Etudesrurales 8060
Etudesrurales 8060
169-170 | 2004
Transmissions
Alain Testart
Édition électronique
URL : http://journals.openedition.org/etudesrurales/8060
DOI : 10.4000/etudesrurales.8060
ISSN : 1777-537X
Éditeur
Éditions de l’EHESS
Édition imprimée
Date de publication : 1 janvier 2004
Pagination : 149-178
Référence électronique
Alain Testart, « Propriété et non-propriété de la terre », Études rurales [En ligne], 169-170 | 2004, mis en
ligne le 01 janvier 2006, consulté le 19 avril 2019. URL : http://journals.openedition.org/
etudesrurales/8060 ; DOI : 10.4000/etudesrurales.8060
NON-PROPRIÉTÉ
DE LA TERRE
LA CONFUSION ENTRE
SOUVERAINETÉ POLITIQUE tres qui sont dans la main du roi (fig. 1 p. 150).
ET PROPRIÉTÉ FONCIÈRE Deuxièmement, tout État supposant des impôts,
(2ème partie*) de quelque nature qu’ils soient, ainsi qu’une
administration, en particulier régionale, il peut
exister aussi des gouverneurs locaux – ce que
l’on appelait dans l’ancienne France des gouver-
neurs de province – chargés de lever ces impôts
sur les districts dont ils ont la responsabilité. Une
administration à la fois territoriale et fiscale
viendra alors se superposer à la propriété fon-
cière proprement dite (fig. 2 p. 150).
À vrai dire, nous ne voyons pas d’autres
L
’ANALYSE PRÉCÉDENTE du régime foncier modifications possibles, sauf à envisager un
africain a été menée indépendamment du bouleversement complet des principes du ré-
phénomène royal. Soulignons d’ailleurs gime foncier traditionnel. Mais ce que nous
tout de suite que les principes généraux décrits avons appelé « l’interprétation classique » des
par les différentes sources ethnographiques sont, droits sur la terre en Afrique voit les choses au-
à très peu de chose près, les mêmes quelles que trement. C’est par sa critique qu’il convient de
soient les sociétés. C’est pourquoi nous avons pu commencer.
prendre comme base de réflexion indifférem-
ment des peuples comme les Nupe, qui sont L’interprétation classique du régime foncier
constitués en une puissante royauté, et d’autres africain dans le cadre des royaumes
comme les Bwa, qui ignorent l’institution L’interprétation classique postule, en dehors
royale. Nous pensons donc que ces principes même de l’institution de la royauté, l’existence
définissent une sorte de strate culturelle com- d’une multitude de titulaires de droits sur un
mune, un soubassement général sur lequel la même fonds : les dieux, la commune villa-
royauté, l’État, viennent se superposer sans l’al- geoise, la famille et les individus (fig. 3 p. 151).
térer en profondeur. Néanmoins, on peut prévoir, C’est là sa caractéristique principale : tout le
de façon entièrement a priori, que cette super- reste en découle, le fait que les hommes n’aient
position va entraîner deux modifications possi- qu’un droit d’usufruit, etc. Nous avons dit que
bles du rapport à la terre. son modèle lui venait de l’histoire européenne,
Premièrement, il peut exister des domaines du régime féodal. La prégnance de ce modèle
royaux, exactement comme il y en eut au cours va se trouver encore renforcée dans le cas des
de notre histoire, ou à Rome, avec l’ager publi- royaumes et les niveaux vont se multiplier : tout
cus. À côté des villages, normaux ou ordinaires, en haut, bien sûr, le roi, crédité d’un droit de
pourrait-on dire, dont on a dit l’autonomie poli-
tique relative et plus encore celle en matière de * La première partie de cet article a été publiée dans le
politique foncière, on en rencontrera alors d’au- n° 165-166 d’Études rurales, janvier-juin 2003.
...
150
roi
Fig. 1
roi
Propriété et non-propriété de la terre
fait l’objet d’une théorisation explicite. C’est un concerne que les droits de propriété, avec les
...
153
des plus grands anthropologues, Malinowski, autres droits réels ; il concerne également l’u-
qui la présente dans son Jardins de corail, son sage que l’on en fait dans la mesure ou la
dernier livre consacré aux Trobriandais, œuvre propriété est inséparable d’une utilisation
de maturité ou témoignage d’un homme au faîte possible, mais il ne concerne pas les innom-
de sa carrière intellectuelle : brables liens – politiques, culturels, religieux,
sentimentaux, que sais-je encore – que
Comme nous le savons, l’utilisation pure- l’homme est susceptible d’entretenir avec la
ment économique des terres ne saurait terre. Le système foncier n’est pas la relation
être séparée des droits d’installation, des de l’homme et de la terre. Y faire figurer « la
droits politiques, de la liberté des com- place assignée à l’homme sur le territoire,
munications et du transport, des privilè-
telle qu’elle est définie par la culture, sa
ges territoriaux liés à la vie cérémonielle,
magique et religieuse. Il ne fait aucun
citoyenneté, son type de résidence » [ibid. :
doute que l’utilisation économique des 196], c’est tout mélanger : le territoire est une
terres est au cœur de tous ces privilèges et notion politique, nullement de l’ordre de la
de tous ces droits. Mais le système foncier propriété foncière, la citoyenneté tout autant,
doit être conçu de manière plus large : la culture est d’un autre ordre, et la résidence
c’est la relation de l’homme et de
ne renvoie pas normalement à une idée de
la terre [1974 : 196, mes italiques].
propriété. Mais il y a plus. Une telle perspec-
tive intellectuelle qui, sous prétexte de pré-
On comprend qu’après avoir ainsi précisé senter une définition « large », mélange toutes
en un sens si large sa « définition préliminaire les dimensions d’analyse, nous paraît se
du système foncier », il distinguera neuf ni- situer aux antipodes d’une saine démarche
veaux de droits [ibid. : 201-202] dans la so- scientifique. Le propre de la science, son
ciété trobriandaise selon leurs titulaires : le chef point de départ en tout cas, est l’analyse ; et
de district (chef politique au sens de la cheffe- analyser, c’est séparer. On ne gagne jamais
rie), le chef de village, le magicien des jardins, rien à tout confondre, si ce n’est un surcroît de
le chef de sous-clan, l’ensemble d’un sous- confusion. Enfin, et ce sera notre troisième et
clan, la communauté villageoise, les membres dernier argument, il convient de se demander
de cette communauté, celui qui travaille le jar- à quoi une telle perspective aboutirait sur
din et sa sœur. l’exemple de la France contemporaine. Elle
Or, disons-le tout net : une définition aussi conduirait à envisager comme titulaires de
large du système foncier nous paraît aber- droits fonciers non seulement le locataire ou
rante. N’est « foncier » que ce qui se rapporte l’usufruitier (fermier ou métayer) et le pro-
à des « fonds » (ou encore, des biens-fonds), priétaire, mais aussi la commune en tant
c’est-à-dire des biens (immeubles) en pro- qu’elle est susceptible d’attribuer des loge-
priété, ou des biens sur lesquels on fait valoir ments sociaux, peut-être la région, sans aucun
quelque droit réel. Le système foncier ne doute l’État qui, pour raison de nécessité
Alain Testart
publique, est susceptible d’exproprier les pro- Les racines de cette théorisation sont à
...
154
priétaires. Elle conduirait à distinguer cinq chercher dans la conception anglaise du droit
niveaux dans le régime foncier. L’absurdité de la propriété foncière [Testart 2003 : 209-
d’une telle position saute aux yeux : les trois 242] qui ne voit nulle part de propriété « abso-
derniers niveaux sont des niveaux purement lue » et n’envisage jamais que des tenures
politiques que l’on envisage dans leur fonction complémentaires par rapport à une propriété
politique – et ce, toujours, indépendamment du éminente qui est celle du roi. Les origines plus
fait qu’il peuvent avoir à gérer un domaine pu- lointaines viennent du droit féodal – même si
blic. Et ce qui est absurde pour notre société bien des auteurs que nous citons s’abstiennent
l’est aussi pour les sociétés primitives. On n’a d’employer ce terme –, un droit dont on dit
jamais le droit d’utiliser pour ces sociétés des couramment qu’il est fondé sur une certaine
outils et des concepts qui seraient plus gros- confusion entre propriété foncière et souve-
siers que ceux que nous utilisons pour la nôtre. raineté politique. Précisons ce qu’il convient
Rien ne le justifie sinon cette idée, idée an- d’entendre lorsque l’on parle d’une telle
cienne et bien enracinée qu’il faut sans cesse « confusion » médiévale : cette époque a certes
dénoncer, comme quoi ces sociétés seraient pu réunir sur un même individu les deux types
plus « simples » que les nôtres. Ce sont sou- de prérogatives (attachées à la propriété ou à la
vent les idées de l’anthropologie sociale ou souveraineté), cela n’empêche point les deux
culturelle qui restent simples. notions d’être distinctes. Au milieu du XIXe
Du côté de l’africanisme, c’est probable- siècle, Dareste de la Chavanne [1858 : 334]
ment Gluckman [1951 : 66 sq., 1965b : 78 sq. et s’était d’ailleurs exprimé très clairement à ce
90 sq.] qui présente le modèle le plus achevé sujet lorsqu’il insistait, à la suite d’autres tra-
d’une multiplicité de titulaires de droits fon- vaux savants d’ailleurs, sur la nécessité de dis-
ciers, du roi jusqu’à l’humble paysan. Ce mo- tinguer ces deux aspects, y compris dans le
dèle est développé à propos des Lozi (ou monde féodal :
Barotse) à l’ouest de l’actuelle Zambie, mais est
Rien de plus important que cette distinc-
très semblable à celui que les spécialistes des
tion et ses effets, malgré l’inévitable confu-
royaumes interlacustres proposent. C’est tou- sion qui avait dû s’établir de fait entre la
jours celui d’un empilement de droits fonciers propriété et la souveraineté (mes italiques).
sur le même fonds. La terminologie de Gluck-
man est originale, élégante, mais difficilement Mais tandis que le Moyen Âge s’est borné,
traduisible en français : il avance l’idée d’une pour ainsi dire, à les confondre en fait, l’africa-
série ou d’une hiérarchie d’estates – ce pour nisme les a confondu, théoriquement.
quoi il faut se souvenir que « real estate » cor- La dénonciation de cette erreur générale
respond à peu près en anglais à notre notion de n’empêche pas d’examiner le théories parti-
propriété foncière – chacun de ces estates étant culières qu’elle entretient : celle d’un roi uni-
caractérisé par « un ensemble similaire de droits versellement propriétaire de toutes les terres de
et de devoirs vis-à-vis de qui on le tient ». son royaume et celle de la féodalité africaine.
Propriété et non-propriété de la terre
Le roi peut-il être propriétaire de toutes les Les régimes africains précoloniaux ont tou-
...
155
terres de son royaume ? jours été vus comme despotiques. Chacun de
L’idée selon laquelle l’État despotique con- leurs souverains fut réputé « propriétaire de tous
centrerait entre ses mains la totalité de la pro- les fonds de terre », comme disait Montesquieu.
priété foncière est une idée qui parcourt les Dans maintes ethnographies de toute époque,
siècles. Elle naît probablement au XVIe siècle à de telles affirmations se rencontrent. Dans le
partir de quelques observations faites sur la meilleur des cas, on ne parle que de propriété
Sublime Porte, ce dont on trouve un écho chez « éminente ». Les plus perspicaces des africa-
Montesquieu : nistes ont toutefois, depuis longtemps, critiqué
ces vues2 et nous nous appuierons très large-
De tous les gouvernements despotiques, il
n’y en a point qui s’accable plus lui-
ment sur eux dans ce qui va suivre.
même, que celui où le prince se déclare En premier lieu, il y a un problème de tra-
propriétaire de tous les fonds de terre (De duction à chaque fois que l’on rend par « pro-
l’esprit des lois, V : 14). priétaire de la terre » les différents qualificatifs
appliqués aux rois, ou lorsqu’on dit qu’il « pos-
Dès 1710, le grand voyageur François Ber- sède » la terre, ou encore lorsque lui-même dit
nier avait déjà affirmé que toutes les terres de toute la terre du royaume qu’elle est « à
étaient propriété du souverain dans l’empire lui ». Il ne faut pas oublier que le vocabulaire
moghol et Marx, un siècle plus tard, commen- proprement juridique de la propriété reste fort
tera encore avec enthousiasme ses écrits, cla- peu développé dans la plupart des cultures.
mant que cette absence de propriété privée de Même la Rome antique ne connaît pendant la
la terre était « la clef » de tout l’Orient. Le XIXe plus longue partie de son histoire que domi-
siècle accueille avec faveur et sans esprit cri- nium pour « propriété » (proprietas étant
tique l’idée d’une propriété exclusivement d’usage tardif) et dominus pour « propriétaire »
étatique dans les empires orientaux : elle s’as- ou « possesseur » : or, ces termes conservent le
socie tout naturellement à l’importance que ce sens très large de maîtrise en général, du maître
même siècle accorde à la notion de propriété des esclaves ou de celui que nous appelons
collective dans les sociétés réputées ar- « empereur » et qui n’était en latin que le
chaïques. La révolution de 1917 donnera à ces
spéculations un relief tout particulièrement ac- 2. Outre les monographies que nous citons ci-dessous, on
tuel et tout régime oppressif, absolutiste, trouvera de bons éléments de critique dans Kouassigan
despotique oriental au sens de Montesquieu ou [1966 : 83 sq.], Meek [1957 : 157], Paulme [1963 : 126
Wittfogel, ou encore socialiste au sens des So- sq.]. Pour les royaumes interlacustres, Smets [1946 : 14]
viets, tendra à être caractérisé dans les mêmes est un des rares à rejeter explicitement l’idée : « Certains
soutiennent que le mwami [le roi] aurait assurément un
termes : par l’universalité de la propriété
droit de possession sur l’ensemble de la terre de son sul-
étatique de la terre, c’est-à-dire par la perte de tanat. Mais la vérité est que […] le mwami et ses repré-
cette liberté fondamentale qu’est le droit à la sentants ont seulement [le droit] de permettre l’utilisation
propriété privée. de la terre et de choisir ceux qui l’utiliseront. »
Alain Testart
villageoises quand elles existent mais peut des parcelles à ceux qui en réclament, mais le roi
...
157
aussi, à la différence de ce qui vaut dans celles- le fait avec la dignité qui sied à son rang et au
ci, s’adresser plus haut dans la hiérarchie pour sommet d’une pyramide bureaucratique.
obtenir une terre, à un sous-chef administratif, Le troisième point de notre critique est un
à chef de niveau plus élevé, à un autre digni- de ceux qui a été le plus souvent mis en évi-
taire, et jusqu’au roi lui-même. La simple dence : une fois la terre allotie par le roi ou ses
autorité du chef de village est maintenant rem- subordonnées, elle ne peut être reprise, même
placée par toute une organisation de fonction- par le roi. Gluckman [1951 : 63] a exprimé très
naires, que l’on sollicite avec des cadeaux fortement cette idée :
appropriés à leur rang, et qui tous, en tant que
fonctionnaires royaux, dépendent du roi. Il Une fois que le roi a donné de la terre à un
Lozi, ce dernier a des droits sur elle qu’il
faudra aussi les remercier. Chacun détient un peut faire valoir contre tous3, y compris
pouvoir d’allotissement sur le territoire dont il contre le roi lui-même. Voudrait-il la
a la charge. C’est le roi qui les a appointés dans reprendre, il doit la demander, il ne peut la
leurs fonctions, qui leur a donné tel ou tel ter- prendre : « le roi aussi est un mendiant ».
ritoire en gestion, et leur a donc conféré le
pouvoir de procéder à l’allotissement sur le Richards [1939 : 246 et 247] dit aussi à
territoire qui dépend d’eux. Tout vient du roi propos des Bemba :
qui apparaît dès lors comme le grand « dispen-
Je n’ai jamais entendu parler d’un chef
sateur », tout vient de lui à travers une « chaîne
qui aurait pris une terre qu’un homme du
de distribution » [Gluckman 1951 : 66]. Tout commun occuperait déjà […] Dans les
apparaît ainsi comme une cascade de « dons » temps anciens, qu’un chef empiète, même
ou comme un processus de « redistribution », de façon involontaire, sur le terrain d’au-
mais ce n’est là qu’une illusion : ce n’est en trui et il devait le dédommager par un
réalité qu’une suite administrative d’autori- cadeau important, telle une défense d’élé-
phant ou une vache.
sations accordées par les autorités compétentes
et qui, comme ces autorités tiennent toutes leur Pour l’Afrique occidentale, E. Maguet4
pouvoir d’une délégation du roi, apparaît avait fait remarquer :
comme émanant du roi.
Les droits reconnus au chef politique [en-
À un homme du commun, le chef se tendant par ce terme des rois ou des diri-
borne à donner des permissions de s’ins- geants de la taille de El Hadj Omar], en
taller sur son [district]. C’est l’affiliation
politique qui compte [Richards 1939 :
246].
3. J’emploie ici cette expression typique du droit français
relatif aux droits réels là où le texte anglais ne parle que
Pas plus que le chef de village ou le « maître de « rights which are protected against all comers ».
de la terre » n’était propriétaire de la terre, le roi
ne l’est : ils se bornent pareillement à attribuer 4. Cité par Kouassigan [1966 : 85].
Alain Testart
tant que maître du sol, étaient très limités. « propriétaire » de toutes les terres du
...
158
S’il lui appartenait de distribuer les ter- royaume : 1) il peut réclamer l’allégeance de
res, il ne pouvait les reprendre ni en
disposer d’une manière quelconque après
quiconque s’installe sur ces terres ; 2) il a dans
attribution. sa main ou il tient – au sens de « tenure »,
l’expression employée par Gluckman, « im-
Comment peut-on soutenir encore que mediate holder », étant intraduisible – toutes
toute la terre appartiendrait au roi ? Le pou- les terres qui ne sont pas tenues par ses sujets ;
voir suprême du roi, c’est d’allotir la terre, 3) il peut requérir toutes les terres alloties
c’est-à-dire d’en faire d’autres que lui les mais non utilisées ; 4) toute terre sans maître
propriétaires5. (en déshérence ou abandonnée) lui revient ; 5)
À l’inverse de toutes ces données, certains son titre de propriété justifie qu’il reçoive une
auteurs soutiennent en ce qui concerne les part des produits en tant que tribut ; 6) il
royaumes interlacustres que le roi aurait contrôle l’installation des gens sur le terri-
disposé du droit de confisquer à sa guise n’im- toire ; 7) il a le pouvoir de légiférer sur la
porte quelle terre. Une pareille idée reste peu tenure et l’usage des terres. On reste frappé de
vraisemblable et contraire, au surcroît, à tout ce ce que, parmi ces sept points qui sont censés
que nous pouvons savoir, non seulement en signifier l’idée de propriété, trois (1, 6 et 7)
Afrique mais dans le monde : il est plus proba- sont des droits typiquement politiques qui ne
ble que le roi n’avait un droit de confiscation font qu’exprimer la souveraineté d’un État sur
qu’à titre pénal6. Mais il y a aussi des abus, des son territoire. L’État français actuel ne fait pas
abus répétés qui sont parfois érigés en moyens autrement : il contrôle les immigrés, leur
de gouvernement. Ce sont là de tristes réalités demande le respect des lois de la République,
mais relativement banales : les empereurs de etc. Le point 4 se retrouve intégralement dans
Chine, dont le code pénal particulièrement le droit français7. Le point 5, tel qu’il est
rigoureux admet la responsabilité collective
(exécution, bannissement ou réduction en 5. Junod [1936, II : 10] avait déjà dit la même chose avec
esclavage) et permet la confiscation de toutes un humour tout particulier : « En droit, le sol appartient
les terres d’un clan dont un seul est coupable, tout entier au chef. Mais il n’est à lui que pour appartenir
à tout le monde. »
ont certainement abusé de ce moyen pour ren-
flouer leurs finances ; les rois de France ont fait 6. Il me paraît significatif que Maquet et Naigiziki [1957 :
de même, que ce soit Philippe Auguste avec les 341, 351], qui répètent que le mwami, le roi du Rwanda,
Templiers ou Louis XIV avec Fouquet. Mais, pouvait s’approprier de façon privative n’importe quelle
nulle part ou la propriété est reconnue comme terre s’il le voulait, ajoutent : « En fait il n’exerçait ces
une institution, le pouvoir n’a eu le droit régu- droits que très rarement, généralement pour punir un sujet
désobéissant. »
lier de confisquer les terres de ses sujets.
Une dernière remarque pour examiner 7. Notre Code civil le dit expressément : « Les biens qui
comment un théoricien comme Gluckman n’ont pas de maître appartiennent à l’État. » (Art. 713 ;
[1965b : 79] explicite l’idée que le roi serait voir aussi art. 539)
Propriété et non-propriété de la terre
présenté par Gluckman, est purement interpré- nullement de l’ordre de la propriété foncière.
...
159
tatif, tout le problème est de savoir si le roi C’est toujours la même confusion – entre pro-
touche des redevances au titre de rente fon- priété foncière et souveraineté politique – qui
cière ou en tant qu’impôts – ce que nous exa- est à l’origine de l’idée de roi universellement
minerons dans un instant. Quant aux points propriétaire. C’est encore elle que nous allons
2 et 3, ce ne sont là que les pouvoirs du chef retrouver dans la critique de l’idée de « féoda-
de village dont personne n’a jamais prétendu lité » africaine.
qu’ils seraient « propriétaires » des terres
L’interprétation féodale
communales.
Concluons donc en toute sérénité que le roi PRÉLIMINAIRE THÉORIQUE : CINQ CAS DE FIGURE
n’est pas propriétaire de la terre de son Avant d’engager toute discussion sur un éven-
royaume, qu’il ne l’a jamais été au titre de dé- tuel féodalisme africain, il est nécessaire
tenteur premier avant de l’avoir distribuée, et d’éclaircir un certain nombre de points. Le
même, qu’il n’est pas propriétaire « éminent » principal nous paraît être le suivant : un certain
des terres du royaume. Cette dernière expres- nombre d’institutions, provenant de civilisa-
sion impliquerait qu’il conserverait quelque tions diverses, ont pareillement été qualifiées
droit de regard sur la terre une fois distribuée, de « féodales », appellation que les spécialistes
ce qui n’est pas. Toutes les données convergent récusent généralement. Nous évoquerons ces
pour nous montrer que ce sont les familles et institutions pour bien mettre en évidence leur
les individus qui sont pleinement propriétaires différence d’avec celles de la période féodale
des terres qu’on leur a attribuées, du seul fait proprement dite de l’Europe médiévale. Bien
qu’ils les cultivent. La fonction du roi est la que cet exercice comparatif puisse paraître
même que celle de chef de village : il préside à quelque peu difficile, il simplifiera grande-
l’allotissement qui est un droit que détient ment la compréhension des réalités africaines.
chaque citoyen, chaque sujet. La seule diffé- La raison qui amène à envisager des civilisa-
rence entre eux est que le roi se situe tout en tions normalement étrangères à la tradition
haut d’une échelle hiérarchique impression- anthropologique est que les institutions poli-
nante tandis que le chef de village n’occupe tiques, fiscales et administratives de ces civili-
que le niveau le plus modeste. Pas plus que le sations ont fait l’objet d’études spécialisées,
second n’est propriétaire des terres de la com- tandis que l’anthropologie a très généralement
mune, le premier ne l’est des terres du royaume. négligé l’étude de ces institutions au profit des
Le rapprochement avec les données européen- thèmes qui lui étaient chers, comme la parenté
nes ne se justifie en aucune façon. Il ne se fait ou le rituel.
que dans l’oubli de ce que le régime foncier est Tout le problème, comme on s’en apercevra
tout différent ici et là : en Afrique, les principes bientôt, tourne autour de la distinction, ou de la
d’attribution de la terre sont politiques. En confusion, entre rente foncière et l’impôt. Le
conséquence, les prérogatives du roi par rapport principe de cette distinction entre ces deux sor-
à la terre y sont également de nature politique, tes de redevances est clair : elles sont dues à
Alain Testart
des titres différents. La rente vient de ce que tique, celui de la collecte des impôts. Les rede-
...
160
l’on utilise la propriété d’autrui et représente le vances dues au titre des droits réels seront figu-
dédommagement offert au propriétaire en rées en traits pleins, celles dues au titre de
compensation du fait qu’il renonce à utiliser l’imposition en tireté.
cette propriété pour la laisser au locataire, fer- Notre premier cas de figure est celui, main-
mier ou métayer ; elle est aussi un des aspects tenant bien connu, des terres de l’ilku ou ilkum
du fructus (fruits dits « civils ») du droit de au Proche-Orient ancien8 (fig. 6 p. 163). Ce
propriété. L’impôt (ou la taxe) vient de ce que sont des terres concédées par le pouvoir royal
l’on appartient à une communauté politique et en rémunération d’un service, le plus fréquent
que l’on contribue aux dépenses publiques étant un service armé spécialisé, mais ce mode
et/ou à l’entretien du personnel dirigeant. La de concession est attesté également pour des
première difficulté se rencontre dès que l’on scribes, des boulangers, des bergers, etc. La
envisage l’assiette de l’impôt : il ne pose pas superficie moyenne d’un ilku est de 6 hectares
de problème lorsqu’il est dû sur les personnes et suffit juste à l’entretien de l’occupant et de
(capitation), mais prend un aspect foncier lors- sa famille. C’est le trait principal qui différen-
qu’il est calculé sur la fortune immobilière cie ce système de celui des fiefs : en contre-
(taxe foncière). Néanmoins la question de dis- partie du service rendu, le serviteur, soldat ou
tinguer entre les deux ne se pose jamais membre d’un autre groupe professionnel, est
sérieusement et, même dans le cas féodal mar- rémunéré par l’octroi d’une terre, mais pas par
qué par ce que l’on appelle une confusion entre les revenus éventuels de cette terre, c’est-à-
propriété foncière et souveraineté politique, les dire par les rentes foncières que lui fourniront
historiens du droit et les médiévistes font sans ceux qui travaillent la terre. C’est le bénéfi-
peine la différence – la censive relevant par ciaire qui la travaille lui-même. Cette terre,
exemple de la rente, la taille de l’impôt, etc. enfin, n’est pas concédée en pleine propriété.
L’impôt est dû par tout citoyen ou par tout ré- Bien que l’on admette qu’il se soit produit,
sidant, y compris par le propriétaire ou l’usu- comme très souvent dans ce genre de situation,
fruitier ; la rente n’est due que par les
non-propriétaires du fait qu’ils utilisent la terre 8. D’après Lafont [1998 : 527, 539-540, 555 sq. ; 2001].
d’autrui. L’ilku désigne alternativement le service qui est dû en
contrepartie de l’octroi de la terre, la redevance rempla-
Pour bien marquer la différence entre les çant le service ou la terre elle-même qui rémunère le ser-
situations que nous allons évoquer, nous les vice. Au cours des quelque trois millénaires de l’histoire
représenteront toujours au moyen d’un même de la Mésopotamie, la valeur sémantique du terme a pas-
diagramme (fig. 5 p. 163) dans lequel les trois sablement changé. Au IIIe millénaire, dans l’empire
lignes horizontales inférieures représentent les d’Akkad ou sous la IIIe dynastie d’Ur, une institution
semblable existe, mais sous des dénominations différen-
trois aspects du droit de propriété : usus, fructus
tes. Le mot « ilku » est d’un emploi courant dans les
(rente) et abusus (aliénation ou concession), textes du IIe et Ier millénaires. Vers le VIe siècle av. J.-C.,
tandis que la ligne supérieure (au-dessus de la toutefois, sous les Achéménides, il prend un tout autre
barre de séparation) représente le niveau poli- sens, désignant l’impôt dû à la couronne.
Propriété et non-propriété de la terre
re
rv
er
fisc
se
et
un
aliénation, concession
d’
n
sio
es
droits réels rente foncière
nc
sur la terre
co
usage
lle
ne
on
rs
pe
ce
an
n
ge
tio
f
fie
e
lé
nc
fic
al
en
fo
né
et
n
bé
sio
ic
u
rv
es
id
se
nc
tro
co
oc
paysans tenanciers
paysans tenanciers
Fig. 7. Le bénéfice Fig. 8. Le fief
e
e
l
ca
ic
rv
fis
se
n
sio
es
nc
co
contribuables contribuables
la justice en collaboration avec les chefs de ses serviteurs loyaux ». Ce ne sont pas des
...
165
village et d’y lever des troupes en cas de concessions de terres, ce sont des concessions
guerre [ibid. : 179, 189] ; il a toutes les respon- fiscales.
sabilités, administrative, de police, judiciaire, À côté de ces fiefs d’egba, des sortes de
militaire et fiscale, sur cette région ; il agit en « fiefs de fonction » devrions-nous dire si cette
tant que représentant du roi et détient un pou- expression n’était pas contradictoire, Nadel
voir de délégation ; il est une sorte de gouver- parle aussi de « fiefs personnels », octroyés par
neur de province. Il n’est en aucun cas un faveur royale – et sans aucune charge en
seigneur féodal, ne serait-ce que parce qu’il ne contrepartie – à des parents, des favoris et des
jouit pas de rentes foncières sur son fief – ce courtisans. Que le roi comble de cadeaux les
qui est la base du revenu de tout titulaire de membres de la famille royale ou de simples in-
fief : le paysan nupe, c’est-à-dire le membre de triguants qui ont réussi à se faire bien voir,
village ordinaire15 qui reçoit de la terre pour voilà qui est parfaitement banal. Notre voca-
autant qu’il en a besoin ne verse pas de rente bulaire possède un mot, au moins pour ce qui
foncière : comment l’egba pourrait-il jouir concerne la première catégorie : c’est l’apa-
d’une rente qui n’existe pas ? Son revenu est nage, littéralement ad panem, « le pain pour
constitué par une part, et une part substantielle, manger », lequel « pain » ne peut être pour un
retenue que les impôts : cousin du roi aussi sec que pour un paysan mais
peut consister en l’ensemble du comté d’An-
Le quart des impôts prélevés – en espèces
[…] – dans ces fiefs allait au roi ; les trois
jou, concédé gracieusement par sa Majesté au
autres quarts étaient retenus par l’egba ; il dit « cousin ». Ce n’est pas tant l’ampleur des
en versait une petite partie à ses egbagi, à largesses royales qui doit être retenue que la
titre de salaire et de commissions à la nature de ces largesses. Or elles ne sont pas,
fois. Les villes ou les districts payaient dans le royaume nupe, de l’ordre du fief, elles
aussi parfois un tribu supplémentaire en
sont encore de nature fiscale ainsi que le dit très
nature à l’Etsu [le roi] et à l’egba
[ibid. : 189]. explicitement Nadel :
Et cette division territoriale donnera tou- vinces ou territoires administratifs qui sont
...
168
jours l’illusion d’un certain féodalisme17. confiés à la responsabilité de grands adminis-
trateurs (ceux précisément que l’on appelle des
DOMAINES DE LA COURONNE ET DONATIONS « seigneurs féodaux ») : mais le roi peut se ré-
ROYALES server la gestion directe de l’un d’entre eux. Ce
Ayant maintenant écarté les faux problèmes du territoire sous administration royale ne peut
régime foncier africain dans les royaumes, être confondu avec les domaines royaux qui
nous pouvons désormais aborder ce qui nous sont multiples et qui peuvent se situer dans une
paraît constituer la question principale ; à autre division que celle du roi. Ces deux orga-
savoir qu’il existe des domaines royaux (fig. 1 nisations, l’une administrative, l’autre foncière,
p. 150). Peut-être l’institution n’est-elle pas gé- sont distinctes. Les domaines royaux sont ces
nérale en Afrique, mais on la retrouve dans plu-
sieurs des exemples que nous avons cités, chez
17. Le modèle féodal est si prégnant en ce qui concerne
les Nupe, les Yoruba, les Lozi ou dans les les royaumes interlacustres qu’il conduit certains à parler
royaumes interlacustres. Il est rare qu’elle soit de « rente foncière » là où il ne s’agit que d’impôt. Ainsi
décrite de façon adéquate, si ce n’est par Nadel, Bourgeois [1954 : 85] introduit la confusion dans les
ayant visiblement peu intéressé les anthropo- esprits en parlant d’« impôts valant loyer de la terre », ex-
logues, et on se prend à penser qu’elle a pu être pression en elle-même contradictoire. Aucun des argu-
ments présentés par Vidal [1969 : 394] comme quoi il
beaucoup plus répandue que nos maigres sour- s’agirait de redevances foncières n’est recevable. Certai-
ces ne nous le donnent à penser. Qu’il existe nement pas celui que cet auteur prétend tirer du fait que
des domaines de la Couronne, comme il exis- ces redevances sont partagées entre plusieurs : en premier
tait un ager publicus à Rome ou un domaine lieu, c’est là le système fiscal normal de l’Afrique ; en
public dans la République française d’aujour- second, un tel partage de la rente foncière n’existe pas
dans la féodalité (la rente n’est due par le paysan non
d’hui, voilà qui n’est pas bien original. Ce qui
propriétaire qu’à son seigneur qui n’en reverse pas une
l’est, c’est que cette institution prenne place sur partie au sien ; la logique de la vassalité et de la mouvance
le fond général d’un régime foncier fondé sur des fiefs, qui ne joue qu’entre nobles, est différente de
l’allotissement. celle de la rente, laquelle est normalement entre manant
Il convient tout d’abord de bien situer les et seigneur). Laissons le dernier mot à Vansina [1963 :
contours de l’institution avant d’envisager 354] qui, après avoir souligné l’analogie entre l’ubuhake,
l’octroi de vaches moyennant la reconnaissance d’un lien
comment elle s’insère dans le contexte général de clientèle, et le régime foncier qui repose sur l’octroi de
du système foncier. Elle est distincte de l’idée terres, poursuit : « On pourrait alors considérer la struc-
que le roi aurait une sorte de propriété éminente ture administrative du Ruanda comme un ubuhake por-
sur tout le sol : même ceux qui soutiennent tant sur des terres et prétendre que le tribut du roi était un
cette idée ont soin de préciser que certaines ter- prix de location des terres. N’allons pas jusque-là. En
effet ce paiement assurait la subsistance de tous les gou-
res appartiennent « plus spécifiquement » au vernants et rendait possible une spécialisation politique.
roi. Elle doit également être distinguée d’un C’était le prix payé pour le maintien d’une structure poli-
autre phénomène. Selon un principe assez cou- tique qui assurait l’ordre et défendait le pays, autant sinon
rant en Afrique, le royaume est divisé en pro- plus qu’un simple prix de location. »
Propriété et non-propriété de la terre
des jardins un peu partout, des villages entiers étant à la fois une sorte de super chef de village
...
171
ou des domaines de grande étendue, plus ou et le chef de la grande famille de tous ceux
moins d’un seul tenant. Pourquoi ? Parce qu’il qu’il protège. Il cumule les pouvoirs, celui de
a plus de gens. Nous avons déjà fait remarquer nature politico-administrative qui est attaché
que le principe de l’allotissement africain était à la fonction d’allotissement et celui, écono-
bien du type « à chacun selon ses besoins », mique et indirectement politique, qui vient de
mais à condition de comprendre que ces be- la grande propriété. Pareil cumul, enfin, ne peut
soins sont sociaux et qu’un homme qui a un pas être sans effet sur la nature et la constitution
grand nombre de dépendants a de plus grands du domaine royal, car si le roi conserve certai-
besoins. Le fait même que le roi ait des domai- nes terres parce qu’il les utilise (par l’intermé-
nes importants suit directement le fait qu’il a diaire de ses esclaves qui les cultivent), il en
un plus grand nombre de dépendants : non seu- conserve d’autres en tant que réserves, aux fins
lement il a le monopole ou le quasi-monopole de les distribuer à d’éventuels protégés qui les
des esclaves (en vertu d’un principe fréquent demanderaient. Ces deux types de terres, deux
de répartition du butin de guerre) ou seulement types très différents selon le droit africain, sont
il détient la majorité d’entre eux, mais encore réunis dans une même main. Ce que je veux
il y a tous ces gens qui sont dédiés au roi, dire est qu’au sein du domaine royal doit s’es-
tous ceux qui viennent se réfugier sous sa pro- tomper, sinon s’abolir, la différence entre les
tection, tout un ensemble de clients, des ser- terres cultivées (en propriété) et les terres incul-
viteurs, etc. Le fait qu’il soit le premier tes (en non-propriété).
propriétaire foncier suit donc directement le Nous y voyons une preuve dans le fait his-
fait qu’il ait des gens qui lui soient attachés. torique que le domaine royal nupe s’est consti-
Rien dans tout cela ne vient déroger aux règles tué en grande partie par appropriation du no
générales du régime foncier africain. On n’en- man’s land entre les villages et des réserves non
registre à ce niveau qu’une différence quanti- utilisées par ces villages [Nadel 1971 : 300].
tative, bien qu’elle soit de taille, par rapport au Parmi les droits du roi des Lozi relativement à
principe de l’allotissement. la terre, Gluckman [1943 : 17] en mentionne un
Mais il en existe d’autres. L’allotissement qui est parfaitement ambigu. En tant que distri-
suppose une dualité entre le chef de village et le buteur général, toutes les terres non alloties re-
chef de famille, entre celui qui a le pouvoir viennent au roi et elles lui reviennent de droit
administratif de distribuer les terres et celui qui pour qu’il les distribue à ceux qui en auront be-
a le droit d’en obtenir une. Le caractère démo- soin. Mais on apprend aussi qu’il conserve cer-
cratique de l’institution, que nul ne contestera tains terrains, particulièrement là où la bonne
sachant le rôle du conseil auprès du chef de terre est rare, peut-être pour les distribuer, mais
village, est à ce prix. Dans le cas du roi, cette aussi « pour qu’il puisse les mettre en culture,
dualité disparaît : il est à la fois le responsable dès qu’il aura la main-d’œuvre nécessaire ».
suprême de l’allotissement et son premier On sent bien par là que toute la terre non culti-
bénéficiaire. Il confond les deux positions, vée, qui était administrée par le village dans le
Alain Testart
système traditionnel, risque, maintenant qu’elle qu’il fait cultiver et celle qu’il est susceptible
...
172
l’est par le roi, d’être purement et simplement d’allotir ; tout dépend du pouvoir effectif du
annexée au domaine royal. Ainsi se constitue roi, limité ou non par les institutions et les
un domaine, un immense domaine, géré par de groupes de pression. Ainsi, le domaine des rois
tout autres principes que ceux du droit foncier yoruba, notoirement faibles au sein de ce que
traditionnel parce que celui qui en est le maître l’on pourrait appeler des sortes de monarchies
détient tous les pouvoirs sur lui. Le roi vient-il constitutionnelles contrôlées par les conseils
à déléguer à des chefs politiques son privilège des grands, ne semble pas avoir eu la même al-
de distribuer la terre, et donc celui de récupérer lure que celui des rois nupe : il semble avoir
les terres abandonnées ou incultes, ces chefs été étroitement formé du seul palais avec ses
constitueront pareillement de grands domaines dépendances, cultivé par les esclaves royaux,
à leur profit. Ajoutons l’hérédité, de fait sinon et ces rois ne semblent pas avoir été particuliè-
de droit, de leur fonction, un système de clien- rement glorifiés en tant que distributeurs de
tèle qui renforce leur pouvoir et leur autono- terres. Mais il paraît peu douteux que, lors-
mie, une aristocratie foncière naît. Son origine qu’une telle évolution a lieu, c’est le fonde-
est tout entière dans l’institution du domaine ment même de tout le système foncier africain
royal, dès qu’il se trouve dépecé par une poli- qui disparaît.
tique inconsidérée de donations ; sa cause im- Le caractère même de l’allotissement vient
médiate est le démembrement de la puissance à se modifier : il était dans son principe des-
publique. C’est, croyons-nous, ce qui advint ou tiné à permettre à chacun de survivre, il est
était en passe d’advenir au Rwanda. Smets maintenant source de profit, car ce sont des
[1946 : 14] fait une remarque en ce sens, après terres de rapport que le roi distribue à partir de
avoir évoqué le rôle d’allotisseur du chef poli- son domaine. La terre devient objet de spécu-
tique et sa capacité à disposer des terres incul- lation pour les intriguants de toute sorte qui
tes ou abandonnées : briguent les faveurs royales. Pour le roi, elle
est le moyen d’une politique pour se ménager
Le système en général permet aux memb-
des appuis et s’attacher quelques fidèles. Il
res des classes dirigeantes aussi bien
qu’aux sujets d’acquérir la propriété de se avait droit à des terres parce qu’il avait de
constituer des domaines [estates]. nombreux protégés mais, ayant des terres, il
peut susciter de nouveaux protégés. Le rap-
Mais seuls les premiers auront la capacité port de causalité s’inverse, la terre n’est plus
de se constituer des domaines de quelque le résultat des liens personnels de dépendance
importance. ou de clientèle, elle est la cause de la création
C’est une évolution possible. Nous ne di- de tels liens. Nous ne sommes plus dans le
sons pas que tous les domaines royaux se monde des villages africains, nous sommes
soient ainsi formés et agrandis grâce à une sub- dans un autre monde, bien proche déjà de
tile confusion entre les droits du roi sur la terre celui de l’Antiquité romaine.
Propriété et non-propriété de la terre
qui eux-mêmes tiennent leurs terres d’une des Kuba, situé en plein cœur du continent,
...
175
donation royale [ibid. : 292-299]. Tous payent dans la grande forêt équatoriale : 4 habitants
dzankà, et on peut toujours discuter pour savoir au km2. Le second, le Rwanda, le plus célèbre
s’il s’agit encore des anciens cadeaux par les- des royaumes interlacustres : 90 habitants au
quels on honorait le chef de village ou s’il km2. Le royaume kuba a un système foncier
s’agit déjà d’une rente. traditionnel permettant à chacun d’installer
Le fait est que tout a changé. Les gens im- son champ où il veut dans la forêt, avec un
portants continuent à « distribuer » la terre, contrôle minimal exercé par le chef de village,
selon le vieux principe africain, mais ils le font qui lui-même émane du conseil. Le Rwanda
désormais par favoritisme. Nous sommes en est caractérisé par plusieurs spécificités dont
présence d’une nouvelle donne sociale : au lieu nous avons déjà parlé, mais en particulier par la
que le citoyen ou même le sujet accède à la rareté des terres et un système de clientèle par-
terre au fur et à mesure de ses besoins parce ticulièrement développé, plus particulièrement
qu’il en avait le droit, il n’obtient plus une terre il est vrai en rapport avec le fameux contrat
qu’en entrant dans la clientèle d’un patron. On d’ubuhake, qui concerne le prêt de vaches,
se fait même client de quelqu’un, ne serait-ce mais dont on se demande s’il n’est pas aussi lié
que pour devenir locataire, ainsi que le montre à l’octroi de terres cultivables. La location
un exemple documenté par Nadel. On voit des terres, enfin, est importante au Rwanda tan-
comment la rareté de la terre occasionne un dis qu’elle est inconnue chez les Kuba. Le
développement sans précédent du système de contraste entre les deux royaumes est frappant
clientèle. Ce qu’il convient de ne pas perdre de et rappelle celui entre Cis-Kaduna et Trans-
vue est qu’un tel développement ne fait que
Kaduna au sein du royaume nupe. Vansina,
prolonger et approfondir ce qui existait déjà au
pourtant, soutient que ce facteur n’est pas for-
niveau royal. Les paysans qui forment la clien-
cément déterminant et évoque intelligemment
tèle populaire des grands ne font que reproduire
des facteurs sociaux :
à leur niveau ce qui est déjà présent dans la
sphère du pouvoir : car ces grands ne tiennent
leur position que de ce qu’ils sont eux-mêmes Au Ruanda le roi utilise fréquemment ce
droit éminent [sur la terre] pour spolier
des clients royaux. Et ils ne tiennent les terres les uns et récompenser les autres, chez les
qu’ils distribuent que des faveurs royales, de Kuba il ne le fait pas. Au Ruanda le roi
ce qu’au premier chef il y avait un domaine délègue ses pouvoirs éminents aux chefs,
royal, un domaine suffisamment important chez les Kuba il les délègue au village ou
pour que le roi puisse se permettre de le dila- mieux aux conseils de village. Enfin, la
pider en donations. possibilité de louer des terres ou de les
donner à une clientèle, qui existe au
Vansina [1963] a également discuté de
Ruanda, y est liée au système de l’ubu-
l’impact de la densité démographique sur le hake qui est un système politique. Elle est
système foncier en comparant deux royaumes absente, comme l’ubuhake l’est, de la
bien connus d’Afrique. Le premier est celui société kuba [Vansina 1963 : 358-359].
Alain Testart
Trois facteurs, donc : donations royales, rôle paraît être la conséquence de ce que le roi a dé-
...
176
des villages, relations de clientèle. Mais je me légué ses prérogatives en ce qui concerne la
demande s’ils sont primaires. Les donations terre à ses fonctionnaires plutôt qu’à des autori-
supposent un domaine royal important et les tés communales ; et son développement nous
« spoliations » que mentionne Vansina n’ont paraît encore être la conséquence de la rareté de
de sens qu’en fonction de la constitution de ce la terre et de la difficulté à s’en procurer. Si bien
domaine21. Quant au fait que le roi ne délègue que nous voyons plutôt cette rareté (l’inverse de
pas sa fonction d’allotissement aux villages au la densité démographique) conjuguée avec
Rwanda, c’est parce qu’il n’en existe guère : l’existence d’un domaine royal comme les deux
c’est un habitat dispersé, entre ce que l’on ap- causes ultimes d’une transformation qui est un
pelle des « collines », des « voisinages » selon processus complexe et possède de multiples fa-
le terme de Vansina. Le résultat est qu’il cettes. Ces deux causes interagissent entre elles
n’existe pas de pouvoir communal susceptible d’ailleurs, car c’est bien parce que la terre est
de s’opposer au pouvoir royal ni à ses fonction- rare que le roi peut être porté à en acquérir et à
naires. C’est un aspect de l’absolutisme dans ce étendre son domaine, pour mieux asseoir son
pays. Mais le roi l’a-t-il voulu et, l’aurait-il pouvoir.
voulu, aurait-il pu l’imposer ? Ou tout simple-
ment cette absence de village n’est-il pas un des 21. Les seules données que j’ai pu trouver sur le domaine
effets de la densité démographique incroyable- royal chez les Kuba sont les suivantes : il y a plusieurs
ment élevée ? On a déjà relevé ailleurs la pro- villages peuplés par des esclaves royaux qui cultivent les
pension du village à essaimer ou à fonder des terres avoisinantes [Vansina 1964 : 95]. Mais on ne voit ni
hameaux un peu plus loin lorsque les champs confiscation, ni appropriation des terres en deshérence, en-
core moins l’idée que les terres abandonnées ou vacantes
étaient trop éloignés. Un habitat dispersé dans
seraient intégrées au domaine. Gardant en tête le caractère
un pays sans moyen de transport autre que limité de nos informations, le domaine roya kuba semble
l’homme est une réponse adaptée à une exploi- s’apparenter au domaine royal yoruba : il reste limité parce
tation intensive du sol. Enfin, la clientèle nous que les villages conservent une forte autonomie.
Propriété et non-propriété de la terre
Bibliographie ...
177
Beldiceanu, N. — 1980, « Le timar dans l’État otto- féodalités. Paris, PUF. — 2001, « Ilku », in F. Joannès
man (XIVe-XVe siècle) », in (anonyme), Structures féo- ed., Dictionnaire de la civilisation mésopotamienne.
dales et féodalisme dans l’Occident méditerranéen Paris, Laffont.
(Xe-XIIIe siècle). Rome, Palais Farnèse, École française Lespinay, C. de — 1984, « Recherches foncières
de Rome. interdisciplinaires au Burundi, méthodes et résultats »,
Bourgeois, R. — 1954, Banyarwanda et Barundi. II : Droit et Cultures 7 : 31-60.
La coutume. Bruxelles, Institut royal colonial belge. Lloyd, P.C. — 1962, Yoruba Land Law. Londres-New
Dareste de la Chavanne, A.E.C. — 1858, Histoire des York-Ibadan, Oxford University Press.
classes agricoles en France depuis Saint-Louis jusqu’à Lombard, J. — 1965, Structure de type « féodal » en
Louis XIV. Paris [réimpression en 1976 par Slatkine- Afrique noire. Paris-La Haye, Mouton.
Megariotis Reprints, Genève]. Mair, L. — 1933, « Baganda land tenure », Africa 6 :
Fustel de Coulanges — 1890, Histoire des Institutions 187-205.
politiques de l’ancienne France. V : Les origines du Malinowski, B. — 1974 (1935), Les jardins de corail
système féodal. Le bénéfice et le patronat pendant [traduit de l’anglais]. Paris, Maspero.
l’époque mérovingienne. Maquet, J. — 1954, Le système des relations sociales
Gluckman, M. — 1941, Economy of the Central Ba- dans le Ruanda ancien. Tervuren, Musée royal du
rotse Plain. Livingstone, Rhodes-Livingstone Institute. Congo belge. — 1969, « Institutionalisation féodale
— 1943, Essays on Lozi Land and Royal Property. Li- des relations de dépendance dans quatre cultures
vingstone, Rhodes-Livingstone Institute. — 1951, « The interlacustres », Cahiers d’Études africaines 9 : 402-
Lozi of Barotseland in North-Western Rhodesia », in 414.
E. Colson et M. Gluckman eds., Seven Tribes of British Maquet, J. et S. Naigiziki — 1957, « Les droits fon-
Central Africa. Manchester, Manchester University ciers dans le Ruanda ancien », Zaïre 11 (4) : 339-359.
Press. — 1965a, Politics, Law and Ritual in Tribal Meek, C.K. — 1957, Land Tenure and Land Adminis-
Societies. Chicago, Aldine. — 1965b, The Ideas of tration in Nigeria and in the Cameroons. Londres,
Barotse Jurisprudence. New Haven et Londres, Yale Oxford University Press.
University Press. Nadel, S.F. — 1971 [1942, pour la 1re éd. anglaise],
Herskovits, M.J. — 1952, Economic Anthropology. Byzance noire. Le royaume des Nupe du Nigéria.
New York, Alfred A. Knopf. Paris, François Maspero.
D’Hertefelt, M. — 1962, « Le Rwanda », in Oberg, K. — 1964 (1962), « Le royaume des Ankole
M. D’Hertefelt, A.A. Trouwborst et J.H. Scherer eds., d’Ouganda », in M. Fortes et E.E. Evans-Pritchard eds.,
Les anciens royaumes de la zone interlacustre méri- Systèmes politiques africains [traduit de l’anglais].
dionale. Tervuren, Musée royal de l’Afrique centrale. Paris, PUF.
Inalcik, H. — 1973, The Ottoman Empire : The Classi- Paulme, D. — 1963, « Régimes fonciers traditionnels
cal Age 1300-1600. Londres, Weidenfeld et Nicolson. en Afrique noire », Présence africaine 48 : 109-132.
Junod, H.A. — 1936 (1913), Mœurs et coutumes des Rattray, R.S. — 1929, Ashanti Law and Constitution.
Bantous. La vie d’une tribu sud-africaine [traduit de Oxford, Clarendon Press.
l’anglais]. Paris, Payot. 2 vol. Richards, A.-I. — 1939, Land, Labour and Diet in
Kouassigan, G.-A. — 1966, L’homme et la terre. Droits Northern Rhodesia. An Economic Study of the Bemba
fonciers coutumiers et droit de propriété en Afrique Tribe. Londres, Oxford University Press.
occidentale. Paris, ORSTOM. Smets, G. — 1946, « The Structure of the Barundi
Lafont, S. — 1998, « Fief et féodalité dans le Proche- Community (Ruanda-Urundi Territory, Central
Orient ancien », in E. Bournazel et J.-P. Poly eds., Les Africa) », Man 46 : 12-14.
Alain Testart
Trouwborst, A.A. — 1962, « Le Burundi », in Agrarian Systems. Oxford, Oxford University Press. —
...
178
M. D’Hertefelt, A.A. Trouwborst et J.H. Scherer eds., 1964, Le royaume kuba. Tervuren, Musée royal de
Les anciens royaumes de la zone interlacustre l’Afrique centrale.
méridionale. Tervuren, Musée royal de l’Afrique Vidal, C. — 1969, « Le Rwanda », in R. Botte et al.,
centrale. « Les relations personnelles de subordination dans les
Vansina, J. — 1963, « Les régimes fonciers ruanda et sociétés interlactres de l’Afrique centrale », Cahiers
kuba : une comparaison », in D. Biebuyck ed., African d’Études africaines 9 : 350-401.
Résumé Abstract
Alain Testart, Propriété et non-propriété de la terre. La Alain Testart, Ownership and Nonownership of the Land:
confusion entre souveraineté politique et propriété foncière The Confusion between Political Sovereignty and Landed
(2ème partie) Property (Part II)
Tandis que la première partie de cet article examinait la The first part of this article in a preceding issue examined
question de la propriété de la terre indépendamment de la the question of land ownership in Africa independently of
royauté, cette deuxième partie envisage les conséquences kingship. Focus is now shifted toward the consequences
de l’institution royale sur la propriété, l’Afrique préco- of the institution of royalty on property rights in preco-
loniale restant toujours l’exemple de référence. La pre- lonial Africa. A first consequence was the emergence of
mière est l’apparition de domaines royaux qui, bien que royal estates. Though formed on the basis of the tradi-
constitués sur la base de la conception traditionnelle de la tional conception of ownership in Africa, they conside-
propriété africaine, en modifie considérablement la teneur rably modified land tenure. A second consequence was
du régime foncier. La seconde est la superposition sur la that the same piece of land became subject to both taxes
même terre de droits fonciers et de droits fiscaux. La and ground rent. This confusion has led to an aberrant
confusion entre les uns et les autres a conduit à une inter- interpretation, criticized herein, that refers to feudalism.
prétation aberrante en termes de « féodalité », dont la cri- The possible causes of the transformation of land tenure
tique constitue le cœur de l’article. Celui-ci se termine en and property rights are mentioned.
évoquant les causes possibles de transformation du régime
de propriété foncière.