LF 199 0083
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Alain Desrochers
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ISSN 0023-8368
ISBN 9782200931841
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Alain Desrochers
Université d’Ottawa (Canada) & Institut des troubles d’apprentissage (Montréal, Canada)
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L’évaluation des difficultés en lecture du français
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1
1. INTRODUCTION
Les apprentissages scolaires sont typiquement encadrés par un programme d’en-
seignement qui fixe des objectifs terminaux et parfois des modalités d’évaluation.
M. Scriven (1967) 2 différencie deux fonctions de l’évaluation en éducation. La
première – l’évaluation sommative – sert principalement à attester l’atteinte d’ob-
jectifs terminaux au terme d’une séquence d’apprentissages, à consigner l’éten-
due de ces apprentissages dans un document officiel, à déterminer si l’apprenant
se qualifie pour un niveau scolaire supérieur et à justifier la sanction des études
par une certification. La seconde – l’évaluation formative – vise à réunir des
informations pour mieux connaitre la situation ponctuelle de l’apprenant, pour
vérifier la progression de ses apprentissages et pour réguler son comportement
(tout comme celui de l’enseignant ; v. Allal & Mottier Lopez 2005 ; Cizek 2010).
Si la première fonction est centrée sur l’évaluation de l’apprentissage, la seconde
table sur l’évaluation au service de l’apprentissage.
Depuis l’introduction de cette distinction, une autre précision terminolo-
gique a été apportée dans la documentation anglaise en éducation, sans que
des équivalents n’aient été proposés en français. Le terme « assessment » est
maintenant utilisé pour désigner l’évaluation des apprentissages réalisés par les
élèves, alors que le terme « evaluation » s’applique à une variété d’autres objets
comme l’évaluation des programmes éducatifs (Allal & Mottier Lopez 2005). Par
exemple, on a élaboré une approche plus systémique pour cerner l’ensemble des
variables qui influencent les apprentissages scolaires. Ces variables concernent,
1. Nous remercions vivement Liliane Sprenger-Charolles pour les échanges qui ont conduit à améliorer cet
article.
2. Voir aussi Bennett (2011).
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leurs premiers apprentissages.
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« hypothétique » parce que son existence et son étendue doivent être inférées
à l’aide d’indicateurs de performance fournis par une épreuve, sachant que
le comportement de l’élève dépend des consignes qu’on lui donne, des items
qui servent de stimuli déclencheurs et des exigences de la tâche-problème. La
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L’approche la plus couramment utilisée pour identifier les signes précurseurs
des difficultés sévères en lecture, dans une opération de dépistage précoce et
universelle, consiste à prendre des mesures d’aptitudes ou d’habiletés préalables
au développement de la compétence auprès d’un groupe d’enfants (p. ex. au
temps 1, à la fin de la maternelle 5 ans) et de vérifier leurs relations avec des
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Tableau 1 : Aperçu des indicateurs utilisés pour prédire le rendement futur en lecture de mots en isolat ou en contexte selon que
le français est la langue première (L1) ou la langue seconde (L2) des élèves a
Niveau scolaire
Statut du français
Indicateurs prédictifs précoces du rendement futur en lecture de mots et variable
et sources
prédite
VOC DSR CompOr An-Pho Mém-Pho PréLect Alpha VD-Lect
a. Symbole et abréviations : Astérisque = relation statistiquement significative avec le rendement ultérieur en lecture ; {} = Variables
groupées (score composite dans l’analyse de régression) ; VOC = Vocabulaire réceptif (TVAP : vocabulaire actif et passif ; ÉVIP : vocabulaire
en images Peabody ; PPVT : Peabody Picture Vocabulary) ; DSR = Dénomination sérielle rapide (images, lettres ou chiffres) ; CompOr =
Compréhension orale (Phr/Txt = phrases/textes) ; An-Pho = Analyse phonologique (SupSyl/Att/Pho = Suppression syllabe/attaque/phonème
[début/fin], FusSyl/Pho = Fusion syllabe/phonème, RecRime/Syl/Phon = Reconnaissance rime/syllabe/phonème, DiscPho = Discrimination
phonémique) ; Mémoire phonologique (RépPM/RapPM) = Répétition/rappel de pseudomots [PM]) ; PréLect = Habileté de prélecture
(LectM/PM = Lecture mot/pm) ; Alpha = Connaissances alphabétiques (NL/SL/Svoy = Nom/son toutes lettres ou voyelles/consonnes) ; VD-
Lect = Lecture comme variable dépendante (LectM/PM = mot/pm, RecM = Reconnaissance de mots, FluM/PM = Fluence lecture mot/pm,
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L’évaluation des difficultés en lecture du français
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le rendement ultérieur en lecture orale du français : l’analyse phonémique, les
connaissances alphabétiques et le décodage précoce de mots ou de pseudomots,
ce qui donne à penser que peu importe la langue dans laquelle le principe alpha-
bétique 3 émerge, il joue un rôle important dans l’apprentissage ultérieur de la
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lecture.
Ce tableau met également en relief deux particularités méthodologiques. La
première réside dans le fait que le choix des indicateurs mis en relation varie
considérablement d’une étude à l’autre, ce qui complique l’appréciation de leur
utilité réelle dans l’identification des élèves à risque. Le procédé statistique le
plus couramment utilisé pour vérifier l’utilité prédictive de ces indicateurs est
l’analyse de régression multiple. Ce procédé permet d’évaluer la contribution
de chaque indicateur prédictif en contrôlant l’influence des autres indicateurs
retenus dans l’étude. Or, lorsque les indicateurs varient entre les études, tout
comme la nature des contrôles effectifs sur chaque indicateur, un indicateur
prédictif dans une étude peut ne pas l’être dans une autre. Enfin, les tâches qui
permettent l’estimation de ces indicateurs varient aussi entre les études. C’est
dire que les habiletés sous-jacentes, même si on leur donne le même nom (p. ex.
l’analyse phonémique), ne sont pas toujours mesurées de la même façon, ce qui
constitue une autre source de variabilité dans la vérification de l’utilité prédictive
des indicateurs étudiés jusqu’à présent. On observe la même variabilité dans
l’opérationnalisation de la variable dépendante, i.e. la mesure du rendement
en lecture. Malgré l’absence d’une standardisation stricte dans la vérification
de l’utilité prédictive de ces indicateurs, plusieurs d’entre eux se qualifient
raisonnablement bien pour une inclusion dans une trousse de dépistage précoce
en milieu scolaire (p. ex. l’analyse phonémique, la dénomination sérielle rapide,
les connaissances alphabétiques et les habiletés de pré-lecture).
3. Le principe alphabétique désigne la réalisation chez l’apprenant que les unités de la langue écrite (les
graphèmes) représentent des unités de la langue orale (les phonèmes).
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Si le dépistage précoce nous renseigne sur l’état des habiletés préalables à
l’apprentissage de la lecture, le dépistage continu vise plutôt à suivre les appren-
tissages réalisés consécutivement à l’enseignement universel à l’école. Ce type
de dépistage est assorti de certaines exigences. Par exemple, les concepts évalués,
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4. Avec un seuil plus sévère, comme 1,6 écart-type, le plus souvent utilisé pour définir un comportement
comme étant hors norme, et relevant du « handicap », cela ne sera le cas que pour 5 % des élèves.
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Figure 1 : Performances individuelles dans deux épreuves d’analyse
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toujours pas aux résultats attendus, nous nous trouvons devant plusieurs inter-
prétations possibles : par exemple, (i) l’intensification mise en œuvre n’est pas
paramétrée pour assurer une efficacité suffisante et il faut la réviser ; (ii) les
indicateurs de progrès ne sont pas suffisamment sensibles aux apprentissages
réalisés et il faut les améliorer ; et (iii) l’intervention n’agit pas sur les habiletés
qui sont déterminantes pour améliorer la performance en lecture et il faut en
redéfinir les cibles d’apprentissage. Dans ce dernier cas, un portrait plus détaillé
des habiletés déficitaires peut être obtenu par une évaluation approfondie de
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la composante cognitive de la lecture. Ce portrait constitue la base principale
sur laquelle s’appuie une intervention proprement rééducative (Desrochers &
Stanké 2017).
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6. Nous utilisons le terme « évaluation approfondie » plutôt que « évaluation diagnostique » parce que ce
procédé ne vise pas toujours à identifier un trouble comme la dyslexie. Dans le modèle de la réponse à
l’intervention, par exemple, l’évaluation approfondie vise seulement à dresser un portrait détaillé du niveau
des habiletés de l’élève, sans égard à une catégorie diagnostique, pour guider l’élaboration d’un programme
d’intervention ciblé.
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7. Sprenger-Charolles & Colé (2013 : 43) rappellent que différents termes ont été proposés pour désigner la
procédure d’identification des mots qui s’appuie sur la médiation phonologique : décodage, voie indirecte,
assemblage, voie sublexicale ou non lexicale. Nous retenons ici le terme « décodage phonologique », parce
que la caractéristique principale de cette procédure est de faire intervenir la médiation phonologique dans un
traitement séquentiel et relativement lent des graphèmes constitutifs des mots.
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doit segmenter les mots en leurs graphèmes constitutifs. En français, ces gra-
phèmes peuvent être constitués d’une seule lettre (p. ex. <b>, <d>, <f>, <v>) ou
de plusieurs lettres, avec ou sans ligature (p. ex. <au>, <eau>, <eu>, <oeu>), ce
qui oblige le lecteur à traiter les lettres en aval pour assurer une segmentation
juste (p. ex. m-ou-t-on vs m-o-t-o). Si les correspondances graphème-phonème
permettent à l’apprenti-lecteur de décoder avec justesse les mots réguliers, qu’ils
se trouvent ou non dans son lexique orthographique, il faut souligner que ces
correspondances ne sont pas parfaitement biunivoques en français (v. Sprenger-
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Charolles 2017) : certaines lettres peuvent être prononcées de différentes façons
selon leur contexte dans le mot (p. ex. <c>, <g>, <s>, <e>), certains phonèmes
peuvent être transcrits de plusieurs façons (p. ex. /o/ → <o>, <au> ou <eau>) et,
dans les mots dits « irréguliers », certaines lettres ont une prononciation excep-
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tionnelle (p. ex. <on> et <ieur> dans le mot « monsieur »). Les représentations
phonémiques résultant de la conversion doivent aussi être assemblées dans une
chaine et activer les gestes articulatoires de la parole en lecture à voix haute. Cette
opération, à elle seule, peut entrainer une surcharge en mémoire de travail pho-
nologique et des erreurs dans la production articulatoire (p. ex. lors de la lecture
de mots relativement longs). Malgré les défis que pose la maitrise du décodage
phonologique, cette procédure joue un rôle déterminant dans le développement
du lexique orthographique (Share 1995, 2008) et dans celui de la compréhension
en lecture (Gentaz, Sprenger-Charolles & Theurel 2015 ; Massonnié et al. 2018).
Les tâches couramment utilisées pour identifier les habiletés déficitaires dans le
décodage phonologique comprennent la segmentation phonémique, la fusion
phonémique, l’identification du son des graphèmes et la lecture orale de syllabes
et de pseudomots.
La nécessité de recourir au décodage phonologique diminue au fur et
à mesure que le lexique orthographique de l’apprenti-lecteur se développe.
L’apprenant arrive alors à lire des mots par une procédure lexicale (ou orthogra-
phique) 8 , i.e. à le faire rapidement, en traitant l’ensemble des indices visuels en
parallèle. L’expansion du lexique orthographique coïncide avec l’intégration pro-
gressive des connaissances phonologiques, orthographiques, morphologiques,
grammaticales et sémantiques et l’augmentation de l’efficience en lecture. Cette
efficience se manifeste par la capacité de lire avec justesse et avec rapidité des
mots réguliers ou irréguliers et d’exploiter l’ensemble des connaissances asso-
ciées à chaque mot connu selon les exigences des tâches auxquelles l’appre-
nant est confronté (v. Deacon, Desrochers & Levesque 2017 ; Sprenger-Charolles,
Desrochers & Gentaz 2018, ce numéro). Les indicateurs couramment utilisés
pour évaluer la précision et la rapidité de la procédure lexicale (ou orthogra-
phique) d’identification de mots écrits visent ordinairement à vérifier l’état de
la lexicalisation des mots écrits : p. ex. la capacité de différencier les mots des
8. Sprenger-Charolles & Colé (2013 : 44) rapportent que plusieurs termes ont été proposés pour désigner ce
type de traitement des mots écrits : voie directe, voie ou procédure lexicale, voie ou procédure orthographique
et adressage. Nous retenons le terme « procédure lexicale (ou orthographique) ».
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pseudomots ou celle de lire avec justesse des mots irréguliers (i.e. dont la pro-
nonciation ne peut pas être entièrement dérivée par le décodage phonologique),
la lecture plus rapide des mots réels relativement aux pseudomots et la lecture
plus rapide des mots fréquents relativement aux mots rares.
L’évaluation approfondie des difficultés en lecture peut servir à identifier un
trouble comme la dyslexie, mais son utilité est plus évidente lorsque le portrait
des forces et des faiblesses de l’apprenti-lecteur conduit à l’élaboration d’un
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programme de rééducation efficace. Ce portrait permet, en outre, d’identifier les
cibles qui seront travaillées dans les activités d’apprentissage et les indicateurs
de progrès consécutifs à l’intervention rééducative.
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6. CONCLUSION
Nous avons décrit trois procédés d’évaluation dont la fonction est d’informer
les intervenants en éducation sur la situation ponctuelle des apprentis-lecteurs :
le dépistage précoce des élèves à risque, le dépistage continu et l’évaluation
approfondie des difficultés associées aux premiers apprentissages en lecture.
Ces trois procédés nécessitent une instrumentation qui répond à des critères
métrologiques stricts. Cette considération est importante, car l’erreur de mesure
peut compromettre l’identification des apprenants à risque qui pourrait profiter
d’une intervention préventive ou rééducative ou celle des cibles dans l’élabora-
tion d’une telle intervention.
L’adoption de ces procédés d’évaluation formative entraine des changements
sur plusieurs plans en éducation. D’abord, la compréhension de ces procédés,
de leurs limites, et la rigueur dans leur utilisation doivent être intégrées à la for-
mation initiale ou continue des intervenants, notamment, celle des enseignants.
Par ailleurs, l’adoption d’un programme de dépistage universel dans un milieu
scolaire nécessite divers aménagements : p. ex. l’adoption de pratiques péda-
gogiques validées par la recherche, la planification des collectes des données
auprès des élèves, la coordination des responsabilités entre les intervenants,
l’insertion de rencontres dans le calendrier scolaire pour analyser les besoins
particuliers des élèves à risque et un soutien aux intervenants. La mise en œuvre
d’un programme de dépistage universel a peu d’impact s’il n’est pas assorti
d’un programme d’intervention préventive ou rééducative, qui nécessite aussi
certains aménagements dans l’organisation du travail à l’école.
La prévention des difficultés d’apprentissage, par un dépistage et par la
mise en œuvre de la différenciation pédagogique, nécessite une adaptation
organisationnelle. Elle entraine aussi des couts financiers (et administratifs)
importants, mais ceux-ci sont compensés par des bénéfices non négligeables
(Bosworth 2015). Par exemple, l’identification précoce des élèves à risque ou
en difficulté jumelée à une intervention préventive réduit significativement le
nombre des élèves qui continuent à affronter des difficultés d’apprentissage
ultérieurement (Torgesen 2007). Plus l’intervention préventive ou rééducative
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est précoce, plus elle est efficace et moins elle est couteuse ; de plus, les élèves
qui en profitent maintiennent leur nouvelle trajectoire d’apprentissage ultérieu-
rement (Lovett et al. 2017). Ces avantages ne se matérialisent que si des procédés
d’évaluation formative sont mis en œuvre dès la maternelle ou au début de la
scolarisation formelle et s’ils conduisent à des actions concrètes et bien ciblées
pour soutenir les apprentissages scolaires.
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