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TT Chapitre IV

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34 TRISTES TROPIQUES

LÉVI-STRAUSS, Claude. Tristes tropiques, Paris, Plon,


1955 / Pocket, 1984.

IV

LA [Link] DU POUVOIR

Ces senteurs douteuses, ces vents tournants annoncia­


teurs d'une agitation plus profonde, un incident futile
m'en a fourni le premier indice et reste dans ma mémoire
comme un présage. Ayant renoncé au renouvellement de
mon contrat à l'Unlversité de Sào Paulo pour me consa­
crer à une longue campagne dans l'intérieur du pays,
j'avais devancé mes collèguos et pris, quelques semaines
avant eux, le bateau qui devait me ramener au Brésil;
pour la première fois depuis quatre ans, j'étais donc seul
universitaire à bord; pour la première fois aussi il y avait
beaucoup de passagers: hommes d'affaires étrangers,
mais surtout l'effectif complet d'une mission militaire qui
se rendait au Paraguay. Une traversée familière en était
rendue méconnaissable, ainsi que l'atmosphère, Jadis si
sereine, du paquebot. Ces officiers et leurs épouses con­
fondaient un voyage transatlantique avec une expédition
coloniale el le service comme instructeurs auprès d'une
armée somme toute assez modeste, avec l'occupation
d'un pays conquis à laquelle ils se préparaient, morale­
ment au moins, sur le pont transfonné en place d'armes,
le rôle d'indigènes étant dévolu aux passagers civils.
Ceux-ci ne savaient plus où fuir une insolence si bruyante
qu'elle avait réussi à provoquer un malaise jusque sur la.
passerelle. L'attitude du chef de mission s'opposait à celle
de ses subordonnés; lui-même et sa femme étaient deux
personnes à la conduii:e discrète et prévenante; ils
m'abordèrent un jour dans le coin peu fréquenté où
j'essayais d'échapper au vacarme, s'enquirent de mes
travaux passés, de l'objet de ma mission, et surent par
R
44 T ISTES TROPIQUES

drent; les temps et les lieux se heurtent, se juxtaposent ou


s'inversent, comme les sédiments disloqués par les trem­
blements d'une écorce vieillie. Tel détail, infime et ancien,
jaillit comme un pic; tandis que des couches entières de
mon passé s'affaissent sans laisser de trace. Des événe­
ments sans rapport apparent, provenant de périodes et
de régions hétél'oclites, glissent les uns sur les autres et
soudain s'immobilisent en un semblant de castel dont un
archltecte plus sage que mon histoire eQt médité les
plans. « Chaque homme, écrit Chateaubriand, porte en lui
un monde composé de tout ce qu'il a vu et aimé, et où il
rentre sans cesse, alors même qu'il parcourt et semble
habiter un monde étranger (1). • Désormais, le passage
est possible. D'une façon inattendue, entre La vie et moi,
le temps a allongé son isthme; il a fallu vingt années
d'oubli pour m'amener au tête-à-tête avec une expérience
ancienne dont une poursuite aussi longue que la terre
m'avait jadis refusé le sens el ravi l'intimité.

(1) Voyag&r et1 Italie, à la date du 11 dëcembre.

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