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Études littéraires africaines
Aliénation et appartenance dans l’écriture de Mongo Beti après
son retour au Cameroun
Phyllis Taoua
Numéro 42, 2016 Résumé de l'article
Dans cet essai, je considère le retour de Mongo Beti au Cameroun après son exil
Mongo Beti : l’exilé de retour et l’épreuve du réel en France comme une expérience d’aliénation que l’auteur cherche à
surmonter en raison de son besoin d’appartenance à sa communauté d’origine.
URI : [Link] Si les conséquences de son éloignement et la souffrance de se sentir
DOI : [Link] marginalisé dans une société soumise à la dictature sont bien compréhensibles,
il faut cependant reconnaître que l’aliénation est aussi une source de
motivation, un dilemme à dépasser et une interpellation à laquelle répondre.
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La volonté de dépassement de Mongo Beti est justement liée à sa croyance
d’appartenir à un projet plus vaste que sa personne : celui d’une véritable
libération nationale, d’une lutte pour la démocratie et l’avènement de la justice
Éditeur(s) sociale.
Association pour l'Étude des Littératures africaines (APELA)
ISSN
0769-4563 (imprimé)
2270-0374 (numérique)
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Citer cet article
Taoua, P. (2016). Aliénation et appartenance dans l’écriture de Mongo Beti
après son retour au Cameroun. Études littéraires africaines, (42), 55–66.
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ALIÉNATION ET APPARTENANCE DANS
L’ÉCRITURE DE MONGO BETI APRÈS SON
RETOUR AU CAMEROUN
RÉSUMÉ
Dans cet essai, je considère le retour de Mongo Beti au Cameroun
après son exil en France comme une expérience d’aliénation que
l’auteur cherche à surmonter en raison de son besoin d’apparte-
nance à sa communauté d’origine. Si les conséquences de son éloi-
gnement et la souffrance de se sentir marginalisé dans une société
soumise à la dictature sont bien compréhensibles, il faut cependant
reconnaître que l’aliénation est aussi une source de motivation, un
dilemme à dépasser et une interpellation à laquelle répondre. La
volonté de dépassement de Mongo Beti est justement liée à sa
croyance d’appartenir à un projet plus vaste que sa personne : celui
d’une véritable libération nationale, d’une lutte pour la démocratie
et l’avènement de la justice sociale.
ABSTRACT
In this essay, I consider Mongo Beti‟s return to Cameroon after his exile in
France as an experience of alienation that he attempts to overcome because of
his need to achieve a sense of belonging in his community of origin. Although
it is not difficult to understand how the consequences of his separation from
home were disturbing and how it was painful for him to feel marginalized in
a society dominated by dictatorship, it is equally necessary to recognize that
his alienation was also a source of motivation, a problem to solve, an inter-
pellation to which he felt compelled to respond, a dilemma to overcome. His
motivation to overcome these challenges derived precisely from his belief that
he belonged to something larger than himself, to a national project of
meaningful liberation, to a struggle for democracy, to an effort to bring
about social justice.
L’expérience de l’aliénation est un phénomène bien connu et
souvent discuté dans la sphère culturelle africaine. Ainsi Abiola
Irele, dans son « Éloge de l’aliénation », invite-t-il à réfléchir sur son
potentiel libérateur en montrant que, dans la pensée de
G.W. Hegel, elle constitue le principe de tout devenir 1.
1
IRELE (Abiola), «Éloge de l’aliénation», Notre librairie, n°98, 1989, p. 46-58.
56)
De la même façon, le fait de vivre en exil et/ou de revenir au
pays natal est par ailleurs loin d’être inédit dans le monde des lettres
africaines. On pense ainsi à Ousmane Sembène, qui a dû s’adapter à
l’audiovisuel en wolof une fois de retour au Sénégal, à Assia Djebar
qui a écrit avec passion hors de son Algérie natale, à Wole Soyinka
qui a mené son combat pour la démocratie au Nigeria sur place mais
aussi hors du pays, ou encore à Nuruddin Farah qui, confronté à une
nation en crise, fait inlassablement revivre dans ses romans la
Somalie de son enfance.
J’aimerais toutefois examiner dans cet essai la spécificité d’un tel
parcours dans le cas de Mongo Beti et la manière dont il a voulu
faire face à son aliénation d’exilé revenant au pays. Au lieu de reve-
nir sur les difficultés que l’Africain colonisé rencontre à se définir
lui-même entre « tradition » et « modernité », qu’Irele explore dans
son essai, je propose de considérer le retour de Mongo Beti comme
une expérience d’aliénation qu’il cherche à surmonter à cause de
son besoin d’appartenance à sa communauté d’origine. Cette expé-
rience se définit d’abord par un malaise, phénomène souvent
observé lors du retour de l’exilé au pays natal. Pour reprendre le
titre d’Edward Said, on peut dire que Mongo Beti se sentait « hors
lieu » (Out of Place) dans son pays d’origine 2. Trente-deux années
d’exil ininterrompu ont inévitablement entraîné des difficultés et
des défis qui ont évolué au fil du temps : il fallait comprendre les
mentalités et les motivations de ceux qui étaient restés au pays,
reconnaître et accepter les multiples façons dont il avait lui-même
changé en exil, savoir se défaire des conceptions erronées dévelop-
pées en observant le Cameroun de loin durant des décennies.
Je propose d’analyser le processus de réadaptation bien visible
dans sa trajectoire d’activiste et dans l’évolution très nette de son
écriture entre 1993 et 2000. Dans un premier temps, lorsque
Mongo Beti commence à redécouvrir le Cameroun, une colère à
peine voilée se lit dans ses observations et dans la formulation de ses
critiques. La France contre l‟Afrique (1993) 3, essai polémique écrit
entre son premier retour en 1991 et son installation au pays en
1994, et L’Histoire du fou (1994) 4, premier roman de cette nouvelle
phase, révèlent son désarroi initial. La France contre l‟Afrique est un
texte qui reste conçu dans la perspective d’un voyageur qui « rend
2
SAID (Edward), Out of Place [1999]. New York : Vintage Books, 2000, XIII-
295 p.
3
MONGO BETI, La France contre l‟Afrique : retour au Cameroun. Paris : La Décou-
verte, coll. Cahiers libres – Essais, 1993, 207 p. (abrégé dorénavant en FCA).
4
MONGO BETI, L‟Histoire du fou. Paris : Julliard, 1994, 212 p. (HF).
Aliénation et appartenance (57
visite » au pays exploré ; il avance un argument selon lequel la
France joue un rôle ambigu : elle est « contre » l’Afrique tout en
constituant cependant le point de repère par excellence. L‟Histoire du
fou, roman-charnière, marque la transition entre l’écriture en exil et
le nouvel engagement sur le terrain avec l’échec de la libération
nationale « saisi sur le vif ». Les pères des indépendances sont deve-
nus fous, les maquisards ont été « déjoués », selon le terme utilisé
par Mongo Beti (HF, p. 15), les gens compétents se sont exilés, la
mémoire des martyrs est enterrée, la justice et la démocratie sont
truquées, l’économie est en crise : tout semble cycle vicieux sans
issue. Il est indispensable de considérer comment le fait d’être sur
place infléchit la narration dans ce roman de la décolonisation
dévoyée, qui se distingue des précédents écrits de l’auteur par la
façon dont il cherche à comprendre le bilan humain de cette histoire
douloureuse et à en témoigner. Après qu’il s’est établi à Yaoundé,
qu’il y a ouvert une librairie et qu’il a lancé maintes industries au
village, l’engagement de Mongo Beti change d’orientation : sa cible
n’est plus tout à fait la même, ce n’est plus « la France contre
l’Afrique », et la tâche qui lui incombe d’éveiller la conscience de
ses compatriotes se redéfinit.
Les deux premiers textes écrits après le retour, publiés à un an
d’intervalle, sont des œuvres de transition, et il faudra attendre cinq
ans avant la publication de Trop de soleil tue l‟amour (1999) 5, premier
texte entièrement rédigé sur place. Yvonne-Marie Mokam écrit
ainsi que, « paru cinq ans après l’installation de l’auteur au Came-
roun, son esthétique confirme le changement de cap de l’écrivain
dont l’immersion dans le milieu hybride postcolonial est désormais
indiscutable » 6. Branle-bas en noir et blanc (2000) 7 suit Trop de soleil
un an plus tard et constitue le deuxième volume d’une trilogie qui
restera inachevée. Avec ce roman, Mongo Beti poursuit la narration
complexe de ce « branle-bas » et prolonge la quête de justice et de
vérité dans ce pays où règnent la confusion et la violence. L’écri-
vain, ancien professeur de lycée et habile pédagogue, connaît pen-
dant ces années un parcours houleux mais enrichissant, qui influence
sa compréhension des choses et sa capacité à expliquer l’Afrique au
lecteur d’un point de vue original, à la fois de l’intérieur (puisqu’il
5
MONGO BETI, Trop de soleil tue l‟amour. Paris : Julliard, 1999, 239 p.
6
MOKAM (Yvonne-Marie), « Conquérir le lectorat endogène : Mongo Beti et le
roman-feuilleton », communication présentée à Boulder, Colorado, lors de la
réunion annuelle de l’Association de Littérature Africaine en 2005 ; ce texte cons-
titue le point de départ de l’essai qui figure dans le présent dossier, avec un titre
légèrement différent.
7
MONGO BETI, Branle-bas en noir et blanc. Paris : Julliard, 2000, 351 p.
58)
est natif du pays) et de l’extérieur (comme exilé récemment de
retour).
La France contre l’Afrique
Parti étudier en France en 1951, Alexandre Biyidi-Awala a quitté
un pays sous colonisation française ; lors de son bref séjour au pays
en 1959, le jeune écrivain (qui se choisit les pseudonymes d’Eza
Boto puis de Mongo Beti) découvre une nation en train de naître et
un système politique émergent qui sera dirigé par Ahamadou Ahjido
et ses partenaires coloniaux français. Persuadé de ne pouvoir trou-
ver sa place dans ce monde à la dérive, et tenté par une carrière
d’écrivain et de professeur, il choisit de s’installer en France.
Trente-deux ans plus tard, à la veille de prendre sa retraite, il se
retrouve face à une société camerounaise qui a survécu à trois
décennies de ce qu’il appelle une « République Africaine Franco-
phone » et qui ressemble à une république bananière dans le genre
latino-américain. Son essai, La France contre l‟Afrique, témoigne d’un
auteur qui se heurte à une réalité quotidienne qui le surprend et, par
moments, le déçoit. Face à l’injustice et à l’absence de véritable
liberté, l’exilé nouvellement de retour porte des jugements parfois
sévères sur son pays natal, des jugements qui ont souvent l’air d’être
ceux d’un étranger. Dès 1990, un an avant un premier retour au
pays, il faisait part de ses inquiétudes face au « “risque de sud-
américanisation”, c’est-à-dire la démocratie sans justice sociale et
sans bien-être collectif. C’est pourquoi, » ajoutait-il, « je poursui-
vrai le combat, même si mes amis politiques sont au pouvoir » 8. Sa
conception de la situation politique camerounaise, formulée depuis
la France et largement tributaire de ses lectures, restait, à ce stade,
très tranchée et plutôt théorique.
La France contre l‟Afrique est sorti de presse en 1993, peu après
l’élection de Paul Biya à la présidence en octobre 1992, élection
contestée par les observateurs internationaux, comme en témoi-
gnent les travaux du National Democratic Institute dont le rapport est
cité en annexe de l’ouvrage (FCA, p. 201-206) 9. Observation socio-
8
MONGA (Célestin), « Mongo Beti règle ses comptes, propos recueillis par
Célestin Monga », Jeune Afrique économie, n°136, 1990, p. 99-109 ; p. 109.
9
Mongo Beti fournit une description détaillée du rapport préparé par le National
Democratic Institute à propos de l’élection du 11 octobre 1992 au Cameroun,
première élection présidentielle à se dérouler dans un contexte de multipartisme.
La délégation internationale du NDI a formé 175 scrutateurs et une équipe de
13 observateurs internationaux. Plusieurs irrégularités ont été constatées et
Mongo Beti évoque certaines preuves qui figurent dans le rapport.
Aliénation et appartenance (59
logique et politique du Cameroun, l’essai a été écrit sur la base de
six voyages (correspondant à une présence de plusieurs mois – il n’a
pas été possible de savoir combien précisément – sur le terrain entre
1991 et 1992, dont quatre au village) et terminé avant que Mongo
Beti ne prenne sa retraite de l’enseignement. Son analyse et les
conclusions qu’il en tire constituent une sorte de préambule à ses
projets futurs : l’auteur constate, par exemple, qu’il faudrait créer
des emplois en zone rurale, ce qu’il fera avec la culture des tomates
et l’élevage de porcs dans son village ; il déplore l’absence de liberté
d’expression et lancera, des années plus tard, une station de radio
libre, Radio Alternance 10 ; il dénonce l’absence de justice pénale, la
corruption de la police ou la lutte inachevée pour la liberté natio-
nale : autant de thèmes qui occuperont une place centrale dans ses
romans à venir.
Dans cet ouvrage, l’approche est systématique : l’auteur part du
hameau pour passer à l’échelle d’une ville de taille moyenne, puis à
celle des grandes villes de Yaoundé et de Douala, pour terminer par
des questions de démocratie et de développement d’envergure
internationale. Il passe au crible tous les aspects de la vie quoti-
dienne et de l’existence culturelle et politique de cette « République
Africaine Francophone » sous la dictature de Biya (avec le soutien, à
l’Élysée, de François Mitterrand et de sa famille).
Malgré l’organisation et l’apparence logiques de cet essai, une
autre lecture s’impose, qui décèle les hiatus et les incohérences,
symptômes des contradictions qui sont alors celles de son auteur. En
effet, d’un côté, Mongo Beti condamne l’ingérence de la France
dans les affaires de l’État dit « national », et il blâme la politique
africaine du « pré carré » et de la « coopération » ; sa critique est
globale et vaut pour la crise économique autant que pour l’absence
de liberté, de développement social et de démocratie. Dans son
discours, l’adjectif « francophone » devient synonyme d’« exploita-
tion continuelle ». Mais, d’un autre côté, quand il évalue le fonc-
tionnement des écoles primaires, le système éducatif français est son
modèle implicite de comparaison. Et quand il décrit la capitale,
Yaoundé, il l’observe en regard de la France : « Pas un soupçon
d’espace vert aménagé, aucune avenue, aucun boulevard se prêtant à
la promenade en famille. Pas un fleuve, une rivière, ni un canal
offrant ses bords à la contemplation poétique ou l’extase des
amants » (FCA, p. 61). Quand il étudie la propriété foncière en ville,
10
Mongo Beti avait projeté de lancer une station de radio libre du nom de « Radio
Alternance ». Le projet était en cours lors de ses préparatifs pour se rendre à
Boston, quelques jours avant sa mort.
60)
la comparaison avec Paris est même explicite (FCA, p. 65). Très sou-
vent, et sans que cela soit mis en question, les repères conceptuels
sont étrangers au milieu qu’il est en train d’observer : ainsi, par
exemple, son attente d’un recensement fiable de la population et
d’un cadastre de la ville. L’écrivain en réfère à « un visiteur » ou
« un voyageur », témoin qu’il imagine, comme lui, choqué par telle
ou telle scène, ce qui montre à quel point il se situe en dehors de la
société observée, qu’il continue de voir à travers le filtre de la
culture française acquise en exil. Cela n’est, à vrai dire, pas très
étonnant, étant donné que Mongo Beti a passé plus de trente ans en
France où il s’est marié à une Française et est devenu père de
famille ; mais le fait, pourtant évident, qu’il est « mal assis entre
deux cultures » – pour reprendre la célèbre expression d’Albert
Memmi dans Portrait du colonisé 11 – n’est jamais explicitement
évoqué.
L’ambivalence ressentie par l’auteur envers la France paraît
indiscutable, mais elle demeure dissimulée sous un ton acerbe et un
discours de condamnation catégorique. À la surface du discours, le
rôle joué par la France dans l’histoire camerounaise est interprété
comme une ingérence nuisible, qui va « contre » la justice du peuple
camerounais, mais, implicitement, la France et la culture française
apparaissent comme des points de repère, symbolisant tout à la fois
probité, ordre, raison. Cette dualité inavouée et donc non résolue
est caractéristique de l’aliénation de l’écrivain qui envisage de se
réinstaller au pays. Son ton polémique semble trahir une tentative
inconsciente de se convaincre de retourner au Cameroun comme s’il
se préparait déjà à un noble combat.
Il est vrai qu’il compare aussi la ville de Douala à des favelas
brésiliennes et la zone urbaine d’Akwa à la ville de Bombay (FCA,
p. 67), mais la France prime toujours, faisant autorité, ce
qu’annonce d’ailleurs le titre du livre. Cette ambivalence inavouée
n’empêche pourtant pas des observations sociologiques et politiques
parfois perspicaces, à l’humour mordant, comme en témoigne par
exemple la dénonciation à la fois hilare et tragique du détournement
de l’argent du pétrole (des centaines de milliards de francs CFA) sur
les comptes en banque personnels de Biya (FCA, p. 115-125). L’au-
teur conclut, en termes lucides, qu’il faudrait établir les conditions
d’une véritable liberté sociale et politique pour développer le pays,
11
« Un homme à cheval sur deux cultures est rarement bien assis, en effet, et le
colonisé ne trouve pas toujours le ton juste » – MEMMI (Albert), Portrait du
colonisé, précédé du Portrait du colonisateur. Paris : Buchet-Chastel-Corrêa, 1957,
199 p. ; p. 141.
Aliénation et appartenance (61
conclusion qui rejoint la proposition avancée cinq ans plus tard par
l’économiste et lauréat du Prix Nobel, Amartya Sen, dans son livre
Development as Freedom 12. Les observations de Mongo Beti en ce qui
concerne « la surenchère de la triche » et d’autres symptômes typi-
ques d’une république bananière (jouissant d’un semblant d’indé-
pendance mais sans souveraineté significative) (FCA, p. 107), ainsi
que la structure extravertie de l’État anticipent par bien des égards
ce que Frederick Cooper appellera neuf ans plus tard un « État
garde-barrières » (gatekeeper state) dans son livre Africa Since 1940 :
The Past of the Present 13. L’auteur ne se rend cependant pas compte
du fait que son réflexe de blâmer la France est si systématique qu’il
l’empêche de voir en Paul Biya un acteur avec des choix et des
motivations propres, et non un simple pupille de l’ex-puissance
coloniale. J’attribue cet angle mort, dans La France contre l‟Afrique, à
des émotions de colère et d’amertume non-maîtrisées et à une
ambivalence refoulée envers son pays adoptif, émotions qui sont
parfaitement compréhensibles mais qui sapent la puissance de
dénonciation du livre.
Les romans du retour
Dans L‟Histoire du fou, roman écrit après les voyages de redécou-
verte mais avant le retour définitif de l’auteur au pays, l’expérience
de l’aliénation surgit de façon explicite dans la narration à travers le
thème de la folie. Mongo Beti y explore le rapport entre l’histoire et
la folie, à la fois dans la thématique qui structure le roman et dans le
narratif 14 de la décolonisation. Le romancier évoque bien entendu
l’histoire du conflit armé entre la France et les « maquisards » de
l’Union des populations du Cameroun (voir ainsi les références aux
« maquisards déjoués » et au « maquis neutralisé », p. 15 et 40).
Avec la fin des hostilités ouvertes, une phase de manipulation idéo-
logique commence : l’opposition entre dans la clandestinité et le
chef de l’État cherche à effacer la mémoire des martyrs (HF, p. 17,
12
SEN (Amartya), Development as Freedom. New York : Anchor Books, 1999, XVI-
366 p.; édition française : Un nouveau modèle économique : développement, justice,
liberté. Trad. de l’anglais par Michel Bessières. Paris : O. Jacob, 2000, 356 p.
13
COOPER (Frederick), Africa Since 1940 : The Past of the Present. Cambridge :
Cambridge University Press, 2002, XIII-216 p. ; édition française : L‟Afrique depuis
1940. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Christian Jeanmougin. Paris : Payot,
2008, 319 p.
14
Au sens, emprunté à la critique anglophone et aujourd’hui courant dans les
sciences sociales, de récit historique structurant – par son axiologie et par un
déroulé événementiel et actanciel figé – une identité collective « imaginée ».
62)
40 et 83). La rédaction du roman se situant juste après la dévalua-
tion du franc CFA, l’auteur est également à même de témoigner de
la crise économique que ce choix monétaire entraîne, contribuant à
la situation déplorable du Cameroun (HF, p. 57). De nombreux
autres détails viennent compléter ce tableau de la situation politique
et rendent compte de la violence répressive, des difficultés de la
presse libre à survivre dans la clandestinité, ou encore de la justice
« truquée » (HF, p. 92, 94 et 101). Les « pères des indépendances »
sont devenus fous dans une société où le peuple se résigne et où la
jeunesse reste désœuvrée (HF, p. 49 et 78).
Mongo Beti utilise ses propres difficultés d’adaptation à cette
situation inacceptable et, en tant qu’écrivain activiste, les transforme
en matière romanesque. La folie qui refuse de s’accommoder d’une
situation scandaleuse est moins traitée en tant qu’état psychique que
comme motif littéraire qui permet à l’auteur de rendre compte de
son désarroi et de sa désapprobation, mais aussi de proposer sa
propre perspective à ses lecteurs, en incitant ses compatriotes à
envisager un projet collectif de refus et d’insoumission. Ce roman
est un texte de transition : il est visiblement enrichi par une
meilleure compréhension de la complexité de la vie quotidienne
camerounaise que ses romans d’exil, mais il reste essentiellement
investi dans un narratif anti-colonial qui conçoit « le peuple »
comme victime de forces malsaines.
Après son installation à Yaoundé à partir de 1994, Mongo Beti
développe également, à l’égard de son lectorat, une nouvelle
sensibilité qui rappelle l’expérience d’Ousmane Sembène après
1960, lorsqu’il est retourné au Sénégal et qu’il a commencé à
tourner des films en langues africaines. Mongo Beti n’envisageait pas
d’écrire en ewondo, mais il écoutait attentivement les gens parler
dans la rue : il s’intéressait au pidgin et notait dans un cahier les
tournures de phrase, le vocabulaire et les intonations. Cette
anthropologie linguistique lui permettait de laisser infuser dans son
écriture de nouveaux éléments du « parler local », ce qui l’amusait
beaucoup. Pour les jeunes chercheurs camerounais, la phase de
réinsertion initiée par Trop de soleil tue l‟amour fut une mine d’or
parce que la nouvelle écriture de Mongo Beti parlait de leur vie
quotidienne, comme en témoignent Yvonne-Marie Mokam 15 et
Cilas Kemedjio 16, qui étaient étudiants à l’université de Yaoundé à
15
MOKAM (Y.-M.), « Mongo Beti de retour d’exil : du roman-feuilleton au
roman », dans le présent dossier.
16
KEMEDJIO (Cilas), « Mongo Beti : les ultimes défis d’un ancien combattant
(1990-2000) », dans le présent dossier.
Aliénation et appartenance (63
cette époque. Mokam nous rappelle d’ailleurs dans ce dossier que la
publication en roman-feuilleton de Mystère en vrac sur la ville, par son
circuit de distribution via les débits de boisson, les kiosques à jour-
naux ou les points de vente sur le trottoir et les vendeurs ambulants,
a participé à cette conquête d’un lectorat endogène.
Mais la (re)découverte du pidgin camerounais n’est pas la seule
expérience que fait Mongo Beti de retour au pays. En 1996,
l’écrivain a en effet été agressé par la police sur la route entre son
village et Yaoundé lors du passage du cortège présidentiel. L’auteur,
qui criait son mécontentement avec la foule, a été tabassé et n’a dû
son salut qu’aux gens ordinaires qui l’ont protégé des coups de la
police. En 1999, après cinq ans de vie sur place, l’auteur a donc
désormais une nouvelle vision des choses, plus nuancée : « Et c’est
lorsque je suis retourné en Afrique que je me suis aperçu que nous
sommes pour moitié responsables de nos malheurs » 17.
L’essentiel du drame de Trop de soleil tue l‟amour tourne ainsi
autour de l’absence d’une vraie liberté alors que la libération natio-
nale a échoué. Le romancier traite des difficultés d’adaptation à la
situation selon trois perspectives différentes, correspondant à trois
facettes de l’aliénation du peuple opprimé par la dictature : le
journaliste face à la dictature représenté par Zam ; le citoyen qui
veut la justice et se présente comme « avocat », représenté par
Eddie ; et la femme piétinée qui cherche à survivre représentée par
Bébète. La façon dont Mongo Béti définit le syndrome dont souffre
la « République Africaine Francophone » y subit une légère mutation
puisqu’il cherche à expliquer la part de responsabilité africaine dans
les affaires de la nation. Le roman révèle en effet une société à la
dérive : dysfonctionnement des institutions de justice, de l’établis-
sement politique… Comme l’écrivain lui-même, le protagoniste,
Eddie, vient de rentrer au pays, rapatrié de force par charter suite à
la Loi Pasqua. Outre la France, Eddie connaît aussi les États-Unis où
il a vécu et emprunté son surnom à un musicien de jazz, Eddie
« Lockjaw » Lewis. Bien qu’il soit d’origine camerounaise, Eddie se
situe « en marge » de la société, qu’il voit dans une optique
transnationale. Le narrateur se sert de ce personnage à cheval sur
des cultures différentes pour évoquer d’autres formes de retour au
pays, comme le retour des exilés politiques et l’effet qu’un tel
événement pourrait avoir sur une société sclérosée par la dictature.
Le personnage de Zam, quant à lui, voit les réalités à partir du point
de vue d’un soi-disant « opposant » au régime autoritaire. Figure de
17
MONGO-MBOUSSA (Boniface), « Mongo Beti, Trop de soleil tue l‟amour », Notre
Librairie, n°138-139, sept. 1999 – mars 2000, p. 132-133 ; p. 132.
64)
la névrose collective, c’est le journaliste qui incarne le pire de ce
que les gens restés au pays représentent : l’acceptation de la défaite,
la compensation par l’alcool et les femmes, l’incompétence et le
désespoir. Quand l’éditeur « PTC » (Poids total en charge), qui
dirige le journal Aujourd‟hui la démocratie !, exige la protection de son
journaliste, les autorités conseillent à Zam d’arrêter d’écrire des
articles qui critiquent la déforestation et les intérêts étrangers au
pays. Sans la protection de son droit à la liberté d’expression, il ne
lui reste plus d’autre choix possible que celui de la manière dont il
pourra s’accommoder de l’absence de sécurité.
C’est avec ces éléments narratifs que Mongo Beti explore les
causes et effets d’une libération nationale inachevée. Il poursuit son
examen d’une société abîmée par les abus de pouvoir en s’inter-
rogeant sur les rapports entre survie et nécessité au travers du
personnage de Bébète, jeune femme séduisante mais vulnérable et
dépendante des hommes. Tous les choix de Bébète apparaissent
déterminés par la volonté de survie. Le narrateur, qui dispense tout
au long du roman des observations sur l’amour, note : « Nos
gonzesses, ici, c’est pas comme ailleurs. Amour, fidélité et tout ça,
pas la peine, elles ne connaissent pas. Il n’y a que le fric qui les
branche » (TSTA, p. 40). L’idéal de l’amour romantique entre un
homme et une femme apparaît dans le roman comme une valeur
nouvelle, le rêve d’un bourgeois occidental. Mais l’auteur n’est pas
prêt à renoncer à cet idéal ; il est révulsé par le spectacle des
femmes piétinées par leurs amants ou des jeunes prostituées, et il
s’oppose à la polygamie parce qu’elle est incompatible avec l’amour,
une émotion qui surprend l’être humain de façon universelle. Un
homme comme Zam, que le narrateur traite de « jaloux patho-
logique intégral » (TSTA, p. 176), est incapable de s’attacher vérita-
blement à une femme et ne se sent pas en mesure de la protéger ni
même de la respecter. Mongo Beti insiste sur le lien primordial
entre frustration politique et compensation sexuelle, ce qui marque
dans le roman le trait d’union entre injustice politique et souffrance
humaine. Si l’amour humanise l’homme et la femme, une liberté
véritable, sans entraves, pourra ouvrir la porte au développement et
à la démocratie. La façon dont Mongo Beti représente l’entrecroise-
ment de ces thèmes à partir de sa double perspective culturelle
contribue à l’adoption d’un langage de liberté qui donne toute leur
place aux différents aspects de l’expérience humaine. En refusant de
s’assimiler à la société telle qu’elle est, l’écrivain transforme la
perception ambiguë de celui qui est un étranger chez soi en une
ambivalence positive parce qu’elle comporte une double façon de
Aliénation et appartenance (65
dépasser le présent. C’est dans l’espace qui s’ouvre entre les mœurs
de la société sclérosée et celles des exilés de retour que l’espoir se
taille ainsi une place dans ce roman.
Dans Branle-bas en noir et blanc, on retrouve Eddie qui, à la
recherche des « disparus » Zam et Bébète, s’embarque à nouveau
dans une quête de justice et de vérité. La scène politique reste
essentiellement la même dans Branle-bas en noir et blanc que dans les
autres romans de cette phase où la corruption policière et l’inexis-
tence d’un système judiciaire sont représentées comme des obstacles
au progrès social. Bébète sera retrouvée à la fin, émergeant de
nouveau comme la femme qui est l’objet du désir masculin et qui a
besoin de protection. La persistance de sa vulnérabilité affective et
de sa précarité économique contribue à son statut de personne
dépendante et au fait qu’elle symbolise le peuple piétiné par le
pouvoir abusif et autoritaire de l’État. Eddie idéalise bizarrement
Zam en l’absence de celui-ci, mais cette illusion d’une nouvelle
ouverture vers autre chose se brise quand on apprend la mort du
journaliste. Néanmoins, si l’on se rappelle que le sens figuré de
« branle-bas » est « Bouleversement, agitation dans le désordre et le
bruit » 18, force est de constater que la folie est cette fois-ci devenue
collective, voire sociale. Devant l’impossibilité de s’adapter à une
telle situation, l’aliénation devient une occasion de méditer sur les
causes du désordre ambiant – et bruyant.
En regardant les modalités d’adaptation que l’écrivain nous pro-
pose dans son écriture et dans ses entreprises personnelles d’acti-
viste, on remarque ainsi que Mongo Beti mène sa lutte sur trois axes
parallèles : une quête existentielle pour la liberté personnelle
(thème de l’amour), un effort pour amener la justice sociale et
l’alternance démocratique au Cameroun, et une dénonciation de la
dérive du capitalisme mondial tant en matière d’économie que de
politique dans les « Républiques Africaines Francophones ».
J’aimerais conclure en attirant l’attention sur les aspects de
l’écriture de Mongo Beti après son retour au Cameroun qui
demeurent pertinents de nos jours. Dans la mesure où l’on retrouve
un sujet tiraillé entre l’ici et l’ailleurs, entre sa patrie et un chez-soi
différent, cette dualité persiste dans les lettres africaines et ne
témoigne pas toujours d’une synthèse fructueuse. Le parcours de
Mongo Beti peut servir d’exemple puisque, face à cette situation
18
Trésor de la langue française, [Link] (consulté le 31.12.2016).
66)
complexe et à ses défis sérieux, cet écrivain et activiste a refusé de
se retirer du monde. Il a poursuivi jusqu’à sa mort une quête de
liberté personnelle et de justice sociale collective en restant engagé.
Ses interventions dans la presse locale, aussi nombreuses
qu’importantes, ne font que confirmer cette ambition tenace,
comme en témoigne Philippe Bissek dans son volume admirable :
Mongo Beti à Yaoundé, 1991-2001 19. Mais Mongo Beti est resté
confronté jusqu’à la fin de sa vie à l’absence de progrès et au
manque de résistance collective cohérente au Cameroun. Comme
nous venons de le voir, sa réponse a été de chercher à articuler un
langage avec des références à la fois à la justice, à la vérité et à la
démocratie et ce, à destination d’un lectorat de plus en plus endo-
gène.
Si l’on considère l’évolution de l’écriture de Mongo Beti entre
1993 et 2000, sa compréhension de son pays natal est considérable.
Il a évolué et n’a pas lâché prise. Pour en revenir à l’argument
qu’Abiola Irele développe dans son essai, l’une des issues à aliéna-
tion est d’assumer celle-ci et de la concevoir en tant que situation
collective 20. Savoir dans quelle mesure Mongo Beti a réussi à fournir
à ses compatriotes de nouvelles façons de voir leur patrie et les
outils nécessaires pour apporter la justice sociale et l’alternance
politique reste une question posée aux Camerounais aujourd’hui.
Phyllis TAOUA 21
19
BISSEK (Philippe), éd., Mongo Beti à Yaoundé, 1991-2001. Rouen : Éditions des
Peuples noirs, 2005, 457 p.
20
IRELE (A.), « Éloge de l’aliénation », art. cit.
21
Université de l’Arizona.