D’une manière générale, l’Assemblée de
l’UEO confie au renseignement de défense la
mission de participer à la prévention des crises
internationales, de procéder à des évaluations
de situation devant permettre de décider
d’éventuelles actions, notamment militaires,
ainsi que de conduire, le cas échéant, des opérations
militaires.18
Mais une typologie plus précise est nécessaire.
Le Comité R, citant une source interne aux
SR belges, distingue à cet égard le « renseignement
stratégique », le « renseignement opérationnel
», et le « renseignement tactique ».
Le « renseignement stratégique » est constitué
d'une part, du renseignement nécessaire à la prise
de décision au plan national (gouvernement) ou
international (ONU, OTAN, UEO), et, d'autre
part, du renseignement utile en matière de planification
par l'autorité militaire (Etat-major général
ou supérieur) d'une opération en appui de cette
décision. Il y a donc lieu de collecter des informations
relatives à une puissance ou un groupe de
puissances dans les domaines suivants: biographie,
économie, sociologie, transports et télécommunications,
géographie militaire, forces armées,
politique, science et technologie.
Le « renseignement opérationnel » est le renseignement
nécessaire pour la planification et la
conduite de campagnes et d'opérations importantes
visant à atteindre des objectifs stratégiques
dans des théâtres ou des zones opérationnels. Il
englobe le renseignement sur les moyens militaires,
la structure des forces, la doctrine, l'armement,
les équipements, les infrastructures, l'instruction
et les intentions des pays ennemis ou des
parties en présence en cas d'opérations de paix.
Pour ce qui est du « renseignement tactique
», il s'agit du renseignement qui permet au
commandant tactique de préparer et de mener à
bien des opérations tactiques à son niveau (bataillon,
brigade, division, éventuellement corps
d'armée). Il comprend la connaissance de l'ennemi
ou des parties en présence (en cas d'opérations
de paix), des circonstances géographiques
et atmosphériques (météo) et de l'attitude de la
population civile dans et autour de la zone d'action
considérée. Outre la connaissance de la
doctrine et des procédés tactiques, de l'effectif,
de l'armement et du matériel de l'ennemi ou des
parties en présence (forces armées et organismes
paramilitaires), le commandant tactique a
18. Assemblée de l’UEO, « Renseignement européen : les
nouveaux défis – Réponse au rapport annuel du Conseil »,
op. cit.
besoin de renseignements relatifs au terrain
dans lequel vont se déployer ses troupes. 19
Pour sa part, l’OTAN définit le
« renseignement stratégique » comme le renseignement
nécessaire à la formulation de la politique,
à la planification militaire et à la fourniture
d’indices et d’indicateurs d’alerte, et le
« renseignement tactique » comme le renseignement
nécessaire à la planification et à
l’exécution des opérations au niveau tactique. 20
L’Assemblée de l’UEO propose une autre
classification en trois catégories, à savoir le
« renseignement de documentation » (acquis dès
le temps de paix, pour avoir une connaissance
générale des zones de crises potentielles: mouvements
politiques, géographie des lieux, forces
armées et milices, installations militaires), le
« renseignement de situation » (acquis au moment
de la crise, que l’on peut différencier en
fonction du niveau de réflexion de l’état-major
qui va l’utiliser : niveau stratégique (état-major
de l’UE, état-major du commandant
d’opération), niveau opératif (état-major du
commandant de force sur le théâtre
d’opération), niveau tactique (état-major qui
met en oeuvre une composante de la force pour
une opération localisée) et le « renseignement
de combat » (qui permet au combattant sur le
terrain de conduire l’action (évaluation des tirs,
position des combattants).21
L’OTAN distingue pour sa part le
« renseignement brut de combat » (Donnée
d’une validité souvent éphémère recueillie au
combat par des unités ou qui leur est directement
communiquée. Elle peut être utilisée pour
les opérations et l’appréciation de la situation.
Cette donnée entrera dans les circuits du renseignement)
du « renseignement de combat »
(renseignement sur l’ennemi, les conditions
atmosphériques et géographiques nécessaires
au commandement pour la préparation et la
conduite des opérations de combat). 22 Quant au
« renseignement opérationnel », il s’agit du renseignement
nécessaire à la planification et à la
conduite de campagnes au niveau opératif. 23
En somme, et nous reprenons ici le raisonnement
du Lieutenant-Colonel de Barmon, dans
19. Comité permanent de contrôle des services de renseignement,
Rapport d’activités 1997
20. Document OTAN AAP-6(2003)
21. Assemblée de l’UEO, « Renseignement européen : les
nouveaux défis – Réponse au rapport annuel du Conseil »,
op. cit.
22. Document OTAN AAP-6(2003)
23. Ibid.
10 RAPPORT DU GRIP 2004/3
la conduite des opérations, la finalité du renseignement
est donc de prévoir ce que fera l'adversaire
de manière à produire à temps les plans
avant l'action, à ajuster la manoeuvre en cours
d'action et à évaluer les effets après l'action.
Ainsi, le renseignement, qui s'inscrit dans une
logique d'anticipation et de permanence, a toujours
été un facteur primordial dans l'application
des principes de la guerre, positif ou négatif,
selon qu'on l'utilise ou qu'on l'ignore: la
liberté d'action dans la recherche de la sûreté
(renseignement d'alerte), la concentration des
efforts par l'identification du point d'application
de l'effort (centre vitaux, centres déterminants)
et de l'évaluation des risques encourus (renseignement
d'objectif) ; l'économie des forces, par
la recherche des informations précises et actualisées
permettant au chef d'ajuster son dispositif
selon une synergie optimale. 24
4. Distinguer « Law Enforcement » et
« Intelligence »
Enfin, il nous semble important de distinguer
– et nous reprenons ici la terminologie anglosaxonne
- les concepts de « Law Enforcement »
et de « Intelligence », dont la confusion est elle
aussi de nature à susciter une certaine incompréhension,
voire des craintes, au sein de l’opinion
publique à l’égard des SR. Sous couvert d’une
lutte accrue contre la criminalité organisée ou le
terrorisme, les SR ne risquent-ils pas en effet de
se transformer en « Moloch » dont les méthodes
particulières, trop peu respectueuses des droits
des citoyens, contribueraient à une justice trop
« expéditive » ?
Déjà des voix s’élèvent, comme celle
d’Ignacio Ramonet du « Monde Diplomatique »,
qui dénonce : le 11 septembre 2001 a marqué en
matière de respect des droits humains une rupture
nette. Au nom de la « juste guerre » contre le
terrorisme, beaucoup de transgressions ont soudain
été permises. (…) Les défenseurs des droits
publics ont de quoi être inquiets, le mouvement
général de nos sociétés, qui tendait vers un respect
toujours plus grand de l’individu et de ses
libertés, vient d’être brutalement stoppé. Et tout
indique que l’on dérive désormais vers un Etat de
plus en plus policier et paranoïaque… 25
24. de BARMON (Lieutenant-Colonel), « La fonction
renseignement », in « Objectif Doctrine », publié par le
Commandement de la Doctrine et de l’Enseignement Militaire
Supérieur de l’Armée de Terre, Octobre 2000.
25. RAMONET Ignacio, Surveiller et réprimer, Le Monde
Diplomatique – Manière de voir 71, « Obsessions sécuri-
Le Canadien Jean-Paul Brodeur, de l’Ecole
de criminologie de Montréal, souligne pour sa
part que la convergence du renseignement de
sécurité et du renseignement criminel (…) est
problématique et que le maillage des réseaux ne
s'effectuera pas sans difficulté, s'il se réalise
jamais. (…) Le renseignement criminel a pour
but de conduire à l'arrestation de criminels et de
les amener devant un tribunal pour qu'ils y subissent
un procès. A cause du caractère public
de ces procès et des contre-interrogatoires des
témoins, le risque que des informations confidentielles
y soient divulguées est toujours présent.
C'est pourquoi les services de renseignement
de sécurité ont de fortes réticences à partager
avec les forces policières les renseignements
dont ils disposent. Le but du renseignement
de sécurité est la prévention de l'action
violente avant qu'elle ne soit perpétrée, par
divers moyens. Le recours aux tribunaux demeure
une option parmi d'autre et, au vrai, un
recours ultime26. Gregory Treverton confirme
que parce que les services de renseignements
cherchent avant tout à protéger leurs sources et
leurs méthodes, les responsables du renseignement
veulent désespérément éviter de se retrouver
dans la chaîne de possession des indices
pour ne jamais avoir à témoigner en cour. De
leur côté, les organismes d’application de la loi
ne s’intéressent pas aux politiques. Ils
s’occupent plutôt des poursuites judiciaires. Et
ils savent que pour constituer un dossier, ils
doivent être prêts à révéler des choses qui expliqueront
comment ils en sont venus à savoir ce
qu’ils savent. 27
Si l’opinion publique européenne est relativement
« compréhensive » en matière de lutte
anti-terroriste (il existe des précédents, comme la
lutte contre l’IRA en Irlande du Nord), voire dans
la lutte contre certaines formes de criminalité
organisée mettant en péril l’Etat lui-même (la
lutte anti-mafia en Italie) ou de criminalité revêtant
une dimension peu ou prou « politique »
(trafic d’armes, de composantes d’armes de destruction
massive, le trafic de drogues, le mercenariat),
elle s’émeut par contre lorsqu’on évoque
taires », bimestriel, octobre-novembre 2003
26. BRODEUR (Jean-Paul), « Les services de renseignement
et les attentats de septembre 2001 », Centre international
de criminologie comparée, Université de Montréal.
Disponible sur le site [Link]
27. TREVERTON Gregory F., « Remodeler le renseignement
pour le partager avec « nous-mêmes », Commentaire
n° 82, Publication du Service Canadien du Renseignement
de Sécurité, 16 juillet 2003 (disponible sur le site csisscrs.
[Link])
L’UNION EUROPÉENNE ET LE RENSEIGNEMENT 11
l’immigration illégale (et son sordide corollaire,
la traite des êtres humains) en termes de
« menace contre la sécurité nationale ».
Nous verrons ultérieurement que le Conseil
européen, lui-même, risque d’alimenter cette
polémique en introduisant les SR dans ses projets
de coopération « policière », que sont Europol
et les équipes d’enquête communes.
5. La diversité des compétences à travers
la multiplication des services28
Le « paysage » du renseignement en Europe
offre l’aspect d’une mosaïque, puisque tous les
Etats membres, ou presque, disposent en fait
d’une « communauté du renseignement » constituée
de plusieurs services, dont les missions, les
compétences et l’articulation sont variables.
En Allemagne, le Bundesnachrichtendienst
(BND) est orienté vers l’extérieur du territoire ;
il a pour tâche de surveiller les pays à risque, la
criminalité organisée, ou encore le blanchiment
d’argent ; le Bundesamt für Verfassungsschutz
(BfV), qui relève du Ministre de l’intérieur, est
chargé du contre-espionnage et de la lutte contre
la subversion; l’Amt für Nachrichtenwesen der
Bundeswehr (ANBw) et l’Amt für Fernmeldewesen
der Bundeswehr (AFBw) se concentrent
sur le renseignement militaire.
En France, la Direction générale de la sécurité
extérieure (DGSE) a pour fonction de rechercher
et d’exploiter les renseignements intéressant la
sécurité de la France ainsi que de détecter les
activités dirigées contre les intérêts français émanant
de l’extérieur du territoire national ; la Direction
de la surveillance du territoire (DST) a
pour mission de rechercher et de prévenir, sur le
territoire français, les activités de nature à menacer
la sécurité du pays ; la Direction du renseignement
militaire (DRM) est chargée de recueillir
et de trouver les informations ayant un caractère
militaire ou des informations générales de
types politique, social ou économique qui sont
nécessaires au ministère de la défense et qui
pourraient avoir une influence sur l’organisation
d’une opération militaire ; la Direction de la Protection
et de la Sécurité de la Défense (DPSD),
rattachée au Ministre de la défense, assure des
28. Sauf indications contraires, les données ci-dessous sont
issues de : Assemblée de l’UEO, « Renseignement européen
: les nouveaux défis – Réponse au rapport annuel du
Conseil », op. cit.
missions classiques de sécurité militaire.29
En Grande-Bretagne, le Secret Intelligence
Service (SIS) (plus connu sous son ancien nom
de MI6), qui dépend du Ministre des affaires
étrangères, est chargé du renseignement extérieur
stratégique ; le Security Service (SS) (autrefois
appelé MI5), dépend du Ministre de
l’intérieur, et est chargé du terrorisme au
Royaume-Uni, de la lutte contre le terrorisme
international, du contre-espionnage, du crime
organisé ; le Defence Intelligence Staff (DIS)
s’intéresse aux domaines qui touchent à la défense,
y compris des problèmes économiques,
politiques ou technologiques ; le Government
Communications Headquarters (GHCQ), procède
aux écoutes électroniques. La «Special
Branch» de Scotland Yard et le National Criminal
Intelligence Service (NCIS) complètent le
dispositif.
En Espagne, le Centre national d’information
(CNI), compétent tant à l’extérieur que sur le
territoire national, est chargé du terrorisme, des
mouvements extrémistes, du contre-espionnage et
renseignement économique ; le Centre général
d’informations (CGI), qui dépend du Ministre de
l’intérieur, conduit les enquêtes sur le territoire
(subversion, ETA, stupéfiants, délinquance économique
et financière) et dispose aussi d’une
unité de renseignement extérieur (intégrisme
islamiste, coopération internationale, veille économique,
etc.) ; l’Etat-major général (EMACON)
est responsable du renseignement de défense.
En Italie, le Servizio per le Informazioni e la
Sicurezza Democratica (SISD) est spécifiquement
attaché à la protection des intérêts de la
sécurité intérieure, tandis que le Servizio per le
Informazioni e la Sicurezza Militari (SISMI) est
chargé des tâches de renseignement plus spécifiquement
militaire et de sécurité extérieure.