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Etudesrurales 8060

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Études rurales

169-170 | 2004
Transmissions

Propriété et non-propriété de la terre


La confusion entre souveraineté politique et propriété foncière (2 ème
partie)

Alain Testart

Édition électronique
URL : http://journals.openedition.org/etudesrurales/8060
DOI : 10.4000/etudesrurales.8060
ISSN : 1777-537X

Éditeur
Éditions de l’EHESS

Édition imprimée
Date de publication : 1 janvier 2004
Pagination : 149-178

Référence électronique
Alain Testart, « Propriété et non-propriété de la terre », Études rurales [En ligne], 169-170 | 2004, mis en
ligne le 01 janvier 2006, consulté le 19 avril 2019. URL : http://journals.openedition.org/
etudesrurales/8060 ; DOI : 10.4000/etudesrurales.8060

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Cet article est disponible en ligne à l’adresse :
http:/ / www.cairn.info/ article.php?ID_ REVUE=ETRU&ID_ NUMPUBLIE=ETRU_ 169&ID_ ARTICLE=ETRU_ 169_ 0 149

Propriét é et non-propriét é de la t erre. La conf usion ent re souverainet é


polit ique et propriét é f oncière (2ème part ie)

par Alain TESTART

| Édit ions de l’ EHESS | Ét udes r ur al es

2004/ 1-2 - N° 169-170


ISSN 0014-2182 | ISBN 2-7132-2006-8 | pages 149 à 178

Pour cit er cet art icle :


— Test art A. , Propriét é et non-propriét é de la t erre. La conf usion ent re souverainet é polit ique et propriét é f oncière
(2ème part ie), Ét udes r ur al es 2004/ 1-2, N° 169-170, p. 149-178.

Distribution électronique Cairn pour les Éditions de l’EHESS.


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PROPRIÉTÉ ET Alain Testart

NON-PROPRIÉTÉ
DE LA TERRE
LA CONFUSION ENTRE
SOUVERAINETÉ POLITIQUE tres qui sont dans la main du roi (fig. 1 p. 150).
ET PROPRIÉTÉ FONCIÈRE Deuxièmement, tout État supposant des impôts,
(2ème partie*) de quelque nature qu’ils soient, ainsi qu’une
administration, en particulier régionale, il peut
exister aussi des gouverneurs locaux – ce que
l’on appelait dans l’ancienne France des gouver-
neurs de province – chargés de lever ces impôts
sur les districts dont ils ont la responsabilité. Une
administration à la fois territoriale et fiscale
viendra alors se superposer à la propriété fon-
cière proprement dite (fig. 2 p. 150).
À vrai dire, nous ne voyons pas d’autres

L
’ANALYSE PRÉCÉDENTE du régime foncier modifications possibles, sauf à envisager un
africain a été menée indépendamment du bouleversement complet des principes du ré-
phénomène royal. Soulignons d’ailleurs gime foncier traditionnel. Mais ce que nous
tout de suite que les principes généraux décrits avons appelé « l’interprétation classique » des
par les différentes sources ethnographiques sont, droits sur la terre en Afrique voit les choses au-
à très peu de chose près, les mêmes quelles que trement. C’est par sa critique qu’il convient de
soient les sociétés. C’est pourquoi nous avons pu commencer.
prendre comme base de réflexion indifférem-
ment des peuples comme les Nupe, qui sont L’interprétation classique du régime foncier
constitués en une puissante royauté, et d’autres africain dans le cadre des royaumes
comme les Bwa, qui ignorent l’institution L’interprétation classique postule, en dehors
royale. Nous pensons donc que ces principes même de l’institution de la royauté, l’existence
définissent une sorte de strate culturelle com- d’une multitude de titulaires de droits sur un
mune, un soubassement général sur lequel la même fonds : les dieux, la commune villa-
royauté, l’État, viennent se superposer sans l’al- geoise, la famille et les individus (fig. 3 p. 151).
térer en profondeur. Néanmoins, on peut prévoir, C’est là sa caractéristique principale : tout le
de façon entièrement a priori, que cette super- reste en découle, le fait que les hommes n’aient
position va entraîner deux modifications possi- qu’un droit d’usufruit, etc. Nous avons dit que
bles du rapport à la terre. son modèle lui venait de l’histoire européenne,
Premièrement, il peut exister des domaines du régime féodal. La prégnance de ce modèle
royaux, exactement comme il y en eut au cours va se trouver encore renforcée dans le cas des
de notre histoire, ou à Rome, avec l’ager publi- royaumes et les niveaux vont se multiplier : tout
cus. À côté des villages, normaux ou ordinaires, en haut, bien sûr, le roi, crédité d’un droit de
pourrait-on dire, dont on a dit l’autonomie poli-
tique relative et plus encore celle en matière de * La première partie de cet article a été publiée dans le
politique foncière, on en rencontrera alors d’au- n° 165-166 d’Études rurales, janvier-juin 2003.

Études rurales, janvier-juin 2004, 169-170 : 149-178


Alain Testart

...
150
roi

Fig. 1

roi
Propriété et non-propriété de la terre

propriété, éventuellement « éminent » mais par- dieux ...


151
fois plus direct, et, entre lui et la commune, en-
commune
core une multiplicité de titulaires, rapidement
qualifiés de « féodaux » (fig. 4). Que les dieux,
usufruitiers
tenus pour propriétaires par excellence de la
Fig. 3
terre dans les régimes non étatiques, disparais-
sent dans cette opération pour y être remplacés
par le roi, l’anthropologie ordinaire n’y voit pas moins le siècle des Lumières. La première
problème, au contraire, portée qu’elle est, de- voulait que les sauvages ne connaissent point
puis Frazer au moins, sinon par la référence plus la propriété : l’administration coloniale s’attri-
lointaine encore à La cité antique de Fustel de buait donc la propriété des terres en vertu du
Coulanges, à envisager tout roi sous la figure de principe général selon lequel les biens sans
la divinité. L’interprétation féodale se met en maître appartiennent au domaine de l’État. La
place dès la première heure et, tout naturelle- seconde provenait de cette idée qu’avant la
ment, au sein d’un évolutionnisme sommaire conquête, les rois africains, facilement rangés
qui assimile sans peine l’Afrique au passé de la sous l’étiquette de « despotisme oriental »,
société moderne, donc au passé féodal de l’Eu- étaient les vrais propriétaires de toutes les ter-
rope. Ce paradigme, latent dans toute la pensée res de leur royaume : l’annexion faisait donc
du XIXe siècle, devient explicite dans le mar- tomber la totalité de ces terres dans le domaine
xisme, du moins dans sa vulgarisation léniniste, de l’État colonial. La terre africaine fut donc
lorsque tout ce qui est immédiatement précapi- réputée propriété des puissances européennes,
taliste se trouve qualifié de « féodal ». que ce soit au Sénégal, au Nigeria ou en Ou-
Enfin, on ne peut, dans cette affaire, sous- ganda. Cette première politique fut rapidement
estimer le rôle de la colonisation. Les États co- suivie d’une autre, qui en prit carrément le
loniaux se sont autoproclamés propriétaires de contre-pied, lorsqu’on s’aperçut qu’il était
toutes les terres conquises (théorie dite du
« domaine éminent de l’État », dans le cas roi
français). Cette appropriation des terres est
contraire à toutes les règles du droit internatio-
nal moderne et contemporain qui admet que
les opérations politiques, telle l’annexion, ne « féodaux »
portent pas préjudice aux intérêts privés, en
particulier à leur droit de propriété. Dans le
cas de l’Afrique, cette entorse au droit a été ai-
commune
sément justifiée en recourant à deux opérations
intellectuelles qui, pour être presque antino-
usufruitiers
miques, n’en étaient pas moins solidement im-
plantées dans la pensée européenne depuis au Fig. 4
Alain Testart

peut-être plus avantageux de protéger les indi-


...
152 Nyere Urugo, signifie littéralement « détenteur
gènes contre les empiétements des colons ou de de l’enclos », au sens de l’anglais compound).
créer une middle class de grands propriétaires Le roi est présenté comme le « dispensateur »
fonciers africains : on déclara alors les commu- suprême du patrimoine foncier – phénomène sur
nes villageoises propriétaires ou on fit des an- lequel nous reviendrons –, mais on ne voit pas
ciens dignitaires indigènes les propriétaires de bien, dans le reste de la présentation qui
la terre qu’ils géraient à l’époque précoloniale. concerne essentiellement la justice ou l’admi-
Il reste néanmoins que, indépendamment de nistration, en quoi les autres fonctionnaires –
tout ce que l’on peut penser d’une éventuelle sauf, bien sûr, quand ils sont propriétaires de
« féodalité » africaine, la colonisation de la pre- domaines propres – sont des titulaires de droits
mière période aura été, quant à elle, toute pro- fonciers. Tout en bas de la hiérarchie, que ce soit
che d’instaurer un véritable féodalité, sur le par le droit des chefs de famille à se faire attri-
modèle de la conquête normande de l’Angle- buer une terre pour en faire vivre leurs gens, ou
terre où l’État conquérant se proclame proprié- que ce soit par l’existence de parcelle indivi-
taire « éminent » de toutes les terres conquises. duelles concédées par le chef de famille, le sys-
Quelles que soient les causes, diverses et tème ne diffère pas du système commun qui est
lointaines, de l’interprétation classique, il con- décrit pour l’Afrique. Au lieu de s’adresser aux
vient de voir comment elle se développe et autorités villageoises, les chefs de famille s’a-
s’organise sur un plan strictement intellectuel. dressent aux chefs de « collines » ou plus haut
L’exemple de référence reste, sur ce sujet, celui dans la hiérarchie, jusqu’au roi, mais cela ne fait
des royaumes interlacustres (entre le lac Victo- pas pour autant de tous ces fonctionnaires des
ria et la série des lacs qui vont du lac Tanga- détenteurs de terres, pas plus, pour reprendre une
nyika au lac Albert) qui ont fait couler tant image que nous avons déjà évoquée, le fait
d’encre et à propos desquels on parle si souvent qu’un fonctionnaire des HLM attribue un loge-
de féodalité. Voici par exemple ce que dit ment à une personne démunie : cette hiérarchie
Lespinay [1984 : 49 sq.] du Burundi, dans une est politique, elle n’est pas « foncière »1.
perspective tout à fait classique : Cette vision des choses, dont nous dirons
qu’elle a très directement sa source dans la
Il y a plusieurs niveaux de pouvoir foncier
confusion entre propriété foncière et souverai-
dont le Mwami (le roi) est le sommet et le
maître. neté politique, est non seulement fort ancienne
dans la pensée occidentale et très enracinée dans
Suit une théorisation du « pouvoir foncier » la tradition anglo-saxonne, mais encore, elle a
qui distingue une demi-douzaine de niveaux hié-
rarchiques : le roi, les princes (parents proches
1. La notion de hiérarchie « foncière » n’existe pas
du roi), divers officiels, les chefs de territoires
d’ailleurs, sauf dans la féodalité, avec les fiefs qui se
(plusieurs « collines »), les chefs de « collines » « meuvent » les uns des autres. C’est pourquoi, même si
(la colline étant l’unité administrative mini- le terme de « féodalité » n’est pas écrit dans l’article de
mum), les chefs de famille (dont l’appellation, Lespinay, l’idée est implicite.
Propriété et non-propriété de la terre

fait l’objet d’une théorisation explicite. C’est un concerne que les droits de propriété, avec les
...
153
des plus grands anthropologues, Malinowski, autres droits réels ; il concerne également l’u-
qui la présente dans son Jardins de corail, son sage que l’on en fait dans la mesure ou la
dernier livre consacré aux Trobriandais, œuvre propriété est inséparable d’une utilisation
de maturité ou témoignage d’un homme au faîte possible, mais il ne concerne pas les innom-
de sa carrière intellectuelle : brables liens – politiques, culturels, religieux,
sentimentaux, que sais-je encore – que
Comme nous le savons, l’utilisation pure- l’homme est susceptible d’entretenir avec la
ment économique des terres ne saurait terre. Le système foncier n’est pas la relation
être séparée des droits d’installation, des de l’homme et de la terre. Y faire figurer « la
droits politiques, de la liberté des com- place assignée à l’homme sur le territoire,
munications et du transport, des privilè-
telle qu’elle est définie par la culture, sa
ges territoriaux liés à la vie cérémonielle,
magique et religieuse. Il ne fait aucun
citoyenneté, son type de résidence » [ibid. :
doute que l’utilisation économique des 196], c’est tout mélanger : le territoire est une
terres est au cœur de tous ces privilèges et notion politique, nullement de l’ordre de la
de tous ces droits. Mais le système foncier propriété foncière, la citoyenneté tout autant,
doit être conçu de manière plus large : la culture est d’un autre ordre, et la résidence
c’est la relation de l’homme et de
ne renvoie pas normalement à une idée de
la terre [1974 : 196, mes italiques].
propriété. Mais il y a plus. Une telle perspec-
tive intellectuelle qui, sous prétexte de pré-
On comprend qu’après avoir ainsi précisé senter une définition « large », mélange toutes
en un sens si large sa « définition préliminaire les dimensions d’analyse, nous paraît se
du système foncier », il distinguera neuf ni- situer aux antipodes d’une saine démarche
veaux de droits [ibid. : 201-202] dans la so- scientifique. Le propre de la science, son
ciété trobriandaise selon leurs titulaires : le chef point de départ en tout cas, est l’analyse ; et
de district (chef politique au sens de la cheffe- analyser, c’est séparer. On ne gagne jamais
rie), le chef de village, le magicien des jardins, rien à tout confondre, si ce n’est un surcroît de
le chef de sous-clan, l’ensemble d’un sous- confusion. Enfin, et ce sera notre troisième et
clan, la communauté villageoise, les membres dernier argument, il convient de se demander
de cette communauté, celui qui travaille le jar- à quoi une telle perspective aboutirait sur
din et sa sœur. l’exemple de la France contemporaine. Elle
Or, disons-le tout net : une définition aussi conduirait à envisager comme titulaires de
large du système foncier nous paraît aber- droits fonciers non seulement le locataire ou
rante. N’est « foncier » que ce qui se rapporte l’usufruitier (fermier ou métayer) et le pro-
à des « fonds » (ou encore, des biens-fonds), priétaire, mais aussi la commune en tant
c’est-à-dire des biens (immeubles) en pro- qu’elle est susceptible d’attribuer des loge-
priété, ou des biens sur lesquels on fait valoir ments sociaux, peut-être la région, sans aucun
quelque droit réel. Le système foncier ne doute l’État qui, pour raison de nécessité
Alain Testart

publique, est susceptible d’exproprier les pro- Les racines de cette théorisation sont à
...
154
priétaires. Elle conduirait à distinguer cinq chercher dans la conception anglaise du droit
niveaux dans le régime foncier. L’absurdité de la propriété foncière [Testart 2003 : 209-
d’une telle position saute aux yeux : les trois 242] qui ne voit nulle part de propriété « abso-
derniers niveaux sont des niveaux purement lue » et n’envisage jamais que des tenures
politiques que l’on envisage dans leur fonction complémentaires par rapport à une propriété
politique – et ce, toujours, indépendamment du éminente qui est celle du roi. Les origines plus
fait qu’il peuvent avoir à gérer un domaine pu- lointaines viennent du droit féodal – même si
blic. Et ce qui est absurde pour notre société bien des auteurs que nous citons s’abstiennent
l’est aussi pour les sociétés primitives. On n’a d’employer ce terme –, un droit dont on dit
jamais le droit d’utiliser pour ces sociétés des couramment qu’il est fondé sur une certaine
outils et des concepts qui seraient plus gros- confusion entre propriété foncière et souve-
siers que ceux que nous utilisons pour la nôtre. raineté politique. Précisons ce qu’il convient
Rien ne le justifie sinon cette idée, idée an- d’entendre lorsque l’on parle d’une telle
cienne et bien enracinée qu’il faut sans cesse « confusion » médiévale : cette époque a certes
dénoncer, comme quoi ces sociétés seraient pu réunir sur un même individu les deux types
plus « simples » que les nôtres. Ce sont sou- de prérogatives (attachées à la propriété ou à la
vent les idées de l’anthropologie sociale ou souveraineté), cela n’empêche point les deux
culturelle qui restent simples. notions d’être distinctes. Au milieu du XIXe
Du côté de l’africanisme, c’est probable- siècle, Dareste de la Chavanne [1858 : 334]
ment Gluckman [1951 : 66 sq., 1965b : 78 sq. et s’était d’ailleurs exprimé très clairement à ce
90 sq.] qui présente le modèle le plus achevé sujet lorsqu’il insistait, à la suite d’autres tra-
d’une multiplicité de titulaires de droits fon- vaux savants d’ailleurs, sur la nécessité de dis-
ciers, du roi jusqu’à l’humble paysan. Ce mo- tinguer ces deux aspects, y compris dans le
dèle est développé à propos des Lozi (ou monde féodal :
Barotse) à l’ouest de l’actuelle Zambie, mais est
Rien de plus important que cette distinc-
très semblable à celui que les spécialistes des
tion et ses effets, malgré l’inévitable confu-
royaumes interlacustres proposent. C’est tou- sion qui avait dû s’établir de fait entre la
jours celui d’un empilement de droits fonciers propriété et la souveraineté (mes italiques).
sur le même fonds. La terminologie de Gluck-
man est originale, élégante, mais difficilement Mais tandis que le Moyen Âge s’est borné,
traduisible en français : il avance l’idée d’une pour ainsi dire, à les confondre en fait, l’africa-
série ou d’une hiérarchie d’estates – ce pour nisme les a confondu, théoriquement.
quoi il faut se souvenir que « real estate » cor- La dénonciation de cette erreur générale
respond à peu près en anglais à notre notion de n’empêche pas d’examiner le théories parti-
propriété foncière – chacun de ces estates étant culières qu’elle entretient : celle d’un roi uni-
caractérisé par « un ensemble similaire de droits versellement propriétaire de toutes les terres de
et de devoirs vis-à-vis de qui on le tient ». son royaume et celle de la féodalité africaine.
Propriété et non-propriété de la terre

Le roi peut-il être propriétaire de toutes les Les régimes africains précoloniaux ont tou-
...
155
terres de son royaume ? jours été vus comme despotiques. Chacun de
L’idée selon laquelle l’État despotique con- leurs souverains fut réputé « propriétaire de tous
centrerait entre ses mains la totalité de la pro- les fonds de terre », comme disait Montesquieu.
priété foncière est une idée qui parcourt les Dans maintes ethnographies de toute époque,
siècles. Elle naît probablement au XVIe siècle à de telles affirmations se rencontrent. Dans le
partir de quelques observations faites sur la meilleur des cas, on ne parle que de propriété
Sublime Porte, ce dont on trouve un écho chez « éminente ». Les plus perspicaces des africa-
Montesquieu : nistes ont toutefois, depuis longtemps, critiqué
ces vues2 et nous nous appuierons très large-
De tous les gouvernements despotiques, il
n’y en a point qui s’accable plus lui-
ment sur eux dans ce qui va suivre.
même, que celui où le prince se déclare En premier lieu, il y a un problème de tra-
propriétaire de tous les fonds de terre (De duction à chaque fois que l’on rend par « pro-
l’esprit des lois, V : 14). priétaire de la terre » les différents qualificatifs
appliqués aux rois, ou lorsqu’on dit qu’il « pos-
Dès 1710, le grand voyageur François Ber- sède » la terre, ou encore lorsque lui-même dit
nier avait déjà affirmé que toutes les terres de toute la terre du royaume qu’elle est « à
étaient propriété du souverain dans l’empire lui ». Il ne faut pas oublier que le vocabulaire
moghol et Marx, un siècle plus tard, commen- proprement juridique de la propriété reste fort
tera encore avec enthousiasme ses écrits, cla- peu développé dans la plupart des cultures.
mant que cette absence de propriété privée de Même la Rome antique ne connaît pendant la
la terre était « la clef » de tout l’Orient. Le XIXe plus longue partie de son histoire que domi-
siècle accueille avec faveur et sans esprit cri- nium pour « propriété » (proprietas étant
tique l’idée d’une propriété exclusivement d’usage tardif) et dominus pour « propriétaire »
étatique dans les empires orientaux : elle s’as- ou « possesseur » : or, ces termes conservent le
socie tout naturellement à l’importance que ce sens très large de maîtrise en général, du maître
même siècle accorde à la notion de propriété des esclaves ou de celui que nous appelons
collective dans les sociétés réputées ar- « empereur » et qui n’était en latin que le
chaïques. La révolution de 1917 donnera à ces
spéculations un relief tout particulièrement ac- 2. Outre les monographies que nous citons ci-dessous, on
tuel et tout régime oppressif, absolutiste, trouvera de bons éléments de critique dans Kouassigan
despotique oriental au sens de Montesquieu ou [1966 : 83 sq.], Meek [1957 : 157], Paulme [1963 : 126
Wittfogel, ou encore socialiste au sens des So- sq.]. Pour les royaumes interlacustres, Smets [1946 : 14]
viets, tendra à être caractérisé dans les mêmes est un des rares à rejeter explicitement l’idée : « Certains
soutiennent que le mwami [le roi] aurait assurément un
termes : par l’universalité de la propriété
droit de possession sur l’ensemble de la terre de son sul-
étatique de la terre, c’est-à-dire par la perte de tanat. Mais la vérité est que […] le mwami et ses repré-
cette liberté fondamentale qu’est le droit à la sentants ont seulement [le droit] de permettre l’utilisation
propriété privée. de la terre et de choisir ceux qui l’utiliseront. »
Alain Testart

qu’elle est « à eux », Audrey Richards [1939 :


...
156 Dominus. Il en va de même en Afrique, où les
termes que l’on traduit couramment par « pos- 245 sq. et 261] a bien montré ce que signifient
session » ou « propriété » n’ont jamais un sens ces prétentions qu’elle qualifie d’« extrava-
aussi précis. Maints observateurs l’ont fait re- gantes » : que, comme tout chef, en conformité
marquer. Ainsi Nadel [1971 : 279] qui écrit que avec la coutume africaine ordinaire, ils ont des
« selon la terminologie Nupe » le chef de droits sur le travail de leurs subordonnés et
village, qui ne fait qu’administrer les terres du qu’ils peuvent en exiger un tribut. Cela qualifie
village et le répartir entre les villageois, « pos- le rapport d’un chef à son territoire (au sens
sède » le village, mais le même verbe wº, politique), non celui d’un propriétaire foncier à
« posséder », est utilisé pour le chef de famille, ses terres. Et si ces rois sont encore dits « maî-
l’ensemble des villageois, le particulier qui, pa- tres de la terre », il n’y a pas de raison de pen-
reillement mais à des titres divers, wº, « possè- ser que cette expression ait un sens différent de
dent », telle ou telle terre. Pour les Yoruba, celui qu’elle avait dans les villages, c’est-à-dire
Meek [1957 : 157] fait remarquer, à la suite prêtres et responsables de l’allotissement.
d’autres, que le préfixe oni, généralement tra- Cette dernière remarque nous amène direc-
duit par « propriétaire » ou « possesseur », ap- tement au point clef de l’affaire : le rôle du roi
pliqué aux rois ne leur confère aucun droit de dans l’attribution de la terre. L’allotissement
propriété sur les terres. Plus encore, Gluckman obéit aux mêmes principes dans les royaumes
[1965b : 75 et 142] qui présente constamment que dans les villages : tout individu a droit à une
le roi des Barotse ou Lozi comme « propriété », terre. La base de ce droit est toujours également
parce qu’il est mung’a de toutes les terres, re- politique, bien que l’allure de cette dimension
connaît que ces mêmes « Barotse décrivent politique change lorsque l’on passe des sociétés
n’importe qui comme un mung’a, une pro- sans État à des royaumes : c’est en tant que sujet
priété, que ce soit le roi, un membre de la fa- du roi, en tant que dépendant d’un chef que cha-
mille royale ou un fonctionnaire appointé en cun a droit à une terre. Richards [1939 : 244] le
charge d’un village, le traditionnel chef de dit de façon très explicite : l’accès à la terre d’un
village, les villageois eux-mêmes, ou encore Bemba (Zambie) « dépend de ses allégeances
leurs dépendants ». Si le vocabulaire juridique politiques » envers les différents chefs. Ou en-
des Barotse est, comme le dit Gluckman [ibid. : core Junod dans sa grande monographie sur les
140], « hautement sophistiqué », il ne l’est BaThonga (Mozambique) :
qu’en ce qui concerne les différents statuts de
Le seul fait de kondza, c’est-à-dire de se
la personne, mais nullement sur la question des déclarer le sujet du chef, donne à un indi-
droits réels. gène le droit d’obtenir tout le sol dont il a
Que les rois africains aient un rapport mys- besoin pour sa subsistance [1936, II : 10].
tique à la terre, qu’ils soient identifiés au sol de
la nation et déterminent en quelque sorte son Ce qui change de façon plus substantielle
identité, c’est bien possible, mais cela n’en fait est que l’individu peut encore, comme dans les
pas des propriétaires. Qu’ils disent de la terre sociétés sans État, s’adresser aux autorités
Propriété et non-propriété de la terre

villageoises quand elles existent mais peut des parcelles à ceux qui en réclament, mais le roi
...
157
aussi, à la différence de ce qui vaut dans celles- le fait avec la dignité qui sied à son rang et au
ci, s’adresser plus haut dans la hiérarchie pour sommet d’une pyramide bureaucratique.
obtenir une terre, à un sous-chef administratif, Le troisième point de notre critique est un
à chef de niveau plus élevé, à un autre digni- de ceux qui a été le plus souvent mis en évi-
taire, et jusqu’au roi lui-même. La simple dence : une fois la terre allotie par le roi ou ses
autorité du chef de village est maintenant rem- subordonnées, elle ne peut être reprise, même
placée par toute une organisation de fonction- par le roi. Gluckman [1951 : 63] a exprimé très
naires, que l’on sollicite avec des cadeaux fortement cette idée :
appropriés à leur rang, et qui tous, en tant que
fonctionnaires royaux, dépendent du roi. Il Une fois que le roi a donné de la terre à un
Lozi, ce dernier a des droits sur elle qu’il
faudra aussi les remercier. Chacun détient un peut faire valoir contre tous3, y compris
pouvoir d’allotissement sur le territoire dont il contre le roi lui-même. Voudrait-il la
a la charge. C’est le roi qui les a appointés dans reprendre, il doit la demander, il ne peut la
leurs fonctions, qui leur a donné tel ou tel ter- prendre : « le roi aussi est un mendiant ».
ritoire en gestion, et leur a donc conféré le
pouvoir de procéder à l’allotissement sur le Richards [1939 : 246 et 247] dit aussi à
territoire qui dépend d’eux. Tout vient du roi propos des Bemba :
qui apparaît dès lors comme le grand « dispen-
Je n’ai jamais entendu parler d’un chef
sateur », tout vient de lui à travers une « chaîne
qui aurait pris une terre qu’un homme du
de distribution » [Gluckman 1951 : 66]. Tout commun occuperait déjà […] Dans les
apparaît ainsi comme une cascade de « dons » temps anciens, qu’un chef empiète, même
ou comme un processus de « redistribution », de façon involontaire, sur le terrain d’au-
mais ce n’est là qu’une illusion : ce n’est en trui et il devait le dédommager par un
réalité qu’une suite administrative d’autori- cadeau important, telle une défense d’élé-
phant ou une vache.
sations accordées par les autorités compétentes
et qui, comme ces autorités tiennent toutes leur Pour l’Afrique occidentale, E. Maguet4
pouvoir d’une délégation du roi, apparaît avait fait remarquer :
comme émanant du roi.
Les droits reconnus au chef politique [en-
À un homme du commun, le chef se tendant par ce terme des rois ou des diri-
borne à donner des permissions de s’ins- geants de la taille de El Hadj Omar], en
taller sur son [district]. C’est l’affiliation
politique qui compte [Richards 1939 :
246].
3. J’emploie ici cette expression typique du droit français
relatif aux droits réels là où le texte anglais ne parle que
Pas plus que le chef de village ou le « maître de « rights which are protected against all comers ».
de la terre » n’était propriétaire de la terre, le roi
ne l’est : ils se bornent pareillement à attribuer 4. Cité par Kouassigan [1966 : 85].
Alain Testart

tant que maître du sol, étaient très limités. « propriétaire » de toutes les terres du
...
158
S’il lui appartenait de distribuer les ter- royaume : 1) il peut réclamer l’allégeance de
res, il ne pouvait les reprendre ni en
disposer d’une manière quelconque après
quiconque s’installe sur ces terres ; 2) il a dans
attribution. sa main ou il tient – au sens de « tenure »,
l’expression employée par Gluckman, « im-
Comment peut-on soutenir encore que mediate holder », étant intraduisible – toutes
toute la terre appartiendrait au roi ? Le pou- les terres qui ne sont pas tenues par ses sujets ;
voir suprême du roi, c’est d’allotir la terre, 3) il peut requérir toutes les terres alloties
c’est-à-dire d’en faire d’autres que lui les mais non utilisées ; 4) toute terre sans maître
propriétaires5. (en déshérence ou abandonnée) lui revient ; 5)
À l’inverse de toutes ces données, certains son titre de propriété justifie qu’il reçoive une
auteurs soutiennent en ce qui concerne les part des produits en tant que tribut ; 6) il
royaumes interlacustres que le roi aurait contrôle l’installation des gens sur le terri-
disposé du droit de confisquer à sa guise n’im- toire ; 7) il a le pouvoir de légiférer sur la
porte quelle terre. Une pareille idée reste peu tenure et l’usage des terres. On reste frappé de
vraisemblable et contraire, au surcroît, à tout ce ce que, parmi ces sept points qui sont censés
que nous pouvons savoir, non seulement en signifier l’idée de propriété, trois (1, 6 et 7)
Afrique mais dans le monde : il est plus proba- sont des droits typiquement politiques qui ne
ble que le roi n’avait un droit de confiscation font qu’exprimer la souveraineté d’un État sur
qu’à titre pénal6. Mais il y a aussi des abus, des son territoire. L’État français actuel ne fait pas
abus répétés qui sont parfois érigés en moyens autrement : il contrôle les immigrés, leur
de gouvernement. Ce sont là de tristes réalités demande le respect des lois de la République,
mais relativement banales : les empereurs de etc. Le point 4 se retrouve intégralement dans
Chine, dont le code pénal particulièrement le droit français7. Le point 5, tel qu’il est
rigoureux admet la responsabilité collective
(exécution, bannissement ou réduction en 5. Junod [1936, II : 10] avait déjà dit la même chose avec
esclavage) et permet la confiscation de toutes un humour tout particulier : « En droit, le sol appartient
les terres d’un clan dont un seul est coupable, tout entier au chef. Mais il n’est à lui que pour appartenir
à tout le monde. »
ont certainement abusé de ce moyen pour ren-
flouer leurs finances ; les rois de France ont fait 6. Il me paraît significatif que Maquet et Naigiziki [1957 :
de même, que ce soit Philippe Auguste avec les 341, 351], qui répètent que le mwami, le roi du Rwanda,
Templiers ou Louis XIV avec Fouquet. Mais, pouvait s’approprier de façon privative n’importe quelle
nulle part ou la propriété est reconnue comme terre s’il le voulait, ajoutent : « En fait il n’exerçait ces
une institution, le pouvoir n’a eu le droit régu- droits que très rarement, généralement pour punir un sujet
désobéissant. »
lier de confisquer les terres de ses sujets.
Une dernière remarque pour examiner 7. Notre Code civil le dit expressément : « Les biens qui
comment un théoricien comme Gluckman n’ont pas de maître appartiennent à l’État. » (Art. 713 ;
[1965b : 79] explicite l’idée que le roi serait voir aussi art. 539)
Propriété et non-propriété de la terre

présenté par Gluckman, est purement interpré- nullement de l’ordre de la propriété foncière.
...
159
tatif, tout le problème est de savoir si le roi C’est toujours la même confusion – entre pro-
touche des redevances au titre de rente fon- priété foncière et souveraineté politique – qui
cière ou en tant qu’impôts – ce que nous exa- est à l’origine de l’idée de roi universellement
minerons dans un instant. Quant aux points propriétaire. C’est encore elle que nous allons
2 et 3, ce ne sont là que les pouvoirs du chef retrouver dans la critique de l’idée de « féoda-
de village dont personne n’a jamais prétendu lité » africaine.
qu’ils seraient « propriétaires » des terres
L’interprétation féodale
communales.
Concluons donc en toute sérénité que le roi PRÉLIMINAIRE THÉORIQUE : CINQ CAS DE FIGURE
n’est pas propriétaire de la terre de son Avant d’engager toute discussion sur un éven-
royaume, qu’il ne l’a jamais été au titre de dé- tuel féodalisme africain, il est nécessaire
tenteur premier avant de l’avoir distribuée, et d’éclaircir un certain nombre de points. Le
même, qu’il n’est pas propriétaire « éminent » principal nous paraît être le suivant : un certain
des terres du royaume. Cette dernière expres- nombre d’institutions, provenant de civilisa-
sion impliquerait qu’il conserverait quelque tions diverses, ont pareillement été qualifiées
droit de regard sur la terre une fois distribuée, de « féodales », appellation que les spécialistes
ce qui n’est pas. Toutes les données convergent récusent généralement. Nous évoquerons ces
pour nous montrer que ce sont les familles et institutions pour bien mettre en évidence leur
les individus qui sont pleinement propriétaires différence d’avec celles de la période féodale
des terres qu’on leur a attribuées, du seul fait proprement dite de l’Europe médiévale. Bien
qu’ils les cultivent. La fonction du roi est la que cet exercice comparatif puisse paraître
même que celle de chef de village : il préside à quelque peu difficile, il simplifiera grande-
l’allotissement qui est un droit que détient ment la compréhension des réalités africaines.
chaque citoyen, chaque sujet. La seule diffé- La raison qui amène à envisager des civilisa-
rence entre eux est que le roi se situe tout en tions normalement étrangères à la tradition
haut d’une échelle hiérarchique impression- anthropologique est que les institutions poli-
nante tandis que le chef de village n’occupe tiques, fiscales et administratives de ces civili-
que le niveau le plus modeste. Pas plus que le sations ont fait l’objet d’études spécialisées,
second n’est propriétaire des terres de la com- tandis que l’anthropologie a très généralement
mune, le premier ne l’est des terres du royaume. négligé l’étude de ces institutions au profit des
Le rapprochement avec les données européen- thèmes qui lui étaient chers, comme la parenté
nes ne se justifie en aucune façon. Il ne se fait ou le rituel.
que dans l’oubli de ce que le régime foncier est Tout le problème, comme on s’en apercevra
tout différent ici et là : en Afrique, les principes bientôt, tourne autour de la distinction, ou de la
d’attribution de la terre sont politiques. En confusion, entre rente foncière et l’impôt. Le
conséquence, les prérogatives du roi par rapport principe de cette distinction entre ces deux sor-
à la terre y sont également de nature politique, tes de redevances est clair : elles sont dues à
Alain Testart

des titres différents. La rente vient de ce que tique, celui de la collecte des impôts. Les rede-
...
160
l’on utilise la propriété d’autrui et représente le vances dues au titre des droits réels seront figu-
dédommagement offert au propriétaire en rées en traits pleins, celles dues au titre de
compensation du fait qu’il renonce à utiliser l’imposition en tireté.
cette propriété pour la laisser au locataire, fer- Notre premier cas de figure est celui, main-
mier ou métayer ; elle est aussi un des aspects tenant bien connu, des terres de l’ilku ou ilkum
du fructus (fruits dits « civils ») du droit de au Proche-Orient ancien8 (fig. 6 p. 163). Ce
propriété. L’impôt (ou la taxe) vient de ce que sont des terres concédées par le pouvoir royal
l’on appartient à une communauté politique et en rémunération d’un service, le plus fréquent
que l’on contribue aux dépenses publiques étant un service armé spécialisé, mais ce mode
et/ou à l’entretien du personnel dirigeant. La de concession est attesté également pour des
première difficulté se rencontre dès que l’on scribes, des boulangers, des bergers, etc. La
envisage l’assiette de l’impôt : il ne pose pas superficie moyenne d’un ilku est de 6 hectares
de problème lorsqu’il est dû sur les personnes et suffit juste à l’entretien de l’occupant et de
(capitation), mais prend un aspect foncier lors- sa famille. C’est le trait principal qui différen-
qu’il est calculé sur la fortune immobilière cie ce système de celui des fiefs : en contre-
(taxe foncière). Néanmoins la question de dis- partie du service rendu, le serviteur, soldat ou
tinguer entre les deux ne se pose jamais membre d’un autre groupe professionnel, est
sérieusement et, même dans le cas féodal mar- rémunéré par l’octroi d’une terre, mais pas par
qué par ce que l’on appelle une confusion entre les revenus éventuels de cette terre, c’est-à-
propriété foncière et souveraineté politique, les dire par les rentes foncières que lui fourniront
historiens du droit et les médiévistes font sans ceux qui travaillent la terre. C’est le bénéfi-
peine la différence – la censive relevant par ciaire qui la travaille lui-même. Cette terre,
exemple de la rente, la taille de l’impôt, etc. enfin, n’est pas concédée en pleine propriété.
L’impôt est dû par tout citoyen ou par tout ré- Bien que l’on admette qu’il se soit produit,
sidant, y compris par le propriétaire ou l’usu- comme très souvent dans ce genre de situation,
fruitier ; la rente n’est due que par les
non-propriétaires du fait qu’ils utilisent la terre 8. D’après Lafont [1998 : 527, 539-540, 555 sq. ; 2001].
d’autrui. L’ilku désigne alternativement le service qui est dû en
contrepartie de l’octroi de la terre, la redevance rempla-
Pour bien marquer la différence entre les çant le service ou la terre elle-même qui rémunère le ser-
situations que nous allons évoquer, nous les vice. Au cours des quelque trois millénaires de l’histoire
représenteront toujours au moyen d’un même de la Mésopotamie, la valeur sémantique du terme a pas-
diagramme (fig. 5 p. 163) dans lequel les trois sablement changé. Au IIIe millénaire, dans l’empire
lignes horizontales inférieures représentent les d’Akkad ou sous la IIIe dynastie d’Ur, une institution
semblable existe, mais sous des dénominations différen-
trois aspects du droit de propriété : usus, fructus
tes. Le mot « ilku » est d’un emploi courant dans les
(rente) et abusus (aliénation ou concession), textes du IIe et Ier millénaires. Vers le VIe siècle av. J.-C.,
tandis que la ligne supérieure (au-dessus de la toutefois, sous les Achéménides, il prend un tout autre
barre de séparation) représente le niveau poli- sens, désignant l’impôt dû à la couronne.
Propriété et non-propriété de la terre

Ces trois premiers cas relèvent du système


...
une patrimonialisation des terres de l’ilku, le 161
principe est que ce sont des terres de fonction. foncier dans la mesure où ils concernent l’u-
Au moins dans le code de Hammourabi, et pour sage que l’on fait d’une terre ou les revenus
les soldats, l’aliénabilité entre vifs est interdite. qu’elle rapportent du fait que ceux qui la culti-
La concession est en principe viagère, mais elle vent n’en sont pas propriétaires. Maintenant,
est transmissible au fils majeur ou aux frères du les paysans, tenanciers ou non, payent aussi des
défunt s’ils accomplissent le service pour le roi. impôts. Mais le système fiscal est normalement
Les terres abandonnées sont réattribuées. et en principe10 indépendant de l’ilku, du béné-
Notre deuxième cas est celui du bénéfice, fice ou du fief. La concession par les autorités
tel qu’on le connaît dans l’histoire européenne publiques ou par le seigneur ne porte pas sur les
après la fin de l’empire romain9, soit en rému- revenus fiscaux. Ces revenus ne vont pas au
nération d’une charge officielle dans l’exer- concessionnaire.
cice du pouvoir aux époques mérovingienne Ce sont eux, précisément, qui sont l’objet
ou carolingienne, soit, sous une forme qui per- de la concession dans le système du timar qui
durera jusqu’à la révolution française, sous est si caractéristique de l’empire ottoman11
celle desdits « bénéfices ecclésiastiques » (fig. (fig. 9 p. 163). Lors de la conquête d’un nou-
7 p. 163). C’est moins la terre qui rémunère la veau territoire et, ensuite, à périodicité fixe,
fonction que les revenus de la terre, cultivée environ tous les dix ans, un fonctionnaire pro-
par les paysans, ce que ne sauraient faire ceux, cède dans chaque région à l’évaluation des
grands dignitaires ou membres du clergé, qui différents impôts qui devront être versés à la
reçoivent ces bénéfices. La terre n’est jamais
concédée en propriété par l’autorité supé-
rieure : le bénéficiaire n’en reçoit que les 9. Dans le monde romain, beneficium n’a pas de sens
institutionnel précis, signifiant simplement un « bien-
fruits financiers, mais suffisamment attractifs
fait », avec l’idée d’une chose octroyée sans obligation
pour que les intrigues et les abus aient défrayé de la part du bienfaiteur, sans titre de droit, également,
la chronique pendant tout l’Ancien Régime. pour celui qui le reçoit ; ce peut être une donation pleine
Le fief se différencie du bénéfice – bien que et entière. Ce n’est qu’à l’époque mérovingienne, dans
ce dernier passe généralement pour son antécé- les actes privés, que la concession en beneficium s’op-
dent direct – par un ensemble de droits plus pose à la donation [Fustel de Coulanges 1890 : 1 sq.,
152 sq.].
étendu : le détenteur d’un fief peut à nouveau le
concéder, en totalité ou en partie, ce qui rap- 10. Il y a bien, dans les trois cas, des interférences possi-
proche beaucoup la tenure (noble) du fief de bles : le versement d’un impôt en remplacement du ser-
l’idée de propriété, quoique soumise à certaines vice pour celui qui a reçu une terre en ilku ; les domaines
conditions (fig. 8 p. 163). Il reste que cette te- ecclésiastiques immunistes ; ou, pour le fief, s’il s’agit
d’une seigneurie justicière ou banale.
nure n’a de sens que dans la mesure où il y a,
dessous, des tenures paysannes, des tenanciers 11. D’après Beldiceanu [1980] et Inalcik [1973 : 107 sq.].
qui versent des redevances au seigneur au titre Le timar ottoman est très semblable à la pronoia de l’em-
de rentes foncières. pire byzantin ou à l’iqtâ’ du monde arabe classique.
Alain Testart

Sublime Porte. Une fois déduite la part que se


...
162 bénéficiaire est révocable et le timar n’est pas
réserve le gouvernement central, le reste peut héréditaire.
être concédé à des timariotes, les bénéficiai- Voici pour finir notre cinquième et dernier
res de timar. En 1528, on estime que 37 % du cas (fig. 10 ci-contre) : premièrement, nous
revenu de l’État a été ainsi distribué sous supposons qu’un État laisse à la charge de ses
forme de timar. Ce sont typiquement les gouverneurs de province la collecte des im-
sipâhî (dont le français fera les « spahis »), pôts sur leurs provinces respectives (c’est
troupes à cheval avec un armement tradition- notre fig. 2 p. 150) ; deuxièmement, nous sup-
nel, une des bases de l’armée ottomane. D’au- posons que ces gouverneurs n’envoient
tres que des militaires peuvent bénéficier de qu’une partie du revenu fiscal au gouverne-
concession de timar, gardiens de nuit dans ment central, gardant l’autre partie pour eux-
une ville, chefs des écuries impériales, etc. Il mêmes, en guise de rémunération de leur
revient au timariote la charge de collecter lui- fonction et pour faire face aux dépenses in-
même l’impôt, qu’il conserve en tant que dispensables à la gestion des provinces. Cha-
revenu personnel. Ce système évite au gou- cun des gouverneurs a alors une responsabilité
vernement central de collecter lui-même administrative et fiscale d’un territoire, indé-
l’impôt, de le convertir en monnaie et de pendamment du système foncier, indépen-
payer ceux qui sont à son service : c’est un damment de ce que des paysans peuvent
mode de rémunération direct, pourrait-on verser des rentes foncières ou recevoir des ter-
dire, par prélèvement à la source. On distin- res en allotissement. Ce cas est presque simi-
gue plusieurs types de timar selon la nature laire à celui du timar à ceci près que le
des impôts concédés, soit uniquement les im- phénomène fiscal y est plus central encore :
pôts prélevés en vertu du droit religieux, soit l’impôt représente à la fois le mode de rému-
uniquement ceux prélevés en vertu du droit nération de la fonction et une des fins de cette
coutumier, soit encore les deux (c’est alors fonction. Il se peut même que ceux que nous
un timar intégral). La collecte de ces impôts avons appelés des « gouverneurs » n’aient
n’a jamais été concédée par le pouvoir central comme fonction principale, ou comme unique
que sur une certaine étendue de terres, éten- fonction, le recouvrement des impôts.
due d’ailleurs de taille fort diverse, comme On mesure la distance, en termes institu-
les revenus auxquels elle donne lieu, selon tionnels, qui sépare ces deux derniers cas des
qu’en bénéficie un simple sipâhî ou des beys. trois premiers. Il ne s’agit plus de concessions
Il en résulte un certain découpage du sol en foncières, mais de concessions fiscales.
unités qui rappellent nos circonscriptions fis-
cales, à cette différence qu’elles ont été CE QUE L’ON APPELLE « FIEF » EN AFRIQUE
concédées. Ces sortes de « terres fiscales » ne Le dernier cas de figure que nous avons pré-
sont en aucune façon la propriété des tima- senté se trouve réalisé dans les royaumes de
riotes. Dans la plupart des cas, c’est la Sub- l’Afrique précoloniale, sans doute pas dans
lime Porte qui est propriétaire des terres. Le tous, mais dans un grand nombre. C’est une
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Fig. 5 Fig. 6. L’ilku

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Fig. 7. Le bénéfice Fig. 8. Le fief
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contribuables contribuables

Fig. 9. Le timar Fig. 10


Alain Testart

des raisons12 pour lesquelles on les a décris


...
164
comme « féodaux », confondant concession 12. On sait que les sciences sociales ont appliqué le qua-
lificatif de « féodal » en trois sens, en prenant trois
foncière avec concession fiscale. aspects de la période féodale de l’histoire européenne.
Voici par exemple l’exemple des Nupe, Le premier, le plus répandu, caractérise une structure
merveilleusement documenté par le livre de étatique dans laquelle les pouvoirs locaux sont suffi-
Nadel, Byzance noire, qui constitue un clas- samment forts et indépendants pour menacer l’unité de
sique de l’anthropologie politique et même de l’État : c’est, par exemple, en ce sens que Lombard
[1965 : 360 sq.] parle, avec nuances toutefois et réserves
l’anthropologie sociale en général. Nadel y dé-
qui l’honorent, de « féodalité » en Afrique. Le second
veloppe l’idée qu’il s’agit d’un « État féodal ». retient l’importance des relations personnelles, ce dont
Voici le passage clef : les liens de vassalité de notre Moyen Âge fournissent un
modèle exemplaire : c’est en ce sens que Maquet [1954 :
Le reste du royaume13 fut divisé en 154 sq. ; 1969 : 407 sq.], dans de nombreuses publica-
« pays » plus ou moins étendus qui com- tions, a soutenu la thèse d’une féodalité pour les royau-
prenaient chacun une ville, avec ses villa- mes interlacustres d’Afrique, rapprochant vassalité des
ges et ses tunga [hameaux], et étaient fameux contrats à propos des vaches. Le troisième
administrés en tant que fiefs par des sei- retient la notion de fief et on parlera de « féodalité »
gneurs féodaux, les egba. Le roi donnait à (terme qui vient de « fief ») au sens, pour ainsi dire éty-
l’egba – membre de la famille royale, ou mologique, chaque fois que se rencontre des conces-
de la noblesse de fonction ou encore es- sions de terres qui ressemblent à des fiefs : c’est le seul
clave de la Cour – le fief et le rang auquel sens que nous examinons dans le présent article parce
le fief était attaché de façon permanente que c’est le seul qui soit en rapport avec le foncier. Nous
[…] Le seigneur féodal lui-même vivait disons que ce qualificatif appliqué aux royaumes afri-
dans la capitale et visitait rarement son do- cains est fondé sur un complet contresens. Nous ne pen-
maine. Les affaires locales, la perception sons pas d’ailleurs que les autres usages de la
des impôts incombaient à son représen- « féodalité » comme type social soient beaucoup plus
tant : celui-ci pouvait être l’un de ses es- justifiés, parce que la féodalité européenne est beaucoup
claves ou l’un de ses serfs vivant sur ses trop spécifique pour servir de modèle ou de type. J’ai
terres comme egbagi, Petit Délégué14. oublié un quatrième sens, mais il est vrai qu’il paraît un
peu périmé aujourd’hui : le sens marxiste du « mode de
Ne retenons de ce passage ni le rôle des production féodal », fondé sur l’opposition de classes
titres, spécificité de la vie sociale nupe (même entre des grands propriétaires et une paysannerie statu-
tairement dépendante. Ce sens ne s’applique de toute
les chefs de familles qui participent au conseil
façon pas à l’Afrique.
de village sont dotés de titres), ni celui d’es-
claves occupant de très hautes fonctions, trait 13. En dehors des régions extérieures, extérieures au
commun des royaumes d’Afrique occidentale. « vrai royaume » (dont les populations paient le tribu
Le fait est que lorsque Nadel décrit la position mais peuvent être razziées), de la capitale (Bida) et des
des egba, il parle d’abord de leur rôle dans la domaines royaux.
collecte des impôts, impôts longuement décrits 14. Nadel [1971 : 188]. J’ai dû modifier la traduction
à la page suivante et encore deux pages plus de Marie-Édith Baudez, en général excellente, mais
loin. L’egba a aussi la charge de maintenir pas en ce qui concerne la première phrase de ce
l’ordre dans le « pays » qu’il a reçu, d’y rendre passage.
Propriété et non-propriété de la terre

la justice en collaboration avec les chefs de ses serviteurs loyaux ». Ce ne sont pas des
...
165
village et d’y lever des troupes en cas de concessions de terres, ce sont des concessions
guerre [ibid. : 179, 189] ; il a toutes les respon- fiscales.
sabilités, administrative, de police, judiciaire, À côté de ces fiefs d’egba, des sortes de
militaire et fiscale, sur cette région ; il agit en « fiefs de fonction » devrions-nous dire si cette
tant que représentant du roi et détient un pou- expression n’était pas contradictoire, Nadel
voir de délégation ; il est une sorte de gouver- parle aussi de « fiefs personnels », octroyés par
neur de province. Il n’est en aucun cas un faveur royale – et sans aucune charge en
seigneur féodal, ne serait-ce que parce qu’il ne contrepartie – à des parents, des favoris et des
jouit pas de rentes foncières sur son fief – ce courtisans. Que le roi comble de cadeaux les
qui est la base du revenu de tout titulaire de membres de la famille royale ou de simples in-
fief : le paysan nupe, c’est-à-dire le membre de triguants qui ont réussi à se faire bien voir,
village ordinaire15 qui reçoit de la terre pour voilà qui est parfaitement banal. Notre voca-
autant qu’il en a besoin ne verse pas de rente bulaire possède un mot, au moins pour ce qui
foncière : comment l’egba pourrait-il jouir concerne la première catégorie : c’est l’apa-
d’une rente qui n’existe pas ? Son revenu est nage, littéralement ad panem, « le pain pour
constitué par une part, et une part substantielle, manger », lequel « pain » ne peut être pour un
retenue que les impôts : cousin du roi aussi sec que pour un paysan mais
peut consister en l’ensemble du comté d’An-
Le quart des impôts prélevés – en espèces
[…] – dans ces fiefs allait au roi ; les trois
jou, concédé gracieusement par sa Majesté au
autres quarts étaient retenus par l’egba ; il dit « cousin ». Ce n’est pas tant l’ampleur des
en versait une petite partie à ses egbagi, à largesses royales qui doit être retenue que la
titre de salaire et de commissions à la nature de ces largesses. Or elles ne sont pas,
fois. Les villes ou les districts payaient dans le royaume nupe, de l’ordre du fief, elles
aussi parfois un tribu supplémentaire en
sont encore de nature fiscale ainsi que le dit très
nature à l’Etsu [le roi] et à l’egba
[ibid. : 189]. explicitement Nadel :

Il est clair que le revenu fiscal est le fonde-


ment général de la rémunération de toute cette 15. Je parle bien ici du sujet ordinaire du royaume qui
constitue la base de la population, imposable mais pro-
bureaucratie, de l’egba à l’egbagi. Ce que dit priétaire de la terre, et non des quelques individus qui ont
Nadel [ibid. : 163] : reçu de la terre concédée sur les domaines propres d’un
egba, d’un client du roi, ou du roi lui-même. Ce ne sont
Les fonctionnaires civils ou militaires ne
là que des développements particuliers. Nadel [1971 :
reçoivent aucun salaire. Leur rémunéra-
296 sq.], d’ailleurs les caractérisent comme des sortes de
tion se fait sous forme de participation au
« métayers » pour la raison qu’ils versent la dzankà ; mais
butin […]. c’est un peu contradictoire avec le fait que la dzankà,
paiements réguliers et modiques faits par les villageois au
Mais il a tort d’ajouter qu’elle se fait aussi chef de village, n’est pas dans ce contexte envisagée
sous forme de « fiefs, remis par le roi à comme une rente.
Alain Testart

Le fief personnel n’entraînait ni pouvoir finances destinée à soutirer un maximum de


...
166
judiciaire ni pouvoir administratif ; il biens à ses sujets. Il ne combat pas une « classe
donnait seulement la possibilité de lever
un impôt supplémentaire, l’edugi (petit
féodale » extérieure à l’appareil d’État dont la
impôt) s’ajoutant à l’impôt royal, l’edukó richesse et le pouvoir viennent de la grande
(grand impôt), et perçu après celui-ci. propriété et de la rente foncière qui en résulte,
Cette contribution n’étant pas limitée, les il ne fait tout au plus que combattre les velléi-
paysans furent souvent impitoyablement tés d’autonomie locale et les tendances séces-
exploités [ibid. : 190, mes italiques]. sionnistes des plus grands des serviteurs
de l’État. C’est une lutte interne à l’appareil
Il est clair que tout ce système s’apparente d’État, entre le pouvoir central et les hauts
au timar des Ottomans et pas du tout au fief de fonctionnaires. Tous tirent pareillement leur re-
notre Moyen Âge. venu de la fiscalité. C’est l’impôt, ce sujet si
Il faut rendre grâce à Nadel, un des plus fins négligé par l’anthropologie sociale, qui consti-
esprits parmi les africanistes, d’avoir, par-delà tue la base générale du système, la toile de fond
un vocabulaire inadéquat, réussi à faire une de la misère paysanne et des luttes politiques.
reconstitution remarquable des institutions D’avoir traité un peu longuement du
d’un royaume africain et surtout, de s’être pen- royaume nupe nous permettra d’aller plus vite
ché de très près sur la question de ses finances sur celui de l’Ashanti. Parmi tous les royau-
avant la colonisation, fait suffisamment rare mes africains, il constitue un exemple de
pour devoir être signalé. C’est seulement après référence, non seulement en raison de la qua-
avoir compris les multiples formes de l’impôt lité de l’ethnographie de Rattray, mais surtout
(formes déguisées sous l’appellation de fiefs) parce que celui-ci est un des premiers à pré-
que le lecteur pourra apprécier les atermoie- senter un modèle16 construit de « féodalité »
ments de la politique fiscale nupe : multipli-
cation des « fiefs personnels », c’est-à-dire
16. Modèle déjà en vogue pour les grands empires musul-
taxation à outrance, par un souverain, en vue de mans fondés au XIXe siècle par les Peuls : ainsi une inter-
se créer des soutiens parmi les grands ; abolition prétation féodale de l’empire du Sokoto est présentée par
du système par le successeur, qui veut mettre fin un grand administrateur comme Lord Lugard [cité par
à l’arrogance de ces mêmes grands ; réorganisa- Meek 1957 : 160] dès 1905. Meek [ibid. : 160, n. 1, 166]
est réservé quant à la validité de ce modèle, critiquant l’ex-
tion du système fiscal par le troisième qui dou-
pression de « landlord » (aristocrate foncier) ou remar-
ble les egba par des hauts fonctionnaires quant que cette « féodalité » est concernée avant tout par la
d’origine servile directement rattachés au pou- collecte du kharâdj (l’impôt typique du régime musulman
voir central ; le royaume étant épuisé par cette sur les terres de conquête). Relevons encore une fois que ce
dernière politique, le quatrième qui parvient au n’est pas sur la terre que se superposent une multitude
d’ayants droit, c’est sur la collecte de l’impôt qui se partage
pouvoir applique le régime des peuples exté-
ainsi dans le Sokoto [ibid. : 160, n. 2] : 50 % pour l’émir,
rieurs au royaume proprement dit et se met à 25 % pour le détenteur du « fief », 12,5 % pour le grand
razzier ses propres sujets. L’État africain appa- Ajele, 6,25 % pour le petit Ajele, 6,25 % pour l’adminis-
raît ainsi comme une gigantesque pompe à trateur du « fief », rien pour le chef de village.
Propriété et non-propriété de la terre

africaine [Rattray 1929 : 75 sq.]. Modèle qui


...
d’une « tribu », tandis que le roi est Asante 167
va de pair avec l’idée de superposition des Hene, chef de tout l’Ashanti), mais tout cela
ayants droit sur la même terre, conformément n’en fait pas un régime féodal. Il y manquera
à notre figure 4 p. 151, que Rattray exprime à toujours la rente foncière. La base de tout le
sa façon avec cette curieuse terminologie de système, la base de l’autonomie des segments
« propriété supérieure » et de « propriété administratifs, c’est l’impôt, l’impôt que chacun
inférieure » : des chefs collecte et garde en grande partie pour
lui, forme de rémunération et fondement de sa
Il advint une sorte de propriété [propie-
torship] multiple. Le roi devint le pro-
puissance [Rattray 1929 : 105, 112 sq.]. Ce
priétaire supérieur de toute la terre du n’est apparemment qu’une petite partie, et une
royaume, c’est-à-dire du sol, mais ce droit partie occasionnelle des impôts, qui est transfé-
coexista avec différents niveaux de pro- rée au gouvernement central.
priété inférieure qui s’étageaient en ordre Ces mêmes principes généraux de l’organi-
décroissant jusqu’au droit de propriété de
la famille qui tenait la terre [ibid. : 76].
sation fiscale se retrouvent au sein des royau-
mes interlacustres. Bien que la notion de
C’est à propos de l’organisation administra- district administratif ne soit pas complètement
tive du royaume – décrite très en détail au cours claire pour le Rwanda ancien, le royaume était
de plusieurs chapitres – que Rattray avance son partagé en districts qui étaient normalement
idée de féodalisme, pour laquelle la comparai- dirigés par un chef de sol (pour l’agriculture)
son avec l’Angleterre au lendemain de la et un chef des herbes (pour le bétail) ; le dis-
conquête normande est toujours explicite. Le trict lui-même était partagé en « collines ». Le
principe en est simple. Chaque niveau hiérar- chef de sol était chargé de réunir l’impôt, mais
chique, celui du grand chef de « division terri- entre lui et le contribuable, s’interposait toute
toriale » ou ceux de ses sous-chefs, jouit d’une une hiérarchie de responsables de la collecte
large autonomie : chacun de ces niveaux pos- des impôts : le chef de sol en gardait un tiers,
sède son territoire propre, son organisation ainsi que le chef de colline [Hertefelt 1962 :
propre, son armée, son trésor. C’est une organi- 64 ; Maquet 1954 : 125]. Pour l’Ankole,
sation décentralisée, une sorte de « fédération » Oberg [1964 : 128] décrit une hiérarchie sem-
si l’on veut, ainsi que l’on a l’habitude de s’ex- blable qui allait de percepteurs locaux à des
primer à propos de l’Ashanti bien que ce type responsables du recouvrement jusqu’à un
d’organisation se retrouve ailleurs en Afrique grand officier qui transmettait au roi, chacun
sans que l’on parle pour autant de fédération. prélevant sa part. Cet auteur en tire justement
L’autonomie, l’indépendance presque, pourrait- la conclusion :
on dire, de chacun des segments administratifs
Du fait que le recouvrement du tribut était
est peut-être plus grande qu’ailleurs, surtout au effectué par les chefs [entendons des
niveau des « divisions territoriales » dont le chef chefs locaux], il se produisait par néces-
porte le titre de Hene (il est Omanhene, chef sité une division du pays en zones.
Alain Testart

Et cette division territoriale donnera tou- vinces ou territoires administratifs qui sont
...
168
jours l’illusion d’un certain féodalisme17. confiés à la responsabilité de grands adminis-
trateurs (ceux précisément que l’on appelle des
DOMAINES DE LA COURONNE ET DONATIONS « seigneurs féodaux ») : mais le roi peut se ré-
ROYALES server la gestion directe de l’un d’entre eux. Ce
Ayant maintenant écarté les faux problèmes du territoire sous administration royale ne peut
régime foncier africain dans les royaumes, être confondu avec les domaines royaux qui
nous pouvons désormais aborder ce qui nous sont multiples et qui peuvent se situer dans une
paraît constituer la question principale ; à autre division que celle du roi. Ces deux orga-
savoir qu’il existe des domaines royaux (fig. 1 nisations, l’une administrative, l’autre foncière,
p. 150). Peut-être l’institution n’est-elle pas gé- sont distinctes. Les domaines royaux sont ces
nérale en Afrique, mais on la retrouve dans plu-
sieurs des exemples que nous avons cités, chez
17. Le modèle féodal est si prégnant en ce qui concerne
les Nupe, les Yoruba, les Lozi ou dans les les royaumes interlacustres qu’il conduit certains à parler
royaumes interlacustres. Il est rare qu’elle soit de « rente foncière » là où il ne s’agit que d’impôt. Ainsi
décrite de façon adéquate, si ce n’est par Nadel, Bourgeois [1954 : 85] introduit la confusion dans les
ayant visiblement peu intéressé les anthropo- esprits en parlant d’« impôts valant loyer de la terre », ex-
logues, et on se prend à penser qu’elle a pu être pression en elle-même contradictoire. Aucun des argu-
ments présentés par Vidal [1969 : 394] comme quoi il
beaucoup plus répandue que nos maigres sour- s’agirait de redevances foncières n’est recevable. Certai-
ces ne nous le donnent à penser. Qu’il existe nement pas celui que cet auteur prétend tirer du fait que
des domaines de la Couronne, comme il exis- ces redevances sont partagées entre plusieurs : en premier
tait un ager publicus à Rome ou un domaine lieu, c’est là le système fiscal normal de l’Afrique ; en
public dans la République française d’aujour- second, un tel partage de la rente foncière n’existe pas
dans la féodalité (la rente n’est due par le paysan non
d’hui, voilà qui n’est pas bien original. Ce qui
propriétaire qu’à son seigneur qui n’en reverse pas une
l’est, c’est que cette institution prenne place sur partie au sien ; la logique de la vassalité et de la mouvance
le fond général d’un régime foncier fondé sur des fiefs, qui ne joue qu’entre nobles, est différente de
l’allotissement. celle de la rente, laquelle est normalement entre manant
Il convient tout d’abord de bien situer les et seigneur). Laissons le dernier mot à Vansina [1963 :
contours de l’institution avant d’envisager 354] qui, après avoir souligné l’analogie entre l’ubuhake,
l’octroi de vaches moyennant la reconnaissance d’un lien
comment elle s’insère dans le contexte général de clientèle, et le régime foncier qui repose sur l’octroi de
du système foncier. Elle est distincte de l’idée terres, poursuit : « On pourrait alors considérer la struc-
que le roi aurait une sorte de propriété éminente ture administrative du Ruanda comme un ubuhake por-
sur tout le sol : même ceux qui soutiennent tant sur des terres et prétendre que le tribut du roi était un
cette idée ont soin de préciser que certaines ter- prix de location des terres. N’allons pas jusque-là. En
effet ce paiement assurait la subsistance de tous les gou-
res appartiennent « plus spécifiquement » au vernants et rendait possible une spécialisation politique.
roi. Elle doit également être distinguée d’un C’était le prix payé pour le maintien d’une structure poli-
autre phénomène. Selon un principe assez cou- tique qui assurait l’ordre et défendait le pays, autant sinon
rant en Afrique, le royaume est divisé en pro- plus qu’un simple prix de location. »
Propriété et non-propriété de la terre

parcelles de terre sur lesquelles le roi possède les


...
bara, les clients chez les Nupe, aux travaux de 169
mêmes droits que n’importe quel chef de famille défrichement ou simplement des paysans avoi-
ou individu sur les leurs et au même titre : parce sinants, réquisitionnés pour ce service royal.
qu’il les cultive ou les fait cultiver. Ce principe Les jardins du roi que l’on trouve un peu par-
est bien mis en évidence par une contestation qui tout en pays lozi sont cultivés par les villageois
s’est élevée entre un roi yoruba et ses sujets à des alentours. Mais, dans les trois exemples,
propos d’un nouveau village créé sur un seuls des esclaves peuvent être installés dans
no man’s land : le roi fait valoir son droit en les villages du domaine royal, ou alors il s’agit,
disant que ce sont ses esclaves qui sont comme chez les Lozi, de la catégorie très spé-
installés dans le village [Lloyd 1962 : 181]. ciale de ceux qui ont été « choisis » pour le ser-
C’est celui au nom duquel se fait le travail de la vice royal, offerts encore très jeunes par les
terre qui en est le propriétaire en titre (1re partie). chefs au roi et dédiés à son service. Il est plus
Ces terres royales sont cultivées par des es- difficile de savoir par qui étaient cultivés les
claves royaux, tant chez les Yoruba que chez domaines du roi dans les royaumes interlacus-
les Nupe ou les Lozi18. Il est remarquable que tres19 : à défaut d’esclaves (catégorie notoire-
l’on retrouve les mêmes grands principes d’or- ment absente du Burundi et du Rwanda), ils
ganisation chez ces trois peuples, du sud à pouvaient l’être par toutes sortes de dépen-
l’ouest du continent : les esclaves sont regrou- dants, « choisis », serviteurs ou clients d’ex-
pés en villages, travaillent sous la direction traction modeste. D’une façon ou d’une autre,
d’un esclave en chef. Ils n’acquièrent par leur ce devaient être des gens du roi.
travail aucun droit sur la terre cultivée – les Ces terres avaient deux usages. D’abord,
informateurs yoruba sont tout à fait nets sur ce elles étaient d’un rapport substantiel. Les reve-
sujet –, mais ils sont installés, « casés » au sens nus qu’elles procuraient étaient d’autant plus
de notre haut Moyen Âge, et, tout comme les importants qu’elles étaient directement ratta-
membres d’un village ordinaire ont leur lopins chées au roi et il n’y avait à leur propos rien
individuels, ils ont le leur. Mais tout ce qui ne d’analogue à la multitude des intermédiaires
résulte pas du travail sur ce lopin revient au roi qui se greffaient sur la collecte des impôts,
qui est, à n’en pas douter, à la fois le chef de diminuant d’autant le produit de la recette fis-
cette grande « famille » servile et le chef de cale effectivement encaissée par le trésor. Nadel
chacun de ces villages. À cet égard, il est signi- [1971 : 150] estime pour les Nupe qu’après le
ficatif que le terme qui désigne ces villages produit des impôts et les gains issus du pillage
chez les Nupe soit esozi, « petit village » et non lors des guerres et des razzias, les biens fonciers
pas ezi, village à part entière, c’est-à-dire avec
son organisation autonome, pas plus qu’il n’est 18. Gluckman [1941 : 30 sq. ; 1951 : 6, n. 1 : 62-63, 65 ;
1965b : 82, 84, 146] ; Lloyd [1962 : 47, 71-72, 112, 154];
tunga, antenne de village, hameau. On notera
Nadel [1971 : 296-301].
toutefois, en dépit d’une insistance très grande
des observateurs sur les esclaves, la participa- 19. Bourgeois [1954 : 19, 189] ; Mair [1933 : 192] ;
tion d’autres catégories sociales : celle des Trouwborst [1962 : 131].
Alain Testart

personnels du roi représentaient en importance ciers. Le principe de cette coexistence ne pose


...
170
sa troisième source de revenu. Nous sommes pas de problème parce que les deux systèmes
malheureusement beaucoup moins bien infor- portent sur deux types distincts de terres – le
més sur les autres royaumes. En revanche, il est premier sur les terres incultes, le second sur
certain que ces terres – et cela représente leur des terres cultivées – et ne concerne pas les
second usage – étaient partout l’objet de dona- mêmes catégories de travailleurs de la terre –
tions royales dont tous les observateurs signa- le premier, les sujets, le second, les esclaves ou
lent l’importance. Le roi en retire un avantage autres dépendants.
évident : celui de s’attacher des clients, favoris Ce système nouveau, domanial avant la let-
ou hommes puissants qui seront les piliers du tre, n’a qu’une seule source : le domaine royal.
régime. Par le déploiement de cette générosité, Comment celui-ci s’est-il, au premier chef,
enfin, il fortifie son image. Il s’agit là de vérita- constitué ? Nous ne sommes pas toujours bien
bles donations ; ces terres sont reçues en pro- renseignés sur son origine. Il est question de
priété par les récipiendaires qui pourront à leur saisie dans les terres conquises, d’appropria-
tour adopter une politique semblable à l’égard tion par le roi des terres situées en dehors des
de leurs propres clients, leur donnant une partie aires contrôlées par les villages, d’abus ou de
des terres qu’ils ont reçues du roi20. Les hauts confiscations, arbitraires ou non, de donations,
fonctionnaires, tous ceux qui doivent être re- également, en faveur du souverain. Le principal
merciés pour services rendus, les membres de reste qu’un principe est acquis dans ces royau-
la famille royale, peuvent aussi recevoir de tel- mes : le roi a lui-même droit à des terres qui lui
les terres qui seront leur propriété privée. Eux sont propres.
aussi les feront travailler par leurs gens, escla- Comment ce système prend-il naissance ?
ves ou non. Éventuellement, ils les loueront. Ce Apparemment, le plus simplement du monde. Il
sont toujours des terres de rapport. À cela s’a- semble même qu’il n’ait besoin d’aucun autre
joute, chez les Nupe, le fait que le récipiendaire principe de droit que ceux que nous connaissons
verse toujours la dzankà au donateur. Ainsi se déjà et qui sont ceux de tout un chacun : tout le
constitue, au sein d’un système général de pro- monde a droit à avoir une terre, y compris le
priété fondé sur l’allotissement, un système de chef de village qui la distribue ; les membres de
terres tenues en propriété par les grands du la famille royale aussi y ont droit, a fortiori le
royaume. Ce n’est pas encore un système de roi. Le roi aura donc sa terre. Une première dif-
grande propriété foncière, mais c’en est le férence vient tout naturellement du fait qu’il est
germe. Il coexiste avec l’autre et les grands – roi. Il aura une terre plus grande que les autres,
hauts fonctionnaires, nobles d’origine royale ou
simples favoris – auront reçu à la fois des char- 20. C’est peut-être ce qui évoque le plus le monde « féo-
dal ». Mais ce n’est pas à ce propos que l’africanisme le
ges administratives, avec le revenu fiscal qui
fait. Il n’y a non plus lieu de le faire : une politique de
leur est attaché, et des terres, des domaines, en donation foncière, en particulier royale, est une politique
pleine propriété : ils sont encore responsables fort répandue et pas du tout caractéristique de la féodalité
de l’allotissement et déjà propriétaires fon- européenne.
Propriété et non-propriété de la terre

des jardins un peu partout, des villages entiers étant à la fois une sorte de super chef de village
...
171
ou des domaines de grande étendue, plus ou et le chef de la grande famille de tous ceux
moins d’un seul tenant. Pourquoi ? Parce qu’il qu’il protège. Il cumule les pouvoirs, celui de
a plus de gens. Nous avons déjà fait remarquer nature politico-administrative qui est attaché
que le principe de l’allotissement africain était à la fonction d’allotissement et celui, écono-
bien du type « à chacun selon ses besoins », mique et indirectement politique, qui vient de
mais à condition de comprendre que ces be- la grande propriété. Pareil cumul, enfin, ne peut
soins sont sociaux et qu’un homme qui a un pas être sans effet sur la nature et la constitution
grand nombre de dépendants a de plus grands du domaine royal, car si le roi conserve certai-
besoins. Le fait même que le roi ait des domai- nes terres parce qu’il les utilise (par l’intermé-
nes importants suit directement le fait qu’il a diaire de ses esclaves qui les cultivent), il en
un plus grand nombre de dépendants : non seu- conserve d’autres en tant que réserves, aux fins
lement il a le monopole ou le quasi-monopole de les distribuer à d’éventuels protégés qui les
des esclaves (en vertu d’un principe fréquent demanderaient. Ces deux types de terres, deux
de répartition du butin de guerre) ou seulement types très différents selon le droit africain, sont
il détient la majorité d’entre eux, mais encore réunis dans une même main. Ce que je veux
il y a tous ces gens qui sont dédiés au roi, dire est qu’au sein du domaine royal doit s’es-
tous ceux qui viennent se réfugier sous sa pro- tomper, sinon s’abolir, la différence entre les
tection, tout un ensemble de clients, des ser- terres cultivées (en propriété) et les terres incul-
viteurs, etc. Le fait qu’il soit le premier tes (en non-propriété).
propriétaire foncier suit donc directement le Nous y voyons une preuve dans le fait his-
fait qu’il ait des gens qui lui soient attachés. torique que le domaine royal nupe s’est consti-
Rien dans tout cela ne vient déroger aux règles tué en grande partie par appropriation du no
générales du régime foncier africain. On n’en- man’s land entre les villages et des réserves non
registre à ce niveau qu’une différence quanti- utilisées par ces villages [Nadel 1971 : 300].
tative, bien qu’elle soit de taille, par rapport au Parmi les droits du roi des Lozi relativement à
principe de l’allotissement. la terre, Gluckman [1943 : 17] en mentionne un
Mais il en existe d’autres. L’allotissement qui est parfaitement ambigu. En tant que distri-
suppose une dualité entre le chef de village et le buteur général, toutes les terres non alloties re-
chef de famille, entre celui qui a le pouvoir viennent au roi et elles lui reviennent de droit
administratif de distribuer les terres et celui qui pour qu’il les distribue à ceux qui en auront be-
a le droit d’en obtenir une. Le caractère démo- soin. Mais on apprend aussi qu’il conserve cer-
cratique de l’institution, que nul ne contestera tains terrains, particulièrement là où la bonne
sachant le rôle du conseil auprès du chef de terre est rare, peut-être pour les distribuer, mais
village, est à ce prix. Dans le cas du roi, cette aussi « pour qu’il puisse les mettre en culture,
dualité disparaît : il est à la fois le responsable dès qu’il aura la main-d’œuvre nécessaire ».
suprême de l’allotissement et son premier On sent bien par là que toute la terre non culti-
bénéficiaire. Il confond les deux positions, vée, qui était administrée par le village dans le
Alain Testart

système traditionnel, risque, maintenant qu’elle qu’il fait cultiver et celle qu’il est susceptible
...
172
l’est par le roi, d’être purement et simplement d’allotir ; tout dépend du pouvoir effectif du
annexée au domaine royal. Ainsi se constitue roi, limité ou non par les institutions et les
un domaine, un immense domaine, géré par de groupes de pression. Ainsi, le domaine des rois
tout autres principes que ceux du droit foncier yoruba, notoirement faibles au sein de ce que
traditionnel parce que celui qui en est le maître l’on pourrait appeler des sortes de monarchies
détient tous les pouvoirs sur lui. Le roi vient-il constitutionnelles contrôlées par les conseils
à déléguer à des chefs politiques son privilège des grands, ne semble pas avoir eu la même al-
de distribuer la terre, et donc celui de récupérer lure que celui des rois nupe : il semble avoir
les terres abandonnées ou incultes, ces chefs été étroitement formé du seul palais avec ses
constitueront pareillement de grands domaines dépendances, cultivé par les esclaves royaux,
à leur profit. Ajoutons l’hérédité, de fait sinon et ces rois ne semblent pas avoir été particuliè-
de droit, de leur fonction, un système de clien- rement glorifiés en tant que distributeurs de
tèle qui renforce leur pouvoir et leur autono- terres. Mais il paraît peu douteux que, lors-
mie, une aristocratie foncière naît. Son origine qu’une telle évolution a lieu, c’est le fonde-
est tout entière dans l’institution du domaine ment même de tout le système foncier africain
royal, dès qu’il se trouve dépecé par une poli- qui disparaît.
tique inconsidérée de donations ; sa cause im- Le caractère même de l’allotissement vient
médiate est le démembrement de la puissance à se modifier : il était dans son principe des-
publique. C’est, croyons-nous, ce qui advint ou tiné à permettre à chacun de survivre, il est
était en passe d’advenir au Rwanda. Smets maintenant source de profit, car ce sont des
[1946 : 14] fait une remarque en ce sens, après terres de rapport que le roi distribue à partir de
avoir évoqué le rôle d’allotisseur du chef poli- son domaine. La terre devient objet de spécu-
tique et sa capacité à disposer des terres incul- lation pour les intriguants de toute sorte qui
tes ou abandonnées : briguent les faveurs royales. Pour le roi, elle
est le moyen d’une politique pour se ménager
Le système en général permet aux memb-
des appuis et s’attacher quelques fidèles. Il
res des classes dirigeantes aussi bien
qu’aux sujets d’acquérir la propriété de se avait droit à des terres parce qu’il avait de
constituer des domaines [estates]. nombreux protégés mais, ayant des terres, il
peut susciter de nouveaux protégés. Le rap-
Mais seuls les premiers auront la capacité port de causalité s’inverse, la terre n’est plus
de se constituer des domaines de quelque le résultat des liens personnels de dépendance
importance. ou de clientèle, elle est la cause de la création
C’est une évolution possible. Nous ne di- de tels liens. Nous ne sommes plus dans le
sons pas que tous les domaines royaux se monde des villages africains, nous sommes
soient ainsi formés et agrandis grâce à une sub- dans un autre monde, bien proche déjà de
tile confusion entre les droits du roi sur la terre celui de l’Antiquité romaine.
Propriété et non-propriété de la terre

Conclusion terres par la tribu, le clan ou le groupe local


...
173
L’AFRIQUE DANS LA PERSPECTIVE COMPARATIVE parce que ces terres étaient défendues, au be-
Au terme de ce long périple, mais qui n’a soin manu militari, contre toute intrusion étran-
concerné que l’Afrique, tout au plus avec l’Oc- gère ; mais on a encore confondu propriété de la
cident comme terme de comparaison, on se terre et souveraineté politique, car tout groupe
demandera quelles sont les spécificités de ce organisé défend son territoire sans pour autant
continent. Or, un simple coup d’œil à quelques- qu’il y ait propriété foncière. Quiconque re-
unes des données ethnographiques montre que garde les choses sans idée préconçue verra que
les grands principes du droit foncier africain se les mêmes principes s’appliquent exactement.
retrouvent sans peine dans d’autres régions du Il n’y a pas culture de la terre, par définition,
monde. Soit le principe même de l’allotisse- chez des chasseurs-cueilleurs, mais il y a cer-
ment, comme chez les Trobriandais : tains travaux qui s’ancrent sur le sol. Découvrir
un fruit comestible et recherché dans une forêt
Tout homme adulte de la communauté tropicale est un travail. Les arbres qui doivent
[…] a le droit de réclamer une parcelle ou
livrer le fruit mûr sont marqués par celui qui les
des parcelles […] Il est autorisé à reven-
diquer autant de parcelles qu’il peut en a découverts : c’est une marque de propriété, de
cultiver avec sa famille [Malinowski propriété individuelle, bien connue de l’ethno-
1974 : 202, 203]. graphie des chasseurs-cueilleurs d’Asie du
Sud-Est. Les carrières, les barrages sur les ri-
Soit le principe, plus simple et plus fonda- vières, tout cela est susceptible de propriété,
mental, comme quoi la terre en elle-même et en même s’il faut bien reconnaître que nous som-
particulier le sol non cultivé est « sans valeur », mes fort mal renseignés sur ces questions. Il
« n’est pas en propriété », comme chez les suffira de se remémorer la longue controverse
Comanches, les Navaho, etc. [Herskovits sur les terres individuelles de piégeage au cas-
1952 : 332, 362 sq., citant Adamson Hoebel, tor chez les Indiens du Canada. Speck se faisait
Hill, etc.]. Le fait principal est que chez les hor- fort d’avoir découvert la propriété individuelle
ticulteurs, tant de Mélanésie que d’Amérique chez ces chasseurs-cueilleurs. Leacock rétor-
du Nord, il reste toujours des terres disponibles quait que ce n’était là que la conséquence du
autour des aires cultivées, des terres en réserve commerce des fourrures introduit par les Euro-
ce qui permet à chacun d’acquérir et de s’ap- péens, croyant ainsi sauver la thèse de la pro-
proprier celles dont il peut avoir besoin. Le priété collective primitive. Il est plus simple de
principe de l’allotissement comme celui de la comprendre que l’aménagement d’un micromi-
non-propriété des terres incultes ne sont pas des lieu en vue d’un piégeage systématique est
spécificités africaines mais bien plutôt des gé- comparable à celui d’un jardin ou d’un champ
néralités dans les mondes extra-occidentaux. par un cultivateur et débouche pareillement sur
Il n’est jusqu’aux chasseurs-cueilleurs qui son appropriation.
se comprennent sans difficulté sous ces princi- La caractéristique générale de ces régimes
pes. On a parlé de propriété « collective » des très anciens de propriété, par-delà leurs modalités
Alain Testart

particulières, réside dans l’absence de propriété


...
174 dépassait à peine 6 en Trans-Kaduna [ibid :
de la terre en tant que telle. Mais il existe aussi 40-41]. La cause de la très forte densité en Cis-
une propriété – laquelle ne diffère pas trop de ce Kaduna est simple :
que la tradition occidentale entend par ce terme –
sur les aménagements de toute sorte qui ont pu […] elle réside dans le fait historique de
être apportés sur cette terre ou sur n’importe quel la conquête Fulani sur les Nupe : les chefs
objet, minéral ou végétal, naturellement attaché à Fulani [Peuls], leur énorme armée de
cette terre. La propriété, par des petits groupes guerriers, d’esclaves, de courtisans et au-
tres dépendants immigrèrent dans la zone
sinon par des individus, de la terre, des lieux ou située à l’est du Kaduna ; ils s’y installè-
des sites a probablement existé de tout temps et il rent, en occupèrent les terres, y construi-
faut abandonner la vieille problématique de sirent leur capitale et de nombreux
« l’apparition » de la propriété privée. Mais cette villages.
propriété était limitée, limitée aux localités où
s’accrochait le travail ou l’inventivité des hom- Mais ce qui nous intéresse est plutôt la
mes. Mieux vaut se demander à partir de quand conséquence de cette densité : le système tradi-
et pourquoi elle fut un jour généralisée, à ce point tionnel, tel qu’il fonctionne encore en Trans-
que l’on ne rencontra plus dans les sociétés qui Kaduna, ne fonctionne plus dans ce coeur du
pratiquèrent ce nouveau régime aucune parcelle royaume surpeuplé. La terre est rare et lors-
sans que l’on ait aussi affaire à quelqu’un qui qu’une parcelle est abandonnée, elle ne re-
prétende à des droits exclusifs sur elle, c’est-à- tourne plus dans le fonds commun géré par un
dire à un propriétaire, public, collectif ou indivi- village. À Bida même :
duel, peu importe.
[…] le terrain libéré est en général aussi-
LES CAUSES DES TRANSFORMATIONS tôt annexé ; il peut l’être de deux maniè-
res : soit par l’un des gros propriétaires
Un système fondé sur l’allotissement suppose dont les terres sont limitrophes, soit par
des terres vacantes. Passé un certain seuil l’une des trois familles royales si la par-
démographique, il doit céder la place à un autre celle est sur leur domaine [ibid. : 292].
système.
L’importance du facteur démographique est Quelques habitants seulement, issus de la
bien mis en évidence dans l’étude de Nadel population d’origine, continuent à posséder
[1971 : 276 sq.] qui oppose, en ce qui concerne leur terres selon le régime traditionnel, à la
les questions foncières, les deux moitiés du suite d’un allotissement ancien qui s’est trans-
royaume nupe, de chaque côté de la rivière mis de génération en génération. La très large
Kaduna. A l’est, en Cis-Kaduna, se situe la ca- majorité des paysans tiennent leurs terres d’une
pitale, Bida, ainsi que la majorité des domaines autre façon : ils sont locataires (mode de tenure
royaux ; à l’ouest, s’étend la Trans-Kaduna. En pratiquement inexistant en Trans-Kaduna) ou
Cis-Kaduna, la densité démographique était bien ils se sont fait concéder une terre en deve-
d’environ 21 habitants au km2, tandis qu’elle nant client d’un de ces « gros propriétaires »
Propriété et non-propriété de la terre

qui eux-mêmes tiennent leurs terres d’une des Kuba, situé en plein cœur du continent,
...
175
donation royale [ibid. : 292-299]. Tous payent dans la grande forêt équatoriale : 4 habitants
dzankà, et on peut toujours discuter pour savoir au km2. Le second, le Rwanda, le plus célèbre
s’il s’agit encore des anciens cadeaux par les- des royaumes interlacustres : 90 habitants au
quels on honorait le chef de village ou s’il km2. Le royaume kuba a un système foncier
s’agit déjà d’une rente. traditionnel permettant à chacun d’installer
Le fait est que tout a changé. Les gens im- son champ où il veut dans la forêt, avec un
portants continuent à « distribuer » la terre, contrôle minimal exercé par le chef de village,
selon le vieux principe africain, mais ils le font qui lui-même émane du conseil. Le Rwanda
désormais par favoritisme. Nous sommes en est caractérisé par plusieurs spécificités dont
présence d’une nouvelle donne sociale : au lieu nous avons déjà parlé, mais en particulier par la
que le citoyen ou même le sujet accède à la rareté des terres et un système de clientèle par-
terre au fur et à mesure de ses besoins parce ticulièrement développé, plus particulièrement
qu’il en avait le droit, il n’obtient plus une terre il est vrai en rapport avec le fameux contrat
qu’en entrant dans la clientèle d’un patron. On d’ubuhake, qui concerne le prêt de vaches,
se fait même client de quelqu’un, ne serait-ce mais dont on se demande s’il n’est pas aussi lié
que pour devenir locataire, ainsi que le montre à l’octroi de terres cultivables. La location
un exemple documenté par Nadel. On voit des terres, enfin, est importante au Rwanda tan-
comment la rareté de la terre occasionne un dis qu’elle est inconnue chez les Kuba. Le
développement sans précédent du système de contraste entre les deux royaumes est frappant
clientèle. Ce qu’il convient de ne pas perdre de et rappelle celui entre Cis-Kaduna et Trans-
vue est qu’un tel développement ne fait que
Kaduna au sein du royaume nupe. Vansina,
prolonger et approfondir ce qui existait déjà au
pourtant, soutient que ce facteur n’est pas for-
niveau royal. Les paysans qui forment la clien-
cément déterminant et évoque intelligemment
tèle populaire des grands ne font que reproduire
des facteurs sociaux :
à leur niveau ce qui est déjà présent dans la
sphère du pouvoir : car ces grands ne tiennent
leur position que de ce qu’ils sont eux-mêmes Au Ruanda le roi utilise fréquemment ce
droit éminent [sur la terre] pour spolier
des clients royaux. Et ils ne tiennent les terres les uns et récompenser les autres, chez les
qu’ils distribuent que des faveurs royales, de Kuba il ne le fait pas. Au Ruanda le roi
ce qu’au premier chef il y avait un domaine délègue ses pouvoirs éminents aux chefs,
royal, un domaine suffisamment important chez les Kuba il les délègue au village ou
pour que le roi puisse se permettre de le dila- mieux aux conseils de village. Enfin, la
pider en donations. possibilité de louer des terres ou de les
donner à une clientèle, qui existe au
Vansina [1963] a également discuté de
Ruanda, y est liée au système de l’ubu-
l’impact de la densité démographique sur le hake qui est un système politique. Elle est
système foncier en comparant deux royaumes absente, comme l’ubuhake l’est, de la
bien connus d’Afrique. Le premier est celui société kuba [Vansina 1963 : 358-359].
Alain Testart

Trois facteurs, donc : donations royales, rôle paraît être la conséquence de ce que le roi a dé-
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des villages, relations de clientèle. Mais je me légué ses prérogatives en ce qui concerne la
demande s’ils sont primaires. Les donations terre à ses fonctionnaires plutôt qu’à des autori-
supposent un domaine royal important et les tés communales ; et son développement nous
« spoliations » que mentionne Vansina n’ont paraît encore être la conséquence de la rareté de
de sens qu’en fonction de la constitution de ce la terre et de la difficulté à s’en procurer. Si bien
domaine21. Quant au fait que le roi ne délègue que nous voyons plutôt cette rareté (l’inverse de
pas sa fonction d’allotissement aux villages au la densité démographique) conjuguée avec
Rwanda, c’est parce qu’il n’en existe guère : l’existence d’un domaine royal comme les deux
c’est un habitat dispersé, entre ce que l’on ap- causes ultimes d’une transformation qui est un
pelle des « collines », des « voisinages » selon processus complexe et possède de multiples fa-
le terme de Vansina. Le résultat est qu’il cettes. Ces deux causes interagissent entre elles
n’existe pas de pouvoir communal susceptible d’ailleurs, car c’est bien parce que la terre est
de s’opposer au pouvoir royal ni à ses fonction- rare que le roi peut être porté à en acquérir et à
naires. C’est un aspect de l’absolutisme dans ce étendre son domaine, pour mieux asseoir son
pays. Mais le roi l’a-t-il voulu et, l’aurait-il pouvoir.
voulu, aurait-il pu l’imposer ? Ou tout simple-
ment cette absence de village n’est-il pas un des 21. Les seules données que j’ai pu trouver sur le domaine
effets de la densité démographique incroyable- royal chez les Kuba sont les suivantes : il y a plusieurs
ment élevée ? On a déjà relevé ailleurs la pro- villages peuplés par des esclaves royaux qui cultivent les
pension du village à essaimer ou à fonder des terres avoisinantes [Vansina 1964 : 95]. Mais on ne voit ni
hameaux un peu plus loin lorsque les champs confiscation, ni appropriation des terres en deshérence, en-
core moins l’idée que les terres abandonnées ou vacantes
étaient trop éloignés. Un habitat dispersé dans
seraient intégrées au domaine. Gardant en tête le caractère
un pays sans moyen de transport autre que limité de nos informations, le domaine roya kuba semble
l’homme est une réponse adaptée à une exploi- s’apparenter au domaine royal yoruba : il reste limité parce
tation intensive du sol. Enfin, la clientèle nous que les villages conservent une forte autonomie.
Propriété et non-propriété de la terre

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Résumé Abstract
Alain Testart, Propriété et non-propriété de la terre. La Alain Testart, Ownership and Nonownership of the Land:
confusion entre souveraineté politique et propriété foncière The Confusion between Political Sovereignty and Landed
(2ème partie) Property (Part II)
Tandis que la première partie de cet article examinait la The first part of this article in a preceding issue examined
question de la propriété de la terre indépendamment de la the question of land ownership in Africa independently of
royauté, cette deuxième partie envisage les conséquences kingship. Focus is now shifted toward the consequences
de l’institution royale sur la propriété, l’Afrique préco- of the institution of royalty on property rights in preco-
loniale restant toujours l’exemple de référence. La pre- lonial Africa. A first consequence was the emergence of
mière est l’apparition de domaines royaux qui, bien que royal estates. Though formed on the basis of the tradi-
constitués sur la base de la conception traditionnelle de la tional conception of ownership in Africa, they conside-
propriété africaine, en modifie considérablement la teneur rably modified land tenure. A second consequence was
du régime foncier. La seconde est la superposition sur la that the same piece of land became subject to both taxes
même terre de droits fonciers et de droits fiscaux. La and ground rent. This confusion has led to an aberrant
confusion entre les uns et les autres a conduit à une inter- interpretation, criticized herein, that refers to feudalism.
prétation aberrante en termes de « féodalité », dont la cri- The possible causes of the transformation of land tenure
tique constitue le cœur de l’article. Celui-ci se termine en and property rights are mentioned.
évoquant les causes possibles de transformation du régime
de propriété foncière.

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