Fiscalité Forestière en Afrique Centrale
Fiscalité Forestière en Afrique Centrale
ALAIN KARSENTY
CIRAD-Forêt
LA FISCALITÉ FORESTIÈRE
ET SES DIMENSIONS
E N V I R O N N E M E N TA L E S
L’exemple de l’Afrique centra l e
Une fiscalité environnementale vise à inciter les opérateurs à faire évoluer leurs pratiques d’exploitation.
The aim of an environmental taxation system is to encourage loggers to develop their logging methods.
Cet article est une version remaniée et abrégée d’un rapport sur la fiscalité forestière en Afrique centrale et ses dimensions incitatives, rédigé par l’au-
teur à la demande de la CEFDHAC (Conférence sur les Ecosystèmes de Forêts Denses Humides d’Afrique Centrale) qui a eu lieu en 1998 à Bata (Guinée
Equatoriale).
baisse d’autres redevances ou taxes moyens qui relèvent de la stratégie ajoutée (meubles, produits de me-
(par exemple les taxes à l’exporta- d’entreprise (innovation technique, nuiserie industrielle…). Cette ratio-
tion). On comprend dès lors que l’in- choix optimaux de transformation, nalisation de la gestion des bois
troduction d’éléments d’une fiscalité qualité et fonctionnalité des pro- abattus s’effectue sans trop changer
environnementale (tournée vers l’in - duits, etc.). De plus, un recentrage l’importance des prélèvements en
citation) dans un système de fiscalité de la fiscalité à l’amont de la filière forêt, ce qui est un point important.
classique (visant essentiellement à (dès l’accès aux superficies) devrait Une recherche plus active de dé-
rapporter des recettes au budget de inciter les opérateurs à gérer de ma- bouchés commerciaux pour cer-
l’Etat) conduit logiquement à une re- nière économe la ressource-bois, en taines essences « secondaires »
fonte globale de l’ensemble de la fis- limitant toutes formes de gaspillage, peut également être encouragée par
calité forestière. Cette refonte sera du stade du prélèvement au stade cette augmentation du coût des su-
d’autant plus nécessaire que, pour de la transformation. perficies, ce qui a pour conséquen-
être vraiment efficace et changer les ce une certaine intensification des
comportements des opérateurs, le Il existe toutefois des arguments en
faveur de redevances à la superficie prélèvements ; celle-ci doit être com-
rendement (ce que la redevance ou patible avec les caractéristiques du
la taxe rapporte à l’Etat) d’une fis- modérées en Afrique centrale. L’un
deux est que pour rentabiliser l’amé- massif forestier exploité et, dans
calité incitative environnementale tous les cas, soigneusement évaluée
doit être décroissant. nagement, construire des usines et
rendre plus praticables les rotations dans le cadre de plans d’aménage-
Dans cet article, nous ferons l’hy- de longue durée, il serait nécessaire ment révisés régulièrement***.
pothèse d’une politique visant à que les opérateurs puissent disposer Mais l’accroissement des prélève-
maintenir la pression fiscale de vastes superficies. Renchérir le ments n’est pas la seule voie pos-
constante ; nous supposerons donc coût unitaire de la surface de forêt sible pour compenser ce déplace-
que l’éventuelle augmentation de conduirait à réduire le nombre des ment de la fiscalité : la valeur créée
certaines taxes et redevances, ou grandes concessions, ce qui serait par l’entreprise, à partir d’un volu-
l’introduction de nouvelles taxes, un handicap pour l’aménagement et me donné de bois, est fonction de
soit accompagnée de la diminution la gestion durable*. l’efficacité de ses procédés de trans-
d’autres prélèvements. formation, du type de produit qu’elle
Cet argument prend pour hypothèse fabrique, de la productivité et de la
que les caractéristiques de l’exploi- qualité de sa main-d’œuvre, de sa
LA DIMENSION tation forestière en Afrique centrale capacité à répondre aux besoins
n’évoluent pas, ou seulement très
INCITATIVE lentement. Or, une hausse des rede-
des marchés les plus porteurs, de
créer des débouchés nouveaux pour
DES REDEVANCES vances à la superficie augmente le des essences méconnues ou des pro-
coût d’acquisition de la ressource ; duits nouveaux… Le problème doit
À LA SUPERFICIE de plus, elle est susceptible de donc être posé en termes écono-
Dans les pays d’Afrique centrale, les constituer un facteur incitatif pour di-
arguments en faveur d’une augmen- minuer les gaspillages au niveau
tation des redevances à la superficie des chantiers : inventaires plus com-
s’appuient sur le constat de l’hyper- plets et plus soigneux, efforts pour li- * Rapporté par CHAUDRON (1997) à propos
sélectivité de l’exploitation (l’écré- miter les pertes de bois à l’abattage, des débats au Congo-Brazzaville.
mage), notamment dans les zones gestion des parcs à bois plus rigou- ** La Société CEB -THANRY au Gabon le fait
éloignées des côtes. Une augmenta- reuse. Au niveau de la transforma- systématiquement ; elle a prouvé que cette
pratique était économiquement rentable en
tion des redevances à la superficie tion également : récupération des valorisant un bois autrefois abandonné en
(dans le cadre, rappelons-le, d’une parties non exportables des grumes quantité considérable sur le terrain
pression fiscale constante) vise à di- (culées et tête des billes, parties fen- (DEMARQUEZ, 1998).
minuer la demande de surface par dues à l’abattage)**, augmentation *** En outre, les données du problème sont
les exploitants et à les inciter à ratio- des rendements matière pour les bien différentes dans les zones côtières où la
naliser et/ou intensifier leur prélève- produits principaux (sciages, pla- proximité des ports conduit à des prélèvements
ment à l’unité de surface ; elle tend, cages, contreplaqués...), valorisa- assez importants (souvent plusieurs pieds à
l’hectare), et dans les régions éloignées et plu-
surtout, à mieux valoriser économi- tion des sous-produits (moulures...) tôt enclavées où les ressources forestières res-
quement le mètre cube de bois pré- et des déchets (y compris la valori- tent les plus abondantes, et dans lesquelles le
levé en accroissant la valeur ajoutée sation énergétique), choix de pro- prélèvement moyen excède rarement un pied à
des produits par un ensemble de ductions apportant plus de valeur l’hectare.
Cette redevance a donc l’avantage culées à partir du prix FOB et/ou des • coûts de transport,
d’adresser des « signaux » (de type coûts d’activité (exploitation, trans- • marge bénéficiaire brute poten-
signal-prix) reflétant la valeur relati- formation, transport...) pour calculer tielle avant fiscalité,
ve des essences et la volonté des la valeur finale. Il existe plusieurs
gouvernements de mieux répartir la méthodes pour estimer cette marge • marge bénéficiaire « normale »
coupe sur l’ensemble du territoire. bénéficiaire (méthode « overturn », de l’opérateur,
D’un point de vue environnemental, méthode des quotients financiers, • V.B.S.P. hors fiscalité.
elle présente deux limites : son taux méthode des pourcentages...). L’in- Une redevance calculée sur la
est généralement faible (2,5 % du convénient est que l’utilisation de
V .B.S.P. permet de compenser une
FOB fiscal au Cameroun, de 2 à l’une ou l’autre de ces méthodes
position géographique défavorable
10 % de la valeur Plage au Gabon), conduit à des résultats différents. En
et rééquilibre en partie la profitabi-
ce qui limite sérieusement son effet outre, chaque entreprise a sa propre
lité de l’activité forestière sur les dif-
incitatif : les opérateurs la considè- évaluation de ce que doit être sa
férents points du territoire. En ce
rent simplement comme un coût sup- marge de profit, en fonction de sa
sens, c’est un calcul intéressant
plémentaire mais ne modifient pas structure, du rapport capitaux
leurs modalités d’exploitation. Au propres/capital investi, de la quali- pour étalonner un système de rede-
Cameroun, par exemple, la diffé- té de ses équipements et de la pro- vances et déterminer si certaines
renciation ne s’applique qu’à la ductivité de son personnel, etc. Ainsi d’entre elles ne sont pas trop éle-
taxe d’abattage et ne fait varier les deux entreprises auront pour un vées : si la V.B.S.P. (redevances et
valeurs FOB que de plus ou moins même produit (mettons 1 m3 de scia- taxes non prises en compte dans le
5% entre les zones, ce qui est insi- ge de sapelli) une estimation diffé- calcul des coûts) d’un mètre cube
gnifiant. Pour être vraiment effi- rente de la V.B.S.P. (sans même par- d’une essence donnée est négative
caces, ces redevances devraient ler des différences de localisation à 500 km du port, il faudra en tenir
être à la fois plus ciblées (concen- géographique qui influent considé- compte pour déterminer les rede-
trées sur les seules essences en voie rablement sur les coûts de transport). vances d’abattage, à moins que
de raréfaction et éventuellement l’objectif ne soit de réduire sensi-
Si l’on veut que la V.B.S.P. permette blement l’exploitation d’une essen-
abandonnées sur les autres) et por-
d’établir des comparaisons entre ce ; dans ce cas, le niveau de la re-
tées à des niveaux nettement plus
des productions (recouvrant les dif- devance (taxe écologique) peut être
contrastés vis-à-vis des autres es-
férentes essences et les types de pro- fixé de telle manière que la marge
sences. Mais ces taxes étant diffi-
duits), il convient d’éviter autant que bénéficiaire sur le prélèvement de
ciles à collecter et contrôler, une
possible de se baser sur des don- l’essence soit réduit.
hausse sensible de celles-ci se tra-
duirait par une augmentation corré- nées spécifiques à chaque entrepri-
se. La méthode des pourcentages, L’effet incitatif peut être intéressant
lative de la fraude fiscale. si le rendement matière utilisé est
utilisée par l’ ACDI (1993) pour éva-
u La redevance indexée sur la Va - luer les V.B.S.P. au Cameroun, ré- une moyenne nationale, et non le
leur du Bois Sur Pied ( V.B.S.P .) : la pond à cette préoccupation. Elle taux effectif dans les entreprises.
V.B.S.P. se calcule en retranchant du considère la marge « normale » Supposons que la V .B. S.P. soit cal-
prix FOB d’une essence particulière comme un pourcentage de la valeur culée à partir des rendements ma-
(en grume ou en produit transformé) tière réels de l’entreprise et que,
résiduelle, fixée arbitrairement à
l’ensemble des coûts d’exploitation, suite à des investissements, le ren-
50 % pour les grumes et 70 % pour
de triage, de transformation (le cas dement matière augmente, l’effet
les produits transformés (« prime de
échéant), de transport, de manuten- fiscal est facilement prévisible. S’ils
risque » de l’investissement indus-
tion au port. Une marge bénéficiai- sont imposés proportionnellement
triel). Sa formule de calcul est la sui-
re à un taux « normal »* et, éven- à la V.B .S.P., les transformateurs
vante :
tuellement, une prime de risque les plus efficaces ne bénéficieront
d’investissement sont également cal- Prix FOB du mètre cube de grume pas, fiscalement, de leurs efforts
ou du produit transformé d’une es- puisque la V. B. S.P. augmentera. A
sence : l’inverse, les transformateurs dont
le rendement matière est faible au-
• coûts d’exploitation du mètre
ront une V. B.S .P. également plus
* Ce taux « normal » est une convention adop- cube de grume ou de l’équivalent
tée dans ce genre de calcul (plusieurs bases de faible et acquitteront une taxe plus
bois rond du produit transformé,
calcul sont possibles, sur le chiffre d’affaires, basse. Des redevances d’avan-
sur le capital investi, etc.) ; il n’a pas valeur de • coûts de transformation (s’il s’agit tages indexées sur la V.B .S. P. peu-
prescription économique ou politique. d’un produit transformé), vent être incitatives pour améliorer
À L’EXPORTATION
En Afrique centrale, on peut très
schématiquement caractériser ainsi
la situation :
• des niveaux de redevances (prix
d’accès à la ressource) faibles avec
un recouvrement problématique ;
• des redevances sur le volume
abattu, théoriquement indexées sur
les cours des bois mais pratique-
ment en décalage avec un recouvre-
ment faible par manque de moyens
de contrôle ;
• de fortes taxes à l’exportation du
bois brut avec un bon niveau de re-
couvrement ;
• des taxes modérées sur l’exporta-
La fiscalité peut jouer un rôle important dans l’adoption de techniques permettant tion de produits transformés.
d’économiser et de mieux valoriser le bois.
Taxation can play an important part in the adoption of techniques in order to save u Grumes
and use timber in better ways. Cette taxe est assise soit sur des mer-
curiales de prix, censées refléter la
valeur FOB des prix des bois, soit di-
l’efficacité de la transformation si le rentes, meubles composites...), la rectement sur la valeur FOB déclarée
taux de rendement matière adopté prise en compte de la V.B.S.P. de- de la cargaison. Au Cameroun, où
pour son calcul est un taux unique vient rapidement trop complexe les grumes représentaient en 1997-
pour les entreprises, reflétant la pour pouvoir rester opérationnelle. 1998 plus de 50 % des exporta-
moyenne nationale par exemple*.
Dans cette hypothèse, les entre-
prises dont l’efficacité est supérieu-
re à la moyenne seront fiscalement
avantagées, tandis que les moins
efficaces seront défavorisées.
Enfin, un système de redevances
basé sur la V.B.S.P. ne peut fonction-
ner que tant que la production fores-
tière reste composée de produits
simples (bois brut, première ou se-
conde transformation) provenant
principalement d’une même essen-
ce. Dès lors que les produits évo-
luent (feuilles de contreplaqués et
panneaux à base de bois reconsti-
tué provenant d’essences diffé-
* Dans le même esprit, il est préférable de La taxe sur l’exportation des grumes étant techniquement la plus facile à recou-
prendre en compte des coûts moyens de trans- vrir, la plupart des recettes reposent sur elle.
port et de transformation et d’écarter les frais Because the tax on the export of logs is technically easier to levy, most revenues
fixes de structure, qui varient considérablement are reliant on it.
d’une entreprise à l’autre.
tions, environ deux tiers des recettes brut sur le marché domestique tière, chaînes intégrées de valori-
fiscales de l’Etat reposent sur les s’abaissent pour se fixer au niveau sation des sous-produits et des dé-
taxes à l’exportation des grumes. de la demande intérieure des indus- chets, efforts sur la qualité et la nor-
tries locales. Si les grumes ne sont malisation des produits...). L’expé-
Le principal problème est de déter-
plus exportables, les investissements rience prouve que l’efficacité des
miner le niveau optimal de taxe :
industriels vont s’accroître. Dans le usines s’accroît avec la raréfaction
trop élevée, la taxe décourage les
meilleur des cas, ils vont tendre à du bois disponible et sa qualité (Indo-
exportateurs et trop basse, l’Etat
correspondre à la production de nésie, Philippines, Thaïlande, Côte-
perd des ressources fiscales. La
bois existante. Dans des situations d’Ivoire, Ghana...). Mais la mauvai-
taxation des exportations de grumes
moins favorables (absence de sché- se efficacité « initiale » de l’industrie
adresse des signaux contradictoires :
ma directeur, investissements desti- a aussi contribué à la dégradation
d’un côté, elle est censée découra-
nés surtout à obtenir des concessions, des ressources forestières, cette dé-
ger ces exportations pour inciter à la
etc.), le risque de surinvestissement gradation remettant parfois en
transformation locale, ce qui im-
global est important. Dans le secteur cause la pérennité des industries du
plique que la baisse de son rende-
bois, les surinvestissements se tra- bois de première et seconde trans-
ment est un indicateur de son suc-
duisent généralement par des surca- formation dans ces pays.
cès, de l’autre (mais c’est l’angle
pacités de transformation (surtout si • Hypothèse 2 (taxes « à finalité
opposé du même problème), elle
l’industrie est composée d’unités de budgétaire ») : si les taxes sur l’ex-
semble maintenue à un niveau « ac-
première et deuxième transforma- portation des grumes doivent viser
ceptable » pour ne pas dissuader
tion). Lorsque les forêts exploitées essentiellement à fournir des recettes
les exportateurs de grumes et risquer
sont essentiellement des forêts pri- fiscales à l’Etat (et accessoirement à
ainsi de tarir la principale source de
maires, le phénomène de transition
revenu de l’Etat dans le secteur fo- inciter à plus de valorisation locale),
forestière* va tendre à accroître
restier. Ce compromis entre deux le problème est de déterminer le
l’écart entre les besoins des usines et
objectifs explique la persistance des taux adéquat de taxation. Les deux
les capacités de fourniture durable
flux importants d’exportation (2 mil- grandes solutions en présence sont
de bois de la forêt naturelle. Les be-
lions de m3 de grumes exportés par soit une taxe sur la valeur FOB ou une
soins en surface vont augmenter
le Cameroun en 1997, et plus de valeur taxable, soit un système de
(pression sur la conservation) et la
2,4 millions par le Gabon) malgré les mise aux enchères de droits d’ex-
volonté de retour sur les parcelles
objectifs affichés par les gouverne- portation dans le cadre d’un contin-
exploitées sera forte (pression sur les
ments (le Cameroun entend stopper gentement des exportations de
plans d’aménagement).
ses exportations de grumes en grumes.
1999). Sur le plan de l’efficacité écono- Les taxes sur la valeur FOB supposent
Deux hypothèses sont envisa- mique, la création nette de richesse
que l’administration dispose de
geables en fonction des objectifs au sein du pays producteur est gé-
moyens pour contrôler les déclara-
que cherchent à atteindre les gou- néralement inférieure après une me-
tions des exportateurs et voir si elles
vernements : sure d’interdiction d’exporter des
correspondent aux prix effectifs des
grumes, du fait de la plus faible effi-
• Hypothèse 1 (taxes « industriali- transactions avec des acheteurs
cacité des usines domestiques. Le
santes ») : si les taxes à l’exporta- basés à l’étranger. Le niveau du
risque est que les investissements
tion de grumes visent essentielle- taux de taxation est également diffi-
soient, dans un premier temps, plus
ment à favoriser la transformation cile à fixer : au Cameroun, une sur-
orientés vers une logique « extensive »
locale, elles tendront à être fixées à (croissance quantitative des capacités taxe progressive fixée à 40 % de la
un niveau dissuasif. Le risque est que de transformation) qu’« intensive » valeur FOB est appliquée sur les vo-
cette mesure, techniquement aisée à (augmentation des rendements ma- lumes de grumes exportées, dépas-
prendre, ait un certain nombre d’ef- sant l’objectif assigné à chaque opé-
fets pervers, tant sur le plan écono- rateur de transformer 70 % de sa
mique que sur le plan écologique. production localement. Malgré tout,
Une taxation réellement dissuasive * Nous avons proposé (KARSENTY et PIKETTY, cette surtaxe n’est pas dissuasive,
des exportations de grumes a des ef- 1996) cette expression de transition forestiè- puisque nombre d’opérateurs choi-
fets équivalents à ceux d’une inter- re (inspirée de VINCENT et BINCKLEY, 1992, sissent de la payer et que son ren-
qui parlent de « transition from an old-
diction d’exporter. Ce faisant, on dement est important. Par contre-
growth to a second-growth timber econo -
évince la demande externe de my », p. 124) pour caractériser le change- coup, on peut se demander si le
grumes (celle qui est solvable au ment de structure forestière lié à l’exploita- niveau de la taxe « normale » n’est
prix le plus élevé). Les prix du bois tion de la forêt primaire. pas, lui, trop bas.
redevances de superficie et d’abat- cependant bien distinguer entre problèmes de recouvrement, et leur
tage. Mais il est peu vraisemblable l’augmentation du poids relatif de éventuel développement doit aller
que le niveau effectif de ces recettes, cette redevance et une augmenta- de pair avec le renforcement des ca-
difficiles à recouvrir, soit de nature à tion de la pression fiscale totale, pacités de contrôle de l’administra-
compenser la disparition des re- cette dernière pouvant s’avérer tion.
cettes sur l’exportation des grumes. contre-productive. Les administrations doivent établir
Pour prendre l’exemple du Came- En théorie, le système d’adjudica- par avance les objectifs qu’elles at-
roun, le recouvrement sur les droits tion par appel d’offres permet de dé- tendent de la mise en place (ou de la
de sortie des grumes est de 99 % ; terminer un niveau réaliste de rede - révision) des redevances d’abatta-
inconnu pour les bois débités, il est vances. Cependant, on ne peut ge : si l’objectif est écologique (ex. :
de 60 % pour la taxe d’abattage et sous-estimer les difficultés de mise limitation de la coupe de certaines
de 80 % pour la taxe à la superficie en pratique d’un tel système, et il ap- essences), le niveau des taxes doit
sur les permis connus et autorisés partient à chaque gouvernement de être étudié de manière à être relati-
(SAMÉ EKOBO, 1998). Rappelons déterminer quel mode d’attribution vement mais réellement dissuasif et
que, dans ce pays, les recettes de la est le mieux adapté à son pays. ces taxes doivent être très ciblées. Si
taxe sur l’exportation des grumes L’idée d’une redevance unique à la l’objectif est purement fiscal (pour
correspondent aux deux tiers des superficie se substituant aux autres les essences qui ne seraient ni à pro-
recettes de l’ensemble de la fiscali- taxes et redevances forestières ne téger ni à promouvoir), les taux doi-
té forestière. semble pas convaincante : si l’on vent être étalonnés par les calculs
veut développer une fiscalité envi- des V.B.S.P. Il en va de même pour
ronnementale incitative, il semble les taxes d’exportation de bois brut
CONCLUSION nécessaire d’avoir un système de re- (grumes) : les gouvernements ont à
devances et taxes d’abattage qui choisir globalement entre un objectif
Il est difficile de présenter en sont les seules à pouvoir agir au ni- incitatif (inciter à la transformation
quelques pages des recommanda- veau des pratiques d’exploitation. locale) et fiscal (maximiser les re-
tions pour un modèle unique de fis- Cependant, ces taxes posent des cettes). Un compromis peut être trou-
calité forestière qui serait valable
dans l’ensemble des pays de la
sous-région. On peut néanmoins in-
diquer certains principes qui pour-
raient figurer dans les dispositifs fis-
caux des pays d’Afrique centrale
désirant renforcer la dimension
« environnementale » de leurs dis-
positifs.
Un certain recentrage de la fiscalité
en amont de la filière (augmentation
du poids relatif des redevances de
superficie dans le système fiscal)
semble souhaitable dans les pays
qui ont conservé jusqu’à présent des
redevances faibles sur les surfaces
concédées. Les effets incitatifs posi-
tifs (recherche d’économie de bois,
de l’exploitation à la transformation,
efforts de valorisation de nouvelles
essences, quête d’une meilleure effi-
cience économique...) semblent
l’emporter sur les risques éventuels Une politique de contingentement des exportations de grumes ne peut être effi-
(concessions plus petites entraînant cace d’un point de vue environnemental que si, au préalable, un volume maxi-
des difficultés pour le respect des dé- mal de prélèvement en forêt naturelle est strictement fixé et respecté.
lais légaux entre deux cycles de A quota policy for log exports can only be effective from an environmental view -
point if a maximum annual volume of timber removal in natural forests is strictly
coupe, accroissement des prélève- laid down and complied with, beforehand.
ments dans certaines zones). Il faut
vé entre les deux objectifs par le guillon pour inciter les entreprises à pression fiscale sans changer les
moyen du contingentement (quota accroître la valeur ajoutée de leurs pratiques.
annuel) d’exportations des grumes, productions en approfondissant la La recherche de la simplicité ne peut
dont les modalités de répartition valorisation et en économisant le toutefois constituer un objectif en
(dons à certains opérateurs, vente à bois. soi. Si l’on cherche à promouvoir
prix fixé, vente aux enchères) peu- D’une manière générale, les dispo- une fiscalité environnementale, il
vent varier en fonction des objectifs sitifs fiscaux des pays de la sous-ré- faut tenir compte des distances de
de chaque pays, sachant que les ef- gion gagneraient à être simplifiés transport, de la diversité des es-
fets distributifs (gains et pertes rela- afin de diminuer les « frais adminis- sences, de leurs valeurs et rareté re-
tifs de chaque agent) des modalités tratifs » de gestion et de recouvre- latives. Agir de manière ciblée sur
de répartition peuvent être très diffé- ment et rendre plus facile l’estima- les pratiques des opérateurs suppo-
rents. tion de la pression fiscale globale et se un dispositif de mesures cohérent
Il semble raisonnable d’admettre les comparaisons régionales. Cer- et complet qui s’accorde mal avec
que la pression fiscale (ou son équi- taines taxes spécifiques liées aux une trop grande simplicité comme
valent) sur les produits transformés financements d’activités administra- celle visée par la redevance unique
soit plus faible que celle sur les tives de douane ou liées au reboise- à la superficie ou l’impôt sur les bé-
grumes exportées, afin d’aider les ment gagneraient à être incluses néfices de l’entreprise pour rempla-
industries de transformation à ga- dans la fiscalité générale ; à l’Etat cer les taxes et redevances fores-
gner des parts de marché. Il faut tou- de gérer ensuite la redistribution aux tières, par exemple. Renforcer le
tefois éviter que la compétitivité des services concernés, en fonction de pouvoir des administrations à gérer
produits transformés ne repose en- leurs véritables besoins. Il en va de des systèmes fiscaux incitatifs appa-
tièrement sur cette défiscalisation même pour les pénalités ou les sur- raît donc comme une nécessité. ❐
partielle, qui équivaut à une subven- taxes progressives à l’exportation :
tion. Le développement d’un marché ces taxes, en supposant qu’elles
c Alain KARSENTY
intérieur des grumes et le maintien soient acquittées, ne semblent pas CIRAD-Forêt/Baillarguet
de la possibilité, même limitée, d’ex- être vraiment dissuasives ; elles ne
porter des grumes est un bon ai- font qu’augmenter globalement la Crédit photos : E. LOFFEIER, F. PINTA.
R E F E R E N C E S B I B L I O G R A P H I Q U E S
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RÉSUMÉ
LA FISCALITÉ FORESTIÈRE ET SES DIMENSIONS ENVIRONNEMENTALES
L’exemple de l’Afrique centrale
Le terme « fiscalité environnementale » (ou écologique) est évoqué lorsqu’on étudie l’influence directe ou indirecte des taxes et rede-
vances sur l’état de l’environnement par leurs effets sur les pratiques des utilisateurs. Dans cette conception, l’accent est porté sur les ef-
fets incitatifs (dans un sens positif ou négatif pour l’environnement), par opposition à la conception « orthodoxe » de la fiscalité, qui met
l’accent sur la neutralité fiscale (dont le seul objectif est de produire des recettes de la façon la plus efficace possible, sans influencer les
comportements).
Les systèmes de fiscalité forestière en Afrique centrale ont une dimension environnementale plus ou moins affirmée suivant les pays.
Plusieurs de ces pays ont entrepris des réformes fiscales visant à renforcer le caractère incitatif de certaines taxes et redevances, pour
promouvoir le développement local de la transformation du bois et une meilleure gestion des massifs forestiers. Les débats portent sur
les effets attendus de différentes structures de la fiscalité et du poids relatif des types de taxes : redevances de superficie, d’abattage,
taxes à l’entrée des usines, à l’exportation des produits, etc. Les difficultés viennent du fait que la fiscalité environnementale, en tant
qu’instrument économique, a besoin de s’appuyer sur la réglementation, et que les types de redevance les plus efficaces potentiellement
(comme les redevances d’abattage) sont celles qui dépendent le plus du contrôle efficace de l’administration, d’où la nécessité de conce-
voir des systèmes modulables et évolutifs adaptés aux conditions institutionnelles des différents pays.
Mots-clés : Politique fiscale. Foresterie. Environnement. Aménagement forestier. Afrique centrale.
ABSTRACT
FOREST TAXATION AND ITS ENVIRONMENTAL DIMENSIONS
The example of Central Africa
The term “environmental (or green) taxation” is used when the whole system of taxes and dues is examined in relation to its direct or in-
direct influence on the state of the environment, by way of its effects on user activities. In this light, there is an emphasis on incentive ef-
fects (in either a positive or negative sense for the environment), as opposed to the « orthodox » conception of taxation, which stresses
fiscal neutrality (the sole aim of which is to create revenue in the most efficient way possible, without affecting behaviour patterns).
Forest taxation systems in Central Africa have a more or less evident environmental dimension, depending on the country. Several coun-
tries in Central Africa have undertaken tax reforms aimed at bolstering the incentive factor of certain taxes and dues, in order to pro-
mote the local development of wood processing and better forest management. Discussion focuses on the likely effects of different taxa-
tion structures and the relative importance of different types of tax : area fees, felling dues, factory admission taxes, product export taxes,
and so on. Problems arise from the fact that, as an economic instrument, environmental taxation needs to be based on regulations. The
potentially most effective types of dues (such as felling dues) are those which depend most on the efficiency of administrative monitoring.
Whence the need to devise modifiable and on-going systems adapted to the institutional conditions of different countries.
Key words : Fiscal policies. Forestry. Environment. Forest management. Central Africa.
RESUMEN
LA FISCALIDAD FORESTAL Y SUS DIMENSIONES MEDIOAMBIENTALES
El ejemplo de África Central
Se habla de « fiscalidad medioambiental » (o ecológica) cuando se estudia la influencia directa o indirecta del sistema impositivo y tri-
butario en el medio ambiente por sus repercusiones en las prácticas de los utilizadores. Dentro de esta concepción, se insiste en los
efectos incitativos (en un sentido positivo o negativo para el medio ambiente) frente a la concepción ortodoxa de la fiscalidad que in-
siste en la neutralidad fiscal (cuyo único objetivo es la puesta en marcha de sistemas recaudatorios eficaces, sin intentar influir en com-
portamientos).
Los sistemas de fiscalidad forestal de África Central presentan dimensiones medioambientales más o menos afirmadas en función del
país. Varios paises de esta región han acometido reformas fiscales para intentar reforzar el carácter incitativo de ciertos impuestos y
gravámenes con la intención de promover el desarrollo local de la transformación de la madera y una gestión más eficaz de las masas
forestales. Los debates giran en torno a los efectos deseados de las diferentes figuras impositivas y del peso relativo de los diferentes
impuestos : canon sobre la superficie, canon sobre la tala, tributos en la entrada de las fábricas, impuestos sobre la exportación de los
productos etc. Las dificultades residen en que la fiscalidad medioambiental, en tanto que instrumento económico, debe sustentarse en
la reglamentación, y las figuras impositivas más eficaces potencialmente (como los cánones sobre la tala) son las que más dependen
de un control eficaz por parte de la administración. Por ello, se deben concebir sistemas flexibles y evolutivos que se adapten a las di-
ferentes condiciones institucionales de los países.
Palabras clave : Política fiscal. Ciencias forestales. Medio ambiente. Ordenación forestal. África central.
SYNOPSIS