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Emplois de l'infinitif dans L'Olive

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L'Information Grammaticale

« Uses donques hardiment de l'infinitif... » Les emplois de


l'infinitif dans L'Olive de Joachim du Bellay
Françoise Lesage

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Lesage Françoise. « Uses donques hardiment de l'infinitif... » Les emplois de l'infinitif dans L'Olive de Joachim du Bellay .
In: L'Information Grammaticale, N. 115, 2007. pp. 28-32;

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« USES DONQUES HARDIMENT DE L’INFINITIF… »


Les emplois de l’infinitif dans L’Olive de Joachim du Bellay

Françoise LESAGE

L’infinitif, forme non personnelle du verbe, connaît des fonc- Son régime est généralement celui du substantif, un complé-
tionnements syntaxiques qui le rapprochent du substantif. ment déterminatif introduit par la préposition de. Sur le plan
Étant à la fois verbe et nom , il est considéré comme la forme syntaxique, il peut assumer toutes les fonctions du nom ;
nominale du verbe, par opposition au participe présent qui dans L’Olive, on relève des infinitifs substantivés dans les
en en est la forme adjectivale et au gérondif qui en est la fonctions suivantes :
forme adverbiale. Cependant, tout en assumant des fonc-
tions nominales, il conserve sa nature verbale qui lui permet 1.1. Apostrophe
de régir des compléments verbaux. ô penser trop peu sage ! (284, XLIII, 9)
Allez, pensers, flechir cete rigueur (307, LXVII, 5)
Morphologiquement, il comporte deux formes, une forme
simple que la terminologie scolaire appelle infinitif présent 1.2. Sujet
et une forme composée qu’elle appelle infinitif passé. Malgré
Ny le romain ny l’atique sçavoir, […] Eussent bien faict… (248,
ce que pourrait laisser croire cette terminologie, l’opposition
VIII, 5)
entre les deux formes n’est pas temporelle mais aspectuelle. Que le veiller de vie ait le semblant (287, XLVII, 10)
La forme simple marque l’aspect non accompli tandis que Si mes pensers vous estoient tous ouvers (290, L, 1)
la forme composée marque l’aspect accompli et peut aussi
marquer l’antériorité relative par rapport aux procès expri- 1.3. Complément d’objet direct
més par des verbes conjugués à un mode personnel. Auray’-je bien de louer le pouvoir… (248, VIII, 1) ; O animaulx
Même si l’infinitif dans la plupart des cas est simultanément de plus heureuse sorte, / Dont l’œil six mois le dormir n’aban-
verbe et nom, par commodité, les différents emplois de l’in- donne ! (287, XLVII, 8) ; il me semble / Que le penser et le vouloir
finitif peuvent se classer selon un continuum allant des emplois on m’emble (332, XCIV, 6-7) ; J’aime, j’admire et adore pour-
tant / Le hault voler de ta plume dorée. (342, CV, 7-8).
les plus nominaux aux plus verbaux : l’infinitif substantivé,
l’infinitif en emploi nominal, l’infinitif auxilié dans une péri-
phrase verbale et l’infinitif en emploi verbal, comme verbe de 1.4. Complément du nom
phrase non dépendante ou de proposition dépendante. O fleuve heureux, qui a sur ton rivage / De mon amer la tant
doulce racine (316, LXXVII, 1-2) ; ce genre d’escrire (Préf., 239,
l. 13).
1. L’INFINITIF SUBSTANTIVÉ
Au XVIIIe siècle, le procédé est devenu moins fréquent et, en
La substantivation de l’infinitif est un procédé d’enrichisse-
langue moderne, il ne reste plus qu’un nombre limité d’infi-
ment du lexique : l’infinitif change de classe grammaticale
nitifs substantivés, certains d’usage courant (le déjeuner, le
par dérivation impropre ou translation qui le fait passer de
dîner, le rire, le souvenir, le repentir, le pouvoir), d’autres
la catégorie verbale à la catégorie substantivale. Ce procédé
appartenant au vocabulaire de la philosophie (l’être, le
existe déjà en ancien français où l’infinitif substantivé admet
paraître). Ils sont devenus des noms et sont répertoriés
même la désinence -s du cas sujet. Au XVIe siècle il se géné-
comme tels dans les dictionnaires. Le procédé est désor-
ralise et tout infinitif peut être substantivé y compris l’infini-
mais figé sauf dans le discours philosophique.
tif passif. L’emploi de l’infinitif substantivé fait partie des hellé-
nismes recommandés par Du Bellay : « Uses donques
hardiment de l’infinitif pour le nom comme l’Aller, le Chanter, 2. L’INFINITIF EN EMPLOI NOMINAL
le Vivre, le Mourir. » (Deffence, et Illustration…, II, IX, p. 159). L’infinitif en emploi nominal reste invariable, n’est pas déter-
La substantivation de l’infinitif est assurée par la présence miné, mais il peut assumer les différentes fonctions du nom
de l’article ou d’un autre déterminant du nom. Morpholo- tout en conservant sa rection verbale. C’est donc par réfé-
giquement, il admet la marque -s du pluriel (mes pensers) rence à ces fonctions nominales que l’on parle d’emploi
et, comme un nom, l’infinitif substantivé peut être qualifié nominal de l’infinitif :
par un adjectif (Le hault voler). 2.1. Thème
1. Cf. L’article « L’infinitif », GLLF, t. 4, p. 2676-2680 où H. Bonnard précise Avoir esté par vous vaincu et pris, / C’est mon laurier, mon
tous les traits qui font de l’infinitif un verbe et ceux qui font de l’infinitif un nom. triomphe et mon prix (276, XXXIV, 12-13). Ici les deux infinitifs

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passifs à la forme composée sont thème détaché dans une struc- courages, / Aucuns jadis bastirent haulx ouvrages (275,
ture avec reprise par le « c’ » du présentatif c’est. En tant que XXXIV, 1-3) ;
verbes passifs, ils régissent un complément d’agent par vous.
– le but, avec pour de sens final : Aucuns jadis bastirent
haulx ouvrages, / Pour se venger du temps injurieux.
2.2. Attribut du sujet
(275, XXXIV, 3-4)
mon intention n’estoit alors d’escrire une hystoire, mais une
poësie. (Préf., 239, 11-12) – la conséquence, avec pour corrélé à un adverbe d’inten-
sité :… et me trouvant chargé d’affaires domestiques,
2.3. Complément d’objet dont le soing est assez suffisant pour dégouter un
homme beaucoup plus studieux que moy. (Préf., 229,
– En construction directe : 10-13)
Car je ne suis du nombre de ceulx qui ayment myeux deffendre
– la manière niée, avec la préposition sans, de sens priva-
leurs faultes que les corriger. (Préf., 237, 21-23)
tif, qui exclut le procès exprimé par l’infinitif : je meurs
[moy] qui espere te rendre / Egal un jour au Laurier immortel.
sans mot dire (248, VIII, 14)
(241, 13-14)
– la cause, avec pour ou par de sens causal : Si mon esprit
Il faut noter que certains verbes, qui en FM entraîneraient […] / Vous contemplant, permet bien que je meure, / Pour
une construction indirecte avec de, admettent au XVIe siècle estre en vous, plus qu’en moy, demeurant… (281, XL, 4-
une construction directe de l’objet à l’infinitif, semblable à la 8) ; d’un tel œuvre je ne rapporteroy jamais favorable juge-
construction de l’objet nominal, par exemple mériter (méri- ment de noz rethoriqueurs françois […] pour avoir (ce
ter une récompense, mais, en FM, mériter de réussir) : semble) hurté un peu trop rudement à la porte de noz
… nommant quelques uns les derniers, qui meritoient bien estre ineptes rimasseurs. (Préf., 232, 15-19) ; Mais (ô moy sot !)
au premier ranc. (Préf., 239, 9-10) de quoy me doy-je plaindre, / Fors du desir, qui par trop
Cette construction directe se rencontre notamment après hault ataindre, / Me porte au lieu où il brusle ses aesles ?
des verbes exprimant l’ordre, la demande, l’autorisation, le (278, XXXVII, 9-11). En langue moderne, par causal est
refus ou la crainte : suivi d’un nom mais ne s’emploie plus avec l’infinitif ; quant
à pour causal, il est obligatoirement suivi de l’infinitif à la
Je te prie donques, amy Lecteur, me faire ce bien de penser…
forme composée alors qu’au XVIe siècle, il s’emploie aussi
(Préf., 238, 22-23) ; Commande doncq’aux gentiles Naïades /
Sortir dehors leurs beaux palais humides (243, III, 9-10) ; Puis avec l’infinitif à la forme simple 2.
moy tumbé, Amour qui ne permet / Finir mon dueil, soudain les Dans toutes ces constructions prépositionnelles, comme en
luy remet, / Renouvelant mes cheutes éternelles. (278, XXXVII, français moderne, il y a coréférence entre l’agent du procès
12-14) ; Ce que je sen’, la langue ne refuse / Vous decouvrir,
exprimé à l’infinitif et le sujet du verbe conjugué à un mode
quand je suis de vous absent (269, XXVIII, 1-2) ; Je quier’cela,
que trouver je recuse. (270, XXVIII, 8) ; Autres craignans leurs
personnel, ce qui n’était pas toujours le cas dans les états
actes glorieux/Assujetir à flammes et orages… (276, XXXIV, plus anciens du français.
5-6).
2.6. Complément du nom
– En construction indirecte :
Si de parler mon cœur avoit l’usage… (290, L, 2)
Garde toy bien, ô gracieux Zephire ! / D’empestrer l’esle en ces
beaulx nœuds epars… (249, IX, 1-2) ; … alors que le chault l’a Les astres n’ont de luire liberté / Quand le soleil ses rayons met
contrainte / De pardonner aux bestes fugitives (262, XXI, 3-4) ; dehors (306, LXVI, 4-5)
Puis que les cieux m’avoient predestiné / A vous aymer… (261,
On peut noter l’antéposition du complément du nom, encore
XX, 1-2) ; … lors que je me dispose / A vous ouvrir de mes
pensers la porte. (271, XXX, 7-8).
fréquente au XVIe siècle.

2.4. Séquence d’un verbe impersonnel 2.7. Complément de l’adjectif


… il y fauldroit employer le reste de ma vie (Préf., 229, 8-9) ; Et Regardez doncq’si suffisant je suys / A vous louer (246, VI,
d’un beau jour vous plaise illuminer / L’obscure nuit de ma triste 9-10)
pensée. (253, XII, 13-14) ; Et si mon œil ose se hazarder / Et l’ame erroit par ces levres de roses / Preste d’aller au fleuve
A contempler une beauté si grande, / Un Ange adonq’me semble oblivieux (255, XIV, 11-12)
regarder. (279, XXXVIII, 9-11).

On peut constater avec ces deux dernières occurrences que 2.8. Complément de progrédience
la non-expression du pronom sujet il impersonnel est encore Après un verbe de mouvement, l’infinitif dit de progrédience,
assez fréquente au XVIe siècle. considéré comme l’héritier du supin latin, indique le fait qui
prolonge et en même temps justifie le déplacement signifié
2.5. Compléments circonstanciels par le verbe principal 3. C’est une sorte de complément de
Construit avec préposition, l’infinitif peut traduire différentes but sans préposition ; l’agent de l’infinitif est toujours le sujet
relations circonstancielles :
– le temps, avec un infinitif à la forme composée : Après 2. Cette construction est relevée par Gougenheim, 1974, p. 219.
avoir d’un bras victorieux / Domté l’effort des superbes 3. Damourette et Pichon, 1936, tome III, p. 504, § 1055.

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du verbe de mouvement ; c’est le cas dans les occurrences infinitif, périphrase d’existence encore récente à l’époque 5.
suivantes : On peut relever une occurrence de la périphrase de passé
Pourquoy viens-tu loger avecques moy ? / Va te noyer en ce proche ou d’antériorité immédiate formée du semi-
fleuve d’emoy… (338, C, 6-7) auxiliaire venir de + infinitif 6 : Ce que je vien de dire, je
Vien eveiller ce mien esprit dormant (344, CVIII, 12). l’ay dict encores en quelque autre lieu (Préf., 231, 1).
On relève aussi une occurrence de périphrase exprimant
Tout en étant en emploi nominal de par les différentes fonc-
l’aspect inchoatif se mettre à + infinitif : Je suis semblable
tions que nous venons de relever, l’infinitif conserve les carac-
au marinier timide, / Qui […] / Se met à plaindre, à crier,
téristiques du verbe : la rection verbale, c’est-à-dire la capa-
à trembler (281-282, XLI, 1-7).
cité de régir des compléments qui sont des compléments
du verbe (COD : escrire une hystoire ; COI : se venger du On rencontre enfin un emploi de venir à que l’on peut
temps injurieux, etc.), ainsi que la morphologie verbale de considérer comme un semi-auxiliaire marquant l’aspect
l’infinitif composé (avoir […] Domté ; avoir […] hurté) et de incident du procès 7 : venant à exposer mes petites
l’infinitif passif (Avoir esté […] vaincu et pris). conceptions selon les occasions qui m’en sont données
(Préf., 236, 2-3) ; Je dy encores cecy, Lecteur, affin que
tu ne penses que j’aye rien emprunté des nostres, si
3. L’INFINITIF COMME AUXILIÉ
d’aventure tu venois à rencontrer quelques epithètes,
DANS UNE PÉRIPHRASE VERBALE
quelques phrases et figures prises des anciens, et appro-
Rappelons la définition de la périphrase verbale : c’est l’as- priées à l’usage de nostre vulgaire. (Préf., 236, 21-25).
sociation de deux formes verbales dont l’une sert d’auxi-
– les périphrases diathétiques ou actantielles :
liaire ou de semi-auxiliaire tandis que l’autre, qui est auxi-
Damourette et Pichon 8 ont défini les diathèses ou voix
liée, est à un mode non personnel comme l’infinitif ou la
comme les diverses manières de concevoir la participa-
forme en -ant. Comme le montre H. Bonnard 4, plusieurs
tion du sujet à l’action ; ils appellent « immixtion » ce
critères permettent de reconnaître une périphrase verbale :
« mode de participation » du sujet à l’action ; dans ce type
– l’altération lexicale (ou la subduction) du verbe semi- de périphrase, en effet, un nouvel actant « s’immisce »
auxiliaire par rapport à son sens plein. Exemple, le verbe dans le procès. Ils distinguent notamment :
aller : lorsqu’il a son sens plein, c’est un verbe de mouve-
• l’immixtion causative dans laquelle le sujet a le rôle
ment ; lorsqu’il est suivi par un infinitif de progrédience
d’instigateur d’un procès dont la réalisation est assurée
comme dans l’exemple vu plus haut, il conserve aussi
par un exécutant avec la périphrase faire + infinitif 9 dont
son cinétisme ; en revanche, lorsqu’il est semi-auxiliaire,
on peut relever une douzaine d’occurrences dans L’Olive.
il n’exprime plus concrètement un mouvement mais traduit
La construction est parfois semblable à celle du FM : je
l’ultériorité plus ou moins proche (il va terminer son travail
ne fay pas imprimer mes œuvres en intention qu’ilz
ce soir). Dans cet exemple il va terminer est une péri-
servent de cornetz aux apothequaires (Préf., 239, 27-28) ;
phrase aspectuelle dite de futur proche.
Si je me deulx, mes larmes la font rire (278, XXXVII, 6).
– le critère de coalescence : la périphrase verbale est un Mais elle en diffère souvent, soit qu’il y ait une antéposi-
groupe soudé dans lequel les possibilités d’insertion sont tion de l’infinitif auxilié : Ainsi, alors que sur moy tu etens, /
limitées aux pronoms personnels, aux pronoms indéfinis O mon soleil ! tes clairs rayons epars, / Sentir me fais un
tout et rien, à quelques adverbes et aux connecteurs donc gracieux printens. (272, XXXI, 9-11), soit qu’entre le semi-
et pourtant. Ce critère de coalescence est moins perti- auxiliaire et l’infinitif, viennent s’insérer des groupes (attri-
nent au XVIe s. et les périphrases peuvent comporter des but de l’objet, complément d’objet) dont l’insertion ne
insertions que la langue moderne n’admettrait pas. serait plus possible en langue moderne : Telle clarté à
– l’épreuve de réduction : il va partir ne peut être réduit voir luy est nuysante, / Et si le faict aveugle devenir.
à il va ni il fait faire à il fait. (246, VI, 7-8) ; Flore […] fera ses fleurs dessecher par
– l’épreuve de pronominalisation : il va partir ne peut pas grand’ire. (249, IX, 7-8) ; Mais qui me fait tant de bien
se réduire à *il le va. recevoir ? (269, XXVII, 12) ; Tu me feras de moymesme
renaistre. (278, XXXVI, 14).
C’est l’infinitif auxilié qui constitue l’élément notionnel prin-
• l’immixtion tolérative ou permissive dans laquelle le
cipal du groupe. Sa suppression n’est donc pas possible.
sujet n’a qu’un rôle de non-empêchement du procès ou
Le fait que les compléments indiquant les circonstances se
de non-ingérence dans l’action avec la périphrase lais-
rattachent à l’infinitif auxilié et non au semi-auxiliaire (il va
ser + infinitif dont L’Olive n’offre pas d’exemple.
partir de Paris ce soir) montre également que c’est lui qui
porte la substance notionnelle du groupe.
5. Cf. Gougenheim, 1929, p. 97-110. Cette périphrase se développe au
On distingue trois grands types de périphrases verbales : XVe s. mais surtout dans les dialogues, elle reste rare dans les textes narra-
tifs. Il faut attendre 1625 pour qu’elle soit signalée par un grammairien, Maupas.
– les périphrases aspectuelles ou aspecto-temporelles : 6. Cf. Gougenheim, 1929, p. 122-129. Il en relève des exemples au
L’Olive n’offre pas d’exemple de la périphrase de futur XVe s. et, plus fréquents, au XVIe s.
proche ou d’ultériorité formée du semi-auxiliaire aller + - 7. Gougenheim l’appelle « périphrase de l’accidentel » (op. cit., p. 133-137).
8. Damourette et Pichon, 1936, tome 5, p. 791, § 2042.
9. Certains grammairiens ne dissocient pas la construction de faire et
4. Bonnard, GLLF, 1971, tome I, p. 328-333. laisser de celle des verbes de perception dont nous parlerons plus loin.

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– les périphrases modales avec : nager). Au XVIe siècle, comme en français classique, savoir
• pouvoir + infinitif. Dans ce cas, il faut se demander si est fréquemment employé comme semi-auxiliaire au sens
on a affaire à une périphrase modale ou pas. Le sens de « pouvoir » :
plein de pouvoir correspond à la capacité d’action grâce Puis que ma foy, mon amour et mes vers / N’ont sceu trouver
à la force ou au savoir-faire. Dans le continuum s’éloi- en Madame pitié. (294, LIV, 12-14) ; Enfonce l’arc du vieil Thebain
gnant de ce sens plénier, on a : la latitude laissée ou la archer, / Où nul que toy ne sceut onq’encocher / Des doctes
permission accordée (Vous pouvez sortir), le futur Sœurs les sajettes divines. (300, LX, 9-11).
possible, le potentiel (il peut pleuvoir), la simple possibi- Cet usage classique n’a pas complètement disparu, régio-
lité (Il peut être à la bibliothèque) ; l’optatif (Puisse-t-il nalement du moins, puisque Marc Wilmet 10 signale qu’en
venir). Lorsque pouvoir suivi d’un infinitif a son sens plénier Belgique, « l’auxiliaire savoir empiète sur pouvoir » et cite
de capacité d’action, il n’est pas semi-auxiliaire dans une une anecdote rapportée par André Thérive : pendant la
périphrase modale, mais s’analyse comme verbe plein première guerre mondiale, des soldats picards, épuisés,
régissant un infinitif complément d’objet. « faillirent être punis, sinon fusillés, parce qu’ils disaient
Dans L’Olive, lorsque pouvoir est employé comme semi- à leur chef je ne sais pas marcher. Ce qui avait l’air d’une
auxiliaire, il a en général une valeur modale de possibi- plaisanterie de mauvais goût ».
lité :
Qui a peu voir celle que Déle adore / Se devaler de son cercle 4. L’INFINITIF EN EMPLOI VERBAL
congneu (257, XVI, 1-2) L’infinitif est le noyau verbal d’une proposition dont il consti-
L’art peult errer, la main fault, l’œil s’ecarte. (260, XIX, 12) tue le prédicat logique. Il peut apparaître en proposition non
Ivoire, gemme et toute pierre dure / Se peut briser, si du fer est dépendante ou en proposition dépendante. L’Olive n’offre
attainte (270, XXIX, 5-6) pas d’exemple d’infinitif en proposition non dépendante,
comme l’infinitif délibératif de l’interrogation directe (Que
Dans cette dernière occurrence, on peut noter la place
faire ?) ou l’infinitif de narration (Grenouilles aussitôt de sauter
du pronom réfléchi se (se briser), devant le semi-auxi-
dans les ondes 11). Mais on peut relever quelques occur-
liaire et non devant l’infinitif, place habituelle jusqu’en fran-
rences d’infinitifs en emploi verbal dans des propositions
çais classique.
dépendantes.
• devoir + infinitif. Le sens plein correspond à une obli-
gation morale ou financière (Il doit assumer ses respon- 4.1. La proposition relative
sabilités ; Il doit de l’argent). Dans le continuum s’éloignant Le noyau verbal d’une proposition relative peut être à l’infi-
de ce sens plein, on trouve : le futur probable (Il doit pleu- nitif comme dans la relative substantive suivante :
voir demain), la vraisemblance (Il doit être parti en Au moyen de quoy, n’ayant où passer le temps, et ne voulant
vacances), l’hypothèse (Il ne devait pas faire nuit lorsqu’il du tout le perdre, je me suis volontiers appliqué à notre poësie
est parti), la nécessité ou la fatalité d’un événement vue (Préf., 229, 13-15)
en général après coup (Ce malheur devait arriver); la simple
ultériorité à l’infinitif ou au participe, ces modes ne possé- 4.2. La proposition infinitive
dant pas de temps futur (devoir arriver, devant arriver).
L’existence même de la proposition infinitive fait l’objet d’une
Devoir au subjonctif imparfait peut traduire un futur discussion. Selon la tradition grammaticale, la proposition
probable envisagé dans le passé, comme dans l’occur- infinitive est une proposition subordonnée complétive, sans
rence suivante : Je pensoy’bien que l’archer eust visé / subordonnant, complément d’objet direct du verbe qui la
A tous les deux, et qu’un mesme lien / Nous deust régit. On peut parler de proposition subordonnée infinitive
ensemble egalement conjoindre. (245, V, 9-11). lorsque les trois conditions suivantes sont réalisées :
Il peut également traduire une nécessité atténuée : Mais – l’infinitif est non prépositionnel ;
(ô moy sot !) de quoy me doy-je plaindre, / Fors du desir,
– il doit avoir un agent autonome, distinct du sujet du verbe
qui par trop hault ataindre, / Me porte au lieu où il brusle
régissant, ce qui lui donne la structure d’une proposition
ses aesles ? (278, XXXVII, 9-11).
complète formée d’un groupe nominal sujet + groupe
• vouloir + infinitif. Le sens plein exprime la volition du verbal ;
sujet ; en s’éloignant de ce sens plein, on rencontre des – la proposition dite infinitive doit être complément d’un
valeurs atténuées, notamment quand le sujet est un verbe appartenant à une série limitée de verbes marquant
inanimé : Plus tost voudra le diamant apprendre / A une perception ou une sensation : voir, regarder, entendre,
s’amolir de son bon gré… (276, XXXV, 9-10) ; Mon grand écouter, sentir, ainsi que le présentatif de survenue voici
peché me veult condammer, Sire… (345, CIX, 13). Enfin (formé de l’impératif du verbe voir + le déictique ci ) 12.
l’auxiliaire modal vouloir au subjonctif constitue la forme
atténuée et polie de l’exhortation : Veillez piteux ouyr ma 10. Wilmet, 1998, § 528.
triste voix (294, LIV, 12). 11. La Fontaine, 1668, Fables, « Le lièvre et les grenouilles ».
12. Certaines grammaires (par exemple, Riegel, Pellat, Rioul, 1994, p. 336)
• savoir + infinitif. Le sens plein correspond à la posses- incluent aussi les verbes faire et laisser que nous avons analysés comme
sion d’une connaissance ou à une aptitude acquise (il sait des auxiliaires ou semi-auxiliaires dans des périphrases verbales actantielles
(cf. supra).

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Dans la langue du XVIe siècle, on trouve aussi des propo- CONCLUSION


sitions infinitives latinisantes régies par des verbes d’opi-
L’évolution ultérieure de la langue voit le déclin du procédé
nion ou des verbes déclaratifs, ce qui n’est plus le cas en
de substantivation de l’infinitif cher à Du Bellay. Quant à la
langue moderne sauf lorsqu’il y a enchâssement de la
« proposition infinitive », après avoir connu un essor par imita-
proposition infinitive dans une relative. L’occurrence
tion du modèle latin, elle s’est limitée à compléter les verbes
suivante en constitue un exemple :
de perception.
Je croy (Lecteur) entendu ceste contrainte, que je te jure par la
troupe sacrée des neuf sœurs estre veritable, que tu excuse- Le double statut de l’infinitif, verbe et nom, explique la diffi-
ras benignement les faultes de cest ouvraige precipité (Préf. de culté de l’analyse de certaines structures. On peut parfois
1549, 354, 13-16). hésiter à attribuer à telle forme une fonction nominale de
Dans L’Olive, les propositions infinitives sont régies soit par complément d’objet ou un statut de verbe auxilié dans une
des verbes de perception : périphrase verbale. L’infinitif des « propositions infinitives » est
analysé par les uns comme le noyau verbal d’une proposition
Je sens ma langue ineptement mouvoir (248, VIII, 4)
et par les autres comme un complément d’objet quasi nomi-
Si appeller tu m’oys / Olive Olive (265, XXIV, 6-7) nal. Ce débat de la proposition infinitive risque de continuer
Mais quand je vois sa promesse estre un songe (330, XCII, 5) encore longtemps à diviser les grammairiens et les linguistes.
soit, sur le modèle latin, par des verbes d’opinion : Françoise LESAGE
Considerant encores nostre langue estre bien loing de sa Université de Bourgogne
perfection… (Préf. 230, 5-6)
BIBLIOGRAPHIE
plus rarement enfin, par un verbe jussif :
Bonnard Henri, 1971, article « Les auxiliaires », t. 1, p. 328-333 et
Pourquoy aussi n’avoient-ilz ordonné / Renaitre en moy l’ame
article « L’infinitif », t. 4, p. 2676-2685 dans le Grand Larousse
et l’esprit de luy ? (261, XX, 5-6).
de la langue française, Paris, Larousse.
Les grammairiens qui mettent en cause l’existence de la Damourette Jacques, Pichon Édouard, 1911-1936, Des mots à la
proposition infinitive (Moignet, Wagner et Pinchon, notam- pensée. Essai de grammaire de la langue française (7 vol.),
ment) s’appuient principalement sur les deux arguments Paris, D’Artrey.
Fournier Nathalie, 1998, Grammaire du français classique, Paris,
suivants :
Belin.
– lorsque l’agent de l’infinitif est un pronom, il a la forme Gougenheim Georges, 1929, Étude sur les périphrases verbales
d’un pronom complément et se place avant le verbe régis- de la langue française, Paris, Les Belles Lettres (réimpr. Nizet,
sant (que, dans la 1re occurrence citée ; m’, dans la 3e) ; 1971).
Gougenheim Georges, 1974, Grammaire de la langue française du
– on ne peut pas pronominaliser une proposition infinitive
seizième siècle, Paris, Picard.
avec le pronom neutre le (ex. Je vois l’orage arriver. *Je
Moignet Gérard, 1973, « Existe-t-il en français une proposition infi-
le vois.) alors que l’on peut pronominaliser une proposi- nitive ? », in André Joly (éd.), Grammaire générative transfor-
tion conjonctive complétive (ex. Je sens que l’orage arrive. mationnelle et psychomécanique du langage, Lille, éditions
Je le sens). En outre si on considère le SN agent de l’infi- universitaires.
nitif (l’orage) comme COD du verbe de perception, on Riegel Martin, Pellat Jean-Christophe, Rioul René, 1994, Grammaire
constate qu’il peut être pronominalisé sans l’infinitif (Je méthodique du français, Paris, PUF.
le vois arriver), ce qui conduit à interpréter l’infinitif comme Wagner Robert-Léon, Pinchon Jacqueline, 1962, Grammaire du
un attribut du COD (cf. Je le vois imminent). français classique et moderne, Paris, PUF.
Wilmet Marc, 1998, Grammaire critique du français, Paris-Bruxelles,
Ils préfèrent donc, comme G. Moignet, voir dans cette struc- Hachette-Duculot.
ture « deux régimes d’un même verbe, l’un nominal, l’autre
quasi nominal » 13. Quant à N. Fournier, elle la décrit comme 13. Cf. Moignet, 1973, p. 127.
« objet et prédicat de l’objet » 14. 14. Cf. Fournier, 1998, p. 109.

32 L’Information grammaticale n° 115, octobre 2007

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