition, celle-ci réclamait un droit d’accès aux médias. Elle
envisageait de reconduire les manifestations, comme à Belgrade. Pour ne pas connaître le sort de Milosevic, IBM a fait arrêter
Billets d’Afrique N° 43 – Février 1997
les principaux chefs de l’opposition, et ressuscité pour les juger la Cour de Sûreté de l’Etat. Puis il s’est rendu au Togo, consulter
un expert en réduction des aspirations démocratiques : le général-président Eyadema.
Le maître a calmé l’élève : il lui a montré les résultats d’une répression patiente, l’art de diviser l’opposition ou d’en acheter
une partie. Le soutien de la Françafrique nécessite désormais de sauver les apparences. Ce que fit IBM à son retour, en relâchant
les leaders de l’opposition. A suivre...
1. Cf. Dossiers noirs de la politique africaine de la France, n° 8. Tchad, Niger : escroqueries à la démocratie, L’Harmattan. Disponible à Survie (49 F).
Flatteurs
La très peu fréquentable junte soudanaise témoigne d’une francophilie démonstrative. L’ambassadeur de France à Khartoum
ponctue de notes allègres les opportunités ainsi offertes de damer le pion aux Anglo-Saxons. Pendant ce temps, en Europe et à
l’ONU, la France est l’un des derniers avocats du Soudan. Et elle continue probablement d’être son allié contre l’Ouganda.
Suspendu du Commonwealth pour la pendaison de l’écrivain Ken Saro Wiwa et de huit de ses compagnons, le Nigeria
anglophone vient de décider d’introduire l’étude du français dès l’école primaire et de le promouvoir comme seconde langue
officielle (Le Canard enchaîné, 08/01/1997). « Personne n’est dupe, écrit le Journal de Genève (03/01/1997). [...] Le Nigeria cherche de
nouvelles alliances. [...] Il récompense Paris qui n’a que très mollement condamné les atteintes aux droits de l’homme dans ce
pays ».
Don militaire
Effet de la rigueur budgétaire, du passage à l’armée de métier et, sans doute, des déboires centrafricains : le ministre de la
Défense Charles Millon a annoncé le 9 janvier une probable révision des modalités de la présence militaire française sur le
continent africain (bases, dispositif de rotation des unités). « Pour une efficacité opérationnelle identique ». Changer pour mieux
conserver. La France, dit le ministre, est « nécessairement » en Afrique, « pour donner aux pays africains les moyens de stabilité
et de sécurité internationaux » (AFP).
Un don de plus en plus suspecté.
Réveils
Le 9 janvier, le président de l’UDF et ex-ministre de la Défense François Léotard, qui joua un rôle modérateur lors de
l’opération Turquoise, a demandé un « débat parlementaire sur [la] politique africaine de la France ». Est-ce le fruit des avis de
son ancien conseiller J.C. Rufin (cf. Ils ont dit et Billets n° 42) ?
Le 6 janvier, le premier secrétaire du Parti socialiste Lionel Jospin a déclaré, à propos des événements en Centrafrique : « Il
faut penser aussi aux morts africaines [...]. Je crains la montée d’un puissant sentiment antifrançais [...]. L’accord de défense
[...] n’est pas un accord de police.
L’armée française n’a pas à être transformée en [...] garde présidentielle pour le président Patassé ». Des évidences qu’on
avait perdu l’habitude d’entendre chez un leader socialiste. Mais mesure-t-on ce qu’elles impliquent ?
Bons points
- Le colonel Théoneste Bagosora, orchestrateur présumé du génocide rwandais, et Fernand Nahimana, l’idéologue du Hutu
power, ont été enfin extradés du Cameroun vers Arusha (Tanzanie), siège du Tribunal pénal international permanent pour le
Rwanda (TPR). Redoutant des révélations compromettantes, la Françafrique a retardé jusqu’au bout cette extradition.
Mais le nouveau procureur du TPR, la canadienne Louise Arbour, avait tonné, parlant d’« une situation extrêmement
inquiétante », « intolérable » (Le Monde, 7/01/1997). Paris et Yaoundé ont calé.
- L’ancien chef de l’Etat malien Amadou Toumani Touré s’est fait un nom en devenant le premier général africain à tenir sa
promesse de rendre le pouvoir aux civils. Médiateur en Centrafrique, il semble y avoir (provisoirement) résolu la quadrature du
cercle : il a su renouer le fil de la négociation puis jeter les bases d’un « pacte de réconciliation nationale » entre les mouvances
militaires et politiques du pays.
La France devrait profiter de cette trêve pour s’éclipser, ou du moins renégocier publiquement une présence militaire
extorquée. Sinon, la même cause (le mépris néocolonial) reproduira, en plus violents, les mêmes effets.- La Suisse envisage de
bloquer les avoirs de Mobutu à son décès. Ses banques ne souhaitent pas revivre avec l’argent du maréchal le « calvaire »
qu’elles endurent avec les avoirs des victimes juives du nazisme. (Le Nouveau Quotidien, Lausanne, 10/01/1997).
Fausses notes
- Le 14 novembre, le gouvernement tchadien a donné à la gendarmerie (formée par des instructeurs français) l’ordre suivant :
« Aucun voleur ne doit faire l’objet d’une procédure quelconque. En cas de flagrant délit, procéder immédiatement à son
élimination physique ». Ordre déjà exécuté à plusieurs reprises, y compris sur une femme enceinte et un élève. Ordre justifié par
le chef de l’Etat, le Premier ministre et le ministre des Affaires étrangères (Saleh Kebzabo), au prétexte d’une justice
impuissante et corrompue ! (Libération, 10/1).
Triste évolution pour le rallié Saleh Kebzabo, qui fut l’intrépide rédacteur en chef de N’Djaména Hebdo.
Interrogé le 16 janvier lors du cycle de débats de Beaubourg (voir ci-dessous), le général Rigot, chef de la Mission militaire de
coopération, a tout de même admis qu’un tel ordre était incompatible avec la poursuite du travail des instructeurs français...
- Le gouvernement de Sao Tome et Principe s’est équipé en Renault Laguna. Coût : deux fois le budget de l’Education nationale.
Effets : crise budgétaire et gel des salaires. Sao Tome est mûr pour la zone franc... (Afrique-Express, 30/12/1996).
- Selon la Dépêche internationale des Drogues (01/1997), le pétrolier français Total est associé, dans l’exploitation du gaz birman,
à la société MOGE, « une des principales institutions financières servant au blanchiment de l’argent de la drogue » pour le
compte de la junte au pouvoir (le SLORC). « Les sociétés Total et Unocal [américaine] [...] servent donc d’alibi au blanchiment de
l’argent de la drogue ».
- Et toujours : des expulsions d’étrangers inhumaines et illégales, des familles brisées. Avec un durcissement législatif en
perspective : le débat au Sénat commence le 4 février...
Billets d’Afrique N° 43 – Février 1997
* Le cinquième débat sur la Coopération, organisé au Centre Pompidou par l’Observatoire permanent de la Coopération française,
Coopération : la France dans l’Europe. Jeudi 27 février à 19 h.
Tél. 01 44 78 44 52
« Si guerre il y eut [au début du septennat de Jacques Chirac, sur les objectifs et les moyens de la politique franco-africaine] , elle éclata non entre
anciens et modernes, mais entre les anciens et le néant. Car le clan des vertueux n’avait aucun relais. Donc aucun pouvoir ». (Un
« expert », cité par L’Express du 26/12/1996).
[Sur ce conflit avorté, cf. Jacques Chirac et la Françafrique. Retour à la case Foccart ? , L’Harmattan, 1995. Disponible à Survie (40 F)].
« En Afrique, tout a changé, sauf notre politique africaine [...] En intervenant systématiquement, on empêche la formation d’un
Etat. Quand on bloque un processus démocratique, on désintègre une opposition politique. En laminant les opposants, on
provoque le délitement d’un pays. Et un beau jour, on se retrouve face à des bandes armées ou des soldats mutins, comme en
Centrafrique. [...] Nos dirigeants sont incapables de concevoir une Afrique qui puisse marcher toute seule.
[...] Les réseaux sont devenus tellement puissants que, pour les chercheurs, il devient de plus en plus dangereux d’aborder la
question de la politique africaine de la France. Les pressions qui s’exercent sont très grandes. Et on peut dire que dans la France
de 1997, il n’y a pas vraiment de liberté de parole sur ces sujets-là ». (Jean-Christophe RUFIN, directeur de recherches à l’Institut de
relations internationales et stratégiques, ancien conseiller de François Léotard, in Le Nouvel Observateur du 09/01/1997).
« [Mobutu] représente, qu’on le veuille ou non, trente-trois ans de l’histoire du Zaïre ». (Jacques GODFRAIN, ministre de la
Coopération, cité par Le Nouvel Afrique-Asie, 01/1997).
[Un charitable collègue, ministre dans le gouvernement Juppé, fait observer que « M. Godfrain aurait pu dire la même chose pour Franco,
Mussolini et tant d’autres dictateurs ! Ses propos sont ridicules, pour ne pas dire stupides » (ibidem)].
« Toute personne abordant Sa Majesté impériale [Bokassa] doit saluer à six pas en effectuant une légère inclinaison de la tête en
avant. [...] Les réponses aux questions de Sa Majesté doivent être : "Oui, Majesté impériale". Toutefois, on est autorisé à
expliquer une situation à Sa Majesté impériale sans répondre par un "Non" brutal ». (Lettre du Premier ministre de Bokassa Ange-Félix
PATASSE, en 1978. Citée par Le Figaro, 06/01/1997).
[La démocratie selon A.F. Patassé, actuel président du Centrafrique, a-t-elle dépassé le stade du : « Oui, Bwana » ? ].
« [Nous demandons] l’envoi d’une force militaire dans la région des Grands Lacs afin de garantir le travail des ONG ». (Pablo
IZQUIERDO, porte-parole du Parti populaire espagnol (PPE), 19/01/1997).
[Curieuse finalité d’une intervention militaire extérieure... Ce qui n’empêche pas d’admirer le travail accompli par nombre de volontaires
dans la tourmente des Grands Lacs - travail que trois d’entre eux, membres espagnols de Médecins du monde, ont payé de leur vie].
« Les organisations de coopération et de solidarité avec les peuples du tiers-monde ne doivent pas avoir pour objectifs de
participer à la gestion de crises dont les ingrédients échappent la plupart du temps à leurs champs d’actions ou de se prononcer
systématiquement sur les mesures à prendre pour en maîtriser les rebondissements. [...]
[Les ONG belges envisagent] la mise en place d’un "Observatoire de l’humanitaire" [...], [pour] analyser avec le recul nécessaire les
interventions humanitaires et militaires dans le monde ainsi que les approches médiatiques qui les accompagnent ». (Centre
national de coopération au développement (CNCD), collectif des ONG belges francophones. Communiqué du 21/01/1997).
« Ce sont des réseaux commerciaux ou des services [secrets] qui décident de la politique française. Nous aimerions qu’il y ait en
France des débats sereins mais publics afin que la politique algérienne de la France ne soit pas l’otage de ces lobbies. [...] [La
France] a mobilisé la communauté internationale en faveur de l’Algérie au lieu de mettre des conditions politiques pour pousser
le pouvoir à un processus démocratique [...]. Le régime a alors disposé d’un budget de guerre [...].
En réduisant l’Algérie à l’armée et aux GIA, on oublie l’existence d’une population et l’existence de forces démocratiques. Or,
comment pouvons-nous faire échec au fanatisme islamiste si l’Occident donne le sentiment de se liguer contre la population
algérienne en se faisant complice, par le silence, d’une politique de guerre qui n’a aucune chance d’arriver à une solution
politique ? ». (Hocine AIT AHMED, Secrétaire général du Front des forces socialistes (FFS) et l’un des protagonistes de l’indépendance algérienne.
Conférence de presse à Rome, le 23/01/1997).
[Nous avons plusieurs fois souligné (Billets, n° 21, 22, 28) l’ampleur des « prélèvements » sur les 5 à 6 milliards de francs d’aide financière
française à l’Algérie, et sur la rente pétrolière. Les complicités françaises dans ces détournements interdisent à l’exécutif chiraquien de se
dissocier d’une gestion « exterminatrice » de la guerre civile algérienne par le clan des officiers corrompus qui fit assassiner Mohamed
Boudiaf. Le peuple algérien se retrouve broyé entre deux logiques de la terreur, suraiguës : celle d’une mafia qui veut le mater et celle qui,
au nom de la « sainteté », veut l’envoyer tout droit au paradis].
« Cette réforme [de la justice proposée par Jacques Chirac] ira à terme sans problème : s’il est question de limiter le pouvoir des juges et
de la presse, il y aura un consensus au moins tacite de tous les partis, car chacun trimballe ses casseroles ». (Maurice
GOURDAULT-MONTAGNE, Directeur de cabinet d’Alain Juppé, cité par Le Canard enchaîné du 22/01/1997).
« Je renonce à inviter chercheurs et enseignants [africains] pour leur épargner l’accueil humiliant à Orly ». (Jean-François
BAYART, Directeur du Centre d’études et de recherches internationales (CERI), cité par L’Express du 26/12/1996).
A FLEUR DE PRESSE
Billets d’Afrique N° 43 – Février 1997
Le Monde, Paris et Washington ont aplani leurs différends au sujet de l’Afrique et notamment du Zaïre, 17/01/1997 (Francis CORNU) :
« Il semble qu’après avoir été, de façon importante, divergents, les points de vue américains et français sur la crise zaïroise se
soient nettement rapprochés. Et cela grâce à une certaine évolution de la part des Etats-Unis, se plaît-on [...] à souligner à Paris.
Mais les efforts conjoints de règlement politique au Zaïre et dans cette région d’Afrique n’apporteront qu’à terme une solution
aux souffrances des réfugiés ».
[Et sans doute jamais au désastre politique zaïrois, cause majeure de l’implosion régionale, qui a multiplié les réfugiés et leurs souffrances.
Pendant trente ans, Paris et Washington ont déployé des « efforts conjoints » pour expérimenter au Zaïre un nouveau système politique aux
profits très sélectifs : le mobutisme, c’est-à-dire une anarchie soigneusement organisée, la stabilité dans le chaos. Les Etats-Unis
commençaient d’en percevoir les excès, et les dangers. S’ils se rallient au philomobutisme chiraquien, le Zaïre n’est pas sorti de l’auberge].
Le Figaro, Afrique : le nouvel empire des mercenaires, 15/01/1997 (Caroline DUMAY) : « Executive Outcomes, en langage militaire
"mission accomplie", est une entreprise qui a pignon sur rue à Pretoria. [...] De la formation aux hélicoptères de combat aux
techniques de guérilla, la luxueuse brochure de la compagnie sud-africaine offre tout ce qui peut faire rêver des armées
africaines en déroute. [...]
Eeben Barlow, le directeur [...], partenaire privilégié d’une poignée de chefs d’Etat africains, [...] connaît sur le bout des doigts
tant la question des diamants que les problèmes posés par la gestion d’une multinationale. Normal : Eeben Barlow dirige un
empire tentaculaire dont les ramifications s’étendent à toute l’Afrique, un empire assis sur la guerre, le chaos et les richesses
naturelles d’un continent à la dérive. [...]
L’année 1996 aura rapporté à Executive Outcomes plus de 50 millions de dollars. Mais Eeben Barlow [...] garde le profil bas. Il
dément avec véhémence toutes les allégations selon lesquelles ses hommes seraient partie prenante d’un quelconque conflit en
Afrique centrale. Pourtant, le recrutement continue. Au cœur de la capitale sud-africaine, Executive Research Association (ERA)
recherche maintenant 500 hommes prêts à partir [...]. Pour les services secrets sud-africains, ERA est une société-écran
d’Executive Outcomes [...].
C’est en Angola qu’Executive Outcomes acquiert ses lettres de noblesse. A l’aide d’une petite vingtaine de recrues, les Sud-
Africains s’emparent des champs pétroliers de Scyo, tout juste conquis par l’Unita de Jonas Savimbi [longtemps soutenue par les
commandos sud-africains... ]. [...] Le gouvernement angolais est si impressionné qu’il leur propose, en juin 1993, un premier contrat de
40 millions de dollars [...].
Le 1er mars 1995, Eeben Barlow a créé Strategic Resource Corporation (SRC), un holding, [...] écran parfait pour masquer
l’explosion des sociétés sœurs d’Executive Outcomes [...]. [Une] filiale de SRC [...] assure la privatisation de l’aéroport de
Luanda. [...] En mai 1995, les troupes d’Executive Outcomes aident l’armée sierra-léonaise à repousser les rebelles [...] [et se font]
payer en diamants. [...]
Pour brouiller les pistes, les sièges sociaux sont dispersés à travers le monde, les transactions financières passent par
Hongkong. Les noms des sociétés changent régulièrement.
[...] Graham B. [...], ingénieur mécanicien, [...] [a été] recruté en janvier 1996 pour le compte de Simba Airlines, une société
kenyane associée à Ibis Air, le bras aérien d’Executive Outcomes. "[...] Les gens à qui j’avais affaire m’expliquaient que
l’homme blanc était en train de reconquérir l’Afrique. Qu’ils avaient tout : des banques, des avions, des cliniques, des mines, et
j’en passe ! [...] Ces prétendus hommes d’affaires avaient la protection de Raymond Moi, le fils du président kenyan, qui venait
toujours au bureau". [...]
En Ouganda, les affaires d’Eeben Barlow [...] [vont de] la prospection pétrolière [...] à l’exploration des ressources aurifères. [...]
Branch Mining [filiale minière de SRC] a offert 25 % de ses parts au demi-frère du président Museveni [...], [qui] a permis aux
mercenaires sud-africains de disposer d’une base logistique idéale, [...] la seule de la région à disposer d’une piste d’atterrissage
de deux kilomètres de long. [...] En trois ans, [...] "la firme" a été approchée par au moins 34 pays. [...]
"Le montage est remarquable. Rien à voir avec la génération des Bob Denard, que nous finissions toujours par contrôler",
note-t-on dans les services de renseignement français. [...]
A Pretoria, le gouvernement de Nelson Mandela se déclare "extrêmement préoccupé". [...] Le Parlement sud-africain devrait
donc voter début février une loi antimercenaire. [...] "Nous ne craignons rien, déclare Eeben Barlow [...]. Trois pays africains
nous ont déjà offert leur citoyenneté. [...]
Certains le comparent à Cecil Rhodes [...]. Mais Eeben Barlow a changé d’échelle : son domaine africain, il se le taille avec
des hélicoptères de combat ».
[On notera au passage l’aveu de la DGSE : "Nous finissions toujours par contrôler" Bob Denard. La France doit donc assumer l’ensemble de
l’œuvre de BD. L’article ne dit pas que les réseaux françafricains, à commencer par celui de Jacques Foccart, fonctionnent depuis quarante
ans sur le schéma que paraît inventer Eeben Barlow. Mais ces réseaux ont vieilli. Ils sont plus impressionnés par le dynamisme d’ Executive
Outcomes que par son manque de scrupules... ].
Spectacles (Lettre de l’Institut du monde arabe), Prélude, 01/1997 : « Pays le plus africain du monde arabe, le Soudan est l’exemple
parfait d’une coexistence harmonieuse de plusieurs cultures et religions ».
[Le Directeur de Spectacles et Président de l’IMA, l’ancien ministre RPR Camille Cabana, adjoint de la Ville de Paris, pourrait ajouter dans
la même veine : « La politique africaine de Jacques Chirac, comme sa gestion parisienne, sont l’exemple parfait de la transparence et du
désintéressement »].
SURVIE, 57 AVENUE DU MAINE, 75014-PARIS - TÉL. : 01 43 27 03 25 ; FAX : 01 43 20 55 58 - IMPRIME PAR NOS SOINS
DIRECTEUR DE LA PUBLICATION : FRANÇOIS-XAVIER VERSCHAVE - COMMISSION PARITAIRE N° 76019 - DEPOT LEGAL : FEVRIER 1997 - ISSN 1155-1666
BILLETS D’AFRIQUE SUPPLÉMENT AU N° 43 - FEVRIER 1997
Dès le début du conflit un avion de bombardement B26 a "été fourni par l’armée française" et "illégalement acheminé à
Enugu, capitale du Biafra, par un équipage français" (communiqué de l’ambassade des USA à Lagos, cité par Le Monde du 17/07/67).
« Selon la radio nigériane, une convention - dont les photocopies seront distribuées aux correspondants de presse étrangère -
avait été signée entre un représentant biafrais, M. Francis Chuchuka Nwokedi, et deux délégués de la Banque Rothschild de
Paris. Aux termes de cet accord, cette dernière recevrait les droits exclusifs d’extraction de différents minerais solides, liquides
et gazeux, contre versement immédiat de 6 millions de livres ».
"Les commandos qui [...], en provoquant la guerre civile, ont mis les Anglo-saxons dans le pétrin ont été entraînés et conseillés
par des Européens qui ressemblent à s’y méprendre à des barbouzes français dépendant de Jacques Foccart, secrétaire général
à la Communauté et à l’Elysée" (Le Canard enchaîné, 23/08/67).
Après la défaite du Biafra, Le Canard enchaîné écrira : "Au printemps 1967 [alors que le leader Biafrais Ojukwu parle de faire
sécession], les services de la Communauté du cher Jacques Foccart sont à pied d’œuvre [...]. Les contacts avec Ojukwu sont vite
pris. Houphouët-Boigny en Côte d’Ivoire et grand féal de De Gaulle s’en occupe personnellement. Foccart a, à Abidjan, un de
ses hommes de confiance, [Jean] Moricheau-Beaupré, lequel dispose de moyens très importants". Il coordonnera l’ensemble des
opérations d’aide française au Biafra sous le nom de "Monsieur Jean". C’est à lui que se réfère Roger Delouette, alias Delore, un
ingénieur agronome envoyé en mission en Côte d’Ivoire, chargé d’y contrôler secrètement les transports d’armes vers le Biafra
au début de l’hiver 1969-70. Roger Delouette sera arrêté aux Etats-Unis le 5 avril 1971 en possession de 44 kilos d’héroïne et
d’un carnet d’adresses instructif (selon L’Express du 13/12/71).
[Décédé à Abidjan en novembre 1996, Jean Moricheau-Beaupré a récidivé au Libéria en soutenant la rébellion de Charles Taylor (Le Nouvel
Afrique-Asie, 01/1997). Les liens entre les trafics d’armes, de drogue, et les services secrets sont un grand classique].
« Le Canard enchaîné publiera encore le fac-similé d’une lettre de M. Delaunay, alors ambassadeur de France à Libreville,
adressée au lieutenant-colonel Ojukwu et lui recommandant, le 27 octobre 1967, "le colonel Fournier et ses trois
collaborateurs", tous appartenant au SDECE [ancêtre de la DGSE] ».
C’est Félix Houphouët-Boigny et Jacques Foccart qui, de concert, ont convaincu, voire "contraint" (selon le chargé d’affaires
du Biafra à Paris, Ralph Uwechue) le général De Gaulle de soutenir le Biafra. Arguments : le ressentiment (le Nigeria avait
rompu les relations diplomatiques avec la France lors des essais nucléaires de la France au Sahara) ; l’anglophobie bien connue
du général ; l’envie d’affaiblir un pays potentiellement surpuissant face à ses voisins du "pré carré", plus petits et plus faibles.
Selon Philippe Decraene, la Fédération du Nigeria constituait "un pôle d’attraction dans le golfe du Bénin. A terme, cette
situation pouvait être préjudiciable à l’équilibre politique de tout l’Ouest africain" (Le Monde, 01/11/68).
Selon le mercenaire Rolf Steiner (Carton rouge, Robert Laffont, 1976), les livraisons d’armes massives, après les premiers succès de
l’armée fédérale, ont commencé le 13/07/68, avec l’atterrissage à Uli (Biafra) "du premier avion français chargé de munitions
[...] venant du Gabon". Selon les journalistes Claude Brovelli et Jean Wolf (La guerre des rapaces, Albin Michel), "fin août 1968 [...] les
armes affluent de l’autre côté [biafrais]. Des dizaines d’avions déversent sans arrêt des tonnes de matériel militaire sur les deux
aérodromes - deux morceaux de route droite - que les Biafrais peuvent encore utiliser. L’avance fédérale est stoppée
brutalement. A Lagos, on manifeste contre la France [...]. Il en viendra 1 000 tonnes [d’armes et de munitions] en deux mois ! ".
C’est un véritable pont aérien depuis Libreville et Abidjan. The Guardian parle de 30 tonnes par jour. Le 8 octobre 1967, le
lieutenant-colonel Ojukwu déclare au quotidien ivoirien Fraternité-Matin qu’en cette période, il y a "plus d’avions atterrissant
au Biafra que sur n’importe quel aérodrome d’Afrique à l’exception de celui de Johannesburg ". Une dépêche d’Associated Press
Billets d’Afrique Supplément au n° 43 – Février 1997
rapporte, le 16 octobre : "Chaque nuit, des pilotes mercenaires transportent de Libreville au Biafra une vingtaine de tonnes
d’armes et de munitions de fabrication française et allemande. De bonne source, on précise que ces envois sont effectués via
Abidjan, en Côte d’Ivoire [...]. Les avions sont pilotés par des équipages français et l’entretien est aussi assuré par des
Français".
Michel Honorin, de l’agence Gamma, a séjourné au Biafra en compagnie de mercenaires. Il décrit l’arrivée "de trois à six
avions chaque soir au Biafra [...]. Une partie des caisses, embarquées au Gabon, portent encore le drapeau tricolore et
l’immatriculation du ministère français de la Guerre ou celle du contingent français en Côte d’Ivoire" (Jeune Afrique, 23/12/68).
Cet afflux d’armes aux Biafrais débouche « sur la prolongation de la lutte, c’est-à-dire l’effusion de sang ».
« Durant l’été 1968, la France accentue son soutien diplomatique aux sécessionnistes biafrais. Le Président de la République
intervient personnellement - alors que Nigérians et Biafrais sont en pleine négociation à Addis-Abeba. Pour l’éditorialiste du
New York Times, "l’intervention du général de Gaulle a tout au moins accru l’intransigeance biafraise à la Conférence d’Addis-
Abeba, faisant échouer ainsi ce qui est probablement la dernière chance de mettre un terme à un sanglant jeu militaire qui
pourrait être un suicide pour les Biafrais" ».
« La propagande pro-biafraise, en réussissant à sensibiliser l’opinion publique mondiale, jouera elle aussi un rôle de tout
premier plan dans la prolongation de la lutte armée. [...] En ce qui concerne la France, M. Ralph Uwechue, alors délégué du
Biafra à Paris, parle de "conquête de l’opinion publique" française.
Cette action psychologique fut menée, de main de maître, par la société Markpress [basée à Genève]. Les "actions de presse" de
cette agence de publicité entre le 2 février 1968 et le 30 juin 1969, groupées dans une "édition abrégée", comprennent, en deux
volumes, quelque 500 pages de textes, articles, informations, etc. Grâce à cette propagande, les thèses biafraises tiennent le haut
du pavé, tandis que la voix de Lagos restera inaudible et ses arguments inconnus. Plusieurs thèmes seront développés.
D’abord, celui du génocide.
Pour y couper court, le gouvernement [nigérian] acceptera, dès septembre 1968, l’envoi d’une équipe internationale
d’observateurs chargée d’enquêter sur ces accusations. Personne n’attachera pourtant foi à son rapport, concluant, à l’unanimité,
que "le terme de génocide est injustifié" ; et pourtant, parmi ses quatre membres, se trouvaient un général canadien, un général
suédois, sans compter un colonel polonais et un général anglais. M. Gussing, représentant de M. Thant [secrétaire général de
l’ONU] au Nigeria, ne sera pas cru, lui non plus, quand il affirmera n’avoir trouvé aucun cas de génocide "à l’exception peut-être
de l’incident d’Ogikwi".
Deuxième argument-choc de la propagande biafraise, la famine. [Le mercenaire] Rolf Steiner met en relief l’impact [...] du
tapage organisé autour des enfants biafrais : "La stupide sensibilité blanche, écrit-il, ne réagissait en définitive qu’aux malheurs
atteignant les jolis petits minois". [La famine] sévit effectivement dans la zone contrôlée par les sécessionnistes. Or, le
gouvernement fédéral avait proposé la création d’un couloir terrestre pour ravitailler la zone tenue par le régime biafrais. Le
colonel Ojukwu avait rejeté cette solution, car "accepter des secours ayant transité à travers le territoire fédéral équivaudrait à
reconnaître qu’ils sont effectivement encerclés et qu’ils ne doivent leur survie qu’à la mansuétude des fédéraux " (Fraternité-Matin
du 23/07/68).
La famine étant bien devenue un paramètre à contenu politique, le gouvernement fédéral se résigne donc à la création d’un
pont aérien diurne. Mais cette suggestion, elle aussi, sera rejetée, car si elle avait été acceptée, il serait devenu clair que les vols
nocturnes servaient au seul ravitaillement en armes et munitions. Les autorités fédérales auraient eu les coudées plus franches
pour l’entraver. Et pourtant, "les garanties militaires exigées par les Biafrais [avaient] toutes été accordées" par le gouvernement
fédéral (Déclaration du Premier ministre canadien Pierre-Elliott Trudeau, 27/11/69).
La guerre de religion [de musulmans s’apprêtant à exterminer 14 millions de chrétiens biafrais] constitue le troisième thème de la
propagande [...]. Bien entendu, l’opinion publique mondiale ignore que neuf des quinze membres du Conseil exécutif fédéral de
Lagos sont chrétiens. [...]
Le quatrième argument utilisé sera celui du refus du Nigeria d’une solution négociée [...] face à Ojukwu s’en tenant strictement
à la reconnaissance préalable de l’indépendance.
L’héroïsme du soldat biafrais constitua le cinquième argument [...]. Et pourtant ces conscrits biafrais sont "pourchassés jusque
dans leurs cachettes par les sergents recruteurs une baguette à la main" et "certaines unités biafraises étaient chargées de
découvrir et d’exécuter immédiatement les hommes qui tentaient de se soustraire au service dans les forces armées" (AFP,
15/07/69 et 16/01/70). [...]
Même les mercenaires sont pleinement réhabilités et retrouvent une virginité toute neuve. [...]
Images d’Epinal également en ce qui concerne les pilotes de la "Croix-Rouge française". Le plus prestigieux d’entre eux, le
commandant Roger Morançay, est basé à Libreville, au Gabon. [...] Bernard Ullmann, envoyé spécial de l’AFP à Libreville,
câblera le 21 janvier 1970 à son agence qu’un chef de bord touchait en plus de son salaire de 3 000 dollars par mois [...], plus de
750 dollars pour chaque atterrissage en territoire ibo. Selon tous les observateurs, durant cette période, la plupart des pilotes
faisaient deux allers-retours par soirée. Pour des raisons humanitaires. [...]
Une grande campagne de collecte de fonds est lancée avec l’appui de l’O.R.T.F. et du gouvernement français. " Pour
galvaniser la générosité des Français en faveur du Biafra, un commentateur a touché 30 000 francs" (L’Express, 17/04/72) ».
Pour diversifier les sources d’approvisionnement et intensifier les livraisons, les deux piliers africains du soutien au Biafra, les
présidents gabonais et ivoirien Bongo et Houphouët-Boigny, organisent "une coopération secrète avec la France, l’Afrique du
Sud, le Portugal [encore en pleine guerre coloniale] et la Rhodésie, pour l’envoi de matériel de guerre au Biafra" (Le Nouvel
Observateur, 19/01/70).
Le commandant Bachman, officier suisse, déclare tranquillement à la Feuille d’Avis de Lausanne "être parti pour le Biafra
sous le pavillon de la Croix-Rouge" et y avoir livré des armes. Le pilote suédois Carl-Gustav von Rosen, qui mène des attaques
aériennes pour le compte des sécessionnistes, indique au Monde (29/05/69) qu’il dispose de cinq avions Saab "équipés pour le
combat, sur une base aérienne militaire proche de Paris".
"Les avions qui transportent des armes [...] atterrissent de nuit sur l’aérodrome d’Uli plus ou moins sous la protection des
avions d’aide humanitaire" (AFP, 13/07/69).
[Les richesses du Zaïre étant aussi grandes que celles du Nigeria, on imagine sans peine que les roués de la Realpolitik françafricaine
abuseront à nouveau des ficelles de la propagande et des camouflages humanitaires. A propos de la création d’un « Bureau d’action
psychologique » rattaché à la Direction du renseignement militaire (DRM), un officier français confiait au Canard enchaîné (22/01/1997) :
« C’est le retour [...] des coups tordus, de la désinformation, de la manipulation comme du temps de la guerre d’Algérie »].
SUPPLÉMENT A "BILLETS D’AFRIQUE" N° 43 - SURVIE, 57 AVENUE DU MAINE, 75014-PARIS - TÉL. : 01 43 27 03 25 ; FAX : 01 43 20 55 58 - IMPRIME PAR NOS
SOINS - DIRECTEUR DE LA PUBLICATION : FRANÇOIS-XAVIER VERSCHAVE - COMMISSION PARITAIRE N° 76019 - DEPOT LEGAL : FEVRIER 1997 - ISSN 1155-1666
BILLETS D’AFRIQUE N° 44 - MARS 1997
SALVES
Crapotages
La Lettre du Continent (23/01/1997) confirme que de « nombreux éléments du 13ème RDP (Régiment de dragons parachutistes) et
des CRAP (Commandos de recherche et d’action en profondeur) sont déjà sur place [sur le "front est" du Zaïre]. A priori pour des
opérations de renseignement... Mais ils peuvent tout aussi bien mener des opérations derrière les lignes ennemies, s’ils en
reçoivent l’ordre ».
Selon le colonel Yamba, officier zaïrois réfugié en Belgique, ces CRAP compteraient 500 hommes, venus de Bangui, et une
partie d’entre eux seraient "déguisés" en mercenaires (Le Soir, 03/02/1997). La France n’a d’ailleurs toujours pas signé la
convention, adoptée par l’ONU en 1989, qui condamne « le recrutement, l’utilisation, le financement et l’entraînement de
mercenaires » (La Croix, 07/02/1997).
Coïncidence : les anciens "gendarmes de l’Elysée" Alain Le Carro et Robert Montoya, conseillers en sécurité de trois
présidents africains compréhensifs (ivoirien, burkinabé et togolais), et impliqués, selon diverses sources, dans le recrutement de
mercenaires pour le Zaïre, ont décroché récemment un bien beau contrat, cofinancé par la Caisse française de développement :
la sécurité du chemin de fer Congo-Océan...
Le 12 janvier, ajoute la Lettre du Continent, deux Antonov 124 ont fait escale à Marseille en provenance de Biélorussie,
chargés de 200 tonnes d’armes à livrer à Kisangani. La France a fermé les yeux...
A Faya-Largeau, au Tchad, l’armée française a fait de même quand y ont transité d’importantes quantités d’armes venues de
Libye (LdC, 09 et 23/01/1997).
Alliés
Quoi qu’on pense du conflit au Kivu, force est de constater que la Françafrique et Mobutu n’y ont rameuté que du beau
monde :
- des officiers et soldats zaïrois que trente ans d’exemple mobutiste ont, pour beaucoup, mué en soudards pillards et violeurs ;
- la "crème" des mercenaires blancs, européens et sud-africains ;
- les militaires et miliciens du génocide rwandais, qui se battent « avec l’énergie du désespoir » ;
- les miliciens serbes d’Arkan, fanatiques de l’épuration ethnique, adeptes du viol comme arme raciste ;
- les restes de l’armée de l’Ubu ougandais Amin Dada ;
- la LRA (Armée de la résistance du Seigneur) de l’illuminé Joseph Kony, qui enlève les enfants du Nord-Ouganda pour en faire
ses recrues ;
- des fondamentalistes musulmans, soutenus comme les deux groupes précédents par le régime de Khartoum ("nettoyeur" des
monts Nouba et autres contrées soudanaises). Les "services" français contribuent à armer ces trois guérillas anti-Museveni (cf. Ils
ont dit).
Un cocktail œcuménique, mariant certaines franges fanatisées du catholicisme, de l’orthodoxie et de l’islam. Pour corser le
tout, un responsable (? ) zaïrois a annoncé le 3 février la venue d’instructeurs israéliens et chinois...
Virage ?
La réception par Jacques Chirac du "diable" ougandais Yoweri Museveni, le 11 février, est l’indice possible d’un repli
stratégique de la Françafrique. Tout comme l’évocation du remplacement, au ministère de la Coopération, du foccartien Jacques
Godfrain par le caméléon Hervé Bourges.
En votant le 19 février le plan de paix de son envoyé spécial Mohamed Sahnoun, le Conseil de sécurité de l’ONU pourrait
accélérer le mouvement. Mais ça hésite dur, encore, comme en témoignent les vrais-faux contacts en Afrique du Sud entre
Laurent Kabila et un émissaire de Mobutu.
Reste à la société civile zaïroise à s’engouffrer dans un éventuel processus de paix, pour faire droit aux nouvelles valeurs
politiques qu’elle cultive depuis 1990.
Le Burundi à vif
Le Burundi subit une situation inouïe dans l’histoire contemporaine. Deux extrémismes s’y font face, tous deux auteurs ou
héritiers d’un crime de génocide impuni : le massacre de l’élite hutu en 1972, celui de 50 000 Tutsis en 1993.
Plutôt rare (heureusement), le déchaînement génocidaire laisse un traumatisme difficilement imaginable. Un génocide, c’est
l’épouvante ; deux, c’est peut-être l’anéantissement. Sortir des radicalismes exaspérés qui en dérivent suppose des hommes
politiques exceptionnels, capables à la fois de rendre justice à l’indicible et de réouvrir un avenir. En l’occurrence, il en faudrait
deux, pour déminer chacun un pan de l’histoire.
Le président hutu Melchior Ndadaye était probablement de ceux-là : il a été assassiné en 1993, un crime aux terribles
conséquences. De l’autre côté, son prédécesseur tutsi Pierre Buyoya aspire à un même rôle. Mais le contexte de son retour au
pouvoir (embargo, manque d’interlocuteur dans la mouvance hutu majoritaire) semble avoir permis aux extrémistes des deux
bords d’imposer leur logique jusqu’au-boutiste. Le bruit de leurs massacres occulte la parole de ceux, nombreux, qui restent
attachés à une logique de coexistence.
Dès lors, deux issues apparaissent. L’une, la plus souhaitable (la moins probable ? ) serait que se dégage enfin un interlocuteur
du côté de l’opposition-rébellion hutu, et que des appuis internes et externes permettent à Buyoya de jouer efficacement sa
partie : une négociation pourrait s’ouvrir, visant un traitement politique de cette crise sismique, laissant enfin les Burundais
renouer avec leur histoire. Sinon, l’on ira vers un conflit sans merci, une surenchère de violence mimétique - chacun nourrissant
sa haine et son intransigeance de la cruauté de l’autre.
Le scénario du pire
Chassée du Zaïre, mais regroupée en Tanzanie et à l’intérieur du pays, la guérilla hutu veut mettre sous sa coupe (militaire et
idéologique) la population rurale. Pour l’en empêcher, l’armée oscille entre massacres et "villagisation" forcée, aux sombres
précédents - Vietnam, Guatemala,... (Le Soir, 10/02/1997).
Billets d’Afrique N° 44 – Mars
1997
Faute de négociation, ce type de conflit pourrait se généraliser, au prix de centaines de milliers de victimes. D’autant plus que
les deux camps gardent l’illusion d’une victoire totale - comme si la mémoire du génocide n’avait pas rendu plus irréductible
encore la détermination des uns et des autres.
Il ne resterait plus alors qu’à hâter la banqueroute des fauteurs de guerre. Les militants humanistes, dont le souci est d’épargner
des vies, devraient s’ingénier en priorité à tarir les ressources financières de la folie meurtrière. Déceler et délégitimer ces
ressources, souvent inavouables (trafics, parrainages idéologiques), dénoncer ceux qui les accordent, voire les menacer d’un
boycott éthique, pourrait être bien plus ciblé et efficace qu’un embargo...
Rwanda : l’argent du crime
Nous évoquions dans Billets n° 40 comment une bonne part des crédits internationaux accordés au Rwanda de 1990 à 1994
avaient servi à équiper et armer les auteurs du génocide : au moins 112 millions de dollars, réclamés aujourd’hui aux survivants,
avec les intérêts.
Mais il y a pire. On se souvient qu’en ce printemps tragique, le Hutu power était parti avec la caisse, plus exactement avec la
Banque nationale du Rwanda (BNR) et tous ses avoirs, transplantés à Goma (Zaïre). Cela, nul banquier de la planète ne pouvait
l’ignorer à la mi-juin 1994, dix semaines après le déclenchement du génocide. Or, du 14 au 23 juin, la BNP (Banque nationale
de Paris) a accepté de la BNR sept ordres de prélèvement, pour un montant total de 22 073 140,15 FF. Pour payer les armes qui
affluaient alors à Goma ? La Banque de France elle-même a honoré six prélèvements après le 30 juin.
Le 5 mai 1994, sur ordre de la BNR, elle avait viré 435 000 FF à Alcatel. Est-ce le paiement du système de télécommunication
cryptophonique évoqué le 9 mai à Paris, au siège de la Mission militaire de coopération, lors de la rencontre entre le général
Huchon et le chef adjoint des FAR (Forces armées rwandaises) 1 ? Un matériel destiné à sécuriser les communications entre
l’armée française et celle du génocide...
1. Cf. Dossiers noirs de la politique africaine de la France n° 1 à 5, L’Harmattan, p. 9-10 et 23-26.
HUMANITE
Depuis Henri Dunant et la Croix Rouge, la civilisation occidentale considère de son devoir de secourir les victimes des
conflits, sous la bannière de la neutralité. Ce drapeau n’a d’apolitique que l’apparence : il s’agit en fait d’une approche
profondément politique, "méta-politique", dont l’impartialité est d’autant mieux admise qu’elle renvoie aux valeurs de cette
civilisation - la trêve, la protection du plus faible.
On conçoit dès lors que l’engagement humanitaire des Occidentaux en Afrique ne puisse bénéficier des mêmes connivences, de
la même immunité tacite qu’un mouvement de compassion d’origine africaine. L’exportation de la compassion occidentale finit
par avoir le même effet pervers que l’aide alimentaire : dissuader l’initiative locale.
De plus, quand les parties en conflit ont perdu tous leurs scrupules, elles considèrent ce dispositif humanitaire étranger comme
une proie, ses biens comme un butin, ses personnes comme des otages ; il peut aussi servir au contrôle des populations - l’enjeu
central. Les antagonistes tendent à racketter au maximum ce qui leur paraît une vache à lait. Dès l’atterrissage de l’avion-
cargo, c’est « la bourse ou la vie ». On multiplie "taxations" et "protections". On rend payants les vivres et les soins délivrés
gratuitement : l’argent récolté alimente l’effort de guerre.
Tentant de continuer à nourrir et soigner, les ONG et les organisations internationales font le gros dos. Pourtant, il arrive un
moment où, clairement, leurs personnes et leurs biens servent de bois pour le feu du conflit. A ce moment, où les vies sauvées à
court terme sont moins nombreuses que les victimes d’une prolongation de la folie meurtrière, ces organisations devraient se
retirer. Mais certaines d’entre elles ne sont pas vraiment libres de faire ce choix, poussées qu’elles sont par une logique
d’urgence exclusive ou par les exigences de leurs financeurs.
Le débat, pourtant, ne peut plus être esquivé. Face aux partisans du génocide, aux récidivistes des crimes de guerre ou contre
l’humanité, les tenants de la solidarité internationale sont acculés à exiger, à susciter un double investissement : la force
capable d’arrêter ces criminels - les empêchant de s’entourer d’un matelas d’innocents ; l’intelligence de débusquer l’argent de
leurs crimes.
Tribunal en carafe
Le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) est très mal en point. Au manque de moyens s’ajoutent la débandade du
personnel (népotisme, coulage, affaires de mœurs), symptôme de maux bien plus graves pointés par une récente enquête interne
de l’ONU : incompétence des responsables de l’accusation et du greffe ; quadruple commande entre New York (ONU), La Haye
(siège du procureur), Kigali (centre des enquêtes) et Arusha (siège du Tribunal) ; absence de protection des témoins, qui
craignent pour leur vie.
Billets d’Afrique N° 44 – Mars
1997
Faute d’une profonde remise en ordre (l’une des priorités du nouveau Secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan), « les
Rwandais seront en droit de penser que justice retardée signifie justice refusée », avertit l’enquêteur - le diplomate allemand
Karl Paschke.
Le président de l’organisation Human Rights Watch, Ken Roth, se demande si « l’absence totale d’enthousiasme de la France »
pour le travail du TPIR n’a pas contribué à ces errements (Le Monde, 14/2). Encore une perfidie anglo-saxonne ?
Bons points
- La part de la France attachée aux droits de l’homme se mobilise tous azimuts contre le projet de loi Debré, qui tend à durcir la
réglementation xénophobe. Reste à débattre et négocier un droit républicain de l’immigration.
- Le Libéria se prend à croire à la fin d’une atroce guerre civile.
- A Madagascar, pays pourtant plongé dans la crise, l’alternance démocratique ne semble plus une incongruité.
- Si "l’opposition" camerounaise (majoritaire de fait depuis de nombreuses années) continue de coaliser ses efforts, le président
Paul Biya, installé par Elf, a tout à redouter des élections à venir. S’il laisse installer une commission électorale indépendante...
- Selon les observateurs étrangers, le premier procès au Rwanda de l’un des leaders du génocide, Froduald Karamira, s’est
déroulé « remarquablement bien, compte tenu du contexte ». L’émouvante plaidoirie de son avocat béninois Paul Kato Atita,
dépêché par l’ONG belge Avocats sans frontières (ASF), a eu un vif impact sur tous ceux qui suivaient le procès en direct à la
radio (Libération, 16/02/1997). ASF avait envoyé un autre avocat, Patricia Jaspis, défendre les intérêts des centaines de victimes (Le
Soir, 06/02/1997).
- L’association Droit humanitaire international a entrepris une procédure contre l’Etat français : par son obstruction en août
1996 contre la création d’une Cour criminelle internationale 1, il a privé les citoyens français d’un recours utile et efficace contre
les auteurs de crimes contre l’humanité ou de génocide.
- Malgré le lobbying de l’ancien directeur de la DST Yves Bonnet, Paris aurait fortement réduit ses concours financiers au
régime algérien, amplement détournés (Le Canard enchaîné, 12/02/1997).
- Si les partisans d’un accroissement de l’aide au Tiers-Monde sont devenus légèrement minoritaires, 80% des Français
souhaitent encore un maintien ou une augmentation de l’aide sous condition d’une meilleure utilisation (incompatible avec le
foccarto-chiraquisme). Surtout, bonne nouvelle pour la société française, l’engagement associatif croît fortement - de 32 à 40 %
en un an (Baromètre de la Solidarité internationale du CCFD).
Billets d’Afrique N° 44 – Mars
1997
1. Cf. Billets n° 39. La France réclamait notamment que la compétence de la Cour soit suspendue à l’accord de l’Etat sur le territoire duquel le crime a été commis,
ainsi que des Etats dont la victime et le suspect ont la nationalité !
Fausses notes
- Parmi les derniers soutiens d’un régime soudanais aux abois, on note les Emirats arabes unis et le Qatar, liés avec la France par
des accords de défense...
- Les 120 000 Noirs Mauritaniens exilés depuis l’épuration ethnique de 1989-90 sont pressés par le HCR de rentrer au pays. Mais
la discrimination ethnique et linguistique continue d’être pratiquée par un régime fort peu démocratique, et d’autant plus coté en
Françafrique.
- L’un des plus gros corrupteurs de France, la Compagnie générale des eaux, vient de mettre la main sur la tour de contrôle des
médias français, Havas (et donc Canal Plus). Déjà, les Guignols rient jaune... Le couvercle sur les affaires, y compris africaines,
va s’appesantir. Surtout si le Secrétaire général adjoint de l’Elysée, Jean-Pierre Denis, est missionné à la direction d’Havas.
- Sur les 306 tonnes d’or nazi récupérées en 1945 par les Alliés, 5 à 10% proviendraient des pièces d’or confisquées à des juifs,
des alliances et même des dents en or arrachées sur le corps des victimes de la Shoah. Jusqu’ici, cet or a été redistribué aux Etats
pillés par le Reich, dont la France. Restent seulement 6 tonnes. Depuis septembre 1996, le Congrès juif mondial (CJM) réclame
qu’elles soient bloquées dans l’attente d’une procédure d’indemnisation des victimes. Mais, selon le président du CJM, la France
« fait visiblement pression pour que l’or soit rapidement distribué aux banques centrales afin de créer un fait accompli » (Le
Monde, 13/02/1997).
(Achevé le 20/02/1997)
* Le dernier débat sur la Coopération, organisé au Centre Pompidou par l’Observatoire permanent de la Coopération française : La
coopération française est-elle réformable ? Jeudi 27 mars à 19 h. Tél. 01
44 78 44 52.
« Ces guérillas ougandaises qui opèrent au sud-Soudan et au nord du Zaïre se rejoignent dans la région de Kaya. Cet endroit est
intéressant, car c’est le lieu où transitent les armes, y compris celles payées par les Français. Car les Français trempent leurs
mouillettes dans cet œuf pourri et il y a des armes qui transitent par la République centrafricaine.
Evidemment, ce ne sont pas des armes françaises, mais des armes achetées comme d’habitude dans le bloc de l’Est. On ne sait
pas par qui, mais on est sûr qu’elles transitent par le territoire français - parce que la République centrafricaine, c’est un territoire
français. Cela passe ensuite par le nord du Zaïre et va sur Kaya pour la LRA (Lord’s Resistance Army), l’Armée de la résistance
du Seigneur. [...] Des gens complètement déglingués [...], dont la manie est de tuer les instituteurs, les cyclistes et les vieillards.
[...] L’autre guérilla qui touche ces armes par Kaya, c’est le Front de libération de la rive occidentale du Nil. [Il y a encore] les
Forces démocratiques alliées, [...] guérilla totalement surréaliste, [...] synthèse harmonieuse entre une secte musulmane, des
génocidaires hutu et des Bakonjos [une ethnie ougandaise] [...].
[Le chef mercenaire] Taverniers [...] [a mis] ses 284 hommes à Watsa, alors que c’est un cul-de-sac routier et qu’il n’y a pas
d’aéroport : c’était en fait pour essayer de maintenir le canal de livraison République centrafricaine-Nord Zaïre-Soudan pour les
guérillas ougandaises ». (Gérard PRUNIER, chercheur au CNRS, conférence du 11/02/1997).
[G. Prunier confirme ce que beaucoup soupçonnaient : pour aider le Soudan à déstabiliser un Ouganda diabolisé, les "services" français sont
prêts à fournir des armes au diable. Cf. aussi Le Soir du 01/02/1997].
« Ils détestent les Noirs. Ils n’ont aucun scrupule à les tuer. Car il y a toujours un frère, un parent ou un ami à venger [depuis les
obscurs combats en Angola, Zimbabwe ou Namibie] . C’est pour cela que les Sud-Africains sont si populaires sur le marché ». (Mme S.,
recruteuse de mercenaires à Pretoria, citée par Le Figaro du 7/2).
« Des élections bâclées ont un effet boomerang, elles n’aident pas les populations et elles discréditent les gouvernements qui
organisent ou qui appuient cette mascarade. Un jour ou l’autre, on en paie le prix, qui peut être extrêmement élevé ».
(Mohamed SAHNOUN, envoyé spécial de l’ONU dans la région des Grands Lacs, interrogé sur des élections précipitées au Zaïre, Le Soir, 07/02/1997).
[Heureusement que Mohamed Sahnoun ne fut pas, en 1996, l’envoyé spécial de l’ONU dans la région Tchad-Niger : on aurait pu croire que
son pronostic visait une ancienne puissance coloniale... ].
« J’ai l’intention de faire aussi convoyer, dans ces charters [d’immigrés en situation irrégulière], de l’aide humanitaire. Mélanger le
renvoi et l’humanitaire, ce serait une forme d’aide au retour ». (Jean-Louis DEBRE, ministre de l’Intérieur, cité par Le Canard enchaîné,
05/02/1997).
[Le renvoi de Jean-Louis Debré dans ses foyers serait une aide au retour du moral des Français].
« Si le cadre institutionnel actuel [de la zone franc] est maintenu et que le franc CFA est rattaché à l’euro en 1999, la zone
demeurera une union d’Etats misérables, attendant que Paris ou Bruxelles leur envoie de quoi payer leurs fonctionnaires. Les
élites nationales continueront d’utiliser la rhétorique de la convertibilité pour allers acheter leurs costumes Pierre Cardin à
Paris... Si au contraire certains pays quittent la zone, ils peuvent devenir assez rapidement des locomotives, à condition
d’adopter des politiques budgétaires et monétaires prudentes et crédibles ».(Célestin MONGA, économiste camerounais, interview au
Nouvel Afrique-Asie, 02/1997).
Billets d’Afrique N° 44 – Mars
1997
A FLEUR DE PRESSE
BASIC Reports (Londres), De nouveaux éléments accusent la France à propos de la chute de Srebrenica, 11/02/1997 (Andreas
ZUMACH) : « Des informations fournies par des témoins oculaires ainsi que des documents internes en provenance des Nations
unies et de gouvernements occidentaux [...], indiquent clairement la responsabilité primordiale de la France dans l’autorisation
laissée aux Bosno-Serbes de conquérir Srebrenica, zone de sécurité de l’ONU, en juillet 1995. [...] S’en suivit l’exécution de
masse de 8 000 habitants musulmans. [...]
Durant l’attaque serbe contre Srebrenica, entre le 5 et le 11 juillet, [le général français] Janvier [commandant suprême des forces de l’ONU,
la FORPRONU] refusa cinq demandes, formulées par le détachement local hollandais de la FORPRONU, d’un recours aux avions
de l’OTAN pour arrêter l’assaut. [...] Des sources gouvernementales françaises et des officiers de l’ONU stationnés au quartier
général de Zagreb durant cette attaque ont dit à BASIC Reports que Janvier recevait directement ses ordres par téléphone du
président français Chirac : ne pas recourir aux forces aériennes de l’OTAN [...].
A la lumière de ce rôle joué par la France à Srebrenica, la désignation d’un diplomate français [Bernard Miyet] comme Secrétaire
général adjoint de l’ONU chargé des opérations de maintien de la paix soulève de nouvelles interrogations [...] [compte tenu de]
l’étendue des intérêts de la France dans beaucoup de régions en conflit, en particulier en Afrique de l’Est.»
[Jean-Charles Marchiani en sait long sur les raisons de ce comportement de Jacques Chirac... ].
Le Monde, Entre milices hutues et forces rebelles, 150 000 réfugiés sont pris en otage à Tingi-Tingi, 19/01/1997 (Thomas SOTINEL) :
« Le camp de Tingi-Tingi, avec ses 150 000 occupants est aujourd’hui l’objet d’une gigantesque prise d’otages. [...] [Les] vestiges
des Forces armées rwandaises (FAR) et des milices hutues interhamwes refusent non seulement leur désarmement, mais aussi la
dispersion de la masse des réfugiés dont la cohésion reste leur seule garantie de survie politique et militaire. [...]
Lors d’une distribution de nourriture à Amisi [un camp voisin], les enfants non accompagnés (abandonnés ou orphelins) avaient
été écartés par les dirigeants du camp au profit des combattants des FAR ».
[Le secrétaire général des Nations unies, Kofi Annan, demande de « cesser de faire d’un camp de réfugiés une base armée », précisant qu’à
Tingi-Tingi, « des éléments militaires sont en cours de déploiement sur des positions proches des camps, et des portions de ces camps sont
utilisées comme dépôts d’armes et de munitions ». La responsable du HCR Sadako Ogata a déploré que « le terrain d’aviation servant à
acheminer l’assistance humanitaire soit aussi utilisé pour l’acheminement des munitions »].
Le Monde, Les Européens restent divisés sur la question des Grands Lacs, 05/02/1997 (Philippe LEMAITRE) : « Plutôt Kagame que
Mobutu ! Ceux qui raisonnent ainsi s’alignent sur la thèse américaine, laquelle consiste à laisser les mains libres aux pouvoirs
dominés par les Tutsis. Une réaction forte de l’Europe paraît improbable ».
[Si l’on suit la logique des deux articles écrits par Ph. Lemaître dans le sillage du Commissaire européen Emma Bonino (4 et 5 février), une
« réaction forte de l’Europe » serait : « Plutôt Mobutu que Kagame ! ». Mobutu qui n’a cessé de réarmer les forces génocidaires repliées
dans les camps du Kivu. Sans s’aligner sur la thèse américaine, on est en droit de constater que cette Europe-là (l’Europe de tradition
catholique) reste très tolérante, sinon sympathisante, envers le Hutu power.
Emma Bonino n’a pas vu de militaires, ni de miliciens Interahamwe au camp de Tingi-Tingi, qui en est bourré. Elle ne veut voir que des
victimes, là où les bourreaux encadrent les innocents. Il n’est pas sûr que ce soit le meilleur moyen de mobiliser des secours en faveur de ces
derniers].
Le Monde, Le président ougandais M. Museveni campe sur ses positions au sujet du Zaïre , 13/02/1997 (Francis CORNU) : « M.
Museveni, d’origine tutsie, est considéré comme le parrain du nouveau régime de Kigali ».
[C’est un peu comme si un journaliste africain écrivait : « M. Chirac, gentleman-farmer en Corrèze, est le congénère et le parrain du
gouvernement de Londres, dominé par les gentlemen britanniques... ». A trop vouloir écrire l’histoire des Grands Lacs sur une base ethnique
- alors que les Rwandais hutu et tutsi ont les mêmes langue, culture, et religion -, on débouche sur des apparentements fantasmés. Yoweri
Museveni est un nyankole de l’ancien royaume de Mpororo, au sud de l’Ouganda - un univers très dissocié des royaumes rwandais].
Le Nouvel Afrique-Asie, Comptoir colonial en péril, 02/1997 (Francis LALOUPO) : « Finira-t-on bientôt par voir dans ce pays [le
ce que les régimes politiques successifs [...] en ont fait ? Un territoire suspendu dans un espace-temps indéfini [...].
Centrafrique]
Dans une économie de comptoir, [...], on distribue des concessions minières à des individus en mal d’aventures tropicales, de
préférence d’origine étrangère, française singulièrement, sur la base de contrats d’ivrogne, vite rédigés, aux clauses fantaisistes,
mais suffisamment explicites pour se prémunir contre les indiscrétions et garantir les commissions et ristournes réservées au
pouvoir. [...] Cette galaxie de rustres [...] à la lisière du politique et du business tropical [...] ne serait pas étrangère aux
événements politiques en RCA. [...]
En Centrafrique bien plus qu’ailleurs, ces chercheurs d’or et de diamants [...] ont, avec le temps et le laisser-faire des régimes
centrafricains, fixé de véritables territoires de puissance [...]. Un temps complices du régime de Patassé [...] [ils] sont prêts à
œuvrer pour sa destitution. [...]
L’une des régions à fort rendement minier, Berberati, est classée "zone d’activité militaire", et exclusivement occupée par
l’armée française ».
Lumières noires magazine , Togo, 30ème anniversaire de la libération nationale, 15/01/1997 (Philippe de PRACANS) : « Par bonheur,
le peuple un instant abusé [par les sirènes de l’opposition] s’est ressaisi et les troubles passés, dès que l’occasion lui fut donnée de
pouvoir démocratiquement s’exprimer par les urnes, a tranché en réélisant le Président Eyadema et tout dernièrement en
redonnant la majorité à l’Assemblée nationale au RPT [le parti présidentiel], dotant ainsi le pays de structures démocratiques
équivalentes à celles de la France puisque le constitution Togolaise est très proche de celle de la constitution de la 5 ème
République française [sic] ».
[Lumières noires, c’est la quintessence de la pensée françafricaine. Eyadema, c’est la quintessence du président françafricain. On devine le
vœu secret de l’auteur : que la France finisse par avoir des « structures démocratiques équivalentes à celles » du régime Eyadema].
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BILLETS D’AFRIQUE N° 45 - AVRIL 1997
MARS
15 mars 1997. Kisangani tombe comme un fruit mûr aux mains des "rebelles" de Laurent-Désiré Kabila. (LDK). La Franzaïre -
branche locale de la Françafrique (cf. Billets n° 42) - leur opposait une coalition hétéroclite, un ramassis de criminels : ils partent
en débandade.
LDK et ses troupes sont accueillis en libérateurs : les Zaïrois, qui hésitaient à reconnaître cette résurgence improbable du
lumumbisme, paraissent décidés à chevaucher l’opportunité de balayer, enfin, le système Mobutu - leur ruine personnifiée -
chaque fois remis en selle par les interventions occidentales (françaises, surtout).
Le signe zaïrois est vaincu : des Africains ont triomphé des mercenaires, et non l’inverse. Vieillis, les réseaux recruteurs de
soudards ont montré leurs limites. Kisangani a de bonnes chances d’être, au néo-colonialisme de la France, ce que Dien Bien
Phu fut à son colonialisme : le signe de sa fin. Comme les symboles mènent l’histoire, on peut s’attendre à un effet de souffle, à
des ondes de choc dans tout le "pré carré" francophone, à commencer par le Centrafrique et le Congo.
17 mars 1997. Jacques Foccart s’éteint. Le concepteur de la Françafrique en était redevenu la clef de voûte. Certes, sa
maladie réduisait de plus en plus les fils de son réseau à ceux du téléphone (eux-mêmes remplacés, souvent, par les liaisons
satellite), mais quel magnétisme ! A Jacques Chirac, tenté un moment de réformer le système français de Coopération (ce
déguisement foccartien du dessein néocolonial), il fut ordonné : pas touche ! Et le Président de se recoucher dans un lit
vermoulu, mais douillet.
C’est aussi Jacques Foccart qui, fin avril 1994, à Gbadolite, peu avant l’opération Turquoise, orchestra l’ultime restauration
de Mobutu. Il sut le revendre aux Occidentaux comme le champion de la stabilité contre le chaos. Kisangani est le KO qui
ponctue ce combat de trop.
Mais on n’a pas le cœur à filer la métaphore sportive : depuis 39 ans, les combats organisés par ce manager de la
Françafrique le furent au prix du sang des Africains (un million au moins) : Camerounais, Nigérians, Libériens, etc., sans parler
des actuels conflits en Afrique centrale.
Charles Pasqua a, lui aussi, un réseau africain très développé. Mais il n’a pas l’autorité d’un Foccart. La disparition de ce
dernier creuse donc un vide dans cette part de la Françafrique qui préfère la soumission (dût-elle parfois conduire à
l’ignominie) à l’autonomie de pensée. Le même deuil trouble en ce moment le chef (comme disent les Belges) de ceux des Zaïrois
qui sont en(fé)tichés de Mobutu.
Les orphelins ont deux options : l’affranchissement, ou le réasservissement. Laquelle choisiront-ils ? Le néo-colonialisme
foccartien voulait épargner aux Africains francophones la morsure de l’histoire. Ils ont eu les deux, la domination et la morsure.
Celle-ci se fait plus cruelle - annonçant peut-être la liberté, non la fin des souffrances. Ainsi, pour sortir du mobutisme, on
aurait pu imaginer des moyens plus économes en vies humaines - si la France, par exemple, avait eu quelque respect pour l’éveil
démocratique de l’Afrique. De même, une justice internationale moins sabotée aurait pu éviter que ne se règlent, par le feu, les
comptes du génocide de 1994.
L’histoire s’est écrite ainsi, mais nous n’adhérons pas à ses façons. Les pages qui se tournent, les options qui se réouvrent
éveillent notre attention. Mais nous ne chantons pas ce qui scelle aussi tant d’échecs, tant d’occasions manquées, au risque de
semer la haine et légitimer la brutalité. Il est plus que temps de songer à nous co-civiliser.
SALVES
Moteurs
Si les Kabila’s boys vainquent presque sans combattre, c’est qu’ils surfent sur la conjonction de plusieurs lames de fond : le
ras-le-bol de Mobutu, interne mais aussi externe (il en a trop fait à ses voisins angolais 1, ougandais ou rwandais) ; la volonté
d’en finir avec les forces armées du génocide de 1994 ; et une dernière vague qui peut beaucoup enfler, la francophobie.
Sans compter qu’en face, on tire littéralement contre son propre camp.
1. Au moins 650 hommes de l’ex-rébellion angolaise, l’UNITA combattent aux côtés des troupes de Mobutu (Le Nouvel Afrique Asie, 03/1997). Un vieux couple
françafricain. Du coup, le gouvernement de Luanda a laissé plus de 1 500 ex-"gendarmes katangais", héritiers des dissidents du Shaba, rallier Kabila à Bukavu (Le
Soir, 01/03/1997).
Mercenaires franco
Ils sont beaux, ces mercenaires serbes dragués par les réseaux franzaïrois pour la défense du mobutisme ! Un habitant de
Kisangani, qui eut à subir leurs exactions, résume leur attitude : « ils étaient devenus complètement mabouls », tuant ou torturant
tous ceux qu’ils soupçonnaient de sympathie pour les "rebelles".
Le 14 mars, sentant le vent tourner, ils décidèrent de fuir par la voie des airs. Ils rejoignirent un aéroport sécurisé par des
commandos français, officiellement chargés de protéger l’évacuation des humanitaires, et profitèrent des appareils de l’armée
française... Ceux-ci évacuèrent aussi les hauts gradés zaïrois. Mais la piétaille ne voulait pas se laisser abandonner : durant
plusieurs heures, les Serbes firent feu sur leurs "alliés" zaïrois, causant de nombreux morts.
Cette filière serbe a été montée par la DST et un certain Patrick F., sous la houlette de Jacques Foccart et de son adjoint
Fernand Wibaux. Le chef mercenaire se fait appeler Malko, ou "colonel Dominique". Il s’attribue un rôle décisif dans la
libération des deux pilotes de Mirage français tombés en 1995 aux mains des Bosno-Serbes, et prétend connaître le factotum
pasquaïen Jean-Charles Marchiani, - sur ce coup-là comme sur bien d’autres.
A Belgrade, les intermédiaires sont des proches du président Milosevic, dont le chef de la Sécurité Jovica Stanisic. Le
recrutement est mené, entre autres, par Milorad Palemic, qui dirigea un commando bosno-serbe impliqué dans le massacre de
Srebrenica. De Belgrade, une série de vols ont été organisés pour transporter plusieurs centaines d’hommes, mais aussi des
armes - la part la plus juteuse du contrat. Une base avancée a été établie au Caire (l’Egypte est un partenaire habituel des
opérations françafricaines).
Pour les mercenaires français, on a sollicité notamment les milieux d’extrême-droite, par l’intermédiaire de François-Xavier
Sidos et de la société Groupe 11.
Billets d’Afrique N° 45 – Avril 1997
(La Lettre du Continent et L’Evénement du Jeudi, 20/02/1997 ; L’Express, 27/02/1997 ; The Sunday Times, 09/03/1997 ; The Observer, 16/03/1997 ; The Times,
17/03/1997 ; Washington Post, 19/03/1997 ; Libération, 21/03/1997).
L’aveugle et le paralytique
Il n’est pas triste d’entendre le ministre des Affaires étrangères belge, Eric Derycke, inviter la France à « changer de
politique » au Zaïre. Une fois !
Voici un siècle, le roi Léopold II fit à son peuple l’encombrant cadeau d’un pays-continent, le Congo. Depuis, la Belgique est
embourbée dans ses contradictions coloniales, redoublées par ses propres dissensions. Elle ne savait comment se dégager de
Mobutu.
Après la chute de Kisangani, elle découvre la lune : l’ère Mobutu est « révolue » ! Elle aimerait partager cette révolution
copernicienne avec la France. Mais le regard de cette dernière ne semble pas remis, depuis trois siècles, de son éblouissement
par le Roi-Soleil...
Mi-mars, dans un sursaut de lucidité, Jacques Foccart aurait envoyé des émissaires auprès de Mobutu pour lui demander de
démissionner. Ce qui aurait aggravé l’état de santé du patient (Le Soir, 18/03/1997). Entre-temps, Foccart est mort, et l’Elysée a
laissé Mobutu repartir vers le Zaïre. La politique africaine de la France est dans le coma.
A l’ONU, « on a du mal à nommer un seul pays [d’Afrique francophone] qui, par sympathie pour la diplomatie française soutienne
encore la thèse de Paris » sur le
Zaïre, s’étonne un diplomate africain (Le Monde, 19/03/1997). La garde rapprochée du podium français à l’ONU était, faut-il le
rappeler un axe stratégique du système franco-africain. Tout fout le camp !
Bongo-Zaïre
Avec la fin de Mobutu et la disparition de Foccart, la Françafrique s’accroche à l’émir gabonais Bongo comme à une planche
de salut (ou un pendu à sa corde ? ). Jacques Chirac élabore avec lui un vaste montage diplomatico-sécuritaire pour préserver le
Centrafrique et le Congo des effets de la débâcle zaïroise (La Lettre du Continent, 20/02/1997). On peut s’attendre à ce que les troupes
françaises usent et abusent du mystérieux accord de défense franco-gabonais.
En Centrafrique, cependant, la situation semble se détériorer rapidement, avec des accrochages, et des tirs à l’arme lourde
(23/03/1997). A Bangui, certains parlent de « vietnamisation »...
Anjouan au feu...
Aux Comores, l’installation "démocratique" du président Mohamed Taki, à la suite du coup d’Etat raté de Bob Denard
(10/1995) fut une noce françafricaine, réunissant les réseaux Pasqua et Foccart (cf. Billets n° 37), et donc propice à une dérive
dictatoriale. Depuis la manifestation nationale des fonctionnaires du 28 janvier, la répression s’accentue. Surtout dans l’île
d’Anjouan, à 120 km de la Grande Comore. L’armée y a débarqué, tiré à balles réelles sur la foule, et fait 4 morts. Une armée
qui ne peut agir sans la coopération logistique de la France. Après Patasse, Taki ? les Comores après le Centrafrique ?
Pêche au gros
Détenu par des Maures désormais moins nombreux que les descendants d’esclaves (Haratine) et les négro-africains, le pouvoir
mauritanien est en fait accaparé par la tribu du président Ould Taya - installé par la Françafrique à l’occasion du coup d’Etat de
1984. La "purification ethnique" de 1989-90 (massacre de 500 soldats noirs, expulsion de 120 000 riverains du fleuve Sénégal)
sont les hauts faits de ce régime.
La coopération militaire franco-mauritanienne, très active, veille au grain. Les réseaux Pasqua et Mitterrand, ainsi qu’un
célèbre hebdomadaire panafricain, sont les partenaires très investis du clan présidentiel, aux diverses ressources officielles et
occultes : survente des permis de pêche (épuisant le capital halieutique de l’une des côtes les plus poissonneuses du monde),
appropriation de l’aide publique au développement,... La Mauritanie est désormais présentée, aussi, comme une plaque tournante
du narco-trafic, et le point de passage d’un trafic d’armes vers les factions libériennes.
Truquées, les élections législatives d’octobre 1996 n’ont pas déverrouillé la dictature. Mais la création récente d’un Front uni
des partis de l’opposition peut pousser le régime aux concessions. A moins qu’il ne préfère la fuite en avant.
Crédit lyonnais
Les quelque 130 milliards de F que coûteront aux contribuables français les frasques du Crédit lyonnais (CL) n’ont
évidemment pas été perdus pour tout le monde. Voici trois exemples illustratifs de nos mœurs républicaines (? ).
Une filiale du CL a prêté beaucoup d’argent à une joint-venture neigeuse, la station Isola 2 000, où ont plongé Dominique
Bouillon (! ), ami de Jean-Charles Marchiani 1, et la belle-fille du ministre de la Justice, Sophie Deniau. Une partie du pactole a
disparu dans un labyrinthe luxembourgo-libanais (cf. Billets n° 42).
Plutôt que de réclamer cet argent public - et donc chercher en quelles poches il s’est égaré - l’Etat vient d’abandonner une
créance de 253 millions de F envers la société de ses charmants protégés.
Billets d’Afrique N° 45 – Avril 1997
L’intimité avec Jacques Chirac ne nuit pas à la prospérité du richissime François Pinault - branché Afrique via le bois et les
comptoirs. Le CL, qui détient 25 % de l’un de ses holdings, Artémis, s’apprête à lui vendre 2 milliards de F ce paquet d’actions
qui en vaut 6. Et Pinault garde le droit de refourguer au CL un quart de ces mêmes actions, au prix maximum ! (Le Canard
enchaîné, 19/03/1997). Une logique loufoque, genre Gabon-Banania. Le député RPR Patrick Devedjian s’en était offusqué.
Sermonné, il a renversé son indignation : c’est plutôt Pinault qui serait « la victime » du CL, qui aurait « insisté » pour lui
surpayer ses actions... (France 2, 14/03/1997).
Rappelons qu’en 1992, le CL a garanti l’achat, par le Rwanda pré-génocidaire, de 6 millions de dollars d’armes à l’ Égypte. On
n’imagine pas qu’il se soit engagé autrement qu’en service commandé dans cette caution à haut risque. Le contribuable français
épongera aussi ce gage d’affection franco-africain.
1. Héraut pasquaïen, manitou françafricain, préfet toulonnais, abonné aux Salves de Billets, etc.
Shadoks
La liquidation (ou plutôt la banqueroute) de la banque Pallas-Stern éclabousse - outre le Crédit Lyonnais, François Pinault, et
peut-être Hassan II - les frères ennemis Loïk Le Floch-Prigent et Philippe Jaffré (l’ancien et l’actuel PDG d’Elf). « On » aurait
pu, comme pour Isola 2 000, éviter le grand déballage en pistonnant l’un des cinq projets de reprise. Mais Jaffré s’est fait
beaucoup d’ennemis, surtout depuis qu’en favorisant les investigations du juge Eva Joly contre son prédécesseur, il a mis le feu
aux filiales africaines d’Elf. La bombe Pallas pourrait le faire sauter (Libération, 03/03/1997). Gare ! Avec ce type de vendetta, on va
finir par faire péter la France à fric...
Bouyguafrique
Jacques Dupuybaudy, éminence grise de Francis Bouygues, a admis être l’homme des « prises de contact » avec les
personnalités africaines, bref le « Monsieur argent noir » du groupe de BTP et de TV. Il a fondé et présidé une caisse noire
(Cerail), à laquelle TF1 a cotisé (Libération, 28/02/1997). Le téléspectateur-citoyen ne peut donc guère espérer de TF1 (ni des chaînes
d’Etat France 2 & 3) une libre information sur la Côte d’Ivoire de Bédié, le Maroc d’Hassan II ou le Gabon de Bongo...
Bons points
* La France a retiré tous ses coopérants militaires de la Sécurité présidentielle du Président centrafricain Ange-Félix Patassé,
jugé trop peu coopérant... (Libération, 27/02/1997). Motif ambigu, sage décision.
* Sous l’égide de l’UNADEL (Union nationale des acteurs et structures de développement local) , des programmes de partenariat entre
collectivités locales et société civile de 3 régions françaises (Rhône-Alpes, PACA et Lorraine) et 3 départements sénégalais
(Bakel, Tambacounda, Foundiougne) ont concouru, en 2 ans, à l’ouverture de quelque 200 classes et la mise en place de
nombreux projets économiques et sociaux. Une dynamique contagieuse.
* L’ambassadeur de France à Yaoundé Philippe Seltz, qui a beaucoup œuvré à la libération du directeur du Messager Pius
Njawe, récidive au profit de son collaborateur Eyoum Ngangue, emprisonné depuis deux mois. Et il ne serait pas découragé par
le Quai d’Orsay !
Fausses notes
* Le Cameroun embastille des journalistes, mais libère le Rwandais Pasteur Musabe, considéré comme le financier des
Interahamwe (Marchés tropicaux, 07/03/1997).
* La dictature du général nigérian Sani Abacha, le nouvel ami francophile de Jacques Chirac (cf. Billets n° 43 et 44), a inculpé de
« trahison » (crime passible de la peine de mort) le Prix Nobel Wole Soyinka - l’un des plus grands écrivains et humanistes
africains, qui vit en exil. En fait, Abacha achève ainsi de trahir le Nigeria.
* Charles Pasqua veut entraîner la droite, « sans complexe », sur les thèmes de « la morale, la vertu » (Journal du Dimanche,
16/03/1997). L’inverse exact des pratiques de son réseau africain. Un himalayiste du double langage !
* En juillet 1996, 80 % des électeurs nigériens ont voté contre la candidature du général putschiste Ibrahim Baré Maïnassara
(IBM) - qui, du coup, a « cassé » le scrutin 1. Comment l’ambassadeur Stéphane Hessel (proche de Michel Rocard, et médiateur
méritant du conflit des « sans-papiers »), peut-il réclamer un soutien de la France au régime IBM et s’entremettre à cet effet
(Libération, 05/03/1997), au nom d’un "moindre pire" défini, une fois encore, par l’ex-métropole ?
1. Cf. Agir ici et Survie, Dossier noir n° 8 : Tchad, Niger, escroqueries à la démocratie , L’Harmattan. Disponible à Survie, 49 F franco.
(Achevé le 23/03/1997)
« Jacques Foccart [...] fut toute sa vie un acteur engagé des grands combats de la France ». (Alain JUPPE, Premier ministre, cité par
L’Humanité du 20/03/1997).
[La répression des Bamilékés, la sécession du Biafra, la guerre civile au Libéria, les mercenaires au Zaïre,... « grands combats de la France ?
»]
« Jacques Foccart [...], un missionnaire de la France ». (Bernard PONS, ministre des Transports et baron chiraquien, ibidem).
[En voulant être gentil pour Foccart, Pons Pilate d’Ouvéa est méchant à la fois pour la France et pour l’Eglise].
« Jacques Foccart a consacré sa vie à l’émancipation de milliers d’hommes ». (Jacques GODFRAIN, ministre foccartien de la Coopération,
ibidem).
Billets d’Afrique N° 45 – Avril 1997
[L’affranchissement de toute règle morale chez un ou deux milliers de Françafricains s’est payé de la mort de centaines de milliers
d’Africains, de la dictature et de la ruine subies par cent millions d’autres... ].
« Pour la France, l’Afrique est le dernier continent où elle soit en situation de numéro un. [...] Le seul où, quand elle accorde un
franc d’aide elle génère trois francs de chiffre d’affaires et 1,60 F de bénéfice pour ses entreprises. [...]
En 1994, les Français s’étaient retrouvés seuls pour agir au Rwanda. [...] L’Ouganda présidé par un Tutsi allié de Washington,
Yoweri Museveni, avait lancé ses troupes contre les Hutus du Rwanda. [...] Le bilan fut d’un demi-million de morts. [...]
Pour préserver son rôle et son rang, la France ne peut rester indifférente à cette férule américaine ». (Pascal CHAIGNEAU,
Directeur du Centre d’études diplomatiques et stratégiques de Paris, in Le Figaro du 26/02/1997).
[C’est bien volontiers que nous citons de nouveau (cf. n° 37) cet éminent penseur de la politique africaine de la France, tant en peu de mots
sont résumés le cynisme, la médiocrité et l’aveuglement qui l’ont menée, non seulement à l’ignominie ethniste et au négationnisme, mais aussi
à la ruine de « son rôle », de « son rang » et de son « bénéfice »].
« [Les Etats-Unis] ont trois objectifs : le Nigeria, le Zaïre et l’Afrique du Sud. Si personne ne les arrête, ils vont prendre le contrôle
de ce continent ». (Un diplomate français, lors d’une réunion de l’Union européenne (13/03/1997) examinant un projet français d’intervention "militaro-
humanitaire" au Zaïre. Cité par The Guardian du 20/03/1997).
[Ce diplomate a écouté Pascal Chaigneau. Avouant la duplicité du projet français, il l’a condamné : « Les Anglais ont tué le plan », écrit The
Guardian. Il y a sans doute des moyens moins ubuesques que le recrutement de criminels serbes ou la défiguration de l’humanitaire pour
limiter l’influence américaine en Afrique].
« Kabila a fait ce que l’UDPS [le principal parti d’opposition démocratique zaïrois, dirigé par Etienne Tshisekedi] aurait pu faire si elle en avait
eu les moyens. Nous comprenons Kabila. A la longue, l’UDPS finira par le soutenir ». (Patrice Kambi MALOBA, chef de cabinet
adjoint de Tshisekedi, le 27/02/1997, cité par La Libre Belgique, 01/03/1997).
« La situation au Rwanda [...] après le génocide d’avril 1994 [...] est l’une des [...] plus précaires et les plus explosives dans le
monde. [...] Le retour massif, fin 1996, des réfugiés rwandais du Zaïre oriental et de la Tanzanie pourrait devenir une véritable
bombe à retardement [...] si les espoirs de réinstallation, de réintégration [...] et de démocratisation sont déçus. Le Rwanda a
besoin de toute l’aide disponible afin de parvenir à réintégrer ces rapatriés dans le tissu social, économique et politique du
pays ». (Mohamed SAHNOUN, représentant spécial de l’ONU et de l’OUA dans la région des Grands Lacs, cité par Le Nouvel Afrique-Asie, 03/1997).
« [...] Constats :
- L’idéologie ethniste est la cause principale du génocide. [...]
- L’Eglise [...] porte une grande responsabilité quant à l’élaboration, la diffusion et le soutien de cette idéologie. [...]. Depuis
1959 jusqu’au génocide de 1994, l’Eglise n’a jamais dit non (de façon officielle et explicite) à la violence et aux massacres des
innocents. [...] Après le génocide, l’Eglise continue d’agir comme si de rien n’était [...].
Recommandations :
- L’Eglise doit reconnaître sa part de responsabilité dans le génocide, se repentir, demander humblement pardon et faire
réparation.
- L’Eglise doit s’impliquer profondément dans le processus de réconciliation. [...]
- L’Eglise doit créer au sein des communautés chrétiennes des espaces d’expression où les membres (victimes, coupables ou
témoins) peuvent reconstituer la vérité sur le passé par des débats ou des confessions afin de désempoisonner la mémoire [...] ».
(Conclusions du Séminaire œcuménique « Le christianisme avant, pendant et après le génocide au Rwanda, organisé par le Conseil protestant du Rwanda, 03-
07/03/1997).
« Les gosses atteints [d’intoxication au plomb par l’ingestion d’écailles de peinture dans des logements parisiens vétustes] sont le plus souvent de
petits Africains ou Arabes dont les parents vivent dans une grande pauvreté. Et comme ces parents ne votent pas et protestent
peu... [il ne faut pas attendre grand chose de la Ville de Paris] ». (Un spécialiste du saturnisme, in Le Canard enchaîné du 19/03/1997).
« Il s’agit d’une opération à caractère strictement médical ». (Alain ORHEL, préfet du Nord, à propos de l’expulsion de 8 sans-papiers lillois
en grève de la faim, par les sapeurs-pompiers encadrés d’un impressionnant dispositif policier. Libération, 13/03/1997).
[Cela fait irrésistiblement penser aux opérations « strictement humanitaires » que la France veut mener au Zaïre].
A FLEUR DE PRESSE
Le Monde, Paris adopte un profil bas et s’en remet à la mission des Nations unies, 19/03/1997 (Francis CORNU) : « Les dirigeants
français éprouvent les plus grandes difficultés à écarter les interrogations que suscite leur attitude à l’égard du Zaïre ». [... ! ]
Le Monde, L’armée zaïroise pille et fuit Kisangani avant l’arrivée des rebelles, 17/03/1997 (Jean HELENE) : « Dans les milieux
diplomatiques européens (et français plus particulièrement) à Kinshasa, on regrette que cette guerre intervienne au moment où
s’achevait le passage vers la démocratie au Zaïre ».
[Il faut être diplomate français pour croire, ou plutôt tenter de faire croire, que le régime de Mobutu, sollicitant l’aide de la coopération
électorale française, était en train d’« achever » sa mue démocratique].
The Times, Retour à Fachoda, 12/03/1997 : « Il est clair pour tout le monde, sauf pour les Français, que le proposition de M.
Chirac [une force d’intervention au Zaïre] ne servirait en rien à aider les Africains assiégés, mais plutôt à conforter l’influence politique
et économique déclinante de la France [...]. Après avoir armé et soutenu les tueurs hutus au Rwanda, la France tente maintenant
désespérément de justifier sa politique de self-service. [...] Avec ses bases dans toute l’Afrique occidentale et centrale, la France
joue un jeu néocolonial de moins en moins acceptable par les pays concernés. Si Paris veut que la Grande-Bretagne et les Etats-
Unis partagent le fardeau de la mise en place d’une force de paix africaine, elle devrait arrêter sa politique de revanche et
accepter que les intérêts africains ne sont pas toujours synonymes de primauté française ».
Billets d’Afrique N° 45 – Avril 1997
L’Express, Quand l’aide rend les armes, 13/03/1997 (Vincent HUGEUX) : « En ce mois de février 1997, l’aéroport de Kisangani
offre chaque jouir son tarmac aux noces infernales de l’humanitaire et du militaire. Le "conseiller" étranger y côtoie, et y rudoie
au besoin, l’expatrié de l’agence onusienne : l’hélicoptère d’attaque soviétique croise l’avion de biscuits vitaminés. Ce DC3 ? Il
achemine des sacs de maïs à Tingi-Tingi - un camp que ses 150 000 occupants ont déserté le dernier jour du mois. Il en
reviendra avec les pièces défaillantes d’un Puma resté en rade au beau milieu des huttes de fortune. Cet attroupement d’hommes
en treillis sous les ailes d’un cargo ? Des soldats occupés à piocher dans un stock de rations de secours. Cet Iliouchine affrété
par le Programme alimentaire mondial ? Un général s’efforce, en vain cette fois, de le confisquer le temps d’un vol, histoire de
faire parvenir armes et munitions à une garnison en péril. Car les militaires zaïrois et leurs "amis yougo" réquisitionnent à tour
de bras appareils et carburant. "Je n’ai pas le choix, soupire le délégué d’Air Kasaï [...]. Sans l’aval de l’armée, il n’y a ni vol, ni
kérosène". "Voilà comment la charité finance les guerres", grince un diplomate français. "Très malsain, concède un animateur de
l’Unicef. Mais c’est ça ou rien... " ».
[L’armée Zaïroise a puisé dans les stocks humanitaires le carburant qui permit d’aller bombarder Bukavu (Le Soir, 10/03/1997). Dans le camp
de Tingi-Tingi, selon un rapport interne de l’ONU, « des armes, des uniformes et des munitions étaient livrées quotidiennement ».
« Vous savez, admettait un humanitaire, que quantité de ceux que vous êtes en train d’aider ont tué, partiront et tueront de nouveau. En
même temps, vous voyez ces gens démunis, et tant d’entre eux désespérés. N’avons-nous pas le devoir de les aider ? » (New York Times/Herald
Tribune, 20/02/1997). Sans doute. Mais on n’est pas obligé de s’enfermer indéfiniment dans de tels cas de conscience en investissant tellement
dans l’urgence, et si peu dans la justice].
LIRE
Jean-Pierre Chrétien, Rwanda et Burundi (1990-96). Le défi de l’ethnisme, Karthala, 1997.
Historien du Burundi, décrypteur des « médias du génocide », Jean-Pierre Chrétien nous livre ici un levier d’interprétation indispensable, il
met à nu un levier psychopolitique terrifiant : « d’un ethnisme allant de soi à un génocide banalisé ». Racisme drapé de scientificité,
l’ethnisme a pu « aller de soi », s’infiltrer dans les bonnes consciences. Sous couvert de respect des identités africaines (cf. les sinistres cartes
d’identité ethniques du Rwanda ! ) il continue d’être assumé par certains milieux africanistes, tiers-mondistes ou catholiques (ou par un Pierre
Erny, dans La Croix du 20/03/1997). Sans parler de la Françafrique, qui en fait ses choux gras.
Jean-Pierre Chrétien démonte cet aveuglement, qui en certains milieux, insidieusement, vire à l’abjection : le négationnisme.
Korinna Horta, Un nouvel Ogoniland, Des subventions aux multinationales déguisées en aide au développement (La Banque mondiale au
Tchad et au Cameroun : Projet pétrolier et d’oléoduc), 1997, 12 p., traduit par Les Amis de la Terre.
Une implacable démonstration : compte tenu des régimes politiques tchadien et camerounais, ces projets pétroliers aggraveront la répression,
l’accaparement des richesses et le saccage écologique.
A la recherche du citoyen perdu. Dix ans de campagne de l’association Survie , Fondation Charles-Léopold Meyer pour le progrès de
l’Homme, 1997, 49 p.
Le combat civique de Survie pour que parvienne à destination l’aide publique au développement et que sortent du mépris les relations franco-
africaines touche aux dysfonctionnements de la démocratie française. Le bilan d’une décennie militante les expose, et aiguille sur de
nouvelles pistes, entre résistance et créativité citoyennes.
SURVIE, 57 AVENUE DU MAINE, 75014-PARIS - TÉL. : 01 43 27 03 25 ; FAX : 01 43 20 55 58 - IMPRIME PAR NOS SOINS
DIRECTEUR DE LA PUBLICATION : FRANÇOIS-XAVIER VERSCHAVE - COMMISSION PARITAIRE N° 76019 - DEPOT LEGAL : AVRIL 1997 - ISSN 1155-1666
BILLETS D’AFRIQUE SUPPLÉMENT AU N° 45 - AVRIL 1997
Anonyme
Le témoin, dit-on, s’accrochait à l’anonymat « pour des raisons de sécurité évidentes », tout en étant introduit auprès d’un très
grand nombre de personnalités politiques, religieuses et des médias. Connu depuis le début de tous les milieux spécialisés (y
compris de ceux qui sont censés le menacer), il lui faut accepter les conséquences de cette surexposition. Il était naturel que soit
enfin publié son nom (Le Soir, 21/03/1997) : Laurent Ballas, jeune Père blanc d’origine toulousaine, architecte de formation.
Il ne convenait sans doute pas que l’on sache qu’il s’agisse d’un Père blanc, étant donné le rôle déterminant joué par cet ordre,
au Rwanda, dans la construction de l’idéologie ethniste du « peuple majoritaire » hutu 1, son appui à des personnages impliqués
dans le génocide, et son incapacité à se démarquer des courants négationnistes qui subsistent dans ses rangs.
L’idéologie ethniste a imprégné la formation religieuse du RP Ballas. Elle transpire dans les passages expurgés de son
témoignage (cf. infra). Au point que l’ordre des Pères blancs n’a pas semblé ravi de l’offensive de ce prosélyte.
Billets d’Afrique Supplément au n° 45 – Avril
1997
Très fiable et digne de foi
En bande-annonce, à la une, Libération affirme le 10 mars que le « témoignage est jugé très fiable par toutes les chancelleries
occidentales ». C’est une affabulation : même le Quai d’Orsay émet des bémols ! La plupart des autres pays occidentaux, s’ils
ne contestent pas l’énoncé de certains faits (souvent déjà publiés), n’accordent aucun crédit aux calculs et démonstrations que
ces faits sont censés étayer.
Douze jours plus tôt (26/02/1997), Le Monde n’avait pas évité un tel glissement : « ce témoin digne de foi [...] estime donc que
"653 000 réfugiés rwandais se trouvent toujours au Zaïre" ». Certes, les corps que le témoin lui-même a vraiment vus et comptés
sont réels (sans qu’on sache toujours qui les a tués, ni quand ils l’ont été). Mais il n’est plus « digne de foi » dès qu’il délaisse ce
qu’il a vu pour reproduire les spéculations arithmétiques des officines hutuistes de Nairobi ou Bruxelles.
1. Cf. l’excellent Rwanda, généalogie d’un génocide de Dominique Franche, Mille et une nuits, 1997.
Coïncidence
Le Monde du lendemain (27/02/1997) nous apprend que les « services français de renseignement accumulent, depuis plusieurs
semaines, des informations sur des exactions perpétrées contre les réfugiés hutus rwandais », sur « le rôle exact des conseillers
militaires américains à Kigali [...] et la connaissance qu’ils ont - ou non - des méfaits constatés dans l’Est zaïrois et au
Rwanda ». Cette information, distillée par le très branché Jacques Isnard, a bien sûr pour but de confirmer le témoignage publié
la veille. Elle montre aussi que le dossier « exactions » est une arme anti-américaine.
Elle rappelle enfin que des centaines de parachutistes français des CRAP (Commandos de recherche et d’action en profondeur)
font du renseignement depuis plusieurs mois dans l’Est du Zaïre. Une partie d’entre eux sont infiltrés derrière les lignes des
rebelles (cf. Billets n° 44, Crapotages) et recensent soigneusement tout ce qui pourrait discréditer ces derniers. On peut compter sur eux
pour ne pas laisser méconnus d’éventuels massacres à grande échelle. Et pour favoriser au besoin les visites guidées de ce qu’ils
auraient découvert.
Bataille de chiffres
Dans son témoignage du 9 février, Laurent Ballas chiffre à 800 000 le nombre de réfugiés rwandais disparus au Zaïre (hors les
200 000 repérés à Tingi-Tingi ou en d’autres camps provisoires). Les conseillers du témoin ont estimé sans doute que le bouchon
était lancé trop loin : le chiffre a été réduit à 453 000 (19/02/1997).
La très sérieuse ONG Oxfam a refait les comptes de Laurent Ballas : elle évalue à 177 000 le nombre des réfugiés rwandais
non repérés dans l’est du Zaïre (la Direction des affaires humanitaires de l’ONU arrive à un résultat voisin). Dix mille au moins
ont péri dans la première phase des combats ("bataille des camps", attaque du Hutuland du Masisi). La poursuite de la guerre a
fait d’autres victimes 1. Mais aussi la faim, l’épuisement, la maladie 2. Ceux qui ont pu survivre émergent régulièrement de la
forêt. On ne peut aujourd’hui en dire plus.
C’est assez pour une urgence humanitaire. Mais la mobilisation est sapée par le soupçon : via l’opération militaro-humanitaire
Turquoise, la France a permis que s’échappent quelque 200 000 personnes impliquées dans le génocide de 1994 ; ces coupables,
ainsi que l’appareil militaire et milicien du Hutu power, ont ensuite profité durant 28 mois de l’aide humanitaire internationale,
en se mêlant aux innocents - volant même la nourriture d’une partie d’entre eux. La France n’a cessé de cautionner cette
situation, déstabilisante pour le Rwanda voisin. Triste résultat : plus la France réclame une intervention humanitaire, moins elle
a de chances d’advenir.
1. De nombreuses forces se sont entrebattues en novembre-décembre : l’armée zaïroise, les Banyamulenge, les Maï-maï, les rebelles ougandais, les miliciens
Interahamwe, les ex-FAR, etc. Des crimes de guerre ont été commis de tous côtés. Des extrémistes du Hutu power ont eux-mêmes tué des réfugiés désireux de
rentrer au Rwanda, ou simplement lassés de servir de boucliers humains.
2. L’armée zaïroise et les mercenaires européens ont contribué à empêcher l’arrivée des secours.
Mentors
De retour en Europe fin janvier 1997, Laurent Ballas a été accueilli avec ferveur dans le vivier hutuiste des ONG flamandes,
qui avait soutenu ses investigations. Un dossier était en gestation depuis novembre, mais il manquait de héraut. Quant au parti
social-chrétien flamand (CVP), il est ravi de faire diversion à l’enquête du Sénat belge, étalant ses complicités avec le Hutu
power.
Laurent Ballas a été d’abord pris en main par l’ONG catholique internationale Caritas (qui s’était signalée de 1994 à 1996, au
Kivu, par son soutien indiscriminé aux camps de réfugiés les plus militarisés). Caritas (comme le quotidien du Vatican,
l’Osservatore romano), est pénétrée par la thèse du « double génocide ». Il est vrai qu’en relativisant les errements antérieurs,
une telle équation consolerait beaucoup de monde à Rome, Bruxelles et Paris...
Bruxelles et Rome ne suffisant pas à actionner le Conseil de sécurité de l’ONU, il faut faire la tournée des rédactions
parisiennes, en rééditant la tactique qui avait si bien réussi au SIRPA (le service de propagande de l’armée française) lors de
l’opération Turquoise : contourner les journalistes qui connaissent le sujet, choyer ou émouvoir les éditorialistes...
Libération est un cas à part, puisque le spécialiste éditorialise aussi (26/03/1997) et qu’il est autorisé, plusieurs fois par an, à
déchaîner l’artillerie anti-tutsi.
Objecteur
Mgr Faustin Ngabu, évêque de Goma et président de la Conférence épiscopale zaïroise, n’est pas d’accord. Il l’a écrit à Rome.
Le 10 mars, à Paris, il a qualifié les dossiers diffusés par Laurent Ballas de « visiblement partisans et anti-tutsis », inspirés par
« l’idéologie tribaliste et raciste ». Il a dénoncé cette manière de raisonner à partir de « données vagues, approximatives », de
« témoignages indirects, supposés », de « cas peu ou pas vérifiables ». Ainsi de l’existence de « milliers de squelettes », moins
d’un mois après l’attaque des camps 1.
L’évêque ajoute : « Dans des milieux où la rumeur constitue la principale source d’information, il est facile de trouver des
charniers partout, de les imaginer dans les brousses et les forêts, de décider d’office qu’il s’agit de réfugiés hutus, victimes
d’une agression tutsie [...]. Pourquoi cette propagande malhonnête ? ».
Billets d’Afrique Supplément au n° 45 – Avril
1997
1. Des cadavres peuvent-ils, en si peu de temps, devenir des squelettes ? L’enquête sur des charniers requiert, malheureusement, des compétences en médecine
légale.
Presse
De Mgr Ngabu, on dira qu’il est apparenté aux Tutsis ! En France, l’antitutsisme (qui, par bien des traits, évoque
l’antisémitisme) est une marée montante. Les services de renseignement, qui lancèrent en 1993, avant le génocide, le mythe des
« Khmers noirs », ont remis la gomme. Ils nourrissent la presse via les relais qu’ils y entretiennent, ou par la divulgation de la
substance de leurs notes quotidiennes (comme chacun sait, les destinataires de ces notes fonctionnent en osmose avec des
journalistes amis). On serait irrémédiablement intoxiqué si on ne lisait la presse étrangère - où l’on mesure la perte de crédibilité
des médias français, trop perméables à ce type de manœuvres politico-humanitaires.
Parmi les passages expurgés d’une version (09/02/1997) à l’autre (19/02/1997) du "témoignage direct" :
« C’est une forme Africaine de solution finale. L’évolution géopolitique de la situation dans la région des Grands Lacs, avec par exemple la
prise de pouvoir par le major Buyoya, au Burundi en Juillet, interroge l’observateur sur l’existence d’un Grand Dessein politique. Le
Génocide ne serait donc pas l’appanage des extrémistes d’un seul groupe ».
[L’orthographe est respecté. Le « Grand Dessein politique » évoque par trop le « Protocole des sages de Sion »].
« Ces fameux Interhamwe, je les ai vus de près le 27 décembre, [...], je les ai trouvé étonnament forts et en bonne santé [...] »
[Certains des disparus ne vont donc pas trop mal].
CENSURÉ
« Ces morts Tutsis [des massacres du Masisi] ont toujours été qualifiées de "victimes du génocide", même quand il s’agissait d’une personne
isolée, comme avec l’assassinat en juin 96 du commissaire de zone de Jomba.
Quand un hutu est tué, on parle en général d’assassinat, ou "de mort d’un génocidaire". Le mot "génocide" a peut-être ainsi pris de plus en
plus une connotation politique [...] »
[Un terrain glissant... ].
Tout un chapitre sur Laurent-Désiré Kabila et la rébellion a également été supprimé : trop idéologique, pas assez témoignage. Laurent Ballas
conteste ainsi la nationalité zaïroise des Tutsis du Kivu. Il fait sien l’antitutsisme de certains habitants du Kivu, jusqu’à l’extrême :
« Viendra un jour, nous en sommes convaincus [étrange pluriel ! ] où les gens se retourneront contre leurs occupants [la rébellion, réduite aux
Tutsis] : on pourra alors s’attendre à des massacres terribles, en face desquels le génocide de 94 n’était encore rien [eh bien ! ].
Le divorce Hutu\Tutsi semble désormais consommé pour des générations, et la haine exacerbée, en dépis d’un discours politique de façade,
selon lequel il n’existe plus d’ethnies dans les grands lacs. Cette haine a désormais gagné les tribus locales. La stabilité est apparente:
l’explosion imminente ».
[Laurent Ballas a dû quitter en hâte le Kivu. S’il y était indésirable, ce n’est pas seulement par ce qu’il a vu : ce qu’il a dans la tête n’en fait pas vraiment, malgré sa
profession, un homme de paix... ].
SUPPLÉMENT A "BILLETS D’AFRIQUE" N° 45 - SURVIE, 57 AVENUE DU MAINE, 75014-PARIS - TÉL. : 01 43 27 03 25 ; FAX : 01 43 20 55 58 - IMPRIME PAR NOS
SOINS - DIRECTEUR DE LA PUBLICATION : FRANÇOIS-XAVIER VERSCHAVE - COMMISSION PARITAIRE N° 76019 - DEPOT LEGAL : AVRIL 1997 - ISSN 1155-1666
BILLETS D’AFRIQUE N° 46 - MAI 1997
CHOIX
Appelé aux urnes, le peuple français peut choisir entre la reconduction du gouvernement actuel et l’installation d’une équipe
de gauche. Le choix, en principe, ne devrait pas porter sur la politique étrangère qui, selon la Constitution, dépend
essentiellement du Président de la République.
Mais voilà : avec l’Europe et l’euro, la politique étrangère rejoint la politique intérieure. On votera donc sur le rôle et les
objectifs de la France en Europe.
Et dans le monde ? Quelle politique envers l’Afrique, ce Sud de l’Europe en mutation rapide, bientôt peuplé d’un milliard
d’habitants ? Les partis en lice seront, comme d’habitude, tentés de faire l’impasse sur la question - malgré un bilan désastreux.
Sauf le Front national, qui fait macérer les fruits haineux de cette faillite.
Dans le temps trop court qui nous est laissé, nous lutterons contre cette omission catastrophique - en interpellant les candidats
et les partis. Sans trop d’illusions sur les effets immédiats : la politique de l’autruche des états-majors quant aux conséquences
du mépris françafricain reflète une majorité de l’opinion, où se mêlent indifférence et désinformation. Mais les citoyens
commencent à refuser la mise en cause des valeurs républicaines. Espérons que la campagne électorale convaincra les futurs
députés qu’il est urgent de les faire respecter.
Quant à l’effet d’un changement de majorité sur ce qui nous préoccupe ici, nous laisserons à nos lecteurs électeurs le soin de le
pronostiquer, nous contentant de très brèves interrogations.
En la matière, depuis le début de la décennie, les deux Présidents successifs ont mené les pires des politiques. La mort de
Foccart permettra-t-elle un changement de cap chiraquien ? Le Parti socialiste peut-il tourner la page Mitterrand, toute
obscurcie du Rwanda, et afficher envers l’Afrique une politique réellement "étrangère" ? Dégagés de telles compromissions, le
Parti communiste et les Verts pourront-ils et voudront-ils infléchir cette politique ?
SALVES
Réseaux en cage ?
Le Secrétaire général de l’Elysée Dominique de Villepin, présenté aux chefs d’Etat du continent comme le futur patron du
« dossier Afrique » se donnerait pour objectifs, selon Le Canard enchaîné (09/04/1997), d’« assainir » les relations franco-
africaines et de mettre au pas tous les réseaux qui y prospèrent.
Le tandem Juppé-Villepin, issu du quai d’Orsay, s’était déjà assigné cette tâche herculéenne en mai 1995. Il dut subir le come
back foccartien 1. L’échec n’a pas tenu seulement au charisme de Foccart, mais au maillage de compromissions françafricaines
enserrant Jacques Chirac. Le déclin des dinosaures et la mort de leur parrain desserre peut-être les mailles. Mais le "prisonnier"
ne chérit-il pas trop ses liens ? Et l’on a vu, par exemple, qu’un Marchiani menacé avait des arguments à faire valoir.
Enfin, de par sa proximité avec Chirac et le manque d’oxygène du « domaine réservé », de Villepin lui-même n’est pas,
semble-t-il, resté insensible aux charmes, tics et préjugés de la Françafrique. On ne peut vaincre l’hydre sans renforts ou
pressions extérieurs. Un gouvernement de cohabitation en introduirait-il ?
1. Cf. Billets n° 23, 24 et 30 et le Dossier noir n° 6, Jacques Chirac et la Françafrique. Retour à la case Foccart ? , L’Harmattan, 1995 (49 F à Survie).
Micmac inter-réseaux
Le 20 février, L’Evénement du Jeudi livrait toutes les clefs des filières de recrutement de mercenaires serbes pour le Zaïre :
« sous la houlette de Jacques Foccart », « à l’initiative de Fernand Wibaux » (l’adjoint de Foccart, basé à l’état-major de
l’Elysée) ; « la connexion avec les Serbes aurait été l’œuvre d’un membre important de la DST », « au grand dam de la DGSE ».
Le 27 février, L’Express faisait le portrait du chef serbe, un certain « colonel Dominique » ou Malko. Aussi fut-on stupéfait de
lire dans Le Monde du 29 mars, plus d’un mois après, ce papier inspiré « de sources militaires françaises » :
Auprès des forces armées zaïroises restées fidèles au maréchal Mobutu, il existe aussi des mercenaires étrangers, singulièrement des
Serbes [...]. La présence de l’un d’entre eux, qui s’est fait appeler " colonel Dominic Yugo", a été détectée durant les derniers jours des
combats qui ont, à la mi-mars, marqué la chute de Kisangani. [...]
Les services français ont cherché à identifier le " colonel Dominic Yugo" avec davantage de précision. Il pourrait s’agir - sous un autre
pseudonyme - de l’un des Serbes qui ont servi d’intermédiaires lors de la mission que Jean-Charles Marchiani, préfet du Var, a menée en
Bosnie pour faciliter la restitution, en décembre 1995, de deux pilotes français [...] ».
Pas question des commanditaires français. Et le conditionnel (« il pourrait s’agir ») suggère que la DGSE n’en est encore qu’au
stade des hypothèses - sur un sujet labouré depuis un mois par la presse internationale, à la suite de L’EdJ. D’où l’alternative :
soit la DGSE ne lit pas les journaux, elle n’a rien compris au film Mercenaires serbes au Zaïre ; soit elle se moque du Monde et
de ses lecteurs 1.
On penchait plutôt pour la seconde hypothèse : un cas exemplaire de désinformation. Mais Le Figaro du 7 avril nous
détrompe : Fernand Wibaux a traité avec une curieuse société française, Géolink (sise à Aubagne), qui affiche de bonnes
relations tant avec le clan Mobutu qu’avec les nationalistes serbes.
« Le relais est pris par le "colonel Dominic". Un personnage trouble que la DGSE mettra un certain temps à identifier. L’homme -
d’origine yougoslave - aurait pourtant été au mieux avec un autre "service". " Dominic était sous contrôle de la DST", assure un spécialiste
du dossier ».
Bref, il s’agirait d’un cas classique de "guerre des services". Associés sur ce coup tordu, les réseaux Foccart et Pasqua (Wibaux
et Marchiani) auraient recouru à la DST. Court-circuitée dans "son" Afrique, la DGSE aurait pris un mois de retard sur le lecteur
de L’EdJ !
Fureur à la Piscine. Et chez le tandem de Villepin-Juppé, que Foccart et Marchiani ont trop souvent doublé auprès de Chirac 2.
On place sous surveillance le conseiller élyséen Fernand Wibaux !
Billets d’Afrique N° 46 – Mai
1997
Il est filé lorsque, le 23 mars, il rencontre dans un hôtel parisien le chef de l’expédition mercenaire franco-serbe, Christian
Tavernier (Le Canard enchaîné, 16/04/1997) 3.
Moralité : l’anarchie françafricaine mène à tout et n’importe quoi. « Nous sommes discrédités pour longtemps », conclut un
consultant (Le Figaro, 07/04/1997).
1. Accessoirement : Le Monde lit-il ses confrères, ou ne fait-il confiance qu’en la DGSE ?
2. Cf. Le Nouvel Observateur du 10/04/1997.
3. Des esprits soupçonneux peuvent comprendre autrement cette distillation d’informations au Figaro et au Canard : l’Elysée et la DGSE voudraient faire porter le
chapeau de la déroute zaïroise au réseau Pasqua, et à un Wibaux dévalué par la mort de Foccart.
KABILA, 2°
Laurent-Désiré Kabila a su nouer avec le peuple zaïrois la première partie d’un contrat : clore le chapitre ouvert par Joseph-
Désiré Mobutu, un tiers de siècle à fourvoyer le Congo de Lumumba vers un Zaïre dont l’« authenticité » se dévaluait comme la
monnaie. Il est en passe de relever ce premier défi.
Reste le second : gouverner autrement une population qui a appris à compter sur elle-même, et à ne plus s’en laisser conter (cf.
Lire, le livre de J.P. Peemans). Le succès sans précédent, à Kinshasa, de la journée « ville morte » du 14 avril montre que le terrain
politique n’est pas aussi déserté que les positions militaires. Il faudra trouver des alliés pour gagner sur ce terrain-là, et ancrer
un pouvoir durable. Nul doute, sinon, que les vaincus intérieurs et étrangers de ce curieux conflit ne se ruent dans la brèche.
Pour la bataille économique, il n’y a pas trop de souci à se faire. Pariant raisonnablement sur une réduction du chaos, les
compagnies minières du monde entier votent Kabila. Et si, enfin, une partie des royalties servait à faire fonctionner l’Etat ?
Brûlant Cameroun
La première échéance démocratique majeure de 1997, au Cameroun, le scrutin législatif, devrait se dérouler le 17 mai, huit
jours avant le scrutin législatif français. L’Elysée devrait être trop préoccupé par l’échéance hexagonale pour interférer dans le
jeu camerounais - qui reste périlleux.
Après avoir refusé l’installation d’une Commission électorale indépendante, le président Biya tente encore une fois de
multiplier les irrégularités en faveur de son parti - à commencer par l’obstruction à l’inscription sur les listes électorales. Le
contrôle des élections a été recentralisé auprès de la Cour suprême, inféodée au pouvoir. On a été jusqu’à contester la nationalité
camerounaise de l’écrivain Mongo Béti, candidat à Mbalmayo, sa ville natale (Le Nouvel Afrique-Asie, 04/1997). Mais l’opposition est
très vigilante.
Une autre diversion a été tentée : d’étranges attaques "rebelles" sont intervenues fin mars dans le Nord-Ouest anglophone,
causant une dizaine de morts. Le SDF, principal parti d’opposition, a accusé le régime de vouloir « créer une situation de
confusion et d’insurrection » pour se donner un motif de suspendre le scrutin (Afrique-Express, 03/04/1997).
Majorité tchadienne
Chef d’œuvre de la coopération électorale française, le processus de légitimation "démocratique" du dictateur tchadien Idriss
Déby est achevé. En voulant rendre moins apparente la fraude électorale, lors du scrutin législatif, on avait visé trop juste : il
manquait huit sièges au parti présidentiel pour avoir la majorité absolue à l’Assemblée.
Qu’à cela ne tienne ! Le 21 mars, la Cour d’appel a inversé la victoire, proclamée le 3 mars, de huit des candidats de
l’opposition...
1. Cf. le Dossier noir n° 8 : Tchad, Niger. Escroqueries à la démocratie, L’Harmattan (49 F à Survie).
Popularité
Du 19 au 21 mars au Bénin, 4 500 soldats français, béninois, togolais et burkinabé ont pris part à des manœuvres communes,
« une mission à dominante militaro-humanitaire »... Lors du défilé final, les troupes françaises ont été huées par la population.
Navigation mixte
Tarallo a posé son gros chèque de caution, puis a sauté dans un avion - avec le PDG d’Elf Philippe Jaffré. Direction : le
Gabon. Une fois encore, il fallait tenter de calmer Bongo, tellement "colère" qu’il a boudé les obsèques de Foccart 1. Dès le 18
mars, Omar a fait porter, par l’ambassadrice du Gabon à Paris (l’épouse de Samuel Dossou), une lettre de protestation à son
« parent » Chirac. Dans la nuit du samedi 29 au 30 mars, il a passé au Président français un long "savon" téléphonique, parlant
d’« atteintes à la souveraineté du Gabon » (! ! ) et menaçant de « sanctions économiques » - en commençant par l’hôtel Crillon,
dont il est le fastueux habitué.
Jaffré se mord les doigts d’avoir, par sa plainte contre son prédécesseur Le Floch-Prigent, déchaîné la justice 2. Bongo lui a
adressé une lettre d’une rare violence (Le Monde, 02 et 08/04/1997). Les "émirs" du golfe de Guinée tiennent le PDG d’Elf pour une
« balance » (encore une ! ).
Mais l’Afrique change à toute allure. Avec la fin prochaine des « chasses gardées » du « pré carré », une nouvelle donne est
probable dans la concession des richesses du sous-sol africain. Le "retraité" André Tarallo 3 fait mine de dépanner son ancien
employeur, mais quitte le navire Elf. Avec Samuel Dossou, il installe avenue George-V une société, Petrodem, qui pourrait bien
voguer grand large (Libération, 12/04/1997).
1. On ne résiste pas à en faire part : dans Le Figaro (20/03/1997), la nécrologie du fondateur de la Françafrique est signée Olivier POGNON. Pourtant, précise
pieusement Alain Peyrefitte sur la même page, Foccart était un « homme modeste », ayant su conserver « son indépendance économique, comme patron d’une
petite société d’import-export qu’il n’a jamais abandonnée »...
2. Cf. Billets n° 36. Autre dénomination prédestinée ? A deux pas de l’avenue Foch, la juge Joly a découvert un hôtel particulier. Acheté 45 millions de F, il a servi
de support à une série de transactions ayant impliqué (entre autres) Maurice Bidermann, Mme Omar Bongo, Samuel Dossou et Loïk Le Floch-Prigent. Son adresse :
38 rue de la FAISANDERIE (Le Monde, 02/04/1997).
3. Qui reste président d’Elf-Gabon, et conseiller d’Omar Bongo - rémunéré, de son propre aveu, sur un compte suisse (Le Canard enchaîné, 16/04/1997).
Cléo de Saint-Cassette
Après les effets délétères du conflit Jaffré-Le Floch, les circuits de corruption qui gangrènent la politique française, intérieure
et étrangère, seront-ils atteints par un nouvel épisode des rivalités Chirac-Pasqua ? Des notes confidentielles (les "blancs") des
Renseignements généraux, établies entre 1993 et 1995 par le commissaire Brigitte Henri, sont distillées au juge Halphen par un
"corbeau" issu probablement de l’entourage de l’ancien ministre de l’Intérieur.
Ces "blancs" sont explosifs. Ils parlent d’une vingtaine de comptes Cléo ouverts à l’Arab Bank, à Zurich. L’actionnaire
majoritaire de cet établissement financier est le richissime premier ministre du Liban Rafic Hariri - grand ami de Jacques Chirac
et grand amateur d’immobilier parisien (cf. Billets n° 34).
Les comptes Cléo recèlent une petite partie (mais pas la moins sulfureuse) du financement occulte du RPR - tendance Chirac.
Ils abritent aussi bien des commissions sur les HLM parisiennes que des « transactions liées à des trafics d’armes mais surtout
au blanchiment d’argent » (Journal du Dimanche, 06/04/1997 ; Nouvel Observateur, 10/04/1997). Un mélange détonant, du racket des marchés
publics français à la grande criminalité internationale.
Livrer ces informations au juge Halphen est un coup de poker ou un chantage à très haut risque - pour celui qui le subit et celui
qui le tente.
Crédit bananier
On se croirait au Cameroun - pays producteur de bananes, où le clan Biya a des mœurs bancaires assez relâchées.
Mais non : cela se passe en Martinique, département français d’Outre-mer. Les riches familles ("békés"), qui verrouillent
l’économie insulaire, détiennent une banque privée, le Crédit martiniquais. Plusieurs de ces familles, dont le groupe bananier
Fabre-Domergue, se comportent en débiteurs indélicats envers "leur" banque. Celle-ci se retrouve virtuellement en faillite. Mais
les Fabre sont des intimes du ministre Bernard Pons, et la plupart des békés ont des entrées princières au RPR.
Les contribuables français seront donc requis de renflouer cette banque privée, ruinée par ses actionnaires (Libération, 21/04/1997).
Mais pourquoi donc la presse étrangère dépeint-elle de plus en plus fréquemment la France en République bananière ?
Bâillon
Lors des sessions annuelles de la Commission des droits de l’homme à Genève, la France affirme progressivement son
leadership moral dans l’étouffement des droits de l’homme.
Rappelons la solennelle déclaration du ministre des Affaires étrangères devant l’Assemblée nationale (12/11/1995) : « Dans notre
politique étrangère, les droits de l’homme jouent un rôle très important. [...] Le temps de la Realpolitik est fini ; il faut que notre
pays se fasse l’interprète des valeurs qui lui viennent de son histoire dans ses rapports avec tous les pays du monde, grands ou
modestes, puissants ou faibles. Nous le ferons en toutes circonstances, avec la plus grande clarté ».
« Avec la plus grande clarté », donc, la France a empêché à Genève que l’on évoque les violations des droits de l’homme dans
la grande et puissante Chine (au Tibet notamment), comme dans le modeste et faible Tchad.
Billets d’Afrique N° 46 – Mai
1997
Les Pays-Bas y ont vu « un grave revers dans la perspective d’une politique étrangère commune » de l’Union européenne
(Libération, 15/04/1997) : ils ont la vue si basse...
Le ministre du Commerce extérieur Yves Galland garde, lui, l’œil rivé sur sa calculette : « [notre réprobation de] Tienanmen nous
a coûté 1 % de parts de marché en Chine », a-t-il regretté (Le Monde, 03/04/1997). Parti décerner un satisfecit (et réamorcer des
ventes d’armes), le ministre de la Défense Charles Millon a été royalement traité.
Les Français seraient-ils néerlandophiles ? Le ministère de la Culture les a sondés sur le choix d’un thème central pour la
célébration de l’an 2 000. Ils ont préféré, nettement : « La France pays des droits de l’homme ». Un vœu éliminé d’office, au
profit d’un slogan-girouette : « La France, l’Europe, le monde. Un nouveau souffle » (Le Canard enchaîné, 09/04/1997).
Cachotteries
En cachette, Mitterrand se mêlait de la vie privée de ses concitoyens. C’est symptomatique de la dégradation des institutions.
C’est désormais connu, et dénoncé. Cela n’a guère fait de morts.
En cachette, Mitterrand se mêlait des affaires des Rwandais. Le symptôme est aussi grave. On l’enfouit. Il a favorisé un
génocide.
Comment ne pas approuver Lionel Jospin quand il exige : « Il faut en finir avec ce secret monarchique dans notre pays, quel
que soit d’ailleurs le président concerné » (M6, 06/04/1997) ? Mais cela va-t-il jusqu’aux tabous du domaine réservé franco-
africain ?
Fausses notes
* Le Canard enchaîné (09/04/1997) confirme : Jacques Chirac avait demandé à l’état-major français de préparer un débarquement
en force à Kisangani pour, sous couvert d’urgence humanitaire, enrayer l’avance de la rébellion. Mais celle-ci a progressé plus
vite que prévu.
* Le général Abacha, dictateur du Nigeria, renchérit dans la francophilie : il a fait transférer de Londres à Paris le siège européen
de la société nationale des pétroles nigérians, la NNPC - un must de la corruption (Afrique-Express, 10/04/1997).
* La distribution de l’eau et de l’électricité gabonaises est tombée dans l’escarcelle de la CGE (Compagnie générale des eaux).
Le ministre des Finances du Gabon parle de « transparence la plus totale » dans la « recherche de l’intérêt général ». (Afrique-
Express, 27/03/1997).
(Achevé le 23/04/1997)
« Quousque tandem Kabila abutere patientia nostra ? [Jusques à quand, Kabila, abuseras-tu de notre patience] ». (Un diplomate français
exaspéré, mais néanmoins latiniste et humoriste, paraphrasant la célèbre apostrophe de Cicéron à Catilina. In La Croix du 28/03/1997).
« En 1994, lors de l’opération Turquoise après le génocide au Rwanda, les autorités françaises avaient là l’occasion rêvée de
faire le ménage dans la région des grands lacs. [...] Elles ont permis au contraire la fuite des miliciens, des ex-Forces armées
rwandaises qui tenaient en otage des centaines de milliers de réfugiés, et provoqué ainsi ce qui se passe aujourd’hui. A l’époque,
il est vrai, nous étions en pleine cohabitation, le ministre de la défense était François Léotard, un ami déclaré du président
Mobutu qu’il défend encore aujourd’hui ! ». (Guy PENNE, sénateur PS, ancien "Monsieur Afrique" de François Mitterrand de 1981 à 1986,
interview à La Croix du 18/04/1997).
[Bon point : Guy Penne avoue la responsabilité de la France. Mauvaise manière : il défausse son ex-patron François Mitterrand sur
François Léotard - qui pourtant, en 1994 au Rwanda, modéra les ardeurs guerrières de l’Elysée. L’histoire, et la redressement de la politique
africaine de la France, ont de toute façon besoin de ce genre de déballage].
« [La France a subi au Zaïre un] échec [...] moral, parce que [...] notre pays a donné l’impression de soutenir jusqu’au bout un régime
largement discrédité ». (François LEOTARD, président de l’UDF, in Le Figaro du 01/04/1997).
[Si « amitié déclarée » il y a eu, elle n’empêche pas la lucidité... ].
« C’est [...] la Sécurité militaire [algérienne] qui est responsable de l’explosion de la violence. Entre février et avril 1992, elle a
délibérément abattu une cinquantaine de policiers de la circulation pour mieux accuser les militants du FIS. A cette époque, les
Algériens manifestaient tous les jours contre l’arrêt du processus électoral. Pour justifier la répression et expliquer les milliers
d’arrestations islamistes, il fallait diaboliser les élus du FIS et pousser les plus extrémistes, qui n’attendaient que ça, à prendre
les armes. [...]
Quelques jours après l’assassinat du président Mohamed Boudiaf, j’ai eu la confirmation qu’il avait été abattu par l’armée.
Boudiaf voulait entamer un dialogue avec les dirigeants du FIS et s’opposait à la corruption. Il devenait gênant... [...]
Je n’ai aucun doute sur la responsabilité de la Sécurité militaire dans les attentats à Paris, notamment les premiers, à Saint-
Michel et aux Champs-Elysées. Des jeunes comme Khaled Kelkal ont été manipulés. La junte au pouvoir a peur que la France
lui retire son soutien et elle la maintient sous pression pour l’en empêcher. Si jamais la France opérait un changement, je ne
serais pas étonné qu’il y ait un nouvel attentat. Le dernier, à Port-Royal, était une sorte d’avertissement... ». (Mohamed LARBI
ZITOUT, ancien premier secrétaire de l’ambassade d’Algérie en Libye de 1991 à 1995, en exil à Londres . Interview à Ouest-France du 05/03/1997).
[Ce diplomate bénéficiait de toutes les informations importantes que lui communiquait le chef de la sécurité de l’ambassade, membre de la
Sécurité militaire algérienne. Ces propos sans détours n’ont guère eu d’échos. Ils rejoignent pourtant certaines interrogations françaises. Au
sujet de l’attentat de Port-Royal, le ministre de l’Intérieur Jean-Louis Debré déclarait : « Il peut toujours y avoir manipulation. Nous
n’excluons aucune piste »].
« [Au cœur de l’Europe, des paradis fiscaux comme le Luxembourg] gèrent en bons pères de famille les fortunes colossales des trafiquants
dont ils tirent honteusement profit. [Leur secret bancaire] protège des regards indiscrets. Ceux des juges, bien sûr, mais aussi ceux
des millions de chômeurs et des centaines de millions de citoyens dupés ». (Renaud VAN RUYMBEKE, au nom des 7 juges
initiateurs de l’Appel de Genève, in Libération du 17/04/1997).
[Il sera en effet difficile aux citoyens européens de retrouver un minimum de confiance en leurs dirigeants politiques tant que ceux-ci, pour
masquer leurs ressources occultes, organiseront en Europe même des "zones franches" financières, marquant ainsi leur sollicitude envers les
grands fraudeurs, trafiquants et corrupteurs en tous genres. L’Europàfric luxembourgeoise fait bon ménage avec la Françafrique].
« A ma place, je protège le Premier ministre et le président de la République » (Michel GIRAUD, président RPR du Conseil régional
d’Ile-de-France, siège d’un truquage géant des marchés publics. Cité par Le Canard enchaîné du 16/04/1997).
« Ce que je vous propose [...], c’est une morale politique retrouvée, avec des dirigeants qui donnent l’exemple ». (Jacques
CHIRAC, intervention télévisée du 21/04/1997, annonçant la dissolution de l’Assemblée nationale).
[Dans l’usage des deniers publics, français et étrangers, Jacques Chirac donne en effet un exemple insondable. Et la loi d’amnistie en
gestation permettrait de « retrouver » passagèrement la morale perdue].
A FLEUR DE PRESSE
La Croix, La France mise en cause, 08/04/1997 (François JANNE d’OTHEE) : « Parmi les documents classifiés contenus dans le
rapport du Sénat belge [sur le génocide rwandais et l’assassinat de 10 Casques bleus belges] , quelques-uns mettent en cause la France. [...]
"[La] participation militaire française [...] va bien plus loin qu’il n’est admis officiellement. Deux militaires français mettraient le
réseau téléphonique de Kigali sur écoute, surtout les téléphones des ambassades" [...].Les conseillers français "organisent une
campagne de dénigrement des Casques bleus belges". Témoignant devant la commission [sénatoriale], la journaliste Colette
Braeckman a expliqué qu’aussitôt après l’attentat [contre l’avion d’Habyarimana], des coopérants avaient téléphoné à l’ambassade de
France, où une voix anonyme leur répondit que c’étaient les Belges qui avaient tiré sur l’avion... Au Quai d’Orsay, on déclare ne
pas être au courant ».[Evidemment, la Françafrique a pété les plombs ! ]
[Les deux derniers éléments sont accablants : ils attestent de participations françaises au complot génocidaire, qui prévoyait de tuer des
Casques bleus belges pour obtenir le retrait de leur contingent].
L’Evénement du Jeudi, Kabila, portrait d’un ennemi de la France, 20/03/1997 (Gérard PRUNIER) : « Kabila [...] "l’homme des
Américains" [? ]. On se demande par où ils auraient pris cet ancien communiste qui a occupé toutes leurs mines et qui envisage
déjà leur discret racket. Aujourd’hui, le Blanc compte de moins en moins dans les convulsions d’une Afrique qui se cherche.
Pour le meilleur ou pour le pire, qu’il s’agisse de condottieri ou de civils novateurs, ce sont des Africains qui vont, de manière
croissante, définir les formes du futur ».
The Independent, Les rebelles du Zaïre font apparaître une puissante force de changement en Afrique , 05/04/1997 (Mary BRAID) :
« Quand la France, récemment, a essayé de prendre pied au Zaïre pour sauver Mobutu, les Etats-Unis l’ont stoppée.
De toutes les anciennes puissances coloniales européennes, la France est la seule, en Afrique, à s’accrocher obstinément à la
notion d’empire, et à croire que son prestige international est indissociable de son influence sur ce continent.
Par delà une vaine parade sur la scène mondiale, M. Cornwall [de l’Africa Institute of South Africa] croit que le conflit de la France
avec les USA relève d’une compétition pour les vastes ressources inexploitées de l’Afrique, en pétrole et minerais. Le Zaïre est
riche en cobalt, cuivre et diamants. D’importantes réserves de pétrole ont été trouvées récemment en Angola et au Soudan [...].
"Les Français sont furieux après les Etats-Unis, [poursuit M. Cornwall]. Leur influence s’effondre comme un château de cartes. Et
qui est responsable ? Ces Yankees à la traîne qui ne s’étaient jamais intéressés à ce continent".
Billets d’Afrique N° 46 – Mai
1997
L’animosité entre la France est les Etats-Unis est évidente. Leurs diplomates dans la région l’ont manifestée publiquement,
ostensiblement. Mais, pour le professeur Jack Spence du Royal Institute for Foreign Affairs de Londres, cela tient plus à la
paranoïa française qu’à la concurrence commerciale ou politique des USA. "L’Afrique est vraiment très bas dans l’échelle
américaine des priorités", dit-il. "Je doute que le Président Clinton y accorde beaucoup d’attention".
Crawford Young, un spécialiste du Zaïre à l’Université du Wisconsin, repousse de la même manière les allégations d’un grand
dessein américain. "Combien de fois Warren Christopher s’est-il rendu en Afrique ? ", demande-t-il.
La politique américaine dans la région, poursuit-il, est un exemple de politique préventive, par crainte d’un éclatement du
Zaïre et d’une contagion de son instabilité aux pays voisins. "L’intérêt américain est un intérêt négatif. C’est le souci aigu
d’éviter un désastre humanitaire, qui provoquerait une coûteuse intervention internationale".
Beaucoup restent sceptiques. Le rôle des intérêts commerciaux dans les événements actuels apparaîtra plus clairement avec le
temps. Ce qui est d’ores et déjà certain, c’est qu’un Zaïre renaissant, débarrassé de la corruption, pourrait devenir une
locomotive économique pour toute la région.
Il a la capacité de fournir de l’énergie hydroélectrique à toute l’Afrique australe. D’après les géologues, on peut difficilement
exagérer la richesse de ses réserves minérales. Que ce potentiel économique du Zaïre ait ou non interféré dans le conflit, on
peine à imaginer qu’il soit resté inaperçu des gouvernements occidentaux et africains ».
Le Soir, La découverte de l’Afrique..., 08/04/1997 (Maroun LABAKI) : « Que sont-ils donc venus faire, ces quelque 2 000 marines [à
Brazzaville], dans les parages de Kinshasa, qui ne compte que 350 citoyens américains ? Ont-ils vraiment débarqué là, en terre
inconnue, pour empêcher les Français de sauver le régime du président Mobutu ? ». [La réponse est : Oui].
Croissance, Sortir du pré carré, 04/1997 (Christian TROUBE) : « L’Afrique francophone, aujourd’hui, s’affirme [...] comme un
"empire virtuel [de] magouilles réelles". 42 milliards d’aide publique au développement, 23 accords de coopération militaire, une
politique commerciale de rentes. Tout ça pour quoi, pour quel avenir ? Et dans quels buts ? A droite comme à gauche, on a
régulièrement éludé les questions que tout citoyen est en droit de se poser. [...] Les projets [de réforme] s’engloutissent "au cœur
des ténèbres" [...] d’officines mal identifiées.
Le résultat [...] : une francophobie [...] commence à poindre. [...]. La France pourtant demeure pour des millions d’Africains
une référence, une source permanente d’histoire et de culture. Elle peut le demeurer à condition de sortir de son pré carré et d’en
finir avec ses encombrants protégés. Ce n’est qu’en laissant libre cours au destin africain qu’elle montrera sa grandeur. Quoi
qu’il en coûte ».
LIRE
Dominique Franche, Généalogie d’un génocide, Ed. Mille et une nuits, 1997, 96 p.
Ce mini-livre à 10 F est un chef-d’œuvre. On ne peut prétendre s’intéresser au devenir de la région des Grands Lacs sans questionner
l’idéologie ethnique qui a permis le génocide. Comme l’écrit l’auteur : « Tout être humain doit tenter de comprendre dans quelles conditions
d’autres êtres humains ont pu être amenés à commettre le mal absolu en niant l’humanité de leurs victimes et en renonçant, par là-même, à la
leur ».
Jean-Philippe Peemans, Crise de la modernisation et pratiques populaires au Zaïre et en Afrique, L’Harmattan, 1997, 250 p.
Ou comment les Zaïrois ont survécu au mobutisme, en renforçant le rez-de-chaussée de leurs pratiques de subsistance et de leurs solidarités
basiques. Cette résistance ne débouche pas seulement sur une considérable économie "informelle" : elle fonde des perspectives politiques, elle
enracine l’aspiration à la démocratisation - que devra forcément prendre en compte le régime issu de l’actuelle rébellion.
Un enracinement trop ignoré par ces « nouveaux experts en "organisation d’élections libres" qui semblent avoir temporairement remplacé
les vendeurs de complexes industriels clefs sur porte des années 1960-1970 dans la promotion du modèle universel de développement à
l’occidentale ».
Ce livre, aux analyses souvent pénétrantes, ouvre quantité de pistes pour la compréhension du devenir des sociétés africaines.
Jean-Luc Porquet, Les clandestins. Enquête en France, en Chine et au Mali, Flammarion, 1997, 403 p.
Non une analyse ou un jugement de plus sur les clandestins, mais un passionnant reportage "de l’intérieur". Le regard sort transformé, et sans
doute aussi les perspectives politiques.
Billets d’Afrique N° 46 – Mai
1997
TUERIES ET GENOCIDE
Y compris sous des formes édulcorées, la théorie annihilante du « double génocide » refleurit en France à propos du Rwanda.
On ne peut éviter d’y revenir. Répondant à Marcel Kabanda dans Le Nouvel Observateur (10/04/1997, p. 30), Jean Daniel renvoie
les crimes « dos à dos » : d’un côté le génocide de 1994, de l’autre les massacres dans le Kivu, ou les représailles dans le Nord-
Ouest du Rwanda.
Le débat est obscurci par le fait que, tant chez ceux qui favorisent cette théorie que chez ceux qui la combattent, on trouve des
motivations diamétralement opposées.
Le « double génocide » est la position de repli des négationnistes intelligents : ne pouvant nier le génocide, ils l’atténuent,
l’excusent ou le justifient par une autre monstruosité, équivalente en nombre, mais cachée - donc plus perverse. Ces
négationnistes comprennent des assassins, mais surtout leurs commanditaires, rwandais et étrangers, qui tentent de se
reconstruire une respectabilité. Rappelons, comme le montre Yves Ternon 1, que la démarche négationniste est consubstantielle
de la logique génocidaire.
Par ailleurs, un certain nombre d’organisations humanitaires ou de défense des droits de l’homme, laïques ou religieuses, sont
à juste titre horrifiées par la poursuite des actes de vengeance, les flambées de représailles, les massacres de la guerre des
camps, la mort de faim d’une partie des fugitifs. Comparativement, les assassinats de rescapés du génocide (54 durant les 45
premiers jours de 1997) sont moins nombreux : tant de leurs proches ont disparu. Mais ces organisations ont vocation,
légitimement, à davantage s’occuper des menaces sur les vivants que du souvenir des morts.
Il n’est pas question de critiquer leur indispensable combat pour que cessent les horreurs (il s’agit plutôt, on va le voir, de
chercher à en accroître l’efficacité). Il faut cependant constater que leurs campagnes sont systématiquement "récupérées" par le
groupe précédent (les "négationnistes"). Par ceux aussi qui, pour divers motifs politiques ou idéologiques, ont décidé que le
FPR était le diable et les Tutsis une ethnie perfide.
Contre la théorie du « double génocide » se dressent ceux qui estiment que la mécanique génocidaire est une sorte de mal
absolu, qui doit être combattu comme tel et ne peut être amalgamé à tous les crimes de la terre (ou de la guerre) 2. Une logique
bestiale d’extermination est lancée, qui peut conduire des centaines de milliers de personnes à tuer leurs voisins, dans les
tortures les plus abominables, avec l’approbation ou la passivité d’une majorité de la population. Ceux qui ont basculé dans une
telle logique ne la répudient pas spontanément. Surtout si, dans leur entourage et à l’étranger, elle continue d’être justifiée ou
absoute.
Bien sûr, ceux qui utilisent la réprobation du génocide comme instrument de pouvoir ou, pire, pour camoufler leurs propres
crimes, cherchent à récupérer la militance précédente.
Comment, dans un Rwanda hors normes, œuvrer à la fois pour la justice et pour la paix ? Comment éteindre l’idéologie
génocidaire, faire cesser les crimes contre l’humanité, arrêter le cortège des vengeances et représailles ? Sur de tels objectifs, il
devrait être possible de rapprocher les militants de bonne foi.
Il nous semble que le meilleur moyen de réduire les représailles, et l’impunité qui les accompagne trop souvent, est justement
de lutter farouchement contre la banalisation du génocide (et de ce génocide-là). Trop de militants des droits de l’homme, mal
préparés au regain de l’abomination, semblent dépassés par la problématique des massacres et complicités collectifs : toute une
colline, tout un quartier éradiquant une part d’eux-mêmes ; un pourcentage important de la population, jusqu’à 10 %,
s’associant physiquement aux tortures et coups mortels ; la passivité des autres habitants, et, surtout, de la communauté
internationale ; l’arrogance de groupes miliciens rentrés au pays, sûrs de ne faire qu’une bouchée des rares rescapés - tant, sur
la colline, ils éprouvent la force du nombre.
Comment, abandonnés de tous au moment du génocide, les Tutsis ne miseraient-ils pas seulement sur la force, la vengeance ou
une justice expéditive, s’ils ont le sentiment qu’après les avoir laissé massacrer, le monde les condamne ? Inversement, plus la
communauté internationale (organisations multilatérales et ONG) sera intransigeante envers les responsables idéologiques et
l’encadrement du génocide, plus le pouvoir de Kigali pourra mener une politique d’apaisement ; plus il sera possible de l’inciter
à interrompre l’impunité vengeresse.
On en est très loin, tant du réalisme que de l’intransigeance. Quand Amnesty international publie un rapport sur le « déni de
justice » des procès de Kigali (08/04/1997), au prétexte qu’ils ne respecteraient pas « les normes internationales », on
cauchemarde. Alors que la communauté internationale, avec 150 000 milliards de F de revenus annuels, n’est pas capable de
financer à Arusha plus d’une dizaine de procès « aux normes internationales », d’ailleurs à peine commencés, le pauvre Rwanda
devrait trouver les moyens humains, organisationnels et financiers pour juger 100 000 prisonniers avec tous les moyens de
défense et de recours 3 ? Veut-on qu’ils meurent en prison avant d’être jugés ? Bien entendu, il faut faire le mieux possible.
Mais, pour avoir une chance de faire entendre ses conseils, Amnesty devrait commencer par s’engager de manière significative
et crédible contre l’impunité internationale des responsables du génocide (les Rwandais, mais aussi leurs sponsors européens),
et contre la scandaleuse indigence du Tribunal d’Arusha.
Côté intransigeance, on n’est nulle part. La complaisance de la communauté internationale pour le stationnement de plus de
100 000 assassins à proximité immédiate du Rwanda, puis pour leur réarmement par Mobutu et ses alliés, ne pouvait que
susciter une réaction d’autodéfense de Kigali - inévitablement plus brutale qu’une opération de police menée par des tiers au
nom du droit international. Imagine-t-on le regroupement des SS et de l’appareil nazi à 10 km d’Israël ?
Il est indispensable d’inciter le gouvernement de Kigali à réaliser ce qui est son propre intérêt politique : la baisse des
passions et de la violence "interethniques". Cela ne se fera pas en enfourchant les discours de la "dignité hutue". Même si leur
degré de culpabilité fut très variable, les Allemands ont adopté, collectivement, un demi-siècle de profil bas : ils en touchent les
dividendes.
Autrement dit, si l’on veut intervenir efficacement contre les exactions, il est indispensable de le faire dans le cadre d’un
préjugé de sympathie, d’une solidarité basique : le crime contre l’humanité nous atteint tous ; nous devons (les Français en
particulier) tenter avec les Rwandais de remonter d’un précipice. Ce ne peut être en donnant des leçons : elles ravivent
forcément le "sentiment d’abandon", fondé, mais propice, s’il est alimenté par notre aveuglement, à encourager les tenants du
"règlement de comptes".
Ceci dit, rien ne devrait désormais empêcher la livraison de secours aux innombrables réfugiés et déplacés, rwandais et
zaïrois, du Zaïre oriental : l’obstruction actuelle, quelles que soient ses explications, revient, comme le souligne le Secrétaire
général de l’ONU Kofi Annan, à « tuer en affamant ».
1. L’Etat criminel, Le Seuil, 1994.
2. Survie est de ceux-là. Elle a inscrit dans ses statuts la lutte « contre les risques de banalisation du génocide ».
3. La communauté internationale, objecte-t-on, est entravée par ses contradictions. Le drame et le dénuement du Rwanda l’en exonèrerait ?
SURVIE, 57 AVENUE DU MAINE, 75014-PARIS - TÉL.: (0)1 43 27 03 25 ; FAX: (0)1 43 20 55 58 - IMPRIME PAR NOS SOINS - COMMISSION PARITAIRE N° 76019
DEPOT LEGAL : MAI 1997 - ISSN 1155-1666 - DIRECTEUR DE LA PUBLICATION : FRANÇOIS-XAVIER VERSCHAVE - ABONNEMENT : 80 F (ETRANGER : 100 F)
BILLETS D’AFRIQUE N° 47 - JUIN 1997
Du Zaïre, redevenu Congo, à la France renvoyée à elle-même...
FAÇONS DE VOIR
Sur la conquête du Zaïre par les troupes de l’Alliance de Laurent-Désiré Kabila, la chute du mobutisme, et le retour au
« Congo » originel, coexistent au moins trois regards : grosso modo, le congolais, l’africain et l’occidental. On le lira en ces
pages 1, nombreux sont les acteurs qui, à partir de ces points de vue souvent divergents, ont forcé les événements ou y ont fait
obstacle.
1. N’en déplaise à ceux que fascinait le génie politique de Mobutu - sa façon inimitable de générer le chaos et lui surnager -,
les Zaïrois étaient saturés de pillage et d’humiliation. Malgré des réticences initiales sur le contenu de l’Alliance, ils ont, en la
laissant triompher, voulu croire que l’emporterait, en elle et par elle, une aspiration profonde : renouer avec la ferveur de
l’indépendance, avec cette « âme » qui, telle Lumumba, fut dévorée par d’ignobles appétits.
Et certes Kabila, par son histoire et une partie de son personnage, peut incarner la résistance congolaise, l’envie de repartir,
avant ces maudits carrefours où la CIA, les intérêts belges, puis les réseaux français désignèrent la voie Mobutu.
Mais l’on ne gomme pas comme cela 36 ans d’histoire. Des travers se sont pris. Des dynamiques se sont affirmées : une sorte
d’obstination basique à survivre, une sève étonnante de solidarité qui, de l’intérieur, cherchait en vain à modifier le cours du
mobutisme. Pour beaucoup de Zaïrois, le têtu Tshisekedi incarne cette poussée « zaïroise » des énergies - et c’est pourquoi il
défend, maladroitement, l’appellation « Zaïre ». Il affiche ainsi sa faiblesse principale - celle de n’avoir pu ou voulu rompre
brutalement avec un cours catastrophique. Mais, en cela même, il est représentatif d’une majorité de Zaïrois...
Kabila veut les faire redevenir Congolais. Mais les deux atouts qui ont assuré sa victoire peuvent se muer en handicaps :
l’appui de ses alliés étrangers ; son imperméabilité au compromis socio-politique « à la zaïroise ».
Au-delà des problèmes d’hommes (la périlleuse rencontre des obstinations Kabila-Tshisekedi), le nouveau Congo ne démarrera
que s’il adopte le meilleur de l’intelligence du Zaïre - ce ressort que tant d’années de non-sens ont forgé aux Zaïrois. La greffe
n’est pas acquise...
2. Pour la plupart des Africains, la fin du mobutisme s’inscrit dans une succession d’arrachements, souvent cher payés, aux
séquelles du colonialisme et/ou aux faux-pas des indépendances : il fallait montrer que Mobutu n’est pas l’Afrique, pas plus
qu’Idi Amin Dada, Mengistu ou l’apartheid. Ce n’était pas qu’une question de principes, ou d’image : Mobutu avait fait trop de
dégâts dans la région, trop manipulé les bombes ethnicistes. La moitié du continent, ou presque, s’est liguée contre lui, et l’a
vaincu. Les réflexes mercenaires de la Françafrique n’ont pas fait le poids face à cette détermination nouvelle, qui a écarté
aussi les préventions et calculs des Occidentaux.
Ceux-ci (les Africains aussi) déplorent le coût en vies humaines de ces ruptures.
Ils pourraient s’interroger sur leurs responsabilités dans ce qui les a rendues, sans doute, inéluctables. Et puis, leur histoire en
ce XXe siècle (les deux guerres mondiales, la Shoah, Hiroshima, les massacres coloniaux et les guerres néocoloniales) témoigne
de trop peu de sagesse pour qu’ils puissent faire la leçon à un Julius Nyerere (voir Ils ont dit). Enfin, ils ne sont plus en posture
d’interdire aux Africains de prendre leurs propres responsabilités. Tout juste peuvent-ils les inviter à assumer jusqu’au bout ce
qu’ils ont entrepris au Congo-Zaïre.
3. Chez les Occidentaux, le désappointement domine (même si les Américains ont, mieux que les Français, perçu certaines
évolutions). Politiquement, on les pousse au retrait, ou à la retraite, en tout cas à changer d’attitude. Ce n’est que justice. Les
affaires minières vont reprendre, mais ce n’est guère exaltant.
Plus profondément, l’opinion a l’impression, justifiée, d’assister à une série de reculs du droit des gens, consécutive à une
déroute de la « communauté internationale ». Oui, celle-ci a quasi disparu. Et notre impuissance face au drame des réfugiés,
affamés et, pour certains, massacrés, devrait nous conduire à nous interroger sur cette disparition plutôt qu’à multiplier les
anathèmes.
Il est certain d’abord que jamais plus ne sera opérationnelle une « communauté internationale » trop dominée par l’Occident,
ses intérêts et ses façons de voir.
La conscience occidentale d’autre part, en ce qu’elle a de meilleur, revendique le bannissement des crimes contre l’humanité.
Si elle veut aller au-delà des vœux pieux, il lui faudra bien commencer par admettre que le procès de Nuremberg a été une
exception conjoncturelle. Le génocide arménien est resté impuni ; la France et les Etats-Unis, notamment, ont conféré la
respectabilité diplomatique aux responsables du génocide cambodgien.
Enfin, l’insignifiance des mécanismes de sanction du génocide de 1994, au Rwanda (après la dérobade des forces de l’ONU),
a convaincu les parties concernées que cette « communauté internationale » ne brassait que du vent, et qu’il fallait se faire
justice soi-même. Une conclusion évidemment régressive.
Il faut souligner ici l’influence néfaste d’une France égarée. Elle joua jadis un rôle important dans l’élaboration du socle
universel des droits de l’homme et la proclamation du rejet des crimes contre l’humanité. Malgré ses propres faiblesses, les
autres pays l’ont crue quand elle promouvait ces dossiers.
Son absolu cynisme dans l’affaire rwandaise (où elle a armé et réarmé le camp du génocide, et s’ingénie à favoriser son
impunité), son obstruction face au projet de Cour criminelle internationale, le sacrifice généralisé de la défense des droits de
l’homme (tibétain, par exemple) à des considérations commerciales, montrent qu’elle ne croit plus elle-même à son propre
message.
Cela ne démoralise pas que les Français. Cela mine l’avenir de l’Europe - placée en porte-à-faux dans des situations telles
que la crise zaïroise. Cela suscite en Afrique des effets mimétiques, ou de boomerang.
En caricaturant, on en arrive aujourd’hui à ce terrible « malentendu » : quand la France parle d’humanitaire, l’Afrique sort
son revolver ; si la France se fait l’avocat de réfugiés, il faut en empêcher l’accès.
Ce désastre moral est bien plus grave que les reculs politiques subis par surcroît. Il est complètement absent du débat électoral
français. C’est dire tout le chemin à faire, en ce pays, pour reconquérir une dignité collective, puis un peu de crédibilité
internationale.
En attendant, il est souhaitable, en Europe et ailleurs, que les exigences d’humanité trouvent d’autres avocats...
Billets d’Afrique N° 47 – Juin
1997
1. Et de manière beaucoup plus précise dans le Dossier noir n° 9, à paraître le 16 juin chez L’Harmattan : France-Zaïre-Congo, Echec aux mercenaires (titre
provisoire), 160 p. 60 F franco en souscription à Survie.
SALVES
Un choix africain
Autour de trois pivots, l’Ouganda, le Rwanda, puis l’Angola, une dizaine de pays africains ont concouru à la chute du
mobutisme : l’Erythrée, l’Ethiopie, le Burundi, la Tanzanie, la Zambie, le Zimbabwe et l’Afrique du Sud.
En majeure partie, il s’agit d’une Afrique qui a lutté pour son affranchissement. Plus détachée de l’Europe et des affiliations
clientélistes (à part l’Angola), elle évolue vers une autre conception et une autre gestion de l’Etat.
Le mobutisme n’était pas seulement un foyer régional de conflits - à éteindre. C’était aussi l’antithèse d’une telle
« gouvernance », et l’empêcheur d’une intégration régionale. Elle pourrait désormais progresser rapidement, contribuant peut-
être à dissoudre l’excessive concentration des problèmes dans les petits pays surpeuplés - le Rwanda et le Burundi. Comme
l’indiquait Colette Braeckman dans Le Soir du 30 avril, « le seul agenda cohérent qui permette de comprendre cette crise est
celui des pays de la région, qui veulent stabiliser le Zaïre et qui, demain, il faut l’espérer, l’empêcheront de devenir une
nouvelle dictature ».
Réfugiés disparus
A l’intérieur de cette coalition se poursuivaient, essentiellement entre rwandophones (rwandais ou est-zaïrois), les
affrontements consécutifs au génocide de 1994. Reconstituées et réarmées à l’abri des camps de réfugiés, les ex-Forces armées
rwandaises (FAR) et les milices Interahamwe devenaient la force la plus combative du camp mobutiste - encadrée par des
mercenaires blancs.
Bien nourris, ils choisissaient, en accord avec l’état-major mobutiste, de maintenir le reste des réfugiés (affamés) à proximité
de la ligne de front - comme bouclier - alors que les organisations humanitaires insistaient pour les en éloigner. Dans le même
temps, le plateau du Masisi demeurait leur bastion au milieu des lignes rebelles. Ceci n’est pas une excuse à ce qui va suivre,
mais un rappel du contexte.
Les rwandophones zaïrois (les Banyamulenge entre autres), victimes d’un début d’épuration ethnique, sont alors entrés dans une
logique de « guerre totale » contre ce que certains d’entre eux appellent des « populations d’Interahamwe ». Dans leur combat
contre un mélange intentionnel de soldats, miliciens et civils, ils ont été aidés par des volontaires et/ou militaires rwandais -
certains apparentés aux victimes du génocide de 1994.
Il est indiscutable qu’en nombre d’endroits ce combat à mort a terriblement dérapé : massacres de civils, obstruction aux
secours alimentaires et sanitaires. Une enquête internationale est indispensable, et il semble qu’elle aura bientôt lieu, dirigée par
Robert Garreton (cf. Ils ont dit). Il faut espérer qu’elle soit :
1° autorisée par Kinshasa ;
2° impartiale ;
3° capable de remonter le plus haut possible dans l’échelle des responsabilités.
Qui a permis que se réarment les auteurs du génocide, au sein des camps de réfugiés, pour qu’ils puissent reprendre leur
« travail » et « déstabiliser le Rwanda ennemi » ? Qui les a enrôlés dans la guerre du Kivu ? Comment s’est faite la séparation
entre ceux qui étaient autorisés (ou poussés) à rentrer au Rwanda et ceux conduits à s’enfoncer dans la forêt ? Quelles sont les
troupes rebelles qui ont massacré au Kivu ? A qui obéissaient-elles ? Comment a fonctionné le complexe militaro-humanitaire
français autour de Kisangani ? Dans l’échec des secours à certains regroupements de réfugiés, quelle est la part de
dysfonctionnement du système international d’urgence, d’erreurs opérationnelles 1, d’incompréhension, et de volonté délibérée
d’affamer ? Chez qui une telle volonté ? Il importe de répondre à toutes ces questions, et à quelques autres. Puis de progresser
rapidement dans un système de sanction des crimes de guerre et contre l’humanité.
La France y est-elle prête ?
1. Ainsi, le sinistre convoi ferroviaire parti de Biaro, où 91 réfugiés périrent étouffés ou écrasés, et qui conduisit Jacques Julliard à parler d’« Auschwitz » (Le
Nouvel Observateur, 07/05/1997) - avait été affrété par le HCR (Haut-commissariat aux réfugiés de l’ONU), qui fut dépassé par les événements ( Le Monde,
06/05/1997).
Refus
Autre élément contextuel : au Rwanda et au Burundi, des « assaillants » surgissent dans des établissements d’enseignement
pour y massacrer les élèves tutsis. A Muramba (nord-ouest du Rwanda) le 28 avril, et au petit séminaire de Buta (sud du
Burundi) le 30 avril, les élèves ont refusé de se séparer entre hutus et tutsis. Ce refus leur a valu une mort conjointe : 17 écoliers
(et une enseignante belge) dans le premier cas, 33 séminaristes et 7 membres du personnel dans le second. Selon le secrétaire
exécutif du CLADHO (Collectif des ligues et associations de défense des droits de l’homme) , au Rwanda, « l’idée d’exterminer les Tutsis [...]
est encore là ».
PME
On sait que la société Geolink, en lien avec le conseiller élyséen Fernand Wibaux (cf. Billets n° 46) a joué un rôle-clef
d’intermédiaire dans la fourniture de mercenaires à Mobutu. Le New York Times (NYT) du 2 mai a mené l’enquête. Un
responsable de Geolink aurait admis avoir fourni aux forces de Mobutu trois avions de combat Mig-21. Ils ont été transférés
d’ex-Yougoslavie, avec pilotes et mécaniciens, quelques semaines après le début de l’offensive rebelle.
La note globale de ces actions parallèles (5 millions de dollars pour le mois de janvier) aurait, selon le NYT, été réglée par la
France (voir A Fleur de presse).
Geolink est spécialisée dans le commerce de gros de matériel de télécommunication. Elle s’employait à fournir en téléphones
satellites (écoutables ? ) les journalistes couvrant les événements d’Afrique centrale, et en téléphonie de campagne l’armée
zaïroise (Le Soir, 04/05/1997).
Billets d’Afrique N° 47 – Juin
1997
Ses dirigeants, André Martini et Philippe Perrette, fournissent des explications contradictoires. Le premier aurait découvert
tardivement que le second, représentant Geolink au Zaïre, travaillait pour les services secrets français - avant de s’en séparer fin
avril.
Aveu vite corrigé : début mai, il confie au Monde (04/05/1997), dans la plus parfaite langue de bois, que Perrette « a été prié de
quitter la société au motif qu’il était soupçonné d’avoir dépassé la déontologie des affaires dans des activités incompatibles avec
ses fonctions »... Perrette, tout en démentant travailler pour les services secrets français, admet avoir mis en relation des autorités
zaïroises avec des mercenaires serbes par l’intermédiaire d’un mercenaire français présent à Kinshasa : une conception assez
large des télécommunications.
« Notre société était une bonne couverture », admet Martini. Doit-on comprendre qu’elle fait partie de ce réseau de PME
conçues, converties ou subverties en « honorables correspondants » des services secrets français ?
Bien entendu, le Quai d’Orsay dément toute implication de la France : de sa France, sans doute, mais on sait qu’elle n’a guère
voix au chapitre africain.
Fortune
Diverses enquêtes le confirment, et même une note remise au président Mitterrand en 1993 : la fortune de Mobutu atteignait
40 milliards de FF, dont 20 placés en Suisse (avant, probablement, de migrer sous d’autres cieux - sud-africains par exemple).
Si le glouton avait moins de cash sur la fin, c’est que sa cour ou son clan - un millier de cousins, fidèles, courtisans ou
« conseillers » - lui coûtaient quelque 2 milliards de FF par an. Selon un universitaire de Kinshasa, « Mobutu a une grosse
clientèle à contenter, et plus on s’est enfoncé dans la crise, plus cette clientèle s’est étendue. Ainsi l’exploitation de l’or fin ou
du diamant n’a jamais été considérée comme une activité nationale, mais une activité privée au profit du seul Mobutu ».
Les dernières années, dans un environnement économique et politique encore plus dégradé, ce pillage s’est doublé d’une
intense activité criminelle : trafic d’or et blanchiment d’argent sale (via le Luxembourg), faux-monnayage.
Avant d’être en partie dépouillé par les membres de sa famille et sa belle-famille, par les généraux « diamantaires » Nzimbi et
Baramoto ou l’âme damnée Seti Yale, et malgré son incroyable « train de vie », Mobutu est devenu l’un des dix hommes les
plus riches du monde. Inversement, les Zaïrois sont devenus le peuple le plus pauvre de la planète 1, alors qu’en 1965, lorsque
Mobutu prit le pouvoir, le niveau de développement du Zaïre équivalait à celui de la Corée du Sud... (Financial Times, 12/05/1997 ; La
Vie, 15/05/1997 ; Le Journal du Dimanche, 18/05/1997 ; Le Monde, 21/05/1997).
Tous ceux qui ont adoré Mobutu ou profité de ses largesses sont complices de ce système de vases communicants. Cela inclut
tous les présidents de la république française depuis 20 ans, et leurs coteries - soit tout le spectre des « partis de gouvernement ».
Il ne faut donc pas s’étonner si la France est peu empressée à décider le gel des avoirs du vampire zaïrois et de ses proches, ainsi
que la mise sous séquestre de leurs propriétés - comme la Suisse a fait pour la villa de Savigny.
1. Passant très probablement en 1996 derrière les Mozambicains et les Ethiopiens, plus démunis qu’eux en 1993 (derniers chiffres connus).
Coucou, Jeannou
Le général ubiquiste Jeannou Lacaze réussit, dans les années 80, l’exploit d’être simultanément le chef d’état-major officiel ou
officieux des présidents Mitterrand, Mobutu, Eyadema et Ould Taya. Ce fut un pivot de la triplice France-Zaïre-Soudan (contre
le trio "an-glophone" Garang-Museveni-Kagame). Il continue de faire le grand écart. Le 16 avril, il allait à Kinshasa conseiller
son ami Mobutu. Le 9 mai, on le retrouvait à Lubumbashi, conférant avec le ministre des Affaires étrangères de l’Alliance -
accompagné d’un proche du ministre Jacques Toubon, venu faire des propositions d’aide humanitaire.
Champ d’honneur
Le général Mahele, chef d’état-major de l’armée zaïroise, a été assassiné dans la nuit du 16 au 17 mai par un membre de la
DSP (la « Garde » de Mobutu) criant à la trahison. Il est mort d’avoir négocié l’entrée « en douceur » des troupes rebelles dans
Kinshasa, épargnant à la capitale le bain de sang si souvent annoncé. (Achevé le 25/05/1997)
« Il faudra s’y habituer. Dans cette partie du continent, l’Afrique de papa c’est fini. Les pays agiront désormais sans complexes
et suivant leurs intérêts ». (Un diplomate en poste dans la région, le 18/05/1997. Cité par Le Figaro du 20/05/1997).
« Laissez-nous faire notre histoire nous-mêmes ». (Mwanapanga Mwana Nanga, chargé des Finances de l’Alliance (AFDL), ibid.).
« Mais pourquoi la France s’entête-t-elle [dans son soutien à Mobutu] ? Nous avons besoin d’elle. Les Français ont leur place ici.
Nous parlons leur langue, nous avons besoin de leurs investissements ». (Bizima KARAHA, chargé des Affaires étrangères de l’Alliance,
ibidem).
« [Le renversement de Mobutu a été] du début à la fin une affaire africaine, et les Occidentaux ont été quasi impuissants. [...]
Il est absurde de démoniser Kabila comme vous le faites. Séparons les faits de la fiction. Faisons une enquête pour savoir qui
est vraiment responsable de la situation des réfugiés.
[...] Ne perdez pas de vue ce qui se passe dans notre région du monde. D’Addis Abeba au Cap, une nouvelle génération de
dirigeants prend son destin en main. Les démocraties s’enracinent. [...] J’espère de tout cœur que nos amis occidentaux
comprendront que nous voulons à tout prix créer des démocraties ; qu’ils cessent de nous donner des leçons. Nous
commencerons avec des élections relativement démocratiques et des démocraties relativement libres ». (Julius NYERERE, ex-
président de Tanzanie, lors d’une table ronde à New York le 19/05/1997. Cité par Le Monde du 21/05/1997).
[Une telle "relativisation" serait suspecte dans la bouche d’un quelconque dictateur ou "démocrateur". Mais elle est émise ici par un
"retraité" de 75 ans, considéré comme un sage africain].
Billets d’Afrique N° 47 – Juin
1997
« Les pays africains de la région ont pris leurs responsabilités. [...] [Kabila] doit garder le contact avec les pays qui l’ont compris
et soutenu. [...] Les colonisateurs se fondaient sur des supplétifs locaux, des sergents, des caporaux qui, après l’indépendance,
sont montés en grade et ont pris le pouvoir. C’étaient des Idi Amin, des maréchaux. Ce temps-là est terminé, le moment de la
relève est venu ». (Yoweri MUSEVENI, Président de l’Ouganda, interview au Soir du 23/04/1997).
« [La France demande aux] nouvelles autorités de la République démocratique du Congo [...] de se conformer aux règles de la
démocratie et d’organiser très rapidement des élections libres, observées par la communauté internationale ». (Communiqué de
l’Elysée, à l’issue du conseil des ministres restreint du 21/05/1997).
[L’exigence serait plus crédible si la France n’avait annoncé en 1996 son souhait d’organiser pour Mobutu une élection « triomphale »,
après sa coopération ou sa caution aux élections truquées des Biya, Bongo, Déby, Baré Maïnassara, etc. ; si elle n’avait aussi, dans son pré
carré, complètement dévoyé le processus d’observation internationale, devenu le fromage de touristes complaisants ou barbouzards (cf. le
Rapport 1997 de l’Observatoire permanent de la Coopération, Karthala). Le porte-parole du Quai d’Orsay Jacques Rummelhardt parlait, la
veille, d’« élections démocratiques et transparentes ». On a dû estimer, à l’Elysée, que c’était trop précis].
Interview de Jean-François BAYART, Directeur du CERI (Centre d’études et de recherches internationales), Le Monde du 29/04/1997 :
« * Le Monde : Avec la disparition de Jacques Foccart et la déchéance prochaine du président zaïrois Mobutu, l’heure n’est-elle pas venue
d’une nouvelle politique africaine de la France ?
- JFB : La classe politique française, toutes familles politiques confondues, paraît tenir pour légitime le foccartisme comme
conception des relations franco-africaines donnant la primauté à la politique des réseaux et à la confusion entre l’action
paradiplomatique et les affaires privées. Il est improbable que la France renonce au foccartisme, pourtant responsable du fiasco
de la politique africaine de notre pays. Tous les partis continuent d’y trouver leur compte, notamment en matière de financement
des campagnes électorales.
* Le Monde : N’a-t-on pas eu tendance à exagérer le rôle que jouait Jacques Foccart au cours de ces dernières années ?
- JFB : Foccart était âgé et malade. Néanmoins, son influence a été décisive à trois reprises au moins : en 1994, lorsque Paris a
pris la décision surréaliste de restaurer Mobutu comme pacificateur de la région des Grands Lacs, au lendemain du génocide des
Tutsis au Rwanda ; en 1995, lorsqu’il est parvenu à faire nommer ministre de la Coopération Jacques Godfrain, un homme à lui,
et à faire avorter la réforme de l’aide publique au développement ; en 1996, enfin, en obtenant que Paris persiste à jouer la carte
d’un Mobutu mourant et discrédité. Mais Foccart était un peu comme ces vieux fétiches des royaumes africains que l’on sort
dans les grandes occasions. Des hommes de l’ombre, proches de lui, plus jeunes, avaient pris le relais depuis longtemps.
Il faut en outre s’interroger sur les relations d’alliance ou de conflit entre les réseaux néo-foccartiens : Jean-Christophe
Mitterrand semble volontiers travailler avec Pierre Pasqua, le fils de Charles Pasqua, cependant que les opérateurs de la Mairie
de Paris n’en finissent pas de régler les comptes de la bataille présidentielle de 1995, par exemple à Bangui.
* Le Monde : L’Afrique est-elle aujourd’hui "malade" de la France ?
- JFB : Les conflits qui l’endeuillent ne relèvent pas de la pathologie. [...] C’est parce que nous avons prétendu que Mobutu était
le dernier garant de l’unité du Zaïre, qu’il était le dernier rempart contre un chaos dont on ne voulait pas voir qu’il en était le
principal organisateur, que nous l’avons soutenu jusqu’au bout. Or ces crises africaines sont souvent des crises de formation de
l’Etat, plutôt qu’elles ne remettent en cause celui-ci. Elles sont comparables à ce que les sociétés politiques européennes ont
longtemps connu : les historiens savent que l’Etat, en Occident, est né de la guerre.
En revanche, la France est malade de l’Afrique. Nous avons été complices, au Rwanda, de la préparation d’un génocide. Nous
avons organisé, voire financé, l’envoi au Zaïre de criminels de guerre serbes comme mercenaires, pour défendre une des
dictatures les plus consternantes de la guerre froide. Tout indique, en outre, que le désastre de notre politique dans les Grands
Lacs et au Zaïre, et les graves exactions qui l’ont accompagnée à Kisangani, resteront sans sanction.
* Le Monde: Assiste-t-on à un déclin de la France au sud du Sahara?
- JFB : A un déclin, mais aussi à un rejet de la France. La cause première en est notre politique de visas, dont la mise en œuvre
est très mal ressentie et se traduit par une réorientation rapide des flux de voyageurs à notre détriment. De facto interdits d’accès
sur le territoire français, les étudiants et les intellectuels francophones se tournent désormais vers le Canada et les Etats-Unis. A
terme, c’est notre influence, non seulement culturelle, mais encore économique et technologique qui se trouve condamnée. De
même, les commerçants africains vont maintenant acheter des marchandises à Istanbul et à Dubaï, faute de pouvoir obtenir des
visas dans des conditions décentes [...].
Plus profondément, la France n’a plus grand chose à dire aux Africains d’aujourd’hui. Son message d’universalité s’est étiolé.
Ne restent que les contrôles policiers et les expulsions. [...] Il est à craindre que la crédibilité de la France ne soit pour longtemps
ruinée par la débâcle de sa politique en Afrique centrale ».
« Mobutu a perdu la partie parce qu’il a détourné à son profit les ressources nécessaires au maintien en état des forces militaires
que nous avions eu tant de mal à mettre sur pied, à grands frais, à partir de 1977. [...] Nous avions notamment réorganisé les
forces blindées zaïroises et entièrement reconstitué la 31 e brigade parachutiste. Aux dires des experts, cette dernière unité
supportait la comparaison avec ses homologues occidentales ». (Général Michel FRANCESCHI, chef de la Mission militaire de
coopération de 1978 à 1981, après avoir commandé l’intervention à Kolwezi en avril 1977. Courrier au Figaro du 22/05/1997).
Interview de Jean-François BAYART au Nouvel Observateur du 15/05/1997) : « Une question reste encore sans réponse : pour
quelles raisons le gouvernement français a-t-il choisi Mobutu comme le défenseur de la France dans cette région ? Les
contribuables français auraient pourtant le droit de savoir ce que masque une telle politique dont le fiasco - l’un des plus grands
de notre diplomatie depuis trente ans - est total...
Des pays de son pré carré [...] sont directement menacés par l’arrivée du chef rebelle Kabila à Kinshasa. Ces pays - le Congo,
le Gabon, la République centrafricaine et le Cameroun - risquent de se retrouver bientôt dans l’œil du cyclone, et la France
pourrait en faire les frais, si le "hutu power" et les mobutistes en font les bases arrière d’une stratégie de reconquête. [...] Ses
dominos tombent les uns après les autres. Tout a commencé avec la "chute" du Rwanda en 1994 et cela pourrait se poursuivre de
l’autre côté du Congo. Car la crise s’est déplacée des Grands Lacs au Grand Fleuve. L’enjeu, aujourd’hui, c’est l’immense
Billets d’Afrique N° 47 – Juin
1997
bassin du Congo, les flux de son impressionnante économie informelle, et l’émergence d’un axe politique allant de l’Angola à
l’Erythrée sur la mer Rouge, mais en dehors de toute influence française ».
« Les risques de contagion [du conflit zaïrois] sont réels ». (Gnassingbé EYADEMA, Président du Togo, ex-» sergent monté en grade ».
Interview au Figaro du 28/04/1997).
« Au-delà des blessures d’amour-propre, le plus inquiétant, vu de Paris, c’est le danger de déstabilisation pour l’ensemble de la
région. [...] Le Centrafrique et le Congo-Brazzaville risquent d’être les prochains dominos. [...] Il faut enfin que Paris tire la
leçon de ses erreurs pour ne pas les répéter ». (Charles LAMBROSCHINI, éditorialiste au Figaro, 22/05/1997).
[Si même Le Figaro, après Eyadema, tire la sonnette d’alarme...].
« Je circule beaucoup en ville, et on m’a déjà traité de sale Français... C’est une réaction logique de la population. Mais [...] nous
ne sommes pas des représentants du gouvernement et [...] nous ne sommes pas solidaires de la politique du gouvernement. Je ne
vois pas pourquoi nous paierions les pots cassés de cette politique que nous réprouvons depuis des années ». (Michel
TOURNAIRE, entrepreneur français à Kinshasa, déclaration à la télévision française, 19/05/1997, citée par Le Figaro du 21/05/1997).
[Michel Tournaire a été assassiné le 20 mai, avec un autre Français - sans qu’on sache très bien pourquoi. Les citoyens français ne peuvent
s’exonérer totalement de la politique menée en leur nom. Mais ce ne sont pas les plus impliqués qui « paieront les pots cassés »].
« La France vue d’Afrique, c’est la mère dévorante, celle qui embrasse trop et qui étouffe ». (M. BINDO, Journal du Jeudi,
Ouagadougou, cité par Courrier International du 24/04/1997).
« Les Français prennent trop au sérieux leur langue. Nous ne sommes plus en 1885 ». (Julius NYERERE, Le Monde du 21/05/1997).
« Hors de France, le terme de francophonie sonne, depuis longtemps déjà, comme une injure ». (Michael BIRNBAUM, journaliste
allemand du Suddeutsche Zeitung. Courrier International du 24/04/1997).
« Francophonie, anglophonie, tout cela c’est de la théorie. La réalité, c’est que le swahili venu de l’Est a remporté une victoire
sur le lingala, la langue des soldats de Mobutu. Pour nous, le swahili est devenu la langue de la politesse, de la libération ». (Un
linguiste de Lubumbashi, in Le Soir du 19/04/1997).
« Nous avons reçu une foule de rapports et de témoignages sur les massacres. Ces informations provenant d’organisations non-
gouvernementales, de réfugiés, d’autres sources [...]. Y a-t-il eu [...] une stratégie délibérée, planifiée et orchestrée des
massacres ? Et si oui, cette stratégie relevait-elle de considérations ethniques ? Tout ce que je peux vous dire, c’est que dans
notre rapport qui sera publié en juin, nous prendrons positions sur ces questions-là ». (Roberto GARRETON, rapporteur spécial de
l’ONU, interview à Libération, du 16/05/1997).
A FLEUR DE PRESSE
Le Figaro, Kabila, libérateur ou tyran, 19/05/1997 (Pierre PRIER) : « [Kabila] veut-il la démocratie, ou remplacer la dictature de
Mobutu par la sienne. Quand on demande qui est le vrai Kabila, il fait toujours la même réponse : "Vous verrez" ».
Le Figaro, L’Afrique de l’Est exulte, 21/05/1997 (Arnaud de la GRANGE) : « Erythrée, Ethiopie, Ouganda, Rwanda : tous saluent
la "révolution zaïroise", tous ont beaucoup en commun. Ils sont dirigés par d’anciens guérilleros arrivés au pouvoir par les
armes. Ils se veulent représentatifs d’une nouvelle Afrique où les Etats ne sont pas fantoches, les fonctionnaires ne sont pas
corrompus et les économies ne sont pas bradées à des intérêts étrangers. Enfin, ils ont tous le même "grand ami", les Etats-
Unis ».
Le Soir, Miné de l’intérieur, l’échafaudage périlleux du stratège s’écroule, 20/05/1997 (Colette BRAECKMAN) : « La maladie [de
Mobutu], la guerre à l’Est, qui a progressé comme un feu de paille, ont certainement entraîné la chute de Mobutu et de son régime.
Mais avant tout, si le système s’est écroulé, c’est parce qu’il n’était plus qu’un échafaudage d’injustices, un échafaudage depuis
Billets d’Afrique N° 47 – Juin
1997
longtemps miné par la patiente résistance d’une population mobilisée par la société civile et le combat démocratique des partis
d’opposition ».
Le Monde, Une "légion tutsie" de quinze mille hommes, formée par l’Ouganda, aurait appuyé les forces rebelles, selon les services
occidentaux, 13/05/1997 (Jacques ISNARD) : « Devant Kisangani et pendant les combats de Watsa, Isiro ou Nzoro, la "légion
tutsie" a, dit-on de même source, été sérieusement étrillée par les mercenaires étrangers engagés par le maréchal Mobutu et par
des éléments des ex-FAR présents dans la région. On estime que 2 000 à 3 000 hommes de la rébellion et de la "légion" ont été
mis hors de combat à cette occasion. [...]
Les hélicoptères Mi-24, dont les équipages étaient serbes pour la plupart, ont accompli de nombreuses actions [...] par le
moyen de missiles, voire de bombes au napalm et au phosphore dont ils étaient dotés. Les ex-FAR ont bénéficié d’un
approvisionnement en armes et munitions fourni par la division spéciale présidentielle (DSP), la garde rapprochée du maréchal
Mobutu. ».
[Cet exercice de réécriture instantanée de l’histoire par les services de renseignement français est intéressant à plusieurs titres - et pas
seulement par les quelques éléments d’information qui tentent d’en asseoir la crédibilité (l’implication des pays voisins, l’alliance DSP-FAR,
le napalm, etc. ). On y trouve à la fois les grosses ficelles désinformatrices (l’anti-Mobutu Museveni habillé en mafieux) et cette lecture
raciste, virant à la paranoïa, qui conduisit la France à soutenir le camp du génocide (la « légion tutsie », les « nostalgiques de l’empire
tutsi »).
Et dire que la majorité des députés élus en 1993 estime totalement inutile de contrôler de tels « services »... ].
Le Télégramme de Brest, Kabila, marionnette d’un vaste complot, 08/05/1997 (Editorial d’Hubert COUDURIER) : « Laurent-Désiré
Kabila n’est que la façade d’une vaste coalition ethnique composée de guerriers tutsis appuyés par l’Ouganda et le Rwanda.
Après avoir repris le pouvoir à Kampala et Kigali, cette ethnie, pourtant minoritaire, semble en passe de contrôler toute
l’Afrique centrale après y avoir été maladroitement encouragée par les Etats-Unis. [...]
Ce déferlement anglophone et l’échec de la diplomatie française dans la région ne sont donc que la conséquence d’une
offensive concertée, Kabila apparaissant comme la marionnette d’intérêts qui le dépassent ».
[Si la France a perdu, ce n’est pas qu’elle ne soit plus la meilleure, c’est seulement qu’« ils » nous sont tous tombés dessus. A commencer par
ces Tutsis, si minoritaires et si omniprésents... L’éditorialiste de Brest lit trop Jacques Isnard et Alexandre Adler].
Le Monde, A Gbadolite, dans les palais du maréchal-président, avec le mercenaire Dominic, « serbe, mais aussi français », 10/05/1997
(Frédéric FRITSCHER) : « Les mercenaires sont arrivés dans le fief du président Mobutu Sese Seko [à Gbadolite] avec leur matériel.
Un hélicoptère de combat Mi-24, [...] deux autres [...], quatre chasseurs Mig et [...] deux chasseurs Macchi italiens. Le troisième
s’est pulvérisé en centre ville, fin mars.
Au cours d’un vol d’essai, le pilote a voulu épater ses copains. Il est passé en rase-bitume dans l’artère principale de Gbadolite
avant d’embrasser un réverbère comme un vulgaire chauffard du samedi soir. Son exploit a coûté la vie à deux petits vendeurs
de rue et à un colonel serbe pilote de MI-24 qui sirotait une bière à la terrasse d’un café ».
[Un accident symbolique de la Françafrique finissante : deux mercenaires s’entre-tuent dans un scénario invraisemblable, entraînant dans
leur trip déglingué, entre homicide et suicide, deux civils africains. Colette Braeckman relate ( Le Soir du 04/05/1997) un autre fait
symbolique : les réseaux françafricains ont fourni à Mobutu trois Mig 21, avec pilotes et mécaniciens, mais sans les cartes et instruments qui
leur auraient permis de s’orienter au-dessus de la forêt équatoriale... ].
Libération, La consécration de l’influence américaine, 05/05/1997 (Stephen SMITH) : « La France a [...] fermé les yeux sur les
ultimes tentatives - dérisoires - de sauver le régime par le recrutement de mercenaires. Contrairement à ce qu’a affirmé le New
York Times vendredi [02/05/1997] [...] "la France" n’a pas monté "une opération militaire secrète pour soutenir Mobutu", pas plus
que "les Français" n’ont payé 5 millions de dollars pour l’achat d’avions de combat et l’envoi de mercenaires.
En revanche, la firme française Geolink [...] a servi d’intermédiaire pour le recrutement, par Jean Séti Yale, un proche de
Mobutu [...], de mercenaires serbes, belges et français, ainsi que du matériel de guerre ayant transité par Marseille.
Le Quai d’Orsay a [...] d’autant moins raison de démentir un "tissu de contre-vérités" qu’un conseiller à l’Elysée, Fernand
Wibaux, a été constamment tenu au courant de ces "efforts". Il a non seulement été le destinataire d’une "note" de Geolink mais,
selon nos informations, il a aussi rencontré à trois reprises - le 29 novembre 1996 dans son bureau au 14 rue de l’Elysée, le 2
décembre à l’hôtel Bristol et le 23 mars dernier à l’hôtel Vigny [...] - le colonel Tavernier, le commandant des mercenaires
européens ».
[Cet article est typique des contradictions où se débat Stephen Smith : il dispose, et distille souvent, d’excellentes informations, qu’il lui faut
par ailleurs « gérer » lorsqu’elles peuvent déranger ses sources.
Ainsi, il attaque les « révélations » du New York Times sur l’implication de la France dans l’envoi de mercenaires français et serbes au
Zaïre, avec des avions de combat (révélations qui ne font qu’amplifier des éléments rendus publics depuis plusieurs mois). Ni « la France », ni
« les Français » ne seraient en cause. Mais :
- le richissime Jean Séti Yale est un poisson dans l’eau de la Françafrique, c’est-à-dire qu’il peut engager de l’argent relevant des circuits
souterrains franco-zaïrois ;
- le port de Marseille n’est pas un moulin, où transiteraient sans qu’on le sache n’importe quel matériel de guerre ;
- Fernand Wibaux est un conseiller officiel du Président ;
- son bureau, 14 rue de l’Elysée, est hébergé par l’état-major de la présidence de la République.
« La France » est donc pour quelque chose dans cette affaire (cf. Billets n° 46), et Stephen Smith doit admettre que le Quai d’Orsay a tort de
démentir le New York Times, que lui-même vient de contredire...
Il parle de 3 rencontres Wibaux-Tavernier. Il omet de rappeler une 4 ème, a posteriori très instructive, que lui-même signalait le 12/09/1996 :
« Un officier des services secrets belges, le colonel Tavernier, a été reçu à l’Elysée où il s’est enquis de la maladie de Mobutu et de la
manière dont "on pourrait tenir le pays" ».
Billets d’Afrique N° 47 – Juin
1997
Le 24 janvier 1997 (L’Armada de mercenaires au Zaïre), le même Stephen Smith précisait que Fernand Wibaux était cet hôte de Tavernier à
l’Elysée. Il laissait dire à un diplomate français : « il est inconcevable que Foccart n’ait pas été, au moins, informé du contrat de Tavernier ».
Puis il ajoutait :
« L’étroitesse des liens entre Jacques Foccart et le maréchal Mobutu, qui l’appelle au besoin plusieurs fois par jour, accréditerait l’idée
que "le conseiller personnel de Jacques Chirac chargé des relations avec les présidents africains " ait pu jouer un rôle plus important.
Cependant, en l’absence de preuves, il faut se borner à constater le nombre considérable de mercenaires français dans l’est du Zaïre. [...]
A Kisangani, les "instructeurs" blancs ne se cachent guère ».
Pourtant, 17 jours plus tôt (07/01/1997), il étayait ainsi un premier démenti français :
« Sur place, à Kisangani, des membres d’organisations humanitaires, qui se déplacent fréquemment sur le principal axe routier [...] sont
unanimes pour douter d’une "présence massive de Blancs" dans cette région. Cependant, plusieurs d’entre eux font état de " quelques
individus", apparemment de nationalité française, qui auraient "une double casquette" ».
Le soir même, Le Monde daté du 8 janvier sortait un article percutant sur la « légion blanche » de mercenaires recrutée par deux anciens
gendarmes de l’Elysée. Le lendemain 8 janvier, Libération évoquait les « démentis en cascade ».
Mais voilà que plusieurs ONG, dont Novib et Global Action for Africa, se préparent à lancer une action sur la présence de mercenaires aux
côtés de l’armée zaïroise (15/01/1997). L’« unanimité du doute » des humanitaires ne tenant plus, ni la digue des démentis, il fallait sortir
l’article du 24 janvier - en soulignant « l’absence de preuves ».
Le 5 mai, 7 semaines après la mort de Foccart, on "sacrifie" son compère Wibaux. Et l’on affirme que le New York Times a tout faux... ].
The Independent (Londres), La France perd son influence en Afrique, 07/05/1997 (John LICHFIELD) : « Le départ ignominieux du
Président Mobutu [...] est la démonstration que l’approche post-coloniale traditionnelle de la France en Afrique - une sorte de
clientélisme machiavélique - est déjà morte [...]. La vieille garde africaine à Paris [...] a conçu en janvier une tentative décousue
d’opposer une force mercenaire aux rebelles de Laurent Kabila. [...] La taille réduite de l’opération - et son échec abject - sont,
en soi - la preuve qu’une certaine ère des relations franco-africaines est terminée. [...] Sans le support tacite que les Etats-Unis
apportaient à Paris durant la Guerre froide, le vieille politique française de support inconditionnel à sa clientèle de dictateurs
africains est décédée ».
Le Monde, Les réfugiés du Zaïre, martyrs et otages, 02/05/1997 (Thomas SOTINEL : L’un des meilleurs articles sur le sujet.
Et ailleurs...
SALVES
Fraude-provoc’ au Cameroun
Cela avait commencé par l’éviction de quelque 2 500 000 électeurs, privés de cartes électorales ou d’inscription sur les listes.
Le scrutin législatif se déroule le 17 mai, en présence d’un panel élargi d’observateurs internationaux (pas seulement
francophones... ). L’arsenal des fraudes de base est largement utilisé : bourrage des urnes, présence dissuasive de miliciens,
truquage des listes,...
Cependant, les calculs effectués à partir des procès-verbaux accessibles - d’autres ont été soustraits aux regards indiscrets -
montrent que l’opposition (notamment le SDF de John Fru Ndi) est nettement majoritaire. Mais la centralisation est à la
discrétion du pouvoir. Avant de l’avoir réalisée, il annonce que le parti présidentiel, le RDPC, a obtenu plus de 100 sièges sur
180.
Tollé général, y compris chez une partie des observateurs. Les résultats officiels doivent être communiqués avant le 6 juin. On
s’achemine vers un scénario à la tchadienne : on force d’abord la note ; après une obscure tambouille, on ramènera le score du
RDPC à 91 sièges... Il n’est pas sûr du tout que l’opposition se laisse gruger. Ni que ses frustrations ne dégénèrent (cf. Ils ont dit).
Edzoa/Biya
Le mentor rosicrucien de Paul Biya, Titus Edzoa - sans doute l’homme le mieux informé des secrets du palais - s’est rebellé
contre son disciple présidentiel. Le 5 mai, dans une longue interview au périodique camerounais L’Expression (aussitôt saisi), il
dresse à Biya un statut de Mobutu : il contrôlerait les recettes pétrolières du pays et serait « le Camerounais le plus riche ». Rien
là qui nous surprenne 1. Mais, après les révélations de l’ex-PDG d’Elf Loïk Le Floch-Prigent (Biya installé par Elf), celles
d’Edzoa achèvent de dénuder le roi.
1. Cf. Dossier noir n° 7 : France-Cameroun, Croisement dangereux, L’Harmattan, 1996 (49 F à Survie).
Anti-contagion ?
Tous les augures le répètent : le basculement du Zaïre peut s’avérer contagieux. Les pays ouest-africains membres de l’ANAD
(Accord de non-agression et d’assistance en matière de défense) - le Burkina, la Côte d’Ivoire, le Mali, la Mauritanie, le Niger le
Sénégal et le Togo -, n’ont donc pas perdu de temps : ils ont institué une Force de paix permanente, chargée de la prévention, de
la gestion et du règlement des conflits. Pour faire bonne mesure, on a ajouté à ces missions l’humanitaire, l’environnement et le
patrimoine...
A la hâte, cette Force concrétise les travaux présidés depuis novembre 1994 (Sommet franco-africain de Biarritz) par le
général Eyadema. Un rapport secret des chefs d’état-major détaille les modalités de sa mise en place. On sait seulement que la
Force regroupera des unités militaires spéciales basées dans chacun des Etats membres (Afrique Express, 08/05/1997). A l’Ouest, la
Françafrique verrouille !
Car ailleurs, le projet français de force interafricaine se heurte, entre autres, à l’opposition résolue de l’Afrique du Sud.
Cela n’empêche pas le général-président tchadien Idriss Déby de s’arrimer au bloc des généraux de l’ANAD (Eyadema,
Compaoré, Baré Maïnassara). Il a livré au Togo de nombreuses pièces d’artillerie prises aux Libyens - avec un instructeur, Abadi
Saïr. A la tête de la très sensible ANS (Agence nationale de sécurité), il a placé le colonel Bechir, ami intime du président
burkinabé Blaise Compaoré.
Tiercé tchadien
L’élection du leader sudiste Wadal Abdelkader Kamougue à la présidence de l’Assemblée nationale tchadienne n’annule pas
les précédents coups de force électoraux - l’escroquerie du scrutin présidentiel de mi-96 et le récent trucage des législatives 1.
Mais elle confère un certain lustre à l’accord de gouvernement conclu, pour la fin du quinquennat d’Idriss Déby (1996-2001),
entre le mouvement présidentiel (MPS) et trois autres partis, dont ceux de Kamougue et de Saleh Kebzaboh.
Ces trois hommes, tous trois candidats à la présidentielle de 1996, représentent ensemble une réelle majorité de l’électorat.
Leur entente ferait-elle sortir le Tchad de l’ère de l’irresponsabilité ?
Ainsi, les préfectures du Sud ne comprendraient pas que la promotion de leur élu Kamougue s’accompagne d’une poursuite, à
leur détriment, des exactions de la « Garde républicaine » nordiste. Ou alors, l’accord de gouvernement ne ferait que refléter un
partage anticipé des royalties du pétrole. Et il faudrait s’attendre à de sérieux retours de flamme.
1. Cf. Billets n° 46 et le Dossier noir n° 8 : Tchad, Niger. Escroqueries à la démocratie, L’Harmattan, 1996 (49 F à Survie).
Rechute en Centrafrique
Quels que soient les talents de médiateur de l’ex-président malien, le général Ahmadou Toumani Touré, les sbires du président
Ange Patasse s’échinent à les surpasser dans la provocation. En assassinant dans une gendarmerie, le 2 mai, trois représentants
des ex-mutins, puis en redoublant le meurtre du colonel Grelombe, affreusement mutilé, par celui de son demi-frère, ils semblent
miser sur une explosion de violence (Afrique-
Express, 15/05/1997).
Jean-François Bayart (cf. plus haut, A Fleur de presse) laisse entendre que d’obscurs règlements de comptes franco-français ne sont
pas étrangers à ces jeux pyromanes. Ajoutez à cela le reflux, depuis l’ex-Zaïre voisin, des soldats de Mobutu (FAZ) et
d’Habyarimana (FAR)...
Billets d’Afrique N° 47 – Juin
1997
Elf : ça se corse !
La juge Eva Joly est désormais épaulée par la juge Laurence Vichnievsky - et toujours par des policiers consciencieux. Ne
faisant que leur devoir (bravo ! ), ils progressent vivement dans les eaux polluées de l’affaire Elf. Une double perquisition à la
tour Elf a mis dans tous ses états l’état-major pétrolier. Au point de refuser, un temps, d’ouvrir une armoire forte...
De son côté, le président du Congo-Brazzaville, Pascal Lissouba, menace : « Si je suis impliqué officiellement, je ferais des
révélations fracassantes qui ne manqueront pas d’avoir de graves répercussions intérieures françaises ». (Le Nouvel Afrique-Asie,
05/1995). Brrr...
La corruption s’étend à l’Allemagne - au parti du chancelier Kohl. Un gros appétit.
L’on en apprend davantage, par ailleurs, sur le réseau de relations du PDG d’Elf-Gabon, André Tarallo. Il est lié :
- à Jacques Chirac, son camarade de promotion à l’ENA, et son frère en « clientélisme pétrolier » ;
- à Pierre Pasqua, fils de Charles, qui (en vrac) est administrateur d’une société de vente d’armes, la Cecri (L’Evénement du Jeudi,
01/05/1997), s’affiche à l’extrême-droite 1, et, de Nouakchott à Kinshasa, multiplie les exploits françafricains ;
- à Robert Feliciaggi, l’empereur pasquaïen des jeux et casinos en Afrique centrale ; Feliciaggi est lui-même le grand ami de
Jean-Jé Colonna, le parrain de la Corse du Sud (Libération, 07/05/1997), commensal à Propriano du conseiller élyséen Maurice
Ulrich (Les Dossiers du Canard, La Corse démasquée, 07/1996).
Comme par hasard, lors de sa perquisition à la Tour Elf, la juge Joly a trouvé des agendas où figuraient les adresses
personnelles de deux hommes d’affaires corses, tenanciers de casinos, lesquels sont l’objet d’insistantes rumeurs de
« blanchiment de fonds » (Le Parisien, 22/05/1997).
1. Cf. Daniel Carton, La deuxième vie de Charles Pasqua, Flammarion, 1995.
Bons points
* La Commission africaine des droits de l’homme et des peuples a adopté une charte instituant une Cour africaine des droits de
l’homme.
* La communauté romaine Sant’Egidio abrite de délicats pourparlers de paix entre le gouvernement burundais et ses principaux
opposants, civils et armés.
* Les présidents soudanais et ougandais, réunis le 10 mai par leur homologue kenyan ont accepté de mettre fin aux hostilités
entre leurs deux pays et d’entamer une nouvelle ère d’amitié (AFP). A confirmer...
* A confirmer, aussi, les intentions de réforme de la politique de coopération présentées aux ONG, sous le triple pari,
« simplicité, transparence et efficacité ». Avec, entre autres, une renonciation à l’aide liée (aux achats de biens français).
(Les nouvelles de SUD, 05/1997).
* Les cinéastes français n’ont pas craint d’afficher publiquement, au festival de Cannes, leur solidarité avec les collectifs de
sans-papiers.
Message personnel
Au soir du premier tour des élections législatives françaises, il n’apparaît pas inenvisageable que Lionel Jospin aboutisse à
Matignon début juin, puis Michel Rocard au quai d’Orsay. De la part de ce dernier, on considèrerait comme une déclaration
ouverte d’allégeance néo-foccartienne la remise en fonction du conseiller pour les affaires africaines dont il nous gratifia de
1988 à 1991.
Demandez les numéros spéciaux thématiques de Billets d’Afrique : toutes les informations publiées par votre lettre mensuelle préférée
Spécial Foccart 14 p. 20 FF
Spécial Pasqua 8 p. 20 FF
Spécial Elf 4 p. 10 FF
Franco. A commander à Survie.
« Le nombre et la grossièreté des irrégularités [lors du scrutin législatif du 17 mai] prouvent [...] que le régime de Paul Biya n’a plus le
moindre scrupule dans sa volonté de garder à tout prix le pouvoir et d’écarter toute éventualité d’alternance [...].
L’exaspération de la population est à son comble [...]. Désormais convaincue que le genre de dictature imposée aux Etats
africains par la France ne peut déboucher que sur l’épreuve de force (cf. Mali, Rwanda, Zaïre, etc.), elle aura du mal à résister à
la tentation de la violence. [...] C’est maintenant que la communauté internationale devrait se préoccuper d’arbitrages, de
médiations, et non lorsque nos chaussées se couvriront de cadavres et que nos rues serpenteront au mi-lieu de ruines calcinées et
fumantes ». (Mongo BETI, écrivain camerounais, déclaration du 21/05/1997).
Interview de Louise ARBOUR, Procureur général des Tribunaux pénaux internationaux sur l’ex-Yougoslavie et le Rwanda. La Croix du 07/05/1997 :
« * La Croix : Disposez-vous de moyens financiers suffisants ?
- LA : Pas encore. Et, malheureusement, notre budget 1997 n’a pas encore été voté, ce qui est désastreux [...].
* La Croix : Subissez-vous des pressions politiques ?
- LA : Au niveau du fonctionnement des enquêtes et des poursuites, non [...]. Je n’ai jamais été sollicitée par des gens qui
auraient des raisons de croire qu’ils pourraient réussir à m’influencer pour prendre une décision plutôt qu’une autre.
Les Etats qui ne veulent pas voir le tribunal réussir ont d’autres moyens de nous rendre la vie pénible. Certains y réussissent très
bien et les obstacles aux arrestations en sont un exemple ».
A FLEUR DE PRESSE
Libération, Chirac conquis par la Chine, 19/05/1997 (Caroline PUEL, Romain FRANKLIN et Pierre HASKI) : « Jacques Chirac
[...] n’a pas hésité à prédire que les relations politiques franco-chinoises seraient désormais "sans nuages", parlant même de
"connivence intellectuelle et culturelle" avec les dirigeants chinois. [...] Le Président estime sans doute qu’aux yeux des électeurs
français, les emplois garantis à l’Aérospatiale par les achats d’Airbus par la Chine pèsent plus lourd que les positions morales sur
les droits de l’homme... ».
[That is the question..., le défi existentiel posé à l’intelligence et la culture des électeurs français.]
LIRE
Pour une autre politique de l’immigration, Supplément à Idées en mouvement, mensuel de la Ligue de l’enseignement, 05/1997, 52 p.
Les principaux extraits des interventions aux Assises organisées, le 16 novembre 1996, par le Collège des médiateurs des sans-papiers. Un
panel stimulant. Paul Ricœur rappelle la définition kantienne de l’hospitalité : « le droit qu’a un étranger, à son arrivée dans le territoire
d’autrui, à ne pas y être considéré en ennemi ». Quant à l’amiral Sanguinetti, il souligne l’impact néfaste sur les relations franco-africaines,
du vigoureux courant d’extrême-droite présent dans l’armée française. En maints pays du champ (pas seulement au Tchad ou en
Centrafrique), les officiers français ont une influence déterminante sur la façon dont est exercé et conservé le pouvoir - souvent par des
militaires qu’ils ont eux-mêmes « formés ».
GAUCHE DROITE ?
A trop provoquer les Français, par son arrogance et ses malhonnêtetés, le pouvoir chiraquien a, de manière inattendue, perdu
les élections. La droite s’est montrée gauche.
Plus adroite, la gauche se veut droite : elle affiche une rectitude modeste, qui a intéressé les Français. Lionel Jospin promet
peu, mais entend tenir ses promesses. Il veut faire ce qu’il dit.
Des propos politiquement bouleversants après 16 ans d’alternances mitterrando-chiraquiennes. Et franchement
révolutionnaires lorsqu’il s’agit des relations franco-africaines.
Or, sur ce terrain miné, Lionel Jospin a haussé le défi. Il a osé le 15 mai une promesse carrément immodeste : « Si le peuple
nous fait confiance, nous changerons profondément la politique africaine de la France ».
L’échec patent de cette politique au fil de l’eau (souillée), ses ressorts méprisants, méprisables et de plus en plus méprisés, ses
accès d’ignominie, obligent certes au changement. Mais, on le verra au long de ces Billets, l’exercice est exceptionnellement
ardu, tant pèsent les compromissions passées et les habitudes présentes. Jacques Chirac cherchera de plus à conserver la plus
grande part de cette politique en son « domaine réservé ».
Les premiers choix sont mitigés : la nomination d’Hubert Védrine au Quai d’Orsay inquiète ; la prudence à Brazzaville est
meilleur signe. Et le message aux sans-papiers est un vrai indice de rupture avec le mépris.
L’Afrique, quoi qu’il en soit, exige de plus en plus vivement d’être respectée - ce qui suppose, côté français, le « profond
changement » promis. En France, le Parlement et un civisme renaissant peuvent aider Lionel Jospin et son gouvernement de
gauche à passer le plus difficile des tests de droiture.
SALVES
L’Afrique de Jospin
« La France conservera une priorité marquée en faveur de l’Afrique [...] tout en définissant avec les Etats concernés les
conditions d’un nouveau partenariat. La France engagera l’indispensable réforme de son système de coopération que cette
nouvelle ambition appelle ».
Dans son discours-programme à l’Assemblée, le 19 juin, Lionel Jospin ne parlait déjà plus de « changement profond », mais de
« nouveau partenariat » et de « réforme du système de coopération ». Alain Juppé aurait pu tenir (et il a en partie tenu) ces
propos assez convenus. Ce qui fera la différence, c’est, peut-être, un nouveau respect de la signification des mots.
Malheureusement, l’attribution du portefeuille des Affaires étrangères à Hubert Védrine - féru de Kissinger et apologiste de
Mitterrand, qu’il servit à l’Elysée 14 ans durant -, est plus un gage de continuité mitterrando-chiraquienne que de
renouvellement et de réforme.
Concession sans doute à la cohabitation, ce choix déçoit d’autant plus que Lionel Jospin a plusieurs fois exprimé sa vive
opposition à la « ligne » africaine Mitterrand-Védrine. Compte tenu de la vision que ce dernier a de l’Afrique (voir Ils ont dit), il
vaudrait mieux qu’il ne s’intéresse qu’aux pays du Nord !
Plus rafraîchissant est le choix du secrétaire d’Etat à la Coopération, Charles Josselin. Ce pratiquant de la coopération
décentralisée - entre son département des Côtes d’Armor et le Niger ou la Tunisie - n’est pas inféodé aux réseaux ni prisonnier
de leurs schémas. Il pourra tenter des ouvertures.
Les réseauteurs socialistes des septennats précédents (les Jean-Christophe Mitterrand, Jeanny Lorgeoux, Michel Dubois,... ) ne
sont pas, et c’est heureux, admis dans le sillage du nouveau Premier ministre. Des spécialistes moins sulfureux monteront peut-
être en puissance, tel Guy Labertit. Sur la politique africaine de la France, ce délégué Afrique du PS avait préparé en vue des
législatives un document très honorable (15/04/1997). A la hâte, il a pu en faire adopter certaines dispositions avant le scrutin
anticipé du 25 mai.
La plus symbolique, le remplacement du ministère de la Coopération par un ministère du Développement et de la solidarité
internationale, n’a pas été appliquée... Souhaitons meilleur sort aux autres : un « contrat nouveau avec l’Afrique qui bouge »,
visant au renforcement de la démocratie ; la révision des accords militaires ; un accueil décent (! ) dans les consulats, pour les
demandeurs de visas ; la réhabilitation du rôle du Parlement dans la définition de la politique africaine ; etc.
C’est Toubon
La cellule africaine de l’Elysée ne se relèvera peut-être pas de ce printemps 1997 : décès de Foccart, déroute au Zaïre, retraite
au Congo-Brazza, victoire électorale d’un adversaire, Lionel Jospin, qui va jusqu’à contester le caractère monarchique du
« domaine réservé ».
En principe, le Secrétaire général de l’Elysée, Dominique de Villepin, devait reprendre en main les affaires africaines. Mais
Jacques Chirac n’imagine pas de jouer sur un seul registre : Foccart disparu, Wibaux en pénitence, le Président compte
s’adjoindre un nouveau joker, Jacques Toubon.
L’ex-Garde des Sceaux a mérité ici de nombreuses « salves » : pour avoir déployé un zèle extraordinaire à camoufler les
détournements de fonds de ses amis politiques ; pour les gouffres financiers creusés par sa belle-fille et un promoteur immobilier
très proche ; enfin en tant que baron de la Françafrique.
Le Club 89, qu’il préside, est un forum foccartien, RPR tendance bunker. Ce fut aussi l’un des hauts-lieux du philomobutisme
parisien sous la houlette d’un trio Toubon-Aurillac-Bourgi 1. Le 20 mai, le premier adjoint de Jacques Toubon à la mairie du
13ème arrondissement de Paris, Jean-Jacques Andrieux, a accompagné chez Kabila le général multicartes Jeannou Lacaze (ex-
chef d’état-major de Mobutu... ), pour se voir confier une mission humanitaire ! Une rencontre qui laisse à La Lettre du
Continent (22/05/1997) un goût de manipulation.
Billets d’Afrique N° 48 – Juillet
1997
Quand Dominique de Villepin claironne qu’il veut en finir avec les réseaux, on peut se demander s’il ne va pas avoir bientôt à
proximité un réseau Toubon, héritier du réseau Foccart.
1. Michel Aurillac, pilier du Club, fut ministre de la Coopération sous la première cohabitation (1986-88). Robert Bourgi, ancien Secrétaire général du Club, était à
la fois très proche de Foccart et l’avocat personnel de Mobutu.
Brazza
23 juin. Il n’y a malheureusement pas grand chose à faire pour le Congo-Brazzaville, nouvelle victime d’un trop-plein de
richesses minérales et des boulimies qu’elles suscitent. Pascal Lissouba et Denis Sassou N’Guesso, vétérans de la politique
congolaise, aux premières loges depuis un tiers de siècle, luttent pour le gros lot : les royalties, et l’appropriation clientéliste du
budget de l’Etat.
Ils se battent par les armes et/ou les élections. Lesquelles doivent être frauduleuses 1, car la population est plus que lasse de
ces compradores (comme on disait autrefois), branchés sur des réseaux étrangers : Elf surtout (voir A fleur de presse), mais aussi les
réseaux Foccart et Pasqua, des obédiences maçonniques, la Corsafrique, etc. Le pays est en faillite (sa dette extérieure est le
triple de son PIB). Les rivaux dégainent leurs milices, pour parer les coups de l’adversaire ou éviter les aléas d’un scrutin
présidentiel. Ils n’épargnent pas les civils (surtout Lissouba, qui adore les bombarder).
Ils ont assez volé pour faire la joie des marchands d’armes. La drogue s’en mêle, disjonctant un peu plus les miliciens.
Brazzaville hérite par surcroît de tous les fléaux avoisinants : les soudards en chômage de l’ex-Division spéciale présidentielle
(DSP) de Mobutu ; des résidus militaires du Hutu power ; des mercenaires (français et belges, dit-on, qui s’ajoutent à des
instructeurs israéliens) ; les débordements des conflits angolais (entre Luanda, l’Unita, et les indépendantistes de l’enclave de
Cabinda - une sorte de Koweït) ; etc., etc.
N’en jetez plus, protestent les habitants de Brazzaville, sous les balles et les obus. Leur maire Bernard Kolelas, qui doit sa
popularité (un danger électoral ! ) à sa moindre implication dans ce gâchis, a beau susciter ou solliciter les médiations (à
commencer par celle de l’émir voisin Omar Bongo), on ne voit pas ce qui pourra empêcher les deux rivaux d’en découdre : la
société civile est trop faible encore dans ce pays extraverti.
Quant à la France, trop compromise, elle ne peut dans l’immédiat jouer un rôle bénéfique que s’il est modeste. Le couple
cohabitant Chirac-Jospin n’a décidé jusqu’ici qu’un « service minimum » : l’évacuation des Français et de quelques étrangers.
Plus tard, il faudra tirer les leçons, faire les comptes, et payer les dégâts.
En parallèle et souterrainement, la Françafrique jouerait-elle la carte N’Guesso ? Celui-ci ne manque pas de supporteurs
parisiens : Michel Roussin, François Léotard, Thierry Saussez, Jean-Paul Pigasse, Guy Lecocq, etc. (La Lettre du Continent,
22/05/1997). Le plus troublant est l’immixtion de la très serviable PME Geolink, qui monta l’intervention des mercenaires et
avions serbes au Zaïre (cf. Billets n° 46 et 47). Cette fois, elle aurait procuré une centaine de mercenaires à Denis Sassou N’Guesso
(Le Canard enchaîné, 11/06/1997). Une signature ?
1. Sauf la présidentielle de 1992, suivie d’un retournement d’alliances.
Réfugiés massacrés
Plusieurs enquêtes sont venues confirmer le caractère organisé des massacres de réfugiés hutus dans l’ex-Zaïre, pratiqués par
des groupes ou commandos de Tutsis rwandophones (Rwandais ou Zaïrois) - et la tolérance, pour le moins, dont ils profitent.
Jean-Paul Mari (Le Nouvel Observateur, 29/05/1997) mentionne une unité de « 400 soldats rwandais », armée, entre autres, de
marteaux, chargée d’exécuter des groupes de réfugiés - hommes, femmes et enfants. Un militaire de l’Alliance, interrogé par les
reporters de La marche du siècle (04/06/1997), décrit ce qui s’est passé au sud de Kisangani, au-delà du km 42 (qu’aucune mission
étrangère ne pouvait franchir) :
« Je vois comment on tue... Plus d’un millier de personnes. On les massacre, on les brûle. Avant, on faisait des trous. Mais on a vu que,
peut-être, un jour, "on" pourrait faire l’enquête. Alors, ils brûlent les gens en plein air... Même les petits enfants... Ils raisonnent que ces
enfants vont grandir et puis ils vont faire la revanche... Ce sont les Rwandais qui font ça... Le chef des opérations s’appelle Massoudi, un
capitaine... ».
Cela s’ajoute aux massacres commis dans le Kivu, et précède ceux de la région de Mbandaka (au nord-est, vers le Congo-
Brazzaville). Ces pratiques scandaleuses, cette vengeance déchaînée qui prend le caractère de crime contre l’humanité, ont trop
duré pour ne pas engager une fraction au moins de l’armée rwandaise (APR) - celle-ci ayant tenu un rôle clef dans l’encadrement
de la coalition victorieuse de Mobutu 1. Kabila lui-même et une partie de l’Alliance semblent ne pas avoir pu (ni assez voulu ? )
s’opposer à ce déchaînement. Ce qui suscite plusieurs questions.
Kabila veut-il et pourra-t-il imposer d’autres vues sur une question aussi décisive que la perpétration, dans son pays, de crimes
contre l’humanité ? Qui est ce « capitaine Massoudi » et à qui obéit-il ? Quelle proportion de l’APR a ainsi « pété les plombs »,
gagnée par un état d’esprit fréquent au Burundi ?
1. Outre l’Alliance de Kabila, il s’agit principalement de l’Ouganda, du Rwanda et de l’Angola. Cf. le Dossier noir n° 9, France-Zaïre-Congo, 1960-1997,
L’Harmattan, 1997. Cf. aussi Jean Hatzfeld, L’ombre du Rwanda sur l’ex-Zaïre, Libération, 29/5.
Clivage
On sait qu’à Kigali les forces politiques les plus influentes s’appuient sur les groupes d’anciens réfugiés tutsis rentrés de
l’Ouganda ou du Burundi. Schématisons : les premiers ont un sens de l’intérêt public plus affirmé que les seconds, et sont
nettement plus convaincus des méfaits de l’ethnisme.
Paul Kagame, ministre de la Défense et vice-président rwandais, fait partie de ceux-là. Son ami, le président ougandais
Museveni, ne cache pas le mal qu’il pense de certaines mœurs politiques et militaires burundaises.
Contrairement à l’opinion reçue, le pouvoir de Kagame n’est pas absolu. Des discordances ne cessent de se manifester entre
plusieurs mouvances, aux conceptions politiques de moins en moins compatibles. On peut donc supposer que Kagame ne soit
pas l’initiateur des massacres dans l’ex-Zaïre. Mais, en ce cas, le processus de clarification politique devient pressant.
D’abord parce que la légitimité du pouvoir rwandais est sa victoire sur des forces génocidaires. S’il se met à les imiter, il est
perdu. La reconstruction échouera, de même que le très difficile maintien de l’ordre, par des forces qui seraient discréditées. Si
Billets d’Afrique N° 48 – Juillet
1997
donc Kagame, qui commande l’APR, n’a pas voulu le comportement de certains officiers et soldats rwandais dans l’ex-Zaïre, il
lui faut sanctionner les responsables - sans attendre les résultats de l’enquête internationale.
Ensuite, parce que la même tentation du passage en force à n’importe quel prix semble animer certains des tombeurs rwandais
de Mobutu, qui songent à exercer leur férule au Congo-Kinshasa. Un rêve absurde, qui se transformerait vite en cauchemar.
Bref, qu’il s’agisse de politique intérieure ou étrangère, il faudra bien en venir - à Kigali comme à Paris - à faire ce que l’on dit :
condamner le crime contre l’humanité, respecter l’indépendance du voisin.
Dominants
La crainte d’un « effet Kabila » sur les pays du pré carré francophone a conduit nombre d’experts ou de commentateurs à
ressortir la célèbre « théorie des dominos ». Pour lui faire pièce, les grands de ce monde songent plutôt à restaurer la « théorie
des dominants ».
Les pays ouest-africains francophones ont d’abord conçu dans la hâte, sous l’égide de Paris, une « Force de paix permanente »
(Billets n° 47) : de bons gendarmes pour gérer les conflits intempestifs.
Puis un « miracle » s’est produit : Paris et Washington, qui depuis plus de deux ans se lançaient à la figure leurs projets rivaux
de « Force interafricaine de paix », se sont accordés le 23 mai, ainsi que Londres, sur une formule commune. Six pays sont
pressentis pour apporter des « modules militaires » à cette force d’intervention : Afrique du Sud, Ouganda, Ghana, Djibouti,
Sénégal et Côte d’Ivoire (Libération, 06/06/1997). Trois anglophones et trois francophones...
« On » voudrait (se) donner le temps d’écluser la lame de fond qui a emporté le Zaïre, que l’on ne s’y prendrait pas autrement.
En attendant, à Brazzaville, les excès de la politique du ventre ont pourri la situation plus vite que n’y peuvent remédier ces
médications exogènes. Tandis qu’à Bangui, les dérapages de la Mission interafricaine (Misab), couverts par l’armée française,
montrent les risques de la prescription.
Observateurs
Algérie, Cameroun 1 - après le Tchad et le Niger, l’an dernier : la présence complaisante ou timorée de bataillons
d’observateurs internationaux à des opérations électorales manifestement truquées finit par discréditer la fonction même
d’observation - voire le processus électoral lui-même.
Invités à la vertu civique, les électeurs deviennent en fait les figurants d’une mise en scène, vouée à la légitimation de la
tyrannie. Les observateurs constatent le sage défilé des porteurs de bulletins. Ils en concluent que le scrutin s’est apparemment
bien déroulé, à quelques réserves près - noyées dans la caution globale qu’apporte leur « observation ». Pendant ce temps, la
centralisation des résultats relève de la politique-fiction - souvent écrite à l’avance.
Comme l’indiquent le rapport et l’avis de l’Observatoire permanent de la Coopération française (OPCF) 2, ces missions
d’observateurs n’ont plus de sens si le processus électoral échappe à tout contrôle indépendant du pouvoir en place.
On peut aussi s’interroger sur les motivations, touristiques ou autres, de bon nombre de ces missionnaires de la démocratie.
Christine Desouches par exemple. Ses hautes relations (elle est la fille de Maurice Ulrich, éminence grise de Jacques Chirac)
lui ont valu de devenir un pivot de l’Agence de la francophonie. Elle la représentait à Yaoundé, pour le surréaliste scrutin
législatif camerounais. Comme le chef de la délégation du Commonwealth, le Canadien Jean-Jacques Blais, osait préconiser la
« création d’une Commission électorale indépendante » - élémentaire revendication des démocrates locaux 3 -, elle rétorqua
qu’il n’appartenait pas à la Francophonie de « dicter la création d’une commission électorale indépendante ou autonome aux
autorités camerounaises »
(Afrique-Express, 29/05/1997).
On peut se demander ce que « la Francophonie » vient observer si elle ne veut pas qu’un contrôle impartial assure le respect
des votes. A force d’honorer Ubu, il n’appartiendra bientôt plus grand chose à cette Francophonie-là...
1. Sur le scrutin camerounais, voir A fleur de presse.
2. Rapport 1997, L’Harmattan, p. 67-156. Voir Lire.
3. Au Cameroun comme en de nombreux pays d’Afrique. Les négociations à ce propos viennent d’échouer au Sénégal, ce qui n’est pas bon signe. En Algérie, le
président de la commission électorale officielle, Salah Boubniber, ne s’est pas laissé démonter par les critiques d’un scrutin législatif aux résultats minutieusement
programmés : « Les élections se sont bien passées, nous avons travaillé pour l’Algérie en toute indépendance, et que celui qui n’est pas d’accord aille se faire cuire
un œuf ». Cela laissa les observateurs sans voix (Libération, 10/06/1997)
Prévoyance
Dans la guerre du Zaïre, la Françafrique n’a pas mis ses billes que du côté des perdants. L’Angola d’Eduardo dos Santos fait
partie des vainqueurs. Elf prévoit d’y investir cinq milliards de dollars (29 milliards de F) dans les cinq années à venir. Elle veut
développer en particulier le gisement géant « Girassol » (tournesol) (La Tribune, 09/06/1997). Comme dit la chanson : le tournesol n’a
pas besoin d’une boussole.
Instruction
Les juges Joly et Vichnievsky continuent de fouiller les incuries d’Elf-Augias, en espérant que la justice y fasse un jour le
ménage. Elles parcourent des montagnes de corruption, et pas seulement en Afrique : au Venezuela, en Russie, au Kazakhstan,
en Allemagne, en Espagne,... En ce pays, Elf s’était associée au financier irako-britannique Nadhmi Auchi, un ami de Charles
Pasqua. Elle l’a gratifié de 250 millions de francs de commissions qui, selon un rapport diplomatique belge, auraient servi au
« blanchiment d’argent criminel ». Elf lave plus blanc !
Sauf son service secret, visité par les deux juges. Le chef de ce service, Jean-Pierre Daniel, est un ancien colonel du SDECE -
l’ancêtre de la DGSE. Il recevait des documents confidentiels et des « notes blanches » de tous les services de l’Etat : DST,
DGSE, Sécurité militaire, gendarmerie, RG (Renseignements généraux), police judiciaire !
Daniel est devenu un fin connaisseur de l’action des réseaux françafricains au Cameroun, au Gabon, au Congo-Brazza, au
Maroc (Le Canard enchaîné, 28/05/1997). Et s’il nous rédigeait des Dossiers noirs ?
Carnet
Dans le jeu des sept familles françafricaines, je demande le fils : après Jean-Christophe (Mitterrand) et Pierre (Pasqua), voici
Eric (Denard), qui dirige une société de sécurité aux Comores.
Billets d’Afrique N° 48 – Juillet
1997
En octobre 1995, papa Bob (Denard) commit un énième putsch à Moroni, ouvrant les portes de la présidence à son allié
Mohamed Taki. Celui-ci veille depuis à entretenir sur l’archipel la tradition, chère aux Denard et C ie, d’un pouvoir obscurantiste
et corrompu.
Mais les Comoriens se rebiffent. Y compris de jeunes juges qui, comme en France, refusent la loi du silence (Démocratie Info,
06/1997).
Tolérance
Les « libres entreprises » d’un Paul Barril en Afrique et au Moyen-Orient sont un défi constant et jusqu’ici consenti aux
objectifs avoués de la politique française, et aux conventions internationales. Comme les « denardises », elles sont d’évidence
incompatibles avec la « méthode Jospin », qui voudrait que la France fasse ce qu’elle dit et honore ses engagements.
Qu’un réseau de prostitution de luxe franco-maroco-libanais exerce en France une activité considérable et très lucrative tombe
sous le coup de la loi. Qu’y soient mêlées les « sociétés de sécurité » de Barril n’est qu’à moitié surprenant. Que la clientèle
inclue l’émir du Qatar, vieille connaissance de Paul Barril (cf. Billets n° 42), est plus gênant.
Pas seulement parce que le Qatar est un pivot du militaro-mercantilisme français dans le Golfe persique. Mais parce que Barril
sait menacer : « Qu’on le sache à Paris, faisait-il dire par un de ses proches (Libération, 29/01/1996) : on a une grenade qu’on est
prêt à dégoupiller s’il le faut. Barril connaît toutes les commissions versées, tout l’argent sale qui a circulé entre la France et le
Qatar. Ça peut éclabousser beaucoup de monde ».
L’on constate donc que le parquet de Paris fait l’impossible pour entraver le travail du juge d’instruction Frédéric N’Guyen :
voilà un proxénétisme bien toléré, même s’il est aggravé par des plaintes pour viol et violences sexuelles. Le dit parquet a
bloqué la prolongation de la garde à vue de Paul Barril, entendu le 9 juin sur cette affaire... (Le Monde, 10 et
11/06/1997 ; Libération, 11/06/1997).
Refus d’impunité
Billets (n° 16 et 24) a eu l’occasion d’évoquer les morts mystérieuses de coopérants en Guinée équatoriale, suivies d’instructions
judiciaires sabotées. Le phénomène n’est pas isolé : la veuve de l’un de ces coopérants, André Branger, a rencontré celle d’un
coopérant judiciaire à Djibouti, Bernard Borrel, étrangement « suicidé ». Révoltées par l’obstruction des autorités françaises au
cours de la justice, Elisabeth Borrel (elle-même magistrat) et Elizabeth Branger ont créé, avec Jean de Dieuleveult (frère de
Philippe, le célèbre animateur TV « disparu » au Zaïre en 1985), une association « d’aide et de soutien aux victimes
d’infractions commises à l’étranger, à leurs parents et amis » 1 (Le Figaro, 29/05/1997). Avec l’appui de syndicats de magistrats, cela
va secouer le cocotier !
Car ces affaires sont presque toujours mêlées à la découverte de tractations ou trafics inavouables. Et elles révèlent les dérives
incroyables de grands ou petits chefs français, civils ou militaires, en poste à l’étranger. Grâce à des protections parisiennes et à
la paralysie judiciaire, ils finissaient par se croire tout permis 1. L’état de droit ira-t-il jusque là ?
1. AASVIEFA, 4 rue V. Déqué, 31500-Toulouse.
2. Cf. Mehdi Ba, France-Afrique, La coopération empoisonnée, in Le Nouvel Afrique-Asie, 07/1997.
Sursaut
Première promesse tenue. Le gouvernement a décidé de conformer la régularisation des sans-papiers aux six critères proposés
en septembre 1996 par la Commission consultative des droits de l’homme. Les principes d’humanité sont ainsi réintroduits dans
l’approche des questions d’immigration. Ce qui a nécessité de nouvelles consignes aux préfets, et implique le remplacement des
lois Debré-Pasqua par une législation plus conforme aux valeurs républicaines. C’est promis pour l’automne...
Bons points
* L’ambassadeur de France à Dakar, André Lewin, s’est fortement investi dans le processus de négociations entre le pouvoir
sénégalais et les indépendantistes de Casamance (province du Sud).
(La Lettre du Continent, 22/05/1997).
* En visite au Rwanda les 30 et 31 mai, le président burkinabé Blaise Compaoré a promis que son pays contribuerait à
l’arrestation et l’extradition des auteurs présumés du génocide de 1994. L’un d’eux, le colonel Alphonse Nteziryayo, vit au
Burkina. Une demande d’extradition avait été rejetée en août dernier.
* Un appel a été lancé par une quinzaine de personnalités et une douzaine d’organisations (dont Survie) « pour que les autorités
françaises procèdent au gel des avoirs de Mobutu en France ».
Recueil des signatures : Agir ici (tél. 01 40 35 06 20) et le Cedetim (01 43 72 15 77).
* Les 29 pays membres de l’OCDE se sont mis d’accord fin mai sur une recommandation visant à criminaliser les pots-de-vin
versés à des fonctionnaires étrangers en vue de l’obtention d’un marché. La principale agression contre les Etats des pays
pauvres devient ainsi officiellement hors-la-loi (Le Monde, 28/05/1997). Coup dur pour la Françafrique - du moins quand la France
aura transposé cette recommandation dans sa propre législation. Avis à la nouvelle Assemblée !
(Achevé le 23/06/1997)
« Maintien ou rétablissement de la paix, prévention des crises, ingérence humanitaire, la France a marqué de son empreinte ces
champs d’action depuis 1988. Je confirme l’engagement de notre pays à poursuivre dans cette voie ». (Lionel JOSPIN, discours-
programme du 19/06/1997 devant l’Assemblée).
[Sans inventaire ? Depuis 1988, plusieurs accidents de parcours ont laissé des « empreintes » sanglantes (interventions au Rwanda, non
interventions à Lomé et Srebrenica, représailles à Bangui,... ), invalidant sérieusement le concept français d’« ingérence humanitaire ». La
tenue de camouflage « militaro-humanitaire » est déjà tellement tachée d’hypocrisie qu’elle fait office de repoussoir. La méthode Jospin est-
elle compatible avec ces ambiguïtés entretenues ? ].
Billets d’Afrique N° 48 – Juillet
1997
« [Les troupes françaises à Brazzaville] ont fait du bon travail [l’évacuation de quelques milliers de ressortissants étrangers] . Ce travail fini, il est
normal qu’elles rentrent. C’est une très bonne décision. Si elles devaient avoir une autre mission, alors celle-ci doit être clarifiée,
connue, pour ne pas prêter à confusion et dissiper les spéculations ». (Bizima KARAHA, ministre des Affaires étrangères du Congo-
Kinshasa, in Le Monde du 17/06/1997).
[Une invite, en somme, à passer de l’ère de la confusion françafricaine à la clarification des relations et l’explicitation des intérêts
défendus].
« La France doit remettre en cause les présupposés de sa politique [africaine]. Et elle va le faire. [...] [Jospin] le veut. Bien sûr, les
traditions, les habitudes bureaucratiques, les réseaux sont très forts. De plus, la politique africaine est plutôt faite à l’Elysée.
Mais si Jospin a la volonté de changer les choses, les circonstances sont idéales. Parce que la politique africaine de la France a
échoué. Parce que le président de la République est dans une situation plus délicate que tous ses prédécesseurs. Parce que l’idée
qu’un changement serait bienvenu progresse ». (Dominique MOïSI, directeur adjoint de l’IFRI, Institut français des relations internationales, in
La Croix du 21/06/1997). [Prions ! ]
« J’ai beaucoup d’amis dans la nouvelle majorité, mais ne me demandez pas leurs noms ». (Omar BONGO, président du Gabon, in
Jeune Afrique du 11/06/1997).
[On en livre deux à la curiosité de nos lecteurs : le président du Conseil constitutionnel Roland Dumas et Michel Dubois, l’émissaire de
Michel Rocard].
« La gauche ne doit pas craindre la table rase [en matière de politique africaine], à condition d’avoir le cœur à reconstruire, c’est-à-dire
la volonté de ne plus se compromettre ». (Eric FOTTORINO, in L’autre Afrique du 11/06/1997).
[L’appel à une forme d’héroïsme... devenu peut-être nécessité vitale].
« Les résultats de l’Afrique francophone sont excellents. Elle est aujourd’hui complètement démocratisée ». (Jacques
GODFRAIN, ex-ministre de la Coopération, in L’autre Afrique du 11/06/1997).
[Et le culot de Jacques Godfrain reste inoxydable. Dès le 2 juin, lendemain de la défaite électorale de la majorité RPR-UDF, il faisait savoir
urbi et orbi sa disponibilité pour jouer les Foccart bis auprès de Jacques Chirac - que « le continent africain [...] a toujours considéré comme
l’un des grands dirigeants du 20 ème siècle ». Chirac lui ayant préféré Jacques Toubon, quand même un peu plus subtil, Jacques Godfrain
s’est fait plébisciter premier vice-président du groupe RPR à l’Assemblée. Un vote inquiétant].
« Il y a eu, dans tous les pays africains d’influence française, entre 1990 et 1995, des élections à peu près libres ». (Hubert
VEDRINE, ministre des Affaires étrangères, in Le Débat, 05/1997).
[A l’« à peu près » près, qu’est-ce qui différencie vraiment l’édredon distingué d’Hubert Védrine de la chape posée par Jacques Godfrain sur
les cris de tant d’électeurs africains escroqués, du Togo au Cameroun en passant par le Tchad, le Niger, etc. ? Ou bien ces excellences
n’entendent rien, ou elles pensent pouvoir continuer de nous assourdir].
« [En 1990], à l’état-major du président de la République et au ministère de la Défense, l’approche classique des troupes de
marine [RPIMa], favorable à une instrumentalisation de l’ethnicité au service de la coopération militaire, dans la plus pure
tradition coloniale, continuait de l’emporter [à propos du Tchad]. Ancien responsable de l’opération Manta, le général Huchon était
le porte-parole de cette vision, qui devait également jouer un rôle crucial dans la crise concomitante du Rwanda. [...]
Dans [la] dérive tragique de l’intervention française [au Rwanda], il est difficile de faire la part de la naïveté ou de l’aveuglement
- les analyses de l’ambassadeur Martre, en poste jusqu’en 1993, ayant été particulièrement univoques - et celle du calcul cynique
et de la complicité plus ou moins honteuse, en particulier chez les responsables de la coopération militaire, convaincus de la
nécessité d’endiguer la menace anglo-saxonne sur la "francophonie" et de l’utilité de casser des œufs pour faire des omelettes,
singulièrement en Afrique. [...]
Jeanny Lorgeoux, un proche de Jean-Christophe Mitterrand, [...] conseillait la délégation de Juvénal Habyarimana à Arusha
[lors des négociations de 1993] [...].
L’"anti-intellectualisme" du Président, sa conception ethnologisante des sociétés subsahariennes, ses doutes sur la viabilité de la
démocratie se doublaient d’un véritable "historicisme" au dire d’Hubert Védrine. " [...] Il avait une conscience aiguë, innée, puis
légitimée par l’élection, d’être le continuateur de l’épopée française". On devine combien cette disposition d’esprit a pu le
rendre réceptif aux arguments de ceux qui, dans son entourage ou son état-major particulier, dénonçaient la poussée des "Anglo-
Saxons" [...], conseillaient de jouer la carte Charles Taylor au Liberia pour tailler des croupières aux "anglophones" dans l’Ouest
africain [attisant ainsi une terrible guerre civile], plaidaient la cause de Paul Biya contre son opposant John Fru Ndi [...] ou voyaient dans
la défense de Juvénal Habyarimana l’opportunité de laver l’affront de Fachoda ». (Jean-François BAYART, directeur du CERI -
Centre d’études et de recherches internationales -, intervention au Colloque des 13-15 mai sur La politique extérieure de François Mitterrand).
[De cette contribution aiguisée, nous n’avons extrait que de brefs passages, éclairant les deux fondements permanents de l’interventionnisme
françafricain (l’approche ethniste et le syndrome de Fachoda), et l’incroyable alliance avec le Hutu power - qu’illustre de manière
affligeante la citation ci-après] :
« La présence française dans cette partie de l’Afrique [la région des Grands Lacs] , frontière entre plusieurs colonialismes, est très
contestée par les Anglo-Saxons, certains Belges, les médias et régimes qui sont proches d’eux, lesquels n’ont pas pardonné à la
France son intrusion dans une région où elle n’était pas traditionnellement implantée et où elle a peut-être, selon quelques
africanistes chevronnés, contrarié (retardé ? ) la constitution d’un "Tutsiland". Mais si ce n’est vers notre pays, vers qui d’autre
auraient pu se tourner, à l’heure de l’indépendance, l’ex-Congo-belge, l’ex-Rwanda-Urundi, pour trouver compréhension
politique et aide au développement ». (Hubert VEDRINE, ministre des Affaires étrangères, in Les mondes de François Mitterrand, Fayard, 1996,
p. 704, cité par J.F. Bayart, supra).
« Sur l’affaire du Rwanda, on a dit des abominations, que la France avait armé un régime qui préparait un génocide !
Personnellement, je trouve que ce sont les seules critiques inadmissibles sur [la] politique étrangère de [François Mitterrand] ».
(Hubert VEDRINE, in Le Débat, 05/1997).
Billets d’Afrique N° 48 – Juillet
1997
[On n’admet pas ce qui fait mal. Mais Hubert Védrine a été totalement mêlé à la domination, sur le système de décision élyséen, des
militaires ethnistes et de certains « africanistes chevronnés » - qui ne l’étaient pas moins. Il a fini par partager cet anti-tutsisme militant qui,
couplé à la phobie des Anglo-Saxons, conduisit au génocide].
« En Afrique, le moralisme n’est pas loin du cartiérisme ». (Hubert VEDRINE, cité par Le Monde du 06/06/1997).
[Mais le mépris de toute morale a conduit au désastreux bilan actuel, en termes d’influence, d’image, et même d’intérêts].
« Quand on discute des relations entre l’Union européenne et l’ex-Yougoslavie, la Russie ou même l’Algérie, cela se passe au
sein de la commission des Affaires étrangères du Parlement européen. Quand on évoque l’Afrique noire, c’est traité à la
commission du Développement [...]. Ces trois dernières années, j’ai vu peut-être Mme Bonino [commissaire chargée de l’action
humanitaire] intervenir 250 fois sur la crise des Grands lacs. Mais je n’ai jamais vu M. Pinheiro, le commissaire politique en
charge de la région, livrer des explications sur la politique européenne par rapport à ceci ou cela. Cela montre jusqu’à quel point
l’Afrique est encore pour nous une ancienne colonie ». (Jose Maria MENDILUCE, député européen espagnol, interview à La Libre
Belgique du 27/05/1997).
A FLEUR DE PRESSE
Témoignage chrétien, Quand Kabila s’offre un « régime présidentiel », 30/05/1997 (Henrik LINDELL) : « Les Occidentaux ne sont
[...] pas insensibles au fait que l’AFDL [l’Alliance de L.D. Kabila] ne menace nullement leurs intérêts économiques. Ainsi, la cause,
démocratique, d’un premier ministre "zaïrois" [E. Tshisekedi] évincé, mais élu, ne risque guère de peser lourd face à celle, plus
obscure, d’un président "congolais" autoproclamé après sa victoire par les armes. Même l’ONU [...] par l’intermédiaire de son
envoyé spécial dans la région, Mohamed Sahnoun, lui accorde "le bénéfice du doute" [...]. A vrai dire, l’ONU, les Etats africains
et les pays occidentaux viennent de reconnaître un régime peu démocratique, responsable des pires massacres, sans avoir reçu la
moindre garantie que ce régime soit désormais plus respectueux à l’égard de la vie humaine. Est-ce par "réalisme" ou juste par
cynisme ? ».
[Le superlatif « les pires » désigne une horreur réelle. Cependant, sa relative imprécision affecte la question conclusive.
Celle-ci interpelle indistinctement l’impuissance et/ou l’indifférence des Etats et de leur frêle collectif (l’ONU) devant plusieurs formes et
degrés du « condamnable ». Ne pouvant réagir à tout, les Etats ne réagiront à rien (sauf aux menaces sur leurs intérêts), tant qu’ils ne seront
pas même capables de désigner le « pire » (le génocide), de s’y opposer et de le sanctionner. Deux membres permanents du Conseil de
sécurité font obstacle à toute clarification en la matière : la Chine, gênée entre autres par le Tibet, et la France, assise sur le dossier
Rwanda.
Tous ceux qui, face au pire, refusent la fatalité de l’impuissance « réaliste » ou cynique, doivent s’employer d’abord à disqualifier cette
obstruction. Elle ouvre un boulevard à ceux que tentent les « solutions finales ». Petits massacres deviendront grands.
Quant à la démocratie, le pays qui a soutenu Mobutu jusqu’à lui procurer des mercenaires bosno-serbes devra justifier d’une cure de
désintoxication avant de retrouver sa voix dans la mutuelle des nations habilitées à exiger et recevoir des garanties politiques].
L’autre Afrique, L’ombre de Patrice Lumumba, 11/06/1997 (Jean-Pierre NDIAYE) : « L’épopée prodigieuse de l’Alliance
démocratique a eu un impact puissant dans la conscience de la jeunesse africaine et de sa diaspora. Aujourd’hui, l’Afrique du
Sud et ce nouveau Congo peuvent incarner les aspirations profondes des pères fondateurs du panafricanisme qui voulaient voir
naître des pôles capables de maîtriser et de porter le destin de l’Afrique dans le monde de demain. Kabila doit réussir ! La
relève est déjà prête. Aucune génération ne détient à elle seule, quel que soit le courage ou les sacrifices consentis, le destin de
l’Afrique. L’ombre de Patrice Lumumba ne quittera plus les rives du fleuve Congo ».
[Qu’on le veuille ou non, et même si cela le dépasse, Kabila s’est trouvé investi de cet espoir de désaliénation. Cette perception africaine doit
recevoir au moins autant de considération que l’occidentale, résumée dans l’article précédent. Les deux devraient pouvoir se comprendre, se
compléter, même si cela écartèle les catégories intellectuelles. « Kabila doit réussir » : plutôt que le « bénéfice du doute » accordé par
Mohamed Sahnoun, c’est une invitation à supporter l’espoir ainsi ré-ouvert - au sens où la ferveur des supporteurs peut transfigurer une
équipe incertaine.
Ce qui n’empêche pas de pointer le « piège de l’ivresse d’une victoire facile », et les tentations qui s’en suivent : « autosatisfaction »,
« autoritarisme », « médiocrité » (Anicet Mobé, in La Croix du 17/06/1997)].
Afrique Express, Un jour, il neigera sur Yaoundé, 29/05/1997 (René-Jacques LIQUE) : « Des urnes bourrées avant le début des
opérations de vote. Des centaines de cartes d’électeurs retenues par l’administration, des bureaux de vote au domicile de
particuliers très "particuliers". Des listes d’électeurs incomplètes, déplacées. Des "barrages" d’intimidation des militants du parti
au pouvoir. Des procès-verbaux qui arrivent tardivement sur les lieux du scrutin. Ou qui mettent des heures, une fois le vote clos,
pour faire les quelques centaines de mètres qui séparent un bureau de vote de la commission départementale de recensement des
opérations électorales.
Des chefs coutumiers qui s’enfuient, l’urne sous le bras, dans quelque "forêt sacrée". Des blessés pendant le vote. Des morts,
avant [...]. Des morts après le vote [...]. Un découpage électoral taillé sur mesure, avant le scrutin. Un découpage électoral
"affiné", par décret présidentiel, la veille au soir des élections, afin de "créer" deux nouvelles circonscriptions dans l’Extrême-
Nord [...]. Des résultats clamés à la parade par des "Rdépécistes" [militants du parti au pouvoir, le RDPC] quelques heures à peine après
la clôture du scrutin.
Tout était prévisible et encore une fois le Cameroun n’a pas déçu. Un jour ou l’autre, le ministre de la Communication
Augustin Kontchou Kouomegni annoncera qu’il a neigé sur Yaoundé, et les braves journalistes de la télévision nationale
répéteront qu’il a neigé sur Yaoundé ».
[Gare à l’avalanche ! Après la victoire surréelle du RDPC aux législatives du 17 mai (Billets n° 47), un ancien ministre camerounais s’est
exclamé : « S’ils veulent un Kabila, ils l’auront » (Afrique-Express, 29/05/1997). Ce "ils" désigne certes les partisans de Biya, mais aussi l’ami
Charles Pasqua : il a missionné à Yaoundé plusieurs agents électoraux, pour bonifier sans doute les résultats du scrutin (L’autre Afrique,
28/05/1997)].
Billets d’Afrique N° 48 – Juillet
1997
L’Humanité, Qui a formé les génocidaires ? , 13/06/1997 (Jean CHATAIN) : « Parlant devant le Tribunal pénal international pour
le Rwanda [...] à Arusha [...], un témoin a confirmé que des militaires français avaient entraîné les miliciens de l’ancienne
dictature dans la période ayant précédé le génocide de 1994. Sa déclaration a été formulée lors du procès de Georges Rutaganda,
vice-président des Interahamwe, premiers responsables des carnages. Le témoin a rapporté une discussion avec un milicien lui
ayant assuré que "les militaires français lui avaient appris à tuer"... [...]
Un témoignage qui relance les accusations portées lors du génocide et dans la période l’ayant suivi. Chaque fois, les autorités
françaises ont démenti. Ce n’est pas trahir un secret que de dire que jamais l’opinion, non seulement rwandaise mais plus
largement africaine, ne l’a cru ».
[On comprend pourquoi la Françafrique a multiplié les obstacles au fonctionnement du Tribunal d’Arusha. Les démentis éventuels du
nouveau ministre des Affaires étrangères Hubert Védrine, alors Secrétaire général de l’Elysée, ont moins de chances encore d’être crus. Et si,
simplement, on se décidait à dire la vérité ? ].
Imvaho (Kigali), Les Rwandais en ont plus qu’assez de ceux qui se moquent de leurs malheurs, 02/06/1997 (Marie-Immaculée
INGABIRE) : « "Il n’est pas étonnant qu’un million de Rwandais aient été tués. C’est de cette façon que la Africains règlent
leurs problèmes". Telles sont les paroles qui ont été prononcées par Louise Arbour, Procureur général du Tribunal international
d’Arusha, créé pour juger les personnes soupçonnées d’avoir commis le génocide au Rwanda.
Elle a dit cela alors qu’elle venait d’ordonner la suspension des arrestations des Rwandais présumés coupables de crimes et qui
circulent librement dans les pays étrangers. Souvenez-vous que Louise Arbour a dit : "Suspendez les arrestations, ceux qui ont
déjà été arrêtés sont très nombreux et les maintenir en prison coûte très cher à l’ONU".
Tels sont la pensée et le fonctionnement de Procureur général Louise Arbour [...]. Il est reproché aussi à cette dame d’être à la
tête de ceux qui paralysent les travaux du dit tribunal, au point que jusqu’à ce jour, personne n’a encore été condamné ». [Traduit
par nos soins].
[Si réellement ces propos ont été prononcés (la journaliste dit s’appuyer sur une source écrite), ils justifieraient le remplacement immédiat du
Procureur].
Nord-Sud Export (NSE), mai 1996, p. 7 : « D’après certains dirigeants congolais interrogés par NSE, les Français et les
Américains auraient manifesté leur volonté de tout mettre en œuvre pour que les élections [présidentielles au Congo-Brazzaville] se
passent calmement. Lorsqu’ils ont envisagé l’éventualité d’un conflit militaire, ils ont demandé au gouvernement congolais de le
limiter à Brazzaville... ».
[Autrement dit, Paris et Washington prévoyaient depuis longtemps ce qui s’est déroulé en juin à Brazzaville - dans la limite de leurs
consignes : entretuez-vous si vous voulez, mais ne vous battez pas à Pointe-Noire, sur la côte atlantique, trop près du pétrole... Le 5 juin,
alors que la guerre ravageait Brazzaville, Jean-Luc Vermeulen, qui dirige chez Elf l’exploration-production, faisait une paisible escale à
Pointe Noire. Il a affiché son optimisme : "Le meilleur filon que nous ayons aujourd’hui se situe en Angola et au Congo" (La Tribune,
09/06/1997)].
Le Monde, Brazzaville : l’effondrement, 14/06/1997 : « Avant d’incriminer la démocratie [dont, selon certains, la crise congolaise
confirmerait l’inadaptation à tout ou partie du continent africain] , mieux vaudrait s’interroger sur l’influence déstabilisatrice qu’a pu avoir la
seule vraie puissance économique du pays : Elf [...]. Si la France peut quelque chose au Congo, c’est sans doute de ce côté-là
qu’il faut regarder ».
[Et si Le Monde, reprenant de trop rares enquêtes sur les liaisons françafricaines (on se souvient encore de celle d’Eric Fottorino sur le
réseau Pasqua, les 3 et 4 mars 1995), s’appliquait à lui-même cette résolution extralucide ? S’il aidait l’opinion publique et le gouvernement
français à voir ce qui se passe dans ces zones inavouées de la politique étrangère française ? Il aurait bien mérité du Congo, et de la
France].
LIRE
PNUD (Programme des Nations unies pour le développement), Rapport mondial sur le développement humain 1997, Economica, 268 p.
A force de chercher les causes et les signes de la pauvreté, le PNUD finit par bâtir une somme impressionnante de la problématique du
développement. Il montre que la pauvreté réelle a fortement décrû en pourcentage, et qu’elle recule spectaculairement en certains pays. Cela
rend d’autant plus inacceptable l’augmentation du nombre des pauvres (en valeur absolue). D’autre part, le fort accroissement des disparités
de revenu est l’indice d’une baisse préoccupante des solidarités, effet d’une mondialisation non régulée.
Le Rapport fourmille de propositions et de stratégies d’action. Il chiffre à 80 milliards de dollars par an (dont un quart d’aide extérieure) le
coût d’un programme décennal d’éradication de la pauvreté, qui changerait la vie de plus d’un milliard de personnes. Ce montant équivaut à 3
millièmes du revenu mondial, ou au patrimoine cumulé des sept personnes les plus riches du monde... Mais plus encore que l’argent, c’est
l’engagement politique qui compte. Or l’on constate, par exemple, un considérable désengagement de la France face aux projets multilatéraux
de lutte contre la pauvreté.
France-Zaïre-Congo, 1960-1997
Echec aux mercenaires
Fin de partie pour la Françafrique et ses manœuvres sordides ?
Une mine d’informations, pour mieux comprendre le bouleversement zaïrois : acteurs, stratégies, effets possibles.
Agir ici et Survie, L’Harmattan, 175 p. Disponible à Survie, 70 F.
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