Colloque international : 25-26 septembre 2008
Une Géocritique de l’Afrique : Mutations et stabilité de la
spatialité et de la temporalité dans le locus africain
Etudes réunies par
DIANDUE Bi Kacou Parfait
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
Actes du Colloque sur le thème
Une Géocritique de l’Afrique : Mutations et
stabilité de la spatialité et de la temporalité dans
le locus africain
Abidjan, Septembre 2008
Etudes réunies par DIANDUE Bi Kacou Parfait
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
REMERCIEMENTS
Nos remerciements à
L’Agence Universitaire de la Francophonie (AUF)
La Revue Baobab
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
INTRODUCTION
Par DIANDUE Bi Kacou Parfait
Ce colloque vise à étudier le contexte africain à travers des
textes qui s’articulent autour de l’Afrique. Cette idée revient
à interroger le réel africain à travers sa fictionnalisation. Les
deux états de représentation étant quelquefois d’une étrange
similitude quel que soit le support de figuration, fût-il
artistique -entendons gravure, peinture, sculpture… musique-
; ou littéraire. La mimesis figurative manifeste une iconicité
vivante dans la représentation de l’Afrique de sorte que les
frontières entre réel, fictif et virtuel sont supprimées à la fois
dans l’imaginaire et la vérité des scripteurs et/ou des artistes.
C’est d’ailleurs ce qui justifie d’étudier l’Afrique à l’aune de
la Géocritique à l’instar des réflexions menées sur Lisbonne
et la Méditerranée. Il ne s’agit pas d’aborder l’Afrique
comme une masse spatiale homogène, une boule " lisse "
mais de l’inscrire dans l’hétérogène de la perception et du
décryptage. Initiée par Bertrand Westphal à l’Université de
Limoges, la Géocritique est une approche sémio comparatiste
relevant des théories postmodernes. Elle est une lecture
critique des productions littéraires et artistiques dans leur
fusion générique. C’est pourquoi elle est une démarche
comparatiste donc transdisciplinaire dans les rapports qu’elle
établit entre les Littératures et les Arts, entre la Littérature et
des sciences connexes comme la géographie. Elle est tout
aussi trans-catégorielle eu égard à la fusion du temps et de
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Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
l’espace qu’elle opère tout comme les espaces qu’elle
transmute. Depuis, La Géocritique mode d’emploi (Westphal
: 2000) en passant par Topolectes1 (Diandué : 2005) pour
aboutir à Géocritique (Westphal : 2007), l’aventure de la
Géocritique continue pour interroger l’Afrique dans ce
colloque tout en s’interrogeant sur elle. Les contributions
seront reparties sur trois axes représentant les trois principes
de la Géocritique : la Spatio-temporalité, la référentialité et la
transgressivité. Des propositions de toutes les disciplines
nous intéressent.
L’espace et le temps sont des catégories de l’ " Etant " et
de la représentation qui s’induisent mutuellement. On ne peut
en conséquence aborder l’espace sans le temps et vice-versa.
Il s’agira, ici, d’analyser la coopération de la temporalité et
de la spatialité dans leur évolution respective. En somme de
résoudre l’interrogation : Comment temps et espace
interagissent-ils ?
Elle pose la relation du réel à la fiction. Elle analyse le
degré de vraisemblance de la figuration d’un lieu, d’un corps,
d’un espace…et en étudie l’enjeu. Elle répond à la question :
Qu’elle est la teneur mimétique de la figuration ? D’origine
deleuzienne, elle éprouve le fonctionnement rhizomatique de
l’espace dans sa représentation. L’espace n’est pas une entité
statique, il est fluctuant. Elle induit le questionnement suivant
: Existe-t-il une identité spatiale face aux transferts locatifs ?
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
AVANT- DIRE
FRONTIERES DE L’ESPACE GEOCRITIQUE
par Jean-Marie KOUAKOU
Il nous faut peut-être, pour être déjà à propos, localiser
cette ouverture dans le territoire de ce à quoi ce colloque
organisé par Baobab nous invite et demander à l’auditoire
l’excuse de la réitération sémantique autour de ce qui sera à
l’ordre du jour alors même que nous n’en sommes qu’à
l’abord seulement. Justement. Quoi de plus naturel en fait
puisque l’assemblée intellectuelle de ces journées est invitée
à un exercice de « Géocritique » et donc à un exercice de
“connaissance” de l’espace qu’un auditeur attentif a déjà
perçu par le lexique utilisé en sachant que l’intellectualisme
dudit propos a trait aux besoins de la compréhension et du
déchiffrement. Rien ne presse il est vrai. L’espace de la page
est encore à combler et tout peut attendre son heure. Mais
l’urgence de situer topologiquement, dès à présent, le lieu du
dit tire son crédit de ce que lui impose un départ qu’il n’est
jamais facile de circonscrire. Alain Milon, confronté à un tel
exercice, pour ouvrir un impressionnant volume (de 702
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
pages) sur l’espace des livres, se demandait bien ce qu’il
avait à faire et ce qu’il devait faire : avertissement, préface,
préambule, annonce, introduction ou ouverture ?1 Il s’était
contenté d’une intention.
Contentons nous aussi, comme lui, simplement d’un
incipit en guise d’ouverture qui n’aurait de valeur que par la
révélation d’une certaine intentionnalité que ledit incipit
autorise à deviner par les suggestions qu’il propose. Non
point certes pour s’en tenir à l’intention même de l’instigateur
et initiateur du colloque comme Alain Milon l’a fait mais,
simplement, il nous faut nous assigner un certain objectif
pour révéler une intention de l’ouverture elle-même qui serait
tributaire de ce que l’esprit du colloque lui impose. Il n’est
donc nullement question pour nous de détourner le sens
auquel le lecteur serait en droit de s’attendre – à savoir qu’il y
découvre déjà le résumé de tous les écrits qui constituent les
textes à venir et à entendre, du moins dans leur apparition
première, avant qu’ils ne soient donnés à lire – mais plutôt
d’inscrire le lecteur dans le sens auquel il est en devoir de se
tenir : à savoir donc une attente du côté de la spatialité de ces
1
Le livre et ses espaces, Ouvrage collectif, sous la direction d’Alain
Milon et Marc Perelman, Paris, Presses Universitaires de Paris 10, 2007,
[Link].
7
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
discours à venir comme condition et comme objet de la
géocritique, à la fois.
Mais dans ce colloque intitulé comme de fait : “Une
géocritique de l’Afrique : mutations et stabilité de la spatialité
et de la temporalité dans le locus africain”, voici qu’apparaît
à son tour un concept toujours voisin qui s’invite bien à
propos : celui de la temporalité. C’est sans doute parce qu’un
espace est toujours une forme, une masse c’est-à-dire une
quantité qui n’a de prise dans son édification et sa
construction que dans le rapport impossible à concevoir en
dehors du caractère processif (de son élaboration) qui lui-
même, comme de nature, ressortit à une question de durée,
c’est-à-dire de temporalité. Que serait l’espace sans le
temps ? Et que serait le temps sans l’espace ? Ce qui nous
informe sur l’espace c’est le temps de sa saisie en effet. Si
tant est justement que, selon les termes de Kant à propos de
ce qu’il appelle l’objet transcendantal, « toute information au
sens habituel présuppose une forte structuration subjective et
dépend de celle-ci quant à son être-information. Mais
originairement, cette structure subjective doit d’abord donner
forme à – in-former – et rendre présent » (Castoriadis).
Puisque, justement, il n’y a pas d’espace en soi ; tout est
question de perception et de représentation par un sujet. Or en
littérature, dans le roman surtout, toute représentation est déjà
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Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
processive du fait même qu’il s’agit d’un art de l’écrit
toujours contraint à la dissémination et à la fragmentation.
Voici donc que s’élargissent, dès le départ même, les
frontières du concept.
Mais voici également que les littéraires aussi se saisissent
de la question pour en faire une théorie critique sur les
modèles terminologiques des sciences de la nature et
élargissent encore plus la perspective. Et c’est cela qui nous
rassemblent aujourd’hui, nous les tenants des sciences
humaines. Depuis Saussure, il est vrai, on observe une sorte
de sortie des frontières qui a favorisé une certaine quête de
récursivité, une quête de calculabilité dans ce que les
littéraires produisaient mais seulement du côté de la critique :
les sciences humaines, soucieuses de se faire reconnaître
comme sciences justement, ont versé dans le formalisme le
plus outrancier sur la base de que les sciences du langage, à
partir de Saussure, leur offraient comme possibilités
d’analyse. La découverte matérialisée dans l’algorithme du
signe linguistique (celui de Saussure) marque, en fait, le
départ vers de nouveaux territoires de la recherche que Lacan
résume assez bien en disant « que cette voie ne s’est jamais
détachée des idéaux du scientisme, puisqu’on l’appelle ainsi,
et que la marque qu’elle en porte n’est pas contingente, mais
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
lui reste essentielle »2. La critique littéraire, par ce biais, a
acquis un statut de sciences.
Curieuse orientation. Surprenante et paradoxale surtout.
Pourquoi en effet ce mot mal famé pour le praticien
d’aujourd’hui dégouté et détourné de la Raison, de l’esprit
des Modernes et du scientisme qui en découle devrait-il
resurgir et s’imposer ? Voici donc le praticien des lettres en
quête d’un nouvel humanisme en train de se faire ausculter
par un théoricien adepte et disciple au sens le plus orthodoxe
du terme de l’objectivisme des Modernes sans qu’il n’y ait la
moindre objection. Mais il faudrait en réalité s’interroger
pour savoir comment il pouvait y échapper quand dans
certaines œuvres (voir le nouveau roman et Robbe-Grillet
notamment) tout se trouve attesté dans la pratique. Il est donc
vrai qu’il ya une accommodation de fait dans la mesure où la
littérature elle-même a trouvé les moyens de soutenir la
critique dans ses déviations (ou tout au moins, elle lui en a
fourni les moyens). Il s’est du reste opéré un double
mouvement en réalité dans lequel toutes les parties ont trouvé
leur compte. Ricardou disait justement observer une avancée
théorique de la pratique tout autant qu’une avancée pratique
de la théorie.
2
J. Lacan, cité par Roger Dorey, « Le sujet de la science et le sujet de
l’inconscient », L’inconscient et la science, Paris, Dunod, 1991, p. 2.
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Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
Serai je donc en train de vous surprendre et de vous
apprendre quelque chose si je vous annonce dès à présent les
dérivations sémantiques autant que lexicales qui vous
attendent, pourquoi pas naturellement, au détour des discours
que nous allons tous ensemble découvrir lors de ce colloque ?
La plupart des textes sont en effet dans l’esprit de la
rationalité au sens de Hegel. Si l’on veut faire court, on
rappellera quelques cas symptomatiques : Abdoulaye Sylla
propose une étude relevant de la bio-logie où des termes
comme biomimétisme et topocide se partagent l’espace de la
théorie. Chez Daouda Coulibaly, il est question d’un espace
hyperbate et de représentation (qui n’est pas un concept a
priori littéraire). Davantage encore : Diandué nous propose
une topanalyse, une toposcopie, la cure post-traumatique à
partir du divan freudien… Adama Coulibaly parle très
justement d’un renouveau de la spatialité du roman africain
francophone à partir de ce qu’il appelle les espaces
anomiques quand David N’goran veut faire accréditer l’idée
d’une géographie littéraire en même temps que Maëline Le
Lay qui elle préfère l’expression stratigraphie littéraire. La
liste indiquant la sortie des frontières peut s’arrêter ici. Elle
n’est pas exhaustive pour autant. Car toutes les recherches ici
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Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
proposées, pour autant qu’elles le soient, s’en tiennent à une
orientation assez pragmatique et récursive.
Il est vrai que le travail antécédent de Philippe Hamon
autour de la question de l’espace avait préparé les esprits à
cette orientation formaliste de la critique littéraire empruntant
aux disciplines dites sciences dures dans un contexte
structuraliste préparé par Lévi-Strauss et Lacan. Méké Méité,
l’un de ses disciples, a commencé à utiliser le terme depuis
longtemps et il s’essaie depuis lors, à une esquisse de théorie
formelle sur la notion d’espaces littéraires à travers divers
articles. Bertrand Westphal aujourd’hui poursuit l’œuvre et
Parfait Diandué, depuis quelques années, a entrepris une
vaste recherche sur la question problématique de la
sémantisation des espaces littéraires. Ses deux derniers
ouvrages s’intitulent comme de juste et bien à propos
Topolectes I et Topolectes II et visent à cerner le discours de
l’espace selon une approche sémantique qu’il qualifie de
toposémie. Aujourd’hui, il s’oriente vers une étude plus
globale où il serait question de topolexie, topomorphie et de
topophonie sur le modèle donc des catégories du signe
saussurien.
Est-ce là l’objectif de ce colloque ? Nous sommes nous
invité ici pour aider à légitimer le concept de géocritique sur
des fondements théoriques qui indiqueraient très nettement la
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Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
sortie de nos frontières ? Tout cela sur la base de l’autorité
des concepts des sciences de la nature ? Si tant est que
justement, à la base, il s’agit d’un concept physique (de
géologie ou de géographie tout au moins) appliquée au
champ de la critique littéraire. Là ne saurait être évidemment
la problématique essentielle en raison de son caractère
réducteur parce que réductible. Mais cela peut tenir lieu de
piste pour comprendre l’ambition d’une recherche qui
désormais (c’est-à-dire à compter de ce jour) se veut plus que
résolument collective.
A mon avis, c’est sans doute là que se trouve d’abord
accrédité l’objet même de notre présence.
Mais comme il n’est d’ouverture sans clôture,
préconisons, en guise d’espoir et de souhait, pour conclure
donc, que la prévalence de la science ne doit pas inquiéter.
On pourrait craindre qu’elle se fasse au détriment de nos
préoccupations littéraires. En fait, plusieurs études proposées
dans ces journées de réflexions sont des analyses
fondamentalement endogènes c’est-à-dire strictement
limitées aux frontières du littéraire. Ainsi peut-on se réjouir
des préoccupations entre autres bien entendu, d’Adama
Coulibaly par exemple, qui restent centrés sur le niveau
sémantique et de signification des lieux. Pour le reste, il
faudra voyager avec le concept pour s’essayer au discours
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Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
structural, au discours du signifiant accommodé de son
versant signifié et découvrir alors ce à quoi tous ces espaces
réfèrent : espaces en tant que signe en somme avec le
corollaire lié et en tant que significations, symboles, lieux de
polémique et de polysémies. Et d’un mot, définir tous
ensemble, l’espace même de la création autant que celui de la
critique dans l’attente de l’agrément de la communauté
scientifique.
Il est vrai que le littéraire en définitive l’emporte donc.
Car quel est en réalité l’espace de la scène ? C’est à l’ombre
du Baobab que nous avons été conviés, rappelons-le, et que
tout sera dit. Entendons donc l’opportunité d’une telle
dénomination sous le sceau de sa justesse : elle marque
l’inscription du lieu par le signifiant qui le détermine
intrinsèquement. C’est un signifiant sans équivoque, plein de
connotations et d’arborescences qui généreront, il va sans
dire, autant de signifiés. Mais c’est un signifiant double car il
évoque la possibilité arborescente justement de la sortie des
frontières, de manière extrinsèque. Car le baobab est d’abord
un arbre. Or que présuppose un tel signifiant ? Ecoutons
Lacan : « Nulle chaîne signifiante en effet qui ne soutienne comme
appendu à la ponctuation de chacune de ses unités tout ce qui s’articule de
contextes attestés, à la verticale, si l’on peut dire, de ce point. C’est ainsi
que pour reprendre notre mot : arbre, non plus dans son isolation
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Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
nominale, mais au terme de ces ponctuations, nous verrons que ce n’est
pas seulement à la faveur du fait que le mot barre est son anagramme,
qu’il franchit celle de l’algorithme saussurien. Car décomposé dans le
double spectre de ses voyelles et de ses consonnes, il appelle le robre et le
platane les significations dont il se charge sous notre flore. Drainant tous
les contextes symboliques où il est pris dans l’hébreu de la Bible il dresse
sur une butte sans frondaison l’ombre de la croix puis se réduit à l’Y
majuscule du signe de la dichotomie qui sans l’image historiant
l’armorial, ne devrait rien à l’arbre, tout généalogique qu’il se dise. Arbre
circulatoire, arbre de vie du cervelet, arbre de Saturne ou de Diane,
cristaux précipités en un arbre conducteur de la foudre… » (Lacan,
1966, p. 261)
Le principe est donc à la fois au déplacement et à la
condensation, termes que les psychanalystes connaissent
assez bien et qui sont au fondement de la métonymie et de la
métaphore figures par excellence du littéraire et qui nous
invitent au retour à notre rhétorique habituelle autour de
textes dont la condition première, faut-il le rappeler avec
Valéry, est d’abord verbale.
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Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
PREFACE
Bertrand Westphal
Université de Limoges
La situation de l’Afrique n’a jamais laissé d’être
compliquée, surtout dans sa relation spéculaire avec une
Europe dont le caractère invasif s’est accru au fil des siècles.
La période coloniale, bien entendu. Mais aussi tout ce qui
précédait, depuis longtemps, depuis fort longtemps même.
Ainsi que l’Asie, l’un des Autres de l’Europe, l’Afrique a
d’abord été appréhendée par le biais du mythe, au nord et à
l’est de la Méditerranée. La Genèse est de ce point de vue une
référence obligée (Cham, dont le rapprochement incongru
avec l’Afrique transita par l’œuvre d’Origène), de même que
le Premier Livre des Rois (Reine de Saba). Mais les Grecs
n’ont pas été en reste, eux qui ont voyagé - par une projection
de l’esprit quelquefois - jusque sur les rivages de la mer
Rouge.
Et le mythe s’est perpétué. Lorsqu’au terme des
Croisades on se lassa de situer le royaume légendaire du
Prêtre Jean quelque part en Asie, au-delà des terres de
l’Islam, vers l’Inde, on le déplaça tout bonnement en
Ethiopie, une entité qui subsumait sous elle une bonne part de
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Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
l’Afrique, bien au-delà des frontières de l’Etat actuel. Vers la
fin du XIIIème siècle, le navire des frères Vivaldi – aucun
lien avec l’homme des Quatre saisons ! - sombra corps et âme
au large des Canaries, qui à cette époque n’avaient pas encore
été (re)découvertes. On nia cependant l’évidence : ces
navigateurs génois seraient parvenus à contourner l’Afrique
avant de finir en captivité… chez le Prêtre Jean. Même ceux
qui pour de bon avaient parcouru le continent alimentèrent le
mythe, dont la valence était le plus souvent négative,
dystopique. Ibn Battuta, voyageur arabe originaire de Tanger,
s’aventura à Mâlli, capitale de l’empire malinké, au XIVè
siècle. Il fut le premier à traverser le Sahara et à rendre
compte de cet exploit. Fut-il plus objectif que les autres ?
Non. Il s’empressa d’accuser de cannibalisme certains
habitants des régions périphériques de l’empire. Une bien
mauvaise manière de récompenser Mensa Soleïman, son
hôte, de l’avoir hébergé pendant huit mois (il est vrai qu’Ibn
Battuta lui reprochait de ne pas l’avoir suffisamment couvert
de dons !). On pourrait certes poursuivre sur cette lancée. On
se contentera de dire que, plus tard, le colonisateur blanc ne
fit rien pour modifier l’image de l’Afrique. Le cri de Johnny
Weissmuller retentit encore à mes oreilles. Les aventures du
Tarzan champion olympique de natation avaient enchanté
certaines soirées de mon enfance religieusement passées
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Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
devant le téléviseur. J’étais alors trop jeune pour comprendre
à quel point Hollywood, miroir de la société occidentale,
cultivait un mythe raciste de l’Afrique, simple arrière-plan et
faire-valoir des prouesses de l’homme blanc, fût-il un avatar
paradoxal du Bon Sauvage des Lumières.
La littérature a parfois été plus généreuse avec
l’Afrique. On aura vite fait de citer Joseph Conrad et Heart of
Darkness ou le Voyage au Congo d’André Gide. Les
spécialistes de la littérature de voyage trouveraient sans doute
d’autres noms à rajouter à ce début de liste. Mais une
question reste en suspens. Et l’Afrique ? Et l’Afrique des
écrivains ? Bien sûr, une nouvelle série de patronymes nous
viendrait à l’esprit, qui n’inclurait pas exclusivement
Kourouma et autres Soyinka, Ngugi, Peters ou Sony Labou
Tansi. On se garderait d’oublier les écrivains africains de
l’époque coloniale… même si les réflexes se feraient tout à
coup plus lents. Qui donc fut canonique en un âge où la
parole était monopolisée par l’Occident ? Ah oui, Senghor, e
pluribus unum. Une autre question émergerait : l’Europe a
beaucoup parlé de l’Afrique ; elle lui a consacré des
centaines, des milliers de pages de récits en tous genres.
Mais, à l’inverse, quelle place l’Europe a-t-elle trouvé chez
les écrivains africains ? Une place infime : de toute évidence,
la représentation des rives septentrionales de la Méditerranée
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Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
longtemps n’a pas constitué une priorité, parce qu’il s’agissait
de se concentrer sur l’Afrique et parce que l’Europe de la
culture – qui n’est jamais loin de l’Europe de la politique -
opposait une manière de fin de non-recevoir à tout écrivain
africain qui faisait autre chose que de parler de ce dont il était
censé parler, c’est-à-dire de l’Afrique. Le rôle que jouent les
maisons d’édition est bien entendu important. Peu de récits
de voyages d’Africains en Europe. Peu de romans africains
dont les personnages seraient déplacés en Europe ou
incarneraient des Européens. Si la situation a évolué, ces
dernières années, c’est parce qu’une partie du drame de
l’Afrique s’est déplacée au nord. Le drame est même dans le
déplacement. Que l’on songe au Ventre de l’Atlantique
(2003) de Fatou Diome ou à Mbëkë mi. A l’assaut des vagues
de l’Atlantique (2008) d’Abasse Ndione, par exemple.
En pratique (… et en théorie), comment aborder les
représentations artistiques de l’Afrique actuelle, de son
espace, de ses multiples espaces ? Vaste problème. Les
quelques prémisses sommairement exposées supra m’incitent
à dire que d’un point de vue méthodologique l’imagologie,
qui suppose l’étude de l’Autre dans les arts et notamment
dans le domaine littéraire, ne constitue pas nécessairement
l’outil le mieux approprié dans un contexte où un point de
vue a trop longtemps dominé, presque à l’exclusive de tout
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Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
autre : celui de l’écrivain occidental, vecteur accessoire – et
sans doute innocent - de la naturalisation factice d’une
suprématie de l’écrit sur l’oral. L’analyse imagologique se
concentre souvent sur celles et surtout ceux qui parlent de
l’Afrique de l’extérieur. Elle tend incidemment à figer
l’Autre dans une altérité radicale déclinée au fil de
subjectivités changeantes, le plus souvent européennes : le
Kenya de Karen Blixen, le Tchad de Gide, la Gambie de
Mungo Park, etc. Bien entendu, l’imagologie, conceptualisée
au lendemain même des indépendances en Allemagne et au
Benelux, développée ensuite en France entre autres, intègre le
point de vue africain – on pourrait par exemple se livrer à une
analyse des représentations de la Côte d’Ivoire chez
Kourouma ou Adiaffi ou Dadié – mais la question d’une mise
en commun des différents points de vue, de leur intersection,
voire de leurs interactions, resterait en suspens.
C’est en conservant à l’esprit ce type d’enjeux que je
me suis efforcé ces dernières années de théoriser une
géocritique, qui explorerait le carrefour de toutes ces
représentations, que l’on pourra qualifier d’endogènes,
d’allogènes, d’exogènes. Le Congo ne serait plus celui de
Conrad, mais celui de Conrad et de Sony et de Gide et de
Mudimbe et de Ngandu, etc… Et j’avoue que l’Afrique que
je connais encore si mal, mais que je découvre avec
fascination au fil de séjours répétés en Gambie, au Burundi,
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Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
au Burkina Faso, en Côte d’Ivoire à coup sûr dans un proche
avenir, se situe au cœur de mes réflexions, au cœur, oui. J’ai
écrit une bonne partie de La Géocritique. Réel, fiction, espace
(Minuit, 2007) aux Etats-Unis, avec mes réflexes
d’Européen, mais avec une partie de mon attention
délibérément dirigée vers l’Afrique, où la géocritique pouvait
constituer un apport de quelque intérêt. Les doctorants avec
qui j’ai eu le bonheur de travailler à Limoges m’ont beaucoup
appris, beaucoup apporté. Parmi eux, il y a eu Pierre Gomez,
dont la thèse soutenue en 2005 portait sur une géocritique de
la Gambie. Dans l’absolu, il s’agissait de la première thèse
assez audacieuse pour intégrer la fragile nouveauté. Il y a eu
Bi Kacou Parfait Diandue, dirigé conjointement par Gérard
Lezou Dago et par Juliette Vion-Dury, avec qui j’ai beaucoup
échangé lors de ses séjours limougeauds, doctoraux et post-
doctoraux. Bi Kacou Parfait Diandue a par la suite réfléchi à
la notion de topolecte, appliquée à Kourouma et à son pays
natal. Il organise aujourd’hui un colloque consacré à une
géocritique de l’Afrique, qui se décline sous les formes les
plus variées, les plus passionnantes, à travers une vingtaine
de communications, qui ouvrent un chantier prometteur dont
l’objectif est de sonder le carrefour que j’évoquais à l’instant.
Je lui suis reconnaissant d’avoir organisé cette manifestation
à la fois ambitieuse et courageuse et remercie les collègues
qui ont accepté de l’animer.
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COMITE SCIENTFIQUE DU COLLOQUE
Email : baobab_uc[at] [Link]
1- Pr. DIOP Papa Samba (Université Paris XIII)
2- Pr. FONKOUA Romuald (Université Marc Blosh
Strasbourg)
3- Pr KANDJI Mamadou (Université Cheick Anta Diop,
Dakar)
4- Pr. KAPLAN Elisabeth Ann (Suny Stony Brook
University, New York)
5- Pr KOUAKOU Jean Marie (Université de Cocody,
Directeur de publication)
6- Pr. LEZOU Dago Gérard (Université de Cocody)
7- Pr MWAMBA Kabaculu (Université Gaston Berger,
Saint-Louis)
8- Pr NAUDIILLON Françoise (Université Concordia
Montréal)
9- Pr RAYNAUD Claudine (Université François
Rabelais, Tours)
10- Pr SERY Bailly (Université de Cocody)
11- Pr TUZYLINE Allan (City University of New York,
New York)
12- Pr WESTHAL Bertrand (Université de Limoges)
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COMITE D’ORGANISATION DU COLLOQUE
Email : rédaction [at] [Link]
1- Pr BOHUI Djédjé Hilaire (Université de Cocody,
Lettres Modernes)
2- Dr COULIBALY Adama (Université de Cocody,
Lettres Modernes)
3- Dr COULIBALY Daouda (Université de Bouaké,
Anglais)
4- Dr DIANDUE Bi Kacou Parfait (Université de
Cocody, Lettres Modernes)
5- Dr FIEDO Ludovic (Université de Bouaké,
Philosophie)
6- Dr N’GORAN Koffi David (Université de Cocody,
Lettres Modernes)
7- Dr N’GUESSAN Kouadio Germain (Université de
Cocody, Anglais)
8- Dr SYLLA Abdoulaye (Université de Cocody,
Allemand)
9- Dr YEO Lacina (Université de Cocody, Allemand)
10- Dr TANOH Laura (Université de Cocody, Espagnol)
23
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
A- LA SPATIO-TEMPORALITE
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Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
En coulisse des lieux de mémoire dans
La fabrique de cérémonies de Kossi Efoui
Caroline GIGUÈRE
Université de Montréal/Université de Ouagadougou
En mémoire d’une fenêtre avec vue sur ma première vraie fumée de
vrais pneus brûlés.
« Je cherche les coulisses, la vérité, Lucia, si je suis dans cette nuit,
c’est pour chercher les coulisses. Si je trouvais les coulisses, je me
vêtirais d’un costume de revenant et d’un méchant masque style arts
premiers, je ferais reculer le metteur en scène jusqu’à la crise cardiaque,
et tout s’arrêterait. » (Efoui, 2001, p. 153)
L’ambitieux projet de Pierre Nora sur les lieux de
mémoire français aura permis, malgré les critiques dont il a
été l’objet, d’envisager l’espace dans sa triple dimension :
matérielle, symbolique et fonctionnelle (Nora, 2000, p. 37).
C’est en fait en tant que lieu symbolique où la mémoire
africaine trouve un ancrage référentiel que le roman africain
« réaliste » a été le plus généralement lu. Monument de
papier, il peut être considéré comme un récit du passé
dénonçant l’histoire coloniale et revalorisant la mémoire
« africaine », qu’on la dise « traditionnelle » ou « orale ».
Selon cette perspective, l’espace romanesque a été investi
25
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
afin de corriger le regard occidental à l’aulne duquel s’étaient
définies les images de l’Afrique, images que Valentin Yves
Mudimbe a bien circonscrites dans The Invention of Africa3.
Une première génération de romanciers africains, pour
reprendre la prériodisation de Sewanou Dabla4, a ainsi tenté
de se réapproprier un espace symbolique jusqu’alors dominé
par le colonisateur. S’inspirant des chantres de la négritude,
plusieurs écrivains s’emploient ainsi à désigner l’espace sous
ses patronymes africains et opposent la ville moderne
marquée du sceau d’une rupture de la mémoire, aux villages,
lieux d’une mémoire authentique, encore enracinée dans des
traditions ancestrales qu’on voudrait préserver. Ces écritures
de l’espace ont été relayées par une critique eurocentriste
d’abord, afrocentriste ensuite, qui, dans un cas comme dans
l’autre, sous le poids d’un programme idéologique plus ou
moins avoué, reconduisaient un regard monologique sur
l’espace.
Depuis les années 70, certains romanciers contournent
ou repoussent cette volonté de transposition plus ou moins
déclarée de l’espace humain en littérature et s’adonnent
3
The Invention of Africa : Gnosis, Philosophy and the Order of
Knowledge, Bloomington and Indianapolis, Indiana University Press,
1998.
4
Nouvelles Écritures Africaines : Romanciers de la seconde génération,
Paris, L’Harmattan, 1986.
26
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
plutôt à une transfiguration des lieux, transfiguration à travers
laquelle les frontières entre imaginaires et réalité deviennent
poreuses. La référentialité des repères spatio-temporels
servant d’ancrage au caractère engagé du roman africain est
ainsi remise en question au profit d’une valorisation du
caractère transgressif de l’espace dans le sens où la
géocritique l’entend : « Du fait du poids de son histoire, l’espace est
compossibilité, concrescent d’éléments hétérogènes qui font masse. Les
lieux ne peuvent être perçus que dans le volume pluridimensionnel de
l’espace temps, d’un espace élevé au carré du temps. » (Westphal,
2007, p. 229). Depuis l’anti-épique de Yambo Ouologuem
(1968) jusqu’aux fables burlesques de Sony Labou Tansi, ces
romanciers africains, s’ils maintiennent une position
d’auteurs engagés ou d’hommes engageants, selon le mot
sonyen, ne le font plus en proposant un pacte de lecture
réaliste, mais à travers un éclatement de la spatio-temporalité
qui donne à lire le chaos des violences coloniales et
postcoloniales.
Le roman La fabrique de cérémonie de Kossi Efoui,
s’inscrit dans ce type de rapport postmoderne à l’espace que
définit bien Bertrand Westphal en ce qu’il met en scène des
pays aux contours flous, des espaces urbains désaffectés, des
quartiers rasés, des fragments de monuments sur lesquels la
nature reprend ses droits… Les frontières héritées de la
27
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
colonisation étant d’emblée décrite comme les fruits d’une
« cabale cartographique » (Efoui, 2001, p. 62)5, les lieux
romanesques se révèlent à travers regard halluciné que le
narrateur porte sur un pays qu’il soupçonne d’être fictif
quand ce n’est pas à travers les images médiatiques d’une
Afrique en ruines, sans cesse redécoupée et renommée à la
faveur de l’économie néocoloniale (f, p. 249). Dans les deux
cas, l’espace est décrit à la fois comme réel et fictionnalisé, et
ce, à différents moments de son histoire. Cette écriture à la
fois stratigraphique6 et « déréalisante »7 de l’espace nous
amène à nous demander si le roman peut continuer d’être
considéré comme un « lieu de mémoire ». En fait, comment
5
Afin d’alléger la lecture, les références au roman à l’étude seront
désignées dans la suite du texte, entre parenthèses, par la lettre f suivie de
la page citée.
6
Nous employons le terme dans le sens de Bertrand Westphal : « Comme
l’espace n’existe que dans la verticale constamment réactivée de ses
strates temporelles, la géocritique aura une vocation archéologique, ou
mieux, stratigraphique. » (2007, p. 199).
7
Bertrand Westphal s’inspire ici de Baudrillard pour décrire l’espace
du roman postmoderne : « Le récit se cherche, de même que l’espace.
L’espace se complexifie et se diversifie, de même que le récit […] la
déréalisation de l’espace entraîne sa fictionnalisation. La fictionnalisation
généralisée (le simulacre dont parlait Baudrillard) introduit
nécessairement la littérature et les autres formes d’arts mimétiques dans
un ordre original, qui suppose une nouvelle approche du réalisme. Ce
nouveau réalisme se traduit par la référence à une réalité affaiblie, qui se
distingue à peine de la fiction » (2007, p. 264).
28
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
la représentation d’une réalité aussi « affaiblie » pourrait
servir d’ancrage, aussi symbolique soit-il, à la mémoire
collective dont le roman africain a longtemps été porteur?
L’Afrique mythique des lieux de mémoire
Avant d’entamer l’analyse de cette problématique
dans l’œuvre de Kossi Efoui, un retour sur le concept
controversé de « lieux de mémoire » s’impose. En fait, bien
qu’on reconnaisse aujourd’hui à Nora le mérite d’avoir
ouvert le champ de l’historiographie en lui proposant de
nouveaux objets d’étude, on reproche à son projet d’avoir
sombré dans l’obsession commémorative condamnée en
introduction, reproche que Nora lui-même reconnaît au terme
de son ouvrage dans sa conclusion intitulée « L’ère de la
commémoration » (1992, p. 977-1012). Plus proche de nos
préoccupations, plusieurs critiques dénoncent le peu
d’importance qui y est accordée à l’histoire de la
colonisation8. En fait, un seul article y est expressément
consacré, celui sur l’exposition coloniale de 19319.
8
Voir à ce sujet Henri Moniot « Faire du Nora sous les Tropiques ? », in
Histoire d’Afrique. Les enjeux de la mémoire, Paris, Karthala, 1999, p.
13-26 et Kanaté Doulaye, « Une relecture des Lieux de mémoire au regard
du vécu africain », Notre librairie, no. 161, mars-mai 2006, p. 9-15.
9
Charles-Robert Ageron. « L’exposition coloniale de 1931 » in Pierre
Nora, Les lieux de mémoire, vol. 1, Paris, Gallimard, 1984, p. 561-591.
29
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
Le passé africain apparaît toutefois de manière
significative, quoique allusive, dans la présentation et
l’introduction que Nora fait de ses travaux. Il y fonde la
nécessité de définir les lieux de mémoire dans un contexte de
« fin de l’histoire-mémoire » : « l’indépendance des nouvelles
nations a entraîné dans l’historicité les sociétés déjà réveillées par le viol
colonial de leur sommeil ethnologique. Et par le même mouvement de
décolonisation intérieure, toutes les ethnies, groupes, familles, à fort
capital mémoriel et à faible capital historique. Fin des sociétés-mémoire »
(Nora, 2000, p. 23). À l’origine du concept de lieux de
mémoire, il y a donc cette distinction entre les « sociétés-
mémoire » que Nora appelle aussi « sociétés dites primitives
ou archaïques » (2000, p. 24), porteuses d’une « mémoire
vraie, sociale et intouchée » (2000, p. 24) et « nos sociétés
condamnées à l’oubli parce qu’emportées dans le
changement » (2000, p. 24). Le type de rapport au passé
qu’entretiennent les sociétés africaines est, en ce sens,
circonscrit par le renvoi fantasmatique à une mémoire
« immédiate », permettant l’« identification charnelle de
l’acte et du sens » (2000, p. 24) opposée à une conception de
l’histoire définit en tant que « trace, distance, médiation »
(2000, p. 24). Nora reconduit ainsi la dichotomie plaçant d’un
côté une Afrique mythique gardienne d’une mémoire
intouchée, installée dans l’oralité, régie par la corporéité; et
30
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
de l’autre côté un Occident séparé de ses « sources » par
l’écriture de l’histoire et ses monumentales archives. Les
oppositions réductrices de la mémoire et de l’Histoire; de
l’oralité et de l’écriture; de l’Occident et de ses « ailleurs » se
trouvent reconduites dans la même tentative définitoire. En
somme, les applications du concept de lieux de mémoire, tant
en raison du contexte « franco-français » qui les ont inspirées
que des stéréotypes dont ils sont héritières, semblent
dissuader de s’inspirer de la pensée de Nora pour une analyse
des phénomènes africains.
À travers sa représentation des lieux, le roman La
fabrique de cérémonie travaille particulièrement à
déconstruire ce mythe de l’Afrique en tant que « société-
mémoire », mythe sur lequel Nora s’appuie dans l’élaboration
de sa théorie. Manière de version « postmoderne » du Cahier
d’un retour au pays natal, La fabrique de cérémonies met au
contraire en scène des mémoires individuelle et collective qui
se cherchent, qui doutent et qui s’inventent. La trame
narrative se résume autour de la trajectoire du narrateur Edgar
Fall, engagé par Périple magazine, « guide du
tourisme insolite, choc et hard » (f, p. 21), pour repérer les
lieux des prochaines expéditions destinées aux globe-trotters
en quête de sensations fortes. Ayant quitté son pays
adolescent pour des études en ex-URSS, le narrateur ne cesse
31
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
de se questionner sur les motivations qui l’amènent à rentrer
au pays alors qu’il s’était promis, apprenant le décès de sa
mère, de ne plus quitter son appartement bordélique d’un
« huitième étage-grenier » parisien. La « mission »
commerciale confiée par Périple magazine consistant à
trouver « le grand style qui fera vendre la terre crotteuse, le
ciel empoussiéré, la mer déjetée, sans doux roucoulement de
vagues mais avec des cacas cailloux, des pays entiers qui
n’ont jamais été riche en fruits » (f, p. 33) cède le pas à la
réminiscence du roman familial10 du narrateur. Les lieux
romanesques dévastés que traverse Edgar Fall donnent ainsi à
lire le redoublement d’une mémoire collective et d’une
mémoire personnelle se rejoignant sous le signe de la
violence. La destruction du Quartier Nord correspond en ce
sens à l’imposition d’une amnésie collective qui consiste à
nier l’existence d’une geôle souterraine surnommée
Tapiokaville dans laquelle un nombre incalculables de
prisonniers auraient trouvé la mort. En filigranes, les ruines
de ce même quartier renvoient le narrateur aux souvenirs
d’une enfance marquée par l’absence du père et la
10
Nous utilisons l’expression selon sa définition freudienne : « fantasmes
par lesquels le sujet modifie imaginairement ses liens avec ses parents
(imaginant, par exemple, qu’il est un enfant trouvé). De tels fantasmes
trouvent leur fondement dans le complexe d’Œdipe. » (Laplanche et
Pontalis, 1967, p. 427)
32
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
prostitution de la mère. Les vestiges du quartier témoignent
donc de l’Histoire avec sa grande Hache et de celle, petit h,
de la jeunesse du narrateur.
L’origine impossible
La terre africaine qu’Edgar Fall retrouve n’est ni
hospitalière, ni même familière : elle n’est ni le lieu de
l’origine mythique à retrouver, ni celui où pourrait s’ancrer
son identité personnelle :
« Edgar Fall est de retour, avec cette sensation d’être perdu là, d’être là
comme en passant. Comme un souvenir qui s’attarde sans insister. Qu’on
aura jamais le temps de rattraper. Comme si lui-même avait été devancé
par son propre souvenir. Il aurait préféré voyager de nuit pour ne pas voir
à travers les découpes de la bâche les résidus d’un paysage qui l’ont mis
en état de se souvenir. De quoi? Aucune image d’une vie passée là. Pas
même d’une année. D’un jour. Pas même d’une seconde. Comme s’il
n’avait jamais, ou pas encore, vécu ce qui aurait pu, ce qui aurait dû,
combler en flots d’images familières cette place vide, disponible, à
l’intérieur de lui, qui s’était libérée en réponse à une injonction
inconsciente de se souvenir. De quoi? D’un pays, quoi un pays, dont il
n’avait jamais connu que les déguisements sur les cartes de géographie
chargées de jaune or, de vert fondant… » (f, p. 59-60)
Le pays natal n’est pas perçu en termes d’identification ou
même de retrouvailles : il est au contraire le révélateur d’une
place vide à l’intérieur du narrateur. D’emblée, l’origine est
problématique et le désir de se souvenir achoppe sur
l’impression de ne pas appartenir à la terre « nourricière ». Le
33
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
fantasme d’une mémoire qui ferait corps avec la terre est
ainsi réduit à ce qu’il est, c’est-à-dire une l’illusion :
Le pays, cette illusion : dès qu’on débarque, d’être appelé à
écrire une nouvelle geste d’explorateur dont on serait soi-
même le héros donnant à cette terre, partageant avec elle
comme avec une épousée, son nom propre. Cette illusion
qu’ici une virginité éternelle et cachée nous ferait signe,
promesse de notre propre nouvelle naissance. (f, p. 65)
Il n’y a pas d’âge d’or de la culture africaine ni d’enfance
idyllique avec lesquels renouer : la mémoire est toujours-déjà
tronquée, confisquée, blessée.
La nature africaine associée dans l’imaginaire
exotique à la féminité et à la fertilité (à l’espace vierge à
conquérir), de même que les images publicitaires d’une
Afrique touristique, sont systématiquement détournées par les
descriptions spatiales. L’écriture d’Efoui procède en fait à un
renversement des topos exotiques et touristiques que sont le
vent, la plage, la mer et le soleil. Dans La fabrique de
cérémonies, ces espaces se déploient plutôt en un réseau
figuratif associé aux violences de l’histoire et aux blessures
de la mémoire qui en découlent. En fait, c’est sur la plage
qu’avaient lieu les exécutions publiques auxquels le narrateur
a assisté enfant. C’est cette même plage qui revient dans le
délire de Johnny Quinquéliba, ancien détenu de la prison
34
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
souterraine de Tapiokaville, répétant sans cesse à sa
libération « Mon Dieu, comme la plage a changé » (f, p. 46,
50, 187, 230). Prolongement de la plage, la figure de la mer
représente les forces d’une nature qui tente sans succès de
laver les traces d’une histoire sanglante :
La mer qui, aujourd’hui, vient laper le socle du Monument de
l’An I de Paix, puis reflue, mangeant sa propre plage, prêtant
main-forte pour effacer, laver tache après tache les parcelles
de terre qui portent encore trace de vieilles saletés
humaines. Plus elle lave, plus elle avance, plus elle monte,
plus elle désespère de trouver une parcelle sans tache où se
retirer, pour qu’enfin prenne définitivement forme une
nouvelle terre baptisée. C’est alors que lui vient l’envie
nostalgique de cette époque lointaine où ses eaux ne s’étaient
pas encore retirées, où elles couvaient la promesse d’une terre
sans blessure. La mer colère, coupable peut-être de s’être, un
jour, retirée trop tôt, ou par accident, qui sait. (f, p. 84)
La mer, si elle prend indistinctement d’assaut les lieux de
mémoire coloniaux (les bâtiments de l’époque et l’Église
Notre Dame des Sept Douleurs) et les monuments de la
dictature postcoloniale (les Monuments de l’An 1 de Paix),
montrant ainsi le caractère factice de toute entreprise
commémorative. Les eaux qui ravagent le monumental
donnent à lire l’impermanence et le non-sens des
35
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
commémorations forcées. Toutefois, contrairement aux
théories du retour aux « sources », il n’y a pas dans l’écriture
d’Efoui, par delà ces lieux de mémoire, d’espaces originels
ou natures avec lesquels renouer.
En fait, la figure marine ne restaure pas quelque ordre
naturel que ce soit et révèle plutôt l’impossibilité de repartir
d’une origine monolithique pour donner un sens au présent :
« La mer pousse et la terre cède. […] La mer pousse et la terre cède, ou
plutôt un hasard pousse la mer, pareil au hasard qui l’a fait se retirer il y a
longtemps, à un commencement, pour dégager les continents, à un
quelconque des multiples commencements que les hasards suscitent sans
plus se soucier de la suite. Les hasards ne se soucient ni de la suite, ni de
la fin. Ils ne président qu’aux commencements, abandonnant
immédiatement ce qu’ils mettent au monde. Seuls les hommes croient
voir des esquisses de sens, les indices d’une progression, les signes
indicateurs là où ils ne font que compiler, juxtaposer, échelonner des
commencements sans fins, ne parvenant à bout d’efforts qu’à tracer un
labyrinthe clos où l’on croit voir un destin alors qu’on s’applique à
toujours tourner dans le même sens, repassant aux mêmes endroits tandis
que le souvenir du passage précédent est déjà gommé, est réduit de temps
à autre à ceci : une vague sensation de déjà-vécu. Cette impression
d’avoir été doublé par son propre souvenir. » (f, p. 99)
Il n’y a donc pas une origine avec laquelle renouer, mais
une multiplicité de commencements et plus encore, il n’y a
pas de refondation possible du monde à partir d’un
déluge purificateur, puisque l’ordre naturel ou divin est
36
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
discrédité au profit de la loi du hasard. Aussi loin qu’on tente
de remonter, la quête d’un passé mythique duquel repartir est
vouée à l’échec.
Dans l’écriture d’Efoui, l’espace apparaît d’emblée
comme pluriel, la représentation qui en est faite n’est pas
monologique, elle est multifocale. Le regard sur les lieux ne
se limite pas au présent d’Edgar Fall retrouvant son pays
natal. Les descriptions spatiale du narrateur constituent des
pré-textes au déploiement d’analepses ou à l’intégration de
différents discours sur l’espace et son histoire. Ainsi, la place
vide qu’évoque chez le narrateur devant le paysage qu’il
retrouve en arrivant au pays est « remplie » par une parodie
des discours géographiques et historiques. Le pays est placé à
distance dans le temps et dans l’espace, à travers l’histoire de
sa cartographique et de ses découpages successifs, de la
Conférence de Berlin aux gommages successifs qui finissent
par le fondre au pays avoisinants et le faire ressembler à une
tache sombre en forme de champignon nucléaire (f, p. 63, 64,
185, 187). De même, derrière l’actualité des bâtiments
coloniaux mangés par la mer, la narration fait revivre les
célébrations de l’élite coloniale sur les terrasses (f, p. 90),
puis remonte plus avant dans l’histoire jusqu’aux récits des
explorateurs parlant du « pays de Guinée » (f, p. 92). La
complexité de l’espace se révèle ainsi à travers les analepses,
37
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
mais aussi par la projection de futures cartographies : « Le
pays sans nom, tache sombre en forme de champignon sur la
carte, a été recemment reconfiguré (dans le cadre d’une
opération baptisé Aufklärung), c'est-à-dire découpé en
parcelles horizontales et réparti entre plusieurs sociétés
privées de déminage dont les noms ont vite servi à désigner
les lieux » (f, p. 249). Les descriptions du pays natal sont
ainsi diffractées à travers le temps et les instances
productrices de discours sur lui. L’écriture romanesque ne
reconduit pas un regard monologique sur l’espace : le regard
afroncentriste rêvant d’un retour à l’origine, comme le regard
eurocentriste du colonisateur, sont mis à distance.
En somme, l’écriture d’Efoui déconstruit les lieux de
mémoire consacrés, qu’ils s’agissent des monuments
coloniaux ou néocoloniaux, des images idylliques de
l’Afrique précoloniale, ou des représentations
cartographiques. Ce faisant, les lieux romanesques
témoignent de l’impossibilité de retrouver ces « sociétés-
mémoires » dont parle Nora, mais plus largement, de par le
déploiement des strates qui les constituent, ils donnent à lire
la difficulté d’établir ou de rétablir une mémoire tant
individuelle que collective alors que les traces de violence
multiforme domine l’espace. Dans ce contexte, l’anamnèse
est en fait un processus dont les tracés labyrinthiques n’ont
38
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
souvent d’autre sens que l’éternel retour. Tout au plus la
quête mémorielle conduirait-elle à ce sentiment d’inquiétante
étrangeté naissant de lieux familiers dont on découvre
soudainement la face cachée, de souvenirs dont on soupçonne
qu’ils sont inventés.
L’envers du décor
Dans La fabrique de cérémonie, tous les espaces sont
en fait soupçonnés d’être les décors d’un « téléspectacle
géant, collectif et perpétuel… » (f, p. 120) à l’image du
reality-show qui envahit les écrans du pays. En fait, par la
médiation de télévision, mais aussi du cinéma, de la
photographie et des arts pictural et sculptural, les lieux
romanesques sont « déréalisés ». La figure de l’envers du
décor, ou des « coulisses », pour reprendre la citation que
nous avons placée en tête de cet article, informe l’espace
romanesque dans son ensemble. La cartographie qui découpe
l’espace selon des frontières bien délimitées cache une réalité
où les pays s’affronte et s’effondre; la pierre des monuments
de l’An1 de Paix masquent la chair meurtrie des combattants;
derrière, ou plutôt sous le Quartier Nord qu’a habité le
narrateur durant son enfance se trouve Tapiokaville, la prison
souterraine; les bars qu’il visite la nuit se transforment en
salon de coiffure le jour; les même bars n’étant que les
39
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
devantures de commerces illicites contrôlés par les nouveaux
barons de la violence.
L’arrêt sur image est une des techniques
cinématographiques que le romanesque emprunte pour
dévoiler cette double nature des espaces mis en scène. Le
narrateur s’imagine à plusieurs reprises que son insoutenable
périple sera interrompu par un metteur en scène s’écriant
« Coupez ! » (f, p. 2001, 88-89, 151, 152) :
« Coupez! Et j’aurais vu les gros câbles, les rails, les
cameras, et peut-être même aurais-je pu apercevoir la gueule
célèbre du metteur en scène juché sur son tabouret et, sans au
revoir, je me serais retrouvé à rire dehors, mélangeant mon
rire à celui des enfants jouant dans une vraie rue » (f, p. 94)
Ces intrusions du cinéma dans le roman provoquent des
« décrochages » qui désamorcent l’effet de réel qui pourrait
se dégager des descriptions spatiales par ailleurs
assez « réalistes ». Dans la même logique de distanciation, le
narrateur, tout en étant homodiégétique, se place en marge de
l’Histoire, se définissant comme « l’intrus du scénario, le
passant dont la divagation n’a jamais été prévue dans les
scènes de figuration (f, p. 88). Ainsi, comme dans La polka,
le premier roman d’Efoui, le narrateur ne trouve pas sa place
dans les lieux déconstruits pas les violences coloniales et
postcoloniales : il y est sans cesse « déplacé ». Or, comme le
40
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
postule Ricoeur, « se placer et se déplacer sont des activités
primordiales qui font de la place quelque chose à chercher. Il
serait effrayant de n’en point trouver. Nous serions nous-
même dévastés.» (2000, p. 185) En ce sens, le principe de
l’envers du décor structure non seulement la topographie,
mais la construction romanesque en général. L’écriture de
l’espace devient, comme le postule Yuri Lotman, une clé
pour l’interprétation générale de l’œuvre : « le modèle spatial
du monde devient dans ses textes un élément organisateur,
autour duquel se construisent aussi ses caractéristiques non
spatiales (1973, p. 313). Pour reprendre le mot de Ricoeur, le
narrateur est dévasté, à l’image des lieux qu’il traverse sans y
(re)trouver sa place.
Plus généralement, le principe de double identité des
espaces affecte le schéma actantiel du roman. En fait, le
roman familial du narrateur s’éclaire au fur et à mesure que
se confirme dans le récit l’existence de Tapiokaville et de ses
acteurs, cet envers du décor qui a été la scène secrète
d’innommables violences. Au principe du décor s’adjoint
celui du masque qu’ont pu porter des personnages jouant
double rôle dans la grande et la petite histoire. Comme Kossi
Efoui l’affirme en entrevue, ce jeu de masque, plus que de
dévoiler la véritable de l’identité jette le doute sur l’identité
elle-même : « La façon dont le comédien joue avec le
41
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
masque, le personnage, ne révèle pas une quelconque vérité
ni du masque ni de son propre visage, mais jette le doute sur
le vérité supposé du visage : lorsqu’il enlève le masque, c’est
pour que son propre visage apparaisse comme un masque. »
(Efoui, 1998, p. 1). Ainsi, le dévoilement de l’identité du
Général Tapioka s’avère être une double révélation pour
Edgar Fall qui reconnaît M. Halo, le souteneur de la mère
prostituée, souteneur à qui il ressemble étrangement… La
naissance du narrateur, dont on prétendait qu’il n’y avait rien
à raconter puisqu’il « ne s’est rien passé » (f, p. 129) devient
l’origine douteuse, voire monstrueuse à laquelle il ne peut
s’identifier.
La quête identitaire du narrateur qui demandait à sa
petite tante, alors qu’il était enfant, de lui raconter l’histoire
du père disparu, s’opacifie. L’allusion au fait qu’il pourrait
être le fils d’un tortionnaire compromet le roman familial
qu’il s’était construit autour des dires de la tante et de la
mère. Le doute s’installe sur tout sentiment de
reconnaissance, ce petit miracle de la mémoire heureuse,
pour reprendre les termes de Ricoeur, puisque le passé est
enfoui sous le poids de la violence tant structurelle que
privée. L’anamnèse du personnage se fait alors sous le signe
de la mise en scène hypothétique :
42
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
« Mais le besoin de se souvenir, de revivre, est demeuré présent. Comme
ce membre fantôme dont l’amputé ressent encore la présence. Et l’acte de
se souvenir s’est travesti, s’est rendu acceptable, indolore dirait-on, en
s’appropriant le présent. Non pas le passé. Comme si l’on faisait un
double de chaque instant. Une copie instantanée de chaque fait chaque
geste inachevé, chaque parole, dès la première syllabe prononcée, au
centième de seconde, pour entretenir mécaniquement un réflexe insensé
de mémoriser […] Pour créer une illusion de ralenti afin que tout,
intention, acte, sentiment, impression, parole, coïncide avec la plus petite
mesure du temps, le plus infime présent possible, C’est vivre double,
Quand la mémoire s’immobilise et qu’on ne peut plus faire confiance
qu’à la répétition simultanée de ses actes […] Un effort pour freiner la vie
elle-même dans son empressement à se retirer. » (f, p. 177)
Le souvenir est ainsi toujours soupçonné, comme les lieux
qui le suscitent, d’être un trompe-l’œil : la topographie se
déploie en tant qu’espace scénique où se jouent et se rejouent
le drame et les fantasmes d’une société réduite au spectacle
globalisé, pour reprendre le titre de l’ouvrage de Guy Debord
(1992,[1967]).
Les discours sur le passé que véhiculent les lieux de
mémoire, qu’ils soient matériels (les statues, les places, les
monuments) ou symboliques (les hymnes nationaux, la
cartographie, la toponymie) sont ainsi mis à distance comme
tant de fictions où l’histoire avec un grand et un petit h sont
tout aussi légitimes. Les témoignages télévisés, censés servir
de cérémonie de pardon, sont ramenés à ce qu’ils sont : « Ce
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Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
n’est pas un tribunal, c’est un parloir à ciel ouvert. Un
mélange de tribune libre et de confessionnal en direct. Une
cérémonie d’échange de maillot à la fin d’un match ou
vainqueurs et vaincus font allégeance à la dure loi du sport
sans en rajouter. » (f, p. 119) Les sacro saints témoignages
sur la fidélité desquels repose toute la prétention à la vérité du
discours historiographique (Ricoeur, 2000, p. 295) sont
déconstruits par leur mise en scène télévisuelle dans laquelle
se spécialise le personnage de Wang Lee, « négociant en
événements biographiques » (f, p. 98). La parole des témoin,
plutôt que de fonder la légitimité de l’Histoire, devient
réplique de théâtre, toujours-déjà fictionnelle, et son seul but
serait d’affirmer une place (illusoire) dans le langage :
Dans cette cataracte de paroles, comme dans tout ce qu’on
appelle converser, ici ou ailleurs, il y a ce moment nécessaire
où chacun fait son solo, où chacun révèle ce qu’il souhaiterait
désigner aux yeux de tous comme sa part intime, son for
intérieur, forcément lumineux, le centre d’intérêt, ça s’appelle
le respect : moi-même qui vous parle. […] quels que soient
les mots, tout ce qu’on appelle converser, ce commerce,
n’aurait d’autre but que de ménager ces instants mémorables
où l’on aura trouvé moyen de placer, l’air de ne pas y
toucher : moi-même qui vous parle. Chacun disant ce qui me
hante, quoi me hante, quel destin forcément singulier, quelle
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Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
épitaphe rêvée, quel roman, chacun avec ses manières de
demi-mots et de demi-pauses mystérieuses […] n’importe
quel groupe de mots revêt ce sens unique, obligatoire : moi-
même qui vous parle. (f, p. 168)
Écrire au second degré
En ce sens, l’écriture de Kossi Efoui s’affirme
définitivement comme l’exercice d’une « connaissance au
second degré » pour reprendre la terminologie de Marc
Angenot. Les discours sur le passé que véhiculent les lieux de
mémoire, discours colonial, néocolonial, médiatique,
touristique, testimonial, sont intégrés de manière critique au
discours romanesque qui les place en concurrence ou du
moins en concomitance, pour en révéler le caractère partiel,
voire partial :
La littérature ne sait faire que cela : rapporter au second degré
cette cacophonie interdiscursive, pleine de détournements et
de glissements de sens et d’apories plus ou moins habilement
colmatées. Elle ne peut que manifester ce qui se dissimule
sous la logique apparente du discours social, c’est-à-dire
l’incapacité ontologique où il est de connaître le réel
historique de façon stable et cohérente, sans affrontements
irréductibles entre les « visions du monde » qui l’habitent,
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Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
sans « vices cachés » dans les systèmes et les explications et
sans encourir à la malencontre du réel (Angenot, 1991, p. 18).
Le discours romanesque s’affirme conscient de son
caractère fictionnel, puisque le narrateur Edgar Fall, ne
prétend (r)établir aucune vérité et qu’en conclusion il
affirme : « Peut-être qu’aujourd’hui j’invente les chose ainsi.
Peut-être que j’invente cette naissance où il ne s’est rien
passé, cette naissance pour le cas où, agréable façon de
m’imaginer définitivement outsider […] Edgar Fall né pour
le cas où… […] Peut-être ai-je tout simplement du mal
aujourd’hui à m’avouer que je suis revenu sans raison » (f,
p.229-232). Le brouillage entre fiction et réalité que
Westphal attribue à la littérature postmoderne (2007, p. 172-
180) est pleinement à l’œuvre dans La fabrique de
cérémonies : l’écriture romanesque attire l’attention sur la
dimension fictionnelle des discours savants sur le passé sans
prétendre à plus de légitimité.
La mémoire ainsi mise en scène par le roman est loin
de s’inscrire dans un rapport de référentialité et ne prétend
pas à corriger l’Histoire. En tant que connaissance au second
degré, le discours romanesque sert plutôt à déconstruire la
prétention des discours sur le passé et à en démontrer l’aspect
théâtral, spectaculaire. Cependant, ce primat du spectacle
n’est pas sans lien avec la réalité, il s’agit même d’une forme
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Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
de (nouveau) réalisme, puisqu’il rend compte d’une société
dans laquelle : « Il [le spectacle] n’est pas un supplément au
monde réel, sa décoration surajoutée. Il est le cœur de
l’irréalisme de la société réelle […] Le spectacle constitue le
modèle présent de la vie socialement dominante. » (Debord,
1992, p. 17)
En ce sens, si le roman est lieu de mémoire, ce n’est
pas en tant qu’il prétend témoigner d’une vérité sur le passé
ou commémorer certains événements historiques. La fonction
mémorielle du romanesque s’exerce plutôt selon la définition
première que Pierre Nora donnaient des lieux de mémoire :
« les lieux de mémoire ne sont pas ce dont on se souvient,
mais là où la mémoire travaille » (2000, p. 20). Plus qu’une
tentative de conserver ou de rétablir l’histoire, le roman est
porteur d’un métadiscours sur les possibilités de mise en récit
du passé. La « mémoire» que la topographie romanesque
donne à lire n’est donc pas celle d’un passé précolonial dont
l’authenticité serait à prouver, ni celle revendicatrice née des
violences coloniales, ni même celle de quelques drames
modernes en particuliers. Le roman est plutôt le lieu
symbolique, la scène imaginaire où ces mémoires travaillent
les unes avec ou contre les autres. L’envers du monumental,
les ruines d’une prison souterraine dont on voudrait nier
l’existence, la nature impuissante à laver les violences de
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Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
l’Histoire, les décors d’une émission de témoignages, en
somme la stratification et la déréalisation de l’espace sont les
signes qui donnent à lire l’illusion qui serait de prétendre
saisir le passé une fois pour toute, de dire la vérité toute la
vérité sur ce qui est advenu. La mémoire qui est mise en
scène ou plutôt en question et qui se construit ou plutôt se
déconstruit dans La fabrique est toujours-déjà en fuite, en
quête d’elle-même. Elle se lit à travers les lieux, manière de
décors d’un théâtre trop réel dont les horreurs dépassent
l’imagination.
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Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
La sémiologie sociale de la ville dans l’œuvre
romanesque de Sony Labou Tansi
CISSE Idriss,
Maître assistant. Département de Lettres Modernes
Université de COCODY (Côte d’Ivoire)
INTRODUCTION
De façon globale, on peut avancer que le roman
africain classique a son usage de l’espace ; il s’agit de ce que
Roger Chemain appelle « l’organisation ségrégative de
l’espace urbain » , détectable par exemple dans Ville cruelle
où Eza Boto oppose « le Tanga commercial et
administratif » à « l’autre Tanga, le Tanga sans spécialité
(…), le Tanga indigène, le Tanga des cases ». Si on prend
pour repères la seconde guerre mondiale et les
Indépendances, de part et d’autre de cette ligne, le constat est
le même : avant la guerre, Karim d’Ousmane Soce Diop,
comme après Climbie de Dadie ou encore Une vie de boy de
Ferdinand Oyono, les romans, jusqu’aux Indépendances avec
Chemin d’Europe suivent la même voie : la dichotomie
spatiale. Tout se passe comme si le roman africain avait
défini une fois pour tous ses canons esthétiques en ce qui
concerne la description de la ville. On le voit avec Ahmadou
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Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
Kourouma. Le romancier ivoirien, novateur sur bien des
points, reste étrangement fidèle à la division binaire de la
ville ; dans Monne, outrages et defis, il oppose deux espaces
de pouvoir : le bolloda, « l’appellation par laquelle le peuple
désignait le hall et la place à palabres : le palais, la cour
royale et par extension le pouvoir, la force, l’arbitraire des
rois de Soba » (p. 14) et le « Kébi », ce qui signifie « les
briques » et « devient partout dans le Mandingue
l’appellation des sièges des administrations coloniales »
(p.64)
On soutiendrait un peu facilement sans doute que la
structure binaire des villes dans le roman résulte de la
situation coloniale dont l’écrivain s’attache à souligner le
fonctionnement. Ce n’est pas suffisant car le phénomène se
prolonge bien au- delà des Indépendances. Ainsi Eza Boto,
redevenu depuis Mongo Beti récidive dans Remember
Ruben : « Pourtant, ici comme à Oyolo, Fort-Nègre, citadelle
blanche, s’était ceinturé d’un glacis de faubourgs noirs dont
l’un à l’est, Kola- Kola, monstrueusement grandi, semblait,
l’assiéger, dressé sur la pointe des pieds pour le toiser, lui
faire front » (p.119). Avec Le pleurer-rire, roman africain
nouveau par excellence, Henri Lopez ne procède pas
autrement ; il évoque le Plateau, « le quartier chic des
conquérants » qui n’a « rien à voir avec le village ou même
50
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
Moundié, où tout le monde vit, soit dans la cour, soit sur le
pas de porte, les yeux bien rivés sur la parcelle d’à côté »
(p.20). Les romanciers rivalisent même dans la stylisation de
la description. On passe ainsi du lyrisme de Kourouma dans
sa saisie du quartier nègre, qui « du côté de la lagune,
ondulait des toits de tôle grisâtres et lépreux sous un ciel
malpropre, gluant »,(p.25) à une véritable symbolisation de la
description de la ville chez Monenembo :
Le reste, un fatras de bicoques. Paille sèche, branches
d’arbres, briques d’argile, tôles rouillées se mêlent dans un
bric-à- brac fou de murs tordus et de toits bas. Masures,
chaumières, baraques croulantes s’enjambe chevauchent,
s’embrassent, se tiennent comme pour se retenir, se tricotent
en grappées de bidonvilles : un engrenage sans fin.
En s’appuyant en particulier sur des constituants
syntaxiques fondamentaux, il crée un décor et réussit par
accumulation tantôt des substantifs, tantôt des verbes à
dramatiser la « situation ». On s’arrête un moment sur le
fonctionnement de cette description.
La première phrase est constituée de termes qui
assument les fonctions de thème : « Le reste » et de
prédicat11 : « un fatras de bicoques ». C’est une phrase
11
Pour une définition de ces notions, voir Brigitte Buffard-Moret,
Introduction a la stylistique, DUNOD, 1998,p.53
51
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
suspensive, brisée en son milieu par la présence remarquée de
la virgule qui renforce la tonalité affective de l’ensemble.
Celui- ci se manifeste sous la forme d’une succession de
détails : les éléments cités : « paille », « briques », « tôles »,
etc. sont constitutifs des « masures », « chaumières » et
« baraque ». L’aspect fragmentaire de leur présentation est
soulignée par le recours à la parataxe: les phrases,
juxtaposées, ne sont reliées pas entre elles par des
connecteurs logiques. L’effet escompté est que la ville se
donne comme un grand corps en décomposition.
Cette description de la ville remplit plusieurs
fonctions : d’abord une fonction mimésique (les éléments
énumérés par leur précision et leur exhaustivité présentent la
ville comme un morceau du réel) ; ensuite une fonction
sémiosique : le passage connote une atmosphère de misère
(dénuement extrême) en même temps qu’il crée un contraste
fort entre les deux parties de la ville.
Les pages qui suivent veulent (dé)- montrer que Sony
Labou Tansi a un autre traitement de l’espace.
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Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
La socialité des lieux soniens
On a vu que les romanciers du continent dans une
large proportion sont fidèles à un usage classique de
l’espace. Les pages suivantes voudront montrer que
l’écrivain congolais procède différemment dans la
représentation de l’espace et lui attribue intentionnellement
de nouvelles fonctions.
L’espace sonien*
- Une toponymie originale
Même s’il reste vrai que la création du nom relève de
l’arbitraire du romancier, il s’agit pour SONY LABOU
TANSI d’un privilège dans la mesure où il s ‘appuie sur un
capital onomastique mis au service du tissu fictionnel ; et le
nom tient au lieu, à l’origine, au corps. C’est précisément,
d’abord, les noms du terroir : Wambo, Mongo, Mambidi,
Seko- Solo, Bazi- Bazi,Kimpaka, Makoulo, Bolola, Owando,
Tsiloanga ou bien encore Zamba Town dont le suffixe en
anglais ne trahit en rien son origine proprement africaine.
Sony Labou Tansi use aussi de l’anagramme12 et ruse même
12
« L’anagramme fait surgir sous un mot l’image brouillée d’un autre. Il
y a dans l’anagramme l’affirmation d’une présence parasite, non pas d’un
sens autre, mais d’un signifiant autre que celui qu’on croyait lire » D.-H.
PAGEAUX, Les ailes des mots. l’Harmattan, 1994, p.38
*
Nous parlons d’espace sonien au sens où Georges Poulet évoque
l’espace proustien, in L’espace proustien. Gallimard, Tel, 1982.
53
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
avec : ainsi sous Hozanna se révèle Brazzaville ; parfois, la
dissimulation est très transparente : sous l’appellation de
Pointe Rouge, le lecteur devine aisément Pointe Noire ;
parfois aussi, c’est la fantaisie pure qui inspire le créateur ; la
localité de Tombalbaye porte le nom du premier président
du Tchad.
Les noms ne reflètent pas toujours une origine
ethnique ou régionale. En effet, l’œuvre foisonne de noms
hispanisants ou à forte consonance latine : Baltayonsa,
Colbado, Corbani, Rooano, Valencia, Valtano. On peut
distinguer ici les villes dont le nom se termine par les
suffixes Norda, Norta ou Norte : Nsonga- Norda ; Huenda-
Norda ; Quenso- Norta et Zouhando- Norta ;puis Hondo-
Norte , Quesso-Noote ; Langa- Noote, Yamba-Noote.
La latinisation des noms tient à l’histoire13 ; mais
légitimement, on peut formuler l’hypothèse d’une certaine
homologie entre l’onomastique sonienne comme structure
fictionnelle et le devenir même du nom de Sony Labou Tansi,
son mythe personnel. De fait, Sony Labou Tansi est
proprement une création.
13
Il faut avoir à l’esprit que le Portugal a su établir, le premier, des
contacts durables et constants avec le Congo. Cela laisse des traces. Lire
G. Balandier : La vie quotidienne au royaume Kongo du XVIème au
XVIIIème siecle. Hachette, 1965, 286p.
54
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
- Une intertextualité interne
L’écriture sonienne se réfère à la répétition des noms
antérieurs selon le mode de la référence bien connue dans le
phénomène de l’intertextualité. Dans le cas d’espèce, c’est
une figure rhétorique, la paronomase14 qui permet de préciser
son insertion : ainsi, Hozanna(Z) dans Les yeux du volcan
devient- elle Hosanna (S) dans Le commencement des
douleurs15. Mais surtout, les villes se répètent dans un effet
d’intertextualité interne : ainsi dans Les yeux du volcan : «
Youri Argandov était originaire de Nsanga-Norda. Ses acolytes
pouvaient donner à sa découverte le nom qui leur chantait. Valancia,
Baltayonsa, Hozanna et Westina riaient, mais c’était par pure
méchanceté. » On sait que ces villes apparaissent pour la
première fois dans l’œuvre sonienne dans Les sept solitudes
de Lorsa Lopez.4
Dans Les sept solitudes de Lorsa Lopez, le lecteur ne sait
rien de Baltayonsa, si non qu’elle fait partie des « sept villes
de la Côte de Valtano à Valancia »(p.78). Le jeu intertextuel
lui permet d’en savoir plus, notamment dans Les yeux du
volcan : « (…) Baltayonsa était à quarante- cinq kilomètres
sur les cartes et les registres officiels. Nous savons tous que,
14
La paronomase consiste à reprendre un mot selon les sonorités mais
sans en conserver la graphie.
15
Voir aux pages 7, 38, 83, 99, 105, 112, 116, 142 , 149.
55
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
dans la réalité des faits, Baltayonsa était bien à deux mille
cent kilomètres de
Tombalbaye. » (p.150) Il en sait même davantage
puisqu’il apprend dans Le commencement des douleurs «
qu’un cataclysme y est survenu : le fleuve est mort. Plus une
goutte d’eau. Une suite d’ossements et de pierres exténuées.
Poissons morts. Boue morte. Crabes séchés. Ça pue
horriblement. La mort est venue de l’Océan » (p.121). On
remarque que l’intertextualité dans ses effets peut conduire à
des vertus d’apaisement : c’est ainsi que l’opposition
légendaire entre la Côte et Nsanga- Norda qui structure le
récit dans Les sept solitudes de Lorsa Lopez disparaît dans
Les yeux du volcan : « Le thé dégageait un parfum très doux
d’herbes de Nsanga- Norda » (p.125).
La reprise fréquente des noms d’un roman à l’autre, outre
qu’elle renforce la cohérence de l’œuvre, contribue à préciser
le savoir du lecteur et à corriger sa mémoire. On peut déceler
une autre fonction, la métadiscursive, car au –delà de la
connivence qui crédibilise les textes, la répétition des noms
est pour les récits une façon de commenter leurs propres
fonctionnements.
56
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
-Une topographie grotesque
L’œuvre de Sony accorde une importance exceptionnelle
aux rues, ruelles, routes, croisements, places, ronds- points
etc. Dans les premières pages des Yeux du volcan, on relève :
pont de la Djoura ; port Léon ; la maison des Hollandais ;
flèche Emile ; colline de l’Abbé- Ivonne ; Glaçons ; Kankala-
Yoka ; Massa Wassy ; rochers du diable ; colline de l’Abbé-
Igor ; zone des Immortels ; grand- rue des Plateaux ;
Yamouwa ; rue de la Paix ; ancien marché aux Chiens ;
quartier des Hollandais ; cathédrale Anouar ; quartier
Haoussa ; rond-point des Musiciens ; colline des Soixante-
Mètres ; bois d’Orzengi ; colline de Mawenza ; jardin
Général- de- Gaulle ; lycée des Libertés etc.
L’écriture précise cette topographie grotesque par une
accumulation hétéroclite d’objets et de lieux : « Et pendant
de longs mois, par l’air et par l’eau, par le rail et par la route,
voyagèrent murs, ponts, jardins municipaux, places
publiques, piscines, gares. On dut transporter jusqu’aux eaux
du lac artificiel du Village des Passions, les sept ponts- levis,
les trente- neuf mausolées, les quinze arcs de triomphe, les
neufs tours de Babel, les seize étoiles de Nsanga- Norda,
ainsi que les douze mosquées de l’époque de notre Saint-
Patron Jean Valance. On n’oublie pas le Gold Boulevard, le
Palais de la Nation, le petit et le grand Capitole, les quelque
57
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
trois milliards d’os du cimetière d’Harma Horizonte, les
lampadaires en or massif de lex- quartier des Onze, les
septante- neuf mille arbres synthétiques du parc du Marsien
où l’on disait qu’un homme antédiluvien avait été trouvé
dans un pharcophage de granit. »16
Le sentiment dominant est celui d’une irréalité devant
cette imagerie rabelaisienne ; c’est un « non – monde » qui
est donné à voir comme une fois de plus dans Les sept
solitudes : « (…) Le ciel, du côté de Nsanga- Norda, était
zébré de milliers d’arcs – en- ciel artificiels, de signaux et de
phosphorescences multicolores, éclaboussé de feux de
Nsanga-Norda qui déchiraient la robe plombée de l’azur. Des
nuages de ballons jaunes, rouges, bleus gravissaient le ciel
en agitant leurs longues queues de plumes de veuve et en
faisant tinter leur multitude de clochettes. » (p.55) Jean-
François Durand17 voit juste quand il estime que « l’espace
manque d’historicité » car si « les objets prolifèrent », il faut
bien reconnaître que c’est dans « une sorte d’inutilité
redondante et emphatique » .
Les péripéties romanesques sont le plus souvent des
péripéties spatiales : « Nous lui fîmes visiter la capitale : rue
16
Les sept solitudes de Lorsa Lopez, pp. 14- 15
17
Voir Sony Labou Tansi. Le sens du désordre. Textes réunis par Jean-
Claude Blachere. Université Paul Valery. Montpellier III, 2001, p.7
58
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
Valtaza, rue Dorbanso, rue Corbanzo, rond-point Graci,
l’Opéra… Nous l’emmênames à Vatney, la cité du pouvoir.
La mairie, le musée de la Nation, les camps militaires, le port
présidentiel, la place du 8-Juin ; à la tombée de la nuit nous
arrivâmes au palais. Nous le conduisîmes dans toutes les
pièces : le salon d’armes, la galerie des diamants, le hall des
Compagnons de la Révolution, le caveau présidentiel où un
seul de nos onze présidents reposait en paix parce que les dix
autres étaient à la fosse commune pour haute trahison »18 .
Ailleurs, c’est « Estina Bronzario[ qui] longea la Rouvièra
Verda jusqu’à l’emplacement de l’ancien pont des
Monlithes. Elle souffla un moment, s’étant retournée pour
contempler la mer et sa fille Valancia :l’île de Jésus, la
lagune, la mission, la gare, Baltayonsa, le Bayou, le Centre,
la Plazia de la Poudra, les falaises de Malsayo qui couraient
en zigzag dans l’océan et lâchaient des îlots multiformes, le
lac où les hippopotames dessinaient leurs masses luisantes,
l’ancien port et ses carcasses de wharfs, les menhirs et, au –
delà des menhirs, les îles-tombeaux, avec l’île de l’Ange qui
crachait ses eaux rouges sur une brochette de pains de
roches, tous vêtus du songe multimillénaire d’un torchon de
ciel qui, on ne sait trop comment, trempait ses nuages dans la
18
L’etat honteux, pp. 9-10
59
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
flotte »19. Cette « théâtralisation burlesque » de l’espace
selon les mots de Jean- François Durand, dans son aridité
même acquiert une valeur de trouvaille lorsqu’on sait qu’elle
relève chez Sony Labou Tansi d’un rabaissement grotesque
de la ville emprunt de pourriture et d’angoisse métaphysique
qui semble dessiner le destin des personnages. C’est de cela
qu’il sera question maintenant.
- La ville ennemie
La ville dans son ensemble est saisie dans la
quotidienneté des personnages ; sa description correspond
aux différents aspects du Mal depuis le désordre, la saleté,
voire le chaos jusqu’à l’hostilité ou l’angoisse. Et la
pourriture, c’est d’abord un cloaque de mauvaises odeurs : «
(…) Colbado, avec ses rues sans tête ni queue qui finissent
parfois dans un marigot, ses immondices puantes, ses
matières fécales, ses bêtes mortes, ses eaux pourries (…) » 20
, ou encore : » Zamba-Town, ville du Sud, plus chaude à
minuit qu’à midi, avec ses eaux pourries, ses nids de
moustiques(…) »21 . Dans une séquence de L’état honteux,
19
Les sept solitudes de Lorsa Lopez, p. 93. Voir également Les yeux du
volcan, p.12
20
Op. Cit p. 167
21
L’etat honteux, p.21
60
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
l’excrément envahit toutes sortes d’objets (gobelets, lit ou
nourriture) et devient le motif d’une écriture grotesque : « Il
trouve une termitière de matières fécales sur son lit, il la
trouve dans sa baignoire et dans toutes les pièces du palis.
Qu’on les pince nom de Dieu qu’on les pince. Pendant six
mois la ville est envahie par ce caca de vos mamans(…) »
(pp.86-87). A Huenda- Norda, « qui respirait la laitance et le
pipi, les seuls princes vraiment heureux étaient les
moustiques et les crapauds. Le reste était faux : faux
hommes, faux promeneurs, faux amoureux, faux riches, faux
penseurs, faux grands, faux aristocrates, faux vivants… »22
La pourriture se lit aussi au plan moral ; dans Les
sept solitudes de Lorsa Lopez, quand Estina Benta est tuée
ou quand c’est le boucher Elmano Zola qui est assassiné,
aussi bien le narrateur que le père Bona font le même
constat : « Valancia est pourrie » (aux pp. 23 et 45) ; dans
L’état honteux, le narrateur est tout aussi catégorique : « (…)
nous sommes la capitale mondiale de la honte et du péché,
puisque maman nous sommes les maîtres du mensonge et de
la méchanceté. » (p.19) ; dans Les yeux du volcan, la ville
est aux yeux du colosse comme « un bordel qui fonctionn[e]
au sentiment, à l’humeur et au hasard, loin des lois, du bon
22
Les sept solitudes de Lorsa Lopez, p.162
61
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
sens et de la logique »(p.19) ; dans Les sept solitudes de
Lorsa Lopez, à Huenda-Norda où il n’ y avaient « pas
d’école, pas de dispensaire, pas de marché, pas de
théâtre(…), le bordel recevait un demi-million de marchands
de pisse tous les quinze jours, la brasserie pondait sept
millions de bouteilles de bière par jour. L’autre fonction du
bordel était de servir à la fois d’école, de dispensaire et de
marché »(p.162)
Incarnation de l’insignifiance, de la superficialité et de
la platitude, la ville n’échappe pas à la violence des éléments
de la nature : « (…) Solitudes restait la fière propriété des
tourbillons de Huenda. Terre dure, livrée à toutes les
arrogances de l’Atlantique, sans cœur, sans ciel au- dessus de
la tête… Patrie incontestée des vautours et des roussettes que
23
seuls mangent les incultes de Joharto… » ,ou encore dans
Le commencement des douleurs : « Quinze jours durant, le ciel
tomba du ciel, changeant la terre en une véritable daube où flottait
Hondo- Noote, notre ville souillée jusqu’aux racines de son intimité,
pleine de la laideur des détritus, des plastiques à la dérive, des carcasses
des bêtes mortes. » (p.98).
Le personnage sonien ressent jusqu’à l’angoisse la
puissance envoûtante de la ville avec sa chaleur brûlante, sa
touffeur oppressante : « Et Août n’a jamais cessé d’être
23
Les yeux du volcan, p. 185
62
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
août. Le mois du ciel le plus bas. Quand le fleuve et la mer
s’engueulent interminablement, dans un dialogue des plus
médiocres. C’est l’époque où les femmes se déchaînent. Plus
de boue en août. Plus de mares dans les rues . Plus de nuées
de sauterelles, plus de moustiques. »24 . Mais plus encore, la
ville, c’est la mort toujours présente, toujours menaçante :
« Tombalbaye suintait, tel un vieux récipient troué. Les
maisons avaient des allures de squelettes fouettés par la
poussière et le vent. Les animaux, des chiens pour la plupart,
gringalets se déplaçaient douloureusement, faisant sonner
leurs os et la jointure de leurs articulations desséchées. Les
arbres et le ciel présentaient la même désolation. Tout
sifflait… Hommes et bêtes traînaient une quinte interminable
qu’on avait du mal à distinguer du sifflement sempiternel des
alizés. La ville crachait un fourmillement de cafards et de
serpents de verre que les habitants, faute de pitance,
mangeaient crus. » 25
Par une sorte de perversion dont les dirigeants
semblent faire leur marque, la ville devient un anti- monde
comme « Tsiloango26, capitale mondiale du crime, du non- sens et de la
contrebande, ville de mangeurs d’âmes et de la tête dure la plus dure du
24
Les yeux du volcan, p.93
25
ibidem, p.140
26
Le commencement des douleurs, p. 130
63
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
monde, bastion de l’intégrisme mahométan, lieu d’attache du mensonge et
de la folie, cité bâtie dans le dos de Dieu où serait construit, pensions-
nous, l’étang de feu de la géhenne pour l’incinération éternelle des
fripouilles, Tsiloango ». Pour tout dire, la ville, c’est l’enfer
comme l’illustre ce passage de La vie et demie27.
Pour décrire l’enfer, le narrateur utilise le discours
du feu ; les verbes ou attributs marquant l’incandescence (
avait envoyé ; envoya ; devient(2fois) ; était ; avait pris ;
fondait ; forma ; clapotait ; luisait ; éclairait ; crevait ;
trouvait ; flambait) et les caractérisations soulignant le sens
du substantif ( horrible souche ; ombre et carbone ; un grand
lac de carbone ; goudron incandescent ; lumière plus intense ;
bombes ennemies ; véritables ouragans ; températures
atmosphériques) précisent la tonalité du passage, celle d’une
fournaise ardente en rapport avec la fureur sans limite de Jean
Calcium. Réalité décomposée et pesante, la ville recouvre
une dimension symbolique évidente.
Dans le drame congolais du début des années 1990,
c’est Brazzaville la capitale qui a structuré le rapport entre
les différents protagonistes ; il s’agit d’une donnée que
l’œuvre de SONY reflète largement : la puissance de la
27
Le passage considéré commence à la p. 186 :< Il avait envoyé de
véritables ouragans(…) jusqu’à la p. 187 : < La forêt aussi flambait déjà
sous les bombes ennemies>
64
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
capitale paraît hors norme. Dans La parenthèse de sang, la
capitale qui ne croit pas à la mort de Libertashio demande de
le retrouver à tout prix : « Elle nous demande de chercher, nous
cherchons. Des Libertashio ? Nous en trouverons cinquante, nous en
trouverons cent. Tant que la capitale nous demande de chercher, nous
cherchons. Nous ne cherchons pas pour trouver : nous cherchons pour
chercher » (p.21), observe Marc un personnage de la pièce.
Dans Les sept solitudes de Lorsa Lopez, les déboires de
Estina Bronzario, en particulier sa mise à mort ont commencé
avec sa volonté de s’opposer à la décapitalisation de
Valancia. Aux yeux des autorités, la décapitalisation de
Valancia est un acte de dépossession et d’usurpation du
pouvoir traditionnellement dévolu aux gens du Sud.
Et l’histoire récente du Congo28 est éclairante à ce
propos. Grosso modo, au plan politique, deux ethnies
s’opposent : au sud, les Kongo dans la région du Pool qui
englobe Brazzaville, au nord, les Mbochi. Depuis la fin des
années 1960, plus précisément depuis la chute de Massemba-
Débat( un sudiste), le pouvoir d’Etat est aux mains des
Mbochi : militaires et dominateurs, ils ont imposé un régime
28
Nous tirons l’essentiel de nos informations de l’article de Phyllis
CLARK- TAOUA : SONY LABOU TANSI DEVANT L’AUTEL. SES
ASPIRATIONS POLITIQUES ET SON IMAGINAIRE KONGO.
L’AFRIQUE POLITIQUE. 2001.(traduit de l’anglais par Nicolas
MARTIN-GRENEL.
65
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
marxiste- léniniste défavorable aux Kongo plutôt portés sur
le libéralisme économique. Cet antagonisme n’est pas que
géographique, il est aussi et surtout idéologique et l’enjeu
qui’ il renferme est énorme : le contrôle direct sur le
processus politique et l’accès aux ressources de l’Etat. La
situation est insupportable aux Kongo qui refusent le partage
du pouvoir avec des adversaires < marqués comme impurs et
inférieurs par leur naissance.> Ils nourrissent un grand
complexe de persécution que la mort de Fulbert Youlou et de
Massemba- Débat illustre de leur point de vue.29 Dès lors, la
lutte politique consiste en la neutralisation des forces
ennemies et en la restauration d’un royaume kongo.
Sony Labou Tansi lui- même n’était pas au- dessus
de la mêlée. Il croyait en la formation d’une identité ethnique
kongo ainsi qu’à sa capacité à reconquérir le pouvoir d’Etat.
Initié dans une secte dont la mission principale était de veiller
aux intérêts du groupe, Sony savait lier ses activités
politiques à des projets politiques.
29
Il faut y ajouter la mort, dans des circonstances obscures de Bayenda et
de Diawara.
66
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
CONCLUSION
En mettant au jour la façon dont Sony Labou Tansi
rêve l’espace, le « fabrique », c’est – à- dire l’exprime
littérairement : un cloaque de mauvaises odeurs
(l’excrément, la laitance, le pipi) ; des bruits discordants ; des
détritus ; une hostilité de la nature, etc. , nous avons,
pensons- nous, à la fois disséqué un univers violemment
hideux, celui de « mocherie », mot ou plutôt attitude
individuelle de dégoût devant les choses et les êtres propre à
l’univers de Sony Labou Tansi et relevé qu’il existe chez lui
un répertoire de l’imaginaire spatial qui n’est pas le même
que chez les autres romanciers, anciens et nouveaux. Sony
Labou Tansi parvient à montrer comment par la littérature,
l’homme exprime l’occupation de l’espace par son corps et
les relations que ce corps entretient avec l’espace.
67
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
Topocide d’un chronotope biomimetique :
(géo)critique de l’espace-temps colonial
Abdoulaye SYLLA
Université de Cocody-Abidjan (Côte d’Ivoire)
INTRODUCTION
Professeur de lettres, écrivain, membre de l’Académie,
inspecteur général de l’enseignement en mission officielle,
Jean Guéhenno, fleuron intellectuel de la France de son
temps, parcourt du 19 janvier au 15 mars 1953 l’Afrique
Occidentale Française (AOF). Cette mission, qui est sa
seconde visite sur le continent noir, donne l’occasion à
l’immortel d’observer l’entreprise coloniale française,
pratiquement au terme d’une action entamée depuis
Montaigne (qui, soit dit en passant, avait déjà condamné
l’aventure : « mécaniques victoires ! »). Le récit de voyage
La France et les Noirs30, compte rendu de la tournée, est la
vision-bilan d’un télescopage de civilisation. Il apparaît
comme l’aveu d’une tentative de topocide.
Pour qui voudrait étudier les métamorphoses de la
chronospatialité africaine à l’épreuve de l’intrusion coloniale,
La France et les Noirs est un excellent exemple. D’abord
30
Guéhenno J., La France et les Noirs, Gallimard, Paris, 1954.
68
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
parce que Guéhenno, grand voyageur et spécialiste de la
narration, a une pratique (arpentage et orographie) et un
discours géocritiques de la durée et de l’étendue. Comme
chez tout bon romancier, son récit révèle l’humanisation à
travers la matérialisation du temps dans un lieu pour tout
sujet. Ensuite parce que, se détachant, autant que faire se
peut, de son statut de colon, Guéhenno essaie de décrypter la
société coloniale avec un regard décentré. Les limites de cette
tentative permettent de questionner la formation du regard sur
l’être-là de l’Autre. Excellent exemple aussi parce que la
nature du récit de voyage, genre participant du narratif mais
sur un mode brouillé entre réel et fiction, met en crise « le
régime de véridiction » car s’y confronte le rapport sensible
au monde et l’art littéraire du voyageur. De même que l’on y
entend une pluralité de voix (principalement celles de
Guéhenno et de son devancier et modèle Stanislas de
Boufflers), produisant dans notre cas un espace diffracté.
Enfin parce que ce récit de voyage est un moment de haute
géopolitique. Il rend compte de rivalités de pouvoir sur des
territoires axées sur des représentations divers. Au nombre de
ces territoires la forêt et la ville.
69
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
L’étude suivante se propose de théoriser un nouveau
concept géocritique31 : le topocide. A cette fin, elle ouvrira
trois voies pour la réflexion. La première s’attachant à la
chronospatialité dégagera la nature des choses. Toute
colonisation étant une mise en présence – brutale – de deux
mondes, nous confronterons ici la pensée du locatif et de la
temporalité en vigueur dans chaque aire culturelle. La
seconde, à travers deux chronotopes témoins, la ville et la
forêt, analysera la référentialité fictionnelle (serait-ce la non-
référentialité fictionnelle ? ou la non-fictionnalité
référentielle ?), c’est-a-dire comment le territoire est la
mimésis de la carte ? Et surtout pourquoi ? Enfin, la troisième
voie explorera la dimension des enjeux de pouvoir
contradictoire entre autochtone et colon induisant la mutation
du locus africain.
Dans son ouvrage fondateur de la sociologie africaine
raisonnée, L’unité culturelle de l’Afrique noire, Cheikh Anta
Diop établit qu’il existe, antérieurement au contact suivi des
peuples et des nations, des différences non essentielles, mais
31
Il convient de rappeler ici que pour nous la géocritique n’est pas une
théorie postmoderne. D’où les parenthèses dans le titre de l’article. Nous
l’avons toujours pratiquée dans le cadre de la modernité. Et ce, dans les
suites des travaux de H. Mitterand dont nous faisons totalement notre
l’avant-propos de l’ouvrage Le roman à l’œuvre.
70
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
relatives entre les peuples. Différences liées « au climat et
aux conditions particulières de vie ». Ainsi, « les peuples qui
ont longtemps vécu dans leur berceau d’origine ont été
façonnés d’une manière durable par leur milieu32 ». Ce qui lui
permet de dégager deux berceaux culturels, l’un méridional et
l’autre nordique, et une zone de confluence où ils se
superposent. Le berceau méridional, sédentaire et agraire,
auquel appartient l’Afrique, se caractérise par la famille
matriarcale, l’Etat territorial, l’émancipation de la femme, la
xénophilie, le cosmopolitisme, la solidarité matérielle de
droit, un idéal de paix, de justice et de bonté, un optimisme
exempt de toute notion de péché originel et, a pour genres
littéraires préférés le roman, le conte, la fable et la comédie.
Le berceau nordique, nomade et pastoral, confiné à l’Eurasie,
cultive la famille patriarcale, l’Etat-cité, le servage de la
femme, la xénophobie, l’individualisme, la solitude morale et
matérielle, un idéal de guerre et de conquête, et une
prédilection pour le genre de la tragédie. Dans maints aspects
de la société, cette grille permet des analyses pertinentes33.
32
Diop C. A., L’unité culturelle de l’Afrique noire, Présence Africaine,
Paris, 1959, p. 9.
33
Camara F. K., Pouvoir et justice dans la tradition des peuples noirs,
L’Harmattan, Paris, 2007 ; Nding D., Civilisation et science juridique en
Afrique et dans le monde, CLE, Yaoundé, 1982 ; Obenga T., « Sexualité,
71
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
S’il en est ainsi, et si nous tenons la colonisation pour une
superposition de cultures, l’espace africain colonisé devra
révéler deux toposémies antagonistes.
I/ DE NATURA RERUM
La pensée du temps et de l’espace va au-delà d’une simple
réflexion sur des catégories de la perception. Elle englobe
une philosophie de la Nature. C’est l’Etre dans sa relation à
l’Etant qui est au cœur du questionnement. Qu’est-ce que la
Nature ? Qu’y sommes-nous ? A quelle place ? Dans quel
but ? La réponse à ces questions indique une
Weltanschauung. Qu’après F. Braudel nous pouvons instruire
dans le cadre de la géohistoire qui est « l’étude d’une double
liaison, de la nature à l’homme et de l’homme à la nature,
l’étude d’une action et d’une réaction, mêlées, confondues,
recommencées sans fin34 ».
1) Géohistoire de deux chronospatialités
On aura remarqué qu’à l’habituelle spatio-temporalité
nous avons substitué le néologisme barbare de
chronospatialité35. Ce n’est pas par snobisme académique
amour et mariage en Egypte et en Grèce dans l’Antiquité », Ankh, N°
14/15, Khepera, 2005-2006.
34
Braudel F., Les Ambitions de l’histoire, Le Livre de Poche, Paris, 1999,
p. 103.
35
Il apparaît d’abord sous la plume d’Henri Mitterand, Zola. L’histoire et
la fiction, PUF, Paris, 1990, p. 182.
72
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
mais par une pensée rigoureuse du phénomène étudié. Dans
la matérialité des faits, c’est le temps qui « contient »
l’espace. Le mythe africain de la cosmogénèse dit qu’il a
toujours existé une « matière » statique, opaque, dense et
absolument froid, connue sous le nom de Noun36 en Egypte
antique et sous celui de fu chez les Mandingue. C’est
l’émergence au sein du Noun du démiurge Atoum-Ré qui,
rompant l’équilibre par l’irruption de la temporalité, fit
exister l’Existence. Cet évènement est connu sous
l’expression de « la première occasion ». Plus tard en Europe,
la philosophie de Kant aboutira à la même conclusion dans sa
Critique de la raison pure :
« Le temps est la condition formelle a priori de tous
les phénomènes en général. L’espace, comme forme pure de
toute intuition externe, ne sert de condition a priori qu’aux
phénomènes extérieurs. (…) Si je puis dire a priori que tous
les phénomènes sont dans l’espace, et qu’ils sont déterminés
a priori suivant les relations de l’espace, je puis dire d’une
manière tout à fait générale du principe du sens interne que
tous les phénomènes en général, c’est-à-dire tous les objets
36
Lire de Ba C. M., « Le Noun pharaonique et l’Être-là chez Sartre et
Heidegger » in Ankh, N° 16, 2007, pp. 109-117.
73
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
des sens, sont dans le temps et qu’ils sont nécessairement
soumis aux relations du temps.37 »
C’est cette primauté du temps sur l’espace qu’on retrouve
dans le mot chronotope chez Bakhtine qui établit ainsi la
consubstantialité du temps et de l’espace dans le monde réel
comme dans la littérature, mais également la prééminence du
premier.
Chronospatialité cartésienne
La tradition occidentale à laquelle appartient Guéhenno a
une vision économiste de la Nature. Elle est une donnée
matérielle mise à distance. Un réservoir infini de ressources
et de biens divers. L’humain y est dans une position à la fois
centrale, dominante et externe, donc « mesure de toute
chose ». De Protagoras à Descartes, l’homme occidental a
travaillé à se rendre « maître et possesseur de la nature ».
Que vous avez tort de vous méfier ! Vous croyez que
nous avons un secret et que nous le dissimulons, mais nous
n’avons pas de secret. Ou plutôt si nous en avons un, le voici
(…). Ce n’est rien d’autre sans doute que cette « méthode »,
(…) que les quatre règles que proposa ce mécanicien, ce chef
de conjurés qui rêvait de rendre « l’homme maître et
37
Kant E., Critique de la raison pure, Garnier-Flammarion, Paris, 1985,
p. 92.
74
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
possesseur de la nature ». C’est cette méthode, ce sont ces
règles qui, en fin de compte, ont fait du blanc cet ingénieur,
cet homme à mille mains, cet escamoteur, ce prestidigitateur
qui vous semble miraculeusement changer la terre autour de
vous.38 (pp. 19-20)
Cette pensée anthropocentrique, en même temps qu’elle
dispose tout ce qui n’est pas humain en artefact appropriable
sur le plan juridique et exploitable sur le plan technique,
transforme l’homme en organisme parasitant au sein de la
biosphère. Celle-ci étant décréter dans le même élan matériau
brut.
Le temps est ici perçu comme un capital qu’il faut faire
fructifier et dont on pourrait éventuellement manquer.
Sagittale en sa morphologie. L’adage ne dit-il pas : Time is
money ? Et ce capital est paradoxalement un maître sous la
férule de qui la société galope. La frénésie de l’Occident
trouve son fondement dans cette soumission à Chronos. D’où
l’accélération de l’histoire dans le berceau nordique. Quant à
l’espace, il est également assimilé à une matière première.
Son exploitation et sa transformation continues sont au cœur
de l’activité humaine qui, jusqu’à très récemment, n’est pas
ressentie comme source de graves perturbations. L’écologie
38
Nous soulignons.
75
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
étant un courant largement minoritaire, longtemps lubie de
poètes tel Ronsard.
Chronospatialité vitaliste
Le Noir vivant en symbiose avec la nature est une pensée
tellement courue que c’en est devenu un poncif. Pourtant des
raisons probantes soutiennent cette vision. Le négro-africain
conçoit l’univers comme un tout solidaire. De l’infiniment
petit à l’infiniment grand, existe une continuité dont la
cohésion est assurée par l’énergie vitale. En conformité avec
la cosmogénèse, les marges des différents règnes embraient
les unes sur les autres. L’humain n’y est qu’un anneau de la
longue chaîne d’êtres. Ni à distance, ni en surplomb du reste.
Voici la manière des Dogons, (…) telle qu’ils
l’imaginent, telle que l’a traduite de la langue secrète et l’a
racontée à M. Marcel Griaule Ambibé Badadyi, vieillard
appartenant à la tribu Arou et habitant Sanga du Haut. (…)
Quand le long masque de bois qui, dans les fêtes, figure le
serpent et qui porte sur lui le nyama de la race commence de
pourrir, les hommes de la tribu, selon un rite consacré, en
taille un tout neuf où le nyama émigre. Mais qu’est-ce donc
que le nyama ? « Le nyama, répond M. Griaule, est une
énergie en instance, impersonnelle, inconsciente, répartie
dans tous les hommes, les animaux, les végétaux, dans tous
76
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
les êtres surnaturels, dans les choses, dans la nature, et qui
tend à faire persévérer dans son être le support auquel elle est
affectée temporairement (être mortel) ou éternellement (être
immortel). C’est ainsi que le ciel, les morts, les génies, les
autels, le fumier, les arbres, la graine, la pierre, les bêtes, la
couleur rouge, les hommes ont du nyama. » (p. 77-79)
C’est cette métaphysique globale négro-africaine qui n’a
pratiquement jamais été comprise par l’Occident. C’est elle
qu’on a caricaturé sous les traits grossiers de l’animisme ou
du fétichisme. Que l’humain soit intégré et dépendant de la
nature, qu’il doive y agir en symbiote et promouvoir
l’harmonie, voici ce que dit, de toute éternité, l’Afrique. Et
Guéhenno de confesser que sa « cartésienne raison est un peu
en déroute. [Qu’il sent] plus péniblement que jamais encore
au cours de ce voyage qu’elle ne saurait suffire à tout.39 » De
là, une vision originale, biomimétique, du temps et de
l’espace.
Le temps, comme l’espace, n’est pas une chose inerte mais
une entité vivante, « dotée de nyama ». Une
anthropomorphisation est ici en action qui fait du temps un
actant interagissant avec l’humain. C’est ce qu’explique le
39
Guéhenno J., op. cit., p. 71.
77
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
mythe de Djéhouty (Thot) et du Temps jouant au senet. La
victoire du dieu du savoir et le gain des cinq jours
épagomènes donnent la clef de la conception africaine du
temps. Celui-ci n’est pas un maître mais un domestique qu’il
est possible de dompter. Ainsi, la gravure rupestre, l’écriture,
l’architecture de pierre et la momification, sont un ensemble
de créations culturelles destinées à faire échec au temps. En
outre, sa dimension cyclique permet de prendre rendez-vous
avec lui. La frénésie de sa poursuite n’est donc pas
nécessaire. Le temps revient, toujours. Ce n’est qu’une
question de temps ! Et avec lui l’Age d’or, n’en déplaise à
Nicolas Sarkozy et ses affidés nostalgiques de l’ordre
colonial. L’espace pour sa part est plus rétif. La relation avec
lui est de collaboration, dans des limites qu’il se charge de
tracer. Car tout espace physique est la demeure d’une forme
du nyama, de l’énergie vitale cosmique. Aussi, l’humain, qui
est dans sa dépendance, ne peut y faire ce qu’il veut sous
peine de sanction plus ou moins grave. Cependant, un
marqueur cartésien, certes récessif, peut s’observer dans ce
berceau culturel, dont l’action de Soumangourou Kanté40 est
le seing.
40
Monarque du royaume Sosso au XIIIe siècle. Il se voulait maître et
possesseur de la Nature.
78
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
2) Géographies symboliques
Découlant de ces philosophies de la chronospatialité, les
berceaux nordique et méridional proposent deux
territorialisations symboliques de la Nature. A un imaginaire
indo-européen qui conçoit l’espace comme binaire fait face
celui à structuration ternaire négro-africain.
Spaciographie binaire
Conformément à la vision utilitariste cartésienne, l’indo-
européen n’a pas segmenté l’espace per se, mais en fonction
de l’usage qu’il en fait. Symboliquement, deux espaces
existent qui s’opposent : l’urbain et le rural. La ville est le
lieu de la civilisation c’est-à-dire du travail industriel
modifiant la nature et la nature humaine. Jusque dans sa
forme close, qui est celle du camp militaire, de la forteresse,
elle doit se distinguer de l’arbre ou de la grotte qui sont
l’apanage des bêtes sauvages41. Le droit y trouve son milieu
d’émergence. L’urbanitas c’est l’humanitas ! La campagne,
elle, est le domaine de la nature, de tout ce qui est sauvage ;
l’étymologie est claire, la campagne c’est l’agros. « Vues du
haut des remparts de la ville, effectivement, la campagne et la
nature se confondent : elles ont en commun la non
41
La roue de Virgile montre précisément cet état de fait.
79
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
urbanité ! 42» Espace ouvert, inculte, la campagne n’a pas de
droit. Le paysan, dont le travail ne se voit pas de la ville,
comme ses bêtes, n’est pas un sujet de droit. Ainsi, dans une
institution comme la cryptie lacédémonienne « à certains
moment du drill des jeunes guerriers, les hilotes peuvent être
tué impunément43 ». L’opposition conceptuelle urbain-rural,
véritable invariant culturel, est celle qui structure l’imaginaire
de Guéhenno arrivant en Afrique.
Spaciographie ternaire
Le sacré, la vénération et la préservation de l’énergie
vitale cosmique, tel est le principe d’organisation de la
géographie symbolique du négro-africain. L’espace, à la fois
physique, social et sacré, s’appréhende chez le Noir sous
deux dimensions. L’une, verticale, plus spirituelle, superpose
le ciel, la surface terrestre et l’espace souterrain. C’est cette
dimension qui est mis en branle et qui déstabilise Guéhenno
quand il est dit :
Toutes les choses sont les choses d’Amma.
Amma a créé toutes choses, il a fait bien.
Amma a créé tous les hommes, toutes les femmes,
42
Berque A., « Les rurbains contre la nature », Le monde diplomatique,
Février 2008, p. 22.
43
Gernet L., « Droit et ville dans l’antiquité grecque », Droit et
institutions en Grèce antique, Flammarion, Paris, 1982, p. 273, note 28.
80
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
[ tous les enfants, il a fait bien… etc…
Il est clair qu’Amma a de grandes responsabilités. C’est vers
la fin que tout se gâte :
Amma a fait que les vieillards se transforment en serpents,
[ il a fait bien. Ils sont entrés dans les trous…
Mais après tout, pourquoi pas ? Nous avons, nous
aussi, d’impénétrables mystères. (73-74)
En fait de mystères, les vieillards (morts) qui ont menés
une vie vertueuse acquièrent le statut d’ancêtres Akhu, initiés
supérieurs, justifiés et transfigurés, sorte d’esprits
luminescents, dont le domaine est le monde souterrain de
l’ici-bas et de l’au-delà44. Ils prennent par transfiguration la
forme du serpent, maître de ce monde. « Le serpent sacré est,
quant à lui, le gardien traditionnel des fondations des temples
et de l’espace souterrain ; il est une émanation des forces
chthoniennes, propriétaires des richesses souterraines. En
outre, on pourrait voir en lui l’expression des dieux
primordiaux.45 » C’est également cette dimension qui donne
la clé de l’architecture funéraire des monarques noirs. Du
44
Lire de Gomez J.-C. C., « La signification du vocable AKHU en
Egypte ancienne et en Afrique noire contemporaine » dans Ankh, N°3,
Khépera, Paris, 1994, pp. 83-113.
45
Aufrère S. H., « L’espace sacré du territoire thébain », Science et Vie,
N°209, 1999, p. 69.
81
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
complexe du pharaon Djoser, avec sa pyramide à degré et sa
ville souterraine, à l’hypogée de Sunjata Kéita ou de l’Askia
Mohamed, c’est une structure verticale tridimensionnelle qui
est élaborée. Mais ceci n’est pas le sujet de notre propos
aujourd’hui.
L’autre dimension, l’horizontale, plus temporelle, accoude
trois espaces génériques. Le premier est l’espace humain,
domestiqué, la ville46 (niout en égyptien ancien et dougou en
manding), c’est le lieu de vie, l’habitat, des humains, des
animaux et des plantes domestiqués c’est-à-dire évoluant
selon l’ordre de l’homme. Un certain nombre de ses activités
s’y déroulent, tel le marché. Le second est un espace duel,
hybride, mi-humain, mi-sauvage, c’est le domaine agro-
pastoral (ouou en égyptien ancien et foro en manding). Ici est
une any thing’s land, toutes les formes vivantes de la nature,
visibles et invisibles, mortelles comme immortelles, y sont
chez elles. Le tiers espace est l’espace sauvage, entendu ici
au sens de libre, non oblitéré par l’humain, évoluant selon ses
propres lois. C’est le domaine des forces inorganisées de la
nature, nécessaires à l’équilibre du tout. Cet espace comprend
la forêt vierge, la mer et le désert (pehou en égyptien ancien
et ko’ngo en manding). L’activité de l’humain, (chasse, pêche
46
Grande ou petite. Le concept de village ne fait pas sens ici, il n’y a
d’ailleurs pas de terme pour le rendre.
82
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
et initiation47) doit y être restreinte au maximum sous peine
de désordre généralisé. En cas d’extension de la communauté
humaine, une aire sera décrétée sacrée et rendue de la sorte
inviolable48. Ces trois espaces dont les confins sont des
intersections communiquent également par l’entremise des
cours d’eau. Le fleuve est l’artère qui irrigue tous ces
espaces.
C’est cette organisation symbolique que Guéhenno, à son
insu, décrit :
En bas, (…) un autre village, Banani. (…) Tout au
bord, (…) on a fait un champ. On me dit que dans ces petits
champs, il arrive que, le soir, un paysan inquiet vienne cacher
des grains d’arachide. La nuit, Amma ou les chacals les
déterrent ou les dispersent. Au matin, selon la disposition des
grains sur le sol, l’homme sait quel bonheur ou quel malheur
l’attend. (80)
L’espace colonial sera donc le résultat du choc de ces deux
« Natures ».
47
L’on a tous en tête l’image de jeunes masaï poursuivant un lion au
cours de leur épreuve d’initiation.
48
Le soulèvement du peuple Abey en 1911, un des plus meurtriers de la
colonisation en Côte d’Ivoire, fut consécutive à l’abattage d’une forêt
sacrée par l’administration en vue du passage de la voie ferrée.
83
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
II/ L’AFRIQUE ENTRE REEL ET MYTHE
Cette étude ne sera pas le lieu d’une réflexion sur la
référentialité dans la fiction et la non-fiction. Le débat a
actuellement lieu. Mais il ne serait pas inutile de clarifier -
plus encore- ce que nous attendons de cette partie. Jetons
quelques idées dans le foyer.
Si le récit de voyage est une œuvre littéraire, ce n’est pas
un texte de fiction. Son action consiste à décrire, analyser,
commenter, représenter un réel admis comme préexistant aux
discours. Il s’agit donc d’un document. Et si nous sommes
d’accord avec Kerbrat-Orecchioni que « tout texte réfère,
d’une certaine manière ; « réfère », c’est-à-dire renvoie à un
monde (pré-construit, ou construit par le texte lui-même)
posé hors langage », et également qu’un texte non-fictionnel
ne fournit pas « un parfait analogon » du réel, qu’entendre
par « réfère » si les corrélats référentiels sont parasités de
fictifs ? Certes « tout discours forge, façonne, « fictionne » le
monde qu’il est censé représenter », mais la question de la
référentialité dans le récit de voyage demeure quand les
contenus textuels ne peuvent pas être évalués en termes
d’adéquation au réel49. Le panfictionnisme n’est pas à nos
yeux, une réponse valable.
49
Kerbrat-Orecchioni C., « Le texte littéraire : non-référence, auto-
référence ou référence fictionnelle ? », Texte, N° 1, 1982, p. 27-49.
84
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
L’ambiguïté de la référentialité de l’espace-temps colonial
débute par la circonscription du locus africain. Où commence
et finit l’Afrique devient, aux yeux de Guéhenno et de bien
d’autres Européens50, problématique. Pourtant, s’il ne s’agit
que de géographie, contrairement à l’Europe, l’Afrique, d’un
tenant, délimitée par deux océans et deux mers, a des
contours sûrs et nets.
Nous avons fait un saut jusqu’à Konakry, où nous
resterons deux jours. (…) Il fait chaud, il fait bon. De Dakar
ici, l’air s’est épaissi, chargé d’eau. Cette fois c’est vraiment
l’Afrique, et je retrouve mon plaisir de l’an passé. (38-39)
Cette incapacité, dirons-nous cette volonté à ne pas poser
objectivement l’espace africain, n’est pas fortuite. Des non-
dits géopolitiques s’y dissimulent. Ce qui n’est pas
« vraiment l’Afrique » peut être déclaré no man’s land. Et la
colonisation n’être qu’une simple installation. Ce sera
l’ossature de l’argumentaire des Boers. Mais plus encore, elle
révèle une vision fantasmée du continent noir ayant pour
socle méconnaissance et préjugés.
Ainsi La France et les Noirs donne à lire deux
représentations. Une première, non voulue, entérine, à travers
la ville, la nature biomimétique du locus africain ; la seconde,
consciente, plus axée sur la forêt, procède à une mythification
dudit espace.
50
Cf. les égyptologues pour qui l’Afrique commence au Soudan.
85
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
1) Espace biomimétique
Nous disions plus haut que l’insertion du négro-africain
dans la nature est celle d’un symbiote. Ce qui sous entend
une interaction harmonieuse, une intelligence avec
l’environnement. Car la nature est le meilleur exemple que
nous pouvons avoir. C’est aussi ce que dit le biomimétisme
qui a vu le jour en Occident il y a une décennie :
Toutes nos inventions sont déjà apparues dans la
nature sous une forme plus élégante et à moindre coût pour la
planète. Nos plus intelligentes pièces d'architecture existent
déjà dans les feuilles de nénuphars et dans les pousses de
bambou. Notre chauffage central et nos systèmes de
climatisation sont surpassés par les tours des termites qui
réussissent à maintenir, avec une énergie minimale, une
température constante de 86°F. Nos radars les plus efficaces
sont durs d'oreille comparés à la transmission
multifréquences des chauves-souris. Et nos nouveaux
matériaux intelligents n'arrivent même pas à la cheville de la
peau des dauphins ou de la toile des araignées.51
51
[Link] Voir également Benyus J., Biomimicry :
Innovation Inspired by Nature, New York, Paperback, 2002 et Valin M.,
« Quand l’architecture imite la nature » in Science et Vie, N° 1084, 2008,
pp. 97-103.
86
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
Au gré de ses pérégrinations, Guéhenno dresse, par
touches épars, le portrait de la ville africaine. Celle-ci indique
à maints niveaux sa nature biomimétique. Lui-même
convoque l’image de la ruche d’abeille pour l’illustrer.
L’architecture négro-africaine est conçue comme science
naturelle. Aussi bien pour les matériaux que pour les plans, la
ville noire adapte la forme à la fonction. La brique crue, faite
de terre, de paille et de bois, qu’on appelle banco est le même
matériau qu’utilise les termites pour leur habitat. Entre autres
avantages, ce banco a une capacité de régulation thermique
économe en énergie. Selon le cas, la pierre est également
sollicitée.
C’est, en cette saison, sous un ciel sans éclat, un pays
sans couleur, un vaste plateau où partout la pierre affleure
(…). Les villages sont plantés sur les longues tables de roche
qui dominent le tableau, petites case de boue, greniers à
chapeaux pointus de chaume, terrasses recouvertes de fagots
sur (sic) lesquelles les hommes se réunissent pour les
palabres. Tout fait corps avec la pierre. (79)
De même, la ville « fait corps » avec son environnement.
Elle s’insère harmonieusement dans la nature. La forme de
maintes villes dépend donc de la configuration de leur site.
Ici un lac :
87
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
Je me souviendrai du lac d’Ahémé, de ses villages qui
semblaient flotter sur les eaux, de ses pêcheries, du grand ciel
clair. J’y ai eu l’impression du bonheur. (104)
Là une paroi de rocher :
La falaise est creusée de cavernes qu’on emploie
comme greniers, abris pour les masques ou cimetières. Tout
au bord, partout où, sur la roche plate, il a été possible de
porter dans des paniers un peu de terre, on a fait un champ,
un jardin plutôt, grand comme une chambre. (80)
Copiant la nature, les habitants des monts Badiangara ont
puisé leur créativité dans les limites qui leur était imposées.
Ce que Guéhenno reconnait : « Or il n’est guère de lieux au
monde où Amma ait été plus chiche. (…) Les hommes
doivent y compenser tout par une merveilleuse volonté de
vivre. »
Ne pas oublier que le Noir se considère comme un élément
de la biosphère. Aussi, la fondation d’une ville obéit-elle à
une logique écologique que Paul Virilio explique :
« Cela me rappelle un autre exemple, localisé entre
l’Afrique et l’Europe, et que j’emprunte à Jacques le Goff :
en Europe on a construit les villes autour des clairières, donc
du brûlis, c’est-à-dire qu’on à brûlé les forêts de l’ancienne
Europe pour faire des clairières et construire des villages. En
88
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
Afrique (…), on a fait exactement l’inverse : on a bâti les
villes autour des points d’eau et dans les oasis. Cette
différence des villes permet de comprendre la différence de
ces civilisations, l’une fondée sur le feu, la destruction
écologique, et donc sur l’invention des armes à feu qui en est
la conséquence directe, tandis que l’autre est une intelligence
de l’eau, de l’oasis préservée.52 »
Un dernier trait de biomimétisme, la ville comme habitat
intégré de tous les éléments naturels domestiqués. Ce qui
n’est que l’extension normale de l’harmonie postulée.
Nous avons traversé le pays Somba. Ces hommes nus
habitent de minuscules châteaux-forts construits en banco
avec des tours en poivrière à chaque coin. Bêtes et gens y
vivent dans la même saleté, les bêtes au rez-de-chaussée, les
gens sur les terrasses. (94)
A ce niveau, le texte respecte sa nature de récit factuel et
organise sa référentialité sur le mode de la conformité entre
« la souche et le dérivé ».
2) Espace mythique
Une seconde référentialité se fait jour dans le traitement
du locus africain. Une esthétique mythogène, fort ancienne
52
VirilioP., « La technique et la guerre » in L’Empire des techniques,
Paris, Seuil, 1994, pp. 216-217.
89
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
d’ailleurs, est en œuvre dans le récit de Guéhenno qui, à un
territoire réel fait correspondre une carte fictive. Espace
mythifié, l’Afrique, pour le colon, est à la fois une uchronie
et une utopie.
In illo tempore
L’Afrique est vu par l’Occidental, depuis les Temps
modernes, comme un chronotope passé au regard de
l’Europe. Que dit Delacroix accostant au Maroc ? «C'est
beau, c'est comme au temps d'Homère !» Jamais, quand bien
même plongé dans le présent le plus immédiat, subissant les
évènements en temps réels, l’européen ne conçoit le Temps-
Espace qu’il vit comme contemporain, moderne53.
Ainsi, la représentation que fait Guéhenno du chronotope
africain, en même temps qu’il semble décrire le réel, est en
fait une mise en fiction. Par l’intertextualité, on reconstruit au
lieu de décrire :
J’ai la tête pleine de flibusteries. Souvenirs de
l’Histoire générale des voyages que j’ai lue ces derniers mois,
quand j’ai su que je repartirais. J’y rêve en me promenant sur
ces plages. Ces villages, Ngor, Yof, avec leurs cases rondes
aux toits pointus de chaumes ne sont pas bien différents sans
53
Alors qu’en fait, dans bien des cas, en l’occurrence celui qui nous
intéresse, l’Afrique, avant le choc, était le futur de l’Europe.
90
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
doute de ceux qu’il y a trois cents ans, put apercevoir de la
mer ce Claude Jannequin. (24)
Le voyage n’est alors que la vérification de ce qu’on savait
déjà. Puisqu’ici le temps est aboli. Ce qui est aujourd’hui
était déjà hier. Et surement avant-hier ! La forêt est le lieu de
cette remontée des temps. Ou de cette condensation, cet
étalement du temps.
…et les chênes de Dodone sont des arbustes en
comparaisons des arbres de Sierre-Lionne ; je n’étais pas
doué comme Adam de la faculté de donner à chacun son
nom, aussi je les ignore tous ; (…). La plupart de ces titans
du règne végétal sont enchaînés par d’énormes lianes ; (…)
les unes paraissent des dragons entortillés au pied de l’arbre
des Hespérides (…). (89-90)
L’analyse des topolexèmes54 (Dodone, Adam, titan,
dragon, Hespérides), qui sont, en fait, ici, aussi des
chronolexèmes, utilisés par Boufflers qui prête sa voix à
Guéhenno, fait émerger l’étagement des temps en Afrique. Et
les strates temporelles empilées les unes sur les autres se
lisent ainsi : Dodone, = Antiquité classique ; Adam = genèse
(seconde semaine) ; titan = autre genèse (1e nuit) ; dragon =
2000 ans avant notre ère ; Hespérides = époque homérique.
54
Diandué P., Topolectes 1, Publibook, 2005, p. 24.
91
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
Pour paraphraser Westphal, nous dirons que le présent
(africain) est le dernier stade des passés (européen). Cet état
de fait est gros de menaces car comme l’explique Nooteboom
« celui qui est trop en avance sur l’histoire de l’autre devient
un danger pour lui55 », nous ajouterons : celui qui trop en
retard également !
Utopia
Outre l’uchronicité, l’utopie est donc au cœur de la
représentation du locus africain qui réalise ainsi sa vocation
mythologique. Espace aux frontières mouvantes, l’Afrique
est un chronotope introuvable. En effet, comme le préconise
Diandué, « un espace [textuel] devient superposable à un
espace extra-textuel donné lorsqu’il prend en compte et
partage au moins un sème nomino-désignatif, un sème
historique et un sème locatif avec cet espace. »56 Ce qui n’est
pas le cas pour notre espace étudié. Ici, s’opère une sorte de
mise à plat de références factuelles avec des références
fictionnelles.
A Atak-Pamé (sic), un cours normal de moniteurs.
C’est au milieu de la forêt. J’ai pensé à nos monastères du
moyen âge. (108)
55
Cité par Westphal B., op. cit., p. 232.
56
Diandué P., op. cit., p. 25.
92
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
Les sèmes historique et locatif sont étrangers au sème
nomino-désignatif. Par ce procès, s’opère une déréalisation
de l’espace. Si nous revenons aux topolexèmes relevés plus
haut dans la description de la forêt sierra-léonaise, leurs
éléments sémiques font exploser le locus africain à la
dimension du globe : ce sont la Grèce des voyages
homériques et de l’oracle béotien, le jardin d’Eden avec ses
arbres de vie et de la connaissance, l’Olympe de Zeus et de
ses frères les Titans et la Chine mythique qui s’y dilatent.
Guéhenno, lisant en précurseur de la géocritique cette page
de Boufflers, relève précisément une référentialité non pas
factuelle mais bien fictionnelle :
Quel extraordinaire jeu ce serait d’expliquer des
textes de cette sorte aux jeunes gens de ce pays. (…)
s’amuser du détail, des phrases, des métaphores d’une
antique culture, de toute cette mythologie d’Europe aux
prises avec la grande forêt pour la représenter à des yeux qui
ne l’ont jamais vue, s’émerveiller de l’esprit même du
peintre, de l’écrivain qui lui-même, (…) se heurte à une
nature neuve et barbare qu’il n’a pas même de mots pour
décrire mais qu’il ne désespère pas pourtant d’embrasser, et
encore comparer cette page à telle page connue de
Chateaubriand sur les forêts du Nouveau Monde (…). (92-93)
93
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
Le consensus homotopique vole en éclat, et, à travers une
surimpression tout azimut, fait déraper le locus dans un
excursus utopique. Qu’est-ce à dire ? Que l’Afrique réelle n’a
jamais existée aux yeux de l’Occidental. Espace invisible,
occultée qu’elle était par l’écran d’un espace fantasmé. Alors
qu’il se trouve dans le lieu même, celui-ci ne cesse pas d’être
mythique. Temps et espace entrent en collision. Tout l’attirail
cartésien ne peut rien y faire, le colon en Afrique se voit tel
un être fabuleux, un démiurge géomorphe. Là sont les racines
du topocide.
94
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
III/ TOPOCIDE
Si, comme l’assure Hartog, « transgresser veut dire sortir
par hubris de son espace pour entrer dans un espace
étranger57 », alors la colonisation, toute colonisation, est une
vaste transgression. Donc point de mise en contact, mais bien
violente intrusion58. Ce que reconnait malaisément Guéhenno
pour le cas qui nous concerne.
Si nous sommes ici par conquête, ne parviendrons-
nous pas à faire oublier cette première violence ? La
conscience que nous éveillons (sic) ne peut-elle être qu’une
rancune ? N’est-il pas vrai qu’à considérer l’ensemble de ces
peuples, la violence que nous leur avons faite mettait fin à
bien d’autres pires qu’ils avaient subies et qu’elle pouvait
inaugurer le droit59 ? (36-37)
Cette irruption brutale, et c’est ce que nous voulons
analyser ici, avait pour finalité un topocide. Le topocide, c’est
le remplacement des caractéristiques (symboliques,
territoriales, urbanistiques, architecturales, écologiques…)
d’un chronotope par d’autres. Non par modification interne
ou par évolution sui generis, mais par imposition exopète.
57
Hartog F., Le miroir d’Hérodote, Gallimard, 2001, p. 487.
58
Voir Mitterand H., « Nègres et négriers dans Voyage au bout de la
nuit » in Le discours du roman, Paris, PUF, 1980, pp. 91-104.
59
Cynisme ou naïveté ?
95
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
Fontenelle déjà avait expliqué que, dès l’enfance du
monde, les ruches des abeilles, les loges des castors étaient
aussi parfaites qu’elles peuvent l’être aujourd’hui. Seul ce
que fait l’homme peut « tendre vers sa perfection ». (…)
Nous n’aurons pas de cesse que le Huron ne transforme, lui
aussi, sa cabane en palais, en temple. (130)
Il y a donc préméditation ! Il n’est pas fortuit que
Guéhenno évoque le Huron. Plus que l’Afrique, l’Amérique
est le chronotope où le topocide fut, à l’aide d’un génocide,
mené à son terme. Le projet échoua en Asie. Mais Hartog
parle d’hubris. En effet, une démesure est à l’origine de
l’expansion coloniale européenne : la tabula rasa. Le postulat
est que l’Afrique est un espace inculte.
96
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
1) Postulats colonialistes : villes invisibles et forêt
vierge
Deux espaces-temps sont privilégiés par le récit de
Guéhenno, la ville et la forêt, en ce qu’ils sont les grands
chronotopes de la colonisation. Nous entendrons ici
l’acception de chronotope thématique dans le sens de la
classification mitterandienne tel que ce critique l’extrait de
l’œuvre de Bakhtine. Il est un locus thématisé en situations et
en lieux définis induisant tout un système de présuppositions
qui fournit au récit sa structure spécifique60. Ville et forêt
sont ainsi les chronotopes de la colonisation parce qu’ils en
manifestent la matérialité. La ville est l’espace du colon et la
forêt (ou ses variantes : désert, savane, « brousse61 ») celui de
l’indigène. Avoir à l’esprit que le colon est structuré par une
géographie mentale binaire. A Rufisque, Guéhenno nous
présente, à travers l’école normale des jeunes filles, cette
bipartition spatiale :
Elles sont une centaine, dans un collège fleuri de
bougainvillées violettes et rouges. Elles ont une mascotte,
60
Mitterand H., Zola. L’histoire et la fiction, PUF, Paris, 1990, pp. 188-
189.
61
Véritable topolecte colonialiste, ce terme n’a quasiment pas d’usage et
de référent hors d’Afrique.
97
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
une petite biche rousse qui se promène entre les massifs dans
le jardin, comme l’image de la sauvagerie domptée. Elles-
mêmes sont venues du désert, de la savane, de la forêt. (49-
50)
La colonisation apparaît donc comme un fait urbain. La
ville sera pour le colon, l’espace prescrit parce que conquis.
Le lieu principal de son activité ; la localisation des
instruments de sa domination : le palais du gouverneur,
l’école, l’hôpital et la prison. Mais plus encore, la ville est
donnée pour un fait colonial. Avant le colon, il n’y a pas de
ville. Car il n’y a de ville qu’occidentale.
Quand, après des mois qu’il avait passés en Afrique
où il n’avait vu que des cases de paille et de boue toutes
semblables entre elles comme des ruches d’abeilles (…), il
arriva à l’île de Gorée et y découvrit une vraie petite ville,
que les premiers pionniers de l’Europe avaient construite
comme ils avaient pu, de vraies maisons diverses avec des
colonnes, des terrasses et des balcons. (128-129)
Qu’importe Dakar, Konakry, Bamako, Ouagadougou,
Abomey, qu’il visite ! Ce ne sont pas de vraies villes.
Qu’elles soient pluricentenaires, elles ne peuvent être que
coloniales. Ou plutôt, il importe qu’elles ne soient pas
précoloniales, sinon l’équation Afrique = espace sauvage,
98
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
fondement du projet colonial, serait invalidé. Puisque la ville,
c’est le droit.
La forêt, l’espace du colonisé, c’est la sauvagerie à l’état
pur. L’envers de l’humanité. Un locus à la psyché
surpuissante, à l’exubérance stupéfiante. Cette flore aux
essences innombrables et aux espèces gigantesques échappe à
toute saisie pour Guéhenno et les siens62.
… presque tous ont de larges feuilles vernissées, tous
sont plus ou moins chargés de fleurs, de fruits, de graines,
proportionnés à leur taille, et j’en ai rapporté des cosses de
trois pieds de long, courbées en lames de sabre, avec des
fèves grosses comme des dames de tri-trac. (…) La plupart de
ces titans du règne végétal sont enchaînés par d’énormes
lianes ; j’en ai observé d’aussi grosses que moi qui, dans
leurs différents replis, peuvent avoir au moins trois ou quatre
cents toises de long (…). C’est particulièrement dans la
variété des fleurs, des fruits, des graines, des herbes, et même
des plantes rampantes, que la nature s’est plu à montrer sa
magnificence ; si j’avais été botaniste j’y serai encore … (89-
91)
Pour comprendre ce sentiment d’inouïe, d’absolue
nouveauté, il faut rapporter ce que l’abbé Boufflers avait sous
62
La jungle (…) est un monde absolument hostile ! dixit Ingrid
Bettancourt.
99
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
les yeux aux lambeaux de forêt existants en France. En effet,
du XVIIe siècle à la moitié du XIXe siècle, la surface du
couvert forestier français est en moyenne de 8 millions
d’hectares, dispersés entre l’est, le sud méditerranéen et le
sud-ouest63. En fait, Boufflers n’a jamais vu de vraie forêt,
Fontainebleau ne peut être tenu en toute logique que pour un
grand jardin. Ce qui peut, en France, approcher, de loin, une
forêt africaine, c’est le massif des maures. Mais le plus grave
est que cette forêt extraordinaire est laissée à l’abandon par
les autochtones.
C’est vraiment un meurtre qu’une aussi belle et aussi
bonne terre ne soit pas livrée à une culture savante, (…) mais
au lieu de cela, il n’y a que des nègres qui ne songent à rien…
(91-92)
Ce qui permet à Boufflers, Guéhenno et Cie de conclure
ainsi : puisqu’ils ne transforment pas la nature (comme nous),
alors cette nature est libre. Que cela soit gravement affirmer
le 29 décembre 1788 à l’Académie française révèle le climat
de négrophobie ambiant et présageait de sombres
perspectives pour l’Afrique.
Je parcourais naguère ces plages désolées dont le
premier aspect offre l’emblème et la preuve de l’esprit inculte
63
Dossier par Sciama Y., « La forêt française » in Science et Vie, N°
1039, avril 2004, pp. 90-107.
100
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
de leurs habitants. J’aimais à pénétrer dans ces pays si peu
connus, si mal observés, où la main de la nature a tout fait, où
la main de l’homme n’a rien changé ; j’y conversais avec ces
hommes simples, qui, réduits aux seuls besoins physiques,
bornés à des notions pour ainsi dire animales, ignorant
jusqu’aux noms d’arts et de sciences, paraissent condamnés à
des ténèbres éternelles.64 (31)
La duplicité et le racisme de ce discours laisse songeur,
quand on sait qu’aussi bien Boufflers que Guéhenno ne
pouvaient ignorer que ce sont précisément ces Noirs ouest
africains qui, du VIIe siècle à la Reconquista du XVe siècle,
ont civilisé le Portugal, l’Espagne et l’Occitanie. Ce que ne
peux évidemment pas ignorer Nicolas Sarkozy qui pourtant
fait chorus. Il y a comme un perpétuel écho dans la pensée
française du locus africain.
Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain
n’est pas assez entré dans l’Histoire. (…) Dans cet imaginaire
où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour
l’aventure humaine ni pour l’idée de progrès.
64
Moins de quarante ans avant ce discours, A. Wilhelm Amo (1703-
1759), africain originaire du royaume Ashanti et Docteur en philosophie
de, et professeur à, l’université de Wittemberg, en Allemagne, donnait la
contradiction à Descartes. Voir Somet Y., « Anthony William AMO : sa
vie et son œuvre » in Ankh, N° 16, Khepera, Paris, 2007, pp. 128-151.
101
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
Dans cet univers où la nature commande tout,
l’homme échappe à l’angoisse de l’Histoire qui tenaille
l’homme moderne (sic) mais l’homme reste immobile (re-sic)
au milieu d’un ordre immuable où tout semble être écrit
d’avance.
Jamais l’homme ne s’élance vers l’avenir. Jamais il ne
lui vient à l’idée de sortir de la répétition pour s’inventer un
destin (et sic).
L’heure semble venue de se ceindre à nouveau les reins !
Mais pour l’instant, penchons-nous sur la matérialité du
topocide.
2) Transgressivité restreinte
Nous entendrons par transgressivité retreinte, toute
transgression physique, toute modification de l’espace
matériel, capable d’être résorbée. Ainsi les calendriers
chrétien et musulman en usage dans le locus africain. Chaque
fois qu’il sera possible de ramener au statut ante une situation
d’infraction, nous la tiendrons pour relevant de la
trangressivité restreinte. Encore que le retour à l’exacte
situation initiale est, bien des fois, impossible. Un grand
nombre de ce type de transgression est décrit par La France et
les Noirs. Nous en analyserons trois, à la résorption
décroissante : l’intrusion physique, la destruction physique et
la construction physique.
102
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
Blanc parmi les Noirs
La première transgression qui génère le chronotope
colonial se produit avec l’intrusion du corps étranger qu’est le
colon dans une sémiosphère africaine. C’est un type de
trangression qu’affectionne le voyageur Guéhenno. Comme
tout véritable voyageur, il recherche une plongée dans le réel.
Ledit réel sera de préférence un lieu public bondé (marché,
stade). Espérant ainsi instaurer, de l’intérieur, un véritable
dialogue.
Un guerrier somba, dans tous ses atours, porte cet étui
pénien, une ceinture de corde, un casse-tête sur l’épaule, un
arc, un carquois sur le dos. C’est ainsi qu’ils se promenaient
sur le marché, sous les arbres, comme des villageois
endimanchés. Leurs femmes portent un petit bouquet de
feuilles devant, et un derrière, (…). J’ai passé la matinée
parmi cette foule nue, un peu gêné par mes habits et
évidemment tout à fait ridicule. J’avais peur et désir de me
frotter à toutes ces peaux, et me faisais aussi menu que je
pouvais pour ne toucher personne. Corps étranger65. (87-88)
« La notion de dialogue n’est pourtant pas tout à fait
appropriée, puisque les partenaires sont la personne et la non-
65
Nous soulignons.
103
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
personne : nous et eux »66 indique judicieusement Fontanille.
La sémiosphère du marché fait effectivement émerger « la
double valence cognitive/affective67 » mais celle-ci, loin de
neutraliser la transgression, la rend plus manifeste. Ce qui est
vrai pour Guéhenno l’est a fortiori pour tout colon.
Puis je suis allé au marché. Les marchandes, les
femmes Ouoloff, préparaient leurs éventaires de légumes et
de fruits. (…) Ce n’est pas ici un marché noir, mais un
marché pour Européennes. Les voici, en short ou en pantalon
et en chemisette, avec un petit air méfiant et méprisant (…).
Les femmes Ouoloff trônent comme des princesses au milieu
de leurs marchandises, enveloppées dans des pagnes de coton
éclatant ou de blanche mousseline, parées comme pour une
fête. (…) Il est clair qu’elles sont ici chez elles, et leurs
clientes blanches seulement en visite. (12-13)
La colonisation est donc cette intrusion du corps blanc
dans l’espace-temps noir. Et contrevenant au code local, il
amorce la forme première du topocide. En principe, cette
transgression se résorbe avec l’indépendance.
Mise en valeur
66
Fontanille J., « Formes tensives et passionnelles du dialogue des
sémiosphères », Géocritique : mode d’emploi, Pulim, Limoges, 2000, pp.
115-124.
67
Westphal B., op. cit., p. 85.
104
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
La France et le Noirs évoque, disions-nous, le terme de
l’entreprise coloniale. Aussi les destructions physiques n’y
seront-elle pas massives. L’on n’est plus au temps
d’Archinard68 ou d’Audeoud69 et les villes rasées ne font plus
bon genre. La transgression constituée par ce type d’action
pourra néanmoins être observée à travers ce que l’on a appelé
la mise en valeur des colonies.
Toutes ces beautés étaient autant d’obstacles à ma
marche ; les intervalles sont si étroits, si embarrassés
d’arbrisseaux, de pins et de plantes (entre autres d’ananas
superbes) que je ne pouvais me promener que précédé des
haches, comme un dictateur, encore mes licteurs et moi
étions-nous souvent contraints de revenir tout écorchés sur
nos pas. (…) C’est vraiment un meurtre qu’une aussi belle et
aussi bonne terre ne soit pas livrée à une culture savante, qui
distinguerait et protégerait les espèces utiles, et qui
s’opposerait au progrès du reste. (90-91)
De fait, ce que propose Boufflers, avec un vocabulaire
transparent, c’est de transformer une forêt naturelle en un
jardin botanique artificiel. Avec ce texte, nous sommes
68
Chef d’escadron dans les troupes de marines, Louis Archinard mit à sac
et brula Bissandugu la capitale du Wasulu, en avril 1891.
69
Le colonel Audeoud, gouverneur par intérim du Soudan français,
assiégea et détruisit en mai 1898 la forteresse de Sikasso.
105
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
précisément à l’origine du processus de destruction des forêts
tropicales. Non sans mal, comme le suggère le texte ! De là
viennent les changements climatiques dont on déplore tant les
effets négatifs aujourd’hui. L’exploitation forestière est un
procédé clé du topocide. Bientôt les cultures dites de rente
viendront prélever un ample douaire sur le trésor vert et en
redessiner la forme. Ce que regrette, paradoxalement,
Guéhenno :
Nous avons continué de descendre vers la mer. La
forêt est devenue plus épaisse, mais elle est,
malheureusement, des deux côtés de la piste, souvent abîmée
par le travail des hommes. Nous avons traversé les immenses
palmeraies qui bordent la mer entre Cotonou et Porto-Novo,
au bord de la lagune. (97)
Le topocide trouve dans cette pratique de « mise en
valeur », une arme de destruction massive capable d’altérer
définitivement le chronotope. Le colon l’ayant déjà
expérimenté chez lui en Europe70. Si nous l’incluons dans la
trangressivité restreinte c’est qu’il suffirait que la destruction
cesse pour que la nature reprenne, comme on dit, ses droits.
Mais dans la réalité des faits, on en est loin.
L’architecture coloniale
70
La forêt primaire européenne a quasiment été rasée. Voir Sciama Y.,
op. cit.
106
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
L’architecture coloniale, parce qu’aux antipodes des
principes biomimétiques, sera l’élément physique principal
du topocide. Il s’agit, à ce niveau, précisément d’une
métamorphose de l’espace humain, comme annoncé plus
haut. Matériau et forme exotiques s’imposent au locus
africain.
J’ai visité (…) l’hôpital tout neuf de Lomé. C’est sur
le plateau au dessus de la ville, de grands pavillons reliés les
uns aux autres par de longues galeries cimentées et couvertes.
Il y a place pour quinze cents lits. (…) C’est monumental et
ridicule. Son fonctionnement dévorera une énorme partie du
budget du territoire. (105)
En plus d’être énergivore, le bâtiment colonial s’évertuera
à faire tache dans le paysage.
On me dit : que pouvons-nous de plus ? Nous
équipons l’Afrique ! Voyez quels palais nous construisons !
(…) Ces grandes bâtisses blanches au milieu des forêts et des
déserts ne sont que la parade moderne d’une fausse
puissance. (63-64)
L’on est étonné par la dénonciation répétée du gigantisme
architectural que fait Guéhenno. Elle n’est guère logique au
regard du projet colonial. Plus que tout autre chose, hormis le
canon, c’est par le caractère colossal des ses édifices que le
colon en imposera aux colonisés. L’architecture est ici un
107
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
langage de force qui est immédiatement accessible au plus
simplet d’entre eux. La cité est le lieu privilégié de la
transgressivité.
Abidjan, sur la lagune, est pour le moment un grand
chantier. On y trouve bien quelques une de ces bâtisses
déraisonnables que la démagogie, la vanité et surtout
l’affairisme entraînent à construire ici dans toutes les villes.
(…) Bâtit-on un hôpital, un palais de justice, c’est toujours
pour des milliers de malades à guérir, des milliers de
criminels à juger, que l’avenir ne manquera pas de produire.
Mais enfin Abidjan promet de devenir une très belle ville.
(109)
Effectivement, Abidjan est devenue « une très belle
ville ». Au sens où l’entendent Guéhenno et les siens. C’est
l’une des villes les plus occidentales du continent. Ici le
topocide est une réussite éclatante. La Manhattan d’Afrique
n’a aucun caractère africain ni aucune personnalité, et elle
fait la joie de ses habitants. De restreinte, la transgressivité
dévient donc générale.
3) Transgressivité générale
Sera donnée pour transgressivité générale, toute
transgression qui participe à la construction d’un schème
nouveau, à l’établissement d’un paradigme chronospatial
alternatif. C’est en fait le but ultime de la colonisation,
108
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
installer un espace-temps en état de mutation transhumante.
Le topocide est le résultat de cette action. Pour Westphal,
« quand la variation est continue, l’acte transgressif ponctuel
(la variable qui n’est pas encore une constante) s’inscrit dans
un état de transgressivité permanent, qui affecte le territoire,
autre nom d’un système de référence spatial et identitaire qui
se voudrait homogène… et qui ne l’est pas71 ». Que tout
espace-temps soit par principe mêlé est un fait qui ne saurait
être géographiquement contesté. L’obélisque de la place de la
Concorde fait de Paris un espace-temps hybride ; ce dont
aucun parisien lambda n’a conscience. Pourquoi ? Parce que
la transgression n’est pas dans ce cas imposée mais voulue.
Tout autre est la situation en ce qui concerne les banlieues72.
L’espace-temps n’est donc pas homogène en soi mais pour
celui qui y vit, qui le vit.
Hétérogénéisation du chronotope
L’une des formes chroniques de transgressivité générale
réside dans l’hétérogénéisation chronotopique. Celle-ci
consiste en un brouillage locatif et temporel qui parasite le
71
Westphal B., op. cit., p. 87.
72
Voir Lapeyronnie D., « La banlieue comme théâtre colonial, ou la
fracture coloniale dans les quartiers » in Blanchard P., Bancel N. et
Lemaire S. (dir), La fracture coloniale, La Découverte, Paris, 2005, pp.
209-218. Nous n’avons découvert cet ouvrage qu’après les assises du
colloque.
109
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
mode de jouissance du chronotope. Le récit de Guéhenno
entame la perturbation spatiale par une réduction de la
structuration ternaire en structuration binaire. Le modèle
nordique s’apprête à bousculer le modèle méridionale.
On ne sent à Dakar aucune chaleur humaine. (…) J’y
respire mal. Dès que je suis libre, je m’enfuis, je fais le tour
du cap Manuel, puis en longeant la mer d’aussi près que
possible, je viens ici (…). J’ai ce désert dans mon dos, mais
devant moi la plage sans limites et la mer. Je reste là des
heures parmi les vols de mouettes et de vautours. (22-23)
La zone tierce, domaine de conservation de la biodiversité,
est transformée en parc de loisir. C’est également ce que
constate Berque : « Ce qui jusque-là, était le milieu de vie des
paysans devint objet de délectation esthétique à l’usage de
ceux qui ne travaillent pas la terre.73 » De même la ville sera
fragmentée en deux lieux hiérarchisés et agonistiques. En
fait, il s’agit d’un apartheid urbain réorganisant l’habitat civil.
Le problème de l’affrontement des races est ici
obsédant. (…) Pourtant ces servantes noires qui gardent les
petits enfants blancs dans les jardins ont l’air de les adorer,
(…) et, à l’inverse, les belles dames blanches qui se risquent
dans les quartiers noirs confessent que les petits enfants noirs
73
Berque A., « Aux origines d’un idéal », op. cit., p.
110
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
sont délicieux et ont grande envie de leur frotter la tête.74 (35-
36)
L’hétérogénéisation chronotopique se manifeste également
par une confusion architecturale qui produit un patchwork
disharmonieux.
Hier soir, nos hôtes, gentiment, nous ont conduits au
club, à Camayenne. C’est un endroit magnifique. Quel décor
pour la première scène d’un roman à la mode. (…) A Dakar,
à Abidjan, à Lomé, à Cotonou, à Pointe-Noire, tout le long de
la mer, il y a, (…) cette même case hawaïenne ou tahitienne,
comme on voudra, où, par une singulière combinaison de leur
goût et de leurs dégoûts, les Européens se composent, (…)
une image de la grande vie. (40-41)
Comme on le voit, le locus africain est transformé en
espace de fiction. Le chronotope colonial est un théâtre où se
joue la tragédie du colonisé. La perte de sens –dans
l’acception spatial également– s’achève par une activité
toponymique. Un espace s’appelle désormais Côte d’Ivoire ;
et l’on devra s’y faire. De même, il faudra s’accommoder de
l’hybridité dénominative d’Abidjan mêlant Adjamé, Vridi,
Anono, Locodjro à Port-Bouët, Biétry, Treichville,
Bingerville… S’accommoder aussi des marques de la
74
Nous soulignons.
111
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
domination que sont le camp Gallieni, le boulevard Latrille,
le pont De Gaule. Pour résumer, on dira avec Mitterand que
ce que produit la colonisation c’est « le dérèglement du
réglage. C’est la mise en question brutale, voire la
transgression ou la destruction des frontières ; c’est
éventuellement la subversion de tout le système établi de
positions et de parcours. Alors s’ouvre l’éventualité de la
crise75 ». D’où la nature foncièrement crisogène de l’espace-
temps colonial. Ce qui appelle une autre forme de
transgressivité générale.
Déculturation
Ne pouvant demeurer en permanence en état de crise, sous
peine d’implosion, la colonisation va œuvrer à combler le
hiatus toposémique qu’elle génère. Elle doit résorber la
distance entre les deux chronospatialités en convertissant la
négativité cartésienne en évidence. Cela passe par l’éviction
de l’afrocentricité et par l’imposition d’un point de vue
eurocentrique.
J’ai vu les petits enfants de Sanga. On leur a construit
une belle école. Le nyama du mil et celui des oignons, passés
en eux, leur avaient donné bonne mine. Ces futurs danseurs
masqués se sont rangés comme des escouades devant leurs
75
Mitterand H., « Topograhies, topologies » in Zola. L’histoire et la
fiction, op. cit., p. 210.
112
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
classes, et je les ai photographiés, un peu inquiet à l’idée que
nous faisions tant d’efforts pour les ramener de cette
pathétique philosophie du nyama à la conviction que deux et
deux ne font jamais que quatre. (78-79)
Deux cas intéressants de cette transgressivité s’observent
dans La France et le Noirs : le corps nu et la vision du monde.
Guéhenno fait grand cas de la nudité des Africains.
Posture qui le fascine et l’intrigue. Au marché de Dakar, il
s’interroge si les vendeuses regrettent de n’être plus nues, à
Niamey, pourquoi les jardiniers sont noirs et nus. En fait, ici
se joue un acte décisif du topocide. Car, le regard qu’on porte
sur son corps dans l’espace est une clef de l’organisation du
mode d’appropriation de cet espace. L’auteur veut par ce
biais établir une autre équation transgressive : nu = sauvage =
damné. Il s’agit de faire d’une contingence septentrionale un
critère de civilisation. Rien de plus faux ! Si pendant des
millénaires les corps africains (hormis cérémonies officielles)
furent nus, c’est parce que le climat le permet presque
partout, presque tout le temps, c’est parce que les peuples
noirs ont une plastique admirable, c’est parce que le corps
n’est pas objet de honte ni de péché. L’inanité de l’équation
éclate quand on observe l’Egypte antique, dont la piété et le
raffinement de la civilisation sont inégalés, les corps y sont
noirs et nus. Kephren, Tout Ankh Amon et Ramsès sont nus,
113
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
qui ne peuvent être tenus pour sauvages. Toutefois, le texte
montre l’adoption progressive du regard européen.
Je voyais bien sur tel ou tel de ces guerriers nus
quelque fragment de mon propre habillement. Tel avait déjà
un casque (…), tel autre des souliers jaunes à semelle de
crêpe. Ils avaient cédé à la tentation. Viendrait un jour où le
même porterait le casque et les souliers, et, dans l’intervalle,
un short et une chemisette. Ils en étaient à la perplexité. (88)
Eux oui, mais d’autres avaient déjà franchi le pas :
Les hommes qui s’étaient remis nus paraissaient
déguisés et regrettaient leur chemisette. Les organisateurs de
la fête s’étaient sûrement demandé s’il était bien convenable
de donner le spectacle de ces antiquités barbares au cours
d’une manifestation politique de l’Afrique émancipée. (69)
Guéhenno a raison de prêter de telles pensées aux
organisateurs car durant le même meeting, il apparaîtra qu’un
classe d’Africains s’est constituée, dont la vision du monde
n’est plus identique à celle de ses ancêtres. Le député
Senghor est le porte-parole de ce groupe ayant adopté la
Weltanschauung du colon.
Les élus parurent, députés, sénateurs, conseillers.
Presque tous noirs, quelques blancs. Ils s’entassèrent sur une
petite estrade face aux tribunes. Le micro fonctionnait à
merveille. Le docteur Aujoulat, Léopold Senghor parlèrent.
114
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
(…) Senghor parla selon sa foi chrétienne. « Le bon Dieu,
demandait-il, est-il noir, est-il blanc ? » Tout son discours fut
une sorte d’adjuration, une déclaration d’amour et de fidélité
à la France. Je m’étais assis parmi les hommes noirs. Ils
applaudissaient à tout à tout rompre. Leur femmes aussi, à
l’autre extrémité de la tribune. (69-70)
Jusqu’ici Dieu était noir. Pour les peuples de Thèbes, de
Méroé, de Koumbi Saleh, de Niani et de Dakar, les divinités
bénéfiques avaient la couleur noire charbon, symbolisant le
Bien, et les maléfiques étaient blanches (rouges), symbole du
Mal. C’est cette logique chromatique conforme au locus
africain que la question de Senghor renverse. En fait, pure
question rhétorique, elle est la marque d’un univers (mental)
désormais installé dans la transgressivité. Des quasi clones
sont donc produits qui formeront la troupe de cerbères du
nouvel ordre colonial imposé au monde africain.
115
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
CONCLUSION
L’antienne que chante ce début de millénaire
(postmoderne ?) est le métissage. Partout bruissent les éloges
des personnalités frontalières, de l’identité-rhizome. Image
étonnante quand on sait « l’agencement végétatif anarchique,
informe, tout en boursouflures76 » de cette structure
botanique. Le métissage serait l’antidote au choc des
civilisations. Qui pourtant fait rage en Afrique depuis cinq
siècles77. Ce que les chantres de l’hybridité omettent de
révéler c’est le mode de génération de tout brassage
culturelle. Le métissage peut résulter d’un consentement
mutuel mais aussi d’un viol.
L’espace-temps colonial est le résultat d’un viol. Le locus
africain est aujourd’hui, dans la taxinomie diopienne, une
zone de confluence du fait d’une tentative de topocide. La
France et les noirs de Guéhenno montre les mécanismes de
cette phagocytose chronotopique : pression d’une
chronospatialité cartésienne, forte d’un fantasme topique
fondée sur l’ignorance et le préjugé, sur une chronospatialité
vitaliste jugée archaïque, création dans ce cadre, au travers du
76
Mitterand H., Le roman à l’œuvre, PUF, Paris, 1998, p. 5.
77
Gruzinski S., Les quatre parties du monde, Paris, Editions de La
Martinière, 2004, pp. 81-82.
116
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
locus réel, d’un espace-temps mythique, d’une Afrique rêvée,
qui sera le théâtre d’un jeu prométhéen aux enjeux
mercantilistes, enfin, destruction physique d’un espace
biomimétique par l’hétérogénéisation urbaine, l’exploitation
forestière et destruction culturelle des peuples par
l’aliénation, le formatage mental –autre topocide– et le
traumatisme d’un hiatus psychique.
Tout cela peut-il être passé par pertes et profits pour –
nous dit-on – refonder une humanité-monde qui verrait
l’avènement d’individualités désaffiliés. L’Afrique, sommée
d’amputer sa mémoire, d’oublier ses modes millénaires
d’organisation de l’espace-temps, peut-il (doit-il) s’évaporer
dans l’infini du tout ? Nous en doutons. Car comme le dit
Mongo Beti : « [L]e drame dont souffre notre peuple, c’est
celui d’un homme laissé à lui-même dans un monde qui ne
lui appartient pas, un monde qu’il n’a pas fait, un monde où il
ne comprend rien. C’est le drame d’un homme sans direction
intellectuelle, marchant à l’aveuglette, la nuit, dans un
quelconque New York hostile. »
117
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
« LABILITE MEMORIELLE ET SPATIALITE :
TOPANALYSE D’UN LOCUS DIFFRACTE »
DIANDUE BI Kacou Parfait
Université de Cocody – UFR LLC – Département de
Lettres Modernes
INTRODUCTION
Mémoire et espace tendent à se superposer dans
l’interprétation géocritique de l’espace contenant. Il faut
noter de ce constat que leur rapprochement soulève par son
caractère mimo-catégoriel la difficulté d’appréhension de la
transformation mutuelle et réversible du contenant et du
contenu. Nous nous situons ici dans la totalité géocritique de
l’espace d’autant que la mémoire intègre l’immensité de
l’espace en tant que son contenu et son référent en même
temps qu’elle initie son aspect infiniment petit relevant de sa
propre actualisation. C’est ce principe conjonctif de
l’acception macroscopique de l’espace de son évaluation
microscopique de l’espace de qui fonde sa labilité. Réfléchir
sur «Labilité mémorielle et spatialité : topanalyse d’un locus
diffracté» revient à aborder l’espace dynamité par la guerre,
que traverse Birahima, comme sujet parlant dans la
métaphore de l’analyse psychanalytique mais également
comme objet de référence dans l’analyse toposémique. Par
ailleurs, la mémoire dans sa capacité de compulseur
événementiel, peut faire voyager le remémorant lui assurant
118
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
une malléabilité mais s’assurant à elle-même une fluidité qui
l’associe au temps. L’acte mémoriel en est ainsi
essentiellement une pression sur le temps. L’on peut alors se
demander si la double actualisation que reflète la mémoire
dans son retour sur le temps et dans sa conscience d’elle-
même n’en fait pas l’allégorie de la totalité géocritique en
tant qu’elle est espace, espace-temps et espace
reterritorialisant dans un permanent mouvement de
déterritorialisation. Comment le locus diffracté/ explosé de
l’ouest africain s’actualise t-il dans le jeu mémoriel de
Brahima ?
En nous appuyant sur le trièdre géocritique de la
spatio-temporalité, de la référentialité et de la transgressivité,
nous mènerons une analyse binaire prenant d’abord en
compte le rapport de la mémoire au discours pour montrer
comment discours et mémoire s’actualisent mutuellement
ensuite effectuerons une « toposcopie » du locus diffracté ou
dynamité.
119
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
1- MEMOIRE ET DISCOURS
Le rapport de la mémoire au discours ouvre le débat
sur la thésaurisation et le stockage. Il pose la question de la
capacité relative à la mémoire à la fois sous l’angle de la
quantité et de la qualité.
Ainsi, la mémoire manifeste t- elle son caractère
chrontopique pour devenir une illustration du principe de la
spatio-temporalité ou du "timespace" d’autant qu’elle est à la
fois espace dans sa qualité de lieu de stockage donc de
contenant et elle est liée au temps pour juger de l’altération
ou de la non altération du stock mémoriel.
Le discours devient dans ce rapport la matérialité
expressive de la mémoire donc son image dans la géométrie
de la perception auditive. Il est en conséquence l’expansion
de la mémoire dans l’hétérogène de l’imbrication de la
matière c’est pourquoi le lien entre discours et mémoire est
du type rhizomorphique.
a) Sur le divan
Toute la trame romanesque de Allah n’est pas obligé peut se lire
comme une allégorie d’une séance d’hypnose. Le récit semble les propos
d’un hystérique (patient) dans le sommeil dévoilant de l’hypnose. Le
discours de Birahima s’entend comme une libre association dont la
cohérence interne est notable à la structure narrative des oraisons
120
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
funèbres ; sa logique externe devant s’établir par le lecteur et son
narrataire. La cure post-traumatique du personnage-narrateur ici sujet
d’analyse s’entreprend sous deux aspects. Sous le premier angle le
personnage est son propre patient, il entreprend donc une auto-analyse
inconsciente puisqu’il ne monologue pas dans le vague de l’espace ;
c’est-à-dire qu’il n’entreprend pas de se parler à lui-même. La formule
« je vais vous raconter mon histoire » indique à la fois que Birahima
n’est pas son propre interlocuteur direct mais qu’il fait tout de même
partie de son auditoire. La dénégation qui résulte de la cure
thérapeutique découlant de son audition le révèle donc à lui-même et au
lecteur dans le passage suivant : « L'enfant-soldat est le personnage le
plus célèbre de cette fin du vingtième siècle. Quand un soldat-enfant
meurt, on doit donc dire son oraison funèbre, c'est-à-dire comment il a pu
78
dans ce grand et foutu monde devenir un enfant-soldat ? » .
Sous le deuxième angle Birahima parle à un auditoire
second dont nous l’extrayons. Il s’étend ainsi sur le divan du
lecteur et sur celui de son narrataire. Le rapport du lecteur au
récit de guerre s’inscrit dans la métaphore de l’analyse
psychanalytique. Le lecteur-thérapeute entreprend à son tour
une libre association pour cerner la personnalité du sujet
parlant.
Il ressort de cette lecture une double acception
métaphorique du récit de Birahima. La première l’identifie à
une confession dans laquelle le personnage a conscience de
se parler à lui-même ; il devient son auto-locuteur mais
78
Ahmadou Kourouma, Op. Cit., p. 93.
121
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
surtout il a envie de convaincre. La logique argumentative
relevant d’une logique démonstrative mathématique en
précise les contours. En effet la structure hypothético-
déductive des oraisons funèbres établit la concordance entre
les prémisses « (Formule d’entrée) » et les conclusions
« (Formule conclusive) ». La vérité logique se fait ainsi jour
justifiant les constats du narrateur « Quand on n'a pas de
père, de mère, de frère, de sœur, de tante, d'oncle, quand on
n'a pas de rien du tout, le mieux est de devenir un enfant-
soldat. Les enfants-soldats, c'est pour ceux qui n'ont plus rien
à foutre sur terre et dans le ciel d'Allah »79. La seconde
acception l’étend sur le divan de ses interlocuteurs ou le place
dans le dans le box de leur confessionnal. Même si la volonté
de parler de Birahima est un acte délibéré, il ne contrôle pas
pour autant l’agencement post-illocutoire de ses propos. C’est
ici qu’il le révèle au thérapeute. Constatons donc avec le
narrateur que «Quand on dit qu'il y a guerre tribale dans un
pays, ça signifie que des bandits de grand chemin se sont
partagé le pays. Ils se sont partagé la richesse ; ils se sont
partagé le territoire ; ils se sont partagé les hommes. Ils se
sont partagés tout et tout et le monde entier les laisse faire.
79
Ahmadou Kourouma, Allah n’est pas obligé, p. 125.
122
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
Tout le monde les laisse tuer librement les innocents, les
enfants et les femmes »80.
Cette appréhension de la guerre repose sur quatre
points: la « dislocation » du territoire national ou régional, la
montée de l'ethnocentrisme et du tribalisme, la légitimation
de la violence et des tueries et l'incapacité de réaction ou le
mutisme coupable du monde extérieur. C’est peut-être ici
également que l’on remarque que le corps des enfants-soldats
est devenu une sorte de refuge nécessaire. Il se pose un
besoin, un moyen d'expression et une autre façon de se faire
valoir même si on a tout perdu. C'est d'ailleurs ce qui
expliquerait les surnoms de caïds que les compagnons de
Birahima se donnent comme Sosso La panthère, Tête brûlée
et Siponni la vipère entre autres. La commutativité des
notions « enfant » et « soldat » dans les syntagmes nominaux
« enfant-soldat » et « soldat-enfant » pose au fond la
transformation de la victime en victimaire qui révèle la
dégradation des enfants par l’espace de la guerre. Elle expose
surtout la dialectique négative inhérente à la guerre civile qui
diffracte et disloque l’espace et altère l’appareil psychique
des enfants-soldats. Elle inverse même les pôles de
80
Ahmadou Kourouma, Allah n'est pas obligé, Paris : Seuil, 2001, p. 53.
123
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
l’investissement spatial d’autant que le narrateur indique
que :
« Tous les villages que nous avons eu à traverser étaient
abandonnés, complètement abandonnés. C'est comme ça dans les guerres
tribales : les gens abandonnent les villages où vivent les hommes pour se
réfugier dans la forêt où vivent les bêtes sauvages. Les bêtes sauvages ça
81
vit mieux que les hommes. À faforo ! » .
Les horreurs de la guerre ont vidé les villages de leurs
habitants. Cet exode massif vers les forêts est la preuve de la
psychose générale qu'a générée la guerre. C’est peut-être la
double manifestation de son état de nature lisible dans
l’explosion de la guerre et dans la retraite Silvestre.
En fait de topanalyse, ne s’agirait-il pas d’une
analyse classique notable dans l’audition de Birahima ? A
priori l’on pourrait répondre par l’affirmative si tant est que
c’est le personnage-narrateur qui parle. A posteriori
cependant, et c’est ici que nous par le jeu des substitutions,
l’on note que Birahima parle exclusivement de l’espace
diffracté de la guerre et de la corruption de la nature
innocente de l’enfant qui se fait tour à tour small soldier,
enfant-soldat et soldat-enfant dans un espace de guerre et en
guerre. L’on observe donc une prégnance et une domination
quasi-totale de l’espace sur les autres catégories dont le
81
Ahmadou Kourouma, Op. Cit., p. 96.
124
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
paramétrage par l’espace se justifie alors. Il résulte de ce
transfert de capacité une réversibilité catégorielle qui donne
la parole à l’espace implosé par le truchement de personnage
traumatisé.
Dans la sémantique de l’espace que nous promouvons
à travers les topolectes, l’ouest africain s’accorde ainsi la
parole dans les confessions de Birahima. Cette lecture de
catégories communicantes justifie la mise sur le divan de
l’ouest africain des guerres tribales.
b- De la spatialité mémorielle
Les Gouro de Côte-d’Ivoire désignent la notion
d’oubli par « Dji San » ou « Di san ». Ils le perçoivent
comme le régulateur du temps dans la mesure où l’oubli
permet d’atténuer par la douleur des Etres chers disparus. Il
extrait au « temps », à l’existant, la matérialité de la
souffrance. Et même, quand il vient à la mémoire d’actualiser
cette disparition, l’oubli, dans son sens d’atténuation et pas
toujours de totale soustraction à la mémoire, apaise puisque
le souffrant n’a plus la même mémoire de sa souffrance.
C’est ici que s’apprécie ces propos de François Dosse quand
il indique que : «Le deuil n’est pas seulement affliction, mais
véritable négociation avec la perte de l’être aimé dans un lent
125
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
et douloureux travail d’assimilation et de détachement. Ce
mouvement de remémoration par le travail du souvenir et de
mise à distance par le travail du deuil démontre que la perte
et l’oubli sont à l’œuvre au cœur même de la mémoire pour
en éviter les troubles » (François Dosse : 2003). Cette
conception des choses semble être partagée par Marc Augé,
quand il écrit que : « […] L’oubli nous ramène au présent,
même s’il se conjugue à tous les temps : au futur pour vivre
le commencement ; au présent, pour vivre l’instant ; au passé
pour vivre le retour ; dans tous les cas, pour ne pas répéter. Il
faut oublier pour rester présent, oublier pour ne pas mourir,
oublier pour rester fidèle. » (Marc Augé, 2001-122). Avant
eux, le philosophe allemand, Nietzsche, face aux
traumatismes de l’histoire, propose qu’ : «Il est possible de
vivre, et même de vivre heureux, presque sans aucune
mémoire, comme le montre l’animal ; mais il est absolument
impossible de vivre sans oubli. Ou bien, pour m’expliquer
encore plus simplement sur mon sujet : il y a un degré
d’insomnie, de rumination, de sens historique, au-delà duquel
l’être vivant se trouve ébranlé et finalement détruit, qu’il
s’agisse d’un individu, d’un peuple ou d’une civilisation »
(Friedrich Nietzsche : 1998-97). L’on note ici la proposition
d’une forme métaphorique de palingénésie comme cure
collective afin d’appréhender l’avenir par l’oubli, le présent
126
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
et l’histoire étant perçu comme des pesanteurs qui rendent
l’esprit impotent ; donc empêchent la vie et la dynamique de
la pensée. L’oubli se fait ainsi une véritable épreuve du
temps, il consacre l’existence, assure l’éternité, donc
triomphe du temps quand celui-ci croit triompher de lui en
égarant la mémoire son pendant trans temporel. Dans ses
trois formes d’oubli qu’il décrit, M. Auger l’identifie au
« retour » lié à la réactualisation de l’état normal d’un
possédé qui s’ignore, au « suspens » ayant partie liée au jeu
de rôle social, le « re-commencement » qui a trait au rachat
social ; toute séquence de vie étant différente par ailleurs. Il
note en conséquence que : « Les « figures de l’oubli » sont à
cet égard exemplaires : la possession donne au possédé un
surcroît d’identité aux yeux des autres ; les rites d’inversion
sont bien évidement des marqueurs d’identité sexuelle ou
socio-politique, dans la mesure même où ils mettent en scène
une volonté(jouée) de s’en démarquer ; l’initiation donne un
statut social à l’initié et crée une solidarité entre
« promotionnaires ».Le rapport au temps se pense toujours au
singulier-pluriel » (Marc Augé : 2001-81).
C’est ainsi que les Gouro de Côte-d’Ivoire accorde
une importance aux rites funéraires eu égard à la ritualité
initiatique qu’ils insufflent aux rapports entre hommes. Sous
l’angle de l’inversion sociale par exemple l’amitié a en pays
127
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
gouro a une valeur sociologique de premier plan. Ils
désignent d’ailleurs « l’ami » par le lexème « an bé » qui
signifie littéralement « mon autre ou l’autre moi-même ». Il
faudra lire au-delà du narcissisme apparent, à travers cette
dénomination, l’importance de l’amitié dans la sacralité
constitue le primat des rapports interculturels ; comme
certainement partout ailleurs. Nous sommes loin des
troglodytes82 et autres peuplades sauvages décrits ça et là par
des ethnologues de renom ; quant à cette sociologie des
comportements et des rapports transhumains. Le syntagme
« Dji san » ou « di san » désigne littéralement « l’égarement
de l’intérieur ». L’égarement pris comme un « faux bond »,
une entorse à la chronologie et la linéarité du temps que la
mémoire vient régulièrement télescoper ; mais en même
temps comme « territorialisation » imprévue et inattendue ;
donc une fausse orientation. L’égarement implique donc à la
fois le temps et l’espace comme l’oubli appelle la mémoire
dans l’homothétie virtuelle trans catégorielle ayant pour
centre le Temps C’est ce que l’on peut lire chez Tzvétan
Todorov dans ce passage : « La mémoire ne s’oppose
82
Troglodytes. est un nom masculin (souvent utilisé à tort comme
adjectif) désignant un homme, une collectivité ou un animal habitant
une caverne, ou une demeure creusée dans le roc ou s'appuyant sur des
failles ou grottes naturelles dans les falaises.
128
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
nullement à l’oubli. Les deux termes qui forment contraste
sont l’effacement (l’oubli) et la conservation ; la mémoire est,
toujours et nécessairement, une interaction des deux »
(Tzvétan Todorov : 1995-14). Cette géométrie virtuelle
catégorielle intègre l’oubli à l’espace de la mémoire. L’oubli
devient certainement un faux reflet de « l’intérieur » par
rapport à lui même, notons que l’intérieur revoie ici à la
mémoire. La mémoire révèle d’ailleurs le Temps. L’on note
donc aisément à travers l’oubli la spatialité du temps mais
aussi la temporalité de l’espace. C’est ce que l’on peut lire
dans ces propos de Marc Auger : « La définition de l’oubli comme
perte de souvenir prend un autre sens dès qu’on le perçoit comme une
composante de la mémoire elle-même. Cette proximité des deux couples
vie et mort, mémoire et oubli est partout ressentie, exprimée et même
symbolisée. » (Marc Augé : 2001-21)
Sous une tout autre acception de l’oubli en tant que
gardien de la mémoire, dialectique qui consolide d’ailleurs le
complexe oubli/mémoire dans lequel l’oubli régule la
mémoire pour éviter ses abus et rechercher sa justesse plutôt
que sa justice. Pour Paul Ricœur, le pardon est fils de l’oubli
d’autant plus que l’oubli relativise la prétention à la fiabilité
de la mémoire. C’est pour quoi Ricœur écrit que : « […] Ce
que l’oubli réveille […], c’est l’aporie même qui est à la
source du caractère problématique de la représentation du
129
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
passé, à savoir le manque de fiabilité de la mémoire ; l’oubli
est le défi par excellence opposé à l’ambition de fiabilité de la
mémoire. » (Paul Ricœur : 2000-538).Cette dilution du diktat
de la mémoire amène à apprécier la véridiction absolue de
l’Histoire avec doute méthodique. La temporalité et la
spatialité de l’existant sont paramétrées par l’érosion
constante de l’oubli sur la mémoire.
2- TOPOSCOPIE D’UN LOCUS DYNAMITE
Forgé à l’instar de la notion médicale de fibroscopie, la
toposcopie se définit comme l’exploration d’un topos au
moyen d’une analyse topologique afin d’en dégager les
sutures de surface et de profondeur. En d’autre termes, elle
permet le parcours de l’espace littéraire dans ses interaction
de composition avec le hors texte afin d’en préciser la
stratégie d’encodage.
Migration et frontières
La Migration comme essence de l’humain au sens ou
l’entend Jacques Attali, est le coefficient de la transgressivité
interspatiale dans l’errance de Birahima. Elle est de ce point
vue sous-jacente à l’acception macroscopique de l’espace
d’autant qu’elle fait se mouvoir Birahima dans des territoires
soumis au mouvement pendulaire de l’intégration et de
« désintégration ». Ainsi, le postulat de l’intégration, que l’on
l’aborde au niveau matériel ou symbolique amène à envisager
130
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
la distance à la fois comme écart spatial et comme métaphore
de la différence d’autant que l’homogénéisation qu’il induit
se veut co-planaire même s’il appelle nécessairement
l’hétérogène de l’ici et de l’ailleurs. Migrer c’est pour
Birahima superposer l’ici et l’ailleurs par le déplacement
dans le territoire ouest-africain. Le personnage dans son
instabilité locative rive les parts territoriales dans le
continuum de sa pérégrination. La Côte d’Ivoire, le Libéria la
Sierra Leone font ainsi rhizome. La guerre fait exploser les
frontières métaphoriquement du moins et les uniformise dans
les gravas de ses ruines. Elle les intègre.
Le signifié de l’intégration manifeste le
décloisonnement à la fois physique et matériel des territoires,
fussent-ils contigus ou distants. Dans le cas de Allah n’est
pas obligé, ils sont mitoyens et aux extrémités. Par ailleurs, la
conception de tout domaine comme espace de faire et
d’imagination entraîne que l’intégration s’atèle au « lissage »
de ces espaces au sens où l’entendent Deleuze et Guattari
c’est-à-dire à la rupture des frontières. Car, le paradoxe
fonctionnel de la notion veut qu’en même temps que
l’intégration abolit les frontières perceptibles et
imperceptibles, elle les évoque. La rupture des frontières et
l’effacement des distances posent la question de l’identité (au
sens ipsé et même) des espaces intégrés dans les espaces
intégrés et/ou intégrants.
131
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
CONCLUSION
L’espace africain se laisse percevoir comme un
faisceau de pierres donc comme des éclats dans une
déflagration. Il s’agit d’un faisceau de débris qui prend sens
dans le gravas de l’imaginaire sur les ruines d’un référent
extra-textuel dynamité. Le discours de l’espace est en
conséquence un discours traumatique dont le pathos innerve
le lecteur. Birahima par sa mémoire actualise les conditions
de la destruction et son parcours fait coïncider son espace
mémorel et celui hors textuel. Dans le feu de l’action
migratoire du personnage, les frontières s’effondrent et
homogénéisent les territoires annulant ainsi la transgression
et la transgressivité. La topanalyse du locus africain révèle
que l’espace parcouru par Brahima est un espace crisogène
dont la dégradation et l’implosion spontanées et synchrone
témoignent de l’uniformité spatiale.
132
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
B- LA TRANSGRESSIVITE
133
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
Les Frontières du champ ou la nouvelle carte d’Afrique.
Essai de géographie littéraire
Dr. David K. N’goran
Littérature générale et comparée
Université de Cocody-Abidjan, Côte d’Ivoire
Introduction
Penser une géocritique de l’Afrique entraîne le
questionnement de deux catégories fondamentales du monde
: l’espace et le temps. Or, appliqués au corpus africain, ces
deux éléments ne jurent jamais d’emblée avec l’évidence.
Du premier, on dira, par exemple qu’il fonctionne
essentiellement sur le mode de l’entropie : vaste lieu où
prospèrent le déséquilibre, le désordre et autres branle-bas, le
topos d’ici traduirait notre inhumanité, à force de nous
ramener au chaos originel. Du second, on dira qu’il incarne la
forme suprême de notre impuissance, nous, qui, n’ayant
jamais rien inventé, jamais rien exploré, jamais rien dompté,
continuons de nous proclamer « fils aînés du monde »83,
83
Pour la nécessité de l’ironie, en invoquant Aimé Césaire, Cahier d’un
retour au pays natal, Paris, Présence 1947, comme en « réponse » à la
134
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
quand nos paysans, restés collés à la terre, savoureraient
piteusement le rythme cyclique du temps.
Pourtant, l’objet de ce propos sera d’analyser les conditions
de possibilité d’une cartographie africaine, telle que celle-ci
reprend à son compte cet ensemble d’agrégats idéologiques.
Après avoir procédé par un renversement axiologique,
l’analyse entend esquisser, à l’aune de la sociologie du
« champ littéraire », une théorie de l’espace à même de
conférer sa recevabilité au présupposé d’une « géographie
littéraire » dont le mode de figuration et de fonctionnalité
s’oppose à «la géographie physique ou humaine », fille de la
raison politique.
L’impensé du problème rappelle le contexte général du
monde, revendiquant sa postmodernité, ou d’un monde
africain particulier évoquant sa postcolonialité. Dans ces
deux cas, l’espace, tout comme le temps, associé au réel et à
la fiction, s’apparente à un indice de lecture du monde. Il
devient alors possible de donner réponse à la question
fondamentale qui est de savoir si le modèle de la flexibilité de
la trame africaine qu’offrent ses coordonnées spatio-
temporelles influence l’institution de la littérature, ou si,
inversement, cette flexibilité venue de l’imaginaire n’est que
malheureuse conception hégélienne de l’histoire, in Hegel, La raison dans
l’histoire,10/18 (n°235), 2003.
135
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
« le reflet en plein », du vécu africain, pour employer une
vieille rhétorique marxiste.
La réflexion postulera en premier lieu une illusion
géographique dont la méthodologie a l’air de rendre
problématique toute géocritique du monde global. De la
sorte, il semble que le propre de tout topos, qu’il soit
« africain » ou autre, est de porter la contradiction à son
propre objet, notamment sa désignation générique, les
identités de ses corps constitués, son discours, ses théories
critiques nostalgiques de l’autochtonie.
En deuxième lieu, il s’agira de montrer que le point de chute
de vice épistémique pourrait résider dans la posture
théorique que revendique la sociologie des champs
symboliques. Celle-ci, dans sa dimension littéraire, permet de
formuler efficacement toute épistèmê de l’espace et du temps,
opératoire, par le fait, dans toute théorisation de la notion
d’ « espace littéraire ». Enfin, peut-être qu’en interrogeant le
rapport entre les espaces réels et les espaces rêvés, entre le
réel et l’imaginaire, entre le monde et la fiction, entre
littérature et société, cette étude finira-t-elle par (re) poser la
problématique d’une littérature africaine au XXIème siècle.
L’illusion géographique
136
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
Par « illusion géographique »84, il faudra entendre, soit une
faiblesse de la méthodologie, distinguant de façon étanche,
« temps » et « espace », c’est-à-dire, « histoire » et
« géographie», soit une hiérarchisation en termes
axiologiques de l’une sur l’autre de ces coordonnées du
monde ; ou alors l’affectation d’un régime de positivité qui
les confine ou les caractérise comme « essence » au sens où
l’entend la philosophie de l’ « être ».
Mais dans ses fondements, la tendance géographique
appliquée à la littérature semble avoir pour objet « d’étudier
les faits littéraires à partir de leur répartition spatiale et de
leur localisation, et d’établir des liens d’influence selon leur
apparition dans tel ou tel contexte géographique »85. En
termes différents, il s’agit de proposer une lecture du texte
qui rende justice à l’argument de la spécificité selon que le
produit textuel se réclame d’un locus ou d’un topos, nommé
africain, français, parisien, québécois, maghrébin, etc.
En réalité, il est question d’une histoire littéraire qui le
dispute à la géographie, cette dernière, exposant ses
prémisses avec « la théorie des climats » qu’élabore
84
Nous soulignons
85
Baethge constanze, in Le dictionnaire du littéraire, sous la direction de
Paul Aron, Denis Saint-Jacques, Alain Viala, Paris, PUF, 2002, p. 260-
261.
137
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
Montesquieu dans De l’esprit des lois86. En effet, à partir
d’une science erronée, le philosophe établit que l’identité
d’un sujet, tout comme son tempérament et son imagination
sont déterminés par son environnement. Ainsi, les écrivains
issus du nord produiraient des œuvres mélancoliques, une
poésie débarrassée de toute passion violente à cause du climat
brumeux et douloureux qui déterminerait leur imagination.
Inversement, les créateurs issus du midi, à l’exemple
d’Homère, produiraient une poésie caractérielle sous l’effet
du soleil ardent.
Ici prospèrent les premiers arguments de type déterministe à
partir desquels Hyppolite Taine rendit gloire et honneur au
positivisme suivant la trilogie de la « race du milieu et
moment »87. En postulant dans La fontaine et ses fables que
« l’esprit reproduit la nature »88 l’historien et/ou géographe
ouvre un cadre théorique explicatif du texte autour de
« l’esprit gaulois » dont on trouve encore l’équivalent
aujourd’hui dans les paradigmes de lecture ethno-culturels
86
Mercier, Roger, « La théorie des climats : des réflexions critiques à
l’Esprit des lois », Revue d’histoire littéraire de la France, vol 58, Janvier
Mars, 1953, p. 17-37.
87
Voir Taine, Hyppolite, l’Histoire de la littérature anglaise, 1863 ,
(nouvelle édition), Hachette, 2000.
88
Taine, Hyppolite, La fontaine et ses fables, Paris, Hachette, 1947.
138
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
comme « âme nègre, rythme africain, philosophie bantoue,
écrivain malinké, poète mossi, etc. ».
Mais, quand, à la faveur de l’essor industriel, l’histoire
exerce sa suprématie sur l’ensemble des sciences humaines,
et contribue à l’analyse textuelle, elle prend son ascendance
sur la lecture géographique du monde et du texte. Aussi, fait-
elle dire, à la manière de la philosophie kantienne, que
l’étude du temps devrait primer sur celle de l’espace. Le
temps de l’Homme, comme le temps de/dans l’œuvre ne
peuvent alors être approchés que suivant « la métaphore
fluviale », l’autre désignation de la thématique de « la fuite
du temps ».
Comme le note Bertrand Westphal :
Au XIXème siècle, on comparait volontiers l’écoulement du
temps à un long fleuve tranquille. Certes, des événements
fâcheux pouvaient troubler son cours, mais rien n’aurait su
l’interrompre. Scarlett O’Hara voyait les maisons brûler sous
le ciel de Georgie, les morts s’accumuler, les amants de
séparer, mais « demain est un autre jour ». Pour elle, la
progression du temps s’accordait avec le progrès, que le
positivisme avait codifié. Progrès et progression étaient
139
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
pratiquement synonymes à l’heure où l’industrie avait fait sa
révolution89
Dès lors, si toute une tradition littéraire conçoit le temps
comme une angoisse ontologique, c’est-à-dire, « mal du
siècle » en tant que mélancolie du sujet et de son temps, c’est
sans doute parce que l’œuvre est perçue d’abord comme une
histoire de vie, linéaire. Or, comme dit Pierre Bourdieu :
« produire une histoire de vie, c’est traiter la vie comme une
histoire, c’est-à-dire, comme le récit cohérent d’une séquence
signifiante et orientée d’événements »90. Telle est l’aporie
que le sociologue définit justement comme « illusion
biographique », en tant que vision historique du texte
accordant une trop grande part à la philosophie de l’histoire,
au sens de convention rhétorique selon laquelle, « la vie
constituerait un tout, un ensemble cohérent et orienté, qui
pourrait et devrait être appréhendé comme expression unitaire
d’une « intention » subjective et objective d’un projet »91.
L’avènement colonial d’un côté, puis la seconde guerre
mondiale de l’autre, viendront bouleverser les certitudes
formulées à propos du temps et de l’espace, influençant à
89
Voir Westphal, Bertrand, La géocritique, réel, fiction, espace, Paris,
Minuit, 2007.
90
Voir Bourdieu, Pierre, « L’illusion biographique », in Actes de la
recherche en sciences sociales, n°1, 1986.
91
Bourdieu, Pierre, Ibid
140
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
nouveau le traitement, puis la représentation spatio-
temporelle du texte littéraire. Comme le note encore
Westphal
Au sortir de la seconde guerre, les deux coordonnées du plan
de l’existence étaient en crise, et avec elles tout l’existant. Le
temps était privé de sa métaphore structurante (…). Le temps
et l’espace souffraient d’une rupture chronique et topique,
d’une effroyable déchirure. Ils se retrouvaient finalement
dans des métaphores communes qui les associaient au point,
au fragment, à l’éclat, à une sorte de géométrie du vestige
qu’accompagnait un vertige issu des profondeurs du chaos
plutôt que de la hauteur des vues d’une humanité à refaire92.
En termes différents, l’espace dont on avait institutionnalisé
la fonction d’ancrage ou de fixation avait rejoint le temps
dans sa dynamique, quand ce dernier finit par afficher les
faiblesses de sa fluidité proclamée. L’espace devient mouvant
quand le temps devient pluriel, s’éclatant en
« tempuscules »93, les deux pouvant s’uniformiser avant de
s’arrêter, subitement, statiques, selon que l’entropie est située
au principe du décryptage du monde. De ce point de vue, on
92
Westphal, Bertrand, [Link], p. 24.
93
Westphal, Bertrand, Ibid.
141
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
parle de « spatialisation du temps »94 afin de signifier la
revanche de la géographie sur l’histoire, l’assignation aux
normes géo spatiales de la temporalité, sans doute, en
référence à l’histoire de vie des pionniers de cette tendance
théorique, eux-mêmes étant des sujets en crise dans des
espaces-temps en crise. De la sorte, toute géocritique du
monde, tout comme celle de l’Afrique particulièrement, doit
pouvoir, avant tout, se revendiquer de la pensée de Karl
Haushofer95, père fondateur de « la géopolitique » et de
Fernand Braudel, concepteur de « la géohistoire »96.
A partir de tout ce qui précède, comment peut-on penser le
topos « africain » ? Appliqué à la littérature, dans sa
configuration actuelle de tendance postcoloniale, l’espace
africain, ne porte-t-il pas la contradiction à son propre objet
(car quelle est la distinction entre « géographie
traditionnelle » au sens orthodoxe du mot et « géographie
littéraire »?), à ses désignations génériques (qu’est ce qu’une
littérature africaine? française? francophone? Quelles sont les
normes géographiques qui autorisent leur distinction? S’agit-
il des frontières douanières ou d’attributions relevant d’un
94
Ibid, p. 43.
95
Haushofer, Karl, De la géopolitique, Paris, Fayard, 1986. Traduit de
l’allemand par André Meyer.
96
Braudel, Fernand, Les ambitions de l’histoire, Paris, éd. de Fallois,
1997.
142
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
ordre différent?), aux identités de ses corps constitués (un
écrivain dit « africain » ou autre, devra-il répondre
absolument des théories du nativisme : du sol, du sang, de la
race? Ou alors des critères de la représentation, voire de
l’affectivité, donc de la revendication au sens où l’entend
Benedict Anderson97?), à ses théories critiques nostalgiques
de l’autochtonie (lecture internaliste, critique endogène, grille
ethno culturelle? Etc.).
La réponse à ces interrogations réside dans une théorie
spatiale que pourrait formuler la sociologie du champ
littéraire.
Champ littéraire et géohistoire : une pensée de la frontière
Qu’elle qu’en soit la méthode d’application, penser l’espace
africain ne va pas de soi. En effet, dans la cartographie
générale du monde, cet espace est considéré comme étant le
théâtre d’un ensemble de forces en exercice, lesquelles sont,
sans cesse, en confrontation en vue de l’occupation des lieux,
des points ou des lignes, ayant l’Afrique comme désignation
définitoire, afin de leur imprimer des tracés particuliers ou un
ordonnancement spécifique. Ainsi, Fanon98 montre par
exemple que la constitution géographique de l’espace
97
Anderson, Benedict, L’imaginaire national,réflexion sur l’origine et
l’essor du nationalisme, Paris, La découverte, 1996.
98
Voir Fanon, Frantz, Les damnés de la terre, Paris, Maspero, 1979, p. 8
143
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
colonial fut d’abord une affaire de violence et d’ébranlement.
Pour cette raison, sans doute, la critique a toujours perçu et
interprété tout acte de l’ordre territorial qu’entreprend le sujet
issu de cet espace et ses dérivés, comme un acte politique de
(ré) possession ou culturel d’affirmation de soi, voire de
capitalisation identitaire99.
Comment, dès lors, rendre compte de cet espace quadrillé,
donc « non autonome », surtout dans son versant littéraire,
dont on dit que ses frontières sont presque naturellement
« mouvantes » à partir de la théorie du champ100, dont le
principe premier repose pourtant sur la notion
d’ « autonomie » ? Il faudra alors conjuguer « champ
littéraire » et « géohistoire » en prenant appui sur une
poétique particulière de la frontière, à l’œuvre à la fois, dans
l’espace social et l’espace littéraire ; celle-ci étant
susceptible, à coups sûr, de résoudre la problématique de
l’autonomie.
« La sociologie du champ » que propose Pierre Bourdieu et
« la géohistoire » qu’initie Fernand Braudel s’accordent
toutes deux sur une poétique particulière de la frontière.
99
Voir. David, K. N’goran, « Le ventre de la terre, un cas de topolecture
des littératures africaines » in Lianes n°1, 27 février 2006.
100
Voir David K., N’goran, Littérature et champ symbolique, essai pour
une théorie de l’écriture actuelle en Afrique francophone, thèse de
doctorat, Cergy-Pontoise, 2005.
144
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
Dans le premier cas, la théorie bourdieusienne du texte et du
social, est restée fondamentalement une métaphore spatiale.
En effet, cette théorie permet de comprendre que comme tous
les lieux symboliques, la littérature, en termes de création,
comme en termes d’institution, reste absolument une affaire
d’ « espace » à occuper à partir duquel se définit la littérature
légitime ou se revendique le statut d’écrivain. Aussi, la notion
de « champ » traduit-elle une référence spatiale, telle que
celle-ci finit par faire de la littérature un « microcosme »,
c’est-à-dire, un espace social miniaturisé. En tant que réalité
structurée de positions, au sein de laquelle le sujet prend
place et se déplace, cet espace est la condition sine qua non
d’existence de la littérature, de sa pratique et de ses
croyances. Comme l’écrit Bourdieu :
Le microcosme social dans lequel se produisent les œuvres
culturelles, champ artistique, champ scientifique, etc., est un
espace de relations objectives entre les positions (…) et on ne
peut comprendre ce qui s’y passe que si l’on situe chaque
agent ou chaque institution dans ses relations objectives avec
tous les autres. C’est dans l’horizon particulier de ces
rapports de force spécifiques et des luttes visant à les
transformer que s’engendrent les stratégies des producteurs,
145
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
la forme d’art qu’ils défendent … au travers des intérêts
spécifiques qui s’y déterminent101
Ce qui suppose qu’il n’y a de littérature qu’à partir d’une
vision relationnelle que Bourdieu nomme encore en référence
à la nomenclature économique « espace des possibles ». De
ce point de vue, peut se nommer « espace des possibles
littéraires » tout l’ensemble des stratégies qui assurent au
sujet-écrivain ou à tout autre agent du champ littéraire, le
monopole de l’espace littéraire, selon un repère espace-temps
spécifique qu’aucun ordre hors du champ ne peut assujettir.
Son application africaine suppose un espace africain
particulier fonctionnant à partir d’une logique propre, selon
un nomos spécifique, susceptible de faire de la littérature
africaine une réalité sociale non assimilable aux espaces
voisins : économique, politique ou religieux, revendiquant
alors un traitement particulier de son temps et de son espace,
car professant justement une histoire et une géographique
propre102.
101
Bourdieu (Pierre.), Raisons pratiques sur la théorie de l’action, Paris,
Seuil, 1994, p. 68.
Voir également, Bourdieu, Pierre, Les règles de l’art, genèse et structure
du champ littéraire, Paris, Seuil, 1992
102
David, K. N’goran, Littérature et champ symbolique, [Link].
146
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
Dans le second cas, « la géohistoire », sous un mode
différent, propose une « nouvelle » histoire sociale à partir de
la géographie. Fernand Braudel, son concepteur, postule que
La géographie projette une lumière étonnante sur les
complications, les millions de fils de la vie des hommes.
Dans toute étude sur le passé, dans tout problème actuel, on
retrouve toujours à la base, exigeante, constante, lumineuse
aussi pour qui veut bien l’observer, cette zone que nous avons
désignée sous le mauvais mot de géohistoire103.
En usant de la métaphore de l’argile et du milieu, Braudel
énonce l’idée centrale que « toute civilisation est espace :
qu’elle est donc à étudier en fonction de l’espace qu’elle
occupe et par la façon dont elle l’organise »104. Ce qui
revient à cerner l’objet étudié suivant ce que l’historien-
géographe nomme « le temps de la longue durée » sur « un
espace très large ».
Ainsi, même peu théorisée, « la géohistoire » braudelienne
appliquée à la Méditerranée et le monde méditerranéen à
l’époque de Philippe II,105 rejoint d’un point de vue
103
Braudel, Fernand, Les ambitions de l’histoire, [Link]. p. 114.
104
Daniel-Henri Pageaux, commentant Fernand Braudel, « De la
geocritique à la géosymbolique. Regard sur un champ interdisciplinaire :
littérature générale et comparée et géographie », in Littérature et dialogue
du monde, l’harmattan, 2007, p. 128.
105
Braudel, Fernand, la Méditerranée et le monde méditerranéen à
l’époque de Philippe II, Paris, Armand Colin, 1949.
147
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
méthodologique, Civilisation matérielle économie et
capitalisme106, Grammaire des civilisations107, et Les
ambitions de l’histoire108, dans un sens où cette histoire
sociale recherche les bornes géographiques d’une période
historique, puis, à rebours, la datation d’une configuration
géographique.
Ainsi évoqués, champ littéraire et géohistoire permettent
de placer sur le même axe paradigmatique – au sens
bourdieusien - « république mondiale des lettres », « marché
des biens symboliques » et - au sens braudelien - « économie-
monde », ou encore, comme le conçoit Appadurai,
« landscape » de la globalisation »109.
Mais surtout, champ littéraire et géohistoire croisent la
géocritique à travers une poétique particulière de la frontière,
faisant surgir les trois éléments d’application de la théorie
que sont : la spatio-temporalité, la transgressivité et la
référentialité.
Dans le premier cas, il s’agit de lier « l’espace » à son
binôme « temps », en disant un peu prosaïquement à la façon
106
Braudel, Fernand, Civilisation matérielle, économie et capitalisme,
Paris, LGF, 1979, 2000.
107
Braudel, Fernand Grammaire des civilisations, Paris, Flammarion,
1987, 1997.
108
Braudel, Fernand, Les ambitions de l’histoire, [Link].
109
Appaduraï, Arjun, Après le colonialisme, les conséquences culturelles
de la globalisation, Paris, Payot, 2005.
148
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
de Sony Labou Tans’i que « les géographies sont coupables
des histoires qu’elles sécrètent ». Autrement dit, il ne saurait
y avoir de « géographie littéraire » sans une courbe (EsT),
c’est-à-dire, espace (Es) en ordonnée et temps (T) en abscisse
ou vice versa.
Dans le second cas, la transgressivité ne formule l’hypothèse
d’une « géographie littéraire » que suivant le préalable d’un
pouvoir d’insubordination reconnue à la littérature dans son
rapport à la géographie physique ou politique. Ainsi, en
littérature, le code normatif du tracé des frontières se trouve
bouleversé, les fixités sont sublimées en fluidité ; on parle
alors comme Gilles Deleuze et Félix Guattari de
« déterritorialisation », ou même en termes de focalisation, de
nomination et d’assignation, donc de construction, du
passage de « la limite » en « hors-limite », de « l’exotisme »
en « divers », comme dirait Victor Segalen. Par ce fait même,
le principe de la transgressivité rappelle ce que la sociologie
du champ littéraire décrit sous la forme dialectique de la
double tension centrifuge et centripète, par un dépérissement
de la coupure « centre/périphérie » en tant qu’entreprise
politique de géthoïsation des espaces dominés.
Enfin, la référentialité permet d’interroger les modalités par
lesquelles un rapport heuristique pourrait s’établir et se
justifier, par exemple, entre la Katamalaisie dans la vie et
149
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
demie et le Katanga, Kinshasa ou Gbadolité ? Entre la
cartographie que propose Kourouma dans Allah n’est pas
obligé, Quand on refuse on dit non et la côte d’Ivoire réelle.
De même, la référentialité autorise que soit pensé le
mécanisme par lequel, l’espace et le temps réels, sous le
régime de l’entropie, en viennent à fonctionner comme des
catégories de la fiction, effaçant ainsi la frontière entre le réel
et l’imaginaire. Toutes choses qui conduisent à une analyse
du lien entre espace rêvé et espace réel, la fiction et le
référent, le texte et la société.
Espace rêvé, espace réel : Littérature et société
Le rapport entre « espace rêvé » et « espace réel » pose un
problème théorique à l’analyse textuelle : il s’agit, selon
l’histoire des décryptages du texte et de la tradition
herméneutique, de savoir quels sont les moyens
épistémologiques qui permettent de résoudre l’équation de la
ségrégation ou de l’intégration du réel à la fiction, du texte à
la société et inversement. On sait à ce sujet que la sociologie
traditionnelle a longtemps professé un culte au réel au
détriment de l’imaginaire, quand, à l’opposé, le
structuralisme s’est laissé fasciné par une méthodologie
anhistorique, dont la tâche a été de faire du texte un objet
autotélique que le vocabulaire bourdieusien désigne encore
comme « une structure structurée sans sujet structurant ». Du
150
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
reste, une troisième voie a vu le jour qui permet de poser
l’hypothèse selon laquelle, les espaces de la fiction et du réel
fonctionnent par parallélisme, sans être antipathiques, mais
liés comme un signe nécessaire. De la sorte, la traversée
poétique de la géographie actuelle réalise ce qu’à la suite de
Wittgenstein, Umberto Eco a théorisé comme « Mondes
possibles ».
Un monde possible est un monde qui, correspondant à une
proposition de mondes, se déployant hors du monde réel,
n’impliquant pas non plus une incompatibilité avec ce
dernier, se superpose abondamment au monde réel de
l’encyclopédie du lecteur110.
Plus précisément, en tant que propositions de « mondes »
parmi tant d’autres, ou en tant que versions d’un même
monde, le réel et la fiction ne sont fonctionnels que grâce au
« réalème », élément investit par Even-Zohar comme « une
sorte de repère transposable à merci, dans un contexte à
géométrie variable, et non euclidienne »111. Dès lors, il est
possible de réaliser une géocritique de l’Afrique, sous le
modèle souhaité par Daniel-Henri Pageaux, d’une
110
Voir Eco, Umberto, Lector in fabula, Paris, LGF livre de poche, 1979
P. 168.
111
Westphal, Bertrand, reprenant Even-Zohar in La géocritique, [Link].
p. 160.
151
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
« géopoétique » ou d’une « géolittérature »112, celle-ci,
venant bouleverser les coordonnées espace-temps
normatives. L’éthique d’une telle géographie dévoile, à
propos de l’institution littéraire africaine les caractéristiques
suivantes :
L’espace littéraire, en tant qu’objet institutionnel, est
constitué d’une double part d’invention et de referant,
fonctionnant alors en concurrence avec la société réelle. Ainsi
que le montre Mbembe à propos de la géopolitique actuelle
du continent africain113, donnant à voir le caractère
« créole » de la partie nord, tiraillée, entre la Méditerranée
(espace économique de l’Europe occidentale), les lieux de
mémoire de l’islam (le proche orient), et la part africaine de
l’identité des pays du Maghreb et du Machrek, encore en
lente et patiente négociation en Afrique de l’ouest
musulmane (Mali, Sénégal notamment). Quant à la partie sud
du Sahara, il s’agit d’un espace « nomadique » incarné d’un
côté, par l’Afrique du Sud, économiquement lié à l’espace
asiatique (Japon, Malaisie, Corée du Sud, Chine, Taiwan,
112
Pageaux, Daniel-Henri, « De la géocritique à la géosymbolique.
Regard sur un champ interdisciplinaire : littérature générale et comparée
et géographie », in La géocritique mode d’emploi, Op. Cit.
113
Voir Mbembe, Achille, « Les frontières mouvantes du continent
africain », in Le monde diplomatique n°548, novembre 1999.
152
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
Hongkong, Inde), culturellement et politiquement étendant
ses espaces jusqu’au Swaziland, au Lesotho, au Mozambique
où au Zimbabwe, en passe même de (re) devenir une de ses
provinces. De l’autre côté, sous la poussée des guerres, des
déplacements de populations, des marchands d’armes, des
pirates, des aventuriers en charges des affaires publiques, des
colporteurs de la foi, la cartographie africaine se redessine à
l’exemple du vaste Congo dépecé par le Rwanda, l’Ouganda,
l’Angola et l’Afrique du Sud, aidés des nébuleuses
occidentales, le Tchad faisant irruption en territoire
centrafricain, et le Liberia se confond à la Sierra Leone,
quand le Burkina Faso escalade les frontières officielles de la
Côte d’Ivoire.
Parallèlement, les espaces littéraires africains entament une
bonne part de leur histoire d’abord par le faits d’agents
« passeurs de frontières » (explorateurs, missionnaires,
administrateurs coloniaux et leurs affidés tirailleurs ou élèves
des écoles des primaires supérieures), ensuite, hors du
continent, ou « en exil », comme dit Katarina Städtler114
(étudiants africains et antillais au cours de l’entre-deux-
114
Städtler, Katarina, « La négritude en France, à propos d’un champ
littéraire colonisé en exil », in Les champs littéraires africains. Paris,
Karthala, 2001.
153
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
guerres, les écrivains africains actuels vivant et écrivant à
partir du centre parisien115 ).
-De même, dans la pratique du texte, les écrivains africains
expérimentent, avant la lettre, la traversée de l’espace sous le
mode de la « déterritorialisation » chère à Deleuze et
Guattari. Ainsi, une anthropologie de l’Afrique peut se
construire, suivant la stratégie du décentrement, puis de la
réinvention de la géographie et de l’histoire mêlées, soit, à
partir de microcosmes frappés d’invisibilité institutionnelle,
mais projetés en connecteurs géo spatiaux, soit à partir de
trames historiques minorées par l’histoire officielle, et dont le
traitement conduit alors, comme dit Henri Moniot, à une (ré)
écriture de « l’histoire des sans histoires »116. Ce qui justifie,
par ailleurs, des rapports inattendus entre des écrivains
géographiquement éloignés ou appartenant à des époques ou
à des cultures différentes (Rimbaud, Césaire et Senghor
autour du paradigme de la négritude, Mudimbe et Althusser
autour de l’anthropologie d’un côté, puis du marxisme et du
parti communiste de l’autre). »
115
Alain Mabanckou, Fatou Diome, Calixte Beyala et les autres.
116
Moniot, Henri, « L’histoire des sas histoires », in Faire de l’histoire I,
nouveaux problèmes, Paris, Gallimard, 1974, p. 151-173.
154
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
- Egalement, si l’on procède suivant les coordonnées de cet
espace-temps littéraire, à une histoire des peuplements de
l’Afrique, on accordera une part prépondérante à ce que,
parlant des Amériques, Edouard Glissant a nommé « le
migrant nu »117, sujet dont l’occupation de l’espace, ici
africain, tire sa légitimité de l’antre du bateau négrier, ou du
laboratoire de la plantation. De la sorte, la fonction
d’ancrage ou de fixation des motifs de « la terre », de
« l’origine », ou du « territoire» est éprouvée au profit d’une
revendication en termes de fonctionnalité multiple et éclatée
du motif de l’appartenance géographique. Ainsi, dans le texte
africain, comme le note Fonkoua,
(…) l’écriture du lieu, de la terre, du territoire s’est
progressivement déplacée vers l’écriture de la multiciplité des
lieux, de territoires et de mondes. De même, le sujet des
romans s’est déplacé de la filiation et de l’enracinement vers
l’impossible filiation et l’impossible enracinement118.
- Conséquemment, en littérature africaine comme en société
réelle, la ronde observée de la géographie bouleverse les
représentations identitaires, affichant les limites et la
117
Voir Glissant, Edouard, Poétique de la relation, Paris, Gallimard,
1990.
118
Voir Fonkoua, Romuald, Essai sur une mesure du monde au XXème
siècle, Edouard Glissant, Paris, Honoré Champion, 2002, p. 280.
155
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
faiblesse de « la racine » à l’avantage du « rhizome », de la
sédentarité au bénéfice du nomadisme et de l’errance. Toutes
choses qui autorisent alors que Arthur Rimbaud, St John
Perse, V. S. Naipaul, Richard Wright, …revendiquent leur
« africanité » au même titre que Bernard Dadié, Mongo Beti,
Yambo Ouologuem, Sony Labou Tans’i, Marie Ndiaye,
Sylvie Kandé, et…bien d’autres, puis, inversement.
CONCLUSION
Suggérer une « nouvelle cartographie africaine» africain
revient, en fin de compte, à tenir un discours sur le referant
africain à travers une réévaluation des coordonnées espace-
temps qui structurent ses mondes. L’entreprise a consisté
dans un premier temps à montrer les faiblesses de la
méthodologie actuelle dans le traitement du rapport entre
littérature générale et géographie. Ramenée au cas africain, il
y a une illusion géographique qui rend inintelligible ses
repères, ses objets et ses discours.
Dans un deuxième temps, les apories relevées dans l’esquisse
de cette géographie, dans sa dimension spécifiquement
littéraire, a autorisé que soient évoquées la sociologie du
champ littéraire de Pierre Bourdieu et la géohistoire de
156
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
Fernand Braudel. Ces deux théories se réclamant de la
métaphore spatiale ont permis une poétique particulière de la
frontière dont la fonctionnalité, suivant les termes principiels
de la géocritique, ne manque pas de déboucher sur une
interrogation du parallélisme existant entre espace de la
fiction et celui du réel. Dans tous les cas, il semble qu’il
existe des lois de correspondance ou d’intégration des normes
de stabilité ou de mutation, d’équilibre ou de déséquilibre,
des entités spatio-temporelles du locus africain.
157
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
BIBLIOGRAPHIE
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culturelles de la globalisation, Paris, Payot, 2005.
Bourdieu, Pierre, Raisons pratiques sur la théorie de l’action,
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champ littéraire, Paris, Seuil, 1992.
Braudel, Fernand, Les ambitions de l’histoire, Paris, éd. de
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à l’époque de Philippe II, Paris, Armand Colin, 1949.
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capitalisme, Paris, LGF, 1979, 2000.
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1990.
Haushofer, Karl, De la géopolitique, Paris, Fayard, 1986,
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Paul Aron, Denis Saint-Jacques, Alain Viala, (sous la
direction de), Le dictionnaire du littéraire Paris, PUF, 2002.
Westphal, Bertrand, La géocritique, réel, fiction, espace,
Paris, Minuit, 2007.
Westphal, Bertrand La géocritique, mode d’emploi, Limoges,
Pulim, 2000.
158
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
La « re-présentation » de l’Afrique dans Heart of
Darkness de Joseph Conrad
COULIBALY Daouda
Département d’Anglais
UFR-CMS, Université de Bouaké
Never trust the artist.
Trust the tale.
D.H. Lawrence
INTRODUCTION
Cette contribution se propose de réfléchir sur la re-
présentation de l’Afrique en tant qu’espace hyperbate dans
Heart of Darkness de Joseph Conrad. Dans son livre La
Géocritique, Bertrand Westphal définit « …l’espace secret,
l’espace hyperbate, [comme] celui où l’individu déploie un
supplément de vérité personnelle à l’abri des yeux du monde,
des prescriptions du code119 ». Même si pour la géocritique,
l’espace est par essence polyphonique, l’image de l’Afrique
telle qu’elle transparait à travers le miroir des lieux dans
Heart of Darkness, semble homogénéiser l’espace africain
tant le texte foisonne à l’excès de la barbarie, la noirceur et de
la sauvagerie, lesquelles sont symptomatiques d’un principe
ordonnateur sinon structurant. En réalité, l’excès de noirceur
est le résultat de la conquête coloniale qui va saturer
119
Bertrand Westphal, La Géocritique, (réel, fiction, espace), Paris :
Minuit, 2007, p.75
159
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
l’Afrique avec sa sémantique raciale. Espace magnétique sur
la carte lors de l’enfance de Marlow, l’Afrique phagocyte et
transforme l’Autre maintenant qu’il est un adulte. Illustré par
la métaphore hypnotique du petit l’oiseau et fleuve/serpent,
Marlow qualifie sa fascination pour les cartes (HD,11), un
mode de transition vers le réel.
Assis au bord du fleuve Thames, Marlow raconte son
l’histoire à travers celle du légendaire Kurtz. Un
« précipité idéal humaniste » au sens de Gilbert Durand,
exprime ex cathedra, informe la description que le narrateur
fait de l’Afrique ; toutefois les fortifications idéologiques qui
le fondent, s’effondrent devant la prégnance de la cupidité
des occidentaux et la critique du malaise de l’occident en face
d’une figure de l’altérité dont la sauvagerie autrefois célébrée
n’est plus doctrina grata. De ce passé mémoriel que Marlow
partage avec une audience attentive, l’Afrique se décline
comme un espace hyperbate qui participe la fragmentation de
la psyché de occident dominateur. Telle qu’elle est décrite
par Marlow, l’Afrique est d’abord le centre de la terre, puis
elle devient, par le fait de la colonisation, “one of the dark
places of the earth” (HD, 65) et “The biggest, the most blank,
so to speak…” (HD, 71). L’Afrique n’était donc pas un
espace vierge mais elle le devient par la médiation du
discours idéologique et impérialiste. L’Afrique est le point
160
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
focal de la projection des mécanismes de la conquête
coloniale, elle est perçue comme un espace dit inexploré,
libre, vierge, un « no man’s land ».
Notre travail s’articulera autour de deux points qui
illustrent la vision dialectique de l’espace chez Conrad. Nous
entendons d’abord débattre de la question de l’appropriation
ou de la création de l’histoire en relation avec les fondations
de la géocritique pour expliquer comment le roman de
Conrad est la reproduction du paysage mental d’une époque
et d’un discours. Ensuite, nous analyserons le parcours spatial
de Marlow à travers ses navigations/ pérégrinations, et nous
interroger sur la façon dont le roman de Conrad intercepte et
« re-présente » l’espace non pas comme un mythe ou une
utopie, mais plutôt comme une ré-simulation d’un référent à
travers le regard du narrateur.
1. Discours d'une époque et paysage mental
Une question nous parait essentielle dans la tentative
de certains critiques de catégoriser et de dédouaner le roman.
Heart of Darkness est-il un geste d’appropriation ou de
recréation de l’histoire? Quelle est la fonction idéologique de
l’espace conradien dans la façon dont l’Europe imagine ou
invente l’Afrique, pour paraphraser le titre du livre de
Muyimbe. Taxé de roman impérialiste par certains et d’anti-
161
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
impérialiste par d’autres, le roman de Conrad est une œuvre
ambivalente qui brode sur le canevas du discours raciste de
l’anthropologie axé sur l’exotisme de l’Autre et les
stéréotypes de son espace. Dans son esquisse de l’espace,
Conrad opère plutôt à travers le moule des oppositions
binaires. L’opposition entre l’Europe de la civilisation et
l’Afrique de la sauvagerie reproduit le discours totalisant des
modernistes. Le principe de la binarité informant la
disjonction, évoque une image de l’Afrique sauvage que la
culture occidentale véhicule et dont le souvenir réside dans
l’inconscient collectif. C’est en ce sens que le lien entre la
réalité et la fiction est porteur d’une asynchronie dans la
conception des deux espaces représentés. En tant que reflet
de l’inconscient occidental, l’espace africain n’est plus un pur
produit de l’imagination de Conrad mais c’est plutôt sa
critique du postulat du « récit géométral»120 qui permet de
reformuler la représentation de l’espace référentiel ou réel.
Rejetant la posture négative de Chinua Achebe et
d’autres critiques sur le caractère raciste du texte de Conrad,
William Atkins121 nous invite à opérer une analyse de
120
Paul Virilio, L'Espace critique, Paris: Christian Bourgois, 1984, pp.27-
28
121
William Atkins “Bound in "Blackwood's": The Imperialism of "The
Heart of Darkness” in Its Immediate
162
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
l’archéologie du roman. En clair, il suggère une lecture de
Conrad dans son contexte historique de production, marqué
par l’anti-impérialisme. Même si « Conrad est un homme de son
temps », aux dires d’Edward Said dans son œuvre intitulée
Orientalism, à l’appétit de Marlow pour la géographie,
moteur de l’impérialisme que Conrad critique sévèrement,
s’oppose la conquête de l’Autre, car l’espace conquis est
totalement invisible. Cette vision complique la position du
romancier / historien qu’est Conrad pour qui la “Fiction is
history, human history, or it is nothing’, that a ‘novelist is a
historian, the preserver, the keeper, the expounder, of human
experience.”122 Vu cependant sous l’angle de la révision de
histoire, le roman de Conrad ne s’affranchit pas du discours
colonialiste, mais il souligne plutôt l’obsession de l’européen
pour l’altérité radicale et le fétichisme/primitivisme
qu’incarne l’Autre.
Heart of Darkness de Conrad est une mimesis de
l’histoire/fiction qui se veut à la fois « représentation de
l'espace (espace conçu) et espaces de représentation (espace
Context » Twentieth Century Literature, Vol. 50, No. 4 (Winter,
2004), pp. 368-393
122
Jonah Raskin “Imperialism: Conrad's Heart of Darkness.” Journal
of Contemporary History, Vol. 2, No. 2, Literature and Society, (Apr.,
1967), pp. 115
163
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
vécu)123 ». En tant que recréation d’une certaine réalité à
travers des personnages et des émotions, les espaces re-
présentés ne sont pas utopiques, c'est-à-dire hors de la
géographie. Pour la géocritique, qui se focalise sur
l’exploration des frontières du monde factuel, c’est surtout
l’empreinte que le monde « imaginaire » laisse sur le monde
« réel » qui importe. Il ya une inversion de la logique
géocritique chez Conrad en ce sens que le voyage de Marlow
est un départ de l’espace connu et pénétration dans les
profondeurs de l’inconnu. Cette incursion dans le monde de
l’horreur, de l’absurde et de l’irrationnel imite la quête
moderniste centrée sur la recherche de son propre « moi ». En
Afrique, la quête de Marlow est synonyme de passage dans
l’indicible et dans la mort. Comme Garrett Stewart l’a si bien
souligné: “Heart of Darkness is the deviously mapped quest
for a sequestered space beyond geographical coordinates, a
recessed sector of the soul to which only death, firsthand or
secondhand, can guarantee passage.”124 La mort est donc le
paradigme liminal dans le parcours spatial de Marlow qui
démarre au point où git le squelette de son prédécesseur et
finit avec la mort de Kurtz.
123
Henri Lefevre, La Production de l'espace, p.104,
124
Garrett Stewart, “Lying as Dying in Heart of Darkness.” PMLA, Vol.
95, No. 3, (May, 1980), pp. 319
164
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
2. Le parcours spatial de Marlow et la non-
représentabilité de l’Afrique
La rencontre de Marlow avec le continent africain en
général et la côte en particulier est dépeinte comme un
moment de rêve et d’ineffabilité vu l’impossibilité pour la
langue d’en rendre compte. C’est « un problème
épistémologique » et une limite du pouvoir de dire, car
Marlow n’a pas de référents extralinguistiques avec lequel il
peut comparer ce paysage étrange. Devant les côtes
inhospitalières, Marlow devient un spectateur médusé par le
paysage réfractaire au regard inquisiteur et rationnel du
colon. En spectateur resigné, il dit: “I watched the coast”
(HD, 19). La côte africaine est comme une énigme que
l’européen, l’intrus, ne peut pas déchiffrer: “Every day the
coast looked the same, as though we had not moved….the
malign somberness of the coast, seemed to keep me away
from the truth of things….all along the formless coast was
bordered by dangerous surf, as if Nature herself had tried to
ward off intruders” (HD, 19-20). La côte africaine et la nature
environnante convoquent les paradigmes de la conquête
coloniale organisées autour de la dialectique du blocage et du
franchissement.
L’incapacité de Marlow à pénétrer du regard et à
décoder le paysage montre la victoire éphémère de l’absurde
165
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
qu’incarne la côte africaine ou “The earth seemed unearthly”
(HD, 51). Le caractère étrange du paysage stimule à fois
l’attraction et la répulsion, l’invitation et la menace. Ce
double phénomène est d’autant moins un jeu d’optique que
malgré le rapprochement avec l’objet du regard, la nature
étrange de la côte est une réalité proche du temps du rêve. Ce
retour au temps primordial, au non-temps, indique une
régression à l’état de l’origine. L’espace soustrait Marlow de
la temporalité universel et l’enferme dans l’espace du je
egotopique125 pour employer le terme d’Antoine Gallet et de
Robert Martin. Le regard colonialiste est un regard
essentiellement monolithique, qui, par sa nature même,
embrasse l'espace en fonction de son seul point de vue.
Le parcours spatial de Marlow, marqué par sa quête
du légendaire Kurtz, dévoile la cartographie des lieux.
Conjonction d’un parcours fluvial et terrestre, la trajectoire
spatiale Marlow est circonscrite par deux points, à savoir, le
« Central Station » et l’« Inner Station ». Reliés par l’espace
flottant ou navicule qu’est le fleuve, les deux espaces
125
C’est un néologisme d’Antoine Gallet et Robert Martin qui vient du
latin ego « moi » et du grec topo « lieu ». L’egotopie est donc lieu du
moi, le territoire occupé par le moi.
166
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
sédentaires126, non contigus, sont structurés par l’esprit
modélisateur de l’occident. Reliques de l’Europe, les deux
stations sont les espaces humains dotés d’ordre et dialoguent
entre eux. Comme des ilots soumis à un processus de
fragmentation / décomposition, les deux stations sont des
pôles de civilisation englobés par l’immensité de la forêt aux
attributs négatifs tels que sa sauvagerie, mutisme,
immobilisme et le « régime nocturne » pour utiliser les
termes de Gilbert Durand. Ce monde de mutisme signale la
mort du principe dialogique. Marlow raconte:
The smell of mud, of primeval mud, by Jove! was in my
nostrils, the high stillness of primeval forest was before my
eyes . . . over the great river I could see through a somber
gap, glittering, glittering, as it flowed broadly by without a
murmur. All this was great, expectant, mute, while the man
jabbered about himself. I wondered whether the stillness on
the f ace of this immensity looking at us two were meant as
an appeal or as a menace. What were we who had strayed in
here? Could we handle that dumb thing, or would it handle
us? I felt how big, how confoundedly big, was that thing that
126
Dans Milles Plateaux, Guattari et Deleuze indiquent que
« l’espace sédentaire est strié, par des murs, des clôture et des chemins
entre les clôture, tandis que l’espace nomade est lisse, seulement marqué
par des « traits » qui s’effacent et se déplacent avec le trajet ».
167
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
couldn't talk, and perhaps was deaf as well. What was in
there? (HD, 38).
L’incapacité de Marlow à pénétrer l’espace s’articule
aussi comme un questionnement de son être et de celui de ses
compagnons: “What were we who had strayed in here? Could
we handle that dumb thing, or would it handle us?” La lecture
du regard est remplacée par des sensations et des émotions
dans le corps du sujet porteur du regard. L’impossibilité
d’utilisation d’un langage apte à rendre sensible la rencontre
de Marlow avec l’irréel, l’autre comme une proximité
invisible indéterminée. Cela donne a comprendre que
l’espace implexe est marqué par un contraste ontologique
naissance et l’évanouissement.
La topographie narrative de Heart of Darkness se
décline ainsi en un mouvement de pénétration vers l’intérieur,
l’« Inner Station », où Kurtz, le légendaire agent collecteur
d’ivoires a son quartier général au « Heart of darkness ».
Kurtz est la représentation du colonialisme et de son caractere
exploitant et mystificateur; il figure la spoliation du territoire
et incarne l'autorité du colonisateur sur l'espace, qui conduit à
l’asservissement de l’autre. En tant que déréalisation du
monde, l’espace où vit Kurtz est un lieu macabre jonché de
cranes humains. L’exploitation de l’autre et le commerce de
l’ivoire marque une frontière où la laideur, l’horreur, la
168
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
noirceur ne sont pas tributaire de l’Afrique mais plutôt les
masques de la civilisation qui est incapable de voir et donc de
comprendre l’autre.
La noirceur qui englobe l’Afrique ne se laisse pas
appréhender dans les rapports dialectiques
colonisés/colonisateurs mais plutôt par des relations
d’équivalences entre l’intérieur et l’extérieur. En effet, Heart
of Darkness ouvre sur les similitudes que Marlow observe
dans conquête manquée de l’Angleterre par les Romans. Les
barbares, comme ils les appellent, vont se perdront dans les
frontières invisibles de l’Angleterre. L’échec de la conquête
qui est une forme de transgression montre sa propre limite, à
soi-même et à l’autre. L’opposition entre l’Europe et
l’Afrique est superficielle car il ya deux mondes en un seul.
La narration de Marlow est comme un purgatoire ou la
noirceur est le miroir réflecteur l’intérieur et non de l’externe.
169
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
CONCLUSION
Critique de la globalisation et de l’empire, Heart of
Darkness se fait aussi l’écho d’un paysage mental, qui est le
reflet du discours hégémonique et mimétique d’une époque
coloniale fondée sur la chosification et le fétichisme de
l’autre. Ce rapport symétrique entre paysage mental et
discours colonial donne un portrait mystérieux de l’Afrique,
un continent aux réalités douloureuses telles que la
colonisation britannique et son exploitation sauvage des
ressources naturelles et des hommes. Dans cette contribution,
j’ai essayé de montrer que la critique de Heart of Darkness
demande à être nuancée car l'espace hyperbate et l’excès de
noirceur détermine la limite de la colonisation et de la
technologie.
170
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
Du cercle traditionnel de conte aux nouvelles formes de
diffusion du conte africain : problematique d’un
dynamitage socio spatial
Ernest Irié TOUOUI BI
U F R Langues, Littérature et
Civilisations
Université de Cocody- Abidjan
INTRODUCTION
Dans les civilisations authentiques de l’Afrique noire,
les traditions orales constituent l’ossature de toute une
philosophie existentielle.
Elles ont pour principes de fixer et de diffuser les
mœurs, les faits et les expériences accumulées de générations
en générations. En répétant ces expériences par le mécanisme
de l’oralité, les traditions orales contribuent à une perception
spécifique du monde, un type culturel donné. De la sorte,
elles exercent une action qualitative déterminante sur un
groupe d’individus ou une communauté donnée en
fonctionnant non pas comme de simples récits, mais comme
un véritable courant de pensée, une vision du monde.
Le conte oral traditionnel qui constitue l’un des genres
majeurs de la littérature orale africaine charrie dans sa
matérialisation la vision du monde des peuples dont il est
171
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
tributaire. Le cercle de conte est une unité symbolique
comme nous l’avons démontré dans un travail précédant (Le
cercle de conte comme unité symbolique chez les Gouro de
Côte d’Ivoire). Cependant, la modernisation, et avec elle
l’écriture et les nouvelles formes de diffusion du conte, ont
dynamité le cercle traditionnel de conte. C’est pourquoi notre
sujet s’intitule : Du cercle de conte traditionnel aux nouvelles
formes de diffusions du conte africain : problématique d’un
dynamitage socio-spécial. L’onde de choc produit par ce
bouleversement narratif majeur conduit à s’interroger sur le
destin du conte en tant que patrimoine produit par une
communauté et appartenant à celle-ci. En d’autres mots, le
cercle traditionnel de conte a-t-il encore des chances de
survie ?
Les nouvelles formes de diffusion du conte que sont
le livre, la radio et la télévision réussissent-elles à reproduire
et à perpétuer la philosophie qui présidait à la narration
nocturne du conte dans un espace circulaire ?
Nos propos viseront à présenter d’abord le cercle
traditionnel de conte en rapport avec la philosophie sociale
qui le sous-tend, ensuite, nous analyserons les canaux
modernes de diffusion du conte en mettant en relief le
télescopage qu’ils créent avec la philosophie traditionnelle
liée au cercle de conte.
172
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
I. STRUCTURE DU CERCLE DE CONTE
En Afrique, la narration du conte exige la présence
indispensable de trois pôles d’émission dont la contribution
concourt à donner aux récits leur matérialité. C’est pourquoi,
‘’le conte est une production commune, typique d’une société
orale. Chacun a un rôle127 ‘’ écrit Jean Cauvin.
Dans le cas spécifique africain, le cercle de conte
comprend en général :
• un conteur attitré ;
• un agent rythmique ;
• un public.
1. Le conteur
Caractériser le conteur dans une perspective
sociologique revient tout d’abord à poser le problème du
statut social du conteur. Cela revient également à orienter la
réflexion dans le sens de la typologie des divers types de
conteurs.
127
Jean CAUVIN, Comprendre les contes, Paris, Editions Saint Paul,
1980. P. 7.
173
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
En effet, bien qu’en apparence ce clivage ne soit point
évident, les enquêtes menées128 attestent qu’il existe deux
types de conteurs. Comme on a pu le constater, l’espace et les
périodes interfèrent sur la manière de conter. L’exiguïté du
cadre explique par exemple le nombre restreint des auditeurs
et modifie, par conséquent, le style de la narration. En contant
assis, dans l’intimité d’une case ronde dont le diamètre
équivaut à peine à dix mètres environ, le conteur ne peut se
mouvoir véritablement en réalisant toute la gestuelle possible.
C’est une raison fondamentale qui justifie
l’impossible de la diversification des conteurs dans le cadre
du conte assis où, à tour de rôle, selon l’inspiration ponctuelle
de chaque membre du groupe en présence, chaque individu
saisit la parole au vif et devient émetteur par rapport aux
autres membres qui constituent les récepteurs.
Quant au conteur attitré, son statut social n’échappe
pas à la logique de la philosophie des peuples traditionnels. Il
est solidement tributaire de l’orientation donnée à la vie
communautaire par les ancêtres fondateurs des clans, lesquels
ont érigé la structure sociale en une société égalitaire,
128
Enquêtes menées au cours de nos recherches dans le cadre de la thèse
3ème
de doctorat de cycle : L’humanisme dans la littérature orale
africaine : le cas des contes populaires Gouro. Université d’Abidjan,
1999 (sous la direction du Professeur Bernard ZADI Zaourou).
174
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
démocratique et sans Etat129. Cela suppose que la position
stratégique qu’occupe le conteur n’exerce point une influence
considérable sur le reste de la collectivité au point de
l’étouffer. Selon une philosophie propre aux peuples
traditionnels par l’interférence entre le statut social et
l’impact produit par ce statut n’affecte aucunement les
rapports entre les populations et n’autorise jamais le titulaire
d’un tel privilège à en abuser.
Comme nous avons pu l’observer à Tibéita130, selon le
témoignage de Botty Bi Youan (un traditionaliste), le
conteur, à l’image des autres artistes, n’est jamais mis sur un
piédestal, et donc jamais dans une position réelle de
domination. Leyé Bi Tizié Roger (Tibéita), tout comme Sery
Bi Zouh (Bouafla), ainsi que tous les autres conteurs avec
lesquels nous avons échangé à ce niveau, demeurent tous
dans leur statut de simples paysans. Il est indéniable que le
fait de conter leur confrère in certain ‘’prestige’’, mais ces
paysans ne perdent pas de vue qu’ils restent foncièrement
129
Consulter l‘ouvrage de Claude Meillassoux : Anthropologie
économique des Gouro de Côte d’Ivoire. De l’économie de
subsistance à l’agriculture commerciale, Paris – La Haye, Mouton,
1974.
130
Tibéita est un village gouro situé dans la sous-préfecture de Bouaflé
(Côte d’Ivoire).
175
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
attachés au travail de la terre qui génère pour la communauté
l’essence même de sa subsistance.
Si le conteur est forgeron, tisserand ou cultivateur de
profession comme c’est le cas de la plupart de ceux que nous
avons interrogés, son art qu’il maîtrise n’annihilera jamais
cette profession.
2. L’agent-rythmique
L’expression ‘’agent rythmique’’131 est un néologisme
forgé par le chercheur ivoirien Bernard Zadi Zaourou. Est
agent-rythmique tout individu doté d’une bonne maîtrise de
la parole, capable de s’exprimer en public et fonctionnant
donc dans cette position comme une sorte de connecteur
logique entre les diverses instances du discours en cours
d’élaboration. Chez les Gouro particulièrement, les
circonstances solennelles de profération de la parole exigent
toujours et nécessairement la présence d’un médiateur
capable de servir de levier entre les deux pôles de la
communication.
Dans le cadre traditionnel des délibérations ou du
règlement de conflits entre groupes ou individus en conflit le
conseil des aînés désigne obligatoirement un individu, le plus
souvent vivace, alerte dans les gestes et doté d’un sens aigu
131
L’expression agent rythmique est du chercheur ivoirien Zadi Zaourou
Bernard.
176
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
de la parole bien peaufinée et harmonieusement assouplie.
C’est cet homme pétri des attributs d’embrayeur logique qui
se charge de réaliser la navette entre le conseil des sages qui
délibère et l’assemblée de plaignants et d’accusés qui
défendent leurs positions respectives.
Rappelons aussi que l’agent-rythmique n’est pas un
second conteur. Il joue un rôle précis dans la narration du
conte, lequel gravite autour de l’explicitation de la pensée du
conteur, la clarification e l’insistance sur certains éléments.
A l’image du conteur qu’il accompagne, l’agent-
rythmique ne jouit pas d’un privilège tout à fait particulier
qui le distingue nettement des autres membres du groupe
social. Intrinsèquement, il demeure le paysan, le forgeron ou
le tisserand de tous les jours, une fois la séance de conte
terminée.
Il n’est pas non plus désigné en fonction de son
ascendance, soit que ses parents aient été nobles ou captifs. Il
est choisi en fonction de sa valeur intrinsèque ; c’est-à-dire sa
capacité à servir de levier pouvant permettre la fluidité et
l’expressivité maximale de la circulation de la parole.
177
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
3. Le public
Le conte constitue une totalité à tous points de vue et
exige la participation effective de tous les individus présents
au moment de la formation du cercle de conte. En fait, tous
contribuent avec le même zèle et avec la même motivation à
la délicate « naissance » des récits.
Mais fondamentalement, le public assume une lourde
responsabilité dans le schéma triadique132 du conte ; car étant
le destinataire de l’ensemble des récits, le groupe humain
formé par l’auditoire a conscience de cette responsabilité.
Il est composé d’une mosaïque de populations.
Jeunes, vieux, hommes, femmes, enfants, tous se retrouvent
indistinctement dans le cercle pour assister et participer à la
séance de conte. Au plan de l’ascendance également, le
public est composé de nobles, de captifs et de personnes
d’origines diverses qui se retrouvent ensemble sur la place
publique, sans que cela puisse susciter une quelconque
hostilité de la part de qui que ce soit. Ce qui importe pour le
public, c’est de participer à la « vie » des récits mais il faut
pour cela, qu’il se reconnaisse dans la trame du récit. Il existe
en effet des normes morales, des valeurs ethniques, des
canons philosophiques qui fondent l’idéologie traditionnelle
132
ZADI Zaourou Bernard, La parole poétique dans la poésie africaine,
domaine de l’Afrique de l’ouest francophone, thèse de Doctorat d’Etat,
Université de Strasbourg II, 1981.
178
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
et que doivent nécessairement refléter les personnages mis en
scène.
En outre, si cette population mosaïque et hétérogène
sociologiquement se trouve indistinctement sur la même
place, c’est qu’elle est soucieuse de la conservation de ses
valeurs éthiques, lesquelles constituent le ciment même de la
société. C’est pourquoi, des thèmes comme la préservation de
la vie communautaire, la cohésion sociale, l’altruisme, la
quête du savoir et de ses principaux facteurs apparaissent
récurrents dans la narration du conte chez les Gouro par
exemple, parce que ces valeurs sont aussi porteuses de
civilisations comme c’est le cas chez la plupart des peuples
africains qui ont toujours érigé la recherche de la vie
communautaire en règle morale.
A chaque niveau de la narration, le public se situe
dans une position de critique qu’il assume par des
acquiescements, des désaccords, des exclamations, etc.
Ainsi, dans une dynamique interne, comme c’est le cas du
conte ici, la société offre des éléments constants de repère
longtemps thésaurisés par les traditionalistes. Il s’agit des
opportunités de croissance en sagesse des membres de la
collectivité dont le rôle premier est justement de contribuer à
l’harmonie du groupe social. Tel est le principe qui sous-tend
la philosophie édifiant le cercle de conte.
179
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
II- PORTEE PHILOSOPHIQUE DU CERCLE DE
CONTE
1- Au plan sociologique
Le cercle de conte est la synthèse de la population
villageoise. Tout le monde, sans exception, peut venir assister
et participer à la production du conte chez les Africains. C’est
que le "rituel" du conte n’est pas une cérémonie sacrée, une
séance ésotérique qui établirait une discrimination au plan
des catégories, de sexes et de classes sociales. Il n’existe
aucune démarcation entre vieux et jeunes, femmes et
hommes, captifs et nobles, érudits et non savants, initiés et
profanes, autochtones et allochtones, etc.
La nuit, après le coucher du soleil et que remis des
labeurs de la journée après le dîner, les villageois se
retrouvent autour d’un feu ardent ou d’une lampe tempête, il
s’agit pour eux d’oublier, pendant cet instant précis, toutes
sortes de querelles à la peau dure qui résisteraient encore
malgré toutes les tentatives de règlement.
Le contage joue le rôle d’un psychodrame. C’est un
moment précieux de communion dans la douceur d’un champ
de paix rendu possible par les mouvements alternés du
conteur et de son agent rythmique se suivant comme une
ombre et son repère. Phénomène extrêmement important pour
180
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
les populations traditionnelles, le conte tient une place de
choix dans la vie de ces paysans qui en constituent le public -
cible.
Malgré la diversité et le caractère fictif des
personnages, les contes ne laissent personne indifférent, car
les villageois ont conscience qu’il s’agit bien d’eux, que tout
ce qui ce dit dans les récits les engage à plus d’un titre. C’est
ce qui explique sans doute leurs encouragements sans réserve
au conteur au cours de la séance de conte.
Mais qu’est-ce qui justifie la formation du cercle de
conte pour les villageois ?
Le cercle de conte se présente comme une unité
symbolique. Dans une savante réflexion menée sur l’unité du
monde dans la pensée négro-africaine, le Professeur Harris
MEMEL Fotê, en guise de préambule à son étude, s’appuie
sur la philosophie que les Bété se font du monde, et surtout le
sens profond qu’ils donnent aux rapports fondamentaux qui
unissent les êtres, les phénomènes et les choses. Aussi écrit-
il :
« A entendre les Bété, l’unité est une loi ontologique, une loi de
relation, une loi de mouvement. Elle désigne d’abord l’être - ensemble et
s’applique à une totalité. Elle désigne ensuite l’avoir en commun et
s’applique aux relations internes à la totalité.
181
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
Elle désigne enfin la communauté d’activités et s’applique au
mouvement de la totalité vers un but. Mais être ensemble ne consiste pas
ici en une position statique, il est une notion : Waa-bli-niê.
Ainsi, la totalité unie est perpétuellement en marche. Une
substance constitue toutes les choses et tous les êtres de cette totalité : la
vie »133.
Vision profonde du monde, cette perception
transcende le temps, l’espace, les êtres, les phénomènes et les
choses, bannissant ainsi tout élan de repli sur soi, toute
recherche d’intérêts orientée uniquement vers l’individu au
détriment de la collectivité. L’auditoire du conte est un
échantillon représentatif de la population villageoise comme
nous l’avons souligné précédemment. Ainsi, s’il est possible
à cette population de se regrouper autour d’un intérêt
commun à savoir la séance de conte, c’est que des barrières,
au plan des classes sociales, sont complètement bannies au
point que toutes les catégories sociales se retrouvent
indistinctement en un lieu précis pour communier.
Dans cette disposition, et toujours selon la structure
du cercle de conte que nous avons pu observer dans certains
villages gouro comme Tibéita, Tofla, Bouafla dans le
133
MEMEL Fotê Harris : ‘’Le vent et la toile d’araignée ou de l’unité
du monde dans la pensée négro-africaine’’ Annales de l’Université
d’Abidjan, série D, Tome VI, 1973, p. 307.
182
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
département de Bouaflé, aucune hiérarchisation liée à une
quelconque appartenance de classe, de religion, de sexe ou
encore répondant à d’autres critères de disposition n’est
opératoire. Indistinctement, ces diverses catégories sociales
s’entremêlent. En effet, pendant que certains sont assis sur
des tabourets ou des chaises pliantes, d’autres, généralement
les enfants, s’asseyent à même le sol, avec le regard tout fixé
vers le conteur et son agent rythmique au centre du cercle de
conte.
Ce public, alerte, prompt, vif et actif jusqu’à
débordement, est fin prêt à répondre en chœur aux diverses
sollicitations du conteur et de son agent rythmique.
Ensuite, la narration du conte donne aussi lieu à
l’expression totale et collective de l’auditoire. En dehors de
quelques interventions sporadiques individuelles, c’est en
chœur que l’auditoire réagit par de graves et incessants échos
qui condamnent tel ou tel personnage, ou acquiesce les
multiples questionnements de l’agent rythmique pour justifier
la noblesse d’un acte posé par d’autres personnages.
Tant que le conteur reçoit la réaction de son public de
cette façon, une motivation croissante s’empare de lui au
milieu de ce cercle humain qu’il a le devoir d’animer. Dès
lors, il multiplie les gestes et sent la nécessité de raffiner tout
propos venant de lui ainsi que de son agent rythmique. Ainsi
183
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
se crée, peut-être inconsciemment à l’insu du conteur et de
son public donc, une unité symbolique, expression de la
totalité et de la convergence de toutes les tendances
matérialisées par les personnes présentes à la séance de
contage.
Cette synergie des différentes couches sociales,
représentées par l’échantillon social qu’incarne le cercle de
conte, exprime, par dessus tout, la recherche d’une harmonie
et d’une homogénéité rendues possibles par la complicité
entre le conteur et son public. Désormais orientés vers le
même but, cet échantillon social prend conscience du fait de
l’unicité du temps, de l’espace et de tout autre facteur qui
régit l’univers dans lequel il vit en réalité. Cet univers se
trouve renforcé par les modèles représentés dans la narration
du conte, par les personnages et leurs actions.
Ces facteurs révèlent qu’en réalité, le monde
traditionnel gouro est unité. Il l'est dans la mesure où
l’expression du conte à laquelle tous participent avec la
même ferveur, le même dynamisme, la même euphorie, est
l’œuvre de tous.
Participer concomitamment à l’élaboration d’une
œuvre, selon les traditionalistes gouro, c’est reconnaître une
part de parenté à cette œuvre. C’est reconnaître en fait, sa
contribution à l’œuvre et surtout l’indispensabilité de cette
184
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
contribution. Le cercle de conte est le fruit d’une
ambivalence dynamique qui se matérialise en s’appuyant sur
les réalités concrètes et philosophiques de la communauté.
C’est un tout homogène et authentique qui fonde en théorie le
nécessaire rapprochement entre les fils et les filles du groupe
social. Les frontières de catégorisation n’existant plus, le
cercle de conte offre l’opportunité aux diverses couches
sociales de se frotter les unes aux autres. Au-delà même des
couches sociales, il s’agit pour la communauté, dans cet élan
de communion, d’harmoniser et de rapprocher les tendances
contraires afin de conférer à l’édifice social une stabilité
certaine. C’est en effet, pendant les séances de contage que se
retrouvent quelquefois des familles en situation conflictuelle.
Or, cette tribune ne leur offre pas l’opportunité de
confrontation, du face à face comme c’est le cas du tribunal
coutumier. Ici d’une façon analogique, par les modèles de
contradiction entre les personnages et la manière dont ces
contradictions sont résolues, les auditeurs en situation de
conflit, trouvent, au miroir des contes, des prototypes de
solution.
C’est cela qui fonde réellement les fonctions
sociologique, didactique et cathartique du conte ; car c’est à
la soirée de conte que les amitiés se consolident, les parents
les plus difficiles accordent la liberté de sortir à leurs filles,
185
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
etc. C’est en un mot, un grand moment de rassemblement
pour les villageois que nous avons visités. La séance de
contage est un moment qui les met face aux réalités de la vie
qu’ils mènent et qui les unit dans une même veine, un même
élan de solidarité et de convivialité.
Ils sauront, à l’issue de la narration des contes et de
leur propre participation à cette narration, qu’ils luttent pour
les mêmes causes, forgent le même idéal de société et
construisent, en définitive, la même unité symbolique : la vie
communautaire.
2- Au plan cosmique
En analysant l’importance de la participation des
Ancêtres à la vie communautaire des Gouro, voici l’un des
résultats auquel parvient GOHORE -Bi Séverin à propos du
rôle joué par ces Ancêtres :
« Les relations humaines chez les Gouro fonctionnent toujours
selon un schéma triadique à l’intérieur duquel les morts jouent un rôle
déterminant par leur intervention, leur médiation qui confère aux relations
une structure spécifique, et par leur action concrète, qui contribue à faire
aboutir les effets de la parole primordiale : la cohésion. »134
134
GOHORE-BI Séverin : Les contes populaires gouro : le dit et son
récit, thèse de Doctorat de 3ème cycle, Université de Paris X, Nanterre,
1980, p. 208.
186
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
Cette cohésion sociale, à bien des égards, apparaît
comme le but ultime de toute quête communautaire à travers
la thématique du conte telle qu’elle est présentée par la
plupart des conteurs. C’est un message, un signal fort qui est
adressé à la communauté des vivants.
Mais en même temps, d’autres indices montrent à
cette communauté des vivants qu’elle ne vit pas seule et
qu’elle n’est donc pas la seule animatrice de la vie sociale.
Dans le cas précis du cercle de conte, son
emplacement est un indice pertinent. Il est évocateur et assez
révélateur de la dimension hautement symbolique que les
Gouro accordent aux esprits des morts. La séance de conte,
en effet, s’effectue sur la place publique : un espace choisi et
réservé aussi pour le tribunal coutumier. Cette place se situe
généralement au centre des villages gouro, sous un arbre
comme l’iroko ou le fromager.
La place publique, de par sa position centrale,
constitue un lieu de convergence de toutes les énergies
physiques et spirituelles qui animent le village. Ces énergies
peuvent être thésaurisées par l’arbre supplantant la place
publique. Il constitue d’ailleurs, selon une mentalité bien
répandue chez les Gouro, le dépositaire de certaines énergies
spirituelles.
187
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
Cependant, dans une autre perspective plus positive
parce que bénéfique pour les villageois, la place publique est
censée abriter les esprits des ancêtres toujours dans une
position d’omniprésence au village en veillant sur la
communauté.
Venir conter sur cette place publique donc, c’est venir
communier avec ces esprits, c’est activer ou réactiver leur
protection. Il s’agit de les solliciter afin qu’ils conjurent les
mauvais sorts et féconder la vie. C’est pourquoi, ils
devancent en tout temps et en tout lieu l’homme. En
précédant le conteur de cette façon, les esprits des Ancêtres
investissent la place publique ainsi que la vie de tous ceux qui
sont venus en réalité participer à cette séance "d’exorcisme".
Une fois le public présent, le conteur fait son
apparition. Et son agent rythmique qui le suit comme son
ombre le "provoque", l’incite à déballer le contenu du
message des Ancêtres dont il n’est en réalité que le porteur.
Ceci explique certainement pourquoi à toute séance
authentique de conte, la question suivante est souvent posée
par l’agent rythmique au conteur : "venant de derrière la
brousse, quels messages les hommes d’autrefois (les
Ancêtres) t’ont-ils communiqués ?". Cela suppose que dans
l’entendement de l’agent rythmique en position de porte-
parole de tout l’auditoire, le conteur est susceptible de
188
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
communiquer avec les esprits des ancêtres ou alors que la
présence de ceux-ci est effective au milieu des humains.
A un autre niveau d’interprétation, comme l’atteste
d’ailleurs la perception gouro de l’univers, la présence de ces
esprits est considérée comme un phénomène permanent au
point que dans la vie de tous les jours, ils sont invoqués,
sollicités et mis à contribution dans la réalisation de la vie
sociale.
Ces populations traditionnelles gouro conçoivent
également la présence des Ancêtres dans tout objet peuplant
l’univers et le monde qui les entoure. C’est pourquoi, les
Gouro adorent les arbres, les montagnes, les rochers, les
cours d’eau, etc. En agissant ainsi, ils ont constamment
présent à l’esprit le fait que tous ces éléments constituent des
réceptacles des esprits des ancêtres et donc porteurs ou
pourvoyeurs de vie.
Cette vision du monde apparaît dans la narration des
contes à travers l’une des catégories importantes des
personnages : les génies, les esprits divers, les revenants, les
divinités, bref, les principaux animateurs du monde spirituel.
En révélant de tels esprits réalisant des actions réputées
impossibles aux hommes, le conte permet à la société de
s’édifier sur la base de la nécessaire liaison entre le monde
visible, celui des vivants, et le monde cosmique.
189
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
Bref, la séance de conte constitue un moment
privilégié pour les Gouro d’entrer en communion avec "les
hommes de dessous-terre" comme ils les désignent eux-
mêmes et en les percevant comme de véritables acteurs de la
vie sociale. Conter donc, c’est entrer en contact avec ce
monde spirituel comme l’écrit GOHORE- Bi :
« La part des Ancêtres et de tous "ceux du monde invisible" est une
petite portion, une parcelle infirme des choses : c’est une unité
symbolique…
Elle associe symboliquement Ancêtres et Génies tutélaires à la
135
vie des vivants, au point que ceux-là président à cette vie » .
Le cercle de conte symbolise donc l’harmonie du
groupe social chez les Gouro. En tant que réceptacle de toutes
les forces vives, mais aussi des esprits tutélaires, il constitue
un échantillon qui montre à la société globale tout l’intérêt
qu’elle a à s’intégrer en acceptant chaque individu selon sa
catégorie sociale, son âge et son sexe. Cette philosophie de la
quête de l’harmonie dans le conte se perçoit aussi dans la
morphologie des récits qui apparaissent comme une
construction artistique de diverses séquences opérées par les
conteurs.
Ce pendant, quel est l’impact des nouvelles formes de
diffusion du conte sur le cercle traditionnel de conte ?
135
GOHORE- Bi Séverin : Op. Cit. p. 198.
190
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
II- LES NOUVELLES FORMES DE DIFFUSION
DU CONTE AFRICAIN
La colonisation a produit un fait majeur chez les
peuples africains colonisés : l’introduction de l’écriture et de
l’école dans sa forme occidentale. Mais le rôle de l’école ne
se limite pas seulement aujourd’hui à l’apprentissage de
l’alphabet, mais bien plus, aller à l’école signifie la maîtrise
de la langue officielle introduite par le colonisateur qui est
soit le français, soit l’anglais ou l’espagnol. Les supports
utilisés pour la transmission de la connaissance dans les pays
africains modernes sont le livre, la radio et la télévision.
Dans leur politique générale d’information, de
distraction et d’éducation, les médias et l’édition utilisent
leurs propres canaux pour diffuser des éléments de culture
parmi lesquels il y a le conte.
1. Le livre
Les recueils des contes africains qui ont été
publiés sont d’une abondance indéniable. On peut citer entre
autres le pagne noir de Bernard Dadié, la marre aux
crocodiles de [Link] d’Aby, Kaïdara, N’Djedo Dewal
d’Amadou Hampatéba, etc. sans compter les nombreuses
références qui sont faites au conte dans la plupart des genres
écrits (roman, théâtre, poésie). Cette forme de narration du
conte a l’avantage de diffuser le conte africain dans tous les
191
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
espaces culturels où la lecture a assis plusieurs siècles de
tradition. Par la lecture en effet, les communautés réceptrices
des contes découvrent des pans entiers de la culture des
peuples africains dont les textes sont tributaires. Ce qui
constitue un pas important dans la dynamique de la
mondialisation et dans les connaissances des cultures
universelles.
Cependant, l’acte de lecture dans sa pratique est
d’abord et avant tout un acte individuel, une opération
individualisante. Le degré de concentration exigée par la
lecture contraint le lecteur à opérer une sorte de repli sur soi,
une introspection. L’acte de lecture met en mouvement le
seul lecteur et le livre qu’il lit. Celui-ci, inerte, ne subit que
l’activité du lecteur. Il n’y a de ce fait pas de mouvement
dynamique, inter actif entre le livre et le lecteur.
Mais bien plus, les espaces du livre sont ceux
que le lecteur occupe physiquement ainsi que tous les espaces
évoqués dans le texte qu’il lit. Dans ce cas, le lecteur se
retrouve dans la solitude avec son livre dans les espaces
modernes (la chambre à coucher, la salle de lecture, etc.). Le
livre s’adresse à un lecteur ou récepteur E1.
Or, dans le cas du conte traditionnel comme nous
l’avons déjà vu, l’occupation spéciale participe à la
sémantisation de l’ensemble de la narration. La disposition
192
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
circulaire des auditeurs est productrice de l’esprit
communautaire qui est une quête permanente et essentielle
dans la thématique du conte africain. Le cercle de conte
matérialise l’ossature de la cohésion sociale recherchée par
les sociétés traditionnelles. Le conteur traditionnel s’adresse
simultanément à l’ensemble des auditeurs.
Dans ce cercle, des populations de statuts sociaux
différents, de classes d’âge et de sexes aussi différents
forment un groupe homogène dont la seule visée est de
participer collectivement à l’élaboration des récits. En
procédant de la sorte, chacune des composantes du cercle de
conte participe à la vitalité du groupe social. Le cercle de
conte qui se forme sur la place publique du village est un
espace dont la portée sociologique est d’une importance
vitale pour les villageois. Il n’y a pas meilleurs canal
d’enseignement des valeurs de vie comme la solidarité,
l'humilité, la cohésion sociale, etc., qu’en les matérialisant
par le support qui véhicule ces valeurs. Le cercle de conte le
montre de fort belle manière.
Quant au livre, il met le lecteur du conte en contact
avec les éléments de culture contenus dans les contes mais en
déconnectant le lecteur de tous les autres éléments qui portent
à incandescence le sens du discours du conte oral
traditionnel.
193
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
2. La radio
La radio est un moyen de diffusion rapide des
informations. Par son canal, une information peut parcourir
en un temps record le monde entier. Les sociétés modernes
utilisent également ce canal pour diffuser le conte. Certaines
radios comme Africa n°1, la radio ivoirienne (le canari de la
sagesse) consacrent des émissions à la narration des contes.
L’intérêt d’une telle démarche, comme on l’a déjà signalé, est
de permettre la diffusion massive du conte. Cependant, la
radio est un canal qui met à contribution surtout les organes
d’audition, c’est à l’écoute du son que l’auditeur se fait une
représentation mentale du discours du conte.
Il ne voit pas physiquement le conteur. Il n’étend que
la voix de celui-ci. Une telle démarche s’éloigne également
de la philosophie qui sous-tend l’ossature du cercle de conte.
En effet, les nombreuses possibilités de réplique, de vive
approbation, d’interrogation et de dialogue offertes par le
cercle traditionnel s’évanouissent devant la simple écoute
d’une radio. Un auditeur qui suit seul une émission de conte
radiodiffusée ne peut communiquer avec le conteur réel. Il est
dans une position de passivité qui le transforme en un simple
auditeur presque virtuel.
194
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
3. La télévision
La télévision constitue l’un des médias ‘’chauds’’
parce qu’avec elle, le téléspectateur voit les images et entend
les sons. Avec les possibilités d’émission en directe, elle
permet de recevoir les informations qu’elle donne en temps
réel. Aujourd’hui, avec le satellite et les moyens ultra
développés de diffusion, à partir de supports numériques, la
télévision permet de transférer le conte africain des pays
africains vers les autres pays du monde entier. Cela participe
de l’esprit de la mondialisation et accentue la connaissance
des cultures africaines par le canal du conte.
Ce pendant, en dépit de sa très forte capacité de
diffusion à grande échelle, la télévision déconnecte le conte
traditionnel de son espace et de l’esprit qui préside à la
narration du conte. Comme on l’a vu déjà avec les autres
moyens modernes de diffusion du conte, la télévision
dynamite cet espace traditionnel. En suivant une émission de
conte, le téléspectateur n’a pas de possibilité d’action sur la
narration comme c’est le cas du conte spectacle.
Il peut certes rire, s’attrister, etc. en fonction de la
qualité du narrateur, mais fondamentalement, il reste un
auditeur passif à qui aucune possibilité de participation
directe à la narration du conte n’existe. Le rire du
téléspectateur est un rire à sens unique, individuel et sans
195
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
répondant. Or, dans le cas du conte spectacle, le rire ainsi que
toutes les réactions à l’intérieur du cercle de conte impactent
les autres membres du groupe social formé par les auditeurs.
L’atmosphère du cercle traditionnel de conte est un climat de
convivialité qui allège les pesanteurs de la vie pour ces
populations paysannes.
Dans le cas du conte télévisé, qui a lieu dans un
espace généralement urbanisé, la convivialité s’estompe, la
chaleur humaine créée par la dynamique du cercle de conte
s’évanouit aussi comme si dans les espaces urbains, les
pesanteurs de la vie avaient disparu. Or, il n’en est rien. Bien
au contraire, la ville est l’espace le plus stressogéniteur avec
les nuisances qui sont ses corollaires. Un tel espace, en
principe, a besoin de facteur de rassemblement qui montre à
l’homme que sa vie et son destin sont liés à d’autres vies et à
d’autres destins aussi.
L’une des preuves les plus éloquentes de cette réalité
se perçoit lors de la diffusion télévisée des matches de
football. Avec la modernisation, chaque foyer urbain possède
un poste téléviseur. La possibilité de suivre un match de
football seul et à domicile existe au niveau de chaque citoyen.
Cependant, force est de constater que généralement, les
amoureux du football se regroupent soit au domicile de l’un
196
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
d’entre eux, soit carrément dans un maquis où ils suivent
ensemble le match.
Cette attitude procède d’une volonté de
partager collectivement toutes les émotions, les tristesses et
les joies que provoque le match de football. Le fait de suivre
ensemble un match donne plus d’intérêt à l’enjeu de la
compétition à la quelle participe l’équipe dont les supporters
se rassemblent de la sorte. Ce principe est renforcé par les
clubs de soutien qui se forment par exemple lors des phases
finales de la coupe d’Afrique des nations, la coupe du monde
et toute autre compétition à enjeu similaire. Il y a là
évidemment une quête permanente d’union, une volonté de
synergie et un désir de se retrouver toujours autour d’un objet
commun, facteur de rassemblement sans distinction de sexe,
de classe sociale et d’âge pour partager les mêmes émotions.
Le cercle de conte traditionnel règle
l’acquisition de cette harmonie qui reste avant tout chez les
Africains une quête permanente. Le mécanisme subtile et
hautement philosophique du cercle traditionnel de conte
démontre le degré d’humilité, de préservation de valeurs de
vie, bref, de socialisation de l’Homme à travers un processus
interactif qui met en présence un conteur attitré, un agent
rythmique et un auditoire. L’équilibre de ce schéma triadique
repose sur la nécessaire participation de chaque pôle. Le
197
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
cercle de conte sur la place publique du village est cadre
humanisant et socialisant. La diffusion télévisée du conte
quant à elle, déconnecte et fait éclater le cercle des auditeurs.
La triade qui symbolise l’unité et l’équilibre
du groupe social disparaît, la canonisation ou échantillonnage
social s’évanouit également devant la dispersion des
auditeurs réduits en de simples téléspectateurs n’ayant pas
forcément de contacts entre eux.
CONCLUSION
Le cercle traditionnel de conte offre des possibilités
certaines de socialisation de l’Homme. Par son caractère
interactif et dynamique, il donne la possibilité d’expression à
toutes ses composantes (le conteur, l’argent rythmique et
l’auditoire). Le schéma triadique créé par le cercle de conte
est la canonisation des démembrements sociaux des espaces
traditionnels dans lesquels ils matérialisent. En fonctionnant
de la sorte, le cercle de conte projette l’image d’une société
dont les leviers reposent sur les principes de la démocratie.
Cependant, les nouvelles formes de diffusion du conte
que sont le livre, la radio et la télévision bouleversent
fondamentalement cet équilibre initial. En investissant de
nouveaux espaces et de nouveaux types de société, le conte se
voit privé de ses repères et de ses paradigmes. Ce nouvel
environnement le confine dans un nouveau statut : celui d’un
198
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
genre comme les autres. Or, le conte est chant, théâtre,
poésie, spectacle, etc.
Si les cultures africaines doivent amorcer leur
renaissance, elles doivent permettre de créer l’esprit de
cohésion, même dans les espaces urbanisés. Autant la danse,
le chant, la musique occupent une place de choix dans le
ballet des spectacles qui se relaient dans les lieux consacrés à
la culture (palais de la culture), autant le conte devrait se
réconcilier avec son auditoire et ses producteurs sur cette
même tribune urbaine dans les villes africaines. Ainsi par sa
capacité à phagocyter la laideur du monde, le conte pourrait
aisément féconder la vie moderne des africains urbanisés.
C’est l’une des conditions à leur équilibre psychosocial.
199
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
Evocation de l’Afrique dans la poésie brésilienne : choix
et implication
Dr. BROU ANGORAN Adjoua Anasthasie,
Assistante au Département d’Etudes Ibériques et
Latino- américaines/Portugais à l’Université de Cocody
Il s’agit ici d’une lecture chronologique qui s élabore
autour de l’historicité de la référence à l’Afrique en tant
qu’élément de structuration d’un autre aspect de la
« brésilianité ». La proposition est assez vaste,
chronologiquement elle s’étend sur trois(3) siècles, (le
XVIIIème, le XIX et le XXème siècle). Nous aimerions
souligner que la référence à l’Afrique dans la Littérature
brésilienne est une référence plurielle : elle peut apparaître
soit sous forme de référence géographique, soit sous forme
de référence culturelle (religion de matrice africaine, art
culinaire, esclavage, musique danse, etc. ), soit sous-entendu
dans une allusion aux personnes d’origine africaine
(phénotype).
Les références à l’Afrique dans la littérature
brésilienne vont de paire avec la présence des Africains au
Brésil, cela rappelle parallèlement certains évènements
historiques aux conséquences déplorables : il s’agit
essentiellement du trafic négrier et de l’Esclavage.
200
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
Cependant la présence africaine a généré des
conceptions de l’Afrique qui se sont décuplées dans la culture
et dans l’imaginaire brésilien. L’apport de l’Afrique dans la
culture brésilienne contribue à donner à ce pays plusieurs
éléments de son métissage aussi bien biologique que culturel
comme le dit Gilberto Freyre, l’un des pionniers de la
réflexion sur le métissage brésilien, dans Casa grande e
senzala:
Le Brésil ne s’est pas contenté de recueillir en Afrique la boue des gens
noirs qui lui a permis de féconder ses plantations de canne à sucre et de
café, qui a ramollit sa terre sèche, ou encore qui a permis d’exploiter les
richesses de ses terres de massapé. Lui sont venus aussi de l’Afrique les
maîtresses de maison pour ses colons qui n’avaient pas de femmes
blanches, des techniciens pour l’exploitation de ses mines, des experts
dans la transformation du fer, des nègres qui s’y connaissaient dans
l’élevage, des vendeurs de pagnes et de savon; des maîtres, des prêtres et
136
des prieurs mahométants.
La contribution des Africains dans la formation
sociale du Brésil est positive selon Freyre. Ses textes, qui
sont pour la plupart des analyses anthropologiques,
136
FREYRE, 2000, p. 365. O Brasil não se limitou a recolher da
África a lama de gente preta que lhe fecundou os canaviais e os cafezais;
que lhe amaciou a terra seca; que lhe completou a riqueza das manchas de
massapé. Vieram-lhe da África “donas de casa” para seus colonos
sem mulher branca; técnicos para as minas, artífices em ferro; negros
entendidos na criação de gado e na indústria pastoril; comerciantes de
panos e sabão; mestres, sacerdotes e tiradores de reza maometanos.
201
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
présentent une interprétation du métissage culturel et
biologique brésilien tout en révélant les modes de
stratification sociale et ethnique de cette société. Elle
regroupe selon Freyre, dans les sphères dominantes, les
individus d’origine européenne et relègue ceux d’origine
américaine et africaine dans les positions subalternes.
Nous nous proposons de présenter dans notre lecture
quelques représentations de l’Afrique aussi bien en tant
qu’espace géographique réel qu’en tant que représentation
identitaire à partir de laquelle se construisent certains aspects
du discours d’une ethnicité afro-brésilienne. Nous avons
organisé notre communication en trois parties :
• Dans la première intitulée : Culture africaine et
brésilianité137, nous proposons une lecture de l’inclusion
de quelques références culturelles d’origine africaine
comme élément formateur de certains aspects distinctifs
la production littéraire du Brésil colonial et du Portugal.
• Dans la deuxième partie intitulée : la géographie africaine
dans la poésie brésilienne du XIXème siècle, nous
analysons quelques aspects des références à la
géographie de l’Afrique dans quelques poèmes de Castro
Aves, Luiz Gama et Cruz e Sousa ;
137
L’identité culturelle nationale brésilienne désignée par le
terme BRASILIDADE : BRESILIANITE.
202
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
• Dans la troisième partie intitulée l’espace africain dans
l’affirmation de soi dans la poésie afro-brésilienne du
XXème siècle, nous analysons quelques modes de
projections des références territoriales des Afro-
brésiliens.
Notre lecture est en fait orientée vers une présentation
multifocale de l’espace africain dans la poésie brésilienne. En
commençant par le XVIIIème siècle notre but est de mettre
en évidence quelques aspects historiques de ce fait dans la
littérature brésilienne. Dans la deuxième et la troisième partie
de notre lecture nous nous proposons de mettre en évidence
un aspect d’une dichotomie existant dans la ittérature
brésilienne ancrée dans les questions de diversité culturelle et
certains aspects de ses modes de représentations dans le
discours littéraire. Cela permet de distinguer la production
littéraire de l’écrivain afro-brésilien élaborée à partir d’une
problématique du Noir de celle de l’écrivain brésilien élaboré
à partir d’une thématisation du Noir.
L’évocation de l’Afrique dans la poésie brésilienne choix
et implication est une lecture de la référence à l’Afrique en
tant qu’espace géographique et aire culturelle qui s’articule
autour de poèmes tirés des œuvres de Domingos Caldas
Barbosa, Castro Alves, Luiz Gama, Cruz e Sousa, Oliveira
Silveira e Cuti.
203
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
I - Culture africaine et brésilianité
Le poète métis Domingos Caldas Barbosa (Né en
janvier 1740 à Rio de Janeiro et décédé en 1800 à Lisbonne,
où il a intégré l’Arcadie Romaine sous le pseudonyme de
Lereno Selinuntino,), a écrit des chansons inspirées de la
culture africaine, des Lundus ou Modinha : danse et chanson
d’origine africaine, bantou plus précisément angolaise138 . Il a
ainsi contribué à introduire une distinction entre la culture
brésilienne de l’époque coloniale et la culture portugaise. Le
Lundu est la première forme de musique noire acceptée par la
société brésilienne. Son acceptation a permis de donner
certaines caractéristiques à la musique brésilienne notamment
la systématisation de la syncope, selon Vasco Mariz139. Les
vers de Caldas Barbosa dédiés à ses amis et parfois aussi à
ses ennemis ont été publiés dans un recueil intitulé Viola de
Lereno. Il s’agit en fait d’un recueil de chansons offert à ses
amis dont le caractère simplifié des vers est très proche de
138
Vasco Mariz : dans le livre A canção brasileira 1980 :153. La
modinha est aussi une forme de chanson populaire et malicieuse. Ces airs
musicaux mélancoliques crées par les esclaves ont été chantés à Lisbonne
par Caldas Barbosa
139
Vasco Mariz : dans le livre A canção brasileira 1980 :193
204
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
l’actuelle poésie populaire brésilienne selon Manuel
Bandeira140.
Ce poète moderniste brésilien reconnaît celui du
XVIIIème siècle comme étant le premier dont l’œuvre reflète
une saveur entièrement brésilienne. Sa poésie serait
entièrement inspirée des formes populaires de chansons
brésiliennes d’où elle tire son importante contribution pour la
poésie brésilienne. Cela lui a aussi permis de conquérir
l’admiration de tous ; depuis le palais jusqu’à la plèbe tout le
monde chantait ses chansons où des accents africains étaient
mêlés d’érudition lyrique avec quelques allusions aux
angoisses existentielle dues à la condition raciale du poète.
Caldas Barbosa par ses poèmes inspirés des Lundus (textes
comiques, ironiques et indiscrets) a écrit des textes qui
suscitent de l’intérêt. Sa contribution à la poésie brésilienne
et à la poésie afro-brésilienne est importante au point où
Caldas Barbosa est l’un des rares poètes brésiliens du
XVIIIème siècle cité actuellement dans les anthologies de
poésie afro-brésilienne. Concernant la première, il lui a
imprimé une saveur typique qui est très proche de la poésie
populaire brésilienne, pour la seconde, elle a contribué à
dénoncer certaines situations discriminatoires auxquelles
140
Apud: Camargo, : O negro escrito: 1980 p. 29
205
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
étaient confrontés les Africains et leurs descendants de
l’époque et figurent dans certaines anthologie afro-
brésilienne.
II - Géographie africaine dans la poésie brésilienne du
XIXème siècle
Castro Alves141, poète blanc du romantisme brésilien,
il a introduit dans ses œuvres des idées relatives à l’esclavage
et aux conditions de vie des esclaves, victimes de ce système
social. Cela lui vaut d’être reconnu comme poètes
abolitionnistes. Ainsi certains de ses poèmes : tels que
« Vozes d’África », « O Navio Negreiro » et « A Canção do
Africano » etc. , écrits sous forme de dénonciation des
stigmates de l’esclavage présentent des références à l’Afrique
en tant qu’espace géographique et continent de toutes les
calamités. Notons à juste titre cet extrait du poème « Vozes
de África » :
(...)
Qual Prometeu tu me amarraste um dia
Do deserto na rubra penedia
– Infinito:galé!...
Por abutre – me deste o sol candente,
141
Antônio Frederico de CASTRO ALVES (Castro Alves, Bahia, 1847 –
Salvador, 1871)
206
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
E a terra de Suez – foi a corrente
Que me ligaste ao pé...
O cavalo estafado do Beduíno
Sob a vergasta tomba ressupino
E morre no arreal.
Minha garrupa sangra, a dor poreja,
Quando o chicote do simoundardeja
O teu braço eternal.
(…)
Mas eu, Senhor!... Eu triste abandonada,
Em meio das areias esgarrada,
Perdida marcho em vão!
Se choro... bebe o pranto, a areia ardente;
Talvez… p’ra que meu pranto, ó Deus clemente!
Não descubras no chão...
E nem tenho uma sombra de floresta
Para cobrir-me nem um templo resta
No solo abrasador…
Quando subo às Pirâmides do Egito
Embalde aos quatro céus chorando grito:
« Abriga-me, senhor! »
(…) Vi a ciência desertar do Egito...
Vi meu povo seguir – Judeu maldito –
207
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
Trilho de perdição.
Depois vi minha prole desgraçada
Pelas garras d’Europa – arrebatada – ()
Amestrado falcão!...
Cristo ! embalde morreste sobre o monte
Teu sangue não lavou de minha fronte
A mancha original.
(…)
Hoje em meu sangue a América se nutre
– Condor que transformara-se em abutre,
Ave da escravidão,
Ela juntou-se às mais ... irmã traidora
Qual José os vis irmãos outrora
Venderam seu irmão.
(...)
Há dois dois mil anos...eu soluço um grito...
Escuta o brado meu lá no infinito,
Meu Deus! Senhor, meu Deus!...
Le poème débute avec une interpellation de Dieu et une
allusion au mythe de Prométhée142, adapté au paysage du
désert africain cité à travers la référence au canal de Suez et à
142
Dans la mythologie grecque, personnage puni pour avoir volé le feu, il
fut enchaîné au Caucase où un aigle lui dévorait le foie chaque fois qu’il
se régénérait.
208
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
l’Egypte. Au-delà de la référence géographique se profile des
représentations de l’Afrique, fondées sur des images déduites
de la bible et de la mythologie chrétienne et dans des
descriptions pittoresques qui mettent l’accent sur le caractère
exotique et aride du désert africain. Les allusions aux
particularités régionales et naturelles de l’Afrique sont faites
uniquement à travers leurs aspects inhospitaliers : la terre
aride du désert, le soleil torride dont l’ardeur fait évaporer
instantanément les larmes des malheureux ne permettant pas
ainsi qu’elles soient perçu par Dieu. L’Afrique décrite dans
ce poème ainsi que les évènements auxquels elle est
rattachée : le désert, l’Egypte pharaonique vue à travers les
récits bibliques, le mythe de Cham, les razzias chasseurs
d’esclaves forment un ensemble de métaphores dont le poète
se sert pour construire un texte qui présente une Afrique
dépouillée et pillée, de surcroît abandonnée par Dieu, une
première fois après le déluge (malédiction de Cham), une
deuxième fois par le Christ. L’Afrique démunie est de ce fait
livrée aux calamités naturelles et ses fils malmenés par la
convoitise humaine. Ces images du continent spolié
circonscrivent les scènes vécues sur ce continent ou ailleurs
par les Africains, la référence géographique serait une image
de plus pour justifier l’anathème de l’esclave, comme le dit
Westphal à propos de la référentialité, en commentant les
209
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
Argonautes : « La connexion entre le texte et le lieu est ici
étroite, et transmise par la force de la parole, qui est créatrice
d’espace.»143 Un espace africain anathématisé est décrit dans
« Vozes d’Africa » comme l’écho d’un déterminisme lié à
l’Afrique et aux Africains qui les priverait de toute salvation
y compris de celle du Christ. La connexion entre l’espace et
le texte forme le fil conducteur du poème présenté comme
une interpellation du Dieu créateur qui peut encore par sa
clémence divine soulager l’Afrique de l’oppression de la
nature (le continent africain) et de l’oppression humaine (ses
descendants rendu esclave en Amérique).
L’Afrique évoquée dans « Vozes d’África » reflète la
compassion du poète pour l’Afrique et un désir de révolution
sociale partagé par certains poètes du romantisme brésilien
indignés par le fait de voir leur nation survivre grâce à
l’esclavage. Bien avant Castro Alves, Luiz Gama144, avocat et
poète afro-brésilien, n’a cessé d’inclure dans ces poèmes aux
accents satyriques de virulentes dénonciations des mauvais
traitements des esclaves. Dans le poème « Minha mãe », il y
a affirmation d’un désir de réhabilitation de la noblesse d’un
personnage féminin désigné par les mots « minha mãe » (ma
mère).
143
Westphal : p.135
144
Luiz Gama :
210
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
Minha mãe era mui bela e formosa,
Era a mais linda pretinha,
Da adusta Líbia rainha,
E no Brasil pobre escrava!
Cette figure maternelle d’une beauté et d’une tendresse
exceptionnelles était une reine en Afrique rendue esclave au
Brésil. L’espace africain auquel fait référence ce poème est
toujours celui du désert de l’Afrique du nord organisé en
royaume. Dans les poèmes de Luiz Gama comme dans celui
de bon nombre de poètes afro-brésiliens, l’Afrique n’est pas
essentiellement un espace de déprédation, c’est aussi l’espace
de réhabilitation de la dignité de l’homme noir,
principalement pour ceux qui ont vécu directement ou
indirectement l’expérience de la déportation et de
l’esclavage. L’écriture de Luiz Gama reflète une certaine
ambivalence, elle est satyrique quand il s’agit de dénoncer le
système social brésilien et l’esclavage, et transforment en
éloges quand il s’agissait de d’écrire la femme noire. Du coup
ses métaphores font allusion à la beauté de la femme noire,
fait exceptionnelle dans la littérature du XIXème siècle au
Brésil. Cruz e Sousa est un autre poète brésilien du XIX
siècle qui a élévé l’Afrique, l’Africain et l’Africaine au statut
211
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
d’image lyrique dans des poèmes tels que : « Afra »,
« Ressureição », « Piedosa », « Meu Filho », « Núbia »,
« Tenebrosa », « Madona da tristeza », « Cabelos », etc ...
La prise de position de Cruz e Sousa face aux
expériences et à la marginalisation sociale des descendants
d’Africains, se présente dans ses poèmes où l’Afrique est à la
fois une référence géographique et une référence culturelle.
Dans ces poèmes les projections faites par Cruz e Sousa
divergent de celles de son époque. Il s’éloigne des clichés de
l’esclavage qui sont des copies fidèles de la position sociale
des esclaves. Dans le poème Nubia (Nubie) par exemple est
un poème érotique dédié à une muse noire, la référence à
l’Afrique est annoncée par le titre même du poème. Ce titre
est une référence géographique précise, un espace qu’il est
possible de situer avec précision bien que les métaphores de
ce poème érotique soient orientées vers un personnage
féminin:
No entanto, amar essa carne deliciosa de Núbia, ansiar por
possuí-la, não constitui jamais sensação exótica,
excentricidade, fetichismo, aspiração de um ideal abstruso e
triste, gozo efêmero, afinal, de naturezas amorfas e doentias.
Senti-la como um desejo que domina e arrasta, querê-la no
afeto, para fecundá-lo e flori-lo, como uma semente d´ouro
germinando em terreno fértil, é querer possuí-la para a Arte,
212
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
tê-la como uma página viva, veemente, da paixão humana,
vibrando e cantando o amor impulsivo e franco, natural,
espontâneo, como a obra d´arte deve vibrar e cantar
espontaneamente.145
L’Amour du personnage poétique pour la nubienne
n’est pas tinté d’exotisme. Ce poème présente quelques
points de convergence avec le poème « Par delà Eros »146 de
Léopold Sédar Senghor dans lequel des références à l’Egypte
permettent d’établir une analogie avec la femme noire:
Je les réciterais, ces mains qui bandent le regard de mon cœur.
C´est bien la lenteur de tes mains et la douceur galbée de ta caresse qui ne
bouge.
Egyptienne! Comment ne serait-elle pas mon guide, ton haleine longue
Tes senteurs de soleil feux de brousse!
Tu es descendue de ce mur où t´avait accrochée la ruse des Anciens.
Admise dans le cercle à toute faiblesse fermée.
Tu es le fruit suspendu à l´arbre de mon désir – soif éternelle de mon sang
dans son désert de désirs.
(...)
Je saisis l´écho du nombril qui rythme leur chant
–Un lac aux eaux graves dort dans son cratère qui veille
Seule, je sais, cette riche plaine à la peau noire
145
SOUSA, Cruz e, 1993, p. 57-58.
146
SENGHOR, 1973, p. 42-43.
213
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
Convient au soc et au fleuve profond de mon élan viril.
(...)
Ah! Laissez-moi l´arracher, son âme, dans un baiser comme le Vent d´Est
destructeur
Pour la déposer à vos pieds, avec les richesses fabuleuses
De l´esprit et des terres nouvelles. 147
Le poème de Senghor tout comme celui de Cruz e
Sousa parcourt le même chemin de la localisation
géographique en Afrique et du phénotype du personnage
poétique ainsi que celui du désir et de la communion
charnelle et spirituelle. Dans Nubia , la figure de la muse
noire décrite dans le poème symbolise aussi la déconstruction
de la figure de la négresse luxurieuse. Elle reçoit donc amour
et dévotion :
Assim adorá-la em compunção afetiva, trazê-la no coração como
relíquia rara num relicário estranho, claro é que não significa banal
emoção transitória, que o rude desdém da analise fria, pode, apenas com
um golpe brusco, extinguir para sempre.
Essa emoção, esse amor, cada vez mais profundo e espiritualizante,
penetra impetuoso no sangue como a luz e o ar, deliciando e ao mesmo
tempo afligindo como a Idéia e a Forma igualmente delicia e aflige (...)148
147
Ibidem, p.43
148
SOUSA Cruz e, 1994, p.59
214
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
La concrétisation de l’amour est tridimensionnelle:
s’exprime sur le plan physique, spirituel et artistique. Il s’agit
d’une émotion profonde qui suscite une envie de préservation
qui détruit l’inscription stigmatisée la noire brésilienne.
La lecture de la référence à l’Afrique dans ces poèmes
du XIXème siècle se limite à l’Afrique du Nord présenté
comme espace de déprédation anathématisé dans le poème de
Castro Alves, mais aussi comme espace de revalorisation de
la dignité de l’Africain, de l’Africaine soit en lui attribuant
une certaine noblesse soit en lui exprimant son l’amour.
Toute chose qui propose une nouvelle image de l’Afrique
dans la poésie brésilienne. Cette image revalorisée de
l’Afrique a un lien étroit avec la perspective dans laquelle se
situent les poètes afro-brésiliens dont l’objectif vise la
transposition littéraire d’expériences culturelles
spécifiquement liées à la destinée de l’homme noir, qu’il soit
Brésilien, Africain ou Américain. On rencontre de plus en
plus dans la poésie brésilienne contemporaine des œuvres
écrites selon cet objectif. Pour ces poètes afro-brésiliens, il ne
s’agit pas seulement d’exploiter des thèmes liés à la culture
africaine de révéler leur importance en tant qu’élément
constructeur d’un nouveau discours dans lequel le Noir est
pris comme sujet d’énonciation. La référence à l’Afrique est
récurrente et pluridimensionnelle. Nous proposons dans cette
215
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
partie une lecture des poèmes « África 149» et « Charqueada
Grande » de Oliveira Silveira150, professeur de Lettres et
poète, milite en faveur des droits civiques et de la citoyenneté
des Afro-brésiliens. Il transpose dans ses œuvres son
engagement en faveur de la dignité afro-brésilienne.
África
Tuas tetas-vulcão
Leite-lava
Unhas e dentes – tuas feras,
Tuas veias Zambeze,
Niger,
Congo
Cascatas-gargalhadas
Tua savana ventre
Dans le poème « África », une géographie de
l’Afrique est présentée comme substance d’un monde
imaginaire dont le poète s’inspire pour créer des analogies
entre les éléments de la nature et l’anatomie féminine. Les
métaphores représentent des analogies établies à plusieurs
niveaux: physiques et sonores. Les élévations volcaniques
sont assimilées aux seins, leur larve au lait, les fleuves
149
Roteiro de tan-tans, Porto Alegre, 1981
150
(04/08/1941 Rosário, Rio Grande do Sul)
216
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
africains nommément cités Zambèze, Congo, Niger : sont
comparés aux veines, la savane représente le ventre et la forêt
a pour équivalent toute la pilosité capillaire et pubienne :
cabelos e pentelhos151. La recherche de la fusion avec cette
terre maternelle symbole de la féminité est totale dans ce
poème et traduit le désir œdipien du personnage poétique:
E a selva-cabelos, Et la forêt-des cheveux
Pentelhos/des poils pubiens
-Bem aí,/c’est bien là
Mãe /Mère
Eu quero me repor dentro de ti. / Je veux remettre en toi.
África
As vezes te sinto como avó
As vezes te sinto como mãe.
Quando te sinto como neto
Me sinto como sou
Quando te sinto como filho
Não estou me sintindo bem eu
Estou me sintindo
Aquele que arrancaram de dentro de ti.
Si les premières strophes du poème exposent une
vision œdipienne vis-à-vis de l’Afrique, les dernières
présentent un attachement filial pluridimensionnel à ce
continent toujours représenté à travers des figures féminines,
celles de la grand-mère et de la mère. Ces représentations
151
Terme vulgaire employé pour désigner la pilosité pubienne.
217
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
reposent sur une autre dimension de la référence à l’Afrique
en tant qu’espace fictionnel, elles se suggèrent dans le poème
la superposition de la figure de la grand-mère et de la mère
désignées par l’Afrique. Il s’agit en premier lieu de la
recentralisation de la référence à l’Afrique en tant qu’espace
géographique originel du Noir qui implique aussi d’endosser
les stigmates de l’esclavage et de la déportation. Le souvenir
de l’esclave est une blessure béante et sanguinolente pour les
Afro-brésiliens conscients de leur condition raciale et sociale
comme l’illustre le poème « Charqueada152 Grande » :
Charqueada Grande
Um talho fundo na carne do mapa
América e África margeiam
Um navio negreiro como faca
Mar de sal, sangue e lagrimas no meio
Un sol bem tropical ardendo forte,
Ventos alíseoas no varal dos juncos,
E sal e sol e vento sul no corte
De uma ferida que não seca nunca.
L’allusion à l’Afrique constitue pour le poète afro-
brésilien un moyen de renouer le lien avec l’Afrique rompu
152
Etablissement où l’on prépare le charque : viande salée et séchée au
soleil. L’une des principales sources de l’économie brésilienne,
principalement dans le sud du pays, qui tout comme les plantations
utilisait la main d’œuvre livrée par l’esclavage.
218
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
par l’esclavage. C’est l’un des socles de la construction
identitaire du texte littéraire afro-brésilien, bien que parfois
en dénonçant l’esclavage il est amené à se dénoncer la
cruauté de tous les acteurs de ce commerce odieux. La
représentation de l’Afrique en tant qu’espace ancestrale de
l’homme noir n’est pas empreinte de pessimisme, elle traduit
une quête de soi. La référence à géographie africaine émerge
d’un discours auto-référentiel qui traduit un processus de ré-
africanisation typiquement brésilien qui est à la fois proche et
éloigné du continent africain.
L’Afrique dans la poésie brésilienne et afro-
brésilienne représente au delà de la référence géographique,
un effort de rapprochement par l’imaginaire.
219
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
Singing Africa in Black Poetry of the Harlem Renaissance
Kouadio Germain N’GUESSAN
University of Cocody-Abidjan, Côte d’Ivoire
If it is difficult even impossible for most African
Americans to testify to their African origins, it is nonetheless
a general assumption that they always claim their ties with
the land of their ancestors. Brought in America against their
will through slavery, they have always manifested or
claimed, despite hardship and difficulties, a strong attachment
to this ancestral land. This legitimate desire to reconnect with
the black continent reached a pick during the 1920s. In fact,
also referred to as the Harlem Renaissance, this period was a
key era in African Americans’ history. It was characterized
by a great migration of Black populations from rural areas to
New York’s Harlem, leaving behind them, the toiling on
plantations under the sun and the threats of masters and
overseers. In Harlem, they developed a racial and cultural
consciousness they could not enjoy while in the South. Thus,
far from being simply a “city of refuge,” Harlem was
revealed as the “Mecca” of these Blacks, a place of
celebration of their cultural heritage. Poets, writers,
dramatists, painters, artists, craftsmen, leaned on Africa as a
220
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
lost paradise to remember or to be reconnected with. Africa,
the motherland, or themes related to its celebration became
therefore a paramount subject matter of many of their
creative activities. This work seeks to show the part of poetry
as it was used by Blacks in the celebration of mother Africa.
Three poems, namely Langston Hughes’s “The Negro Speaks
of Rivers,” Claude McKay’s “Africa” and Countee Cullen’s
“Heritage” will therefore be explored as “praise songs” for
the black continent.
For many African Americans, the African continent
remains an unknown and a far remote land. Nevertheless, the
one thing that is sure is their link with it through their lineage
and this is deeply rooted in their collective memory. They
know that their ancestors have been brought into the
Americas from the black continent. There is therefore no
reason they do not claim or show attachment to this land.
However, this claim represents a sort of leap into the
unknown in so far as the remoteness and the width of this
land, and mainly the cultural diversity of its populations,
cannot permit them to position themselves with regard to
their true origins. Most of them are unable to exactly locate
which African country his/her ancestors were from. For these
people, Africa is a mystery as they cannot cease it in its
221
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
magnificence for luck of reference marks. Much of the
information they have about it is offered through historical
books, memoires and the oral tradition of their community.
As such, their recollection of this land often turns out to be
pure speculation. This conjecture is interestingly pointed out
in Countee Cullen’s introspection at the beginning of his
poem “Heritage”:
What is Africa to me:
Copper sun or scarlet sea,
Jungle star or jungle track,
Strong bronzed men, or regal black
Women from whose loins I sprang
When the birds of Eden sang?
One three centuries removed
From the scenes his fathers loved,
Spicy grove, cinnamon tree,
What is Africa to me? (Randall, 1971, 95)
This long question of the poet not only aims at his
personal roots, but also those of his people, their relation with
the land of their ancestors: “What is Africa to me.”
Accurately, considering the heterogeneous character of the
African American population, this interrogation should be
“What is Africa to us,” to take a more dynamic, global, and
communal interest. Because many of his fellow citizens of
222
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
the same race, like him, do not know this continent, it
remains a place of speculations and of dreams: Africa, in fact,
appears as a fantasy world he yearns to reconnect with
through a recollection of its natural as well as human
universe. To him, Africa is:
Copper sun or scarlet sea,
Jungle star or jungle track,
Strong bronzed men, or regal black
Women from whose loins [he] sprang
The poet’s evasiveness to definitely make up the
profile of this land traduces the uncertainty of his definition.
The whole second stanza of the poem consecrates his
speculation and helps understand the poem as the poet’s
internal conflict:
“So I lie, who all day long
Want no sound except the song
Sung by wild barbaric birds
Goading massive jungle herbs,
Juggernauts of flesh that pass
Trampling tall defiant grass...”
What is fundamentally crucial here is the poet’s
impossibility to figure out what Africa really is for him. That
he lies “all day long” expecting nothing but the song of “wild
223
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
barbaric birds,” cross-refers to his speculation about it and
poses the existential question of identity with regard to the
land of his ancestors. All his ideas about his ancestral land
are only vague imaginations of his subconscious about
African reality. The silence he wants to have around him
helps him to plunge into the wilderness and meditate about
his “Africa.” In this second stanza, the phrase “So I lie,”
repeated three times, strongly demonstrates his imprecision in
drawing a clear mental picture of Africa. Each introduction of
this phrase indicates a particular image he has for this land.
At times, it is defined as wilderness: “Wild barbaric birds,”
“massive jungle herbs,” “trampling tall defiant grass.” All
this gives it a mysterious character and makes it difficult to
apprehend its very nature. At other times, Africa is for the
poet, a land of romanticism where “young forest lovers lie,”
and “jungle boys and girls” are “in love.” This romantic
environment thus created by the lovers, added to the elements
of the landscape as “leprous flowers,” and the invitation to
“come and dance the lover’s dance” with the sound of “great
drums throbbing through the air,” makes Africa a fantasy
world or a paradise.
But despite everything, the end of the poem shows
that the poet does not succeed in finding a response to his
internal conflict. What seems to be a short-time quest has
224
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
turned into a permanent concern: “All day long and night
through.” He finally realizes that he can answer his initial
question only if he “quenches his pride and cools his blood.”
Here the poet is more reasonable by choosing wisdom
compared to emotion. Because he craves to discover his
origins, he must let down his pride as someone who thinks he
knows everything because he has read a great deal, and
behave as an ignorant. Otherwise, he would “perish in the
flood,” that is become completely uprooted. Only acceptance
of his ignorance can help him be a civilized people, a status
that can be gained through search and humility.
If Countee Cullen cannot define his relationship with
the land of his ancestors and consequently embodies the
image of a culturally uprooted character, Claude McKay and
Langston Hughes seem to bring answer to his quest and
mainly to his evasiveness respectively through “Africa” and
“The Negro Speaks of Rivers.” Hughes and McKay’s
conceptions of Africa, combined with that of Countee Cullen,
testify to the complexity for African Americans to define the
very relationship between them and the African continent and
better appreciate their roots. Africa is finally both mystery
and paradise. Indeed, McKay’s poem reads as an allusion to
the glory of Africa. In this Shakespearean sonnet (with a
rhyming pattern as ab/ab/cd/cd/ef/ef/gg), the poet
225
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
painstakingly opposes the ancient glory of the black continent
to its present decay. In the first lines, he alludes to what made
it a magnificent land:
The sun sought thy dim bed and brought forth light,
The sciences were sucklings at thy breast;
When all the world was young in pregnant night
Thy slaves toiled at thy monumental best.
Through the metaphor of light brought by the allusion
to the sun and that of food aimed at by the “breast,” Africa is
described not only as a guide but also as the mother land.
Indeed, many human and social sciences demonstrated that
Africa is the cradle of humanity. For instance, it is said that
the cabon-14, one of the most efficient means to determine
the age of a fossil, was discovered by Senegalese Cheik Anta
Diop. These discoveries are real treasures for the black
continent and make it a paradise, a land of contemplation that
attracts people worldwide: “New peoples marvel at thy
pyramids.” Unfortunately, as “years roll on,” this attraction
turns into exploitation and destruction. The continent
progressively witnesses its then glory be destroyed by these
enthusiastic peoples whose real intention was not simply to
contemplate this glory but to deprive the continent of its
beauty and of everything that makes it the “cradle of power.”
226
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
As such, its “Honor and Glory, Arrogance and Fame,” all
fade away, leaving it with a dark picture: “They went. The
darkness swallowed thee again.” At this level, the poet’s tone
shifts to melancholy. From contemplation at the beginning of
the poem, he now seems completely deceived as he points out
the present decay of the continent. To him, Africa is now to
be talked of in the past: “Thou art the harlot, now thy time is
done.” All the same, he thinks that though the continent much
offered to humanity through slavery and scientific
discoveries: “thou ancient treasure-land, thou modern prize,”
it is paradoxically the one that has finally lost the most
among “all the mighty nations of the sun.”
On the whole, McKay’s attitude with regard to the
bygone glory and the present decay of Africa is that of
someone who feels a real and profound pity for this land that
has given life and nourished generations of people. This is all
the more understandable as his rural background forges his
close relationship with Africa. In fact, born in Sunny Ville
(Jamaica) of farmer parents, he was partly black from his
father and was thought to be partly white from his mother.
His father, Thomas Francis McKay, was of Ashanti descent
and was known to be as a great story-teller in the African
sense of the term, a practice that has probably been
transmitted since generations through oral tradition. As a
227
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
consequence, he early awakened the interest of his children
for the customs of their ancestral land. We can therefore
deduce that the poet’s attachment to Africa has been shaped
by his family background and his Jamaican rural life that in
many ways, echo African reality. “Africa” is thus a poem that
unfolds his agrarian heritage. By opposing the past glory of
Africa to its present decay, he lays emphasis on the degrading
situation of this continent and calls for immediate action. By
the same token, he expresses his pity and sorrow for a land
that has played a key role in the construction of world history
through its own history.
Eulogistic in the first part of the poem, the poet’s song
in the second part definitely becomes one of lamentation and
distress. He mourns for his ancestral land that has been
destroyed by foreign cultures and is now an obsolete and
shabby land. But at the same moment, this mourning song is
an invitation to Blacks worldwide to mourn with him. This
ultimate invitation from the poet establishes the bridge with
Hughes’ expression of racial romanticism in “The Negro
Speaks of Rivers.” Here, Hughes proclaims a mythic unity
among all the Blacks from Africa and the Black Diaspora.
While Countee Cullen fails to define his roots and
appears as a culturally unbalanced individual, Claude McKay
presents a picture of Africa as a lost paradise through an
228
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
opposition between its glorious past and its present decay,
Langston Hughes calls for a gathering around the ancestral
land. With him, the reader feels a kind of romanticism that
calls for racial unity. Certainly, his appeal relates to the fact
that among the black poets of his time, he was the one who
was lucky to travel to Africa. This trip helped him to realize
the beauty and the splendor of the landscapes and to make a
comparison with those of his native land. The African forest
and its trees, the jungle, human company, are sufficient
romantic symbols of the liberty that the White has deprived
Black people of to confine them in a prison-like civilization.
In the first stanza, the poet states that he has “known
rivers ancient as the world and older than the flow of human
blood in human veins.” But a close analysis of this whole
stanza helps understand that he does not simply allude to the
veins through which the blood circulates to feed the human
body, nor does he aim at the metaphor of water as a feeding
element carried by such rivers as “the Euphrates,” “the
Congo,” “the Nile,” or “the Mississippi.” Perfectly, he seems
to speak more about roots and how they are shaped to define
man’s identity. Thus, like the veins that serve as canals for
human body and the rivers that are shaped as trails in the
forests, the poem metaphorically reveals the pattern of roots.
All the same, when he states that his “soul has grown deep
229
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
like the rivers,” he compares the roots of trees as they probe
or intermingle in the soil to human veins as they interconnect
in the body. As a matter of fact, the deepness of the soul, like
the rivers, alludes to the quest for identity in the same way as
roots go deep in the soil to feed the tree with nutrients or as
veins interlace in the body to feed it with blood. The
adjectives “ancient” and “older” that serve to compare the
rivers to the world and the flow of human blood in the first
stanza, gives credence to the timelessness of this quest. This
also prefaces the poem’s statement of African American
history as it has flourished along rivers. On the other hand,
the juxtaposition of African rivers and the Mississippi (an
America river) is an attempt of the poet to unite both African
and American continents and recreate Blacks’ history. It
therefore comes out that “The Negro Speaks of Rivers” is a
song for unity of Blacks from Africa and the Black Diaspora.
Another important point in the poem that gives it
authority is the change in the tone in the third part when it
diverts to the first-person point of view:
I bathed in Euphrates when dawns were young.
I built my hut near the Congo and it lulled me to sleep.
I looked upon the Nile and raised the pyramids above it.
I heard the singing of the Mississippi when Abe Lincoln
went down to New Orleans, and I’ve seen its muddy
bosom turn all golden in the sunset.
230
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
This perspective may make the reader feel a bit upset
as we know that it is impossible for one person to be in
different places and periods at the same time. Yet, when we
carefully consider these lines, the point is clear. The personal
pronoun “I” is meant to represent the several voices from the
past and the present. Rather than expressing an individual
view, this first-person puts forth a collective point of view.
The poet’s individual quest transmutes into that of the group
to provide the poem with wholeness or collective interest.
Furthermore, the last three lines of this stanza bring
together Blacks’ unity and have a historical reference. The
mentioning of Abe Lincoln is historically important and adds
to the multiplicity of black voices to retrace the poet’s
dealing with the black community across Africa and the
Black Diaspora. This provides the poem with a diasporic
dimension. Still from the historical angle, the character of
Abe Johnson is a reference to Abraham Lincoln who signed
the “emancipation proclamation” in 1863 to make African
Americans full citizens. By alluding to Abraham Lincoln, the
poet pays tribute to this political figure in his commitment for
Blacks’ liberation. He also revisits African American history
as it is shaped through slavery. Here, the poet brings an
important innovation. Whilst most of his contemporaries are
either too afrocentric or too aggressive toward western
231
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
cultures they view as the root cause of Africa’s destruction
and of Blacks’ problems, he proposes reconciliation,
undoubtedly because of his contact with this land. In so
doing, he appears as a mediating voice between Africa and
America, between Blacks and Whites and between Blacks
across nations. Through this commonality, Blacks reconcile
with their ancestral land, with other nations and cultures and
mainly with themselves to reconstruct their history that has
been thwarted and perverted by western civilization. This
vision largely echoes the poet’s work through the use of New
Orleans, the Mississippi, the Congo, the Nile, the Euphrates
that help follow the trajectory of slavery as it occurred on the
African coasts and in the south of America. Everything
considered, Langston Hughes’ poem is a song for
reconciliation.
At the end of our analysis, we can say that despite its
often disguised way of conveying its message, poetry, like
many other creative arts, has been a very important medium
for African Americans to relate their relationship with the
land of their ancestors. Very flourishing in the Harlem
Renaissance, it helped to re-conceptualize the image of the
African continent in their collective consciousness and to
reconstruct their history through an ideological return to their
roots. In this essay, we have leaned on the work of three
232
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
major poets as songs for Africa. Thus, we have showed that
while Cullen searches for his roots, McKay mourns for
Africa as a lost paradise, Hughes calls for celebration of this
land and for reconciliation among Blacks worldwide.
However, the common denominator of these “singers”
remains the place of Africa as a cultural landmark. If the
black continent is today a depository and a field of
experimentation for wealthy nations in their conquest of the
world, it is nonetheless the cradle of many civilizations. As a
consequence, Blacks should be proud and unite to celebrate
it. The different types of song in the works analyzed in this
essay therefore reveal the plurality of black voices as an
ultimate call for union around mother Africa.
233
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
C- LA REFERENTIALITE
234
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
Géocritique de la république démocratique du congo
Maëline LE LAY
CENEL, Université de Paris 13-Nord
INTRODUCTION
Cet article se veut être une tentative d’élaboration de
la géocritique de la République Démocratique du Congo
(RDC), ici nommée par commodité, « Congo ». Il s’agira
d’étudier l’évolution de la géocritique de ce pays d’un locus à
l’autre : du Fleuve Congo (à travers Conrad, Naipaul et Lieve
Joris notamment mais aussi Lomami-Tshibamba et Henri
Lopès) au locus de l’Est congolais (à travers trois récits
publiés localement à Kinshasa et Lubumbashi).
Il sera donc question dans cette étude de faire émerger
les caractéristiques géocritiques de ces deux loci, de voir les
problèmes géocritiques qu’ils posent et enfin, de proposer
quelques pistes théoriques pour l’appréhension de la
géocritique de l’Afrique.
235
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
I- Le Fleuve Congo : un locus mythique
Le locus Fleuve Congo appartient à une géocritique
de la RDC de tradition plutôt ancienne puisque les premiers
textes à avoir évoqué ce locus remontent au XIXè siècle et
ont nourri depuis quantité de textes qui ont fait date, tant dans
l’histoire des récits de voyage et d’exploration que dans
l’histoire littéraire mondiale. La multiplicité des écrits
auxquels ce locus a donné lieu et plus encore, l’écrivain
consacré qui lui est systématiquement associé – Conrad –
font que ce locus Fleuve Congo incarne la géocritique
congolaise, ainsi qu’en témoigne Bertrand Westphal dans La
Géocritique, réel, fiction, espace. Il fait de Conrad un
écrivain-cartographe du Congo qui écrit le pays au fil du
Fleuve Congo, remplissant les blancs de la carte mais en
créant d’autres par le pouvoir de la fiction puisqu’il subsiste
pourtant dans Heart of Darkness dit-il, « un dernier carré de
terre vierge : celui que Kurtz avait dessiné au cœur de la
jungle » (Westphal 2007 : 99).
Le Fleuve Congo constitue donc le locus central ou en
tous cas, mythique de nombreux récits sur le Congo,
essentiellement ceux écrits d’un point de vue exogène. Même
si de nombreux récits d’exploration antérieurs à son œuvre
l’ont inspiré pour l’écriture de son roman Heart of Darkness,
Conrad demeure le point de départ, la lecture inaugurale du
236
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
Fleuve Congo. Il représente incontestablement la référence
principale des auteurs qui écrivirent après lui au XXème
siècle sur le Congo : Naipaul, Graham Greene et Lieve Joris.
On remontera donc les strates du Fleuve Congo pour
voir comment une lecture en entraîne une autre, comment la
lecture d’un récit oriente une nouvelle lecture et donc une ré-
écriture du lieu, une carte sans cesse réinventée, réactivée par
les lectures du locus en question.
Cette étude sera composée de trois mises en regard :
deux exogènes - dans lesquelles le roman Heart of Darkness
de Conrad occupera une place assez centrale ainsi que d’une
mise en regard endogène :
* La première mise en regards analysera la géocritique du
Fleuve Congo en brossant rapidement l’héritage des
explorateurs (Stanley et Livingstone) dans l’écriture du
Congo et de son Fleuve chez Conrad, avant de passer à
l’étude du locus Fleuve de Conrad à Graham Greene. Ce
dernier revisite à travers son roman A Burnt-out case,
traduit en français par La saison des pluies, le classique
Heart of Darkness.
* La deuxième mise en regards analysera la manière dont les
romans de Conrad et Naipaul imprègnent le récit de Lieve
Joris relatant son périple sur le Fleuve Congo, dans son
roman Mon Oncle du Congo. Elle s’approprie leurs écrits au
237
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
point d’influencer sa perception des lieux qu’elle parcourt le
long du fleuve.
* La troisième mise en regard composant cette géocritique
mythique du Fleuve Congo sera endogène. Elle examinera la
manière dont le récit mythique Ngando de Paul Lomami-
Tshibamba, devenu un classique de la littérature congolaise,
traverse les lignes du récit d’Henri Lopès, Maluku au temps
des bateaux à roues.
1.1. Le Fleuve Congo de Conrad à Graham
Greene
Si donc Conrad marque de manière significative la
géocritique de la RDC dans le domaine de la fiction, des
écrits antérieurs – non-fictionnels – avaient déjà amorcé le
processus de stratification du locus Fleuve Congo. Ce sont
justement les auteurs de récits de voyages et d’exploration
qui inspireront Conrad : Cameron, Livingstone et Stanley.
Claudine Lesage, éditrice de deux textes inédits de Conrad,
Du Goût des voyages et Carnets du Congo, fait observer
qu’on découvre « […] dans les couches profondes de
l’écriture conradienne, des pans entiers de l’histoire africaine
tirés des récits d’explorations » (Lesage 2007 : 29). Elle en
veut pour exemple plusieurs cas de ré-écriture de Stanley et
Livingstone par Conrad : la description d’esclaves, entre
autres scènes (Lesage 2007 : 29-31). Conrad, puisant sa
238
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
matière littéraire dans les récits d’exploration semi-
ethnographiques, perpétue l’héritage aventurier de ses pairs et
grâce à la force de sa fiction, parvient à cristalliser sur le
Fleuve Congo, un véritable mythe. Le Fleuve Congo vu par
Cameron, Stanley, Livingstone et Conrad se donne à voir
comme un locus multi-stratifié par ces différentes lectures et
récits se complétant l’un l’autre, chacun actualisant la lecture
du locus.
Sans doute l’épisode Conrad marque t-il le début
significatif de la géocritique de la RD-Congo mais il convient
d’observer les mutations qu’a subi à l’écrit, ce locus dans ses
représentations fictives et documentaires.
De même que dans le roman de Graham Greene, La
saison des pluies, le Fleuve habite le paysage et concourt
largement à créer l’impression conradienne du « heart of the
strange » (Graham Greene 1961 : 24) ou du « heart of
Africa » (Graham Greene 1961 : 19). C’est à l’intérieur de ce
locus central et si profondément isolé dans tout ce que cela
peut comporter d’effrayant et de fascinant, que Graham
Greene plante son héros. Au-delà de cette référence implicite
à Conrad, le roman ne compte qu’une seule évocation rapide
à Heart of Darkness. En revanche, les notes prises au cours
du voyage de Graham Greene au Congo (publiées dans le
Congo Journal) laissent bien voir l’importance de l’influence
239
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
conradienne dans la conception de l’œuvre. A la moitié de
son séjour, Graham Greene écrit qu’il se remet à lire Conrad
pour la première fois depuis des années après qu’il ait décidé
d’abandonner cette lecture dont le style « hypnotique » le
déprimait en lui rappelant par contraste, la pauvreté du sien
(Graham Greene 1961 : 42). Cet aveu de Graham Greene
nous apprend qu’il était un grand admirateur de Conrad et de
son roman Heart of Darkness qui l’influença dans l’écriture
de son propre roman, La saison des pluies.
D’autres passages du texte d’où surgissent des
évocations de Conrad plus ou moins masquées, confirment
cette hypothèse. L’une d’entre elles survient de manière
étrange sous la forme d’une phrase extraite de Heart of
Darkness, citée sans introduction aucune et sans lien évident
avec les propos précédents (Graham Greene 1961 : 15) :
« And this also, said Marlow suddenly, has been one of the
dark places of the earth ». Les mots de Conrad sont donc
complètement intégrés dans le texte de Graham Greene,
seules les guillemets indiquant qu’il s’agit d’une citation.
Mais mis à part cet indice typographique, rien n’indique la
paternité de cette phrase. La citation des mots de Conrad
semble avoir été consignée dans ces carnets de bord au même
plan que n’importe quelle autre phrase conçue par l’auteur
exprimant pensée ou idée personnelle, hypothèse, description
240
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
etc. D’autre part, le placement de cette phrase de Conrad au
tout début du Congo Journal, répond en parallèle à son
placement dans l’oeuvre initiale, Heart of Darkness où elle
intervient au tout début pour introduire le personnage de
Marlow : c’est par cette phrase que le héros de l’histoire fait
irruption dans la narration. L’usage de cette phrase traduit
toute l’appropriation de l’œuvre de Conrad par Graham
Greene. En la « fondant » de cette manière dans ses propres
mots, puis en l’insérant dans son texte à la même étape de la
narration qu’elle intervient dans le texte initial de Conrad,
Graham Greene affirme son identification à Conrad et, plus
précisément sur le plan diégétique, au personnage de Marlow.
Le narrateur omniscient invisible de La saison des pluies
comme le narrateur-personnage Marlow sont en effet tous
deux centrés sur le portrait et l’analyse d’un personnage
mystérieux retiré sur les berges du Fleuve Congo: Querry
dans La saison des pluies et Kurtz dans Heart of Darkness.
En effet, c’est toute l’intrigue de La saison des pluies
qui transpire celle de Heart of Darkness. La quête de
l’énigmatique Querry de Graham Greene par le reporter
Parkinson apparaît comme un clin d’œil évident à la fameuse
quête de Livingstone parti à la découverte du Congo et du
Zambèze par l’insolent reporter Stanley qui revit en quelque
sorte dans la fiction de Greene à travers l’antipathique
241
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
personnage de Parkinson. Or c’est précisément cette histoire
que Conrad suivit attentivement et qui lui donna l’envie de
remonter le Fleuve à son tour. La quête de l’homme
mystérieux du fleuve chez Greene rappelle aussi de manière
moins mimétique, la quête de Kurtz par Marlow dans Heart
of Darkness.
Par ailleurs, la psychologie commune aux
personnages de Querry et Marlow transparaît notamment
dans leur rapport à l’espace qu’est le Fleuve Congo et à
autrui, c'est-à-dire les Congolais, appelés « sauvages » chez
Conrad et « Africains » chez Greene. Désillusionnés, ils
manifestent le même flegme, la même distanciation face au
monde, qui les incline naturellement à focaliser leur attention
sur l’espace plus que sur les hommes qui l’habitent, ainsi que
l’avoue Querry (Graham Greene 1961 : 63) : « Je ne me suis
jamais intéressé aux gens qui occupaient mon espace… Je ne
m’intéressais qu’à l’espace. ». Et en effet, un passage du
début de La saison des pluies confirme cette préférence. Peu
de temps après son arrivée au village où il s’est s’installé,
Querry sort se promener le soir au bord du Fleuve et entend
les « Africains » faire la fête ou perpétuer un rituel. Alors que
l’espace occasionne une longue description, le rituel que
perçoit le narrateur est accueilli avec indifférence et surtout
avec une incompréhension totalement assumée (Graham
Greene 1961 : 27) : « Ces gens ne riaient pas de lui, ils riaient
242
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
entre eux, et il se sentait […] relégué dans son propre
territoire où le rire était comme les syllabes inconnues d’une
langue hostile. […] Ce n’étaient pas de redoutables
ennemis. ». On trouve dans Heart of Darkness, deux passages
assez similaires où se manifestent d’une part l’impression
d’étrangeté et d’hermétisme entre les deux mondes153 et
d’autre part son inoffensivité : (Conrad 1802 : 51) :
[…] there would be a glimpse of rush walls […], a burst of yells, a whirl
of black limbs, a mass of hands clapping, of feet stamping, of bodies
swaying, of eyes rolling. [...] The steamer toiled along slowly on the edge
of a black and incomprehensible frenzy. The prehistoric man was cursing
us, praying to us, welcoming us – who could tell? We were cut off from
the comprehension of our surroundings.
La deuxième fois que cette impression habite Marlow,
un cri effrayant se fait entendre des berges, mais Marlow
choisit de ne pas y voir d’agressivité (Conrad 1802 : 61) : «I
did not think they would attack for several obvious reasons.”
Dans les deux cas, l’espace congolais habité par le
Fleuve prend une densité plus grande que les personnages qui
entourent les héros. Le Fleuve devient un élément presque
aussi actif dans la narration et le déroulement de l’intrigue
que les autres personnages des deux romans, évoqués de
manière beaucoup plus superficielle.
153
Le fait que ces deux mondes, « eux » et « nous » soient séparés par une
frontière symbolisée par l’espace du Fleuve et du bateau, a été largement
glosé par les spécialistes de Conrad, je n’y reviendrai donc pas.
243
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
1.2 Le Fleuve Congo de Conrad à Naipaul
et Lieve Joris
La deuxième mise en regard composant la géocritique
mythique du Fleuve Congo partira du premier tome de la
trilogie congolaise de Lieve Joris, Mon Oncle du Congo
(1989). On verra donc de quelle manière les récits de Conrad
et Naipaul qui accompagnent Lieve Joris dans son périple en
bateau le long du Fleuve Congo, jouent un rôle actif dans sa
perception des lieux. Son approche de Kisangani, capitale de
la province orientale de RDC, ville située « à la courbe du
fleuve » (pour reprendre le titre de Naipaul, A Bend in the
River), est entièrement guidée par ces lectures. En effet,
Kisangani est la ville où se déroule l’histoire de Naipaul et
c’est aussi là que Marlowe, le héros de Heart of Darkness
rencontre l’étrange Kurtz. C’est remplie des images et
impressions livrées par les deux romanciers anglais qu’elle
aborde cette ville et, naturellement, y cherche leurs traces. Sa
découverte du lieu orientée par ses lectures est marquée par
deux mouvements : une première désillusion quand les
références littéraires s’avèrent de prime abord inopérantes
face à la réalité de la ville qu’elle rencontre ; puis finalement,
un certain rétablissement de l’équilibre, c'est-à-dire un
contraste qui s’estompe peu à peu entre la fiction littéraire et
sa propre lecture de la ville. Les références fictionnelles
244
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
finissent par devenir plus opérantes, confirmant ainsi une des
principales caractéristiques de la géocritique : la fiction crée
le monde autant que le monde engendre la fiction.
Sur le bateau, entre Mbandaka et Kisangani, Lieve
Joris est en pleine relecture du roman de Conrad : « le livre
qui m’a fait rêver de ce voyage » dit-elle (Lieve Joris 1992 :
220). Cette relecture du roman sur les lieux de son
élaboration – en bateau sur le Fleuve Congo et en partance
pour Kisangani – traduit le désir de confronter la
représentation fictive de la remontée du fleuve qui l’a fait
rêver, à la perception de la remontée fluviale réelle qu’elle
expérimente. Inévitablement cette confrontation aboutit à
une déception ressentie dès les premiers instants (Lieve
Joris : id.) : « Mais ce soir déjà, Conrad me tombe des
mains. Des images aperçues cet après-midi se glissent entre
lui et moi : partie à la recherche du passé, j’ai atterri en
pleine vie zaïroise. ». En effet, non seulement Heart of
Darkness est bel et bien une fiction et non un documentaire
même si son auteur a lui aussi remonté le Fleuve, mais en
outre, il s’agit d’un roman ancien décrivant une réalité
congolaise d’une autre époque. Lieve Joris, citant Conrad,
rectifie ses dires, les réactualise. Elle transfert et adapte à
l’ère postcoloniale les propos conradiens teintés
245
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
d’expressions typiques de l’époque coloniale (Lieve Joris
1992 : 224) :
Visages joyeux, regards remplis d’espoir, ils [les rameurs] sont jeunes et
musclés, ils vont pieds nus et leurs vêtements sont déchirés. Ils ont un
côté sauvage, pas la « sauvagerie énigmatique et primitive » dont parlait
Conrad, mais la force aveugle d’hommes qui doivent lutter contre la
nature.
Pourtant quelques pages plus loin, le texte de Conrad
revient à l’assaut sur le réel et regagne de la pertinence dans
le monde de Lieve Joris. La sauvagerie des personnages du
fleuve de Conrad revue et corrigée par Lieve Joris quelques
pages auparavant, subit une nouvelle mutation par sa lectrice-
écrivaine qui retourne à la description initiale conradienne. A
la lire, elle replonge visiblement dans l’univers de Heart of
Darkness, se remémore les mots de Conrad et, sans le citer,
s’en inspire pour sa conclusion sur la scène terrible et
choquante à laquelle elle vient d’assister. Les passagers du
bateau sur lequel elle voyage s’en prennent violemment aux
pirogues qui s’y sont amarrées en leur jetant des bouteilles,
puis en ordonnant au commandant de leur foncer dessus pour
les faire chavirer. Les piroguiers affolés hurlent et tentent en
vain de sauver leurs marchandises sombrant dans le fleuve.
L’auteur, choquée, discute alors avec l’un des passagers qui
lui explique que les piroguiers sans défense sont des sauvages
246
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
qu’il convient de traiter ainsi car c’est, lui dit-il, la seule
manière de se faire respecter (Lieve Joris 1992 : 236):
J’observerai encore ce tableau. Personne ne semble partager mes
sentiments et, assez étrangement, après un temps, je comprendrai la
logique des passagers : c’est une lutte en terrain découvert, nous sommes
comme un animal malade qui avance sur le fleuve, nous ne pouvons pas
nous défendre avec nos moyens habituels, les riverains le savent, ils
fondent sur nous comme des parasites.
Cette phrase sonne étrangement comme une ré-
écriture de Heart of Darkness, plus précisément du célèbre
passage de l’attaque du bateau par les « sauvages » au beau
milieu du brouillard, à laquelle les passagers répondront par
une fusillade à l’aveuglette. La lecture de Conrad finit donc
par devenir opérante dans la perception du lieu de la lectrice-
écrivaine qu’est Lieve Joris après un premier mouvement de
divorce avec le réel.
A l’arrivée à Kisangani, c’est Naipaul qui imprègne
véritablement la découverte de la ville par la lectrice-
écrivaine. Mais à la différence de Conrad que Lieve Joris relit
à dessein pour interroger la pertinence de l’œuvre dans
l’espace réel qui l’a inspirée (le long du Fleuve), l’entrée dans
la ville de Kisangani n’est pas préparée par la relecture de
l’œuvre de Naipaul, A Bend in the River. A aucun moment,
Lieve Joris n’indique qu’elle relit le texte lors de son séjour à
Kisangani. Au contraire, les évocations du roman de Naipaul
247
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
interviennent dans le chapitre sur Kisangani de façon aussi
naturelle et évidente que les repères historiques livrés par
l’auteur ou ses propres descriptions de la ville. Les
personnages et l’ambiance de A Bend in the River sont si
intégrés au récit de Lieve Joris sur Kisangani qu’ils en
paraissent réels et non fictifs. Là encore, la relecture (au sens
figuré de souvenir ou réminiscence de lecture) de Naipaul se
trouve confrontée à la perception du réel de la ville qu’a la
lectrice-écrivaine. Dès l’arrivée à Kisangani, les lignes de
Naipaul précèdent largement ses propres impressions, elles
s’imposent même à elle de façon écrasante. Après avoir
brossé l’état général de délabrement de la ville et relaté la
déception des touristes en mal d’exotisme que des rumeurs de
beauté pittoresque mènent à Kisangani, la narratrice se
démarque d’eux par la clairvoyance qu’elle doit à Naipaul
(Lieve Joris 1992 : 263) :
Si Kisangani n’était pas le décor de A la courbe du fleuve de V.S Naipaul,
j’aurais sans doute poursuivi ma route sans m’attarder ici. Mais je ne suis
pas pressée. Je connais cette ville. La lecture du livre de Naipaul laissait
prévoir qu’elle serait déserte dix ans plus tard et qu’on n’y respirerait plus
l’atmosphère des évènements tumultueux décrits par l’auteur.
Autrement dit, dès le début s’affiche la certitude que
la fiction dit la vérité et qu’elle a, plus qu’un simple droit de
regard, priorité sur la perception même du réel. Non
seulement la fiction oriente la lecture de Kisangani que
248
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
s’apprête à faire Lieve Joris mais encore, d’après l’auteur,
elle la prépare au mieux à appréhender cette ville, elle la met
sur le bon chemin. S’en suivent alors deux pages alternant
présentation sommaire de l’intrigue de A Bend in the river et
citations de l’œuvre jusqu’à la question centrale qui
aiguillonne la quête de la lectrice-écrivaine (Lieve Joris
1992 : 264) : « Qu’en est-il de cette ville dix ans plus tard ?
Je pars à la recherche du Kisangani de Naipaul comme on se
mettrait en quête d’une lointaine connaissance dans une ville
étrangère. ». Là encore subsiste l’idée d’une fiction qui dit la
vérité comme prétend le faire un reportage. Tout se passe
comme si la lectrice-écrivaine considérait le roman de
Naipaul comme un documentaire qui ne demanderait qu’à
être actualisé et non comme une fiction dont il faudrait
nécessairement se distancier dans sa propre approche de
l’espace réel dans la mesure où une fiction, a priori, ne se
veut pas l’exact reflet du réel. « Je vais sur la place du
marché où Salim tenait boutique » raconte l’auteur comme si
Salim avait jamais été autre chose qu’un être de papier créé
par Naipaul, « Je connais l’odeur de ces magasins, je
reconnais les boutiquiers comme s’ils me regardaient des
pages du livre. A l’intérieur, les marchandises ne sont plus
entreposées par terre comme du temps de Salim… » (Lieve
Joris 1992 : 265). La déception pourtant, ne tarde pas à se
249
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
faire sentir (Lieve Joris : id.). : « Mais de Naipaul ou des
personnages qui lui ont servi de modèle pour son roman, je
ne trouverai aucune trace. ».
Si la mise en regard du roman de Conrad avec la
perception du fleuve de la lectrice-écrivaine échoue à la
relecture du texte ; dans le cas de la mise en regard du roman
de Naipaul avec sa propre perception, c’est la quête active
des traces de Naipaul dans la ville - bien au-delà d’une simple
relecture -, qui échoue dans sa confrontation à l’espace réel
(Lieve Joris 1992 : 266) : « C’est ainsi que, quelques jours
après mon arrivée, Naipaul disparaît à l’arrière-plan, comme
une préoccupation étrange apportée d’un pays lointain, une
préoccupation que personne ne comprend ici. » Le roman de
Naipaul est donc doublement éloigné du réel de Kisangani
auquel est confrontée Lieve Joris. Il est d’abord éloigné dans
le temps (l’histoire se passe dix ans auparavant) mais encore
dans l’espace puisqu’il n’existe pas de concordance entre
l’espace du roman et l’espace réel. C’est ce dernier aspect,
cet éloignement dans l’espace, l’étrangeté du roman
confronté au réel, qui fait du texte de Naipaul une véritable
fiction, désormais sous la plume de Lieve Joris, séparée du
réel154.
154
Le premier aspect – l’éloignement dans le temps seulement – pouvant
tout aussi bien s’appliquer à un reportage
250
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
Cet échec du roman n’est finalement que temporaire
car comme pour Conrad dont le texte finit par devenir
opérant dans le réel, Lieve Joris conclut sur les traces de
Naipaul à Kisangani par une référence au texte qui prend
toute sa place dans l’espace réel de la ville (Lieve Joris 1992 :
276) : « Des mamas, un enfant sur le dos, crient et rient dans la pagaille.
Je pense à Zabeth, la commerçante de A la courbe du fleuve, qui venait de
la forêt s’approvisionner chez Salim. Cette vie-là existe donc toujours ».
Cet exemple illustre bien le fait que le texte, comme
le note Westphal, « ne témoigne pas seulement d’une histoire
passée, mais anticipe sur ce que la ville pourrait être dans un
des mondes possibles qu’elle hante. Par là-même, il assure sa
survie à sa manière. » (Westphal 2007 : 233).
1-2. Le Fleuve Congo de Lomami-Tshibamba et Henri
Lopès
La dernière mise en regards est entièrement endogène.
Le corpus choisi constitue un support intéressant pour
examiner la manière dont la représentation mythique du
Fleuve Congo, présente dès la période coloniale dans la
littérature congolaise, continue d’habiter les écrits congolais
contemporains.
Le mythe du Fleuve Congo est forgé de manière
décisive dans le célèbre récit Ngando de Paul Lomami-
Tshibamba publié en 1948. Ce récit remporte le premier prix
251
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
au Concours Littéraire de la Foire Coloniale de Bruxelles et
est toujours considéré par les critiques comme une œuvre
déterminante de la littérature congolaise, notamment parce
qu’il est le premier à opérer une subtile transition entre
l’écriture de contes et légendes et le récit romanesque.
L’histoire est en effet construite sur un canevas de conte tiré
de la tradition orale congolaise : le ngando, une espèce de
carcasse de monstre, animé par une sorcière pour tuer un petit
garçon qui a eu l’audace de voler ses fruits. Musolinga le
petit garçon, a pourtant été bien mis en garde par ses parents
des dangers du fleuve dont certains endroits sont connus pour
être infestés de ngandos. On apprend ainsi que le Fleuve est
perçu par les Congolais comme un espace de puissance et de
grandeur dont il faut aussi savoir se tenir à distance car son
immensité abrite les pires monstres sanguinaires.
Le récit autobiographique d’Henri Lopès, Maluku au
temps des bateaux à roues, réactive l’aspect mythique voire
mystique, du Fleuve Congo. Dans ses souvenirs d’enfance au
village de Maluku sur les rives du Fleuve Congo, affleurent
les traces de la créature légendaire, le ngando (Lopès 1993 :
111) :
Un jour, racontait-on, un enfant, après avoir plongé pour la pêche aux
pièces de monnaie, n’avait pas réapparu. Les crocodiles, selon quelques
uns, les génies des eaux d’après les plus nombreux, avaient dû le tirer par
252
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
le pied et l’emporter dans l’au-delà. […] L’enfant avait été victime de son
effronterie. […] Je n’ai jamais su à quelle famille appartenait la victime
mais l’histoire était suffisamment saisissante pour me rendre obéissant,
beaucoup plus que le regard de ma marâtre que je sentais derrière mon
dos.
Le Fleuve Congo pour l’enfant qu’était alors Henri
Lopès, n’était pas seulement un espace mystique habité de
créatures monstrueuses ; il était aussi l’espace mythique de
son univers d’enfant. C’est toute la vie du fleuve, l’activité
fluviale par le passage et le mouillage des bateaux rythmant
la vie quotidienne de son village natal, qui fascinait l’auteur.
Là se dessine la typique évocation du Fleuve et du bateau
comme machine à rêve venant d’un ailleurs inconnu et
charriant avec lui tout un monde mystérieux que le narrateur
se promet de découvrir en émettant le vœu d’être un jour
capitaine de navire.
Mais lors de son retour au village natal plusieurs
décennies après l’avoir quitté, sa perception du Fleuve a
changé. La puissance et la grandeur du Fleuve semblent dans
un premier temps du récit dans le présent, être devenues
inopérantes et appartenir définitivement au passé (Lopès
1993 : 116-117) :
Le Fleuve n’a plus la même vie, m’a expliqué mon frère. […] Les rares
bateaux qu’on aperçoit aujourd’hui sur le Congo sont comme des vestiges
d’une époque révolue. Les rares survivants sont des barges rouillées et
253
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
crasseuses, fantômes des navires de notre enfance. […] Le monde n’est
plus le même.
Pourtant, dans un second temps et en conclusion de
son récit, l’auteur semble dire que le pouvoir du Fleuve
continue d’agir sur lui mais différemment : si enfant de
brousse, il le faisait rêver ; aujourd’hui, devenu un adulte
citadin, il l’effraie. La puissance d’antan du Fleuve demeure
mais est aujourd’hui caractérisée par une densité telle que
l’auteur ne parvient pas à la percer et qu’il y reste
obstinément étranger (Lopès 1993 : 117-118) :
Dans la journée, le silence est toujours aussi dense. […] Je regrettais les
grandes villes où j’avais appris (ou désappris) à vivre et une angoisse me
saisissait. J’avais soudain le sentiment de me trouver sur une terre qui
avait cessé de tourner. […] Comme à moi, le silence du chenal doit leur
faire peur.
Cette distanciation et cette appréhension (dans les
deux sens du terme) du Fleuve le rapproche du regard des
auteurs étrangers sur le Fleuve Congo. On pourrait tout
compte fait dire que l’auteur a subi une métamorphose de son
regard : d’endogène, il est devenu quasi-exogène de par son
parcours fait d’exode rural et d’exil sur un autre continent.
254
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
II – L’est de la RDC : un locus géopolitique
Le locus de l’est de la RDC appartient à une géocritique
contemporaine qui répond à une focalisation endogène dans
le discours narratif à dominante testimoniale.
De par sa contemporanéité, ce locus de l’est congolais
n’est pas encore stratifié et par conséquent, son étude ne
saurait suggérer aucune intertextualité puisque les textes
étudiés sont trop contemporains l’un de l’autre pour que l’un
d’eux ait pu en inspirer un autre. Je me concentrerai donc sur
les différentes modalités de traitement de ce locus dans les
textes, c'est-à-dire les représentations auxquelles il donne
lieu, le rôle qu’il joue dans l’intrigue et surtout les
mouvements qu’il initie et à partir desquels s’ébauchent les
histoires racontées. Enfin l’étude de ce locus aujourd’hui
dominant dans la géocritique de la RDC sera encore
l’occasion d’interroger les fonctions et les limites de la fiction
et du documentaire dans le récit écrit portant sur le locus est
de la RDC, et surtout de formuler des hypothèses sur ses
enjeux dans la géopolitique actuelle des Grands Lacs. Pour
ce, je m’appuierai sur trois textes : Quand un enfant s’en
mêle, mémoires d’une guerre en cours de Marius Nshombo,
Enfant de guerre. Souvenirs d’un ex-kadogo de Josué Mufula
Jive et Beti, la haine et l’amour de Wilfried Mushagalusa.
255
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
[Link]és de représentation du locus de
l’est de la RDC
L’étude de ce locus part du constat que plusieurs des
dernières parutions congolaises (publiées aux éditions
MédiasPaul ou seulement distribuées par leurs librairies)
présentent des histoires qui se déroulent dans cette région de
l’est de la République Démocratique du Congo, sur un axe
allant de Bunia, capitale de l’Ituri dans la province orientale à
la frontière de l’Ouganda, à Bukavu, capitale du sud-Kivu sur
la frontière rwandaise en passant par Goma, capitale du nord-
Kivu. Ces trois villes constituent des endroits stratégiques au
niveau de la géopolitique de cette région qu’on appelle « les
Grands Lacs africains ».
Cette région de l’est congolais apparaît le plus souvent
comme l’épicentre du récit : soit lieu exclusif de l’action
(Bukavu dans Quand un enfant s’en mêle, mémoires d’une
guerre en cours de Marius Nshombo), soit point de départ
vers l’ailleurs dans un mouvement de fuite ou d’exil (Bunia
dans Beti, la haine et l’amour de Wilfried Mushagalusa) ou
de conquête politique et militaire (Goma dans Enfant de
guerre. Souvenirs d’un ex-kadogo de Josué Mufula Jive). Ce
dernier cas s’inscrit dans la tradition de romans de guerre où
l’on suit la progression géographique du front sur un territoire
donné. Ainsi ce locus de l’est est avant tout le point de départ
256
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
de l’histoire d’une conquête militaire partie de l’est : celle de
l’AFDL de Mzee Kabila combattant le Zaïre de Mobutu. Le
héros, un enfant de Goma, se laisse galvaniser par le discours
de Mzee dans sa ville natale et s’engage comme kadogo à
l’AFDL, ce qui l’amène à parcourir une bonne partie du pays
jusqu’à la prise de la capitale Kinshasa. Il est d’abord envoyé
dans un camp de préparation, à Matebe, à la frontière
ougandaise puis renvoyé à Goma avant de partir sur le front à
Bunia. De là, il poursuit la marche de l’AFDL vers Kinshasa,
gagne Kisangani, la province du Bandudu, enfin participe à
faire tomber la capitale. Après la victoire, il restera à
Kinshasa quelques années, avant de repartir à l’est chez ses
parents. Dans ce texte donc, l’est du Congo et plus
généralement la région des Grands Lacs est l’épicentre d’un
transect géopolitique, celui d’une étape historique de la
RDC : la fin du régime de Mobutu et l’avènement de
Laurent-Désiré Kabila parti de Tanzanie, aux bords du lac
Tanganyika.
C’est dans les deux autres textes, Beti, la haine et
l’amour ainsi que Quand un enfant s’en mêle, mémoires
d’une guerre en cours, que le locus devient central car
l’intrigue principale se restreint aux villes de l’est : Bukavu
pour le texte de Nshombo et Bunia pour celui de
257
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
Mushagalusa155. Le point commun entre ces deux textes
exclusivement centrés sur ces villes de l’est, c’est que le
locus, qu’il s’agisse de l’une ou l’autre ville, est lourdement
chargé politiquement, envahi par des conflits-ethno-
politiques : Bukavu et les corollaires du génocide rwandais de
1994 (l’afflux de réfugiés rwandais au Kivu, les massacres
entre Hutu et Tutsi se poursuivant sur le sol zaïrois), Bunia et
le conflit entre les ethnies rivales Hema et Lendu.
Si le traitement du locus diffère d’un récit à l’autre (en
fonction qu’il soit central et exclusif dans la narration ou
qu’il soit foyer de migrations sur divers transects), en
revanche dans tous ces récits, ce locus est incarné par un
personnage-type symbolisant les conflits géopolitiques qui
finissent malheureusement par définir l’est congolais. La
région de l’est du Congo du Kivu à l’Ituri a en effet mis au
monde deux personnages-type qui font aujourd’hui partie
intégrante de l’identité de la région réduite à la guerre : la
femme violée et le kadogo qui signifie littéralement « petit
bonhomme » en swahili mais dont l’usage local et
contemporain a restreint son sens initial pour ne désigner
155
Même si Bunia servira de point de départ d’un transect d’exil pour l’un
des personnages du roman de Wilfried Mushagalusa, la ville reste
l’épicentre du récit car l’exil n’est que temporaire : le personnage ne part
que pour mieux revenir dans l’étape finale de la narration.
258
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
aujourd’hui que l’enfant-soldat. Le récit autobiographique de
Josué Mufula Jive (Enfant de guerre. Souvenirs d’un ex-
kadogo) relate son expérience militaire en tant que kadogo
enrôlé comme tant d’autres par Mzee Kabila qui inaugura la
pratique aujourd’hui devenue courante, de recruter en masse
des enfants-soldats dont le soutien militaire dans sa prise de
pouvoir, fut décisif. Quant au récit de Wilfried Mushagalusa
(Beti, la haine et l’amour), il met en scène une jeune héroïne
violée par des hommes de la tribu ennemie dans une région
où le viol est devenu une véritable arme de guerre, fortement
utilisée. Le viol constitue aujourd’hui en RDC l’une des
priorités de la politique de prévention par les ONG et
l’Église.
De manière générale, c’est en fait la figure de l’enfant qui
domine la représentation de ce locus en proie aux conflits : le
kadogo de Josué Mufula Jive est avant tout un enfant comme
l’est Beti, l’héroïne du récit de Wilfried Mushagalusa violée à
l’adolescence ; tandis que le héros de Marius Nshombo est un
simple enfant sans aucune autre caractéristique que celle de
vivre dans une région en guerre. Le choix de la figure de
l’enfant comme héros de ces récits se comprend comme
volonté d’insuffler de l’espoir car l’enfant incarne en soi, le
renouveau et représente donc par sa jeunesse, une possibilité
de changement, voire de salut pour l’avenir de la région.
259
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
Ainsi ces trois héros enfants font preuve au long de la
narration d’un comportement exemplaire et tout à fait
vertueux : l’enfant-kadogo renie la guerre et revient sur les
bancs de l’école et l’adolescente violée par des hommes de la
tribu rivale parvient à surmonter sa haine ethnique en aimant
un homme de cette tribu. Enfin, l’enfant dans le récit de
Marius Nshombo sauve la vie d’un Hutu et celle d’un Tutsi,
participant donc – de manière symbolique tout du moins – à
la réconciliation entre communautés. Cette orientation très
morale de l’intrigue rappelant les schémas de la littérature
d’édification s’explique par la nature religieuse de l’éditeur
de ces récits, MédiasPaul156 (anciennement Saint-Paul
Afrique) dont l’objectif premier est de répandre la Bonne
Nouvelle et la parole de l’Évangile.
Le recours aux mêmes symboles dans la littérature et le
discours social des pays voisins prouvent à quel point ce
locus de l’est de la RDC doit être élargi au-delà des frontières
qui le traversent pour comprendre combien il est porteur
d’une histoire commune – celle des Grands Lacs - que les
populations tentent d’inscrire dans une mémoire collective.
156
Plus exactement, les textes de Marius Nshombo et de Josué Mufula
Jive sont publiés par Médiaspaul Kinshasa mais le récit de Wilfried
Mushagalusa est publié à compte d’auteur aux Editions de l’Espoir de
Lubumbashi (dirigées par un autre écrivain de Lubumbashi, le Père
Bernard Ilunga) puis imprimé et diffusé par MédiasPaul Lubumbashi.
260
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
Véronique Bonnet et Augustin Rudacogora observent la
même focalisation sur la figure de l’enfant dans la littérature
rwandaise contemporaine et la même récupération du
personnage du kadogo pour la diffusion d’un discours
moralisateur de repentance mis en place par la pédagogie de
la mémoire dans le cadre du programme politique Unité et
Réconciliation (Bonnet, Rudacogora).
Faire de l’enfant la métonymie de cette région et le
charger de l’espoir de peuples meurtris, c’est aussi
implicitement, le rendre acteur du changement dans le monde
de demain. Il y a là l’idée que les enfants, s’ils ont pu
dépasser leur rôle traditionnel de victime pour devenir des
acteurs de la guerre – en s’enrôlant comme kadogo par
exemple – doivent être capables de changer de rôle et de
revêtir un costume de samaritain. Cette représentation de
l’enfant dans une société en crise et dans un lieu détruit par la
guerre, est une manière d’éduquer une nation sur la
responsabilité de ses citoyens et sur la possibilité d’agir et
d’influer sur l’existence de chacun et de la communauté.
Après des décennies de mobutisme, cette idée n’est pas
encore ancrée dans tous les esprits en RDC et c’est dans ce
but que la société civile tout entière s’emploie à la divulguer.
Ainsi, le locus est du Congo aux prises à une crise extrême,
apparaît comme un contexte propice à la diffusion de cette
261
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
idée, essentiellement portée par la communauté chrétienne.
L’enfant, dans ces textes, refuse de se cantonner au rôle de
spectateur ou de victime passive. Il agit toujours en vue de
changer le cours de l’existence même si ce n’est pas à des
fins vertueuses tel l’engagement militaire dans le récit de
l’ex-kadogo. La rhétorique de la repentance y est tellement
martelée que le péché initial est racheté par sa conversion en
écolier studieux et surtout en catholique très pieux.
[Link] traitement narratif du locus de l’est
de la RDC
Comme au Rwanda, ce locus très contemporain des
Grands Lacs, exposé sous les projecteurs d’une brûlante
actualité, intervient dans des récits en apparence non-
fictionnels de type testimonial : Enfant de guerre. Souvenirs
d’un ex-kadogo qui n’est rien de moins qu’un récit
autobiographique, Quand un enfant s’en mêle, mémoires
d’une guerre en cours qui se présente comme le récit d’un
témoignage recueilli par l’auteur. Il semble que cette forme
obéisse au besoin primordial de raconter une expérience
traumatique vécue censée interpeller les lecteurs congolais,
témoins des évènements qui en sont responsables. Puisqu’il
s’agit avant tout de dire pour faire savoir, pour se faire
témoin d’une histoire collective, le besoin de recourir à une
pure fiction ne se fait pas tellement ressentir. Certains
262
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
pourtant choisissent cette forme pour évoquer ces problèmes
de l’est comme Wilfried Mushagalusa dans son roman, Beti,
la haine et l’amour. Toutefois, il est intéressant d’observer
comment ce récit prétendument fictionnel se comporte
parfois comme un témoignage ou un documentaire. De
nombreuses tournures de phrases et formes narratives se
rapprochent plus de textes de presse – du type info voire
brève - que des formes du discours littéraire. Par exemple, la
description sommaire du massacre des parents de Beti
rappelle plutôt le style presque télégraphique du rapport
d’une affaire dans la presse (Mushagalusa 2005 : 12) : « Elle
s’était dissimulée sous le lit et suivait toute la scène. Le coup
terminé, les bandits, certains d’avoir exécuté comme convenu
leur mission, se retirèrent rapidement. Disons que leur action
fut si rapide qu’il n’est pas facile de la décrire. » En outre,
l’ellipse assumée de la dernière phrase traduit un échec de la
fiction par l’aveu d’une impuissance à dire comme s’il
agissait de témoigner d’une expérience si traumatisante
qu’elle se bute à l’indicible.
Quelle que soit la nature documentaire ou « semi-
fictionnelle » de son traitement narratif, ce locus possède une
très forte charge politique puisque tous les récits qui le
prennent pour cadre, portent sur la situation politique de la
région. La charge poétique qui dominait la représentation du
263
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
Fleuve Congo est complètement absente de ce locus et, de
manière significative dans le contexte congolais actuel, est
remplacée par une invasion du politique. En effet, cette
urgence de porter au monde cette situation politique de
l’extrême que représente la kyrielle de conflits à l’est, vibre
dans tous ces récits de genre différent d’autant plus
intensément que ce sujet brille par son absence dans le
discours social au Congo, tant dans la presse locale que dans
les conversations quotidiennes. Le Kivu et l’est plus
généralement n’existent au Congo que dans un discours écrit,
et « littéraire » dans la mesure où il est publié chez
MédiasPaul aux côtés d’auteurs comme Pie Tshibanda et
Zamenga Batukezanga. Ainsi le silence frappant des
Congolais dans le discours social n’est que superficiel
puisque le sujet finit par être abordé157 à l’arrière-plan dans
un autre espace de discours qu’est le discours écrit,
« littéraire » et semi-fictionnel.
Dans ce contexte de silence social, la production d’écrits
sur le lieu – de nature testimoniale ou fictionnelle - confère à
ce dernier un rôle littéralement vital pour la mémoire du lieu
157
Le sujet « finit par être abordé » car les récits étudiés ont été publiés
près de dix ans après les évènements qu’ils racontent… Le silence total
est brisé certes, mais après plusieurs années.
264
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
et de ses habitants, ainsi que l’affirme Westphal (Westphal
2008 : 233-234) :
Il [le texte] ne témoigne pas seulement d’une histoire passée, mais
anticipe sur ce que la ville pourrait être dans un des mondes possibles
qu’elle hante. Par là-même, il assure sa survie à sa manière. Dès lors que
la ville cesse de produire du texte, selon Calvino, elle cesse d’exister.
Ainsi, en remplaçant la ville par la région, on pourrait
dire que l’est congolais, bien qu’absent dans le discours
social et quotidien, ne s’éteindra pas dans la mémoire
collective des Congolais tant qu’il continuera à produire du
texte.
[Link] locus foyer de la géopolitique des
Grands Lacs
L’absence de ce locus dans le discours journalistique se
limite à la presse locale, au regard endogène. Le regard
exogène, quant à lui, génère une littérature bien plus prolixe
sur la question. L’est congolais et la région des Grands Lacs
défraient régulièrement la chronique dans la presse
internationale. Ce phénomène médiatique exogène n’est pas
sans agacer les Congolais qui s’offusquent souvent de la
manière dont l’information sur leur pays est traitée. Ils voient
dans ce regard extérieur focalisé sur l’est en guerre, l’une des
causes majeures de l’image négative de la RDC en Occident.
265
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
Partant de ce constat, la ré-appropriation du locus est de la
RDC par les Congolais pourrait être interprétée comme le
besoin, devenu pressant, de produire du texte local au regard
endogène. La géocritique contemporaine de la RDC avec ses
prises de regard tantôt endogène tantôt exogène dans les deux
types de discours, ne fait rien de moins que refléter la
géopolitique de la région à laquelle s’est mêlé l’Occident
depuis des siècles.
Ces différentes époques et politiques extérieures qui ont
traversé cette région des Grands Lacs africains en fait un lieu
aux frontières instables et plurielles qui délimitaient hier les
royaumes précoloniaux, aujourd’hui de jeunes états-
158
nations . C’est précisément ce legs de l’époque moderne qui
fait dire à Bertrand Westphal que les textes portant sur des
158
Les nombreux conflits politiques liés aux frontières modernes
témoignent de cette complexité. Le cas très controversé des
Banyamulenge est parlant à cet égard. Tandis que certains affirment que
les Banyamulenge sont des Tutsi congolais récemment installés au
Congo, d’aucuns arguent que leur immigration remonterait au XVIII ème
siècle, au temps où les frontières coloniales n’étaient pas encore tracées.
Seules existaient les frontières des différents royaumes de l’Empire
Kitara, dont le Royaume de Rwanda, de Burundi et de Bushi, qui
correspond aujourd’hui au nord-Kivu congolais. C’est de cette histoire
commune que résulte aujourd’hui une population composée de sociétés
« culturellement homogènes » mais à cheval sur plusieurs frontières.
266
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
lieux aux frontières incertaines car récentes et artificielles,
mettent naturellement en scène des récits aux frontières de la
fiction et du réel et que, par conséquent, il convient de
reconsidérer la fiction dans la compréhension de la spatialité
et de la temporalité des lieux.
En ce sens, la géocritique de l’est du Congo et plus
largement des Grands Lacs permet d’épingler les conflits
géopolitiques de cette région aux multiples frontières à
travers des narrations personnelles. Beti, la haine et l’amour
par exemple, a pour toile de fond le sanglant conflit entre
Hema et Lendu qui déchire la province de l’Ituri et auquel
participe l’Ouganda voisin. A une époque, les observateurs
internationaux s’inquiétaient de voir le conflit prendre une
tournure de mimétisme du conflit rwandais. Et ce, d’autant
que les populations étaient déplacées dans des camps de
réfugiés à Bukavu, ville du sud-Kivu déjà meurtrie par le
conflit Banyamulenge et la guerre entre Tutsi et Hutu,
comme en témoigne le récit Quand un enfant s’en mêle,
mémoires d’une guerre en cours.
La personnalisation du locus par la fiction permet à
leurs auteurs de livrer les données et enjeux géopolitiques sur
un mode compréhensible et plaisant. Une fois de plus,
l’enfant, symbole du locus, apparaît comme une figure rêvée
pour vulgariser une situation géopolitique complexe. Marius
Nshombo l’illustre avec brio à travers un dialogue entre son
267
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
héros-enfant et un autre enfant rencontré sur les rives du lac
Kivu (Nshombo 2007 : 32) :
- C’est la guerre, dit-il entre deux halètements.
- Quoi ?
- Les militaires,… ils tuent tous les Tutsi.
- Pourquoi ? demanda notre petit qui croyait encore à une mauvaise
blague.
- Ce sont nos ennemis.
- Non, pas nous. Nous ne sommes pas Hutu.
- Oui, mais les Hutu sont chez nous. Sous prétexte qu’ils veulent tuer tous
les Hutu, les Tutsi veulent en profiter pour envahir tout le Kivu.
Au sein des dialogues qui égrainent le texte, Marius
Nshombo livre des indices linguistiques qui permettent
d’éclairer la situation sociolinguistique de la région reflétant
les enjeux géopolitiques. La simple mention des langues
parlées par les personnages et l’écriture de quelques unes de
leurs phrases dans ces langues, permettent d’identifier les
différents acteurs du conflit quand ceux-ci ne sont pas
clairement définis par l’auteur. Surtout, ces données
linguistiques et sociolinguistiques révèlent l’importance des
langues parlées dans ce contexte et leurs enjeux géopolitiques
dans les conflits qui sévissent au Kivu. Par exemple, les
soldats qui parlent lingala ne peuvent qu’être des militaires
zaïrois de Mobutu qui poursuivent les Tutsi parlant
kinyarwanda ou swahili. Ces derniers attaquent le Kivu pour
268
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
punir ses habitants d’abriter des Hutu qui parlent plutôt
swahili.
En tous les cas, cette stratégie narrative de recours aux
données sociolinguistiques constitue un aspect du récit sur le
locus, un des procédés fictionnels de personnalisation d’une
spatialité donnée, qui non seulement illustre sa géopolitique
contemporaine, mais plus encore, participe de sa création ou
tout du moins, de sa sédimentation dans l’imaginaire
collectif.
CONCLUSION
Cette étude de cas de deux loci compris dans un
territoire national - celui de la RDC - m’amène à proposer
quelques pistes théoriques pour l’étude de la géocritique de
l’Afrique.
1) Mettre en lumière le pouvoir de la
littérature dans les sociétés africaines
contemporaines
Les exemples développés illustrant le fait que la
fiction précède dans de nombreux cas le réel, rappellent la
théorie de Jauss (Pour une esthétique de la réception) qui fait
de la réception, un processus de création à part entière. Le
récit de Lieve Joris répond exactement aux étapes principales
269
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
de la réception dressées par Jauss et prennent même d’autant
plus d’ampleur que la réception dans le cas de la géocritique,
rencontre l’espace réel qui a inspiré l’œuvre et engendre une
nouvelle écriture de cet espace. Le processus géocritique du
Fleuve Congo de Conrad et Naipaul à Lieve Joris retrace ces
principales étapes : lecture de l’œuvre, réception particulière
dans l’imaginaire de chacun et création d’images mentales,
horizon d’attente (qui devient d’autant plus palpable dans
l’étape de la rencontre vécue avec l’espace réel représenté
dans la fiction), réorientation de la lecture passée sous l’effet
d’un présent novateur. Le processus de réception trouve son
aboutissement dans l’impact social de la réception, doublé
dans cette démonstration géocritique, d’un impact littéraire
qu’est la création d’un texte sur l’espace réel d’abord lu et
fantasmé, puis rencontré.
La réception au sens de Jauss vient donc ici appuyer
l’un des aspects les plus dynamiques et percutants de la
théorie géocritique : l’idée que la fiction et le littéraire
précèdent le réel, influencent sa perception, participant par là,
à sa création. Cet aspect nous semble particulièrement
important dans la mesure où il vient réhabiliter le littéraire et
la fiction dans l’approche du réel, via la perception et la
représentation de l’espace. En effet, bien que privilégiant la
focalisation sur le lieu, la géocritique, en n’excluant pas la
270
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
fiction de cette stratification sous prétexte qu’elle serait
coupée du réel, permet aussi de réconcilier la fiction et la
littérature avec les sciences sociales souvent présentées
comme plus crédibles et fiables que la littérature.
Cette particularité se manifeste dans le corpus par la
présence du locus Fleuve Congo aussi bien dans la fiction
que dans « l’écriture-documentaire » qui s’enchevêtrent dans
de nombreux cas.
Si la troisième mise en regards, l’endogène, met en
perspective le locus Fleuve Congo à travers deux textes bien
marqués dans leur genre (un récit romanesque purement
fictionnel et un récit autobiographique basé sur le réel du
vécu) ; en revanche, tous les autres textes étudiés dans les
mises en regards exogènes présentent la caractéristique d’être
écrits par des auteurs qui ne séparent pas aussi fermement la
fiction du document. Ceux d’entre eux qui se sont
apparemment cantonnés à l’écriture fictionnelle – Conrad et
Graham Greene - tenaient des journaux de bord à partir
desquels ils se documentaient pour écrire leurs romans. Quant
aux deux autres – Naipaul et Lieve Joris – ils ont pratiqué à
la fois l’écriture fictionnelle et l’écriture documentaire. Cette
pratique plurielle de l’écriture s’en ressent dans leurs textes,
de manière plus significative encore chez Lieve Joris.
271
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
On trouve en effet chez cette écrivaine-journaliste,
auteure de récits de voyage - textes excluant a priori toute
fiction – une curieuse confusion entre fiction et réalité et un
questionnement constant de la validité de la fiction dans le
réel. Elle explique cette caractéristique dominante de son
œuvre par la différence culturelle de conception de l’écriture
entre la France notamment et les Pays-Bas (in Périphéries,
revue en ligne) :
En tant que journaliste, je n’ai jamais écrit autrement. Je sais que cela
paraît étrange aux Français, qui tiennent beaucoup au clivage entre
littérature et journalisme, fiction et véracité. […] En Hollande, on est plus
familier de ce que les Anglo-saxons ont appelé le “new journalism”. A
l’époque où j’étudiais à l’école de journalisme d’Utrecht, on ne parlait
que de ça : de Norman Mailer, de Truman Capote ; des écrivains qui
s’emparaient d’un sujet, qui l’exploraient de fond en comble, et qui le
restituaient dans une écriture littéraire.
La fiction et le journalisme sont donc pour elle, deux
genres que l’on se plaît à opposer radicalement alors même
qu’ils entretiennent des rapports de contiguïté évidents. La
fiction n’est jamais entièrement fictive comme l’écriture
journalistique n’est jamais totalement objective et encore
moins le reflet exact et fidèle du réel. Cette conception de
l’écriture prend tout son sens dans l’approche du Fleuve
Congo chez Lieve Joris, entre lectures et expérience vécue,
quête initiale et trouvailles réelles, fantasmes de l’imaginaire
et notes de terrain. Si la forme du texte est plus définie chez
Graham Greene (puisqu’il présente La saison des pluies
272
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
comme une fiction), c’est justement parce que l’auteur influe
délibérément sur l’espace, le manie à sa guise. Le Congo
Journal nous apprend en effet que Graham Greene a remonté
le Fleuve Congo sur les traces de Conrad et s’est arrêté à la
léproserie du village de Yonda au bord du Fleuve. Or l’auteur
choisit de tordre le cou à la géographie en inventant une
topographie imaginaire : il situe la léproserie sur un affluent
du Fleuve Congo et non sur le Fleuve Congo lui-même, dans
une brousse aux abords d’une ville fictive qu’il nomme Luc,
tout en conservant intactes toutes les autres données
géographiques et culturelles (Léopoldville est toujours à sa
place par exemple et jamais on ne doute d’être au Congo
belge). Ce faisant, il choisit la dose de fiction nécessaire pour
transformer son récit documentaire (les notes de voyage du
Congo journal) en véritable roman (La saison des pluies) :
« Ce Congo est une contrée de l’esprit » écrit-il159.
Il est intéressant de mettre ces deux auteurs en
perspective car Graham Greene, comme Lieve Joris sont à la
limite de la littérature et du journalisme ou du reportage. La
critique littéraire tient pourtant à compartimenter les écrivains,
rangeant ainsi Graham Greene dans la catégorie littérature et
Lieve Joris dans la catégorie journalisme ou « voyages »,
obéissant ainsi à une classification – bien française selon
159
Extrait de la lettre au docteur Michel LeChat qui l’a accueilli dans sa
léproserie de Yonda (Graham Greene 1960 : 18)
273
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
Lieve Joris – qui sépare nettement la fiction de la réalité dans
l’approche du lieu. Or, la géocritique est justement celle qui
permet aux frontières fiction/journalisme de tomber dans la
mesure où l’on s’intéresse d’abord à ce que le lieu met en
texte, et aux textes produits sur les lieux engendrant sans cesse
de nouvelles lectures et écritures de ce lieu. Fiction et
documentaire se nourrissent l’un de l’autre dans la géocritique
de ce locus mythique à forte charge poétique. La fiction
retrouve, à travers cette approche géocritique, toute sa
puissance à travers la reconnaissance de sa pertinence dans la
connexion au réel. Il me semble donc que cet apport
primordial de la théorie géocritique, permet de soulever une
question, à mon sens fondamentale pour l’étude des
littératures sur l’Afrique : Que peut la littérature en Afrique
aujourd’hui ? A cette vaste question, la géocritique apporte
deux éléments de réponse :
1.1. Favoriser la ré-appropriation d’un locus dont le
traitement avait été jusqu’à ces textes, l’apanage d’un regard
exogène. Autrement dit, mettre en valeur la transition initiée
assez récemment, entre regard exogène et regard endogène
ainsi que cela transparaît dans le corpus présenté.
Dans le cas du locus Fleuve Congo, on part du regard
exogène et plus précisément colonial, pour observer le
glissement entre la connotation inquiétante et fascinante du
mythe construit sur un lieu isolé, étranger et exotique à la
274
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
même connotation inquiétante mais suscitée dans le regard
endogène cette fois, par le mythe construit sur un lieu
familier à forte charge mystique.
C’est également du regard exogène, postcolonial cette
fois, pour observer les mutations du locus de l’est du Congo,
d’abord traité par les médias occidentaux avant d’être traité
par les Congolais dans des récits semi-fictionnels.
1.2. Assurer dans la mémoire collective à travers des
écrits endogènes, l’existence ou la survie d’un lieu silencieux
dans le discours social parce que douloureux à énoncer.
Partant, contribuer à la construction d’une identité propre du
locus et de ses habitants, définie de l’intérieur, en fait à rien
de moins qu’à la construction de « lieux de mémoire ».
2. Participer au processus de stratification
littéraire des lieux africains
Toute approche géocritique de l’Afrique devra tenir
compte du fait que la plupart des lieux africains ne sont pas
encore stratifiés et que la géocritique de l’Afrique est dans un
processus continu d’élaboration. Tous les loci africains
n’apparaissent pas dans la littérature de l’ère coloniale ou
dans la littérature contemporaine. Ne sont stratifiés que ceux
qui ont connu un traitement varié dans plusieurs textes écrits
à des époques différentes par des auteurs provenant d’univers
culturels différents et écrivant dans des genres différents : du
275
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
récit fictionnel (roman, nouvelle) au récit personnel ou
documentaire (journal de voyage, notes de terrain,
autobiographie) en passant par des textes hybrides : récits
« semi-fictionnels » ou témoignages « fictionnalisés ».
L’analyse géocritique soulignera la stratification de
ces lieux dans les textes - aussi différents soient-ils -
nécessaire pour dépasser le regard exogène qui, jusqu’à ce
jour, détient le monopole du regard sur les loci dans les textes
étudiés. En termes de champ littéraire puisque l’approche
bourdivine est à certains égards, également une approche
spatio-temporelle, on pourrait dire qu’il y a une nécessité de
passer d’un champ littéraire colonial à un champ littéraire
africain, pas forcément compris en termes de nation, mais
plutôt d’un territoire donné dans lequel s’est élaboré ou
s’élabore la géocritique d’un certain locus.
276
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
L’ESPACE DE LA REPRESENTATION
DANS ET L’AUBE SE LEVA (FATOU KEITA)160
Jean-Marie KOUAKOU
Université de Cocody
« Ceux qui enseignent telle doctrine prennent argument mal fondé,
disant qu’il faut imaginer la chose que l’on veut faire en son esprit, devant
que mettre la main à la besogne. Si l’homme pouvait exécuter ses
imaginations, je tiendrais leur parti et opinion : mais tant s’en faut, si les
choses conçues aux esprits se pouvaient exécuter, les souffleurs
d’alchimie feraient de belles choses, et ne s’amuseraient à chercher
l’espace de cinquante ans, comme plusieurs fois ils l’ont fait. » (Bernard
Palissy)
Qu’il me soit permis d’inscrire provisoirement mon
propos dans un de ces lieux où la géocritique ne s’est pas
encore vraiment installée en tant que discours théorique de
ces vastes questions relatives à l’espace littéraire sans lui
ôter ses assises sémantiques et structurales, symboliques et
référentielles, au besoin, dans lesquelles la critique a
jusqu’ici trouvé satisfaction à la loger. Je situerai donc mon
propos, pour éviter tout quiproquo dès mon départ, dans la
formalisation simple d’une équation qui met en liaison, lors
du processus de représentation, l’originarité de la production
160
Fatou Keita, Et l’aube se leva, Abidjan, CEDA/NEI, Paris, Présence
africaine, 2008
277
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
avec le produit résulté en en référant très partiellement aux
liens entre noéisis et noema. Mon approche, en cela, est bien
loin de celle de Genette elle-même préoccupée d’en
questionner seulement l’essence (il est vrai structurale) pour
éviter de s’en tenir à l’état poétique que Valéry évoquait
pour évoquer une certaine sensibilité de l’espace, et de la
référence diégétique.
Selon lui en effet, « ce qui fait de la peinture un art de
l’espace, ce n’est pas qu’elle nous donne une représentation de l’étendue,
mais que cette représentation elle-même s’accomplisse dans l’étendue,
dans une autre étendue qui soit spécifiquement la sienne. Et l’art de
l’espace par excellence, l’architecture, ne parle pas de l’espace : il serait
plus vrai de dire qu’elle fait parler l’espace, que c’est l’espace qui parle
en elle, et (dans la mesure où tout art vise essentiellement à organiser sa
propre représentation) qui parle d’elle. Y a-t-il de la même façon, ou
d’une manière analogue, quelque chose comme une spatialité littéraire
active et non passive, signifiante et non signifiée, propre à la littérature,
une spatialité représentative et non représentée ? Il me semble qu’on peut
le prétendre sans forcer les choses. »161
Il est vrai, comme Genette, l’orientation que je
m’assigne ici m’oblige à situer la perspective dans une
optique de relation spatiale. Seulement je ne m’en tiendrais
pas au texte en tant que tel (écriture donnée) dans sa mise en
relation scripturale, dans sa textilité spatialisante mais dans
une autre optique, triangulaire, mettant en relation l’avant
161
Gérard Genette, « La littérature et l’espace », Figures II, Paris, Ed. du
Seuil, 1969, p.44.
278
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
texte, la représentation projetée et la figuration finale qui
serait le lieu du texte lui-même (c’est-à-dire une écriture
créée). De là découle une évidence par quoi ce qui ferait
donc de l’imagination créatrice un espace, ce serait cet
itinéraire au travers duquel elle se réalise en tant que étendue
en elle-même, étendue d’elle-même. Cette qualité
relationnelle, en tant qu’elle est accomplissement d’une
étendue, détermine en mon entendement l’espace même de la
création. Et c’est sur cet espace que je serai amené à réfléchir
dans le propos actuel.
L’approche semble a priori exclusivement localisée
dans le champ de la physique. Elle a quelque chose de
physique en effet, surtout qu’en l’un de ses aspects, elle aura
recours à la sémiophysique de René Thom pour évoquer la
dimension sémantique de la question en ce qu’elle implique.
Mais en réalité, je me situerais la plupart du temps dans
l’espace de la psychanalyse freudienne pour dégager les
fondements théoriques avant de constater les limites de cette
obédience quand il s’agira de mesurer la possibilité pour un
auteur d’être « créateur d’histoire » (Freud). D’un mot, il est
préférable, en dernière instance, d’évoquer une certaine
approche psychophysique, psychophysiologique et
sémiophysique qui s’en tiendrait aux mécanismes génétiques
comme bases de l’étude dans la mesure où tout ce qui relève
279
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
de la perception, au préalable de la représentation, repose sur
les données sensorielles et sensibles.
Supposons donc une hypothèse en son principe ici
nécessaire dans la mesure où rien ne semble à portée de
l’instituer en tant que principe arbitraire. La voici : pour qu’il
y ait œuvre littéraire, il faut au moins un espace originaire qui
serait le lieu des perceptions (s’il s’agit de reproduire un
existant préalable même d’essence et de forme mythiques ou
encore hallucinatoires) ou des représentations pures (si, au
départ, n’existe aucun antécédent ou correspondant dans le
domaine de la réalité perceptive) et un espace de figuration
de la chose perçue qui serait le lieu du texte. Nous ajouterons
conséquemment un troisième composant qui serait le lieu de
l’image stockée (domaine psychique) à retranscrire dans et
par le texte. De fait, et schématiquement, il y
aurait chronologiquement et structurellement :
1. A (Auteur ; à prendre dans une acception très large) et
ses sens, son entendement.
2. —> Objet perçu par A.
3. —>Image de l’objet stockée dans la mémoire de A.
4. —>Objet rendu dans le texte au lecteur
La question est alors de déterminer la relation
psychophysique, mais aussi sémantique en quelque sorte,
280
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
entre ces trois moments pour vérifier la fidélité de (2) à (4) à
partir du travail de littération (de mise en littérature donc)
opéré dans (3) et de dire alors s’il y a eu reproduction ou au
contraire création c’est-à-dire imagination pure dans la
mesure où l’œuvre littéraire – celle contenue dans les textes
narratifs et dramatiques tout au moins – suppose
nécessairement une antinomie fondamentale en tant qu’elle se
veut création mais aussi reproduction puisqu’elle est à la fois
imagination et re-présentation. Les littéraires parlent
justement de vraisemblance, de réalisme, d’ut pictura poesis,
bref de valeurs, il est vrai relatives, « vrai » ou « faux » (pour
s’en tenir à la terminologie des logiciens), de l’énoncé de
description en prenant à la lettre ce à quoi ce terme renvoie
précisément par son signifiant motivé, à savoir qu’il n’est
rien de moins qu’une écriture du dessin, une scription du
dessiné (une des-scription). La vérification porterait, en ce
cas, sur les points suivants qui ressortissent exclusivement au
domaine de la psychophysique mais qu’il faudrait aborder
dans un entendement purement abstrait en littérature :
• « a) Recognition de la bonne forme géométrique au
regard du modèle.
• b) Analogie de la bonne forme (fuyantes vues de face)
avec la même forme (globale puis partielle) objectivée
281
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
graphiquement dans un contexte concret (transfert par
prégnance ou généralisation notionnelle).
• c) Détection d’un code graphique (cette épreuve
nécessite une discrimination perceptive des données
figurées et l’identification de leur valeur sémantique). »
Le tout devant conduire à s’arrêter « sur la notion de
distance et sur les interférences touchant au mouvement, à
l’inclinaison des plans et à la clôture dans la représentation
graphique de l’espace projectif »162, conduit en fin de compte
à une interrogation fondamentale qui serait de l’ordre d’une
opposition : représentation à décliner en re-présentation ou
plutôt imagination créatrice ? Qu’est-ce qui distingue donc
les deux opérations ? L’une est de l’ordre de
l’imagination pure et ressortit à des processus psychiques;
l’autre relève de la mimesis, du décalque et ressortit à un
principe de perception par les sens. Les deux opérations sont
de fait et en apparence exclusives l’une de l’autre même si,
on le sait, au moment d’une pulsion, la frontière entre le
somatique et le psychique s’efface toujours. La première,
l’imagination donc, autorise liberté et phantasme personnels
et se trouve au fondement de la création. Castoriadis nous
apprend du reste et fort bien à propos que « le propre de
162
Victor Ferenczi, Les perceptions de l’espace projectif, p. 20
282
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
l’homme n’est pas la logique, mais l’imagination débridée,
défonctionnalisée. Cette imagination, comme imagination
radicale de la psyché singulière et comme imaginaire sociale
instituant, fournit les conditions pour que la pensée réflexive
puisse exister »163. On entendra ladite réflexion en une
acception strictement intellectualisante et non pas spéculaire,
comme premier versant du processus de représentation.
Mais la question de la représentation, pour autant
qu’elle se pose nécessairement lorsqu’il s’agit de fiction,
surtout de fiction à visée mimétique, ne se donne pourtant à
comprendre que lorsqu’on s’intéresse aux liens du réel avec
le fictif. Ici le problème essentiel est celui du vrai ou du faux
par l’entendement d’une sémantique qui ressortit à la stricte
sémantique des logiciens préoccupés de vérifier la valeur de
leurs énoncés ou propositions. Il est vrai qu’en littérature, on
se contente du vraisemblable simplement et l’on n’a pas
vraiment la prétention d’aller jusqu’à la correspondance
parfaite puisque l’effet du réel suffit toujours à satisfaire le
contrat réaliste. Tout se situe donc dans une optique de
rapports à établir entre instances littéraires et instances
narratives où les unes se préoccupent de la fidélité de leur re–
présentation (c’est-à-dire de leur stricte reproduction) par les
163
Cornélius Castoriadis, « Logique, imagination, réflexion »,
L’inconscient et la science, Paris, Dunod, 1991, p. 10.
283
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
autres. Il n’est pas besoin de rappeler ce que naturalistes et
réalistes du XIXème siècle français avaient consigné dans leur
cahier de charges pour situer le sens de la proposition.
Comment comprendre cette antinomie fonctionnelle ?
Et où sont donc les limites de la création ? Quelle est l’espace
qu’elle occupe et parcourt concrètement, si l’on doit poser la
question en des termes de géographie du territoire ? En
réalité, les deux opérations d’imagination et de reproduction
ne sont pas incompatibles. D’ailleurs dans l’entendement
freudien, « le phantasme – Phantasie – et le phantasmer – Phantasieren
– sont dérivées de choses entendues, mais comprises par la suite ; le
phantasme est reproduction. Phantasie et phantasme ont un but défensif et
sont des combinaisons inconscientes, de choses vécues,
164
entendues… » .
Dans son dernier roman, Et l’aube se leva, Fatou
Kéita, si l’on en croit le discours de la postface du livre,
« réaffirme avec talent et réalisme son immersion totale dans
la société africaine d’aujourd’hui (…) Elle situe la trame
romanesque en Côte d’ivoire à la veille du coup d’état qui
devait marquer profondément le pays ». La lecture, à son
tour, confirme bien cette imprégnation profonde et la volonté,
de rendre le réel par des procédés réalistes les plus évidents.:
ancrage de l’anecdote (celle de Shina) dans une méga-histoire
164
Ibid., p.10
284
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
(celle de la Côte d’ivoire de la fin des années 90) ; références
à des lieux et endroits dont le lecteur a pu faire l’expérience
(la Librairie de France par exemple ; le bidonville où vivait
l’oncle d’Eloé : Poto-poto derrière rail), à des types de
personnages connus par le lecteur (mendiants et mendiantes :
la mère de Eloé) ; la référence à des événements extérieurs à
la diégèse (le coup d’Etat, le Parti du Rassemblement du
Peuple, subtile allusion, par un énoncé unique, au front entre
républicains et populistes : RDR et FPI ; « l’université Reine
Pokou paralysée par les grèves d’étudiants » à qui les
enseignants « avaient appris à revendiquer à tour de bras et
dans la violence » – p. 175 ), à des comportements sociaux de
bourgeois crocodilois (évocation de Cocody, le quartier
résidentiel de la bourgeoisie politique ivoirienne), à une
typologie sociale préalable à la création, etc.
Le lecteur ivoirien a reconnu tous ces indices. Et il lui
est loisible de conclure qu’une fiction se met ainsi en place en
gommant progressivement son caractère fictionnel pour
l’installer dans le confort de la réalité sociale et politique de
la Côte d’ivoire d’avant coup d’Etat de 1999. Chez l’auteur,
il n’y aurait donc que miroir et réflexion (spéculaire) même
si, cela va de soi, l’histoire de Shina est bien une histoire
fictive où l’on décèle par une lecture attentive, la posture de
nombreux phantasmes personnels et que l’essentiel de
285
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
l’œuvre repose sur l’imagination productive (Kant :
Produktive Einbildungs-Kraft165). On dira en quelque sorte
ceci : l’espace de la création, certes virtuel, est réduit au plus
petit écart différentiel car il se constitue d’un décalque (certes
approximatif) entre un original et une copie distant d’un écart
proche de zéro.
Effectivement, l’ambivalence est (en surface au
moins) au fondement de ce roman de Fatou Kéita où tout
semble d’abord fondamentalement remémoration et sans
doute reproduction d’un passé, certes récent. Mais l’ancrage
de ce réel plongé dans une histoire fictionnelle qui est de
l’ordre du rêve de son auteur et dont Lacan dirait qu’il est
hypnotique est tout aussi patent. Shina joue le rôle de
personnage principal et se lie d’amitié avec Ramatoulaye,
porte parole et incarnation du rêve de Fatou Kéita166. Comme
cette dernière en effet, elle enseigne l’anglais à l’université ;
elle défend curieusement des idées de gauche
antibourgeoises, et une idéologie proche de l’opposition
constituée par les enseignants des universités ivoiriennes ;
elle est également de sexe féminin, musulmane et se
165
Cornélius Castoriadis, L’inconscient et la science, op. cit., p. 11.
166
Il est vrai que le livre est dédiée « à ma sœur Aïssetou que la mer nous
as ravie » et que Shina a aussi perdu sa sœur par noyade. Mais le lien
entre l’auteur et Shina n’est pas pertinent en raison de la position sociale
du personnage Shina.
286
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
préoccupe de questions féministes, au moins en faveur de
l’émancipation de la femme, africaine surtout. Que de
similitudes donc ! Elles accréditent bien à propos et avec
beaucoup de justesse, l’idée d’un espace de création ouvert
puisque multiple mais suffisamment concomitant pour qu’il
puisse se refléter. Du reste, Lacan ajoute que
« L’ambigüité de la révélation hystérique du passé ne tient pas tant à la
vacillation de son contenu entre l’imaginaire et le réel, car il se situe l’un
dans l’autre. Ce n’est pas non plus qu’elle est mensongère. C’est qu’elle
nous présente la naissance de la vérité dans la parole, et que par là nous
nous heurtons à la réalité de ce qui n’est ni vrai ni faux. Car la vérité de
cette révélation, c’est la parole présente qui en témoigne dans la réalité
167
actuelle et qui la fonde au nom de cette réalité. »
Ainsi en va-t-il de cette fiction attestable en sa vérité
signifiante (représentation du contenu manifeste) et les
signifiés (représentations latentes et désirs impliqués) qui en
découlent. Kéita propose des figures et des modèles idéaux
comme Shina la bourgeoise généreuse et sensible (à l’inverse
idéologique de Célia, bourgeoise qui n’accepte pas « la
paysanne Ramatoulaye)), comme Ramatoulaye (l’idéologue
idéaliste et presque rêveuse). L’écrivain semble du moins
manifestement laisser se dévoiler son projet conscient en
faveur d’une société plus juste et plus généreuse à travers des
167
J. Lacan, Ecrits I, paris, Le Seuil, 1966, p. 132.
287
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
signifiants surdéterminés et selon une logique gréïmassienne
de la signification fondée sur le principe d’opposition :
bourgeoisie/peuple ; quartiers huppés/quartiers mal famés ;
dirigeants politiques/peuple, le tout dans l’espoir final que
l’aube se lèvera.
Mais à bien voir les choses et en situant l’analyse à un
niveau profond, on observe beaucoup de phénomènes
inconscients qui entrent fortement en jeu ici et qui font douter
de l’autonomie de la création et qui configure un espace de
création sur des bases plus élargies. On fera notamment
allusion à l’héritage culturel de l’auteur, les mythes qui
constituent cet héritage… et dont elle ne se départit jamais
vraiment. Et ceci oriente considérablement, disons même très
clairement, l’analyse en lui fournissant les modalités mêmes
de la représentation littéraire en tant que parcours d’un espace
de création réductible en son caractère nécessaire mais ouvert
par son implication logique. En effet, il y a dans les
enseignements de Freud le trinôme “Réalité/
Plaisir/Logique”168 qu’il faut prendre en compte pour bien
168
« Le modèle présenté dans ce Projet fonctionne avec une réalité
“externe” et “interne” (réseau de neurones, “charges”), des qualités,
surtout de plaisir /déplaisir, et un principe d’évitement du déplaisir
“interne” par décharge qui présuppose tacitement pour son
288
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
cerner le cheminement du processus. C’est là que nous
circoncirons le champ spatial de la création en ses rapports au
réel dans leur pertinence si tant est que le passage du connu et
du vécu à la représentation mentale puis à la figuration
textuelle est un parcours non pas seulement itinérant mais
spatialisant parce que se spatialisant. Cet espace de création
« suppose la médiation de schèmes sensorimoteurs et l’intervention
d’instances psychiques qui permettent la transposition des déterminations
phénoménales, de manière à ce que les impressions reçues puissent être
intégrées dans une activité globale qui dépend des dispositions
contingentes ou volitives du sujet. Au cours de ce processus d’abstraction,
l’activité perceptive intercepte les informations sensorielles et les
transforme en fonction des besoins cognitifs ou pratiques. Ces opérations
prélèvent également dans le système de significations que nous lègue la
société, les chaînes de concepts (qu’elles s’approprient sous forme de
langage) et sur lesquelles elles s’appuient dans leurs actions
significatives. La fonction symbolique se trouve ainsi toujours associée
d’une manière implicite ou explicite aux impulsions perceptives. C’est
que souligne H. Wallon : " Il n’y a pas de concept si abstrait soit-il, qui
n’implique quelque image sensorielle et il n’y a pas d’image, pour
concrète qu’elle soit, qu’un mot ne soutende et qui ne fasse entrer les
limites de l’objet dans celle du mot : c’est en ce sens que nos expériences
les plus individuelles sont déjà moulées par la société."169
fonctionnement un oui/non – le noyau donc d’une logique » Castoriadis.
Ibid., p.19
169
Victor Ferenczi, Les perceptions de l’espace projectif, p. 26.
289
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
On peut effectivement supposer que l’éveil de l’aube
est en soi un objectif de satisfaction pour l’auteur qui a
souhaité le donner comme titre de l’ouvrage, c’est-à-dire
comme enseigne capable de subsumer l’ensemble. C’est le
point zéro (P0) à partir duquel se dessine nécessairement une
trajectoire vectorisée puisque tout doit aboutir à cet idéal non
encore existant au début du livre. Tout fonctionne ainsi par
un processus de tension vers car le livre additionne des
éléments successifs qui conduisent l’attente du lecteur vers
cet idéal (point final [PF]). Il ne s’agit pourtant que d’une
métaphore. L’expression n’a donc aucun correspondant réel
et ne peut a priori être re-présentée dans la mesure où elle n’a
pas de correspondant antérieur puisé dans le réel. Cette
représentation imaginaire, si elle a lieu, est par conséquent
formée sous l’égide du plaisir uniquement et elle obéit à une
certaine logique. C’est qu’au départ, il y a une réalité. Le
rapport du sujet à cette réalité peut être plaisant ou au
contraire déplaisant. Freud parlerait de traumatisme alors. Il
serait fondé à le dire d’autant que la plupart des écrivains
postulent l’hypothèse d’un choc comme catalyseur de la
réaction (au sens chimique du terme) du créateur. C’est à ce
titre que J. P. Sartre parle de révolte d’ailleurs.
Dans le cas de Kéita, vu le choix du titre qui s’est
concrétisé avec le coup d’Etat, on peut supposer (du point de
290
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
vue de Ramatoulaye) que le réel (atmosphère générale de la
Côte d’ivoire avant le coup d’Etat) est mal vécu par le sujet
qu’elle est. Le réel est donc un déplaisir, un choc traumatique
pour elle. Or elle reste le pendant de l’auteur Kéita dans le
livre. L’opération de création littéraire permet donc à l’auteur
par le biais du travail logique, de transformer ce déplaisir en
plaisir : le réel est ainsi transmuté en quelque sorte par le
biais d’un imaginaire qui est le fruit d’un effort ensidique.
Car apparemment, Ramatoulaye n’accepte pas cette réalité
qu’elle perçoit par ses sens et par son entendement.
Emmagasinée, l’image reçue est transmutée puis
reconfigurée. Il y a ainsi une combinatoire (Freud) qui
s’opère et le parcours de ce rejet vers un idéal fabriqué est
l’espace de l’imagination créatrice fondée sur un existant réel
qui débouche sur un existant imaginaire fictionnel. Il est vrai
qu’en réalité, il ya bien eu coup d’Etat et que, comme
Ramatoulaye, une bonne partie du peuple avait attribué au
coup d’Etat une valeur (+). En cela, il n’y aurait pas eu
transfiguration ; il n’y aurait eu que figuration reproductive et
distance zéro. Mais du fait même que le point de vue est
uniquement situé dans Ramatoulaye qui a ce privilège
presque de manière exclusive, l’imaginaire résulté est
nécessairement le fruit d’une vision partielle et partiale : le
contenu imagé est ce que ce personnage donne à lire non pas
291
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
le référent en sa totalité dans la mesure où co-existe
également une valeur (–) du côté du peuple attribuée au coup
d’état non vérifiée par Shina, la fille du ministre défunt
Georges Bonca.
Et si le lecteur n’avait pas bien saisi la place de ce
mécanisme de transfiguration comme principe dynamique en
ce livre, Fatou Kéita lui propose quelques situations d’ordre
métalinguistiques en guise de mise en abyme. Elles attestent
toutes que l’espace structurel, qui structure la relation
identitaire de « l’objet donné » (le réel) à « l’objet créé »170
(dans et par l’imaginaire), repose sur un principe d’aliénation.
Du reste, il nous faut bien retourner à Schopenhauer et à sa
fameuse maxime – « le monde est ma représentation – pour
savoir que déjà, à la base même de la représentation, il ya une
illusion subjective et que le sujet de perception n’a affaire
qu’au phénomène et non pas à la chose en soi. Ramatoulaye
propose ainsi à son lecteur non pas la situation ivoirienne en
elle-même mais plutôt quelque chose comme le phénomène
subjectif qu’elle reçoit par un mécanisme d’impressivité sur
les sens et sur l’entendement à la manière des
impressionnistes.
D’autres situations à l’intérieur de la diégèse sont tout
aussi effectivement symptomatiques en cela qu’elles
proposent, sur le mode imaginaire, un réel transfert (voici en
170
Expressions de Léonard Linsky.
292
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
quoi se réalise un parcours et un voyage) de ce qui est (que
Freud appelle le Moi réel) à ce qui est désiré comme image
(ce que Freud appelle le Moi plaisir) car Ramatoulaye n’est
pas seule à se donner au jeu du miroir illusoire pour
transfigurer le réel refusé. Il est vrai qu’elle ne procède
jamais par dénégation car elle est bien consciente de la
matérialité de ce réel. Seulement elle ne l’accepte pas comme
telle. De là se dessine tout naturellement une certaine illusion
de la représentation. D’autres personnages fonctionnent
comme elle mais dans leur cas, il s’agit non seulement du
rejet d’un réel à l’intérieur de la fiction sans prise avec ce que
le lecteur sait mais aussi de déni non de dénégation :
« Lacan invite à bien distinguer le déni comme une opération pertinente.
Selon lui, il "est de l'ordre, non du discours, mais de l'acte" et "c'est
uniquement parce qu'il est acte, voulu comme opposé à la parole et au
171
discours, que le déni s'oppose à la dénégation."
Sans doute l’attitude desdits personnages doit elle se
lire comme un métalangage, une mise en abyme. Du reste,
l’incipit dont la fonction principale est justement d’inscrire la
lecture dans l’ambiance d’ensemble du récit romanesque, se
lit déjà avec beaucoup de profits dans ce roman que Fatou
Keita a fait paraître en 2006. Le texte s’ouvre en effet sur une
171
Alain Juranville, Lacan et la philosophie, Paris, Quadrige/ P.U.F.,
1996, 1984., p. 280.
293
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
scène symptomatique d’un phénomène de plus en plus
marqué dans la plupart des romans africains et que nous
avons choisi de nommer l’illusion par le travestissement dont
se revêtissent inconsciemment ou non quelques personnages
confrontés au jeu du miroir et qui délimite l’espace de la
représentation du soi . Ici le jeu se partage toutefois entre
réflexion au sens spéculaire et réflexion dans un entendement
intellectuel. Shina, le personnage principal du livre se terre
dans sa chambre (hivernant en quelque sorte) depuis
plusieurs jours, les volets clos, les doubles rideaux tirés dans
la pénombre pour, « lorsque le soir tombait », ne plus voir « ce
corps qui lui faisait horreur »172.
Le passage pourrait paraître anodin. Il ne l’est pas. Et
ne doit, de toute façon, pas être considéré comme tel.
Plusieurs passages du livre sont, par la suite et du reste, bâtis
sur ce refus de soi, ce mensonge à soi-même ou à son corps,
par ce mécanisme nettement opératoire du fait de sa
réitération. Le lecteur découvre ainsi, à quelques pages
seulement d’écart, Georges Bonca le père de Shina
(amoureux d’une jeune fille) lui-aussi soucieux de se
transfigurer :
« Il s’était peint les cheveux en noir, lui, que l’apparition des cheveux
blancs n’avait auparavant jamais ébranlé. Shina lui répétait souvent que sa
172
Et l’aube se leva, p. 7
294
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
chevelure poivre et sel et ses favoris tout blancs lui donnaient une noble
allure. Elle était restée bouche bée devant la nouvelle apparence de son
père. Il avait une drôle de tête ainsi, les cheveux trop noirs pour son teint
clair. En plus Georges Bonca portait une chemise à fleurs et un pantalon
en jean. Son parfum embaumait toute la pièce. Aussi loin qu’elle put se
souvenir, Shina ne se rappelait pas avoir vu son père ainsi accoutré ».173
Et naturellement, la mère aussi qui avoue d’ailleurs à
sa fille être « sortie de l’hôpital hier » pour « une « opération
de chirurgie esthétique, pour [ses] paupières »174 a
maintenant des « paupières impeccablement lisses et les
cernes effacées sans la moindre cicatrice visible, et avait
rajeuni d’une dizaine d’années avec un air d’adolescente » (p.
195). Elle se regarde « dans le grand miroir du séjour de son
appartement, 22 rue Copernic à Paris » et se découvre belle
désormais (p. 226) pour compléter le tableau de la
métamorphose familiale auquel il faut néanmoins ajouter
l’inénarrable scène de « la photo retouchée du
président » qui,
« placardée dans toutes les villes de la Baie des Crocodiles, était
systématiquement souillée par des voyous à la solde du candidat du
P.R.P. Les joues creuses du président, mais surtout la grosse patate qui lui
servait de nez, lui étaient restituées dans toute leur splendeur. » (p. 96)
173
Ibid., p. 23
174
Ibid., p. 86
295
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
On ne devrait pas omettre de citer le cas de Shina elle-
même qui, par sublimation (c'est-à-dire par « un procès
psychique moyennant quoi le sujet est forcée à remplacer ses
objets propres ou privés d’investissement, y compris sa
propre image pour elle-même, par des objets qui sont et
valent dans et par leur institution sociale, et à faire pour elle-
même des causes, des moyens ou des supports de
plaisir »175), entre en disjonction constante avec son
environnement et son milieu social qu’elle tente de
transfigurer par déni c’est-à-dire au moyen d’un acte et
comme pour définir une ligne de démarcation, une distance.
C’est d’ailleurs ce qui justifie son « enfermement volontaire »
et qu’elle se détache de Célia. Du reste, elle se rapproche de
Ramatoulaye et cela produit une difficulté d’interprétation.
Confondue à ce personnage, Shina ne peut plus être
confondue avec l’auteur du livre (Fatou Kéita) alors que
toutes les deux ont perdu leur sœur que « la mer [leur] a
ravie… »
Comment comprendre tous ces désirs de mutilation,
de transfiguration et de métamorphose auxquels se
soumettent si outrancièrement les personnages centraux de ce
récit de fiction autrement que par cette relation triadique entre
175
Castoriadis, op. cit., p.28
296
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
réalité/plaisir et logique ? C’est sans doute parce que le
cheminement que dessine l’espace de la création a un
fondement jakobsonien : il s’opère dans un parcours qui va
d’un sujet de perception (S1) à un sujet de réception (S2 =
appareil psychique de S1) à partir de Ob3 (message/réel)
remodelé et donné comme image désormais (Ob6).
Ramatoulaye et tous les personnages cités se trouvent ainsi en
position de (S1) et ce qu’ils veulent décrire correspond à
(Ob3), eux-mêmes étant aussi (S2). Mais ce qu’ils donnent à
lire c’est l’image de (Ob3) c’est-à-dire (Ob6).
Champ
(4)
Sujet Objet Image
Sujet
(1) (3) de l'objet
(6) (2)
Canal
(5)
Dans ces conditions, plus que de représentation, il doit
s’agir de présentation176 d’un nouvel objet (Ob6) qui est
176
Voici ce que Castoriadis en dit : « Représentation pour le vivant ne
veut pas dire, et ne peut pas vouloir dire, photographie ou décalque d’un
monde extérieur. Il s’agit – rappelons-nous ce qui a été dit plus haut sur
les qualités, les sons et les couleurs, etc. – de présentation par et pour le
vivant moyennant laquelle il crée son propre monde à partir de ce qui
297
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
fondamentalement une variante de (Ob3) mais non sa copie
conforme. Nous envisageons le concept en tant qu’il ne
prétend pas être une conception détachée de tout
correspondant antérieur, une représentation, mais qu’il se
veut effort de réduplication du modèle. En cela il peut y avoir
distorsion et présentation, non pas re-présentation. L’image
est un produit nouveau en raison du choc dit X que les
psychologues invoquent pour justifier de la transformation.
Par exemple, lorsque Ramatoulaye évoque le parti au
pouvoir, elle fait une association personnelle (liée à son
idéologie sans doute) avec un concept négatif : l’information
qu’elle reçoit n’est pas la masse, la quantité en elle-même
mais plutôt la qualité qu’elle affecte audit objet.
Ou encore :
1. le père de Shina voit son image dans le miroir. Il
a une information (son corps prend forme, se forme,
s’in-forme = représentation) de lui-même sous la
forme du choc X. Car le miroir projette une
n’est pour lui que de simples chocs pour reprendre l’expression de Fichte
(Antoss)
Ibid., op. cit., p. 21.
298
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
information qui veut dire : vieux, petit, laid, que « sa
petite fraîchnie » (p. 22) ne peut aimer, etc.
2. Il se revêt du masque de la jeunesse à travers un
nouveau style.
3. Lorsque sa fille le voit, elle a affaire à une autre
personne. Il se présente à elle ; il ne se représente pas
car il ne se donne pas en tant que masse réelle mais
plutôt en tant que qualité désirée et donnée par les
signifiés auxquels renvoie cette image de lui.
D’ailleurs, « elle était restée bouche bée devant la
nouvelle apparence de son père ».
Ainsi se comporte en quelque sorte Kéita en tant que
auteur du livre dans le cheminement de la création. Puisque,
en sa situation, existe bien un correspondant réel, on peut
supposer que :
1. Elle (Kéita donc) perçoit un monde (celui de la Côte
d’ivoire avant le coup d’état) et reçoit par là une information.
2. Par un mécanisme psychique, l’image stockée en elle
se présente sous la forme d’une représentation. Mais la
psyché en accord ou non avec cette représentation par la
relation au plaisir ou non-plaisir éprouvé transfigure au biais
299
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
de la logique ensidique cet affect en une valeur nouvelle et
produit par là une image nouvelle.177
3. C’est cette nouvelle image qu’elle présente au lecteur
et c’est par là qu’elle-même devient « créateur d’histoire » ne
serait-ce que parce que ses figures essentielles (Shina et
Ramatoulaye) sont porteuses d’un projet de société nouvelle
aussi bien dans leur famille (Ramatoulaye désireuse de la
liberté de la femme musulmane) ou dans la société au sens
large (gestion de la cité). Elles ne sont certes pas le grand
homme de Freud mais ce dernier admettait lui-même l’idée
du « petit-homme » soucieux de transformer son quotidien178.
177
Vérité attestée par les sciences de la perception pour lesquelles « la
reproduction graphique est le produit d’une reconstruction
mentale préalable de l’objet et les procédés de transposition du vécu qui
le caractérisent spatialisent le temps en le réduisant à une durée. Comme
l’a dit P. Fraisse, la durée n’est qu’un intervalle temporel dans
l’organisation du successif : dans la perception de la succession, il y a
saisie tout à la fois d’une pluralité ordonnée et des intervalles qui
séparent les éléments, c’est-à-die les durées. »
Victor Ferenczi, L’espace prospectif, p.12.
178
Eugène Enriquez, « Le sujet humain : de la clôture identitaire à
l’ouverture au monde » L’inconscient et la science, op. cit. p. 58. Selon
lui, « il ne s’agit pas seulement de se rappeler l’histoire. Se souvenir n’a
de sens que si, simultanément, on désire construire l’histoire, devenir
créateur d’histoire. Par créateur d’histoire est désigné tout sujet qui tente
de ne pas se situer seulement comme porteur d’une histoire (politique,
économique, culturelle) dans laquelle il est inséré et qui, au contraire,
volontairement ou inconsciemment, essaie de faire surgir dans un
300
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
Par là il y a effectivement imagination car la psyché « permet
de voir une chose dans une autre chose qui n’a aucun rapport
avec ce qu’elle représente »179 et autorise un processus de
figuration de l’infigurable grâce aux bons soins du
symbolisme.
4. D’un mot disons que le chemin associatif est déjà un
espace de création en soi180. Aussi bien faut-il comprendre
qu’ici se joue la scène de vérité par le sens que le sujet de
représentation veut affecter comme qualités à son objet de
représentation. En fait il faut comprendre que l’espace de la
représentation littéraire, même quand il se veut re-production,
domaine quelconque de la vie sociale (art, connaissance, gestion de la
cité…) des idées et des conduites non prévues et non prévisibles. Le
créateur d’histoire peut être un « grand homme », ainsi Moïse créant le
peuple juif, selon Freud (1939), il peut être un « petit homme » (W.
Reich, 1948) qui tente de transformer la vie quotidienne, dans ses
relations familiales… ».
179
Castoriadis, p. 26
180
« Ces représentations en elles-mêmes, si l’on s’en tient à la vue
traditionnelle que Freud lui-même semble la plupart du temps adopter,
paraissent réductibles à la simple combinaison d’éléments fournis déjà par
l’appareil perceptif, moyennant les procédés tropiques – métaphore,
métonymie, antonymie, etc., – et le symbolisme au sens étroit. Le travail
psychique, et notamment celui du rêve, parait ainsi réductible à une
combinatoire – peut-être indéterminée dans ses résultats, mais non dans
ses composants – d’éléments représentatifs déjà donnés, aboutissant à
d’autres représentations plus complexes et à ces histoires bizarres que le
rêve raconte ». Ibid., p. 15
301
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
reste fondamentalement discontinu : c’est que, à modeler le
signifiant par un symbolisme réducteur, on change déjà
nécessairement sa figure et, par là-même, on le change en
tant que histoire. On peut, à ce niveau, comprendre et saisir
les enjeux décelables dans le champ des significations
qu’autorise la sémiotique physique de René Thom lorsqu’elle
s’attache au couple « saillance et prégnance » pour attester
que, en littérature, l’espace n’est pas une masse ni une
quantité, c’est une qualité sémantisable. Il nous faut ainsi
repartir au sens de cette étendue complexe et paradoxale en
ce qu’elle est une opération de génération et de
dégénérescence à la fois.
Notre hypothèse de base tire don crédit dans
l’hypothèse qu’un récit en perspective, c’est-à-dire focalisé,
introduit toujours une déformation dans les qualités formelles
de la quantité perçue puis emmagasinée dans l’appareil
psychique du sujet de perception du fait même qu’il s’agit
d’expériences psychologiques. Ce qui est donné dans le texte
n’est qu’un résultat assimilable à cette non-quantité figée
dans la page qui est ici l’équivalent du plan. Comme l’écrit
au sein d’un récit, pour rendre un objet en description, est
contraint au détail et à l’expansion parce qu’il est une donnée
temporelle, l’hypothèse se trouve renforcée. En effet, le
temps est lié au mouvement (c’est ce qu’Aristote enseigne
302
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
depuis) et, par là il assure la transition réversible avec
l’espace. Cet abord intéresse le double concept de prégnance
et de saillance car il oblige à admettre le double champ que
traverse le texte littéraire à visée mimétique partant d’une
réalité externe perçue (au caractère instable et discontinu,
nous l’avons suffisamment démontré) pour aboutir à des
formes relativement structurées (et donc prégnantes car
continues) par le biais de procédés sémantiques affectant
auxdits objets des qualités de signification.
Tenons nous-en néanmoins à un des aspects du bi-
concept (saillance-prégnance) qui peut intéresser le littéraire.
Il s’agit de la dimension de ce que René Thom appelle les
formes sources et qui, se laisse des empreintes. Or celles-ci,
au niveau du langage humain sont fondamentales et plus
encore dans l’expérience littéraire dans la mesure où René
Thom fait du génitif l’un des critères essentiels de la syntaxe.
Il cite le cas du cri d’alarme susceptible, selon lui, de
manifester non pas la présence du prédateur, mais la présence
d’un indice du prédateur. C’est par ce mécanisme que se
construit l’intelligibilité humaine associative d’une cause et
d’une forme par le fait que justement, René Thom, sur la base
des principes saussuriens,
303
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
« envisage une équivalence du type " prégnance = concept". Le concept,
au sens philosophique du terme, a un aspect d’extension (ensemble des
objets que le concept peut désigner ou dont il est l’attribut) et un aspect
d’intension (ensemble des caractères représentés par le concept) ;
l’extension représente la saillance, l’intension la signification, le sens
représente la prégnance ».181
Revenons à Et l’aube se leva. L’un des procédés les
plus couramment utilisé par son auteur consiste dans un
génitif non formalisé mais toujours sous-entendu lorsqu’il
s’agit de représenter des individus. En effet, les personnages
sont certes toujours désignés par leurs noms (Shina, Georges
Bonca, Bakari, Célia, Eloé, etc.) vides en soi a priori (ce ne
sont que des morphèmes vides de sens, comme Hamon aimle
à le dire) mais en réalité, la désignation s’accompagne
toujours ici de traces que René Thom appelle les empreintes
laissées par le génitif. L’exemple le plus éloquent est celui de
l’oncle d’Eloé (ou justement figure le génitif). Personnage
presque absent de la scène (il évolue en quelque sorte dans
l’arrière cour), il n’est évoqué que quand il s’agit de lui
demander l’autorisation de la garde d’Eloé. Ce faisant, il est
la parfaite ombre absente (la présence-absnce si l’on pourrait
dire). Il est vrai que le cas s’inverse puisque en disant (en
l’appelant) l’oncle d’Eloé, en principe, c’est Eloé qui
181
René Thom, ibid., pp. 76-77.
304
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
disparaît (la présence se fait absence): c’est donc l’oncle qui
importe dans la phrase ; Eloé, n’étant que le complément du
nom. René Thom dirait qu’il y a conservation du déterminé,
abolition du déterminant. Or, justement, ce complément dans
cette posture, devient un ajusteur de sens ; il laisse ses traces
dans le nom qu’il complè[Link]é Thom dirait qu’il reste le
spectre des interactions. Et comme, dans la représentation
que Shina se fait de l’enfant qu’il est (c’est encore, à ce stade
du livre, l’enfant de la mendiante), l’oncle (c’est-à-dire le
frère de la mendiante) se revêt des qualités que Shina affecte
à ladite mendiante : pauvreté, misère, promiscuité de son
habitat, malhonnêteté… car ne l’oublions pas, Shina, la
bourgeoise perçoit la mendiante comme une forme saillante
dans son univers à elle, une forme discontinue, non en phase
avec son continuum de milieu riche182.
De fait, il se dessine dans le livre un espace de
représentation sur la base de traces de significations, un
182
Eloé par rapport à Shina = saillance (représentation 1. Shina ne
l’avait jamais vu auparavant en raison de son milieu social. C’est donc
une représentation de la misère pour elle. Par le génitif, Eloé = l’enfant de
la mendiante. La mendiante s’efface apparemment puisqu’il s’agit de
l’enfant. Or des traces d’elle subsistent dans l’enfant. C’est ce qui assure
la reprrésentation1.
Par rapport à l’environnement de Shina, Eloé = saillance
(représentation 2). Les autres ne l’acceptent comme l’enfant de Shina
305
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
réseau complexe car le roman ne s’en tient pas qu’à cette
unique représentation. Eloé lui-même justement est un cas
intéressant dans la mesure où il est l’incarnation de la figure
du double parce que, justement, le génitif appelle à
l’identifier et à le représenter par deux occurrences
différentes qui conduisent à deux réseaux de sens différents :
c’est d’abord le fils de la mendiante. Ici, il est naturellement
affecté par les empreintes sociales de sa mère. Adopté, il
devient le neveu de Shina. Il est alors affecté par les
nouvelles traces de sa mère adoptive, traces ou empreintes
que « Peirce appelle les indices »183. Dans ce contexte, le
moment de la transition devient extrêmement délicat car,
devenu le neveu de Shina, il ne se départit pas
immédiatement des traces de sa mère biologique. Ce cas est
intéressant car il montre le comportement de la prégnance
devant la saillance. Ainsi, dans son objectif de transmutation
pour créer le nouveau champ d’indices, Shina achète des
vêtements à Eloé devenu son neveu pour en faire un nouvel
être (qu’il est déjà qualitativement devenu [il est désormais le
neveu de], distant de ce qu’il était, séparé de lui-même en
quelque sorte. En effet,
183
« La fumée du feu,. La fumée est indice de feu parce que le feu produit
de la fumée ; là où il y a de la fumée, il y a un feu ». Cité par René Thom,
ibid., p.79.
306
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
« Lorsqu’ils sortaient du magasin, ils tombèrent sur Corinne, l’amie de
Shina de la maison Meubl’Art.
– Bonjour Shina ! Oh, c’est ton neveu ? Comme il est beau ! Tu ne
m’avais pas dit qu’il était rouquin ! Il est adorable !
– Avant que Shina n’est pu placer un mot, Corinne avait enlacé
l’enfant et lui avait appliqué deux grosses bises sonores. Ravi, Eloé leva
les yeux sur Shina qui lui fit un clin d’œil complice. Shina embrassa son
amie et lui fit comprendre qu’elle était pressée. Elle ne voulait pas donner
l’occasion à Eloé de s’exprimer devant Corinne, cela aurait alors rompu le
charme. En effet, Corinne aurait immanquablement perçu qu’avec son
parler de la rue, ce garçon ne pouvait être son neveu ». (p.113)
Ce qu’il faut comprendre, en définitive, c’est que
l’espace de la représentation littéraire est fortement structurée
par les prégnances et ce biais lui offre les moyens de son
intelligibilité. En se fondant sur le principe d’une cause
pouvant générer un effet, on postulera pour conclure avec
René Thom que
« Nous avons l’axe des temps, l’espace euclidien, la cause qui est une
forme et l’effet qui est une forme séparée et postérieure dans le temps.
L’effet est toujours postérieur à la cause. Si on ne peut pas joindre cause
et effet par une forme continue, on imaginera toujours que la cause émet
des influences qui, en se propageant dans l’espace-temps, vont susciter
l’apparition de l’effet. »184
Dans tous les cas, c’est l’espace même de la création qui
se trouve théoriquement balisé par le désir d’explication et de
184
René Thom, ibid., p. 80.
307
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
signification, le fondement nécessaire par quoi nait et
s’engendrent création et représentation littéraires. Il s’agit
d’un espace doublement constitué d’une part par les traces
qui en font un sillon de réseaux divers et d’autre part d’un
vide a priori devenu forme (quantité ou masse) a posteriori.
Un récit ne peut donc naitre que dans l’espace de son
engendrement psychique et sémantique aux seuils de son
ouverture et de sa clôture.
308
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
Invraisemblance et figuration de la spatialité dans
l’écriture tansienne.
Kossi Souley GBETO
Département de Lettres Modernes, Faculté des Lettres et
Sciences Humaines,
Université de Lomé. Togo. BP : 30494. gbetok@[Link]
INTRODUCTION
La théorie du renouvellement du roman africain inaugurée
par la deuxième génération d’écrivains francophones a été
rendue évidente par sa systématisation en 1986 par
Séwanou Dabla dans son ouvrage, Les Nouvelles écritures
africaines, romanciers de la seconde génération.185L’écriture,
elle-même est devenue l’un des grands concepts qui agitent
le monde littéraire à cause de son rôle dans la transmission du
message et surtout à cause de sa dimension idéologique et
culturelle. Selon le Robert (1990), « L’écriture est « la
représentation de la parole et de la pensée par les signes,
185
Séwanou Dabla, Les Nouvelles écritures africaines, romanciers de la
seconde génération, Paris, L’Harmattan, [Link] peut lire la tentative de
périodisation tentée en 1981 par Guy Ossito Midiohouan dans son article
intitulé « Bref aperçu du roman négro-africaine d’expression française »
in Recherche Pédagogie et Culture, n° 68, p.81-84.
309
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
manière personnelle dont on trace les caractères en écrivant
ensemble des caractères ainsi tracés. » Pour Oswald Ducrot et
186
Tzvetan Todorov, « l’écriture est, au sens large, tout
système sémiotique visuel et spatial ; au sens étroit, c’est un
système graphique de notation du langage ». A cet effet,
Roland Barthes 187 dans Le Degré zéro de l’Ecriture définit :
« L’écriture est une fonction ; elle est le rapport entre création et la
société, elle est le langage littéraire transformé par sa distinction
extérieure ; elle est la forme saisie dans son intention humaine et liée
aussi aux grandes crises de l’histoire… C’est sous la pression de l’histoire
et de la tradition que s’établissent les écritures possibles d’un écrivain
donné ».
C’est la raison pour laquelle, selon le principe de Barthes
(1953 :14-15), l’écriture prise dans sa réalité formelle n’est
jamais neutre. En effet, cette graphie qu’est l’écriture laisse
des traces qui relèvent son appartenance historiques, ses
émotions, sa vision sociale et politique et même culturelle.
Bref, l’écriture comprend l’ensemble des procédés
scripturaux, topologiques qui confèrent à l’œuvre une
certaine spécificité. Placée au cœur de la problématique
littéraire, elle est la morale de la forme, le choix de l’aire
2
Oswald Ducrot et Tzvetan Todorov, Dictionnaire Encyclopédique des
Sciences du langage, Edition du Seuil, 1972.
3
Roland Barthes, Le Degré zéro de l’Ecriture, Paris, Le Seuil, 1953.
310
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
sociale au sein de la quelle l’écrivain décide de situer la
nature de son langage. L’écriture tansienne que Pierre Tape
qualifie d’identisation188, est caractérisée par la fantaisie,
c’est-à-dire que l’objet qu’elle construit s’écarte de
l’ordinaire et sa valeur réside dans la nouveauté et
l’originalité. La fantaisie chez Sony débouche sur
l’invraisemblance et l’imaginaire. « Le recours à l’imaginaire
constitue un autre aspect de cette nouvelle écriture qui descend aux
racines de l’être, pénètre et fouille dans le monde intérieur pour en saisir
189
la rumeur »
Cette écriture offre une part assez importante au
fantastique et au merveilleux mais pas seulement. La
figuration narrative donne aussi l’occasion à l’écrivain de
transformer ses pensées inconscientes en images. La
figuration est un style pictural utilisé pour réduire le recours à
l’abstraction c’est-à-dire au nouveau réalisme. Par le biais de
la fugurabilité, les pensées les plus abstraites doivent passer
des substituts imagés. Ainsi quand Freud analyse les
procédés de figuration du rêve, il fait souvent appel aux
188
L’identisation est un néologisme utilisé pour la première fois en 1980
au colloque tenu à Paris dont le thème est « Identités collectives et
changement sociaux : Production et affirmation des identités »
189
Guy Ossito Midiohouan, L’idéologie dans la littérature négro-
africaine africaine d’expression française, Paris, L’Harmattan, 1986,
p.212.
311
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
techniques de la peinture190 Mais ce qui anime le génie
créateur de SLT, c’est l’éveil de sa folie. Cela engendre la
dimension du faire191 qui prend en compte l’activité créatrice
dans sa relation objective que le créateur en action engage
avec la chose (la matière). La figuration est donc un outil de
questionnement de la société sur son aveuglement et ses
multiples aliénations. Le dernier concept sur lequel il urge
d’apporter l’éclairage est celui de l’espace. Betrand
Westphal192, dans La géocritique, p.8 posait déjà la question.
Qu’entend-on par espace ? L’étude de l’espace est aussi
appréhendée chez Jacques Thévénot qui s’intéresse à
l’onomastique.193 L’espace est une étendue qui permet la
mobilité des actants. Cette mobilité que Freud appelle
« déplacement » est une représentation apparemment
insignifiante et investie d’une intensité visuelle et d’une
charge affective étonnante, que l’analyse toponymique doit
chercher à décrypter. Mais presque tous les écrivains de la
190
Marcelle Marini, « La critique psychanalytique » in Introduction aux
méthodes critiques pour l’analyse littéraire, Paris, Dunod, 1999, p.48.
191
La dimension du faire s’oppose à la dimension du voir qui introduit
dans l’acte de créer le narcissisme. On se souvient que Dieu créa
l’Homme à son image. Il s’agira dans ce cas du face à face créateur et lui-
même.
192
Bertrand Westphal, La Géocritique, Paris, Editions de minuit, 2007.
193
Jacques Thévénot, « l’onomastique » in L’histoire et ses méthodes,
Paris, Gallimard, Encyclopédie de la Pléiade, 1961, p.667.
312
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
seconde génération ont focalisé leur trame événementielle
dans des cadres anonymes qui n’offrent aucune référence à
des lieux géographiques connus.
Dans cet article, nous indiquerons d’abord la figurativité
de l’espace dans la fusion de leurs lignes et les horizons de
l’imaginaire et du vécu. En suite, nous indiquerons la
référentialité dans sa mimesis spatiale. Il s’agira d’interroger
les représentations littéraires de l’espace contenues dans les
nouvelles écritures et du réel en proposant une lecture croisée
et interactive. Cette lecture plurielle et interdisciplinaire met
en exergue l’interface c’est-à-dire une ligne permettant la
communication entre monde réel et monde fictionnel. En
réalité, dans les œuvres de SLT qui s’inscrivent dans le post
modernisme, la perception du réel est affaiblie au détriment
d’un simulacre triomphant. Les représentations conceptuelles
constituent le savoir que le lecteur a sur la réalité. Les
indications spatiales assurent l’invraisemblance de l’histoire.
313
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
I- LA RECHERCHE DE LA REFERENTIALITE
DANS L’ECRITURE TANSIENNE.
L’écrivain a souvent une quête qui transparaît dans son
écriture. SLT n’a pas à récupérer une écriture qui serait
donnée, mais c’est plutôt elle qui serait un objet de conquête.
En réalité l’écriture de SLT s’inscrit dans une situation de
rupture, car si elle était placée dans la perspective mimétique,
son message serait tellement anonyme qu’il ne véhiculerait
pas du tout le vécu personnel, individuel que chaque lecteur
ressent plus ou moins. Mais dans les régimes totalitaires
despotiques qui ont existé en Afrique après les indépendances
avec des dirigeants ubuesques, les écrivains sont en droit de
se poser la question, comment exprimer la critique, la colère,
la révolte sans attirer sur eux la foudre des pouvoirs
sanguinaires prompts à sanctionner.194 Dans La Vie et demie,
le foisonnement de péripéties extraordinaires tout comme le
fourmillement des événements grossis et la confusion
générale contribuent à désorienter le lecteur et voiler la
critique directe. Cette carnavalisation littéraire est une sorte
194
La plupart des écrivains ont choisi de quitter leur pays et de dénoncer
de l’exil les abus des pouvoirs autocratiques. Ceux qui sont restés sur
place comme Sony Labou Tansi, ont sans nul doute adopté une technique
particulière leur permettant de critiquer les régimes politiques de leurs
pays.
314
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
de distanciation qui se manifeste par les contrastes, les
onirismes et la démesure. Cette farce bouffonne, SLT
l’appelle « écrire par étourderie » La République des Guides
Providentiels constitue en elle-même une figure du carnaval.
Les mots, les identités, la vie tout simplement n’échappent
pas à la falsification. C’est en fait un espace faux et faiseur du
faux. Par exemple, Layishio, le combattant de la liberté, est
enterré au cimetière des maudits. Le jour où l’on inhume
Layishio au cimetière des maudits, Martial accompagna les
prisonniers chargés de son enterrement. Ses blessures
saignaient abondamment et il n’arrêtait pas de tousser.
Quand les prisonniers eurent jeté le corps dans la fosse et
qu’ils ne catapultèrent qu’un peu de terre sur son cadavre, le
laissant les jambes dehors, Martial recommença
l’enterrement. Il mit une couronne sur la tombe et une croix
de pierre merveilleusement polie.
L’Etat honteux se présente comme un kaléidoscope où se
reflètent les fragments de la situation sociale de l’Afrique
que SLT se satisfait à rendre carnavalesque et onirique.
L’invraisemblance se lasse voir à travers la dimension
cauchemardesque que l’auteur confrère aux événements. La
co-figuration des événements amène à les lire dans le même
prisme de la mimesis représentationnelle. En effet, SLT dans
l’univers diégétique s’appuie sur le réel existant ou ayant
315
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
existé. Dans la dialectique du fictionnel et du réel, l’on assiste
à l’invitation si ce n’est à l’intrusion voire à l’invasion du réel
dans l’écriture tansienne. L’auteur inclut sans transformation
des faits divers, tant du point de vue de leurs appellatifs
toponymiques que de leur fonctionnement topolectal, dans la
fiction. Nous savons qu’en littérature, le réalisme ne peut se
constituer à partir de la somme de tout ce qui peut apparaître
comme vrai dans l’œuvre mais à partir des modes de
formulation de la relation incorporée au texte fictif. On se
rend à l’évidence que les situations décrites dans l’œuvre
tendent à atténuer le caractère vraisemblable du roman. Bédé,
2003, p. 247. Pour le Professeur Améla Amélavi, le fond
événementiel de LEH serait togolais car ce roman aurait été
écrit au cours d’un séjour d’écriture aux USA. LEH est le
fruit de cette rencontre entre SLT et le poète Améla. Sony et
l’universitaire sont liés par une forte amitié. Une telle amitié
est née du périple qu’ils ont effectué en 1980 en semble en
Amérique en tant qu’écrivains noirs sur invition de Renald
Reggan, Président des USA. Le professeur Améla a participé
à la gestation de LEH.195 LT confirme cette position dans
195
L’histoire de ce roman serait une histoire racontée par ce dernier à
Sony durant leur séjour en Amérique. Améla Yao témoigne que « LEH a
été entièrement écrit aux USA, nuit et jour e ma présence » in Centre
d’Etudes d’Afrique Noire, Bordeaux, p.33.
316
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
l’entretien accordé à Appolinaire Singou-Bassehat : « … pour
me permettre de bien écrire, j’ai besoin d’inventer des noms qui sont en
général ceux de mes amis. J’aime beaucoup me amis. Et comme je ne
peux pas avec eux, j’écris avec leur mémoire. »196 Ces deux écrivains
sont des amis et ont l’occasion au cours de leur séjour
d’échanger et de partager leurs expériences sur la situation
distrayante de l’Afrique. SLT a écrit LEH avec la mémoire
de son ami. Dans la diégèse, il est possible de relever des
indices qui attestent ces relations entre SLT et son ami. La
rue qui conduit au domicile du poète est baptisée « rue
197
Améla » Que le poète Améla ait ou non raconté à SLT une
quelconque histoire, l’essentiel est que la lecture de ce roman
ressuscite chez tout africain en général et tout togolais en
particulier, certains épisodes de l’histoire politique togolaise.
La fiction dans LEH est très liée à la réalité sociopolitique
togolaise. Et c’est à juste titre que SLT a placé le nom de son
196
Apollinaire Singou-Bassehat , « Je ne trouve pas , je cherche in Mweti
n°1124, Brazzaville, 28 février 1988, p.9.
197
Le lecteur averti peut se demander si la décision du Colonel Lopez
dans LEH de prendre sa retraite, d’abandonner le pouvoir auquel il est
accroché mordicus ne préfigure t-elle pas celle du Président de la
République togolaise de se retirer du pouvoir en 1976.L’attitude du
peuple de Zamba-Town et celle du peuple togolais, à cette époque, est
identique, c’est-à-dire un peuple qui supplie hypocritement son Président
à vieillir, à rester à vie, à mourir au pouvoir. Dans le roman, « Maman
Nationale » rappelle Maman N’Danida, la mère du Président défunt
Eyadéma.
317
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
ami Améla Yao en tête des éminentes personnes à qui il a
dédié son œuvre. « A ME LA Yao, H. Lopès, et Utamsi.
Nous nous battrons pour que la liberté ne soit plus un mot
beurré se sardine » Georges Ngal, 1994, dans une étude
réalisée sur LEH et LVD affirme que « Le contexte
géographique dans ces deux romans se situe dans l’actuel
Congo, l’actuel Zaïre et l’actuel Angola »198 Voilà un récit
qui plonge autant de lecteurs et de critiques dans un
anonymat topologique brisant ainsi toutes les frontières de
référentialité par la transfiguration des événements. C’est
aussi cela l’objectif de la méthode géocritique199 , me semble
t-il. De toute façon, SLT a procédé à une sérieuse mise en
garde contre toutes les tentatives de procès d’intention ou de
198
Georges Ngal, Création et rupture dans la littérature africaine, Paris,
L’Harmattan, 1994, p.41.
199
La Géocritique est une méthode critique mise sur pied par Bertrand
Westphal à l’Université de Limoges. Elle
se situe dans le sillage des théories de la réception donc de la
réévaluation de l’image que l’imagologie traditionnelle avait plutôt
déconstruite quand elle prétendait la construire. Elle s’articule ainsi
autour du référent
dans sa re-présentation c’est-à-dire dans sa figuration fictionnelle (lire
son principe de Référentialité). La Géocritique s’inspire pour beaucoup
du postmodernisme dans sa condition fondamentale de la fusion des
lignes
du temps et de l’espace.
318
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
dénaturation de sa pensée. Dans L’Avertissement, on peut
lire que
« Le roman est paraît-il une œuvre d’imagination. Il faut pourtant que
cette imagination trouve sa place quelque part dans quelque réalité. J’écris
ou je crie, un peu pour forcer le monde à venir au monde. Je n’aurais donc
jamais votre honte d’appeler les choses par leur nom. Je pense que le
monde dit moderne est un scandale et une honte, je ne dis que cette chose
là en plusieurs « maux ».Il n’ y a que Dieu qui décide si un livre sera
petit ou grand : mais mon livre à moi je me bats pour qu’il saute aux
yeux. La vie n’est un secret pour personne. L’Etat honteux est le résumé
en quelques « maux » de la situation honteuse où l’humanité s’est
engagée »
Le décès de Maman Nationale plonge tout le pays dans
un deuil national, mais le surprenant, c’est qu’on n’a fait du
cadavre de Maman un méchoui que l’on veut servir à sa
sainteté.
« Il y avait sur le grand plat les deux jambes et la tête de Maman
Nationale Les jambes étaient croisées et dans les orbites vidées étaient
enfoncée deus gros poivres rouges et sur un morceau de carton écrit à
l’encre rouge on lisait : qui se sert de sa hernie périra par sa hernie »
(LEH, p.143).
Malgré cette profanation du cadavre de Maman Nationale,
sa mort troubla profondément son fils Martillini Lopez qui
perdit contrôle de sa personne ainsi que les courtisans que
constituent les membres de son gouvernement. Il pleurait à se
319
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
fondre les yeux tant la morve mouillait son accoutrement.
Son Ministre de la Sécurité en signe de deuil se coupe la
main droite et se crève les yeux. Cette invraisemblance prend
des allures scatologiques de par les scènes ignobles qui se
déroulent dans le domaine du dignitaire Lopez. En effet,
celui-ci découvre un morceau de caca dans son gobelet et fit
venir sans autre forme de procès ses courtisans et leur fit
humer l’odeur fétide : « voilà comment sent la patrie, humez, humez-
moi ça. Mon colonel moi aussi, j’ai trouvé du caca dans un gobelet chez
moi dit Toreso national ministre des matières fécales » (LEH, p.84).
Pour nous servir ce monde, SLT crée une écriture
cauchemardesque caractérisée par l’amoncellement d’images
oniriques afin de produire l’invraisemblance. Dans la
dictature Martillini Lopez une perquisition s’organise pour
retrouver les tracts et ceux qui sont souvent capables à eux
tout seul de perpétrer de coup d’état, plutôt des
renversements de pouvoir. Lopez va jusqu’ à penser que les
tracts ont été ingurgités par les coupables désignés
arbitrairement. Ce qui l’oblige à soumettre les suspects à une
opération chirurgicale. Les quatre-vingt-treize secrétaires de
Lopez furent donc opérer à la recherche de la fameuse pièce
Toussio national a été passé de fond en comble au scanner,
fouillé jusqu’à extraire de son vagin un morceau d’intestin.
Cette démarche scripturaire est une arme jugée efficace pour
320
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
SLT pour exorciser les tyrans et dictateurs africains qui se
plaisent à vivre du sang de leur peuple. Cette invraisemblance
cache une technique de camouflage qui renvoie à des espaces
africains atypiques et des époques que d’autres études
peuvent aider à déterminer avec précision. Mais la plupart du
temps SLT brouille les pistes en renvoyant les événements
aux mythes. La virtuosité de SLT s’illustre par sa
désinvolture langagière où se mêlent fantastique et le monde
familier. La fantaisie et le comique sont des procédés
romanesques mis en évidence par SLT a moyen d’une
écriture qui fige les personnages dans leur ridicule et
grossièreté. C’est à point nommé que nous citons ce passage :
« Il (Lopez) frappe du point sur la table qui se fend en deux, la gamine
prend peur et s’envole en caleçon. Mais où vas-tu mon cœur ? Elle
descend l’escalier en quatrième vitesse toute rouge de peur et de honte,
mais où vas-tu mon lait ? Il la poursuivait en pyjama avec son inséparable
mallette de billets. Où vas-tu mon liquide. Il se faufile entre les voitures et
les insultes des gens qui nomment le sexe de sa mère. Reviens, Reviens »
(LEH, p.154)
321
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
II- LA FIGURATION DANS LA MIMESIS
REPRESENTATIONNELLE
L’un des traits de l’écriture tansienne est bien sûr
cette volonté d’écrire autrement, ce souci d’écriture libérée et
novatrice. L’écriture est un moyen de transgression du réel
pour le faire éclater dans sa signifiance. Cela se traduit au
niveau de l’expression verbale par l’usage d’images
hyperboliques caricaturales, toutes choses présentent dans la
parodie carnavalesque. L’imaginaire lyrique, ancré dans les
labyrinthes de la conscience collective, est marqué par une
prédominance libidinale. Dans cette rubrique, nous
analyserons les créations imaginaires qui participent à la
figuration de la représentation. Parmi ces moyens
d’expressions, nous avons les symboles, l’allégorie et
l’utopie, le réalisme magique.
322
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
2.1- Symboles
En transcendant le réel par l’imagination, la cristallisation
de souvenirs, l’écrivain en déduit une essence qui est
significative d’une autre réalité. Se crée alors en lui une
vision double du monde et, par conséquent, symbolique au
sens étymologique, à la fois sensible et spirituelle. La
définition que propose Galisson et Coste, 1976, p.541 ne
permet pas d’appréhender la notion pour prétendre l’identifier
dans un texte. Cela nous oblige à orienter nos investigations
vers d’autres sources. Selon Le Dictionnaire historique de
langue française, le mot symbole est la traduction du latin
ecclésiastique symbolum.200 Le symbole grec était un objet
coupé en deux, constituant un signe de reconnaissance quand
les porteurs pouvaient assembler les deux morceaux (Le
Robert, 1990). L’étymologie du terme insiste sur les rapports
de complémentarité des éléments d’un tout et sur la nécessité
d’utiliser un code pour l’opération de reconnaissance. « Ce
procédé était utilisé pour la reconstitution d’un réseau
200
Symbolum désigne un recueil d’articles de foi, comme le symbole des
Apôtres, rassemblant tous les articles du credo catholique. Cette origine
religieuse est à privilégier pour comprendre en quoi, dans ses usages laïcs,
est plus qu’un procédé de significations. :il s’enracine dans le sacré et
véhicule des objets de croyance qui dépassent le cadre strict de la
désignation objective.
323
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
d’hospitalité : l’hôte se présentant comme avec le morceau
brisé qui, adapté avec celui qui avait été conservé par le
maître, permettait d’être reconnu »201Cela veut dire qu’on ne
comprendra un symbole qu’en recomposant les éléments
manquants. Du point de vue sémantique, le sens premier
n’étant que partiel, le symbole ne peut être compris
exhaustivement par ses apparences, et ne saurait, à première
vue épuiser l’ensemble du réseau sémantique qu’il recouvre.
Le symbole signifie donc par métaphorisation. Et on peut
déduire que le symbole de par sa simultanéité de sens,
contient en lui plusieurs paroles, tout un discours fait de
mots envoyés en vrac qu’il convient d’organiser pour
comprendre. Pour tout dire, dans tout symbole, il y a une part
d’énigme ou de polysémie d’où l’impérieuse nécessité de
briser la croûte de surface en vue d’accéder aux cavités
sémantiques. Par exemple, dire que la colombe est le symbole
de la paix : il y a complémentarité entre la colombe et la paix
mais ce rapport ne peut être perçu que par ceux qui sont
« dans le coup », c’est-à-dire ceux pour qui ce rapport est
codifié. Ce constat amène Roland Barthes202 a formulé avec
prudence que le symbole apparaît dès qu’il y coexistence de
201
Claude-Gilbert Dubois,” Symbole et mythe” in Questions de
mythocritique, Paris, Imago, 2005, p.331.
202
Roland Barthes, Critique et vérité, Paris, Seuil, 1966.
324
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
deux sens. Dans JSC est une République imaginaire du
Lebango ayant pour capitale Hozana. Dans cette
dénomination, Hozana est une création par homophonie du
mot ecclésiastique « Hozanna » qui signifie
étymologiquement « sauve nous de grâce » En réalité,
Hozana est une acclamation religieuse utilisé dans la
procession de certaines prières juives. C’est aussi un cantique
catholique chanté pour louer le Seigneur. Considéré de ce
point de vue mythique, Hozana devrait être une ville, un
espace d’allégresse, de bonheur, de liesse dans la crainte de
Dieu. Paradoxalement, SLT par l’art du délire et de la
déraison, en fait une capitale de la perversion, le fief de tous
les vices.
Dans cet univers, Mallot est le seul homme intègre qui
soit. Tous les autres sont « emportés par la cataracte de
whiskies et la tempête satanique des champagnes. Emporté
par la valse impétueuse des cailloux » (JSC, p.133-134).
Hozana, de par sa résonance christique provoque chez le
lecteur l’extase qui le porte vers la ville sainte. Le lecteur
déchante immédiatement car à Hozana, la débauche sexuelle
est une pratique excessivement courante. Cette dépravation
frise la profanation car même le colon espagnol, le curé n’est
pas épargné eu égard à son goût prononcé pour les femmes.
Quant à la capitale, un espace extra-scénique dans LPS, est
325
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
une contrée d’où partent les forces et tensions pour exécuter
les perquisitions. « Nous venons de la Capitale, nous venons
fusiller la radio nationale. Nous allons fusiller la capitale »
(LPS, p.70-71). L’image suggérer par cette description fait
songer aux capitales africaines où les « rafales de
mitraillettes », la faim, la maladie, font des victimes
quotidiennes à cause de sanglantes conflagrations entre les
forces gouvernementales et les dissidents. Par extension, la
capitale est le centre du pouvoir, lieu d’où sont prises toutes
les décisions socio-politiques. Curieusement, cet espace
devient par la figuration délirante de SLT un actant qui
cherche Libertashio pour sa mise à mort. Malgré la mort
clinique attestée de Libertashio, le rebelle, la capitale refuse
de croire à cette version et continue de plus belle la fouille à
la recherche de Libertashio. Mais où se trouve cette capitale ?
Cela devient énigmatique pour le lecteur. Même si l’auteur
indique que c’est en Afrique, ce n’est nulle part en
Afrique. « Mais pas d’Afrique, s’il vous plait » D’une
manière suggestive, SLT insinue tantôt « le pays des
fouilles », « pays de soldats » Ces désignations montrent que
la capitale est un espace répressif caractérisé par l’arbitraire,
la torture et la violence sur toutes ses formes. Cet anonymat
topologique participe à la technique de camouflage ou de
l’éclatement spatial.
326
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
La Katamalanasie dans sa représentation est dénommée
« République katamalanasienne.» Sa capitale s’appelle
Yourma. Cet espace a connu des changements de désignation
en fonction des guides providentiels qui se sont succédés au
pouvoir. Cette capitale est symbole de destruction car il y
règne de l’insécurité, les disparités et le déséquilibre. Elles
préfigurent l’enfer et les hécatombes. Cette toponymie
quelque que peu cacophonique semble le fruit de
l’imagination de SLT. Elle est donc fantaisiste et ludique.
Point n’est besoin de s’engager dans une étude toposémique.
Mais selon Damien Bédé, 2003, p.245, la Katamalanasie
après sa longue et sanglante guerre civile ou guerre de
sécession de la République de Darmellia peut être perçue
comme un clin d’oeil à toutes les tentatives sécessionnistes
sur le continent africain notamment dans la région
[Link] effet, l’histoire de la succession des guides
providentiels dans la diégèse n’engendre que la mort, la
destruction et la souffrance. Le paroxysme a été atteint avec
l’effondrement de ma Katamalanasie suite à la guerre qui
l’oppose à l’état sécessionniste darmélienne. De toute façon
cet espace est aussi un « pays de soldats » « La
203
Damien Bédé, « Le réel et la fiction dans La Vie et demie de Sony
Labou Tansi » in Sony Labou Tansi, Témoin de son temps, Limoges ,
Presses Universitaires de Limoges, 2003, p. 245.
327
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
Katamalanasie devient un pays d’avale-ferraille et le nombre
de soldats de la puissance étrangère passa de deus cent trente
mille à huit cent cinquante mille hommes de toutes armes »
(LVD, p.174.) C’est un pays aussi corrompu que le Lebango.
Dans cet univers, le pouvoir mène la vie des VVVF, c’est-à-
dire voitures, villas, vin et femmes.
C’est pourquoi incluant la fonctionnalité dans la mimesis
représentationnelle selon la refiguration en termes
ricoeuriens, nous avons appelé ce mécanisme intertextuel
toposémie inductive et les espaces transférés des
topolexèmes204. La déconfiture et la destruction de
l’humanité sont patentes dans le texte. L’humanité étant
ramenée par la métonymie de l’espace à l’Afrique. Le
narrateur se livre à une topocritique,205 dans le sens de
topogénèse, qui laisse transparaître une topanalyse11
déductive constatant que l’Afrique, ici, en tant que topos
204
Topolexème : Notion formée par composition soudée rendant la
précision d’un locus par référence au hors
texte. Il est la contextualisation textuelle d’un espace réel dans une
fiction. Sa densification sémique est l’élément de superposition et de
repérage du pourtour du texte dans le texte. Voir DIANDUE Bi Kacou
Parfait,
Topolectes1, Paris : Publibook, 2005.
205
Topocritique : Terme construit par analogie à la sociocritque pour
présenter l’espace tant dans sa
représentation que dans sa réception comme actant et acteur modulable
dans la fiction.
328
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
imaginé et fictionnalisé, est tout aussi réelle qu’elle est
imaginaire.
2.2 -Les métaphores
Pour bien faire les métaphores nous dit Aristote, il faut
bien avoir les ressemblances. La métaphore est un
phénomène ordinaire parce que conceptuelle. Le
renversement le plus marquant est celui qu’opère Georges
Lakoff & Johnson qui reconnaissent des les premières lignes
de leurs ouvrages, l’opinion commune de la métaphore. La
métaphore est pour la plupart d’entre nous un procédé
d’imagination poétique, elle concerne les usages
206
extraordinaires qu’ordinaires du langage La banalisation
du phénomène prend appui sur un changement radical dans
l’éclairage de la métaphore car pour ces auteurs qui tournent
le dos aux approches mentalistes, la métaphore n’est plus
conçue comme un phénomène linguistique extérieur que l’on
observe à distance. « La métaphore n’est pas seulement
affaire de langage ou question de mots. Ce sont au contraire
les processus de la pensée humaine qui son en grande partie
métaphoriques. Notre système conceptuel ordinaire qui nous
206
Georges Lakoff & M. Johnson, Metaphors we live by, Chigago, The
University of Chigago Press, Trad. 1985, Les métaphores dans la vie
quotidienne, Paris, Ed. Minuit, p.13.
329
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
sert à penser et à agir, et de nature fondamentalement
métaphorique »207 La métaphore passe ainsi d’un niveau
linguistique à un niveau conceptuel, c’est dire que la
métaphore est de nature conceptuelle et les métaphores
linguistiques que nous repérons dans les discours n’en sont
que des manifestations. En réalité, nombreuses sont les
approches qui démarquent la métaphore de l’énoncé ordinaire
en la considérant comme « une anomalie sémantique»
(Todorov, 1966), « une attribution insolite » (Ricœur, 1975),
« une acception déviante ».
A travers ses multiples conceptions de la métaphore, il est
clair que l’énonce métaphorique est caractérisé par une
déviance qui consiste le plus souvent à mettre en rapport des
termes qui ne relèvent pas du même domaine sémantique.
L’écriture devient alors une improvisation brillante,
successions des variations fantaisistes sur un schéma
universel. Elle introduit à un monde intérieur construit et
fortement structuré. La métaphore de par les propriétés
qu’elle met en jeu peut révéler une vision obsédante et
construire un imaginaire208 L’univers diégétique des œuvres
de SLT est fortement imprégné de scènes violentes, insolites
207
Idem, p.16
208
Joelles Gardes-Tamines et Marie-Claude Hubert, Dictionnaire de
critique littéraire, Paris, Armand Colin, 1995.
330
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
et scabreuses et l’un des moyens d’expression mise en œuvre
par SLT est entre autre la métaphore. Elle est un écart de type
paradigmatique par lequel l’émetteur substitue un sème 2
(S2) à un sème 1(S1) normalement attendu de façon à
signifier un rapport de ressemblance entre S1et S2.209Ce
procédé de création lexicale et stylistique affecte le langage
de SLT à divers degrés permettant l’identification de l’objet
évoqué et l’objet repère par ma suppression de la
conjonction « comme » mais parfois elle supprime également
la mention de la qualité commune ou toute référence explicite
à l’objet évoqué laissant au seul contexte le soin de signaler
le sens. Et ce sont ces dernières catégories de métaphores,
plus complexes à décoder que SLT utilise. Nous donnerons
quelques exemples. « Un faible vrombissement arrivait dans
les oreilles mortes du docteur. Mais comment sortir un mot
de cette gorge creusée et pimentée » (LVD, p.33). Dans cette
citation, attardons nous sur « oreilles mortes ».Un docteur qui
a des oreilles dure de varan projette l’image d’un handicapé
par rapport à sa profession et pourra se comporter comme un
dément comme un arbitre d’un match de football qui est
fou.(cf. Le prologue, LPS, p.5). Huénumadji Afan exprime
bien cette démence dans la formule boutade suivante : « Le
209
Bernard Cocula et Claude Peyroutet, Didactique de l’expression : de la
théorie à la pratique, Paris, 1978, p.126 ;
331
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
chirurgien est un boucher est docteur investi pour conduire
les patients à l’abattoir210 » Cette formule qui met e cause la
compétence des institutions et des individus qui y travaillent
est symptomatique de la situation décrite par SLT. En effet, à
l’hôpital d’Hozana les patients vivent une atmosphère de
psychose que le dramaturge peint avec réalisme. L’impasse
faite de longues attentes crée un tel désespoir que le mai des
patients s’aggrave. Mallot l’un des patient nous livres ses
observations : « Des gens poussent un mort qu’ils pleurent
bruyamment jusqu’au fond du couloir où ils prennent
l’ascenseur » (JSC, p.115) Il est donc évident que dans cette
structuration, le signifié « hôpital » ne renvoie pas forcément
à un même signifiant. Dans cet univers axiologique, cette
isotopie suggère le « mouroir » En réalité, dans cet indice de
spatialité la mascarade, la magouille et surtout le népotisme
font bon ménage. « Vous êtes le Monsieur d’hier. Essayez
toujours. Précisez que c’est mon père, son oncle qui payait
ses études.» (JSC, p.116) Ce dialogue entre Mallot et
l’assistant qui lui opposait un refus catégorique de voir le
Docteur est assez significatif pour expliquer les pratiques
népotiques au quotidien du Docteur qui n’est pas en service
pour le cas de saligauds, nécessite qu’on soit un membre de
210
Huénumadji Afan, « Ensemble bâtir l’avenir » in Propos
Scientifiques n° 10, Lomé, 1990, p.16.
332
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
sa famille. Pour tout dire l’hôpital est un lieu qui maltraite la
vie ire la tue. C’est aussi cela l’identité de l’Afrique.
2.3-L’allégorie et l’utopie
L’allégorie et l’utopie son des moyens de suggérer de
façon sensible les idées, les sensations et les valeurs. Le
manque de liberté d’expression oblige SLT à être prudent, et
à bien peser ses mots car les dictateurs sont prompts à punir
les écrivains qui touchent à leur chasse gardée. L’allégorie du
match est un signe de prudence et de dérision chez l’écrivain.
Ecoutons ce prologue qui figure sous une forme animée
l’idée que SLT veut révéler directement :
« Ça commence en ce siècle dangereux. Qu’on l’ouvre ou qu’on le ferme,
cette parenthèse de sang- cette parenthèse d’entrailles. Ça commence
mais ça ne finit plus. Ça commence comme un match de football : quatre-
vingt dix minutes, deux mi-temps, vingt deux joueurs, trois arbitres, c’est
la vie vue de dehors de la vue. Or les jeux de fin de monde sont jeux
d’enfants : rien qu’on pourrait prendre de tragique, avec cet ami qui vous
affirme que la situation est à la limite distrayante. Mais pas d’Afrique, s’il
vous plait ! Pas d’Afrique dans ce match qui oppose deux parenthèses :
les onze du sang contre les onze des entrailles- évidemment la situation
est distrayante et la règle du football, nous la connaissons tous : « Jamais
de passe à un jouer marqué » Maintenant que tous les joueurs sont
marqués, à qui faire cette passe de viande, à qui faire cette passe d’Etat
333
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
Civil, cette passe d’identité en chair ? Nous vous la faisons. Tant pis pour
qui la perdra. L’arbitre est fou : il siffle à l’envers » (LPS, p.5)
Dans ce prologue, c’est bien de l’Afrique qu’il s’agit dans
cette description imaginaire honteuse. En effet, l’Afrique
donne à voir des images eschatologiques couplées de
renversement de valeurs, des actions que les déments ne
sauraient accomplir sont celles qui sont prescrite Sur le plan
économique, on note une paupérisation de la population. Sur
le plan
socioculturel, la confiance sociale s'est amenuisée avec les
crises politiques et socioéconomiques dans presque toutes
l’Afrique. Les vraies valeurs de tolérance, de non violence,
d'honnêteté, de sens civique s'effritent au profit de la
recherche d'intérêt personnel. La corruption existe dans les
pratiques quotidiennes de la population avec un certain
manque de transparence dans la gestion publique. La violence
s'installe dans les coeurs et prend des allures incontrôlées lors
des échéances électorales. Il n’est de secret pour personne
aujourd’hui que la nouvelle carte d’identité de l’Afrique,
c’est le tripatouillage des lois fondamentales qui débouchent
sur des élections contestées et carnassières engendrant la
transhumance humaine.
334
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
2.3-Le réalisme magique
Le mot réalisme magique est à considérer comme une
écriture qui s’attache au non- exceptionnelle, à ce qui existe
abondamment. Dans cette perspective, le réalisme n’est pas
seulement la description de ce qui est réel mais l’absence de
cette recherche de ce qui a une existence exceptionnelle.
Cette définition n’évacue pas la fiction, mais l’englobe. C’est
an cette double orientation qu’il faut caractériser les
nouvelles écritures.
Les nouvelles écritures ont-elles réalistes au sens de
descriptrices de la réalité. A cette question Sylvain Bemba
parle de merveilleux réaliste. L’expression de Jacques
Stéphane Alexis. Mais dans leur majorité les écrivains ont
préféré celle de « réalisme magique »
« Il n’y a pas de rupture entre certain réel et la vie telle que nous la
connaissons. En littérature, on défriche toujours une forme du réel qui
n’est pas immédiatement perceptible et cette sorte d’inter-monde est
située entre la réalité et la vie. Comment faire en sorte que l’écriture
puisse rendre compte, aussi imparfaitement que ce soit, de ce triple
registre : le réel dans la dimension perceptible, la face cachée de même
335
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
réel dans la dimension imperceptible et enfin le rêve au sens le plus
large » 211
Pour la plupart des écrivains congolais, les racines de ce
réalisme sont enfouies dans l’enfance où déjà les veillées de
contes autour de feux où ce que racontaient les vieux effaçait
la frontière entre le réel et l’imaginaire. Ce réalisme
merveilleux s’apparente chez SLT à la technique de
camouflage interprétable comme une façon de fuir le réel.
Même considéré comme un refuge, cette technique permet à
l’écrivain de poser aux lecteurs des questions sur le sens de
leur vie. Une manière très riche de rendre compte du vécu de
l’homme qui aspire à quelque chose d’autre que le réel. En
rendant la réalité plus prosaïque, le narrateur le disqualifie et
explore une piste de lecture dirigée vers le merveilleux et
l’onirique. Des éléments de la nature participent à ce type à la
mise en place de ce merveilleux fantastique. Le retour des
morts qui prennent la parole fait partie de cet univers
fantastique. Le fantastique est un procédé littéraire dont le
symbolisme st qu’on ne tue pas les idées puis qu’en voulant
le aire on immortalise l’auteur. Le fantastique utilise des
scénarios motifs des nouvelles écritures par exemple
l’horreur qui peuple les espaces imaginaires crées de toutes
211
Brezault et al.1989, Conversations congolaises, Paris,
L’Harmattan, p.22.
336
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
pièces par SLT. L’interaction entre l’univers fantastique et
réaliste crée un espace culturel où convergent toutes les
cultures. En suggérant une incertitude entre sur les
fondements même du récit réaliste et invraisemblable, le récit
fantastique établissent un rapport entre la mythologie
littéraire et la mythologie politique. Celles-ci se meuvent
dans un univers ubuesque où le terrorisme, les assassinats et
autres escadrons de la mort dépasse le monde imaginable
pour rejoindre le spectre de l’histoire dont la réalité échappe,
dans la logique vraisemblable, à toute représentation pour
être le lieu de l’innommable qui réduit et schématise le réel,
le nommable de l’histoire. Comme pour dire vrai, il faut
mentir et que pour raconter l’histoire innommable dans la
réalité quotidienne ou fictive, il fallait parler d’autres choses
que l’imaginable. En définitive, le réel tansien prend une
coloration fantaisiste, mythique, mystique, magique en un
mot tropical. Le cas de la « semaine des vierges » dans LVD
où le guide providentiel satisfait ses désirs sexuels dans un
contexte onirique est un exemple. Ce merveilleux fantastique
permet de faire une expérience de « au-delà » en s’inscrivant
dans la logique de ce qu’Arthur Rimbaud appelle la
« descente aux enfers »212
212
Arthur Rimbaud, cité par Jean Monard et Michel Reich in Le
merveilleux et le fantastique, Paris, Collection Belloc, 1987, p.7.
337
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
CONCLUSION
La figuration de l’espace et la représentation des lieux
étant les éléments majeurs de la géocritique cette étude nous
a servi de tremplin pour donner l’image de l’Afrique dans
l’univers diégétique de SLT. L’espace étant le réceptacle
dans lequel se déroule tous les rapports sociaux, les
indications spatiales dans cette écriture ont permis d’assurer
l’invraisemblance de la diégèse en constituant les repères de
l’univers imagé. Ces repères peuvent se référer à des réalités
existant hors du texte et c’est ce qui a permis d’envisager par
endroits, la signification des espaces : la toposémie.
L’importance de l’onomastique dans l’œuvre de Sony étant
connu, les toponymes déploient dans son écritures une
inventivité certes décorative et ludique, mais pas seulement.
Elle est aussi ontologique car attribuer un nom c’est appeler à
l’existence, fût-elle fictionnelle ou signifiante.
Grâce à la distanciation et aux techniques de camouflage,
SLT est parvenu à décrire l’Afrique, le Zaïre, l’Angola, le
Togo sans les citer. Cette invraisemblance renvoie à des
espaces africains atypiques et des époques que d’autres
études peuvent aider à déterminer avec précision. Mais la
plupart du temps SLT brouille les pistes en renvoyant les
événements aux mythes. La virtuosité de SLT s’illustre par sa
338
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
désinvolture langagière où se mêlent fantastique et le monde
familier. Il s’agit d’une écriture qui fige les personnages dans
leur ridicule et grossièretés. La fantaisie, l’utilisation des
symboles, l’utopie et le comique sont des procédés littéraires
mis en évidence par SLT. Georges Ngal, dans une étude
réalisée sur LEH et LVD affirme que « Le contexte
géographique dans ces deux romans se situe dans l’actuel
Congo, l’actuel Zaïre et l’actuel Angola »Mais pour le poète
togolais Améla Janvier LEH renverrait au Togo eu égard aux
arguments déjà avancés. Voilà une écriture qui plonge autant
de lecteurs et de critiques dans un anonymat topologique
brisant ainsi toutes les frontières de référentialité par la
transfiguration des événements. C’est aussi cela l’objectif de
la méthode géocritique. Dans l’analyse du discours, l’on peut
soutenir qu’est présuppositionnel tout énoncé qui affirme
sans dire ou qui asserte sans informer. Cela revient à dire que
l’énoncé présuppositionnel n’informe pas dans l’immédiateté
des termes de l’énonciation, il informe au-delà d’eux ; par
conséquent, il « sub-informe ». Grâce à ce choix beaucoup
d’écrivains ont esquivé la colère et le danger permanent que
constituent les guides providentiels qui peuplent l’Afrique,
prompts à punir les écrivains et artistes qui tentent d’arracher
un seul poil de leur narine.
339
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
Référentialité et enjeux de la construction de l’Afrique
dans la littérature française des lumières
François Bruno TRAORE Université de Cocody – UFR
LLC – Département de Lettres Modernes
La constitution d’une pensée européenne cosmopolite dès
la fin du XVIIe siècle est le produit d’errances intellectuelles
qui connaissent une expansion particulière au siècle des
Lumières et bien après. Favorisée par les voyages maritimes,
l’extension des connaissances géographiques ne va pas sans
un culte de l’étranger dont rendirent compte ce que l’on a
appelé à l’époque, les relations de voyage. Cette littérature
reprend et développe des types humains stéréotypés, comme
la figure du bon sauvage du Nouveau Monde, le Mahométan
voluptueux, l’Oriental ou le Chinois lettré et religieux ou
encore l’Africain anthropophage.
Au XVIIIe siècle, l’on enregistre l’émergence d’une
littérature – qui tient davantage d’une posture d’écriture que
d’un genre ou d’une forme littéraire à part entière – pour
laquelle le voyage est un motif qui permet la vulgarisation
d’idées telles la condamnation de la décadence morale de la
civilisation et l’appel de l’ailleurs, univers de nature, de vertu
340
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
et de bonheur simple, de fait incompatible avec la civilisation
européenne corrompue.
Le rapport à l’Afrique est diversement apprécié par chacun
des écrivains qui prennent cette contrée pour objet littéraire.
Ils en arrivent, indépendamment des raisons qui motivent leur
engagement, à une aperception ou à une perception déformée
du vécu africain. Déterminer la position d’écriture, les choix
littéraires et les formes du regard manifesté par l’écrivain –
re-présentation ou construction de l’Africain –, entreprendre
une poétique des interactions entre espaces humains et
littérature, examiner la spécificité du fonctionnement
référentiel du texte littéraire ou, ainsi que le présente B.
Westphal, sa « référentialité »213, tels sont les objectifs de la
présente étude. En d’autres mots, il s’agira d’élucider les
rapports que certains écrivains des Lumières ont entretenu
213
. Au sujet de la référentialité, Caroline Doudet, présentant l’ouvrage de
B. Westphal – La Géocritique. Réel, fiction, espace, Paris, Ed. de Minuit,
coll. « Paradoxe », 2007 – et commentant le IIIe chapitre –
« Référentialité », s’interroge : « L’espace représenté en littérature est-il
coupé de ce qui lui est extérieur (comme le défendent les structuralistes)
ou alors interagit-il avec lui ? » (p. 162). Et C. Doudet d’indiquer que
Westphal opte pour la seconde possibilité. Cette dernière hypothèse
aboutit à « une théorie des interfaces, lignes de communication entre le
réel et le fictionnel qui interagissent l’un avec l’autre ». C. Doudet,
« Géocritique : théorie, méthodologie, pratique », Acta Fabula, Mai 2008
(Vol. 9, n°5), URL : www. Fabula . org / revue / [Link].
341
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
avec l’Africain, avec ou sans a priori, habités par l’idée de cet
Autre culturellement différent.
De ce point de vue, naissent diverses préoccupations
auxquelles il nous importe d’apporter des réponses explicites.
Nous nous interrogeons par exemple sur le choix du mode de
représentation de l’Africain, de sa culture et de sa terre.
Nègre, Sauvage, Indigène, Cannibale, Paresseux, Bonasse,
Africain, Noir, etc., quelle est la terminologie la plus usitée
par les écrivains et, dans quelle intention, pour désigner
l’Africain ? Comment cet Autre, qu’incarne la figure de
l’Africain, surgit-il ou, à tout le moins, s’invite-t-il au cœur
de la littérature des Lumières et des débats qu’elle suscite et
entretient ? Les écrivains ont-ils adhéré à des mythes ou
cultivé des préjugés sur l’Afrique ? Y a-t-il chez eux une
confrontation entre réel et imaginaire ? Si oui, quel en est le
sens ? Parviennent-ils et, au prix de quel sacrifice, à
maintenir l’équilibre entre fiction, témoignage, fantasme,
fantastique et vérité ? Enfin, peut-on considérer que cette
littérature se fixe des règles d’écriture et des limites ?
Divers textes et auteurs nous paraissent illustrer cette
problématique de la meilleure manière qui soit ; les
navigateurs Bougainville et La Pérouse, ainsi que les
philosophes Montesquieu, Diderot, Voltaire, Condorcet et
342
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
Rousseau, servent de supports à l’illustration de notre
argumentaire. Ils évoquent tous le thème du voyage, de la
découverte d’autres espaces que ceux de la France et, partant,
d’êtres et de cultures nouveaux.
I – APPROCHE GEOCRITIQUE, THEORIE DE LA
REFERENTIALITE ET ENJEUX DE LA CONSTRUCTION
LITTERAIRE DE L’AFRIQUE
La Géocritique postule, à travers le principe de la
Référentialité, que réel et fiction entretiennent une relation et,
en conséquence, s’interactivent. La référence à l’Afrique dans
la littérature française des Lumières représente un enjeu
important, dans la mesure où la construction littéraire de
l’Afrique est le signe que la spatialité est révélatrice d’un
discours sous-jacent, expression d’une curiosité souvent mal
employée. Par le moyen intellectuel de la mimésis « le degré
de vraisemblance de la figuration d’un lieu, d’un corps, d’un
espace, etc. […] », l’œuvre littéraire est tributaire pour
l’essentiel de l’espace – du monde réel – dont elle est une
représentation. Imitation, figuration ou vraisemblance,
mimésis fonctionnelle en un mot, l’Afrique – et au-delà
l’Africain – est prise comme le référent exclusif d’une
certaine littérature française des Lumières – la littérature de
voyage. Cette élection d’un continent autrement exotique et
343
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
cadre naturel de l’autre implique à l’évidence un enjeu que
traduisent le regard et la pensée sans cesse dynamiques de
l’Européen, fussent-ils consciemment ou non biaisés.
Sur quelles vérités établies, contrefaites ou simplement
putatives repose le discours littéraire français moderne sur
l’Afrique ? Quelles sont les formes d’une géocritique de
l’Afrique dans la littérature française des Lumières ? Les
fictions situées en Afrique démentent-elles ou accréditent-
elles le régime de véridiction qui les sous-tend ? Comment
cet Autre culturellement différent apparaît-il au cœur de la
littérature des Lumières et des débats qu’elle induit ? Les
écrivains ont-ils adhéré à des mythes ou cultivé des préjugés
sur l’Afrique ?
Pour C. Kerbrat-Orecchioni, « Nous sommes prêts à
tomber dans le piège de la fiction, et à confondre diégèse et
réalité »214. Dans le même esprit, Harry Morgan estime
qu’ « une peinture ne serait donc jamais réaliste, elle consisterait
uniquement en poncifs, et l’amateur d’art qui trouverait que « c’est la
nature même » serait en réalité victime d’un phénomène appelé illusion
214
. C. Kerbrat-Orecchioni, « Le texte littéraire : non référence, auto-
référence, ou référence fictionnelle ? », Texte, n°1, 1982, p. 27.
344
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
référentielle, qui lui ferait confondre ces poncifs avec une prétendue
« représentation » de la réalité, qui n’existe pas »215.
Le récit factuel et le récit fictionnel entretiennent une
relation qui pose le principe d’une construction de la réalité.
Est-il possible que le réel investisse l’univers littéraire,
fictionnel, tout en « conservant » toutes ses caractéristiques,
ses traits définitoires ? La force de représentation de la
littérature est-elle à même d’établir le degré de référentialité
du texte pour le rendre fonctionnel quant à une étude des
modalités de sa signification ? La plupart des textes qui
prennent l’Afrique et l’Africain pour sujet d’étude sont
réalistes, très proches du vécu quotidien de cet espace objet
de toutes les curiosités. Mais par le fait d’une erreur
d’appréciation, par choix esthétique ou idéologique ou encore
par le fait d’un dérapage – conscient ou non –, la littérature
qui prend l’Afrique pour sujet obéit à l’enjeu de (re)
construire cet espace pour le faire signifier selon une vision
toujours « très personnalisée », prétendument originelle et
originale.
Il y a généralement une resémantisation du lieu représenté
dans l’univers fictionnel. Au-delà de l’interaction entre
215
. Harry Morgan, « Pour en finir avec le 20e siècle » : Anti-mimétisme
et anti-référentialité, The Adamantine, www. sdv. fr/
pages/adamantine/[Link] du 05 sept. 2008
345
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
espaces humains et littérature, entre l’Afrique, les Africains
et la littérature de voyage produite par les français de
« passage » ou qui regardent cette terre exotique de loin ou à
travers le prisme des textes des explorateurs, il existe chez les
écrivains français, une volonté de construire leur vision de
l’Afrique – consensus homotopique, où le lien entre le lieu
réel et sa représentation est manifeste […], ont au moins le
même nom et souvent la représentation s’appuie sur une série
de réalèmes »216. Une comparaison entre le lieu réel et sa
représentation littéraire révèle, dans le cas des textes relatifs à
l’Afrique, un « véridisme » de ce type d’écriture. Il existe une
relation mimétique avérée entre la fiction sur l’Afrique et
l’Afrique historique ; au-delà, il y a un projet sous-jacent de
(re)construction de l’Afrique mythique, pour la faire signifier
suivant une intentionnalité connotée idéologiquement – et
selon les exigences d’un contexte européen et français
nouveau. Cette dimension de l’espace et de sa représentation
sont évoqués par Westphal : « En somme, la représentation
fictionnalise motu proprio la souche d’où elle émane. La représentation,
qui est re-présentation, opère une actualisation décalée de cette souche
dans un nouveau contexte. Mais elle ne modifie pas exclusivement la
temporalité du monde ; elle agit aussi sur la spatialité »217.
216
. B. Westphal, La Géocritique. Réel, fiction, espace, Paris, Ed. de
Minuit, coll. « Paradoxe », p. 116, 2007.
217
. Idem, p. 127.
346
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
II – CURIOSITE ET ASPIRATION A LA DECOUVERTE DE
L’AUTRE
Au XVIIe siècle, la curiosité218 apparaît comme une
attitude à la fois individuelle et collective – au titre de son
influence sociale et de l’envergure de ce phénomène tout au
long du siècle – qui s’étend à toutes les questions sur
lesquelles elle s’exerce et sur lesquelles un savoir peut être
constitué. Cependant, une curiosité saine et bien tournée est à
distinguer d’une curiosité qui tourne en un décryptage des
ridicules et qui serait la position d’observation inconfortable
du moraliste.219 La curiosité que manifestèrent les voyageurs
du XVIIIe siècle était idéologiquement connotée, puisqu’il
s’agissait, pour ces écrivains soucieux d’humanisme, de
relativiser l’orgueil et la prétention françaises, de s’interroger
sur la validité du modèle français. Selon le cas, la curiosité
218
. À la fin du règne de Louis XIV, les intellectuels manifestent une
curiosité nouvelle face à la diversité des mœurs, des types de régimes et
de religions extérieurs à la France. Ils sont animés par un désir
d’ouverture au monde, univers mythique, autre alternative avérée à la
corruption de la civilisation en Europe.
219
. Voir l’exemple d’un curieux dans Francine Malot, ‘Un curieux :
Louis Chaduc (1564-1638)’, et Dominique Bertrand ‘L’optique curieuse
du moraliste ou comment concilier une curiosité bien tournée et le
décryptage des ridicules’, Colloque international La Curiosité au XVIIe
siècle, CERHAC, Clermont-Ferrand, les 20 et 21 novembre 2003.
347
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
des auteurs de récits de voyage est saine ou bien tournée,
lorsqu’elle tend à montrer l’Africain au XVIIIe siècle tel qu’il
est, alors qu’une autre forme de curiosité s’est délibérément
attachée à une présentation de l’Africain à partir d’une
déconstruction de celui-ci, fondée essentiellement sur le
décryptage de ses ridicules. Ainsi qu’il en est des Mémoires
du Cardinal de Retz220, la curiosité peut être cette avidité
manifestée dans l’optique de découvrir, de connaître ce qui
serait resté caché ou secret. Par cette disposition d’esprit qu’il
souhaite être celle de tout moraliste, il montre que la curiosité
manifestée par l’écrivain doit aboutir à la mise à nu du cœur
humain, tant de celui qui rapporte une observation que de
celui ou de ce qui est observé. En cela, le regard peut saisir
une image, ainsi qu’il en est de l’objet du regard qu’est
l’Africain, sous l’angle de la flatterie, de la restitution
objective du vécu ou du dénigrement. La Nature et la
Civilisation sont des questions qui suscitent une forte
curiosité chez les intellectuels de l’époque pour lesquels tout
savoir naît de la pensée qui, elle-même, s’enracine
progressivement et par bribes à partir d’une vision qui met en
doute des phénomènes de notre univers.
220
. Jean-François Paul de Gondi, Cardinal de Retz, Mémoires,
Amsterdam & Nancy, chez Jean-Baptiste Cusson, 1717.
348
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
La curiosité est donc le levain de l’aspiration des XVIIe et
XVIIIe siècles à la découverte des peuples étrangers au
nombre desquels l’Africain tient une place particulière par la
spécificité de sa terre et de sa culture, par les faits dont les
récits et autres traités scientifiques le rendent maître et, par
les préjugés – l’anthropophagie – qui prospèrent au sujet de
son espèce. Les Lumières s’ouvrent sur une critique des
traditions et des préjugés en interrogeant l’Histoire, mais
également les autres peuples dont la découverte est favorisée
par les expansions maritimes. Les philosophes du XVIIIe
siècle, comme les navigateurs et explorateurs de toute
extraction avant eux, fixent leur attention et leur réflexion sur
la condition de ces peuples étrangers au Christianisme, ainsi
que l’étude le montrera par la suite.
Peuplades voisines de l’état de nature – suggéré par le
mythe du Bon Sauvage rousseauiste – ou nations aux mœurs
hautement policées, telle la Chine, la figure de l’étranger est
diversement appréciée, avec ou sans complaisance, mais
assurément comme celui retenu dans une étroite relation
d’altérité qui, de fait, rend nécessaire le rapprochement. Mais
qui est cet Autre que se figure plus ou moins précisément
l’occidental ?
349
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
III – STATUT ET IDENTITE DE L’AFRICAIN
L’attitude des occidentaux – et celle de l’Européen en
particulier – traduit une obsession individuelle et/ou
collective – en tout cas sociale – quant à la découverte et à la
représentation de l’Autre. Les projets de découverte de
l’Africain semblent répondre à la fascination pour celui que
d’aucuns considèrent comme une espèce de singe évolué qui
Nous221 ressemble, mais qui n’est pas et jamais ne saurait être
Nous.
Pour les Européens, tout commence dès que se fait
pressante, omniprésente et progressivement valable, l’idée
selon laquelle la civilisation l’emporte de loin sur l’état de
nature. Toute manifestation primaire du règne humain ne
trouve d’espace de prédilection que dans la nature et tout ce
qui est primaire est – aussi et surtout – sauvage. La distance
entre les deux états précités est si grande qu’aucun des deux
univers n’a de connaissances exhaustives ni de l’autre ni de
lui-même. La distance qui sépare l’espace des Européens de
celui des Africains se trouve ainsi justifiée par la différence
221
. « Nous » est ici entendu dans le sens de cet Européen condescendant
qui se place au centre du monde et, qui ne saurait imaginer une autre
humanité que la sienne, supérieure en tout point et de tout temps. C’est là
la conception de quelques acteurs de la découverte de l’homme Noir, une
perception qu’il convient de nuancer.
350
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
identitaire, apparemment irréductible, qui caractérise chacun
des peuples. Dès lors, les préjugés entrent en ligne de compte
et radicalisent la relation supériorité/infériorité du soi envers
l’Autre.
Au XVIIIe siècle, l’Afrique et ses habitants apparaissent
ainsi dans un lointain ailleurs que les Européens s’imaginent
aux antipodes de toute civilisation dont les mœurs sont
policées. L’Autre africain n’est pas perçu comme un
semblable parce que vécu dans la plus grande différence,
dans la distinction. Mais l’occidental ne peut ignorer
l’Africain ; mieux, cet autre qu’est le Noir en arrive à
déterminer le Blanc. En effet, l’image que se fait le Blanc de
sa personne est désormais comparée à celle du Noir. Ainsi, en
se fondant sur la conviction et la conscience intérieure de sa
supériorité, le Blanc déconsidère-t-il le Noir. L’Afrique
apparaît soudain comme ce lieu où se situe, au-delà du
partenaire imaginaire, ce qui, antérieur et extérieur au sujet
européen, le préoccupe au point de susciter un inusable désir
de découverte et de connaissance.
C’est parce qu’il est perçu, vécu et appréhendé comme
différent de l’Européen que l’Africain est l’objet en Occident
d’une constante curiosité sociale et littéraire. Il apparaît dans
le langage sous une multitude d’appellations qui se révèlent
toutes comme une tentative d’approche et d’identification de
351
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
cet être non ordinaire : Nègre, Sauvage, Indigène, Cannibale,
Paresseux, Bonasse, Africain, Noir, etc. Le registre des
termes utilisés pour désigner l’Africain est des plus riches. À
l’origine, il ne s’agit pas de discréditer cet autre que
l’Européen est en train d’apprendre à connaître ; chaque
terme est caractéristique d’une désignation que l’on estime
plus ou moins convenir à cet être particulier. À priori, aucune
intentionnalité ne détermine l’utilisation d’un tel vocabulaire.
Pourtant, il faut bien reconnaître que cette identification de
l’Africain l’abaisse et le maintient dans une position
d’infériorité raciale, culturelle et intellectuelle.
Mais selon quelles modalités cet Autre surgit-il ou, à tout
le moins, s’invite-t-il au cœur de la littérature des Lumières et
des débats qu’elle suscite ? A l’origine, les récits, traités
scientifiques et autres écrits produits par les explorateurs et
navigateurs qui se sont essayés à la découverte des plus
lointaines contrées de la terre font abondamment cas de cette
curieuse humanité dont l’Africain est le sujet. Mais le statut
et l’identité premiers du Noir sont avant tout déterminés par
ce qu’en disent les Saintes Écritures et l’Église.
352
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
IV – L’AFRIQUE ET LES AFRICAINS DANS LA
PERCEPTION DE L’OCCIDENT CHRETIEN
Les archétypes du Noir dans la vision occidentale222 et
spécifiquement dans le discours littéraire des Lumières
françaises, empruntent à une récurrente perception chrétienne
dont les sources sont connues. Tout part du mythe de la
malédiction de Cham,223 donc du Noir, définitivement entré
en disgrâce aux yeux du Père céleste. Puis progressivement,
l’Église laisse se créer des mythes négateurs sur les Noirs et
l’Afrique, les textes bibliques faisant manifestement l’objet
d’une manipulation légitimatrice. Ainsi, Eanes de Zurara
trouve-t-il à travers cette rhétorique pernicieuse, les
fondements de l’entreprise esclavagiste : « Si leurs corps
étaient en esclavage, cette disgrâce était peu de chose en
222
. Entendu comme le modèle sur lequel se sont construits le discours
social et la littérature française dont nous ferons cas et ainsi que le
pensent Jung et ses disciples, comme « contenu de l’inconscient collectif
qui apparaît dans les productions culturelles d’un peuple, dans
l’imaginaire d’un sujet », Carl G. Jung, Dialectique du Moi et de
l’inconscient, Paris, Folio, 1999, p. 32.
223
. À l’origine, une confusion laisse croire qu’au lieu du fils Canaan,
c’est le père Cham qui est l’objet d’une malédiction, symbolisant ainsi la
réprobation éternelle de toute sa descendance. Voir le livre de la Genèse,
9 : 18-28.
353
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
comparaison du bonheur de leurs âmes qui accéderaient ainsi
éternellement à la véritable libération ».224 Hagiographe de
l’infant Henri le Navigateur, Zurara est un ethnologue avant
la lettre en ce sens qu’il s’intéresse à la faune, à la flore et aux
mœurs des indigènes des rivages africains. Chroniqueur
officiel, il insiste sur la condition de captifs, d’esclaves et sur
la couleur de la peau noire des Africains. Mais il s’agit, pour
Zurara, d’adopter une rhétorique esclavagiste formulée au
XVe siècle pour distinguer les types de personnes qu’il est
donné aux voyageurs de découvrir en Afrique.
À l’évidence, cette perception conditionne les
occidentaux, dans leur ensemble, à accepter la caution de
l’institution religieuse, mère de toutes les vertus chrétiennes,
pour un discours qui fonde l’idée de l’infériorité des Noirs et
de l’Afrique. Cet argumentaire, qui correspondrait au dessein
de Dieu, apporte aux nations chrétiennes, toute la justification
qui faisait défaut dans leurs entreprises esclavagistes.
L’Afrique, longtemps terra icognita, est redécouverte par
Henri le Navigateur dès le 18 février 1416. Quelques siècles
plus tard, soit en 1873, date de la célèbre prière indulgenciée
de Pie IX, à travers la Sacrée Congrégation des Indulgences
224
Eanes de Zurara, Chronique de Guinée (1446), traduction française de
Léon Bourdon et Roger Ricard, mémoire de l’IFAN, 60, 1960, p. 87.
354
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
pour la Conversion et le Salut des Noirs d’Afrique assis selon
lui dans les ténèbres et à l’ombre de la mort, les intentions de
l’Eglise sont demeurées les mêmes : « … afin que Dieu Tout-
puissant ôte la malédiction de Cham de leur cœur et leur
accorde sa bénédiction ».225 C’est sur la base de tels
fondements que s’organisera l’entreprise coloniale au XIXe
siècle.
Le regard et le discours portés sur l’Afrique et les Noirs
n’ont jamais su échapper à l’emprise idéologique d’une telle
perception. En conséquence, c’est sur une imagologie active
que s’est fondée la majorité des discours qui prennent
l’Afrique pour objet de connaissance ou de simple curiosité.
Assurément, l’image du Noir et de sa terre est tributaire des
obsessions collectives de l’occidental, lui-même structuré par
un discours et une profusion d’images reçues en terres
majoritairement chrétiennes. Toutefois, ce lyrisme chrétien
mensonger sera en butte aux philosophes du XVIIIe siècle qui
s’appliqueront à discréditer une telle opinion qui emprunte à
des mythes et préjugés tendancieux.
La construction de l’Africain dans la littérature des
Lumières est une réaction des intellectuels face à un
225
. « Ut Deus omnipotens auferat maledictionem Chami a cordibus
eorum detque benedictionem… ».
355
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
imaginaire de l’humanité nègre qui se déploie à travers une
diversité de récits travaillant pour la plupart à établir l’idée
d’une prépondérance de l’Occident sur l’Afrique. Sur quelle
légitimité intellectuelle se fonde une telle perception … et
son contraire, savamment entretenues dans la littérature
française de la même époque ? Quelle est la représentation
que les écrivains des Lumières privilégient dans leurs
œuvres ?
356
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
V – PERCEPTION ET REPRESENTATION INTELLECTUELLE
ET PHILOSOPHIQUE DE L’AFRIQUE NOIRE DANS LA
LITTERATURE DES LUMIERES
Si presque aucune référence n’est faite à l’Afrique ni aux
Noirs dans la littérature française humaniste et classique, il en
va autrement de celle du XVIIIe siècle.226 C’est la question de
l’esclavage qui précipite l’Afrique et le Noir au cœur du
débat social et littéraire des Lumières. L’influence de la
Constitution américaine et de la Déclaration universelle des
droits de l’homme est avérée quant à la lutte pour assurer à
tout être, y compris au Noir, un minimum d’humanité.
Montesquieu se signale comme le premier auteur dont les
écrits s’attachent au Noir. Cependant, son discours est à
considérer avec la plus grande prudence, parce qu’il n’a de
cesse d’ironiser sur la perception simpliste que l’on a de
l’Africain. À l’adresse des gouvernements et des nations
chrétiennes européennes, Montesquieu lance un pavé dans la
mare : « Ceux dont il s’agit sont noirs depuis les pieds
jusqu’à la tête ; […] On ne peut se mettre dans l’esprit que
Dieu, qui est un être très sage, ait mis une âme, surtout
226
. C’est en substance ce qu’indique Russel P. Jameson dans
Montesquieu et l’esclavage. Étude sur les origines de l’opinion anti-
esclavagiste en France au XVIIIe siècle, Paris, Hachette, 1911.
357
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
bonne, dans un corps tout noir »227. Puis, il attaque : « Il est
impossible que nous supposions que ces gens-là soient des
hommes ; parce que, si nous les supposions des hommes, on
commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes
chrétiens ».228 Pour Montesquieu, les lois édictées par les
nations policées restent des références constantes auxquelles
il recourt, non sans évoquer au passage les incohérences des
principes chrétiens : « Si j’avais à soutenir le droit que nous
avons eu de rendre les nègres esclaves, voici ce que je dirais :
les peuples d’Europe ayant exterminé ceux de l’Amérique, ils
ont dû mettre en esclavage ceux de l’Afrique, pour s’en servir
à défricher tant de terres ».229 Cette position conforte
la thèse des partisans d’une dénonciation philosophique de
l’image négative que l’Eglise a essaimé sur l’Afrique et le
Noir en Europe.
Trois formes de récits de voyages rassemblés s’interrogent
sur la diversité des peuples et des cultures du monde : le récit
de voyage imaginaire, qui s’illustre par des références
fantastiques, voire extraordinaires comme le Voyage de
227
. Montesquieu, L’esprit des lois, Genève, Barrillot & fils, 1748, Chap.
IV, 5.
228
. Montesquieu, L’esprit, IV, 5.
229
. Montesquieu, L’esprit, XV.
358
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
Gulliver de J. Swift ;230 le récit de voyage tel celui
, du navigateur
Louis-Antoine de Bougainville ;231 et enfin la réflexion
philosophique, comme celle de Diderot, en marge de
232
l’authentique voyage du navigateur. Cette approche
constitue une nouvelle perspective qui permet à
l’encyclopédiste de faire une apologie des mœurs naturelles
et de dénoncer, à l’occasion, le colonialisme.
Dans la perception didérotienne de la notion d’extranéité,
l’on peut considérer que l’Africain partage avec le Tahitien
du Supplément, une même et triste communauté de destin
qu’il exprime au moyen de termes sans équivoques : «
Pleurez malheureux Tahitiens ! Pleurez ; mais que ce soit de
l’arrivée, et non du départ de ces hommes ambitieux et
méchants : un jour, vous les connaîtrez mieux […] Un jour,
vous servirez sous eux, aussi corrompus, aussi vils, aussi
230
. L’ouvrage de Jonathan Swift a été traduit par Pierre François Guyot-
Desfontaines, sous le titre Voyages du capitaine Lemuel Gulliver, avec
cinq éditions dans la seule année 1727.
231
. L.-A. de Bougainville (1729-1811) accomplit un voyage autour du
monde entre 1766 et 1769 ; il publie ses notes en 1771.
232
. Dans le Supplément au Voyage de Bougainville, ou Dialogue entre A.
et B. sur l’inconvénient d’attacher des idées à certaines actions physiques
qui n’en comportent pas, 1772-1779.
359
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
malheureux qu’eux…», fait-il dire au Vieillard.233 Il en est de
même pour le Noir bonasse, naïf et peu enclin à la méfiance ;
c’est ce qui lui vaut d’être soumis, de la manière la plus
pacifique possible qu’autorise le discours de la ruse.
Défenseur des valeurs humaines chères au siècle des
Lumières, tolérance, justice, vérité, liberté et bonheur, entre
autres, Diderot dénonce l’acharnement intéressé des
occidentaux qu’il accuse ainsi d’être les pourvoyeurs de
malheur dans les contrées qualifiées de sauvages, et dans le
seul et réel intérêt de les réduire à l’exploitation. Pour susciter
une réaction à la résistance, il expose en peu de mots ce qui
lui paraît être le point de vue du prétendu sauvage, toujours
par la voix du Vieillard qui s’adresse cette fois à l’homme
Blanc : « nous sommes innocents, nous sommes heureux ; et
tu ne peux que nuire à notre bonheur. Nous suivons le pur
instinct de la nature ; et tu as tenté d’effacer de nos âmes son
caractère. Ici tout est à tous ; et tu nous as prêché je ne sais
quelle distinction du tien et du mien ».234
233
. Denis Diderot, Supplément au voyage, dans Diderot, Œuvres
philosophiques. éd. P. Vernière, Paris, Éditions Garnier Frères, 1964, p.
468.
234
. Denis Diderot, Supplément au voyage, p. 468.
360
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
Les études sur Diderot235 révèlent un engagement ferme
du philosophe dans le débat autour du Noir. Mieux, dans
l’échange entre le Tahitien et l’Européen, il montre le
raisonnement infaillible du premier – alors qu’on le
représentait généralement imparfait et incapable de
raisonnement – et souligne le non-sens de l’attitude
occidentale : « Tu es le plus fort ! […]. Tu n’es pas esclave :
tu souffrirais plutôt la mort que de l’être, et tu veux nous
asservir ».236 L’Histoire des deux Indes, dont la profonde
influence a marqué la vision de l’autre en général, donc aussi
de l’Africain, prend fait et cause pour les Noirs et en donne
une image valorisante. Ainsi, le texte atteste-t-il qu’« il ne
manque aux Nègres qu’un chef assez courageux pour les
conduire à la vengeance et au carnage. Où est-il ce grand
homme, que la nature doit peut-être à l’honneur de l’espèce
humaine ? Où est-il ce Spartacus nouveau ? ».237
235
. Voir Michèle Duchet, Anthropologie et histoire au siècle des
Lumières, Paris, Albin Michel, 1995, p. 406-75.
236
. Diderot, Supplément au voyage de Bougainville, Chap. II, Paris, Le
Livre de Poche, 1995, p. 41-42.
237
. Guillaume Raynal (abbé), Histoire des deux Indes, Paris, Durand, 2è
éd. 1774, Livre XI, chap. XXI ; Livre XIII, chap. XXVII, p. 432. Sur
Raynal et son ouvrage, voir les volumes SVEC 333 (1995) et SVEC 12
(2000).
361
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
Après Diderot, le récit de La Pérouse238 engage lui aussi le
XVIIIe siècle dans le débat sur ce que l’ailleurs enseigne aux
Européens. Sa représentation de l’Autre et de l’étranger en
général tient, selon lui, d’une observation réelle et consiste en
une véritable relation de voyage de navigateur. Il reconnaît à
l’Autre239 d’exister par la nature : « Ils étaient si riches, ils
avaient si peu de besoins qu’ils dédaignaient nos instruments
de fer et nos étoffes et ne voulaient que des rasades : comblés
de biens réels, ils ne désiraient que des inutilités ».240
Malheureusement, d’autres propos du navigateur laissent
planer une ambiguïté qui ne paraît pas innocente. Elle semble
traduire une relative méconnaissance de l’étranger qui se
trouve discrédité de fait :
Quelle imagination ne se peindrait le bonheur dans un séjour aussi
délicieux ! Ces insulaires, disions-nous sans cesse, sont sans doute les
plus heureux habitants de la terre ; […] ils n’ont d’autre soin que celui
d’élever des oiseaux et, comme le premier homme, de cueillir sans aucun
travail les fruits qui croissent sur leurs têtes. Nous nous trompions ; ce
beau séjour n’était pas celui de l’innocence. […] La nature avait sans
238
. La Pérouse, Le Voyage autour du monde (1797), voyage
d’exploration maritime autour du monde (1785 et 1788), Paris, La
Découverte, Coll. « Poche », 2005.
239
. Il est ici question des mœurs et des habitants de l’île de Manua –
Archipel des Samoa.
240
. La Pérouse, Le Voyage, p. 460.
362
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
doute laissé cette empreinte241 sur la figure de ces Indiens pour avertir que
l’homme presque sauvage et dans l’anarchie est un être plus méchant que
les animaux les plus féroces.242
Cette perception contribue à l’imaginaire des mœurs
hostiles et cannibales de cet Autre que la civilisation n’a
guère absout de l’instinct primitif dans l’inconscient collectif
européen et occidental. On le voit, le navigateur se fait très
clair ; il dénonce la présomption dangereuse et criminelle de
ceux qui imposent leur vérité aux autres par la force. Le lien
entre ces représentations de Tahitiens ou d’Indiens et celles
de l’Africain se situent au niveau de la commune
identification de ces peuples à des mœurs et à une candeur
naturelles, à un instinct pur et à une naïveté qui les
empêchent de se méfier de l’Autre, ici, du Blanc ou de
l’occidental. Le bonheur de l’Africain n’aurait duré que le
temps où il fut ignoré des Européens, entièrement livré à une
vie dans l’état de nature. Plus tard, la représentation de
l’Africain sera, selon le cas, partiellement ou entièrement
tributaire de celle des Tahitiens, des Indiens et de tout autre
étranger. Cependant, la représentation de l’Africain ne perd
pas sa spécificité.
241
. Allusion aux tatouages rituels et autres scarifications arborées par les
Indigènes.
242
. La Pérouse, idem.
363
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
La représentation uniformisée des étrangers en général, au
nombre desquels l’on compte l’Africain, n’est que le reflet de
la perception globalisante de certains auteurs de récits de
voyage. Au XVIIIe siècle, Voltaire tranche par l’évocation
d’un Africain, du Noir, en tant que celui-ci se différencie des
autres étrangers. Cette spécificité se situe au niveau du
caractère primitif du Noir, de la précarité ou, à tout le moins,
de l’insuffisance de ses facultés ; ce qui le rabaisse davantage
et le rapproche de l’animalité. Ceci aurait pour but d’attribuer
à l’Africain, une conscience – négative ? – qui affaiblisse sa
résistance morale et le rende favorable à la domination. Chez
Voltaire, toute réflexion constructive ou conforme à la réalité
est compromise par l’ampleur des préjugés sociaux et
religieux sur le Noir et l’Afrique. Le philosophe présente le
Noir comme une espèce humaine différente ; ainsi, provoque-
t-il un débat sur les fondements de l’unicité du genre humain.
À la différence des Européens, les Noirs apparaissent comme
une espèce non accomplie du vivant. Sa vision de la
supériorité de la race blanche est ainsi clairement exprimée,
en même temps que la réfutation de l’idée de l’égalité des
hommes. C’est par une habileté du raisonnement que Voltaire
établit cette idée :
Entendez-vous par sauvages, des animaux à deux pieds, marchant sur les
mains dans le besoin, isolés, errant dans les forêts, Salvatici, Salvaggi,
364
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
s’accouplant à l’aventure, oubliant les femmes auxquels ils se sont joints,
ne reconnaissant ni leurs fils ni leurs pères ; vivant en brutes, sans avoir ni
l’instinct ni les ressources des brutes ? On a écrit [allusion à Rousseau]
que cet état est le véritable état de l’homme, et que nous n’avons fait que
dégénérer misérablement depuis que nous l’avons quitté. Je ne crois pas
que cette vie solitaire, attribuée à nos pères, soit dans la nature
humaine.243
Comme il est possible de l’observer, en refusant le bien
fondé de l’idée rousseauiste du véritable état de l’homme
qu’est la solitude dans la nature, Voltaire rejette la part de cet
héritage collectif dans lequel il ne se reconnaît pas. Au-delà
de lui, ce sont toutes les nations aux mœurs policées, tous les
occidentaux et, en somme, la race blanche, qui affirment de
fait leur supériorité, qui se considèrent supérieurs à cet état de
nature grégaire des sauvages, dont ils n’épousent pas les
principes du bonheur. De fait, cette distinction entre les
préférences des sauvages et celles des personnes symbolisées
par Voltaire introduit une évidente inégalité entre les
hommes. Ses écrits sont sans équivoques sur la dépréciation
des Noirs : « Si leur intelligence n’est pas d’une autre espèce
que notre entendement, elle est fort inférieure ».244 Dans
Candide, l’intérêt qu’il porte au Noir est davantage fondé sur
243
. Voltaire, « Des sauvages », Essai sur les mœurs et l’esprit des
nations [1756], Paris, Garnier, 1983, T. I, p. 56.
244
. Voltaire, Essai sur les mœurs, tome II, Paris, Garnier, 1983, p. 805.
365
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
son statut d’esclave. Il fait exposer par le nègre de Surinam la
contradiction entre son état d’esclave et les préceptes
occidentaux : « Les fétiches hollandais qui m’ont converti me
disent tous les dimanches que nous sommes tous enfants
d’Adam, Blancs et Noirs. Je ne suis pas généalogiste ; mais si
ces prêcheurs disent vrai, nous sommes tous cousins issus de
germains. Or vous m’avouerez qu’on ne peut pas en user
avec ses parents d’une manière plus horrible ».245 Mais,
poursuivant son discours, Voltaire s’empresse d’adopter une
position qui justifie l’asservissement de l’homme noir et
laisse à la postérité l’idée d’une représentation nuancée – à la
fois constructive246 et déconstructive247 – de celui-ci : « Nous
n’achetons d’esclaves que chez les Nègres. On nous reproche
ce commerce : un peuple qui trafique ses enfants est plus
condamnable que l’acheteur : ce négoce démontre notre
supériorité ; celui qui se donne un maître était né pour en
avoir ».248
245
. Voltaire, Candide ou l’Optimisme, Paris, Gallimard, 1992, p. 93.
246
. « Ils sont hommes comme nous, ils sont rachetés du sang d’un Dieu
mort pour eux, et ensuite on les fait travailler comme des bêtes de
somme », Essai sur les mœurs, p. 379.
247
. « Ils combinent peu et ne paraissent pas faits ni pour les avantages ni
pour les abus de notre philosophie », Essai, p. 379.
248
. Voltaire, Idem, p. 805.
366
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
La dénonciation de l’esclavage fixe la plupart des écrits du
XVIIIe siècle qui évoquent la question du Noir. La
mobilisation de Condorcet s’oriente vers une défense de la
valeur des droits de l’homme et de la liberté dont le Noir est
en droit de jouir pleinement. L’engagement de Condorcet
tend à faire de cet Autre, un être humain à part entière, auquel
il importe de reconnaître les mêmes droits que ceux de
l’homme Blanc. Aux Noirs, il s’adresse en des termes clairs :
Quoique je ne sois pas de la même couleur que vous, je vous ai toujours
regardés comme mes frères. La nature vous a formés pour avoir le même
esprit, la même raison, les mêmes vertus que les Blancs. […] je sais
combien de fois votre fidélité, votre courage ont fait rougir vos maîtres
[…]. Mais cette injustice n’a été pour moi qu’une raison de plus pour
prendre, dans un pays libre, la défense de la liberté des hommes. 249
Comme ses pairs, Condorcet est caractérisé par un esprit
en mutation constante, tant le siècle est parcouru
d’événements qui ne manquent pas d’éveiller sa sensibilité.
Certes, il adhère au « projet d’adoucir l’esclavage » (112)
qui, pour des motivations à l’évidence purement
économiques, ne l’amène pas à remettre radicalement en
question la relation maîtres/esclaves. Mais il conçoit et
défend la valeur des droits de l’homme et celle de l’humanité
249
. Condorcet, Réflexions sur l’esclavage des nègres, Paris, Mille et Une
Nuits, 2001, p. 60.
367
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
totale de l’autre, à un moment où la pensée collective
européenne et française s’oriente vers leur reconnaissance. Il
refuse et dénonce l’esclavage :
On dit, pour excuser l’esclavage des Nègres en Afrique, que ces
malheureux sont, ou des criminels condamnés au dernier supplice, ou des
prisonniers de guerre, qui seraient mis à mort s’ils n’étaient pas achetés
par les Européens. D’après ce raisonnement, quelques écrivains nous
présentent la traite des Nègres comme étant presque un acte d’humanité.
Mais nous observons : I. Que ce fait n’est pas prouvé, et n’est pas même
vraisemblable […] En supposant qu’on sauve la vie des Nègres qu’on
achète, on ne commet pas moins un crime en l’achetant, si c’est pour le
revendre ou le réduire en esclavage. (112)
L’on retrouve dans ce propos, les signes de l’engagement
manifeste de certains écrivains du siècle des Lumières à
l’encontre de l’entreprise dépréciative de l’homme Noir.
Comment à son tour Rousseau s’engage-t-il dans cette
représentation du Noir dans la littérature des Lumières ?
La position du philosophe reste imprécise, comme celle de
Voltaire, lorsqu’il infériorise le Noir – à dessein ou dans un
souci d’objectivité scientifique : « Il paraît encore que
l’organisation du cerveau est moins parfaite aux deux
extrêmes. Les Nègres ni les Lapons n’ont pas le sens des
Européens. Si je veux donc que mon élève puisse être
habitant de la terre, je le prendrai dans une zone tempérée, en
368
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
France, par exemple, plutôt qu’ailleurs ».250 En outre, le Noir
se rattacherait à une des branches – peu émancipée – de
l’espèce humaine. En cela, l’opinion de Rousseau rejoint
celle de Voltaire qui doute que le Noir soit un être humain
accompli et vertueux. Sa compassion transparaît
essentiellement dans sa profession en faveur d’un état de
nature perdu ou mythique, sorte de nostalgie d’un âge resté
dans l’enfance de l’humanité : « Je me demande si jamais on
a ouï dire qu’un sauvage en liberté ait seulement songé à se
plaindre de la vie et à se donner la mort ? ».251 Pourtant, dans
son Discours,252 Rousseau reconnaît l’existence d’une
inégalité entre les hommes dans la société. Cette inégalité qui
a chez lui des bases économiques, et non raciales, serait à
l’origine de la création du statut de maîtres et d’esclaves. La
réaction de Bernardin de Saint-Pierre face à Rousseau dans ce
débat sur la condition du Noir exprime son mécontentement
et réintroduit la question de l’esclavage : « Je suis fâché que
les philosophes, qui combattent des abus avec tant de
courage, n’aient que peu parlé de l’esclavage, ou du moins
250
Jean-Jacques Rousseau, Émile ou de l’éducation, Livre I, Paris,
Garnier Flammarion, 1966, p. 56.
251
. Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de
l’inégalité parmi les hommes, 1755 (I), Oxford, Oxford University Press,
1922, p. 42.
252
. Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l’origine.
369
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
que pour en plaisanter ».253 Bernardin de Saint-Pierre connaît
le Noir à qui il reconnaît des qualités que lui ont confirmé son
voyage en Île-de-France et sa fréquentation de l’Autre. Ainsi,
refuse-t-il toutes les formes d’outrages qui lui sont faites.
Vérités et contre vérités voisinent sur le compte du Noir,
dans un contexte de confrontation entre réel et imaginaire et
dans le sens d’une quête de la vérité. Les écrivains des
Lumières ont à la fois adhéré à des mythes et cultivé des
préjugés sur l’Africain, sans parvenir à maintenir l’équilibre
entre fictions, témoignages, fantasmes, fantastique et vérité.
Les intellectuels, écrivains et philosophes, notamment pour
ceux qui s’intéressent à la question de l’homme noir, sont
enclins à céder à des influences idéologiques qui déterminent
au reste leurs positions respectives dans la société.
Les textes qui servent de supports à la représentation de
l’Africain ou de l’Autre au XVIIIe siècle sont essentiellement
des fictions qui n’en sont pas moins de véritables traités de
philosophie sociale. Les traités scientifiques, les
dictionnaires, les récits de voyages autres qu’utopiques et les
récits d’explorateurs et de navigateurs ne servent que de
sources premières à l’inspiration littéraire des écrivains. Par
ailleurs, la représentation de l’Africain est marquée par les
débats autour de la question de l’esclavage. Comme nous
253
. Bernardin de Saint-Pierre, Voyage à l’Ile de France, C.C., vol. I,
Paris, Dupont, 1826, p. 162.
370
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
l’avons noté, les perceptions enregistrées sont diversifiées,
constructives pour les unes, déconstructives pour les autres.
Alors que les premières thèses travaillent à affranchir le Noir
des préjugés sur sa personne et sur sa condition élémentaire
d’individu sans droit, les thèses dépréciatives font le lit de la
colonisation ; de même, le discours religieux a apprêté les
conditions de la réduction du Noir à l’esclavage.
Dans les textes de quelques philosophes du siècle des
Lumières, il apparaît que la littérature se fixe des règles
d’écriture – comme par exemple la construction et la
déconstruction de l’image du Noir – ; mais aucune limite
n’est observée dans l’excès dans lequel tombent certaines
représentations. Cet excès, généralement inconscient ou
simplement involontaire, est le fait d’une trahison de la
représentation de l’autre, malgré les bonnes intentions des
auteurs en question. Il est question d’excès chez Condorcet,
dans la compassion et la fraternisation pour et avec l’homme
noir, mais également d’excès chez Montesquieu et Voltaire
pour lesquels le Noir incarnerait une variante de l’espèce
humaine attardée. La fiction et la part de vécu nourrissent,
même chez ceux qui effectuent le déplacement de l’Afrique à
travers de longues expéditions, une volonté encline à la
sincérité du propos, sans qu’il y ait forcément un désir de
duperie et de trahison ; en fait, tout est discours.
371
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
La référentialité de la ville dans la poésie ivoirienne
CISSE Alhassane Daouda
Hölderlin disait :
« C’est poétiquement que l’homme habite la terre ».
Les poètes ont de tous temps célébré la ville. Dès le
XVIè siècle Mellin de ST Gelais évoquait dans l’un des
premiers sonnets de la poésie française : « les cygnes blancs
le long de la Tamise » et Mallarmé qui qui s’est marié à
Londres le 10 Août 1863, a gardé un vif souvenir des brumes
anglaises: « j’ai revu par la fenêtre ces arbres malades du square
désert… »
Dans Ethiopiques, Senghor a été séduit par New York :
New York ! D’abord j’ai été confondu par ta beauté, ces
grandes filles d’or aux jambes longues.
Si timide d’abord devant tes yeux de métal bleu, ton sourire de givre.
Dans Cahier d’un retour au pays natal, Césaire,
« nouvel Ulysse d’une anti-Odyssée, revient à son Ithaque et descend
dans l’enfer colonial »1, avec sa description dysphorique de Fort
de France :
Au bout du petit matin, cette ville plate-étalée,
trébuchée de son bon sens, inerte, essoufflée […][…] […]
1
Pagenaux (Daniel-Henri). Les ailes des mots, Paris, l’Harmattan, 1994,
P. 139.
372
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
Et dans cette ville inerte, cette foule criarde si
étonnamment passée à côté de son cri comme cette ville à
côté de son mouvement, de son sens (…)
(…) à côté de son vrai cri2……………………
et surtout l’épisode dégradant de la rue paille,
emblématique de l’île tout entière :
Et une honte, cette rue Paille,
[…][…] […]
Ici il n’y a que des toits de paille que l’embrun a
brunis et que le vent épile.
Tout le monde la méprise la rue Paille. C’est là que la
jeunesse du bourg se débauche. C’est là surtout que la mer
déverse ses immondices, ses chats morts et ses chiens crevés.
Car la rue débouche sur la plage (…) une détresse cette page
elle aussi, avec ses tas d’ordure pourrissant, ses croupes
furtives qui se soulagent, et le sable est noir, funèbre ou n’a
jamais vu un sable si noir3.
Rien de tel dans la poésie ivoirienne. Cependant,
l’évocation de la ville en tant qu’espace est manifeste. Certes,
la poésie marque une rupture par rapport au roman surtout
2
Césaire (Aimé). Cahier d’un retour au pays natal, Paris, Présence
Africaine, 1983, P. 8-9.
3
idem, ibidem, p. 19.
373
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
dans la période 1950-1960 où les romanciers insistent sur
l’opposition entre la ville européenne et la ville indigène.
Dans la poésie ivoirienne, l’évocation de la ville se
caractérise par le refus de la gratuité, du détail, du
chatoiement, bref, du spectacle pour lui-même !
I- les villes “réelles’’ évoquées
Dans la poésie ivoirienne, il n’y a pas de portait de ville à
proprement parler. Les poètes, ici, n’ont aucune ville pour
centre, scène ou décor. Mais un certain nombre d’indices
localisateurs inscrivent la Côte d’Ivoire comme territoire,
c’est-à-dire un espace géographique, expression d’un
sentiment d’appartenance à un lieu propre à un groupe
donné :
Aujourd’hui
Nos chemins de traverse
D’Abidjan à Koupéla sont recouverts de cendres et de
larmes
[…][…] […].
Nos chemins de jeu avec leurs haltes improvisées.
374
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
De Bouaké à Korhogo de Ferké à Bobo4
La Côte d’Ivoire est également évoquée dans :
Mayo la fière
Orgueilleuse petite cité5
et
Me voici sur le sol de Zatry, grand Zatry
Ou
(….) mes globules rouges (…)
Abandonnés à la lisière de Bouna6
Les villes mentionnées ne sont non seulement pas
décrites, mais en plus les poètes ne leur attribuent ni un nom
fictif ni un nom symbolique. Leur désignation en tant que
telle reste donc fortement référentielle.
La ville “réelle’’ explicitement évoquée dans la poésie
ivoirienne est, Abidjan :
Abidjan ville épanouie7
4
Boni (Tanella). Il n’y a pas de parole heureuse, Limoges, le bruit des
autres, 1997, P. 50
5
Zadi (Bottey Zaourou). Fer de lance, NEI/NETER, Abidjan, 2002. p.
133 et 149.
6
Anouma (Joseph). L’Elytre incendiaire NEI, 1996, P 85
375
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
Et
Hier quartier Biafrais
A Koumassi
Aujourd’hui8
On sait que le quartier Biafrais à Treichville et
Koumassi sont deux communes du district d’Abidjan.
Quelquefois, on reconnaît Abidjan à l’évocation d’une fonction,
propre à l’une de ses communes :
Au cimetière d’Adjamé
Nos morts sont anonymes9
Dans la poésie ivoirienne, ni ses grands immeubles
modernes ni ses magasins de luxe ne nous sont décrits ne
sont exprimés que les attributs signifiants de sa fonction de
capitale.
Je voudrais à présent parler d’un locus celui de
Véronique Tadjo dans Laterite10 .
Le lieu est un mot très utilisé dans le langage courant.
Il représente tout ce qui nous entoure : le milieu où chacun de
7
Bognini (Joseph ….). Ce dur appel de l’espoir, Paris, Présence
Africaine, 1990, P. 16
8
Anouma (Joseph). L’Enfer géosynclinal, Abidjan CEDA/NEA/FRAT.
MAT, 1985, P.446
9
Idem, ibidem, P.46
376
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
nous vit sa propre vie quotidienne. C’est un élément essentiel
de la structuration de l’espace de notre quotidien :
Il concerne un espace réduit, mais bien défini et non
sans quelque étendue : la maison, le champ, la rue, la
place… il associe des groupes de petites dimensions mais de
forte cohérence : même fréquentation quotidienne. Il
implique une très grande personnalisation des perceptions
spontanées avec de nettes délimitations, des frontières sans
équivoque11 .
A l’aide de termes révélateurs, j’essaierai de montrer
que Latérite se situe dans un lieu et un temps données.
Il s’agira, en fait de déterminer l’enracinement de
l’œuvre dans un lieu (Korhogo) en relevant les références
textuelles qui permettent d’identifier le contexte énonciation.
Elles seront de deux ordres : les contraintes géographiques
(climat) et les contraintes ethno-sociologiques.
II- KORHOGO DANS LATERITE
Dans laterite12 Véronique Tadjo dit et donne sens à
une terre : Korhogo ! En effet on y trouve un ensemble de
11
Fremont (A) La région espace vécu, Paris, PUT, 1976.
377
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
références situationnelles d’ordre climatique et traditionnel
qui permettent de circonscrire l’univers de référence sénoufo.
1/ Les contraintes géographiques
Le décor omniprésent est déjà signifié par le titre :
Latérite.
C’est ici que je veux
M’allonger
Et puiser ma beauté
C’est à côté du mont
Et sous cette terre rouge
Que je veux retrouver
Les secrets enterrés13
Ici, les occurrences mont et terre rouge désignent
Korhogo dont on connaît le mont et la terre rouge,
caractéristique géomorphologique des sols ferralitiques du
Nord.
L’univers référentiel est une région tropicale de type
sahélien. La caractéristique du climat dans cette région c’est
la chaleur.
Dans Latérite, la présence du soleil est manifeste :
13
idem, ibidem, p.33
378
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
La chaleur paralysait les hommes et les choses
comme si plus rien ne devait reprendre vie.
Il faisait si chaud que le soleil restait planté au beau
milieu du jour.
(…) (…) (…)14.
Le soleil est marqué par ses effets : fournaise intense
(p. 18) ; asphalte fumant (P. 24) ; horizon en feu (p. 25).
La saison sèche est le cadre de l’action : feux de
brousse (p. 29), sol aride des terres désertiques (p. 75). C’est
la chaleur qui fait de Korhogo une ‘’ville cruelle’’ : été de la
ville (p. 38) ; sous le soleil de plomb, plus rien n’avait de
sens (p.9). C’est dans ce cadre où ‘’il semblait que tout allait
finir et que rien ne pouvait commencer’’ (p.9) là où se mêlent
réel et fantaisie, passé et présent, joies et peines, contées une
fois pour toutes, comme éternisées par la force d’une Parole :
Raconte-moi
La parole du griot
Qui chante l’Afrique
Des temps immémoriaux15
14
idem, ibidem, p.7
15
idem, ibidem, p.30
379
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
Cette voix est celle d’une femme, elle raconte une
histoire d’amour qui ne se dissocie pas de cette terre, avec
laquelle l’homme aimé se trouve largement confondu :
Tu es esprit du masque
Célébrant les initiés
Tu es la terre rouge
Fertile de chants amers16
A cet homme mêlé à sa terre, la femme adresse un
chant d’amour et de désir :
Viens te rincer
Dans mes bras tièdes
Et dans le tourbillon
De nos cœurs
Déposer ta semence17
Mais elle lui demande aussi de l’initier au monde,
celui de la tradition :
Apprends-moi
L’air des prairies bleues
Et souffle à mon oreille
Ton haleine princière
16
idem, ibidem, p.13
17
idem, ibidem, p.39
380
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
Il y a tant de mots
Sous la poussière18
Même s’il ne reste plus au cœur ‘’qu’un bout de terre
calcinée’’, le soleil revient et la voix se déclare prête à
‘’connaître son âme’’.
La poésie ici rejoint et justifie une règle de vie : vivre
l’ici et vouloir dire l’ici sans aller vers d’illusoires ailleurs.
C’est de cette façon que Véronique Tadjo a fait de la petite
terre du Nord de la Côte d’Ivoire une terre non d’adoption
mais choisie. C’est bien connu, tout espace attend son poète,
celui qui lui donne sa dimension humaine.
Les occurrences permettent aussi, outre de situer le
cadre physique, de placer l’héroïne dans un milieu en rapport
avec les mœurs du contexte d’énonciation.
2/ Les contraintes ethno-sociologiques
Le trait le plus marquant de la société sénoufo
demeure sans contexte l’initiation au Poro:
et la flûte qu’on entend
vient tout droit
18
idem, ibidem, p.29
381
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
du poro19
Les données sociales sénoufo sont d’un intérêt capital
dans Latérite. On y note des coutumes qui constituent des
traits caractéristiques de l’univers référentiel :
Dans la nuit noire déserte,
Sorciers occultes
Et sacrifices rituels
Les Dieux sont là
A guetter l’inconnu20
ou
Elle parlerait d’une voix monotone et basse comme
on chuchote encore dans les hauts bois sacrés.21
Il en est de même de certains aliments, instruments,
propres aux sénoufos : « les balafons venaient à peine de
s’arrêter » (p.32) ; ‘’ les mangues donneront un jus épais et
les calebasses seront pleines de mil et de maïs frais’’ (p.50) ;
‘’drapé dans son boulon aux multiples couleurs’’ (p.54).
La superstition se poursuit par la croyance aux faits
prémonitoires :
Fallait-il que tu meures
Pour que je renaisse ?22
19
idem, ibidem, p.92
20
idem, ibidem, p.82
21
idem, ibidem, p.59
22
idem, ibidem, p.63
382
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
Tous ces éléments définissent l’identité culturelle
d’un groupe humain enraciné dans son milieu même s’il reste
vrai que tous ces items ne peuvent suffire à déterminer
seulement l’univers culturel de référence.
Bien qu’originale, la description de Korhogo, reste ici
fonctionnelle et ne prend sens que par rapport à la
personnalité et à l’aventure de l’héroïne qui occupent le
premier plan.
A travers cette poésie, Véronique Tadjo recompose un
territoire et met son imagination au service d’une exploration
qui est dévoilement de l’être et révélation du réel.
Tout comme Miguel Torga, leader des lettres
portugaises qui a pu dire :
J’aimerais que mes mots soient comme des réalités
physiques, les bruyères fleuries, la blancheur des bornes
géodésiques et les chaumes dorés tenant lieu dans la phrase
de sujet, de verbe et de complément,
Véronique Tadjo montre bien qu’il y a des façons de
dire sa terre, de l’écrire avec des mots, pour ainsi dire,
telluriques qui sont les pierres d’un texte-terre.
383
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
POSTFACE
Par N’GORAN K. David
La géocritique, sans être une panacée à notre vertige, vient
au moins, ouvrir une voie, permettant de poser la littérature
comme une des clés les plus efficaces de lecture du monde.
Elle postule trois principes :
A) la spatio-temporalité qui propose une étude de l’espace
absolument lié à son binôme temps. Ainsi, autant Karl
Haushofer conçoit la géopolitique, à peu près dans les mêmes
conditions que Fernand Braudel initiant la géohistoire,
derrière les fils de fer barbelés d’un camp de concentration,
autant, la géocritique, appliquée au corpus africain, partirait
du principe de l’isotopie à l’expérience de l’isotropie.
[L’isotopie étant la caractéristique de l’espace géographique
au sens euclidien, en tant qu’égal à toutes ses parties, et
l’isotropie selon l’acception de Bertrand Westphal comme le
propre d’un espace objet de mouvements, de tensions,
qu’aucun ordre supérieur ne vient assujettir à une hiérarchie].
Tel me semble être l’approche de Caroline Giguère à travers
son analyse de «la place manquante : la mémoire dévastée
chez Kossi Effoui », tout comme Cissé Idriss, traitant de « la
sémiologie sociale de la ville dans l’écriture romanesque de
384
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
Sony Labou Tans’i », ou de Sylla Abdoulaye à travers sa
géocritique de l’espace-temps colonial qu’il a abordé en
termes de « topocides d’un chronotope biomimétique », ou encore de
Diandué Parfait, à propos de « labilité mémorielle et spatialité :
topanalyse d’un locus diffracté ».
B) La transgressivité recommande de faire de tout espace un
ensemble fluide. Dans ce sens il n’existe pas de normes
uniques de la question spatiale, mais plutôt des normes, telles
qu’elles partent de la mesure à la démesure, prenant en
compte, aussi bien les lieux que les non-lieux au point de
donner l’impression d’une « pantopie », comme dirait Michel
Serres, c’est-à-dire : « un espace total, lieu de tous les lieux
en un lieu et chaque lieu en tous les lieux ». C’est, sans doute
ainsi qu’Adama Coulibaly parle des « non-lieux dans le
roman africain postcolonial : formes et enjeux », et que
Coulibaly Daouda analyse l’espace hyperbate sous l’angle
d’une transgressivité des frontières (in La représentation de
l’Afrique dans Heart of Darkness de Joseph Conrad), quand
j’esquisse moi-même les conditions de possibilité d’une
géographie littéraire à travers une poétique de la frontière du
champ littéraire, et que Tououi-bi Ernest pose la
problématique d’un dynamitage socio-spatial du conte
africain, et que Brou Angoran, tout comme Germain
385
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
N’guessan ont repéré l’Afrique dans l’imaginaire américain
(Brésil, Usa).
C) La reférentialité qui interroge le lien entre le réel et la
fiction, entre les espaces du monde et les espaces du texte.
Ici, Maëline Le lay, J-M kouakou, Kossi Souley Gbeto,
Traoré François Bruno et Cissé Alhassane, ont tour à tour
réfléchi sur les modalités par lesquelles un rapport, qu’il soit
de ségrégation, d’intégration ou de nécessité pourrait exister
entre les différents mondes du réel, du vraisemblable, de la
fiction, de la présentation ou de la ré-présentation.
Plus particulièrement, cette dernière tendance de la
géocritique entraîne une autre problématique chère aux
littératures et aux sciences humaines dont le régime de
positivité s’articule autour de la preuve par l’utilité, posant
ainsi l’équation du rapport entre littérature et société. Aussi,
avons-nous soulevé un ensemble d’interrogations formulées
différemment sous les formes de
- que peut la littérature aujourd’hui ? – A propos du corpus
africain, doit-on postuler un échec de la fiction sur le réel ? –
Comment peut-on définir l’intention de la représentation ?
Je crois avec Edouard Glissant que la fonction actuelle de la
littérature, c’est de secourir le réel.
Ce qui revient avant tout à secourir la science en tant
qu’instance dominante de production ou de reproduction.
386
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
C’est pourquoi, avant la lettre, la fiction permet de faire
l’expérience de la relativité par opposition à Euclide ou à
Auguste Comte. Par le fait même, la géocritique intègre la
fiction à la géographie comme auparavant la littérature
l’intégra à l’anthropologie, puis à l’histoire.
La littérature permet enfin de secourir la société réelle,
comme dit Glissant dans Introduction à une poétique du
divers, c’est de renverser la vapeur poétique, c’est-à-dire les
imaginaires conçus jusque là qui s’avèrent dangereuses (…)
renverser l’ordre des choses, c’est dire aux « humanités » que
l’autre n’est pas l’ennemi et que le différent ne m’érode pas,
que si je change à son contact, cela veut dire que je me dilue
en lui…
En reconvertissant les fixités comme « territoire – terre
élue », « racine pure, origine authentique », en fluidité, car tel
semble être une des causes principales des ravages et des
désastres du monde. Pour tout ceci, il semble que le rôle et la
fonction de la littérature c’est justement de proposer une
nouvelle mesure de l’homme et du monde à partir de
l’imaginaire, c’est-à-dire, sa démesure espace-temps.
387
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
TABLE DES MATIERES
A- LA SPATIO-TEMPORALITE --------------------------------------------------------24
Caroline GIGUÈRE, En coulisse des lieux de mémoire dans
La fabrique de cérémonies de Kossi Efoui -------------------------------------------------25
CISSE Idriss, La sémiologie sociale de la ville dans l’œuvre
romanesque de SONY LABOU TANSI----------------------------------------------------49
Abdoulaye SYLLA, Topocide d’un chronotope
biomimétique : (géo)critique de l’espace-temps colonial --------------------------------68
DIANDUE BI Kacou Parfait, « Labilité mémorielle et
spatialité : topanalyse d’un locus diffracté » -----------------------------------------------118
B- LA TRANSGRESSIVITE --------------------------------------------------------------133
Dr. David K. N’goran, Les Frontières du champ ou nouvelle
carte d’Afrique ---------------------------------------------------------------------------------134
388
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
COULIBALY Daouda, La « re-présentation » de l’Afrique
dans Heart of Darkness de Joseph Conrad -------------------------------------------------159
Ernest Irié TOUOUI BI, du cercle traditionnel de conte aux
nouvelles formes de diffusion du conte africain :
problematique d’un dynamitage socio spatial ---------------------------------------------171
Dr. BROU ANGORAN Adjoua Anasthasie, Evocation de
l’Afrique dans la poésie brésilienne : choix et implication -----------------------------200
Kouadio Germain N’GUESSAN, Singing Africa in Black
Poetry of the Harlem Renaissance ----------------------------------------------------------220
C- LA REFERENTIALITE ----------------------------------------------------------------234
Maëline LE LAY, Géocritique de la République
Démocratique du Congo ----------------------------------------------------------------------235
Jean-Marie KOUAKOU, L’espace de la representation dans
et l’aube se leva (FATOU KEITA) ---------------------------------------------------------277
Kossi Souley GBETO, Invraisemblance et figuration de la
spatialité dans l’écriture tansienne. ---------------------------------------------------------309
389
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
François Bruno TRAORE, Référentialité et enjeux de la
construction de l’Afrique dans la littérature française des
lumières -----------------------------------------------------------------------------------------340
CISSE Alhassane Daouda, La référentialité de la ville dans
la poésie ivoirienne ----------------------------------------------------------------------------372
390
Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain
Initiée par Bertrand Westphal à l’Université de Limoges,
la Géocritique est une approche sémio comparatiste relevant
des théories postmodernes. Elle est une lecture critique des
productions littéraires et artistiques dans leur fusion
générique. C’est pourquoi elle est une démarche comparatiste
donc transdisciplinaire dans les rapports qu’elle établit entre
les Littératures et les Arts, entre la Littérature et des sciences
connexes comme la géographie. Elle est tout aussi trans-
catégorielle eu égard à la fusion du temps et de l’espace
qu’elle opère tout comme les espaces qu’elle transmute.
Depuis, La Géocritique mode d’emploi (Westphal : 2000) en
passant par Topolectes1 (Diandué : 2005) pour aboutir à
Géocritique (Westphal : 2007), l’aventure de la Géocritique
continue pour interroger l’Afrique dans ce colloque tout en
s’interrogeant sur elle.
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Une Géocritique de l'Afrique : Mutations et stabilité de la spatialité et
de la temporalité dans le locus africain