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Fiscalité Forestière en Afrique Centrale

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L E P O I N T S U R . . .

ALAIN KARSENTY
CIRAD-Forêt

LA FISCALITÉ FORESTIÈRE
ET SES DIMENSIONS
E N V I R O N N E M E N TA L E S
L’exemple de l’Afrique centra l e

Une fiscalité environnementale vise à inciter les opérateurs à faire évoluer leurs pratiques d’exploitation.
The aim of an environmental taxation system is to encourage loggers to develop their logging methods.

Cet article est une version remaniée et abrégée d’un rapport sur la fiscalité forestière en Afrique centrale et ses dimensions incitatives, rédigé par l’au-
teur à la demande de la CEFDHAC (Conférence sur les Ecosystèmes de Forêts Denses Humides d’Afrique Centrale) qui a eu lieu en 1998 à Bata (Guinée
Equatoriale).

BOIS ET FORÊTS DES TROPIQUES, 1999, N° 260 (2) 19


FISCALITÉ FORESTIÈRE

L’auteur montre LA VALEUR vances ne peut, à elle seule, ré-


dans cet article le rôle soudre ce problème, mais elle peut
DES RESSOURCES au moins adresser un signal-prix
incitatif que jouent
en Afrique centrale les taxes
FORESTIÈRES plus cohérent aux opérateurs quant
à la valeur globale de la forêt qu’ils
et redevances forestières Dans les pays d’Afrique centrale, exploitent.
dans la gestion l’accès aux ressources forestières
Précisons un point important : cette
de l’environnement, domaniales pour l’exploitation de
augmentation des redevances peut
bois d’œuvre s’effectue par le tru-
en indiquant l’intérêt être envisagée de deux manières
chement de l’administration forestiè-
et les limites de ces mesures qui entraînent des effets distributifs
re, représentant l’Etat. Les rede-
fiscales. différents (répartition des gains et
vances à la superficie sont le
des pertes entre acteurs).
premier élément qui constitue un
prix d’accès à la ressource, ce prix • Première alternative : cette aug-
étant généralement un prix adminis- mentation s’effectue sans changer la
tré (sauf dans le cas des mécanismes structure de la fiscalité forestière
d’adjudication, où la valeur à l’hec- existante ; elle conduit donc à une
tare proposée par l’opérateur le augmentation de la pression fiscale
« mieux-disant » se rapproche plus globale. Si cette mesure ne pro-
d’un prix de marché). voque pas une diminution de la ma-
tière taxable (diminution de la pro-
Les prix, lorsqu’ils résultent de la ren- duction par arrêt de l’activité
contre d’une offre et d’une deman- d’opérateurs ou augmentation de la
de, sont des indicateurs de rareté fraude fiscale), les Etats augmente-
relative. Ils adressent ainsi un « si- ront leurs revenus au détriment des
gnal » aux agents économiques (la opérateurs. Au plan des effets sur la
théorie économique parle de « si- gestion des forêts, nous revenons à
gnal-prix ») quant à l’abondance ou un débat sur la répartition de la
à la raréfaction d’un bien. A cet rente économique forestière dont les
égard, il ne fait aucun doute que des conclusions restent très incertaines*.
prix administrés (redevances fores-
tières) trop faibles constituent un si- • Seconde alternative : cette aug-
gnal d’abondance qui risque de se mentation des redevances à la su-
retrouver dans les pratiques des perficie s’effectue dans le cadre
opérateurs sous la forme de divers d’une pression fiscale constante ;
gaspillages de bois et d’autres res- donc la hausse du prix d’accès à la
sources forestières. Par ailleurs, de ressource est compensée par une
nombreux biens et services rendus
par la forêt (produits non ligneux,
fonctions de conservation des sols,
de régulation du régime des eaux, * Cf. HYDE et SEDJO, 1992, et le récent débat
de stockage de carbone, etc.) sont VINCENT et GILLIS avec HYDE dans The World
des « biens collectifs » qui n’ont pas Bank Research Observer, 1998. Il ressort de
de valeur monétaire réalisable sur ce débat que les effets de telle ou telle réparti-
tion de la rente économique (plus en faveur de
un marché (la mise en place de per- l’Etat ou plus en faveur des opérateurs écono-
mis d’émissions négociables pour miques) sont une question essentiellement em-
les gaz à effet de serre pourrait pirique, qui doit être traitée au cas par cas (po-
changer cet aspect des choses, en sition de HYDE). VINCENT et GILLIS l’admettent,
ce qui concerne la fonction de stoc- mais considèrent néanmoins que le maintien
kage de CO2 de la forêt). La dégra- d’une grande partie de la rente dans les pays
dation de la fourniture de ces biens producteurs accroîtra le bien-être national et
que, si l’Etat ne capture pas une part suffisante
et services à l’occasion des activités de la rente par la fiscalité forestière, celui-ci
d’exploitation du bois n’est pas risque de compenser ce manque à gagner par
sanctionnée en termes économi- des taxes « inefficientes » sur le commerce et
ques. Une augmentation des rede- les échanges.

20 BOIS ET FORÊTS DES TROPIQUES, 1999, N° 260 (2)


FOREST TAXATION

POURQUOI UNE FISCALITÉ FORESTIÈRE ?


La fiscalité forestière est une fiscalité spécifique ; elle s’ajoute à la fiscalité ordinaire sur les entreprises qui, elle,
est généralement constituée de prélèvements sur leurs bénéfices. Elle est, dès l’origine, une fiscalité environne -
mentale, même si les premiers dispositifs fiscaux ne se préoccupaient pas d’environnement.
Le terme de « fiscalité environnementale » (ou écologique) est évoqué lorsqu’on étudie l’influence directe ou in -
directe des taxes et redevances sur l’environnement et leurs effets sur les pratiques des utilisateurs. Dans cette
conception, l’accent est porté sur les effets incitatifs (dans un sens positif ou négatif pour l’environnement), par
opposition à la conception « orthodoxe » de la fiscalité, qui met l’accent sur la neutralité fiscale selon laquelle
une taxe doit avoir pour objectif unique de produire des recettes de la façon la plus efficace possible, sans in -
fluencer les comportements ( BARDE, 1992). Une fiscalité écologique incitative se veut donc un instrument écono -
mique de « pilotage » pour l’utilisation d’un écosystème.

L’EFFET INCITATIF DES DIFFÉRENTES TAXES ET REDEVANCES


La définition d’une fiscalité environnementale suppose de connaître, avec une bonne probabilité, l’effet de telle
ou telle taxe sur les comportements des acteurs, et d’avoir une bonne idée de l’impact de ces pratiques sur les
différents milieux naturels. Les effets attendus sur les comportements vont parfois être dépendants du contexte,
des caractéristiques de l’opérateur, de l’état du marché des bois, etc. C’est une première difficulté, qui tendrait
à faire préférer un ensemble de mesures (plusieurs taxes et redevances), pensé en fonction de situations diffé -
rentes, à des instruments uniques, d’application indifférenciée, au prix toutefois d’une plus grande complexité
du système.
Quant aux impacts des pratiques des opérateurs sur les milieux, ils demandent à être évalués en fonction des
différents types d’écosystèmes (par exemple, forêt sempervirente et forêt semi-décidue). On peut toutefois dire
que, d’une manière générale, la plupart des parties prenantes, publiques ou privées, de la gestion forestière
dans un contexte d’exploitation du bois d’œuvre s’accordent sur les objectifs suivants :
• Limiter les surfaces parcourues par l’exploitation forestière, afin de ne pas favoriser des dynamiques d’inter -
action entre exploitation forestière et agriculture commerciale de front pionnier, d’une part, et de permettre le
maintien de surfaces conséquentes hors de toute exploitation de bois d’œuvre (que ce soit à des fins de conser -
vation ou pour d’autres utilisations), d’autre part.
• Encourager les pratiques d’exploitation à faible impact sur les milieux.
• Favoriser le développement d’une industrie de transformation efficace (minimisation du gaspillage de matiè -
re brute) et orientée vers les produits dont la fabrication génère une valeur ajoutée (extension ou déplacement
de la transformation plus en aval, normalisation des produits, répartition optimale de la production entre les
différents segments de produits, etc.).
• Augmenter la contribution du secteur forestier au P.I .B. afin notamment de permettre la création d’emplois.
Plus discuté est l’objectif (complémentaire) de l’intensification des prélèvements dans les zones d’exploitation
hypersélectives (en général les zones éloignées de la côte). Le but est, sur une unité de surface donnée, de ré -
duire la pression sur les essences commerciales les plus exploitées ; en contrepartie, il faut compenser le
manque à gagner en augmentant les prélèvements d’essences dites « secondaires », dont les qualités technolo -
giques sont reconnues mais moins utilisées parce que n’ayant pas bénéficié d’une promotion commerciale suf -
fisante. Le risque évident est que cette intensification se fasse en ajoutant les prélèvements de certaines essences
« secondaires » à ceux des essences « principales » (avec les problèmes que posent des ouvertures excessives
de la canopée dans certaines forêts), et non par un prélèvement compensatoire qui laisserait sur pied un cer -
tain nombre de semenciers au sein des essences principales. Cette remarque vient rappeler le rôle essentiel des
prescriptions contenues dans les plans d’aménagement, et la complémentarité nécessaire des instruments inci -
tatifs et réglementaires.

BOIS ET FORÊTS DES TROPIQUES, 1999, N°260 (2) 21


FISCALITÉ FORESTIÈRE

baisse d’autres redevances ou taxes moyens qui relèvent de la stratégie ajoutée (meubles, produits de me-
(par exemple les taxes à l’exporta- d’entreprise (innovation technique, nuiserie industrielle…). Cette ratio-
tion). On comprend dès lors que l’in- choix optimaux de transformation, nalisation de la gestion des bois
troduction d’éléments d’une fiscalité qualité et fonctionnalité des pro- abattus s’effectue sans trop changer
environnementale (tournée vers l’in - duits, etc.). De plus, un recentrage l’importance des prélèvements en
citation) dans un système de fiscalité de la fiscalité à l’amont de la filière forêt, ce qui est un point important.
classique (visant essentiellement à (dès l’accès aux superficies) devrait Une recherche plus active de dé-
rapporter des recettes au budget de inciter les opérateurs à gérer de ma- bouchés commerciaux pour cer-
l’Etat) conduit logiquement à une re- nière économe la ressource-bois, en taines essences « secondaires »
fonte globale de l’ensemble de la fis- limitant toutes formes de gaspillage, peut également être encouragée par
calité forestière. Cette refonte sera du stade du prélèvement au stade cette augmentation du coût des su-
d’autant plus nécessaire que, pour de la transformation. perficies, ce qui a pour conséquen-
être vraiment efficace et changer les ce une certaine intensification des
comportements des opérateurs, le Il existe toutefois des arguments en
faveur de redevances à la superficie prélèvements ; celle-ci doit être com-
rendement (ce que la redevance ou patible avec les caractéristiques du
la taxe rapporte à l’Etat) d’une fis- modérées en Afrique centrale. L’un
deux est que pour rentabiliser l’amé- massif forestier exploité et, dans
calité incitative environnementale tous les cas, soigneusement évaluée
doit être décroissant. nagement, construire des usines et
rendre plus praticables les rotations dans le cadre de plans d’aménage-
Dans cet article, nous ferons l’hy- de longue durée, il serait nécessaire ment révisés régulièrement***.
pothèse d’une politique visant à que les opérateurs puissent disposer Mais l’accroissement des prélève-
maintenir la pression fiscale de vastes superficies. Renchérir le ments n’est pas la seule voie pos-
constante ; nous supposerons donc coût unitaire de la surface de forêt sible pour compenser ce déplace-
que l’éventuelle augmentation de conduirait à réduire le nombre des ment de la fiscalité : la valeur créée
certaines taxes et redevances, ou grandes concessions, ce qui serait par l’entreprise, à partir d’un volu-
l’introduction de nouvelles taxes, un handicap pour l’aménagement et me donné de bois, est fonction de
soit accompagnée de la diminution la gestion durable*. l’efficacité de ses procédés de trans-
d’autres prélèvements. formation, du type de produit qu’elle
Cet argument prend pour hypothèse fabrique, de la productivité et de la
que les caractéristiques de l’exploi- qualité de sa main-d’œuvre, de sa
LA DIMENSION tation forestière en Afrique centrale capacité à répondre aux besoins
n’évoluent pas, ou seulement très
INCITATIVE lentement. Or, une hausse des rede-
des marchés les plus porteurs, de
créer des débouchés nouveaux pour
DES REDEVANCES vances à la superficie augmente le des essences méconnues ou des pro-
coût d’acquisition de la ressource ; duits nouveaux… Le problème doit
À LA SUPERFICIE de plus, elle est susceptible de donc être posé en termes écono-
Dans les pays d’Afrique centrale, les constituer un facteur incitatif pour di-
arguments en faveur d’une augmen- minuer les gaspillages au niveau
tation des redevances à la superficie des chantiers : inventaires plus com-
s’appuient sur le constat de l’hyper- plets et plus soigneux, efforts pour li- * Rapporté par CHAUDRON (1997) à propos
sélectivité de l’exploitation (l’écré- miter les pertes de bois à l’abattage, des débats au Congo-Brazzaville.
mage), notamment dans les zones gestion des parcs à bois plus rigou- ** La Société CEB -THANRY au Gabon le fait
éloignées des côtes. Une augmenta- reuse. Au niveau de la transforma- systématiquement ; elle a prouvé que cette
pratique était économiquement rentable en
tion des redevances à la superficie tion également : récupération des valorisant un bois autrefois abandonné en
(dans le cadre, rappelons-le, d’une parties non exportables des grumes quantité considérable sur le terrain
pression fiscale constante) vise à di- (culées et tête des billes, parties fen- (DEMARQUEZ, 1998).
minuer la demande de surface par dues à l’abattage)**, augmentation *** En outre, les données du problème sont
les exploitants et à les inciter à ratio- des rendements matière pour les bien différentes dans les zones côtières où la
naliser et/ou intensifier leur prélève- produits principaux (sciages, pla- proximité des ports conduit à des prélèvements
ment à l’unité de surface ; elle tend, cages, contreplaqués...), valorisa- assez importants (souvent plusieurs pieds à
l’hectare), et dans les régions éloignées et plu-
surtout, à mieux valoriser économi- tion des sous-produits (moulures...) tôt enclavées où les ressources forestières res-
quement le mètre cube de bois pré- et des déchets (y compris la valori- tent les plus abondantes, et dans lesquelles le
levé en accroissant la valeur ajoutée sation énergétique), choix de pro- prélèvement moyen excède rarement un pied à
des produits par un ensemble de ductions apportant plus de valeur l’hectare.

22 BOIS ET FORÊTS DES TROPIQUES, 1999, N° 260 (2)


FOREST TAXATION

miques et non en termes phy-


siques*.
Enfin, il reste à prouver que les
concessions doivent être de très
grande taille si l’on veut obtenir une
gestion durable. La critique faite à
une hausse des redevances de su-
perficie en amont est de voir une
grosse unité de transformation, ne
s’approvisionnant que sur sa propre
concession, réaliser des excédents
de capacité si elle devait réduire sa
superficie d’approvisionnement suite
à une forte hausse des redevances.
L’opérateur, selon cette critique, se-
rait tenté de raccourcir sa rotation
pour maintenir le flux de grumes en-
trant en usine, ce qui serait préjudi-
ciable à une gestion durable. Mais
on peut envisager un autre modèle La valeur commerciale du bois dépend largement des procédés de transformation.
que celui de l’industriel s’approvi- The trade value of timber generally depends on processing techniques.
sionnant exclusivement ou presque
sur ses permis. La dissociation des
fonctions de transformation et des Le fait que des opérateurs exploi- voir. Dans les zones surexploitées
concessions (contrairement à ce que tants vendent le bois qu’ils récoltent (comme les zones côtières), le niveau
préconisent certaines législations à quelques unités de transformation de la redevance peut être plus élevé,
actuelles) ouvrirait la voie au déve- spécialisées de manière complé- l’inverse dans les régions éloignées
loppement d’un véritable marché mentaire (bénéficiant ainsi d’écono- et/ou enclavées. Cette formule est
domestique mettant en relation mies d’échelle liées à la taille) n’est utilisée au Cameroun où le territoire
l’offre et la demande de bois. pas en soi contradictoire avec une est découpé en trois zones en fonc-
gestion durable. tion de l’éloignement des ports.
Plusieurs groupes d’essences sont
également distingués et imposés dif-
* L’étude du CERNA (1998) critique ainsi l’aug-
À L’ABATTAGE féremment, en fonction de leur va-
mentation des redevances à la superficie : Il existe de nombreuses formules leur. Cette valeur peut être reflétée
« [Des économistes favorables à cette augmen- pour déterminer le montant de la re- dans une mercuriale de prix, fixée
tation] ne pensent pas que la redevance an- par voie réglementaire, ou être di-
devance des taxes d’abattage, qui
nuelle de superficie incite seulement à aug-
menter le rendement à l’hectare mais qu’elle n’ont pas toutes les mêmes effets du rectement la valeur FOB (au Came-
incite aussi à réduire les superficies parcourues point de vue de la durabilité. roun) ou la valeur « Plage » au
annuellement par l’exploitation. Ce n’est vrai Gabon. Cette valeur FOB ou Plage est
u La redevance uniforme sur le vo-
qu’à la condition que l’exploitant forestier re- une valeur fiscale (administrative) : les
trouve une rentabilité équivalente en exploitant lume abattu, la plus simple, n’est pas
cours réels des marchés internatio-
un hectare à celle qu’il obtenait en exploitant sélective : les essences sont taxées naux variant fréquemment, les admi-
trois hectares, c’est à cette condition et seule- de la même manière, quelle que soit nistrations font des mises à jour ré-
ment à cette condition que la redevance an- leur valeur commerciale. Cela favo-
nuelle de superficie est une taxe incitative. gulières mais forcément plus étalées
rise l’écrémage et l’exploitation des dans le temps. Au Cameroun, la va-
Pour cela, il faut au minimum qu’il multiplie
peuplements les plus accessibles. leur FOB, qui a servi de base de calcul
son rendement par trois. Or, et c’est là tout le
problème, pour multiplier le rendement par u Cette redevance sur le volume aux redevances d’abattage, a été
trois, il lui faut exploiter i) des grumes dont la abattu peut être modulée suivant les « décotée » de 15 % après négocia-
qualité est plus basse que celles qu’il exploitait espèces et les emplacements. Les tion avec la profession. En outre, le
auparavant et ii) des essences qu’il n’exploitait
pas auparavant. » (p. 137 – souligné par espèces de grande valeur commer- FOB fiscal est différent selon les zones
moi). On a là un bon exemple d’un raisonne- ciale et/ou en voie de raréfaction d’exploitation (plus élevé en zone cô-
ment qui assimile totalement la valeur que peut peuvent être fortement imposées, l’in- tière), ce qui le différencie évidem-
créer l’industrie et les volumes prélevés. verse pour les espèces à promou- ment du prix FOB réel qui est unique.

BOIS ET FORÊTS DES TROPIQUES, 1999, N° 260 (2) 23


FISCALITÉ FORESTIÈRE

Cette redevance a donc l’avantage culées à partir du prix FOB et/ou des • coûts de transport,
d’adresser des « signaux » (de type coûts d’activité (exploitation, trans- • marge bénéficiaire brute poten-
signal-prix) reflétant la valeur relati- formation, transport...) pour calculer tielle avant fiscalité,
ve des essences et la volonté des la valeur finale. Il existe plusieurs
gouvernements de mieux répartir la méthodes pour estimer cette marge • marge bénéficiaire « normale »
coupe sur l’ensemble du territoire. bénéficiaire (méthode « overturn », de l’opérateur,
D’un point de vue environnemental, méthode des quotients financiers, • V.B.S.P. hors fiscalité.
elle présente deux limites : son taux méthode des pourcentages...). L’in- Une redevance calculée sur la
est généralement faible (2,5 % du convénient est que l’utilisation de
V .B.S.P. permet de compenser une
FOB fiscal au Cameroun, de 2 à l’une ou l’autre de ces méthodes
position géographique défavorable
10 % de la valeur Plage au Gabon), conduit à des résultats différents. En
et rééquilibre en partie la profitabi-
ce qui limite sérieusement son effet outre, chaque entreprise a sa propre
lité de l’activité forestière sur les dif-
incitatif : les opérateurs la considè- évaluation de ce que doit être sa
férents points du territoire. En ce
rent simplement comme un coût sup- marge de profit, en fonction de sa
sens, c’est un calcul intéressant
plémentaire mais ne modifient pas structure, du rapport capitaux
leurs modalités d’exploitation. Au propres/capital investi, de la quali- pour étalonner un système de rede-
Cameroun, par exemple, la diffé- té de ses équipements et de la pro- vances et déterminer si certaines
renciation ne s’applique qu’à la ductivité de son personnel, etc. Ainsi d’entre elles ne sont pas trop éle-
taxe d’abattage et ne fait varier les deux entreprises auront pour un vées : si la V.B.S.P. (redevances et
valeurs FOB que de plus ou moins même produit (mettons 1 m3 de scia- taxes non prises en compte dans le
5% entre les zones, ce qui est insi- ge de sapelli) une estimation diffé- calcul des coûts) d’un mètre cube
gnifiant. Pour être vraiment effi- rente de la V.B.S.P. (sans même par- d’une essence donnée est négative
caces, ces redevances devraient ler des différences de localisation à 500 km du port, il faudra en tenir
être à la fois plus ciblées (concen- géographique qui influent considé- compte pour déterminer les rede-
trées sur les seules essences en voie rablement sur les coûts de transport). vances d’abattage, à moins que
de raréfaction et éventuellement l’objectif ne soit de réduire sensi-
Si l’on veut que la V.B.S.P. permette blement l’exploitation d’une essen-
abandonnées sur les autres) et por-
d’établir des comparaisons entre ce ; dans ce cas, le niveau de la re-
tées à des niveaux nettement plus
des productions (recouvrant les dif- devance (taxe écologique) peut être
contrastés vis-à-vis des autres es-
férentes essences et les types de pro- fixé de telle manière que la marge
sences. Mais ces taxes étant diffi-
duits), il convient d’éviter autant que bénéficiaire sur le prélèvement de
ciles à collecter et contrôler, une
possible de se baser sur des don- l’essence soit réduit.
hausse sensible de celles-ci se tra-
duirait par une augmentation corré- nées spécifiques à chaque entrepri-
se. La méthode des pourcentages, L’effet incitatif peut être intéressant
lative de la fraude fiscale. si le rendement matière utilisé est
utilisée par l’ ACDI (1993) pour éva-
u La redevance indexée sur la Va - luer les V.B.S.P. au Cameroun, ré- une moyenne nationale, et non le
leur du Bois Sur Pied ( V.B.S.P .) : la pond à cette préoccupation. Elle taux effectif dans les entreprises.
V.B.S.P. se calcule en retranchant du considère la marge « normale » Supposons que la V .B. S.P. soit cal-
prix FOB d’une essence particulière comme un pourcentage de la valeur culée à partir des rendements ma-
(en grume ou en produit transformé) tière réels de l’entreprise et que,
résiduelle, fixée arbitrairement à
l’ensemble des coûts d’exploitation, suite à des investissements, le ren-
50 % pour les grumes et 70 % pour
de triage, de transformation (le cas dement matière augmente, l’effet
les produits transformés (« prime de
échéant), de transport, de manuten- fiscal est facilement prévisible. S’ils
risque » de l’investissement indus-
tion au port. Une marge bénéficiai- sont imposés proportionnellement
triel). Sa formule de calcul est la sui-
re à un taux « normal »* et, éven- à la V.B .S.P., les transformateurs
vante :
tuellement, une prime de risque les plus efficaces ne bénéficieront
d’investissement sont également cal- Prix FOB du mètre cube de grume pas, fiscalement, de leurs efforts
ou du produit transformé d’une es- puisque la V. B. S.P. augmentera. A
sence : l’inverse, les transformateurs dont
le rendement matière est faible au-
• coûts d’exploitation du mètre
ront une V. B.S .P. également plus
* Ce taux « normal » est une convention adop- cube de grume ou de l’équivalent
tée dans ce genre de calcul (plusieurs bases de faible et acquitteront une taxe plus
bois rond du produit transformé,
calcul sont possibles, sur le chiffre d’affaires, basse. Des redevances d’avan-
sur le capital investi, etc.) ; il n’a pas valeur de • coûts de transformation (s’il s’agit tages indexées sur la V.B .S. P. peu-
prescription économique ou politique. d’un produit transformé), vent être incitatives pour améliorer

24 BOIS ET FORÊTS DES TROPIQUES, 1999, N° 260 (2)


FOREST TAXATION

À L’EXPORTATION
En Afrique centrale, on peut très
schématiquement caractériser ainsi
la situation :
• des niveaux de redevances (prix
d’accès à la ressource) faibles avec
un recouvrement problématique ;
• des redevances sur le volume
abattu, théoriquement indexées sur
les cours des bois mais pratique-
ment en décalage avec un recouvre-
ment faible par manque de moyens
de contrôle ;
• de fortes taxes à l’exportation du
bois brut avec un bon niveau de re-
couvrement ;
• des taxes modérées sur l’exporta-
La fiscalité peut jouer un rôle important dans l’adoption de techniques permettant tion de produits transformés.
d’économiser et de mieux valoriser le bois.
Taxation can play an important part in the adoption of techniques in order to save u Grumes
and use timber in better ways. Cette taxe est assise soit sur des mer-
curiales de prix, censées refléter la
valeur FOB des prix des bois, soit di-
l’efficacité de la transformation si le rentes, meubles composites...), la rectement sur la valeur FOB déclarée
taux de rendement matière adopté prise en compte de la V.B.S.P. de- de la cargaison. Au Cameroun, où
pour son calcul est un taux unique vient rapidement trop complexe les grumes représentaient en 1997-
pour les entreprises, reflétant la pour pouvoir rester opérationnelle. 1998 plus de 50 % des exporta-
moyenne nationale par exemple*.
Dans cette hypothèse, les entre-
prises dont l’efficacité est supérieu-
re à la moyenne seront fiscalement
avantagées, tandis que les moins
efficaces seront défavorisées.
Enfin, un système de redevances
basé sur la V.B.S.P. ne peut fonction-
ner que tant que la production fores-
tière reste composée de produits
simples (bois brut, première ou se-
conde transformation) provenant
principalement d’une même essen-
ce. Dès lors que les produits évo-
luent (feuilles de contreplaqués et
panneaux à base de bois reconsti-
tué provenant d’essences diffé-

* Dans le même esprit, il est préférable de La taxe sur l’exportation des grumes étant techniquement la plus facile à recou-
prendre en compte des coûts moyens de trans- vrir, la plupart des recettes reposent sur elle.
port et de transformation et d’écarter les frais Because the tax on the export of logs is technically easier to levy, most revenues
fixes de structure, qui varient considérablement are reliant on it.
d’une entreprise à l’autre.

BOIS ET FORÊTS DES TROPIQUES, 1999, N°260 (2) 25


FISCALITÉ FORESTIÈRE

tions, environ deux tiers des recettes brut sur le marché domestique tière, chaînes intégrées de valori-
fiscales de l’Etat reposent sur les s’abaissent pour se fixer au niveau sation des sous-produits et des dé-
taxes à l’exportation des grumes. de la demande intérieure des indus- chets, efforts sur la qualité et la nor-
tries locales. Si les grumes ne sont malisation des produits...). L’expé-
Le principal problème est de déter-
plus exportables, les investissements rience prouve que l’efficacité des
miner le niveau optimal de taxe :
industriels vont s’accroître. Dans le usines s’accroît avec la raréfaction
trop élevée, la taxe décourage les
meilleur des cas, ils vont tendre à du bois disponible et sa qualité (Indo-
exportateurs et trop basse, l’Etat
correspondre à la production de nésie, Philippines, Thaïlande, Côte-
perd des ressources fiscales. La
bois existante. Dans des situations d’Ivoire, Ghana...). Mais la mauvai-
taxation des exportations de grumes
moins favorables (absence de sché- se efficacité « initiale » de l’industrie
adresse des signaux contradictoires :
ma directeur, investissements desti- a aussi contribué à la dégradation
d’un côté, elle est censée découra-
nés surtout à obtenir des concessions, des ressources forestières, cette dé-
ger ces exportations pour inciter à la
etc.), le risque de surinvestissement gradation remettant parfois en
transformation locale, ce qui im-
global est important. Dans le secteur cause la pérennité des industries du
plique que la baisse de son rende-
bois, les surinvestissements se tra- bois de première et seconde trans-
ment est un indicateur de son suc-
duisent généralement par des surca- formation dans ces pays.
cès, de l’autre (mais c’est l’angle
pacités de transformation (surtout si • Hypothèse 2 (taxes « à finalité
opposé du même problème), elle
l’industrie est composée d’unités de budgétaire ») : si les taxes sur l’ex-
semble maintenue à un niveau « ac-
première et deuxième transforma- portation des grumes doivent viser
ceptable » pour ne pas dissuader
tion). Lorsque les forêts exploitées essentiellement à fournir des recettes
les exportateurs de grumes et risquer
sont essentiellement des forêts pri- fiscales à l’Etat (et accessoirement à
ainsi de tarir la principale source de
maires, le phénomène de transition
revenu de l’Etat dans le secteur fo- inciter à plus de valorisation locale),
forestière* va tendre à accroître
restier. Ce compromis entre deux le problème est de déterminer le
l’écart entre les besoins des usines et
objectifs explique la persistance des taux adéquat de taxation. Les deux
les capacités de fourniture durable
flux importants d’exportation (2 mil- grandes solutions en présence sont
de bois de la forêt naturelle. Les be-
lions de m3 de grumes exportés par soit une taxe sur la valeur FOB ou une
soins en surface vont augmenter
le Cameroun en 1997, et plus de valeur taxable, soit un système de
(pression sur la conservation) et la
2,4 millions par le Gabon) malgré les mise aux enchères de droits d’ex-
volonté de retour sur les parcelles
objectifs affichés par les gouverne- portation dans le cadre d’un contin-
exploitées sera forte (pression sur les
ments (le Cameroun entend stopper gentement des exportations de
plans d’aménagement).
ses exportations de grumes en grumes.
1999). Sur le plan de l’efficacité écono- Les taxes sur la valeur FOB supposent
Deux hypothèses sont envisa- mique, la création nette de richesse
que l’administration dispose de
geables en fonction des objectifs au sein du pays producteur est gé-
moyens pour contrôler les déclara-
que cherchent à atteindre les gou- néralement inférieure après une me-
tions des exportateurs et voir si elles
vernements : sure d’interdiction d’exporter des
correspondent aux prix effectifs des
grumes, du fait de la plus faible effi-
• Hypothèse 1 (taxes « industriali- transactions avec des acheteurs
cacité des usines domestiques. Le
santes ») : si les taxes à l’exporta- basés à l’étranger. Le niveau du
risque est que les investissements
tion de grumes visent essentielle- taux de taxation est également diffi-
soient, dans un premier temps, plus
ment à favoriser la transformation cile à fixer : au Cameroun, une sur-
orientés vers une logique « extensive »
locale, elles tendront à être fixées à (croissance quantitative des capacités taxe progressive fixée à 40 % de la
un niveau dissuasif. Le risque est que de transformation) qu’« intensive » valeur FOB est appliquée sur les vo-
cette mesure, techniquement aisée à (augmentation des rendements ma- lumes de grumes exportées, dépas-
prendre, ait un certain nombre d’ef- sant l’objectif assigné à chaque opé-
fets pervers, tant sur le plan écono- rateur de transformer 70 % de sa
mique que sur le plan écologique. production localement. Malgré tout,
Une taxation réellement dissuasive * Nous avons proposé (KARSENTY et PIKETTY, cette surtaxe n’est pas dissuasive,
des exportations de grumes a des ef- 1996) cette expression de transition forestiè- puisque nombre d’opérateurs choi-
fets équivalents à ceux d’une inter- re (inspirée de VINCENT et BINCKLEY, 1992, sissent de la payer et que son ren-
qui parlent de « transition from an old-
diction d’exporter. Ce faisant, on dement est important. Par contre-
growth to a second-growth timber econo -
évince la demande externe de my », p. 124) pour caractériser le change- coup, on peut se demander si le
grumes (celle qui est solvable au ment de structure forestière lié à l’exploita- niveau de la taxe « normale » n’est
prix le plus élevé). Les prix du bois tion de la forêt primaire. pas, lui, trop bas.

26 BOIS ET FORÊTS DES TROPIQUES, 1999, N° 260 (2)


FOREST TAXATION

Inversement, un taux trop élevé


aboutit à décourager les exporta-
teurs, et les recettes de l’Etat bais-
sent. Dans le cadre de l’hypothèse
retenue (objectif de rapporter des re-
cettes), ce serait préjudiciable pour
le Trésor public.
Le système de mise aux enchères,
dans le cadre d’un contingentement
des volumes de grumes autorisés à
l’exportation, est simple dans son
principe. L’option du contingente-
ment, qui consiste à fixer annuelle-
ment un quota maximal de volume
de grumes à exporter, apporte une
protection effective plus ou moins li-
mitée aux industries locales de trans-
formation. Un avantage de cette op-
tion est de permettre une adaptation
du dimensionnement de l’industrie à Les taxes à l’abattage sont les plus intéressantes du point de vue incitatif mais né-
l’évolution des ressources fores- cessitent un contrôle efficace de l’administration.
Felling taxes are the most interesting form of taxation where incentives are concer -
tières. Les effets de la transition fo- ned, but they call for effective administrative monitoring.
restière (liée à la secondarisation
progressive des forêts par l’exploita-
tion) peuvent ainsi non pas dispa-
raître, mais voir leurs conséquences
déstabilisantes mieux maîtrisées par à la transformation) indépendam- d’œuvre et coût dans les pays de la
l’effet amortisseur d’une réduction ment des variations du marché. zone Franc, environnement bancai-
progressive des volumes de grumes L’avantage est que le prix d’équi- re, manque de stabilité institution-
destinés à l’exportation, en évitant libre de chaque mètre cube est issu nelle, etc.), une taxation à un taux
ainsi un ajustement des capacités de l’interaction des opérateurs (y équivalent à celui des grumes affec-
de production industrielles elles-mê- compris de leurs anticipations) et va terait vraisemblablement la compéti-
mes. varier dans le même sens que les tivité des exportations de sciage, de
cours du marché international des feuilles de placages et de contrepla-
Pour que le contingentement des ex- bois. La transférabilité des quotas qué des pays d’Afrique centrale.
portations puisse remplir son rôle acquis aux enchères est indispen- Cet élément est à considérer, comp-
adaptateur et que le système soit sable pour absorber les fluctuations te tenu de la volonté affichée de plu-
viable écologiquement, des niveaux brutales du marché et pour que les sieurs pays (Cameroun, Congo,
maxima de prélèvement en forêt na- droits unitaires d’exportation puis- mais aussi Gabon) de réduire, voire
turelle doivent être également fixés sent atteindre de nouveaux prix de supprimer dans les prochains
annuellement, en fonction du déve- d’équilibre, à la hausse comme à la mois leurs exportations de grumes,
loppement des connaissances sur la baisse. qui représentent la plus grande part
dynamique de la forêt et de l’effecti- des recettes fiscales de ces pays. Si
vité des plans d’aménagement. u Produits transformés les Etats souhaitent maintenir le ni-
Les droits d’exportation sont, suivant Ces taxes sont généralement plus veau de leurs recettes, ils devront re-
la théorie des marchés de droits, faibles dans les pays d’Afrique cen- déployer leurs dispositifs fiscaux et
vendus aux opérateurs, soit à prix trale. A cela une raison simple : la probablement taxer plus fortement
fixe, soit aux enchères ; ils se substi- volonté de promouvoir la transfor- les exportations de produits transfor-
tuent aux taxes à l’exportation. Le mation locale. Compte tenu des han- més, au risque de leur faire perdre
système des enchères permet en dicaps structurels de la sous-région un peu plus de compétitivité (déjà af-
théorie à l’Etat de s’approprier l’in- vis-à-vis d’un développement indus- fectée par la crise et la dévaluation
tégralité de ce qu’il peut raisonna- triel tourné vers les exportations (fai- des monnaies asiatiques), à moins
blement prélever sur les exportations blesse du tissu industriel et des com- que les gouvernements n’envisagent
de grumes (l’autre fraction étant liée munications, formation de la main- à la place une hausse sensible des

BOIS ET FORÊTS DES TROPIQUES, 1999, N°260 (2) 27


FISCALITÉ FORESTIÈRE

redevances de superficie et d’abat- cependant bien distinguer entre problèmes de recouvrement, et leur
tage. Mais il est peu vraisemblable l’augmentation du poids relatif de éventuel développement doit aller
que le niveau effectif de ces recettes, cette redevance et une augmenta- de pair avec le renforcement des ca-
difficiles à recouvrir, soit de nature à tion de la pression fiscale totale, pacités de contrôle de l’administra-
compenser la disparition des re- cette dernière pouvant s’avérer tion.
cettes sur l’exportation des grumes. contre-productive. Les administrations doivent établir
Pour prendre l’exemple du Came- En théorie, le système d’adjudica- par avance les objectifs qu’elles at-
roun, le recouvrement sur les droits tion par appel d’offres permet de dé- tendent de la mise en place (ou de la
de sortie des grumes est de 99 % ; terminer un niveau réaliste de rede - révision) des redevances d’abatta-
inconnu pour les bois débités, il est vances. Cependant, on ne peut ge : si l’objectif est écologique (ex. :
de 60 % pour la taxe d’abattage et sous-estimer les difficultés de mise limitation de la coupe de certaines
de 80 % pour la taxe à la superficie en pratique d’un tel système, et il ap- essences), le niveau des taxes doit
sur les permis connus et autorisés partient à chaque gouvernement de être étudié de manière à être relati-
(SAMÉ EKOBO, 1998). Rappelons déterminer quel mode d’attribution vement mais réellement dissuasif et
que, dans ce pays, les recettes de la est le mieux adapté à son pays. ces taxes doivent être très ciblées. Si
taxe sur l’exportation des grumes L’idée d’une redevance unique à la l’objectif est purement fiscal (pour
correspondent aux deux tiers des superficie se substituant aux autres les essences qui ne seraient ni à pro-
recettes de l’ensemble de la fiscali- taxes et redevances forestières ne téger ni à promouvoir), les taux doi-
té forestière. semble pas convaincante : si l’on vent être étalonnés par les calculs
veut développer une fiscalité envi- des V.B.S.P. Il en va de même pour
ronnementale incitative, il semble les taxes d’exportation de bois brut
CONCLUSION nécessaire d’avoir un système de re- (grumes) : les gouvernements ont à
devances et taxes d’abattage qui choisir globalement entre un objectif
Il est difficile de présenter en sont les seules à pouvoir agir au ni- incitatif (inciter à la transformation
quelques pages des recommanda- veau des pratiques d’exploitation. locale) et fiscal (maximiser les re-
tions pour un modèle unique de fis- Cependant, ces taxes posent des cettes). Un compromis peut être trou-
calité forestière qui serait valable
dans l’ensemble des pays de la
sous-région. On peut néanmoins in-
diquer certains principes qui pour-
raient figurer dans les dispositifs fis-
caux des pays d’Afrique centrale
désirant renforcer la dimension
« environnementale » de leurs dis-
positifs.
Un certain recentrage de la fiscalité
en amont de la filière (augmentation
du poids relatif des redevances de
superficie dans le système fiscal)
semble souhaitable dans les pays
qui ont conservé jusqu’à présent des
redevances faibles sur les surfaces
concédées. Les effets incitatifs posi-
tifs (recherche d’économie de bois,
de l’exploitation à la transformation,
efforts de valorisation de nouvelles
essences, quête d’une meilleure effi-
cience économique...) semblent
l’emporter sur les risques éventuels Une politique de contingentement des exportations de grumes ne peut être effi-
(concessions plus petites entraînant cace d’un point de vue environnemental que si, au préalable, un volume maxi-
des difficultés pour le respect des dé- mal de prélèvement en forêt naturelle est strictement fixé et respecté.
lais légaux entre deux cycles de A quota policy for log exports can only be effective from an environmental view -
point if a maximum annual volume of timber removal in natural forests is strictly
coupe, accroissement des prélève- laid down and complied with, beforehand.
ments dans certaines zones). Il faut

28 BOIS ET FORÊTS DES TROPIQUES, 1999, N° 260 (2)


FOREST TAXATION

vé entre les deux objectifs par le guillon pour inciter les entreprises à pression fiscale sans changer les
moyen du contingentement (quota accroître la valeur ajoutée de leurs pratiques.
annuel) d’exportations des grumes, productions en approfondissant la La recherche de la simplicité ne peut
dont les modalités de répartition valorisation et en économisant le toutefois constituer un objectif en
(dons à certains opérateurs, vente à bois. soi. Si l’on cherche à promouvoir
prix fixé, vente aux enchères) peu- D’une manière générale, les dispo- une fiscalité environnementale, il
vent varier en fonction des objectifs sitifs fiscaux des pays de la sous-ré- faut tenir compte des distances de
de chaque pays, sachant que les ef- gion gagneraient à être simplifiés transport, de la diversité des es-
fets distributifs (gains et pertes rela- afin de diminuer les « frais adminis- sences, de leurs valeurs et rareté re-
tifs de chaque agent) des modalités tratifs » de gestion et de recouvre- latives. Agir de manière ciblée sur
de répartition peuvent être très diffé- ment et rendre plus facile l’estima- les pratiques des opérateurs suppo-
rents. tion de la pression fiscale globale et se un dispositif de mesures cohérent
Il semble raisonnable d’admettre les comparaisons régionales. Cer- et complet qui s’accorde mal avec
que la pression fiscale (ou son équi- taines taxes spécifiques liées aux une trop grande simplicité comme
valent) sur les produits transformés financements d’activités administra- celle visée par la redevance unique
soit plus faible que celle sur les tives de douane ou liées au reboise- à la superficie ou l’impôt sur les bé-
grumes exportées, afin d’aider les ment gagneraient à être incluses néfices de l’entreprise pour rempla-
industries de transformation à ga- dans la fiscalité générale ; à l’Etat cer les taxes et redevances fores-
gner des parts de marché. Il faut tou- de gérer ensuite la redistribution aux tières, par exemple. Renforcer le
tefois éviter que la compétitivité des services concernés, en fonction de pouvoir des administrations à gérer
produits transformés ne repose en- leurs véritables besoins. Il en va de des systèmes fiscaux incitatifs appa-
tièrement sur cette défiscalisation même pour les pénalités ou les sur- raît donc comme une nécessité. ❐
partielle, qui équivaut à une subven- taxes progressives à l’exportation :
tion. Le développement d’un marché ces taxes, en supposant qu’elles
c Alain KARSENTY
intérieur des grumes et le maintien soient acquittées, ne semblent pas CIRAD-Forêt/Baillarguet
de la possibilité, même limitée, d’ex- être vraiment dissuasives ; elles ne
porter des grumes est un bon ai- font qu’augmenter globalement la Crédit photos : E. LOFFEIER, F. PINTA.

R E F E R E N C E S B I B L I O G R A P H I Q U E S
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BOIS ET FORÊTS DES TROPIQUES, 1999, N° 260 (2) 29


FISCALITÉ FORESTIÈRE

RÉSUMÉ
LA FISCALITÉ FORESTIÈRE ET SES DIMENSIONS ENVIRONNEMENTALES
L’exemple de l’Afrique centrale
Le terme « fiscalité environnementale » (ou écologique) est évoqué lorsqu’on étudie l’influence directe ou indirecte des taxes et rede-
vances sur l’état de l’environnement par leurs effets sur les pratiques des utilisateurs. Dans cette conception, l’accent est porté sur les ef-
fets incitatifs (dans un sens positif ou négatif pour l’environnement), par opposition à la conception « orthodoxe » de la fiscalité, qui met
l’accent sur la neutralité fiscale (dont le seul objectif est de produire des recettes de la façon la plus efficace possible, sans influencer les
comportements).
Les systèmes de fiscalité forestière en Afrique centrale ont une dimension environnementale plus ou moins affirmée suivant les pays.
Plusieurs de ces pays ont entrepris des réformes fiscales visant à renforcer le caractère incitatif de certaines taxes et redevances, pour
promouvoir le développement local de la transformation du bois et une meilleure gestion des massifs forestiers. Les débats portent sur
les effets attendus de différentes structures de la fiscalité et du poids relatif des types de taxes : redevances de superficie, d’abattage,
taxes à l’entrée des usines, à l’exportation des produits, etc. Les difficultés viennent du fait que la fiscalité environnementale, en tant
qu’instrument économique, a besoin de s’appuyer sur la réglementation, et que les types de redevance les plus efficaces potentiellement
(comme les redevances d’abattage) sont celles qui dépendent le plus du contrôle efficace de l’administration, d’où la nécessité de conce-
voir des systèmes modulables et évolutifs adaptés aux conditions institutionnelles des différents pays.
Mots-clés : Politique fiscale. Foresterie. Environnement. Aménagement forestier. Afrique centrale.

ABSTRACT
FOREST TAXATION AND ITS ENVIRONMENTAL DIMENSIONS
The example of Central Africa
The term “environmental (or green) taxation” is used when the whole system of taxes and dues is examined in relation to its direct or in-
direct influence on the state of the environment, by way of its effects on user activities. In this light, there is an emphasis on incentive ef-
fects (in either a positive or negative sense for the environment), as opposed to the « orthodox » conception of taxation, which stresses
fiscal neutrality (the sole aim of which is to create revenue in the most efficient way possible, without affecting behaviour patterns).
Forest taxation systems in Central Africa have a more or less evident environmental dimension, depending on the country. Several coun-
tries in Central Africa have undertaken tax reforms aimed at bolstering the incentive factor of certain taxes and dues, in order to pro-
mote the local development of wood processing and better forest management. Discussion focuses on the likely effects of different taxa-
tion structures and the relative importance of different types of tax : area fees, felling dues, factory admission taxes, product export taxes,
and so on. Problems arise from the fact that, as an economic instrument, environmental taxation needs to be based on regulations. The
potentially most effective types of dues (such as felling dues) are those which depend most on the efficiency of administrative monitoring.
Whence the need to devise modifiable and on-going systems adapted to the institutional conditions of different countries.
Key words : Fiscal policies. Forestry. Environment. Forest management. Central Africa.

RESUMEN
LA FISCALIDAD FORESTAL Y SUS DIMENSIONES MEDIOAMBIENTALES
El ejemplo de África Central
Se habla de « fiscalidad medioambiental » (o ecológica) cuando se estudia la influencia directa o indirecta del sistema impositivo y tri-
butario en el medio ambiente por sus repercusiones en las prácticas de los utilizadores. Dentro de esta concepción, se insiste en los
efectos incitativos (en un sentido positivo o negativo para el medio ambiente) frente a la concepción ortodoxa de la fiscalidad que in-
siste en la neutralidad fiscal (cuyo único objetivo es la puesta en marcha de sistemas recaudatorios eficaces, sin intentar influir en com-
portamientos).
Los sistemas de fiscalidad forestal de África Central presentan dimensiones medioambientales más o menos afirmadas en función del
país. Varios paises de esta región han acometido reformas fiscales para intentar reforzar el carácter incitativo de ciertos impuestos y
gravámenes con la intención de promover el desarrollo local de la transformación de la madera y una gestión más eficaz de las masas
forestales. Los debates giran en torno a los efectos deseados de las diferentes figuras impositivas y del peso relativo de los diferentes
impuestos : canon sobre la superficie, canon sobre la tala, tributos en la entrada de las fábricas, impuestos sobre la exportación de los
productos etc. Las dificultades residen en que la fiscalidad medioambiental, en tanto que instrumento económico, debe sustentarse en
la reglamentación, y las figuras impositivas más eficaces potencialmente (como los cánones sobre la tala) son las que más dependen
de un control eficaz por parte de la administración. Por ello, se deben concebir sistemas flexibles y evolutivos que se adapten a las di-
ferentes condiciones institucionales de los países.
Palabras clave : Política fiscal. Ciencias forestales. Medio ambiente. Ordenación forestal. África central.

30 BOIS ET FORÊTS DES TROPIQUES, 1999, N°260 (2)


FOREST TAXATION

SYNOPSIS

FOREST TAXATION AND ITS ENVIRONMENTAL DIMENSIONS


The example of Central Africa
ALAIN KARSENTY
The term “environment (or ecology) tax” go hand in hand with the lowering of exis- ve, but real, deterrent. And these taxes
is used when the entire system of taxes ting taxes and dues, if a constant overall must be very targeted. If the objective is
and dues is examined in relation to its in- fiscal pressure is to be maintained. So it is purely fiscal (for species which will be
fluence, be it direct or indirect, on the the entire tax system which must be re- neither protected nor promoted), the rates
state of the environment, through its ef- thought, in a comprehensive and dynamic must be standardized by STV (Standing
fects on the activities of land users. Seen way. Timber Value) calculations. The same ap-
in this light, the emphasis is focused on plies to rough timber (logs) export taxes.
the incentive effects (positive or negative TOWARDS A NEW TAXATION Governments must make an overall choi-
for the environment), in contrast with the ce between an incentive goal (encoura-
STRUCTURE
“orthodox” concept of taxation, which ging local processing) and a fiscal objec-
stresses fiscal neutrality. The sole aim of a It would seem desirable to achieve a cer- tive (maximizing revenues). It is possible
tax should be to generate revenues in the tain refocusing of the taxation structure to find a middle way between these two
most effective way possible, without af- in the early phases of the wood sector (an targets by applying quotas (annually) to
fecting patterns of behaviour. increase of the relative scale of area dues log exports. The ways these are distribu-
in the tax system), in countries which ted (hand-outs to certain operators, set
PARADOX OF AN ECOLOGICAL have hitherto retained low dues on price sales, auction sales) may vary with
TAXATION concession areas. Positive incentive ef- the objectives of each particular country.
fects (quest for savings from logging to
One of the problems attaching to the ge- processing, attempts to develop new spe-
neral application of an environment tax cies...) seem to be gaining the upper BALANCE BETWEEN SIMPLICITY
stems from the fact that the revenue tar- hand over possible risks. But it is never- AND COMPREHENSIVITY
gets of the Ministry of Finance, involving theless important to make a distinction
taxation rates corresponding to the achie- However, the quest for simplicity cannot
between the increase of the relative scale
vement of these (revenue) targets, do not represent a goal per se. If the intention is
of this due and an increase in the total fis-
necessarily overlap with the most effecti- to promote an environment tax – i.e. an
cal pressure – for this latter may well turn
ve level (rates) of taxes and dues for envi- incentive tax which must take into ac-
out to be counter-productive in some si-
ronmental protection. In addition, becau- count transport distances, species diversi-
tuations.
se an effective environment tax is gauged ty and their relative values and rarity –,
by the improved practices of the econo- Government departments must establish then acting in a targeted way on opera-
mic agents, the yield of an “environment in advance what targets they have in tors’ practices presupposes a coherent
tax” is perforce on the wane. Highly mind for the introduction (or review) of and comprehensive arrangement, which
taxed “malpractice” declines, which is felling dues. If the target is an environ- hardly tallies with excessive simplicity. It
positive for the environment, but there is a mental one (e.g. limiting cuts for certain is all the more necessary to bolster the ca-
drop in the amount of revenue... What is species), the taxation level must be exa- pacities of government departments to
more, introducing environment taxes must mined in such a way as to act as a relati- manage incentive taxation systems. ❐

BOIS ET FORÊTS DES TROPIQUES, 1999, N° 260 (2) 31

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