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Summer Games - R S Grey

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© EDEN 2017, un département de City Éditions

© 2016 R.S. Grey


Publié aux États-Unis sous le titre Summer Games : settling the score.
Published by arrangement with Bookcase literary agency.
Couverture : © Shutterstock
Collection dirigée par Christian English & Frédéric Thibaud
Catalogues et manuscrits : [Link]/EDEN
Conformément au Code de la Propriété Intellectuelle, il est interdit
de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage, et ce,
par quelque moyen que ce soit, sans l’autorisation préalable de l’éditeur.
Dépôt légal : Août 2017
Note au lecteur
Bien que cette histoire soit indépendante, elle s’insère dans l’univers créé pour
Scoring Wilder.
Gardez en tête que, si Scoring Wilder a été publié il y a deux ans, Summer
games : droit au but prend place cinq ans après l’histoire originale.
Bonne lecture.
1
ANDIE
Tout le monde avait entendu les rumeurs qui circulaient sur le village
olympique – pas les détails sur les installations de classe mondiale ou les
régimes alimentaires très caloriques qu’on y servait, mais ce que l’on chuchotait
sur les ennuis dans lesquels les athlètes se fourraient une fois qu’ils quittaient les
pistes pour retrouver leurs lits.
Le Comité international olympique distribue les préservatifs comme des
bonbons.
Les athlètes sont tous des maniaques du sexe.
Les Jeux continuent bien longtemps après que les médailles ont été distribuées.
En 2000, les officiels des Jeux avaient distribué soixante-dix mille préservatifs.
Ils avaient dû sentir les murs trembler plus fort qu’ils ne l’auraient cru parce
qu’ils en avaient commandé vingt mille de plus après la première semaine de
compétition. Pour les Jeux de Sotchi et de Londres, ils avaient porté la mise
initiale à cent mille pour les six mille compétiteurs invités. Si vous faites le
calcul, cela donne seize à dix-sept protections par athlète, pour un événement qui
avait duré moins d’un mois. Alors, rumeurs ou pas, le message était clair :
Quand la flamme est allumée, que les Jeux commencent !
Kinsley Bryant, mon mentor dans l’équipe de football féminine, m’avait assuré
que toutes les rumeurs concernant le village étaient vraies. Elle avait participé
aux derniers Jeux d’été et pouvait en témoigner, mais les choses étaient alors
différentes. Ses premiers Jeux s’étaient déroulés à Londres. Cette fois-ci, nous
étions dans la ville ensoleillée de Rio de Janeiro, au Brésil, qui irradiait déjà
d’une aura de débauche. Au moment où nous sortîmes de l’avion, je pouvais
sentir l’excitation qui régnait. Les touristes et les athlètes inondaient les services
des douanes. La foule était vivante, pressée, et je ressentais la fièvre qui
l’embrasait alors que des discussions dans des dizaines de langues différentes
résonnaient autour de moi.
À l’extérieur de l’aéroport, je pris une grande inspiration en essayant de donner
du sens à tout le cirque qui m’entourait. Des vendeurs de rue criaient à notre
attention « Un joli collier pour une jolie fille ! » et les chauffeurs de taxi
promettaient des tarifs imbattables « On vous emmène où vous voulez ! Pas cher
! Pas cher ! ». Mes cinq premières minutes dans la ville s’avérèrent colorées,
bruyantes et grisantes.
— Par ici, mesdames ! nous lança la manager de l’équipe, agitant sa main en
l’air pour nous ouvrir la voie en direction d’une file de navettes en attente.
Je hissai mon sac à dos sur mon épaule et tirai ma valise derrière moi. Je
voulais prendre mon temps et m’imprégner du lieu, mais on nous partageait déjà
en différents groupes pour nous installer dans les véhicules. Nous nous dirigions
vers le village olympique et mon corps bourdonnait d’excitation. Je me
demandais à quoi je devais m’attendre. Est-ce que j’allais pouvoir sortir de ma
chambre sans tomber nez à nez avec un gigantesque joueur de rugby allemand ?
Allaient-ils jeter des préservatifs vers nous, comme durant les matchs de basket,
ou nous attendraient-ils dans nos chambres avec un seau en argent rempli de
magnums de champagne ? « Boa tarde, voici la clé de votre chambre et un peu
de lubrifiant. »
Ils seraient sûrement plus discrets que cela.
— Si nous devons rester assises plus longtemps, mes jambes vont s’atrophier et
je ne pourrai plus participer à la compétition, se lamenta Kinsley, me tirant de
mes pensées.
Elle se retourna sur son siège de la rangée du milieu et nous jaugea toutes les
trois, tassées à l’arrière de la navette. Nina, une autre rookie, était assise à côté
de moi, s’essayant calmement à résoudre un sudoku. Michelle était installée à
côté d’elle, occupée avec son téléphone. Jusqu’ici, elles s’étaient montrées toutes
les deux assez peu réactives. J’avais essayé de les faire sortir de leur coquille
pendant le long vol depuis L.A., mais sans aucun résultat.
— Je suis d’accord, dit Becca en se tournant pour poser les coudes sur l’arrière
de son siège.
Kinsley et Becca étaient toutes les deux des anciennes de l’équipe, mais, en cet
instant, elles ressemblaient plutôt à deux inspectrices sur le point de nous
interroger.
— Je pense qu’on a besoin de quelque chose pour nous divertir jusqu’à notre
arrivée au village.
Kinsley suggéra une partie de fuck-marry-kill1, mais, comme les autres rookies
manquaient aussi bien de tendances matrimoniales qu’homicides, nous finîmes
par faire le tour de la navette pour choisir avec quel athlète nous serions prêtes à
coucher si l’occasion se présentait d’elle-même.
— Et pour toi ? me demanda Kinsley en haussant les sourcils.
Je souris.
— Désolée, je n’ai pas ouvert de dossier « bites ».
Je me dis qu’il y aurait assez de beaux garçons partout pour que je n’aie pas à
me préoccuper de dresser une liste de mes envies au préalable.
— Quelqu’un de vieux jeu, j’imagine.
Elle fut sceptique.
— Sérieusement, pas un seul garçon ne te vient à l’esprit ?
Je haussai les épaules.
— Je suis sûre que j’en trouverai un le moment venu.
— Bouh ! T’es nulle, trancha Becca. À qui le tour ?
— Freddie Archibald ! s’exclama Michelle, levant enfin le nez de son
téléphone.
— Mmm, Freddie, acquiesça Nina, marquant une pause dans son sudoku pour
regarder rêveusement par la vitre.
Je plissai le nez.
— Qui ça ?
— Il nage pour la Grande-Bretagne ! s’exclama Michelle avec une expression
horrifiée.
Apparemment, j’aurais dû savoir qui il était.
— Il s’appelle Frederick Archibald et il fait partie de la famille royale
britannique ou quelque chose comme ça. La totale.
Avec un nom pareil, j’imaginai un prince empaillé avec un balai royal dans le
cul.
— OK, très bien, et pour vous deux ? Qui ce serait ? demandai-je, renvoyant la
balle à Kinsley et à Becca.
Kinsley montra sa main gauche, où un gros diamant ornait son annulaire.
— Désolée, je ne peux pas jouer vu que j’ai déjà gagné.
Je ris et levai les yeux au ciel. Kinsley était mariée à Liam Wilder, un dieu du
foot et un coach assistant pour notre équipe. Ils s’étaient rencontrés quand Liam
avait commencé à coacher son équipe à l’université, avant les derniers Jeux
olympiques. Becca était elle aussi mariée à un footballeur – l’un des anciens
coéquipiers de Liam – et, lorsqu’ils étaient réunis tous les quatre, ils formaient
un ensemble plutôt photogénique. À chaque fois que je passais devant un
kiosque à journaux, j’apercevais toujours un magazine sportif avec, au moins,
l’un de leurs visages imprimé sur la couverture. Quand j’avais été sélectionnée
dans l’équipe nationale féminine, ils m’avaient adoptée avec enthousiasme au
sein de leur quatuor redoutable. Déménager du Vermont à L.A. avait constitué
une transition mouvementée, sans compter l’entraînement olympique, mais
Kinsley et Becca étaient vite devenues les grandes sœurs que je n’avais jamais
eues, mais toujours voulues.
— Alors, est-ce que vos alliances signifient que vous ne pouvez pas venir faire
la fête avec moi ce soir ? demandai-je avec un sourire sournois.
Kinsley plissa les yeux.
— De quoi tu parles ?
— Les nageurs brésiliens m’ont envoyé un message sur Facebook. Ils
organisent une soirée à thème et j’avais l’intention d’y aller.
— Ne comptez pas sur moi, dit Nina. Le décalage horaire.
Michelle acquiesça.
— Pareil pour moi.
Horreur.
Becca et Kinsley échangèrent un regard anxieux concernant mes projets de
sortie, mais ce n’était pas une surprise. Au cours des derniers mois, j’avais
essayé de les convaincre que j’étais une adulte, sauf qu’elles me voyaient
toujours comme la rookie innocente tout juste débarquée de son Vermont natal.
Je pouvais comprendre leur inquiétude : je n’avais pas beaucoup d’expérience de
la fête et j’avais voyagé pour la première fois à l’étranger durant nos matchs de
qualification seulement quelques mois auparavant. Sans oublier le baratin qu’on
nous avait servi sur le taux de criminalité à Rio durant un séminaire intitulé « La
sécurité pendant les Jeux », mais ce n’était pas comme si j’allais me retrouver à
marcher seule dans les rues la nuit.
« Depuis que tu t’es installée à L.A., tu as été comme une petite sœur pour moi,
m’avait dit Kinsley sur le chemin de l’aéroport. Je me sens responsable de toi. »
Théoriquement, j’étais la petite sœur de Kinsley dans l’équipe et, même si je lui
étais reconnaissante de se soucier de moi, j’étais prête à vivre un peu par moi-
même. Pendant longtemps j’avais consacré toute mon énergie au football,
cependant nous avions encore une semaine avant le premier match et j’étais
prête à voir par moi-même le genre de folies qu’offrait le village.
Viva Brasil !
***
Le village olympique s’étalait sur sept zones, avec de hauts immeubles alignés
le long d’une grande artère principale. La navette nous amena jusqu’à l’entrée de
notre résidence, et je comptai les boutiques sur le trajet. Un café jouxtait un
fleuriste, et des snacks étaient éparpillés entre des cabinets de médecins, un
centre bancaire, un salon de coiffure et un bureau de poste. Tout ce dont nous
pourrions avoir besoin était accessible à pied. Nous arrivâmes à un passage
clouté et notre navette marqua l’arrêt pour laisser la foule traverser. Cette
agitation me faisait penser à la rentrée universitaire. Des athlètes se déversaient
de voitures et de vans, vêtus des couleurs de leurs pays. Tout le monde était
fatigué par le poids des valises, des sacs de sport et des heures de voyage. Nous
étions tous là pour travailler dur et représenter nos nations aux Jeux ; mais,
maintenant que nous étions tous ensemble, il y avait un courant d’excitation
perceptible dans l’atmosphère.
— Il est là ! s’exclama Michelle, tapant du doigt contre la vitre. Freddie !
Regarde !
Je suivis la direction indiquée, essayant de discerner l’athlète britannique dans
toute cette agitation.
— Où ça ? demanda Kinsley, se penchant par-dessus Becca pour accéder à la
vitre.
— C’est mon sein, crétine. Rassieds-toi ! lança Becca en la repoussant à sa
place.
J’essayais de le repérer, mais le trottoir ressemblait à une explosion de coloris.
Les athlètes se mélangeaient, et, à la seconde où je crus avoir trouvé quelqu’un
qui semblait porter le drapeau britannique, il avait disparu dans la foule.
— Je ne le vois pas !
Michelle grogna.
— Regarde ! C’est le grand gars avec les cheveux bruns !
— Bien sûr, Michelle, ça nous aide beaucoup, ironisa Kinsley, alors qu’elle
laissait tomber et se rasseyait sur son siège.
Je ris, prête à abandonner moi aussi, mais Michelle se mit alors à crier en
montrant l’avant de la navette.
— Là ! Il est juste là !
Je m’avançai pour me caler entre Becca et Kinsley et me figeai au moment où
Freddie devint visible, cadré par les limites du pare-brise tandis qu’il traversait la
rue.
Que Dieu garde la Reine !
— Bon sang, soupira Nina, plantant ses doigts dans mon bras afin de se hisser
jusqu’à un meilleur point de vue.
« Bon sang » n’était pas suffisant pour décrire ce que l’on voyait. « Bon sang »
était une expression pour les manants sans distinction. C’était lui, Freddie ? Le
voir était plus proche de déclencher un « Dieu du ciel », accompagné d’un « Il
me faut une nouvelle culotte, s’il vous plaît » ajouté un ton plus bas. Son visage
était si séduisant qu’il fallut que je cligne des yeux trois fois avant de me laisser
croire que j’étais bien face à un être humain.
— Regardez-moi ce menton, se pâma Nina, ébahie.
— Regardez ces lèvres, renchérit Michelle.
— Il est si grand ! ajouta Nina. Oh, mon Dieu… il est tellement mieux dans la
vraie vie.
J’essayai d’ignorer leurs commentaires pour me faire une idée par moi-même.
Il avait des cheveux bruns épais et des yeux qui semblaient beaucoup plus clairs.
Caramel. Sa peau était bronzée et rasée de près, et quiconque doté d’yeux
pouvait deviner les muscles cachés sous sa chemise. Mais ce qui me souffla, ce
fut le sourire se dessinant doucement sur son visage à l’approche de l’équipe des
médias qui l’avaient aperçu de l’autre côté de la rue. À ce moment précis, je fus
bouleversée.
— J’ai oublié, commença Becca en se tournant pour nous regarder toutes les
trois. Est-ce que c’est « Les Anglais vont venir » ou « Les Anglais vont me faire
venir » ?
Kinsley éclata de rire.
— Nous n’aurions jamais dû déclarer l’indépendance. Est-ce que vous pensez
qu’on peut revenir dessus ?
— Où croyez-vous qu’il va ? demanda Michelle, les ignorant complètement.
— Probablement faire une interview, répondit Nina.
Aucun doute n’était permis : il arborait le look parfait pour passer à la
télévision. Toutefois, il y avait plus que cela : il était intrigant. Frederick
Archibald était une entité à part entière, et, alors que la navette recommença à
avancer, je le suivis des yeux à travers le pare-brise arrière en me demandant si
Michelle et Nina avaient raison. Freddie Archibald avait définitivement quelque
chose, et, si je devais établir une liste des athlètes sexy à Rio, je l’y mettrais tout
en haut.

1. Le jeu du fuck-marry-kill consiste à dire, lorsque le nom d’une personne est proposé à la ronde, ce qu’on
aimerait hypothétiquement faire avec elle : coucher (fuck), se marier (marry) ou la tuer (kill). [N.d.T]
2
FREDDIE
— Bienvenue dans Good Morning America. Je suis Nancy Rogers, et
j’accueille ce matin Frederick Archibald, l’énigmatique nageur britannique qui a
accumulé pas moins de seize médailles d’or jusqu’à présent.
La caméra pivota dans ma direction et je fis un signe vers le public. Les spots
du studio m’empêchaient de voir à plus de deux mètres, mais j’aperçus Thom,
mon coéquipier, riant comme une baleine à côté du caméraman.
— Bienvenue dans notre émission, Freddie, continua Nancy, penchant son
corps vers moi. Quand êtes-vous arrivé à Rio ?
— Il y a tout juste deux jours. J’ai pris un vol avec quelques-uns de mes
partenaires.
— J’aurais pensé que vous seriez venu à la nage ! Je plaisante, bien sûr ! lâcha-
t-elle d’une voix stridente, puisant dans le puits d’enthousiasme préfabriqué dont
seuls pouvaient faire preuve les animateurs entre deux âges des tranches
matinales.
J’inspirai pour trouver un semblant de patience avant de lui offrir un faible
sourire.
— Ce genre de traversée serait sans doute un peu frisquet.
— Eh bien, quoi qu’il en soit, commença-t-elle en admirant mon physique, je
suis sûre que vous auriez été capable d’y parvenir. Votre entraînement doit être
très exténuant.
Est-ce qu’elle est en train de me draguer ?
— Dites-moi, avez-vous l’intention de battre les records que vous avez établis
durant les Jeux de Londres ?
Mince, j’avais oublié le genre de questions qu’ils posaient aux États-Unis.
Qu’est-ce qu’elle pensait que je voudrais faire ? Perdre ?
— Vous avez tout juste, Nancy, c’est mon objectif, répondis-je, impassible.
Elle sourit, affichant une sorte de grimace qui lui tordit le visage.
— Vous savez, Freddie, votre réputation vous précède – même outre-
Atlantique, gloussa-t-elle. Vous êtes connu de tous comme le « mauvais garçon »
de la natation.
La caméra zooma sur mon visage tandis que je regardais Nancy en fronçant les
sourcils.
— C’était une question ?
Elle balbutia et ajusta le micro sur sa veste. Je ne rendais pas cette interview
facile. Elle n’avait commencé que depuis trente secondes et j’étais déjà abrupt
avec Nancy, mais je ne voyais pas l’intérêt de tourner autour du pot. Je n’aimais
pas les médias. Je ne voulais pas donner d’interviews. Ma manager avait insisté
pour que je fasse celle-ci, alors c’est ce que la journaliste aurait : dix minutes
d’antenne pleines de malaise.
— Vous avez raison. Au temps pour moi. Je voulais vous demander quel effet
cela faisait d’être le bad boy de la natation.
Je ris.
— Vous devriez le demander à mon coéquipier, Thom. Il drague les filles bien
plus que je ne le fais.
C’était un mensonge, mais j’avais besoin d’une diversion pour désamorcer sa
question. Qui parlait de quelqu’un en l’appelant le bad boy de la natation ? Je ne
ramènerais plus jamais de filles dans mon lit si je me laissais définir comme ça.
— Oh, je suis sûre que vous êtes trop modeste.
Je ne répondis pas et elle dut se replonger dans ses notes pour trouver sa
prochaine question.
— Euh, Freddie…, bégaya-t-elle, regardant la caméra avec hésitation avant de
se tourner vers moi. Quatre ans ont passé depuis les derniers Jeux olympiques et
j’ai cru comprendre que beaucoup de choses ont changé pour vous depuis cette
époque. Pourriez-vous partager avec nous quelques détails à propos de votre
annonce de…
Je secouai la tête pour l’interrompre. Je savais que ma manager avait transmis
une liste de questions qui seraient exclues d’office.
— Nancy, cette interview devait porter sur la natation.
Elle sourit plus largement.
— Et c’est de cela que nous allons parler ! Je vous le promets. C’est juste que
nos téléspectateurs meurent d’envie de savoir quels sont vos plans avec la jolie
Caroline.
Je me levai et portai la main à mon micro.
— Désolé, Nancy. Jusqu’à ce que j’aie fini mes épreuves dans quelques
semaines, je me concentre uniquement sur le bassin.
Je donnai mon micro au caméraman en quittant le studio. Thom ne s’arrêta pas
de rire jusqu’à ce que nous soyons dehors – quel imbécile ! Ils ne pourraient
probablement pas diffuser l’enregistrement. Il devait durer moins de deux
minutes, mais je m’en foutais. Les médias étaient des vautours. Quoi qu’il arrive,
ils raconteraient ce qu’ils voudraient sur la manière dont je me comportais.
— Freddie, est-ce que vous essaierez de nager encore plus vite cette fois-ci ?
singea Thom, se lançant dans sa meilleure imitation de Nancy.
— Exactement ! dis-je en riant et en lui flanquant une bourrade dans l’épaule.
Bien sûr, je suis là pour battre mes satanés records.
— Tu pensais vraiment ce que tu lui as dit ? me demanda-t-il d’un air
soudainement plus sérieux. Sur le fait de te concentrer seulement sur le bassin.
— Pourquoi, tu as déjà prévu des choses pour nous ? l’interrogeai-je en jetant
un coup d’œil à mon téléphone.
Il affichait déjà trois appels manqués de ma manager – elle voulait certainement
me réprimander pour avoir quitté le plateau –, mais je me contentai de l’ignorer.
— Il y a quelques potes qui iront à l’appartement de Brian, mais je pense qu’on
devrait faire un tour à cette fête que les nageurs brésiliens organisent. C’est une
soirée à thème.
Ça semblait surtout ridicule.
— Et c’est quoi, le thème ?
— Ça dit « Rubik’s Cube » sur l’invitation Facebook.
Je m’arrêtai et me tournai vers lui.
— C’est une blague ?
3
ANDIE
Nous n’étions à Rio que depuis quelques heures, mais Kinsley, Becca et moi
avions déjà pris nos marques sur place. Nous partagions un appartement au
même étage que le reste de l’équipe et, même si nous avions toutes les trois nos
propres chambres et salles de bains, nous allions certainement passer tout notre
temps ensemble. Déjà, elles étaient installées dans ma chambre, me regardant me
débattre avec mes vêtements au lieu de déballer leurs affaires.
— C’est quoi, exactement, une fête Rubik’s Cube ? demanda Becca.
— C’est simple : tout le monde porte des vêtements de couleurs différentes –
des t-shirts rouges, des shorts bleus, des chaussettes vertes, ce que tu veux – et,
une fois à la fête, tu dois échanger tes couleurs avec d’autres personnes jusqu’à
n’en porter qu’une seule.
Kinsley commenta :
— Ça semble être une excuse pour voir les gens en sous-vêtements.
Je jetai ma valise sur mon lit.
— Oui, eh bien, est-ce que ce n’est pas ça, le véritable sens de la vie ?
Je n’eus pas besoin de regarder par-dessus mon épaule pour savoir qu’elles
échangeaient l’un de leurs fameux regards inquiets dont elles avaient le secret.
Elles n’étaient pas habituées à cet aspect de moi. À L.A., si je n’étais pas
beaucoup sortie, c’était parce que mes journées entières – de 6 heures à
18 heures – étaient consacrées au football.
— Est-ce que vous auriez des vêtements violets ou orange que je pourrais vous
emprunter ? leur demandai-je en choisissant un débardeur bleu et un short rouge.
Il y avait suffisamment d’affaires rouges, blanches et bleues dans ma valise
pour tenir une vie entière. Ils nous avaient littéralement ensevelies sous ces
couleurs dès que nous avions été appelées en équipe nationale.
— Je pense que ce sera plus joli, me dit Kinsley en me montrant une veste
polaire blanche géante que j’avais prise au dernier moment.
En principe, c’était encore l’hiver à Rio, mais je me sentais plutôt comme si
nous étions en été à Los Angeles.
Elle tendit la polaire par-dessus mon haut bleu et m’offrit un sourire satisfait.
— Oui, c’est adorable.
Dix minutes plus tard, j’avais trouvé la tenue que je voulais porter : le
débardeur bleu, le short rouge, des chaussettes hautes blanches et une casquette
de camionneur jaune que j’avais achetée à l’aéroport. Il y avait marqué dessus
Rio de Janeiro en lettres cursives. Quant à Kinsley et Becca, elles m’avaient fait
part de leurs choix me concernant : un bas de survêtement qui couvrirait le
moindre centimètre carré de peau de mon nombril à mes chevilles, la veste
polaire blanche et un foulard rouge qu’elles voulaient que je porte comme un
voile musulman.
— Oh, et tu peux garder les chaussettes blanches, ajouta Kinsley, comme si elle
m’accordait une grande faveur.
Becca acquiesça.
— Oui, et tu pourrais porter la casquette par-dessus le foulard.
— Je pense que je peux me débrouiller à partir de maintenant.
Je commençai à les pousser gentiment en direction de la porte.
— Vous m’avez suffisamment aidée, merci.
Une fois seule, j’utilisai ma valise pour me barricader. Je me changeai
rapidement, libérai mes cheveux de ma queue de cheval et les secouai pour leur
redonner du volume. De longues mèches encadrèrent mon visage, et, quand je
mis ma casquette à l’envers, elle vint atténuer la féminité de mes traits. Je souris
d’un air satisfait en voyant mon reflet bronzé dans le miroir de la salle de bains.
Ma première nuit à Rio allait être un succès.
— Andie ! Laisse-nous entrer ! cria Kinsley, tambourinant à la porte de ma
chambre.
Ou pas.
J’attrapai mon téléphone sur mon lit, poussai ma valise sur le côté et ouvris le
battant pour trouver Kinsley et Becca changées et prêtes pour se rendre à la fête.
Non. Juste non.
Elles semblaient parfaitement ridicules en tenue d’entraînement Adidas rouge,
casquette noire et lunettes de soleil. Soit elles venaient de quitter le tournage
d’un clip des années 1980, soit elles faisaient maintenant officiellement partie de
l’équipe qui assurait ma sécurité. Et je n’avais pas l’intention d’aller où que ce
soit avec elles dans ces tenues.
— Qu’est-ce que c’est que ça, les filles ? Je ne vais pas à la fête avec vous deux
habillées ainsi.
Elles me suivirent hors de l’appartement en ajustant leurs casquettes et en
m’assurant qu’elles se fondraient sans problème dans la masse. Je n’en étais pas
si sûre. Bien entendu, c’était toujours des footballeuses sexy, confiantes et
impressionnantes, mais elles avaient perdu un peu de leur superbe. Depuis que
Liam et Penn leur avaient passé la bague au doigt, rien ne les retenait plus de
devenir de vraies adultes. Elles étaient véritablement surexcitées à l’idée de
passer un vendredi soir à se repasser des épisodes de Parks and Recreation avant
d’aller se coucher à 21 heures.
— Et comment vont vos maris ? demandai-je, essayant de trouver des raisons
légitimes de les dissuader de m’accompagner. Je suis sûre qu’ils n’ont aucune
envie de vous voir vous mêler à une bande de jeunes gars séduisants.
— Eh bien, tu as raison de dire que j’assure toujours, répliqua Kinsley en
montrant d’un geste son survêtement rouge brillant. J’ai toute la confiance de
Liam et il m’a fait promettre que je ne te laisserais pas sortir toute seule.
Je grognais. Liam aussi s’y mettait ? Combien de parents devrais-je gérer
durant ce voyage ? J’essayai d’accélérer le pas, me disant que je parviendrais à
les semer. Mais je n’en eus pas l’occasion. Elles s’accordèrent à mon rythme et
entremêlèrent leurs bras aux miens, m’entravant proprement pour ma plus
grande gêne.
— Ça va être marrant ! se réjouit Becca en faisant un petit saut de cabri. Une
soirée entre filles !
Kinsley acquiesça.
— Nous n’avons pas d’entraînement avant demain midi, alors on a le droit de
se laisser aller un peu.
Kinsley et Becca avaient seulement quatre ans de plus que moi, or, quand nous
arrivâmes aux abords de la fête, je me sentis comme si j’étais en train de marcher
avec mes parents.
— Waouh, une boule disco ! s’écria Becca en nous faisant passer la porte. Qui
prend la peine d’apporter une boule disco pour les Jeux olympiques ?
Les nageurs brésiliens nous firent signe d’entrer avec de grands sourires.
— Bonsoir, mesdames, nous dit l’un d’eux dans un anglais impeccable, chargé
d’un lourd accent.
— Désolée, Liam Wilder m’a déjà offert une alliance, lança Kinsley, secouant
sa main gauche en l’air comme Beyoncé.
Becca fit de même, et, comme elles me tenaient fermement les bras, je ne
pouvais m’éclipser. Leurs alliances formaient un véritable champ de force de
chasteté autour de nous, et personne ne semblait faire attention à moi.
— Et si on prenait un peu de punch ? suggéra Becca.
— On ne devrait boire que de l’eau à si peu de jours de la compétition, fit
remarquer Kinsley.
Bon sang, il fallait que j’arrive à les lâcher d’une manière ou d’une autre.
— Les filles, il faut que j’aille aux toilettes, leur déclarai-je en me glissant hors
de leur portée.
Becca semblait alarmée, comme si le fait d’avoir envie d’aller aux W.C. pouvait
cacher d’autres désirs coupables.
— Oh, on pourrait toutes y aller ensemble ?
— Non ! criai-je, avant de redescendre d’un ton. Je, euh… je dois faire la
grosse commission.
— Oh, j’en connais une qui est nerveeeeeeeeuuuuuuuuuse, me taquina Kinsley
avec un sourire suffisant. C’est sa première fête olympique, ses intestins ne
répondent plus !
Becca éclata de rire.
Je fermai les yeux, pris deux profondes inspirations et parvins à afficher un
faux sourire.
— Honnêtement, je suis contente que vous soyez venues avec moi, les filles. Je
vais juste aller aux toilettes et à mon retour on pourra faire la fête ensemble toute
la nuit.
Mon baratin me permit de les amadouer suffisamment pour que je puisse partir
toute seule ; à vingt et un ans, je n’aurais jamais pensé que cela constituerait un
problème. Heureusement, à la seconde où je me retrouvai hors de leur vue, je
pus enfin voir la fête pour ce qu’elle était vraiment : un terrain de jeu.
Les Brésiliens avaient un appartement qui faisait au moins deux fois la taille du
nôtre. Le salon était plein à craquer d’une troupe internationale d’Adonis et
d’Aphrodite. Kinsley et Becca s’étaient terrées dans l’entrée, et, tandis que
j’essayai de trouver les toilettes dont je n’avais pas vraiment besoin, je me rendis
compte qu’il ne serait pas bien compliqué de les éviter pour le restant de la nuit.
Tout le monde criait pour se faire entendre par-dessus la musique et je ne
pouvais distinguer un accent d’un autre au milieu de la cohue. Je saisissais au
vol des mots en anglais, mais le temps que je me retourne, il m’était impossible
de retrouver qui avait pu les prononcer. Un groupe de garçons chahuteurs
bloquaient le passage vers le bar, alors je me faufilai entre eux, presque invisible
du fait de leur immense taille.
— Hé, où tu vas, toi ? me demanda l’un d’eux avec un accent prononcé tandis
que je prenais une bière et que j’essayais de replonger dans la foule.
— Oh, gloussai-je, j’attrape juste de quoi boire.
J’agitai la canette devant moi et ils me firent tous de grands sourires.
Clairement, ils approuvaient que je boive de l’alcool. Entre leurs hautes statures
et leurs barbes épaisses, ils ressemblaient à un groupe de Vikings qui auraient
accidentellement voyagé dans le temps jusqu’en 2016. L’un d’eux portait un
maillot de rugby qui semblait suffisamment grand pour couvrir l’ensemble de
mon corps.
— OK, les gars… amusez-vous bien, lançai-je en essayant de me frayer un
chemin entre eux.
Celui qui était le plus proche de moi – un géant avec une longue barbe rousse –
me tapa sur l’épaule. Mes genoux ployèrent sous le poids.
— Reste avec nous ! Bois un verre ! beugla-t-il.
J’y réfléchis pendant une seconde. Boire avec une bande de rugbymen bruyants
n’était clairement pas la vision que je m’étais faite de cette soirée. En revanche,
si je restais avec les Vikings, Kinsley et Becca ne pourraient jamais me retrouver.
Je les contemplai une nouvelle fois, et de grands sourires firent de nouveau leur
apparition à mon intention. Les dents tordues ou manquantes faisaient partie du
tableau, mais ils semblaient plutôt inoffensifs – tant qu’aucun d’entre eux ne
s’amusait à me redonner une tape sur l’épaule. J’avais vraiment eu l’impression
d’avoir été heurtée par une voiture lancée à pleine vitesse.
Dix minutes plus tard – les détails étaient flous –, Gareth (celui qui portait une
énorme barbe) m’avait hissée sur ses épaules et paradait avec moi à travers
l’appartement comme si j’étais une piñata. Ses coéquipiers formaient une mêlée
autour de lui et ils cherchaient tous à m’apprendre une chanson à boire, une qui
semblait avoir été empruntée aux pirates de l’ère victorienne.
Qu’est-ce qu’on fera d’un marin bourré ? Qu’est-ce qu’on fera d’un marin
bourré ? Qu’est-ce qu’on fera d’un marin bourré tôt dans la matinée ?
Je ne connaissais pas vraiment les paroles, je chantais néanmoins aussi fort que
je le pouvais.
— Qu’est-ce qu’on ferait avec un coup fourré ? Quelque chose… quelque
chose énamouré… Tôt dans la matinée !
Je braillais, oscillant dangereusement d’avant en arrière sur les épaules de
Gareth. J’avais bu deux bières d’affilée, et l’alcool s’agitait dans mon estomac
de la pire des manières possibles.
— Continue, jeune fille, m’encouragea Gareth, levant la tête en arrière pour
regarder vers moi.
— Oh, mon Dieu, tu viens juste de m’appeler jeune fille !
Je partis en arrière d’un grand éclat de rire, ce qui s’avéra être une mauvaise
idée. Cela déséquilibra complètement Gareth. Imaginez-vous un raton laveur
éméché sur les épaules d’un ours. Bien sûr, il pesait cinq fois plus que moi, sauf
qu’il ne put contrebalancer mon mouvement, et, avant que je m’en rende
compte, je plongeai au ralenti vers le sol.
C’est à ce moment qu’un garçon sexy me rattraperait si j’étais une princesse
Disney.
Cette pensée se conclut au moment où mon dos entra en collision avec le sol.
L’air s’échappa de mes poumons en un « Ouch ! ».
Le niveau de la musique baissa et les rires s’arrêtèrent tandis que les gens
formaient un cercle autour de moi. Pensaient-ils que j’étais morte ou quelque
chose d’approchant ?
Attendez, est-ce que je suis morte ?
Je clignai des paupières à plusieurs reprises, guettant un signe qui m’indiquerait
à coup sûr que j’étais encore en vie. Les lumières au-dessus de moi allaient et
venaient en tous sens, mais ça aurait pu être les anges qui m’appelaient depuis le
ciel – ou depuis l’enfer, puisque c’était sûrement l’endroit vers lequel je devrais
me diriger maintenant que j’avais menti à Kinsley et Becca pour échapper à leur
garde rapprochée.
Un visage se pencha au-dessus de moi, éteignant les lumières célestes (ou
infernales). Je distingua des yeux caramel, des cheveux bruns, une mâchoire bien
dessinée et une paire de lèvres de rêve.
Était-ce Dieu ? Ou…
— Êtes-vous le diable ? demandai-je à la tête flottante. Parce que je vous jure
que j’étais sur le point de mieux me comporter.
Le visage afficha un franc sourire et je me concentrai à présent sur des traits
merveilleusement séduisants. Si Satan était si beau, je serais probablement
capable de me faire à l’idée de la damnation éternelle.
— Très bien, je vais te relever. Crie si quoi que ce soit te fait mal, déclara le
diable avec un accent britannique tout à fait charmant.
Des mains entourèrent mes épaules et me redressèrent en position assise. Je
pouvais respirer à nouveau et ne ressentais aucune douleur. Je tâtai mes coudes
et ma tête. Je me dis que j’avais réussi à tomber de manière gracieuse, comme la
princesse que je m’imaginais être.
— Tout va bien ? demanda la voix à l’accent britannique, tandis que son
propriétaire me contournait pour me faire face.
La tête flottante était rattachée à un corps très, très beau. Je pris mon temps
pour le passer en revue, jusqu’à ce que j’atteigne son visage et que je me rende
compte que je reconnaissais ce diable.
— Vous êtes Frederick Archibald, énonçai-je d’une petite voix choquée.
— Je préfère Freddie.
Son sourire malicieux qui s’étirait lentement saisit mon cœur tandis que Gareth
se ruait en avant.
— Jeune fille ! gronda le rugbyman. Je suis désolé, mais tu as trop gigoté !
Toute l’équipe de rugby m’entourait, attendant probablement mon signal pour
m’offrir des funérailles vikings en bonne et due forme. J’écartai Gareth du bras
et me remis debout.
— Je vais bien, vraiment.
Mon poignet me faisait mal, mais ça ne venait pas de la chute.
— Je vous jure, ajoutai-je.
Il y eut encore cinq minutes d’examen attentif de leur part pour voir si je ne
m’étais pas cassé un os ou deux.
— Je pense qu’elle va bien, répéta Freddie, qui était resté en retrait.
Je tournai la tête vers lui et l’admirait pour la première fois. Soit il me coupait
le souffle, soit j’avais menti en affirmant que je me sentais bien.
L’équipe de rugby sembla conclure que j’étais plus solide qu’il n’y paraissait ou
bien que j’avais l’air d’avoir besoin d’un autre verre. Quoi qu’il en soit, ils s’en
allèrent vers d’autres cieux et je me retrouvai à quelques mètres à peine de
Freddie, essayant de dénicher quelque chose d’intelligent à dire. Il portait un
jean bleu et un t-shirt rouge. Je ne pouvais voir de quelle couleur était son
caleçon, mais, si j’échangeais mon bas avec le sien, j’aurais avancé dans mon
Rubik’s Cube.
— Ça va mieux ? me demanda-t-il, quelque peu anxieux.
Je souris.
— Oui. Maintenant je vais avoir besoin que tu enlèves ton pantalon.
4
FREDDIE
— Tu as besoin que j’enlève mon pantalon ? demandai-je pour être sûr d’avoir
bien entendu.
Cette fille était jolie – plus que jolie, en réalité. Son haut bleu remontait de deux
ou trois centimètres sur son ventre plat, et un coup d’œil à ses longues jambes
suffisait à prouver qu’elle pratiquait un sport dans lequel elle courait – beaucoup.
Ses beaux yeux bleu-gris étaient difficiles à ignorer.
Elle ressemblait à ce type de filles américaines dont les garçons rêvaient : des
cheveux d’un blond très clair et une peau légèrement bronzée, comme si elle
venait juste de quitter la plage. Je me dis que c’était la raison pour laquelle je ne
l’avais pas laissée immédiatement tranquille. Elle avait une équipe de titans prêts
à la garder occupée toute la nuit, et pourtant ma curiosité m’avait retenu auprès
d’elle.
Elle me montra son short rouge et j’eus un nouvel aperçu de ses longues
jambes.
— Oui, nous devons faire un échange pour que j’aie un bas bleu assorti à mon
haut. C’est pour le jeu. Nous devons quitter la soirée vêtus d’une seule couleur et
je pense que ma couleur est le bleu.
Je n’avais aucune idée de ce dont elle parlait, mais je n’avais sûrement pas
l’intention d’échanger mon jean contre son short. Je ne pourrais certainement pas
l’enfiler plus haut que les chevilles.
— Allez, tu dois jouer, insista-t-elle avec une moue pressante.
Quelque chose me disait qu’elle pourrait commettre un meurtre et échapper à
tout jugement avec des lèvres comme celles-ci.
— Je ne peux pas te donner mon jean, affirmai-je, mais mon boxer est bleu.
Freddie, espèce de pervers. Elle ne veut pas de ton caleçon.
Ses sourcils se levèrent de stupeur, mais ça ne dura qu’un instant. La surprise
s’évanouit dans un sourire et elle attrapa ma main.
— Viens, on peut se changer par là.
Je m’étais préparé à prendre une claque, mais peut-être que les Américaines
étaient différentes. Elle me conduisit le long du bar et l’on tourna juste après
pour se retrouver dans un long couloir. La soirée était moins surpeuplée par ici,
et toutes les personnes que nous croisâmes regardèrent sa main dans la mienne,
et imaginèrent immédiatement le pire. Les garçons me tapèrent sur l’épaule et les
filles nous adressèrent des regards jaloux.
— Attends, je ne connais même pas ton nom, tentai-je alors qu’elle tapait à
l’une des portes au bout du couloir.
Elle se tourna et me sourit par-dessus son épaule.
— Andie.
Je connaissais ce nom.
— Andie Foster ?
— Comment tu le sais ?
— Toi et les autres filles de l’équipe de foot, vous êtes le grand sujet de
conversation des Jeux.
Elle haussa un sourcil et acquiesça, ne prenant pas la peine de commenter ma
remarque.
La pièce dans laquelle elle me fit entrer était une chambre inoccupée. Elle
affichait les mêmes meubles que les autres chambres du village olympique : un
lit à deux places standard, une chaise, une commode. Il n’y avait pas de valise ni
de sac en vue.
— On dirait qu’on sera tranquille ici, dit-elle. Par contre tu devras te tourner
pendant que je me change.
J’ouvris la bouche pour répondre, mais elle était déjà en train de défaire
l’élastique de son short. Je me retournai pour regarder le mur opposé, essayant
de modérer l’excitation que je sentais naître dans mon pantalon. Je pouvais
l’entendre faire glisser le vêtement sur ses jambes bronzées et je fourrai les
mains dans mes poches en fermant les yeux très fort. J’avais autant de volonté
que n’importe qui, mais c’était pousser les choses un peu loin.
— Hé, je ne t’entends pas enlever ton caleçon, fit-elle remarquer dans un rire.
Ah, oui…
Je déboutonnai mon pantalon avant de le retirer.
— Sois tranquille, j’ai mis ce boxer juste avant de venir à la soirée, précisai-je
dans un sourire.
— Je m’en moque, répliqua-t-elle. Voilà !
Je l’aperçus bouger du coin de l’œil et je vis quelque chose atterrir sur mon
épaule… un petit truc rouge et soyeux.
Bon Dieu !
Je grognais dans un souffle. Elle avait jeté sa culotte sur moi : elle était en
dentelle rouge et d’une douceur incroyable dans ma main.
C’est décidé. Je m’installe aux États-Unis après les Jeux. C’est un pays
tellement magnifique et si accueillant.
Elle s’éclaircit la gorge :
— Ahem ! J’ai besoin de ce boxer. Je commence à avoir froid aux fesses !
J’avais survécu à plus de situations à haute pression que beaucoup de garçons
de vingt-sept ans. J’avais participé à deux Jeux olympiques et nagé lors de
centaines de courses de niveau international. Aucun de ces cas ne m’avait paru à
moitié aussi difficile que de rester détourné d’Andie à ce moment-là. Je savais
qu’elle se tenait derrière moi. Sa peau nue était à portée de main. Tout ce que
j’avais à faire, c’était de me tourner ; elle ne s’en serait sans doute même pas
aperçue.
— Freddie !
Bon sang…
Je quittai mon boxer, ignorant mon émoi. Je marchai à reculons, essayant de lui
tendre mon sous-vêtement comme un gentleman. Cela semblait une bonne idée,
jusqu’à ce que ma main glisse sur ses fesses nues.
— Hey ! Bas les pattes ! s’écria-t-elle en me tirant le boxer hors de la main.
— Ah, désolé, soufflai-je avec un sourire effronté. Ma mère m’a dit de ne
jamais lancer mon caleçon à une fille.
Elle rit tandis que je me concentrai pour effacer de ma mémoire la douceur de
sa peau. Je remis mon jean et le reboutonnai.
— Très bien. Il est un peu grand, mais ça devrait faire l’affaire.
Je me tournai pour la voir rouler mon boxer afin qu’il ne tombe pas sur ses
hanches.
— De quoi j’ai l’air ? me demanda-t-elle en ajustant la casquette sur sa tête.
Absolument incroyable.
— Andie ! cria-t-on soudain derrière la porte.
Bang. Bang. Bang.
— Andie Foster ! Nous allons entrer !
Les poings continuèrent de tambouriner sur la porte de la chambre juste avant
qu’elle ne s’ouvre à toute volée. Deux filles bondirent en avant, l’une armée
d’une bombe au poivre et l’autre avec une bouteille de bière prête à servir
d’arme de poing.
— Nous arrivons trop tard !
La brunette avait repéré la culotte d’Andie que je tenais toujours dans ma main.
— Il a déjà sa culotte !
5
ANDIE
Je me réveillai pour découvrir Kinsley et Becca penchées au-dessus de mon lit,
dans leur meilleure imitation d’agents du FBI. Leurs bras croisés et leurs regards
fixes m’auraient crucifiée si je n’avais été retranchée à l’abri sous ma couverture.
— Qu’est-ce que vous voulez, toutes les deux ? demandai-je, grincheuse.
— Tu as bien dormi, Andie ? questionna Kinsley en haussant un sourcil.
Apparemment, elles avaient mis au point un numéro de gentil flic/méchant flic
à mon intention.
— Ou bien était-ce plein de… courants d’air dans cette zone ? suggéra Becca
avec acidité, rejetant les couvertures pour exposer mon haut bleu et le boxer
assorti – celui que Freddie m’avait donné.
Il était plutôt lâche sur mes hanches, mais j’aimais la sensation qu’il me
procurait et – faites-moi un procès si vous le voulez – je n’avais pas vu l’intérêt
de l’enlever avant de me coucher.
— Tu comptes le porter pour aller à l’entraînement aussi ? poursuivit Kinsley
en jetant un regard au sous-vêtement comme s’il était contagieux.
Un rapide coup d’œil au réveil m’indiqua que j’avais dormi bien après l’heure
du petit déjeuner. Je me sentais dans un état déplorable, mais je ne voulais pas
qu’elles s’en rendent compte. Elles voulaient que je souffre après ce que je leur
avais fait endurer la nuit précédente, sauf que je ne leur donnerais pas ce plaisir.
Je les fis déguerpir de ma chambre et me changeai pour enfiler ma tenue
d’entraînement, prenant le temps de ranger soigneusement le boxer de Freddie
dans ma valise. J’apportai mes protège-tibias et mes crampons dans le salon, les
jetai près de la porte avant de me ruer vers les placards dans l’espoir de trouver
quelque chose à manger. J’aurais préféré me rendre dans la zone des restaurants,
mais je n’avais pas le temps d’y descendre avant le début de l’entraînement.
— Tu trouves ton bonheur, Andie ? demanda Becca.
Le Comité avait rempli les placards de nourriture avant notre arrivée. Je
plongeai la main au hasard à l’intérieur de l’un d’eux et en sortis… un paquet de
chips de kale, goût vinaigre.
— Ouais. Miam ! J’aime le goût du vinaigre dès le matin.
Kinsley tenait un paquet de granolas entre son pouce et son index. Je le saisis
sans même y penser. C’était une offre de paix en quelque sorte, et, tandis que je
me traînai derrière elles vers l’arrêt du bus situé devant l’entrée de notre
immeuble, je décidai d’aborder frontalement le sujet de discorde.
— Vous ne pouvez pas m’en vouloir toute ma vie. Je n’ai rien fait de mal, après
tout !
— Tu t’es échappée pour aller faire n’importe quoi, s’emporta Kinsley.
— Fraterniser avec l’ennemi, ajouta Becca, alors que tu étais supposée aller
aux toilettes !
Elles étaient tout simplement ridicules. Je devais donc prendre les mesures
extrêmes qui s’imposaient. Je m’installai à côté de Kinsley dans le bus et appelai
son mari. La plupart des gens connaissaient Liam Wilder comme l’ancien
footballeur professionnel peu commode qui avait dû se retirer des terrains en
raison d’une blessure au genou. Moi, je le voyais comme le mari de Kinsley,
l’homme qui enfilait un tablier de chef le dimanche matin pour préparer
suffisamment d’œufs et de bacon pour nourrir tout un petit village.
Il répondit à la troisième sonnerie et sembla sincèrement ravi de recevoir mon
appel.
— Andie ? Comment ça va ? Vous êtes en route pour le terrain d’entraînement ?
J’y suis déjà.
— Oh oui, nous sommes en route, Liam.
— Quoi ?
Kinsley essaya d’atteindre le téléphone, mais je le plaçai hors de sa portée.
— Liam, ne lui parle pas, c’est une traîtresse ! lança-t-elle d’une voix forte.
Heureusement, il ne l’entendit pas.
— Je viens de parler avec Kins…
— Oui, c’est génial, dis-je en lui coupant la parole. Écoute, Liam, quand tu
étais à Londres pendant les derniers Jeux, est-ce que Kinsley ne s’est jamais
rendue dans l’une des fêtes qui y étaient organisées ?
Il partit d’un long éclat de rire à n’en plus finir et qui prouvait que j’avais
raison.
— Parle-lui des gymnastes russes. C’est tout ce que j’ai à dire.
— Ha ! criai-je en direction de Kinsley tandis que je raccrochai. J’en ai fini,
Votre Honneur.
Elle était déjà en train d’envoyer un SMS à Liam, sans doute pour le menacer
de divorcer.
— C’était bien de faire la fête avec ces gymnastes russes, Kinsley ? Tu t’es bien
amusée ?
À ce stade, presque la moitié de notre équipe avait tourné la tête vers nous pour
écouter notre dispute. C’était dans l’intérêt de Kinsley d’étouffer cette affaire
afin de préserver sa réputation en tant que capitaine de l’équipe.
— Ce que j’ai fait à Londres n’a pas de rapport. Becca et moi avions Liam et
Penn pour nous protéger, alors que tu es pour ta part une vieille fille dont
personne ne veut…
— J’ai vingt et un ans.
— Oui, bon. Quoi qu’il en soit, nous t’aimons, et tu ne nous as pas laissé
d’autre choix que d’être tes chaperons pour le restant de ces Jeux. À chaque pas
que tu feras, Becca et moi serons là pour t’accompagner.
— Chaque respiration que tu prendras, chaque mouvement que tu feras,
continua Becca.
— Chaque lien que tu briseras, chaque étape que tu franchiras, on te surveillera.
— Chaque jour, chaque mot que tu diras2.
Je couvris mes oreilles.
— Oh, mon Dieu ! Arrêtez de chanter cette chanson !
Elles ne voulaient rien entendre. Je dus les écouter continuer sur le même ton
jusqu’à ce que le bus s’arrête devant le complexe d’entraînement. Je courus à
l’intérieur aussi vite que je le pus et décidai que j’avais probablement besoin de
nouvelles amies. Peut-être que les gymnastes russes seraient là pour remplir ce
rôle. Je serais nettement plus grande qu’eux, mais ça devrait bien se passer. Tout
le monde a besoin d’un ami plus grand pour attraper les choses sur les étagères
les plus élevées.
Liam et la coach Decker se tenaient juste à l’entrée du stade, l’air d’être sur le
point de nous jouer un sale tour. La coach Decker avait cinquante-trois ans, des
cheveux blonds tirant sur le blanc et un visage qui semblait dire qu’elle n’avait
pas ri depuis la fin de l’époque Nixon. Elle portait la même paire de lunettes à
monture noire et fine depuis aussi longtemps que je pouvais m’en souvenir, et
c’était une sacrée bonne coach, même si elle me faisait un peu peur. Liam
patientait à ses côtés, des tatouages visibles sur les bras, avec sa coupe de
cheveux blonds en bataille. Lui et Kinsley formaient un couple adorable, même
si je me retenais de le leur dire pour éviter que leurs têtes n’explosent de
suffisance.
— Bonjour, Liam, le saluai-je en faisant mine de soulever un chapeau
imaginaire dans sa direction.
Il me fixa bizarrement avant de porter son regard vers Kinsley et Becca, qui
entraient dans le stade quelques mètres derrière moi.
— Est-ce que vous vous êtes disputées, toutes les trois ? me demanda-t-il avec
ce qu’il pensait être une expression impartiale.
Il n’y parvenait jamais aussi bien que la coach Decker.
— Pas de dispute, assurai-je, soulevant mes doigts en l’air. Parole de scout.
Même si ta femme est un petit peu folle. Tu devrais la faire examiner.
— Liam, ne lui parle pas des gymnastes, cria Kinsley.
La coach Decker secoua la tête et tapa dans ses mains pour obtenir notre
attention.
— Très bien, tout le monde. Je sais que nous sommes toutes excitées d’être ici
pour notre première séance d’entraînement à Rio, cependant c’est le moment de
se concentrer. Kinsley et Becca, montrez aux filles où poser leurs sacs. Ensuite,
Kinsley, je veux que tu diriges l’échauffement.
Elle marqua une pause, puis se tourna vers moi.
— Andie, il y a une soigneuse, là-bas, prête pour te bander le poignet.
Je suivis son regard et aperçu un groupe de personnes qui traînaient près des
bancs, aux abords du terrain. Ils avaient installé une petite table noire et, tandis
que je marchais vers elle, une fille de petite taille avec des cheveux sombres
noués en queue de cheval vint me saluer. Son pantalon kaki était bien trop grand
pour elle, en revanche son maillot de l’équipe était à sa taille et brodé à son nom,
sous un ballon de football et un drapeau américain.
— Bonjour, Lisa, dis-je en lisant son nom sur le maillot et en lui serrantS la
main. Je suis Andie.
Elle hocha la tête et m’entraîna vers la table derrière elle.
— Ravie de te rencontrer, Andie. C’est moi qui m’occuperai de toi à Rio. Je
serai à tous tes entraînements et à tous tes matchs. Nous mettrons au point un
planning pour que tu puisses venir au centre d’entraînement pour des exercices
de soins, aussi. Pour le moment, installe-toi sur la table, je vais jeter un œil à ton
poignet.
Je fis ce qu’elle m’avait demandé et commençai à lui parler de ma blessure.
Elle n’était pas menaçante pour ma carrière : je m’étais juste foulé le poignet au
lycée et la douleur se faisait sentir de temps à autre. J’avais suivi des traitements
et pratiqué des exercices afin de me débarrasser du problème, or, à moins que je
ne cesse de m’en servir pendant un certain temps, il ne guérirait jamais vraiment.
Malheureusement, le temps était un luxe que je ne pouvais pas m’offrir.
— Comment tu te sens ? me demanda Kinsley.
Je regardai par-dessus mon épaule pour la trouver en train d’observer le travail
de ma soigneuse. Lisa me pliait le poignet, enroulant la bande autour de ma main
pour que mon articulation soit soutenue durant l’entraînement. J’essayai de ne
pas grimacer de douleur pendant la manœuvre, malgré tout Kinsley surprit la
crispation de mon visage. Elle secoua la tête et croisa les bras, je lui jetai en
retour un regard noir tandis que la soigneuse se penchait pour récupérer un autre
rouleau de bande dans son sac.
Lisa finit son œuvre et recula.
— Dis-moi si c’est suffisamment serré, m’intima-t-elle.
Je fis jouer mon poignet, le tournant dans tous les sens. Je pouvais encore sentir
une douleur sourde, sauf que c’était plus supportable avec le bandage.
— Comment tu te sens ? me répéta Kinsley.
Je hochai la tête et levai le pouce. Pour la coach et les soigneurs de l’équipe, ma
blessure était mineure et je la faisais bander simplement par précaution. Kinsley,
elle, connaissait la vérité et savait aussi pourquoi je mentais. Les os, les tendons
et les ligaments guérissent avec le temps ; or, en raison des Jeux organisés
seulement tous les quatre ans, la plupart des athlètes se considèrent comme
chanceux s’ils peuvent avoir l’occasion d’y participer une ou deux fois. Alors, à
moins que mon poignet ne tombe littéralement en miettes, je resterais sur le
terrain.
— Écoute, je voudrais te parler de Freddie une seconde après l’entraînement.
Sérieusement, attends-moi à la fin.
Je lui promis que je le ferais, même si je n’avais pas l’intention de rester dans
les parages pour me voir imposer une nouvelle leçon de morale par Kinsley et
Becca. C’était fou la manière dont elles avaient oublié ce que ça pouvait faire
d’être jeune et célibataire durant les Jeux olympiques. Pendant des années, ma
vie d’entraînement et de préparation dans la perspective de pouvoir y participer
m’avait laissé peu de temps pour quoi que ce soit d’autre que le football. Bien
sûr, j’avais pu avoir quelques rendez-vous galants au fil des années, mais rien
comparé à ce que connaissaient les autres filles de mon âge.
Laisser tomber les garçons pour jouer au football à un niveau professionnel
était dur, pourtant c’était une décision facile à prendre. Durant ma jeunesse dans
le Vermont, les seules fois où j’avais vécu un peu d’action, c’était sur un terrain.
Cela me donnait des sensations qu’aucun garçon n’aurait pu m’offrir. La plupart
des filles populaires de mon lycée pensaient que j’étais lesbienne parce que je
préférais Adidas à Zara et que je ne connaissais pas la différence entre les
boucles et les cheveux ondulés.
Non, vraiment, quelqu’un avait dû m’expliquer en quoi ce n’était pas la même
chose.
Pour faire taire les rumeurs, je m’étais forcée à un premier baiser derrière les
gradins du stade de foot du lycée avec Kellan, un adolescent boutonneux qui
avait un an de moins que moi et l’haleine d’un éléphant de mer. Il était grand et
maigre, et, quand il s’était écarté de moi, il avait accidentellement cogné sa tête
contre l’arrière des tribunes et avait dû se faire poser trois points de suture. Une
fois cette histoire répandue dans tout le lycée, aucun autre garçon ne s’était dit
que j’en valais le risque.
Heureusement, la fac s’était révélée plus favorable une fois que j’eus fini ma
transformation de vilain petit canard en cygne. Adieu, appareils dentaires, acné
et bourrelets superflus. Les étudiants de la fac étaient moins intimidés par mon
talent et je pus m’offrir le luxe d’un petit ami de temps à autre. Pourtant, rien de
sérieux. Entretenir une relation ne se mariait pas très facilement avec le fait de
pouvoir jouer à un niveau olympique. Depuis tellement longtemps, je rêvais de
participer aux olympiades, non seulement pour gagner l’or avec les États-Unis,
mais également pour avoir la chance de rencontrer d’autres personnes qui
faisaient comme moi, c’est-à-dire consacrer leur vie au sport qu’elles adoraient,
comprenant les sacrifices qui allaient de pair avec ce genre de choix.
Kinsley et Becca pouvaient me donner autant de leçons qu’elles le souhaitaient,
au bout du compte, comment pourraient-elles m’en vouloir de chercher à obtenir
plus que l’or ? Je devais rester à Rio pendant presque un mois et je n’allais pas
gaspiller cette chance. J’allais donner tout ce que j’avais sur le terrain ; pendant
mon temps libre, je me construirais des souvenirs qui me dureraient toute une
vie. Et, bien entendu, si Freddie Archibald se frayait d’une manière ou d’une
autre un chemin au sein de ces souvenirs, qu’il en soit ainsi.

2. Évocation de la chanson Every Breath You Take de The Police.


6
FREDDIE
Je me réveillai en pensant à Andie, essayant de me rappeler ce qui l’avait
rendue si attirante à mes yeux la veille au soir. Elle n’était en rien comme ces
Anglaises snobs que j’avais l’habitude de fréquenter. Elles auraient volontiers
sauté du haut d’un pont avant de me jeter leurs culottes à la tête. Pourtant, Andie
l’avait fait sans arrière-pensées. J’étais intrigué, mais je ne pouvais préciser
exactement ce qui la rendait si différente – la lumière qui animait ses yeux bleu-
gris, son rire confiant ou son corps. Son corps. J’avais mis toute la nuit à
m’arracher à l’image qu’elle avait gravée dans mon esprit en portant mon boxer.
Maintenant que j’étais réveillé, je voulais égoïstement m’y rattacher, juste pour
en conserver un souvenir.
Mon téléphone vibra sur ma table de nuit et je roulai jusqu’à lui pour découvrir
que j’avais déjà manqué deux appels de ma mère, deux textos de ma sœur,
Georgie, et un message vocal de Caroline. J’écoutai celui-ci en premier, en
espérant qu’il me permettrait de repousser les pensées obsédantes que je
consacrais à Andie.
Freddie ! Mon somptueux sportif, tu m’as tellement manqué. J’espère que tu
vas bien. Appelle-moi plus tard. Je t’embrasse.
Andie n’avait rien à voir avec Caroline Montague, et ce n’était pas une
mauvaise chose. Je savais exactement dans quoi je m’engageais avec Caroline.
Elle avait grandi dans la haute société britannique et était aimée de tous. Il n’y
avait pas un couvert dont elle ne puisse donner le nom, pas une duchesse qu’elle
ne connaisse personnellement. J’avais grandi à ses côtés et la connaissais comme
une personne polie, calme et prévisible – presque l’exact opposé de
l’énigmatique gardienne de but que j’avais rencontrée la nuit dernière.
J’effaçai son message et lus ensuite les textos de Georgie.
Georgie : Maman est CINGLÉE. Elle a appelé Caroline et lui a dit que tu
ADORERAIS qu’elle te rejoigne à Rio. J’ai essayé de lui prendre le téléphone
des mains, mais tu sais à quel point ses doigts osseux sont tenaces. Je crois que
je me suis tordu le poignet…
Georgie : Elle est complètement folle. Je prépare un dossier pour me faire
adopter. Tu penses que quelqu’un voudrait bien d’une jeune fille bien élevée
de dix-huit ans ?
Je souris et m’assis dans mon lit. Georgie avait toujours eu un côté dramatique,
même si elle ne l’aurait jamais admis. Je l’appelai tout en attrapant mon
ordinateur afin de jeter un coup d’œil au programme du jour : entraînement,
exercices, interview téléphonique, encore des exercices. J’allais faire tout le tour
du village jusqu’au souper.
— Freddie ! s’exclama ma sœur après avoir décroché à la troisième sonnerie.
Je souris en entendant sa voix.
— Bonjour, Georgie.
— Tu as une voix épouvantable. Qu’est-ce que tu as fait hier soir ?
— Rien. Honnêtement. Je viens juste de me réveiller pour écouter un message
que m’a laissé Caroline.
— Oh…
Elle marqua une longue pause avant de s’exprimer à nouveau.
— Eh bien, ne parlons pas de ça. C’est comment Rio ? Est-ce que tu en as
profité pour faire bronzer un peu tes fesses pâlottes d’Anglais ? Ou tu t’es traîné
dans l’ombre du Christ Rédempteur toute la journée ?
Je me frottai les yeux pour sortir définitivement du sommeil et poussai ma
couverture sur le côté.
— Honnêtement, je n’ai pas vu grand-chose pour le moment.
Elle grogna.
— Quel ennui ! Au moins, donne-moi quelques détails sur le village. Est-ce
qu’il est aussi cinglé que celui de Londres ?
— Je suis sûr qu’il le sera. La nuit dernière était…
J’en repassai les souvenirs dans ma tête, essayant de cloisonner l’image
d’Andie, qui luttait pour se frayer un chemin au premier plan de mes pensées.
— La nuit dernière était quoi ?
— J’ai rencontré quelqu’un.
Silence. Un silence qui s’éternisa. J’écartai le téléphone de mon oreille et jetai
un coup d’œil sur l’écran pour voir si elle n’avait pas raccroché.
— Georgie ?
— Qu’est-ce que tu veux dire par « j’ai rencontré quelqu’un » ?
Son charme habituel avait disparu, remplacé par un ton sérieux que je n’aimais
pas trop.
— Ce n’est rien, affirmai-je, essayant de faire machine arrière.
Peut-être que ça avait été une erreur de lui en parler.
— Eh bien, pour moi, « rien » veut dire « une fille », Freddie, et tu n’as pas fait
mention une seule fois de ce genre de choses en quatre ans. Quatre ans. Et tu
penses que je vais laisser passer ça sans réagir ?
Mon estomac se contracta.
— Oublie ce que j’ai dit.
Mais Georgie ne voulait rien savoir.
— Crache le morceau, Freddie. Qui est-ce ?
Je regardai le plafond un instant, en réalité plutôt content de pouvoir évoquer
Andie. Quel mal y avait-il à parler d’elle à Georgie ?
— C’est une Américaine.
— Est-ce que son nom de famille est Kardashian ?
— Non, elle s’appelle Andie. C’est une footballeuse. Tu l’apprécierais,
Georgie. Elle a une sorte de rayonnement naturel et elle est vraiment très
talentueuse.
— Bon Dieu, Freddie, on croirait entendre parler une écolière énamourée !
Je souris.
— C’est toi qui voulais savoir, Georgie.
— Et t’es déjà amoureux ? demanda-t-elle en riant.
Mon sourire se fissura et, soudainement, ce n’était plus du tout amusant de
parler d’Andie. Le silence était de retour, plus lourd que précédemment. Aucun
de nous deux n’allait exprimer ce qui flottait dans l’air, parce que nous n’en
avions pas besoin. L’évocation implicite de Caroline parlait suffisamment pour
elle-même.
Finalement, ma sœur se mit à rire.
— Ça alors ! Ce n’est vraiment pas de chance.
Je suis content que l’un de nous deux puisse plaisanter à ce sujet.
— Oui, bon… Ce n’est rien, vraiment.
Je regardai l’heure sur mon réveil.
— Écoute, je dois y aller et me préparer pour mon entraînement.
— Très bien. Pour ma part, je crois que je vais devoir m’allonger. Entre la folle
qui nous sert de mère et ta vie sentimentale tragique, je me sens au bord de
l’évanouissement.
Je ris et promis de la rappeler un peu plus tard.
— Attends, Freddie, lança-t-elle juste avant que je raccroche.
— Oui ?
— Qu’est-ce que tu vas faire à propos d’Andie ? Tu vas la revoir ?
J’hésitai avant de répondre.
— C’est un tout petit village, ici, tu sais…
7
ANDIE
— Laisse-nous entrer, Andie !
Mon Dieu…
J’attrapai un coussin que je plaçai sur mon visage pour m’empêcher de hurler à
Kinsley et Becca de s’en aller. J’avais eu quatre, peut-être cinq minutes de
tranquillité depuis notre retour de l’entraînement. Je m’étais douchée et changée,
pourtant j’aurais aimé savourer cet instant et pouvoir apprécier un peu de silence
avant qu’elles ne reviennent le polluer. Dans le bus du retour, elles avaient
essayé de me coincer, mais j’avais mis mon casque et monté le volume jusqu’à
ne plus les entendre. Mon plan avait fonctionné temporairement, à présent, il
semblait qu’elles n’allaient pas accepter de se contenter d’un « pas maintenant ».
J’étais arrivée à Rio depuis moins de vingt-quatre heures et tout s’enchaînait
très vite. Je n’avais pas fini de déballer mes affaires, je n’avais pas encore appelé
ma mère et je n’avais pas eu une minute à moi pour réfléchir à ce qu’il s’était
passé avec Freddie la nuit précédente. Est-ce que je l’avais vraiment rencontré ?
Est-ce que j’avais vraiment jeté ma culotte à son visage comme une strip-
teaseuse lors d’un enterrement de vie de garçon ?
— Andie ! Laisse-nous entrer, on a un cadeau pour toi.
Je grognai, me tirai hors du lit et ouvris ma porte pour trouver Kinsley et Becca
– mes capitaines d’équipe et les deux personnes que j’aurais dû respecter le plus
au monde – en grenouillères assorties en forme de licorne.
— Tiens, on en a une pour toi aussi, dit Kinsley, me mettant d’autorité l’affreux
pyjama entre les mains tout en passant devant moi pour entrer dans ma chambre.
— Les trois amigas ! confirma Becca en courant pour se jeter sur mon lit.
Entre ces deux-là, il n’y avait jamais un moment creux. C’était aussi pour ça
que je m’étais liée avec elles dès le premier jour des sélections.
— Je pense que ton matelas est meilleur que le mien, déclara Becca en
rebondissant de plus belle pour essayer de prouver sa théorie.
— Ce sont tous les mêmes, rétorquai-je en riant, posant la grenouillère pliée sur
ma valise.
— Qu’est-ce que tu vas faire du reste de ta journée ? me demanda Kinsley en
s’asseyant à côté de Becca.
Je haussai les épaules.
— Finir de déballer mes affaires, m’installer et appeler enfin ma mère.
Elle acquiesça.
— Nous pensions descendre et jeter un coup d’œil au rez-de-chaussée, si ça
t’intéresse. Notre complexe a la plus grande aire de restauration, alors je pense
que tous les athlètes vont venir traîner par ici.
— Je dois vraiment appeler ma mère. Elle m’a déjà envoyé une trentaine de
textos.
Honnêtement, c’était vrai. Cette femme était cliniquement perturbée.
— Pas de problème, on peut t’attendre, offrit Kinsley avec un sourire.
Comme aucune d’entre elles ne fit un geste pour s’en aller, je me glissai sur le
balcon pour passer mon appel.
Mes parents, Christy et Conan Foster, étaient des robots. Des robots gentils et
bien attentionnés. Ils avaient grandi dans le Vermont, mes grands-parents avaient
grandi dans le Vermont, et mes arrière-grands-parents avaient grandi dans le
Vermont. Et, au fil de toutes ces générations ayant perduré au sein d’hivers
terribles, leurs personnalités avaient été remplacées par des quantités
équivalentes de sirop d’érable plein d’amabilité. Leur idée de l’amusement
consistait à passer un pull en cachemire par-dessus une chemise vichy pour aller
pique-niquer dans le parc. Ils appartenaient au country club de notre petite ville
et passaient leur temps libre à feuilleter les catalogues L.L.Bean3 ; inutile de dire
qu’ils étaient choqués d’avoir mis au monde une fille comme moi.
Mes quatorze premières années avaient été un vrai calvaire. Ma mère avait
insisté pour que je reste inscrite à la danse, alors que je voulais absolument jouer
au foot. Ce ne fut que lorsque j’obtins une place dans l’équipe nationale des
moins de dix-sept ans l’année de mes quinze ans qu’elle me laissa la possibilité
de déchirer les posters de danse collés sur les murs de ma chambre. Durant le
lycée, je les avais remplacés par des images de stars du foot comme Ashlyn
Harris, Hope Solo et Cristiano Ronaldo. Pour être franche, Cristiano était surtout
là pour le plaisir des yeux. Aussi aimais-je toucher ses abdominaux du bout des
doigts, tel un bouddha porte-bonheur, avant chacun de mes matchs.
— Andie, est-ce que tu utilises le produit pour te désinfecter les mains que j’ai
mis dans la poche avant gauche de ton sac ? me demanda ma mère à l’instant
même où la connexion fut établie.
C’était la première question qu’elle avait à me poser et non : « Comment est
Rio ? Et les Jeux ? Et l’entraînement ? »
— Oui. (Je soupirai.) Est-ce que tu avais vraiment besoin d’empaqueter une
bouteille de deux litres dans mon sac à dos ? J’ai dû la mettre dans mon bagage
en soute et elle s’est renversée sur la moitié de mes sous-vêtements.
— Le Brésil est différent. (Elle avait prononcé le mot « différent » comme si
c’était une insulte.) De toute façon, ça ne peut pas faire de mal d’avoir des sous-
vêtements extra-propres.
Je levai les yeux au ciel.
— Oui, maman, c’est ma priorité numéro une vu que je concours, comme tu le
sais, pour une médaille d’or.
Elle sembla satisfaite, prenant mon sarcasme au premier degré.
— Eh bien, fais-moi juste savoir si tu as besoin d’autres sous-vêtements.
Je m’écartai un peu plus de la porte-fenêtre, embarrassée par cette conversation.
— Non, maman, ne m’en envoie pas d’autres.
J’essayai de changer de sujet :
— Les appartements sont chouettes. J’en partage un avec Kinsley et Becca.
— Ils vous ont toutes mises dans un appartement ? Comment peuvent-ils
assurer votre sécurité ?
— La sécurité n’autorise que les athlètes et les coachs dans l’immeuble. Les
invités ont des heures de visite limitées et ils…
— Oh ! ma chérie, devine ce que j’ai regardé ce matin alors que je marchais sur
le tapis de course ?
Elle ne s’était même pas rendu compte qu’elle m’avait interrompue.
— Quoi ?
— J’essaie de marcher au moins deux ou trois kilomètres tous les matins. Je
mets même Taylor Swift en fond de temps en temps, mais ne le dis pas à ton
père parce qu’il pense que sa musique est juste…
— Maman ! Qu’est-ce que tu as regardé ce matin ?
— Oh, c’était ce reportage spécial sur le CBS.
Elle adorait dire le CBS, comme s’il s’agissait d’un objet.
— As-tu entendu parler de Frederick Archibald ? Ils ont fait un sujet sur sa
carrière et le chemin qu’il a parcouru jusqu’aux Jeux.
Mon estomac se contracta à la mention de son nom. N’y avait-il aucun moyen
d’échapper à sa célébrité ?
— Apparemment, c’est un prince ou quelque chose comme ça en Angleterre !
Je ris et secouai la tête.
— Maman, ce n’est pas un prince. Il est juste dans l’équipe de natation…
Elle m’interrompit à nouveau.
— Non, non, crois-moi. Attends, laisse-moi ouvrir le Google.
Oh, mon Dieu…
Dix minutes plus tard – après qu’elle eut accidentellement redémarré son
ordinateur et mis à jour son antivirus deux fois –, elle retrouva son article.
— Voilà ! Ça dit ici… (Elle fit une pause et farfouilla autour d’elle pour
chercher ses épaisses lunettes de lecture.) Son père était le duc de Farlington et,
avant qu’il ne meure, Freddie était juste appelé Lord Frederick Archibald,
maintenant il est Sa Grâce Frederick Archibald, comte de Norhill et duc de
Farlington !
Attends… quoi ?
Je ris. Ça ne pouvait pas être vrai. À l’écouter, on aurait pu avoir l’impression
que Freddie vivait en Terre du Milieu. Je ne savais même pas que les ducs
existaient encore de nos jours.
Je me détournai de la fenêtre et pressai le téléphone plus près de mon oreille.
Ma mère ne cessait de radoter sur l’émission de CBS, mais je ne parvenais pas à
réaliser ce qu’elle disait. Freddie était un duc ? Il m’avait touché la main ! Il
m’avait touché les fesses ! Il m’avait quasiment faite chevalière et je lui avais
jeté ma culotte au visage comme si c’était un roturier.
Merde.
— Maman, je dois y aller, dis-je, bouleversée par cette nouvelle.
— Oh ? Si vite ? Très bien, d’accord. Utilise juste ce produit pour te désinfecter
les mains et essaie de trouver Frederick. Je serais ravie de montrer à ta grand-
mère une photo de toi avec un membre de la famille royale britannique.
Oh, mon Dieu !
— Très bien, maman, je vais faire ce que je peux.
— Oh, attends ! Ça dit aussi ici qu’il y a trois semaines…
Je raccrochai avant qu’elle ne puisse continuer de divaguer. Je l’aimais,
vraiment, en revanche une fois qu’elle était lancée, il n’y avait rien qui pouvait la
ralentir. Il fallait l’arrêter en plein milieu d’une phrase, sinon elle risquait de me
transformer en corps momifié à même ce balcon.
Le temps que je revienne à l’intérieur, Kinsley et Becca avaient échangé leurs
tenues de licorne contre des shorts en jean et des t-shirts.
Nous nous rendîmes au rez-de-chaussée, et, même si mon estomac grondait en
continu, je ne pouvais m’empêcher de ressasser ce que ma mère venait de
m’apprendre. Si Freddie faisait réellement partie de la famille royale… Une
seconde, est-ce que les ducs étaient membres de la royauté ?
On s’en moque !
Si Freddie était vraiment un duc, les chances que lui et moi repartagions un jour
un moment ensemble étaient proches de zéro. Il ne se promènerait sans doute pas
dans les parages du village olympique comme les autres athlètes. Il s’esquiverait
pour boire du thé avec le prince Baby George.
— Est-ce que tu es en train de penser à Freddie ? me demanda Kinsley tandis
que nous descendions de l’ascenseur au rez-de-chaussée.
Je haussai les épaules et mentis.
— Non, pas du tout.
— Parce qu’il y a vraiment quelque chose que tu devrais savoir avant…
Je levai ma main en l’air pour l’arrêter.
— Honnêtement, est-ce qu’on pourrait cesser de parler de lui ?
Entre ma mère et Kinsley, je n’arriverais jamais à me l’enlever de la tête. J’étais
à Rio pour jouer au foot, pas pour être accro à un garçon dès le premier jour.
***
Je m’étais habituée à la popularité de Kinsley à Los Angeles, mais marcher à
ses côtés dans le village olympique était comme accompagner Taylor Swift aux
Grammies. Quand nous entrâmes dans la zone des restaurants, des têtes se
tournèrent immédiatement dans notre direction. Des athlètes, des familles, des
amis, des coachs… Peu importait leurs pays d’origine : ils savaient tous qui était
Kinsley Bryant grâce à son mariage avec Liam Wilder et à son ascension
fulgurante au sommet de la gloire footballistique.
Je me glissai derrière elle et la laissai attirer le plus gros de l’attention. Elle s’en
délectait d’une manière que je savais ne pas pouvoir apprécier moi-même.
J’aimais les occasions favorisant la rencontre avec des sponsors et les avantages
qui accompagnaient le statut d’athlète participant aux Jeux, mais je souhaitais
aussi pouvoir traverser un magasin en jogging sans avoir à me soucier des
paparazzis, qui m’attendraient pour me piéger dès que je mettrais un pied hors de
chez moi. Kinsley n’avait pas ce luxe.
— Tu ferais mieux de t’y habituer, me prévint-elle en me jetant un coup d’œil
par-dessus son épaule. Une fois que tu auras porté le drapeau pendant la
cérémonie d’ouverture, les gens du monde entier sauront qui tu es.
J’eus la chair de poule à cette pensée. Quand le Comité olympique m’avait
demandé si je voulais être porte-drapeau lors de la cérémonie d’ouverture, je
m’étais sentie honorée et avais accepté sans hésiter une seconde. Maintenant,
tandis que je suivais Kinsley entre les tables et remarquais les regards curieux
qu’on lui lançait, je me demandais si je n’avais pas commis une erreur. Je n’étais
pas tout à fait prête à échanger mon relatif anonymat pour la pleine lumière.
— Waouh, fais attention, me lança Becca, m’écartant juste avant que j’entre en
collision avec un groupe d’athlètes marchant en sens inverse.
La zone des restaurants était un véritable point d’eau pour toutes les stars du
sport du monde entier. Nous nous dirigeâmes vers un bar à jus installé près du
mur du fond et je scannai la foule du regard.
Il était facile d’identifier les différentes disciplines ; des signes révélateurs les
trahissaient à peu près tous. Les rugbymen et les haltérophiles avançaient en
quatre ou cinq files différentes, chargeant leurs plateaux avec suffisamment
d’aliments pour nourrir un être humain normal une année entière. Un groupe de
basketteurs serbes avait établi résidence dans l’un des coins de la zone,
surplombant la foule et faisant passer les gymnastes australiens derrière eux pour
des Hobbits.
Un fait était indéniable : toutes les personnes présentes étaient jeunes et dans
une forme resplendissante. Il n’était pas étonnant qu’il y ait autant de rumeurs à
propos du village olympique, où se côtoyaient des centaines d’athlètes attrayants
avec beaucoup d’énergie à dépenser et qui, tôt ou tard, seraient condamnés à
s’attirer quelques problèmes.
— Quel genre de jus est-ce que tu vas choisir ? voulut savoir Kinsley, me tirant
de mon inspection du périmètre.
Nous étions presque arrivées à la fin de la file d’attente, et je n’avais pas même
jeté un œil au menu.
— Je pense que je vais prendre un smoothie.
Elle rit.
— Eh bien, il y en a à peu près cinquante sortes différentes, alors…
Kinsley fut brutalement coupée quand une fille derrière nous couina si
bruyamment que je perdis presque l’usage de mon oreille gauche.
— Merde, alors ! s’égosilla-t-elle en donnant un coup de coude à son amie.
C’est Freddie !
— Tais-toi ! Tais-toi ! tenta de la calmer sa coéquipière.
Mon estomac se crispa tandis que je regardai par-dessus mon épaule. Les filles
étaient bien plus petites que moi, et, quand je me tournai pour leur faire face, une
odeur de chlore envahit l’atmosphère. C’était définitivement des nageuses, et, à
en juger par leurs gestes identiques, j’imaginais qu’elles pratiquaient la natation
synchronisée.
— Oh, mon Dieu ! Il vient par ici…, piailla la première fille. Est-ce que j’ai
l’air bien ?
Si Freddie venait vers elle, il venait donc aussi vers moi. Mon cœur tambourina
dans ma poitrine tandis que je regardai derrière les filles pour le voir remonter la
file vers le bar à jus accompagné d’autres membres de son équipe de natation. Il
ne m’avait pas encore remarquée, ce qui était un bon point parce que je ne
pouvais me détacher de sa silhouette. La veille, pendant la soirée, il faisait
sombre et l’alcool l’avait enrobé d’une sorte de halo brumeux de soap opera. À
ce moment précis, dans la zone des restaurants, il n’y avait rien pour atténuer son
charme naturel.
Je restai immobile, réalisant que la beauté de Freddie s’était sans doute
construite au cours d’années remplies de sourires désarmants et de mots
charmeurs. La douceur de ses yeux marron et son sourire attachant semblaient
suggérer qu’il n’avait jamais été puni de sa vie, mais la ligne ciselée de sa
mâchoire et sa silhouette développée laissaient supposer, au contraire, qu’il avait
certainement dû l’être plus d’une fois.
Il essayait de lire le menu, mais il provoquait trop d’excitation autour de lui.
Une rangée de sportifs commença à se former autour de lui, comme si la chose
avait été chorégraphiée à l’avance.
— Est-ce que je pourrais avoir une dédicace pour ma mère ?
— Freddie ! Où est-ce que tu vis pendant les Jeux ?
— Je peux voir tes abdos ?
Les questions s’enchaînaient sans faiblir, et je réalisai que, quelle que soit la
popularité dont jouissait Kinsley, elle n’arrivait pas à la cheville de celle de
Freddie. Il attirait les regards comme s’il était né pour ça. Tandis qu’il souriait et
signait gracieusement des autographes, je me rappelai que c’était peut-être
réellement le cas.
Je l’observai à la dérobée à travers la foule ou du moins c’était ce que je pensais
faire. Je le fixai ouvertement au moment où il tendit un autographe à l’un de ses
fans et se tourna dans ma direction. Ses yeux s’accrochèrent aux miens, il eut
alors un sourire en coin, lent et provocateur, qui dura tout le temps où je le
dévisageais.
— Andie, siffla Kinsley, essayant de rompre le charme.
Je clignai des yeux une fois, puis deux. Freddie me fit l’honneur d’un salut
discret et je fis volte-face, les joues en feu et morte d’embarras.
— Putain de merde, murmurai-je, relâchant la respiration que je retenais sans
m’en rendre compte. Combien de temps est-ce que je l’ai regardé ?
Kinsley m’agrippa la main et la pressa très fort.
— Pendant une seconde, j’ai cru que tu faisais une crise.
Je fermai les yeux et grognai en soupirant. Puis, on me tapota l’épaule. C’était
la fille de tout à l’heure – la nageuse au cri strident.
— Euh, excuse-moi. Est-ce que tu connais Freddie ?
Avant que je puisse répondre, sa copine s’en mêla.
— Si c’est le cas, tu pourrais nous présenter ? C’est juste que…
Kinsley leva sa main pour les arrêter.
— Elle ne le connaît pas. Il faisait signe au type qui sert les jus au comptoir,
affirma-t-elle, en montrant le vieux Brésilien qui assurait le service derrière
nous.
Je me forçai à avancer et à garder mes yeux braqués droit devant moi, sauf que
l’excitation était trop dure à ignorer. Les gens murmuraient, les filles couinaient
et les appareils photo crépitaient tandis que Freddie posait avec ses fans.
J’avançai et commandai un smoothie fraise-banane protéiné et alors que je
cherchai un siège avec Kinsley, je parvins à ignorer mon désir urgent de regarder
dans la direction de Freddie. C’était douloureux de me refuser ce simple plaisir,
et je me lamentai intérieurement quand il sortit brusquement de la file d’attente
et m’attrapa la main. Sa paume toucha la mienne et mon cœur s’arrêta. Il la saisit
fermement, juste un instant, avant de la relâcher.
J’étais définitivement en train d’avoir une crise cardiaque.
C’est la fin. Je vais mourir après avoir commandé un smoothie.
Je ne pouvais plus respirer et ma poitrine me faisait mal. Ensuite il commença à
parler, mais je ne pouvais l’entendre à cause du vacarme que faisait mon cœur.
— Pardon ? criai-je accidentellement. Quoi ?
Il sourit encore plus ostensiblement, savourant le fait de m’avoir privée de mes
sens. Je ne pouvais me concentrer que sur ses yeux et leur merveilleuse teinte
brune et chaude. Ils semblaient me condamner au trépas.
— Ton smoothie, dit-il avec son accent anglais si charmant. Tu l’as oublié.
Je me retournai d’un bloc pour voir une fille derrière le comptoir secouer mon
smoothie en l’air comme un métronome.
— Vous ne le voulez pas ? demanda-t-elle, confuse.
Je marquai un mouvement de recul. Ne l’avais-je pas déjà pris avec moi ?
Apparemment non. Je cachai mon visage tandis que je revenais en arrière et le
lui prenais des mains. Tout le monde dans la file observait mes gestes, soit parce
qu’ils pensaient que j’étais à côté de mes pompes, soit parce qu’ils avaient vu
Freddie Archibald m’attraper la main. Son contact m’avait brûlée, tandis que sa
paume avait entouré la mienne sans aucun effort.
J’avais fait la queue pour un smoothie pendant bien vingt minutes, puis j’étais
partie les mains vides, trop stupéfaite pour m’en soucier. Tout ça à cause de
Freddie-bon-sang-Archibald – qui, d’ailleurs, était toujours en train de
m’observer.
Je me forçai à croiser son regard alors que je passai près de lui, et il me lança
un petit sourire secret, que j’allais disséquer pendant les longues heures qui
suivraient.
— À bientôt, souffla-t-il, et ses paroles sonnaient comme une promesse.
Kinsley et Becca ne prononcèrent pas un mot et nous nous assîmes à une table
loin, très loin de Freddie et de ses fans en adoration. Je choisis volontairement de
lui tourner le dos et commençai à contempler ma boisson.
— Honnêtement, Andie, il faut que tu calmes le jeu avec Freddie…
Kinsley reprenait sa rengaine. Elle allait me dire qu’il fallait que je me «
concentre sur le football » et que je « reste éloignée des garçons » tout en «
évitant de faire la fête » et en « gardant ma tête au jeu ». Et je n’avais pas envie
d’entendre ça.
Je sortis mon téléphone de mon sac pour trouver un texto que ma mère m’avait
envoyé juste après que je lui eus raccroché au nez. Je le lus immédiatement, au
grand mécontentement de Kinsley.
— Andie ! s’échauffa-t-elle. Est-ce que tu m’écoutes ?
Maman : Tu ne m’as pas laissée finir ! Frederick a une fiancée. Tu peux y
croire ? Peut-être que si vous devenez amis, tous les deux, tu seras invitée à un
mariage royal ! Ou peut-être qu’il a un ami à te présenter… un autre duc, qui
sait ! Mémé serait si excitée !
Non ! Une fiancée ? Une fiancée ? Non. Non. Non…
Mon estomac me faisait mal. Ce n’était pas juste. Il était supposé être
célibataire. Nous étions supposés nous toucher les mains et échanger des sourires
complices et…
Je laissai tomber mon téléphone sur la table et Kinsley se pencha pour lire le
texto. Quand elle eut terminé, elle me jeta un coup d’œil désolé.
— C’est ce que j’ai essayé de te dire toute la matinée. Freddie est censé se
marier avec une fille qui s’appelle Caroline Montague. Les fiançailles ont été
annoncées il y a quelques semaines.
Ça n’avait aucun sens.
Et qui était cette Caroline Montague ?

3. Équivalent américain de La Redoute.


8
ANDIE
Après la nouvelle des fiançailles de Freddie, je restai assise, immobile,
absorbant l’information comme je le pouvais tandis que mon estomac, toujours
vide, commençait à protester. Ma mère avait collé un lien vers un article du
Daily Mail à son texto, et, même si je n’avais aucune envie de le lire, je le fis
quand même. Il détaillait la vie et les amours de Caroline Montague et relatait
son ascension dans la haute société britannique. Son père, s’il n’était pas noble
lui-même, avait inventé le logiciel inséré dans la plupart des distributeurs
automatiques et avait utilisé ses gains substantiels pour mettre la main sur à peu
près tous les business de la capitale londonienne. Il pesait ainsi plus
financièrement que de nombreux pays et le journal affirmait que le mariage
unirait deux illustres familles européennes.
Il y avait une photo de Freddie et de Caroline durant leur adolescence à la fin de
l’article. Apparemment, ils étaient amis depuis l’enfance et l’annonce de leurs
fiançailles n’avait surpris personne. Caroline Montague était belle avec des traits
fins et de longs cheveux blonds. Elle était souvent appelée « la princesse Diana
du peuple », aimée de tous et philanthrope par-dessus le marché. Si adorable.
Je voulais me sentir démolie et trahie à la lecture de cet article. Mon instinct me
disait que j’avais été trompée, pourtant le bon sens me permit bientôt de
reprendre le dessus. Je n’étais pas amoureuse de Frederick Archibald. Les gens
ne tombent pas amoureux en une nuit. J’étais simplement excitée de la même
manière que je l’aurais été par une offre de deux sundaes pour le prix d’un au
McDonald’s. Je ne pouvais pas m’en vouloir pour cela. J’avais un corps et des
désirs de femme, c’est pourquoi la vision offerte par Frederick Archibald
m’avait paru attirante. Ce n’était pas une affaire d’État. Je pouvais passer à autre
chose. Il y avait beaucoup d’autres poissons dans l’océan (c’était probablement
le meilleur moment pour utiliser cette expression). Les Jeux étaient remplis
d’athlètes sexy dont les bagages ne comptaient pas de fiancées cachées. Bien sûr,
la mâchoire de Freddie semblait taillée à même un bloc de marbre grec, de plus
son sourire charmeur avait été élu en 2014 numéro un d’un top établi par
BuzzFeed intitulé « Les sourires qui vous font fondre ». Mais il y avait plein
d’autres personnes attrayantes à Rio. Des milliers, en réalité.
Au suivant.
— Andie, hou hou ! Terre à Andie.
Je levai les yeux pour trouver Kinsley en train de me fixer depuis le bout du
canapé. Becca était assise à côté d’elle, changeant de chaînes sur le téléviseur à
une vitesse qui me donnait le tournis.
— Becca et moi avons trouvé cette série documentaire Netflix vraiment bien à
propos des bébés baleines de l’Arctique et, si nous la commençons ce soir, nous
pourrons sûrement finir tous les épisodes avant d’être revenues à L.A.
Elle semblait vraiment excitée par cette perspective, sauf qu’il n’était pas
question que je me joigne à elles. Je mettais la touche finale à un sandwich dans
la toute petite cuisine de notre appartement et, au lieu de répondre, je pris une
bouchée gigantesque et lui offris un vague hochement de tête.
— Une seconde. Pourquoi es-tu habillée comme si tu allais sortir ? me
demanda-t-elle en plissant les yeux.
Becca se tourna pour m’examiner elle aussi, et j’avalai difficilement la bouchée
de beurre de cacahuète, qui manqua de m’étouffer.
— Oh… eh bien…
Je jetai un coup d’œil à mon jean déchiré et à mon chemisier crème.
— Parce que je vais sortir.
Kinsley leva les bras en l’air.
— Mais Liam sera là bientôt et tu es supposée être notre petit bébé béluga.
— Je croyais que tu aimais les baleines, ajouta Becca à mon attention.
Elles savaient que j’adorais ces mammifères marins et avaient certainement
choisi la série parce qu’elles pensaient que j’avais besoin de soutien. Elles
s’imaginaient que j’étais contrariée par l’annonce des fiançailles de Freddie, or
c’était loin d’être le cas. Je n’avais pas besoin de ramper dans notre appartement
comme si ma vie était finie, parce qu’en fait, elle ne faisait que commencer.
J’avais reçu une invitation sur Facebook pour une soirée poker organisée par
quelques membres de l’équipe masculine portugaise de football, et il n’était pas
question que je laisse passer cette occasion. Ils étaient tous grands, bronzés et
ridiculement beaux. Je n’avais pas joué au poker depuis des années, mais je me
dis que je pourrais compter sur ma chance suffisamment longtemps pour trouver
un remplaçant à mon premier gigolo de Rio. Une union entre deux footballeurs
ne manquerait pas de charme, comme le prouvaient les contes de fées de Kinsley
et de Becca.
— Aussi intéressant que semble être ce documentaire, je pense que je vais
quand même sortir.
Elles froncèrent les sourcils en même temps.
— Écoutez, je ne m’attends pas à ce que vous compreniez. Vous êtes toutes les
deux mariées, et… eh bien… ennuyeuses !
— Hé ! s’indigna Becca.
Je leur offris mon plus beau sourire d’excuse.
— C’est la vérité, les filles. Si vous étiez célibataires, vous viendriez à cette
soirée poker avec moi.
— Ce n’est pas vrai, argua Kinsley.
J’éclatais de rire.
— Ouais, c’est ça… Tu te rappelles comment tu as brisé toutes les règles pour
sortir avec Liam Wilder alors qu’il était ton coach à l’université ?
Becca explosa de rire, mais Kinsley me fit face et planta ses yeux bleus dans les
miens.
— C’était différent.
Je haussai les épaules.
— Ça me semble juste étrange que tu sois si catégoriquement opposée au fait
que je sorte et que je rencontre un beau garçon, alors que vous vous êtes bien
amusées toutes les deux.
Becca semblait réfléchir. Je savais que j’avais marqué un point.
— Je pense seulement que je devrais avoir la possibilité de rendre mon séjour à
Rio aussi agréable que possible.
Kinsley acquiesça.
— Tu as raison. Juste pour que tu le saches : tu es splendide, Andie. Et je ne dis
pas ça seulement parce que je t’aime. Tu pourrais être fiancée à un million de
Freddie Archibald si tu le désirais.
Je secouai la tête.
— Merci de ta confiance, mais vraiment, je ne pense plus du tout à ça – à lui –
maintenant.
— Et si tu veux aller dehors et t’amuser, tu as ma bénédiction, par contre je ne
vais pas cesser d’être surprotectrice. J’ai promis à ta mère que je veillerais sur toi
ici.
— Ma mère t’a appelée ? m’exclamai-je, ahurie.
Kinsley me jeta un regard.
— Christy m’a dans sa liste des numéros d’urgence.
Bien sûr. J’aurais dû m’en douter.
J’attrapai mon petit sac dans le placard de ma chambre et enfilai ma paire de
tongs en cuir marron préférée. Quand je revins dans le salon, Kinsley et Becca
me jaugèrent, évaluant ma tenue.
— Tu as un soutien-gorge, n’est-ce pas ?
Je levai les yeux au ciel.
— Et une culotte ? Est-ce que c’est la tienne, cette fois-ci ? demanda Becca.
Je les ignorai et me dirigeai vers la porte.
— Fais attention à toi. Envoie-nous des messages pour dire que tu vas bien et
ne reste pas dehors trop tard. Nous avons un entraînement très tôt demain matin,
ne put s’empêcher d’ajouter Kinsley.
— Waouh, tu as vraiment trop parlé avec Christy récemment, me moquai-je
par-dessus mon épaule, juste au moment où l’on frappa à la porte.
Comme prévu, Liam se tenait sur le seuil avec un sac rempli de plats à emporter
dans la main. Il venait de se doucher et ses cheveux étaient humides et un peu
ébouriffés. Kinsley avait vraiment eu de la chance de mettre la main sur lui. Je
souris et lui volai une poignée de frites tandis que je me glissais dans le couloir
de l’immeuble.
— Hé ! attends… Tu ne regardes pas le documentaire avec nous ? demanda-t-il.
— Non. Contrairement à vous, bande de losers, j’ai des plans pour ma soirée.
— Sois prudente ! cria-t-il dans mon dos tandis que j’appuyais sur le bouton de
l’ascenseur.
Être prudente n’était vraiment pas difficile. Même si Rio, dans son ensemble,
connaissait des problèmes de criminalité, le village par contraste était sécurisé et
verrouillé après 20 heures. Les athlètes étaient libres d’y circuler comme ils le
voulaient.
Les Portugais avaient un appartement dans un immeuble à deux blocs du mien.
La brise venue de l’océan décoiffa mes cheveux. Je réunis les longues mèches
blondes dans un chignon bas pour éviter qu’elles ne se collent à mon rouge à
lèvres. J’avais fait au plus simple concernant mon maquillage. J’étais toujours
bronzée grâce aux longues séances d’entraînement en extérieur à Los Angeles,
alors je n’avais pas trop besoin de me faire du souci. J’avais mis une couche
subtile de rouge et du mascara, et je me sentais plutôt confiante tandis que
l’ascenseur grimpait jusqu’au troisième étage.
Je vérifiai l’annonce Facebook sur mon téléphone et m’assurai que
l’appartement bruyant que j’avais en face de moi était bien celui où je devais me
rendre – le n°312. Je tapai un coup discret à la porte, même si je savais qu’il
passerait inaperçu. Après un autre essai, je tournai la poignée et entrai, surprise
par les pulsations des basses.
Si la musique était très forte, l’appartement était nettement moins surpeuplé que
lors de la fête Rubik’s Cube de la veille. Il y avait quelques garçons dans la
cuisine en train de préparer de la sangria dans une glacière à même le sol. Ils me
saluèrent et me désignèrent le salon, où le reste de la soirée se révéla à moi.
Les footballeurs avaient poussé tous les meubles sur le côté pour faire de la
place à trois tables de poker. J’étais un petit peu en retard, aussi les deux
premières tables étaient-elles déjà prises d’assaut par des gens buvant et
discutant. Ils me saluèrent tandis que je me glissai entre les convives jusqu’à la
dernière table, où quatre chaises vides m’attendaient.
J’étais sur le point de m’asseoir quand une main m’agrippa le bras. Je me
tournai pour découvrir un garçon bronzé et souriant, que je reconnus comme
celui qui m’avait adressé l’invitation sur Facebook. Je n’arrivais plus à me
rappeler son nom, mais il faisait définitivement partie de l’équipe nationale
portugaise.
— Hé, dit-il chaleureusement.
Il semblait très beau, c’était difficile à dire avec la visière verte qu’il portait sur
la tête – un accessoire pour la soirée poker. Quelques autres garçons en
arboraient dans la pièce.
— Hé ! Je suis Andie.
Il me serra la main et ne parvint pas à cacher l’examen attentif auquel il soumit
toute ma personne.
— Andie Foster, compléta-t-il avec un sourire. J’étais espoir de t’avoir ici.
Il parlait un anglais approximatif avec un accent prononcé, mais plutôt
séduisant.
Il tira ma chaise pour que je puisse m’asseoir et s’installa lui-même à côté de
moi.
— Je suis Nathan Drake.
Je haussai les sourcils. Nathan Drake était un nom assez connu et, même si je
ne l’avais pas reconnu au premier abord – probablement à cause de sa visière –,
je l’avais déjà vu dans quelques publicités : c’était un footballeur européen qui
croulait sous les sponsors, dans la même veine que David ou Liam.
Ma réaction à l’évocation de son nom le fit sourire plus largement, révélant
ainsi une rangée de dents parfaites et une fossette au coin des lèvres. Je la fixai
des yeux lorsqu’il s’adressa à nouveau à moi.
— Tu as déjà joué au poker avant ?
Je secouai la tête.
— Pas récemment, mais j’espère pouvoir tenir le choc.
Je jetai un coup d’œil autour de moi pour jauger mes futurs adversaires. Le
poker était un choix pertinent pour une soirée internationale puisqu’il pouvait
être joué à l’aide de quelques gestes et signaux simples. Heureusement, personne
ne semblait prendre le jeu trop au sérieux, et Nathan m’assura qu’on ne miserait
pas d’argent.
Notre table était divisée à parts égales entre trois garçons et trois filles.
— Voici Tatiana et Sarah, présenta-t-il en me désignant les deux filles de l’autre
côté de la table. Et là, c’est Eric et Jorge.
Je distribuai des saluts et des sourires tandis qu’il me présentait auprès de tous
mes camarades de jeu pour les heures à venir. La majorité des gens présents
étaient des athlètes portugais, sauf Eric qui était un rameur américain et Tatiana,
une plongeuse russe.
Nathan commença à mélanger les cartes.
— Nous allons bientôt commencer. Il manque encore quelques personnes.
— Sangria estará pronto em breve ! s’exclamèrent les garçons qui préparaient
le cocktail dans la cuisine.
Ils distribuèrent de petits verres remplis de leur décoction tandis que de
nouveaux invités faisaient leur apparition, prenant les dernières chaises vides. La
sangria semblait bonne, mais elle m’avait l’air chargée en alcool. Aussi déclinai-
je poliment le verre qu’on me présenta. Kinsley, même si elle en faisait trop par
moments, avait raison à propos de notre entraînement du lendemain matin : il
n’était pas nécessaire que je me mette à vomir de l’alcool pendant nos premiers
échauffements.
— Sabes Frederick ? me demanda Nathan. Le nageur ?
Je ramenai mon attention vers lui. Il me fixait attentivement, manifestement fier
de quelque chose qu’il savait.
— Euh, oui, je le connais, en quelque sorte. Pourquoi ?
Il sourit plus largement.
— Il vient. C’est le spécial invité de la soirée.
Il hésitait en cherchant ses mots, comme s’il les utilisait pour la première fois.
Freddie était leur invité spécial ?
Je sentis mon estomac se tordre à cette pensée et je me levai de ma chaise
comme si quelqu’un avait allumé un feu sous mes pieds.
— Qu’est-ce qui ne va pas ? interrogea Nathan en me regardant avec
étonnement.
Je secouai la tête et fronçai les sourcils juste au moment où la porte s’ouvrit à
nouveau. L’un des nageurs que j’avais aperçus dans la zone des restaurants entra
avec Freddie. Tout le monde les salua joyeusement, alors que mon cœur se mit à
battre la chamade. Il pouvait se contenter d’enfiler un jean, un t-shirt gris et une
casquette de base-ball, et prétendre qu’il était simplement Freddie, pas Frederick
; mais je connaissais la vérité. Un charme certain se dégageait de lui – un charme
sans défauts, dont il était parfaitement conscient – et, quand il regarda à travers
la pièce et me fixa de ses yeux caramel, je sus que je m’étais fait des illusions en
pensant que je pourrais me débarrasser de son souvenir en flirtant avec quelques
footballeurs.
Il n’était pas possible de lui résister.
Je ne fus pas surprise quand il vint directement jusqu’à moi et qu’il s’arrêta
devant la chaise près de la mienne, debout à moins d’un mètre, éliminant ma
sérénité, ma résolution et mes sens alors qu’il s’asseyait. Je tentai de me
concentrer sur le tapis vert devant moi, mais c’était inutile. Je captai malgré tout
une bouffée de son eau de Cologne – ou peut-être était-ce celle de son gel
douche ? C’était une odeur subtile mais puissante, et je me pris à souhaiter avoir
le nez bouché afin de ne plus la sentir.
Ça va, on a compris. Tu es un duc et tu sens divinement bon.
Était-ce la peine d’en rajouter une couche ?
— J’aurais dû m’attendre à te trouver ici, énonça-t-il avec un sourire que je ne
pouvais pas voir et dont je devinais malgré tout la présence. Le poker est tout à
fait un jeu pour toi.
— Ah oui ? répliquai-je, tournant finalement mon visage vers lui.
Grave erreur.
Il était bien plus facile de mettre une barrière entre lui et moi quand il n’était
pas devant mes yeux, à quelques centimètres à peine, souriant comme le diable
en personne.
— Oui, tu as une tête à pouvoir bluffer facilement, enchaîna-t-il.
J’essayai de saisir son regard sous le bord de sa casquette. De qui essayait-il de
se cacher avec cette chose ? Il n’y avait personne dans la pièce qui ne soit pas au
courant de son pedigree.
— Qu’est-ce qui te fait penser ça ?
— Tu sembles ne pas être perturbée du tout par ma personne.
Je souris, contente d’apparaître ainsi à l’extérieur.
— Je le suis, pourtant.
Il sourit à son tour.
— Tu l’es ?
C’était un exemple typique de badinage à l’anglaise, avec juste une pointe de
provocation bon enfant. Plutôt que de lui donner satisfaction, je décidai de passer
à l’offensive.
— Félicitations pour tes fiançailles, au fait, lançai-je avec un sourcil levé.
Caroline est vraiment jolie.
Le coup porta de toute évidence puisque je vis sa mâchoire se contracter.
— C’est juste une amie.
— Une amie que tu t’es engagé à épouser, lui rappelai-je.
— Ma famille a mis au point ces fiançailles. Je n’y suis pour rien.
Je secouai la tête.
— Clairement, je ne comprends pas vos traditions anglaises archaïques. Pour
être honnête, je ne m’étais même pas rendu compte que les fiançailles étaient
encore une pratique courante. Aux États-Unis, nous aimons garder le contrôle de
nos propres destins.
Ses yeux brun clair croisèrent les miens, et, l’espace d’un instant, je crus saisir
un aperçu du vrai Freddie : pas le garçon londonien ayant un certain appétit pour
le flirt, mais un homme aux prises avec un futur dont il ne voulait peut-être pas.
Il ouvrit la bouche pour parler juste au moment où Nathan abattit le jeu de
cartes sur la table en face de moi.
— Tout le monde est là ! Prêts à jouer ?
9
FREDDIE
Je n’étais pas très chaud pour cette soirée poker. J’avais dit à Thom de me
lâcher avec cette idée une demi-douzaine de fois au moins, mais il m’avait fait
culpabiliser en rappelant qu’il « pratiquait ce genre de choses avec Henry tout le
temps. » Il avait ressassé ça toute la soirée et je ne voulais plus entendre à quel
point mon frère avait été fort au poker. Aussi avais-je accepté à contrecœur en
posant des conditions strictes : nous n’irions que pour un petit moment, Thom
jouerait quelques mains, puis je reviendrais à l’appartement pour me reposer.
J’avais un entraînement tôt le lendemain matin et je ressentais toujours les effets
du décalage horaire du fait d’avoir traversé la moitié du globe pour venir à Rio.
Bien sûr, ce plan initial était tombé à l’eau dès que nous fûmes entrés dans
l’appartement et que j’eus repéré Andie à travers la pièce. Elle était debout, un
peu déboussolée, semblait-il, comme si elle était prête à bondir à ma simple vue.
Peut-être que j’aurais dû lui laisser plus d’espace, mais ce ne fut pas ce que je
fis. Je me glissai entre quelques gars et me dirigeai droit vers sa table.
Notre conversation se révéla agréable, et, même si cela me surprit de l’entendre
parler de Caroline, je mis fin à cette partie de la discussion rapidement. Je ne
voulais pas parler d’elle, pas avec Andie si près de moi.
Elle m’enchantait littéralement. Je restai assis là, la surveillant du coin de l’œil
tandis que Nathan distribuait les cartes à la ronde et commençait à exposer les
règles du jeu. C’était inintéressant, mais je hochai la tête et observai Andie,
détaillant ses traits délicats et ses cheveux attachés à la base de son cou. La teinte
pâle de ses mèches blondes me rappelait le soleil d’été. Son haut découvrait son
épaule proche de moi et une grappe de taches de rousseur marquait sa peau
bronzée.
— Freddie, si tu continues d’essayer de voir mes cartes, me lança-t-elle, je vais
être obligée de changer de place.
Elle faisait mine de se concentrer, alors que je pouvais apercevoir l’air amusé
qu’elle ne parvenait pas à dissimuler.
— Très bien.
Je fis semblant de regarder mon propre jeu.
— Je me demandais juste si tu jouais souvent au poker.
Tout le monde prenait son temps pour contempler ses cartes et faire ses mises,
ce n’était pourtant pas comme s’ils devaient construire une fusée. Je jouais au
poker depuis des années et je n’avais pas besoin de me concentrer
particulièrement. Je pouvais jouer et me focaliser sur Andie, les deux activités se
complétant à merveille.
— Non, pas vraiment, répondit Andie. Je préfère les jeux d’adresse.
J’acquiesçai.
— Je dois avouer que ce n’est pas ma spécialité non plus. On lit en moi comme
dans un livre ouvert.
— Et où est-ce que tu caches tes as, alors ? s’amusa-t-elle.
Son sourire ne durait jamais assez longtemps. Elle se concentra de nouveau sur
son jeu, jaugeant la force de ses cartes, mais je voulais attirer son attention. Je
me penchai plus près d’elle et lui murmurai :
— Que dirais-tu de lancer notre propre petit pari ?
Son sourcil s’arqua pour marquer sa curiosité, même si elle garda son attention
tournée vers ses cartes.
— Tu veux parier quoi ? Je n’ai pas apporté d’argent.
— Rien de sérieux. Juste pour s’amuser vu que nous sommes tous les deux
novices.
Elle ne répondit pas tout de suite et, quand je lui jetai un coup d’œil, je la vis
me dévisager avec suspicion comme si elle essayait de découvrir qui j’étais sous
mon masque. Je la regardai tandis qu’elle mordillait sa lèvre inférieure,
considérant cette idée de pari. Pendant un moment, j’eus peur qu’elle refuse.
— Je n’ai jamais rencontré de participants aux Jeux qui soient effrayés par un
peu de compétition, la provoquai-je malicieusement.
Elle relâcha sa lèvre et se redressa sur sa chaise. La simple mention de l’idée de
compétition fit briller ses yeux, et je sus que je l’avais appâtée.
— Très bien, monsieur le lord ou quel que soit le nom qu’on te donne. Quel est
l’enjeu du pari ?
Je souris.
— Nous devons tous les deux nous entraîner, alors je propose une « lutte de
territoire » ou un truc du genre. Si je gagne, tu me rejoins dans la piscine
demain, et si tu gagnes, je viens sur ton terrain.
Elle pencha la tête, m’inspectant toujours comme si elle allait lire mes
véritables intentions sur mon visage. Je haussai un sourcil et elle se pencha pour
me serrer la main.
— C’est parti.
— J’espère que tu as apporté un Bikini, ajoutai-je, taquin.
10
ANDIE
— Kinsley ! criai-je depuis ma chambre. Est-ce que tu aurais un vieux maillot
de bain, du style dix-neuvième siècle, dans ton sac par hasard ?
— Quoi ? cria-t-elle en retour.
Je grognai.
— Laisse tomber.
Elle passa la tête dans l’encadrement de la porte, cependant je ne pris pas la
peine de lever les yeux ; je savais qu’elle arborait son air de juge inflexible.
— Bon sang, c’est le foutoir, ici.
Elle n’avait pas tort.
J’avais enlevé tous mes vêtements les uns après les autres de ma valise, avant
de les jeter n’importe comment après une rapide inspection. Je cherchais quelque
chose à me mettre pour la piscine. J’avais pris deux maillots, tous les deux des
modèles Bikini que je n’avais pas l’intention de porter en présence de Freddie –
qui était soit un requin du poker, soit un débutant chanceux. Ou le diable. Je
n’avais toujours pas décidé.
— Pourquoi tu as besoin d’un maillot de bain ? me demanda Kinsley.
Je jetai un autre t-shirt n’importe où.
— Parce que je dois aller nager.
— Eh bien, tu n’as qu’à porter ce Bikini qui est juste derrière toi.
Elle me montrait le maillot bleu clair et léger.
— Il fait très Rio.
Je posai une main sur mes yeux et secouai la tête.
— Oui, évidemment. C’est le problème. Mes seins ont l’air trop généreux dans
celui-ci. J’en veux un qui dise : « Je suis ennuyeuse à mourir et pas disponible. »
Et je me disais que tu aurais peut-être ça.
— Je te ferais dire que Liam pense que je suis toujours très sexy. Ce n’est pas
parce qu’on est mariés depuis quelques années qu’on n’a pas une vie sexuelle
passionnante. Justement, hier, nous avons essayé cette nouvelle position où je me
tourne…
— Non ! Nada ! Pas du tout ! hurlai-je presque en levant la main pour la
dissuader de continuer. Tu peux t’arrêter là. Je n’ai pas besoin d’entendre à quel
point vous êtes dévergondés, tous les deux, une fois dans un lit.
— Très bien, mais je suis désolée, je n’ai pas un maillot de nonne à te prêter
pour aller nager. Mets ce Bikini comme une personne normale.
Je grognai très bruyamment en espérant que ça la fasse partir, mais ça ne
fonctionna pas.
— Avec qui tu vas nager, de toute façon ?
Je marquai une pause, un t-shirt serré dans ma main.
— Avec personne.
— Becca ! Viens ici !
— Non ! m’indignai-je.
Je n’avais pas assez de temps pour me préparer. Avant que j’aie pu courir pour
m’enfermer dans la salle de bains, Becca et Kinsley étaient parvenues à faire
jouer leur complémentarité vaudou à mes dépens. Becca tenait mes mains
clouées au sol et Kinsley mes pieds. Je fis de mon mieux pour me libérer de leur
prise, rien n’y fit.
— Avec qui vas-tu nager ? me demanda Kinsley une nouvelle fois.
— T’as pas envie de me raconter cette super position dont tu parlais tout à
l’heure ? rétorquai-je.
— N’essaie pas de changer de sujet ! Avec qui vas-tu nager ?
— Personne ! J’aime bien faire quelques longueurs de temps à autre !
Elle secoua la tête.
— Becca, va remplir une tasse. Nous allons devoir la torturer pour la faire
avouer.
— Non !
— Kinsley, je crois que c’est un crime de guerre, même à Rio, la prévint Becca.
— Eh bien, si elle aime l’eau autant qu’elle le dit, ça ne devrait pas lui poser de
problème.
— Libérez-moi et je vous le dis ! Promis !
— Dis-le-nous maintenant et ensuite on te laissera partir, contra Kinsley.
— Aïe, mon poignet !
Becca serait effectivement mon poignet blessé, et, même si elle ne me faisait
pas vraiment mal, ma ruse fonctionna. Elle relâcha sa prise juste assez pour que
je puisse me libérer de leur étreinte. Je m’arrachai du sol et cherchai quelque
chose à leur envoyer au cas où elles s’approcheraient à nouveau de moi. Le
premier objet que je trouvai fut l’un de mes crampons, mais Kinsley fut plus
rapide que moi. Elle se saisit de mon t-shirt préféré, celui qui arborait une photo
de Rupert Grint, dans Harry Potter, affichant comme légende « Le roi Weasley
».
— Dis-le-moi ou Ron y a droit.
Je plissai les yeux.
— Tu n’oseras pas.
Elle tira sur l’encolure, juste assez pour me prouver qu’elle était sérieuse.
Je lâchai ma chaussure et levai les mains au-dessus de ma tête pour signaler ma
reddition.
— Très bien, espèce de femme sans cœur : je vais nager avec le duc.
Mes deux amies échangèrent un regard lourd de sens, avant que Kinsley ne
laisse tomber mon t-shirt sur le sol. Je courus le récupérer pour vérifier que Ron
n’était pas blessé.
— Pourquoi irais-tu nager avec lui ? Il est fiancé avec une autre fille.
Je levai les yeux au ciel.
— Je suis au courant, merci. Mais il y a eu du nouveau.
— Continue…, m’enjoignit Kinsley, clairement en attente de plus
d’explications.
— En réalité, c’est parce que nous avons fait un petit pari au poker hier soir. Il
m’a dit qu’il n’était pas bon à ce jeu – ce qui était un énorme mensonge,
d’ailleurs – et j’ai perdu. Donc, maintenant, je dois aller nager avec lui.
Elles s’échangèrent un autre de leurs regards « oh, ma chère, cette situation ne
se présente pas bien ».
— Est-ce que vous allez vous calmer ? Il ne se passe rien. Et même si quelque
chose était en train de se passer, ce n’est pas moi qui en suis à l’origine.
Je n’étais même pas en train de mentir. Freddie et moi avions joué quelques
parties de poker la nuit dernière, et me relaxer s’était avéré amusant. J’étais au
courant pour ses fiançailles, et il savait que je n’étais pas intéressée, alors il n’y
avait pas de pression. Nous pouvions nous contenter d’être amis. Des amis super
sexy et super pas intéressés l’un par l’autre. Je ne voyais pas où était le
problème.
À la fin de la soirée – après l’avoir traité de connard de tricheur –, il avait ri et
pris l’une des cartes sur la table pour y griffonner quelque chose dessus. Puis
Thom avait crié dans sa direction afin de lui signaler qu’il allait rentrer. Freddie
avait placé la carte dans ma main et s’en était allé. J’étais restée là, le regardant
partir, tentant d’ignorer le mouvement des muscles de son dos alors qu’il se
dirigeait vers la porte.
Quand j’avais retourné la carte, j’avais lu : 13 heures. Complexe d’entraînement
central/bassin olympique.
Il ne s’était même pas donné la peine de me demander si j’étais libre de venir
nager à ce moment-là. Clairement, je devais y aller, au moins pour lui adresser
quelques réprimandes à ce sujet et pour lui dire que, la prochaine fois (s’il y
avait une prochaine fois), il devrait d’abord me demander mon emploi du temps.
J’expliquai tout cela à Kinsley et à Becca, et elles secouèrent toutes les deux la
tête.
— Ça n’a aucun sens, conclut Kinsley. Tu y vas juste parce que tu penses qu’il
sera superbe dans un bassin.
Becca opina du chef.
— Et tu veux le voir torse nu. Tu es une sorte de petite sirène inversée : tu
renonces à tes jambes humaines pour une queue de sirène juste afin de pouvoir
l’embrasser.
Je m’exclamai :
— Quoi ? Non, c’est grotesque !
— Je ne t’ai jamais entendue utiliser ce mot, alors je sais que tu es en train de
mentir.
— Très bien, merci de votre soutien à toutes les deux. Je dois me préparer,
maintenant. On discutera plus tard.
Je les fis déguerpir de ma chambre – devant employer la force parce que
Kinsley était très forte pour sa taille. Elle essaya de s’accrocher au chambranle
de la porte et de planter ses talons dans le sol, mais je parvins à la pousser dehors
et à fermer le battant à clé aussi vite que possible.
— Il n’y a que toi qui crois à tes mensonges ! cria-t-elle de l’autre côté.
Vraiment, puisqu’elle était ma grande sœur dans l’équipe de foot, Kinsley
aurait dû être celle qui m’encourageait à varier ainsi mon entraînement !
11
FREDDIE
Inspire. Frappe. Frappe. Inspire. Frappe. Frappe.
Je glissai dans l’eau froide tandis que je sentais les muscles de mes bras
commencer à protester. J’avais terminé ma séance d’entraînement cinq minutes
auparavant, mais je continuai à nager. C’était la meilleure douleur, celle qui me
rappelait doucement la proximité des prochaines épreuves des Jeux. Je poussai
fort, touchai le mur et me soulevai hors de l’eau pour vérifier mon chronomètre.
J’avais fini une demi-seconde plus vite que ma précédente boucle.
— Bon boulot, Archibald ! me cria le coach depuis l’autre côté du bassin.
Je sortis de l’eau et m’ébrouai comme un chien.
— Tu ne penses pas que tu pourrais t’offrir une pause ? me suggéra Thom. Tes
bras vont tomber avant même que les Jeux n’aient commencé.
Il me jeta ma serviette et je m’élançai pour la rattraper avant qu’elle ne finisse
dans le bassin. Il s’était déjà douché et changé, ce qui signifiait que j’étais resté
dans l’eau encore plus longtemps que ce que je pensais.
Je haussai les épaules.
— Ça me fait du bien. Je ne m’étais pas senti comme ça depuis que nous
sommes arrivés.
— Ouais, eh bien, tu as déjà écrasé ma perf’ et je suis le nageur le plus rapide
du monde. Je pense que tu pourrais t’accorder un peu de détente de temps à
autre.
J’enroulai ma serviette autour de mon cou et marchai jusqu’à mon sac pour
consulter mon téléphone. Il y avait un texto de Georgie qui m’attendait.
Georgie : Maman a essayé de t’appeler ce matin, mais j’avais caché le
chargeur de son téléphone. Elle le cherchait partout, complètement enragée.
Elle ne le trouvera jamais dans la litière de Chester. J’avais caché son rouge à
lèvres canari monstrueux là-dedans la dernière fois. Elle pourrait me remercier
– elle ressemblait à une tarte aux cerises avec ça.
Je souris et tapai ma réponse.
Freddie : Je t’en dois une.
— Qu’est-ce que tu vas faire, maintenant ? me demanda Thom. Tu vas à la salle
de muscu ?
Je secouai la tête et jetai mon téléphone dans mon sac.
— À vrai dire, j’ai d’autres plans.
— Ah bon ? Avec qui ?
Je haussai les épaules.
— Personne.
Mon téléphone vibra et je m’en saisis pour éviter les questions qui ne
manqueraient pas de suivre.
— Et je dois m’en occuper tout de suite, ajoutai-je.
Je fis comme si je venais de recevoir un e-mail important, mais c’était juste de
nouveaux textos de Georgie. Ma ruse fonctionna, cependant : Thom s’apprêta à
partir et je lui dis que je le rejoindrais plus tard à l’appartement. Je savais qu’il
m’interrogerait à ce moment-là et j’aurais eu le temps de trouver une excuse
valable.
Georgie : Oh non, Maman a retrouvé son rouge à lèvres !
Georgie : ET ELLE VIENT D’EN METTRE. Tu aurais dû voir le regard que
lui a envoyé Chester.
Georgie : Elle a aussi trouvé son chargeur. Prépare-toi… je crois que je
l’entends essayer de t’appeler dans le salon.
Elle ne mentait pas. J’avais à peine fini de lire ses messages que l’appel de ma
mère apparut sur mon écran. Bon sang ! Je devais lui répondre. C’était mieux de
s’en débarrasser maintenant. Et puis, de toute façon, Andie ne devait pas arriver
avant quelques minutes et tous les nageurs avaient quitté le centre. J’étais tout
seul avec du temps à tuer. Aussi passai-je mon doigt sur l’écran avant de prendre
une profonde inspiration et de répondre.
— Salut, Maman.
— Frederick !
Elle et Caroline étaient les deux seules personnes à m’appeler par mon prénom
complet. Je détestais ça. Henry avait reçu le même prénom que notre père, ce qui
m’avait laissé avec celui hérité d’un grand-oncle, un type ennuyeux avec des
joues rouges et un ventre si rond que je me demandais souvent comment il
pouvait même s’asseoir dans les fauteuils de notre salon. Il avait l’habitude de
geindre à propos de l’étiquette et des vieilles manières de l’aristocratie dès qu’on
lui en laissait l’occasion. En d’autres termes, c’était quelqu’un d’assez pénible et
j’espérais ne jamais devenir comme lui.
— Je suis ravie de parvenir à t’avoir. Est-ce que tu es en train de t’entraîner ?
— Non, j’ai quelques minutes. Comment vont les choses à Londres ?
demandai-je en m’asseyant sur un banc.
Elle soupira lourdement comme si je venais de lui demander de parler à cœur
ouvert lors d’une séance de thérapie.
— C’est mortel. Georgie essaie de me rendre folle, tu sais comme il est difficile
de s’entendre avec elle.
Je souris.
— Presque impossible.
— Précisément. Eh bien, j’ai déjà commencé à planifier le bal d’hiver ici, à la
propriété. Bien sûr, avec ton mariage à venir, je veux qu’il soit encore plus
somptueux que d’habitude. Je pense embaucher un organisateur de soirée pour
qu’il s’occupe de tout.
Ma poitrine se serra.
— Très bien.
— C’est un événement important, Frederick. Quand Henry est mort peu après
ton père, je n’étais pas sûr qu’on pourrait s’en sortir. Que tu aimes le titre ou pas,
tu te dois de le porter. Tu es le duc de Farlington et ton mariage avec Caroline est
juste ce dont la famille a besoin. Elle a été élevée pour ça depuis son enfance et
elle fera une duchesse magnifique un jour. Elle sait comment tenir une propriété
et sa famille est très proche de la nôtre. On ne pourrait rêver une union plus
parfaite.
Je me laissai aller en arrière contre le mur et regardai vers le plafond, l’écoutant
poursuivre son speech.
— En parlant de Caroline… Je sais que tu es occupé avec tes courses, je lui ai
donc demandé d’accompagner Georgie à Rio afin de rendre les choses plus
simples.
Je me redressai en sursautant.
— Qu’est-ce que tu veux dire ? Tu as invité Caroline à Rio ?
— Georgie n’a que dix-huit ans. Elle a besoin d’un chaperon, et ce n’est pas
comme si tu avais le temps de t’en occuper. Je viendrais bien moi-même, mais je
dois gérer trop de choses ici.
Je laissai tomber ma tête dans une main et fermai les yeux très fort.
— J’aurais préféré que tu me demandes mon avis avant de faire ça, maman.
— Oh, Freddie ! Elle va devenir ta femme. Il est temps que vous commenciez à
passer réellement du temps ensemble.
Nous avions déjà passé du temps ensemble. J’avais connu Caroline ma vie
entière. Elle avait fait partie des meubles depuis aussi longtemps que je pouvais
m’en souvenir, mais ce n’avait jamais été une personne que je m’étais imaginé
épouser un jour – tout comme pour mon frère Henry. Leurs fiançailles avaient
été aussi arrangées que les nôtres, pourtant Henry avait accepté cette
responsabilité sans y regarder à deux fois. Il avait été l’héritier responsable, ce
que je ne pourrais qu’essayer d’être, en vain.
Honnêtement, je pensais que ma mère s’était déjà mis dans la tête que Caroline
et moi devions nous marier avant même que nous soyons revenus à la maison
après les funérailles d’Henry. C’était mon devoir et il n’y avait pas à tergiverser.
Il ne restait que trois semaines avant que je parte pour Rio, et, alors que j’étais
au beau milieu d’une session d’entraînement particulièrement lourde, elle était
venue me voir avec cette idée de fiançailles. Elle savait très exactement ce
qu’elle faisait. J’étais trop occupé pour accorder mon attention à autre chose que
ma séance de natation. Je lui avais dit de repousser ça jusqu’à la fin des Jeux,
cependant elle avait pris mon indécision pour de la résignation et il n’y avait pas
de place pour des négociations. Caroline et sa famille avaient été informées de
ses plans avant même que je rentre dans le tableau.
J’avais toujours la tête dans la main, écoutant ma mère d’une oreille. Au
moment où je levai les yeux, je vis Andie entrer, et le nuage noir qui s’était
formé au-dessus de ma tête durant les cinq dernières minutes s’évanouit
immédiatement. Elle marchait vêtue de la tenue d’entraînement de son équipe :
un jogging et un coupe-vent. La bandoulière de son sac de sport était passée sur
son épaule, et, quand elle leva la tête et m’aperçut, un sourire se dessina
lentement sur ses lèvres.
— Freddie, continuait ma mère. Je sais que beaucoup de choses occupent ton
esprit actuellement et sache que j’ai tout arrangé dans ton propre intérêt…
— Maman, je dois y aller.
Je raccrochai avant qu’elle ne puisse répondre et me levai pour accueillir
Andie.
— Avant que tu dises quoi que ce soit, annonça-t-elle, je viens tout droit de
l’entraînement.
Elle me montrait ses cheveux en bataille au sommet de son crâne. Ses mèches,
d’ordinaire claires, étaient assombries par la transpiration et ses joues étaient
encore rougies par les efforts qu’elle avait dû fournir. Elle ne portait aucun
maquillage et je promenai mon regard sur ses traits rapidement, essayant
d’enregistrer la teinte rose de ses lèvres nues dans ma mémoire sans qu’elle s’en
rende compte.
— J’espère que tu as mis un maillot sous cette tenue, dis-je en désignant ses
vêtements d’entraînement.
Elle sourit, jeta un coup d’œil par-dessus son épaule sur le centre désert, puis
s’attaqua à la fermeture de son coupe-vent. Je détournai les yeux pendant qu’elle
se déshabillait, même si je ne savais pas bien pourquoi. La force de l’habitude,
peut-être.
Elle s’éclaircit la gorge et je reportais mon regard vers elle, riant
immédiatement avant même de pouvoir me retenir.
— Où est-ce que tu es allée chercher ça ?
Elle portait un haut bleu en élasthanne qui couvrait ses bras jusqu’à ses
poignets et sa poitrine jusqu’à la naissance du cou. Cela ressemblait à ce que les
surfeurs mettaient pour leurs compétitions. Le bas était encore pire : un short de
bain flottant qui montait jusqu’au-dessus de sa taille et la couvrait au-delà de ses
genoux, transformant sa silhouette en une sorte de masse informe.
Elle sourit.
— Une tenue de natation. Je l’ai trouvée au magasin de cadeaux sur le chemin
pour venir ici. Et le short, c’est pour éviter tout malentendu sur la situation, si
jamais nous venions à avoir des spectateurs.
— Eh bien, comme tu peux le constater, l’endroit est désert, fis-je remarquer,
montrant le bassin vide d’un large geste. D’autre part, tu ne peux pas
sérieusement porter ce short pour nager. Il te ferait couler comme une ancre.
— Non, il est léger. (Elle sauta en l’air plusieurs fois pour prouver son propos.)
Regarde ! Tu vois comme je peux sauter haut ?
Mon sourire s’élargit tandis que je secouai la tête.
— S’il te plaît, dis-moi que tu as un maillot normal sous cet attirail.
Elle me toisa d’un regard ennuyé.
— Très bien.
Avec un soupir, elle se libéra de son haut de surfeur et de son short informe,
qu’elle laissa tomber par terre, révélant un Bikini bleu clair. De minces ficelles
en joignaient les bords sur ses hanches fines et bronzées, et je profitai de cette
vision en prenant une profonde inspiration. Son haut s’arrêtait juste sous son
nombril, révélant les derniers centimètres de sa taille étroite. Elle avait un corps
d’athlète, souple et puissant, mais il ne faisait aucun doute qu’elle était femme
jusqu’au bout des ongles. Elle avait mis ce haut pour se dissimuler, au contraire
il ne faisait qu’accentuer la courbure alléchante de ses seins. Elle était
somptueuse et je devais plonger dans l’eau froide immédiatement.
— J’aurais peut-être dû te laisser garder le short, concédai-je en me levant,
rejetant ma serviette sur le côté.
Plus tôt on rentrerait dans l’eau, mieux ce serait.
Elle rit.
— C’était ton idée, tu t’en souviens ? C’est toi qui as fait ce pari.
Ses mots me rappelèrent qu’en m’engageant sur cette voie, j’avais parié sur
bien plus que des parties de poker.

ANDIE
Essayer de reluquer discrètement Freddie dans son short de bain aurait pu être
une discipline olympique en tant que telle. Au moment où il se leva et quitta sa
serviette, je tournai ma tête mais, simultanément, je me mis à loucher contre mon
gré, car l’un de mes yeux continua de suivre Freddie, peu importe l’endroit que
je voulais regarder.
Quand il s’étira au bord du bassin, je perdis mes fonctions motrices et ne pus
soudainement me rappeler comment les gens normaux se tenaient d’habitude.
Est-ce qu’ils font porter leur poids sur leurs deux jambes ou se contentent-ils
de s’appuyer sur l’une d’elles avec décontraction ? Est-ce qu’ils croisent les
bras ? Non, ça donne l’air d’être en colère. Une seconde, à quoi servent les
bras, déjà ?
Je laissai mes membres, désormais dénués de sens, retomber mollement sur
mes flancs et fit mine d’écouter Freddie, qui commençait à m’expliquer la bonne
manière de nager le crawl. Je me moquais de toutes les formes de nages, ne
m’intéressant qu’à ses formes. Il avait le corps le plus puissamment bâti que je
n’avais jamais vu, comme une sorte de gladiateur des temps modernes. Chaque
centimètre carré semblait constitué de couches de muscles puissants et torsadés.
Des biceps épais venaient s’ancrer sur des épaules monumentales. Son dos
sculpté et ses larges omoplates affinaient sa taille, mais mon regard devait
s’arrêter là. Il avait un short de bain de compétition, en élasthanne, qu’il portait
bas sur les hanches. Il fit un demi-tour pour voir si je prêtai attention à son
manège. Pour conserver ma propre santé mentale, je gardais mon regard au-
dessus de sa ceinture – même si ce n’était pas une zone plus sûre pour autant.
— Tu vois comment ma tête reste à quarante-cinq degrés ? demanda-t-il.
Je levai mon pouce et essayai d’ignorer mon cœur battant à tout rompre.
Son maillot était une punition cruelle. Freddie marqua une pause à ce moment-
là, remarquant la rougeur de mes joues. Je lui assurai que je prêtai attention à ce
qu’il me disait, mais ce n’était pas le cas. Je fixais ses fesses.
Je suis désolée, d’accord ?
Elles étaient juste là, sous mes yeux, testant l’élasticité du maillot, et je ne
pouvais m’empêcher de les contempler. C’était le plus joli cul que je n’avais
jamais vu, et je ne supporterais pas sa vue une seconde de plus. Mon self-control
avait atteint ses limites. Ma main eut un mouvement involontaire et commença à
s’approcher de lui.
— Très bien, couinai-je, serrant ma main loyale autour de ma main félonne.
(J’allai vite craquer si nous ne nous jetions pas à l’eau rapidement.) Je crois que
j’ai compris, allons-y.
— Je n’ai pas abordé les mécaniques de la brasse, avança-t-il, me regardant par-
dessus son épaule.
Chaque fois qu’il bougeait, je le voyais sous un autre angle et je jetai un coup
d’œil à ses abdos ou à ses biceps. Une femme ne pouvait supporter qu’une dose
limitée de ce traitement.
— Je vais être honnête, lui dis-je, posant mes mains sur mes hanches. On peut
être honnête l’un envers l’autre, n’est-ce pas ?
Il acquiesça et, pendant une seconde, je faillis lui dire à quel point il était
renversant, à quel point j’aurais désiré me jeter sur lui et le dévorer à cet instant,
mais je pus me maîtriser et les mots qui sortirent de ma bouche furent :
— C’est littéralement l’exposé le plus ennuyeux que je n’ai jamais eu à subir de
ma vie.
Il fronça les sourcils.
— Je suis désolée, je sais à quel point la technique est importante, mais je veux
juste nager.
Je marchai jusqu’au bassin et regardai la surface de l’eau, essayant d’ignorer la
tension soudaine qui irradiait de tout mon corps. C’était supposé être un après-
midi relaxant. J’avais dit à Kinsley que je savais ce que je faisais, or je me
sentais anxieuse, brûlante et étrange. Je ne pouvais pas être moi-même tandis
qu’il se tenait juste à côté, presque nu.
— Andie ? fit-il en faisant un pas vers moi.
Je saisis le mouvement du coin de l’œil et je sus qu’il allait me toucher, peut-
être essayer de poser sa main sur mon épaule. J’agis la première, pliai les genoux
et plongeai dans l’eau. S’il me touchait, c’en était fini de moi.

FREDDIE
Je regardai Andie plonger dans l’eau et me glissai à ses côtés. Son humeur avait
changé au cours des dernières minutes. Est-ce que je l’avais réellement ennuyée
? Peut-être que j’aurais pu alléger un petit peu mon exposé sur les techniques de
nage. Tout le monde n’essayait pas de gagner l’or, après tout. Je refis surface et
découvris qu’elle était déjà à la moitié du bassin, nageant un peu plus vite que je
ne l’aurais cru. Je pris une inspiration et poussai contre le mur pour la rattraper.
— Je suis plus rapide qu’un médaillé d’or ! se moqua-t-elle une fois qu’elle eut
rejoint l’autre bord.
Je souris et accélérai le rythme. Mon entraînement avait été plus long que
d’habitude, pourtant être avec Andie m’avait revigoré.
— Non ! Ralentis ! cria-t-elle, battant des pieds plus vite pour essayer de me
distancer. Elle produisait des gerbes d’éclaboussures et je modérai mon allure,
agissant comme si elle était réellement en train de me battre. Chaque fois qu’elle
faisait quelques mouvements, elle se retournait sur le dos pour voir si je l’avais
rattrapée et je devais ralentir encore et encore. Une fois que nous atteignîmes le
bord opposé, elle s’accrocha au boudin qui séparait nos lignes et secoua la tête.
— Oh ! Dieu, c’est dur…
— C’était seulement un aller-retour, notai-je, envoyant de l’eau à côté d’elle.
Je plongeai sous le boudin pour pouvoir la voir plus aisément.
— Je suis en pleine forme, m’assura-t-elle une fois que je refis surface à
quelques centimètres d’elle. C’est juste que je me suis déjà entraînée aujourd’hui
et que mes jambes sont bien plus puissantes que mes bras.
Je m’amusai à contempler ses biceps apparaissant et disparaissant sous la
surface de l’eau.
— Ils m’ont l’air parfaits.
Elle sourit.
— Alors, est-ce que je peux entrer dans l’équipe ?
— Assurément, même si je ne connais pas bien le protocole pour incorporer
une fille américaine dans l’équipe de natation masculine de Sa Majesté.
J’étudiai son sourire tandis que nous parlions, et remarquai comme ses joues se
coloraient quand elle riait. Ses yeux avaient un éclat malicieux tandis que nous
nous agitions dans l’eau, et je me demandais si elle s’amusait autant que c’était
le cas pour moi. Cela faisait des années que je n’avais pas traîné avec une fille et
plaisanté ainsi ; si longtemps, en fait, que je ne pouvais me souvenir de la
dernière fois.
— Eh bien, essayons une autre longueur, proposa-t-elle. Je pense vraiment que
je peux te battre, cette fois.
J’opinai de la tête.
— Est-ce que tu veux que je te donne un avantage ?
Au lieu de répondre, elle me montra le côté du bassin avec une expression
interdite. Quand je me tournai pour voir ce qui avait retenu son attention, elle
projeta un mur d’eau dans ma direction et plongea sous la surface, nageant aussi
vite qu’elle le pouvait. Je restai où j’étais, la regardant avancer dans le bassin.
J’attendis qu’elle atteigne l’autre côté avant de m’élancer et, même alors, je
nageai en dessous de mon rythme normal. Nous ne prenions pas trop au sérieux
cette idée de faire des longueurs ensemble. Elle essaya de m’attraper la cheville
sous l’eau pour saboter ma progression et me ralentir, mais elle ne put réellement
assurer sa prise. Je parvins à me libérer et repris ma course, légèrement plus vite
afin qu’elle ne puisse pas me rattraper.
— Je ne peux pas, souffla-t-elle juste avant notre dernière longueur de la
journée.
— Quoi ?
Elle montra du menton le mur opposé.
— Je ne peux pas faire le retour. Mes bras me trahissent.
Je souris.
— Eh bien, j’imagine que tu vis ici, maintenant, dans ce cas.
Je m’écartai comme si j’allais repartir et la laisser sur place, mais elle cria à
mon attention :
— Non ! Stop !
Elle aurait pu s’extraire de la piscine et revenir à son point de départ en en
faisant le tour, mais j’avais une meilleure solution.
— Monte sur mon dos. Je te ramène jusqu’à l’autre côté.
Elle plissa les yeux en me décochant un petit sourire.
— J’ai vu assez de films pour savoir où ça va nous mener.
Je penchai la tête comme si je ne comprenais pas ce qu’elle voulait dire.
Elle secoua la sienne avec une certaine impatience.
— Nous ne devrions pas franchir cette limite. Si je monte sur ton dos et que tu
me ramènes comme si l’on ne faisait que traverser simplement la piscine, ce sera
la honte. Je ne veux pas transformer cet après-midi en quelque chose dont je
pourrais être gênée plus tard.
— Est-ce que tu regrettes maintenant ? Parce que, pour moi, ce n’est pas du
tout le cas. C’est la première fois que je m’amuse autant depuis longtemps.
Elle sourit.
— Moi aussi. Alors, ne ruinons pas tout.
Après que nous eûmes rejoint le mur de départ, moi à la nage et elle en faisant
le tour de la piscine, nous nous assîmes sur le bord avec nos pieds dans l’eau. Je
lui donnais une barre protéinée et elle tendit sa bouteille d’eau dans ma direction
pour me faire comprendre que je pouvais en avoir si je le voulais. Il n’y avait
rien d’autre que le silence tandis que nous reprenions notre souffle. Du coin de
l’œil, je pouvais voir sa poitrine se soulever et redescendre, cependant je gardais
mon regard fixé devant moi, trop conscient de la proximité de sa main par
rapport à la mienne et du son lourd de nos respirations. Elle avait raison. Si nous
nous touchions, tout changerait du tout au tout.
— Ça ne te pose aucun problème d’inviter des filles à nager avec toi ? me
demanda-t-elle, brisant le silence la première. Certaines pourraient se faire des
idées, surtout avec ton short moule-fesses.
— Short moule-fesses ?
Elle éclata d’un rire joyeux.
— Non, affirmai-je, confiant. Ça ne me pose pas de problème, non.
— Ça pourrait en poser un à Caroline.
— Je ne m’intéresse pas vraiment à ce qu’elle pourrait en penser.
Cela semblait bizarre de l’admettre ouvertement, comme si j’étais en train de
jurer dans une église ou quelque chose du même style.
— C’est étrange, commenta Andie en glissant un regard vers moi. Surtout si
l’on considère que tu es sur le point de te marier avec cette femme.
— Si je pouvais faire comme je l’entendais, ça n’arriverait pas.
Je savais qu’elle se doutait certainement de ma situation, mais ses sourcils se
levèrent tout de même de surprise.
— Alors, pourquoi n’y renonces-tu pas ?
— Ce n’est pas aussi simple.
— Tu as déjà dit ça hier soir. Je commence à trouver cette réplique pénible.
— C’est la vérité, je n’étais pas supposé me marier avec Caroline. Elle était
destinée à mon frère Henry.
— Attends… vraiment ?
J’acquiesçai.
— Étaient-ils amoureux tous les deux ?
— Non.
Elle projeta de l’eau avec son pied.
— C’est quoi, le problème, avec vous et vos mariages arrangés ?
C’était exactement ce dont ça avait l’air, même s’il m’était difficile de
l’admettre.
— C’est une longue histoire.
— Eh bien, j’ai toujours la moitié de cette barre protéinée pas terrible à finir, et
tu ne peux pas nager pendant trente minutes après avoir mangé, alors crache le
morceau.
Je souris tristement.
— Bon. Mon frère était l’aîné et l’héritier des biens familiaux. La famille de
Caroline – les Montague – était proche de la nôtre depuis plus longtemps que je
ne peux m’en souvenir, et il avait été établi très tôt que Caroline et Henry se
marieraient.
— Pourquoi ? Pour unir deux familles puissantes ? Comme dans Game of
Thrones ?
Je ris.
— À vrai dire, oui, mais sans les Marcheurs Blancs ou le roi Joffrey.
— Waouh…, fit-elle en souriant. Alors, qu’est-ce qui s’est passé ? Pourquoi
Caroline ne s’est-elle pas mariée avec Henry ?
Je regardai droit devant moi et me concentrai sur le léger mouvement de l’eau à
la surface de la piscine. Je savais que ma réponse allait changer l’ambiance de
cet après-midi, mais j’imaginais qu’il était plus simple de lui dire la vérité.
— Henry est mort.
— Oh, merde, l’entendis-je murmurer dans un souffle.
Je savais qu’elle ne s’était pas attendue à cette réponse de ma part. Normal, les
jeunes hommes de trente ans en bonne santé ne mouraient pas d’un seul coup
sans prévenir, mais c’était pourtant ce qui était arrivé à mon frère. Accident
cardiaque. Le choc de cette tragédie n’avait commencé à se dissiper que
quelques mois plus tard.
Je me tournai vers Andie pour découvrir que son sourire décontracté avait laissé
place à une expression honteuse. Ses sourcils étaient froncés et les coins de ses
lèvres crispés en une mimique que j’aurais bien effacée d’un baiser si j’en avais
eu le droit.
— Je suis désolée de t’avoir forcé à évoquer ce sujet, dit-elle. Nous nous
amusions, et j’ai tout gâché.
Je secouai la tête et rapprochai ma main de la sienne, à presque la toucher.
— Ce n’est rien. Tu voulais connaître la vérité, c’est tout. Quand mon frère est
mort, il y a quelques années, la responsabilité, le titre, la propriété et tout ce qui
allait avec le statut me sont revenus – même si ça me donne l’impression que
c’est ce boulot qui a hérité de moi, plutôt que le contraire.
Son ton devint sérieux :
— Et c’est comme ça que tu as obtenu Caroline.
— C’est ce qu’il semble.
— Tu ne penses pas que tu pourrais l’aimer ? Même avec le temps ?
J’avais retourné cette question des milliers de fois dans ma tête, depuis le jour
où ma mère avait suggéré nos fiançailles. Par moments, je parvenais à me
convaincre que Caroline était la femme qu’il me fallait, mais je ne m’étais
jamais persuadé que j’étais amoureux d’elle.
— Ce n’est… pas celle que j’aime, répondis-je simplement.
— Celle que tu aimes ?
— Mon âme sœur, précisai-je.
— Tu es en train de rougir, fit-elle remarquer, un sourire aux lèvres
Bien sûr, la petite chipie n’avait pas manqué de le remarquer.
— Eh bien, j’ai l’air d’une écolière en train d’avouer ses sentiments, alors.
Elle hocha la tête et se tourna vers la piscine.
— Si ça peut t’aider, j’espère vraiment que Caroline pourra devenir ton âme
sœur. Ce serait triste que tu finisses par passer le reste de ta vie avec quelqu’un
que tu n’aurais jamais vraiment aimé.
J’acquiesçai et la regardai décrire de petits ronds avec ses orteils dans l’eau. Sa
peau était encore colorée par l’effort précédent. Son sourire était revenu mais
amoindri, suspendu aux coins de ses lèvres, prêt à s’épanouir si seulement
quelqu’un l’y aidait. Et je voulais être cette personne.
12
ANDIE
Je regardai ma soigneuse Lisa me bander soigneusement le poignet avant que
l’entraînement ne commence. Mon articulation me faisait un peu plus mal que la
veille, mais je l’avais refroidie à la fin de la séance et il n’y avait pas grand-
chose d’autre que je puisse faire.
— Tu dois vraiment faire attention, me réprimanda doucement Lisa, alors
qu’elle coupait le morceau de bande qui dépassait. Des blessures comme celle-là
ont l’air mineures, pourtant elles peuvent s’aggraver très facilement.
J’acquiesçai, intégrant son avertissement. Mon poignet n’était pas le seul
élément alarmant que je comptais dans ma vie. Il semblait que, partout où
j’allais, je me retrouvais au milieu d’un champ de mines, telle la situation avec
Freddie. La veille, après que nous eûmes fini de nager, je m’étais séchée et
rhabillée, et il m’avait invitée à manger. Il avait fait cette offre de manière très
décontractée et j’avais eu envie de lui répondre oui. Pourtant, j’avais formulé un
« non » très ferme, prétextant une urgence. Aucun de nous n’avait semblé
vraiment croire ce que l’autre disait.
Je ne parvenais pas à cerner les intentions de Freddie. Avait-il seulement besoin
d’une amie ? Me trouvait-il cool à fréquenter ? Ou voulait-il quelque chose
d’autre ? Un moyen d’échapper à des fiançailles qu’il ne souhaitait pas ? Que ce
soit son intention ou non, il me plongeait dans des eaux plutôt troubles. Une
séance de natation, un dîner informel – c’était des occasions qui auraient pu
sembler innocentes sur le papier, or je ne pouvais m’empêcher d’y voir autre
chose.
— Tu es parée, annonça Lisa en jetant le reste de la bande dans son sac.
Je descendis de sa table de soins et pris une inspiration tremblotante.
Mes coéquipières étaient déjà sur le terrain, chacune s’étirant pour s’échauffer.
Je me positionnai parmi elles et commençai à détendre les muscles de mon cou.
— Salut, Andie.
Je levai la tête pour voir Liam avancer vers moi. Il était vêtu de sa tenue de
coach, en short et avec son sifflet autour du cou. L’idée qu’il nous fallait le
prendre au sérieux m’avait paru hilarante lorsque j’avais rejoint l’équipe. Avant
qu’il ne rencontre Kinsley, Liam Wilder avait eu la réputation d’être un mauvais
garçon. Mais, après qu’une méchante blessure au genou l’eut forcé à se retirer de
la compétition, il avait dû se résoudre à l’idée de devenir coach. Il s’était marié
avec Kinsley et, au fil du temps, il avait fini par développer un véritable talent
pour son activité d’entraîneur. Même ainsi, cela n’enlevait rien au fait qu’il était
toujours jeune, tatoué et incroyablement beau.
— Comment va ton poignet ? me demanda-t-il en louchant vers mon bandage.
— Très bien.
Il hocha la tête.
— Bien. Il ne reste plus que trois jours avant notre premier match et je veux
être sûr que tu seras prête.
— Je le serai.
M’entraîner pour les Jeux olympiques avait été une activité à plein temps
durant les dernières années. Une fois que j’eus obtenu ma place dans l’équipe
quelques mois auparavant, j’avais déménagé à L.A. et m’étais installée dans la
chambre libre de la maison de Kinsley et Liam. Chaque matin, je me levais et
prenais un petit déjeuner à 5 h 30, puis je rejoignais l’équipe pour l’entraînement
à 6 heures. Nous passions quelques heures à pratiquer de nombreux exercices et
à regarder des vidéos de nos matchs précédents. Après cela, nous profitions
d’une courte pause pour déjeuner, avant de nous retrouver l’après-midi pour des
exercices de musculation et de nouvelles séances d’entraînement.
La seule vie sociale que je m’octroyais en dehors de ces sessions épuisantes
consistait à jouer la cinquième roue du carrosse en compagnie de Liam, Kinsley,
Becca et Penn. C’était agréable, par contre les journées étaient longues et sans
temps morts. C’était l’une des raisons pour lesquelles je m’étais fait une telle
joie de partir pour Rio.
Cela faisait des mois que je n’avais pas eu de vrai rendez-vous amoureux, ou
même l’occasion de passer une soirée avec un garçon. Bien sûr, il existait des
centaines d’applications, telle Tinder, mais ce genre de choses prenait du temps,
et c’était toujours ce qui venait à me manquer. À moins que quelques regards
volés à l’épicerie du coin aient pu compter pour des épisodes romantiques, je
n’avais pas eu de véritable histoire avec un garçon depuis la fin de la fac.
Nager avec Freddie avait été la sortie la plus amusante que j’avais connue
depuis des mois, et c’était pour cela que je devais me montrer sensée et garder
mes distances, tout en contrôlant mon cœur et mon esprit. Cela aurait été trop
facile de laisser les choses s’engager sur une pente glissante entre nous.
La coach Decker nous lança dans une série d’exercices et je pus oublier mes
tourments un moment. C’était bon de courir, de transpirer et de se concentrer sur
quelque chose de simple. Pendant trois heures, tout ce que je devais faire, c’était
de me tenir devant une ligne tracée sur la pelouse et d’empêcher le ballon de la
traverser.
— Beau boulot, les filles, nous félicita la coach Decker alors que nous nous
réunissions à la fin de l’entraînement.
Nous nous assîmes en cercle, partageant des bouteilles d’eau en essayant de
reprendre notre souffle. J’enlevai mon maillot et le jetai sur le côté. L’air frais
sur ma peau me fit du bien alors que je me laissais aller en arrière pour écouter la
coach.
— Vous êtes toutes plus que prêtes pour le match dans trois jours. Beaucoup
d’entre vous connaissent déjà bien l’équipe française depuis notre dernière
rencontre, alors nous savons qu’elles vont se montrer rapides et agressives. Mais,
si nous restons concentrées, il n’y a pas de raison que nous n’arrivions pas à les
vaincre.
Kinsley se rapprocha et colla son épaule contre la mienne. Je me tournai et elle
fit un signe du menton en direction des portes du stade. Je vis Freddie qui était
en train de s’installer sur un siège au premier rang des gradins. Il était en jean et
t-shirt, et il avait mis sa casquette comme pour atténuer le rayonnement de son
charme. Il sourit quand nos regards se croisèrent et mon cœur, déjà emballé,
battis si fort dans ma poitrine qu’on aurait pu l’apercevoir pulser sous ma peau.
Il était venu à mon entraînement.
Pourquoi diable était-il venu ?
Je me détournai avec l’image de son corps de rêve gravée dans mon esprit.
La coach Decker conclut son speech, puis nous nous séparâmes, et toutes les
filles de mon équipe purent voir Freddie Archibald installé dans les gradins en
train de m’attendre. Mon Dieu, qu’est-ce qu’il était beau ! Il avait des traits
classiques, ceux d’un ancien temps, qui avaient mis des générations pour
s’affiner à ce niveau de perfection. Quels que soient ses efforts pour se
dissimuler sous sa casquette, rien ne parvenait à altérer sa beauté.
— Je n’avais pas réalisé que nous avions invité un membre de la famille royale,
plaisanta Becca tandis que je la suivais avec Kinsley vers la rangée de gradins
près de laquelle nous avions laissé nos sacs.
Je pris mon temps pour emballer mes affaires et choisir un t-shirt propre.
Heureusement, j’avais un haut Lululemon de rechange dans mes affaires. Je
l’enfilai avant de me tourner pour faire face à Freddie. Michelle et quelques
autres rookies s’étaient réunies autour de sa personne. Même Liam était près de
lui, discutant de Dieu savait quoi.
Kinsley essaya d’attirer mon attention, mais je n’en tins pas compte et passai
mon sac sur mon épaule.
— Est-ce que c’est toi qui l’as invité ici ? me demanda Becca, pressant le pas
pour me rattraper.
Je lui jetai un coup d’œil.
— Bien sûr que non.
— Eh bien, il a l’air vraiment heureux de te voir.
C’était vrai. Quand je le contemplai à nouveau, il se leva et traversa le groupe
qui le cernait pour venir vers moi. Michelle me regarda par-dessus son épaule
avec une expression étonnée. Je l’ignorai et vis se dessiner sur le visage de
Freddie un sourire séducteur. La veille, je m’étais mise psychologiquement en
condition avant de le rejoindre, je m’étais préparée toute la journée. Cependant,
le fait qu’il me surprenne à l’entraînement me prenait au dépourvu. Je n’avais
pas le temps de compartimenter mon esprit pour me prémunir contre son
charme. Il était là, debout devant moi et sentait merveilleusement bon. Au
moins, ses fesses étaient sagement dissimulées par son jean cette fois-ci.
— J’espérais arriver à temps pour te voir à l’œuvre, me dit-il avec une pointe de
regret dans la voix, ce qui n’altéra en rien son sourire.
Je jetai un coup d’œil vers le terrain derrière moi.
— Entraînement court, on vient juste de finir.
— Je vois ça, acquiesça-t-il, levant la main pour promener son doigt sur mon
biceps couvert de sueur.
Un frisson me parcourut à ce contact et j’inspirai difficilement avant d’oser
croiser de nouveau son regard.
— Tu ne devrais pas trop te rapprocher, je suis toute suante.
Il pencha la tête en avant.
— Ça ne me dérangeait pas hier.
Tout le monde nous regardait. Kinsley et Becca s’étaient arrêtées près de Liam.
Michelle et quelques autres filles étaient derrière eux, remplies de curiosité. Je
n’aimais pas être au centre de l’attention.
— Tu voulais quelque chose ?
— Eh bien, j’ai une journée plutôt tranquille. Pas d’interviews ni rien.
Ma gorge se serra. Je ne pouvais pas avoir cette conversation devant tout le
monde. Je m’avançai pour saisir sa main et le tirer à ma suite hors du terrain. Le
soleil frappa ma peau et j’aspirai une goulée d’air frais, heureuse d’échapper à
tous ces yeux inquisiteurs.
Je libérai sa main dès que je m’aperçus que je la tenais toujours.
— Désolée, mais tout le monde nous écoutait et je ne pouvais pas le supporter.
Il acquiesça.
— Je suis venu voir si tu voulais déjeuner avec moi.
Il ne pouvait pas faire ça. Il ne pouvait pas venir à mon entraînement et
m’inviter à déjeuner. Il ne pouvait pas être aussi beau et sentir aussi bon et être
aussi gentil sans s’attendre à ce que je craque. Et je ne voulais vraiment pas
craquer.
Je secouai la tête.
— À vrai dire, je dois aller à la salle de muscu.
Je pensais que ça mettrait un terme à la conversation, au contraire il sourit
encore plus largement.
— Super ! J’apporterai les barres protéinées.
13
FREDDIE
De nous deux, mon frère Henry avait toujours été le plus à même de prendre en
charge l’héritage familial. Il était l’aîné de la fratrie et destiné à cette existence.
Surtout, il n’avait jamais essayé de se détourner de ce devoir. Il aimait les
vieilles traditions : l’étiquette pénible qui m’ennuyait considérablement, les
parties de chasse qui duraient quatre heures de trop et les interminables repas qui
m’avaient toujours paru constituer une indescriptible corvée.
J’avais quitté la propriété familiale dès ma majorité pour louer un appartement
dans le centre de Londres. Le temps que je concoure à mes premiers Jeux
olympiques, le destin de notre famille avait été décidé depuis longtemps : Henry
suivrait les traces de son père, se chargerait des affaires de la famille et, plus
tard, reprendrait le titre qui lui revenait de droit.
La paix régna durant les premières années après le décès de notre père. Henry
s’occupait de la propriété Farlington comme il l’entendait et j’étais libre de
nager. C’était par respect que mon frère et moi ne discutions jamais de ses
obligations pour la famille. Je le plaignais d’être contraint de porter le titre, avec
tout ce que cela comportait, alors que je pouvais voyager à travers le monde en
faisant ce que je voulais.
Quand le cœur d’Henry le lâcha soudainement, je traversais une période de ma
vie où je me sentais intouchable. Je venais de finir mes premiers Jeux, et j’avais
gagné plus de médailles que la plupart des athlètes ne pourraient jamais en rêver.
Je faisais la fête et profitais de la vie à Londres quand je reçus l’appel qui
m’informa que mon frère était à l’hôpital.
Ma prise de conscience de la mort subite d’Henry se fit par vagues successives.
D’abord vint la rage : je venais de perdre mon plus vieil ami, mon idole,et le
bouclier qui maintenait loin de moi les responsabilités familiales. Or ce ne fut
que lorsque je me retrouvai à l’enterrement, serrant la main de vieux amis de
mon père, que je compris pleinement ce que cela signifiait : l’héritage paternel et
le rêve de mon frère étaient maintenant mon fardeau. Cette responsabilité,
censée être assumée et transmise fièrement, venait de devenir mon linceul.
Je ne pouvais rien refuser à ma mère, qui venait de perdre un mari et un fils en
l’espace de quelques années seulement. Cette situation lui garantissait en
quelque sorte une immunité contre toute forme de protestations alors qu’elle se
battait pour maintenir un semblant de normalité au sein de notre famille. Je ne
voulais rien avoir affaire avec l’ancien monde, mais je ne pouvais me dérober et
laisser les choses partir à vau-l’eau. Ma mère attendait tellement de moi, alors
que je ne souhaitais rien d’autre que ma liberté. Je devins un duc, mais je
refusais de revenir m’installer à la propriété ou d’arrêter de nager. Je n’allais pas
devenir le responsable de tous nos biens de sitôt, et je ne reprendrais pas les
affaires de mon père. Ce fut le moment que choisit ma mère pour contre-attaquer
en utilisant Caroline. Vu tout ce que j’avais déjà refusé de prendre en charge, elle
mit les fiançailles sur la table comme un compromis possible. Pour citer ses
propres mots, c’était ma contribution à l’institution à laquelle je devais tout.
***
Je me laissai aller sur le banc près des miroirs du fond et levai la tête juste à
temps pour voir Andie s’installer sur le tapis derrière moi. J’ôtai mes écouteurs
et souris.
— J’ai cru que tu ne viendrais pas.
Elle et moi nous étions mis d’accord pour nous rejoindre à la salle de muscu
après son entraînement, mais la scène avait eu lieu plus d’une heure auparavant.
J’avais commencé mes exercices, perdu dans mes pensées à propos d’Henry et
de ma famille, et je m’étais dit qu’elle m’avait fait faux bond. Pourtant, elle était
là, posant sa bouteille d’eau à côté de la mienne et rassemblant ses cheveux en
une queue de cheval approximative.
Elle haussa les épaules.
— En réalité, je pensais que ce serait mieux de venir après la fin de tes
exercices.
Je ne lui demandai pas pourquoi, car nous connaissions tous deux la réponse à
cette question.
— J’aimerais m’entraîner avec toi. C’est plus rigolo avec un partenaire, arguai-
je.
Elle planta les mains sur ses hanches et pencha la tête sur le côté.
— Tu ne t’entraînes pas avec Thom, d’habitude ?
Je hochai la tête pour confirmer ses propos.
— Parfois.
— Pas aujourd’hui ? poursuivit-elle, ses yeux faisant le tour de la salle.
Je souris.
— Non. Dans certains cas, tu as besoin de quelqu’un avec de vrais muscles
pour qu’il y ait un peu de challenge.
Elle secoua la tête et passa devant moi pour se diriger vers les rangées de poids,
parvenant mal à cacher le sourire qui se dessinait sur ses lèvres. Elle prit des
poids avant d’aller s’installer sur un tapis à quelques mètres – suffisamment loin
pour que je comprenne qu’elle avait besoin d’espace. Rien n’y faisait cependant.
Au moment où elle était arrivée, les autres athlètes présents s’étaient mis à
traîner à la lisière de son champ de vision jusqu’à ce qu’elle lève les yeux pour
leur adresser un sourire ou un signe de tête. Un pouvoir magnétique semblait se
dégager d’elle, et il était difficile pour moi de garder mes distances, d’autant que
ces moments fugaces étaient les seuls que nous partagions.
J’étais installé sur un banc où je soulevai des poids, respirant fort en prêtant
attention à ma position, quand je l’entraperçus du coin de l’œil. Elle était
installée au coin de son tapis et me regardait. Quand je relâchai mon effort et
laissai tomber les poids, elle se rapprocha de moi.
— Impressionnant, dit-elle, un sourcil arqué.
Le fait qu’elle parvienne à rester aussi sexy tout en transpirant dans ses
vêtements de sport était, pour moi, vraiment impressionnant.
— Merci.
— Je viens de finir ma première série et j’ai les jambes comme de la gelée.
Elle rit en les tortillant devant moi pour souligner son propos.
Je pris le temps de les regarder, content d’avoir une excuse pour le faire. Elles
étaient longues, toniques, merveilleuses.
— Elles m’ont l’air très bien.
Elle marqua une pause et s’éclaircit la gorge.
— Oui, eh bien, je peux remercier le football pour cela… J’aurais besoin de ton
aide pour me tenir pendant que je fais certains de mes mouvements.
— Pas de problème. Laisse-moi juste finir une dernière série.
Elle opina du chef et récupéra un médecine-ball d’un bleu brillant pour
s’asseoir et patienter. Sa queue de cheval dansait tandis qu’elle rebondissait
légèrement, et sa joie était plus éclatante qu’elle ne l’avait été de toute la
journée.
— Tu vas juste me regarder ? demandai-je dans un rire.
Elle sourit et rebondit. En haut, en bas. En haut, en bas. En haut, en bas.
— Pourquoi pas ?
J’avalai ma salive pour stabiliser ma respiration soumise à rude épreuve. Son
haut était trempé, et je suivis du regard une goutte de transpiration isolée qui
glissa le long de son cou pour disparaître entre ses seins. Elle pencha la tête,
m’observant tandis que je la contemplais. Peut-être était-ce les endorphines, ou
la sueur, ou la coupe de son haut, mais j’avais du mal à ne pas me rapprocher
d’elle.
— Freddie ? demanda-t-elle, détournant mon attention du spectacle offert par
son corps. Tu as terminé ?
Je n’avais même pas encore commencé.
J’enjambai les poids et attendis qu’elle cesse de rebondir. En haut, en bas. En
haut, en bas.
Elle sourit et se releva.
— Viens, le banc est juste là-bas.
Quelque chose changea après ça, vraisemblablement parce qu’elle était fatiguée
de son attitude de défiance. Nous restâmes ensemble pour le reste de nos
exercices. Je l’aidais dès qu’elle me le demandait, faisant de mon mieux pour me
concentrer sur la rectitude de ses mouvements, et non sur son corps. Le pire fut
quand je dus l’aider lorsqu’elle travailla ses abdominaux. Elle était allongée et
j’étais penché sur elle, maintenant ses pieds et ses genoux en place. Aurions-
nous été nus et dans mon appartement, la position aurait eu une tout autre
signification, et mon cerveau passait un sale moment à essayer de séparer les
faits des fantasmes, le bien du mal.
— Dix, comptai-je alors qu’elle se redressait.
Ses lèvres se retrouvèrent à quelques centimètres des miennes. Je capturai
l’odeur de ses cheveux au passage, quelque chose de doux et de parfumé.
Elle redescendit pour produire un nouvel effort.
— Onze.
Sa respiration était lourde et ses joues rouges. Ses yeux étaient fixés sur les
miens et elle eut un petit air insolent après que j’eus compté un nouveau
mouvement.
— Tout va bien, Archibald ? demanda-t-elle en retombant de nouveau sur le
tapis.
— Parfaitement. Et pour toi, Foster ?
Elle détourna la tête et rit.
— Au poil.
— Bien, parce qu’il t’en reste encore une trentaine à faire.
Elle expira et se releva, se rapprochant à trois centimètres de mon visage. Tout
ce que j’avais à faire était de me pencher en avant, et sa bouche serait à moi.
— Freddie, souffla-t-elle, me libérant de ma fascination pour ses lèvres. Tu
n’as pas compté celui-ci.
— On en était où ?
Elle soupira bruyamment et retomba lourdement sur le tapis.
— Tu étais censé tenir le compte.
Bon sang…
— Andie !
Je me retournai à temps pour voir Nathan Drake, le footballeur portugais, venir
vers nous en regardant Andie comme si elle était sa planche de salut. Je raffermis
ma prise sur ses genoux, sentant son pouls bondir contre mes paumes. Bien sûr,
je connaissais Nathan depuis Londres, et il était d’une compagnie agréable. Or,
maintenant qu’il se rapprochait en souriant d’Andie tandis qu’elle se libérait de
ma prise pour le saluer, je décidai que je ne l’aimais plus beaucoup. Peut-être
plus du tout.
— Vous deux – comment dit-on ? –, vous vous exercisez ensemble ? interrogea-
t-il, son lourd accent brouillant ses mots.
Il nous montra alternativement du doigt, puis finit par fixer son attention sur
Andie, comme si je n’existais pas.
Je me levai et me rapprochai d’elle. Mon épaule était contre la sienne, et, même
si c’était tentant, je ne passais pas ma main autour de sa taille. J’étais plus grand
et plus costaud que Nathan. Je ne me rappelais pas qu’il était si petit et plutôt
maigre pour un footballeur.
Mon Dieu…
Je me faisais l’effet d’être un homme des cavernes. Je ne pouvais même pas me
rappeler la dernière fois que j’avais soumis ainsi un autre garçon à ce genre
d’examen.
— Oui, nous venons de finir, d’ailleurs, répondit Andie en s’essuyant le front
de la main.
Elle était couverte de transpiration et tellement magnifique… Nathan en était
tout aussi conscient que moi. Il promena son regard sur ses jambes et sourit
comme s’il était ivre à leur simple vue.
— Bien. Bien. Ce soir, nous allons… quelques-uns d’entre nous iront danser,
expliqua-t-il. Veux-tu venir avec nous ?
Andie me jeta un regard par-dessus son épaule, puis ramena son attention vers
Nathan.
— Tu nous invites tous les deux ? demanda-t-elle.
Nathan – comme s’il se rappelait soudainement que j’existais, l’enfoiré – hocha
la tête avec un sourire faux.
— Oui. Oui, plus on est de fous… !
Il se montrait très enthousiaste, levant son pouce en l’air en hochant la tête
lourdement.
— Oh, d’accord alors. Ça a l’air chouette. Je serais ravie de venir, acquiesça-t-
elle, faisant de lui un homme heureux sans même s’en rendre compte.
— Freddie ? m’interrogea Nathan avec un sourire peu engageant.
Si je disais oui, je devrais y aller et danser comme si c’était quelque chose que
j’appréciais vraiment. Si je disais non, Andie se retrouverait dans une boîte de
nuit seule avec Nathan.
Je haussai les épaules.
— Je ne sais pas, mec. Je dois regarder si je n’ai pas déjà quelque chose de
prévu.
Il se redressa en entendant cela, le connard.
Je ne fis pas attention quand il entra dans les détails. Mais, quand il s’en alla, je
fus de nouveau le centre d’intérêt d’Andie. Elle se tourna et m’adressa un petit
sourire, un sourire l’air de rien qui me disait qu’elle en savait plus que ce qu’elle
voulait bien laisser paraître.
— Tu es plutôt possessif, tu t’en rends compte ?
Personne ne m’avait jamais accusé de l’être auparavant. Je n’avais jamais tenu
le rôle du petit ami jaloux. Je plissai les yeux, feignant la confusion, et elle
secoua la tête.
— Oublie ce que je viens de dire. Finissons-en avec ces exercices, que nous
puissions aller nous préparer.
14
ANDIE
J’avais mis une robe rouge dans ma valise au dernier moment. Elle était courte
et décolletée, le genre de vêtement que je n’aurais jamais porté dans des
circonstances normales. Je l’avais trouvée dans une boutique chic de L.A. et
l’avais achetée sur un coup de tête. Elle ne se composait que de quelques bandes
de tissu stratégiquement agencées, mais, lorsque je l’avais essayée dans la cabine
de la boutique, je m’étais sentie plus sexy que jamais. Elle était courte et légère,
faite d’une fine toile de coton qui ne collait pas à ma peau. Si de face elle avait
l’air presque innocente, elle moulait toutefois parfaitement mes hanches et
s’arrêtait très haut sur mes cuisses. Le vrai détail était situé à l’arrière : la robe
était un dos nu qui s’attachait à la base de ma nuque et s’enroulait autour de ma
taille, laissant le plus gros de ma peau exposée. J’avais essayé de comprendre
comment porter un soutien-gorge avec ça, mais la vendeuse m’avait assuré que
la robe se portait sans. J’avais ri – parce que je ne faisais jamais rien sans
soutien-gorge. Et pourtant, je me retrouvai là, à l’arrière d’un taxi à Rio, laissant
mes seins se balader librement. Je jetai encore un coup d’œil vers le bas, me
demandant pour la énième fois si je devais revenir en arrière et m’en retourner
au village. Je savais que je ne le ferais pas, cependant ; je me sentais aussi sexy
que dans la cabine d’essayage à L.A. La robe avait quelque chose de sauvage et
de libre, et je voulais une nuit à Rio où je ne me sentirais pas comme une
footballeuse en compétition pour les Jeux, mais telle une fille de vingt et un ans
sortie s’amuser pour la nuit.
— C’est quoi, cet endroit, de toute façon ? demanda Michelle tandis que le
véhicule se garait à l’adresse que Nathan nous avait indiquée à la salle de sport.
L’immeuble lui-même avait l’air totalement banal, rien de plus qu’un entrepôt.
Et, s’il n’y avait pas eu cette file d’attente qui encerclait le bâtiment, j’aurais
pensé que nous étions au mauvais endroit.
— Ça s’appelle La Mascarada, dis-je en tendant au chauffeur une poignée de
billets brésiliens colorés, avant de me glisser hors de la banquette à la suite de
Michelle.
L’inviter avait été une idée tardive. J’aurais voulu m’y rendre avec Freddie, sauf
que je n’avais pas réussi à le contacter après notre séance de muscu. Nous avions
fini nos exercices et échangé nos numéros. Je lui avais demandé s’il viendrait au
club ; il avait haussé les épaules et répliqué qu’il allait y réfléchir. Je vérifiai mon
téléphone une dernière fois alors que nous marchions vers l’entrée.
Andie : Tu veux que nous allions au club ensemble ?
Freddie : Pars devant. Je ne suis pas sûr de venir.
Andie : Est-ce que tu veux que je t’attende ?
J’avais envoyé le dernier texto une heure auparavant et il n’avait jamais
répondu. J’avais revu mes espoirs à la baisse et avais invité Michelle pour ne pas
y aller seule. Comme nous montrions toutes les deux nos badges de sportives à
l’entrée – Nathan nous avait suggéré cette méthode pour éviter de faire la queue
comme les autres –, je me demandais si ce n’était pas une bonne chose que
Freddie ne soit pas là. Je pourrais rencontrer un autre garçon qui, lui, ne serait
pas déjà fiancé.
— Est-ce que vous avez des masques, toutes les deux ? nous demanda le videur
en nous rendant nos badges.
Je remis le mien dans mon sac et secouai la tête en signe de dénégation.
— On était supposées en avoir ?
— Entrez et tournez à gauche, précisa-t-il, tendant déjà la main vers les
personnes suivantes. Vous en trouverez là.
Michelle me jeta un regard intrigué tandis que nous passions les portes du club.
— De quoi est-ce qu’il parlait ? Des masques ?
Je n’eus pas besoin de lui répondre. À l’instant où nous pénétrâmes dans le club
plongé dans la pénombre, cela fit sens. Le club était appelé La Mascarada parce
qu’une vraie mascarade y prenait place. Tous ceux que nous croisâmes dans
l’entrée portaient un masque qui couvrait une partie ou l’intégralité de leur
visage.
— Viens, me dit Michelle, tirant mon bras et me dirigeant vers la gauche
comme nous l’avait indiqué le videur.
Le couloir était encombré de personnes qui essayaient d’entrer ou de ressortir
d’une petite pièce située à son extrémité. Nous nous frayâmes un chemin à
travers la foule et je m’arrêtai, interdite, en me retrouvant nez à nez avec des
masques de toutes les formes, tailles et couleurs. Des plumes, des paillettes, des
diamants fantaisie, des nœuds, des lacets… Ils étaient beaux et exotiques, et je
savais que j’allais avoir du mal à faire mon choix.
— Entrai ! Entrez donc ! nous cria une femme âgée depuis un petit comptoir à
l’arrière de la salle.
Ses cheveux blancs étaient réunis en un chignon sévère au sommet de sa tête.
Elle faisait signe d’avancer à tous les nouveaux arrivants pour essayer de réguler
l’afflux dans son petit espace.
— Trouvez un masque et venez me voir avant de partir.
Plus facile à dire qu’à faire.
Je tendis la main vers un masque blanc qui pendait au mur près de la porte. Il
était étincelant, mal fait et pas très propre, toutefois je pouvais à peine bouger
dans la pièce et je ne m’en souciai pas assez pour pousser les autres occupants et
en trouver un meilleur. Michelle en saisit un bleu, et nous nous avançâmes vers
le comptoir pour régler les détails.
Il nous fallut dix ou quinze minutes pour parvenir jusqu’à l’avant de la file
d’attente. J’avais été bousculée et écartée plus de fois que je m’étais amusée à
compter, mais, quand je laissai tomber mon masque sur le comptoir et me saisis
de mon porte-monnaie pour payer, la vieille dame qui tenait la boutique secoua
la tête.
— Non, non. Celui-là n’ira pas, affirma-t-elle en me regardant par-dessus le
bord de ses lunettes.
De près, elle était encore plus petite que ce que j’avais imaginé. Avant que je
puisse protester, elle abandonna son comptoir et disparut dans la foule. Je jetai
un regard à Michelle, confuse.
— Hors de mon chemin ! cria la femme, même si je n’aurais pu dire
exactement d’où venait sa voix dans la pièce.
Les gens derrière nous me regardaient avec exaspération, je haussai les épaules
et me retournai. Il fallut quelques minutes avant que la vieille femme ne revienne
se glisser derrière son comptoir avec un soupir satisfait.
— Voilà, dit-elle en laissant tomber un nouvel article devant moi et en tendant
la main pour prendre l’argent directement dans la mienne.
— Melhor. Meilleur.
Elle me faisait déjà signe de partir avant que j’aie pu accepter ce masque, mais
j’aurais été idiote de le refuser. Il était exquis, de la même teinte rouge que ma
robe et fait entièrement de brocart. Il s’attachait à l’arrière avec un ruban de soie
noire, et je ne me souciai pas de savoir combien il m’avait coûté. J’avais besoin
de lui.
Michelle m’aida à l’attacher une fois que nous fûmes revenues dans l’allée. Il
était doux et agréable sur ma peau. Je rencontrai mon regard dans un miroir
trouble accroché dans le couloir et remerciai silencieusement cette femme
d’avoir pris le temps de le trouver pour moi. Avec ma robe rouge, mon loup
écarlate et mon sourire confiant, j’étais à peine reconnaissable.
— Très bien, allons-y, dit Michelle une fois qu’elle eut enfilé le sien. J’ai
besoin d’un verre.
J’avais espéré que l’intérieur du club serait moins bondé que la salle aux
masques, mais il y avait du monde partout. Malgré les trois niveaux remplis de
tables privées, de cabines et d’alcôves plongées dans l’obscurité, je ne pouvais
pas faire deux pas sans devoir me frotter à un inconnu pour avancer.
Les masques ajoutaient un effet puissant à toute l’expérience. Même les
barmans en portaient, et, quand je me penchai pour passer ma commande, je ne
pus être sûre qu’on m’ait bien entendue. Le barman se retourna à la recherche
d’une bouteille d’alcool, et j’en profitai pour embrasser du regard tout le club.
Le lieu avait la forme d’un rectangle bâti sur deux étages. Le centre était ouvert
du sol au plafond, de manière que les occupants des étages supérieurs puissent
observer les danseurs en contrebas, depuis les rambardes. L’effet était saisissant.
Michelle me tapa sur l’épaule et je me retournai pour constater que mon verre
m’attendait sur le comptoir. Nous payâmes et nous replongeâmes dans la foule,
essayant en vain de repérer le groupe dont Nathan nous avait promis la présence.
Nous essayâmes le niveau des danseurs, évoluant au milieu de corps
bondissants, sans succès.
— Essayons le premier, proposa Michelle, montrant du doigt une volée de
marches situées à l’un des angles de l’entrepôt.
Ce fut là que nous finîmes par les trouver ; ils étaient assis à une longue table,
avec trois verres d’avance sur nous. Je faillis passer devant eux sans les
remarquer, mais Nathan cria mon nom.
— Andie !
Je me tournai et le regardai se mettre debout pour me saluer d’un air pas très
stable. Il sentait l’alcool, mais je souris et le présentai à Michelle. À son sourire,
elle semblait clairement intéressée et, en un instant, je me sentis comme la
cinquième roue du carrosse.
— Michelle quiere mucho danser, dis-je, espérant que mon espagnol rouillé
serait suffisamment proche de sa version portugaise.
Nathan arqua un sourcil et tendit la main.
— Nous y allons ?
Les grands yeux marron de Michelle s’agrandirent sous son masque.
— Oh, mais je viens seulement de prendre mon verre.
Je levai les yeux au ciel. Puis, je lui pris le verre des mains et en avalai une
longue gorgée.
— Voilà. Le problème est réglé. Maintenant, vas-y.
Nathan enroula son bras autour de sa taille et la ramena vers l’escalier que nous
venions de gravir. Une fois qu’ils furent partis, je me rendis compte que je
n’avais pas vraiment de connaissances dans ce groupe et, même si j’espérais
reconnaître quelqu’un, les masques rendaient l’exercice quasiment impossible.
Je trouvai une place à l’extrémité de la table juste au moment où tout le monde
levait des verres à shot. La fille à côté de moi me tendit celui de Nathan.
— Vous êtes une amie de Nathan ? me demanda-t-elle en regardant ma robe.
Je haussai les épaules.
— En quelque sorte. Je suis là pour les Jeux.
Elle sourit.
— Pareil pour moi.
Je l’aurais peut-être reconnue sans son masque vert émeraude qui couvrait
presque tout son visage, à part ses lèvres rouges.
— OK ! cria un garçon à l’autre bout de la table, ramenant notre attention vers
cette tournée de shots qui nous attendait. (Il leva son verre, renversant une partie
de son Fireball Whisky.) À l’or olympique et à l’or dans nos verres !
— Santé ! répondirent tous les présents avant de boire d’un trait. Je reniflai le
mien et plissai le nez. Ma limite pour la soirée était d’un seul verre et j’en avais
déjà bu deux. Si je commençai avec les shots, il n’y aurait aucune chance que je
puisse avoir une apparence humaine le matin venu.
Néanmoins, les shots étaient un bon moyen de rompre la glace, surtout qu’ils ne
m’avaient pas vu reposer le mien sans l’avoir bu. Ma voisine et moi nous mîmes
à parler et elle me présenta auprès des autres membres du groupe. Les noms
étaient couverts par la musique, et même ceux que j’entendis ne me restèrent pas
en mémoire. Avec les masques omniprésents, ce n’était pas comme si la chose
comptait de toute façon ; nous aurions pu être n’importe qui.
La tablée se prépara pour une autre tournée de shots, et je jetai un œil alentour
pour essayer de repérer Michelle. Je m’étais dit qu’elle et Nathan danseraient
quelques morceaux avant de nous rejoindre, mais ils étaient partis depuis
suffisamment longtemps pour que je me demande s’ils étaient même encore
présents dans le club. Je sortis mon téléphone de mon sac, espérant secrètement
y trouver un message de Freddie. Rien.
En quoi était-ce si difficile de répondre à un texto ?
La tablée faisait tinter ses verres pour trinquer et je fixai mon téléphone,
espérant que le message tant attendu y apparaîtrait comme par magie.
— Santé ! crièrent-ils alors que je me décidai à taper un autre message. Je brisai
les règles en le lui envoyant, mais je me sentais trop seule et ennuyée pour m’en
préoccuper.
Andie : J’aimerais que tu sois là.
J’avais à peine rangé mon portable dans mon sac qu’il se mit à vibrer. Je le
saisis d’une main tremblante.
Freddie : Fais attention à ce que tu souhaites.
Je relus le message deux fois avant de réaliser que mon cœur battait la
chamade. Est-ce que ça voulait dire qu’il était présent au club ? Je tournai la tête,
essayant de le chercher autour de moi, mais il n’était apparemment pas au
premier étage.
J’envoyais un SMS pour lui indiquer où j’étais, sauf qu’il refusa de partir.
Maintenant, le réseau était « indisponible ». Parfait. J’essayai encore et jetai un
œil autour de la table. Puis, je mis mon téléphone dans mon sac et me levai.
— Je reviens, lançai-je au groupe, même si personne ne sembla remarquer mon
départ.
Ma première idée fut de retourner au magasin de masques, or Freddie n’était
pas dans la foule dense qui attendait devant. Je me tenais près de la porte,
regardant les gens entrer et sortir en essayant de repérer sa haute silhouette. Je
tentai de lui envoyer un nouveau texto de cet endroit, mais mon téléphone
refusait de coopérer.
Je revins dans le club et me tins à l’entrée de la salle de danse, tournant en rond,
aux aguets. J’observais les balcons des premier et deuxième étages. Il y avait une
multitude de personnes qui se tenaient appuyées contre les rambardes, criant,
dansant et buvant, par contre aucune d’elles n’était Freddie. Je levai les yeux
vers le plafond du club. Je ne l’avais pas remarqué auparavant, mais il était
composé de miroirs. Des milliers d’éclats rassemblés comme un puzzle. Mon
reflet brisé me contemplait. Je ressemblais à un diable rouge égaré au milieu de
cette pièce. Alors que tout le monde dansait et buvait, je me tenais immobile,
essayant de trouver quelqu’un que je n’aurais pas dû essayer de revoir. Ce fut
dans ces reflets brisés que je le vis soudain, vêtu de noir, masqué, et marchant
vers moi dans mon dos.
Une sensation intense de perte de contrôle accompagne toujours les chocs.
L’afflux violent d’endorphine qui agite les sens, l’estomac qui se contracte, les
mains qui tremblent et le cœur qui bat si fort… C’est comme ça que je me sentis
quand Freddie se présenta derrière moi. Ses mains se posèrent sur le bas de mon
dos, glissant sur ma peau nue.
Je fermai les yeux, l’écoutai me saluer dans le creux de l’oreille, et je tombai
dans le genre de folie que j’avais évitée pendant tant d’années. Depuis si
longtemps, j’avais vécu dans les limites de ma vie strictement compartimentée.
Maintenant, j’étais à Rio, et Freddie avait toujours les mains dans le creux de
mes reins. L’inviter au club avait été une erreur, mais il était là, et je n’allais pas
lui dire non.
Je voulais tester le goût de cette folie.
15
FREDDIE
Andie était une tentatrice vêtue de rouge, debout seule dans le club, et je
voulais la dévorer. Sa robe la couvrait à peine, tel un bout de tissu noué autour de
son cou. Pas de soutien-gorge.
Bon sang !
Son dos était totalement exposé et, comme je marchais vers elle, je posai mon
regard sur sa colonne vertébrale, me repaissant de la vue de cette peau bronzée
que je ne pouvais pas encore toucher.
J’avais passé suffisamment de temps à mémoriser chaque parcelle de ce corps
pour le reconnaître. Elle était magnifique avec ses cheveux blonds détachés sur
ses épaules, longs et soyeux. Je ne pu me retenir de lui effleurer le dos. Elle
regardait en l’air, m’observant depuis les miroirs tandis que je me rapprochai
pour la saluer.
— Tu es somptueuse.
Silencieuse, elle se retourna pour me faire face, plongeant son regard dans le
mien. Je pouvais y distinguer une sombre lueur, qu’elle gardait habituellement
secrète. Son sourire joueur et enfantin avait disparu. À la place, ses lèvres
pleines semblaient promettre autre chose – l’engagement qu’elle et moi n’allions
sûrement pas passer la nuit ensemble comme de simples amis.
— Tu veux un verre ? me demanda-t-elle en regardant mes mains vides.
J’acquiesçai, et nous nous dirigeâmes vers le bar. Il était noir de monde –
comme le reste du club. Je demeurais près d’Andie, la rapprochant de mon flanc
pour que je puisse sentir son corps contre le mien. Elle ne protesta pas, même si
je perçus une crispation, un combat quant à la conduite à tenir en cet instant. Je
ne lui laissai pas assez de temps pour y réfléchir à deux fois.
— Est-ce que quelqu’un t’attend ? l’interrogeai-je après avoir passé ma
commande auprès du barman.
Elle secoua la tête, toujours silencieuse, fixant les bouteilles derrière le bar.
— Est-ce que tu veux danser ? proposai-je, tout en espérant qu’elle dirait non.
Je détestais danser devant d’autres personnes. Pour moi, danser était intime et
sauvage – quelque chose qu’il valait mieux réserver pour les salles privées et les
endroits tamisés.
Elle secoua la tête une nouvelle fois.
Le barman fit glisser mon verre sur le comptoir et je le pris dans une main,
attrapant doucement le bras d’Andie de l’autre. Je la guidai vers la première
volée de marches que j’aperçus.
Le premier étage était rempli de touristes ivres et d’habitants du coin, aussi
gardai-je ma prise sur son bras et la menai vers un autre escalier pour nous
rendre directement au dernier étage. Elle ne posa pas de questions ni ne se
révolta. Quand nous arrivâmes près du sommet des marches, je me retournai
pour trouver son regard posé sur moi, confiant et animé par la curiosité.
— Je ne suis pas encore montée jusqu’ici, fit-elle remarquer, jetant un œil
timide sur ce nouveau territoire.
La musique était toujours aussi forte qu’au rez-de-chaussée grâce à des
enceintes qui émettaient dans toutes les directions, par contre la foule était plus
clairsemée, ce qui nous permettrait de trouver un endroit tranquille où nous
installer.
Des ampoules colorées conféraient une teinte rouge et intime aux lieux. Les
autres étages étaient plutôt sombres, mais celui-ci paraissait différent, enfumé et
enivrant. Les fragments de miroirs étaient plus proches que jamais. Quand
j’entraînai Andie sur un canapé en cuir soyeux, la maintenant près de moi, je
levai les yeux pour observer nos reflets. Mon regard plongea sur ses cuisses. Sa
robe s’était relevée quand elle s’était assise, et elle essayait de la rabaisser sans
succès. Je souris et me tournai à nouveau vers elle, laissant les miroirs pour plus
tard.
— Tu veux une gorgée ? proposai-je en tendant mon verre vers elle.
Elle secoua la tête, puis, affichant une mine plus confiante, elle se tourna vers
moi :
— Pourquoi est-ce qu’on est en train de faire ça ? On devrait descendre et
rejoindre les autres.
Elle semblait résolue. Pourtant, elle ne bougea pas. J’avais ma main posée sur
sa taille et je l’attirai vers moi, la pressant contre moi.
— Juste un petit moment, lui dis-je, étudiant ses beaux yeux bleu-gris derrière
son masque.
Toute la durée de notre séance à la salle de sport, je m’étais senti seul et
contrarié. Je l’avais aidée à s’entraîner et j’avais gardé mes distances autant que
possible. Ça avait été dur par moments, et je l’avais quittée en me sentant plus
frustré que je ne l’avais été depuis des années. J’avais été tenté de rester à
l’appartement et de laisser Andie se rendre au club sans moi, mais je n’étais pas
aussi égoïste. Je savais qu’à la seconde où elle mettrait les pieds à l’intérieur, elle
ne pourrait jamais quitter l’endroit toute seule. J’aurais dû laisser les événements
se dérouler ainsi, cela nous aurait peut-être rendu la vie plus facile à tous les
deux. Pourtant j’étais là, l’ayant ravie et menée jusqu’au deuxième étage, la tête
plongée dans ses cheveux pour en humer le parfum.
Je savais que j’avais eu raison de venir. Je n’étais là que depuis une demi-heure
et j’avais déjà vu l’effet qu’Andie pouvait provoquer dans sa robe rouge. Le
barman avait raté mon verre en y versant sa bouteille parce qu’il ne la quittait
pas des yeux. Les hommes, sur notre passage, s’étaient arrêtés pour la regarder
gravir l’escalier. Même ici, un gars la fixait sans complexe depuis l’autre bout de
la pièce, appuyé contre la rambarde.
— Je pensais ce que je t’ai dit tout à l’heure, sur le fait que tu sois possessif,
dit-elle en se tournant pour me faire face.
Je saisis une bouffée de son parfum et c’en fut assez pour détourner mon
attention de l’homme qui la reluquait.
— Je ne me suis jamais comporté comme ça, avouai-je, rencontrant son regard
derrière le masque. Par le passé, je veux dire.
Et c’était la vérité. Dans mes autres relations, il n’y avait pas eu de menaces,
pas d’insécurité concernant le futur, Andie était un phénomène tout à fait
nouveau. Nous ne pouvions nous faire de promesses parce qu’il n’y avait rien à
promettre. Nous avions juste partagé quelques moments, de tout petits instants
volés, qui avaient eu l’air plus dangereux que sereins. Elle n’était pas mienne et
ne le serait jamais ; je le savais et le ressentais à chaque fois qu’elle était près de
moi. C’était pour cette raison que j’étais possessif, j’étais aussi prudent parce
qu’Andie était comme une bouffée de cigarette : si j’essayais de la serrer de trop
près, elle s’échapperait entre mes doigts. Mon seul espoir était de conserver le
feu allumé.
— Est-ce que ton frère te manque ? demanda-t-elle, changeant de sujet si
brusquement que je dus réunir mes pensées pendant un instant.
— Est-ce qu’il me manque quotidiennement ? précisai-je. Non.
Elle pencha la tête et attendit que je continue. J’aimais le fait qu’elle soit prête à
m’écouter, mais je détestai l’idée qu’elle ait choisi ce sujet en particulier.
Je renâclai, fixant un coin du canapé derrière son épaule.
— Le pire, c’est que, parfois, j’ai envie qu’il soit encore vivant. Pas pour qu’il
puisse récupérer sa vie, mais pour que je puisse vivre la mienne.
Ces mots semblaient étranges, prononcés ainsi à haute voix ; j’espérai que la
musique l’empêcherait de les entendre.
— Tu n’as pas besoin de te marier avec elle, affirma-t-elle en se penchant pour
toucher ma main.
J’avais serré mes poings sur mes genoux sans m’en rendre compte.
Je haussai les épaules.
— Pourquoi est-ce qu’on parle de ça ?
— Parce que j’ai essayé de garder mes distances avec toi et, pourtant, je suis
assise là, en compagnie d’un homme pour qui je commence à éprouver des
sentiments, mais qui est sur le point d’en épouser une autre. Comment cela est-il
possible ? Pourquoi suis-je ici, là, maintenant ?
Je me penchai pour poser mon verre sur la table en face de nous.
— Tu es là parce que je veux que tu le sois.
Elle prit une inspiration tremblante.
— Regarde là-haut, lui intimai-je doucement, me saisissant de son menton pour
l’obliger à contempler son reflet dans les éclats de miroirs.
Elle obéit et je joignis mon regard au sien. Elle contempla mon image tandis
que je glissai ma main sur sa cuisse, remontant sa robe plus haut.
— Tu sens comme ton cœur bat vite ? Combien tu as envie que je me penche
vers toi et que je promène mes lèvres sur ta peau ? Sur cette surface délicate
juste ici ?
J’écartai doucement ses cheveux et pressai mes lèvres sur son cou. Elle
frissonna contre moi, mais ses yeux restèrent fixés au plafond.
Je pouvais voir le contour de sa poitrine, lourde et nue sous sa robe. Elle
s’ajustait parfaitement à ma main, la remplissant totalement. Je pressai à
nouveau mes lèvres contre son cou et ses seins roulèrent vers moi, suppliant que
je les prenne dans ma bouche.
Elle se tourna alors, peut-être pour me repousser ou pour m’attirer plus près,
mais je ne lui laissai pas le temps de parler. Je me penchai vers elle et collai mes
lèvres aux siennes, fou de désir. J’agrippai sa taille d’une main et ramenai l’autre
sur son cou, plongeant mes doigts dans ses cheveux. Elle fut choquée pendant
une seconde, figée contre moi tandis que son cœur battait à un rythme endiablé.
Ses mains étaient pressées contre mon torse pour me maintenir au loin, mais, à la
fin, elles œuvrèrent plutôt pour me rapprocher d’elle. Elle serra ma chemise et
m’embrassa violemment en retour.
Elle était coincée entre mon corps et le canapé en cuir, et je l’embrassai comme
si je n’aurais pas d’autres chances de le faire. La musique du club noyait nos
gémissements, je pouvais sentir qu’elle me tirait vers elle, me poussant à prendre
les commandes. Je rapprochai ma main de son dos nu et elle frissonna à mon
contact.
Elle se colla contre moi et je sentis une autre de mes résistances fondre
immédiatement. Je levai la main pour détacher le ruban noir qui maintenait son
masque en place, sauf qu’elle m’écarta et secoua la tête.
— Laisse-le.
Il y avait un côté sombre en elle que je désirais tester. Je laissai le masque en
place et glissai ma main dans son dos pour me saisir de sa taille étroite. Je
m’attendais à ce qu’elle me dise d’arrêter à ce moment même. Elle passa son
doigt le long de mon menton, étudiant mes traits. Ses yeux suivaient le tracé de
ses doigts alors qu’ils glissaient sur ma peau. Elle se pencha en avant et déposa
un rapide baiser sur mes lèvres – un baiser doux et hésitant, qui prit fin avant
même que je puisse fermer les yeux.
— Ce soir, je ne veux pas que nous soyons Andie et Freddie.
Le ton de sa voix m’arracha le cœur.
Elle pressa ses lèvres contre mon cou et cacha son visage dans le col de ma
chemise.
Je hochai la tête et l’attirai contre moi.
— Nous n’y sommes pas obligés.
Et je le pensai. Nous étions seuls avec un canapé en cuir noir pour nous
accueillir. Personne ne vit ma main remonter sous sa robe et personne ne nous
regarda quand mes doigts se baladèrent sur le haut de sa cuisse, juste sous
l’épaisseur de tissu qui me séparait d’elle. Elle pressa ses lèvres contre les
miennes et planta ses doigts dans mon bras. Quand je posai mon pouce sur son
clitoris, son gémissement fut si doux que je faillis ne pas l’entendre. Je voulais
me lever et arracher le haut-parleur du mur, juste pour rendre audibles ses
murmures de plaisir.
Peut-être était-ce les masques ou peut-être était-ce Rio ? Il y avait quelque
chose dans l’atmosphère, la promesse d’un plaisir qui m’empêchait d’arrêter.
— Tu es celle que je veux. Toi, murmurai-je à son oreille, ne faisant qu’affirmer
la vérité, même si cela voulait dire que nous serions tous les deux blessés quand
la réalité nous rattraperait.
Sa bouche se pressa contre la mienne et je tentai de la contenir, de la maintenir
sur le canapé. À chaque fois que mon pouce remontait, ses hanches se
soulevaient pour venir à ma rencontre. Elle était douce, belle et mouillée. Je la
maintins contre le canapé, la cachant au reste du club tandis que je faisais aller et
venir un doigt en elle. Même si quelqu’un nous regardait, il ne verrait rien que
nos jambes entremêlées. Il n’était pas question de m’arrêter. Elle savait que
j’étais en ébullition ; il ne servait à rien d’essayer de la convaincre du contraire –
pas quand elle mit ma lèvre inférieure dans sa bouche et la mordit suffisamment
fort pour faire venir le goût du sang.
— Je veux jouir, me supplia-t-elle.
Je conservai une main entre ses cuisses et pris dans l’autre l’un de ses seins à
travers sa fine robe de coton. Ses mamelons étaient durs, me suppliant d’être
léchés. Sa poitrine remplissait complètement ma main, si pleine et si sexy que je
voulais me libérer de toute forme de retenue, pousser Andie en arrière sur le
canapé et la lécher jusqu’à ce que j’aie goûté chaque centimètre carré de sa peau.
Elle était tellement magnifique, pressée contre les coussins, avec ses lèvres
rouges et gonflées. Je voulais tout voir d’elle. Je voulais sentir sa peau soyeuse
sous sa robe.
Je voulais qu’elle enlève cette robe.
Je voulais ma bouche sur sa peau. Son ventre. Ses hanches.
Je voulais m’enfoncer en elle jusqu’à ce que son dos se cambre et que ses
orteils se crispent.
Mais les paroles arrivèrent, inéluctables.
— Nous ne devrions pas faire ça.
Elle murmura contre ma peau et, pourtant, j’essayai de faire comme si je ne
l’avais pas entendue. Je voulais la garder en captivité et faire glisser mon pouce
sur son clitoris jusqu’à ce que je la sente jouir. Je voulais le voir et l’entendre à
l’infini.
Pourtant elle s’écarta. Je remis mon masque en place et ses doigts se pressèrent
contre ses lèvres, les caressant comme si elle ressentait un choc en découvrant
qu’elles faisaient encore partie d’elle. Mais elles ne lui appartenaient plus. Plus
vraiment. Elles étaient à moi. J’écartai sa main et lui volai un dernier baiser pour
le prouver.
Je ne pus obtenir la moindre parole d’elle alors que nous nous levions et que
nous remettions nos vêtements en place. Elle saisit son sac et je bus mon verre
en une seule longue gorgée, utilisant la brûlure de l’alcool pour me rappeler à la
réalité.
— Est-ce que ça va ? lui demandai-je alors que nous redescendions à l’étage
inférieur.
Elle hocha la tête et m’offrit un sourire contraint.
Nous étions presque en bas des marches quand je saisis sa main et la forçai à se
tourner pour me regarder. Son masque cachait une bonne partie de son visage,
mais je pouvais voir l’inquiétude dans son regard. Elle ne savait pas ce qui allait
se passer ensuite – aucun de nous ne le savait. Aussi la tirai-je vers moi et la
serrai-je dans mes bras, murmurant la seule vérité dont je fus capable :
— Je te le promets : je vais trouver une solution.
16
ANDIE
Je me fixai dans le miroir et essayai de deviner si mon apparence avait changé.
J’aurais pu jurer que quelque chose n’allait pas, sans parvenir à le déterminer
exactement. Mes yeux, mes cheveux, mon visage – tout semblait exactement
identique. Même mes lèvres étaient redevenues comme avant. Je les avais
couvertes de baume en rentrant dans le but d’effacer les détails de ce qui s’était
passé au club. Cela avait été idiot, fou et irresponsable. J’avais voulu goûter à la
folie, et je l’avais fait. Elle avait la saveur d’un nageur britannique volcanique
qui n’était actuellement pas sur le marché.
Bon Dieu, je suis stupide !
— Andie !
La voix de Kinsley explosa à travers l’appartement. Elle et Becca s’étaient
endormies le temps que je revienne du club, maintenant, tout le monde était
réveillé et en retard pour le petit déjeuner. Je me tournai et essayai de trouver
quelque chose à me mettre. Ma robe de la soirée de la veille était en boule sur le
sol, mais le masque avait disparu. Je l’avais arraché avant de quitter le club.
Lorsque je le portais, j’avais l’impression de pouvoir à peine respirer.
— Andie ! cria Kinsley une nouvelle fois. Est-ce que tu viens ?
— Oui !
Je saisis l’un des t-shirts de l’équipe, un short et une casquette de base-ball.
Je positionnai la visière le plus bas possible afin de cacher mes yeux et je sortis
de ma chambre pour trouver Kinsley et Becca près de la porte, prêtes à partir.
Elles me regardèrent en silence tandis que je mettais mon sac de sport sur mon
épaule et que je préparais ma bouteille d’eau pour l’entraînement. Le bus devait
nous prendre juste après le petit déjeuner, aussi n’aurais-je pas le temps de
revenir à l’appartement.
— Tu as un air coupable, asséna Kinsley en me tenant la porte.
Becca acquiesça.
— Oui, qu’est-ce que tu as fait la nuit dernière ?
Je haussai les épaules en me dirigeant vers l’ascenseur.
— Michelle et moi sommes allées dans un club.
Elles échangèrent un coup d’œil tandis que j’appuyai sur le bouton pour appeler
l’ascenseur.
— Et ? me pressa Kinsley.
— Et rien.
Je les regardai sans broncher.
— Qu’est-ce que vous avez fait la nuit dernière ?
Kinsley plissa les yeux, clairement ennuyée que je ne lui raconte pas toute
l’histoire.
— Nous avons dîné avec Liam. Oh, et ta mère a appelé, alors nous lui avons
parlé toutes les deux pendant un moment.
Je grognai. Elle m’avait laissé un message la veille, mais je n’avais pas encore
eu le temps de la rappeler.
— Qu’est-ce qu’elle voulait ? demandai-je, juste avant que les portes de
l’ascenseur ne s’ouvrent.
— Elle voulait savoir si tu avais été kidnappée et si tes ravisseurs avaient pensé
à prendre le désinfectant pour les mains qu’elle avait mis dans tes bagages.
Je ris tandis que j’entrais dans la cabine.
— Tout à fait son style.
L’ascenseur était rempli d’athlètes se dirigeant vers la zone des restaurants, ce
qui signifiait que j’étais momentanément dispensée de répondre aux
interrogations de Kinsley et de Becca concernant la nuit précédente. Je
n’essayais pas volontairement de leur cacher des choses ; je n’avais simplement
pas eu la chance de faire le tour de la question moi-même. Si je leur disais ce qui
me passait par la tête, cela ressemblait à peu près à : Huuuummmm… oui. Bien…
vous voyez… les masques… et puis, ce baiser…
J’avais besoin de quelques heures de plus de tranquillité, quelques heures où je
pourrais garder le souvenir de La Mascarada pour moi seule.
Une fois que nous arrivâmes en bas, je fus heureuse de découvrir la folle
agitation qui régnait là. La cérémonie d’ouverture était prévue pour le
lendemain, et le village olympique était déjà dans un état proche de la frénésie.
Les membres du Comité couraient dans tout le bâtiment, mettant en place des
points de rendez-vous et des stands de renseignements pour les personnes qui ne
cessaient d’arriver. Les agents de sécurité surveillaient les portes principales,
vérifiant les accréditations de tous ceux qui entraient ou sortaient du bâtiment.
Nous contournâmes le grand hall et nous dirigeâmes vers la zone de
restauration, pour découvrir qu’elle était tout aussi bondée d’invités arrivés pour
la cérémonie du lendemain. Des athlètes, des coachs et des membres des familles
remplissaient chaque table, et tous les comptoirs arboraient des files d’attente qui
s’étendaient sur ce qui semblait être des kilomètres.
— Venez, tenez-vous à mes épaules et je vais nous faire passer, dit Kinsley,
s’avançant et luttant pour se frayer un chemin dans la foule.
C’était impossible. Nous ne parvînmes à faire que trois pas avant d’être
stoppées par un véritable mur humain.
— Séparons-nous, proposa Kinsley. Andie, va nous chercher une table et, nous,
on s’occupe de la nourriture.
J’acquiesçai et me mis en route, essayant de me glisser entre des centaines de
personnes. Je finis par faire le tour de la zone deux fois avant de tomber sur un
groupe qui s’apprêtait à partir.
— C’est à vous, me lança une femme en souriant tandis qu’elle s’écartait.
— Merci.
Je tirai une chaise, pris possession de la table et attrapai mon téléphone pour
envoyer un message à ma mère. Je ne pouvais imaginer ce que Christy et Conan
feraient s’ils étaient là, dans la zone des restaurants, avec moi. Ma mère
aspergerait certainement tout le monde de désinfectant et mon père tournerait en
rond à la recherche de quelqu’un qui partagerait le même amour que lui pour la
voile. Ils feraient tache avec leurs cardigans et leurs vêtements immaculés.
Andie : Kinsley m’a dit que tu avais appelé. J’essaierai de te rappeler après
l’entraînement, mais j’ai un cocktail prévu, alors je ne sais pas quand je serai
libre.
Maman : Un cocktail ?
Andie : Ça concerne tous les porte-drapeaux, alors je dois y aller.
Maman : Très bien. Ne t’inquiète pas, chérie. Appelle juste quand tu pourras.
Maman : Oh ! mais essaie d’avoir cette photo avec Frederick pour Mémé ! Je
suis sûr que ça ne le gênera pas. Demande-le-lui poliment et dis-lui que c’est
pour ton album souvenir.
Oh, mon Dieu !
Je rangeai mon téléphone dans mon sac de sport et essayai d’ignorer les
pensées à propos de Freddie qui ne cessaient de me revenir à l’esprit, quand une
ombre se posa sur ma table.
— Andie Foster ?
Je levai les yeux pour trouver un micro tendu agressivement vers mon visage, le
bout couvert de mousse à quelques centimètres de mon nez.
— Andie ! Quel heureux hasard de vous trouver là !
Le fort accent britannique appartenait à une femme grande et rousse, vêtue d’un
ensemble bleu marine qui ne lui allait pas. Selon le badge qu’elle portait sur le
revers de sa veste, elle était reporter pour une chaîne de télévision dont je n’avais
jamais entendu parler. Juste derrière elle se tenait un caméraman dégingandé, qui
penchait son énorme appareil vers moi. La lumière derrière l’objectif était rouge
vif, et je grognai à l’idée qu’ils puissent venir emmerder les athlètes avant même
qu’ils aient pu prendre leurs petits déjeuners.
— Andie, je suis Sophie Boyle, de Sky News…
Je souris poliment et levai la main pour l’arrêter.
— Je suis désolée, je ne fais pas d’interviews. Merci.
Cela ne l’empêcha pas de continuer. Mon sourire, aussi faux qu’il pouvait
l’être, ne fit que l’encourager.
— Eh bien, en off, alors. Comment connaissez-vous Freddie Archibald ? Est-ce
que vous êtes amis tous les deux ?
Je penchai la tête, déconcertée par sa question.
— Nous avons reçu des informations selon lesquelles il serait venu vous voir à
l’entraînement hier. Vous avez été vus en train de sortir du stade ensemble peu
après. Est-ce que c’est vrai ?
Cette question intrusive et son accent britannique prononcé me rappelaient Rita
Skeeter, et, plus elle restait là, plus j’étais agacée. Elle attirait l’attention sur
moi : toutes les tables à la ronde étaient remplies de gens qui regardaient dans
notre direction. Pourquoi ? Parce qu’un mec était venu me voir à l’entraînement
?
— Ma vie privée ne vous regarde pas. Est-ce que vous et votre caméraman
baisez dans votre camion ?
Elle recula, les yeux écarquillés, clairement surprise par ma question effrontée.
— Exactement. Ce n’est pas drôle d’être harcelé, n’est-ce pas ?
— Ce pourrait être le cas, mais le monde se moque de Terry, dit-elle avec un
sourire glacé en pointant le caméraman derrière elle. Les gens veulent en savoir
plus sur la personne qui se promène avec l’homme qui fut un jour élu le
célibataire le plus convoité d’Angleterre.
Je sentis un élan d’empathie pour Freddie. Si des gens comme Sophie Boyle me
traquaient jour et nuit, je perdrais certainement la tête.
— Qu’est-ce qu’il se passe, ici ? questionna Kinsley en se glissant devant
Sophie pour déposer notre petit déjeuner sur la table.
Elle n’attendit pas la réponse de la reporter et positionna son corps de manière à
boucher l’angle de vue de la caméra.
— C’est marrant, j’avais l’impression que seuls les athlètes et leurs familles
étaient autorisés dans cette partie du village. Alors, soit le Comité a rajouté les «
reporters remueurs de merde » sur sa liste, soit vous devez partir.
Sophie bégaya, et, si je ne pouvais plus la voir, je l’imaginais très bien se
tortiller sous le regard inquisiteur de Kinsley.
— Pas de problème. Nous avons déjà tout ce que nous voulions. (Elle se pencha
sur le côté et je pus apercevoir ses cheveux roux brillants et ses vilains yeux
noirs.) Merci pour l’interview, mademoiselle Foster.
Je continuai de fixer Sophie tandis qu’elle quittait la zone des restaurants en
compagnie de Terry. Avec sa caméra calée sous son bras et le micro de Sophie
rangé dans son sac, ils pouvaient facilement se fondre dans le décor.
— Qui étaient ces gens ? demanda Becca tandis qu’elle rejoignait notre table,
tournée à moitié sur le côté pour regarder Sophie s’éloigner. Qu’est-ce qu’ils
foutaient là ?
Elle fit glisser une assiette vers moi.
— Ils essayaient d’interviewer Andie. Ils ont dû échapper à la sécurité avec tout
ce chaos.
Je regardai l’omelette massive que Becca m’avait apportée. J’avais faim
l’instant d’avant, sauf que Sophie avait transformé cet appétit en un puits sans
fond d’agacement.
— Andie ?
— Oh… (Je relevai la tête sans conviction.) Juste des questions sur le football.
Je n’avais pas besoin de les regarder pour savoir qu’elles ne me croyaient pas.
Qu’est-ce que Kinsley et Becca auraient pensé des questions de Sophie ? J’étais
en train de me faire un nom dans le milieu du foot – en dehors de cela, la plupart
des gens n’avaient jamais entendu parler de moi – et, si cette interview était
diffusée, je serais la risée d’Internet, la fille qui se concentrait sur les garçons
pendant les Jeux au lieu de penser uniquement au football. La salope olympique,
essayant d’arracher Freddie à sa Caroline bien-aimée.
— Andie, est-ce que tu vas bien ? s’inquiéta Kinsley, tendant la main vers mon
bras.
Je lui présentai un grand sourire forcé et hochai la tête.
— Je n’ai jamais été mieux.
***
Je ne pouvais dissiper le lourd nuage noir que Sophie Boyle avait déployé au-
dessus de ma tête. Un solide entraînement et une grosse séance de musculation
ne parvinrent même pas à me sortir de cette mélancolie. J’avais regretté le fait
d’embrasser Freddie au moment même où j’étais en train d’embrasser Freddie. Je
n’étais pas remplie d’illusions : je savais que ce n’était pas dans mon intérêt sur
le long terme. Je nous avais forcés à garder nos masques dans l’espoir que ça
nous aiderait à séparer nos fantasmes de la vie réelle, mais Sophie Boyle venait
de me confirmer que ce n’était pas possible.
Quelqu’un nous avait vus quitter le stade ensemble et les médias avaient
facilement obtenu l’information. Quelles étaient les chances qu’ils découvrent ce
qu’il s’était passé au club aussi ? Nous n’avions pas été prudents. Nous avions
batifolé au beau milieu du deuxième étage. La main de Freddie avait été plongée
sous ma robe pendant presque la moitié de la nuit.
Mon estomac me faisait mal à cette simple évocation. J’avais fait l’erreur de
croire que Freddie était le seul qui avait besoin de discrétion, mais, si les détails
de notre soirée au club faisaient surface, les conséquences pourraient être
désastreuses. Ma carrière ? Mes sponsors ? Même mes relations personnelles en
prendraient un coup si la rumeur venait à courir que Caroline était sa fiancée et
que j’étais juste sa pute.
— Andie, comment va ton poignet ? me demanda Liam après l’entraînement.
Nous venions de finir notre rassemblement et je m’efforçai de retirer le bandage
que la soigneuse avait mis soigneusement en place quelques heures plus tôt.
— Ça va. Je pense que je prendrai quelque chose avant le match, juste au cas
où.
— Bonne idée. (Il se rapprocha.) Kinsley m’a dit qu’une reporter a essayé de
t’interviewer au petit déjeuner.
Mon estomac se contracta rien qu’en y repensant. Je levai les yeux pour croiser
son regard, prête à traiter sa question par le mépris, mais il semblait
véritablement soucieux. Ses yeux étaient plissés et ses sourcils levés, forçant un
pli au milieu de son front.
— Vu que j’ai été moi aussi dans la position où tu te trouves aujourd’hui, je
dois te rappeler que tu es ici à Rio pour te concentrer sur le football.
Je baissai la tête tandis qu’un flot de honte commençait à m’envahir.
— Cette histoire pendant ton temps libre, ça a l’air amusant et facile à gérer,
mais j’ai vu des athlètes perdre leurs sponsors à cause d’erreurs bien plus légères
que celle qui te tente actuellement. Tu as été choisie comme porte-drapeau des
États-Unis, ce qui t’expose particulièrement. Toutes les petites histoires, tous les
détails juteux qu’ils pourront trouver, ils les publieront sans hésitation.
J’ouvris la bouche pour protester, pour souligner que je n’avais encore rien fait,
mais cela ne servait à rien de mentir.
— Je ne vais pas te dire quoi faire, continua-t-il. Je suis ton ami autant que ton
coach. Je pense juste que tu dois garder ton esprit concentré sur le jeu et laisser
tout le reste de côté. Tu as ton premier match dans deux jours et la cérémonie
d’ouverture est pour demain. Assure-toi que tes interviews se passent bien ce
soir au cocktail et laisse ta vie sentimentale à la porte d’entrée.
Je finis de dérouler le bandage autour de mon poignet et en fis une boule que je
jetai dans une poubelle proche, si fort que cela attira l’attention de quelques
coéquipières qui étaient en train de ranger leurs sacs.
Entendre Liam me faire la leçon, avoir affaire à Sophie Boyle et vivre avec le
dégoût que je ressentais pour moi-même, tout concourrait à me pousser à agir. Je
n’éprouvai pas une once de regret en écrivant un message direct et limpide à
Freddie. Je pressai sur « envoyer » juste au moment où je pénétrai dans le bus
pour aller m’asseoir dans la première rangée à l’avant.
Andie : De toute évidence, hier soir était une énorme erreur.
Il me répondit immédiatement, et mon sang bouillonna à la lecture des sept
mots de son texto.
Freddie : Non, ce n’était pas une erreur.
Le bus s’engagea sur la route et je tapai furieusement ma réponse, essayant de
lui démontrer à quel point il pouvait être naïf.
Andie : Tu es fiancé, bon sang, Freddie. Je m’en fous, que tu ne l’aimes pas.
Le MONDE l’aime. Et si les gens apprennent ce qu’il s’est passé hier soir,
c’est après moi qu’ils en auront.
Freddie : Je suis promis, pas fiancé. Et ça ne va plus durer bien longtemps.
Andie : Tu ne comprends pas. Je dois me concentrer sur les Jeux, pas me
retrouver mêlée à un scandale international. Je te suggère de faire de même.
Freddie : Je serai au cocktail ce soir.
Andie : Super. Tu restes d’un côté de la pièce, et moi de l’autre.
Freddie : Non. Je n’ai rien à cacher.
Je ne pris pas la peine de lui répondre. Clairement, il ne mesurait pas la portée
de la situation. J’enfonçai mon téléphone aussi loin que je pus dans mon sac, si
loin que je n’entendrais pas le vibreur si Freddie m’envoyait un autre texto. Je
me laissai aller contre mon siège, regardant le paysage de Rio défiler derrière les
vitres, et j’essayai d’imaginer comment j’allais parvenir à l’éviter à un cocktail
intimiste sans pour autant causer un scandale.
17
FREDDIE
Quand j’avais laissé Andie au club, nous étions sur la même longueur d’onde.
Nous avions partagé le même élan, ressenti les mêmes émotions, et accepté
l’idée que cette chose entre nous n’était pas terminée – loin de là. Quand je lus
son texto après mon entraînement, je fus choqué de découvrir que tout avait
changé en l’espace d’une nuit.
J’imaginais qu’elle avait eu le temps d’y repenser et qu’au matin, nos actes
avaient pris une teinte différente pour elle. Quant à moi, je m’étais réveillé en la
désirant tout aussi violemment que la veille au club.
C’était la raison pour laquelle je devais ignorer son texto.
Le cocktail était une occasion que j’avais appréhendée les jours précédents.
Tous ces événements pour lesquels je devais m’habiller, afficher un faux sourire
et marcher en rond comme un crétin en répondant aux questions des journalistes
étaient ce que je cherchais à éviter à tout prix. Mais j’avais vu sur l’invitation
qu’Andie y apparaissait comme représentante des États-Unis.
Elle avait été choisie pour être leur porte-drapeau. Ils voulaient quelqu’un de
nouveau, de frais, d’inconnu aux yeux du public. Pour le monde, elle était Andie
Foster, une belle jeune fille américaine prête à conquérir la planète depuis
l’emballage d’une boîte de céréales Wheaties4. Pour moi, elle représentait bien
plus que cela. Je sortis de la voiture qui venait de me déposer et remis mon
costume en place. Il venait d’être commandé par les membres de mon équipe de
com’ et n’était pas encore confortable à porter.
— Alors, nous emprunterons le tapis rouge, vous répondrez à quelques
questions et vous poserez pour quelques photos.
La consultante média m’expliquait ce à quoi je devais m’attendre, mais je ne
l’écoutais qu’à moitié. Je venais d’apercevoir Andie qui s’apprêtait à descendre
de la voiture juste en face de moi. C’était le destin. Elle étendit une longue
jambe hors de l’habitacle et son propre consultant média se précipita pour
l’aider. C’était un type grand et squelettique avec un nez énorme et un téléphone
attaché à chaque hanche. Il lui tint la main tandis qu’elle descendait de voiture,
et je me figeai, pris par la vision de sa robe de soirée bleue. Elle était plus simple
que celle dans laquelle je l’avais contemplée la veille, mais ça n’avait pas
d’importance. Ses jambes bronzées étaient une distraction bien suffisante en
elles-mêmes.
— Monsieur Archibald, êtes-vous prêt à commencer ?
Ma consultante média s’avança, essayant de me pousser à faire de même,
j’échappai à sa main pressante et me dirigeai vers Andie. Elle ne me remarqua
pas avant que je sois tout près, prenant son bras libre avec le mien et la tirant
gentiment loin de son consultant. Ses mains douces tremblaient. Je ne pouvais
dire si elle était nerveuse à cause de la soirée ou de ma présence.
Son coordinateur secoua la tête avec détermination.
— Mlle Foster doit marcher sur le tapis rouge toute seule.
Je souris et hochai la tête, agissant comme si je savais exactement ce que j’étais
en train de faire.
— Je m’en occupe, rétorquai-je.
Sa mâchoire se relâcha et son regard erra frénétiquement entre nous deux, sauf
que ses protestations vinrent trop tard. J’étais déjà en train de guider Andie vers
une centaine de photographes, qui attendaient pour immortaliser l’instant.
— Arrête ça, glissa-t-elle du bout des lèvres.
Elle essaya de me repousser délicatement pour que personne ne puisse s’en
apercevoir, mais je gardai mon bras enroulé autour de sa taille et me penchai
pour murmurer à son oreille :
— Je ne te laisserai pas m’éviter toute la soirée.
— Laisse-moi monter sur le tapis toute seule, et je te jure que je ne le ferai pas.
Je pouvais la sentir trembler à mes côtés, et, quand elle leva les yeux vers moi,
je constatai que ce n’était pas de nervosité, mais de rage. Elle était très en colère.
— Très bien, concédai-je, relâchant ma prise. Attends-moi à l’intérieur.
Elle me le promit, puis son consultant média se rapprocha d’elle pour
l’entraîner vers le tapis. Ils me firent attendre pour que personne ne puisse avoir
l’impression que nous étions arrivés ensemble. Je me tins là, à l’abri des regards,
observant les photographes crier pour attirer son attention. Elle sourit si
merveilleusement que je ne pus dire si elle faisait semblant ou si elle était
sincère.
— Andie ! Andie !
— Par ici !
Son consultant média la poussait le long de cette rangée d’appareils et, quand
ce fut à mon tour de passer sur le tapis rouge, je souris et fis quelques signes
pour une photo ou deux, mais certainement pas autant qu’Andie en avait toléré.
Ces photographes n’étaient pas mes potes. Ils criaient mon prénom et me
suppliaient de me tourner vers eux pendant une seconde et, l’instant d’après, ils
me traînaient dans la boue dans les journaux à scandales.
Ma consultante s’agitait autour de moi, essayant de me faire m’arrêter afin de
prendre des poses à des endroits précis.
— Si vous pouviez vous tenir là pour une…
Je secouai la tête, excédé.
— Ça suffit.
Je dépassai la douzaine de journalistes positionnés à la toute fin du tapis,
installés avec des microphones et des caméras, criant des questions auxquelles je
ne souhaitais pas répondre. Étais-je toujours fiancé à Caroline Montague ? Sur le
papier. Est-ce que j’avais l’intention de battre mes propres records du monde ?
N’est-ce pas le but de toute compétition ? Est-ce que j’appréciais mon séjour à
Rio ? Qu’est-ce qui aurait pu me pousser à ne pas l’apprécier ?
J’entrai rapidement dans le restaurant, pressé de rejoindre Andie. Je l’avais
perdue de vue à un certain moment sur le tapis rouge, et elle ne m’attendait pas
dans l’entrée comme convenu. Je balayai la pièce du regard, détaillant les
personnes présentes. Il y avait un athlète pour chaque pays représenté, plus
quelques rares reporters qui avaient été autorisés à pénétrer dans les lieux.
Un serveur passa près de moi, tenant un plateau de hors-d’œuvre.
— Une brochette de poulet, monsieur ?
Je refusai d’un mouvement de tête et le dépassai pour m’enfoncer plus loin
dans le restaurant. Je m’étais dit qu’il ne serait pas difficile de trouver une jeune
femme blonde vêtue d’une robe bleue, or je fis deux fois le tour de la pièce sans
succès. Puis, je la repérai au milieu d’un groupe d’autres athlètes féminines. Elle
riait à une remarque de l’une d’entre elles, une coupe de champagne dans une
main et une serviette en papier dans l’autre. Elle semblait insouciante et
heureuse, pas du tout concernée par le fait qu’elle m’ait posé un lapin. Qu’est-ce
qui avait changé soudainement ? Ses textos précédents n’avaient rien expliqué
concernant la situation.
Je me frayai un chemin jusqu’au coin de la pièce où se tenait son groupe. Elle
écoutait attentivement une autre femme, une sportive que je reconnus parce
qu’elle faisait partie de l’équipe de natation japonaise. Elle était au beau milieu
d’une histoire, mais je m’en moquai.
— Andie, est-ce que je pourrais te parler une seconde ? demandai-je, affichant
le sourire innocent que j’avais appris à produire étant enfant.
C’était le sourire destiné aux médias, le sourire que ma mère provoquait chez
moi de temps à autre.
— En fait, je suis occupée, là, répondit-elle, souriant poliment avant de reporter
son attention vers la femme qu’elle était en train d’écouter.
Elle ne sembla pas surprise que je l’aie retrouvée, ce qui en disait plus sur mon
obsession que sur son apparent manque de remords.
— Oh non, tu peux y aller si tu as besoin de lui parler, suggéra la femme.
Le reste du groupe acquiesça, clairement sous mon charme.
— Je déteste ne pas connaître la fin d’une histoire. Je t’en prie, finis, insista
Andie, agitant sa main en l’air pour l’encourager à continuer.
— Ça ne prendra qu’un instant, assurai-je, même si ce n’était pas la vérité.
Je me retournai avant qu’elle ait pu protester. J’entendis un léger soupir, puis le
bruit de ses talons frappant le sol derrière moi, indiquant qu’elle me suivait.
Le restaurant était plus petit que ce que j’avais cru tout d’abord. Il se composait
d’une salle principale et d’un hall à l’avant. C’était là que la plupart des
membres des médias s’étaient installés. Aussi restai-je loin d’eux et tournai
plutôt dans un couloir latéral. La lumière y était tamisée et chaque porte devant
laquelle nous passions indiquait un endroit interdit au public.
Je poussai un battant malgré tout pour tomber sur des toilettes privées. Ce
n’était pas l’environnement que j’aurais espéré, mais, quand je me tournai pour
voir Andie me suivre à l’intérieur, je sus que ça n’aurait pas d’importance.
Je contemplai un instant ses longues jambes dans l’écrin de sa robe étroite, puis
ses yeux brillants, qui allumaient quelque chose en moi. Je savais qu’elle avait
menti tout à l’heure. Elle était angoissée et nerveuse. La meilleure solution pour
elle était de me repousser, pourtant je n’étais pas prêt à l’accepter.
J’essayais difficilement de me maîtriser, de ne pas tendre les mains vers elle,
tandis qu’elle avançait jusqu’au lavabo et se retournait vers moi. Je laissai la
porte se fermer derrière mon dos, puis en tournai le verrou. Le lieu était étroit,
encombré et plongé dans l’obscurité.
— Je t’ai demandé de garder tes distances.
Sa voix était calme, mais résonnait étrangement.
Je déboutonnai ma veste et acquiesçai.
— Je sais.
Son maquillage faisait ressortir ses yeux gris-bleu au sein de ses traits délicats.
Elle me regardait, m’étudiait, attendant de voir ce que j’allais faire, mais je restai
là encore une minute, m’imprégnant simplement de sa présence. Ses longs
cheveux blonds étaient attachés haut sur son crâne. Son cou était complètement
dégagé, m’invitant à y poser mes lèvres.
L’une des bretelles de sa robe menaçait de tomber de son épaule et, comme je
m’avançai, je compris soudainement quelque chose. Les Jeux, mes records, la
presse – rien de cela ne me semblait avoir la moindre importance si seulement je
pouvais avoir Andie. Normalement, j’aurais mis ça sur le compte d’un désir
lubrique, cette fois-ci je sentais que les choses allaient beaucoup plus loin.
— Alors, est-ce que c’est un jeu pour toi ? demanda-t-elle. D’obtenir une
réaction de ma part ?
Je secouai la tête.
— Parce que je pensais tous les mots que je t’ai écrits tout à l’heure. La nuit
dernière était une erreur.
Je regardai sa poitrine se soulever au rythme de sa respiration. À chaque fois
qu’elle inspirait, ses seins se pressaient contre le tissu délicat de sa robe.
— Ce n’est pas un jeu, soufflai-je en réponse à sa première question. J’ai été
honnête à propos de ce que je voulais. Et, maintenant, de ce que je ne veux pas.
Elle croisa les bras sur sa poitrine.
— Je suis venue à Rio pour jouer au football et m’amuser, affirma-t-elle, me
servant un discours que je n’étais pas prêt à entendre.
— Tu ne penses pas que la nuit dernière était amusante ? la questionnai-je, me
rapprochant d’elle d’un pas.
Ses yeux s’agrandirent.
— Moi, je me suis amusé, continuai-je.
Elle cligna des yeux à plusieurs reprises. Je pouvais presque observer sa raison
bataillant pour avoir le dernier mot dans son esprit.
Je me rapprochai encore d’un pas et entortillai la bretelle qui menaçait de
tomber de son épaule autour de mon doigt.
— Tu me désirais hier soir.
Elle secoua la tête.
— Je pouvais sentir ton cœur battre. (Je pressai ma main contre sa poitrine, sur
la peau nue au-dessus de sa robe.) Tout aussi vite que maintenant.
Son regard était fixé sur mes lèvres quand je me penchai en avant pour
l’embrasser, coupant court à ses protestations. Mes hanches l’emprisonnèrent
contre la coiffeuse et mes mains plongèrent dans ses cheveux, maintenant sa tête
pour pouvoir glisser ma langue plus facilement entre ses lèvres. Elle gémit
doucement, un son terriblement excitant qui me fit l’étreindre encore plus.
J’aurais pu la garder contre moi pour toujours, mais je ne voulais pas la forcer.
Quand je la repoussai délicatement, je lui fournis une porte de sortie.
— Va-t’en, si tu le souhaites.
Je fis un pas en arrière et nous donnai de l’espace, plongeant mon regard vers
elle. Sa poitrine se soulevait lourdement et ses poings étaient serrés contre ses
hanches. Sa bouche était rouge et gonflée.
— Je ne veux pas être entraînée là-dedans, protesta-t-elle avec violence. Tu
penses que les règles ne s’appliquent pas à toi, mais c’est ma vie aussi. Une
journaliste m’a harcelée aujourd’hui. À propos de toi !
— Alors, tu devrais partir, dis-je à nouveau. Les journalistes ne s’arrêteront
jamais. Je voudrais pouvoir te dire qu’ils le feront, malheureusement ils
semblent déterminés à saisir tous les moments de ma vie.
Elle prit une autre inspiration.
— Vas-y, insistai-je.
— Non.
Un mot prononcé le souffle court.
Je me rapprochai et elle chancela. Je fis glisser mes mains sur ses bras,
doucement, lui laissant le temps de reconsidérer sa réponse. Lorsqu’elles
remontèrent jusqu’à ses épaules, elle semblait ivre de désir.
Elle se pencha et m’embrassa. Elle était brûlante et empressée. Je promenai mes
lèvres le long de son cou et de son épaule, jusqu’à atteindre la bretelle baladeuse.
Je m’immobilisai là tandis que je glissai ma main sous sa robe. Elle était en
velours, et, plus je glissai ma main en avant, plus Andie avait le souffle court.
Je plongeai au creux de ses cuisses, sentant la dentelle de sa lingerie. Je glissai
mon doigt d’avant en arrière, testant les limites de sa patience. Ses dents plantées
dans ma lèvre inférieure m’informèrent qu’elle exploserait bientôt. Ses hanches
s’arquèrent pour rencontrer les miennes juste avant que je pousse délicatement
sa culotte de côté, laissant son sexe nu.
— Aahhhh…, gémit-elle, sa tête partant lentement en arrière.
Je la caressais doucement, si doucement qu’elle me supplia presque au moment
où je glissai un doigt en elle.
— Je peux sentir à quel point tu en as envie.
Je m’avançai pour lui voler un baiser. Elle plongea ses doigts dans mes cheveux
en les tirant très fort pour me punir de son supplice. Elle était à moi dans cette
pièce étroite et je pouvais la sentir commencer à s’abandonner. Je pouvais la
pousser contre le lavabo et écarter ses cuisses aussi largement que je le désirais.
Ses protestations précédentes s’étaient éteintes sur ses lèvres, remplacées par les
gémissements les plus excitants que je n’avais jamais entendus.
Je contrôlais la situation.
Et puis, soudainement, plus personne ne contrôla quoi que ce soit. Je ne pouvais
plus m’arrêter, et je le devais, pourtant. J’entendais des voix dans le couloir et
quelqu’un pouvait toquer à la porte n’importe quand.
J’arrachai ma bouche à la sienne et désignai le battant.
— Tu as raison. Je ne devrais pas t’entraîner là-dedans. Va-t’en.
Elle recula d’un coup, les yeux écarquillés de surprise.
— Quoi ?
Elle semblait blessée.
— Retourne à la soirée.
Ses narines frémirent.
— Tu m’as attirée jusqu’ici, et maintenant…
— Retourne… à la soirée.
Ma voix était contrainte et rauque, mais elle n’hésita pas.
— Va te faire voir, Freddie.
Elle me poussa et ouvrit la porte si fort qu’elle buta violemment contre le mur.
Aussitôt qu’elle fut partie, je la refermai derrière elle.
Merde.
J’agrippai les bords du lavabo et me penchai en avant, essayant de rassembler
mes esprits. Je n’avais pas prévu de revenir à la raison exactement au moment où
elle se donnait à moi, c’était pourtant ce qui était advenu. Nous ne pouvions nous
esquiver durant un cocktail et baiser dans des toilettes réservées au personnel. Je
ne me souciai pas des conséquences pour ma réputation, mais ça ruinerait la
sienne. Peu importait que Caroline n’ait pas encore un anneau au doigt : Andie
serait tout de même désignée comme une briseuse de couple tandis qu’on
m’accorderait sans doute le pardon pour n’avoir pu résister à ses attraits. Et si les
journalistes lui posaient déjà des questions, cela signifiait que nous n’avions pas
été prudents au club. En comprenant cela, j’avais dû la faire sortir de la pièce
avant que quelqu’un nous voie ensemble.
Le temps que je me reprenne et que j’arrange mon costume, j’avais un message
qui m’attendait sur mon téléphone. Je le lus tandis que je rejoignais les autres
convives.
Andie : Ne t’approche plus de moi.
Je ne répondis pas. J’éteignis mon téléphone et le rangeai dans ma poche
arrière. Le cocktail venait de commencer, autrement je serais parti et j’aurais pris
un taxi pour retourner au village. Si je m’en allais maintenant, les médias
auraient tout de suite transformé ce fait en une affaire d’État. La consultante
média dont je m’étais débarrassé tout à l’heure me trouva au bar en train de
commander un verre. Elle était au bord de la crise de nerfs : apparemment, ma
disparition au début d’un cocktail international provoquait ce genre d’effet sur
elle.
— Monsieur Archibald, êtes-vous prêt pour les interviews ? Je vous ai cherché
partout, mais…
— J’étais là, affirmai-je en mentant effrontément.
— Ah, oui… bien sûr.
Elle agitait nerveusement le porte-bloc qu’elle tenait à la main.
— Eh bien, tout le monde est réuni dans l’entrée, si vous voulez bien…
Je me tournai et pris le verre des mains du barman avant même qu’il l’ait tendu
dans ma direction. J’en aurais bien commandé deux de plus, mais je n’osai pas,
surtout quand je repérai Andie du coin de l’œil, discutant avec un journaliste à
l’autre bout du comptoir. Elle était superbe et encore enflammée par les quelques
minutes que nous avions passées ensemble. Le connard chanceux qui parlait
avec elle se pencha tout à coup, prétextant sans doute qu’il était trop difficile de
l’entendre au milieu de toute cette foule. Elle rit et je me retournai.
— Allons-y.

4. Célèbre marque américaine de céréales, qui utilise souvent des célébrités pour faire sa promotion sur ses
emballages.
18
ANDIE
J’aurais laissé Freddie me baiser dans cette petite pièce. Je voulais qu’il le
fasse. Il m’avait piégée contre ce lavabo. Je pouvais sentir comme il avait envie
de moi. Ses hanches s’étaient collées aux miennes, me plongeant au bord de la
folie. Je pensais qu’il allait me soulever contre le comptoir et déchirer ma robe
en deux. OK, c’était un peu trop dans le style « Tarzan », même pour moi, mais
quand même… J’étais là avec lui, prête à laisser la chose se passer, et puis il
s’était soudain détourné comme s’il n’avait pas été intéressé ou que ça n’en
valait plus la peine.
Qu’il aille se faire voir ! J’étais venue pour gagner les Jeux, pas seulement pour
participer.
Après le cocktail, j’étais restée allongée dans mon lit, repassant les événements
dans ma tête et revivant les émotions que j’avais ressenties à son contact. C’était
moi qui avais voulu mettre un terme à tout cela en premier. Moi qui avais
souhaité garder mes distances. Comment avait-il osé aller jusque-là pour
m’avoir, et me laisser comme ça, avec sa main sous ma jupe et moi totalement
abandonnée dans ses bras ?
Comme je le disais, qu’il aille se faire voir !
— Andie ! C’est de l’eau que j’entends couler ? Tu es encore en train de te
doucher ? cria Kinsley.
Je me penchai et fermai les robinets, laissant les dernières gouttes couler sur
l’arrière de ma tête.
— Qu’est-ce que tu es en train de faire là-dedans ?
— Rien ! J’arrive tout de suite !
Oui, je m’étais déjà douchée deux fois ce matin, mais c’était la faute de
Freddie. Je m’étais réveillée avec des fantasmes en boucle dans la tête (d’un
genre inavouable, mais qui avaient le mérite d’aller jusqu’au bout). J’avais rejeté
les couvertures sur le côté et m’étais ruée dans la douche pour laver mon corps
de la honte que je ressentais, et puis j’avais essayé de commencer ma journée
comme si de rien n’était. J’avais rappelé mes parents, qui avaient tenté de me
joindre, répondu aux e-mails et consulté l’itinéraire prévu pour la cérémonie
d’ouverture qu’on nous avait donné la veille.
Et puis, sans pouvoir m’en empêcher, j’avais pensé à Freddie à nouveau.
J’avais fermé les yeux, essayant d’imaginer ce que j’aurais ressenti si j’avais
glissé ma main sous sa ceinture et essayé de l’exciter autant qu’il pouvait
m’exciter… et oui, je n’avais pas pu m’en empêcher : je m’étais tripotée à
8 h 02. De toute évidence, j’étais irrécupérable. J’avais eu deux orgasmes avant
le petit déjeuner, je m’étais encore douchée et je détestais Freddie de me rendre
folle à ce point.
Le temps que je sorte de ma chambre, habillée pour la cérémonie d’ouverture,
je ne pouvais déjà plus croiser le regard de Kinsley ou de Becca, de peur qu’elles
voient dans mes yeux un aveu de culpabilité. Elles étaient dans la cuisine,
préparant le petit déjeuner. Je pris un siège à la table du salon et laissai tomber
mon téléphone près du béret rouge que nous étions censées porter pour la
cérémonie.
— Bonjour, ma belle ! s’écria Becca. Tu te sens propre, maintenant que tu as
utilisé l’eau de tout l’immeuble ?
J’acquiesçai.
— Tu veux des granolas et un yaourt ? demanda Kinsley.
J’acquiesçai à nouveau.
— Tu donnes un véritable éclat à nos tenues de cérémonie, ajouta-t-elle.
Elle mentait, nos tenues étant déjà too much. Le Comité olympique avait
engagé une jeune styliste, Lorena Lefray, et elle avait décidé que tous les athlètes
des États-Unis devraient porter une combinaison d’un rouge pétaradant. Je me
sentais comme si j’étais sur le point de sauter en parachute depuis un avion.
Donc, oui, clairement, je ne comprenais pas vraiment la haute couture.
— Merci, marmonnai-je, regardant à travers la fenêtre.
Je pouvais à peine apercevoir les montagnes dans le lointain.
Kinsley et Becca apportèrent nos bols de granolas et prirent place. Pendant la
première partie du petit déjeuner, je mangeai en silence, plus qu’heureuse de
pouvoir écouter leur conversation sans avoir à m’y joindre.
— Qu’est-ce qui ne va pas ? finit par me demander Kinsley. Tu as à peine
touché tes granolas alors que, d’habitude, tu manques de manger ta cuillère par
accident.
— Je n’ai pas faim, c’est tout.
— Tu as des crampes ?
Je secouai la tête.
— La diarrhée ?
Je souris.
— Non.
— Elle se sent seule, tenta Becca.
— Non, ça va.
— Quand est-ce que tu as senti le contact d’un homme pour la dernière fois,
Andie ? questionna abruptement Kinsley.
Je fermai les yeux.
— Jamais, affirmai-je en mentant. Je n’ai jamais senti le contact d’un homme.
Laissons tomber ce sujet.
— J’ai une super idée ! s’exclama Becca.
Je levai les yeux pour apercevoir son sourire éclatant.
— Non, ça va, merci. Je vais bien. Je n’ai pas besoin de super idées.
Becca avait déjà sorti son téléphone et elle passait frénétiquement son doigt sur
l’écran.
— J’ai entendu parler de…
Je me concentrai sur mes granolas et tentai de prétendre que j’étais devenue
sourde pour qu’elles me laissent enfin en paix.
— Apparemment, il y a une tonne d’athlètes qui utilisent Tinder pour se
rencontrer pendant les Jeux.
Kinsley se pencha en avant.
— Tu es sérieuse ?
Du coin de l’œil, je vis Becca opiner de la tête.
— Ouais, Michelle et Nina m’en parlaient pas plus tard qu’hier. Il y a environ
un millier d’athlètes ici, et tu peux réduire ton périmètre de choix, comme ça, tu
ne prends que les gens qui sont présents dans le village.
— Super. J’espère qu’elles ont trouvé l’amour, lâchai-je, sarcastique, avant de
me lever bruyamment et de rapporter mon bol encore à moitié plein dans la
cuisine.
Becca continua :
— Écoute, je sais que nous avons été dures avec toi pendant les premiers jours
que nous avons passés ici. Nous voulions juste que tu ne fasses pas n’importe
quoi. Mais on voit bien que tu es déprimée par toute cette histoire avec Freddie,
et parfois, le meilleur moyen de se sortir d’un moment de malaise, c’est d’avoir
une bonne baise !
— Oui ! acquiesça Kinsley, tapant dans sa main pour la féliciter de sa rime.
C’est décidé, donc. Nous allons créer un profil pour Andie. J’ai déjà cette photo
d’elle en Bikini que je comptais utiliser pour la faire chanter un jour.
— NON ! criai-je depuis la cuisine. Je ne veux pas de profil, mais merci !
Elles m’ignorèrent. Kinsley fit le tour de la table avec sa chaise pour se joindre
à Becca. Elles plongèrent leurs regards vers l’écran du téléphone et se mirent au
travail. Je rinçai mon bol et le posai dans le lave-vaisselle, les écoutant pouffer
comme deux écolières.
— Je pense qu’on devrait dire que c’est une fille « qui aime s’amuser et avec un
cœur en or ».
Becca secoua la tête.
— Non, c’est ennuyeux. Pourquoi pas : « Une blonde toute en jambes, avec
beaucoup de place pour l’amour » ?
Je refermai le lave-vaisselle.
— Ça donne l’impression que j’ai un vagin gigantesque, ou quelque chose
comme ça.
Elles m’ignorèrent.
— Je crois qu’on devrait juste dire la vérité, fit valoir Becca. « Une footballeuse
désespérée mais sublime, qui aurait bien besoin d’une bonne baise ».
Je me précipitai jusqu’à la table et j’arrachai le téléphone de leurs mains si vite
que j’emportai presque un doigt de Becca dans la manœuvre.
— Non ! (Je tenais le téléphone au-dessus de ma tête pour qu’elles ne puissent
pas l’atteindre.) Pas de profil Tinder. Je n’ai pas besoin de coucher avec un
athlète pris au hasard pour me sentir mieux. Beurk ! Ça va aller !
Kinsley se tourna vers Becca.
— Je pense qu’on ferait mieux d’ajouter « grincheuse » après « désespérée ».
***
Tous les athlètes devaient se rendre dans l’entrée de l’immeuble à 9 heures afin
que l’on puisse vérifier notre point de rendez-vous et prendre place dans les bus
qui nous amèneraient au stade pour la cérémonie d’ouverture. Cela semblait une
chose facile, mais nous dûmes attendre un ascenseur à notre étage pendant dix
minutes et, quand il arriva enfin, il était rempli à ras bord d’athlètes.
— Venez, on va prendre l’escalier, proposa Kinsley, nous guidant vers le palier,
où nous rejoignîmes une foule de personnes qui, comme nous, avaient renoncé à
attendre l’ascenseur pour descendre.
— Dégagez le passage ! cria une femme, debout sur une chaise dans le hall
d’entrée.
Elle essayait de convaincre un groupe d’athlètes anglais de bouger pour laisser
les gens passer. Ils s’étaient installés juste au bas de l’escalier, nous barrant
complètement le passage.
— Les athlètes américains, s’il vous plaît, mettez-vous à gauche de la corde !
Les Britanniques, à droite ! cria la femme à nouveau, essayant d’amplifier sa
voix à l’aide d’un journal roulé en cône.
La plupart des athlètes l’ignoraient complètement. Ils chahutaient et étaient
heureux de retrouver les amis qu’ils s’étaient faits durant les précédentes
olympiades. Quiconque avait pensé que ce serait une bonne idée de réunir deux
cents athlètes dans le même hall aurait dû être viré.
— Les athlètes américains, vos bus partiront les premiers ! S’il vous plaît,
trouvez votre groupe et assurez-vous que vous avez vos badges avec vous ou
vous ne pourrez pas pénétrer dans le stade pour la cérémonie !
Kinsley me fit passer devant un groupe de garçons qui sortaient des flasques
des poches de leurs combinaisons rouges. J’imagine que Lorena avait dû prendre
des drogues dures pour créer autant de poches sur ses tenues.
— Voilà de quoi être bourré pendant toute la Parade des Nations, proclama l’un
d’eux.
Ses amis s’esclaffèrent, puis se penchèrent pour trinquer avec leurs flasques
contre la sienne. Je les regardai, stupéfaite, alors qu’ils buvaient tous de longues
gorgées. N’avaient-ils pas peur d’avoir l’air ivres à la télévision ?
— Viens, m’enjoignit Kinsley, ramenant mon attention vers le chemin qu’elle
essayait de dégager pour nous.
Je la laissai me tirer en avant, ignorant les grognements des gens qu’elle
poussait sans ménagement.
— Où vous allez, les filles ? demanda l’un des garçons. La fête est de ce côté.
Kinsley montra son alliance.
— J’ai déjà une fête qui affiche complet.
— Bouh, fit-il, nous chassant de la main et partant immédiatement vers sa
prochaine conquête.
Ce fut à ce moment-là que je vis Freddie. Il était de l’autre côté, se tenant sur
un petit escalier qui séparait la zone des restaurants du hall en contrebas. Il était
sur la troisième marche, appuyé à la rambarde. Il y avait d’autres athlètes
britanniques autour de lui, parlant et blaguant, mais il ne semblait pas
s’intéresser à eux, balayant la foule du regard.
Je l’avais déjà vu en costume, en jogging, en maillot, et en jean et t-shirt, mais
apercevoir Freddie Archibald dans sa tenue pour la cérémonie d’ouverture était
physiquement douloureux. Ils l’avaient mis dans un pull moulant et un pantalon
assorti. Sur n’importe qui d’autre, l’ensemble avait l’air cruche, mais ses larges
épaules et ses bras puissants remplissaient à merveille le haut de la tenue,
donnant l’impression qu’il avait été dessiné sur mesure pour ses mensurations.
Ses cheveux étaient coiffés en arrière façon magazine de mode masculine. Il
venait juste de se raser et je m’imprégnais de la vue de sa puissante mâchoire, la
gravant aussi profondément que possible dans ma mémoire avant qu’il ne
m’aperçoive dans la foule.
Merde. Il m’avait surprise en train de le regarder.
Ma respiration se bloqua dans ma gorge, et, même si j’en avais envie, je ne
parvins pas à détourner mon regard.
— Andie ? m’appela Kinsley.
Des gens passèrent devant moi, me le masquant pour un instant, mais, quand ils
s’éclipsèrent, Freddie était toujours là, me fixant à travers le hall. Il n’y avait pas
l’ombre d’un sourire sur ses lèvres, pas l’once d’un signe amical sur ses traits,
juste ses yeux caramel qui me regardaient froidement. Je détestais sa beauté. Je
détestais la manière dont son regard faisait battre mon cœur et suer les paumes
de mes mains. Je pouvais me contraindre à regarder ailleurs, mais, au fond de
moi, je savais que je n’en aurais jamais fini avec lui.
19
FREDDIE
— Tu avais l’air débile dans cette tenue, hier soir.
Je grognai.
— Georgie, il est encore trop tôt, ce matin, pour tes sarcasmes.
— Je te dis la vérité. Qui est-ce qui a dessiné ça, de toute façon ? Pourquoi ne
peuvent-ils pas te faire porter une tenue normale ?
— Est-ce que maman et toi avez regardé le truc en entier ?
— Elle, oui. Ça m’a ennuyé au bout de dix minutes. J’ai tenu suffisamment
longtemps pour voir cette Andie porter le drapeau des États-Unis.
— Et ?
— Et elle est plutôt jolie.
Je chassai le sommeil de mes yeux.
— Comment ça avance, d’ailleurs ?
— Pas très bien.
— C’est parce que tu avais l’air d’un débile. Aucune Américaine ne voudrait
d’un type qui porte des pulls. Tu l’as probablement effrayée.
— C’est pour ça que tu m’as appelé, Georgie ? Pour me tourmenter ?
Elle soupira.
— Non. J’ai entendu ta conversation avec maman, tout à l’heure.
J’attendis qu’elle continue.
— Tu as sérieusement l’intention d’annuler tes fiançailles ?
— Plus que sérieusement. J’ai pris ma décision. Je ne veux pas me marier avec
Caroline.
— Parce que tu es gaga de cette footballeuse américaine ?
Oui.
— Non, c’est parce que je n’ai jamais voulu l’épouser, et que je ne devrais pas
accepter de me marier juste pour répondre à une conception vieillotte des
responsabilités familiales.
— Tu ne penses pas que la famille de Caroline va se mettre en colère ?
— Je ne m’en soucie pas vraiment. Si la mort d’Henry m’a appris quelque
chose, c’est que la vie est trop courte pour s’inquiéter de mettre les gens en
colère – spécialement quand tu fais ce qui est juste.
— Eh bien, maman m’a expliqué pourquoi c’était important que tu te maries
avec Caroline, à quel point ce serait bon pour notre famille, mais je suis d’accord
avec toi. Caroline est tellement ennuyeuse, Freddie. Je deviendrais folle si je
l’avais comme belle-sœur pour le reste de ma vie.
Je souris.
— Alors, tu es de mon côté ?
— Bien sûr. Enfin, à part pour le pull. Tu devrais vraiment brûler ce truc.
— Je pense qu’Andie l’a apprécié. Elle était en train de me fixer quand je l’ai
vue hier.
Elle rit.
— Oui, Fred. Elle était probablement inquiète que tu aies perdu la tête pour
porter quelque chose comme ça.
J’entendis soudain des coups à ma porte.
— Freddie, ouvre ! cria Thom. J’ai préparé un super petit déjeuner pour toi,
avec tout le bacon qui restait, alors arrête de te morfondre et sors de là.
Je me levai du lit et ouvris la porte à Thom.
— Je parle à Georgie, je ne me morfonds pas.
— Il se morfond ! cria Georgie dans le téléphone, suffisamment fort pour que
Thom l’entende.
— Salut Georgie, dit Thom, essayant de me prendre le téléphone des mains. Au
revoir, Georgie.
— Pas encore, mec. (Je reculai hors de sa portée.) Elle me donne des conseils.
— Quand est-ce qu’elle vient à Rio ? me demanda-t-il, ignorant ce que je
disais.
— La semaine prochaine ! lui cria Georgie.
J’essayai de le pousser pour refermer la porte de ma chambre.
— Et elle ne traînera pas avec toi, précisai-je, juste avant d’y parvenir.
— Très bien, je m’en vais, mais je vais manger tout le bacon.
— Tu devrais vraiment être plus gentil avec lui, me conseilla Georgie une fois
que nous fûmes à nouveau seuls. (Je cherchais un short propre à me mettre.)
C’est le seul qui peut te supporter pendant les compétitions, et ça ne te ferait
aucun bien si tu finissais par l’excéder.
— J’ai des tas d’amis.
— Ta sœur de dix-huit ans ne compte pas.
Je ris et vérifiai l’heure sur ma montre, que j’avais posée sur la table de nuit. Il
me restait vingt minutes avant l’entraînement, ce qui signifiait que je devais me
préparer.
— Ne te dévalorise pas, Georgie. Tu es aussi super que tous mes amis. Presque
aussi poilue, d’ailleurs.
— Ha, ha. Très drôle, Freddie. Je te ferais dire que je me suis transformée en
une fille splendide depuis que tu es parti. Je peux à peine marcher dans la rue
avec tous ces conducteurs qui perdent le contrôle de leurs véhicules à force de se
dévisser le cou pour me regarder.
J’éclatai de rire.
— Maintenant, fous le camp et ne parle plus de toute cette histoire de
fiançailles avec maman. Elle devient folle, ici. Attends que je sois arrivée à Rio
pour qu’on mette les choses au point.
J’acceptai puis raccrochai, mais je ne savais pas combien de temps encore je
pourrais tenir le coup. Cela faisait seulement une journée que j’avais failli baiser
Andie dans les toilettes pendant ce cocktail. Garder mes distances durant le reste
de cette soirée et ensuite au cours de la cérémonie d’ouverture avait mis ma
patience à rude épreuve. J’avais déjà repassé dans mon esprit toutes nos
rencontres, et il y avait des limites à la masturbation afin de ne pas commencer à
se sentir honteux.
Je lui avais presque envoyé un texto la nuit précédente après mon retour de la
cérémonie. Il était tard et elle me manquait, et je me demandais si elle avait
passé un bon moment à lever le drapeau pour son pays. J’avais essayé de la
trouver pendant la Parade des Nations, mais la Grande-Bretagne et les États-Unis
étaient séparés par trop de pays dans la file pour que cela soit possible.
— Mec, sérieusement, cria Thom. Viens chercher ton bacon ou je vais
commencer à le jeter aux oiseaux par la fenêtre.
Je ris et sortis de ma chambre pour trouver Thom debout devant la fenêtre
ouverte du salon, prêt à faire subir une pluie de bacon surprise aux piétons. Je le
lui arrachai de la main et le reposai dans mon assiette avec les œufs qu’il avait
fait cuire pour l’accompagner.
— Nous avons un entraînement dans quinze minutes et une séance de muscu
cet après-midi, dit-il, lisant notre programme sur son téléphone.
Je secouai la tête.
— J’en ai parlé hier avec le coach. Je ferai ma muscu ce soir à la place.
Il leva la tête.
— Ah bon ? Pourquoi ?
— Il y a un match de football auquel je veux assister.
20
ANDIE
Je ne pus dormir la nuit avant notre premier match. Je restai allongée dans mon
lit à m’inquiéter de ma douleur au poignet et à espérer qu’elle finisse par s’en
aller de son propre chef. J’étais particulièrement nerveuse. Je pouvais arrêter un
ballon mieux que n’importe quelle autre femme aux États-Unis, mais je ne
faisais pas confiance à mon poignet. Je savais qu’à n’importe quel moment, ma
blessure pouvait s’aggraver, et je serais alors mise sur le banc de touche, ou pire
encore. J’essayais de trouver une position pour dormir qui m’offrirait un certain
confort, mais, au bout du compte, je me retrouvai comme une momie fixant le
plafond, sans bouger, espérant que le sommeil me ravirait d’un coup.
Quand l’alarme à côté de mon lit retentit à 6 h 30, je rejetai ma couverture avec
un plan en tête. Je pris trois Advil et, une fois sur le terrain, fis bander mon
poignet encore plus serré que d’habitude par la soigneuse. Je devais pouvoir
compter sur lui si je devais arrêter des ballons projetés vers moi à près de cent
kilomètres à l’heure. Je me moquai de la douleur, je voulais juste garder l’esprit
clair et concentré.
J’étais assise sur la table de soin, quand je jetai un œil à la section des gradins
où le Comité olympique avait placé les athlètes qui souhaitaient assister au
match. Il était courant que les sportifs de différentes disciplines suivent d’autres
rencontres pour soutenir leurs amis ou les membres de leurs délégations, si bien
que les chaînes de télévision avaient demandé à ce qu’ils soient réunis. Ainsi,
d’un simple mouvement de caméra, les spectateurs, chez eux, pourraient tous les
voir ensemble – y compris Freddie Archibald. Il était entassé avec d’autres
athlètes dans la première rangée, vêtu d’une chemise blanche et d’un jean.
Quand il me vit regarder dans sa direction, il m’adressa un sourire.
— Qu’est-ce que tu fais là ? articulai-je en silence.
Mes mots étaient accompagnés de signes d’incompréhension et, après deux
nouvelles tentatives, il comprit enfin ma question muette.
Il me montra du doigt en haussant les épaules. J’étais trop loin de lui pour voir
ses fossettes, mais son sourire m’envoya un signal de réconfort, calmant
momentanément mon anxiété. Ma famille était à des millions de kilomètres de
là, et mes seules amies à Rio aller pénétrer sur le terrain avec moi. Les gradins
étaient remplis de fans en délire, Freddie était la seule personne qui était venue
spécialement pour moi.
— Bonne chance, articula-t-il à son tour en levant le pouce en l’air.
Je hochai la tête.
— Merci.
***
Il était déjà parti au moment où le match se termina. Je quittai le terrain
couverte de sueur, exténuée, tenant mon poignet blessé de mon autre main.
L’adrénaline était le meilleur traitement contre la douleur, or je savais qu’une
fois l’excitation de notre première victoire retombée, je serais face à un mur de
souffrance. Je me tins près de la poubelle à côté de la table de la soigneuse,
déroulant délicatement le bandage en faisant des pauses pour prendre de longues
gorgées de boisson énergétique.
— Bon match, me félicita Liam en me tapant sur l’épaule alors qu’il marchait
derrière la coach Decker.
Kinsley et Becca étaient juste derrière lui, elles attendirent que je finisse
d’enlever mon bandage pour quitter le stade en ma compagnie. Nous
ressemblions à une bande de zombies, et nous sentions définitivement tout aussi
mauvais. Mon maillot adhérait à ma peau, et, même si j’essayais régulièrement
de le décoller en tirant dessus, rien n’y faisait.
Une fois que je fus revenue à l’appartement, j’appelai ma mère et essayai de lui
raconter le match entier aussi bien que je pouvais m’en souvenir, mais mon cœur
battait toujours très fort et mon récit était saccadé.
— Ton père et moi avons regardé tout le direct, chérie. Tu as si bien joué !
— Merci. La foule ici, à Rio, est la plus bruyante que je n’ai jamais entendue.
— Oh ! en parlant de foule, tu ne devineras jamais qui on a vu dans les gradins
!
Je connaissais déjà la réponse, mais je me prêtai quand même au jeu.
— Qui ?
— Le duc ! Frederick Archibald ! Tu peux croire ça ? Ta mémé nous a dit que
tout le monde aux infos se demandait pourquoi il était dans les gradins. Ça aurait
eu un sens si tu jouais contre la Grande-Bretagne, mais il a dû venir là pour
soutenir une amie. Je te jure que les caméras l’ont montré dans les gradins
presque autant qu’elles ont filmé le match.
— Peut-être qu’il aime juste le foot, proposai-je.
Elle objecta :
— Peut-être, mais il aurait aussi bien pu le regarder sur le CBS.
Je souris.
— Écoute, je dois me doucher. Je suis sur le point de tomber dans les pommes à
cause de ma propre odeur.
Je lui assurai que je la rappellerais le lendemain, et elle promit de surveiller les
informations pour guetter toute mention qui serait faite de l’apparition de
Freddie au match. Après que j’eus raccroché, je quittai mon maillot et le jetai
dans ma pile de linge sale. Je me rendis dans la salle de bains et fis couler l’eau
aussi chaude que je le pus, commençant à ressentir les courbatures dans mes
muscles. Il y avait eu quelques arrêts compliqués à réaliser, et deux ou trois
plongeons spectaculaires. Je pouvais déjà sentir les hématomes se former alors
que je passais mes mains sur mes bras en me massant délicatement. J’entrai dans
la douche, grimaçant à cause de l’eau bouillante, mais je restai tout de même
sous le jet. L’eau me frappait le dos tandis que je faisais rouler mon cou et mes
épaules. Mon poignet était un peu enflé et sensible au toucher, aussi je le laissai
tranquille et me shampouinai de mon autre main, avant de passer au reste de
mon corps.
Je restai sous la douche plus que nécessaire, remplaçant ma sueur par le parfum
plus subtil de la lavande. Je repensai au match, me repassant les petites erreurs
que j’avais pu commettre.
Une fois que l’eau commença à refroidir, je sortis et saisis ma serviette. Mon
téléphone était posé sur le lavabo de la salle de bains, et, alors que je marchais
vers lui, il se mit à sonner. Je jetai un œil sur l’écran et mon cœur rata un
battement quand je vis s’afficher le nom de Freddie.
J’étais parvenu à me convaincre que je ne voulais pas le joindre. Il avait franchi
les limites en venant assister à mon premier match, et, même si je lui avais dit de
garder ses distances, cela avait beaucoup compté d’avoir quelqu’un dans le
public qui me soutenait. Ce fut la raison pour laquelle je passai mon doigt sur
l’écran pour prendre son appel, ou en tout cas ce fut ce que je me racontai.
— Andie, dit-il comme s’il était surpris que je réponde.
— Salut.
— Je te dérange, peut-être ?
Mes yeux scrutèrent la pièce.
— Je viens de sortir de la douche.
— Andie…
Mes joues rougirent.
Idiote !
— Euh... Ce n’était pas censé avoir l’air sexuel, c’est seulement le cas.
— Et tu as toujours ta serviette sur toi ?
— Freddie…
— Simple curiosité.
Je pouvais deviner qu’il était en train de sourire.
— Je suis en train de m’habiller.
— Je préférerais que tu n’en fasses rien.
Je pris une inspiration hésitante.
— Freddie, pourquoi est-ce que tu m’appelles ?
Il soupira.
— Je voulais savoir comment s’étaient passés les derniers instants du match.
J’ai dû partir pour aller à mon entraînement du soir.
— Nous avons gagné.
— Bien.
— Est-ce que ton entraînement s’est bien déroulé ?
Il gloussa.
— Brillamment. Mais j’aurais aimé que quelqu’un me tienne les jambes
pendant ma séance d’abdos.
— Oui, eh bien…, commençai-je en me regardant dans le miroir.
Mes longs cheveux tombaient bas dans mon dos, requérant désespérément un
bon brossage. Mes lèvres pleines étaient écartées et mes yeux écarquillés.
— Je dois y aller, maintenant.
— Tu mens. Je peux le sentir.
Je levai les yeux au ciel.
— Je ne mens pas. Je dois mettre de la glace sur mon poignet, enfiler des
vêtements et, d’une manière générale, il faut que je commence à t’ignorer.
— Arrête de dire que tu dois enfiler des vêtements.
— Eh bien, c’est le cas, pourtant.
Il soupira.
— Quelle est la vraie raison de ton appel, Freddie ?
— Je te l’ai déjà dit.
Je resserrai ma serviette autour de ma poitrine.
— Tu aurais pu regarder le résumé à la télévision.
— Peut-être que j’avais envie d’entendre ta voix, alors.
J’évitai mon reflet dans le miroir.
Je détestai qu’il ait ce ton sincère ; ça ne faisait que nourrir le conflit qui
m’animait intérieurement.
— Je t’ai dit de garder tes distances.
— Je m’en souviens.
Silence.
— Mon esprit n’arrive pas à te suivre, Freddie, m’énervai-je, tournant
résolument le dos à mon reflet. Une seconde, tu me rejettes, et l’instant d’après
tu te pointes à mon match comme si tout allait bien, mais ce n’est pas le cas.
— Je sais.
— Toute cette histoire est beaucoup trop confuse pour que je puisse m’en
occuper maintenant. Je suis au beau milieu de mes premiers Jeux, bon sang…
— Je ne vais pas pouvoir garder mes distances avec toi, Andie.
La manière dont il prononça mon nom envoya un frisson subtil jusqu’au bas de
ma colonne vertébrale. Sa voix résonnait différemment au téléphone, elle était un
peu plus séduisante et exigeante.
— Je dois raccrocher, maintenant.
— Allonge-toi sur ton lit.
Mon estomac se contracta.
Silence.
— Tu m’as entendu ? Je veux que tu t’allonges sur ton lit.
— Ça m’a blessée quand tu m’as repoussée au cocktail, Freddie.
— Je sais, et je veux me rattraper auprès de toi, continua-t-il, sans se laisser
décourager. Allonge-toi sur ton lit.
Je revins dans ma chambre et regardai mon lit défait. Je n’allais sûrement pas
exécuter ce qu’il me demandait…
— Es-tu toujours mouillée à cause de ta douche ?
Je m’assis sur le bord du lit, presque à l’extérieur, en réalité.
— Réponds-moi.
— Mes cheveux le sont.
— Est-ce que ton corps est mouillé ?
J’avalai difficilement ma salive.
— Ou… oui.
— Fais passer tes doigts sur le haut de tes cuisses… Tu sens comme ta peau est
douce à cet endroit ?
— Freddie…
— Oui ?
— Je crois qu’on devrait arrêter.
— Raccroche si tu veux, Andie.
Un silence, encore. Je regardai vers le plafond et serrai mon téléphone dans ma
main.
Il savait que je n’allais pas raccrocher.
— Est-ce que tu es en train de te toucher ? demandai-je d’une voix étouffée,
surveillant la porte de ma chambre.
— Tu voudrais que je le fasse ?
Sa voix était tendue.
— Je ne sais pas. Je n’ai jamais fait ça auparavant.
— Tu ne t’es jamais touchée ?
Je souris.
— Je n’ai jamais eu de sexe par téléphone.
— Où est ta main, maintenant ?
Je regardai vers le bas.
— Agrippée au bout de ma serviette.
— Vas-y, remonte tes doigts vers l’intérieur de ta jambe jusqu’à ce que je te
dise d’arrêter.
— Freddie…
— Ne réfléchis pas, supplia-t-il. Fais-le.
Je fermai les yeux et fis glisser ma main sur ma jambe, juste au-dessus de mon
genou. C’était un endroit neutre. Un endroit sans danger.
— Plus haut, murmura-t-il à mon oreille.
J’avais l’impression qu’il était présent dans la pièce, contrôlant ma main et la
faisant remonter pour moi. Je pouvais entendre le plaisir dans sa voix alors qu’il
me disait de continuer, de laisser mes doigts toucher le creux de ma hanche. Je
serrai les yeux plus fort tandis qu’une vague de chaleur envahissait ma poitrine
et mon cou. J’étais brûlante. Je me débarrassai de ma serviette et la jetai sur le
côté, demeurant nue et seule.
— Écarte les jambes.
— Freddie, protestai-je.
— Andie, écarte les jambes, demanda-t-il avec un peu moins de patience cette
fois.
Mes cuisses glissèrent sur les draps soyeux, de quelques centimètres d’abord,
pas trop pour que je puisse les resserrer d’un coup si je voulais que cet appel
prenne fin.
— Je peux t’entendre bouger sur tes draps et j’aimerais être là pour voir à quel
point tu as écarté les jambes pour moi.
J’ouvris les yeux pour contempler ce qu’il verrait s’il avait été présent. Mon
corps entier était brûlant, en partie à cause de la douche, en partie à cause des
paroles délicieusement torturantes de Freddie. Ma main était posée sur mon
ventre plat, se levant et redescendant au rythme de ma respiration.
— Touche-toi, Andie. Mets ton doigt sur ton sexe et fais comme si c’était moi.
Je fis descendre ma main avec hésitation.
— Plus bas, insista-t-il.
Je commençai à la faire tourner en cercles lents, rien de terrible dans un premier
temps. J’étais trop embarrassée pour admettre à quel point j’étais excitée par le
simple fait de l’écouter.
— Je t’ai demandé si tu étais mouillée, mais je sais que tu l’es.
Mon cœur se mit à palpiter.
— Sens comment tu es étroite.
Mon souffle se fit plus court.
— Freddie.
— Andie…
Il était suppliant.
Mes jambes tremblaient sous l’effet d’un pur désir.
— Écarte tes jambes autant que tu le peux et fais entrer et sortir ton doigt.
Doucement, Andie. N’accélère pas avant que je te le dise.
J’étais à quelques secondes de perdre l’esprit.
— Tu aimes la sensation que te procure ton doigt ?
Je ravalai un gémissement tandis que mon dos se cambrait sur le lit.
— Réponds-moi.
— Oui, dis-je dans un souffle. Mais j’ai besoin de toi ici.
— Je sais. J’entends ta respiration qui s’accélère. Tu as besoin de jouir, pas vrai
? Tu es si près du but.
Mon doigt allait et venait, et je fermai les yeux de nouveau, écoutant le bruit de
ma respiration saccadée.
— Dis-moi… qu’est-ce que tu ferais de moi si tu étais là ?
Je pouvais presque voir son sourire tandis que sa voix grave comblait le silence.
— Je t’obligerais à regarder tandis que je m’agenouillerais entre tes cuisses.
Peut-être que tu serais timide, mais j’agripperais tes jambes et je les
maintiendrais écartées pour tout voir de toi.
Ses promesses explicites me consumaient littéralement.
— Tu me regarderais te lécher. Bon sang, tu aurais tellement bon goût quand tu
viendrais dans ma bouche…
— Freddie… je…
— Je te ferais venir comme ça, sur tes coudes, avec ton sexe dans ma bouche.
Tu me supplierais de mettre fin à ton supplice, tu me supplierais de te donner la
libération dont tu as tant besoin.
Ses mots étaient des braises brûlantes, tombant du téléphone et allumant un
incendie dans tous les nerfs de mon corps.
— Je veux t’entendre, Andie. (Sa voix était éreintée, aussi chaude et
comprimée que la mienne pouvait l’être.) Donne-toi à moi…
Comme si mon corps était à ses ordres, je pouvais sentir mon monde
commencer à imploser. Mes orteils s’étiraient, mes yeux se serraient plus fort, et
je laissai les vagues de plaisir envahir progressivement mon corps. Le téléphone
échappa à ma prise tandis que je portai ma main à ma bouche pour étouffer un
gémissement. Je tentai de réprimer ma jouissance, en vain.
Je venais de jouir avec Freddie au téléphone et, juste un instant plus tard, un
coup résonna à ma porte au moment où je commençai à reprendre mes esprits.
— Andie, est-ce que ça va ? cria Kinsley. On dirait que tu étrangles un chat, là-
dedans.
Je jetai mon téléphone à travers la pièce comme s’il était en feu. Il entra en
collision avec ma valise et vint rebondir contre le sol. J’enroulai en panique ma
serviette autour de mon corps et m’éjectai du lit d’un seul coup.
— Oui ! criai-je en réponse, priant pour qu’elle n’ait pas l’idée d’ouvrir la
porte. Tout va bien, je me suis juste… cogné un orteil.
— Tu as besoin de glace ou de quelque chose ? Honnêtement, je pensais que tu
sacrifiais un animal ou un truc du genre.
— Non, tout va bien, merci.
Mon téléphone vibra sur le sol, mais j’attendis que Kinsley reparte en direction
du salon.
C’était un texto de Freddie, court et direct :
Freddie : C’était bien, mais pas suffisant. La prochaine fois, je te sentirai jouir.
21
ANDIE
J’avais l’impression que ma soigneuse Lisa était secrètement un suppôt de
Satan. Elle était menue et adorable, par contre elle me faisait souffrir comme si
j’étais dans le sixième cercle des enfers. J’avais commencé à m’entraîner en sa
compagnie dès mon arrivée à Rio, et je m’étais imaginé que nous allions créer
l’une de ces relations étroites où, au lieu de nous occuper de mon poignet toute
la journée, nous nous assiérions ensemble pour partager des potins sur les
célébrités et nous moquer des gens autour de nous.
— Tu as encore deux séries d’exercices de mobilité à faire, et nous n’avons pas
encore commencé la série de renforcement, m’annonça Lisa, interrompant ma
courte pause en plein cœur du centre d’entraînement.
Va te faire voir.
— C’est une vraie torture, Lisa.
Elle haussa un sourcil parfaitement dessiné.
— Tu veux continuer à jouer ici ou tu veux rentrer à la maison ? C’est à toi de
choisir.
Je reniflai.
— À vrai dire, je crois que j’en ai assez. Je vais rentrer à la maison.
Elle secoua la tête.
— Trop tard.
Je grognai et me penchai plus avant sur la table. Lisa s’était installée d’un côté
et moi de l’autre, étendue vers elle avec mes poignets qui pendaient.
— Prête ? me demanda-t-elle avec un sourire.
Je plissai les yeux.
— Si tu veux. Finissons-en.
Elle s’avança pour ajuster le bandage sur ma main droite.
— Détends-toi une seconde.
Je la laissai joindre ses doigts aux miens.
— Prends une inspiration, dit-elle, utilisant son propre poignet pour faire
pivoter et détendre le mien.
Je me mordis la lèvre pour éviter de la maudire pour l’éternité.
Juste à ce moment-là, je levai les yeux pour voir Freddie entrer dans la salle
d’entraînement, accompagné de son coéquipier, Thom. Je pouvais voir qu’ils
revenaient tout juste de leur séance à la piscine. Les cheveux sombres de Freddie
étaient toujours humides, et il portait son sac de sport en bandoulière. Il était
vêtu d’un t-shirt d’entraînement et d’un short qui tombait bas sur ses hanches. Il
semblait massif à côté de Thom, grand, ciselé, et il regarda dans ma direction
avec une expression indéchiffrable. Lisa avait toujours ses mains unies aux
miennes, alors je ne pouvais pas lui faire signe. Il afficha un sourire et infléchit
sa course pour se rapprocher.
— Salut, dis-je entre mes dents serrées.
Tu ne peux pas y aller un peu plus mollo, Lisa ?
— Salut, répondit-il, jetant un œil à notre manège avant de croiser mon regard
de nouveau. Comment se passe l’entraînement ?
Lisa tourna vers lui des yeux plissés.
— Eh, mon pote, ça te dérangerait de revenir quand on aura fini ? On est un peu
occupées, là.
Je n’étais pas sûre de la manière dont l’expression « mon pote » résonnerait à
l’oreille de Freddie, en tout cas le langage corporel de Lisa exprimait clairement
qu’elle ne tolérerait aucune distraction. Il y eut un moment de flottement, au
cours duquel je crus que Freddie allait répondre sur le même ton à son agression
sans préavis. Aussi parlai-je la première, faisant descendre la tension d’un cran
avec un sourire feint :
— Freddie, je viendrai te voir quand j’aurai fini, articulai-je.
— Ce sera dans un bon moment, coupa Lisa, toujours suspendue à mon
poignet.
La situation n’aurait pas pu être plus curieuse, heureusement, Thom attrapa le
bras de Freddie et l’attira au loin.
— Ton soigneur te cherche, lui dit-il avant de se tourner vers moi. Bonjour,
Andie. (Je lui souris.) Viens.
Il tira de nouveau le bras de Freddie, qui me jeta un regard étrange avant de se
laisser entraîner. Je le regardai partir, admirant la courbe de son dos puissant. Les
nageurs avaient vraiment les corps les plus splendides.
Je jure qu’après qu’ils furent partis, Lisa me fit subir une punition de son cru.
Elle me força à effectuer le double des exercices de torsion de poignet habituels,
et quatre fois le tarif normal de mon autre exercice abhorré : quelque chose que
j’appelais « putain de bordel de merde » pour faire court.
Tout du long, je tentai de jeter des coups d’œil discrets vers Freddie. Il
travaillait avec son propre soigneur de l’autre côté de la pièce, un homme plus
âgé qui l’aidait à étirer ses bras et ses épaules. Deux fois, je le regardai à la
dérobée et le vis en train de m’observer. Son soigneur prenait des notes, alors
que l’attention de Freddie était dirigée vers moi. Je rougis et détournai le regard.
La troisième fois que je regardai vers lui, je crus que j’allais avoir un arrêt
cardiaque sur ma table de soins. Freddie était en train de faire passer son t-shirt
par-dessus sa tête. Le temps ralentit sa course quand les muscles de son ventre et
de ses bras se contractèrent et s’étirèrent. J’avais eu un aperçu de ses épaules et
de son dos auparavant, mais, quand il quitta son t-shirt et que je découvris sa
poitrine et ses abdos parfaitement sculptés, je perdis presque le contrôle de ma
vision.
— Andie, est-ce que tu es concentrée ? me demanda sèchement Lisa.
Non. Absolument pas. Je regardai le soigneur de Freddie lui presser un bloc de
glace sur l’arrière de l’épaule droite. Il passa une bande élastique au travers de sa
poitrine et autour de son bras pour le maintenir en place. Je n’avais jamais voulu
échanger ma place avec un autre être humain autant qu’en cet instant. Le
soigneur avait le privilège de le toucher. Sa main était sur sa poitrine.
— Foster ! aboya Lisa.
— Ouais ! répliquai-je, revenant d’un coup à notre table et essayant de
reprendre le contrôle de ma langue pour pouvoir lui répondre.
— Lisa ! Téléphone ! cria l’un des assistants depuis l’autre bout de la pièce.
Lisa hocha la tête et libéra mon poignet.
— Je dois prendre ce coup de fil. Repose-toi une minute, et puis on finira.
— Oh, Dieu merci ! marmonnai-je discrètement tandis qu’elle s’en allait.
Je travaillais avec elle depuis maintenant une semaine, et chaque jour je me
réveillai avec une douleur un peu moins vive au poignet que la veille. Il n’en
restait pas moins que ces séances étaient insupportables. Toutes les pauses
qu’elle m’offrait, je les acceptais avec plaisir.
Je me tins près de la table et détendis mes bras. Puis, je saisis ma bouteille et
pris une gorgée avant de me laisser aller à l’urgence de jeter un regard vers
Freddie. Il était assis sur le bord de sa table de soins, tapant sur son téléphone
d’une seule main – le téléphone qu’il avait utilisé la veille… oh, mon Dieu. Son
soigneur s’était éloigné pour aider un autre athlète pendant qu’il laissait reposer
son épaule, ce qui voulait dire que j’avais un court laps de temps pour pouvoir
lui parler seul à seul. J’estimai la situation du côté de Lisa, et je la vis en train de
gesticuler avec animation dans une grande conversation téléphonique. Sans y
réfléchir à deux fois, je saisis ma bouteille d’eau et me dirigeai vers Freddie.
Il ne me vit pas approcher jusqu’à ce que je sois à quelques pas de lui. Il jeta
son téléphone sur le côté et se redressa. Je ravalai un gémissement.
Sérieusement, ça n’avait pas l’air réel. Cette poitrine. Ces abdos. Son corps était
si bien sculpté qu’il semblait destiné aux pages d’un livre consacré à l’art
antique plutôt qu’à la vraie vie. Je me rapprochai et levai la main devant mes
yeux pour couper cette vision éblouissante.
— Qu’est-ce que tu fais ? demanda-t-il avec un sourire.
— Je ne peux pas te parler si tu ne portes pas de t-shirt. C’est trop gênant pour
se concentrer.
Il rit et retira ma main de mon champ de vision.
— Tu es folle.
— Bon, mais si je commence à baver, tu me laisses la remettre.
Il hocha la tête et regarda ailleurs, presque comme s’il était embarrassé. Dieu
du ciel, il ne pouvait pas ressembler à ça et être humble ; mon cerveau en ferait
un court-circuit.
— Tu as fini avec tes soins ? questionna-t-il, ramenant son attention vers moi et
détaillant mon corps du regard.
Je portais des vêtements amples pour faciliter mes mouvements, rien de bien
excitant, mais il sembla aimer ce qu’il voyait malgré tout.
Je secouai la tête.
— Lisa veut que je fasse une nouvelle série.
Il leva un sourcil.
— Et tu fais toujours tout ce que Lisa t’ordonne ?
— C’est plus simple si je ne teste pas sa patience.
Freddie acquiesça, estimant ma réponse un moment avant de se saisir de ma
main valide.
— Laisse-moi t’inviter à dîner ce soir.
Mes doigts étaient entremêlés aux siens exactement comme avec ceux de Lisa
l’instant auparavant, mais la prise de Freddie était suffisamment étroite pour que
mon cœur rate un battement. Son pouce jouait avec l’intérieur de ma paume,
envoyant un frisson me vriller la colonne vertébrale.
— Dîner ? répéta-t-il.
Non. Je ne pouvais pas dîner. Dîner était une mauvaise idée. Dîner serait faire
un pas dans une direction dangereuse. Dîner équivaudrait à renoncer à une autre
parcelle de ma résistance, une parcelle qu’il ne méritait pas. Pas après qu’il
m’eut rejetée le soir du cocktail. Pas avec Caroline encore dans le tableau.
— Je suis occupée, rétorquai-je, croisant de nouveau son regard.
— Avec qui ?
— L’équipe.
— Tu mens. Avec ta main, peut-être.
Je pensais que je parviendrais à me tirer de cette conversation sans qu’il évoque
notre échange téléphonique, je me trompais. Je réprimai un sourire et essayai
d’empêcher mes joues de rougir brutalement.
— Annule. Dis-leur que tu as quelque chose d’important à faire, continua-t-il.
C’était tellement tentant… J’étais en train de regarder un Freddie torse nu, une
vision bien plus extraordinaire que les plus belles merveilles du monde. Qu’est-
ce que représentait Gizeh en comparaison avec ses abdominaux ciselés et
bronzés ? Qui avait besoin des jardins de Babylone avec une musculature aussi
parfaite sous les yeux ? Je le détaillai de nouveau, me permettant encore ce
plaisir des yeux avant de revenir un peu à moi-même.
Je secouai la tête.
— Je ne peux pas.
Freddie et moi ne pouvions nous contenter de sortir.
Il plissa les yeux.
— Et pourquoi pas, après…
— Foster.
Je me retournai pour voir Lisa plantée là avec les bras croisés et les sourcils
froncés, affichant une moue réprobatrice.
— Je te cherche depuis cinq minutes. Tu es prête pour t’y remettre ? J’ai
d’autres athlètes dont je dois m’occuper.
Je rougis.
— Oh, oui. Très bien.
J’avais espéré qu’elle resterait au téléphone un peu plus longtemps.
Je jetai encore un dernier regard à Freddie, accompagné d’un léger sourire, et
suivis Lisa en baissant la tête. Avant que je puisse aller plus loin, Freddie se
saisit à nouveau de ma main. Il me ramena en arrière d’une traction délicate et
m’embrassa sur les lèvres. C’était surprenant, et le contact de sa bouche sur la
mienne était suffisant pour effacer le reste de la pièce de ma conscience. Il y
avait les lèvres de Freddie, sa main sur mon cou et sa manière de prendre
possession de mon cœur. Le soupir ennuyé de Lisa ? Les sifflets qui retentirent
dans la pièce à ce moment-là ? Ce n’était rien dans mon esprit tandis que Freddie
me privait de mes sens.
Je reculai, ouvris les yeux de manière hésitante et repris mon souffle.
— Huuum…
Il me sourit et laissa aller ma main. Je détestai qu’il ait à me la rendre.
— Tu ferais mieux de reprendre ta séance.
— Oui.
J’acquiesçai, mais ne bougeai pas.
— Vas-y, Andie, insista-t-il avec un sourire amusé.
— Oui. J’y vais.
Je me retournai, les jambes chancelantes. Je me moquai que Lisa soit sur le
point de me faire vivre l’enfer. Je venais d’avoir un avant-goût du paradis.
22
FREDDIE
Je m’essuyai le visage avec ma serviette et la jetai sur le côté. Ma bouteille
d’eau était vide, et je me saisis de mon t-shirt à la place, le passant par-dessus ma
tête et secouant l’eau qui était restée piégée dans mes cheveux. Je venais de finir
la dernière longueur de mon entraînement ; j’étais épuisé et prêt pour le déjeuner.
— Tes temps sont hallucinants, me lança Thom, laissant tomber sa serviette à
côté de la mienne sur le banc.
J’acquiesçai silencieusement. Les bons temps sont de bons temps, rien de plus.
Ce serait facile de perdre ma concentration si je restais obnubilé par le chrono.
— Nous n’avons plus que quatre jours avant le début des épreuves, ajouta
Thom en prenant sa bouteille d’eau.
Je lui jetai un regard par-dessus mon épaule.
— Dieu merci.
— Oh, ça va, tu ne peux pas être nerveux. Tu as fait ça un million de fois.
Il avait raison. C’était mes troisièmes olympiades et j’avais perdu le compte du
nombre de courses auxquelles j’avais participé au fil des années.
— Les attentes n’ont jamais été aussi grandes, précisai-je tout de même
Il hocha la tête.
— C’est vrai.
Tout le monde escomptait que je batte mes records des Jeux précédents. J’avais
bénéficié d’une équipe spécialement consacrée et qui avait travaillé avec moi
durant les quatre dernières années, m’aidant à bâtir ma puissance pendant
l’intersaison. J’étais plus fort que jamais et mes temps en étaient la preuve. Du
moment que je ne merdais pas pendant la course, je rentrerais à Londres avec six
médailles d’or autour du cou.
— Comment va ton épaule ? s’inquiéta-t-il alors que nous nous dirigions vers
les vestiaires.
— Mieux qu’hier. Cette glace m’a vraiment fait du bien.
Il rit, moqueur.
— La glace sur ton épaule ou ce baiser avec Andie ?
Andie. Andie. Andie. Andie.
Je n’aurais pas dû l’embrasser dans le centre de soins la veille ; ça avait été un
geste totalement inconsidéré. Je savais qu’on devait garder profil bas et rester
hors de la vue des médias, mais elle portait ce bas de jogging qui la flattait
avantageusement. Je pouvais apercevoir l’espace étroit entre ses cuisses et la
courbe de ses fesses alors qu’elle s’apprêtait à suivre sa soigneuse. J’avais
essayé d’afficher le self-control d’un saint en me contentant de ce baiser.
— Qu’est-ce que tu vas faire à ce propos, mec ?
— Je ne sais pas. Elle a refusé de dîner avec moi.
Il rit, le salaud.
— Qu’est-ce qu’il y a ? C’est la première fois qu’on te refuse une invitation de
ta vie ?
— Heureux que tu puisses te moquer de mon cœur brisé.
— Oh, ça va, détends-toi. Ce n’est pas parce qu’elle refuse de venir dîner avec
toi que tu ne peux pas trouver un autre moyen de passer du temps avec elle.
Je levai un sourcil.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
Pendant le déjeuner, dans la zone des restaurants, il me fit part de son plan
diabolique. C’était simple, brillant, et pendant un moment je fus étonné que
Thom n’ait pas été engagé pour jouer l’un des méchants d’une production
Disney.
— Tu ne penses pas qu’elle me dira d’aller me faire voir quand elle se montrera
?
Il leva la main et entoura ma mâchoire de sa poigne.
— Avec un visage comme celui-là ?
Je me libérai de sa prise et lui tapai sur l’épaule.
Il s’esclaffa.
— Envoie-lui ce texto, mec. Vois comment elle réagit.
Je saisis mon téléphone dans ma poche, me levai, et passai mon sac en travers
de mes épaules.
— Quoi ? protesta-t-il. Tu ne vas même pas me dire ce qu’elle répond ?
Je lui fis un doigt, jetai mes restes dans une poubelle sur le chemin vers la sortie
et essayai de décider quel message exactement envoyer à Andie. Ce ne fut qu’en
arrivant à la salle de sport que j’arrêtai mon choix sur une formule simple et
directe.
Freddie : Thom et moi organisons une fête à notre appartement plus tard.
Une heure passa sans qu’elle ait répondu, alors je lui envoyai un nouveau texto.
Freddie : Je veux que tu viennes.
Andie : Désolée, nous avons notre deuxième match demain matin. Je ne peux
pas sortir.
Freddie : Je te promets que tu seras couchée – dans ton lit – pour 21 heures.
Andie : Je ne peux pas.
Freddie : J’ai déjà appelé la reine et je lui ai dit que tu serais présente.
Georgie appela à ce moment-là, interrompant ma conversation avec Andie.
J’ignorai son appel et décidai d’attendre qu’elle me laisse un message. Une
seconde plus tard, elle appela à nouveau. Petite casse-pieds obstinée.
Georgie : DÉCROCHE TON TÉLÉPHONE.
J’effaçai son message et, au lieu de la rappeler, j’écrivis un nouveau texto à
Andie.
Freddie : Je suis dans l’appartement 1120. Viens pour 19 heures.
Andie : Bon sang, maintenant je comprends pourquoi on a dû prendre la peine
de déclarer formellement notre indépendance avec vous, les gars.
J’éclatai d’un rire joyeux.
Freddie : On se voit tout à l’heure.
Andie : Non, on ne se verra pas.
Freddie : 19 heures.
J’éteignis mon téléphone et le jetai dans mon sac de sport avant qu’Andie ou
ma sœur puissent me répondre. Après avoir fini mon après-midi de musculation,
j’enlevai mes vêtements trempés de sueur et regardai l’heure sur ma table de
nuit. Il était déjà 17 h 30, ce qui signifiait que je n’avais pas beaucoup de temps
pour prendre ma douche et me préparer avant qu’Andie arrive. Son message
affirmait qu’elle ne viendrait pas, mais quelque chose me disait qu’elle avait
autant de difficultés à rester éloignée de moi que j’en avais à rester loin d’elle.
Je me douchai rapidement, massant mes muscles endoloris avec mon gel
douche avant de les rincer. Je n’avais pas fait attention à l’état de l’appartement
depuis que nous en avions pris possession, mais je savais que Thom n’était pas
l’exemple parfait du colocataire ordonné. Je retrouvai fréquemment ses caleçons
dans le lave-vaisselle et ses verres sales dans le panier à linge. Après être sorti de
la douche et avoir enfilé un jean et une chemise blanche, je me tins dans le salon,
horrifié de l’état dans lequel il se trouvait.
— Quand est-ce que tu es arrivé ? me demanda Thom depuis le canapé.
Il n’était pas là quand j’étais rentré, mais il avait réussi à créer le chaos en
l’espace de quelques minutes. Il était nonchalamment assis, éparpillant des chips
partout, les pieds sur la table basse. Une pile d’emballages vides le cernaient de
toutes parts sur le sol, et, quand je jetai un coup d’œil dans la cuisine, l’évier
débordait presque de notre vaisselle sale.
— Elle va bientôt être là.
Il changea de chaîne sur la télé, absolument pas concerné.
— Qui ça ?
— Andie, crétin. Tu te souviens de ton propre plan ?
— Ah oui, ça. Il est à peine 18 heures.
Je lui arrachai la télécommande des mains.
— Et qu’est-ce qui vient après dix-huit, crétin ?
Il jeta le paquet de chips vide sur le côté.
— Très bien, qu’est-ce que tu veux que je fasse ?
Je le mis au boulot pour ranger notre appartement, en commençant par la zone
entourant le canapé. Je rinçai les assiettes aussi vite que je le pus pour les
empiler dans le lave-vaisselle en rangées serrées. Je nettoyai les plans de travail
et jetai les sacs-poubelle dans le vide-ordures du couloir. Quand je revins dans
l’appartement, il baignait dans des effluves suspects, dont je ne parvenais pas à
me débarrasser. Je rendis une visite aux voisins, en espérant qu’ils aient un
désodorisant quelconque à nous prêter. Des Anglaises installées plus loin
acceptèrent de me donner une bougie parfumée à condition que je leur signe des
autographes. Je l’allumai dès que je fus de retour et m’émerveillai de la capacité
de deux jeunes adultes à rendre un appartement inhabitable en l’espace de
quelques jours à peine.
— Thom, bordel. Ma chambre ne sent pas comme ça, d’habitude. Qu’est-ce que
tu fais ici quand je ne suis pas là ?
Il leva ses mains en l’air en signe d’innocence.
— Tu sais que j’ai un faible pour le thon. Et les sardines sont l’une des
meilleures sources de…
— Merde, je commence à penser que c’était peut-être une erreur de l’inviter.
Notre appartement sentait comme chez un poissonnier et rien ne semblait à
même de régler le problème. Je laissai tomber et me remis au rangement. À
l’heure où elle aurait dû arriver, j’avais complètement oublié qu’il fallait aussi
dîner. Mon estomac commença à gronder, me faisant savoir à quel point mon
corps goûtait peu de ne pas être nourri en temps et en heure.
— Mec, tu peux me rendre un service ? Tu peux aller commander un truc en
bas ? Je ne pense pas qu’Andie aura mangé et je meurs de faim.
— Quelque chose en particulier ?
Je secouai la tête.
— Non, mais elle a un match demain matin, alors un truc avec beaucoup de
protéines.
Il alla dans sa chambre et je récupérai les courses que j’avais faites au magasin
du rez-de-chaussée. Ils avaient une petite sélection de décorations d’anniversaire
– pour les pauvres gars qui devaient le fêter pendant qu’ils participaient aux Jeux
–, mais j’espérai que ça serait suffisant pour convaincre Andie de ne pas tourner
immédiatement les talons quand j’ouvrirais la porte et qu’elle découvrirait que je
lui avais menti.
— Oh, et je t’interdis de rapporter du poisson !
23
ANDIE
— Andie, tu es en plein milieu. Je ne peux pas voir le film.
— Eh bien, il faut s’attendre à ça quand tu décides de regarder un film dans
mon placard. Tu n’as pas trouvé un meilleur endroit ?
Becca leva les yeux vers moi de son nid à même le sol, comme si c’était moi
qui étais folle.
— On ne peut pas bien le voir dans notre placard. Il est plein d’affaires qui ne
peuvent pas être froissées.
— Pourquoi est-ce que tu dois le regarder dans un placard, déjà ? demandai-je.
— Ce serait un sacrilège de regarder N’oublie jamais sous les rayons
impitoyables du soleil brésilien, rétorqua Kinsley en essuyant ses larmes avec
l’une de mes chemises.
Becca acquiesça.
— En plus, ça nous donne l’impression d’être au cinéma.
— Eh bien, j’ai vraiment besoin de trouver quelque chose à me mettre,
répliquai-je, essayant de maintenir ma serviette en place tout en continuant de
manœuvrer au-dessus d’elles. Le placard était vraiment petit, et, avec mes deux
colocataires en train d’essayer de le transformer en salle de cinéma privée, je
voyais mal comment j’allais y arriver.
Kinsley émit un grognement contrarié.
— Mets sur pause, Becca, on vient de rater les cinq dernières minutes.
— Ouais, je ne comprends plus très bien. Est-ce qu’ils ont voyagé dans le
temps ou est-ce qu’ils étaient déjà âgés depuis le début ?
J’allumai l’ampoule au-dessus de leurs têtes, et elles se couvrirent toutes les
deux les yeux de leurs mains en se plaignant vivement comme des zombies
exposés à la lumière du jour.
— Mon Dieu ! Les rookies d’aujourd’hui ! s’indigna Kinsley en essayant de
trouver l’interrupteur à tâtons pour éteindre.
Je repoussai sa main avec un « non » ferme et définitif.
Elles restaient assises là, vêtues de leurs grenouillères assorties, tandis que je
farfouillais parmi mes vêtements au-dessus de leurs têtes. Je sortis une petite
robe bleue et la tint devant moi pour l’observer en pleine lumière.
— Elle est pas belle, fit Becca.
— Hin-hin, confirma Kinsley.
Je la remis sur le cintre et en pris une autre.
— Pire.
Becca opina du bonnet.
— Bien pire.
— Waouh ! Amatrices de cinéma et critiques de mode. Vous êtes vraiment
douées, toutes les deux.
Elles se tinrent tranquilles jusqu’à ce que je sorte la robe suivante. Elle était
noire et courte avec de fines bandes de tissu entrecroisées dans le dos. Je l’avais
portée tant de fois que le coton avait acquis la même douceur qu’une tenue de
pyjama. C’était la robe noire parfaite pour une fête à laquelle je n’étais toujours
pas sûre de vouloir me rendre.
— Celle-là, celle-là, c’est celle-là qu’il te faut ! piailla Kinsley tandis que je
tenais le vêtement contre moi.
La robe était encore plus courte que dans mon souvenir.
— Où est-ce que tu vas ? m’interrogea Becca, s’amusant avec la corne de
licorne qui ornait la capuche de sa grenouillère.
— Dehors, répondis-je, m’éloignant de ce placard étroit à la recherche de mon
soutien-gorge noir.
— Dehors dehors ? voulut savoir Kinsley. Nous avons un match demain matin !
— Non. Pas dehors dehors. Je reste dans l’immeuble.
À vrai dire, les chances étaient même grandes que je reste dans ma chambre.
Toute la journée, je m’étais demandé si je voulais vraiment me rendre à la fête
organisée par Freddie. Je désirais le voir et profiter de mon séjour à Rio, mais je
savais que ce n’était pas une bonne idée d’y aller. Même s’il y avait une pièce
pleine de gens pour diminuer la tension entre nous, cela signifiait également une
pièce pleine de gens qui pourraient raconter des histoires à Sophie Boyle.
— Tu t’es rasée ? Parce que cette robe est vraiment courte…
Je me retournai pour voir Becca et Kinsley allongées à l’entrée du placard.
Elles me regardaient me préparer avec leurs têtes appuyées sur leurs mains. Elles
ressemblaient à ces sales gosses dans les soirées pyjama que vous aviez invitées
juste parce que votre maman vous avait forcé la main.
— Oui, acquiesçai-je, glissant ma main sur mes cuisses pour le confirmer, mes
jambes sont épilées.
— Mais tes cheveux, tu vas vraiment les laisser comme ça ?
Je les avais passés au sèche-cheveux après ma douche et réunis en tresse à
l’arrière de mon crâne.
— Kins, tu es littéralement habillée comme une licorne mal fagotée, je ne pense
pas que j’ai besoin de tes conseils sur mon apparence.
— Et pour ton maquillage ? insista Becca en agitant les pieds.
J’étais à deux doigts de les massacrer toutes les deux.
Je me tournai vers Becca et souris.
— Vous savez quoi ? À la fin de ce film, tous les…
— Non ! cria Becca. Ne nous gâche pas la fin.
Elle se releva vivement, protégeant son ordinateur.
Kinsley la suivit, mais elle marqua une pause à la porte et se retourna vers moi.
— Oserais-je te demander où tu vas ?
Je secouai la tête.
— Je ne te le dirais pas si tu le faisais.
— Est-ce que tu vas passer un bon moment ?
Je souris et lui tournai le dos.
— Peut-être.
— J’espère que tu sais ce que tu fais, Andie.
Je contemplai la robe dans ma main.
Ouais, moi aussi.
***
Je m’attendais à ce que la musique inonde tout le onzième étage, mais, quand je
sortis de l’ascenseur, le couloir était très calme. J’attrapai mon téléphone – la
seule chose que j’avais apportée – et comptai les numéros des appartements au
fur et à mesure que je les dépassai. Freddie était au 1120, et, le temps que
j’arrive jusqu’à sa porte, mes mains étaient moites et mes nerfs tendus presque
jusqu’à la rupture. Je me penchai pour coller mon oreille au battant, n’entendis
rien et grimaçai en jetant un œil à l’heure sur l’écran de mon téléphone : 19 h 01.
Qui vient à une fête juste au moment où elle est censée commencer ?
Pour ce que j’en savais, je devais être la première à me montrer.
Je dépassai la porte de quelques pas, essayant de mettre un plan au point. Je
pouvais aller traîner près du magasin de cadeaux pendant quelques minutes et
revenir, ou je pouvais…
La porte de l’appartement s’ouvrit.
— Ne t’inquiète pas, mec. Elle viendra, affirmait Thom par-dessus son épaule,
juste avant que son corps ne vienne cogner contre le mien.
Il avait avancé sans regarder où il allait, et je venais de faire demi-tour, sans
faire attention moi non plus.
— Ça alors ! Je suis désolé, s’excusa-t-il en s’avançant pour me rattraper avant
que je tombe par terre. Je te l’avais dit, mec !
Je regardai désespérément vers le bout du couloir. Est-ce que j’avais encore le
temps de m’enfuir ? La main de Thom était sur mon bras, mais je pouvais encore
me libérer.
— Qu’est-ce qui se…
Freddie interrompit sa phrase quand il passa le pas de la porte et qu’il me vit, là,
les yeux écarquillés et l’air un peu gênée. Je voulais vraiment m’enfuir en
courant, surtout lorsque ses yeux bruns me détaillèrent. Il arborait un sourire
mutin sur son visage fraîchement rasé, et quelques mèches de cheveux s’étaient
échappées sur son front. Plus que tout au monde, je voulais m’avancer et les
ramener en arrière.
Au lieu de cela, je collai mes bras contre mes flancs et le saluai.
— Eh bien, c’était amusant. Je vais m’en aller maintenant.
Il rit alors, un son magnifique qui fit se contracter mes orteils dans mes
Converse.
— Entre, dit-il, en me prenant la main. Thom vient de nous commander à
manger. Il va justement chercher les plats.
Cela aurait été très impoli de partir sans manger, aussi je le laissai me pousser à
l’intérieur en me disant que je ne resterais pas plus de quatre ou cinq heures, ou
l’éternité. C’était l’un ou l’autre.
— Alors, voilà notre appartement, déclara-t-il en tendant le bras pour englober
le petit salon qui semblait identique au nôtre.
Vraiment, tout était pareil, à part…
— C’est quoi, cette odeur ? demandai-je en retroussant le nez. C’est du thon ?
Son sourire se figea.
— Thom a mangé un sandwich au thon au déjeuner, et l’âme de cette saleté de
poisson hante maintenant les lieux.
Il libéra ma main pour se diriger vers la table basse et se saisir de la bougie qui
s’y trouvait.
— Voilà, ça devrait aider à l’exorciser.
Je ris et secouai la tête.
— Vraiment, ce n’est pas grave. Ça sent juste comme la maison de ma grand-
mère.
Il sourit, l’air intrigué.
— Oui, eh bien, j’ai laissé ma chambre hermétiquement fermée, donc ça devrait
sentir moins mauvais à l’intérieur.
Je haussai un sourcil.
— Subtil.
Son sourire s’élargit.
— Oh, viens par ici et glisse-toi entre mes draps pour échapper à cette odeur
de thon ! Oh, retire tes vêtements pour que l’odeur ne les imprègne pas ! me
moquai-je. C’est comme ça que tu t’y prends, d’habitude ?
— J’aime bien quand tu me charries, souffla-t-il en se rapprochant.
Je levai une main pour l’arrêter.
— Attends, où est parti Thom ? (Il avait apparemment disparu pendant toute
cette agitation.) Et où sont tous les autres invités ? Est-ce que je suis vraiment la
première arrivée ?
Il se gratta la mâchoire.
— Eh bien, à propos de ça… Comme je te l’ai dit, Thom est parti chercher à
manger. Et puis, ça va être une toute petite fête.
Je fronçai les sourcils.
— Petite comment ?
— Eh bien… vraiment petite.
Il posa la bougie sur la table et en fit le tour pour attraper quelque chose sur le
comptoir. Il tint l’objet dans son dos en revenant vers moi, et, quand il fut juste à
quelques pas, il le leva et le mit sur sa tête. Un chapeau rouge brillant, destiné à
un garçon de cinq ans, était posé de guingois sur ses cheveux épais.
Je ne pus me retenir d’exploser de rire.
— Et regarde, ça, c’est pour toi, me dit-il en me tendant une langue de belle-
mère.
— Tu dois être en train de te moquer de moi.
— Je t’ai promis une fête, argua-t-il, s’avançant en me tendant le sifflet. Donc,
voici la fête.
Je secouai la tête, attrapai l’accessoire et soufflai dedans. Un triste « ooouuu »
en sortit tandis qu’il se dépliait avant de revenir s’enrouler près de mes lèvres.
Ce son morne et faible nous fit hurler de rire. Nous ne pûmes plus nous arrêter
pendant les quelques minutes qui suivirent. Nous rîmes jusqu’à ce que des
larmes coulent aux coins de nos paupières et, même alors, je ne pouvais toujours
pas m’arrêter.
— Pourquoi as-tu inventé cette fausse soirée ? demandai-je en m’essuyant les
yeux.
— Pour te faire venir ici.
Cette phrase me fit vite reprendre mes esprits. Son regard brun rencontra le
mien, et je vis son grand sourire se transformer lentement en une expression plus
tendue.
— Je savais que tu n’étais pas très chaude pour dîner, mais c’est différent. C’est
une soirée intime.
Je laissai tomber le sifflet sur le canapé et pris une inspiration tremblante.
— C’est mignon, sauf que ce n’est toujours pas une bonne idée, Freddie. Tu
m’as embrassée hier au milieu du centre de soins. Qu’est-ce qui se passera si
quelqu’un a pris une photo de ce moment ?
— Eh bien quoi ? Je veux être avec toi. Je veux pouvoir t’embrasser.
Il était venu se poster juste devant moi, se baissant pour que son regard soit au
même niveau que le mien. Ses mains se saisirent des miennes, si fortes et
puissantes que je n’aurais pu me libérer même si je l’avais voulu.
— Je suis en train de mettre fin à mes fiançailles, Andie. J’en ai déjà parlé à ma
mère et à Georgie. Tout cela n’était qu’une comédie et j’aurais dû dire non dès le
départ. Je dois juste parler avec Caroline et lui expliquer que je ne vais pas me
laisser faire et me marier avec une femme que je n’aime pas.
— Bien. (Je hochai la tête, incapable de détacher mes yeux de sa bouche.) Je
veux que tu puisses être avec quelqu’un que tu aimes.
Ses yeux rejoignirent mes lèvres.
— Et si je veux être avec toi ?
Mes tripes se serrèrent.
— Je suis actuellement… indisponible.
Le coin de ses lèvres se releva comme si je venais de lui lancer un défi qu’il ne
pouvait se permettre de refuser.
Il prit délicatement mon cou dans le creux de sa main, se penchant pour
murmurer à mon oreille.
— Tu n’avais pas l’air d’être indisponible, l’autre jour.
Je plantai mes doigts dans ses avant-bras et essayai de formuler une réponse
sensée, mais mes bégaiements hachés semblaient insuffisants pour le décourager.
— Freddie… je… je…
Il prit le lobe de mon oreille entre ses dents, avec suffisamment de douceur pour
faire chavirer mon univers. Je fermai les yeux vivement.
— Dis-moi que tu ne veux pas ça.
De toute évidence, j’en étais incapable. Je ne pouvais pas simuler un manque
d’intérêt à son égard. Même pas un peu. J’avais tellement besoin de lui que mon
corps vibrait, et le désir m’inondait au rythme fou de mon cœur.
Stop.
Boom.
Va-t’en.
Boom.
Ça finira mal.
Boom…
Je me tournai vers lui et plantai mes lèvres sur les siennes.
— Merde, susurra-t-il.
Il attrapa mes cheveux et me rapprocha de lui, attirant mon corps brûlant contre
le sien. Je pouvais sentir comme il était dur. C’était le moment. Ce désir
contaminant l’atmosphère entre nous allait enfin finir par voir le jour. Je plantai
mes doigts dans son dos puissant et il me souleva, me forçant à enrouler mes
cuisses autour de sa taille. J’entourai son cou de mes bras et l’embrassai
violemment.
La porte d’entrée s’ouvrit alors ; je pouvais entendre la voix de Thom dans le
hall. Je libérai ma bouche de celle de Freddie, m’attendant à ce qu’il me repose,
mais il fit trois pas pour m’emporter dans la chambre qui flanquait le séjour et
claqua la porte du pied derrière lui.
Sa chambre.
24
FREDDIE
Andie s’était tellement enroulée autour de moi que je dus presque arracher sa
robe pour la lui enlever. Je la jetai sur le côté et poussai Andie contre la porte
fermée de ma chambre. Je l’attrapai par les hanches et sentis les ondulations
dans le bas de son dos tandis qu’elle allait et venait contre moi, cherchant à
m’exciter. Elle accueillait mon désir sans aucune résistance. J’aurais aimé que ce
soit le cas ; cela m’aurait ralenti.
Je pouvais la sentir à travers mes vêtements. Son corps était tendre et ses mains
m’attiraient vers elle, s’enfonçant sous ma chemise et saisissant ma peau.
— Hey, les amis ! lança Thom depuis le salon. J’ai rapporté à manger !
— Va faire un tour ! criai-je à travers la porte.
— Il va commencer à faire froid. Et… je me sens plutôt seul à cette soirée de
merde.
Andie rit contre mon cou et je ne pus m’empêcher de sourire.
— Est-ce qu’on prend le temps de manger ? demanda-t-elle avec un sourire
timide.
Je passai ma chemise par-dessus ma tête et la jetai sur le côté.
— Il n’est pas question de quitter cette pièce.
Ses yeux descendirent sur ma poitrine et son sourire disparut, remplacé par
l’expression d’un désir bestial et brûlant. Sa langue s’avança pour humecter ses
lèvres et ses mains recommencèrent l’exploration de mon corps. Mon ventre se
contracta quand elle fit descendre son doigt jusqu’au bord de mon jean. Elle en
défit le bouton tout en me fixant avec une lueur de folie dans le regard.
— J’espère que tu as un préservatif dans ce jean, Freddie.
Je ris, et c’était le rire d’un homme sauvage, si loin au-delà des frontières du
contrôle qu’il était à peine reconnaissable.
Elle passa sa paume sur mes abdominaux, la glissa sous mon caleçon et
continua sa course jusqu’à m’avoir au creux de sa main. Je pressai ses hanches.
J’avais besoin de m’accrocher à quelque chose pendant qu’elle me caressait de
bas en haut.
— Oh, soupira-t-elle avec une voix affolante, lui aussi est d’une taille
olympique.
Je m’esclaffait juste avant que ses hanches se verrouillent aux miennes à
nouveau. J’avais un préservatif dans ma valise que je devais aller récupérer, mais
je ne pouvais détacher mes mains de son corps. Je les remontai vers son soutien-
gorge, que je dégrafai, le laissant glisser sur ses épaules.
Cet instant où sa poitrine entra en contact avec la mienne fut celui où mon
souffle court se transforma en gémissement. Elle était menue dans mes bras,
réceptive et passionnée. Tant de choses nous avaient séparés jusqu’à maintenant
! Et, tandis qu’elle pressait ses seins contre moi, je savais qu’elle savourait tout
autant le contact de nos peaux.
Je pris le lobe de son oreille dans ma bouche et lui murmurai toutes les choses
que je voulais lui faire… contre cette porte… sur le sol… dans mon lit. Ses
paupières battirent avant de se fermer tandis qu’elle m’écoutait, mais je ne
pouvais m’arrêter. Je voulais qu’elle sache à quel point elle avait libéré mon
désir.
— Quoi ? demanda-t-elle, confuse, tandis que je la reposai sur le sol.
Je pressai ma main contre son ventre, sentant son tremblement sous mes doigts.
Je la fixai dans les yeux tandis que je me laissai glisser sur mes genoux,
enregistrant sa surprise avec un sourire.
— Est-ce que…
Sa question fut interrompue quand je saisis doucement son mollet en le massant
délicatement. Je me penchai plus en avant et posai mes lèvres contre sa hanche.
Je pouvais presque sentir sa peau sous sa culotte, mais je voulais qu’elle
disparaisse. Je la fis glisser sur ses cuisses jusqu’à ce qu’elle tombe par terre et
qu’elle la projette au loin d’un coup de pied.
Elle maintenait une main devant sa taille, essayant de se cacher. Je levai les
yeux vers elle et croisai son regard.
— Nerveuse ?
Elle laissa sa tête partir en arrière contre la porte et rit.
— Submergée. Tu es là…
Je laissai ma main remonter le long de sa cuisse.
— Ici ?
— Oui. Juste ici.
Elle leva la main pour se couvrir les yeux tandis que son cou et sa poitrine
étaient pris d’une soudaine rougeur.
— As-tu déjà été embrassée là ? susurrai-je en me penchant pour lécher
l’intérieur de sa cuisse.
— Oh, doux Jésus !
Je l’embrassai encore, cette fois juste un peu plus haut, et ses hanches firent un
mouvement involontaire vers l’avant. Je poussai plus fort contre son ventre, la
maintenant immobile tandis que je faisais aller ma langue le long de sa cuisse.
— Je… oh… mon Dieu…
Elle semblait enivrée par la situation, par nous.
— Tu veux qu’on ralentisse ? lui demandai-je.
Elle enleva sa main de devant ses yeux et me regarda.
— S’il te plaît, non, supplia-t-elle d’une voix rauque.
Elle parvint à peine à prononcer la dernière syllabe avant que ma bouche soit de
nouveau sur elle. Elle mordit sa lèvre pour ne pas gémir, mais je me foutais bien
qu’elle fasse du bruit. Je glissai un doigt en elle avant de plonger ma tête en
avant et de passer ma langue sur son clitoris.
Ses mains plongèrent dans mes cheveux, les tirant fort tandis que je glissai un
autre doigt à l’intérieur, les faisant aller tous les deux doucement d’avant en
arrière. Je la possédai. Elle était à moi. Elle roula des hanches, glissant à son tour
sur mes doigts, suppliant que je continue. Je faisais venir ma langue sur son sexe
et ne ralentis pas avant qu’elle s’abandonne complètement contre la porte, sa
chatte contre mes doigts. Elle faillit presque m’arracher les cheveux quand elle
jouit, et je la laissai presser ma bouche contre son sexe, prendre son plaisir
comme elle le voulait. C’était la chose la plus sexy que je n’avais jamais
contemplée.
Je perdis le détail de ce qui nous arriva après cela. Sa bouche était un brasier
contre ma peau. Mes mains étaient partout, excitant et touchant chaque parcelle
de son corps jusqu’à ce que je sache que j’aurais pu la prendre les yeux fermés.
Nous mîmes de la musique après que Thom eut crié :
— On peut vous entendre depuis São Paulo !
J’enfilai un préservatif, la regardant traverser la pièce, nue et brûlante. J’aurais
aimé pouvoir arrêter le temps pour mémoriser chaque centimètre carré de son
corps – son ventre plat, le petit espace entre ses cuisses, ses jambes divines.
Quand elle se présenta devant moi, elle se pencha pour m’embrasser. Avant que
nos lèvres ne se joignent, je saisis son bras et la tournai contre le mur. Elle
s’immobilisa tandis que je me présentai derrière elle. L’une de mes mains
s’enroula autour de son cou pour qu’elle ne puisse se détourner, et l’autre se
saisit de sa taille étroite.
— Freddie ? demanda-t-elle tandis que je la bloquai avec mes hanches, faisant
rouler mon sexe dur contre elle. Elle resta interdite un instant seulement, puis
elle finit par soulever ses fesses en arrière afin de venir à mon contact. Je poussai
contre ses pieds pour qu’elle écarte les jambes et me baissai pour pouvoir la
pénétrer.
— Ahh…
Sa tête retomba en arrière contre ma poitrine et ses yeux se fermèrent dans son
abandon. Je pouvais la sentir se mettre sur la pointe des pieds afin de m’aider à
m’immiscer aussi loin que possible. D’une poussée rapide, elle devint mienne
complètement.
Je levai ma main pour me saisir de ses seins, faisant rouler ses mamelons entre
mes doigts tandis que j’allais et venais en elle.
— Putain, grogna-t-elle. Je ne peux pas…
Elle se pencha en arrière et passa ses doigts dans mes cheveux, me demandant
dans un soupir de la prendre fort. Je souris et tendis une main vers le bas pour
m’amuser avec son clitoris.
— Je l’ai déjà fait.
Elle se pencha en avant et je la forçai à appuyer ses paumes contre le mur avant
de lui dire de rester comme ça.
— Ne bouge pas.
La maintenant dans cette position, je fis descendre ma main le long de sa
colonne vertébrale, la sentant frémir sous mon contact. Son dos se cambra et sa
tête plongea en avant. Elle était à bout et prête à jouir de nouveau. Je passai une
main autour de sa taille pour la soutenir, et puis je me reculai un peu pour
l’observer tandis que je replongeai profondément en elle.
— C’est le paradis, soupirai-je, fermant les yeux et appréciant la sensation de
ma queue serrée dans son sexe. Je ne m’en lasserai jamais.
— Tu ne veux pas aller dans le lit ? me demanda-t-elle, me ramenant à la vie.
Je voulais la maintenir collée contre le mur et lui imposer mon désir, mais je la
laissai décider.
— Si tu veux.
Au lieu de bouger, elle fit rouler ses hanches en un cercle lent, m’excitant
jusqu’à ce qu’il n’y ait pas d’autres options. Je me retirai doucement, me saisis
de ses cheveux, puis replongeai en elle d’une poussée brutale. Elle cria et
s’abandonna complètement, mais je la retins avant qu’elle ne vienne cogner
contre le mur.
Ses mains se crispèrent et ses orteils commencèrent à s’étirer. Je regardai la
sueur ruisseler du haut de ses épaules jusqu’au creux de son dos.
Je voulais être doux avec elle, pourtant lorsqu’elle se tourna pour me regarder
par-dessus son épaule, je découvris une lueur provocante dans ses yeux. Elle
soutint mon regard en ramenant une de ses mains vers son cou, puis plus bas.
Elle la fit glisser sur sa poitrine et saisit l’un de ses seins. Je voulais l’écarter et
la remplacer par ma bouche, mais elle continua à descendre avant que je n’aie pu
m’exécuter.
Je savais ce qu’elle allait faire tandis qu’elle glissait sa paume sur son ventre.
L’idée qu’elle puisse se toucher pendant que j’étais à l’intérieur d’elle
m’empêchait de ralentir.
— Continue, soupira-t-elle, tandis que j’allais et venais encore. (Elle était
toujours en train de s’habituer à ma présence, et je ne voulais pas la blesser.) S’il
te plaît. Je suis si près…
Elle décrit des cercles plus rapides avec ses doigts, gémissant de désir. Andie
était la chose la plus sexy que j’avais jamais approchée. Elle était confiante et
sûre d’elle. Après ce moment de gêne à la porte, elle n’avait pas eu d’autres
velléités de cacher son corps. Tout ce qu’elle possédait m’était accessible et, en
retour, je lui donnai tout ce que je pouvais. Je continuai d’aller et venir de plus
en plus fort. Son corps se rapprochait du mur à chaque poussée et je me
repaissais de la sentir si serrée autour de mon sexe. À la fin, elle était plaquée
contre le mur alors que je la prenais sans retenue par-derrière.
Nos respirations se faisaient écho, la sueur coulait de mon torse, et, quand elle
finit par se relâcher complètement, terrassée par l’orgasme, je me rapprochai
pour entendre tous les mots qui sortaient de ses lèvres. Ce fut tout ce qu’il me
fallut pour m’abandonner.
— Andie, murmurai-je, épuisé.
— Laisse-moi une seconde, souffla-t-elle, laissant aller sa tête contre mon
épaule.
Je glissai jusqu’au sol et m’assis avec Andie au creux de mes bras, tandis que
nous reprenions nos souffles.
— Mon poignet me fait mal, dit-elle.
— Mon épaule me fait mal, ajoutai-je.
— Mes lèvres me font mal.
— Je pense qu’on devrait recommencer.
Elle rit.
— Évidemment !
25
ANDIE
J’étais complètement folle de Freddie, totalement obsédée par lui. Quels que
soient mes efforts afin de me préparer pour le match, je ne cessai de me repasser
notre première nuit ensemble. À chaque fois qu’une de mes habitudes l’avait
surpris, il m’avait regardé avec un sourcil levé et j’avais dû me faire violence
pour ne pas l’admirer bouche bée. Pour un homme qui provoquait si souvent la
surprise et l’admiration autour de lui, il agissait avec une normalité confondante.
— Tu as le numéro de téléphone du prince Harry ? lui avais-je demandé tandis
que nous étions allongés sur son lit.
Il avait haussé les épaules.
— Cet idiot ne rappelle presque jamais.
J’avais tenu mes mains en l’air, gardant la bouche grande ouverte et les yeux
écarquillés. Mon cerveau avait été victime d’un court-circuit. Freddie s’était
assis à côté de moi pour m’observer, amusé.
— Alors, c’est vraiment vrai ? Tu es un comte ou un prince, ou un truc comme
ça ?
Il avait rabattu la couverture sur nous et s’était installé confortablement, me
laissant patienter pendant ce qui m’avait semblé des heures.
— Freddie !
Il avait ri.
— Non, je ne suis pas un prince. Mon père était un duc, ce qui fait de moi un
lord. Mon frère, en tant qu’aîné, était un comte avant de pouvoir hériter du
duché, maintenant…
— Tu dis ça comme si c’était tout à fait normal !
— Andie, les ducs qui ne sont pas de lignée royale n’ont pas la moindre chance
d’accéder au trône. Ça ne veut quasiment plus rien dire aujourd’hui.
C’était tout à fait son genre de traiter le glamour de sa vie par le mépris. Il
voulait juste être Freddie, un nageur parmi d’autres, or il était Frederick, un duc
magnifique avec un téléphone plein de numéros que je ne pouvais que rêver
d’avoir.
— Pouvons-nous lui envoyer un SMS ? lui avais-je demandé poliment, presque
royalement.
Il m’avait regardé avec étonnement.
— À Harry ?
— Non ! À Baby George.
— Tu es fatiguée ? me demanda Kinsley depuis l’autre côté du bus,
m’arrachant à mes pensées.
Je changeai de position sur mon siège en haussant les épaules.
— Non, pas vraiment.
— À quelle heure es-tu rentrée ?
Je fus aussitôt envahie par une autre vision de la nuit précédente, Freddie me
montrant les chiffres rouges sur le réveil de sa table de nuit en disant : « Il est
minuit, et je t’ai promis que tu pourrais aller te coucher à 21 heures. » Je l’avais
supplié de continuer, lui promettant que du sexe d’une telle qualité serait
certainement équivalent à une bonne nuit de sommeil, mais il m’avait embrassée
sur le front avant de me mettre dehors aussi poliment que possible. Il savait que
j’avais besoin de me reposer, que, si je faisais un match en demi-teinte, je serais
la première à m’en vouloir. Aussi, même si j’aurais volontiers passé le reste de la
nuit dans sa chambre, je m’étais forcée à rejoindre mon appartement et à dormir
seule. Heureusement, j’étais si épuisée que je m’étais endormie au moment où
ma tête avait touché l’oreiller.
— Andie ? insista Kinsley.
— Oh… (Je chassai cette évocation d’un mouvement d’épaules.) Pas tard,
affirmai-je.
— Est-ce que tu t’es amusée ?
Je fis un effort désespéré pour ne pas laisser une rougeur envahir mon visage.
— Ouais, répondis-je avec nonchalance, me tournant vers la fenêtre.
— On y est dans dix minutes ! cria notre coach depuis l’avant du bus. Il est
temps de se concentrer sur le match, les filles !
Merde.
La coach Decker avait raison. Je devais me concentrer. Je branchai mes
écouteurs à mon iPod et poussai le volume aussi fort que je le pouvais. Le
morceau Drive de Halsey me permit de faire le vide dans ma tête.
Le match contre la Colombie promettait d’être difficile. Elle avait la réputation
d’être l’une des meilleures équipes d’Amérique du Sud, et les joueuses
colombiennes l’avaient prouvé en éliminant le Mexique au moment du tournoi
de qualification. La veille, nous avions regardé des vidéos de leurs matchs, et je
n’étais pas sûre que notre défense soit suffisante pour arrêter leurs attaques
rapides devant les buts.
Je fis rouler mon poignet douloureux dans les deux sens en grimaçant. Le
gonflement avait diminué depuis le premier match, mais je savais qu’il
reviendrait avant la fin de la journée. Je n’avais pas le choix, cependant. Je le
ferais bander et devrais gérer la douleur.
Je le posai sur mon genou gauche et commençai à le masser doucement, sentant
mes nerfs commencer à me jouer des tours. La Colombie arriverait certainement
à se créer des occasions dangereuses au moins une dizaine de fois durant le
match, et Liam avait affirmé que les joueuses parvenaient en moyenne à réaliser
six tirs cadrés par rencontre. Il n’y avait pas d’autre option : mon poignet
n’aurait pas le droit à un jour de repos.
***
Il n’y avait aucun moyen de le nier : l’équipe de Colombie était composée de
cyborgs surentraînés. Elles ressemblaient toutes à des montagnes de muscles, des
géantes agressives que j’espérais ne jamais voir de près. Je jurerais que l’une
d’entre elles avait une moustache (et je ne parlais pas d’une fine ligne de poils
discrets – la fille aurait pu faire concurrence à Freddie Mercury).
Mes coéquipières en défense s’étaient montrées robustes pendant toute la
première mi-temps, ne permettant aux Colombiennes de tester mes réflexes que
deux fois avant le coup de sifflet marquant la pause. Leur propre défense se
révéla tout aussi forte jusqu’à la quarante-deuxième minute, quand Kinsley
parvint à marquer d’une tête parfaitement placée.
À la mi-temps, mon poignet était en feu. La douleur lancinante n’était pas aussi
étouffée par l’adrénaline que je l’aurais espéré. Chaque fois que je devais
effectuer un arrêt, je grimaçais. La coach Decker m’avait harcelée de questions à
ce sujet pendant la pause.
— À quel point c’est mauvais sur une échelle de un à dix ?
Sept.
— Ça va. Trois, dis-je en mentant avec aplomb.
— Es-tu prête à jouer la seconde mi-temps ? Est-ce que je devrais mettre Hollis
dans les cages ?
— Non. Je peux y arriver. Tout va bien.
Après quinze minutes dans la seconde mi-temps, mon poignet était passé de
sept à huit sur l’échelle de la douleur. La clameur venue des tribunes était
assourdissante, rendue pire encore par le large contingent colombien qui chantait
en espagnol tout autour de moi. Il y avait un groupe d’hommes, une vingtaine ou
une trentaine, qui s’était fait une mission de me provoquer. Leurs voix éclataient
derrière moi en tonalités chargées d’accent espagnol. Je voulais gagner ce match,
seulement j’aurais bien aimé aussi qu’ils soient assez gentils pour la fermer.
Heureusement, rien ne couperait court à leurs chants plus vite que le goût de la
défaite.
J’utilisais leurs provocations pénibles comme carburant pour rester dans le
match.
Ton poignet va bien. Respire à fond.
Un arrêt.
Respire à fond.
Enfin, la quatre-vingt-neuvième minute arriva et le score était toujours de un à
zéro pour notre équipe. Je ne pouvais pas laisser la Colombie marquer.
Encore quelques petits instants, et nous aurons gagné.
Les voix derrière moi se firent encore plus présentes, et la Colombie récupéra le
ballon. Je restai devant mes filets, observant notre défense essayer de colmater
les brèches. Leurs jambes étaient lourdes. Kinsley et Becca avaient joué
l’intégralité du match et leurs beaux tacles propres de première mi-temps se
faisaient plus hésitants.
La balle passait si vite d’une joueuse à l’autre que mes yeux avaient du mal à la
suivre. Je regardai la Colombie progresser petit à petit, et je me préparai pour la
tempête qui s’annonçait. J’avais réussi tous mes arrêts jusque-là. Peu importait le
temps qui restait, je pouvais en faire un de plus.
Vingt-huit secondes.
J’avais étudié leurs schémas offensifs la veille. Je savais que la fille à la
moustache serait leur première option pour tirer dans ce dernier mouvement
d’attaque, et je savais aussi que, comme le plus souvent, elle choisirait le coin en
bas à gauche de mes cages pour cible.
Je vis leur milieu lancer l’action, et je fis passer mon poids sur mes orteils, me
tournant rapidement d’un côté et de l’autre tandis qu’elle pivotait, passant la fille
qui s’occupait d’elle en défense pour faire un crochet devant le point de penalty.
Le regard de la joueuse à la moustache se verrouilla au mien. Cela ne dura que
l’espace d’une milliseconde, mais je la vis tourner légèrement les yeux sur ma
gauche. Elle voulait désespérément marquer et je me posai un instant la question
de savoir si elle préparait son tir ou si elle bluffait.
Merde.
Elle se redressa pour tirer et je plongeai pour couvrir le côté gauche de mon but.
Le stade entier retint son souffle tandis que le ballon entamait sa course. J’avais
correctement deviné sa direction, par contre elle avait envoyé son tir plus haut
que d’habitude. Le temps ralentit encore un peu plus, et je pus presque visualiser
la trajectoire du ballon échappant à ma prise pour entrer dans les buts. Tandis
qu’il partait de plus en plus haut, je m’étirai moi aussi en hauteur avec toute la
force de ma volonté. Je parvins à le toucher du bout des doigts, le déviant au-
dessus de la barre avant qu’il n’aille atterrir hors des limites du terrain.
Je connus un bref moment de célébration dans mon esprit, avant que mon corps
ne touche le sol et que la douleur me frappe.
Blanche.
Brûlante.
Virulente.
C’était la sensation la plus aiguë et la plus violente que je n’avais jamais
ressentie de ma vie. Une bile acide remonta le long de ma gorge et le monde
autour de moi devint flou. Je fermai les yeux très fort et me laissai glisser sur la
pelouse, oscillant d’avant en arrière avec mon poignet serré sur ma poitrine. Des
jurons sortirent de mes lèvres, mais je ne pouvais les entendre. Je maintins mon
poignet et essayai de m’empêcher de vomir, mais ça ne servait à rien. La douleur
me tenait si serrée que je ne pouvais pas en voir la fin.
— Andie ! exultait Kinsley. Andie !
J’ouvris les yeux pour la voir accroupie devant moi, soucieuse, mais trop
heureuse pour effacer le sourire de son visage.
— On a gagné ! Grâce à toi !
Becca était juste derrière elle, et, ensemble, elles essayèrent de glisser leurs
mains sous mon corps pour m’aider à me relever. Je ne pouvais tenir debout. Je
laissais échapper des torrents de larmes, dont je ne pris conscience que lorsque
l’une d’elles glissa jusqu’à mon menton et vint s’écraser sur mon maillot trempé
de sueur.
— Les filles, je crois…
J’essayai de faire sortir les mots de ma bouche, mais j’étais essoufflée et
terrifiée.
Je ne peux pas…
Si je disais ce que je pensais à haute voix, cela deviendrait une réalité.
Mon poignet était cassé.
Ma carrière olympique était terminée.
***
Je ne pus me rappeler que d’images éparses du moment où elles m’aidèrent à
quitter le stade. Un médecin inspecta mon poignet dans le vestiaire, enlevant
délicatement le bandage pour révéler les ecchymoses à ma coach. Elles
semblaient terribles, noires et bleu sombre, et l’ensemble avait l’air dans un état
bien pire qu’avant le début du match.
La coach Decker était horrifiée.
— C’était comme ça avant aujourd’hui ? (Elle passa les doigts dans ses
cheveux et tira sur quelques mèches.) Ce genre de choses peut signifier la fin de
ta carrière, Andie ! Tu comprends ce que je te dis ?
— Je…
Mon explication fut noyée dans sa rage. Elle venait de perdre son goal numéro
un. Mon équipe allait en souffrir. Bien sûr, on avait éliminé la Colombie, mais il
restait encore deux matchs à forts enjeux en perspective : la demi-finale et la
finale. Et, alors que les phases à venir de la compétition allaient certainement se
révéler plus difficiles, notre défense ne pourrait pas s’appuyer sereinement sur
une remplaçante.
Le médecin – je n’avais pas saisi son nom, ou peut-être n’avait-il simplement
pas pris la peine de se présenter – sortit son téléphone de sa poche.
— Descendons faire une radio. On en saura plus après ça.
La salle des radios était petite et sombre. La technicienne, une fille assez
menue, parlait un anglais hésitant et sentait la rose. Elle me fit positionner mon
poignet sous la machine à rayons X et, quand elle l’ajusta sous l’appareil, elle
me jeta un regard plein de compassion.
— Vous souffrez quand je le déplace ?
Je savais qu’ils devaient saisir le bon angle pour se faire une idée exacte de
l’étendue des dommages.
— Un petit peu, mais ça va, dis-je, mentant en serrant les dents.
Kinsley et Becca attendirent avec moi dans le bureau du médecin tandis que le
radiologue étudiait les clichés. Pendant les premières minutes, nous restâmes
assises en silence, trop inquiètes pour nous perdre dans une conversation futile.
— Ta mère n’a pas arrêté d’appeler. Tu veux essayer de la joindre ? finit par
demander Kinsley en me montrant son téléphone.
Je secouai la tête et gardai mon regard rivé sur le mur derrière le bureau du
médecin. Cela aurait dû être l’endroit où accrocher un diplôme, mais le bureau
n’était que temporaire, et le médecin repartirait aux États-Unis une fois les Jeux
terminés. Pas besoin d’un diplôme dans ces conditions.
— Tout va bien se passer, tenta de me rassurer Becca.
J’ignorai sa sollicitude. Si mon poignet était cassé, c’était terminé. Les Jeux
olympiques, Rio, le football, tout. J’étais douée, mais, à moins d’être à 100 %,
j’étais remplaçable. C’était aussi simple que ça.
Quelques minutes plus tard, le médecin tapa à la porte de son bureau pour
s’annoncer.
— Andie, nous avons de bonnes et de mauvaises nouvelles, commença-t-il en
présentant les radios devant moi.
Il alla droit au but – pas de plaisanteries ni de poignée de main – et je lui en fus
reconnaissante.
— Ton poignet n’est pas cassé.
Kinsley, Becca et moi laissâmes échapper un soupir de soulagement collectif,
comme si la chose avait été chorégraphiée à l’avance.
— Cela étant dit, tu ne peux pas jouer pour autant. Tu t’es étiré plusieurs
ligaments, et tu as aggravé une inflammation antérieure de tes muscles et de tes
tendons. La seule chose que tu peux faire – et que tu aurais déjà dû faire depuis
un moment, d’ailleurs –, c’est de mettre de la glace dessus, de te reposer et,
enfin…
Je secouai la tête, déjà déterminée.
— Qu’est-ce qui se passerait si je jouais avec le poignet dans cet état ?
— Andie ! s’exclama ma coach.
Je ne l’avais pas entendue se glisser dans la salle derrière nous.
— Tu provoquerais certainement une dégradation de tes tissus mous et une
aggravation de ta tendinite, possiblement jusqu’à un état chronique. Nous
parlons là du meilleur des cas. Le problème est que, sans la flexibilité et la
liberté de mouvement naturelles, les chocs sont absorbés par les structures
osseuses. Tu risques une fracture catastrophique, une opération et une
rééducation pénible. Donc, je recommande six semaines d’arrêt, du repos et des
soins adaptés. Après quoi, nous réévaluerons la situation.
Je me levai et secouai la tête.
— Non.
Le médecin marqua un mouvement de recul comme si je l’avais giflé.
— Andie, nous devons faire au mieux pour ta carrière sur le long…
— Je ne rentre pas à la maison. Je reste et je joue les deux derniers matchs.
— Non, tu ne vas pas faire ça, me corrigea ma coach sur un ton qui ne laissait
aucune place à la négociation. Je suis désolée, Andie, mais tu dois prendre un
moment pour digérer cette information.
Je me tournai pour lui faire face. Elle avait les bras croisés sur la poitrine. Ses
cheveux presque blancs étaient rassemblés en une queue de cheval qui semblait
suffisamment serrée pour couper toute forme de circulation. Elle m’avait
constamment inspiré de la peur depuis le premier jour des sélections, mais
j’avais appris à lire ses expressions. Ses bras croisés, son regard sévère : c’était
de l’esbroufe.
— Tu es jeune, et ce sont tes premiers Jeux olympiques. Si nous faisons
attention maintenant, tu pourras encore en disputer bien d’autres. Tu peux rester
à Rio avec l’équipe et commencer les soins que ton poignet doit recevoir. Si tout
se passe bien, tu seras prête pour la Coupe du monde, et, bien sûr, pour les
prochains Jeux olympiques.
Non, non, non.
— Non, coach, je peux jouer, plaidai-je, soulevant mon poignet pour appuyer
absurdement mes propos. (Je ne ressentis pas le frisson glacé de la douleur qui
m’avait frappée précédemment.) Je vais bien.
Elle secoua la tête, ennuyée.
— Ne fais pas ça, Andie, ou je vais être obligée de te renvoyer chez toi.
— Gardez-moi dans les cages.
— Ça ne peut pas faire de mal de la garder sur le banc, suggéra Kinsley.
Elle était la joueuse préférée de la coach. Si quelqu’un pouvait la convaincre de
faire des compromis, c’était elle.
— Laissons-la suivre les matchs depuis la ligne de touche. C’est mieux que
rien.
— Je suis d’accord, dit Becca.
La coach regarda le médecin une seconde, puis revint vers moi. Elle pencha la
tête et mon cœur s’affola dans ma poitrine avant qu’elle ne réponde.
— Je vais y réfléchir.
26
ANDIE
— Stop ! Stop ! Stop !
Kinsley intercepta la bouteille de vodka avant que je puisse la renverser pour
prendre une autre gorgée.
— Ralentis un peu, Andie.
Je la laissais prendre la bouteille ; ça n’avait pas d’importance. Il y en avait
quatre autres alignées sur la table basse. J’avais forcé Kinsley et Becca à les
acheter pour moi sur le chemin du retour depuis le bureau du médecin. L’alcool
avait un goût horrible, mais il m’aiderait à atténuer à la fois la douleur de mon
poignet et l’oppression dans ma poitrine.
— Tu sais quoi ? Je n’ai pas pris un vrai verre depuis des mois. Une vie sociale
? Je n’en ai eu aucune !
Kinsley se pencha un peu plus sur le lit et arrangea le sac de glaçons sur mon
poignet.
— J’ai tout sacrifié pour être ici, et la coach Decker pense qu’elle peut tout
simplement me renvoyer chez moi ? Merde, alors !
Becca faisait les cent pas en face de nous, essayant de trouver un plan pour me
permettre de rejouer.
— Elle ne va pas te renvoyer chez toi, elle essayait juste de te calmer.
— Andie, tout va bien se passer, assura Kinsley. Je sais que ça a l’air d’être la
fin du monde maintenant, mais tu verras que les choses ne sont pas si horribles
que tu le penses.
— Pas si horribles ? m’insurgeai-je.
— Cela aurait pu être la fin de ta carrière, mais ce n’est pas le cas.
— Parfait. Je pourrai utiliser mon poignet dans quatre ans ! Est-ce que je serai
même encore en vie dans quatre ans ? J’aurai vingt-cinq ans à ce moment-là,
autant dire une has been en fin de carrière.
— Hey ! s’écrièrent dans un bel ensemble Kinsley et Becca.
— Je ne voulais pas vous offenser.
Becca se mit à rire.
— Tu ne nous as pas offensées.
— L’important, c’est que je me moque du futur. Je suis en colère, et rien de ce
que vous pourrez dire n’y changera grand-chose. Alors, laissez-moi siroter ma
bouteille tranquille et trouvez de quoi me brûler cette saloperie qu’ils me font
porter autour du poignet.
Je me penchai pour récupérer la bouteille tout en rééquilibrant le sac de glace
sur mon articulation.
— Non. Tu ne vas rien brûler du tout.
— Alors, arrachez-la, si vous préférez. Est-ce que l’une de vous sait comment
faire un tatouage ? J’en voudrais un comme le tien, Kinsley. À part que je
changerais le texte « Elle croyait pouvoir le faire, alors elle l’a fait » en « C’est
foutu ».
Elle rit.
— Ou pourquoi pas un piercing au nombril ? suggérai-je en regardant autour de
moi. Nous aurons besoin d’une aiguille.
Becca se récria :
— Mon Dieu, non !
Toutes mes brillantes idées étaient accueillies avec un scepticisme impitoyable :
les tatouages, les piercings, les blagues téléphoniques à notre coach…
— OK, très bien, dans ce cas-là, je veux une coupe de cheveux. Fini la vieille
tête et bonjour la nouvelle ! Pas vrai ? avançai-je en regardant Becca. Quelque
chose qui dirait : « J’emmerde les athlètes du monde entier. »
Kinsley grogna, tandis que Becca ne sembla pas s’opposer totalement à l’idée.
— Il y a des ciseaux dans la cuisine.
— Oui ! m’exclamai-je en brandissant la bouteille de vodka.
— Becca, est-ce que tu as déjà coupé les cheveux de quelqu’un auparavant ?
demanda Kinsley, sceptique.
Elle fit aller et venir sa propre chevelure en agitant la tête.
— Les miens quand j’avais cinq ans. Ça ne s’est pas bien terminé, mais je dois
être au moins… (Elle fit le calcul dans sa tête.) Cinq fois plus forte maintenant.
Dix minutes après, j’étais assise sur une chaise dans ma salle de bains avec un
drap enroulé autour de moi. Becca décrivait des arabesques hésitantes autour de
ma tête, ne sachant trop par où commencer.
— Tu ne vas pas me demander ce que je veux ? interrogeai-je en me creusant la
tête pour essayer de comprendre pourquoi elle avait deux reflets dans le miroir.
Les yeux de Becca s’agrandirent.
— On va commencer doucement.
— Coupe-les comme si ça n’avait pas d’importance, lançai-je en levant une
main par-dessus mon épaule. Tout, si tu veux. Si tu penses que j’en ai quelque
chose à foutre…
Kinsley était de l’autre côté de la porte fermée, tapant dessus sans discontinuer.
— Les filles, laissez-moi entrer ! Je suis totalement d’accord pour la coupe de
cheveux, je veux juste vous donner un ou deux conseils. Je ne vais pas essayer
de tout saboter.
Le reflet de Becca me fixa. Je lui rendis son regard, puis fis de même avec la
vraie. Elles semblaient toutes les deux gentilles.
— Est-ce que vous lui faites confiance ?
— Les filles ! Je vous jure !
Becca numéro deux secoua la tête, et je pris une autre gorgée. Je plissai les
yeux jusqu’à ne plus voir qu’une seule Becca.
— Laissons-la en dehors de ça, alors.
***
Deux heures plus tard, Kinsley passa devant ma chambre, glissa la tête à travers
l’encadrement de la porte pour me regarder attentivement, puis se mit à rire en
s’éloignant. Elle avait fait ça tout l’après-midi, et le ridicule de son manège
n’aidait ni ma gueule de bois ni ma nouvelle coupe de cheveux. Je ne m’en étais
pas prise à Becca quand j’avais contemplé ma tête dans le miroir après le
massacre. Ça avait l’air d’être l’œuvre d’un singe aveugle qui aurait passé mes
cheveux à la cisaille. Un côté touchait mon épaule alors que l’autre s’élevait un
centimètre plus haut, mais ce n’était pas sa faute. Ils étaient toujours graisseux
vu que je ne m’étais pas douchée depuis le match, et il y avait même des miettes
au beau milieu parce que j’avais dévoré un paquet de chips plutôt que de me
lever pour me préparer un repas normal.
Tout cela avait semblé un moyen parfaitement approprié pour me venger de la
fatalité au moment où je l’avais fait. Maintenant, bien sûr, j’avais un mal de tête
persistant, un poignet enflammé et une coupe de folle.
— Tu descends manger avec nous, Andie ? me proposa Becca depuis le seuil de
ma chambre.
— Qu’est-ce que tu en penses ? demandai-je en saisissant une mèche de
cheveux au hasard pour la lui montrer.
Elle fit de son mieux pour ne pas exploser de rire.
— Tu sais, je pense que ça serait mieux si tu prenais une douche. Peut-être que
tes cheveux se remettraient en place.
— Ça n’a aucun sens, arguai-je.
— OK, elle essayait de te dire les choses poliment. Tu devrais vraiment prendre
une douche parce que je peux te sentir d’ici ! cria Kinsley depuis le salon.
Il était facile pour elles de continuer leurs vies. Elles participaient toujours aux
Jeux olympiques, leurs existences étaient toujours lancées sur de bons rails.
J’étais maintenant bonne pour ramasser les plots d’entraînement. La coach
Decker m’avait déjà envoyé par e-mail un nouvel emploi du temps personnalisé :
9 heures, petit déjeuner ; 10 heures, rendez-vous avec la soigneuse ; 11 heures,
rééducation ; midi, déjeuner ; 13 heures, réunion d’après-midi avec le groupe ;
15 heures, kiné, etc.
J’avais prévu d’ignorer la majeure partie de ses ordres. Au lieu de cela, mon
emploi du temps personnel inclurait les choses suivantes : 9 heures, rester au lit
et me morfondre ; 10 heures, m’enrouler dans les draps et prétendre que j’étais
une momie ; 11 heures, manger du beurre de cacahuète à même le pot et avec les
doigts ; midi, enlever le beurre de cacahuète que j’aurai laissé dans mes cheveux
gras ; 13 heures, m’enrouler dans les draps et prétendre que j’étais un burrito ;
15 heures, me jeter devant un bus.
— OK, ça suffit ! tempêta Kinsley, tapant de son poing fermé l’encadrement de
ma porte en me faisant sursauter. Tu vas te lever, tu vas te doucher et tu vas venir
jusqu’à la zone des restaurants avec nous. Tu as besoin d’un repas décent.
Je croisai les bras comme une enfant caractérielle.
— Va-t’en !
Elle secoua la tête.
— Non. Allons-y. Je parie que Freddie sera en bas et qu’il sera ravi de te voir. Il
a essayé de te joindre toute la journée.
Je regardai autour de moi pour chercher mon téléphone.
— Attends, où est mon portable ?
— Dans le salon. Tu l’as jeté là-bas quand ta mère a essayé de t’appeler.
Oh…
— Tu penses vraiment qu’il sera en bas ? demandai-je, soudainement remplie
du besoin de le voir immédiatement.
Savait-il que je m’étais blessée ?
Elle acquiesça.
— Peut-être. Prends une douche et on t’attend.
Je sortis de mon lit et me glissai dans la douche – oui, je me glissai. Je ne
pouvais pas vraiment tenir debout et je n’avais pas envie de prendre un bain. Au
lieu de cela, je mis le thermostat au maximum, m’assis à l’autre bout de la
baignoire et laissai le jet me frapper de toute sa hauteur. Je n’étais pas vraiment
sûre du temps que j’avais déjà passé dans cette position quand Kinsley tira le
rideau et me fit sortir.
— Je comprends que tu sois bourrée et blessée, et je t’aime – mais c’en est trop
! protesta-t-elle en me jetant une serviette. Je viens de voir tout ton vagin.
Je souris, pleine d’apitoiement pour moi-même.
— Pas mal, non ?
***
J’essayai de me reprendre après ça. Je ne pouvais pas me brosser les cheveux ni
mettre de maquillage, mais je parvins à me faire une queue de cheval à peu près
passable et j’enfilai un vieux sweat-shirt. L’alcool avait atténué la douleur dans
mon poignet, toutefois je le tenais toujours serré contre moi tandis que Kinsley et
Becca appelaient l’ascenseur.
— Tu veux nous dire ce qu’il s’est passé l’autre nuit ? Pour libérer ton esprit
aujourd’hui ?
Je levai les yeux pour découvrir le sourire engageant de Kinsley.
— Nous savons que, toi et Freddie, vous vous tournez autour. Tu peux nous en
parler. Nous promettons de ne pas te juger.
Un sourire béat éclaira tout mon visage avant que je puisse me contenir. C’était
le bon côté de toute cette histoire. Bien sûr, j’étais venue jusqu’à Rio pour
gagner l’or, et, en l’espace d’une matinée, ce rêve s’était envolé. Fini.
Mais ensuite, je pensai à Freddie, et au fait que je ne l’aurais pas connu si je
n’étais pas, justement, venue à Rio. Même si je ne retournais pas aux États-Unis
avec une médaille dûment gagnée, il y avait de bonnes chances que ce soit avec
un petit ami – un petit ami britannique tellement sexy. Définitivement mieux que
rien.
L’ascenseur parvint au rez-de-chaussée et nous pénétrâmes dans le gigantesque
hall. Je me tournai vers Kinsley et Becca, essayant de penser à une manière de
commencer mon récit. Par le début ? Il y avait tant de choses à dire et je ne
pouvais contenir mon impatience de leur faire connaître tous les moindres
détails, or quelque chose retint mon attention à l’entrée du complexe. De l’autre
côté de la vitre en Plexiglas, Freddie se tenait près d’une limousine qui venait
apparemment de s’arrêter là. Après la nuit dernière, je connaissais assez bien ce
corps pour l’identifier sous tous les angles et dans toutes les positions.
— En parlant du loup, soufflai-je, m’autorisant enfin à ressentir effectivement
un certain bonheur après une journée de misère.
Je m’éloignai de Kinsley et de Becca pour me rapprocher, excitée à l’idée de
pouvoir lui parler. Je ne l’avais pas vu depuis qu’il m’avait raccompagnée à mon
appartement la nuit dernière, me volant un dernier baiser avant que je n’en passe
la porte. Je pressai mes lèvres avec mes doigts, essayant de me rappeler le goût
de ce dernier baiser, mais je ne parvins pas à une description satisfaisante. Il n’y
avait pas de mots pour ça.
Tant de choses s’étaient passées depuis. Je voulais lui parler de ma blessure et
lui demander conseil. Je voulais qu’il hurle et qu’il danse en ma compagnie, que
nous fassions des choses folles ensemble. Il comprendrait mieux que quiconque.
J’étais près de l’entrée quand Freddie s’avança pour ouvrir la portière de la
limousine. Le chauffeur était en train d’en faire le tour dans ce but, mais Freddie
ne pouvait pas attendre. Je restai immobile, regardant à travers la vitre tandis
qu’une grande blonde majestueuse sortait du véhicule. Elle était élégante et
évanescente (quel que soit le sens de ce mot), et je sus immédiatement que je ne
l’aimerais pas. Les adultes matures ne détestent pas les gens sur une impulsion,
mais je ne pouvais pas m’en empêcher. Ses cheveux étaient longs et soyeux, pas
massacrés et encore humides comme les miens. Sa tenue était ajustée et
parfaitement repassée, et non couverte de miettes de chips. Je fis un pas hésitant
en arrière, dévastée en comprenant qui elle était.
Caroline Montague en chair et en os.
Elle portait une robe portefeuille bleu clair et des talons nus. C’était une tenue
tout droit sortie du placard de Kate Middleton. Pour ce que j’en savais, c’était
une robe de Kate ; elles étaient probablement amies, après tout.
— Frederick ! Chéri ! couina-t-elle avec excitation en s’avançant pour lui jeter
les bras autour du cou.
Je m’attardai pour regarder les choses à distance, essayant de rassembler les
pièces du puzzle. Si la « chérie » blonde était Caroline, la déesse fiancée, alors
cela voulait dire que la brunette qui sortait à son tour de la limousine était…
— Fred, espèce d’idiot, j’ai essayé de t’appeler toute la journée !
La sœur de Freddie.
Elle s’avança vers lui, poussant Caroline sans ménagement pour y parvenir.
Freddie se pencha pour la prendre dans ses bras, et elle le serra très fort avant de
reculer et de le regarder avec adoration. C’est à ce moment-là que je réalisai
qu’elle était magnifique – pas de la beauté factice et compassée de Caroline. Elle
était renversante, tout simplement.
— Andie, murmura Kinsley en me touchant la main.
Elle essayait de m’attirer à l’écart, mais je ne la laisserais pas faire. Je me tenais
là, observant la petite réunion. Jusqu’à ce moment, j’avais eu le sentiment un peu
absurde que Freddie n’appartenait qu’à moi. Il était devenu mon ami si vite et
m’avait dit des choses que je mourrais d’envie d’entendre. Mais, en cet instant,
je m’apercevais brutalement qu’il n’avait jamais été à moi. Pas le moins du
monde.
— Les félicitations sont de mise, monsieur, dit le chauffeur de la limousine,
faisant un clin d’œil à Freddie. Votre fiancée m’a mis au courant sur le chemin.
Sa voix était légèrement distordue par le Plexiglas entre nous, mais je pouvais
quand même l’entendre tout à fait clairement. Il fit aller son regard de Caroline à
Freddie.
— Vous avez déjà décidé d’une date pour le mariage ?
Caroline battit des mains avec excitation.
— Tôt cet hiver, je l’espère ! Dès que Frederick aura du temps à consacrer au
mariage, nous commencerons les préparatifs.
Elle se tourna lentement vers lui avec des étoiles dans les yeux, et je réalisai
petit à petit à quel point sa réponse avait été précise, comme s’ils avaient déjà
évoqué la chose ensemble des milliers de fois.
J’eus l’impression que mes poumons avaient complètement été vidés de leur
air.
Tôt cet hiver.
Mariage.
Et le pire, c’est que Freddie ne fit aucun effort pour le détromper. Il mit les
mains dans ses poches et se balança en arrière. Je ne pouvais voir son visage,
mais je pouvais imaginer le sourire parfait qui s’étirait. Sur ses lèvres. Les lèvres
qu’il avait fait courir sur mon corps la nuit précédente. Sur mon cou et ma
poitrine, et mon ventre et mon…
Je ne pouvais plus respirer.
Mon souffle était court et tremblant, et je pressais mes mains contre mon cœur
tandis que des images affluaient dans mon esprit. Il m’avait emportée dans sa
chambre en sachant parfaitement que sa fiancée allait arriver le lendemain. Il
m’avait installée dans son lit et enroulée dans ses draps – les mêmes draps qu’il
comptait utiliser avec elle. Avait-il même pris la peine de les changer ?
Je ratai la dernière partie de leur conversation, mais je pus voir le chauffeur
soulever sa casquette et s’en retourner, non sans avoir ajouté par-dessus son
épaule :
— Bienvenue aux Jeux !
— Je vais être malade…
Je me retournai et courus pour atteindre les toilettes – il y en avait dans le coin
le plus éloigné de la zone –, et je passai une petite porte battante. J’eus à peine le
temps de me pencher au-dessus de la cuvette que mon estomac me lâcha. Je
m’agenouillai là, respirant lourdement et chassant du coin de mes yeux les
larmes qui insistaient pour s’y présenter. Je ne pouvais le supporter. Je ne
pouvais comprendre comment ma vie avait pu tourner à la catastrophe aussi
rapidement.
Mon poignet me brûlait parce que je m’en servais pour me tenir en équilibre, or
je ne fis rien pour le soulager. Je laissais la douleur m’envahir.
— Andie, est-ce que ça va ?
Kinsley était là, me frottant le dos et essayant de m’apporter un certain
réconfort.
Je ne pouvais articuler. Mes sanglots ne me laissaient pas de répit.
Mes rêves olympiques étaient terminés.
Et Freddie était un putain de menteur.
Bienvenue aux Jeux, en effet.
27
FREDDIE
Je me passai la main dans mes cheveux en essayant de me sortir de cette
situation du mieux que je le pouvais. Georgie et Caroline étaient à Rio,
ensemble. J’allais et venais dans la chambre de Thom, essayant de trouver un
plan d’action.
— C’est un beau foutoir, lâchai-je, baissant la voix pour qu’elle ne soit pas
audible dans le reste de l’appartement.
Caroline était dans ma chambre, rappelant les gens dont elle avait raté les
messages durant son vol. Heureusement, cela me permettait d’échanger seul à
seul pendant quelques minutes avec Georgie.
Ma sœur me jaugea avec les sourcils froncés.
— Évidemment, imbécile ! Pourquoi crois-tu que j’ai essayé de te joindre à tout
prix ces deux derniers jours ?
— J’ai dit à maman que les fiançailles étaient annulées !
— Oui, et comme toujours, maman t’a ignoré et a quand même envoyé
Caroline ici. C’est précisément comme ça qu’elle s’y prenait pour obtenir ce
qu’elle voulait de papa – par pur entêtement. Elle pense qu’en voyant Caroline,
tu seras submergé par l’amour que tu éprouves pour elle.
Je fis glisser ma main jusqu’au bas de mon visage.
— J’ai failli tomber dans les pommes quand je l’ai vue sortir de la limousine
avant toi.
Georgie se mit à rire.
— Peut-être que c’est à ça que ça ressemble, d’être submergé par l’amour.
— Je t’assure que non, dis-je en grognant.
— Eh bien, qu’est-ce que tu veux que je fasse ?
— Garde-la occupée. Je dois parler à Andie et la prévenir que Caroline est ici.
Son sourire disparut.
— J’ai vu aux infos qu’elle s’était blessée pendant que nous étions dans la
limousine. Tu penses que c’est grave ?
Je n’en savais rien. J’avais regardé le match à la télé pendant mon entraînement
à la salle de sport. J’étais resté immobile, figé devant l’écran tandis qu’ils
repassaient sa mauvaise réception au ralenti, encore et encore. Sa douleur était
inscrite sur son visage lorsqu’ils l’avaient emmenée hors du stade avec ses amies
derrière elle, plus abattues que les filles de l’équipe perdante. J’avais arrêté plus
tôt que prévu mon entraînement pour essayer de la joindre.
— Freddie ? Tu as eu de ses nouvelles ? Qu’est-ce qui va se passer ?
— Je ne sais pas, Georgie. Je n’ai pas réussi à la joindre de la journée. Elle a
ignoré mes textos.
Ma sœur se mit à rire.
— Probablement parce que tu es un misérable abruti. Peut-être que tu devrais
garder Caroline auprès de toi. Elle pourrait être la seule qu’il te reste.
— Tu ne m’aides pas.
Elle leva les mains.
— Très bien. J’irai distraire Caroline, mais tu me devras un gros service. Je me
suis déjà tapé tout le vol avec la tortue pendant un million d’heures. J’ai dû faire
semblant de m’intéresser à l’un de ses livres d’estime de soi à la noix pendant
tout le voyage. C’était déjà le purgatoire pour moi.
Caroline était toujours dans ma chambre avec la porte fermée, alors j’espérai
qu’elle ne puisse pas entendre ce que disait Georgie.
— Attends, est-ce que tu as bien dit « tortue » ?
Elle sourit, fière d’elle.
— Elle a la personnalité d’une tortue de mer, alors j’ai décidé de m’adresser à
elle comme si elle en était une.
— Georgie, la réprimandai-je.
— Quoi ? Le livre qu’elle m’a prêté s’intitulait Devenir ennuyeux – Volume 3.
Elle a clairement déjà appris les deux premiers par cœur.
— Je doute vraiment que ce soit le véritable titre.
Elle chassa mon objection de la main.
— J’ai oublié. Quoi qu’il en soit, est-ce que tu as une barre de granolas ou
quelque chose du genre ? Caroline voulait trouver de quoi manger à l’aéroport,
mais je ne pouvais pas supporter d’être une minute de plus seule en sa
compagnie.
Je l’accompagnai jusqu’à la cuisine et lui donnai l’une des barres protéinées de
Thom. Le murmure étouffé dans ma chambre s’arrêta bientôt et, un moment plus
tard, Caroline ouvrit la porte à toute volée. Je me recroquevillai de peur qu’elle
ait entendu ce qu’on avait pu dire à son sujet, mais elle était tout sourire en
venant nous rejoindre.
— Et si nous allions tous chercher de quoi manger ? J’ai aperçu un petit endroit
charmant sur la route.
Georgie agita sa barre protéinée dans sa direction.
— J’ai ce qu’il me faut, tu peux y aller si tu veux.
Le sourire de Caroline s’éteignit tandis que son regard se reportait sur moi, et je
ressentis une certaine forme de sympathie pour elle. Caroline était une personne
gentille et elle ne méritait pas d’être trompée. Je devais trouver un moment pour
lui parler seul à seul, mais ma priorité du moment était Andie. Je devais savoir si
tout allait bien de son côté. Je devais la prévenir que Caroline était arrivée et lui
promettre que tout serait réglé d’ici très peu de temps. Je pris une profonde
inspiration et acceptai de croiser le regard de ma fiancée.
— J’ai quelques petites choses à faire avec l’équipe, et tu dois être fatiguée de
ton voyage. Repose-toi, et je pense qu’on devrait prendre un peu de temps pour
parler demain.
Son visage se raviva à cette perspective.
— Très bien. Pourquoi ne pas discuter autour d’un dîner ?
Je ravalai mon désir de refuser. La conversation devrait être courte et empreinte
de respect. Nous ne devrions pas avoir à nous asseoir pour un long repas, mais
elle avait l’air si remplie d’espoir, et c’était plus simple de lui dire oui. Une fois
cette question réglée, je me penchai sur le prochain point de ma liste : Andie. Je
pris l’ascenseur pour descendre jusqu’à son étage, content de connaître le
chemin après l’avoir raccompagnée la veille. Mon téléphone sonna alors que
j’avais déjà franchi la moitié de son couloir : Thom. Je faillis l’ignorer, trop
impatient de parler à Andie, mais je passai le doigt sur mon écran et le saluai
tout en détaillant les numéros des appartements sur les portes.
— Comment va Andie ?
— Je n’en sais rien. Elle ne répond pas à mes messages.
— C’est probablement parce qu’ils doivent lui faire passer tout un tas
d’examens. Elle te rappellera quand elle aura fini.
Je l’ignorai et tapai enfin à la porte.
— On a entraînement dans pas longtemps, continua-t-il. Tu as l’intention de
sécher ?
— Merde.
J’avais ma première course dans quelques jours. Je ne pouvais pas me
permettre de rater un entraînement.
— Laisse-moi juste une minute pour…
Quelqu’un ouvrit la porte. C’était Kinsley, qui se posta dans l’encadrement en
m’adressant un regard peu accueillant. Je raccrochai au nez de Thom et essayai
d’ignorer son hostilité.
— Andie est là ? demandai-je.
Becca apparut derrière elle, me barrant encore plus le chemin.
— Oui.
Elles semblaient toutes les deux avoir traversé l’enfer et en être revenues.
— Puis-je lui parler ?
Kinsley croisa les bras sur sa poitrine.
— Elle a eu une journée difficile, Freddie. Laisse-lui un peu de temps pour se
remettre.
Je fis un pas en avant. Elle pouvait se remettre avec moi.
— Je dois juste lui parler une seconde. Je dois savoir comment elle se sent.
Kinsley secoua la tête.
— Pas bien. Elle est forfait pour le restant des Jeux.
Mon cœur s’emballa sous le choc.
— Il est cassé ? Son poignet ?
Elle secoua à nouveau la tête.
— Non, mais les médecins pensent qu’il finira par l’être si elle continue à jouer
dans cet état.
Je ne pouvais qu’imaginer son désarroi. Elle avait travaillé toute sa vie pour
obtenir une place dans cette équipe et, après un simple geste de travers, tout était
fini. Je me passai la main dans les cheveux, essayant de réfléchir à un moyen de
la faire se sentir mieux.
— Comment est-ce qu’elle le vit ?
Pourquoi, bon sang de merde, est-ce qu’elles me laissaient ainsi sur le seuil de
leur appartement ? Je devais parler à Andie. Je devais la voir et lui promettre que
tout allait bien se passer. Les médecins sont payés pour être plus précautionneux
que nécessaire. Peut-être que si…
— Écoute, Freddie, continua Kinsley. Andie ne veut pas te voir. Tes actes ont
parlé pour toi mieux que tous les mots que tu pourrais prononcer.
Je fronçai les sourcils.
— Qu’est-ce que tu veux dire ? Elle ne veut pas me voir ?
Kinsley soupira et jeta un œil derrière elle. Puis, elle se rapprocha, baissant la
voix en un murmure.
— Nous t’avons toutes vu avec Caroline cet après-midi. Andie était là, elle te
cherchait pour que tu la réconfortes. Tu représentes un nouveau palier dans
l’univers des connards.
Mon cœur s’effondra dans ma poitrine. Elles ne comprenaient pas.
— Non. (Je secouai la tête.) Non. Je dois lui parler. Je dois lui expliquer.
Je posai ma main sur la porte pour passer devant Kinsley et je poussai plus fort
que je n’aurais dû. Le battant échappa à sa prise et claqua bruyamment contre le
mur. Les yeux de Kinsley s’arrondirent comme des soucoupes et Becca se
rapprocha pour la protéger. De moi.
Mince, tout ceci s’engageait dans une mauvaise voie.
— Andie ! criai-je, essayant de la faire venir jusqu’à moi pour lui parler.
— Arrête ça, espèce de cinglé ! (Kinsley se rapprocha et posa sa main sur ma
poitrine.) Merde, elle vient de vivre la pire journée de sa vie. Ne la lui rends pas
encore plus difficile.
Je reculai et passai la main de nouveau dans mes cheveux, me sentant
totalement impuissant sur le seuil de leur appartement.
— Écoutez, je ne mentais pas quand j’ai dit que j’allais mettre fin à mes
fiançailles. (Je levai la voix.) Andie ! Je ne mentais pas !
Kinsley grimaça.
— Stop ! Freddie, tu es en train de nous faire une scène.
Elle avait de nouveau la main sur la porte et elle essayait de la refermer, de me
faire sortir de l’appartement et de la vie d’Andie. Je ne la laisserais pas faire.
— Kinsley, tu dois lui dire que je n’ai pas invité Caroline ici. Je ne savais pas
qu’elle serait dans la limousine avec Georgie. Ça ne s’est pas passé comme je le
voulais, mais je vais arranger les choses. Je vais…
Kinsley secoua la tête et me regarda avec un mélange de pitié et – pire, encore
– de haine. J’avais l’air d’un fou et elle ne me croyait pas.
Bordel de merde.
Je n’allais pas les laisser parler pour moi. Je n’allais pas les laisser transformer
les faits et plonger Andie dans la confusion. J’avais déjà l’air d’un fou furieux,
alors je les poussai pour passer. Je ne savais pas quelle chambre était celle
d’Andie, mais deux des portes donnant sur le salon étaient ouvertes sur des
pièces vides, alors celle qui était la plus proche de moi, fermée, devait être la
sienne. Je savais qu’elle était là-dedans, sauf que je ne voulais pas débarquer
sans y être invité. Je lui accordai au moins ça. Je restai devant sa porte tandis que
Kinsley et Becca criaient qu’elles allaient appeler la police brésilienne. Bon
Dieu, j’étais en train de causer un scandale. Je savais que je me comportais
comme un connard, mais je ne pouvais laisser la situation m’échapper un peu
plus. J’étais en train de tomber amoureux d’Andie, si fort et si vite que l’idée de
la perdre sur un malentendu semblait tout simplement inadmissible.
— Andie, s’il te plaît, je veux te parler, la suppliai-je.
Kinsley saisit mon bras avec une force surprenante, essayant de me tirer en
arrière. Je reconnaissais à peine cette version de moi-même, ce chien fou
d’amour.
— Andie, s’il te plaît, plaidai-je de nouveau, posant ma main contre la porte
comme si elle pouvait la voir à travers le pauvre panneau de bois. La nuit
dernière était la meilleure de ma vie. Je veux que tu le saches.
Aucun son ne sortait de sa chambre, rien qui m’aurait indiqué que mes
suppliques étaient entendues. Je déversai mon cœur devant une porte close.
— Freddie, tu dois partir…, m’avertit Kinsley, son téléphone à la main. Mon
mari Liam sera là d’un instant à l’autre.
Je fermai les yeux et serrai le poing contre le battant. Je devais quitter les lieux.
J’avais un entraînement et je n’allais pas me laisser escorter dehors comme un
psychopathe. Je me détournai et repassai devant Kinsley et Becca sans prononcer
une parole. Je remontai jusqu’à mon appartement et rassemblai mes affaires.
J’étais en retard pour l’entraînement et le coach allait certainement me le faire
sentir… or je n’arrivai pas à m’en préoccuper. Un brouillard épais m’entourait
en permanence, même dans la piscine. L’eau représentait d’ordinaire mon
échappatoire, mais, ce jour-là, mon cœur n’y était pas. Je nageai lentement,
ignorai mon coach et partis aussitôt l’entraînement terminé, ne prenant même
pas la peine d’attendre Thom. J’essayai de joindre Andie une dernière fois juste
avant d’aller me coucher.
Freddie : S’il te plaît, laisse-moi quelques jours pour arranger les choses. Je ne
t’ai jamais menti. Je mets fin à ces fiançailles.
Elle répondit immédiatement.
Andie : Bien sûr que tu vas le faire. Mais ce sera avant ou après « ton mariage
tôt cet hiver » ?
Freddie : Où es-tu ? On peut se rejoindre quelque part ? On doit discuter.
Andie : Garde ça pour ta fiancée.
28
ANDIE
La colère que je ressentais envers Freddie n’était rien en comparaison du
dégoût qui s’était installé depuis la veille. Je savais qu’il était fiancé. Il avait été
parfaitement honnête à ce sujet depuis le début. J’étais la seule à m’être laissé
aller à rêver d’un conte de fées. Mes fantasmes avaient pris le dessus, jusqu’à ce
que la réalité vienne me frapper comme un couteau aiguisé.
La réalité la plus dure ? Celle d’avoir été assez stupide pour tomber amoureuse
d’un homme qui n’était pas disponible. J’étais entourée d’un véritable buffet à
volonté de sportifs célibataires et sexy, mais j’avais choisi l’un des rares qui
étaient hors de portée.
Ça, c’était le comble de la bêtise.
Je n’étais pas sortie de ma chambre la nuit précédente. Après avoir quitté les
toilettes dans le hall, j’avais fermé ma porte et m’étais barricadée. Quand
Freddie avait martelé de son poing l’autre côté du battant et m’avait priée de
venir lui parler, j’avais fixé le mur tout en restant désespérément silencieuse.
J’avais besoin qu’il retourne s’occuper de Caroline et qu’il me laisse tranquille.
Je pourrais ainsi lâcher mes illusions plus facilement. Il fallait qu’il m’oublie
pour de bon.
Pourtant il m’envoyait constamment des messages. Chaque fois que je
regardais mon téléphone, j’avais un nouveau texto de lui que je devais
supprimer. Comme il ne voulait pas me laisser tranquille, j’optai pour la
meilleure des choses à faire : googler Caroline Montague et faire de longues
recherches à son sujet. Pendant des heures, je restai assise dans mon lit –
refroidissant et réchauffant tour à tour mon poignet – et je parcourus des articles
sur la mondaine anglaise. Il ne manquait pas d’informations à son sujet. Je lus
tout, de la fête pour son cinquième anniversaire (sa famille avait préparé une
réception somptueuse dans son château de campagne) à la non-célébration du
seizième (au lieu d’une fête, elle avait demandé à ses amis de faire don des
cadeaux à un hôpital pour enfants de Londres). Honnêtement, cela m’aurait fait
très plaisir de trouver des potins salaces ou une photo d’identité judiciaire après
une soirée trop arrosée en ville. Au lieu de débusquer des cadavres dans son
placard, les sites people rapportaient seulement qu’elle se montrait agréable
envers tous ceux qu’elle rencontrait.
Au début, je n’y croyais pas du tout. Toutes les célébrités posent de temps à
autre pour des séances photo plus ou moins improvisées. Mais, avec Caroline,
elles ne semblaient pas du tout préparées. Elle n’avait même pas ses propres
comptes sur les réseaux sociaux. Les histoires à son sujet avaient été recueillies
auprès des personnes qu’elle avait rencontrées – des enfants étonnés, exaltés de
recevoir des cadeaux de Caroline à la veille de Noël, ou une femme âgée qui
laissait entendre que la jeune femme l’avait aidée à faire ses courses chaque
samedi matin pendant les cinq dernières années.
Je me forçai à lire chaque article à son sujet, dont un qui évoquait ses fiançailles
avec Freddie. Il avait été publié récemment, seulement trois semaines avant
notre arrivée à Rio. Le journaliste soulignait le fait que la démarche était un peu
vieux jeu (même selon les normes britanniques), mais que « c’était une formalité
matérielle uniquement destinée à célébrer cette union entre deux êtres clairement
faits l’un pour l’autre ».
Je voulais voir Caroline comme la méchante de l’histoire. Il aurait été tellement
agréable de la détester, mais, à la fin de la nuit, je ne sentis rien d’autre que de la
confusion et de la tristesse : de la confusion, parce que je ne comprenais pas
pourquoi Freddie n’aimait pas Caroline – pour l’amour du ciel, après l’avoir
fliquée sur Internet pendant quelques heures, j’étais prête à l’épouser moi-même
– et de la tristesse, car, au bout du compte, l’une de nous deux allait finir par
avoir le cœur brisé.
— Tu es prête, Andie ?
Je me retournai et vis Lisa debout à quelques mètres de la table de soins. Elle
avait une très bonne mine et semblait prête à travailler. Je remarquai que son
polo noir correspondait presque à la couleur de ses yeux alors qu’elle examinait
mon poignet. Je l’avais entouré de glace pendant les quinze dernières minutes,
mais il était temps de commencer ma séance pour la journée.
— Pas de répit pour les braves.
Elle acquiesça.
— Voyons cela. Assieds-toi et décale-toi vers le fond.
Je suivis ses instructions et je me posai sur la table en cuir. Elle vint sur le côté
pour pouvoir retirer la bande de strapping aussi doucement que possible. Les
ecchymoses étaient déjà plus estompées que la veille.
— Dis-moi quand ça commence à faire mal, me conseilla-t-elle en tournant
mon poignet dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. J’essaie de me faire
une idée de ta mobilité.
Elle continua, faisant pivoter ma main dans différentes directions et appliquant
des quantités variables de pression avant que je ne puisse finalement plus le
supporter.
— Là, grimaçai-je.
— D’accord. (Elle hocha la tête.) Ton médecin a envoyé tes radios. Il t’a
recommandé de ne rien faire jusqu’à la fin des Jeux olympiques ?
Ses yeux sombres se posèrent sur moi et je lui répondis franchement.
— Eh bien, c’est ce qu’il préconise, sauf que je vois les choses différemment.
Elle sortit un élastique bleu d’un compartiment de la table de soins.
— C’est vrai ?
Elle semblait amusée, ce qui était une première. D’après ce que j’avais pu
observer au cours de nos séances, Lisa n’était pas quelqu’un qui rigolait
facilement.
— Oui. Je connais mon corps et je sais jusqu’où je peux le pousser.
— Alors, tu penses que tu pourras jouer dans deux jours ? Le prochain match
est bien après-demain, c’est ça ?
Je me mordis la lèvre, réfléchissant à sa question. Je n’avais pu exercer aucune
pression sur mon poignet la veille, et son état ne s’était que légèrement amélioré
pendant la nuit.
— D’accord, ça ne sera pas pour ce match, opinai-je. Mais définitivement pour
la finale.
— Quand est la finale ?
— La semaine prochaine.
Elle se moqua de moi :
— Toi, tu cherches les problèmes.
Je me penchai en arrière.
— Alors, tu ne vas pas m’aider ?
Son regard rencontra le mien.
— Oh non, je n’ai pas dit ça. Si tu es prête à y consacrer du temps et de
l’énergie, alors moi aussi. Je ne promets pas que tu seras forcément prête pour le
dernier match, mais ensemble, nous pouvons essayer.
Je souris.
— D’accord. On commence par quoi ?
Elle me jeta la bande élastique bleue.
— On commence par ce truc. Et crois-moi, tu ne vas pas l’aimer.
***
Ma séance de rééducation avec Lisa fut aussi agréable qu’une épilation du
maillot à la cire couplée à un piercing au mamelon (ce dernier étant quelque
chose que je ne pouvais qu’imaginer). Pourtant cela me faisait beaucoup de bien
d’avoir un nouvel objectif, et la douleur m’empêchait de trop penser à Freddie.
Après qu’elle eut fini de me torturer, je me traînai jusqu’à l’appartement, me
douchai et enfilai le premier truc qui me tomba sous la main : la grenouillère
licorne que Becca avait absolument tenu à accrocher dans mon placard. Mais je
devais lui rendre justice : après avoir enfilé et zippé cette horreur, je décidai de la
porter jusqu’à la fin de mes jours, car c’était doux et m’apportait un peu de
réconfort. Les paillettes pouvaient aussi faire l’affaire.
Kinsley et Becca étaient encore à leur entraînement du soir, et, si je calculais
bien, elles étaient probablement en train de regarder des vidéos pour préparer
leur prochain match contre le Canada. J’avais été exemptée d’entraînement pour
pouvoir assister à ma séance de physiothérapie, mais aussi parce que la coach
Decker ne voulait pas me voir. Je lui avais déjà envoyé trois e-mails et laissé
deux messages vocaux. Elle savait comment je me sentais à propos de la
situation. Elle pouvait se débrouiller pour la demi-finale – je n’étais pas
préparée, alors je ne pouvais pas jouer –, mais je n’imaginais pas une seule
seconde manquer la finale. Je participerais à chaque entraînement et j’irais aux
séances de soins deux fois par jour. Je jouerais avec une double fracture ouverte
s’il le fallait.
Je sortis un repas préparé du frigo et le mis au micro-ondes. Bien que je ne sois
pas vraiment impatiente de manger une pleine assiette de poulet et de légumes,
je n’avais pas le choix. Si je voulais jouer cette finale, je devais continuer mes
séances d’entraînement et suivre mon régime alimentaire. Bien sûr, j’avais
presque descendu une bouteille de vodka la veille, mais l’alcool compte parfois
comme un médicament, non ?
Le micro-ondes sonna. Je sortais mon repas quand j’entendis un petit coup tapé
à la porte d’entrée.
— Une seconde ! criai-je alors que je posai mon assiette sur le comptoir.
Aïe !
Je m’étais presque brûlé la main en retirant mon plat du four sans manique. Je
passai mes doigts sous l’eau froide et jetai par-dessus mon épaule :
— Juste une minute !
Je n’avais aucune idée de l’identité de mon visiteur. Je regardai à travers le
judas et j’aperçus une masse de cheveux châtain clair juste avant qu’une douce
voix britannique ne parle.
— Bonjour ! Je sais que tu es là, j’ai un bon nez pour sentir les asperges.
J’ouvris la porte d’un coup sec pour découvrir la sœur de Freddie sur le seuil,
arborant un sourire amical.
— Georgia ?
Elle secoua la tête.
— Georgiiiiie, pas Georgiaaaa. (Elle passa devant moi et posa son sac sur le
comptoir de la cuisine comme si elle l’avait déjà fait mille fois auparavant.) En
fait, mon vrai prénom est Georgia, mais je le déteste, alors s’il te plaît, appelle-
moi Georgie. Puis-je t’appeler Andie ?
Je hochai la tête, toujours avec la poignée de la porte dans la main.
— Chouette grenouillère, fit-elle remarquer sans une once de sarcasme.
Elle se déplaçait déjà dans l’appartement, inspectant l’espace et feuilletant une
pile de papiers posés sur la table. Ses yeux d’un brun frais rencontrèrent les
miens, et je restai momentanément silencieuse. Elle ressemblait tellement à son
frère, mais en plus petite et – évidemment – plus féminine.
— Eh bien, Andie, je mourais d’envie de te rencontrer, bien sûr.
Elle sourit et s’approcha de moi pour me prendre dans ses bras et me serrer fort
contre elle. Je me figeai, confuse devant cette marque évidente d’approbation.
N’était-elle pas amie avec la princesse Caroline ?
— Tu es aussi magnifique que je l’imaginais, affirma-t-elle avant de reculer et
de me tenir à bout de bras. Sur la photo que j’ai vue en ligne, tu avais les
cheveux longs. Est-ce que tu es allée les faire couper ?
Elle tendit la main pour soupeser l’une de mes mèches inégales. Mes cheveux
étant encore humides de la douche, elle ne pouvait heureusement pas constater à
quel point ils frôlaient la catastrophe.
Comme je ne répondis pas tout de suite, son sourire retomba.
— Oh non, je te fais déjà peur, n’est-ce pas ? (Elle se retourna et partit fouiner à
travers l’appartement.) Ou pas… Si mon imbécile de frère ne t’a pas effrayée, je
ne peux pas te répugner. Pourquoi est-ce que tu t’intéresses à lui ? En quelques
heures seulement, j’ai croisé des dizaines de mecs qui étaient bien plus beaux.
Tu as vu ce basketteur argentin, celui avec un cul comme…
— Pourquoi es-tu ici ? demandai-je en l’interrompant.
Elle ne semblait pas s’en soucier. Elle se tourna et me regarda par-dessus son
épaule. Elle était vraiment magnifique, avec ses grands yeux bruns et ses joues
roses.
— Parce que Caroline est une vraie peau de vache, bien sûr.
Je souris, appréciant ce qu’elle venait d’énoncer, même si je n’avais aucune
idée de ce que cela signifiait réellement.
— Ça veut dire que vous n’êtes pas amies, toutes les deux ?
Georgie me lança un regard sérieux.
— Caroline Montague a l’intelligence d’une belette et la personnalité d’une
souris morte.
J’éclatai de rire et Georgie sourit.
— C’était un peu dur, non ? dit-elle en haussant les épaules. Bon, eh bien,
parfois, la vérité peut blesser. Maintenant, mets des chaussures parce que j’ai
besoin d’un guide pour me faire visiter le village. Il faut absolument que je me
trouve un bel athlète.
Je fronçai les sourcils.
— Quoi ? Je ne peux pas…
Mon regard dériva vers le poulet en train de refroidir sur le comptoir.
Elle regarda mon assiette comme s’il s’agissait de restes de l’année dernière.
— Et si on en profitait pour prendre un vrai repas ?
J’aurais pu refuser, m’asseoir à la table de ma cuisine et manger du poulet sec
toute seule, traînant dans l’appart jusqu’à ce que Kinsley et Becca rentrent enfin
à la maison, mais j’étais trop intriguée.
— D’accord, laisse-moi juste deux secondes pour me débarrasser de cette
grenouillère.
Elle fronça les sourcils.
— Mais tu vas être aussi ennuyeuse que tout le monde…
Je passai l’heure suivante à mener Georgie dans une visite de notre complexe.
Je lui montrai la salle de gym, la salle informatique et la zone des restaurants,
tout en me demandant comment une personne comme elle pouvait réellement
exister. Elle était franche, belle et légèrement folle. Quand nous passâmes la tête
dans la salle de muscu, elle applaudit très fort et cria :
— Continuez à bien travailler, les gars !
Toutes les têtes se tournèrent dans sa direction, sauf qu’elle s’était déjà enfuie,
me laissant la tâche gênante de faire un geste de la main avant de m’éclipser
derrière elle.
— Tu es une guide géniale, je te promets, mais jusqu’à présent, tu ne m’as
montré que les endroits barbants du mont Olympe. Où sont les salles de sexe ?
Elle se tourna vers moi avec de grands yeux avant de frapper son pied sur le
sol.
— Y a un donjon ?
Je lui jetai un regard sceptique.
— Si un tel endroit existe, je ne l’ai pas trouvé.
Elle fit la moue.
— Flûte alors ! On devrait peut-être en créer un nous-mêmes, du coup.
— Toi et Freddie avez été élevés dans la même maison ? demandai-je avec un
demi-sourire.
Elle acquiesça.
— Oui, jusqu’à ce qu’il parte pour les stages de natation et tout le reste.
Pourquoi tu me demandes ça ?
Je haussai les épaules.
— Tu es juste beaucoup plus culottée que lui.
« Culottée » était le seul qualificatif qui, j’imaginais, ne l’offenserait pas.
Elle acquiesça.
— Je n’ai aucune idée de ce que tu insinues par « culottée », mais j’accepte ton
compliment.
Elle passa soudain son nez dans une pièce. Un panneau sur la porte avertissait «
Défense d’entrer », mais elle ne sembla pas s’en préoccuper.
Je souris.
Elle soupira et me regarda à nouveau.
— Tu sais, tu n’es pas le type habituel de Freddie. (Elle agita la main devant
mon visage.) Il aime généralement les filles un peu plus…
J’attendis qu’elle termine sa phrase.
— … snob.
— Snob ?
Elle jeta un coup d’œil derrière elle.
— Des filles comme Caroline.
Mon cœur se serra.
— Eh bien, je ne suis certainement pas comme Caroline.
— Dieu merci ! s’exclama-t-elle en calant son bras autour du mien. Je sais que
cela a dû être un choc de nous voir arriver hier. Nous ne devions pas venir avant
une semaine, mais Caroline a insisté pour être sur place plus tôt. Je n’allais pas
la laisser ici toute seule et tout faire capoter, alors me voilà.
Je hochai la tête.
— Eh bien, merci d’être venue.
— Est-ce que Freddie t’a expliqué la terrible situation ?
Je lui jetai un coup d’œil, honteuse d’admettre que je n’avais pas parlé à
Freddie depuis son arrivée.
— Hmm, un peu, je suppose. Je sais que les fiançailles n’étaient pas de sa
volonté et qu’il voulait les rompre, mais je ne suis tout simplement pas sûre de
ce qu’il raconte à Caroline. Pour ce que j’en sais, il pourrait lui dire les mêmes
conneries qu’à moi.
— Conneries, répéta-t-elle, testant le mot sur sa langue pour ce qui semblait
être la première fois. C’est un mot fabuleux. (Elle hocha la tête avant de me
regarder.) Oh, oui, je comprends ta méfiance, pourtant je t’assure que Freddie
n’est pas une sorte de play-boy coureur de jupons. Il n’arrête pas de parler de toi
depuis qu’il est arrivé à Rio. C’est vraiment très agréable de le voir en pincer
pour quelqu’un, mais toute la situation avec Caroline gâche un peu les choses. Il
l’emmène dîner en ce moment…
J’arrêtai de marcher.
— Il l’emmène dîner ?
Georgie fronça les sourcils après s’être tournée pour voir mon visage.
— Non, non. Ce n’est pas un rendez-vous amoureux ! Il veut avoir la
conversation. Tu sais, tout le tralala : « je romps les fiançailles, casse-toi, je ne
t’aime pas, bla-bla-bla. » Il y a mûrement réfléchi, vraiment.
Je pris une profonde inspiration.
— Bon. D’accord. Alors, tu penses qu’elle va s’en aller comme ça ?
Je fis claquer mes doigts pour appuyer mon propos.
Georgie sourit.
— Tu vois, ça, c’est le bon côté de l’histoire. Caroline Montague est aussi bête
que ses pieds. Je parie que, demain matin, elle sera dans l’avion de retour pour
Londres en train de siroter un mimosa et de lire Ce que pensent les hommes :
édition duchesse.
29
FREDDIE
J’ajustai ma chemise. Elle était rigide et étouffante – je la portais pour les
interviews et l’enlevai à la seconde où je rentrais chez moi. Caroline était venue
me rejoindre dans mon appartement avant le dîner. Elle portait une robe de
soirée et des talons hauts. Quand elle avait vu mon jean et mon t-shirt, elle avait
rigolé et m’avait dit qu’elle attendrait que je me change. Maintenant, je regrettais
d’avoir enfilé cette chemise blanche et ce pantalon de costume. C’était trop… «
protocolaire », tout comme la soirée à venir. Le restaurant que Caroline avait
choisi était chic au possible et silencieux. Les serveurs virevoltaient autour des
tables avec des bouteilles de champagne et de vin. De lourds lustres étaient
accrochés au plafond, et un harpiste dans le coin de la salle jouait une musique
évoquant une mélodie funèbre.
— Ce lieu n’est-il pas divin, Frederick ? me demanda Caroline, passant sa main
sur la table pour prendre la mienne.
Je voulus la retirer d’un coup sec, mais je ne souhaitais pas l’embarrasser en
public. Je la laissai pendant une seconde ou deux, puis je fis semblant de tousser
pour pouvoir l’ôter et me couvrir la bouche.
— Je ne pensais même pas que des endroits comme celui-ci existaient à Rio.
Du moins, pas dans la partie que j’avais vue. J’avais l’impression qu’un tel lieu
ne collait pas vraiment à l’atmosphère festive de la ville brésilienne.
Caroline tapa de sa main manucurée sur la table comme si j’étais fou.
— Ces endroits existent partout, il suffit de savoir où chercher.
Je hochai la tête et luttai contre l’envie de tirer sur le col de ma chemise.
— Caroline, je suis content d’avoir un moment tranquille avec toi. J’ai discuté
de certaines choses avec ma mère…
— Êtes-vous prêts à commander ?
Je jetai un coup d’œil pour découvrir un serveur qui nous surplombait, vêtu de
noir, avec un ventre saillant et une moustache grasse. Il n’avait même pas
remarqué qu’il m’avait coupé.
— Je pense…
Caroline hocha la tête avec anxiété.
— Oui, je suis affamée.
Je l’étudiai alors qu’elle commandait quelques hors-d’œuvre et des entrées pour
nous deux. Elle me regarda pour attendre mon approbation, je haussai
simplement les épaules et la laissai faire ; c’était plus facile de cette manière.
Elle s’était vraiment apprêtée pour le dîner. Ses longs cheveux blonds
décrivaient de grandes vagues ondulées et elle avait enduit ses lèvres avec assez
de rouge pour tenir dix ans sans retouches. Ses yeux étaient sombres et
lourdement maquillés. Je ne pouvais pas m’imaginer garder les miens ouverts
avec tout ce qu’elle avait badigeonné dessus. Andie portait du maquillage quand
elle sortait pour des événements, mais, la plupart des fois où je l’avais vue, elle
revenait juste de l’entraînement. Elle était légère, fraîche, étincelante et bronzée.
C’était une bouffée d’air pur, et j’aurais échangé tout l’or du monde pour la voir
assise en face de moi dans ce restaurant raffiné. Elle se moquerait de l’endroit,
jurant qu’elle n’avait pas besoin d’une fourchette différente pour chaque
bouchée. Nous prétendrions aimer notre saumon hors de prix, puis nous nous
éclipserions pour aller nous empiffrer de hamburgers.
Je voulais tellement cela… C’est pourquoi je devais être honnête avec Caroline.
— Écoute, Caroline…
Elle prit une longue gorgée d’eau et leva les yeux vers moi. La conversation ne
serait pas facile, et plus j’attendrais, plus ce serait compliqué.
— J’ai évoqué avec ma mère le fait de rompre nos fiançailles.
— Tu as parlé avec ta mère ?
Pourquoi l’avais-je dit comme ça ?
— J’aimerais rompre nos fiançailles, répétai-je avec un ton un peu plus
déterminé.
Elle avala sa gorgée d’eau et posa son verre sur la table, le regard focalisé sur
l’endroit où elle l’avait replacé.
— Tu es sérieux ? demanda-t-elle, rencontrant enfin mon regard.
Je hochai la tête.
— Oui.
— Est-ce que quelqu’un d’autre t’intéresse ?
Sa voix était calme, mais il y avait quelque chose dans son regard. De la
jalousie ? De la contrariété ? Caroline et moi nous connaissions depuis notre
enfance, mais je ne la considérais pas comme une amie. Sa famille côtoyait la
mienne et nous étions occasionnellement invités aux mêmes événements. Je
l’avais vue de temps en temps après l’annonce de ses fiançailles avec Henry,
mais, après la mort de mon frère, elle avait presque disparu de la surface de la
terre – du moins pour moi. Ensuite, ma mère m’avait parlé d’elle un jour, l’air de
rien : « As-tu eu des nouvelles de Caroline récemment ? » J’avais ignoré sa
question, mais cela ne l’avait pas découragée pour autant. Ma mère avait
continué à parler de Caroline pendant des mois avant qu’elle ne me dévoile le
fond de sa pensée un jour, pendant le petit déjeuner : « Je pense que tu devrais
épouser Caroline Montague. »
J’en avais presque recraché mon morceau de bacon, mais elle avait poursuivi :
« Elle était destinée à Henry pour une raison… c’est la femme idéale. » Mais je
ne voulais pas d’un mariage arrangé. Pendant des semaines, ma mère avait
insisté, même si j’avais tenté de changer de sujet à chaque fois. Elle avait aussi
fait allusion aux responsabilités familiales : « Que tu le veuilles ou non, tu es
duc, et un jour, gérer les affaires de cette famille sera ton travail à plein temps. »
Je n’avais jamais voulu cette partie de mon héritage. J’avais été heureux de
rester en retrait et de laisser Henry prendre les rênes, mais, après sa mort
prématurée, cette décision ne m’appartenait plus. Georgie était celle qui hurlait
sur maman dès qu’elle discutait des fiançailles avec Caroline derrière mon dos.
Elle voulait faire savoir à quel point c’était injuste. Moi ? Je ne m’en mêlais pas,
essayant d’opposer une résistance passive. J’avais quelques semaines devant moi
avant de devoir partir pour Rio, et je ne pouvais pas me concentrer sur les
fiançailles ou le mariage alors que j’avais des records à battre. J’avais mis
l’annonce de côté et laissé ma mère s’en occuper, essayant de me focaliser sur la
natation jusqu’à la fin des Jeux olympiques.
C’était un bon plan, jusqu’à ce que je rencontre Caroline chez un ami deux
jours plus tard. J’étais totalement bourré, énervé contre ma mère et stressé pour
l’avenir. La tequila ne passait pas du tout. J’avais levé les yeux et repéré
Caroline en train de rire avec l’une de ses amies. Caroline. Ma fiancée. C’était
étrange de la voir là, et c’était aussi étrange qu’elle ne soit même pas venue me
dire bonjour, à moi, son futur mari.
Les détails qui avaient suivi étaient flous, mais je me souvins d’avoir marché
vers elle avec l’idée de discuter. Elle était jolie, très apprêtée et toujours
extrêmement gentille. Pendant un bref instant, j’avais pensé : « Pourquoi pas ?
Pourquoi pas Caroline ? » Beaucoup d’hommes en seraient très heureux. Elle
avait ri de mon état d’ivresse, pas du tout perturbée. Elle m’avait aidé à prendre
un verre d’eau et m’avait dirigé vers un canapé dans le coin de la pièce. Cette
nuit-là, c’était la dernière fois que je lui avais parlé, jusqu’à ce qu’elle sorte de
cette limousine à Rio. Ma mère avait été, dès le début, la force motrice de notre
relation, et il était temps d’évaluer la situation de mes propres yeux. Caroline
était belle, gentille et merveilleuse, mais je ne la désirais pas et ne l’épouserais
pas en raison d’un idéal déplacé de responsabilités familiales.
— Tu sais, je n’en suis pas surprise, déclara-t-elle de l’autre côté de la table.
Je secouai la tête et je levai les yeux pour voir son doux sourire.
— Honnêtement, Frederick. Nous nous connaissons à peine.
Je lâchai un soupir de soulagement.
— Je mentirais si je disais que je ne m’attendais pas à ce que cela arrive à un
moment ou un autre. Nous sommes encore jeunes et nous avons tout le temps
pour tomber amoureux. J’avais accepté les fiançailles parce que mes parents m’y
avaient poussée…
Je ris.
— Il semble que nos parents se ressemblent sur bien des points.
Elle sourit.
— Si tu souhaites rompre, je respecte complètement ta décision.
J’inspirai profondément, surpris par sa façon de gérer tout ça.
Son sourire s’effaça brusquement.
— Oh, mon Dieu ! Je suis cependant attendue à ce dîner des médias, demain
soir…
Exact…
— Je pourrais quand même y assister, je suppose… si ça peut te faciliter la
tâche. De cette façon, tu pourras retarder l’annonce de l’annulation des
fiançailles jusqu’à ce que tu aies terminé tes compétitions.
Elle avait marqué un point. Était-ce si grave de vouloir qu’on relate plus mes
succès que mes échecs ? Une fois que les médias auraient vent que j’avais rompu
nos fiançailles, absolument rien ne pourrait les arrêter. Je le savais mieux que
quiconque.
— Alors, tu viendras au dîner des médias.
Elle acquiesça.
— Bon. Il n’y a aucune raison de sauter dans un avion pour Londres juste après
mon arrivée. Je voudrais rester et profiter des Jeux avec Georgie. Il y a tellement
de gens dans la ville. Qui sait, peut-être que je rencontrerai le véritable amour de
ma vie pendant que je suis ici !
Elle rit de sa blague, mais je regardai la table et pensai à Andie.
30
ANDIE
Je voulais vraiment envoyer un message à Freddie. Je voulais lui dire que
j’avais rencontré Georgie et qu’elle m’avait raconté son plan pour mettre fin à sa
relation avec Caroline ; que je serais au dîner des médias et que j’espérais qu’il y
serait aussi. Cela faisait une journée qu’il avait frappé à ma porte, souhaitant
désespérément que je l’écoute. Durant deux séances d’entraînement personnel, je
n’avais cessé de jeter des coups d’œil à chaque fois qu’un athlète passait les
portes, déçue dès que je constatais que ce n’était pas lui. Je voulais
désespérément le contacter, mais ce n’était pas une bonne idée. Tant qu’il était
avec Caroline, je devais garder mes distances. Georgie avait insisté sur le fait
que Freddie essayait de se comporter correctement. Je devais attendre qu’il
vienne à moi quand il aurait tout réglé.
Je supprimai donc un message non envoyé et fourrai mon téléphone dans ma
pochette. Kinsley était de l’autre côté de la pièce, en train de se maquiller. Elle
m’avait demandé il y a quelques jours si je voulais aller au dîner des médias.
Nous avions tous été invités, seulement Becca n’avait aucune envie de porter
une robe de cocktail et Liam avait déclaré qu’il avait vu assez de journalistes
pour une vie entière.
— Tu peux me rappeler pourquoi on doit aller à ce truc ? demandai-je.
— Parce que les journalistes ne sont pas autorisés à entrer dans le village, et ils
ont besoin d’infos pour écrire leurs articles. Le Comité a pensé que cela rendrait
tout le monde heureux. Nous mangerons de bons petits plats et ils auront leurs
interviews.
Je souris.
— Tu sais déjà ce qu’ils vont te demander, je parie.
Kinsley imita à la perfection le ton d’un journaliste télé :
— Quand allez-vous, vous et Liam, fonder une famille ? Quand allez-vous
tomber enceinte ? Êtes-vous déjà enceinte ?
J’éclatai de rire.
— C’est tout ce dont les gens se préoccupent.
— Y compris Liam, ajouta-t-elle, se retournant vers le miroir pour finir de se
maquiller.
— Quoi ? Vraiment ?
Elle acquiesça.
— Il aura bientôt trente ans et il pense que, après les Jeux olympiques, nous
devrions commencer à essayer.
— Oh, mon Dieu ! Je vais devenir tata…
Elle rit.
— Minute, papillon, je ne suis pas encore enceinte.
Elle pouvait voir mon visage se décomposer, car elle continua :
— Je te promets que tu seras tante quand le moment viendra. Becca a déjà
revendiqué les privilèges de fée-marraine, mais nous pourrions avoir un poste
pour toi au rayon « changement de couches ».
Je ris.
— Bon, au moins, je n’aurais pas à me soucier qu’on se concentre sur moi
pendant le stupide dîner de ce soir.
— N’en sois pas si sûre, Andie. La saison olympique est la seule fois où toute
l’Amérique peut tomber vraiment amoureuse du football, et tu es la nouvelle tête
de gondole de l’équipe. Tu as des millions de petites filles qui t’admirent
maintenant, et, même si tu es blessée, les médias voudront raconter ton histoire
et parler de ta persévérance. (Elle s’arrêta un instant de parler pour appliquer son
maquillage.) En plus, tu as oublié qu’une autre personne se concentrera sur toi ce
soir : Freddie.
— Oh, il vient ? demandai-je alors que je fouillais dans ma trousse de
maquillage. (Je pensais que j’arrivais bien à feindre le désintérêt.) Freddie
Machintruc, c’est ça ?
— Mmm, répondit-elle en me passant son blush quand il devint clair que je
n’arrivais pas à trouver le mien. Et je suis presque tentée de te désinviter à cause
de ça.
— Quoi ? J’ai passé la dernière heure à me préparer avec toi. Je me suis même
coupé les cheveux.
Bon, pour être honnête, je ne m’étais pas coupé les cheveux. Becca et moi
étions allées dans un salon de coiffure du village après l’entraînement pour
qu’un professionnel puisse réparer son sale travail. En fin de compte, j’aimais
ma nouvelle coupe. C’était court, juste au niveau des épaules, et ça serait
beaucoup plus facile à coiffer.
— Tu sais à quel point c’est rare ?
— Andie…
— Et je porte une stupide robe de cocktail !
Je m’éloignai du miroir et pris des inspirations profondes et dramatiques pour
lui montrer combien le corsage de la robe était bien ajusté. Chaque aspiration ne
remplissait que deux pour cent de mes poumons. Je mourrais probablement d’un
manque d’oxygène d’ici la fin de la soirée.
Elle rit franchement.
— Tu es magnifique, et il est trop tard pour te désister, alors reste juste à côté
de moi et ignore-le. Ce n’est pas un endroit où faire une scène. Il y aura des
caméras et des micros partout.
Je plissai des yeux.
— On dirait que tu n’as pas confiance en moi.
— Ce n’est pas ça, vraiment. (Elle se retourna et m’envoya un petit sourire
sympathique.) J’ai vu Freddie Archibald de près, et c’est clair qu’il a un truc qui
peut rendre les femmes folles de lui. Pas besoin d’être démineur pour reconnaître
ce genre de grenade dégoupillée.
— Bien, ce soir, je n’aurai d’yeux que pour la nourriture.
Elle me regarda avec scepticisme, mais je l’ignorai et me retournai pour vérifier
une dernière fois mon reflet dans le miroir. Mes cheveux blonds étaient courts et
lisses, comme ceux d’un agent secret. J’avais mis un tout petit peu plus de
maquillage que d’habitude, ce qui faisait ressortir mes yeux bleu-gris. Ma robe
moulante accentuait à merveille mon décolleté, quelque chose que j’essayais
habituellement d’éviter. Ce soir, je me sentais belle, bien que mal à l’aise.
Mais qui a besoin de respirer lorsque ses seins sont aussi bien mis en valeur,
n’est-ce pas ?
Je me penchai pour attraper mes talons hauts, ceux qui m’avaient fait souffrir le
martyre avant que je parvienne à m’y habituer, puis je jetai un coup d’œil vers
Kinsley.
— Prête quand vous voulez, future maman.
— Ce n’est pas drôle !
***
Kinsley m’avait préparée du mieux qu’elle le pouvait sur le chemin, mais,
quand je sortis du taxi pour entrer dans la cohue, je fus tout de même surprise. Il
y avait tellement de journalistes agglutinés dans la zone réservée à la presse que,
lorsque Kinsley et moi descendîmes sur le tapis, des cris et des grognements
recouvrirent le crépitement des appareils photo. Je souris face à la meute de
photographes et pouffai de rire quand l’un d’eux trébucha en voulant se faire une
place au premier rang.
— Kinsley !
— Juste ici !
Les photographes hurlaient en cherchant à attirer son attention. Je lui cédai
volontiers les feux de la rampe, souriant juste ce qu’il fallait pour ne pas souffrir
du syndrome de la Tête de la Connasse qui Poireaute sur les photos ; j’avais
appris cela à mes dépens. J’avais l’habitude de penser que j’étais invisible
lorsque les paparazzis mitraillaient Liam et Kinsley. Sauf qu’un jour, ma mère
m’avait appelée et demandé pourquoi on avait l’impression que je me mettais les
doigts dans le nez sur la couverture de US Weekly. À partir de ce jour-là, je
gardais les bras sagement le long de mon corps et affichais un sourire
décontracté dès qu’un photographe traînait dans les parages.
— Andie ! Andie Foster !
Je faillis avaler ma langue quand quelques-uns des photographes se
détournèrent de Kinsley et dirigèrent leurs flashs sur moi.
Je ris comme si je pensais que c’était une blague et les repoussai.
— Non, merci, ça va.
— Ils ne te demandent pas la permission, Andie, plaisanta Kinsley avant de me
prendre la main.
Elle me tira vers l’avant et me coinça à côté d’elle.
— Souris et ça ira, murmura-t-elle du coin de la bouche.
— C’est une erreur, susurrai-je en réponse.
Mais ça ne l’était pas. Les photographes ne nous laisseraient pas tranquilles, et
je ne pouvais pas me retrouver encore avec la Tête de la Connasse qui Poireaute.
J’allais devoir faire bonne figure jusqu’à ce que je sois entrée dans la salle de
banquet. Je me détendis la mâchoire.
— Mon Dieu, faire semblant d’être heureuse, c’est un travail difficile.
Kinsley se mit à rire.
— Maintenant, tu sais pourquoi je porte tout le temps des lunettes de soleil.
C’est beaucoup plus facile pour prétendre qu’ils ne sont pas là quand ils nous
mitraillent.
Je gardai ce petit conseil pour plus tard, puis je suivis Kinsley à travers
l’assistance. De la musique douce était jouée en fond sonore et les serveurs se
promenaient en costumes noirs, présentant des hors-d’œuvre sur des plateaux en
argent. Je pris quelque chose qui ressemblait à une crevette, puis je me figeai
pendant qu’une demi-douzaine de flashs se déplaçaient dans ma direction.
— Ne mets rien dans ta bouche que tu ne puisses pas manger en une seule
bouchée, me prévint Kinsley, inclinant la tête vers les objectifs.
Bon Dieu, je ne pouvais même pas profiter de la nourriture ?
La salle de banquet était remplie de membres de la presse, portant tous des
badges officiels des Jeux olympiques. Même s’ils n’avaient pas arboré leurs
passes, ils auraient été facilement reconnaissables tant ils ressemblaient à de
petits êtres grassouillets en comparaison avec les athlètes présents dans
l’assistance. Nous fendîmes la foule et je gardai un œil ouvert à la recherche de
Freddie. Il avait dit qu’il serait là, mais, au moment où nous arrivâmes devant
notre table, je ne l’avais pas encore trouvé.
— On dirait que nous allons devoir supporter la presse pendant tout le dîner,
grogna Kinsley, tendant la main pour prendre la carte portant son nom sur la
table. Ma place désignée était à côté de la sienne, mais je ne pouvais pas voir les
autres cartes de là où je me trouvais.
— Je vais nous chercher à boire. Ça ira pour toi ici ? me demanda Kinsley.
Je levai les yeux au ciel.
— Honnêtement, ça ira très bien. Qu’est-ce que tu crois ? Que je vais me jeter
sur Freddie et lui faire la totale dès que j’en aurais l’occasion ?
Elle sourit.
— Soit ça, soit le gifler.
Alors qu’elle partait vers le bar, je me retournai vers la foule et me remis à
chercher Freddie du regard. Il ne devait pas être difficile à retrouver au milieu de
ce parterre de journalistes, ce ne fut que lorsque les photographes s’agitèrent
près de la porte que je compris pourquoi je ne l’avais pas encore repéré.
Il venait d’arriver.
Lui et Thom entrèrent dans la salle de banquet, et tous les appareils photo dans
un rayon de dix kilomètres se braquèrent dans leur direction pour les mitrailler. Il
se tint un moment devant la porte. Son costume était parfaitement ajusté à son
imposant physique de nageur et son large sourire me titilla les orteils. Il portait
sa tenue avec aisance et confiance et, même de l’autre côté de la pièce, j’avais
envie de lui sauter dessus.
Désolée, Kinsley. J’ai menti.
Il sourit de bonne grâce aux photographes pendant quelques secondes, puis les
repoussa pour pouvoir enfin entrer dans la salle. Je me figeai sur place et le
regardai marcher, espérant imprudemment qu’il réussisse à se frayer un chemin
jusqu’à moi.
— Andie Foster ! Comme on se retrouve !
Mon nom, prononcé avec un accent anglais rapide, détourna mon attention de
Freddie. Sophie Boyle, la journaliste agitée qui avait essayé de m’interviewer
dans la zone des restaurants, était de retour, et elle se trouvait derrière une chaise
de l’autre côté de la table. Comme si tout était prémédité, elle prit sa carte et me
la montra : Sophie Boyle y était inscrit en lettres cursives dorées.
— Il semble que nous soyons voisines de table, dit-elle avec un rictus.
Je secouai la tête. Nous étions pour l’instant les deux seules personnes
présentes, et je ne pourrais pas supporter de me retrouver coincée face à son
harcèlement. Je me tournai, me préparai à trouver le bar le plus proche, et je
m’arrêtai juste à temps pour ne pas entrer en collision avec le torse puissant de
Freddie.
Il tendit la main pour me stabiliser, mais je sortis rapidement de sa prise, trop
consciente de la présence de Sophie Boyle juste derrière nous. Elle soupçonnait
déjà que quelque chose se tramait. Nous n’avions pas besoin de mettre de l’huile
sur le feu.
— Andie, souffla-t-il, redonnant vie à mon prénom.
— Excuse-moi…
Sophie Boyle se racla la gorge derrière moi.
— Pas besoin de faire les timides, tous les deux. Freddie, votre carte est
également sur cette table. Il semble que nous nous connaîtrons tous très bien au
moment du dessert.
Je secouai la tête.
— J’ai besoin d’un verre.
Freddie me suivit et je ne l’en empêchai pas. Le bar, situé au fond de la salle,
était plongé dans une douce pénombre, calme et, surtout, sans journalistes. Ils
étaient tous massés autour de l’entrée, prêts à se jeter devant le prochain athlète
qui traverserait les portes.
— Je suis venu te voir l’autre jour, dit-il.
Je grimaçai en entendant la tristesse dans sa voix.
— Ce fut une très mauvaise journée, Freddie…
— Je sais. Comment va ton poignet ?
— Toujours pas mieux.
Il hocha la tête.
— Je suis tellement désolé, Andie.
Je repoussai ses excuses. Nous savions tous les deux que je ne voulais pas
discuter de ma blessure.
— Tu dois savoir que je mets fin aux fiançailles, déclara-t-il. Je ne mentais pas.
— Je sais, acquiesçai-je, juste au moment où nous atteignîmes le bar. J’ai parlé
avec Georgie.
Je commandai un Canada Dry – même si j’aurais préféré un shot de tequila – et
Freddie demanda de l’eau.
— Alors, tu me pardonnes ? susurra-t-il.
J’essayai de cacher mon sourire béat.
Quand le barman tourna le dos, Freddie glissa sa main autour de ma taille et
m’attira contre lui. Il était impossible de lui résister – sa poitrine, ses cuisses, son
ventre. Il était fait de crêtes dures et de lignes douces, et son contact était tendre
et chaud.
— Tu es belle, Andie. Cette robe…
Sa main glissa sur mon ventre, pressant le doux tissu contre ma peau juste au-
dessus de mon nombril.
Je secouai la tête. Le coin était sombre, mais pas tant que ça.
— Pas ici, Freddie, et certainement pas maintenant.
Il fronça les sourcils.
— Alors, quand ?
Je me tournai pour jeter un coup d’œil autour de nous, mais personne ne
semblait nous regarder.
— Tu as parlé à Caroline ?
Il mit les mains dans les poches et hocha la tête.
— Oui. Je t’ai dit que je m’en occuperais, n’est-ce pas ?
Ses yeux bruns brûlaient en moi.
— Je te veux, Andie.
Mon ventre se serra.
— Tu m’entends ? Je te veux. (Il se pencha en avant de sorte que les mots
suivants soient chuchotés contre mon oreille.) Je t’ai choisie, toi.
Sa main était posée sur le bas de mon dos, me serrant contre lui. Il n’y avait
aucune hésitation dans sa voix. La présence de Caroline à Rio ne voulait pas
forcément dire qu’il m’avait menti.
Je pressai mes mains contre sa poitrine et lui jetai un coup d’œil.
— Après le dîner, retrouve-moi à ton appartement. Nous pourrons y parler
tranquillement.
Un sourire étira le coin de ses lèvres – nous savions tous les deux que nous
ferions bien plus que discuter.
— Voici vos boissons, déclara le barman sur un ton ennuyé. S’il avait remarqué
notre flirt, il n’aurait pas agi ainsi. Nous prîmes nos verres et retournâmes à la
table en gardant une bonne distance entre nous.
— Il n’y a qu’un seul problème. Caroline est censée être ici.
Mon cœur se serra.
— Ici, ici ?
Il acquiesça.
— Elle a été invitée par les organisateurs après que nos familles ont annoncé
nos fiançailles. Cela ferait encore plus de bruit si elle n’était pas présente, alors
nous avons convenu de venir séparément et d’ignorer les questions nous
concernant.
Je fronçai les sourcils.
— Est-ce que j’ai raté quelque chose ? Si c’est fini, tu ne peux pas dire que
c’est le cas ?
Il secoua la tête.
— Ce n’est pas aussi simple. La presse en Angleterre est impitoyable. Lorsque
l’histoire sortira, ce ne sera pas facile à gérer et sûrement peu agréable. Je
préfère ne pas m’occuper de ça jusqu’à ce que j’aie fini de nager la semaine
prochaine. Caroline a accepté de jouer le jeu pour l’instant et de ne rien dire sur
notre séparation.
Mon cœur fondit. Bien sûr. Freddie n’avait même pas commencé la
compétition. Il participait à sa première course le lendemain, et, alors que la
plupart des athlètes se concentraient uniquement sur la natation, lui pourrait tout
aussi bien essayer d’éviter le déclenchement de la Troisième Guerre mondiale. Il
ne méritait pas d’avoir à vivre ce mélodrame en ce moment, et j’étais en partie
responsable de l’avoir placé dans cette situation. Je ne pouvais pas m’empêcher
de me sentir déçue, mais je gardai à nouveau mes doutes pour moi. S’il me disait
qu’il avait parlé à Caroline, alors je le croyais. Je pouvais supporter que notre
relation reste secrète quelques jours de plus, surtout quand je pris un moment
pour l’admirer alors que nous revenions vers notre table.
— J’aime ton costume, chuchotai-je en souriant.
Il était noir et cintré, et, avec son accent britannique, j’avais presque
l’impression de flirter avec James Bond en personne.
Il appuya sa main sur le bas de mon dos, me guidant vers mon siège.
— Je pense que tu l’aimeras davantage une fois que je l’aurai retiré.
Mes joues rougirent. Kinsley et Sophie discutaient. Quelques athlètes avaient
enfin trouvé leurs sièges, et, si l’un d’entre eux avait prêté attention à notre
manège, nous aurions entendu son commentaire salace.
— Freddie…, le dissuadai-je, essayant de contenir mon rougissement.
— Oh, mon Dieu, enfin ! (Un doux accent britannique résonna derrière moi.)
Cet endroit est un véritable cirque.
Je me tournai vers la voix et inhalai une bouffée d’air tremblotante alors que
mes yeux se verrouillèrent sur Caroline Montague. Des cheveux blonds
parfaitement coiffés, une robe de cocktail noire discrètement sexy, des
chaussures incroyablement chères… Elle était difficile à cerner en vrai : c’était
comme voir un Monet pour la première fois. Ses lèvres charnues s’étirèrent dans
un sourire alors que ses yeux glissaient sur Freddie. Puis, son regard descendit et
s’arrêta sur le bras de ce dernier, situé au niveau de mon dos. Je m’avançai pour
me présenter, mais elle me devança avec une harmonieuse série de mots
éprouvés et un sourire qui ne faisait que la rendre encore plus radieuse.
— Vous devez être Andie Foster.
31
ANDIE
Les organisateurs du dîner des médias avaient un sens de l’humour
particulièrement sadique, ou alors ils avaient tout manigancé pour me piéger en
vue d’une caméra cachée ; il n’y avait pas d’autres moyens d’expliquer la
répartition des places. La salle du banquet contenait des dizaines de tables, et il
fallait que je me retrouve à celle de Sophie Boyle, Freddie et Caroline. Pire
encore, Caroline avait été placée directement à côté de moi. Quand elle
s’approcha pour trouver son nom sur la carte, elle sourit avec bonheur, alors que
mon corps se remplit d’effroi. Je me sentais dans le rôle de la maîtresse. Ils ne se
fréquentaient même pas. Ils se connaissaient à peine. Elle avait accepté de mettre
fin aux fiançailles. Alors, pourquoi ne pouvais-je pas croiser le regard de
Caroline ?
— Un peu plus d’eau ?
Je pris ma serviette en main, essayant de penser à la manière dont je pourrais
éviter de rester assise pendant le reste du dîner. Ils n’avaient même pas encore
servi le premier plat, et ils installaient encore les gens dans la salle. Je ne
pourrais pas supporter ça. J’avais mal au ventre et j’étais persuadée que, si
j’essayais de manger quoi que ce soit, ça ne passerait pas.
— Andie, dit Kinsley en poussant mon bras. Elle demande si tu veux de l’eau.
— Oh…
Je regardai derrière moi pour trouver une petite femme avec un pichet à la
main. J’avais descendu mon verre dès que je m’étais assise, plus en raison de ma
nervosité que par soif. Je l’attrapai et le lui tendis.
— Oui, s’il vous plaît. Je vous remercie.
— Andie, tu dois m’en dire plus sur ta carrière de joueuse de… soccer, me
demanda Caroline en me faisant un clin d’œil, adoptant de manière adorable le
terme américain pour parler du football.
Elle avait pressé sa main sur mon avant-bras indemne pour attirer mon
attention. Cela aurait dû laisser une marque sur ma peau quand elle la retira, or il
n’y avait rien, aucune brûlure ni cicatrice pour prouver à quel point son contact
était péniblement gênant.
— Hmm… Que veux-tu savoir ?
— J’ai simplement toujours souhaité pouvoir pratiquer un sport comme celui-
là. Tu dois être tellement talentueuse.
Freddie sourit à côté d’elle, la regardant me complimenter. Il m’avait assuré que
Caroline ne savait rien à propos de nous, mais j’aurais tout donné pour pouvoir
disparaître. La serveuse me rendit mon verre d’eau et je le posai à côté de mon
assiette.
Je levai les yeux pour trouver Sophie Boyle en train de me dévisager avec un
petit sourire de l’autre côté de la table. Elle avait un enregistreur posé juste à
côté de son assiette, et la petite lumière rouge clignotante me rappelait qu’elle
pourrait citer tout ce que je disais dans un article. C’était l’essence même du
dîner des médias.
— Le football n’est pas si difficile, répliquai-je après avoir dégagé le chat que
j’avais dans la gorge. J’ai juste commencé à jouer très jeune et cela semblait
naturel, même à l’époque.
— Elle est très modeste, fit remarquer Freddie.
— Bien, cela te conserve manifestement en bonne forme, déclara Caroline.
Je continuai de regarder droit devant, mais je pouvais encore sentir ses yeux
braqués sur moi.
— Je te remercie.
— Tu dois courir dix kilomètres par jour pour avoir un tel corps.
J’eu un rire forcé et attrapai mon verre d’eau. Pourquoi est-ce que toute
l’attention était concentrée sur moi ? Il y avait huit autres personnes à la table,
dont six athlètes qui méritaient d’être interrogés, et pourtant tout le monde était
heureux d’écouter Caroline.
— Je suis désolée, je ne voulais pas te mettre dans l’embarras, poursuivit-elle
avec un sourire d’excuse. Je viens de regarder tes matchs et j’étais tellement
impatiente de te rencontrer. Maintenant, je suis en train de me ridiculiser.
Je lui jetai un coup d’œil et vis une légère rougeur pointer sur ses joues. Était-
elle vraiment aussi nerveuse que moi ? Je m’avançai pour lui toucher le bras et,
pour la première fois depuis son arrivée, je souris sincèrement.
— Mais non, c’est vraiment cool que tu aies pu regarder les matchs.
Ses traits s’éclairèrent à nouveau.
— Tu penses être en mesure de jouer demain ?
— Pas demain, non. Je ne serai pas prête.
Elle hocha la tête, mais resta silencieuse.
Kinsley se pencha au-dessus de la table.
— Freddie, tu nages demain, n’est-ce pas ?
Après cela, la conversation se tourna vers Freddie et son premier jour de
course. Pendant une semaine, il devrait participer à plusieurs épreuves par jour.
Il entrerait dans la piscine une quinzaine de fois avant d’en avoir terminé et, bien
qu’il affiche un air confiant, assis à cette table avec son costume sur mesure et
son large sourire, je savais qu’il devait ressentir une certaine pression. J’avais
participé à des centaines de matchs au cours des années précédentes, mais ces
grands événements sportifs n’étaient jamais faciles à gérer. Tout le monde était
impatient de le regarder concourir, et les autres nageurs avaient naturellement
mis une cible sur son dos. Ce n’était pas tous les jours qu’un athlète revenait
pour ses troisièmes Jeux, prêt à pulvériser les records qu’il avait battus quatre
ans plus tôt. Pourtant, quand je jetai un regard vers lui, je ne vis aucun soupçon
d’inquiétude dans ses yeux. Il me fit un clin d’œil et je fondis, baissant la tête
pour que Sophie Boyle ne remarque pas mon sourire secret.
Caroline s’approcha.
— Tu voudrais venir avec moi chercher un verre ? À nous deux, on devrait être
capables de se frayer un chemin jusqu’au bar.
Je souris.
— Bien sûr. Il faut que j’aille aux toilettes, aussi.
Je laissai tomber ma serviette sur la table et hochai la tête en direction de
Kinsley.
— Je reviens tout de suite.
Caroline passa son bras autour du mien et me conduisit loin de la table. Nous
traversâmes la foule, essayant de rester à l’écart des serveurs qui virevoltaient à
travers la salle. Il y avait des toilettes cachées dans le coin à côté du bar, et je
m’y dirigeai.
— Les toilettes d’abord ?
Elle sourit et acquiesça.
— Oui, bonne idée.
Je poussai la porte et Caroline entra derrière moi. Je me glissai dans un
compartiment et j’écoutai ses talons claquer sur les carreaux alors qu’elle se
déplaçait dans le petit espace. Elle ouvrit les portes des autres box, comme pour
décider lequel était le mieux adapté pour elle. Je fus amusée à cette idée jusqu’à
l’entendre revenir vers la porte des toilettes. J’entendis le cliquetis métallique
d’une serrure qu’on fermait, et j’arrêtai immédiatement de sourire. Le silence
remplit le petit espace éclairé au néon et mon sang se transforma en glace.
Je me levai et tirai la chasse, essayant de rester aussi calme que possible.
Réserver des toilettes publiques pendant tout le temps de leur utilisation était
certainement l’une de ses excentricités aristocratiques. Mon cœur battait contre
ma poitrine, comme si mon corps sentait avant mon cerveau que quelque chose
n’allait pas. Je fis glisser la serrure de la porte de mon compartiment et sortis
pour me laver les mains. Caroline était appuyée contre le mur avec les bras
croisés.
— Pas besoin… d’y aller ? demandai-je avec une voix tremblante.
Même pour moi, cela ne semblait pas naturel.
— Tu sais, je dois te l’accorder, Andie, commença-t-elle en s’écartant du mur.
(Pendant ces quelques secondes, je ne pus que me concentrer sur le son de ses
talons martelant le carrelage.)
— Pour une fille qui se targue de garder ses filets vides, tu t’es avérée très
bonne pour les remplir. Il ne t’a pas fallu beaucoup de temps pour prendre au
piège le pauvre Frederick. Le grand débile n’a eu aucune chance de s’en sortir
une fois que tu es entrée dans sa vie.
Elle s’approcha pour se tenir juste à côté de moi, et j’entrevis ses beaux yeux
bleus dans le miroir. Elle tendit la main et saisit quelques mèches de mes
cheveux, y glissant lentement ses doigts. Je m’éloignai, respirant par à-coups et
priant pour que la situation change, pour que Caroline se mette à rire et
s’éloigne, plaisantant de cette histoire, et me laisse sortir des toilettes en douceur.
Or elle ne le fit pas. Elle laissa tomber les mèches contre ma joue, puis elle eut
un rictus sardonique qui prouva combien j’étais loin d’être libérée.
— Je ne sais pas quoi…
Elle leva la main.
— Tais-toi.
L’eau coulait toujours et je me penchai pour fermer le robinet. Caroline en
profita pour me pousser et elle s’avança pour bloquer mes hanches contre le
lavabo en céramique. Je poussai un grognement lorsque la surface dure me
frappa et me stabilisai en plaçant mes mains sur le plan de toilette. Caroline resta
là, m’emprisonnant contre elle. Je ne pouvais pas me libérer sans la bousculer et
je ne voulais pas en arriver là. Elle était plus grande et plus lourde, mais surtout,
ses yeux étaient désespérés, féroces. J’étais seule dans ces toilettes avec un
animal sauvage.
— Tu savais qu’il était à moi, et pourtant, tu as poussé et poussé.
Elle fit traîner son ongle sur mon bras nu tandis qu’elle parlait, formant une
ligne rouge sang dans son sillage.
— Petite pute que tu es.
Je secouai la tête, plus indignée qu’apeurée. Elle avait deviné que Freddie
s’intéressait à moi, pourtant je n’avais rien à voir avec sa décision de rompre
avec elle. Cependant, je n’allais pas discuter sémantique avec quelqu’un qui
ressemblait de plus en plus à une psychopathe.
— Tu pensais vraiment que je laisserais couler et que je t’autoriserais à me le
prendre ? Tu sais à quel point je me suis démenée pour ce mariage ?
Je ne pouvais tout simplement pas cerner cette femme. Elle avait été si polie et
douce à table, tout comme le monde croyait qu’elle était. Maintenant, ici, seule
et agacée, je n’avais aucune idée de ce qu’elle était capable de faire.
— Alors, écoute-moi bien : Frederick Archibald est à moi. Lui et moi, nous
allons nous marier et je ne vais pas te laisser te mettre entre nous.
Elle glissa légèrement le bout de ses doigts sur mon bras jusqu’à serrer mon
poignet blessé. Je criai et attrapai son avant-bras, lorsque je tirai pour me libérer,
la douleur explosa. Avec son bras libre, elle empoigna mes cheveux jusqu’à ce
que mon cou soit exposé. Ma respiration bruyante résonnait dans la pièce.
— Si tu penses que tu souffres maintenant, attends que tout le monde sache que
tu es en train de briser mes fiançailles. Ils peuvent te connaître, mais ils
m’aiment, Andie. (Elle me chuchota ces mots à l’oreille de manière suave,
comme si elle était une sirène maléfique.) Si tu brises mon mariage, je ferai tout
pour qu’ils te crucifient. Ton nom sera synonyme de pute olympique. Tes
coéquipières, tes sponsors, tes fans bien-aimés… ils te laisseront tellement vite
tomber que tu ne comprendras même pas ce qu’il te sera arrivé.
Elle me lâcha les cheveux et le poignet en même temps, et j’avais tellement
lutté contre sa prise que, lorsque la tension disparut, ma tête partit vers l’avant,
allant presque s’écraser contre le miroir. Je grimaçai et essayai de retenir mes
larmes. Tout ceci était beaucoup trop dur à supporter.
— Alors, fais le bon choix, Andie, menaça-t-elle en reculant d’un pas et en
inclinant la tête.
Son sourire féroce s’effaça et, à sa place, je pouvais presque discerner la
philanthrope aux yeux de biche. Mon Dieu, cette femme avait deux visages…
— Freddie vaut-il tout pour toi ?
Je déglutis.
— Décide maintenant, parce qu’il est à moi.
Elle se détourna, se regarda dans le miroir et sortit des toilettes, me laissant
contempler mon reflet alors que les larmes coulaient sur mes joues. J’essayai de
les effacer et de reprendre le contrôle de mes émotions. Tout mon corps tremblait
de colère, choqué d’avoir vu le vrai visage de Caroline. C’était une putain de
psychopathe et j’étais la seule à le savoir.
Je pris deux inspirations tremblantes, puis récupérai doucement mes esprits. Je
pensai appeler la police pour signaler une agression, sauf qu’elle avait
soigneusement brutalisé le poignet qui portait déjà des ecchymoses, ce serait sa
parole contre la mienne. Pourtant, je ne la laisserais pas gagner. Elle bluffait, je
le savais. Elle ne pouvait pas avoir la preuve que Freddie et moi étions ensemble.
Je me penchai et essuyai le mascara qui avait coulé sous mes yeux.
Caroline était sur le point d’apprendre qu’Andie Foster ne se laissait pas si
facilement intimider.
Je franchis la porte des toilettes et retournai à notre table avec une démarche
fière. Caroline pouvait vouloir Freddie, elle pouvait croire qu’il lui appartenait,
mais le fait demeurait : il me voulait, moi.
Il m’avait choisie.
Au moment où j’arrivai à la table, tout le monde écoutait Caroline raconter une
histoire. Elle souriait et riait avec Freddie et Kinsley. Quelle grosse tarée ! Je me
penchai en avant, la coupai au milieu de sa phrase et envoyai un sourire
séducteur à Freddie.
— Freddie, pourrais-je te parler une seconde ?
Les yeux aiguisés de Caroline se montrèrent choqués. Je souris. Que font les
salopes tyranniques quand vous vous opposez à elles ? Elles se terrent et se
taisent. Elles se cachent et se convainquent que ça n’en vaut pas la peine. Je
n’allais pas rester calme. Caroline voulait que je me recroqueville de peur,
néanmoins j’étais plus forte qu’elle. Je dirais tout à Freddie à son propos, et nous
aurions affaire à elle ensemble.
J’allais gagner.
Caroline tendit la main et saisit mon bras, y plantant discrètement ses ongles
pour que personne ne le remarque. Je mordis l’intérieur de ma bouche pour
garder une expression normale.
— En fait, Andie, j’espérais que tu puisses répondre à une autre question. (Elle
retira son téléphone de son sac avec sa main libre et le maintint incliné afin que
je sois la seule capable de voir le petit écran.) C’est toi, sur cette photo ? C’est
une image vraiment formidable. Ils ont dû la prendre pendant l’un de tes matchs.
Je me glissai sur mon siège et me sentis blêmir.
Elle ne me montrait pas la photo d’un match ; elle me montrait une image de
Freddie et moi à La Mascarada. Mon masque rouge avait glissé juste assez pour
me rendre reconnaissable dans la lumière brumeuse. Ma robe écarlate était
remontée sur mes cuisses, et la main de Freddie sur le tissu était déjà une preuve
en elle-même. Je n’avais aucune idée de la façon dont elle se l’était procurée,
mais elle savait parfaitement ce qu’elle avait prévu de faire avec elle. Comme
pour confirmer qu’elle mettrait sa menace à exécution, elle l’avait déjà jointe à
un e-mail sur son téléphone, avec un intitulé qui me noua l’estomac : La pétasse
du foot séduit Frederick Archibald.
— C’est toi ? demanda de nouveau Caroline, envoyant un frisson glacé le long
de ma colonne vertébrale.
Pour le monde extérieur, c’était un ange heureux et souriant. J’étais la seule à
pouvoir sentir ses doigts, désormais plantés dans ma cuisse sous la table ; la
seule à voir l’e-mail qu’elle était prête à envoyer si je ne laissais pas Freddie
tranquille.
— Oui. C’est moi.
— Andie ? demanda Freddie. (Sa voix semblait être à un million de kilomètres
de là.) Tu veux qu’on aille discuter ?
Je secouai la tête rapidement.
— Non… non. Ne t’en fais pas.
Caroline sourit et s’approcha de moi.
— Merveilleux. J’aime cette photo.
32
ANDIE
Je me retrouvai soudainement au milieu d’un champ de mines. J’aurais pu saisir
le téléphone de Caroline et montrer aux personnes à table ce qu’elle faisait, sauf
que Sophie Boyle était là, souriante, observant toute la scène de ses yeux
inquisiteurs. Tous les mouvements que je faisais devaient être parfaitement
calculés. Si Caroline avait cette photo du club, qui pouvait savoir ce qu’elle
possédait d’autre dans son arsenal ? Je devais marcher sur des œufs et prendre en
compte sa psychose.
— Tu as à peine touché à ton assiette, déclara plus tard Kinsley, alors que nous
sortions du dîner des médias pour prendre place dans la voiture qui nous
attendait.
J’eus soudainement envie de vérifier les freins, puis repoussai l’idée. Caroline
ne voulait pas me tuer ; elle souhaitait que je laisse Freddie tranquille, et c’était
exactement ce que j’avais fait.
Je l’avais évité jusqu’à la fin du dîner tout en ignorant ses questions, même
quand elles m’étaient spécifiquement adressées. Il m’avait rejointe quand je
m’étais levée pour partir, me proposant de me raccompagner, mais j’avais évité
sa main et secoué la tête. Il était si beau, grand et imposant… Je ne pouvais pas
le laisser faire. J’avais dû m’en aller sans même une promesse.
Dès que ma ceinture de sécurité fut bouclée, je pris mon téléphone dans ma
pochette et commençai à lui écrire un message.
Andie : Je suis désolée d’avoir pris mes distances avec toi. Cela n’a pas de
sens, mais Caroline est une putain de folle. Elle m’a coincée dans les toilettes
et a menacé de tout révéler sur nous si je ne m’éloignais pas de toi.
— Alors, tu pensais que le dîner…
Je coupai Kinsley.
— Attends.
Je ne pouvais me concentrer que sur une chose à la fois.
Andie : Je croyais qu’elle bluffait, mais elle a une photo de toi et moi à La
Mascarada sur son téléphone. C’est la photo qu’elle m’a montrée quand je
suis revenue à la table.
Mes doigts volaient sur l’écran. Je devais tout lui dire le plus rapidement
possible.
— Bon Dieu, à qui écris-tu ? s’impatienta Kinsley.
J’inclinai l’écran de mon téléphone pour qu’elle puisse lire ce que j’avais déjà
envoyé, puis je continuai à taper.
Andie : Ne lui fais pas confiance. Elle ne veut pas que tu rompes les fiançailles
et je pense qu’elle est prête à tout pour te garder. S’il te plaît, crois-moi. Je sais
qu’elle a l’air douce et innocente, mais elle ne l’est pas, Freddie. Elle est folle.
— Tu plaisantes, j’espère ? Elle a fait ça ! s’écria Kinsley en tirant le téléphone
de ma main pour relire les messages. Comment tu as pu te taire pendant toute la
soirée ?
Je respirai, me sentant un peu mieux maintenant que deux personnes savaient
pour Caroline.
— Parce que Caroline et Sophie étaient toutes les deux assises à cette table.
— Alors, pendant la dernière heure, tu as été obligée de cacher tout ça ?
— Pourquoi tu crois que j’étais si silencieuse ?
Elle secoua la tête.
— Non, non. Ce n’est pas bien, Andie.
— Je vais arriver à me débrouiller.
Mon téléphone bourdonna dans sa main et elle me le rendit.
Freddie : Je te crois. Bien sûr que je te crois. Je suis désolé, Andie. Je ne peux
pas te parler maintenant. Je suis dans une voiture avec elle. Je t’appellerai
après l’avoir déposée à son hôtel.
Mon sang bouillait à l’idée qu’ils soient assis ensemble à l’arrière d’une
voiture. Pourquoi avait-il besoin de la reconduire ? Elle ne pouvait pas ramper
jusqu’à son trou à rats toute seule ?
Kinsley et moi arrivâmes à notre appartement et je me précipitai dans ma
chambre. Il était 21 heures et nous avions un match à 8 heures le lendemain
matin. La première course de Freddie avait lieu tout aussi tôt et, au lieu de nous
concentrer, nous avions affaire à Caroline la Folle. Ce n’était pas juste.
Je jetai ma pochette et retirai ma robe de soirée. Elle gardait encore des restes
du parfum de Caroline et je savais que la laver ne servirait à rien. Je la mis à
l’écart et jetai un coup d’œil à Kinsley. Elle m’avait rejointe dans la chambre et
appelait Becca pour une réunion d’urgence.
Je me glissai sous le jet de la douche et me mis rapidement à frotter mon corps
pour effacer l’infect contact de Caroline. Quand je ressortis, séchée et vêtue d’un
survêtement, Kinsley avait mis Becca au courant de tout ce qu’il s’était passé
pendant le dîner. Elles s’assirent côte à côte sur mon lit, me regardant faire les
cent pas.
— Je ne peux pas croire que j’ai manqué ça ! s’exclama Becca. J’étais en train
de skyper avec Penn, mais je serais immédiatement venue si j’avais su que ce
genre de merde façon télé-réalité allait se passer.
Je levai les yeux vers elle avec un regard sérieux.
— Ce n’est pas drôle, Becca.
Ses yeux s’écarquillèrent.
— Non, je sais. Je m’excuse, Andie. J’aurais simplement aimé être là pour
t’aider.
— Tu penses qu’elle publiera cette photo ? demanda Kinsley en se tournant
vers moi avec un regard triste.
Je passai mes mains dans mes cheveux humides, puis j’attrapai mon téléphone.
Freddie ne m’avait toujours pas appelée et je commençai à m’inquiéter. Le dîner
avait pris fin il y avait un moment, et il aurait déjà dû avoir déposé Caroline à
son hôtel.
Je secouai la tête.
— Je ne sais pas. J’ai tiré la première en disant à Freddie ce qui s’était passé,
alors, s’il l’affronte… qui sait comment elle réagira ?
33
FREDDIE
Je lus les messages d’Andie alors que notre voiture s’éloignait du dîner des
médias.
— Tout va bien ? demanda Caroline en lançant un sourire dans ma direction.
Je hochai la tête et gardai les yeux collés sur mon téléphone, prenant
connaissance des textos d’Andie alors qu’ils arrivaient les uns après les autres.
… elle m’a coincée dans les toilettes…
… elle a une photo de toi et moi…
… ne lui fais pas confiance…
— Qui essaie de te joindre si tard ? insista Caroline en se rapprochant pour
essayer de regarder mon écran.
Je rangeai mon portable et essayai de conserver un sourire naturel. Je savais que
ce n’était pas bien. Mes muscles étaient crispés.
— Juste ma manager. Les journées de travail ne finissent jamais pour elle.
Elle rit.
— Ah, c’est la vie des athlètes célèbres, j’imagine.
Je continuai de la fixer alors qu’elle regardait par la vitre. J’essayai de la voir
comme la méchante qu’Andie venait de décrire dans ses messages. Elle était si
délicate et gentille. Je ne l’avais jamais entendue élever la voix face à qui que ce
soit. Si quelqu’un m’avait posé la question dix minutes plus tôt, j’aurais supposé
que Caroline Montague était incapable de tuer une mouche. L’avais-je vraiment
si mal jugée ?
Elle se tourna pour me jauger de ses yeux d’un bleu cristallin.
— Quoi ? dit-elle avec un léger rire.
Je secouai la tête.
— Rien, je ne faisais qu’admirer la vue.
— C’est magique, n’est-ce pas ?
Je n’aurais su le dire. J’étais trop préoccupé pour observer le littoral défiler non
loin de là.
— Écoute, Frederick… (Elle se tourna vers moi alors que la voiture s’arrêtait
devant son hôtel.) Je sais que tu as une course très tôt demain matin, mais je
pense qu’il serait bon de discuter une minute des fiançailles et de tout le reste. Tu
sais, nous devrions nous mettre d’accord sur la manière dont nous allons
procéder pendant le reste des Jeux pour que les médias n’en sachent rien. Je
pense toujours que ce serait mieux de ne rien dire pour le moment.
Bien sûr, c’était ce qu’elle voulait. J’aurais dû comprendre qu’elle avait des
arrière-pensées dès qu’elle était arrivée à Rio.
— Je dois vraiment rentrer, arguai-je, l’anxiété pesant sur chacun de mes mots.
Je ne m’inquiétais pas pour mon temps de sommeil ; je voulais juste contacter
Andie le plus vite possible.
— Allez, juste une minute, insista-t-elle avec un sourire plein d’espoir. Il y a un
joli petit bar juste à l’intérieur.
J’ouvris la bouche pour repousser son invitation, mais les messages d’Andie me
revinrent à l’esprit. Que ferait-elle si je disais non ? Est-ce qu’elle le prendrait
comme une insulte personnelle ? Il était préférable d’y aller comme si tout était
normal, jusqu’à ce qu’Andie et moi puissions contrôler la situation.
— D’accord, juste un moment, alors, cédai-je, glissant hors du siège arrière de
la voiture avant de lui ouvrir la porte de l’hôtel.
Elle fit un véritable show une fois que nous fûmes à l’intérieur. Elle insista pour
commander des boissons, mais je ne touchai pas à mon verre. Je ne buvais rien
d’autre que de l’eau avant une course, or elle ne semblait pas s’en soucier. Elle
sirota son cocktail, puis se pencha doucement vers moi avec un sourire
engageant.
— Ce n’est pas si mal, n’est-ce pas ?
Un frisson glissa le long de ma colonne vertébrale. J’aurais dû me rendre
compte plus tôt que son sourire avait quelque chose de manipulateur.
Je haussai les épaules.
— De quoi veux-tu parler ? Je dois vraiment rentrer.
Je voulais écrire à Andie et lui dire que ce serait un peu plus long que je ne
l’avais pensé, sauf que je ne souhaitais pas le faire en étant assis près de
Caroline. J’avais déjà remarqué qu’elle soupçonnait quelque chose quand j’avais
parlé de ma manager dans la voiture.
— Je sais juste que tu fais face à beaucoup de stress à l’heure actuelle, et je
veux m’assurer que tu as bien réfléchi au problème – à la rupture des fiançailles,
je veux dire.
Elle jouait avec son verre, faisant lentement tourner son doigt sur le rebord.
Cela produisait un bruit strident, à peine perceptible. Je m’approchai et saisis sa
main pour la forcer à s’arrêter.
— Désolée, c’est une vieille habitude, minauda-t-elle.
Je laissai tomber sa main et me rassis.
— Je vais être très honnête avec toi, Caroline. Je ne suis pas prêt à me marier.
La moitié de mon stress est dû à ma mère, qui a insisté pour que nous avancions
dans les fiançailles sans mon consentement. Tu ne veux pas épouser un homme
qui n’est pas amoureux de toi, n’est-ce pas ?
Son sourire s’effaça, comme si je l’avais blessée.
— Nous pourrions tomber amoureux.
Mon ventre se noua lorsque je perçus la sincérité dans sa voix. Elle pensait
vraiment que nous pourrions y arriver. Comment avais-je pu rater ça ? Ce subtil
désespoir ?
— Je ne suis pas et ne serai jamais amoureux de toi, assénai-je.
Elle inspira brusquement, comme si mon coup de lame l’avait enfin atteinte.
Soudain, elle se recula et laissa tomber son masque innocent. Son sourire se
tordit en un rictus et ses yeux se rétrécirent en deux fentes étroites ; on aurait dit
un serpent en train de muer.
— Bon, eh bien, rappelle-toi simplement que j’ai d’abord proposé la manière
douce. Dis-moi, Frederick : tu aimes Andie ou le fait qu’elle écarte les jambes
pour toi toutes les cinq secondes ?
J’éloignai ma chaise et me levai.
— Laisse-la en dehors de tout ça. Elle n’a rien à voir avec ma décision.
— Non, Frederick, ce n’est pas ce que je vais faire.
Elle était si calme, passant son doigt sur le bord du verre une fois de plus. Le
son aigu était de retour, ce qui me fit serrer les poings.
— Tu as rendu ça impossible le jour où tu l’as préférée à moi.
— Qu’est-ce que tu veux ? grognai-je.
Elle retira sa main et attrapa le bout de ma cravate, frottant le tissu entre ses
doigts.
— Ce que j’ai toujours voulu.
Son regard se verrouilla au mien.
— Toi.
34
ANDIE
Je restai éveillée tard en attendant Freddie. J’essayai plusieurs fois de l’appeler
sur son portable et envoyai même un message à Georgie (elle m’avait donné son
numéro après notre virée dans le village), malheureusement elle était sans
nouvelles aussi. J’étais prête à appeler la police ou à alerter les officiels, lorsqu’il
m’envoya finalement un message juste avant minuit.
Freddie : Je t’ai promis que je gérerais cette situation, et je le ferai. Dors un
peu, nous en parlerons demain. XX
Je serrai mon téléphone sur ma poitrine et essayai d’extrapoler à partir de ces
deux petits X. Il me voulait encore, Caroline ne l’avait pas convaincu du
contraire.
Je me couchai et rêvai du sourire malfaisant de Caroline, qui me regardait dans
le miroir. Je me réveillai trois fois pendant la nuit, secouée par des cauchemars
qui ne semblaient jamais finir.
Au moment où je me réveillai pour de bon, il restait une demi-heure avant que
mon alarme ne sonne. Je la désactivai et me frottai les yeux. Je ne jugeai pas
utile de me brosser les dents ou de me regarder dans la glace. J’allai directement
préparer le café afin qu’il soit prêt au moment où Kinsley et Becca sortiraient du
lit. Je me dirigeai vers le comptoir de la cuisine quand je vis quelques pages de
journaux devant la porte d’entrée. Elles étaient éparpillées comme si quelqu’un
les avait passées sous le battant les unes après les autres. Je me dirigeai vers elles
avec hésitation et marquai une pause quand je vis le titre en une sur la page la
plus proche de moi. C’était exactement ce qu’elle avait menacé de faire.
Frederick Archibald, médaillé d’or d’adultère olympique ?
Sa fiancée est dévastée d’apprendre qu’il s’intéresse de près au football
féminin.
Mes jambes se dérobèrent et je m’effondrai sur place, tirant le journal sur mes
cuisses. Caroline avait glissé une note en haut.
« Bon réveil. Bisous, C. »
Je la déchirai avec rage. Elle masquait une partie de la photo qu’ils avaient
imprimée avec le titre. C’était celle que Caroline m’avait montrée la nuit
précédente, Freddie et moi à l’intérieur de La Mascarada, agrandie et en pleine
page. Je clignai des yeux à plusieurs reprises, me demandant pourquoi l’image
était déformée. Ce n’est que lorsque mes larmes commencèrent à mouiller
quelques mots de l’article que je réalisai que je pleurais.
Je les essuyai et me forçai à lire les révélations qu’ils avaient imprimées, bien
que mon estomac ait menacé de se rebeller. L’auteur de l’article n’y était pas allé
de main morte. Tous les détails salaces avaient été exposés là pour que les
lecteurs avides de potins puissent tout savoir des rumeurs sur nos rencontres, à
ma carrière de footballeuse. Ils avaient commencé en opposant mon histoire à
celle de Caroline, me peignant comme la putain de Babylone et Caroline comme
Mère Teresa. Ils avaient juxtaposé une image de moi dans mon soutien-gorge de
sport, en sueur et fatiguée après un entraînement, avec une photo de Caroline
dans un tailleur pantalon parfaitement adapté, distribuant du pain dans un foutu
orphelinat en Croatie. Honnêtement, à la fin de ma lecture, même moi je me
détestais.
Assise à même le sol de l’entrée, je lus l’article deux fois avant d’aller chercher
mon téléphone et de googler mon nom. La veille, il y avait quelques interviews
anecdotiques parues sur des sites de petite envergure. Mon profil de l’équipe de
football universitaire figurait sur la première page avec un article que le journal
de ma ville avait publié sur moi avant que je parte pour les Jeux olympiques.
Tout cela avait disparu. Site de potins après site de potins, magazine après
magazine, publication Facebook après publication Facebook… j’étais
officiellement la personne la plus détestée sur Internet.
Elle ne sera jamais Caroline.
Ne devrait-elle pas se concentrer sur les Jeux ?! Où trouve-t-elle le temps de
fricoter avec quelqu’un ?
C’est une véritable ordure. Elle ne pouvait pas garder ses jambes serrées
pendant quelques semaines ? Quelle partie du mot FIANÇAILLES n’a-t-elle pas
comprise ?
Je refuse de regarder le match aujourd’hui ! Je ne la soutiendrai pas pendant
toute sa carrière. #Perdante.
Elle est jolie, mais elle n’est rien comparée à Caroline.
#TeamCaroline
Quelqu’un boycotte-t-il le match de football aujourd’hui ?
Ma fille admire ces joueuses.
Comment #AndieFoster a-t-elle encore des sponsors ?
Quelle putain !
Je lisais toujours #AndieFoster sur Twitter lorsque Kinsley et Becca me
retirèrent mon téléphone des mains.
— Arrêtez ! J’étais en train de lire.
Kinsley secoua la tête.
— Non. Ce n’est pas sain, Andie. Tous ces gens ne te connaissent pas. Ils sont
stupides et s’ennuient. Ignore-les. Ils passeront à l’histoire suivante dans
quelques jours.
J’avais le regard baissé sur le journal, froissé et recouvert de larmes.
— Elle a envoyé l’histoire.
— J’ai vu ça.
Bien sûr, qu’elle l’avait vu. Tout le monde l’avait vu. Chaque personne avec
laquelle j’étais allée au lycée, toutes les filles de mon équipe de football, mes
parents, mes grands-parents, mes ennemis, mes amis. Tous ceux qui se
réveillaient dans le monde lisaient la nouvelle numéro une sur tous les
principaux sites d’information.
Kinsley se laissa tomber au sol et me pris dans ses bras.
— Je suis tellement désolée, Andie.
— Qu’est-ce qu’il va se passer maintenant, Kinsley ?
— Sincèrement, je ne sais pas. Une tonne de médias m’ont suivie après que tout
le monde a découvert que je voyais Liam alors qu’il était mon entraîneur, et
voici ce que j’aimerais que quelqu’un m’ait dit à ce moment-là : « Tu es une
adulte et tu n’as rien fait de mal, même s’ils veulent que tu penses que c’est le
cas. » Il y a un peu de sang dans l’eau et ils se prennent pour des requins, en fait,
ce sont des vautours, Andie. Et si tu ne leur donnes rien, ils sont impuissants.
Garde la tête haute.
Plus facile à dire qu’à faire.
Alors que je me préparais pour le match – pour m’asseoir sur le banc et
regarder le match, en réalité –, je reçus des coups de fil de ma mère, de mon
père, de ma manager, de la coach Decker, et d’une dizaine de numéros inconnus
qui me harcelaient. J’avais les nerfs tendus et mes émotions étaient à fleur de
peau. J’arrêtai finalement de pleurer assez longtemps pour réussir à appliquer de
l’anticernes et mettre un peu de mascara, mais je savais que cela partirait avant la
fin de la journée. Kinsley et Becca avaient déjà tout préparé pour moi dans
l’entrée quand je fus prête à partir. Nous marchâmes en silence jusqu’aux
ascenseurs et y entrâmes lorsque les lourdes portes s’ouvrirent. Il y avait déjà des
gens à l’intérieur et, quand je pris place près de la sortie, toutes les conversations
s’arrêtèrent brusquement.
— Vous êtes Andie Foster ? demanda un type.
Je gardai les yeux sur les portes et restai silencieuse.
— Hé, bébé, où est ton masque ?
— Ça suffit, répliqua Kinsley, se tournant vers le malotru et le fixant avec un
regard autoritaire.
Je pouvais sentir les larmes recommencer à couler, mais j’inspirai
profondément et les essuyai. Le gars de l’ascenseur n’était que le premier d’une
longue liste.
Au fur et à mesure que nous traversions le hall du rez-de-chaussée, j’entendais
les chuchotements et les bavardages.
— Elle ne ressemble pas à une salope, dit une fille à son amie, avant que les
deux n’éclatent de rire.
Je les ignorai et je dépassai les portes vitrées, impatiente d’entrer dans le bus de
notre équipe. Kinsley et Becca ouvrirent la route et je pris la première bouffée
d’air du matin une fois que la porte se ferma derrière moi. La coach Decker était
assise devant Liam. Elle me fit un léger signe de tête.
— Courage, Foster. Faisons en sorte que cette journée soit consacrée au
football, et à rien d’autre.
Je hochai la tête, essayant d’absorber ses paroles, mais cela ne servit à rien. En
parcourant le couloir de notre autobus, je sentis les regards de mes coéquipières
posés sur moi. La plupart des personnes qui auraient dû être le plus présentes
pour moi étaient tout aussi curieuses, ahuries et gênées que le reste du monde.
Elles m’avaient soutenue avant la blessure, maintenant, je n’étais qu’une
distraction pour elles. J’avançai pour prendre une place à côté de Michelle, mais
elle jeta son sac de sport sur le siège juste avant que je m’y asseye.
— Désolée, j’ai besoin de la place, dit-elle, glissant ses écouteurs dans les
oreilles et tournant la tête vers la fenêtre.
Je continuai d’avancer et pris le dernier siège à l’arrière du bus, et c’est là que
les larmes continuèrent à couler. En quelques heures, le destin m’avait frappée
de plein fouet, et, bien que je veuille m’accrocher pour tenir le coup, je savais
que c’était inutile. Ce n’était que le début.
35
FREDDIE
Ils gardèrent les nageurs isolés dans le vestiaire jusqu’à ce qu’il soit temps
d’annoncer nos équipes pour la demi-finale de la course de relais. J’étais prêt,
échauffé et concentré, pourtant mon cœur se mit à battre à un rythme plus
intense quand le starter appela nos noms et nous fit signe d’entrer dans le bassin.
Je suivis Thom hors du vestiaire, et, même si la musique braillait dans mes
oreilles, les fans hurlaient tant que je sentais les vibrations jusque dans ma
poitrine.
Un officiel olympique nous amena vers les plots de départ, et nous enlevâmes
nos vestes et nos pantalons d’échauffement. À contrecœur, je retirai les
écouteurs de mes oreilles et je fus frappé de plein fouet par les acclamations
assourdissantes. L’un des managers de l’équipe vint chercher nos vêtements, et,
quand je lui remis ma veste, il pointa son doigt vers le haut. Je suivis la direction
indiquée et je me vis passer sur l’écran géant au centre du stade, les yeux
écarquillés cachés derrière mes lunettes et les sourcils dressés. Je devais prendre
position sur le plot pour ma première course des Jeux dans trente secondes, et ils
voulaient me voir sourire et leur faire un signe de la main, sauf que je ne leur
donnai rien. D’autres nageurs s’en chargeraient ; moi, je devais me concentrer.
Thom me tapota l’épaule et me fit un signe de la tête. J’ajustai mon bonnet et
mes lunettes jusqu’à ce qu’ils soient parfaitement en place. Je montai sur le plot
et inhalai l’odeur du chlore. La natation faisait partie de ma vie depuis aussi
longtemps que je pouvais m’en souvenir, et ces effluves me permirent de me
concentrer encore plus sur la course à venir.
Le sifflet d’avertissement retentit. Je fis craquer mes doigts et pris une autre
profonde inspiration. Je me penchai et balançai les bras d’avant en arrière,
relâchant mes muscles.
— À vos marques, déclara le starter.
Je me penchai plus bas et saisis le bord du plot. L’eau était tout ce que je
pouvais voir à travers mes lunettes ; les petites vagues me faisaient signe
d’approcher. Je pouvais entendre les cris des spectateurs au loin, percevoir les
respirations profondes des nageurs positionnés à mes côtés… Mais rien n’était
plus intense que le signal sonore du départ quand il retentit au début de la course.
Je poussai sur le plot, me propulsai dans l’eau et laissai mon corps faire ce qu’il
faisait le mieux.
Nager.
36
ANDIE
Au moment où notre bus arriva au stade, je ne savais pas si je serais capable
d’en supporter davantage. Je me traînai derrière mon équipe, m’agitant dans le
tailleur pantalon inconfortable que je devais porter. J’avais spécialement
demandé à la coach Decker de pouvoir m’habiller comme le reste de l’équipe,
mais elle avait insisté pour que je porte ce costume, probablement parce qu’elle
pensait que cela m’empêcherait de courir sur le terrain pendant le match.
Il y avait un groupe de journalistes qui se tenaient devant l’entrée arrière du
stade. Kinsley et Becca se blottirent autour de moi et m’aidèrent à cacher mon
visage de leurs flashs inquisiteurs. J’avais mes écouteurs et ma musique au
volume maximal, de sorte que, même s’ils avaient crié des questions
inappropriées, je ne pouvais pas les entendre. Je suivis mon équipe dans le
vestiaire et posai mon sac. Je devais participer à une conférence de presse
d’avant match, Kinsley m’assura que les questions ne concerneraient que le
football.
Elle avait tort.
Je me postai sur l’estrade et jetai un regard aux journalistes qui attendaient,
debout, de poser leurs questions. Avant les deux premiers matchs, il n’y en avait
que trois ou quatre. J’en comptai une douzaine ce jour-là, avant que la coach
Decker ne s’avance et annonce que je répondrais aux questions pendant cinq
minutes.
— Alors, soyez brefs, s’il vous plaît, ajouta-t-elle.
— Andie !
— Foster !
Je pointai du doigt un petit homme au crâne dégarni dans la rangée du fond.
— Avez-vous une réponse à opposer aux allégations faites contre vous ce matin
concernant votre liaison avec Frederick Archibald ?
J’ouvris la bouche, étourdie.
— Andie ! Quand a commencé votre liaison avec Frederick ? Étiez-vous tous
les deux ensemble avant d’arriver aux Jeux ?
Ma résolution craquait un peu plus à chaque question qu’ils lançaient dans ma
direction. Ils ne se souciaient pas du football ni de mon poignet blessé. Ils
voulaient connaître les détails sordides de ma « relation » avec Freddie.
Liam s’avança sur le podium et tira le micro vers lui.
— À moins que quelqu’un n’ait une question concernant le match
d’aujourd’hui ou la blessure d’Andie, je mets fin à cette conférence de presse
sur-le-champ.
Une main longue et mince se leva. Je suivis le bras jusqu’à voir des cheveux
roux et bouclés, et je pris une profonde inspiration quand Sophie Boyle se leva
avec un sourire impérieux.
— J’ai une question, Andie. Maintenant que votre blessure vous empêche de
participer au reste des Jeux, pourquoi êtes-vous encore à Rio ? (Ses yeux se
plissèrent.) Hmm… vous trouverez sûrement de meilleurs médecins à Los
Angeles, non ?
Sa question ne portait pas sur Freddie, mais cela aurait pu. Les autres
journalistes s’engouffrèrent dans la brèche.
— Est-ce que vous restez à Rio à cause de Frederick Archibald ?
Ils ne pouvaient pas s’en empêcher. Même après l’injonction de Liam, les
journalistes vociféraient les uns plus fort que les autres pour lancer leurs
questions à propos de Freddie. Liam me fit signe de partir. Je n’avais pas
prononcé un seul mot et, d’une manière ou d’une autre, j’avais l’impression de
m’être encore un peu plus enfoncée sous terre. Garder le silence au sujet d’une
prétendue liaison était-il tout aussi dommageable que de l’avouer ? Étions-nous
simplement réduits à cet état sordide : une liaison ?
Je craquai à la seconde où je pus me cacher de la vue des médias. Je plongeai
ma main dans mes cheveux pour garder mes cris au fond de ma gorge. Je voulais
hurler des insultes et frapper pour me sortir de cette situation. Je voulais traiter
Caroline de salope sournoise en public et je voulais prouver au monde que même
si j’avais une relation illicite avec Freddie, cela ne me définissait pas. J’étais
toujours une bonne joueuse de football, indépendamment de ce que j’avais fait
hors du terrain.
Ma vie était devenue merdique et je n’arrivais pas à trouver un moyen de la
rendre normale à nouveau. Freddie était censé être une aventure. Il m’avait
apporté quelque chose d’exaltant et de sexy. Mais ça ? Faire face à une frénésie
médiatique et essayer de défendre ma réputation dans le monde entier n’avait
jamais fait partie du plan.
J’avais l’impression de ne plus pouvoir respirer. Je tirai sur le col de mon
blazer, essayant de remplir mes poumons d’air. Les bords de mon champ de
vision devinrent flous et je fermai les yeux, attendant que la crise d’angoisse
cesse.
— Andie, ça va ?
Liam était là, tenant mes épaules et essayant d’attirer mon attention.
— Andie.
Je secouai la tête.
— Je ne peux pas… putain, ce truc est trop serré.
J’arrachai mon blazer.
— Concentre-toi sur le match, Andie. Pas sur la presse. Pas sur autre chose que
le foot.
Je ne pouvais toujours pas reprendre mon souffle. Ma poitrine me brûlait de
plus en plus.
— Je voulais juste être une footballeuse, soufflai-je en entendant les mots à
travers un tunnel déformé. J’ai poursuivi ce rêve toute ma vie, et maintenant tout
est foutu.
Il me secoua l’épaule.
— Crois-moi, Andie : ces situations semblent toujours durer une éternité,
pourtant les médias vont passer à autre chose quand ils se rendront compte que
l’histoire n’est pas aussi intéressante qu’ils le pensaient. Progresse, bouge-toi le
cul sur le terrain et fais de ton succès une plus grande histoire. Tout sera terminé
avant que tu t’en rendes compte.
Il mentait parce qu’il voulait que j’aille mieux. Il avait peur que je ne puisse
plus respirer et il disait tout ce qu’il fallait pour me calmer ; mais je savais ce
qu’il en était. Même après avoir séché mes larmes – pour la dixième fois de la
journée –, j’étais consciente que ma vie telle que je la connaissais avant Freddie
était finie. Je ne serais plus jamais Andie Foster, la Cendrillon des Jeux
olympiques.
J’étais désormais Andie, avec un A écarlate.
***
Regarder mon équipe entrer sur le terrain sans moi fut une torture absolue. Je
m’assis sur le banc et croisai les bras alors que mes coéquipières se préparaient à
jouer. Erin, une gardienne expérimentée, me remplaçait dans les buts, mais ce
serait sa première titularisation depuis des années. Je lui avais pris sa place de
titulaire en raison de ma vitesse et de mon agilité, et, bien qu’elle m’ait servi de
mentor, il y avait comme un léger froid entre nous.
Mon forfait était la plus grande faiblesse de notre équipe, et le Canada allait
essayer de l’exploiter. La coach Decker avait axé ses derniers entraînements sur
des exercices défensifs, mais je craignais toujours que cela ne suffise pas. Si
nous perdions, je n’aurais pas besoin de travailler dur pour soigner mon poignet
le plus vite possible, puisqu’il n’y aurait pas de finale olympique.
— Cela te fera du bien, déclara la coach Decker en me faisant un signe de la
tête, avant que les officiels ne lancent le match.
Cela me fera du bien ?
Rien aujourd’hui ne pouvait me faire du bien.
Une heure plus tard, je me penchai en avant et saisis le bord du banc. J’étais sur
le point de casser un morceau d’aluminium ou de me briser la main, selon ce qui
céderait en premier.
— Les filles, remontez le bloc ! cria notre coach depuis la ligne de touche.
Ses cris étaient modérés par rapport à ce que je hurlais dans ma tête. Mon
équipe jouait vraiment très très mal. Après que Michelle eut manqué trois tirs
faciles, Kinsley commença à essayer de tout faire toute seule. Erin se retrouvait
sans cesse gênée par ses propres défenseurs, et elle avait laissé passer deux buts
au cours de la première mi-temps. Je savais qu’elle essayait de faire du mieux
possible, mais il était clair que la cohésion et la communication étaient passées à
la trappe.
Au début de la seconde mi-temps, nous reprîmes le dessus défensivement et
commençâmes à mettre la pression dans le camp opposé. Je regardais Becca tout
déchirer grâce à ses passements de jambes pour dribler ses adversaires et
pénétrer dans le flanc du Canada. Près du but, elle envoya un centre vers
Michelle, mais elle rata sa cible. L’autre équipe s’empara de la balle et n’eut
aucun mal à la faire remonter jusqu’à Erin. Sans défenseurs devant elle pour
presser l’attaquante, Erin chargea vers l’avant et se jeta la tête la première sur le
ballon. Je fermai les yeux, mais elle avait miraculeusement arrêté le tir.
Nous étions menées deux à un et si nous n’intensifions pas le rythme, nous
serions la première équipe nationale féminine des États-Unis à perdre l’or depuis
2000, la première à rentrer au pays sans la moindre médaille.
Durant le reste du match, j’étais dans un état de panique constant. Je me tenais
debout, assise, me promenais, je fermais les yeux, les couvrais même de ma
main dans les dernières minutes. Cependant, mes inquiétudes avaient été vaines.
Nous finîmes par gagner grâce à Kinsley, notre héroïne, seule consolation d’une
journée bien terrible.
Je me traînai derrière mes coéquipières alors qu’elles se dirigeaient vers le bus.
Elles étaient exaltées, se tapaient dans les mains et sur les épaules. Kinsley et
Becca se tenaient par les bras, et, bien que je sois heureuse pour elles, je ne
pouvais pas repousser mes idées noires.
Le match avait été trop serré pour être de tout repos, cependant nous avions
persévéré et avions gagné avec nos tripes – d’accord, elles avaient gagné avec
leurs tripes. Moi, j’étais restée assise sur mes fesses, et mes tripes n’avaient servi
à rien.
Je ne pouvais pas surmonter ma mauvaise humeur. Je voulais qu’elles gagnent,
et pourtant, lorsque Erin s’était illustrée en repoussant les deux derniers tirs, je
m’étais sentie inutile. Je devais faire partie intégrante de cette équipe, pourtant
elles avaient montré qu’elles pouvaient gagner sans moi. Je travaillais comme
une dingue afin de soigner ma blessure à temps pour la grande finale,
maintenant, il y avait de bonnes chances qu’elles ne veuillent même plus de moi.
— Andie ! cria Kinsley, faisant un signe de la main pour que je les rejoigne.
Je baissai la tête et parvins à leurs côtés, les laissant me prendre dans leurs bras,
même si j’aurais préféré rester toute seule à l’écart.
— Nous allons chercher à manger. Tu veux venir ?
Je secouai la tête.
— Allez-y, les filles. Moi, j’ai une séance de soins avec Lisa.
Je voulais rentrer à l’appartement, me laisser tomber sur mon lit et ne jamais
me réveiller, mais je ne pouvais pas manquer mes soins. Je me traînai vers le
centre d’entraînement et j’enfilai des vêtements de sport. Lisa n’était toujours
pas arrivée au moment où je me retrouvai prête à commencer, mais je n’allais
pas la chercher. Je ne pouvais plus supporter de me promener dans le village. Les
regards et les chuchotements s’intensifiaient, et il m’était impossible de les
ignorer. Heureusement, le centre de formation était presque vide. On était au
plus fort des Jeux olympiques et la plupart des athlètes étaient en train de
concourir ou de suivre les compétitions.
Je m’installai sur la table de soins que Lisa m’avait assignée et fouillai dans
mon sac jusqu’à ce que je trouve mon téléphone. J’avais délibérément évité de le
consulter pendant toute la journée et, quand je le réactivai, je reçus la
confirmation que cela avait été une bonne idée. J’avais trente appels manqués,
quinze messages vocaux et quarante-six textos qui m’attendaient.
— Merde, grognai-je en essayant de trier les messages.
J’ignorai ceux de certains amis du lycée qui ne m’avaient pas écrit depuis
longtemps et voulaient certainement un scoop de première main sur le drame, et
j’ouvris un e-mail de mon agent.
J’ai engagé un publiciste pour gérer le tapage médiatique. Nous ne perdrons
pas de sponsors, cela pourrait même nous aider. Nous allons superviser tout
ça. Bonne chance pour le match.
Holly
Je respirai profondément et fis défiler la page pour ouvrir un message de ma
mère.
Maman : Quand Mémé avait demandé une photo, elle ne voulait pas dire ce
type de photo. (C’est trop tôt pour plaisanter ?) Je suis désolée, ma chérie.
Tout cela finira par se tasser. Nous t’aimons. Appelle-moi.
Il y avait des dizaines d’autres messages de ma mère, mais je laissai tomber
mon téléphone sur la table derrière moi en apercevant quelqu’un entrer dans le
centre d’entraînement.
Je levai les yeux, et mon souffle se bloqua dans ma gorge. Freddie se tenait
dans l’encadrement de la porte, figé, son regard braqué sur moi. Ses cheveux
bruns étaient humides et quelques mèches retombaient sur son front. Ses yeux
affichaient un sombre mélange de honte et de désir. Les deux fusionnèrent alors
qu’il s’approchait de moi, retirant ses écouteurs et les déposant sur son sac
d’entraînement. Il était habillé de son survêtement d’échauffement, ce qui
accentuait encore plus son aura de champion olympique.
Il s’arrêta juste en face de moi, mais je détournai mon regard de ses yeux
inquisiteurs et le concentrai sur son large torse. Je m’y sentais en sécurité et
j’admirait cette veste rouge, blanc et bleu qui couvrait son corps puissant.
— Andie, regarde-moi.
Je ne m’attendais pas à pleurer. Mon Dieu, j’avais pleuré toute la journée. Ne
pouvait-on pas m’accorder une pause à un moment donné ?
— Andie…
Il se pencha pour me faire face, et, cette fois, je ne me dérobai pas. Je laissai
transparaître sur mon visage les horreurs de la journée.
— Je ne peux pas faire ça, Freddie.
Il secoua la tête et tendit les mains vers moi, mais il se ravisa. Il mordillait sa
lèvre inférieure. Il essayait de penser à une solution, sauf qu’il n’y avait aucun
moyen de résoudre ce problème.
— Mon Dieu, elle doit probablement être en train de nous espionner.
Cette simple pensée envoya un frisson glacial le long de ma colonne vertébrale.
Il passa la main dans ses cheveux humides et se redressa de toute sa hauteur.
— Elle n’est pas là. Seuls les athlètes sont autorisés à entrer dans ces
installations.
— J’ai déjà fait l’erreur de la sous-estimer. On ne m’y reprendra pas.
— Je m’occupe de ça, Andie. Ne me laisse pas tomber.
Trop tard.
— Je tombais amoureuse de toi, Freddie, mais je ne peux pas faire ça. Ça n’en
vaut pas la peine. Les journaux te décrivent comme un play-boy sexy, jonglant
entre deux filles et tes rêves olympiques, mais as-tu une idée de la manière dont
j’ai été traitée aujourd’hui ?
Il secoua la tête, souhaitant que je m’arrête, or je ne le fis pas.
— Putain… salope… chienne.
Il respira profondément à ces mots.
— Et c’est juste un aperçu. J’ai tout entendu et pas seulement de la part des
médias. Je ne peux pas sortir de ma chambre sans que quelqu’un murmure
derrière mon dos.
— Arrête, Andie.
Il avait du mal à encaisser tout ça ? Pauvre Freddie.
Il s’approcha pour m’emmener à l’écart. Je le laissai m’entraîner dans un
couloir sombre avant que je m’arrête et que je retire ma main.
— Tu sais quoi, Freddie ? Je suis venue à Rio pour gagner l’or, pas des cœurs.
Tu sais mieux que tout le monde ce que le village olympique est censé être. Je
voulais m’amuser et me concentrer sur le football, alors que tu as insisté et
insisté, et je t’ai laissé…
Je balaya ses traits, les hautes pommettes qui m’avaient séduite, la mâchoire qui
m’avait fait trembler, le regard franc. Je pouvais lire en lui comme dans un livre
ouvert rien qu’en plongeant dans son regard caramel.
Je lui brisai le cœur.
Il ouvrit une porte du couloir et me tira derrière lui. Il appuya sur l’interrupteur
et je clignai plusieurs fois des yeux le temps de m’habituer à la luminosité. Il
m’avait emmenée dans un placard à balais en désordre.
— Je ne peux pas te laisser partir, Andie. Pas maintenant…
Je laissai échapper un rire épuisé.
— Je ne te laisse pas le choix, asséna-t-il.
37
FREDDIE
Je passai les mains dans mes cheveux et me retournai pour regarder Andie. Les
répercussions de la journée étaient gravées sur ses traits. Ses yeux rouges et
gonflés. Ses joues irritées et sa chevelure en désordre. Elle avait vécu un
véritable enfer et maintenant elle s’éloignait de moi. Bien sûr qu’elle s’éloignait.
Elle voulait retrouver son ancienne vie, elle voulait que les histoires et les
articles disparaissent, sauf que cela n’arriverait pas. Me laisser n’y changerait
rien.
Je m’avançai et levai son menton. Elle résista, sa fougue n’était pas tout à fait
éteinte, malgré la tempête qu’elle a subie. Elle avait traversé tellement
d’épreuves ! Je ne pouvais qu’imaginer ce qu’avait été son calvaire, mais je
voulais qu’elle se sente mieux.
— Laisse-moi tout effacer, murmurai-je en embrassant la partie sensible de sa
peau, juste sous son oreille.
Elle frissonna contre ma main.
— Cela ne changera rien, Freddie.
— Laisse-moi essayer…
Ses yeux se fermèrent alors que je laissai traîner des baisers le long de son cou.
Son débardeur ajusté laissait deviner la pointe de ses mamelons sous le tissu.
Elle ne voulait rien de cette journée, pourtant elle me désirait, moi.
— Je ne te laisserai pas sortir de ma vie.
Elle secoua la tête. Elle ne me croyait pas. Le monde l’avait blessée. Mon
Andie si confiante était partie et, à sa place ne se trouvait que l’enveloppe vide
d’une fille perdue. Je voulais lui rappeler ce que je voyais quand je la regardais.
J’avais besoin qu’elle se souvienne que les potins et les insultes ne la
définissaient pas.
Je massai ses bras, détendant ses muscles. Elle était éreintée et tendue après une
journée entière passée en mode survie.
— Ces bras sont si forts, si puissants. Ce sont les bras d’une femme qui en a
battu des centaines de milliers d’autres pour être là où elle est aujourd’hui.
Elle gardait ses paupières fermées, pourtant une larme s’en échappa et coula sur
sa joue. Je la balayai et embrassai l’endroit où elle avait atterri. Puis, je me
baissai. Elle ouvrit les yeux pour me regarder passer mes doigts autour de ses
mollets.
— Ces jambes appartiennent à la femme la plus confiante et la plus belle que je
n’ai jamais rencontrée. Tu sens à quel point elles sont musclées ? Tu te rappelles
combien tu as travaillé dur pour ça ?
Elle m’observait en train de l’adorer en se mordant la lèvre inférieure.
— Tu t’en souviens, Andie ?
Elle hocha la tête, hésitante.
— Elles sont si belles ; je pourrais les vénérer tous les jours.
Je me redressai et remontai doucement le long de sa poitrine, appuyant ma main
contre son cœur, qui battait rapidement.
— Ce cœur, Andie…
Elle inspira profondément.
— Je veux qu’il soit entièrement à moi.
— Freddie…
Je ne lui laissai pas le temps de me repousser.
— Ce sourire. C’est ce qui m’a ensorcelé. Je suis impuissant quand je suis face
à lui.
Je traînai mon doigt sur sa lèvre. Je pouvais sentir son souffle et je voulais
l’embrasser. Je voulais voler cette bouche et lui montrer ce qu’elle signifiait pour
moi.
— Tu es confiante, tu es drôle et ils l’ignorent, Andie. Tu es plus que ce qu’ils
voient.
Elle se blottit contre moi et enroula ses bras autour de mon cou. Je lui
chuchotai :
— Je te le promets, Andie. Tu es plus que ce qu’ils voient.
Elle rit.
— C’est pour ça qu’on s’embrasse dans un placard à balais ?
Je souris et secouai la tête, glissant ma main sous la ceinture de son pantalon.
— Ferme les yeux.
Elle sourit tristement, logeant ses doigts dans mes cheveux.
— Je ne sais pas ce qui va se passer pour nous, Freddie.
Je voulais lui dire que tout serait facile à partir de maintenant, que nous
pourrions être ensemble et crier au monde entier d’aller se faire voir, mais,
sincèrement, je n’en étais pas plus sûr qu’elle.
— Donne-moi simplement ça, susurrai-je en embrassant son cou. C’est tout ce
dont nous avons besoin.
C’était un mensonge. Le sexe secret dans un placard à balais ne nous aiderait
pas bien longtemps. Andie méritait beaucoup plus, pourtant c’était la seule chose
que je pouvais lui donner, une chose qui n’empirerait pas la situation. Je pourrais
la rendre heureuse pendant ce court instant, lui faire oublier cette terrible journée
et lui rappeler pourquoi cela valait la peine de se battre.
Mes mains étaient partout, sur son ventre lisse sous son débardeur et glissant
vers le haut pour soupeser ses seins. J’avais plus besoin d’elle que de ma
prochaine course. L’eau était apaisante, mais Andie m’avait mis en feu. Son
contact suffisait à me faire perdre le contrôle.
— Embrasse-moi, m’implora-t-elle.
J’écrasai ma bouche contre la sienne et je la serrai contre mon corps. Je la
soulevai et elle enroula ses jambes autour de ma taille. Je voulais prendre mon
temps et faire l’amour avec elle sur des draps doux, sauf qu’il n’y avait pas de lit
dans les parages et pas de temps à perdre.
Je grignotai sa lèvre inférieure jusqu’à ce qu’elle s’ouvre à moi. Ma langue se
faufila et ses gémissements envoyèrent des vibrations dans ma gorge. Sa main se
fraya un chemin vers mon pantalon, elle était si douce et si chaude que je dus
étouffer un grognement d’excitation.
— J’ai besoin de toi.
— J’ai besoin de toi, répéta-t-elle alors qu’elle me caressait.
Je tins tendrement son cou, puis fis traîner mon doigt vers le centre de ses
cuisses.
— Je veux que tu viennes en premier. Je veux que tu sentes à quel point cela
peut être bien, tous les deux.
Ses doigts se crispèrent sur ma nuque. Je tournai mon doigt dans un mouvement
lent, l’excitant de plus en plus, et elle fit de même autour de ma nuque, me
montrant ce qu’elle voulait que je lui fasse. Elle ne me dit pas qu’elle était sur le
point de venir ; je pouvais la sentir jouir. Son corps tremblait contre le mien et je
la regardais s’abandonner, les yeux rivés sur ses traits délicats et sur la manière
sensuelle dont elle se laissait aller devant moi.
— Encore, supplia-t-elle.
Finalement, nous glissâmes sur le sol. Je me couchai sur le béton froid et Andie
chevaucha mes hanches. La seule ampoule de la pièce se balançait d’avant en
arrière, éclairant Andie une seconde puis la plongeant dans l’ombre la suivante.
Je saisis ses hanches et l’attirai vers moi. Sa bouche s’ouvrit, mais aucun bruit
n’en sortit. Je pensai que je lui faisais mal, cependant elle s’agrippa à mon torse
et se déplaça de haut en bas, prenant notre plaisir en main.
Je la regardai rouler ses hanches alors qu’elle glissait sur moi. Elle se mouvait
alors que j’empoignai sa taille.
— Putain, Andie…
Ses seins tressautaient tandis qu’elle me chevauchait. Je voulais les goûter, mais
elle écrasa sa bouche dans mon cou avec de doux gémissements. Ses mamelons
frottaient contre ma poitrine et ses cris témoignaient de son excitation. Ses mains
me griffaient alors que je l’enveloppai de mes bras. Je soutenais Andie tandis
que j’allais et venais en elle de plus en plus fort et de plus en plus vite.
Aucune promesse ne fut faite dans ce placard obscur, seulement nos sentiments
l’un pour l’autre furent énoncés aussi clairement que le jour. Elle leva la tête
pour me regarder dans les yeux.
C’est alors que je réalisai que la seule promesse que je pouvais faire était à moi-
même.
Je protégerais Andie, quoi qu’il arrive.
38
FREDDIE
— Fred, tu ne devrais pas être en train de te préparer pour ta course ? me
demanda mon avocat lors de notre appel.
— Je me dirige en ce moment vers le bassin.
— Mon Dieu…
— Écoute, Dave, j’ai besoin que tu commences à te pencher sur cette situation
avec Caroline. Je dois essayer de comprendre…
— Fred, tu es au milieu des Jeux olympiques.
— Et Caroline fait tout son possible pour me pourrir la vie.
— Tu as coupé tout contact avec elle, n’est-ce pas ?
— Je ne lui ai pas parlé depuis avant-hier, au bar.
— Et qu’en est-il pour Andie ? Je t’ai conseillé de…
— Je n’abandonnerai pas Andie.
La nuit dernière, quelques heures après nos retrouvailles dans le placard, je
l’avais appelée. J’avais supposé qu’elle m’aurait ignoré, pourtant, lorsqu’elle
avait décroché et que j’avais entendu sa voix, j’étais à nouveau plein d’espoir.
Nous ne pouvions pas parler longtemps. Elle avait un entraînement tôt le matin
et j’avais une course à la première heure.
— Je sais que je te l’ai déjà promis cent fois, mais je vais arranger ça.
Elle ne répondit pas.
— Est-ce que tu me fais confiance, Andie ?
— Bien sûr, mais je ne sais pas ce que tu veux que je te dise.
— Dis-moi que tu ne renonces pas à nous. Dis-moi que cet après-midi signifiait
autant pour toi que pour moi.
— Tout le monde me dit de rester loin de toi.
— Et c’est ce que tu souhaites ?
Elle soupira.
— Je devrais ! Une personne saine d’esprit aurait abandonné il y a déjà
quelques jours. Je ne te connais pas du tout, Freddie. C’est fou de se retrouver
dans une telle situation.
Je ne savais pas quoi répondre à cela, parce que c’était la vérité. Une personne
sage se serait déjà enfuie.
— Dis-moi quelque chose de positif, Andie. Dis-moi quelque chose à propos de
ta journée qui n’ait rien à voir avec cette merde.
Elle se mit à rire.
— Lisa m’a fait passer un sale quart d’heure pour être arrivée en retard à ma
séance de rééducation.
Je souris.
Même le silence était apaisant.
— Je vais essayer de jouer la finale dans quatre jours, poursuivit-elle. Lisa
m’aide à soigner mon poignet et à me préparer.
Je levai les sourcils.
— Je pensais que tu avais dit que le docteur…
— Je ne vais pas l’écouter.
— Tu es différente de toutes les femmes que j’ai rencontrées.
Je pouvais presque entendre son sourire quand elle répondit :
— Ne l’oublie pas.
Dave soupira au téléphone, me ramenant au sujet de la discussion.
— Tu as seulement quelques jours avant que les Jeux se terminent. Je vais
mettre mon équipe sur Caroline, et, pendant ce temps-là, j’ai besoin que tu restes
concentré sur la natation – si tu ne le fais pas pour toi, fais-le pour Andie.
39
ANDIE
— Andie, reste à l’écart pour les prochains exercices.
— Mais je peux…
La coach me jeta un regard noir.
— Ce n’était pas une demande.
Je serrai les poings et ignorai la douleur dans mon poignet alors que je me
dirigeai vers le banc. Il restait trois jours avant la finale, et la coach Decker me
traitait encore comme si j’étais en sucre. Elle m’avait forcée à rester à l’écart lors
des échauffements, toutefois je m’étais mise à courir autour du terrain, la défiant
du regard à chaque tour que je terminais. Après ça, elle m’avait exemptée de
presque tous les autres exercices. Mes jambes ne tiendraient plus si je faisais un
tour de plus, alors je n’avais plus rien d’autre à faire que de m’asseoir sur le banc
comme une perdante.
— Alignez-vous, mesdames ! cria la coach en attirant l’attention des filles.
Je me retournai et débouchai ma bouteille d’eau avec plus de force que
nécessaire. J’avais déjà fait le double de mon cardio habituel et il restait encore
une heure d’entraînement.
— Andie, repose-toi, c’est tout.
Je résistai à l’envie de lui faire un doigt d’honneur et lançai ma bouteille sur le
sol. Les temps de repos devenaient de plus en plus insoutenables parce que la
douleur que je ressentais en me dépensant m’aidait à oublier ma peine. La coach
Decker était soit froide, soit totalement inconsciente de la souffrance que
j’éprouvais à assister aux entraînements d’une équipe dont je ne faisais plus
partie.
***
Deux heures plus tard, je me retrouvai dans mon appartement, plus frustrée que
jamais. Je souhaitais pouvoir appeler Freddie pour lui parler de ma journée, mais
il était en pleine compétition, gagnant probablement ses courses et battant des
records. J’avais vu à la télé qu’il avait déjà deux médailles d’or à son actif. Je
décidai alors d’appeler ma mère.
Le téléphone sonna deux fois avant qu’elle réponde et qu’elle ne commence à
parler à brûle-pourpoint. Avec elle, les appels téléphoniques ne commençaient
jamais véritablement. Dans son esprit, nous discutions tous les jours, toute la
journée.
— Andie, mémé est juste à côté. Les dames du club de bridge veulent la
chasser du groupe.
— Eh bien, nous souffrons tous avec elle.
— Tout le monde parle de toi et de Freddie. Je pensais que cela se calmerait
après le joueur de ping-pong qui a été pris pour dopage, mais vous êtes toujours
à la une.
— J’ai la fête du magazine Sports Illustrated ce soir. Je vais essayer de calmer
un peu les choses.
Elle soupira fortement.
— Tu es sûre que c’est une bonne idée d’aller à cette soirée ? J’ai l’impression
que tu mets de l’huile sur le feu.
— L’équipe de com’ m’a dit que, selon l’opinion publique, tu n’es pas coupable
tant que tu n’agis pas comme tel. Donc, si je me cache trop longtemps, les gens
vont croire que j’ai des raisons de le faire.
— Eh bien, fais attention, alors.
Si une personne supplémentaire me disait de faire attention, de me concentrer
sur le football ou de rester loin de Freddie, j’allais m’arracher les cheveux.
Heureusement, j’entendis quelqu’un frapper doucement à la porte de ma
chambre avant de pouvoir lui dire ça.
— D’accord. Je dois te laisser maintenant, maman.
J’allai ouvrir le battant, surprise de trouver Georgie derrière. Elle portait un
petit short en jean et un débardeur. Elle avait mis ses lunettes de soleil sur la tête
pour garder ses longs cheveux hors de son visage, et, dans ses bras, il y avait
deux cartons de plats à emporter, dont l’odeur me fit immédiatement saliver.
— Chérie, je n’ai pas fini. J’allais…
— Je te parlerai plus tard, maman.
— Promets-moi de te concentrer sur le football, et, si tu es avec Freddie,
assure-toi de pratiquer en toute sécurité…
Oh, mon Dieu…
Je raccrochai et regardai Georgie avec hésitation.
— Je viens avec des cadeaux, me dit-elle en me montrant les emballages.
D’abord, un peu de nourriture chinoise telle que est interprétée par le Brésil.
Avec la barrière de la langue, je ne suis pas sûre de ce que j’ai commandé.
Heureusement, j’ai récupéré une bouteille de vin pour nous aider à descendre
tout ça.
Je ris.
— Oh, la vache…
Avant même que je l’invite à entrer, elle pénétra dans ma chambre et referma la
porte avec son pied. J’avais légèrement envie de lui demander de partir – je ne
me sentais pas vraiment d’humeur à avoir de la compagnie –, mais elle s’était
déjà installée sur le sol et avait ouvert l’un des cartons. Une odeur épicée flotta
dans la pièce et je savais qu’il n’y aurait aucun moyen de la prier de s’en aller. Et
puis, j’étais affamée. Je n’avais pas encore déjeuné et j’évitais à tout prix la zone
des restaurants. J’avais prévu de mendier de la nourriture à Kinsley ou à Becca,
mais c’était beaucoup plus pratique comme ça.
— Comment es-tu arrivée jusqu’ici ? demandai-je alors que je m’asseyais face
à elle sur le sol.
Elle était assise, jambes croisées, et attaquait l’un des cartons avec ses
baguettes. Elle avait la bouche pleine quand elle tourna la tête en direction du
salon.
— Par la porte, dit-elle d’un ton dépourvu de sarcasme.
Je fis une note mentale pour réprimander mes colocataires d’avoir laissé la
porte déverrouillée.
— Tiens, mange, m’intima-t-elle en me passant l’autre carton. Ça a l’air d’être
du riz au poulet frit, mais je ne peux pas en être sûre. Bref, est-ce que… tu vas
bien ?
Je haussai les épaules.
— Freddie m’a dit que Caroline avait donné cette photo à la presse. C’est
pourquoi je suis là : il veut s’assurer que tu ailles bien.
Je gardai mon regard posé sur mon riz. Georgie avait traité Caroline de tous les
noms quand je l’avais rencontrée pour la première fois, mais je n’avais pas réussi
à déterminer si elle était véritablement amie avec elle ou non. Il m’arrivait très
souvent d’insulter Kinsley et Becca, mais elles étaient comme des sœurs pour
moi ; peut-être était-ce ainsi qu’elle se sentait vis-à-vis de Caroline.
— Juste pour que tu le saches, poursuivit-elle en voyant que je n’avais pas de
réponse à lui donner. En excluant le fait que c’est mon frère, j’ai pensé que cette
photo était très sexy. Tout le monde sur Internet est obsédé par toi maintenant.
Je plissai des yeux.
— Ils sont obsédés par la haine qu’ils me portent.
Elle rit.
— Certains d’entre eux, oui, or si tu commences à creuser dans les blogs et les
hashtags, tu constateras qu’il y a une partie « silencieuse » qui est complètement
folle de toi.
Je secouai la tête.
— Bien, on arrête de parler de cette photo, sérieusement.
Cela ne faisait qu’un jour que l’histoire avait éclaté, et je n’avais toujours pas
de prise réelle sur mes émotions. Je m’étais écroulée tôt la veille et j’avais dormi
aussi tard que possible ce matin. Avoir pu grappiller huit heures de sommeil
semblait m’avoir aidée, mais mes yeux étaient encore bouffis et cette histoire,
encore très loin d’être mon sujet de conversation préféré.
— Freddie m’a dit que la fête de Sports Illustrated avait lieu ce soir. Tu dois y
aller ?
Je fronçai les sourcils.
— Malheureusement.
Elle hocha la tête.
— Caroline y va aussi. Elle me l’a dit au petit déjeuner.
Je suspendis le mouvement de mes baguettes alors que je m’apprêtais à les
porter à ma bouche.
— Tu as déjeuné avec elle ?
— Oui. (Elle se mit à rire.) Tu as oublié que ma mère l’a chargée de me
chaperonner pendant que je suis ici ? Nous sommes installées dans une grande
suite à l’hôtel.
Mes yeux s’écarquillèrent.
— Ferme ta porte la nuit, surtout.
Ce coup bas sortit de ma bouche avant que je puisse l’arrêter, mais, quand je
regardai Georgie, elle n’avait pas l’air offensée. Elle souriait.
— Ne t’inquiète pas, c’est ce que je fais. J’ai toujours su que Caroline était une
plaie, et le fait qu’elle soit cinglée n’est pas très surprenant. En fait, cela m’a un
peu soulagée de savoir qu’il y a quelque chose qui se passe dans cette grosse
tête, même s’il s’agit d’un complot ou d’une machination.
— Vous n’étiez pas amies à Londres ?
Les yeux de Georgie sortirent presque de ses orbites.
— Je préférerais me couper le bras droit plutôt que de traîner avec Caroline.
Pour elle, un vendredi soir sympa se résume à réorganiser son placard et à siroter
un peu de champagne en regardant son linge tourner dans sa machine à laver.
Je m’esclaffai. Mon Dieu, ça faisait du bien de rire à nouveau, surtout lorsque
ma nouvelle ennemie jurée était la cible de la blague.
— En fait, je suis vraiment contente de partager la suite avec elle, parce que
maintenant je peux mieux la surveiller.
Je hochai la tête.
— C’est un bon point.
— Par exemple, je sais qu’elle va porter une super robe pour l’événement de ce
soir.
Mon regard se tourna vers les deux robes suspendues à la porte de mon placard.
Pendant l’entraînement, un styliste était venu déposer des tenues pour Kinsley,
Becca et moi, que nous devions porter. C’était une soirée glamour, une chose à
laquelle j’avais très hâte de participer avant le jour maudit C-2K16. (C’est-à-dire
le jour où Caroline partagea l’histoire avec la presse.)
— Ce sont tes robes pour ce soir ? demanda Georgie en montrant les housses
suspendues.
Je hochai la tête. La première était une robe blanche avec une simple broderie
ajustée. L’autre était noire et courte, avec un corsage sans bretelles et une jupe
ample qui moulait mes hanches quand je marchais.
— Quelle couleur portera-t-elle ? questionnai-je.
— Rose pâle. (Elle feignit un bâillement.) Cette femme sait jouer la vierge
innocente à la perfection. Je te le jure.
Je plissai les yeux.
— Je vais porter la noire, alors.
Mon équipe de com’ voulait que je m’habille de façon conservatrice, et la robe
blanche était une meilleure option, pourtant je trouvais que la couleur noire était
plus puissante. Caroline voulait que je me recroqueville et que je me cache, mais
je n’étais pas prête à fuir pour le moment. Georgie frappa dans ses mains et se
pencha en avant pour attraper mon carton de nourriture chinoise.
— Eh ! Je mangeais ça !
Elle secoua la tête.
— Non. Plus de chinois. Si tu vas à cet événement en présence de Caroline, tu
dois être sexy.
Je voulais lui rappeler que je m’entraînais plusieurs fois par jour, que je pouvais
manger tout ce que je voulais quand je me dépensais, mais elle était déjà en train
de se redresser pour me jauger.
— Un peu de maquillage et un peu de laque, et ça ira… Peut-être un bon
gommage, aussi.
Elle se gratta le nez.
— Quoi ? J’étais en train de m’entraîner, me défendis-je en repoussant des
mèches de cheveux qui étaient tombées sur mon visage.
— Je suppose que ce n’est pas grave de toute façon. (Elle haussa les épaules.)
Mon frère t’adore, avec la sueur et tout.
Ma poitrine se resserra à la mention de Freddie. Je ne voulais pas parler de lui.
Je ne voulais pas penser à sa beauté ni à sa douceur. Jusqu’à ce qu’il ait réglé les
choses avec Caroline, il était inutile de rêver de lui. Malheureusement, il
paraissait très dur de l’oublier, surtout quand j’avais sa sœur assise en face de
moi, me lançant un sourire suffisant.
— Il ne va vraiment pas bien depuis deux jours. Il essaie de se concentrer sur
ses courses autant que possible. Caroline n’a pas arrêté de tenter de le contacter,
mais il a ignoré ses appels. Et elle n’a pas cessé de s’en plaindre pendant le petit
déjeuner.
— Se rend-elle compte que tu sais qu’elle est folle ?
Georgie secoua la tête.
— Je fais comme si de rien n’était. Tu sais : « Reste proche de tes amis, et
encore plus de tes ennemis. »
Je laissai tomber mon sac sur la table.
— Je vais prendre une douche.
— Très bien, je vais aller nous chercher quelque chose de moins lourd à
manger.
Je lui fis un signe de la main.
— N’oublie pas de t’hydrater ! Je t’aide pour le sac de nœuds que tu as sur la
tête quand je reviens ! Nous n’avons pas de temps à perdre.
— Georgie, il n’est que 14 heures et la soirée commence à 18 heures.
Elle soupira, déjà exaspérée.
— Exactement ! Et nous sommes déjà en retard.
J’étais encore sous la douche quand elle revint, mais cela ne l’arrêta pas le
moins du monde. Elle s’assit de l’autre côté du rideau et me parla de la soirée.
— Bonne nouvelle, lança-t-elle. Fred m’a demandé si je voulais assister à la
soirée avec lui. Il m’a dit que ce serait amusant pour moi, mais je pense qu’il
espère juste que je fasse tampon entre lui et Caroline.
Je passai l’après-shampooing sur mes cheveux.
— Bien, je suis contente d’avoir une alliée.
— Je n’ai même pas apporté de robe.
— Tu peux mettre la blanche accrochée à la porte.
Elle rit.
— Super, quelqu’un va être plus angélique que Caroline. Elle va détester ça.
40
FREDDIE
Une berline noire s’arrêta devant le complexe. Je tins la portière ouverte afin
que Georgie puisse se glisser sur le siège arrière. Nous étions en retard pour la
fête de Sports Illustrated – la cérémonie de remise des médailles et l’interview
après la dernière course s’étaient éternisées –, et Georgie était impatiente d’y
être.
— Allez, Fred, me pressa-t-elle alors que je m’inclinais et m’installais dans la
voiture à ses côtés. Nous devons nous dépêcher ou nous n’arriverons pas avant
Andie.
Elle vérifiait son téléphone, envoyant probablement un texto à cette dernière. Je
voulais me pencher et ajouter mon propre message, mais je m’arrêtai et regardai
Georgie à la place. Elle avait l’air plus mature que lorsque je l’avais laissée à
Londres quelques semaines auparavant. Dans sa robe blanche et ses talons, il
était presque facile d’oublier qu’elle avait été naguère ma petite morveuse de
sœur. Je pouvais encore me rappeler lorsqu’elle courait derrière mes amis,
essayant de leur décrocher un coup de poing ou un baiser. (Le plus souvent,
c’était la première option.) Elle avait toujours été une fillette sûre d’elle, et sa
confiance n’avait pas diminué avec l’âge. Même maintenant, personne ne
pouvait se mettre en travers de son chemin si elle avait une idée en tête.
— Tu es jolie, Georgie.
Elle repoussa mon compliment de la main et continua à envoyer des messages.
Je ris et regardai par la fenêtre.
— Comment allait Andie quand tu l’as quittée ?
Georgie m’avait envoyé un texto pour me faire savoir qu’elle se préparait avec
Andie. Le fait qu’elles soient devenues amies toutes les deux me facilitait la vie.
J’étais au milieu de mes épreuves de natation et loin de mon téléphone la plupart
du temps.
— Quoi ? demanda Georgie en me montrant ses yeux noisette. Tu veux savoir
si elle se lamentait parce que tu lui manquais ?
Je souris.
— Un peu de lamentations n’a jamais blessé personne.
— Eh bien, c’est dommage. Elle m’a parlé d’une dizaine de footballeurs avec
qui elle aimerait bien batifoler.
— Georgie…
Elle grogna.
— Bon. En fait, elle est amoureuse, bien que seul Dieu sache pourquoi. Elle est
beaucoup plus jolie que toi et peut avoir n’importe quel mec craquant, avec
moitié moins de problèmes.
— Tu ne t’es pas déjà dit que, peut-être, elle me trouvait beau et pensait que
j’en valais la peine ?
Elle plissa les yeux, comme si elle essayait de me regarder sous un autre jour,
puis elle secoua la tête.
— Non, ce n’est pas ça. Elle doit vraiment aimer l’accent. Ou peut-être les
médailles d’or.
— Merci pour le vote de confiance, G.
Elle tendit le bras pour me toucher la main.
— Sincèrement, j’aime vraiment Andie. Elle est drôle et belle, et vous semblez
vraiment être faits l’un pour l’autre.
Les flashs des appareils photo détournèrent mon attention de Georgie avant que
je puisse acquiescer. Le chauffeur s’était arrêté devant le lieu où se déroulait la
fête et, soudain, je me retrouvai face à un nouveau tapis rouge. Les Jeux
olympiques étaient déjà suffisamment éprouvants – avec quinze courses
(qualifications, demi-finales et finale) se déroulant sur six jours – sans tous ces
événements parallèles qu’ils nous avaient compilés nuit après nuit. À la fin de ce
marathon médiatico-sportif, plutôt que de faire la fête et de célébrer les
médailles, je savais que je préférerais passer un bon week-end dans mon
appartement à Londres : pas de journalistes, pas d’appareils photo, pas de
questions intrusives. Juste un moment seul avec Andie. Le chauffeur ouvrit la
portière arrière et je sortis avant de me retourner pour tendre mon bras à Georgie.
Ils avaient commencé à crier mon nom au moment où notre voiture s’était
arrêtée, mais avec Georgie à mes côtés, la frénésie monta encore d’un cran.
— Georgie, que portez-vous ?
— Qui a dessiné ces chaussures ?
Je la poussai devant moi sur le tapis, lui laissant goûter aux joies des flashs
pendant un moment. En Angleterre, la presse n’en avait jamais assez de Georgie.
Elle était la plus jeune membre de la famille Archibald, et, après la mort de notre
père et d’Henry, la presse souhaitait la voir grandir comme une enfant sauvage et
émotive. Elle supposait la plupart du temps que les règles ne s’appliquaient pas à
elle, mais elle avait souvent plus la tête sur les épaules que la plupart des adultes.
— Je suis fier de toi, Georgie, dis-je en me penchant et en lui faisant un gros
câlin.
Pour une fois, j’étais content que les photographes soient dans les parages.
J’aurais apprécié une copie de cette photo, ne serait-ce que parce que Georgie
n’était pas une grande fan des démonstrations d’affection en public, et il y avait
cinquante pour cent de chance qu’elle ait fait une grimace dès que je l’avais
étreinte.
— Quelle adorable réunion de famille !
Je libérai Georgie et me tournai pour trouver Caroline à quelques mètres de là,
habillée comme la figurine de pièce montée d’un mariage. Sa robe rose clair
ressemblait à ce que porterait une étudiante de première année pour un récital de
danse. Pour parachever son look, elle avait ajouté un délicat collier de perles.
— Caroline ! appela un photographe.
Elle se tourna afin de prendre la pose pour les photos, et je profitai de
l’occasion pour pousser Georgie vers le bout du tapis rouge. Il y avait un groupe
de journalistes qui se promenaient près de l’entrée, et je souhaitais les éviter.
Sauf que l’un d’eux cria une question que je ne pouvais pas ignorer.
— Est-ce qu’elle vous a pardonné, Freddie ? Êtes-vous encore prêt à épouser
Caroline ?
Je fis signe à Georgie de continuer vers l’intérieur et me tournai en direction
des caméras. Si je voulais mettre fin à mon histoire avec Caroline, c’était le
moyen le plus simple. La télévision en direct ne pouvait pas mentir.
— Freddie ! Pourriez-vous nous donner des détails sur le mariage ?
— Il n’y aura pas de mariage…
Je sentis une main sur le bas de mon dos alors que Caroline s’empressa de
m’interrompre. Elle toussa, et prit un air léger et désinvolte qui me noua
l’estomac.
— Nous sommes toujours en train d’essayer de dépasser ce moment difficile et
nous vous serions reconnaissants de respecter notre vie privée.
— Êtes-vous toujours fiancés ? demandèrent-ils sans grande conviction.
— Non, répondis-je.
Les flashs crépitèrent.
— Le mariage est-il annulé à cause du scandale de votre liaison avec Andie
Foster ?
Caroline se mit à rire et secoua la tête.
— Si vous voulez bien m’excuser, je dois vraiment parler avec mon fiancé.
— Il n’y aura pas de mariage, continuai-je, regardant directement l’une des
caméras, de sorte que mes mots ne puissent pas être mal interprétés. Il n’y a plus
de fiança…
— Freddie ! cria Caroline, soudainement au bord des larmes. Ne fais pas ça, s’il
te plaît.
Sa main était pressée contre son ventre, comme si elle était malade, et de vraies
larmes glissaient sur ses joues. Je me rapprochai et saisis son bras pour la tirer
hors du tapis. Il n’y aurait pas d’entrevues honnêtes tant qu’elle serait présente.
Je l’attirai dans la fête et contournai le vestiaire et les cocktails. Je trouvai le
premier coin tranquille et me tournai vers elle.
— Je ne joue pas à ce jeu, Caroline.
Elle se mit à rire, les larmes et les signes de malaise ayant complètement
disparu. Je savais qu’il s’agissait d’une mise en scène, mais il était tout de même
étonnant de voir à quelle vitesse elle pouvait changer de personnage. En vérité,
je l’aurais nommée pour un Oscar si elle n’avait pas essayé de ruiner ma vie.
— Tu m’entends, Caroline ? Ce n’est pas un jeu.
— Je sais, Frederick. Les jeux ont des résultats multiples, mais le sport que
nous pratiquons n’en a qu’un.
Elle tira quelque chose de son sac, un petit morceau de papier carré. Il me fallut
une fraction de seconde pour comprendre ce que c’était. Une fraction de seconde
était tout ce qu’il fallut pour que ma vie vienne s’arrêter devant mes yeux. Une
fraction de seconde…
— J’espérais te surprendre dans des circonstances plus propices, or après ta
petite crise, je suppose que ce soir fera l’affaire. (Elle tint la photo contre son
ventre pour que je la voie.) Voilà ton futur enfant, Freddie.
***
Je tenais l’échographie dans ma main, étourdi.
— Comment…
Elle rit.
— Tu sais, Frederick, quand deux personnes ont des relations sexuelles non
protégées, parfois…
— Tais-toi. Juste… ferme-la.
Je ne pouvais pas supporter de la voir se moquer de moi.
— Quelle façon de parler à la mère de ton enfant !
— Je vais vomir.
— Essaie de ne pas tacher ton costume. Ils auront besoin d’une photo
convenable pour illustrer les articles à propos de la grossesse.
Mon corps tremblait d’une nervosité incontrôlable.
— Je ne te laisserai pas faire ça.
Elle sourit.
— Oh si, Frederick, tu me laisseras faire. Et tu sais pourquoi ? Parce que tu
aimes cette petite pute américaine et que tu ne veux pas aggraver les choses pour
elle.
Je faillis la gifler. Ma main s’arrêta à quelques centimètres de sa joue après que
je me sois souvenu que nous étions au milieu d’une fête.
Elle pouffa pour montrer sa désapprobation.
— Frapper une femme enceinte ? (Elle repoussa ma main.) Vraiment, Frederick
? Ne rends pas les choses plus difficiles qu’elles ne le sont déjà.
— Je ne t’aimerai jamais.
Elle rit.
— Je ne veux pas de ton amour. Je veux simplement être Sa Grâce la duchesse
de Farlington.
Ses paroles ne me surprirent guère.
— Je veux un test de paternité.
— Sage demande. (Elle sourit avant de se pencher et de saisir ma cravate.) Je
t’assure, cependant, cher fiancé, que tu es bien le père de ce bébé.
Je blêmis. Si c’était vrai et que Caroline portait mon enfant, je n’avais personne
d’autre à blâmer que moi-même.
Je me protégeais toujours, mais cette nuit où j’avais vu Caroline avant de partir
pour Rio restait très floue. Nous étions tous les deux chez mon ami. Elle m’avait
servi un verre d’eau et m’avait fait asseoir. Puis, je l’avais invitée dans mon
appartement afin que nous puissions discuter. Je voulais connaître la femme avec
qui je devais me marier. Je voulais savoir si elle était drôle ou terne, timide ou
confiante.
Je pensais qu’elle aurait refusé, pourtant elle avait volontiers accepté. Elle
s’était assise sur mon canapé et avait déboutonné sa chemise toute seule. Je me
rappelais avoir lutté pour garder l’équilibre alors que je la regardais se
déshabiller. Les détails étaient tellement embrouillés… Je n’étais pas sûr de qui
avait fait le premier pas, mais je me souvenais de l’avoir baisée, trop ivre pour
remarquer la gravité de la situation.
Elle était partie le matin, mais elle avait laissé une note sur le comptoir de ma
cuisine.
« Peut-être que cela ne doit pas être si mal… – C. »
Je vis rouge. Caroline me regarda avec ses yeux ronds. Maintenant, je voulais la
tuer. J’aurais pu la tuer. La prétendue mère de mon enfant. Elle était ignoble et je
voulais qu’elle sorte de ma vie une bonne fois pour toutes. Je tendis le bras et
serrai la main qu’elle avait passée autour de ma cravate. Elle fronça les sourcils
et ses traits délicats grimacèrent de douleur.
— Ça fait mal, Frederick.
Sa voix avait pris une teinte paniquée. Cela faisait du bien de lui rappeler à
quelle vitesse les choses pouvaient tourner. Elle pouvait manigancer ses petits
complots et s’installer dans ma vie, mais on ne pouvait pas nier qu’il serait très
facile de reprendre le contrôle. Une main autour de son cou et Caroline serait
partie.
— Frederick, tu me fais peur.
Je serrai encore plus fort. Je voulais la briser comme elle me brisait.
— Même si tu avais cet enfant, je resterais avec Andie. Je ne t’épouserai
jamais, Caroline.
Ses yeux se plissèrent.
— Nous partagerons la garde et communiquerons par l’intermédiaire de nos
avocats, rien de plus, poursuivis-je.
— Non, Frederick, encore une fois tu es trop lent, riposta-t-elle en griffant ma
main jusqu’à ce que je la relâche.
Elle fit deux pas en arrière et glissa l’échographie dans son sac à main.
— Tu te rendras compte assez tôt que tu n’as pas d’autre choix que de
m’épouser.
Son sourire sournois était suffisant pour me tuer.
Je glissai les mains dans mes cheveux.
— Comment peux-tu être si délirante ?
— Si tu penses que tout le monde déteste ta précieuse Andie parce qu’elle a été
l’objet de ton infidélité pour une nuit, imagine à quel point ils vont la mépriser
une fois qu’ils sauront qu’elle a comploté pour rompre une famille.
— Non.
Je secouai la tête.
Elle envoya un sourire à un invité qui errait dans le coin puis braqua son regard
sur moi.
— Si tu ne t’arrêtes pas, je ne m’arrêterai pas, jusqu’à ce que tu aies tout perdu,
Frederick. (Elle s’avança et se dressa sur la pointe des pieds pour m’embrasser
sur la joue.)
— Plus tôt tu t’en rendras compte, mieux ce sera.
Elle retourna à la fête et je restai planté là. Le monde entier continua de tourner,
mais je me retrouvai là avec les sens engourdis. Les serveurs passaient avec des
plateaux de boissons et de nourriture. Les invités marchaient autour de moi. Les
rires et les bavardages, la musique et la vie se poursuivaient, mais je fixais un
point sur le mur. Le son de mon cœur qui battait rapidement suffisait à me
remplir les oreilles. Je n’entendis pas Georgie quand elle s’approcha de moi et
me secoua le bras. Je regardai ses boucles se déplacer, mais j’étais loin du
monde.
J’étais vraiment sur le point de devenir père ?
Caroline avait-elle manipulé ma vie si facilement qu’il n’y avait plus de porte
de sortie ? Je clignai des yeux et Georgie était là, essayant d’attirer mon
attention. Je clignai de nouveau des yeux, et elle était partie. Finalement, je
bougeai. Je me tournai vers les portes de la fête et je me dirigeai vers elles,
encore dans le brouillard. Quelqu’un prit mon bras pour me poser une question,
mais je m’éloignai et continuai de marcher sans même jeter un coup d’œil. Les
gens ne cessaient d’arriver en souriant et en riant. Comment les autres
pouvaient-ils être aussi heureux ? Ne comprenaient-ils pas ce qui se passait ? Ne
le voyaient-ils pas ?
— Freddie.
La voix d’Andie fut la première chose à me sortir de ma torpeur. Ses doigts se
mêlèrent aux miens alors qu’elle m’amenait à l’écart. J’avais failli sortir de la
fête, mais elle était là, me tirant vers elle, me sortant hors du brouillard.
— Je dois partir, soufflai-je en regardant ses lèvres.
Elles étaient toujours irrésistiblement roses, charnues et belles. Ses lèvres me
manqueraient.
— Non, dit-elle en secouant la tête et en essayant d’attirer mon regard. La fête
vient de commencer. Reste. J’ai besoin de te voir. Reste.
Elle était magnifique dans cette robe noire, petite, subtile et réelle. Je fis glisser
mon doigt le long de sa clavicule, la sentant inspirer profondément. Cette partie
de sa peau me manquerait aussi, juste au-dessus de ses seins. Elle était
ultrasensible à cet endroit-là et je savais que, si je me penchais et y pressais ma
bouche, elle s’écroulerait dans mes bras.
— Je pars, dis-je d’une voix presque méconnaissable.
Sa main s’enroula autour de la mienne, essayant de me forcer à rester. Ce
n’était pas la même sensation que le contact de Caroline. Quand Caroline avait
attrapé ma cravate, c’était une vengeance. Andie me toucha avec amour, besoin
et passion. Son contact me manquerait terriblement.
— Caroline est enceinte.
Sa main se sépara de la mienne.
Une seconde, elle était là, me priant de rester, et la suivante, elle faisait un pas
en arrière et secouait la tête, perdant déjà espoir en nous. Je l’avais amenée dans
ce placard et j’avais essayé de lui prouver que nous pouvions être ensemble.
Mais là, c’était trop, même pour mon Andie.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
Sa voix tremblait. Elle pleurait et je reculai, lui donnant l’espace imposé par
Caroline.
— Elle est enceinte, répétai-je.
Je me penchai pour essuyer les larmes de ses joues, mais elle détourna la tête
avant que je puisse accomplir mon geste.
— Non.
Mon cœur n’avait jamais été ainsi brisé par un seul mot avant ce moment-là.
Elle se retourna et s’éloigna de moi. Je voulais crier pour la retenir.
Ne pars pas.
Ne me quitte pas.
Ne mets pas fin à tout ça.
Elle n’était déjà plus là, traversant l’assistance aussi vite qu’elle le pouvait. Elle
mettait autant de distance entre nous que possible. Ce n’étaient plus des mots qui
nous séparaient, mais un mur.
41
FREDDIE
Je me précipitai dans l’ascenseur et je frappai le numéro de l’étage d’Andie
avant de pouvoir changer d’avis. La fête de Sports Illustrated avait pris fin
quelques heures auparavant, mais j’étais parti tôt et avais pris un taxi pour faire
le tour de Rio. J’étais en ville depuis des jours et je n’avais rien vu au-delà du
village olympique et de la piscine. Je n’avais pas encore réalisé à quel point la
ville était vivante. Les rues étaient chaleureuses, colorées et bruyantes. La
musique sortait des bars et des restaurants devant lesquels nous étions passés,
créant une toile de fond pour la balade. J’avais regardé des groupes d’amis et des
couples sortir des bars, riant et se serrant les uns contre les autres. Tout le monde
était de sortie, faisait la fête et profitait de la vie d’une manière que je n’avais
jamais connue auparavant. Je me retrouvais à souhaiter être l’une de ces
personnes dans les rues, un mec normal avec une pinte à la main, qui ne se
soucie pas du monde autour de lui.
J’avais demandé au chauffeur de taxi de continuer à conduire jusqu’à ce que
nous ayons traversé une grande partie de la ville. Au moment où nous étions
rentrés au village olympique, j’avais pu enfin respirer à nouveau. Cela faisait
près de trois heures qu’Andie s’était éloignée de moi, et elle me manquait déjà
terriblement. Je me penchai et frappai de nouveau le numéro de son étage,
voulant que l’ascenseur accélère. J’avais eu le temps de réfléchir, et maintenant
j’avais besoin de la voir. Le couloir menant à sa porte était assez calme car je
pouvais entendre des voix murmurer à l’intérieur de l’appartement.
Je ne pus m’empêcher de sourire un peu lorsque Becca ouvrit la porte d’un
coup sec et baissa la tête, confuse.
— Freddie ? Que fais-tu ici ?
— Est-ce que Andie est là ? demandai-je avec hésitation.
Je ne savais pas si elle leur avait déjà raconté l’histoire de la grossesse. Pendant
une fraction de seconde, je pensai couvrir mon visage au cas où un coup de
poing arriverait dans ma direction.
— C’est Andie ? cria Kinsley depuis le salon. Dis-lui que je suis très en colère
contre elle d’avoir disparu de la fête !
Becca leva les yeux au ciel.
— Non ! C’est Freddie !
— Oh ! Salut, Freddie !
Je me passai les mains dans les cheveux.
— Becca, est-ce qu’Andie est là ?
Elle fronça les sourcils et regarda la porte ouverte de la chambre d’Andie.
— Non. Elle ne t’a pas dit ? Elle est sortie avec Georgie. Je ne sais pas à quelle
heure elles vont rentrer.
Ah ! Cela expliquait les textos agressifs que j’avais reçus de ma sœur au cours
des deux dernières heures.
Georgie : Tu as vraiment merdé sur ce coup-là. Je veux dire, honnêtement,
Fred, à quoi tu pensais ?
Georgie : Je vais t’étrangler moi-même si tu as engrossé cette grosse tarée.
Elle est cinglée et son gamin sera cinglé aussi.
Georgie : Oh, mon Dieu. Elle l’appellera probablement Paprika ou Apple, ou
pire : Caroline Jr.
Georgie : Je n’aurai pas de nièce qui s’appellera CAROLINE JR !
— Bon. (Je serrai les poings pour ne pas passer les mains dans mes cheveux
pour la centième fois de la journée.) Tu pourras lui dire que je suis venu quand
elle rentrera ?
Je pouvais voir la pitié dans ses yeux alors qu’elle hochait la tête. Elle était
désolée pour moi, le gars qui poursuivait Andie. C’était une sensation inconnue
de perdre la chasse et, en me dirigeant vers les ascenseurs, défait, je me
demandai si je n’avais peut-être jamais eu Andie rien qu’à moi.
— Freddie !
Je me retournai pour voir Becca me poursuivre dans le couloir. Elle me serra le
bras une fois qu’elle arriva à ma hauteur et me regarda dans les yeux.
— Tu n’es pas en train de jouer avec elle, n’est-ce pas ?
Je fronçai les sourcils.
— Les derniers jours ont été un enfer pour elle. Elle a été si stressée à propos de
son poignet. Elle a rendez-vous avec son médecin demain. Est-ce qu’elle te l’a
dit ? (Je secouai la tête et elle continua.) Ouais. Ils vont faire une IRM, et ensuite
elle doit espérer qu’ils acceptent qu’elle joue le dernier match. Et ce n’est même
pas la moitié de ce qu’elle traverse, Freddie. Elle ne peut quitter notre
appartement sans que les gens essaient de la prendre en photo ou de l’insulter.
Même les filles de notre équipe se sont détournées d’elle ces derniers jours. (Je
grimaçai et elle serra mon bras encore plus fermement.) Je ne t’accuse pas, et je
ne te dis même pas de dégager ou quoi que ce soit. Je veux juste savoir. Je veux
que tu me dises droit dans les yeux que tu ne lui fais pas subir tout ça juste pour
le sport.
Elle me contemplait avec un tel sérieux et un tel désespoir que trois petits mots
sortirent avant même que je les pense complètement :
— Je l’aime.
Sa bouche s’ouvrit. Elle secoua la tête et bégaya :
— T-tu quoi ?
Je souris.
— Becca, je l’aime. Tu peux lui dire que je suis passé ? S’il te plaît ?
— Bien sûr.
Je hochai la tête et me retournai.
— Si ça t’intéresse, Freddie, lança-t-elle derrière moi. Je suis à fond avec vous
deux.
42
ANDIE
— Andie, il n’y a aucune honte à rentrer à la maison pour prendre soin de toi.
Ton père et moi avons passé des coups de fil, et nous avons trouvé le meilleur
spécialiste du pays : le Dr Weinberg. Il a travaillé avec les deux sœurs Williams !
— Je vais y réfléchir, maman.
Je savais que c’était une erreur de répondre à son appel alors que j’attendais que
le médecin m’ausculte. Je l’avais fait à dessein, en supposant que ce serait une
bonne distraction pour m’empêcher de penser à Freddie. Mais maintenant, je
n’étais pas sûre de ce que je préférais : écouter ma mère me dire d’abandonner
ou me perdre dans mes pensées en imaginant Caroline enceinte.
— Tu peux prendre un avion pour rentrer à la maison, et papa et moi, nous
viendrons te chercher à l’aéroport. Tu regarderas la finale ici, avec nous.
Elle venait de décrire mot pour mot mon pire cauchemar, et elle ne l’avait
même pas compris.
— Maman. Je vais rester à Rio. Je vais jouer cette finale.
— Je ne pense pas que ce soit une idée intelligente, chérie.
J’étais en colère, mais je pensais qu’elle s’exprimait ainsi par ignorance, et non
par condescendance. Elle n’avait jamais joué au football au niveau olympique.
Elle n’était ni dans mon corps ni dans mon esprit. Chaque entraînement
nocturne, chaque kilomètre et exercice supplémentaire, chaque goutte de sueur et
de sang que mon corps avait versé ne serait rien si je quittais Rio sans jouer la
finale. Le football m’avait tant demandé. Des entorses, des ecchymoses, des
claquages – il n’y avait pas une partie de mon corps qu’il n’ait laissée intacte.
— Maman, le médecin arrive. Je dois y aller.
C’était un mensonge, mais cela me permit d’abréger la conversation. Elle me fit
promettre de l’appeler après le rendez-vous, mais je savais que je ne le ferais
pas.
— Madame Foster.
On frappa à la porte derrière moi et je me retournai pour voir le médecin entrer.
Il avait mon dossier médical calé sous son bras ; à l’intérieur se trouvaient mes
examens d’IRM et les rapports sur ma blessure, tout ce dont il avait besoin pour
briser mes rêves pour de bon.
— Comment allez-vous ? demanda-t-il en me regardant par-dessus ses lunettes
à monture noire, après s’être assis sur son fauteuil en cuir.
Je tins mon poignet sur mes genoux et fis un signe de la tête.
— Ça va bien.
— Je voulais dire : comme allez-vous, en général. Votre équipe a bien joué lors
du dernier match, nota-t-il.
Au cours de notre dernier rendez-vous, il ne s’était pas donné la peine
d’échanger ces quelques mots. Pourquoi le faisait-il cette fois-ci ?
Je haussai les épaules.
— Je vais bien. Et le match n’était pas fantastique, mais une victoire est une
victoire.
Il acquiesça.
— Bon. Eh bien, Lisa m’a mis au courant de vos séances de soins et j’ai jeté un
coup d’œil à l’imagerie aujourd’hui. (Il pointa mon poignet du doigt.)
Examinons cela rapidement et nous pourrons continuer à parler.
Je m’étais préparée pour ce moment. Je savais qu’il me ferait faire les mêmes
exercices que lors du premier examen et je m’étais entraînée pour masquer
toutes mes émotions. Quand il appuya sur mon poignet et demanda si cela faisait
mal, je secouai la tête.
— Non.
— Qu’en est-il maintenant ? interrogea-t-il en faisant tourner doucement mon
poignet en cercle.
Ce n’était pas nécessairement un mensonge quand je lui affirmais que ce n’était
pas douloureux. Une semaine plus tôt, le même mouvement m’aurait fait crier
les pires insultes de l’univers. Mais maintenant, je ne ressentais rien d’autre
qu’une douleur sourde, à mon avis totalement supportable.
— Vous comprenez que ce rendez-vous a été mis en place afin que je puisse
valider votre participation à la finale d’après-demain.
Je hochai la tête.
— Je ne pense pas que l’entorse soit bien guérie. Vous m’avez dit que vous
vous sentez mieux, mais le corps, lui, ne ment pas. (Il pointa mes deux poignets
posés à plat sur son bureau.) Vous pouvez encore voir l’enflure entourant votre
poignet. Elle a dégonflé, pourtant il est clair que vous souffrez toujours de votre
blessure.
Je retirai mes mains de la table pour les soustraire à son regard.
— Alors, que décidez-vous ?
— Je ne peux pas valider votre participation au match.
Il retira ses lunettes et massa son nez comme si c’était lui qui souffrait.
— Est-ce que vous plaisantez ?
— Lisa a dit que vous aviez fait des progrès…
— Plus que des progrès. Mon poignet va bien. Le gonflement provient des
exercices, pas de la blessure.
Sa bouche forma une ligne serrée et sombre.
— Je suis désolé, madame Foster, mais votre entraîneur voudra connaître mon
avis et je devrai lui communiquer ma conclusion sur la base des faits.
Je me levai précipitamment de ma chaise et les pieds en métal raclèrent contre
le sol.
— Est-ce que quelque chose est fracturé ?
— Eh bien, non…
— Alors, c’est tout ce que vous devez écrire dans votre rapport. Ce n’est pas à
vous de décider si je peux jouer ou pas.
Il fronça les sourcils et je déglutis, espérant que j’avais réussi à me faire
comprendre.
— Je connais mon corps mieux que quiconque. Je sais à quel point je peux le
pousser, alors ne prenez pas cette décision à ma place. Dites simplement que
l’IRM n’a décelé aucune fracture et que vous avez constaté une amélioration.
C’est tout ce que je demande.
Je me levai et sortis de son bureau avant qu’il ne puisse me répondre. J’avais
besoin qu’il y réfléchisse afin de considérer les conséquences de sa décision sur
ma carrière s’il ne validait pas ma participation au match. Je ne lui avais pas
demandé de mentir ; je voulais qu’il s’en tienne aux faits. Je pourrais me
débrouiller toute seule pour le reste.
— Comment cela s’est-il passé ?
Je me tournai pour voir Lisa appuyée contre le mur, devant le bureau du
médecin.
— Pas génial, avouai-je en secouant la tête.
— Il t’a dit s’il allait te permettre de jouer ?
— Je suis partie avant qu’il le puisse.
Elle sourit.
— Bon. Eh bien, mettons-nous au travail.
Je la suivis jusqu’à la table de soins et je sautai pour m’asseoir sur le bord.
— Nous n’allons pas faire une longue séance, ce matin, précisa-t-elle.
J’envelopperai ton poignet dans la glace à la fin et on verra si on peut réduire
une partie de l’inflammation.
Je regardai mon poignet alors qu’elle le manipulait. Je respirai profondément,
surprise de sentir des larmes se former aux coins de mes yeux. Ma poitrine se
serra et je ne pouvais guère déglutir. Tout devenait trop dur à supporter. Au fond,
je m’étais convaincue que le battage médiatique, la situation avec Freddie, la
confiance de mes coéquipières – tout cela se résoudrait tout seul si seulement je
pouvais retrouver le chemin du terrain. Mais, avec un simple appel téléphonique
à mon entraîneur, le médecin pourrait mettre fin à cet espoir.
— Andie ? (Lisa leva la tête pour me regarder dans les yeux.) Andie. Qu’est-ce
qui ne va pas ?
Je secouai la tête et essayai d’échapper à son interrogatoire.
— Ce n’est rien.
Mais c’était trop tard. Les vannes étaient ouvertes et il ne m’était plus possible
d’empêcher les larmes de couler sur mes joues. J’étais fatiguée de lutter pour une
bataille perdue d’avance. Mon corps souffrait, me faisait mal au cœur, me faisait
mal au poignet, et personne ne semblait croire qu’il me restait un combat à
mener. Peut-être qu’ils avaient raison.
— Andie. (Lisa me frotta le dos pour essayer de me calmer.) Ça va aller. Ça a
été un moment difficile.
Ses mots ne me firent que pleurer encore plus fort. Elle tendit la main pour me
prendre dans ses bras. Je me penchai et posai la tête sur son épaule, cédant au
sentiment de défaite. C’était trop à supporter pour une seule personne. L’annonce
de Freddie la nuit précédente avait brisé le peu de détermination qu’il me restait.
Caroline était enceinte de son bébé et il n’y avait rien que je puisse faire. Je
n’avais aucun problème à me mettre entre Freddie et une femme qu’il n’aimait
pas, cependant je ne m’interposerais jamais entre lui et un enfant à naître.
Caroline était la femme la plus abominable que j’avais rencontrée, pourtant
Freddie ne pouvait abandonner son enfant. Même s’il voulait être avec moi, je
n’étais pas sûre de souhaiter m’opposer à Caroline pour le reste de ma vie.
Je n’avais plus que le football et je n’abandonnerais pas. La finale était dans
deux jours. J’allais entrer sur le terrain avec mon équipe, que le médecin me
permette de jouer ou non. Je respirai profondément, m’assis et essuyai mes
larmes avec force.
— Mettons-nous au travail, déclarai-je en tendant mon poignet à Lisa. Je
jouerai cette finale.
43
FREDDIE
Je m’assis sur le dernier siège du bus et enfilai mon casque avant que
quiconque ne puisse se renseigner sur mon humeur exécrable. Cela faisait deux
jours que j’avais vu Andie à la fête et qu’elle ignorait mes appels et mes textos.
J’étais prêt à me couper le bras droit juste pour recevoir quelque chose d’elle :
un SMS, un signal de fumée, un pigeon voyageur. Georgie insistait pour que je
lui laisse de l’espace et que je me concentre sur mes courses, et elle avait raison ;
je savais que, le plus loin je me tiendrais d’Andie, plus sûr ce serait pour elle.
Ce n’était pas facile pour autant. Je pouvais encore me souvenir de la sensation
de son corps contre le mien, son gémissement quand j’avais embrassé l’intérieur
de ses cuisses. Elle s’était éloignée de moi à la fête et la vie avait suivi son cours.
J’avais participé à deux courses la veille et il m’en restait bien plus encore. Je
savais que je devais me concentrer sur la natation, mais je n’étais pas intéressé
par la vie sans Andie. Les médailles d’or ne suffiraient pas.
On me tapota l’épaule, me tirant hors de mes pensées. Je mis ma musique en
pause et jetai un coup d’œil pour voir Thom juste à côté de moi.
— T’es prêt, mon pote ? demanda-t-il avec un sourire amusé.
Nous étions arrivés au stade et le bus s’était complètement vidé sans que je le
remarque. J’étais le seul encore à l’intérieur, assis comme un imbécile. Je me
levai pour le suivre. Je ne m’étais pas préparé pour le barrage de caméras et
d’appareils photo qui m’attendait à l’extérieur. Je levai la main pour protéger
mes yeux des flashs, mais ça ne me fut d’aucune utilité. Au moment où j’entrai
dans le vestiaire, des paillettes dansaient dans mon champ de vision.
— Archibald, ta course est la première. Garde ta petite tête fraîche ou tu risques
de couler, me lança le coach Cox pour me taquiner, me frappant de son poing sur
mon épaule alors qu’il passait derrière moi.
Je me retins de lui envoyer une tonne d’insultes au visage.
— Personne ne vous a demandé votre avis, crachai-je.
Il se tourna vivement vers moi.
— Excuse-moi ?
Thom s’avança pour se mettre entre nous, essayant de faire redescendre la
tension.
— Il sera prêt pour la course.
— C’est ton premier avertissement, Archibald. Tu t’emportes encore une fois
comme ça et tu seras dans l’avion pour Londres.
— Bien sûr, autant virer ton meilleur nageur avant le relais. Va te faire voir, dis-
je dans ma barbe alors qu’il s’éloignait.
Thom se retourna et me regarda.
— C’est quoi, ton problème ?
— C’est un con.
— OK, mais c’est aussi ton entraîneur. Enfin, pas pour très longtemps si tu
continues à lui parler comme ça.
Je passai devant Thom et me dirigeai vers l’arrière du vestiaire. Toute personne
avec la moitié d’un cerveau pouvait sentir la colère qui me rongeait. J’étais sur le
point de craquer et j’avais besoin de canaliser ma rage pour la course, non de
l’amoindrir. Je trouvai un casier vide et je fourrai mon sac à l’intérieur.
J’augmentai le volume de ma musique jusqu’à ce que le monde autour de moi
soit totalement noyé.
Je partis à la recherche d’un endroit tranquille pour m’échauffer. Je laissai le
rythme de la musique s’harmoniser avec ma colère alors que je m’étirais. Dans
ce coin tranquille, face au mur de ciment, je trouvai finalement ma
concentration. Je pensais aux longueurs, au calme que je ressentais dans la
piscine. Dans cette ligne d’eau, il n’y avait pas de manipulations ni
d’ultimatums.
C’était la partie facile.
***
Les flashs des appareils photo crépitaient autour de moi alors que je tenais ma
médaille d’or. C’était la quatrième que j’avais gagnée depuis le début de ces
Jeux et elle était tout aussi belle que la première. J’avais battu mon record du
cent mètres papillon en terminant deux dixièmes de secondes plus vite que ce
que j’avais fait quatre ans auparavant. Tous les autres nageurs étaient à la traîne
derrière moi ; j’étais intouchable dans l’eau, et cela me fit beaucoup de bien de
monter sur le podium alors que les spectateurs lançaient des acclamations autour
de moi.
Les médias me demandaient toujours si je n’étais pas blasé par le succès, si ma
vingtième médaille était aussi importante que la première. Je jetai un coup d’œil
vers le bas, regardai le ruban autour de mon cou et je souris.
Non, je ne pouvais pas être blasé par une nouvelle médaille d’or.
— Freddie !
— Archibald !
— S’il vous plaît, Freddie !
Je descendis du podium alors que les journalistes criaient pour attirer mon
attention. Il y avait un gars juste devant, un peu plus jeune et moins aguerri que
les autres. Il essayait de capter mon regard et, quand je rencontrai le sien, je pus
y voir du désespoir.
— Freddie, s’il vous plaît. Avez-vous du temps pour une rapide interview ?
Les médias savaient que je les détestais. Les réponses que je donnais étaient
généralement lapidaires, pourtant quelque chose dans l’attitude de ce jeune
journaliste me donnait envie de lui faire une fleur.
Je fis signe à la manager de notre équipe, qui essayait de me ramener au
vestiaire à travers le chaos, et je m’approchai du journaliste.
— Tu as trois questions, dis-je en hochant la tête. Quel est ton nom ?
Ses yeux s’agrandirent sous le choc et, pendant une seconde, il resta immobile.
Les journalistes autour de lui s’avancèrent, essayant de voler l’interview au
gamin, mais j’ignorai leur harcèlement.
— Mauricio.
— Ravi de te rencontrer. Allons-y.
Il secoua la tête pour reprendre ses esprits et tint son petit magnétophone près
de moi. Sa main tremblait violemment alors qu’il posait sa première question.
— Étiez-vous nerveux à propos de la course d’aujourd’hui ?
Les journalistes râlèrent derrière lui, agacés par sa question.
— Allez, Freddie, cria un reporter.
Je l’avais déjà vu lors de compétitions dans le passé. C’était un homme grand,
plus âgé, avec des cheveux blancs et des lunettes à monture épaisse. Il était
toujours prêt à poser une question standard et considérait que « non » n’était pas
une réponse. Cette fois, je l’ignorai complètement et je répondis à Mauricio.
— Non, je n’étais pas nerveux. Une fois que je suis entré dans l’eau, mon corps
a su quoi faire.
Il hocha la tête et regarda un petit cahier serré dans sa main.
— Le niveau de compétition olympique a-t-il contribué à votre record
d’aujourd’hui ? poursuivit-il en me regardant. Ou était-ce autre chose ?
Je respirai profondément.
Bonne question.
— Les concurrents sont géniaux, aujourd’hui, j’ai pu effacer des distractions
qui ont tendance à me ralentir un peu.
— Pouvez-vous préciser ce qui vous a distrait ? demanda-t-il avec espoir.
— Est-ce que c’est Andie Foster ? interrogea le journaliste plus âgé en posant
son magnétophone sur l’épaule de Mauricio.
Je secouai la tête et fis un pas en arrière.
— Je suis là pour gagner de l’or, pas des cœurs.
C’étaient ses propres mots. Elle me les avait jetés au visage et, maintenant, je
les utilisais en essayant de lui parler à travers les médias. Je voulais crier sur les
toits qu’elle me manquait, mais, jusqu’à ce que Caroline cesse de larguer des
bombes atomiques les unes après les autres, je devais donner l’impression
qu’Andie ne signifiait rien pour moi.
Mauricio fronça les sourcils.
— Alors, cela veut-il dire que les rumeurs sur vous et Andie Foster ne sont pas
vraies ?
J’essayai de garder un visage calme et résolu.
— Vos trois questions sont terminées, mon objectif, c’est les médailles d’or, pas
les joueuses de football américaines.
Les journalistes s’avancèrent à nouveau, se poussant les uns les autres pour
poser leurs questions.
— Freddie ! Allez, juste cinq minutes de plus !
Je sentis quelqu’un m’attraper le bras et je vis de nouveau la manager de
l’équipe essayer de me sortir de cette folie. Cette fois, je la laissai faire.
44
ANDIE
J’étalais du beurre de cacahuète sur une tranche de pain, prenant tout mon
temps. J’aimais le beurre de cacahuète. Le beurre de cacahuète n’avait jamais
mis une autre femme enceinte. Le beurre de cacahuète ne m’avait jamais fait
pleurer. Personne ne se souciait si vous étiez photographiés dans un club avec un
pot de beurre de cacahuète. (Enfin, ce serait super bizarre, mais personne ne
vous traiterait de pute à cause de ça.) Je plongeai le couteau dans le pot et levai
la tête pour trouver trois paires d’yeux qui me regardaient avec inquiétude.
— Quoi ? lançai-je d’un ton dur.
Becca jeta un coup d’œil à son magazine et Liam se retourna vers la télé, mais
Kinsley continua de me fixer sans même ciller.
— Ça se passe bien avec tes sandwichs ? demanda-t-elle en inclinant la tête.
Je regardai le comptoir de la cuisine. Il y avait plus d’une dizaine de morceaux
de pain devant moi, chacun tartiné avec plus de beurre de cacahuète que le
précédent. Je m’étais perdue dans mes pensées, or j’aurais préféré mourir plutôt
que de l’avouer à Kinsley. Je me tournai et sortis la confiture du réfrigérateur.
— Excuse-moi de préparer le goûter pour tout le monde, rétorquai-je, étalant la
confiture sur des tranches de pain frais avant de jeter chaque sandwich terminé
sur une assiette.
Quand j’eus fini, je laissai tomber le plat sur la table basse et en pris
immédiatement un.
Personne ne semblait vouloir en manger.
— Quoi ? Ils sont bons.
Becca et Kinsley échangèrent un regard méfiant, je les ignorai et pris une
bouchée. Ce n’était pas mauvais, sauf qu’il y avait tellement de beurre de
cacahuète à l’intérieur que j’avais du mal à avaler ce que j’avais dans la bouche.
— Laisse-moi t’apporter de l’eau, proposa Liam gentiment, se levant du canapé
et se dirigeant vers la cuisine.
— Tu vas bien ? s’inquiéta Kinsley, se penchant vers moi pour que Liam ne
puisse pas l’entendre.
Je haussai les épaules.
— Je vais bien.
— Tu ne fais pas une dépression nerveuse, là ?
— Pourquoi tu penses ça ?
Elle posa son regard sur ma poitrine et je baissai les yeux. Évidemment, je
portais mon maillot de foot, ainsi que mes chaussettes relevées jusqu’aux genoux
et mes protège-tibias, mais tout le monde ne fait-il pas ça de temps en temps ?
— J’aime juste sentir l’équipement sur moi, répondis-je en prenant une autre
bouchée de mon sandwich rempli de beurre de cacahuète.
Liam revint dans le salon et me tendit un verre d’eau.
— Voilà, championne.
Je lui fis un sourire.
— Merci beaucoup.
— Oh, regardez ! La course est sur le point de commencer, annonça Becca,
saisissant la télécommande et remontant le son de la télé.
Je me concentrai sur mon sandwich alors que les commentateurs discutaient de
Freddie. Je savais déjà qu’il prévoyait de battre ses précédents records. Je
n’avais pas besoin de les écouter discuter du fait qu’il pourrait devenir le
champion olympique le plus titré de l’histoire.
— J’avais peur de le manquer pendant notre séance d’entraînement, ajouta
Kinsley avec insouciance. Andie, tu peux bien voir de là-bas ?
Je jetai un coup d’œil et les vis tous me dévisager. Pourquoi est-ce qu’ils
continuaient de faire ça ?
Je souris et levai mon pouce. Bien sûr, la chaise que j’avais choisie était loin de
la télé, pourtant j’en avais déjà vu assez. Les caméras avaient zoomé sur Freddie
pendant son échauffement. Il avait enlevé sa veste, de sorte que chaque
centimètre de sa poitrine bronzée était diffusé en haute-définition. Son bonnet de
bain couvrait ses cheveux et ses lunettes cachaient ses yeux, toutefois ses
pommettes saillantes et sa mâchoire suffisaient à me faire mal à l’estomac. Je me
retournai et regardai mon goûter. D’une manière ou d’une autre, je savais que je
ne serais pas capable d’avaler une autre bouchée.
— Ça commence, Andie ! s’écria Kinsley.
Je hochai la tête et essayai de produire un sourire forcé. J’étais crispée et mal à
l’aise, mais au moins personne ne semblait le remarquer. Je ne les avais pas
prévenus que je faisais une pause concernant Freddie. Une partie de moi était
heureuse de le garder près de mon cœur, et une autre était malade rien qu’en
pensant à lui. Au cours des deux derniers jours, j’avais analysé ce qu’il m’avait
annoncé. Avait-il l’air heureux ? Perdu ? Excité ? Anxieux ?
— Tu ne vas pas regarder ? demanda Becca.
— À vos marques, déclara le starter à travers le téléviseur.
Je jetai un coup d’œil par-dessus mon épaule pour regarder Freddie se pencher
et saisir son plot de départ. Ses épaules et son dos se contractèrent sous l’effort.
Ses muscles puissants ondulaient et je mordis l’intérieur de ma joue. La caméra
dézooma, le signal de départ retentit et Freddie plongea.
Mon cœur battit la chamade pendant qu’il nageait, ça avait l’air si facile pour
lui. Il n’était fait que de belles lignes et de muscles durs qui fendaient l’eau à une
vitesse incroyable. Les autres nageurs restaient proches, cependant Freddie
semblait être à un autre niveau. Il termina la première longueur, toucha le mur et
fit sa rotation, le tout avant que je puisse prendre une simple respiration.
Chaque partie de son corps était faite pour être dans l’eau. Sa vitesse et sa grâce
étaient fascinantes, et, avant même que je me monte la tête avec toutes ses
qualités, il avait achevé sa course. Médaille d’or. Freddie surgit de l’eau, retira
les lunettes et regarda le tableau des scores. Mon cœur battit contre ma poitrine
et je pressai ma main pour en ressentir le rythme.
Il était beau, trempé et souriait jusqu’aux oreilles. Une goutte glissa sur sa
pommette et je me retrouvai à sourire avec lui, à ricaner malgré mon cœur brisé.
— Andie ?
Je me tournai en entendant mon prénom. Kinsley, Becca et Liam me
regardaient de nouveau, cette fois c’était parce que j’étais juste devant la télé.
Pendant la course, je m’étais déplacée pour me retrouver à deux centimètres de
l’écran.
— Oh, désolée, dis-je en reculant et en prenant place à côté de Kinsley sur le
canapé.
Elle passa son bras autour de mon épaule et me secoua gentiment.
— Je ne peux pas croire qu’il ait déjà remporté quatre médailles d’or ! Il est
incroyable.
— Et il t’ai… t’adore ! s’exclama Becca avec un petit air étonné. Tu ne te sens
pas spéciale ?
Mon sourire retomba, mais tout le monde s’était tourné vers la télévision.
— Un truc du genre, acquiesçai-je. Quoi qu’il en soit, c’est probablement assez
pour le moment, lançai-je en m’avançant pour prendre la télécommande.
— Attends ! s’insurgea Becca en me bloquant. Il est sur le point de faire des
interviews.
Oh, Seigneur !
— J’en doute. Il est plutôt taiseux.
Je me trompais. J’étais à peine entrée dans ma chambre que je l’entendis
s’exprimer. La dernière fois que j’avais écouté son accent britannique, il avait
déchiré mon cœur en deux. Mais, lorsqu’il salua le journaliste, il semblait dans
son état normal, confiant et sexy. Je me tenais juste dans l’entrebâillement de la
porte de ma chambre, l’écoutant hors de la vue des autres.
— Pouvez-vous préciser ce qui vous a distrait ? demanda le jeune journaliste.
Un autre enchaîna immédiatement :
— Est-ce que c’est Andie Foster ?
Mon ventre se noua à la mention de mon nom. Je regardai le plafond et
j’attendis sa réponse.
— Je suis là pour gagner de l’or, pas des cœurs, lâcha Freddie sur un ton sec.
Mon souffle se coupa dans ma poitrine. C’était la bonne réponse à donner, mais
cela ne rendait pas la chose plus facile à entendre.
— Alors, cela veut-il que les rumeurs sur vous et Andie Foster ne sont pas
vraies ?
— … mon objectif, c’est les médailles d’or, pas les joueuses de football
américaines.
Je m’éloignai de la porte avant de pouvoir entendre un autre mot. Mon cœur
était déjà déchiré ; il n’y avait pas besoin de retourner le couteau dans la plaie. Je
pris mon téléphone et m’enfermai dans la salle de bains avant que Kinsley et
Becca ne puissent me harceler avec des questions sur l’interview. C’étaient des
filles intelligentes : elles pourraient relier les points sans être obligées de voir la
douleur dans mes yeux.
J’ouvris le robinet de la baignoire et me tournai vers mon téléphone pour le
mettre en mode silencieux. Juste avant que je puisse le poser, un texto de
Georgie attira mon attention.
Georgie : Il dit seulement ça pour que Caroline te laisse tranquille.
SOUVIENS-T’EN.
J’écrivis : Est-ce vraiment important ? Mais je supprimai le message sans
l’envoyer. Je connaissais déjà la réponse.
45
ANDIE
J’étais en route pour le dernier entraînement avant la finale lorsque la nouvelle
de la grossesse de Caroline se propagea. Je savais que quelque chose était
différent à la seconde où je sortis de notre complexe. Il y avait des paparazzis qui
se tenaient à l’extérieur du périmètre du village et qui nous mitraillèrent lorsque
nous entrâmes dans le bus. Ils étaient beaucoup plus désespérés encore que
d’habitude. Un officiel olympique leur cria de reculer, mais ils restèrent pour
prendre des photos jusqu’à ce que les portes de l’autobus se soient refermées
derrière moi. Je ne pouvais qu’imaginer ce que pouvaient être les gros titres ce
matin : Mère Teresa peut se retirer, il y a une nouvelle maman en ville.
Trop drôle.
Elle leur avait probablement donné une série de photos, ce qui avait consolidé
son image de louve déguisée en agneau. Blanc virginal, rose pâle, perles,
diamants, chaussures plates… Elle savait exactement ce qu’elle faisait, je devais
tout de même lui concéder ça.
En parcourant le couloir du bus, j’entendis des chuchotements au sujet de sa
grossesse, néanmoins personne n’eut le courage de se lever et de me demander
ce qu’il en était. Même Kinsley et Becca tournèrent autour du pot et préférèrent,
à la place, se concentrer sur mon poignet.
— Qu’est-ce que le médecin t’a dit pendant ton rendez-vous d’hier ?
Je haussai les épaules. En vérité, je ne savais pas exactement quelle était sa
décision finale, mais je continuais toujours comme prévu. Si la coach Decker
posait la question, je mentirais. Il n’y avait pas d’autre option. Le football était la
dernière chose qui me restait.
Quand nous arrivâmes au stade d’entraînement, je suivis les membres de mon
équipe hors du bus, ennuyée de trouver encore plus de paparazzis qui
m’attendaient. J’enfonçai mes écouteurs dans mes oreilles et montai le volume
de ma musique, mais je pouvais encore les entendre crier.
— Andie !
— Andie, est-ce que vous et Freddie vous fréquentez encore ?
— Que pensez-vous de la grossesse de Caroline, Andie ?
Kinsley me tendit la main et me tira vers la porte avant qu’ils ne puissent
demander autre chose.
L’ambiance à l’intérieur du stade était différente de ce qu’elle avait été au cours
des premiers jours. Tout le monde était fatigué et angoissé. La finale était prévue
pour le lendemain et la tension émanant du groupe était presque tangible. Nous
étions arrivées au dernier match, ce qui signifiait que l’argent, au moins, était
garanti. Si nous perdions, nous serions tout de même la deuxième meilleure
équipe féminine de football au monde, mais cela n’avait pas d’importance. Nous
n’avions d’yeux que pour l’or.
— On commence par se rassembler, déclara la coach Decker alors que nous
laissions tomber nos sacs sur les bancs. Nous devons examiner certaines choses
avant de commencer l’échauffement.
Je saisis ma bouteille d’eau et mes protège-tibias, et m’assis à côté de Kinsley
sur le gazon synthétique rugueux. Les autres filles se joignirent à nous, évitant
de trop s’approcher de moi, ce qui ne me surprit pas. Hormis Kinsley et Becca,
la plupart de mes coéquipières m’avaient traitée comme une lépreuse ces
derniers jours.
— Je vais directement en venir aux faits, annonça calmement la coach Decker,
serrant son porte-bloc contre sa poitrine. Le médecin n’a pas validé la
participation de Foster pour le match de demain, ce qui signifie qu’Erin devra la
remplacer.
— Attendez, excusez-moi, déclara Kinsley. Son médecin ne l’a pas autorisée à
jouer ?
La coach Decker jeta finalement un coup d’œil dans ma direction.
— Je lui ai parlé au téléphone ce matin, et il pense…
— C’est une connerie ! m’exclamai-je en me relevant. Je suis prête à jouer.
Je ne me rendis compte que j’avais crié que lorsque la coach Decker plissa les
yeux.
— Andie, calme-toi, ou je vais devoir te demander de partir.
Kinsley me prit la main et la pressa avant de continuer sur un ton plus
diplomate.
— Qu’est-ce qu’il a dit exactement ? Est-ce cassé ?
La coach Decker secoua la tête.
— Il y a une entorse.
Becca grogna.
— Vous plaisantez, j’espère ? J’ai joué tellement de matchs avec des entorses
aux chevilles que je n’arrive même plus à les compter.
— Exactement ! ajoutai-je. Kerri Strug a remporté l’or en 1996 au saut de
cheval avec une cheville foulée. Tiger Woods a joué quatre-vingt-onze trous et
remporté l’US Open avec une jambe cassée et un LCA déchiré. (Effectivement,
j’avais mené des recherches au cours des derniers jours.) Mon poignet n’est pas
un problème.
La coach Decker me lança un regard d’avertissement.
— Ce n’est ni l’endroit ni...
— Laissez-moi finir, s’il vous plaît. Un gardien de but de Manchester nommé
Trautmann a terminé un match avec un putain de cou cassé. J’essaie juste de dire
que ce n’est pas le moment de jouer la carte de la sécurité. Je ferai n’importe
quoi pour cette équipe… si elle veut de moi.
Kinsley me tira la main jusqu’à ce que je finisse par céder et accepte de me
rasseoir à côté d’elle, puis elle prit la parole.
— Andie a raison. Cette décision devrait être soumise au vote de l’équipe.
Mon ventre se noua. Mes coéquipières s’étaient éloignées de moi depuis que
mon histoire avec Freddie était devenue publique. Elles ne pensaient pas
forcément que j’étais une pute briseuse de couple, seulement elles détestaient
l’attention négative que ma relation avec Freddie apportait sur l’équipe. Comme
pour ôter tout doute, je jetai un coup d’œil vers Michelle pour jauger sa réaction,
et elle regarda ailleurs, trop embarrassée pour avoir ne serait-ce qu’un contact
visuel avec moi. Ouais, bonne idée, Kinsley. Soumettons ça au vote.
Liam s’avança.
— Je pense qu’un vote est une bonne idée. Les filles ont le droit de décider qui
défendra les buts.
La coach Decker secoua la tête, alors que Kinsley se leva.
— Ce n’est pas du tout contre toi, Erin. Tu as porté cette équipe au cours de ces
dernières années, mais Andie a été nommée titulaire pour une bonne raison, et,
blessure ou non, nous sommes une meilleure équipe avec elle dans les cages.
Elle a travaillé d’arrache-pied pour soigner son poignet. Elle a participé à tous
les entraînements et à chaque réunion d’équipe. Elle connaît le Japon par cœur,
attaque comme défense. Elle est aussi préparée que n’importe laquelle d’entre
nous pour entrer sur le terrain demain. Maintenant, mettez de côté les conneries
que vous avez entendues ces derniers jours et n’oubliez pas qu’Andie est l’une
des nôtres. Elle est notre dernière ligne de défense et elle est la personne à côté
de laquelle j’ai envie de pénétrer sur le terrain. Levez la main si vous êtes
d’accord.
Kinsley leva la main et Becca suivit juste après elle. Je m’attendis au pire et me
préparai à gérer une autre défaite. Elles avaient totalement le droit de refuser.
Après tout, le médecin ne m’avait pas autorisée à jouer.
Pendant ces premières secondes, personne ne bougea. On entendait des soupirs
intenses et des gorges raclées, mais aucune de mes coéquipières ne leva la main
pour moi. Malgré toute ma passion, je savais que, si elles ne voulaient pas de
moi sur le terrain, je ne jouerais plus. Ça serait terminé.
Erin se leva et se dirigea vers moi, et, pendant une seconde, je craignis qu’elle
se mette à rire et me demande de partir. À ma grande surprise, elle prit ma main
gauche et la souleva sans rien dire. Son vote était évidemment un soutien de
taille.
— Je pense qu’Andie devrait jouer.
Mon cœur rata un battement quand mon regard vola vers Michelle. Elle avait la
main tendue en l’air, droite et confiante. Lorsque nos regards se croisèrent, elle
hocha la tête.
— Entorse au poignet ou pas, tu es l’une des meilleures joueuses de l’équipe.
J’essuyai mes larmes alors que Nina leva la main à côté d’elle.
— Oui, je suis d’accord, Andie devrait jouer.
Comme des dominos qui tombent lentement, chaque coéquipière rassemblée
dans ce cercle leva la main. L’une après l’autre, toutes convinrent que je devrais
entrer avec elles sur le terrain le lendemain.
Becca hocha la tête vers la coach Decker.
— Je pense que c’est réglé, non ?
46
FREDDIE
Caroline était plus rusée et impitoyable que je ne l’aurais imaginé. J’avais cru
qu’elle avait essayé d’accélérer les fiançailles parce qu’elle était impatiente de se
marier avant que je ne change d’avis, mais, maintenant, il était clair qu’elle avait
tout prévu depuis le début. Chaque partie de la vie de Caroline était
méticuleusement réfléchie.
Notre partie de jambes en l’air alcoolisée appartenait à son plan. Plus j’y
pensais, plus mon estomac se tordait à cause des souvenirs brumeux. Était-ce
moi qui l’avais invitée dans mon appartement ou avait-elle suggéré l’idée ?
Comment avais-je pu être si imprudent ?
Cependant, je ne lui jetais pas l’entière responsabilité ; j’étais simplement en
train d’apprendre à respecter son intelligence. Elle et ma mère avaient
parfaitement orchestré l’annonce des fiançailles. En les accélérant et en les
claironnant à tout le monde juste avant que je parte pour Rio, elles savaient que
je serais trop distrait pour que j’y consacre toute mon attention.
Je n’avais jamais accepté de me marier avec Caroline Montague, pourtant je
n’avais jamais mis un terme à ce cirque non plus. Maintenant, si le test de
paternité confirmait que j’étais effectivement le père de son futur enfant, je ne
pourrais plus me débarrasser d’elle. Caroline serait définitivement intouchable.
Je participais à deux courses le jour où l’histoire de la grossesse de Caroline
éclata. Je me réveillai tôt, pris un bus jusqu’au stade olympique et m’échauffai
seul. Je plongeai dans l’eau et la laissai m’envelopper pour me soustraire au
monde.
— Freddie Archibald ! cria le starter des heures plus tard. Or !
Je n’entendis pas la foule à cause du bruit de mon cœur battant dans mes
oreilles, me rappelant son réel désir.
***
Je lus l’article sur la grossesse de Caroline pour la quatrième fois ce jour-là,
confirmant qu’elle n’avait rien dit pour nuire à Andie. Elle expliquait qu’elle
était terriblement excitée d’être enceinte, qu’elle attendait notre mariage avec
une grande impatience et qu’elle était très heureuse d’élever un enfant dans ma
propriété familiale. Rien de tout cela ne me dérangeait. J’étais immunisé contre
sa folie et mon avocat travaillait déjà à réfuter l’article.
Apparemment, Caroline avait néanmoins apprécié mon interview de la veille,
car elle avait étouffé les rumeurs concernant Andie dans l’article. Bien sûr, elle
mentait, mais, quand les journalistes lui avaient demandé si elle savait quelque
chose sur ma prétendue liaison, elle s’était complu dans son rôle de martyr : « Le
passé est le passé, et Freddie et moi sommes impatients d’avoir un avenir
radieux avec notre famille. »
Je détestais jouer à son jeu. Je détestais avoir dit à ce journaliste qu’Andie ne
signifiait rien pour moi, mais je l’avais fait par devoir. Si Caroline avait annoncé
au monde que j’avais une quelconque relation avec Andie, maintenant que tous
savaient que ma fiancée était enceinte, ils crucifieraient ma footballeuse. Je ne
pouvais pas laisser cela se produire.
Je m’étirai et ajustai le sac de glace sur mon épaule.
— Georgie, écoute : j’ai un plan et j’ai besoin de ton aide.
Elle se ragaillardit.
— J’espère que ton plan comprend une machine à remonter le temps pour que
tu puisses retourner en arrière et tuer bébé Caroline – et bébé Hitler aussi, je
suppose, si t’as un moment, déclara ma sœur.
Il était tard, j’étais exténué et, si je n’avais pas eu besoin de l’aide de Georgie,
je lui aurais dit de dégager.
— J’ai un million de choses à faire, répliquai-je en me déplaçant vers la pile
croissante de médailles posée sur le comptoir. Et peu importe ce que j’envisage
pour régler ça, Caroline semble toujours en avance d’un coup sur moi. Mais toi,
tu n’es pas très occupée en ce moment, et tu as un avantage que je n’ai pas : tu
vis avec elle.
Georgie acquiesça alors que je continuais :
— Je pense que tu peux m’aider à trouver quelques dossiers pour saper ses
efforts.
Ses yeux s’ouvrirent en grand.
— Donc, je serais comme un… vrai détective privé ?
Je secouai la tête.
— On n’est pas dans une série télé, Georgie. La dernière chose à faire est de
donner encore plus de prise à Caroline. J’ai juste besoin que tu gardes les yeux et
les oreilles ouverts, au cas où elle laisserait filer quelque chose.
— D’accord, je ferai ça.
C’était plus facile que prévu.
— J’ai eu beaucoup de temps pour réfléchir à la manière dont s’exprime la folie
de Caroline, poursuivit-elle. Et j’en suis arrivée à une conclusion.
— Qui est ?
— Elle est évidemment en train de mentir au sujet du bébé.
Mes sourcils s’arquèrent.
— Elle ment ?
Georgie fit le tour de la table basse et s’assit à côté de moi sur le canapé. Ses
cheveux châtain clair étaient regroupés en un chignon maintenu par un crayon.
Son t-shirt était taché avec ce qui semblait être de la confiture et, même si je ne
pouvais pas en être sûr, je remarquai qu’elle n’avait pas changé de chaussettes
depuis deux jours.
— G, tu as pris une douche aujourd’hui ?
Elle leva la main.
— Non, compte tenu de la possibilité d’une condamnation à vivre à perpétuité
avec Caroline, mon hygiène est la moindre de mes préoccupations.
— J’ai bien pensé que le bébé pourrait ne pas être le mien, or qu’est-ce qu’elle
aurait à gagner en mentant sur sa grossesse ? Elle perdrait tout quand cela
viendrait à se savoir.
— Il ne s’agit pas de ce qu’elle a à gagner, mais plutôt de ce qu’elle allait
perdre dès qu’Andie est entrée dans l’histoire. Elle devait faire quelque chose
qui, à la fois, te séparerait d’Andie et te lierait à elle. Et devine quoi : ça marche.
Je laissai tomber ma tête sur le canapé en réfléchissant à sa théorie.
— Eh bien, si tu as raison, nous finirons par le savoir un jour, n’est-ce pas ?
Georgie se redressa d’un bond.
— De mon côté, je n’attendrai pas un jour. Je veux en avoir le cœur net le plus
tôt possible.
— Tu sais qu’Andie a son dernier match demain ? fis-je remarquer en inclinant
la tête pour regarder Georgie. Je ne peux pas aller au stade parce que j’ai mes
courses.
— Tu penses qu’elle va rester après ça ? Pour la cérémonie de clôture ?
Mon cœur chavira ; je n’avais même pas pensé à cela. Allait-elle partir dès la
fin de la compétition ?
— Je ne sais pas, je ne lui ai pas parlé depuis la fête, admis-je.
Georgie releva finalement les yeux avec un froncement de sourcils.
— Elle a été occupée, tu sais.
Je hochai la tête.
— Mais maintenant que tu m’as fait passer de sœur à ministre de l’Espionnage,
je pourrais t’aider à organiser une rencontre, si tu veux…
Je me redressai sur le canapé.
— Georgie, tu es géniale.
Elle sourit.
— Je sais.
— Tu pourrais essayer de savoir où elle sera après son match ? J’ai une course
dans l’après-midi, mais je serai libre après ça.
— Qu’est-ce que tu vas faire ? me demanda-t-elle en riant. La kidnapper ? Si
elle gagne la finale, elle fêtera ça avec toute son équipe.
Je hochai la tête.
— Bien, bien, je vais devoir réfléchir à cette possibilité plus tard. Pour l’instant,
j’ai juste besoin que tu me promettes de m’aider. Je ne peux pas la laisser partir
de Rio sans qu’elle sache ce que je ressens pour elle.
— D’accord, mais tu m’en devras une. Je suis déjà super occupée par mon job
de détective, et maintenant, tu veux aussi que je t’aide à reconquérir Andie.
— Tu veux quoi en échange ?
— Un vrai chapeau de détective, comme celui de Sherlock Holmes. Oh, et le
dernier sac Chloé…
Je tendis la main pour qu’elle la serre.
— D’accord, ça me va.
Elle sourit tandis que nous concluions notre deal.
— Georgie Archibald, détective et prêtresse de l’amour, pour vous servir.
47
ANDIE
Le match allait se jouer à guichets fermés, devant pas moins de quatre-vingt
mille fans bruyants et très motivés. Des tribunes les plus hautes aux loges
accueillant des hôtes triés sur le volet, il n’y avait plus un seul siège de libre dans
tout le stade. De la musique festive était diffusée à travers les haut-parleurs, et
j’avais beaucoup de mal à contrôler ma nervosité. Mon cœur battait déjà en
rythme sur la techno. Tout le monde dans la foule agitait des drapeaux
américains et japonais, et les cris des spectateurs retentissaient sur le terrain bien
avant le début du match.
Je tournai la tête pour regarder chaque virage du stade, essayant d’absorber
cette frénésie alors que Lisa bandait mon poignet. Je n’avais jamais vu un public
comme celui-là de ma vie. L’énergie de la foule était électrique et, même si
j’essayais de respirer profondément et de rester calme, c’était complètement
inutile. J’étais tout aussi surexcitée que les supporters.
Un groupe de filles au premier rang attira mon regard alors que je scrutai les
tribunes, et elles commencèrent à crier et à sauter dans tous les sens. Elles
arboraient des queues de cheval, des appareils dentaires et des sourires frais.
Elles portaient toutes les cinq des t-shirts blancs avec des lettres noires géantes
sur le devant : ANDIE.
— On t’aime, Andie !, crièrent-elles à l’unisson.
Lisa éclata de rire.
— On dirait que tu as un petit fan-club, là-bas.
Je souris et j’agitai la main, me disant qu’il fallait que je fasse une photo avec
elles après le match – de préférence pendant un tour d’honneur.
— Comment va ton poignet ?
— Bien.
— Andie, tu es en train de mentir ?
Je levai les yeux au ciel.
— Honnêtement, je ne peux pas sentir mes pieds. Je ne peux pas sentir mon
visage. Je ne peux pas sentir mon putain de poignet. Je suis sur le point de jouer
une finale olympique.
Lisa rit et jeta son rouleau de bande adhésive sur la table de soins.
— Eh bien, bonne chance. Je l’ai strappé du mieux possible.
— Merci, dis-je, glissant de la table et testant mon articulation.
Je ressentais une douleur sourde, et la bande m’aiderait énormément.
— Oh, Lisa… (Je me retournai pour l’examiner par-dessus mon épaule.) Tu as
été une très bonne soigneuse.
Elle inclina la tête et m’étudia avec un sourire.
— Je pensais que tu me détestais.
— Oh, c’est le cas, lançai-je en lui faisant un clin d’œil.
— Foster ! m’appela la coach Decker. Allons-y. Rassemblement.
Mon équipe était déjà en cercle autour de la coach et de Liam. Elles se tenaient
juste à côté du terrain, réglant leurs protège-tibias et serrant leurs crampons. Mon
ventre se noua quand je les rejoignis. Chaque seconde qui passait nous
rapprochait du début du match. On y était. La grande finale.
— Ce stade est à vous, mesdames. Ce match est à vous, tout comme les matchs
qui vous ont amenées ici. Donc, agissez comme si ce terrain vous appartenait, et
faites-vous confiance les unes les autres. (Son regard cool et confiant balaya
notre cercle.) Vous m’entendez ?
Nous hochâmes toutes la tête. L’énergie qui circulait entre nous suffisait à me
faire sentir comme si Kinsley m’avait accidentellement donné une pilule
d’ecstasy au lieu d’un cachet contre la migraine ce matin-là. Je sautillai sur
place, gardant mon corps échauffé.
— Amenez vos mains ! cria la coach Decker.
Nous empilâmes nos mains, nos cœurs battant à l’unisson, nos corps
bourdonnant dans un bel ensemble, excités et nerveux. Nous nous regardâmes et
nous hochâmes la tête.
C’est pour nous.
***
Kinsley et moi partîmes sur le terrain en courant, côte à côte.
— Ça va, Foster ?
— Hormis le fait que je vais vomir ? plaisantai-je. Je vais très bien.
Elle secoua la tête.
— T’entends ça ?
Je tendis l’oreille vers les tribunes et j’écoutai les acclamations de la foule.
— C’est le son de quatre-vingt mille personnes qui ne veulent vraiment pas voir
ton petit déjeuner répandu sur le terrain.
Je poussai son épaule et je partis vers les buts.
— Garde cette cage vide, cria Kinsley dans ma direction.
— Remplissez-la-leur ! criai-je en retour.
Je dépassai la ligne de but et respirai profondément. J’y étais. C’était mon
espace. Pendant des années, j’avais travaillé pour gagner une place à l’intérieur
de ces buts et, alors que je me tournais vers la foule et les écoutais crier mon
nom, je savais que, victoire ou défaite, je l’avais fait.
J’étais une Olympienne.
***
— USA ! USA ! USA !
Tout le monde dans le bar entonnait le chant à trois lettres, levant les pintes de
bière au-dessus des têtes et en renversant un peu de partout. Un mélange
d’athlètes et de fans nous félicitaient. Le Japon avait éliminé le Brésil plus tôt
dans le tournoi, alors les Cariocas étaient plus qu’heureux de participer à notre
fête. Kinsley était debout sur le bar, faisant chanter tout le monde encore un peu
avant de lever la main pour ramener le calme.
— Rassemblement ! Rassemblement ! cria-t-elle en tournant sa main pour que
tout le monde se rapproche.
Elle devait être plâtrée, mais ce n’était pas grave. Nous étions médaillées d’or
olympiques.
— Vous l’avez tous vu ! Le match s’est joué au coude à coude, déclara Kinsley,
entrant dans son dixième récit dramatique de la rencontre.
Mais personne ne l’arrêta. La manière dont elle baissait la voix et faisait monter
le suspense évoquait les soirées autour d’un feu de camp.
— Le score était de zéro à zéro. Le Japon a commencé à monter en régime,
pressant et pressant…
— Arrête de rendre ça sexuel ! s’esclaffa Becca à mes côtés. Passe directement
au bon moment !
La foule se mit à rire alors que Kinsley continuait :
— D’accord. Après mon but – grâce à la cinquième passe décisive de Becca
pendant ces Jeux olympiques, record de l’équipe –, nous menions un à zéro ! Or
cela n’a fait que les mettre encore plus en colère après la mi-temps.
Becca passa son bras autour de mon épaule et me tira dans le creux de son cou.
Elle puait – mon Dieu, on puait toutes. Nous n’avions pas cessé de faire la fête
depuis la fin du match, cependant personne ne semblait s’en préoccuper.
— Elles sont revenues attaquer, d’abord avec la frappe de la tête, qu’Andie a
repoussée sur la barre transversale, puis avec le penalty, qu’Andie a aussi bloqué.
Mais le Japon n’allait pas s’avouer vaincu sans combattre. Après que Kawasumi
m’a bousillé la jambe en taclant, déclara Kinsley en soulevant son genou
sanglant pour le prouver, et a très facilement driblé Michelle …
— Hé !
— … plus rien ne se dressait entre elle et notre petite Andie dans les filets.
— Je savais qu’Andie allait l’avoir ! s’insurgea Michelle en levant son verre, de
sorte qu’une partie de sa bière se répandit sur la foule autour d’elle.
Je ris et secouai la tête, essayant de me cacher contre l’épaule de Becca.
— Andie a-t-elle paniqué ? poursuivit Kinsley, exaltée. Est-ce qu’elle l’a
chargée comme nous étions toutes en train de le lui crier ? Non ! Elle est restée
debout, l’incitant à prendre le tir !
Becca me bouscula.
— Et ça a marché ! Kawasumi a été trop confiante, a poussé un peu trop loin
son ballon, et qu’est-ce qui s’est passé, Kins ?
— Andie s’est jetée en avant et a bloqué cette balle comme si c’était la chose la
plus simple qu’elle n’ait jamais faite !
Je pouvais sentir mes joues brûler de toute cette attention. Je n’étais pas assez
ivre pour supporter d’avoir les regards de toutes les personnes d’un bar
concentrés sur moi.
— Kawasumi n’était pas de taille pour battre notre Andie !
— À Andie ! cria Nina.
Et le bar répéta en chœur :
— À Andie !
Kinsley embellissait un peu l’histoire. Je n’avais pas bloqué le tir facilement.
J’avais plongé aveuglément, en priant pour que cela suffise à l’arrêter. Et ça avait
suffi. Mais nous n’avions pas gagné le match grâce à moi. Notre attaque était la
raison pour laquelle nous avions deux buts au tableau d’affichage au moment où
le coup de sifflet final avait retenti.
— Andie ! Andie ! Andie !
Oh, mon Dieu. Peu importait la façon dont j’essayais de réprimer le chant, la
foule devenait de plus en plus bruyante. Je supposais que cela ne pourrait pas
empirer, jusqu’à ce que j’entende un fort accent écossais clamer mon prénom. Je
me tournai et aperçus le même pack de joueurs de rugby vikings que j’avais
rencontrés lors de ma toute première nuit à Rio. Ils avaient l’air aussi grands,
aussi épais et aussi barbus que dans mon souvenir. Gareth – le géant roux qui
m’avait laissé tomber accidentellement – ouvrait la voie et il ne perdit pas de
temps.
Becca leur cria de me ramener sur le bar à côté de Kinsley et ils suivirent ses
instructions.
— Mon Dieu ! criai-je alors que Gareth me jetait sur son épaule comme si
j’étais une poupée de chiffon. (J’avais l’impression d’être devenue le perroquet
d’un pirate.) C’est bon ! Je peux marcher !
— Mais non, mais non ! Je ne te laisserai pas tomber, cette fois !
Je crus qu’il me conduirait directement au bar, au lieu de cela, il me fit défiler
dans la pièce alors que les gens continuaient à chanter. C’était très embarrassant,
et j’avais besoin d’un verre. Nous repassâmes devant Becca et je tendis la main
pour prendre sa bière. J’en bus le quart, ayant désespérément besoin d’une dose
de courage liquide pour arriver à survivre à cette nuit.
— Nous y voilà, Andie ! s’exclama Gareth alors que nous nous approchions du
bar – mis à part qu’il cria mon nom plus comme « Ahhhhhnnnnddddiiiiiiihhh ».
J’étais persuadée qu’il avait manqué sa vocation de pirate des mers.
Kinsley m’aida à me redresser à côté d’elle, et je me penchai pour lui murmurer
à l’oreille.
— Je vais vraiment te tuer pour ça, alors profite bien pendant que tu le peux.
Elle rigola et saisit mon bras.
— Oh, allez ! Tu es la meilleure gardienne au monde ! Tu es un trésor national !
Tu es mademoiselle Andie…
— Foster.
Mon cœur s’arrêta.
Mon souffle se coupa.
Mon sourire retomba alors que je me tournai lentement pour découvrir Freddie
debout devant le bar, placé juste à mes pieds, avec la main sur le cœur et un
sourire qui me mit sens dessus dessous. Il avait un petit drapeau américain planté
dans la poche avant de sa chemise blanche et, comme je ne me déplaçai pas pour
l’accueillir, il le sortit et l’agita en signe de paix.
Le voir là, avec son regard sérieux, son sourire timide et sa fossette isolée suffit
à faire disparaître les derniers jours. J’avais fait de mon mieux pour l’oublier, y
compris en ignorant ses appels et textos. Pourtant, en cet instant, il se tenait
devant moi, agitant son petit drapeau américain et retrouvant sa place dans mon
cœur.
Je pinçai les lèvres pour ne pas sourire.
Il secoua la tête et regarda autour de lui, remarquant que tout le monde dans un
rayon de trois mètres s’était arrêté de parler pour nous observer. Il me contempla
de nouveau et jeta le drapeau sur le bar.
Peut-être que j’aurais dû lui demander ce qu’il faisait là – qu’en était-il de
Caroline, qu’en était-il du bébé ? –, mais je m’abstins. Je le regardai fixement,
nerveuse, dans l’attente de ce qu’il allait faire.
— Je sais que je te dois une explication, énonça-t-il simplement avant de
m’attraper par la taille.
Il me fit descendre du bar et je me penchai pour attraper ses épaules afin de ne
pas tomber. Nos corps se retrouvèrent au même niveau au moment où mes orteils
touchèrent le sol.
— Pas ici, soufflai-je, consciente de toutes les personnes qui nous entouraient.
— Alors, laisse-moi t’enlever.
Il pressa sa main sur la mienne avant que je puisse répondre.
— Où tu l’emmènes ? cria Kinsley tandis qu’il me tirait à travers la foule.
Il lui fit un signe par-dessus son épaule.
— Je vous la ramène dans quelques minutes !
Mon cœur se serra. Je ne souhaitais pas qu’il me « ramène » dans quelques
minutes. J’avais assez fêté la victoire avec mon équipe, et je verrais Kinsley et
Becca très tôt le lendemain matin de toute façon. Je voulais passer le reste de la
nuit avec Freddie. Je voulais que sa main soit serrée autour de la mienne aussi
longtemps que possible.
Il poussa la porte du bar et me conduisit sur le trottoir. Il y avait une Vespa
rouge cerise garée juste devant.
— Est-ce que c’est pour nous ? demandai-je en riant.
Il hocha la tête et attrapa l’un des casques attachés sur le côté. Je restai debout,
attendant patiemment qu’il le glisse sur ma tête. Il se pencha et serra la sangle
sous mon menton. Il était si près de moi, ses lèvres à quelques centimètres à
peine… et cela faisait trois jours qu’il ne m’avait pas embrassée. Je ne pouvais
guère me souvenir du goût de ses lèvres ; il devait me le rappeler.
— J’ai menti, confia-t-il en reculant d’un pas et en glissant la visière sombre
pour couvrir mon visage.
Je fronçai les sourcils.
— À propos de quoi ?
— Je ne te ramènerai pas dans quelques minutes. (Ses yeux caramel brillaient.)
Maintenant que personne ne sait qui nous sommes, je vais te garder pour le reste
de la nuit.
48
ANDIE
Je découvris le vrai Rio pour la première fois sur la selle d’une Vespa rouge
cerise. Nous roulâmes sur les boulevards bordant l’océan et je fermai les yeux,
laissant le vent me fouetter le visage. Je pouvais sentir le sel dans l’air tandis que
Freddie s’arrêtait et se garait sur l’avenida Atlântica. Le crépuscule était
magnifique. Le coucher de soleil peignait les vagues de teintes orangées et,
pendant une minute, je fus comme hypnotisée. Il y avait des milliers de
personnes sur la plage ou qui déambulaient le long de l’avenue. C’était une
artère animée avec six voies de circulation, des voitures qui klaxonnaient et des
piétons confiants qui zigzaguaient entre les véhicules. Les vendeurs longeaient le
bord de mer, vendant de tout, du maïs frit aux tongs. De l’autre côté de la rue
s’élevaient des hôtels et des immeubles – tous bruns et revêtus de stuc avec de
grandes fenêtres.
Dans le village olympique, il était facile d’oublier à quel point j’étais loin de
chez moi, sur l’avenida Atlântica, cela ne faisait plus aucun doute. L’humidité
épaisse, l’air salé et les montagnes pointant en arrière-plan, tout cela m’était
inconnu et exaltant.
Freddie prit ma main et me conduisit le long de la promenade. Nous passâmes
rapidement devant les stands de bracelets tressés et de bijoux en céramique,
jusqu’à ce que nous nous retrouvions face à un étal un peu plus grand que les
autres. Il avait été mis en place le long de la plage, ceint d’une fine bâche
blanche, fouettée par le vent alors que nous entrâmes. Des sarongs bordaient tout
un côté de la tente. Les petits et les moins chers pour les enfants étaient exposés
en bas, mais j’en pris un accroché tout en haut. Il était doux et pourpre, avec de
petites franges sur les côtés.
— Il est beau, celui-là, déclara Freddie, se présentant derrière moi.
Je souris.
— Pour toi.
— Quoi ?
J’ignorai le choc adorable sur son visage et je regardai le sarong de nouveau.
— Tu n’es pas sérieuse, poursuivit-il.
Je hochai pourtant la tête.
— Je vais ressembler à un con.
Je passai à côté de lui pour trouver le vendeur. C’était un petit homme, posé
derrière le comptoir, il se concentra sur son iPhone jusqu’à ce que je brandisse le
sarong pourpre juste en face de lui.
— Combien pour ça ? demandai-je en espérant qu’il parlait suffisamment
l’anglais pour comprendre ma question.
— Trente-huit, répondit-il avec un lourd accent.
Mes yeux me sortirent presque de la tête.
— Dollars ?
— Réaux.
— Ce n’est pas beaucoup, déclara Freddie, venant à mes côtés avec quelque
chose de bleu serré dans sa main droite.
Il le jeta sur le comptoir, puis posa deux paires de lunettes « aviateur » noires
bon marché sur la pile.
— Nous allons prendre le tout.
— Qu’est-ce que c’est que ça ? demandai-je en prenant le coin de ce qui
semblait être une sorte de corde élastique bleue. (Ou était-ce un petit bracelet ?)
Bon Dieu !
— Fio dental.
Le commerçant rigola, montrant ce qui ne pouvait être selon moi qu’un Bikini.
Après que Freddie eut payé, il ramassa notre sac d’articles embarrassants et me
conduisit hors du magasin.
— Je pense que la traduction littérale est « fil dentaire », s’esclaffa-t-il.
Je lui jetai un regard en coin.
— Tu es fou si tu penses que je vais mettre ça.
Il ne répondit pas. Au lieu de cela, il retira l’étiquette des lunettes, m’en tendit
une paire et enfila l’autre au cas où quelqu’un nous reconnaîtrait. La facilité avec
laquelle il pouvait rendre classe des lunettes de soleil bon marché était presque
injuste.
— On dirait que nous avons tous les deux des choses que nous préférerions ne
pas porter, déclara-t-il en prenant ma main. Je pense que cela s’appelle être dans
une impasse.
— Eh bien, échangeons. Tu portes le Bikini et je porterai le sarong.
Il rejeta la tête en arrière et se mit à rire. C’était un son contagieux et qui me fit
sourire. Avec nos lunettes de soleil en place, nous marchâmes jusqu’à trouver un
petit restaurant au bord de la plage, d’où s’échappait une odeur appétissante.
Nous mangeâmes tranquillement, appréciant le fait que personne ne nous ait
reconnus jusqu’à présent.
— C’est probablement l’heure d’enfiler ce sarong, le taquinai-je en attrapant
mon verre d’eau de coco.
Il ignora ma provocation.
— Ça te dirait d’aller nager après ça ?
Je haussai les épaules.
— Ça serait dommage de ne pas aller piquer une tête dans l’océan au moins une
fois pendant que nous sommes ici.
Il acquiesça en fredonnant.
— Je ne suis pas sûr que tu puisses supporter, fis-je remarquer en souriant.
— Supporter quoi ?
— De me voir dans ce Bikini.
***
Partout ailleurs dans le monde, porter le maillot que Freddie avait choisi aurait
été absolument hors de question, mais à Rio, la plupart des femmes souscrivaient
clairement à la mentalité du « moins, c’est plus ». Mais vraiment, vraiment
beaucoup moins. En marchant le long de l’avenue ce soir-là, j’avais vu assez de
fesses pour toute une vie. Freddie, je devais l’avouer, n’avait pas fait de
remarques à ce sujet et il n’en avait pas besoin.
— Regarde ce cul ! murmurais-je avec enthousiasme à chaque fois qu’on en
croisait un.
On aurait pu croire que le Brésil produisait des clones de Kim Kardashian.
— Tu vas bien, Andie ? demanda Freddie de l’autre côté de la porte.
Il attendait devant les toilettes du restaurant pendant que j’enfilais le Bikini.
— Très bien ! criai-je, essayant de m’incliner devant le miroir pour apercevoir
toutes les parties de ma peau que le Bikini ne couvrait pas. Le haut était sans
espoir. Les triangles bleus me cachaient autant qu’ils le pouvaient, mais mes
seins étaient juste… partout : sur le côté, au milieu, en haut. Et, comme si cela ne
semblait pas suffisamment grave, le vrai problème restait le bas.
— Comment ça va ?
Je me déplaçai pour mieux me regarder.
— Je n’en ai aucune idée. Je l’ai mis et il a disparu.
Il rit.
— Je suis sûr que ce n’est pas si mal que ça.
Il ne savait pas à quel point il se trompait. Je m’étais entraînée presque tous les
jours dans mon short de football et mon soutien-gorge de sport, et donc, à
environ quinze centimètres au-dessus de mes genoux, ma peau passait de
bronzée à pâle. Très pâle. Mes fesses brillaient presque dans le noir. Sous les
triangles bleus de mon haut de Bikini, on pouvait distinguer l’empreinte parfaite
de mon soutien-gorge de sport.
Quel que soit l’attrait sexuel offert par ces bouts de tissu, il était contrebalancé
par l’impression d’avoir été teinte avec de la peinture bronzée. J’ouvris la porte
des toilettes et je passai la tête pour trouver Freddie appuyé contre le mur. Il
avait enlevé sa chemise pour que je puisse voir l’ampleur des résultats de ses
exercices olympiques. Il était grand et bien bâti, avec des épaules larges et
bronzées. Sa poitrine était musclée d’une manière qui me faisait trembler, et mes
yeux restèrent bloqués à dix centimètres au-dessus de ses tablettes de chocolat.
Si jamais je les regardais, il me serait impossible de décrocher. Il entendit la
porte s’ouvrir et me jeta un coup d’œil curieux. Il ne pouvait voir que ma tête, et
je pris soin de l’avertir.
— Ce que tu vas voir est objectivement drôle, sauf que si tu ris, je ne te parlerai
plus jamais.
Il afficha un air ironique.
— Tu vas devoir m’expliquer un peu. Je ne suis pas doué pour garder un visage
sérieux.
Je soupirai et laissai la porte des toilettes s’ouvrir. Ses yeux s’élargirent alors
qu’ils passaient sur mon corps, et, à ma grande surprise, il ne rit pas. Pas une
fois.
— Tu étais nerveuse au sujet des marques de bronzage ? demanda-t-il alors
qu’il me conduisait vers la plage avec sa main dans la mienne.
— C’est assez amusant, tu dois l’admettre.
— C’est vraiment pas mal. Tu devrais voir mes fesses.
Je souris et secouai la tête.
— C’est fait.
Au moment où nous arrivâmes sur le sable, le soleil était presque couché, mais
la plage était encore bondée. Nous passâmes devant des centaines de parasols
colorés sur notre chemin jusqu’à l’eau, mais personne ne nous prêta la moindre
attention. Avec moins de vêtements sur nous, nous nous fondions sans peine
dans la masse bronzée et très légèrement vêtue.
Freddie décida de nager dans son boxer, et je prétendis être intriguée par une
mouette qui picorait des chips quand il laissa tomber son short. Je me dis que
c’était le spectacle offert par l’oiseau qui faisait battre mon cœur plus
rapidement. Il me tendit la main pour me conduire dans l’océan et j’eus alors une
pensée dangereuse.
Que nous arrivera-t-il après ce soir ?
Je savais ce que je voulais, mais je ne savais pas comment m’assurer de
l’obtenir avant de partir.
Donc, pendant que nous glissions dans l’eau et que les vagues se lançaient
contre nous, je pensais à la manière de formuler mes questions.
— Tu as eu beaucoup de copines, Freddie ?
— Quelques-unes au fil des ans. Personne de très mémorable.
Une vague géante se dirigea vers nous et il plongea la tête la première, glissant
sous le rouleau alors que je flottai par-dessus. Quand il remonta à la surface, il
balaya ses cheveux mouillés de son visage et m’offrit un large sourire.
— Et les Américaines ? T’en as déjà fréquenté quelques-unes ?
Il rit.
— Andie, c’est un interrogatoire ?
À ce moment-là, il supportait quasiment tout mon poids tout en continuant à
nager sur place. Nos jambes s’emmêlaient sous la surface et, de temps en temps,
ma hanche frottait contre la sienne. Cependant, je ne pouvais pas prêter attention
à la sensualité du moment ; il fallait qu’il réponde à ma question.
— Je me demandais simplement, répondis-je en regardant l’horizon par-dessus
son épaule. Nous n’en avons jamais vraiment parlé.
Il acquiesça.
— Tu es la première Américaine pour qui j’ai jamais craqué.
Craqué.
— Et qu’est-ce que ça veut dire pour toi, craquer pour quelqu’un ?
Il resserra sa prise autour de ma taille pour que nos ventres soient collés l’un
contre l’autre. Ses lignes chaudes et dures étaient serrées contre mon corps.
— Alors, Becca ne t’a rien dit ? Je pensais qu’elle l’aurait fait.
Je fronçai les sourcils.
— Elle ne m’a pas dit quoi ?
Il sourit et regarda ailleurs.
— Je te dirai plus tard.
— Il n’y aura pas de plus tard.
Ce n’était pas une tentative de taquinerie pour lui tirer les mots de la bouche,
c’était une véritable menace. Je partais. J’allais disparaître. Il éloigna quelques
mèches de cheveux humides de mes yeux.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Kinsley, Becca et moi rentrons aux États-Unis dans six heures.
Cela me fit mal de prononcer ces mots à voix haute.
Ses bras se resserrèrent autour de ma taille.
— Tu quoi ?
— Ma mère a obtenu un rendez-vous avec ce grand médecin de Los Angeles.
C’est censé être un chirurgien orthopédique de renommée mondiale. Il a déjà
examiné mon IRM…
— Alors, tu pars au milieu de la nuit pour le voir ? Ce docteur ? (Ses sourcils
étaient froncés par la confusion.) Ça n’a aucun sens.
— Tous ses rendez-vous sont réservés pour les six prochains mois, il a un
créneau exceptionnel demain après-midi et je dois le saisir.
— Tu quittes Rio dans six heures ?
Il jeta un coup d’œil sur l’horizon assombri avant de reposer les yeux sur moi.
Quel que soit le bonheur qu’il avait ressenti un moment plus tôt, il s’était
désormais évaporé.
— Ouais. Je dois y aller. J’ai abandonné le traitement parce que je voulais jouer
la finale, maintenant que j’ai fini, je dois faire de mon poignet ma priorité. Je ne
veux pas être connue comme la gardienne prometteuse qui a raté sa carrière à
cause d’une blessure chronique.
J’avais trop travaillé pour me retirer du sport maintenant.
— Reste, me supplia-t-il, nous ramenant en arrière de quelques mètres pour
qu’il puisse avoir pied.
Je demeurai dans le creux de ses bras, le laissant me porter sous les vagues.
— Je ne peux pas.
Ses yeux bruns m’implorèrent de rester, or c’était impossible. J’aurais dû voir le
médecin il y a une semaine. J’avais déjà peut-être esquinté mon poignet au-delà
de ce qu’il était possible de soigner.
— Je dois impérativement aller à ce rendez-vous.
Pendant quelques minutes, nous restâmes silencieux. L’eau saumâtre battait
contre nous, nous poussant vers le rivage, puis nous entraînant vers l’horizon.
Les vagues étaient bruyantes, remplissant le silence jusqu’à ce que je lui suggère
une solution qu’il pourrait accepter comme je l’espérais.
— Tu pourrais venir à Los Angeles.
Je fus gênée par le ton désespéré de ma voix. Freddie tourna la tête pour me
regarder et je haussai les épaules.
— Après la fin des Jeux, je veux dire. (Je continuai à rompre le silence bien que
mon cerveau me crie de me taire.) Tu pourrais voir où je vis et passer du temps
aux États-Unis.
Ses yeux noisette me dirent non avant même qu’il ne le fasse de vive voix.
— J’aimerais, vraiment, mais… je dois rentrer à la maison et résoudre ce
problème avec Caroline. Si elle est vraiment enceinte de mon enfant…
Caroline.
Caroline.
Caroline…
Nous avions passé tant de temps sans mentionner l’obstacle flagrant qui se
tenait entre nous, le dragon qui devait encore être tué.
— Bien, dis-je en tournant la tête afin qu’il ne puisse lire ma souffrance.
— Andie. Je n’ai couché avec elle qu’une fois et j’étais ivre. Cela ne signifiait
rien.
— Maintenant, cela pourrait signifier beaucoup plus.
Silence.
Je regardai les vagues et j’eus le courage de poser la question suivante.
— Tu veux l’épouser ? Je veux dire : tu l’épouserais si elle était enceinte ?
— Non. Jamais. (Il semblait choqué par cette idée, ce qui me fit me sentir un
peu mieux.) Je dois régler cette question de test de paternité, voir mon avocat et
discuter avec ma mère. Elle ne m’a pas parlé depuis que j’ai décidé de rompre
les fiançailles.
Je hochai la tête.
— Bien. Donc, tu rentreras à Londres.
— Et toi, à L.A.
Les mots semblaient définitifs, même si nous ne voulions pas qu’ils le soient.
— Pourquoi j’ai l’impression que c’est fini ? demandai-je en me penchant pour
laisser tomber ma tête sur son épaule.
— Ça ne l’est pas, promit-il.
De l’eau s’écrasa contre nous et Freddie me serra plus fort dans ses bras. Je me
sentais tellement petite, luttant contre les flots et la fin de notre histoire, que les
larmes coulèrent sans que je puisse les retenir.
— Tu penses que cette chose entre nous est réelle ? Ou ça fait juste partie de la
magie de Rio ?
— Je sais que c’est réel.
Je posai ma tête contre son cou et y frottai mon nez, respirant le parfum d’eau
salée sur sa peau. Il sentait divinement bon. Je restai là, avec mes lèvres contre
sa gorge.
— Ne m’oublie pas une fois que tu seras rentré à Londres.
Il se pencha et déposa un baiser sur mon épaule.
— Comment le pourrais-je ?
— Même si tu t’éloignes de Caroline, il y aura des tas de filles sur lesquelles tu
pourrais craquer et qui te colleront aux fesses une fois que tu seras rentré au
pays avec six médailles d’or supplémentaires.
Sa main entoura mon cou, le frotta de haut en bas pour réchauffer ma peau. Je
n’avais pas réalisé que j’avais commencé à trembler contre lui.
— J’en ai seulement quatre pour l’instant, précisa-t-il en se moquant de lui-
même.
— Des filles ou des médailles ? plaisantai-je.
Il sourit.
— Tu m’appelleras après ton rendez-vous pour me faire savoir comment ça
s’est passé ?
— Tu seras certainement en pleine compétition.
— Un peu plus tard, alors…
Je secouai la tête et levai mes lèvres jusqu’à sa bouche.
— Je ne veux plus parler de plus tard. Restons dans cet océan pour toujours.
Il rit.
— Nous nous transformerons en pruneaux tout fripés.
Je glissai ma main vers le bas de son ventre.
— Tu ne m’as pas l’air d’être un pruneau.
Sa brusque inspiration me dit combien il aimait sentir ma main sur lui. Il
m’entraîna dans un baiser si puissant que mon cœur s’emballa. Avec ses lèvres
posées sur les miennes, il semblait qu’il n’y avait que nous, tous les deux debout
dans l’océan avec nos corps enlacés devant des centaines de personnes. Je
l’aimais d’une manière désespérée, le type d’amour que l’on ressent pour ce qui
aurait pu être. Je ne l’abandonnais pas, je ne nous abandonnais pas.
J’abandonnais la promesse de plus. Dans six heures, nous serions dans des
mondes à part.
— Je ne connais même pas ton deuxième prénom.
— William.
— Ou ton plat préféré.
— Les spaghettis.
— Ou ta chanson préférée.
— N’importe quelle chanson de Jake Bugg.
Je pleurais, mais il embrassait mes larmes et répondait à mes questions comme
si cela pouvait aider. Sa main était posée sur mon cœur, essayant de me calmer,
mais cela ne marchait pas. Je lui avais dit que je ne voulais pas penser à l’avenir.
Je voulais rester dans cet océan pour toujours, mais je savais que la vie ne
s’arrêterait pas pour nous – le soleil couchant me le rappelait constamment.
Quand la nuit devint noire et que la seule lumière que l’on pouvait apercevoir
fut celle de la lune et des cafés le long de l’avenue, Freddie me porta hors de
l’océan, jusqu’à un hôtel tout proche. Nous prîmes la dernière chambre libre, une
suite miteuse face à la plage pour les touristes avec un petit budget. Le tapis était
vieux et taché, les rideaux sentaient mauvais. Le lit était petit et dur, mais
Freddie retira la vieille couette. Nous jetâmes les oreillers au sol et il me poussa
sur les draps. Le matelas plia sous son poids alors qu’il se glissait sur moi. Nous
ne nous étions pas donné la peine d’allumer ; il était à peine visible dans
l’obscurité, la moitié de son visage était éclairée par la lumière qui glissait à
travers les rideaux fermés. Je m’approchai pour le toucher, caressant les traits
occultés par l’ombre.
— Je sais que ce n’est pas bien, dit-il alors que sa bouche explorait mon ventre
nu.
Je secouai la tête et serrai le drap tandis que ses mains déliaient le bas de mon
Bikini. Il le retira et le jeta au sol avec le reste de nos affaires.
— Freddie…
J’avais besoin qu’il me regarde. Je devais lui dire ce que je ressentais avant
qu’il ne soit trop tard.
— Freddie, je…
— Je sais.
Il me lança un regard, mais je ne pouvais pas voir ses yeux dans l’obscurité. Ses
mains se pressaient contre mes cuisses pour les écarter.
***
Mon téléphone sonna sur la table de chevet, me réveillant en sursaut. Je clignai
des yeux dans l’obscurité et je réussis à l’arrêter avant qu’il ne réveille aussi
Freddie. Le nom de Kinsley clignotait sur l’écran, et, même si j’avais très envie
d’ignorer son appel, je savais qu’elle essaierait probablement de me joindre toute
la nuit.
Je me levai du lit et entrai dans la salle de bains. Une fois la porte fermée, je
répondis avec une voix feutrée.
— Kinsley, salut…
— Où es-tu, Andie ? (Elle semblait dans tous ses états.) Nous devons partir.
Je retirai le téléphone de mon oreille pour regarder l’heure : 2 heures. Comment
pouvait-il être déjà 2 heures du matin ?
— Je ne peux pas partir tout de suite, Kinsley.
Elle soupira.
— Andie, où es-tu ? Becca et moi avons déjà fait tes valises. Nous allons venir
te chercher pour aller directement à l’aéroport.
Elle ne m’écoutait pas.
— Je ne peux pas partir. Je dois rester ici.
— Andie, tu ne peux pas rester à Rio. Si ce qui se passe avec Freddie est réel,
vous finirez par vous retrouver. En ce moment, tu dois te concentrer sur toi. Tu
as ton rendez-vous avec ce médecin demain et nous devons nous retrouver avec
le reste de l’équipe dans quelques jours pour des interviews. Vendredi, nous
sommes invitées à la Maison-Blanche pour un dîner spécial avec le président.
Mon cœur se déchirait en deux, mais elle continua de parler.
— La vie continue. Tu dois participer à ces interviews. Le monde doit savoir
que tu es une vedette de football avec tes propres rêves et tes propres espoirs, pas
seulement une autre groupie de Freddie.
Je fermai les yeux et posai la tête contre le mur de la salle de bains. Je ne
voulais pas qu’elle ait raison. Je voulais rester à Rio.
— Où es-tu, maintenant ?
Je lui donnai le nom de l’hôtel et elle me promit de venir me chercher dans cinq
minutes. J’avais juste le temps de sortir de la salle de bains et de mettre mes
vêtements sales. Je n’avais pas pris de douche depuis le match, mais l’océan
avait emporté ma sueur. Ma peau était collante, chaude et elle sentait l’odeur de
Freddie. Je m’assiérais pour un vol de dix heures à destination des États-Unis
avec son parfum imprégné sur ma peau.
Kinsley appela lorsqu’elles arrivèrent en bas de l’hôtel et je me précipitai pour
rassembler mes affaires à l’intérieur de la chambre sombre. Freddie était encore
endormi, allongé sur le ventre en travers du lit. Je m’assurai que son téléphone
avait deux alarmes activées afin qu’il ne se réveille pas en retard, puis je me
penchai pour l’embrasser sur la joue.
Une partie de moi voulait qu’il sorte de son sommeil et qu’il me ramène vers
lui. Je voulais qu’il me retienne pour que je ne puisse pas partir. L’avion pourrait
décoller sans moi et je resterais à Rio pour toujours avec Freddie.
Il ne se réveilla pas, même après que j’eus murmuré son nom dans le noir.
Kinsley m’appela à nouveau et mon téléphone vibra dans ma main. Freddie
bougea et se retourna. Je me figeai sur place, mais il demeura endormi. Je me
dirigeai vers la porte et résistai à l’envie de regarder en arrière pour le voir une
dernière fois. J’avais déjà mille images pour me souvenir de lui ; une autre ne
ferait que rendre le départ plus difficile.
Kinsley et Becca ne me réprimandèrent pas quand j’entrai finalement dans le
minibus. Elles demandèrent au conducteur d’aller à l’aéroport et je regardai par
la vitre, hypnotisée par les vagues qui roulaient jusqu’à la plage. Si j’avais fermé
les yeux, j’aurais pu encore les sentir battre contre moi. Kinsley appuya sa main
sur mon épaule et la serra. Je secouai la tête et m’écartai. Il était trop tôt pour les
condoléances. Je n’étais pas prête à accepter mon départ de Rio sans Freddie.
Nous arrivâmes à l’extérieur de l’aéroport vide et le chauffeur se dirigea vers le
coffre pour prendre nos sacs.
— Merci d’avoir emballé mes affaires, K…
— Andie !
Je fis presque un arrêt cardiaque en attendant mon prénom hurlé ainsi. Cela
n’avait pas d’importance si l’accent britannique était léger et féminin, et si je
savais que Freddie était toujours au pays des rêves. J’avais entendu mon prénom
et supposé que Freddie courait derrière moi, mais je me retournai et vis Georgie
débouler d’un taxi pour m’attraper à temps. Ses cheveux étaient fouettés par le
vent et ses tongs battaient contre le béton.
— Attends, cria-t-elle, mais je n’allais nulle part.
— Nous n’avons pas beaucoup de temps, Andie, me prévint Kinsley.
Je hochai la tête et me retournai vers Georgie alors qu’elle arrivait à ma hauteur.
— Donne-moi une seconde. (Elle se pencha et posa les mains sur les genoux,
reprenant son souffle.) Je sais que tu ne peux pas t’en rendre compte, étant donné
mon physique de rêve, déclara-t-elle, mais je ne suis pas très en forme.
Je ris et secouai la tête.
— Que fais-tu ici ?
— Je savais que tu partais tôt, et j’avais besoin de te le dire en personne. Je suis
persuadée que Caroline ment sur sa grossesse. Je dois juste le prouver.
Sa détermination me brisa encore plus le cœur.
— C’est bon, Georgie, dis-je en la tirant pour qu’elle se relève et que je puisse
la prendre dans mes bras. Caroline a gagné la bataille. Je rentre à la maison.
— La bataille, oui, mais pas la guerre. Tu ne peux pas abandonner.
Je souris tristement.
— Peut-être que tu es mon véritable amour, Georgie. (J’éclatai de rire.) Tu m’as
poursuivie jusqu’à l’aéroport au beau milieu de la nuit. Si ce n’est pas de
l’amour…
— Arrête, ce n’est pas drôle. (Ses yeux noisette m’implorèrent de la prendre au
sérieux.) Tu es celle avec qui il doit être, pas elle.
J’inspirai fébrilement et reculai.
— Je t’appellerai quand j’atterrirai. Prends bien soin de lui pour moi, s’il te
plaît.
— N’abandonne pas maintenant, Andie.
Je secouai la tête alors que Kinsley poussait mon épaule. L’avion ne
m’attendrait pas.
— Je dois y aller, Georgie, murmurai-je en reculant d’un pas.
— C’est une vraie tête de con s’il te laisse partir, Andie.
Je ris et secouai la tête, laissant Kinsley me tirer vers les portes de l’aéroport.
— Tu m’entends, Andie ? cria Georgie dans mon dos. Une vraie tête de con.
49
FREDDIE
BIP. BIP. BIP.
J’étirai mon bras pour arrêter mon alarme, cherchant mon téléphone portable
sur la table de chevet, là où je le laissais se recharger d’habitude. Il n’y avait
rien. Je soupirai et m’assis, me rendant compte en clignant des yeux que je
n’étais pas dans le village olympique. Andie et moi nous étions endormis à
l’hôtel, sur de vieilles couvertures rêches qui avaient semblé être des nuages sur
le moment. J’essayai de me souvenir des derniers instants de la nuit, lorsque
j’avais installé Andie dans le creux de mon bras, pressée si fort contre moi
qu’elle s’était plainte de ne pas pouvoir respirer. Je m’étais assoupi et elle me
souriait dans le noir.
« Tu penses qu’on peut le faire encore une fois avant que je parte ? »
J’avais hoché la tête et drapé mon bras autour de son ventre. Elle s’était blottie
contre moi et nous avions dû nous endormir peu de temps après.
Désormais, j’étais assis et je me frottais les yeux, l’appelant dans l’obscurité de
la chambre. Les rideaux opaques faisaient très bien leur travail en gardant le
soleil au-dehors, mais, une fois que je les ouvris en grand, il ne faisait plus de
doute qu’Andie était partie. La chambre d’hôtel était calme et sans vie, et, le
temps passant, je me rendis compte qu’elle n’avait pas pris la peine de me
réveiller avant de s’en aller.
Nous avions tellement repoussé les au revoir que je n’en avais finalement eu
aucun. Je n’avais pas eu la chance de la supplier de m’attendre. Je ne lui avais
jamais dit que je l’aimais, pas d’une amourette qui disparaîtrait une fois que je
quitterais Rio, mais d’un véritable amour, celui pour lequel on est prêt à se
battre. Je voulais lui promettre qu’au moment où j’aurais remis de l’ordre dans
ma vie, je prendrais un avion jusqu’en Amérique pour la rejoindre.
Un coup d’œil sur mon téléphone confirma qu’elle n’avait pas essayé de
m’appeler, et, bien que je sois très tenté, je ne le fis pas de mon côté. Je
rassemblai mes affaires et me glissai dans les vêtements que j’avais portés la
veille. Mon boxer était encore humide, mais je l’enfilai tant bien que mal. Alors
que j’étais sur le point de me diriger vers la porte, je me tournai vers le lit. Je me
penchai et ramassai l’oreiller sur lequel elle avait dormi – il portait encore
l’empreinte de sa tête – et je le maintins sur mon visage pour le respirer. Je reçus
comme un coup de poing dans le ventre. Il sentait toujours le shampooing à la
noix de coco auquel je m’étais habitué au cours des dernières semaines, et ce
seul parfum suffit à me faire vaciller. Je m’assis sur le bord du matelas et
j’étreignis l’oreiller comme un imbécile. Pourquoi n’avions-nous prévu aucun
plan pour l’avenir ? Pourquoi ne lui avais-je pas promis que cela fonctionnerait ?
Qu’à un moment ou un autre, d’une façon ou d’une autre, elle et moi serions
ensemble ?
Quand je quittai finalement cette chambre d’hôtel, j’étais en retard pour ma
première course de la journée. J’avais déjà eu quelques appels manqués de
Caroline, de ma manager, de mon agent, de ma mère, de Thom et de Georgie. Je
m’assis à l’arrière du taxi et je composai le numéro de ma manager.
— Freddie, où étais-tu ? Ton coach te cherche depuis un moment.
Je laissai tomber ma tête contre la vitre du véhicule.
— J’étais dehors. Je me dirige vers le bassin, maintenant.
— Bon Dieu, Fred. Ils sont indulgents avec toi parce que tu es Monsieur Fiable.
Maintenant, tu as inquiété tout le monde.
Je fermai intensément les yeux.
— Est-ce tout ce dont tu voulais parler ?
Elle soupira lourdement, ennuyée par mon ton sec.
— J’ai essayé de te joindre au sujet de tes apparitions publiques après la fin des
Jeux. Tu as des propositions d’interviews de tous les côtés. Il y a des soirées et
des brunchs, et un thé avec la famille royale. Tout le monde me traque pour
t’avoir, et toi, tu étais aux abonnés absents.
— Je ne ferai rien de tout ça. Dis bien à tout le monde qu’après les Jeux
olympiques, Freddie Archibald met en place un silence médiatique. J’aurai des
problèmes personnels à régler une fois que je serai rentré chez moi.
Deux respirations lentes et régulières plus tard, elle me demanda des
éclaircissements.
— Est-ce que tu es en train de me dire que tu ne feras pas une seule interview
après Rio ?
Mes yeux étaient toujours clos alors que je me penchais contre la vitre. Si je me
concentrais assez fort, je jurerais que je pouvais entendre les vagues se briser sur
le rivage. Je retins mon souffle et tendis encore plus l’oreille.
— Freddie !
Elle était presque hystérique.
— C’est vrai. Pas d’interviews. Je remplirai seulement mes obligations avec les
sponsors.
— Tu te rends compte que cela ne fera que leur donner encore plus envie de
t’avoir ? Quel est le but d’aller à Rio et de gagner toutes ces médailles si tu ne
partages pas tes expériences avec le monde ? Tu en dois au moins une à tes
fans…
— J’ai fini de vivre ma vie comme si je devais quelque chose à tout le monde.
Je lui raccrochai au nez et laissai tomber mon portable sur mes genoux.
— Encore quelques minutes, déclara le chauffeur de taxi en détectant mon
anxiété.
— Merci.
J’ouvris les yeux et regardai le paysage en train de défiler. Je voulais dire au
chauffeur d’aller à l’aéroport. Je voulais prendre un avion pour l’Amérique et
retrouver Andie pour la convaincre qu’elle et moi valions beaucoup plus que
trois semaines à Rio. Mais je ne pouvais pas, et je ne m’étais jamais autant senti
piégé que lorsque je rassemblai mon équipement de natation et me dirigeai vers
le bassin.
J’étais piégé avec Caroline et j’étais piégé à Rio. Je devais faire face à deux
jours de courses supplémentaires. Deux longues journées de concentration dans
le bassin, et pas grand-chose d’autre. La natation s’était heurtée à ma vie
plusieurs fois auparavant, mais cela ne m’avait jamais importuné de cette façon.
Après la mort de mon père, le bassin avait été ma thérapie. Après le décès
d’Henry, il était devenu mon meilleur ami. C’était tellement facile de me perdre
dans mes exercices et mes compétitions. Maintenant, pour une fois, je ne voulais
pas m’égarer. Je voulais rester au sec et régler les problèmes de ma vie.
— Ça va, mon pote ? me demanda Thom en entrant dans le vestiaire.
Je hochai la tête, puis l’ignorai.
Toute l’équipe était là, se changeait et se préparait pour la course. Ils me
fixèrent quand j’entrai, leurs yeux me détaillant comme si j’étais une poudrière
prête à exploser.
— Fred, tu as trente minutes de retard.
Je hochai la tête et jetai mon sac de sport sur le sol afin de pouvoir me pencher
au-dessus du lavabo pour me passer de l’eau froide sur le visage.
— Tu es prêt à nager ?
Je ris. De toutes les choses de ma vie – Andie, Caroline, l’amour, la grossesse,
le mariage –, la natation était la seule dont j’avais encore le contrôle. Je me
tapotai le visage avec une serviette en papier avant de croiser le regard de mon
coach dans le miroir.
— Est-ce que je me suis déjà pointé sans être prêt à nager ?
Il fronça les sourcils.
— Non.
Je m’écartai du lavabo et pris mon sac.
— Alors, allons-y.
50
ANDIE
Je ressentis un changement à la seconde où l’avion décolla. je regardai par le
hublot et j’essayai de me convaincre que Freddie et moi pouvions faire
fonctionner les choses entre nous, mais mes mains tremblaient de nervosité.
Kinsley et Becca n’avaient pas de rendez-vous chez le médecin qui les forçait à
rentrer, mais elles avaient quand même pris l’avion avec moi. Becca était
impatiente de retrouver son mari Penn, et Kinsley m’avait juré que cela ne lui
posait aucun problème de manquer la cérémonie de clôture. Elle pensait que ce
serait avant tout le lancement des dernières tournées de débauche pour lesquelles
le village était connu. En tant que femme mariée, elle préférait être là, avec moi.
— Est-ce que je peux vous offrir quelque chose ? proposa l’hôtesse d’un ton
doux.
La moitié des passagers étaient déjà endormis ; je comptais parmi les derniers
traînards qui s’accrochaient à la nuit. Je secouai la tête et me carrai dans mon
siège pour m’installer confortablement.
Je dormis quelques heures agitées, mais c’était le genre de sommeil dont on se
réveille sans être sûr d’avoir vraiment dormi. Je pensai à Freddie quand j’avais
fermé les yeux, et, quand je les ouvris quelques heures plus tard, il était encore
dans ma tête. L’avion était plongé dans la pénombre et Kinsley ronflait
doucement à côté de moi. Je voulais la secouer et la réveiller pour qu’elle me
convainque que tout irait bien. Au lieu de cela, j’attrapai l’un des magazines
qu’elle avait glissés dans sa pochette de dossier. J’allumai ma petite lampe et
l’inclinai loin de Kinsley afin qu’elle n’éclaire que mes genoux. C’était un
magazine people bas de gamme, le type de torchon que Kinsley ne prenait que
lorsqu’elle essayait de tuer dix heures d’avion. Très vite, j’aperçus Caroline. Ils
avaient composé un dossier de quatre pages au sujet de son séjour à Rio. Ils
soulignaient son « look olympique ! » et avaient inséré une photo d’elle en train
de marcher vers son hôtel. Ils spéculaient à propos de la coordinatrice de
mariage qu’elle allait embaucher et sur le grand styliste à qui elle commanderait
sa robe de mariée confectionnée sur mesure.
Je déchirai le magazine et le reposai dans la pochette, dégoûtée.
— Madame, est-ce que tout va bien ?
L’hôtesse de l’air était de retour, et j’avais besoin qu’elle me laisse seule. Je
hochai la tête, puis me retournai et éteignis ma petite lampe. Je me sentais
malade et je voulais prendre mon sac en papier, or dans le noir je ne parvenais
pas à le trouver. Je serrai donc mon coussin de voyage contre ma poitrine et je
regardai par le hublot, souhaitant ardemment que la nausée passe.
Au moment où nous atterrîmes à L.A., il m’était impossible de nier la réalité.
Freddie et moi étions séparés par 10 137 kilomètres. J’avais fait des recherches.
Sans oublier ma blessure, sa famille, Caroline, un mariage fondé sur du
chantage, et maintenant un bébé. Un bébé. Merde.
Une voiture nous amena, Kinsley, Becca et moi, directement de l’aéroport à la
clinique orthopédique de Central L.A. Je me glissai sous une casquette de base-
ball pour cacher ma mine fatiguée. La réceptionniste vibrait littéralement sur sa
chaise, nous regardant avec des yeux écarquillés.
— Barbara ! Tu as vu ? cria-t-elle à la femme qui travaillait derrière elle. Nous
avons trois médaillées d’or au bureau aujourd’hui !
Au moment où je me tournai pour trouver un siège, je découvris une courte file
de fans près de nous, avec leurs iPhone et leurs stylos prêts à l’emploi. Je tentai
d’afficher mon meilleur sourire et je laissai Kinsley s’occuper d’eux.
Heureusement, l’infirmière me rappela tout de suite pour l’imagerie, avant que
mon sourire de façade ne puisse s’effondrer.
— Vous devez être tellement excitée d’être rentrée chez vous, déclara
l’infirmière alors qu’elle m’amenait jusqu’à la salle de radiographie.
Je la regardai.
— Cela a dû être une vraie folie à Rio, poursuivit-elle. J’ai essayé de suivre les
Jeux, mais tous les jours ils rapportaient quelque chose de nouveau. Votre nom
était, euh… partout.
Mon estomac se crispa.
— Ouais, je suppose que je suis ravie d’être de retour.
Après mes radios, ils me menèrent au bureau du médecin et me promirent que
je n’aurais pas à attendre trop longtemps. Je hochai la tête alors que je
m’installai sur la chaise en cuir en face de son bureau. Il y avait une télévision
perchée dans le coin supérieur droit, mise en sourdine et montrant les nouvelles
des Jeux olympiques.
— Freddie Archibald, membre de l’équipe de natation de Grande-Bretagne, a
battu son record du monde du deux cents mètres nage libre plus tôt cet après-
midi, annonçait-on. Grâce à cette course, il acquiert une cinquième médaille d’or
pour ces Jeux 2016, ce qui en fait grimper le total, pour l’ensemble de sa
carrière, à vingt et une.
Les images montraient Freddie alors qu’il se dirigeait vers le plot, se préparait
au départ et plongeait dans l’eau. J’avais été avec lui moins de douze heures plus
tôt, et la façon dont mon corps souffrait alors que je le regardais disputer sa
course n’avait aucun sens. Peut-être que c’était parce que j’étais fatiguée et qu’il
ne m’avait pas appelée ou envoyé un texto depuis que j’avais quitté Rio. Une
partie de moi avait espéré qu’un message m’attendrait une fois que je serais
descendue de l’avion, mais je n’avais rien reçu.
Peut-être était-ce parce que je savais que la magie que nous ressentions était
liée à Rio, et que les chances de revoir Freddie étaient vraiment très minces. Ou
peut-être parce qu’ils diffusaient les séquences montrant Caroline dans les
tribunes, sautant dans tous les sens et encourageant Freddie pendant sa course.
Ils faisaient défiler un bandeau qui annonçait : « Caroline Montague, fiancée de
Frederick Archibald ». Je voulus vomir lorsqu’ils pointèrent la caméra et le
micro vers elle. C’était Sophie Boyle qui faisait l’interview et elle cria à quel
point elle était excitée pour Caroline et Freddie. J’essayai de regarder Caroline
répondre, mais mon téléphone vibra dans mon sac, provoquant un bruit amplifié
par le silence de la pièce.
Je me baissai pour le prendre et le laissai presque tomber quand je vis qu’il
s’agissait d’un texto de Freddie.
Freddie : Comment s’est passé ton rendez-vous ?
C’était tout. Une question inoffensive et réfléchie, et pourtant j’en détestais
toutes les syllabes. Comment pouvais-je ouvrir des magazines, allumer la télé et
voir Caroline s’afficher sur chaque page et chaque chaîne, et prétendre que tout
allait bien ? Comment pouvais-je gérer les petites discussions banales quand ce
que je voulais vraiment était de prendre mon téléphone, de l’appeler et de lui
crier que les rendez-vous chez le médecin, les courses, les « comment était ton
après-midi » et « qu’est-ce que tu as mangé pour le dîner » n’avaient aucune
putain d’importance pour moi ?
Merde.
Je pleurais, et j’étais tellement fatiguée de pleurer. Avec la chance que j’avais,
le médecin allait sûrement bientôt passer la porte. Je ne voulais pas être dans un
sale état lorsqu’il essaierait de me parler de mon poignet. Je lis de nouveau son
message, me sentant plus fâchée que déprimée.
Il y avait des choses dont Freddie et moi avions besoin de parler, et aucune de
ces choses ne comprenait mon rendez-vous chez le médecin. Je ne voulais pas
voir son nom apparaître sur mon téléphone, sauf s’il m’annonçait qu’il avait
trouvé une solution pour régler son dilemme avec Caroline. Les petites
plaisanteries et les conversations banales faisaient trop mal. C’étaient des mots
vides.
J’écrivis alors tout ce qui m’était passé par la tête depuis que j’avais quitté Rio.
Andie : Il n’y a aucun moyen pour que cela marche. Tu es à un million de
kilomètres de là. Et si Caroline EST enceinte et qu’elle porte TON bébé ? Elle
ne nous laissera jamais être heureux. Le monde ne nous laissera jamais être
heureux. Chaque magazine, journal et émission de télévision évoque tes
fiançailles avec elle. Comment cela pourrait-il réellement fonctionner pour
nous ?
Et puis, j’envoyai un dernier texto :
Andie : Pour l’instant, je dois me concentrer sur mon poignet et ma carrière.
C’était aussi ferme qu’une rupture. Je reconnaissais le fait que Caroline avait
gagné. À moins qu’elle ne soit frappée par une météorite, elle ne nous laisserait
jamais être ensemble. Alors, quel était l’intérêt d’ignorer l’inévitable ?
Le médecin frappa à la porte juste au moment où je glissai mon téléphone dans
mon sac à main.
— Madame Foster ?
Je pris une profonde inspiration. Il était temps de se concentrer sur quelque
chose d’autre que Freddie.
***
Kinsley, Becca et moi avions passé trois jours à L.A., avant de nous rendre à
New York afin de retrouver le reste de notre équipe pour une interview chez
Good Morning America. Nous avions prévu une tournée médiatique d’une
semaine et à laquelle j’avais autant envie de participer que d’aller me pendre.
Kinsley me poussa dans l’avion à L.A. et, une fois que nous eûmes atterri, des
voitures nous attendaient à l’extérieur de l’aéroport pour nous emmener
directement au studio. J’avais besoin de dormir, de prendre une douche et
d’avaler un repas décent, mais nous n’avions plus de temps pour ça.
Juste avant de passer à l’antenne, Becca me tendit deux tasses d’expresso.
— Parce que tu ressembles littéralement à la Mort, dit-elle en riant.
Je les bus comme de l’eau et, dans la seconde, je sus que c’était une erreur.
J’étais déjà assez nerveuse à l’idée de passer en direct à la télévision. Je ne
voulais pas parler de Freddie. Je n’avais pas répondu à ses messages, même si je
les avais tous lus.
… ne fais pas ça, s’il te plaît…
… donne-moi le temps…
… donne-moi juste quelque chose ici…
Il ne s’était toujours pas occupé de Caroline, ce qui signifiait qu’il n’y avait
aucune raison de lui répondre.
Lorsque les présentateurs nous annoncèrent et que nous entrâmes sur le plateau
avec une musique patriotique en fond sonore, j’eus peur d’avoir une crise
cardiaque. Je m’assis à côté de Kinsley et j’essayai de contenir mes nerfs.
En fin de compte, je pensais avoir répondu normalement aux questions, mais
Kinsley et Becca n’arrêtèrent pas de se moquer de moi et de dire que j’avais été
nerveuse. Je retirai les faux cils qu’on m’avait fait porter et frottai le maquillage
qui me recouvrait le visage.
— C’est la faute de Becca ! me défendis-je. Elle m’a donné assez de caféine
pour me tuer.
Becca se mit à rire.
— Eh bien, tu me remercieras plus tard. Cette semaine va être folle, alors je te
suggère de te reposer et de rester caféinée.
Elle ne plaisantait pas.
Après notre interview chez Good Morning America, nous rencontrâmes des
fans pour une séance de dédicaces. Immédiatement après, nous nous rendîmes à
Washington, où, quelques jours plus tard, nous fûmes mises à l’honneur lors
d’un dîner spécial et d’un défilé autour de la capitale. Je serrai la main du
président et j’essayai de ne rien dire d’inapproprié ou d’exubérant à Michelle
Obama.
Pendant le défilé, Kinsley se pencha et me poussa.
— Je te conseille d’absorber tout ça tant que tu le peux. Ces moments
n’arrivent qu’une fois dans une vie.
Je regardai la foule agglutinée dans les rues. Les gens agitaient de petits
drapeaux américains, hurlant et criant alors que nous passions devant eux,
perchées sur un camion de pompier. Il y avait des petites filles portant des
maillots avec mon numéro, pleurant et jetant des bonbons et des colliers avec de
minuscules ballons de foot suspendus, comme si c’étaient des appâts. J’essayais
de sourire et de faire un geste à tous les fans qui étaient présents pour nous
soutenir, et pourtant, pendant tout ce temps-là, une partie de moi était à
10 137 kilomètres de là, à Rio.
Dès que je le pouvais, je regardais mon téléphone pour voir si j’avais reçu des
messages de Freddie. J’avais besoin de ses textos autant que je les détestais.
… Tu me manques…
… Je pars demain pour Londres et je vais tout de suite rencontrer mes
avocats…
***
Il m’appela quatre jours après que j’eus coupé toute communication avec lui.
J’étais seule dans la chambre d’hôtel que je partageais avec Kinsley et Becca, et
je vis son nom en train de clignoter sur l’écran de mon téléphone. Je savais que
cela aggraverait les choses si je répondais, et pourtant il m’était impossible de
résister.
— Andie ? lança-t-il, comme en état de choc.
Mon prénom, prononcé avec sa voix, était suffisant pour me déchirer.
— Andie ? demanda-t-il de nouveau avant que je ne puisse répondre.
— Je suis là, énonçai-je tristement.
— Je ne peux pas croire que j’arrive enfin à te parler !
J’inspirai fébrilement et essayai de reprendre le contrôle de mes émotions. Je
savais que je n’avais que quelques minutes avant que Kinsley et Becca ne
reviennent à l’hôtel avec des plats à emporter.
— Comment vas-tu ? m’interrogea-t-il, fébrile.
— Je vais bien. J’ai regardé ta dernière course, aujourd’hui, dis-je en
contemplant le plafond. Enfin, pas en direct, évidemment. Nous avons visité l’un
des hôpitaux pour enfants de Washington et ils passaient un reportage datant d’il
y a quelques jours.
— C’était une bonne course, précisa-t-il, et je pouvais entendre l’épuisement
dans sa voix.
Il y avait tant de questions que je voulais lui poser ! Comment ça se passait à
Londres ? Comment allait Georgie ? Qu’avait-il ressenti avec cette sixième
médaille d’or autour du cou ? Est-ce qu’il était allé à la cérémonie de clôture ?
Avait-il parlé à Caroline ? Avait-il pensé à moi autant que j’avais pensé à lui ?
— Freddie, je…
— Andie, attends. (Je pouvais l’entendre parler avec quelqu’un, mais sans
comprendre de qui il s’agissait.) Donne-moi une seconde, dit-il à l’autre
personne.
La porte de la chambre d’hôtel s’ouvrit, et Kinsley et Becca entrèrent dans la
pièce avec de grands éclats de rire et les bras chargés de plats à emporter.
— J’espère que tu as faim ! lança Kinsley en jetant deux boîtes au pied de mon
lit queen size avant de lever son regard et de se rendre compte que j’étais au
téléphone.
— Oups ! dit-elle en se couvrant la bouche.
— C’est bon, lui murmurai-je, avant de me glisser dans la salle de bains et de
verrouiller la porte.
— Freddie, tu es encore…
Il ne prit pas le temps d’écouter ma question.
— Andie, je dois aller nager. J’ai une réunion avec mon équipe de com’ ce
matin, et mon avocat veut discuter de quelque chose.
— Oh, OK, très bien, dis-je en voyant mon reflet triste dans le miroir.
— Ouais, je vais essayer de t’appeler plus tard…
Sa phrase fut interrompue.
— Freddie ? demandai-je, sans recevoir de réponse.
Je regardai l’écran de mon téléphone. Il m’avait fallu attendre quatre jours pour
recevoir un appel de trente secondes. Quatre jours à regarder le visage de
Caroline étalé dans tous les magazines et sur toutes les chaînes de télévision.
Quatre jours à la voir parader dans des boutiques de mariage et pour bébés
autour de Londres. Quatre jours, et tout ce que je récoltais, c’était un appel de
trente secondes.
Ce n’était pas suffisant. Il me manquait tellement, et, plus le temps passait, plus
nous nous éloignions l’un de l’autre. Trente secondes ne pouvaient pas me
suffire. Trente secondes ne pouvaient pas me rassurer sur le fait que lui et moi
allions dépasser tout ça. Trente secondes n’étaient rien.
— Andie, est-ce que ça va ?
Je m’étais effondrée sur le sol de la salle de bains. Pouvaient-elles m’entendre
de l’autre côté de la porte ?
J’inspirai et m’essuyai les joues, essayant désespérément de me débarrasser des
marques évidentes de ma tristesse. Je ne pouvais pas continuer à pleurer à cause
de Freddie. J’étais vraiment folle de me mettre dans cet état à cause de lui.
C’était censé être la meilleure semaine de ma vie, et j’étais assise dans la salle de
bains d’un hôtel cinq étoiles où les serviettes étaient chauffées et le savon, signé
par un créateur, et je pleurais le stupide Freddie Archibald et son visage
stupidement magnifique. Je sentis que quelque chose toucher mes fesses et je me
tournai pour trouver un morceau de papier que les filles avaient glissé sous la
porte de la salle de bains.
Les bonnes choses de la vie :
1. une médaille d’or
2. des amies très drôles (et aussi cool et intelligentes)
3. un cul qui déchire (même si t’as de beaux nichons aussi)
4. un hamburger et des frites qui t’attendent dehors
5. une glace, mais Becca en a déjà mangé la moitié
Alors, dépêche-toi, sors de là !!!
xoxo Kinsley
51
FREDDIE
La première nuit après mon retour à Londres, je commençai à déballer mes
affaires, étonné d’avoir été capable de ramener autant de merdes avec moi à
travers l’océan. Je fis une pause lorsque j’aperçus de la dentelle rouge dépassant
de l’un de mes bagages. C’était le masque qu’Andie avait porté à La Mascarada.
Je l’avais empoché quand nous étions sortis du club. Elle n’avait pas voulu
attendre pour l’enlever et l’avait jeté dans une poubelle, mais je l’avais récupéré.
Il était beau, et elle était magnifique quand elle le portait. Caroline avait fait de
son mieux pour souiller ce moment au club, mais elle ne pouvait pas effacer les
merveilleux souvenirs que nous avions vécus sur ce canapé en cuir. J’avais eu
Andie sous ma coupe sous les lumières sombres et, si je fermais les yeux et
passais ma main sur la dentelle rouge, je pouvais encore sentir la luxure
s’emparer de moi.
Je ramassai le masque et le tins tendrement dans ma main. La dentelle rouge
avait été déchirée à un coin et le ruban de soie noire était froissé, sinon il était
encore portable.
— Je sais que Caroline est en train de simuler sa grossesse et je suis tout près
de le prouver !
C’est ainsi que Georgie entra dans ma chambre, avec une accusation et un ton
sans appel. Je me tournai pour la voir debout avec les mains sur les hanches, sur
le seuil, ne prenant pas la peine de m’adresser un sourire ni un signe de tête.
— Je viens tout juste d’en parler avec Dave, Georgie. Elle m’a montré
l’échographie et les dossiers d’un médecin de Londres. Et nous ne pouvons pas
faire un test de paternité tant qu’elle n’est pas un peu plus avancée dans sa
grossesse. Je le rencontre demain, mais…
Elle passa une main sur son visage.
— Tu n’écoutes pas ! Tu m’avais dit de la surveiller, et c’est exactement ce que
j’ai fait. Je pense qu’elle ment sur toute la ligne.
— Tu as des preuves ? demandai-je avec espoir.
— Non, mais…
Je me détournai pour continuer à défaire mes bagages, mais elle s’avança et
sauta entre moi et ma valise.
— J’ai vécu avec Caroline dans cette suite au cours des dernières semaines.
Nous nous sommes évitées à tout prix, mais j’étais toujours là le matin quand
elle s’asseyait pour envoyer ses e-mails.
— Et alors ?
— Alors… (Elle sourit.) J’ai traîné dans la cuisine à boire du café, et je l’ai
secrètement espionnée pour essayer de découvrir le mot de passe de son
ordinateur pendant près d’une semaine, avant de finalement réussir. Quand
j’étais dans l’avion aujourd’hui, je me suis connectée et j’ai jeté un œil à sa boîte
électronique.
Je laissai tomber le masque rouge sur ma valise et pris une inspiration pleine
d’espoir.
— Georgie, qu’est-ce que tu as trouvé ?
Elle leva les mains pour me ralentir.
— Ce n’est pas une preuve qu’elle ment sur sa grossesse, toutefois c’est
vraiment suspect. J’ai fouillé dans ses e-mails supprimés – Dieu merci, Caroline
est trop débile pour savoir comment utiliser correctement Gmail – et j’ai trouvé
un échange entre elle et ce médecin de Londres. Elle lui a envoyé cent mille
livres sterling, et ils sont censés se retrouver demain dans un café. C’est pas
étrange ?
C’était enfin arrivé. Pour la première fois depuis l’annonce de sa grossesse, je
sentis une faille dans l’armure de Caroline.
— Cent mille livres ?
Elle hocha la tête avec enthousiasme.
— Comment les lui a-t-elle envoyés ?
— Par PayPal ! Avec son adresse e-mail personnelle !
Je hochai la tête, indécis.
— G, j’avoue que cela semble suspect, mais j’ai besoin d’une preuve concrète.
Si nous publions des e-mails volés, elle révélera probablement que l’argent était
de la philanthropie, des dons envoyés à Médecins sans frontières ou à l’Unicef.
En plus, le piratage de la boîte mail de quelqu’un est probablement illégal.
— Qui se soucie si c’est illégal ? L’extorsion aussi est illégale ! cria-t-elle.
— Je sais. (Je levai les yeux pour faire face aux siens.) C’est pourquoi je veux
que tu ailles surveiller ce qu’il se passera dans ce café demain. Nous devons
trouver ce qui se trame entre eux. Je sais que je t’avais dit aucun truc de séries
télé, mais…
— Pas besoin de te justifier, Fred. Je pense que c’est un plan génial. Je serai là.
Elle semblait bien trop impatiente.
— Georgie, je suis sérieux. Ne prends aucun risque dans ce café.
Elle me lança un sourire satisfait.
— Ne t’en fais pas. Nous savons tous que la justice se boit chaude et
mousseuse.
52
FREDDIE
Dès la première heure le lendemain matin, j’entrai dans le bureau de mon
avocat à Hanover Square. Il était déjà installé dans une grande salle de
conférence au premier étage. Il partageait la grande table en chêne avec mon
équipe de com’. Ensemble, ils formaient mon groupe d’experts, responsables à la
fois de me débarrasser légalement de l’emprise de Caroline, indépendamment de
la situation du bébé, et de minimiser les dégâts collatéraux qui toucheraient
Andie. Il était tôt, mais il semblait que tout le monde était là depuis l’aube.
Je glissai un café devant Dave et il leva à peine les yeux. Je n’avais aucune idée
de ce qu’il faisait, mais il avait des dossiers, des papiers et deux tasses de café
vides posés devant lui.
— Je t’apporte un café ou une tasse de thé ? me proposa mon assistante à la
porte.
Je lui montrai ma tasse à demi pleine.
— Ça ira, Kathleen. Je te remercie.
Je me sentais plutôt inutile dans cette salle, à les regarder tous travailler. Je tirai
une chaise parmi les plus proches de Dave et j’attendis que quelqu’un fasse une
pause et m’informe de ce qu’ils avaient déjà trouvé. En réalité, ma présence
n’était pas nécessaire, pourtant je voulais être aussi près que possible de la
solution au problème. Pendant trop longtemps, mon objectif avait été ailleurs,
mais les Jeux étant désormais terminés, et le moment était venu de montrer à
Caroline qu’on avait fini de jouer.
Quelques minutes plus tard, Dave leva finalement les yeux de son travail.
— Fred, tout d’abord, sache que tu es un sacré nageur.
Je hochai la tête pour le remercier et rapprochai ma chaise.
— Cela étant dit, tu t’es vraiment mis dans la merde avec cette histoire.
— Je sais. Les gars des relations publiques ont trouvé comment m’en sortir ?
Il secoua la tête et souleva quelques feuilles pour prendre son bloc-notes jaune
placé en dessous.
— Cela se présente mal. Tu vois, si nous ignorons le fait que Caroline s’est
comportée de manière criminelle et présentons la séparation comme la
conséquence de différences irréconciliables, tu passeras pour un idiot et Andie
sera la cible des critiques.
— Et qu’en est-il de ce que Georgie a trouvé ?
— Face à l’histoire du futur père volage ? Tout le monde s’en moquera. Comme
tu l’as mentionné au téléphone, elle a pu transférer cet argent pour faire un don
de bienfaisance ou pour payer des soins obstétriques haut de gamme.
Je secouai la tête et me laissai retomber sur ma chaise.
— Nous y travaillons, Fred. Cependant, sans preuve de l’extorsion de Caroline,
nous ne pouvons pas affaiblir sa position aux yeux du public. Et si nous ne
pouvons pas inverser ce point de vue, tout le mal que nous lui infligerons sera
inexorablement très faible face à la souffrance qu’endurera Andie Foster le
lendemain.
***
Il était quasiment l’heure du déjeuner lorsque j’eus l’occasion de sortir de la
salle de conférence et de vérifier mon téléphone. J’avais examiné tous les détails
de Rio avec mon équipe de com’. Ils avaient écouté et secoué la tête, plus que
convaincus de la folie de Caroline, mais ils étaient d’accord avec Dave pour
conclure qu’il n’y avait pas assez de preuves tangibles pour la faire tomber.
J’étais fatigué et j’avais faim, Georgie avait déjà appelé quatre fois ce matin, et
son dernier appel n’avait été passé que quelques minutes plus tôt.
— Georgie, tu es là ? demandai-je dès qu’elle décrocha.
— Fred !
Elle avait l’air excitée et essoufflée. Je m’adossai contre le mur du couloir,
cédant le passage aux avocats qui sortaient du bâtiment pour aller déjeuner.
— Qu’est-ce qu’il se passe, G ? Tu es déjà allée au café ?
— Oui ! Je me suis installée à la table juste derrière Caroline et son abruti de
docteur depuis un quart d’heure, et elle ne m’a même pas remarquée !
— Comment est-ce possible ?
— J’ai une perruque rouge et tout. Je pense que je suis assez mignonne. Peut-
être que je vais la tester un de ces soirs quand j’aurai le temps.
Je me pinçai l’arête du nez.
— Georgie, as-tu entendu quelque chose ?
Elle cria presque.
— Tellement ! Je ne peux rien te dire maintenant. Je suis dans les toilettes et
quelqu’un vient déjà de frapper à la porte. Mais Fred, écoute ça : le médecin est
allé à l’université avec Caroline et il est évidemment amoureux d’elle. Je sais
juste qu’il l’a aidée à simuler la grossesse ! C’est tellement logique.
— Il a dit ça ?
— Ils ont juste commencé à en parler lorsque tu as appelé.
— Retourne là-bas, Georgie, et rappelle sur la ligne de conférence de mon
avocat pour qu’il puisse enregistrer la conversation. Je vais t’envoyer le numéro.
La possibilité que Caroline dise quoi que ce soit de compromettant en public
était proche du néant, mais peu importe. Je retournai dans la salle de conférence
et j’expliquai la situation à Dave le plus rapidement possible. Au moment où je
terminai, le téléphone sonna au centre de la table, et, pendant les trente minutes
suivantes, nous écoutâmes tous la conversation de Caroline, stupéfaits de
l’entendre parler à son ami, le Dr Dunn.
Je ne me souciais plus que mon ventre grogne de faim ; je restai près de cette
table de conférence et écoutai la voix de Caroline qui sortait du haut-parleur. Elle
en faisait des tonnes en matière de séduction et parlait comme je ne l’avais plus
entendue depuis les Jeux, de manière douce, innocente et étrangement agréable.
Au début, je pensai que Georgie avait surestimé le contenu de leur
conversation.
— Cela me rappelle les bons vieux jours à Cambridge, dit le médecin sur un ton
mélancolique.
Caroline rit et Georgie s’éclaircit la gorge.
— Tu sais, ça fait partie de mes meilleurs souvenirs.
La voix Dr Dunn retentit de nouveau :
— J’ai reçu ton paiement l’autre jour, mais ce serait tout à fait inutile si tu étais
favorable à ma solution. Honnêtement, Caroline. Tu sais que je suis fou de toi…
Est-ce que tu es sûre que cela vaut la peine de falsifier un test de paternité juste
pour être avec un homme qui ne t’aime pas ? Toi et moi, nous pourrions…
— Tais-toi, Nick. Tu sais ce que ce mariage signifie pour moi. Je t’aime, mais
je suis trop stressée pour réfléchir à tout cela maintenant. Ne rends pas la
situation plus difficile qu’elle ne l’est déjà, s’il te plaît. Il y aura toujours quelque
chose de spécial entre nous, vraiment.
Pour moi, ces mots valaient de l’or. De « chérie, je t’adore », ils passèrent très
facilement à la conversation que nous attendions tous. Dave piaffait
d’impatience, affalé sur la table de conférence, prenant sans relâche des notes.
« Nous devons garder cela entre nous, chéri… »
« Tu as été un si bon ami pour moi tout au long de cette histoire, tu dois savoir
à quel point ton aide m’est précieuse… »
« Comme c’était prévu, Freddie a insisté pour effectuer un test de paternité,
mais il ne soupçonnera jamais ta participation… »
« Sophie publiera l’histoire dès que je lui donnerai le feu vert… »
Caroline avait finalement dérapé, creusant sa propre tombe, et Georgie, la
brillante détective, l’enregistrait en train de se trahir. Je savais depuis des
semaines que Caroline Montague était une femme manipulatrice, conspiratrice et
malhonnête, et maintenant, le monde serait au courant aussi. Il était temps de
clore cette histoire une bonne fois pour toutes.
***
Caroline accepta tout de suite de dîner avec moi. Elle répondit à mon appel
avec un « chéri, je suis tellement contente de t’entendre », et s’enthousiasma en
arguant qu’elle avait espéré une réconciliation dès notre retour à Londres. Elle
admit que les circonstances de la grossesse avaient dû être tout à fait
surprenantes pour moi, mais elle savait qu’avec le temps, je comprendrais
pourquoi elle souhaitait m’éloigner d’Andie.
— Je ne pouvais tout simplement pas te perdre comme ça, Freddie, dit-elle en
se penchant au-dessus de la table du restaurant que Georgie et moi avions choisi.
Nous n’étions assis que depuis dix minutes,et j’en avais déjà assez. Sa main
tomba sur la mienne et je fixai le vernis rouge criard couvrant ses ongles. C’était
la même nuance qu’elle avait passée sur ses lèvres, des lèvres qui étaient en ce
moment tendues dans un petit sourire innocent. Elle était vêtue d’une robe
soyeuse et crémeuse, endossant à nouveau les habits de l’ange immaculé. Je ne
savais pas combien de temps je pourrais la laisser s’en sortir aussi impunément
avec toute cette mise en scène.
— Je pense que tu feras un père merveilleux, Freddie.
Si j’avais mangé le pain qu’ils avaient apporté à notre table, il serait remonté
aussitôt avec ce commentaire.
— Comment ta grossesse se passe-t-elle jusqu’à présent ? demandai-je, prenant
soin de regarder son visage, à l’affût du moindre signe.
Elle posa sa main sur son ventre comme s’il y avait vraiment quelque chose
d’autre à l’intérieur que les morceaux de baguette française qu’elle avait
ingurgités un peu plus tôt.
— Je souffre de nausées matinales, en revanche tout ce que j’ai lu à ce sujet
affirme que c’est normal. (Je hochai la tête.) Je suis contente d’avoir pu assister à
toutes tes courses.
Bien sûr qu’elle était venue. Ils n’avaient pu résister à l’idée de la montrer sur
l’écran géant du bassin olympique. Elle jouait le rôle de la fiancée nerveuse
comme ils le souhaitent.
— Tu as été incroyable, Freddie, poursuivit-elle.
J’acquiesçai et bus une gorgée d’eau.
— Comment ta mère a-t-elle pris la nouvelle à propos du bébé ? demanda-t-
elle.
Je pensai au coup de téléphone échangé avec elle la veille. Il avait été court et
tendu. « Que feras-tu maintenant que tu es rentré de Rio, Frederick ? Tu as
refusé chaque événement. Les journalistes sont prêts à tout pour obtenir une
interview exclusive avec toi. Je pense que tu devrais sortir et prendre l’air. Tu
dois laisser le monde savoir que Caroline est ta fiancée et la mère de ton enfant,
et que tu ne la quittes pas pour une fille que tu as rencontrée il y a quatre
semaines. »
Quatre semaines.
Comment tellement de choses avaient pu changer en quatre semaines ?
— Freddie ?
Je secouai la tête, regardai Caroline de nouveau et mentis :
— Je ne lui ai pas parlé ces derniers jours.
Ses sourcils se levèrent.
— Ah, eh bien, je suis sûre qu’elle est très excitée.
Je ne pouvais pas rester assis ici plus longtemps. Je l’avais invitée au restaurant
et elle avait baissé sa garde.
— Georgie est impatiente de devenir tante.
Elle avala lentement un morceau de pain, puis attrapa son verre d’eau. Après
une longue gorgée, elle releva finalement la tête vers moi.
— Oh, c’est une si bonne nouvelle.
Je me penchai, de sorte que le gentil couple à la table voisine – des gens qui
savouraient tranquillement leur dîner – ne m’entende pas.
— C’est dommage qu’elle ne le devienne pas avant un bon moment.
Ses yeux se rétrécirent, mais son ton resta léger.
— Qu’est-ce que tu veux dire par là ?
Je levai les yeux au ciel.
— Oh, laisse tomber, Caroline. Tu n’es pas enceinte. (Elle reposa son verre sur
la table pendant que je continuai.) Georgie a trouvé les e-mails que tu as envoyés
à ton ami, le Dr Dunn. Un gars sympa avec un cabinet dans le centre de Londres
? Il n’a pas dû avoir trop de problèmes à ajouter ton nom aux clichés de
l’échographie. (Je ne lui laissai pas l’occasion de me couper la parole.) Dis-moi,
allait-il me mentir ? Transmettre de faux dossiers médicaux avec ton nom dessus
? Et qu’en est-il du test de paternité ? On l’aurait vu à ce sujet aussi ?
Caroline ramassa sa serviette et la passa sur les coins de sa bouche. Elle ne
semblait absolument pas perturbée par ces nouvelles. Elle ne rougit pas et ne
s’agita pas plus. Quand elle eut fini d’essuyer les miettes imaginaires, elle laissa
tomber sa serviette sur ses genoux et se pencha sur la table avec confiance.
— C’est ridicule. Tu ne peux pas prouver cette absurdité.
Je ris amèrement.
— Je n’ai pas besoin de preuves puisque tu as d’abord montré ton vrai visage.
J’annonce notre séparation dès ce soir.
Son attitude changea alors. L’expression polie et anxieuse s’était effacée,
comme si elle avait passé une serviette sur ses traits. Elle avait l’air d’un serpent
prêt à frapper. Ses yeux se fermèrent à demi et ses lèvres se pincèrent.
— Ce qui me rend le plus triste dans tout ça, poursuivis-je, c’est que, même
maintenant, tu crois contrôler la situation.
Je me concentrai sur le sourire suffisant qui commençait à recouvrir son visage.
— Tu ne penses pas que j’avais prévu ça ? (Elle rit et aplatit sa main sur son
ventre.) Oups ! J’ai perdu le bébé. Regarde ça. (Elle secoua la tête et me lança un
regard pitoyable.) Je suppose que le stress d’avoir un fiancé infidèle pourrait
provoquer une fausse couche, n’est-ce pas ? Dis-moi, chéri : comment penses-tu
que le monde traitera ta petite salope quand ils découvriront qu’elle ne m’a pas
simplement pris mon mari et ruiné ma vie de princesse, mais qu’elle a également
tué mon petit bébé ?
C’était une remarque pertinente, sauf qu’elle m’avait sous-estimé. Elle
supposait que je pensais encore qu’elle avait une once d’humanité en elle, or j’en
savais plus. Il n’y avait pas de négociations possibles avec Caroline. Je savais
que, si je m’asseyais avec elle dans un restaurant et lui dévoilais mon jeu, elle
révélerait le sien avec un rire de triomphe. Je pouvais essayer d’être doux et de la
persuader de se retirer sans faire d’histoires, mais cela ne mènerait nulle part.
— Son destin est lié au mien, Frederick. Si tu essaies de t’éloigner de moi, cela
ne fera que resserrer le nœud autour du cou d’Andie. Tu as une autre solution : je
sais que les médias aimeront savoir que tu es resté à mes côtés pendant que je
traversais l’épreuve dévastatrice d’une fausse couche. Bien sûr, tu devras te faire
tout petit et ils te feront payer l’affaire, mais, à la fin, tout se passera bien. (Elle
sourit.) Tu ne comprends pas, Freddie ? Tu ne te débarrasseras jamais de moi.
Je secouai la tête et attrapa mon téléphone. Au début, je voulais garder la presse
hors de cette histoire, mais Georgie, Dave et mon équipe de com’ m’avaient
convaincu que la transparence était notre alliée. J’avais déjà chargé l’article sur
mon téléphone. Il avait été publié vingt minutes plus tôt, dès que les fesses de
Caroline s’étaient posées sur cette chaise à l’intérieur du restaurant.
Elle me prit le téléphone, mais j’avais trop hâte de la regarder lire tout cela.
L’article était long – avec une partie interview et une partie histoire –, et il
abordait tout, de mes records olympiques jusqu’à Andy et Caroline.
— C’est un récit, précisai-je, tendant la main vers le téléphone pour toucher
l’écran et faire apparaître l’image de la fausse échographie. Tu vois, depuis
quelques mois, j’ai largement ignoré la presse. Ils ont harcelé ma famille et ma
manager pour arriver à me joindre. (Je vis le mobile trembler dans sa main.)
Cette fois, j’ai répondu à toutes les questions qu’ils m’ont posées : le mariage
forcé, mon histoire avec Andie et, surtout, comment tu as menti à tout le monde
à propos d’un bébé qui n’a jamais existé.
Son visage devint rouge de colère et elle laissa tomber l’appareil sur la table. Il
vint heurter les verres, attirant l’attention des clients qui nous entouraient, mais
je ne m’en souciai pas. D’autant qu’à ce moment-là, c’était vraiment bon de
sentir s’affaiblir la prise du serpent qui avait été enroulé autour de mon cou au
cours des dernières semaines.
— Oh, et nous avons contacté le Dr Dunn – enfin, je devrais plutôt dire que
mon avocat l’a contacté. Il a signé une déclaration sous serment qui détaille son
implication dans tes mensonges. Comme il a été très coopératif, nous ne le
poursuivrons pas sur le plan pénal, bien qu’il ait peu de chances de s’en sortir
aussi facilement avec le Conseil de l’Ordre des Médecins.
Elle prit son téléphone dans son sac, mais je l’avertis :
— Si tu es sur le point de contacter Sophie Boyle, à ta place, je ne le ferais pas.
En fait, c’est elle qui m’a interviewé. (Je pouvais voir l’onde de choc sur son
visage.) C’est ton amie, c’est ça ? Une chouette fille – un peu mercenaire, non ?
Je te conseillerais de choisir tes alliés avec un peu plus de discernement dans le
futur.
Elle lâcha son téléphone et ferma sa pochette.
— Va te faire voir, Freddie, cracha-t-elle avant de faire racler sa chaise loin de
la table. Ce n’est pas fini.
Une partie de moi se sentait mal pour elle – une minuscule qui diminuait au fur
et à mesure qu’elle me regardait avec des poignards dans les yeux.
— Tu ne peux t’en prendre qu’à toi-même, Caroline. Qu’est-ce qu’il t’est arrivé
?
Ses yeux étaient remplis d’une telle haine qu’elle en était effrayante. Elle se
redressa comme si elle était sur le point de me gifler, mais Georgie était déjà là,
tenant son portable d’une main et attrapant le bras de Caroline de l’autre.
— Eh, coloc ! Je n’oublierai jamais les merveilleux souvenirs que nous avons
partagés – celui-ci en particulier.
Caroline la repoussa si fort qu’elle perdit presque l’équilibre et cogna la table
derrière elle.
— Retire ce téléphone de mon visage ! hurla-t-elle.
Je me levai et fis le tour de la table pour me mettre entre elles. Le directeur du
restaurant s’approchait déjà, préoccupé par l’agitation. Nous avions dépassé les
limites de la bienséance, et je n’avais aucune intention de ruiner la soirée de
toutes les personnes qui nous entouraient. Je jetai plus qu’assez d’argent sur la
table et je me tournai pour escorter Georgie hors du restaurant.
— Allons-y, G.
— J’ai eu chaque mot ! Et cette quasi-claque à la fin. C’était une pure magie.
— Ce n’est pas fini, Freddie ! cria Caroline dans mon dos.
Je ne lui prêtai plus aucune attention.
Elle avait tort. C’était terminé, et, une fois que le choc de la nouvelle se serait
dissipé, elle s’en rendrait compte elle aussi. Avec l’article, la confession signée
par le médecin et la vidéo de Georgie, Caroline était défaite. Elle pouvait me
détruire dans la presse autant qu’elle le voudrait, personne avec la moitié d’un
cerveau ne la prendrait plus au sérieux après que la réalité de sa folie aurait été
exposée au grand jour. Elle avait supposé que les mensonges concernant
l’infidélité et la grossesse triompheraient de tout, or il s’était avéré que la vérité
était plus intéressante que la fiction imaginée par Caroline. La mondaine de
Londres était-elle devenue complètement cinglée ? Je n’aurais pu espérer
meilleure fin. Sophie Boyle avait pratiquement salivé au téléphone lorsque
j’avais commencé à lui raconter l’histoire.
Alors que j’escortai ma sœur hors du restaurant en direction d’un taxi qui
attendait, elle me regarda.
— Comment te sens-tu ?
J’inhalai une bouffée d’air nocturne.
Libre.
Je me sentais libre. Pour la première fois depuis la mort d’Henry, je sentais
enfin que j’étais prêt à gérer la responsabilité de mon titre sans me préoccuper
des exigences de ma mère. Je pourrais être Freddie Archibald, nageur, duc et
mec normal. Elle n’avait pas jeté Caroline dans mes pattes par malice. Elle avait
souffert au cours des dernières années, bien plus qu’elle n’avait pu nous
l’avouer, à Georgie et à moi. Elle avait perdu un mari et un fils, et elle voulait
quelque chose à attendre, elle voulait des fiançailles, un mariage et de futurs
petits-enfants. Elle voulait une belle-fille qu’elle pourrait accueillir dans la
famille et dont elle pourrait s’occuper. Quand je lui avais tout révélé au sujet de
Caroline juste avant le dîner, je lui avais promis qu’assez tôt, elle en aurait une.
53
ANDIE
Quelques jours après notre retour de notre tournée post-Jeux olympiques, la vie
était revenue à la normale (du moins, autant qu’elle aurait pu l’être). Nous
avions donné notre dernière interview d’équipe et nous nous étions séparées à
Washington. Toutes les filles étaient retournées à l’existence qu’elles avaient
laissé tomber lorsqu’elles avaient été appelées pour jouer dans l’équipe nationale
féminine. Pour la plupart de mes coéquipières, cela voulait dire retrouver leurs
familles après de longues semaines de séparation. Pour moi, c’était le timing
idéal. Juste avant les Jeux, j’avais achevé ma dernière année de joueuse de foot
universitaire et j’avais commencé à réfléchir à ce que j’allais faire après mon
diplôme.
J’avais reçu quelques offres de la part de clubs aux États-Unis, notamment
Orlando, Seattle et Houston, mais j’étais plus intéressée par les propositions à
l’étranger. Chelsea et Arsenal étaient les deux équipes que j’avais commencé à
considérer avant que les Jeux ne m’occupent à plein temps. C’étaient, toutes les
deux, des équipes formidables, et Chelsea avait besoin d’une gardienne de but
immédiatement. J’aurais beaucoup de temps de jeu et l’occasion de me
perfectionner contre la concurrence internationale avant la prochaine Coupe du
monde dans quelques années.
Kinsley entra lentement dans la cuisine et me fit un signe de la tête, que je lui
retournai sans enthousiasme. Je travaillais ardemment à faire une liste des
avantages et des inconvénients pour les cinq équipes que j’envisageais
d’intégrer. À l’heure actuelle, la liste ne comprenait que des considérations
gastronomiques. À Houston, je bénéficierais d’excellents barbecues, tandis qu’à
Chelsea, je dégusterais de délicieux fish and chips.
— Comment sont les céréales ? demanda Kinsley.
— Vieilles et dégueulasses, répondis-je, plongeant ma cuillère dans le bol et
avalant une autre bouchée.
Elles avaient un goût de carton, néanmoins j’avais trop faim pour m’en soucier.
Elle se mit à rire et regarda dans le frigo, mais je savais qu’elle ne trouverait rien
à l’intérieur. Nous l’avions vidé avant de partir pour Rio et, à moins qu’elle ne
veuille manger un cornichon ou un pot de moutarde en guise de petit déjeuner,
elle ferait chou blanc. J’avais fouillé le garde-manger jusqu’à ce que je trouve
une boîte de Cheerios, dont la date limite de consommation avait expiré deux
mois plus tôt.
— Où est Liam ? questionnai-je.
— En train de dormir.
Je hochai la tête.
Elle ferma la porte du frigo après en être arrivée à la même conclusion
décevante que moi trente minutes plus tôt : rien à l’intérieur n’était comestible.
Je secouai la boîte de Cheerios en l’air et elle fit le tour du bar de la cuisine pour
venir s’installer à côté de moi. Je ne cachai pas ma liste des avantages et des
inconvénients ; Kinsley savait déjà que j’avais une décision difficile à prendre.
— Tu as pensé à ce que tu allais faire maintenant que les Jeux sont terminés ?
Je tapotai mon stylo sur le bloc-notes.
— Un petit peu.
— Avec Chelsea, tu serais proche de Freddie.
Freddie. Elle me regardait avec des yeux qui brillaient d’espoir, comme si
j’allais déchirer la liste vide et la jeter à la poubelle pour Freddie. Freddie.
Freddie. Freddie. Qu’est-ce qu’elle ne comprenait pas à propos de Caroline la
Cinglée et de son désir de me tuer pendant mon sommeil ? Imaginait-elle
vraiment que je voulais déménager à Londres et jouer pour Chelsea, tout ça pour
continuer à avoir affaire aux conneries de cette psychopathe ? Ça ressemblerait à
un cauchemar, même avec Freddie à mes côtés. Je haussai les épaules.
— Je ne suis pas sûre de savoir encore où je désire jouer, et je doute que
quiconque me veuille dans son équipe tant que je n’ai pas fini de soigner mon
poignet.
— C’est juste une excuse et tu le sais très bien.
Je la fixai par-dessus mon bol de céréales.
— Chelsea te fera signer tout de suite, poursuivit-elle. Poignet blessé ou pas. Tu
as simplement peur de partir d’ici.
— Peut-être que je veux jouer pour Houston.
Elle leva les yeux au ciel.
— Ah oui ? Dis-moi une seule chose de bien à propos de cette ville.
— Ils ont beaucoup de cow-boys.
— Exactement, dit-elle, inclinant la boîte de céréales pour prendre une poignée
de Cheerios. Si tu ne fais pas quelque chose pour te rapprocher de Freddie
maintenant que Caroline est enfin sortie du tableau, alors il te faut choisir une
équipe en fonction de tes besoins. Chelsea est un bon endroit pour commencer.
Je plissai les yeux.
— Attends, qu’est-ce que t’as dit ?
— Tu n’écoutes vraiment rien, n’est-ce pas ? soupira-t-elle. Tu devrais trouver
ce qu’il te faut pour ta carrière…
Je la secouai.
— Non ! Pas ce truc-là. Qu’est-ce que tu viens de dire à propos de Caroline ?
Elle fronça les sourcils.
— Tu n’as pas vu la nouvelle ce matin ?
— Quelle nouvelle ?
— Je pensais que tu avais une alerte Google sur Freddie.
Mon cœur chavira.
Dans un effort pour prendre soin de moi, j’avais placé un filtre « Freddie » sur
mon ordinateur. Pas de Google, pas de Yahoo, pas de Bing. Ce n’était pas sain de
passer toute la journée à parcourir toutes les photos que je pouvais trouver. Cela
faisait quelques jours que je suivais ce régime sans Freddie et ma vie
commençait déjà à s’améliorer. J’avais brossé mes cheveux et mes dents ce
matin-là, j’étais sortie de ma chambre, et j’avais même l’intention de courir
après avoir fini de manger mes céréales périmées.
Vous voyez ? Des progrès.
Kinsley poussa mon bol de céréales et me tendit son téléphone avec trois
onglets déjà ouverts.
— Choisis-en un et lis.
LA FAUSSE GROSSESSE DE CAROLINE
FREDDIE DÉVOILE UN RAPPORT CHOQUANT
SUR LA FRAUDE ET L’EXTORSION DE SA FIANCÉE
LA CONCEPTION PAS TRÈS IMMACULÉE DE CAROLINE
L’EX-FUTURE DUCHESSE SIMULAIT SA GROSSESSE
UNE LOUVE EN VÊTEMENTS CHIC
LA MONDAINE CAROLINE MONTAGUE DÉMASQUÉE
COMME MENTEUSE ET EXTORQUEUSE
Le duc et champion olympique Freddie Archibald s’est récemment embourbé
dans une relation amoureuse triangulaire impliquant sa fiancée Caroline
Montague et la sportive américaine Andie Foster. Des articles antérieurs
détaillant l’infidélité présumée d’Archibald lors des Jeux olympiques avaient
provoqué de vives critiques envers Foster, la jeune gardienne de but
américaine, en particulier après que Montague a révélé qu’elle attendait un
enfant. Cependant, de nouvelles preuves suggèrent que la grossesse était une
invention destinée à contraindre Archibald à se soumettre à un mariage
arrangé, auquel il n’avait jamais donné son accord.
« Je suis heureux que la vérité sur les actions toxiques de Caroline soit mise
en lumière », a déclaré Archibald en parlant à Sophie Boyle, journaliste de
Sky News. « Pendant des semaines, elle m’a fait du chantage pour obtenir
mon silence et ma coopération en utilisant des menaces et de faux documents
médicaux créés avec la complicité d’un de ses amis médecins. »
La folie a commencé quand, trois semaines avant de partir pour les Jeux
olympiques de Rio, la famille Archibald a publié une déclaration annonçant
les fiançailles officielles de Frederick et Caroline, une amie de longue date et
mondaine londonienne. Les fiançailles n’étaient pas surprenantes pour la
plupart des observateurs de Londres, Caroline ayant déjà été liée avec Henry
Archibald avant la mort de ce dernier. Mais tout n’était pas tel que le
suggéraient les apparences, a souligné Archibald.
« Je n’ai jamais accepté de l’épouser. Ma mère l’a suggéré après la mort de
mon frère, mais je ne voulais rien de tout cela – la propriété, l’héritage
familial. Je voulais juste m’entraîner et nager pour mon pays. Les fiançailles
ont été annoncées sans mon consentement. »
Les spéculations étaient allées bon train sur l’accélération de leur union après
que Montague s’est rendue à Rio de Janeiro pour encourager son duc, mais
Archibald aurait rompu les fiançailles le jour même de son arrivée.
« C’est après lui avoir dit que je voulais mettre fin aux fiançailles qu’elle a
abandonné la façade de la fille généreuse à la voix douce que le monde
connaissait et a embrassé le rôle d’extorqueuse. Elle se moquait de savoir que
je ne l’aimerais jamais. Rien ne l’aurait arrêtée pour précipiter le mariage et
avoir son titre gravé dans la pierre. »
Avec la fin des Jeux olympiques, toute la conspiration aurait pu ne jamais être
révélée, si ce n’avait été les efforts de la détective amatrice et cadette de la
famille Archibald, Georgie.
« Je n’ai honnêtement aucun problème à avoir contribué à présenter
[Caroline] comme une criminelle, a-t-elle déclaré. Je ne pouvais pas me
résoudre à l’idée de passer soixante ou soixante-dix ans de plus à m’ennuyer à
mourir pendant les fêtes de Noël à cause d’elle. »
— Tu as déjà tout lu ? Va jusqu’à la fin ! me tança Kinsley en faisant les cent
pas devant la table de la cuisine.
Boyle a abordé la question d’Andie et de leur avenir ensemble. Frederick a
souri. « Je ne suis pas tout à fait sûr de ce que l’avenir nous réserve. Elle et
moi n’avons pas vraiment eu l’occasion de construire quelque chose tant que
Caroline était dans les parages, mais c’est une personne remarquable et,
espérons-le, une fois que le temps aura fait son œuvre, elle et moi pourrons
connaître un nouveau départ. »
Je levai les yeux.
— Est-ce que c’est la réalité ? Est-ce qu’il vient de dire au monde entier qu’il
veut un nouveau départ avec moi ?
Elle me prit le téléphone des mains.
— Exactement ! Il est amoureux de toi et tu es assise à cette table en train de
manger des Cheerios moisis au lieu de faire ta valise.
Je me levai brusquement de ma chaise.
— Regarde les vols pour Londres ! Je veux monter dans le prochain avion qui
quitte Los Angeles.
Elle hocha la tête et me fit signe de me dépêcher.
— Emballe tes affaires et je réserve le billet.
Je courus dans le couloir jusqu’à ma chambre, essayant déjà de penser à ce que
je devais prendre. J’avais besoin de vêtements sexy si je devais traverser l’océan
et débarquer devant sa porte.
Attendez…
— Qu’est-ce que les autres articles ont dit ? criai-je dans le couloir.
— Il y avait un passage à propos du médecin qui était amoureux de Caroline
depuis l’université. Oh, et apparemment Georgie s’est déguisée et les a
enregistrés en train d’admettre que la grossesse était fausse.
Merde, elle l’avait fait.
Je t’aime, Georgie.
— Tu pourras lire le reste dans l’avion ! continua Kinsley. Va faire tes bagages !
54
ANDIE
Voici la liste des choses que j’avais en ma possession en descendant de l’avion
à Londres :
— les 2 mg de Xanax que mon voisin de siège m’avait offerts en entendant la
version condensée de mon histoire ;
— une compréhension absolument nulle du système de transports londonien ;
— une bonne dose de panique et d’anxiété (voilà pourquoi j’avais gardé le
Xanax) ;
— mon iPhone chargé avec la B.O. de Rocky, Wonderwall d’Oasis et Your Song
reprise par Ellie Goulding ;
— un texto de ma mère qui disait : « C’est complètement fou. Tu ne peux pas
traverser la moitié de la planète et apparaître à la porte d’un homme que tu
connais à peine. Que penses-tu qu’il arrivera une fois que tu seras à Londres ? Tu
dois l’appeler d’abord ! Mémé a des palpitations cardiaques. »
Ma mère avait tort. Elle devait avoir tort. L’article de Freddie était sa façon de
mettre la balle dans mon camp. Il s’était débarrassé de Caroline et il avait crié au
monde entier qu’il voulait être avec moi. Je voulais lui montrer que j’étais
capable de faire un grand geste. Après que mon avion eut atterri à Londres plus
tard ce jour-là, je tirai mes bagages jusqu’aux premières toilettes que je trouvai
et je jetai un coup d’œil au miroir.
Oh, doux Jésus !
Ce long vol m’avait rendue hideuse, et, sans une bonne douche, il n’y avait pas
grand-chose que je pouvais faire pour améliorer ça. Je me lavai le visage et me
mis un peu de mascara et de blush. Je pouvais sentir la femme à côté de moi me
regarder en train de me rafraîchir, et, quand je levai finalement les yeux et
rencontrai son regard, elle sourit.
— Vous allez dans un endroit sympa ? demanda-t-elle en rinçant le savon sur
ses mains.
— Hum… eh bien… (Pour une raison quelconque, je n’arrivais pas à trouver
un mensonge sur l’instant, alors je haussai les épaules et lui dis la vérité.) Je vais
essayer de trouver l’homme qui pourrait être l’amour de ma vie, maintenant que
tout le monde sait que son ex est une psychopathe.
Sa bouche s’affaissa et je ris, essayant de minimiser le côté gênant de ma
déclaration.
— Oh, Seigneur… tu es…
Je me raclai la gorge et hochai la tête avant même qu’elle ait le temps de le dire.
— Bon, conclut-elle avec un sourire conspirateur. (Elle fouilla dans son sac à
main et me tendit une fiole de shampooing sec.) Voilà, prends ça, ma chérie.
Je jetai un coup d’œil à mon reflet et remarquai le sac de nœuds dans mes
cheveux.
— Ah, bonne idée.
Elle hocha la tête et me tapota l’épaule.
— Tu vas le rendre fou, j’en suis sûre.
Je pulvérisai mon shampooing sec et enroulai mes cheveux en un vague
chignon. Après avoir vaporisé un peu de parfum derrière mes oreilles, je sortis
des toilettes en tirant mes bagages derrière moi et me dirigeai vers la file de taxis
s’étirant devant l’aéroport.
Je me sentais bien : peut-être que je n’étais pas complètement folle d’avoir volé
jusqu’à Londres sans que Freddie le sache. Si l’Inconnue des Toilettes croyait en
moi, alors la situation tournerait sûrement en ma faveur.
— Où va-t-on ? demanda le chauffeur de taxi alors que je me glissai sur son
siège arrière.
Il me regarda dans le rétroviseur et je me figeai, incapable de lui donner une
réponse.
Je n’avais aucune idée de l’adresse de Freddie. Comment avais-je pu ne pas
penser à ce détail jusqu’à maintenant ? Peut-être parce que j’avais entassé des
vêtements dans une valise, filé à toute vitesse à l’aéroport et sauté dans un avion
juste au moment où ils lançaient le dernier appel pour l’embarquement.
Maintenant, j’étais à Londres, et je ne savais pas où me rendre.
— Madame, où voulez-vous aller ? insista le chauffeur de taxi.
— En fait, je n’en ai aucune idée, avouai-je avec un rire forcé alors que
j’ouvrais la portière pour remonter sur le trottoir avec ma valise.
J’avais probablement l’air d’être une détraquée et, sincèrement, je commençais
à avoir l’impression d’en être une.
Je laissai tomber ma valise à côté de moi. Il était 21 heures à Londres, et je ne
savais pas si Georgie aurait son téléphone sur elle, mais j’essayai tout de même
de l’appeler. Le trafic autour de l’aéroport m’empêchait d’entendre la sonnerie,
et, pendant deux secondes, je craignis d’être coincée sur ce trottoir avec nulle
part où aller. Je devrais trouver un hôtel et y passer la nuit comme une perdante
solitaire.
— Andie ! cria Georgie dans le téléphone. Il t’en a fallu, du temps !
Je soupirai avec soulagement en entendant le son de sa voix.
— Salut, Georgie.
— Je suppose que tu m’appelles afin de me féliciter pour mon excellent travail
d’investigation ?
— Euh, eh bien… oui, quelque chose comme ça. (Je jetai un coup d’œil autour
de moi.) Je suis à Londres, en fait.
Elle cria tellement fort que je dus tenir le téléphone éloigné de mon oreille pour
ne pas devenir sourde. Les quelques personnes à côté de moi, qui attendaient
leurs taxis, m’envoyèrent des regards gênés.
— Georgie, arrête de hurler, s’il te plaît.
— Où es-tu ? Je viens te chercher.
— Je suis toujours à l’aéroport. Mon avion a atterri il y a trente minutes.
— Tu es venue pour lui, n’est-ce pas ?
Elle semblait terriblement excitée par cette perspective.
— À moins qu’il n’ait déjà trouvé quelqu’un d’autre ? tentai-je de plaisanter
avec un rire plat et anxieux.
— Tu rigoles, j’espère ? Ce crétin est resté cloîtré dans son appartement comme
si le monde touchait à sa fin. Il attend clairement que tu l’appelles, et, chaque
fois que j’essaie de passer le voir, il me mord presque pour que je le laisse
tranquille. Il vit les choses de manière très dramatique, tu peux me croire.
Je souris largement.
— Eh bien, si ça ne te dérange pas de me donner son adresse, je pense que je
vais directement aller chez lui.
55
FREDDIE
— Ouvre, Fred !
Je gémis en entendant Georgie tambouriner contre ma porte.
— Va-t’en, G. Je n’ai pas la tête à avoir de la compagnie.
Elle m’ignora, utilisa sa clé et s’engouffra dans mon appartement comme un
diable de Tasmanie. Je gardai la tête enfoncée dans le frigo – cherchant quelque
chose à manger –, mais elle me sermonna dans l’instant, tout en ramassant un
sachet de chips vide posé sur le comptoir de la cuisine.
— Écoute, espèce d’ermite insupportable, commença-t-elle en mettant en boule
le sachet abandonné. Tu vas devoir ranger cet endroit et peut-être envisager de
prendre une douche.
Je tirai ma chemise, la reniflai et ne grimaçai qu’un tout petit peu.
— Ce n’est pas si terrible que ça, arguai-je en reprenant ma recherche de
nourriture.
J’avais déjà dîné quelques heures plus tôt, mais manger détournait Andie de
mes pensées. Je poussai les légumes et trouvai un bout de fromage. Je laissai la
porte du frigo se refermer et jetai un coup d’œil pour voir Georgie déposer un
lourd sac en papier sur l’îlot de la cuisine. On aurait dit qu’il y avait une boule de
bowling à l’intérieur.
— Qu’est-ce qui t’amène, G ?
Elle ignora ma question et s’avança vers moi avec détermination. J’avais à
peine retiré l’enveloppe de Cellophane autour de mon bout de fromage qu’elle le
frappa pour que je le lâche. Il tomba tristement au sol.
— Hé, protestai-je. J’allais manger ce truc.
— Est-ce que tu m’écoutes ? Laisse tomber le fromage ! s’exclama-t-elle, le
regard furieux, prêt à lancer des flammes. Tu dois aller te doucher ! Maintenant !
J’avais vu quelques versions différentes de Georgie au cours des dernières
années. Elle était intenable et bruyante, opiniâtre et rustre, mais cette Georgie-là
était d’un tout autre niveau. Ses yeux brillants étaient grands et anxieux,
m’invitant à la prendre au sérieux.
Comme je ne me déplaçai pas assez vite, elle gémit et me poussa pour aller
chercher un sac-poubelle dans le placard à balais. Elle l’ouvrit d’un geste
brusque et se rua dans la cuisine, jetant tout ce qui lui passait sous les yeux : des
ordures, des papiers, une boîte à pizza vide. Elle faillit jeter l’une de mes
médailles d’or (je n’avais pas encore réussi à les ranger avec les autres), mais je
l’attrapai avant qu’elle ne tombe dans le sac.
— Georgie, tu es totalement folle. Est-ce que je dois appeler un médecin ?
Elle ignora mes provocations et retourna vers le placard à balais.
— Tu as une bougie ou un truc du genre ? demanda-t-elle en se pinçant le nez.
— Qu’est-ce qu’il se passe ?
Elle secoua la tête.
— Rien. Juste… (Elle se creusa les méninges, essayant manifestement de
réfléchir très vite à un mensonge.) Je pense que tu as besoin de rafraîchir un peu
tout ça.
— J’ai une femme de ménage qui vient deux fois par semaine. Maintenant,
crache le morceau. Qu’est-ce qui te trotte dans la tête ?
C’était une piètre menteuse, handicapée par l’énergie anxieuse qui se dégageait
d’elle.
Je lui retirai le sac des mains et le laissai tomber au sol.
— Tu es vraiment bizarre. Dis-moi ce qu’il se passe ou…
Un coup fort sur ma porte d’entrée interrompit mon ultimatum. Les yeux de
Georgie s’élargirent encore plus.
— Oh non ! (Ses mains couvrirent sa bouche.) C’est trop tard. Tu vas tout
gâcher avec ton appartement dégueu.
— Gâcher quoi, Georgie ?
Elle ne répondit pas.
— Qui est à la porte ?
Elle haussa les épaules et se retourna vers le placard à balais, fouillant dans mes
produits ménagers.
— Va voir toi-même, lança-t-elle. J’ai du pain sur la planche.
Je me passai la main sur le visage, agacé par l’idée d’avoir de la compagnie. Je
ne savais pas ce que Georgie faisait, mais la personne à la porte frappa à
nouveau, alors j’enjambai le sac-poubelle pour aller ouvrir. J’avais à peine
tourné la poignée quand j’entendis Georgie pulvériser quelque chose dans la
cuisine. Elle était vraiment atteinte. Je secouai la tête et ouvris la porte d’un coup
sec.
Le temps s’arrêta quand je découvris Andie en face de moi. J’étais figé, la
poignée à la main, la bouche ouverte, le souffle coupé, le cœur battant.
Je clignai des yeux et les clignai encore.
Cela ne pouvait pas être elle. Elle était censée être à l’autre bout du monde. Et
pourtant, elle était là, à quelques dizaines de centimètres de moi, agitant un petit
drapeau britannique devant sa poitrine.
Je n’arrivais pas à y croire. Elle était à Londres. Devant mon appartement. Sa
valise était posée derrière elle, et elle arborait un petit sourire timide. Ses grands
yeux brillaient d’espoir et sa main tremblait autour du drapeau. Elle était vêtue
d’un jean et d’un chemisier blanc froissé. Elle aurait dû avoir l’air fatiguée de
son vol, mais elle affichait un air radieux. Je voulais tendre la main pour la
toucher, mais j’avais peur qu’elle disparaisse comme un mirage.
— Andie ? soufflai-je, entendant l’espoir dans ma voix.
Les questions se précipitaient dans mon esprit (Comment es-tu arrivée ici ?
Quand as-tu prévu ça ? Où es-tu descendue ? Combien de temps restes-tu ?),
mais je ne fis qu’une simple déclaration :
— Tu es là.
Un bruit retentit dans la cuisine et son sourire retomba. Ses yeux scrutèrent
l’espace derrière moi, essayant de trouver la source de cette agitation.
— Ce n’est pas le bon moment ?
Je secouai la tête et ouvris un peu plus la porte.
— C’est juste Georgie. Entre.
Nous ne nous touchâmes pas. Elle avait été à la porte pendant une minute
entière, et je ne l’avais même pas embrassée alors que j’en mourrais d’envie.
Elle entra avec un rire hésitant. Je pris sa valise et la fis rouler à l’intérieur.
— Faites comme si je n’étais pas là ! cria Georgie depuis une autre pièce de
l’appartement, juste avant qu’une porte ne claque.
Je n’avais aucune idée de ce qu’elle faisait, mais je m’en fichais. Je fermai la
porte d’entrée et me concentrai sur Andie alors qu’elle inspectait les photos
suspendues dans l’entrée.
— Donc, c’est là que tu vis, dit-elle, se dressant sur ses orteils pour regarder
une photo de Georgie et moi quand nous étions petits.
Georgie m’avait conseillé d’embaucher un décorateur d’intérieur après l’achat
de l’appartement il y avait quelques années. Alors qu’Andie se tournait vers le
salon, je remerciai intérieurement ma petite sœur.
— C’est vraiment sympa, Freddie.
Comment était-il possible que je ne l’aie pas encore touchée ? Elle se promenait
dans la pièce, souriant devant les meubles, alors qu’elle aurait dû me sourire à
moi. Je m’avançai pour rompre la distance qui nous séparait et lui prodiguer
l’accueil que j’aurais dû lui réserver à la porte, mais, soudainement, son visage
grimaça alors que nous étions tous les deux attaqués par un nuage de
désodorisant provenant de la cuisine. Non, pas un nuage. Un panache de gaz
nocif nous fit presque tomber dans les pommes. Georgie en avait pulvérisé
tellement qu’on avait l’impression qu’une usine de Febreze avait explosé dans
mon appartement.
Andie toussa et agita sa main devant son visage.
— Qu’est-ce que c’est que ce truc ?
— Ça doit être Georgie. Elle est venue pour ranger juste avant ton arrivée.
C’est censé sentir le… (Je vérifiai le flacon.) Calamondin.
Elle s’esclaffa.
— Ça sent plutôt le cacamondin.
Je secouai la tête et m’avançai pour ouvrir la porte-fenêtre du balcon. Il faisait
un peu froid, mais nous devions rester là jusqu’à ce que l’appartement soit un
peu aéré.
Je demandai à Andie de me suivre sur le balcon et je la regardai avec
émerveillement alors qu’elle admirait la vue londonienne. Je m’y étais habitué
au cours des années, mais voir la ville à travers ses yeux me rappela à quel point
elle pouvait être belle au premier abord. Elle se pencha contre la balustrade et
contempla le London Eye.
— Georgie savait que je venais, admit-elle, me regardant du coin de l’œil. C’est
pour ça qu’elle est venue nettoyer, je suppose.
Je m’approchai.
— Tu l’as appelée elle, et pas moi ?
Ses joues s’empourprèrent.
— Je voulais que ce soit une surprise, dit-elle en se tenant les bras pour se
réchauffer.
Je m’avançai et frottai ma main dans son dos.
— C’est une merveilleuse surprise, assurai-je.
J’étais encore sous le choc.
Elle me regarda par-dessus son épaule. Pendant un moment, nous restâmes
ainsi, avec ma main sur son dos et ses yeux fixés sur ma bouche.
— Généralement, quand quelqu’un fait un grand geste romantique comme
celui-ci, on l’embrasse, déclara-t-elle avec mélancolie.
— Je ne peux toujours pas croire que tu sois là. Mes lèvres n’ont pas encore
rattrapé mes yeux, avouai-je, remontant rapidement ma main le long de son dos
pour pouvoir saisir la base de son cou et incliner ma bouche vers la sienne.
— Bien, dis-leur de se dépêcher.
Cela ne faisait même pas un mois qu’elle m’avait laissé dans cet hôtel de Rio,
pourtant, alors que je me penchais et que je posais mes lèvres sur les siennes, il
semblait que des années nous avaient séparés. Sa main s’appuya sur ma poitrine,
agrippant ma chemise. Elle me tira vers elle et je tins son visage, rapprochant
son corps du mien pour pouvoir amener sa lèvre inférieure dans ma bouche et lui
montrer à quel point elle m’avait manqué.
Elle gémit contre moi et je la poussai contre la balustrade du balcon. Je savais
que le métal lui cognait le dos, or elle s’en fichait. Elle était perdue dans ce
baiser autant que je l’étais. Quand je me retirai enfin pour reprendre mon souffle,
elle se blottit contre moi afin que sa tête soit sous mon menton et sa joue pressée
contre ma poitrine.
— J’ai lu l’article aujourd’hui. Je l’ai lu et j’ai sauté dans un avion une heure
plus tard.
Je souris béatement.
— C’est fou, non ? demanda-t-elle.
Fou ?
Je me reculai pour l’admirer. Ses lèvres étaient pleines, recouvertes d’un rouge
vif, et si incroyablement belles que je ne pouvais pas m’empêcher de me pencher
et de lui voler de rapides baisers. Je savais que ce n’était pas ce qu’elle voulait.
Ses grands yeux étaient vulnérables et son cœur n’attendait que moi. Elle
attendait une réponse, mais je ne voulais pas l’effrayer. Je ne voulais pas lui dire
que ces derniers jours sans elle avaient été terribles, qu’elle était la raison pour
laquelle j’avais soudainement compris que la vie était bien plus que des courses,
des médailles et des records. Elle était la raison pour laquelle j’en désirais plus
et, si je lui disais tout cela, j’avais peur qu’elle s’enfuie en affirmant qu’un mois
n’était pas une période suffisamment longue pour tomber amoureux. Mais j’étais
amoureux.
— Tu n’es pas folle, déclarai-je. Si je n’avais pas entendu parler de toi demain,
j’aurais pris un avion pour L.A. J’ai déjà mon billet.
Elle sourit.
— C’est mieux.
Je hochai la tête.
— Beaucoup mieux.
Je repoussais quelques mèches de cheveux que le vent avait rabattues sur sa
joue. Elle se figea sous mon contact, fermant les yeux et profitant du moment
autant que moi. Quand elle me regarda quelques secondes plus tard, son sourire
avait un petit côté taquin.
— Tu sais, il y avait une chose dont tu n’as pas parlé dans l’article.
— Oh ?
Elle acquiesça.
— Tu as dit que tu voulais une autre chance avec moi, mais tu n’as pas été très
explicite à propos de tes sentiments.
Je souris et frottai doucement le dos de mes doigts sur sa joue.
— Je t’ai dit ce que je ressentais avant que tu quittes Rio.
Elle soupira.
— Oui, c’était sur le moment, au cœur de la magie de Rio et des Jeux… Je me
demandais si tu allais ressentir la même chose à la lumière du jour.
Je me penchai pour être face à elle et je prononçai les mots suivants aussi
clairement que je le pouvais :
— Andie, je t’aime.
Elle sourit.
— D’accord, c’était juste pour être sûre.
Je ris.
— C’est tout ?
J’avais aussi terriblement besoin de l’entendre me le dire.
— Eh bien, je suis là, murmura-t-elle en balayant de sa main la vue de Londres.
Évidemment, cela compte pour quelque chose… et j’aime ton appartement… et
cette vue est fantastique.
— Andie…
Ses yeux brillèrent de malice alors qu’elle me dévisageait.
— Et… OK, très bien. Frederick Archibald, bien que votre nom soit légèrement
prétentieux, je vous aime.
Georgie ouvrit la porte de la chambre à coucher, et nous nous tournâmes pour la
regarder sortir en se cachant les yeux, tout en essayant de ne pas se cogner contre
les meubles du salon.
— La la la, je ne suis pas là ! chantonna-t-elle. Je n’écoutais pas beaucoup, et
j’ai seulement entendu la dernière partie sur la façon dont vous vous aimez tous
les deux. Ça puait vraiment, là-dedans, et j’ai presque vomi mon dîner dans la
chambre de Fred.
— Georgie…
Elle me coupa.
— Je pars ! Vous ne voyez pas que je pars ?
Je la regardai se déplacer dans le salon avec sa main sur les yeux et, juste avant
qu’elle n’arrive à la porte, elle trébucha sur le sac d’ordures qu’elle avait laissé
devant le bar de la cuisine et lâcha un « Aïe ! » retentissant.
J’étouffai un rire et m’avançai pour l’aider, mais elle me repoussa.
— Ne me laisse pas ruiner vos retrouvailles. J’ai juste placé quelques articles
dans ta chambre et, maintenant, je m’en vais.
Andie se mit à rire.
— Qu’est-ce que ça veut dire, « quelques articles » ?
Elle se retourna et écarta les doigts qu’elle utilisait pour couvrir ses yeux. Elle
regarda à travers pour nous observer et haussa les épaules.
— Oh, tu sais, juste des trucs pour donner un côté romantique. Sachant que
mon frère peut être terriblement ringard, je devais prendre les choses en mains –
bien que j’ai été, finalement, assez limitée. La boutique du coin de la rue n’avait
rien pour… comment dirais-je… (Elle fit un vague signe de la main.) mettre
l’ambiance.
Je gémis.
— Je ne veux vraiment pas savoir ce que tu as fait, G.
— Tu devrais me remercier ! se récria-t-elle en saisissant son sac posé sur le bar
de la cuisine et en se dirigeant vers la porte d’entrée. J’ai fait couler un bain
parce que tu pues, même si Andie est trop polie pour te le dire !
Andie se mit à rire alors que Georgie sortait de l’appartement.
— Au revoir ! Nous prendrons le petit déjeuner demain et nous irons au
magasin Chloé pour le sac que tu m’as promis !
Je fermai la porte à clé derrière elle et retrouvai Andie devant ma chambre
close.
— Ta sœur est folle, dit-elle en riant.
Je hochai la tête.
— Tu ne peux pas dire qu’elle n’obtient pas de résultats.
Elle désigna ma chambre d’un mouvement de tête.
— Allons voir ce qu’elle a fait.
Andie ouvrit la porte et je me préparai au pire… et il s’avéra que je n’en étais
pas loin. Au fur et à mesure que mon regard parcourait l’espace, je ne savais plus
où donner de la tête. Il y avait des chocolats bon marché éparpillés dans la
chambre – pas avec une mise en scène spéciale, ils étaient juste jetés sur le sol, et
il était presque impossible de circuler dans la pièce sans en écraser un.
Sur la base du lit, elle avait disposé des dizaines de citrons pour qu’ils forment
les lettres P-A-L-O-T.
— Des citrons ? demanda Andie alors qu’elle s’approchait, écartant le champ
de mines chocolatées au sol.
Ce n’était même pas le pire. Elle avait essayé de créer une certaine ambiance
avec quelques bougies allumées sur la table de chevet, selon toute
vraisemblance, le magasin dans lequel elle était allée n’avait plus d’articles
standard. Au lieu de cela, elle avait acheté une dizaine de ces grandes bougies
religieuses avec Jésus, Marie et quelques autres personnages saints que je
devrais probablement connaître peints sur les côtés. Apparemment, selon
Georgie, la figure éclairée d’un Jésus crucifié était censée être le comble du
romantisme.
— Pour sa défense, elle a dit que le magasin n’avait aucun article adapté,
déclara Andie en prenant l’un des citrons et en me regardant.
Je ris et m’approchai d’elle pour l’envelopper dans mes bras.
— Est-ce à ça que la vie va ressembler ? s’interrogea-t-elle.
Je souris.
— Je le crains. Elle vivait au château avec ma mère, maintenant qu’elle a
presque dix-huit ans, elle va se trouver un appartement en ville.
— Ce sera vraiment amusant.
Elle le dit comme si elle était destinée à participer à cet amusement, comme si
elle serait encore à Londres lorsque Georgie viendrait me voir.
— Combien de temps peux-tu rester ?
Elle baissa la tête en laissant tomber le citron sur mon lit.
— En fait, j’ai une réunion demain avec Chelsea.
— Le club de football féminin ?
Elle acquiesça.
— Ils m’avaient fait une offre avant les Jeux et…
Je collai mes lèvres contre les siennes et lui volai la fin de sa phrase.
Quand je me retirai, elle rit et secoua la tête.
— Rien n’a été signé, et il y a quand même le risque qu’ils ne veuillent pas me
prendre après mes examens médicaux, à cause de mon poignet.
Je secouai la tête.
— Ils te voudront.
Elle avait simplement aidé la meilleure équipe du monde à obtenir une médaille
d’or aux Jeux olympiques. Il n’y avait pas plus talentueuse gardienne sur le
marché.
— Si j’intègre l’équipe, poursuivit-elle, alors Londres pourrait me voir
beaucoup plus souvent.
J’inhalai ses mots, essayant de ne pas la regarder comme si c’était la meilleure
chose que j’avais entendue depuis une décennie. Je pensais déjà à toutes nos
options. Je m’étais même fait à l’idée de voler jusqu’à L.A. une ou deux fois par
mois pour la voir. Mais ça ? Son déménagement à Londres était quelque chose
que je n’avais même pas osé imaginer.
Je pris ses joues dans mes paumes et je me penchai pour lui voler un autre
baiser.
— Quelque chose est en train de vibrer, fit-elle remarquer en reculant.
— Oh, mon Dieu ! Qu’est-ce que Georgie a acheté ?
Elle se mit à rire de bon cœur.
— Mais non, c’est juste ton téléphone.
Il vibrait sur la table de nuit et, quand Andie me le tendit, je découvris un texto
de Georgie sur l’écran.
— Georgie dit : « Oups, vous devriez vérifier le bain. J’ai oublié de fermer le
robinet avant de partir. »
Andie se dirigea immédiatement vers la salle de bains.
— Ah, merde !
C’était vraiment le cas de le dire. Il y avait de l’eau et des bulles partout, si bien
que le marbre autour de la baignoire s’était transformé en véritable patinoire.
L’eau coulait toujours du robinet, et il y avait assez de bulles et de mousse pour
m’empêcher de voir Andie alors qu’elle se penchait pour le refermer. Je pris
quelques serviettes sous le lavabo et les laissai tomber sur le sol tandis que mon
téléphone recommençait à vibrer.
Georgie : Oh, et j’ai versé toute une bouteille de bain moussant dans la
baignoire, j’ai toujours voulu faire ça… :)
— Je vais la tuer ! m’écriai-je en lançant mon téléphone à côté du lavabo pour
me remettre à éponger l’eau.
Andie se mit à rire.
— C’est un peu amusant. (Elle étalait l’une des serviettes avec ses pieds.) Cela
me rappelle les soirées mousse à l’université.
Je fronçai les sourcils.
— Les soirées mousse ?
— Tu n’y es jamais allé ?
Je secouai la tête et me penchai pour frotter le sol avec l’une des serviettes,
soufflant des bulles devant moi afin de voir ce que je faisais. Andie se pencha, et
nous travaillâmes ensemble, épongeant le sol du mieux possible. Nos épaules se
heurtèrent et elle envoya un sourire dans ma direction. Je secouai la tête en
pensant à toutes les manières dont je tuerais Georgie le lendemain matin. Je
ramassai l’une des serviettes et la portai au-dessus du lavabo pour l’essorer. Au
moment où je commençai à la tordre entre mes mains, le chemisier blanc
d’Andie atterrit à côté de moi. Je le fixai pendant une seconde, puis je levai les
yeux pour regarder son reflet dans le miroir. Elle était à moitié cachée dans la
masse de bulles, pourtant son sourire coquin était facile à deviner.
— C’est le genre de trucs qui se passe dans ces soirées ? la taquinai-je.
Elle toucha les bretelles de son soutien-gorge et je la regardai, ravi.
— Pas tout à fait… du moins, pas pendant que j’étais là.
Elle faisait la timide, prenant son temps avec son soutien-gorge. Elle rencontra
mes yeux dans le miroir alors qu’elle faisait glisser les bretelles le long de ses
bras. Sa poitrine se souleva un instant sous l’effet d’une inspiration nerveuse.
— Retire-le, dis-je avec un subtil signe de tête.
Elle passa la main dans son dos et décrocha le fermoir. La dentelle crémeuse
glissa et, une seconde plus tard, son soutien-gorge atterrit à côté de son
chemisier.
La salle de bains était pleine de vapeur, de bulles, d’eau et du parfum de ce
putain de bain moussant. Je me détournai du lavabo et elle s’inclina pour retirer
son jean.
— Andie…
Elle leva les yeux au-dessus du nuage de bulles.
— L’eau va ruiner ton plancher ?
Je haussai les épaules.
— Je m’en fous.
— Alors, je ne vois aucune raison de gâcher tout ce bain moussant.
Elle laissa tomber son jean sur le sol et se retrouva complètement nue. Les
bulles enveloppèrent sa peau bronzée alors qu’elle reculait et plongeait une
jambe dans la baignoire.
— Mmm, bourdonna-t-elle, levant l’index et essayant de m’attirer plus près
d’elle. C’est chaud.
Je passai les mains derrière moi et tirai ma chemise par-dessus ma tête en un
geste fluide.
— Tu viens ? demanda-t-elle alors qu’elle se penchait et disparaissait derrière
les bulles.
De l’eau déborda et je savais que j’en déplacerais encore plus lorsque je la
rejoindrais, cependant j’avais une autre priorité. Mon jean atterrit sur le sol et
mon boxer le rejoignit. Je me dirigeai vers la baignoire et Andie sortit la tête des
bulles. Je dus retenir un rire alors que j’entrai dans le bain et me coulai dans
l’eau chaude.
Je pouvais à peine la distinguer dans toute cette montagne vaporeuse.
— Où es-tu ? susurra-t-elle en me tendant la main sous l’eau.
Ses doigts touchèrent le haut de ma cuisse et je sursautai avant de les saisir. Je
pressai mes lèvres dans le creux de sa main.
— Ce bain ne durera pas très longtemps si tu me touches ici.
Elle se moqua gentiment et s’approcha un peu plus. Je poussai quelques bulles
hors de mon champ de vision juste au moment où sa poitrine tomba contre la
mienne.
— Tu as raison. Sors et prends quelques-unes de ces bougies de Jésus pour
nous garder chastes.
Je ris et l’attirai vers moi. Mes mains glissaient dans son dos et sa poitrine
frappa la mienne de nouveau. Elle était si chaude, douce et humide. Ses jambes
s’enroulèrent autour de ma taille et ses lèvres trouvèrent les miennes. Elle était
descendue du ciel, je savais que je laisserais toute ma salle de bains prendre
l’eau si seulement je pouvais la garder ici avec moi pour toujours.
— Andie, murmurai-je en mettant un terme à notre baiser.
Elle plongea sa tête contre mon cou.
— Hmm ?
Je passai mes mains dans ses cheveux et relevai sa tête pour que je puisse la
regarder dans les yeux.
— Je veux que tu restes à Londres, peu importe la réunion de demain. Je sais
que c’est rapide, mais je veux que tu restes ici. L’appartement est grand et il y a
bien assez de place pour tes affaires.
Je crus la voir acquiescer, sauf qu’il était difficile d’en être sûr à cause des
bulles.
— Andie ?
Elle jura dans sa barbe.
— Qu’est-ce qui ne va pas ?
Personne ne devrait être énervé dans un bain moussant.
— C’est censé être un moment heureux, déclarai-je, l’attirant contre ma
poitrine et lui frottant le dos pour la réconforter.
— Ça l’est, assura-t-elle, me serrant encore plus férocement. Je suis si
heureuse, mais j’ai aussi… perdu un pari que j’ai fait avec Kinsley.
Je ris.
— Quel pari ?
Elle baissa la tête et laissa échapper un gros soupir.
— Quand elle m’a déposée à l’aéroport, je lui ai dit que je la verrais dans une
semaine et elle a parié un million de dollars que je ne reviendrais pas.
— Houla ! (Je souris et l’attirai contre moi.) Où penses-tu trouver autant
d’argent ?
Elle m’embrassa la poitrine et haussa les épaules.
— Peut-être que je demanderai à Caroline de m’aider à produire de faux
documents bancaires.
Je souris.
— C’est trop tôt pour ce genre de blagues.
Elle éclata de rire.
— Alors, arrêtons de parler et venons-en aux choses que nous voulons vraiment
faire.
Je glissai la main sur le bas de son ventre et la regardai pendant que sou souffle
devenait saccadé. Elle était à moi… pour de bon.
Épilogue
ANDIE
— Freddie ! tu as vu mes crampons ?
Je jetai une paire de talons aiguilles sur le côté, puis je poussai quelques robes
pour regarder dans le fond du placard. Il y avait des talons, des chaussures plates
et des baskets, pourtant mes chaussures de foot étaient introuvables. Je ne
m’étais pas embêtée à regarder dans la partie du placard réservée à Freddie :
c’était toujours impeccable. Je ne savais pas du tout comment il faisait pour tout
garder en ordre. Mes vêtements et mes chaussures atterrissaient généralement
quelque part près du placard, mais ranger mes habits le soir n’était pas une
priorité quand j’avais Freddie Archibald qui m’attendait dans mon lit.
— Tu as regardé dans la cuisine ? interrogea Freddie, passant la tête dans
l’encadrement de la porte et m’offrant l’un de ses sourires légendaires.
Je levai les yeux au ciel pour exagérer un peu.
— Bien sûr que j’ai regardé dans la cuisine.
C’était un mensonge, mais son sourire était si assuré que je n’allais pas céder
facilement. Il aimait avoir raison, et j’aimais bien le faire marcher. Je me levai et
passai devant lui.
Il tendit la main pour saisir ma taille et me bloquer la route.
— Où vas-tu ?
Je regardai derrière son épaule.
— Prendre une barre de granolas.
Je pouvais voir son sourire s’élargir du coin de l’œil.
— Tu viens de prendre ton petit déjeuner.
— Ah bon ? (Je me grattai le nez.) Hmm, il n’était pas très consistant.
Sa main se resserra autour de ma taille.
— Nous savons tous les deux que tu vas chercher tes crampons dans la cuisine.
Je me retournai et déposai un baiser sur sa joue.
— Ne sois pas idiot. Je veux vraiment, vraiment, une barre de granolas.
Je me libérai de sa prise et me rendis dans la cuisine aussi vite que possible. Si
je pouvais mettre mes crampons dans mon sac avant qu’il ne les voie dans ladite
pièce, techniquement il n’aurait pas raison.
Il me cria quelque chose alors que je traversais le couloir, et je les vis posés au
sol près du bar de la cuisine, boueux et délacés. Je me ruai sur eux et les jetai
dans mon sac, levant les yeux juste à temps pour voir Freddie debout devant la
porte.
— Tu les trouves ?
Je tapotai mon sac.
— Ils étaient là-dedans depuis le début.
Il fronça les sourcils.
— Ils étaient dans ton sac ?
Je souris, fière de moi.
— Oui, Archibald ; tu n’as pas tout le temps raison.
Il avança tranquillement pour entrer dans la cuisine. (J’avais l’impression qu’il
était en train de jubiler.) Je le regardai remplir ma bouteille d’eau, puis se diriger
vers le placard pour prendre une barre de granolas alors qu’il savait très bien que
je n’en voulais pas.
— Et voilà, dit-il en me tendant la bouteille et la barre de céréales.
J’évitai le contact visuel et je saisis mes granolas avant de lâcher un « miam »
impassible.
J’étais un peu en retard, alors Freddie me proposa de me conduire. Il prit ses
clés et j’enfilai mes baskets. Juste au moment où nous passâmes par la porte, il
me prit par la main.
— Tu es sûre que tes crampons n’étaient pas dans la cuisine ?
Je pouvais voir la lueur diabolique dans ses yeux et le petit sourire qu’il
essayait désespérément d’étouffer.
— Affirmatif, m’enfonçai-je.
Il hocha la tête et son sourire suffisant s’élargit.
— C’est dommage. Si cela avait été le cas, je pensais te le faire payer un peu
plus tard.
— P-payer ?
Mon ventre se serra alors que je commençais à comprendre le sens de sa
phrase.
— Je suppose que tu pourrais encore le faire, proposai-je. Je veux dire, même si
les crampons étaient dans mon sac.
Il se mit à rire et tendit la main pour m’attraper par le cou et pouvoir déposer un
rapide baiser sur le coin de ma bouche.
— D’abord, nous devons t’amener à ton match.
Je souris.
— Tu peux m’accompagner ? Je pensais que tu avais une réunion avec l’équipe
de construction du club de natation ?
Depuis les Jeux olympiques, Freddie n’avait pas du tout eu envie de retourner
sous les feux de la rampe. Il avait pris du temps hors des bassins avant de
décider que son prochain projet serait d’ouvrir un club de natation pour les plus
défavorisés dans le centre de Londres. Sa fondation s’était associée à Nike, et ils
devaient rendre la nouvelle publique dans une semaine.
— J’ai demandé à l’équipe de se réunir un autre jour. Je ne peux pas manquer ta
finale.
Je souris et me hissai sur la pointe des pieds pour planter un baiser sur sa joue.
— Nous devrions sortir avec Georgie et ta mère après le match pour fêter ça.
Il me regarda du coin de l’œil.
— Brillante idée. J’ai l’impression qu’il y aura beaucoup de choses à fêter.
***
— Nous croyons, nous croyons, nous croyons en Andie !
Tout le stade était debout pour les dernières secondes du match. Les fans
chantaient derrière moi. L’attaque d’Arsenal remontait le terrain et je m’avançais
devant la ligne de but en voyant la balle se rapprocher. Je m’étais ennuyée
pendant toute la rencontre, attendant ce moment pendant quatre-vingt-neuf
minutes ; mes coéquipières dominaient l’équipe adverse et je n’avais pas touché
une seule fois le ballon. Maintenant, dans les derniers instants du match, alors
qu’Arsenal courait désespérément derrière le score, il fallait que je joue
pleinement mon rôle.
Je fis tourner mon poignet, le testant par habitude. Il me faisait toujours mal de
temps en temps, heureusement rien de comparable à ce que j’avais vécu pendant
les Jeux olympiques. Je pliai les genoux et plaçai tout mon poids sur la pointe
des pieds. Je devais être légère sur mes appuis, prête à sauter à tout moment. La
balle glissait sur le terrain, s’approchant de plus en plus.
— Nous croyons, nous croyons, nous croyons en Andie !
L’ailière gauche d’Arsenal déplaça la balle à travers le terrain et dribla nos
défenseurs. Elle déborda et, au lieu de passer le ballon à une attaquante
démarquée, elle fit un crochet et frappa. Le tir était bas et se dirigeait vers la
droite. En une fraction de seconde, mon corps réagit, se jetant sur sa trajectoire.
Le ballon passa à travers mes gants, mais frappa ma poitrine avec un bruit sourd,
et je pus m’envelopper autour de lui. Quelques secondes plus tard, les cris de la
foule finirent par retentir. Le match n’était pas encore terminé, pourtant je savais
déjà que nous avions gagné. Je pouvais lâcher prise.
Mes coéquipières étaient là, me tirant pour me redresser et se jetant sur moi. Je
ris, trop pleine d’adrénaline pour remarquer l’excitation. C’était le dernier match
de la Ligue des champions féminine, ce qui signifiait que j’achevais ma première
saison avec mon nouveau club en étant invaincue. Nous allions être
championnes d’Europe et nous soulèverions l’énorme trophée après la fin du
match.
— Tu l’as fait, Foster ! cria ma coéquipière Sasha avant de lancer ses bras
autour de moi.
C’était un petit bout de femme et la meilleure attaquante de l’équipe. Elle avait
inscrit notre unique but de la rencontre.
— Tu as tout tué, là !
Elle rit.
— Oui, eh bien, j’espère qu’on pourra te laisser un peu plus de marge la
prochaine fois.
Je posai mon bras autour de ses épaules.
— Je me souviendrai de ça.
Nous marchâmes côte à côte vers le centre du terrain. Les joueuses des deux
équipes s’y rassemblaient, se serraient la main et plaisantaient les unes avec les
autres avant que l’entraîneur d’Arsenal ne conduise les siennes vers les
vestiaires. Nous restions toujours au centre du stade après les matchs pour que
notre entraîneur adjoint puisse nous guider dans nos exercices de décrassage.
Je levai les yeux vers les tribunes à la recherche de Freddie et de Georgie – une
habitude que j’avais prise après mon premier match à Londres. Le lendemain de
la signature de mon contrat avec l’équipe, Freddie m’avait annoncé qu’il avait
acheté des abonnements au premier rang, le long de la ligne de touche. Trop
excité pour attendre de recevoir les billets officiels par la poste, il les avait
imprimés lui-même pour me les montrer le plus vite possible. Ils avaient
pourtant des loges privées dans le stade, et qui permettaient plus d’intimité, mais
il avait insisté sur le fait qu’il voulait être au bord du terrain. Ainsi, lors de
chaque match à domicile, Freddie et Georgie étaient assis aux premières loges.
Au début, leur mère s’était jointe à eux, mais le football n’était vraiment pas
son truc. Elle fit semblant d’aimer ça pour me faire plaisir durant un moment.
Après l’avoir vue se tortiller dans son pull en cachemire, Freddie et moi l’avions
libérée de cette obligation.
« Ce sport est trop brutal à mon goût, bien que vous soyez très talentueuse et
assez jolie dans votre tenue, chérie ! »
Elle était heureuse de rester à la maison et de découper des articles relatant les
matchs dans les journaux. Nous passions les coupures en revue en buvant le thé
le dimanche matin. Assez curieusement, je m’étais rendu compte que grandir
avec Christy et Conan Foster m’avait parfaitement préparée à vivre avec une
duchesse douairière.
D’habitude, après mes matchs, Freddie et Georgie m’attendaient pendant que je
pratiquais mes étirements, et nous nous retrouvions à l’arrière du stade pour
rentrer chez nous ensemble (avec une pizza dans le coffre). Mais, quand je
regardai les tribunes après cette finale, leurs sièges étaient vides.
Je savais qu’ils avaient tous les deux prévu d’assister au match, puisque Freddie
me l’avait confirmé dans la cuisine juste avant notre départ.
« J’ai l’impression qu’il y aura beaucoup de choses à fêter. »
Apparemment pas, puisque lui et Georgie ne m’avaient même pas attendue.
Tous les autres supporters étaient restés dans les tribunes, mais les sièges de
Freddie et de Georgie étaient étrangement vides.
— Pourquoi tu fais cette tête, Foster ? me demanda Sasha derrière moi.
Nous étions passées à un autre exercice et je ne l’avais même pas remarqué.
Je me détendais la nuque alors que notre coach adjoint continuait à nous
indiquer les derniers étirements. Je ne pouvais m’empêcher de penser que
quelque chose clochait. Non seulement Georgie et Freddie étaient partis, mais le
reste du stade n’avait pas bougé. Normalement, les fans partaient rapidement,
pressés de sortir avant le gros de la foule, mais pas ce soir-là. Je jetai un coup
d’œil pour vérifier de l’autre côté du stade : tout le monde se tenait debout,
tourné vers le tunnel qui conduisait aux vestiaires, comme s’ils attendaient que
quelque chose se produise.
— Tu sais ce qu’il se passe ? demandai-je à Sasha.
Elle se pinça les lèvres et évita tout contact visuel, un signe universel qui veut
dire : « Je sais quelque chose que tu ne sais pas. »
— J’en sais rien.
Je ris.
— Sérieusement, qu’est-ce qu’il se passe ? Est-ce qu’ils vont lancer la
cérémonie du trophée plus tôt ?
Elle se retourna et continua à s’étirer, déterminée à ne pas me montrer son
visage.
— Sasha ! m’exclamai-je en essayant de faire en sorte qu’elle me regarde.
Puis je le vis. Freddie. Sortant du tunnel sombre. À moitié caché par
l’obscurité, puis glorieusement éclairé sous les lumières du stade. Il portait un
costume bleu ajusté avec des Oxford en cuir marron. Il était rasé de près et ses
épais cheveux bruns étaient coiffés en arrière. Je m’étais habituée au fait qu’il
soit diaboliquement beau au quotidien. À la maison, il marchait généralement
torse nu dans un pantalon de survêtement qui avait connu des jours meilleurs. Je
me levais du lit et le trouvais devant la gazinière, cuisinant des crêpes, des œufs
ou du bacon. Il aimait préparer le petit déjeuner et je ne me lassais jamais de
l’observer.
Le Freddie de la maison n’était pas celui que je voyais marcher vers moi.
C’était une version plus douce et raffinée de l’homme que j’aimais. Une version
qui me fit trembler alors qu’il continuait d’avancer. Le stade éclata quand les
spectateurs le virent, et je commençai à me diriger vers lui, ma main pressée
contre mon cœur. J’essayais de le forcer à calmer les choses, mais il était trop
tard. Au moment où j’aperçus le groupe de personnes qui sortaient du tunnel
derrière Freddie, les premières larmes coulaient déjà. Kinsley, Liam, mes parents
(en tenue estivale), Becca, Penn, Georgie et la mère de Freddie. Ils le suivaient
tous, souriant et agitant les mains alors que je secouais la tête avec incrédulité. Je
n’avais pas vu ma mère et mon père depuis quelques mois, et Kinsley et Becca
depuis deux fois plus longtemps. Partir à Londres et les quitter avait été l’une
des choses les plus difficiles que j’avais jamais eu à faire, mais cela en avait valu
la peine.
Je verrouillai mes yeux dans ceux de Freddie lorsque nous fûmes à quelques
mètres l’un de l’autre. Mon cœur battait la chamade et il sourit davantage. Dès
qu’il arriva à ma hauteur, il me fit un long câlin et je respirai son parfum. C’était
l’odeur qui m’apaisait à la fin d’une longue journée. C’était le parfum d’un
homme qui me soutenait, qui était loyal et aimant. Il se pencha pour embrasser
ma joue, puis il s’écarta légèrement pour me regarder. Ses yeux chaleureux
m’assurèrent que tout irait bien.
Ma famille et mes amis nous encerclaient et nous contemplaient alors que je
fondais définitivement en larmes.
— Je ne peux pas m’arrêter, dis-je avec un rire et un hoquet.
Freddie sourit et se pencha pour essuyer une larme sur mon visage.
— Ça va aller.
— Tu es trop mignonne ! cria Kinsley.
— Allez, cocotte ! fit Becca en écho.
Je ris et inspirai fébrilement alors que Freddie posait un genou devant moi sur
le gazon.
Oh, mon Dieu…
— Andie Foster…
Je pouvais à peine l’entendre sous le bruit de mes sanglots. Il prit ma main et
pressa ses lèvres sur ma paume.
— La première fois que je t’ai rencontrée, tu m’as demandé mon caleçon…
(Tout le monde autour de nous se mit à rire, mais mes mains tremblaient et mon
cœur battait à un rythme effrené.) Mais tu as pris mon cœur à la place.
J’inspirais longuement. Il était agenouillé devant moi, le regard sincère, mais je
ne pouvais pas attendre qu’il finisse. Je savais combien il m’aimait ; il me le
montrait tous les jours. Je savais qu’il voulait passer sa vie avec moi ; il me le
disait dès qu’il en avait l’occasion. Je savais que lui et moi formions un couple
parfait. Nous aimions partir courir ensemble juste après le petit déjeuner. Freddie
avait grandement amélioré mes performances dans un bassin, mais lui apprendre
à frapper dans un ballon de foot était quasiment désespéré. Nous aimions essayer
de nouvelles recettes, les rater, puis sauter dans un taxi jusqu’au restaurant le
plus proche. Nous aimions sortir avec Georgie et aller au pub avec des amis.
Nous nous asseyions l’un à côté de l’autre pour rire et discuter. Il me regardait et
je prenais sa main, et cela suffisait. Peu importe le lieu, Freddie et moi étions
ensemble. Ses luttes étaient les miennes. Mes triomphes étaient les siens.
— Pendant ces premières semaines, poursuivit-il, tu m’as fait batailler pour
chaque sourire et chaque mot. J’ai dû me battre pour que tu me remarques
vraiment, mais je pense que j’ai toujours su que je me battais pour ma future
femme.
Je me jetai contre lui. Il était au beau milieu de sa proposition et j’étais sûre que
les mots qu’il allait prononcer étaient magnifiques et convaincants, mais je n’en
avais pas besoin.
— Oui, murmurai-je contre son cou. Oui, oui, oui…
Il se mit à rire et m’enveloppa de ses bras pour me garder contre lui.
— Tu ne m’as même pas laissé arriver au meilleur moment.
Je déposai un baiser sur sa joue.
— C’est ça, le meilleur moment.
Épilogue à l’épilogue (Parce que j’en ai le droit.)
ANDIE
Freddie et moi nous sommes mis d’accord pour nous marier dans un endroit
sans prétention, de préférence quelque part sous les tropiques.
Georgie a dès le début défendu ce projet. « Yo quiero mucho rhum y hombres
torses nus » ont été ses mots exacts sur le sujet. J’espère qu’elle considère ses
devoirs de demoiselle d’honneur plus sérieusement que ses cours d’espagnol.
La coach Decker a pris sa retraite après les Jeux, et Liam l’a remplacée en tant
qu’entraîneur de l’équipe nationale féminine. Kinsley a fait une pause avec son
équipe de Los Angeles puisqu’elle et Liam attendent leur premier petit prodige
du football (!!!) pour cet été.
Becca a répondu à la grande nouvelle de Kinsley avec un seul texto : « Hmmm,
il semble que nous ayons deux prodiges du football en préparation. SURPRISE.
»
Deux semaines après les Jeux olympiques, Caroline a poursuivi Freddie et
Sophie pour diffamation. Après avoir perdu son procès, elle a été forcée de payer
des dommages et intérêts, ainsi que les frais de justice. Elle a ensuite été internée
dans un hôpital en raison de son état de fatigue. (Qui pourrait lui en vouloir ?)
Une semaine après son hospitalisation, elle a été arrêtée pour avoir mordu une
infirmière qui avait refusé de lui donner un cachet d’antidouleur supplémentaire.
Après avoir payé la caution, elle a fui le pays et a ensuite annoncé ses fiançailles
avec un prince vivant à Dubaï. Je prie pour recevoir une invitation à chaque fois
que j’ouvre la boîte aux lettres.
Remerciements
Merci à tous mes lecteurs, en particulier aux Little Reds. Je sais qu’il y a
tellement de livres qui vous sont proposés de nos jours et j’apprécie à sa juste
valeur le fait que vous ayez choisi de passer un jour ou deux à lire le mien.
XO, Rachel
Sommaire
1. Note au lecteur
2. 1
3. 2
4. 3
5. 4
6. 5
7. 6
8. 7
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12. 11
13. 12
14. 13
15. 14
16. 15
17. 16
18. 17
19. 18
20. 19
21. 20
22. 21
23. 22
24. 23
25. 24
26. 25
27. 26
28. 27
29. 28
30. 29
31. 30
32. 31
33. 32
34. 33
35. 34
36. 35
37. 36
38. 37
39. 38
40. 39
41. 40
42. 41
43. 42
44. 43
45. 44
46. 45
47. 46
48. 47
49. 48
50. 49
51. 50
52. 51
53. 52
54. 53
55. 54
56. 55
57. Épilogue
58. Épilogue à l’épilogue (Parce que j’en ai le droit.)
59. Remerciements
Landmarks
1. Cover

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