0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
60 vues3 pages

Assia Djebar et la langue française

Transféré par

Merwa Seddik Ameur
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats DOCX, PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd
0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
60 vues3 pages

Assia Djebar et la langue française

Transféré par

Merwa Seddik Ameur
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats DOCX, PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd

2.2.

Assia Djebar ou l’ambiguïté du rapport à la langue française

Hormis la reconstruction et la réécriture de l’histoire, le rapport à la langue française


constitue une particularité de l’écriture djebarienne. En effet, écrire dans la langue de l’ancien
colonisateur a longtemps été une source de culpabilité1 pour l’écrivaine. Si Kateb Yacine la
considérait comme un «butin de guerre», la position d’Assia Djebar est beaucoup moins
tranchée ; étant donné que le français est la seule langue «scriptable» qu’elle maitrise, elle a
été obligée de s’en accommoder. Les études littéraires et universitaires sont même arrivées à
faire endosser l’échec de l’écriture autobiographique chez Assia Djebar au lien problématique
qu’elle entretient avec la langue française. Dans ce sens, Trudy Agar-Mendousse pense que
«son recul devant l’écriture autobiographique était alors intimement lié à une interrogation
personnelle sur la langue de son écriture»2.

Après la publication des Alouettes naïves, Assia Djebar a réellement pensé à se tourner
vers la langue arabe, c’était même une raison majeure qui a causé ses années d’absence
pendant lesquelles, à partir d’entretiens et de témoignages d’anciennes combattantes de la
guerre d’indépendance de sa tribu maternelle, elle a effectué un retour à la mémoire féminine
et à la langue arabe, par la même occasion. Ce sont ces entretiens qui vont être à l’origine du
film La nouba des femmes du Mont Chenoua. L’originalité de ce film est de s’enraciner dans
les deux langues ; les témoignages de femmes sacrifiées par la guerre de libération, le récit du
passé plus lointain, des dernières révoltes contre le conquérant français et les bribes de
dialogue quotidien sont en arabe tandis que le récit à la première personne qui relaie les
anecdotes et les dialogues, est en français. C’est finalement l’expérience de ce premier film
qui va la réconcilier avec la langue française en lui permettant de l’assumer comme sienne».

Dès lors, la question de la langue qui était sous-jacente dans la production littéraire
d’Assia Djebar va devenir un thème récurrent dans ses écrits postérieurs. En effet, même si
l’essai : Oran, langue morte3 et la collection de textes - poésies, narrations et essais, Ces voix
qui m’assiègent : en marge de ma francophonie4sont composé de textes fictifs qui relatent la

1
«La langue française que j’écris s’appuie sur la mort des miens, plonge ses racines dans les cadavres
des vaincus de la conquête».DJEBAR Assia in «Écrire dans la langue de l’autre» in Identité, culture et
changement social, Ottawa, 1989 cité parCLERC Jeanne-Marie, [Link]., p.62.
2
AGAR-MENDOUSSE Trudy, [Link]., p. 21.
3
Publié en 1997.
4
Publié en 1999.
violence que vie l’Algérie des années 90, une réflexion est posée explicitement quant à la
nécessite pour elle d’écrire, et surtout, pourquoi écrit-elle en langue française ?

En 2003 un accord intergouvernemental programmait une année Algérienne en France,


suite à la reconsidération de la langue française dans les discours officiels. Paradoxalement,
c’est cette même année qu’Assia Djebar publie son «roman épitaphe» : La disparition de la
langue française qui, à la différence de tous ses ouvrages, a pour personnage principal un
homme. Cependant, le lecteur se rend très vite compte que la voix narrative est celle de
l’auteure elle-même. En effet le retour, voué à l’échec de Berkane, protagoniste central du
roman en question, ressemble à la tentative de retour de l’écrivaine. Rappelons qu’après
l’Independence de l’Algérie, cette dernière a tenté de revenir mais la décision du
gouvernement algérien d’arabiser l’enseignement de l’histoire à l’université en 1965, la
pousse à repartir. Berkane lui, émigré depuis plus de vingt ans en France, revient
définitivement dans son pays natal après une déception amoureuse. Il y retrouve sa langue
maternelle : l’arabe. L’Arabe est sa langue «de cœur», celle qui lui a été donnée par sa mère,
celle qui délivre les jouissances et apaise l’âme, mais le français est devenu sa langue «de
tête» sans être, pour autant, dénué d’affect.

Ce rapport charnel à la langue maternelle Assia Djebar le vit également. Elle déclare en
ce sens : «dès que j’étais dans un besoin d’expression amoureuse (…) le français devenait un
désert. Je ne pouvais pas dire le moindre mot de tendresse ou d’amour dans cette langue»5.

Assia Djebar, elle-même surprise par ce constat, finit par en décoder la raison ; elle
n’écrit pas dans la langue de la mère, source de tendresse. Elle écrit dans la langue du père,
l’instituteur de français. Même si la langue du père a totalement remplacé la langue de la
mère, le souvenir de cette langue perdue, qualifiée par l’auteure de «langue souterraine»,
envahira toute sa littérature.

Ce n’est qu’en 2007 que le «quatuor autobiographique» qu’Assia Djebar avait annoncé
va être bouclé avec la publication de son dernier roman Nulle part dans la maison de mon
père. Rappelons que le troisième volet du quatuor avait été publié en 1995, mais Assia Djebar
a su tenir ses lecteurs en haleine pendant plus d’une décennie. L’écrivaine a sans doute, senti
que le moment était venu de finir ce qui restait en suspens, et de mettre un point final à sa
production littéraire. Dans ce roman, un peu plus autobiographique que les précédents, Assia
5
ASSIA Djebar dans un entretien avec GAUVIN Lise in « L’écrivain et ses langues, Territoire des
langues», in revue Littérature n° 101, février 1996, pp 73-87, p. 79.
Djebar, à travers le personnage de Fatima 6, fille d’un instituteur de français qui fréquente
l’école coloniale, fait le bilan d’une vie passée dans l’affrontement de deux cultures qui
s’opposent et se déchirent.

Grande est la surprise de Fatima quant à la réaction violente de son père quand il la
surprend grimpant sur le vélo d’un camarade d’école français, sous-prétexte qu’une fille ne
doit pas montrer ses cuisses. Elle est alors âgée de six ans. Lui, l’homme instruit avec ses
idéaux démocratiques devient strict et austère quand il s’agit de protéger sa fille, mais cette
protection s’érige en toute sorte d’interdits. Ce sont ces contradictions qu’Assia Djebar relève
tout en rendant hommage au passé arabo-berbère de ces ancêtres.

Dans l’introduction de son étude, Jeanne-Marie Clerc a choisi de présenter l’œuvre


d’Assia Djebar en contradiction à l’expression de la féminité dans Nedjma de Kateb Yacine.
L’analyse qu’elle en fait résume parfaitement les spécificités de l’écriture djebarienne :

…Contrairement à Nedjma, ses héroïnes (de Djebar) sont des femmes de


chair et de sang, de douleur et de larmes, incluses dans une histoire ou la
migration continue qui les a ballottées, les a abstraites du mythe pour en
faire l’incarnation même d’une mémoire douloureuse mais féconde,
transmettrice de vie farouchement défendue contre l’envahisseur renouvelé,
mais aussi contre l’oubli. Le féminin n’est plus, chez Assia, comme il l’était
chez Kateb, une «métaphore», il est une ligne de force, de résistance, de
construction, hors des sentiers battus d’une culture qui l’a ignoré, d’un
discours littéraire qui ne savait pas comment le nommer et l’encerclait
d’approximations : il s’exprime par une écriture qui dit à la fois la
permanence et la fuite, la «souvenance» à garder d’une tradition ancrée dans
la fabulation des aïeules7.

6
Véritable prénom de l’auteure.
7
CLERC, Jeanne-Marie, [Link]., p. 9.

Vous aimerez peut-être aussi