L'accès À La Justice en Contexte Numérique: L'information Juridique Par Et Pour Les Justiciables Sur Les Médias Sociaux
L'accès À La Justice en Contexte Numérique: L'information Juridique Par Et Pour Les Justiciables Sur Les Médias Sociaux
Copyright (c) Alexandra Bahary-Dionne, 2019 Ce document est protégé par la loi sur le droit d’auteur. L’utilisation des
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Alexandra Bahary-Dionne*
Au Québec et au Canada, l’accès à la justice est une préoccupation croissante pour les
milieux juridique, politique et universitaire. L’inaccessibilité financière des services
juridiques engendre plusieurs problèmes pour un nombre important de justiciables, tout
comme l’inaccessibilité cognitive de l’univers juridique. C’est dans ce contexte que les
technologies de l’information et de la communication [TIC] occupent une place importante
dans les discussions sur les manières de rendre la justice plus accessible. Elles auraient
notamment le potentiel de fournir des ressources plus intelligibles et accessibles aux
justiciables. Les médias sociaux en particulier pourraient démocratiser l’information
juridique dans la mesure où ils sont faciles d’utilisation, rassemblent une diversité de
contenus et sont de plus en plus ancrés dans les activités quotidiennes. Malgré l’intérêt
que suscitent ces plateformes sur le plan de l’accès à la justice, leurs usages relatifs à
l’information juridique restent à explorer pour la recherche en droit. Le présent article
s’intéresse à ces plateformes, et en particulier au média social Facebook, qui a pour
particularité de mettre en scène des internautes qui sont à la fois créateurs, récepteurs et
relayeurs de contenus d’information juridique. Nous proposons finalement une typologie
utile à la recherche sur le thème du droit et des médias sociaux.
Access to justice is an increasing concern for the legal, politic and academic spheres in
Quebec and in Canada. Many problems are related to the financial inaccessibility of legal
services for a considerable number of litigants, but also to the cognitive inaccessibility of
the legal universe. In this light, information and communication technologies [ICT] make
up an important part of the discussions about ways to make justice more accessible. More
specifically, social media could democratize legal information insofar as they are easy to
use, gather a diversity of content, and are more and more ingrained in daily activities.
Despite the growing interest in these platforms in terms of access to justice, their uses
pertaining to legal information are yet to be explored by legal researchers. This article
hence focuses on these platforms and more specifically on Facebook, which allows users
to simultaneously be creators, receptors and relators of legal information content. We
finally introduce a typology useful to research oriented towards law and social media.
+
L’auteure tient à remercier Emmanuelle Bernheim, ainsi que les évaluateurs externes, pour leurs commentaires sur une
version antérieure de ce texte.
*
LL.B., Gr. Dip., étudiante à la maîtrise en droit à l’Université du Québec à Montréal
I. INTRODUCTION
Au Québec et au Canada, l’accès à la justice est une préoccupation croissante pour les milieux juridique,
politique et universitaire1. L’augmentation du nombre de justiciables non représentés par avocat2 [JNRA],
tant dans les matières civiles et administratives que criminelles, constitue l’un des défis à l’ordre du jour3.
Les études canadiennes démontrent que cette augmentation est due à l’incapacité des justiciables de payer
pour des services juridiques4. À ce défi s’ajoute celui de l’incompréhension du langage juridique et du
système de justice5. C’est dans ce contexte que la cyberjustice, qui désigne l’intégration des technologies
de l’information et de la communication [TIC] au monde juridique6, occupe une place de plus en plus
importante dans les discussions sur les manières de rendre la justice plus accessible. Plusieurs pensent
qu’elle aurait le potentiel d’atténuer certains problèmes d’accès à la justice7, notamment en fournissant
des ressources plus intelligibles et accessibles aux justiciables8. Les réflexions sur la cyberjustice ne se
1
Pierre-Claude Lafond, L’accès à la justice civile au Québec : portrait général, Cowansville, Yvon Blais, 2012 ; Pierre
Noreau, Révolutionner la justice : constats, mutations et perspectives, Montréal, Éditions Thémis, 2010 ; Roderick
Macdonald, « Access to Justice in Canada Today: Scope, Scale and Ambitions » dans Julia Bass, W A Bogart et Zemans,
dir, Access to justice for a new century: the way forward, Toronto, Law Society of Upper Canada, 2005; Atteindre l’égalité
devant la justice : une invitation à l’imagination et à l’action, Association du Barreau canadien, 2013, en ligne :
<https://www.cba.org/CBA-Equal-Justice/Equal-Justice-Initiative/Reports?lang=fr-CA> [Association du Barreau
canadien] ; M J Trebilcock, Lorne Mitchell Sossin et Anthony J Duggan, Middle Income Access to Justice, Toronto,
University of Toronto Press, 2012.
2
À l’instar d’Emmanuelle Bernheim et de Richard-Alexandre Laniel, nous utiliserons le terme « justiciables non
représentés » afin de mettre l’accent sur le fait qu’il s’agit rarement d’un choix (« Un grain de sable dans l’engrenage du
système juridique. Les justiciables non représentés : problème ou symptôme? » (2013) 31:1 Windsor B Access Justice 45)
[Bernheim et Laniel]. À la question de savoir s’ils préfèreraient agir seuls ou être représentés par un avocat à la cour,
88,1 % des Québécois affirment qu’ils souhaiteraient être représentés par un avocat (Projet Accès au droit et à la justice),
« Justice pour tous », en ligne : http://adaj.ca/justicepourtous/sondage (consulté le 12 novembre 2018).
3
En 2010, 25 % des demandes de pourvoi à la Cour suprême étaient le fait d’un JNRA (Cour suprême du Canada, Budget
des dépenses 2010-2011 – Un rapport sur les plans et les priorités, Ottawa, 2010, en ligne : https://www.tbs-
sct.gc.ca/rpp/2010-2011/inst/jsc/jsc-fra.pdf). Jusqu’à 40 % des affaires en matière criminelle dans les cours provinciales
impliqueraient un JNRA (ministère de la Justice du Canada, Étude nationale sur les adultes non représentés accusés devant
les cours criminelles provinciales – Partie 1, Ottawa, 2002 à la p 17.) En matière civile à la Cour supérieure, 31 % des
dossiers comportent au moins un JNRA (François Rolland, « La justice du 21e siècle », Accès à la justice – Effets concrets
sur la pratique du droit, Congrès du Barreau du Québec, Gatineau, 4 juin 2011).
4
Julie Macfarlane, The National Self-Represented Litigants Project: Identifying and Meeting the Needs of Self-Represented
Litigants, Final Report, Rapport de recherche présenté aux fondations du droit de l’Ontario, de l’Alberta et de la Colombie-
Britannique, Canadian Forum on Civil Justice, 2013, en ligne :
<http://www.lsuc.on.ca/uploadedFiles/For_the_Public/About_the_Law_Society/Convocation_Decisions/2014/Self-
represented_project.pdf> [Macfarlane]; Rachel Birnbaum, Nicholas Bala et Lorne Bertrand, « The Rise of Self
Representation in Canada’s Family Court: the Complex Picture Revealed in Surveys of Judges, Lawyers and Litigants »
(2013) 91 Rev Barreau Can.
5
Pierre-Claude Lafond, L’accès à la justice civile au Québec : portrait général, Cowansville, Yvon Blais, 2012 ; Pierre
Noreau, Révolutionner la justice : constats, mutations et perspectives, Montréal, Éditions Thémis, 2010.
6
Karim Benyekhlef et al, dir, eAccess to justice, Ottawa, University of Ottawa Press, 2016.
7
Dory Reiling, Technology for Justice: How Information Technology Can Support Judicial Reform, coll Law, governance,
and development Dissertations, Amsterdam, Leiden University Press, 2009.
8
James E Cabral et al, « Using technology to enhance access to justice » (2012) 26 Harv JL Tech 241 ; Jean Hoefer Toal et
al, Future Trends in State Courts 2007 Increasing Access to Justice for the Self-Represented Through Web Technologies,
Vol. 35 L’accès à la justice en contexte numérique 339
limitent pas aux possibilités de numérisation des institutions judiciaires : pour certaines auteures, elles
doivent s’élargir aux « processus juridiques informels » qui offrent de nouvelles manières d’accéder à
l’information, notamment par le biais des médias sociaux9. Si l’essor des TIC a permis de faciliter l’accès
à l’information dans divers domaines10, plusieurs études se sont intéressées plus spécifiquement à
l’utilisation des médias sociaux à des fins de partage et d’échange d’information11. Cet engouement
particulier s’explique par le potentiel lié à l’émergence du « web social », qui caractérise les récents
développements d’Internet permettant de « favoriser des pratiques de collaboration et de partage
d’information entre internautes »12 et qui met ainsi en scène des usagers actifs plutôt que des
consommateurs d’information passifs. Dans le domaine juridique, certains croient d’ailleurs que ce sont
les médias sociaux qui pourront démocratiser l’information juridique en atténuant les barrières financières
et informationnelles existantes pour les JNRA13. Le potentiel spécifique aux médias sociaux serait aussi
lié au fait que, contrairement à d’autres dispositifs sociotechniques, ils sont de plus en plus ancrés dans
les activités du quotidien14. En 2016, au Québec, plus de 67 % des adultes avaient un compte actif sur un
ou plusieurs médias sociaux et 64 % utilisaient Facebook15.
Cette rencontre entre le droit et les médias sociaux amène en elle-même de nouveaux questionnements
pour la recherche en droit. Malgré l’intérêt que cette rencontre suscite en matière d’accès à la justice, les
études empiriques en la matière restent rares. Plus particulièrement, les usages des médias sociaux à des
fins de partage d’information juridique restent à documenter16. On croit pourtant que les personnes n’ayant
pas accès à des services juridiques sont particulièrement susceptibles d’utiliser les médias sociaux17, ce
qui laisse supposer qu’une meilleure compréhension de ces usages pourrait contribuer à éclairer le milieu
juridique sur les besoins de ces justiciables.
Faisant état d’une recherche en cours sur le thème des pratiques informationnelles des justiciables sur
les médias sociaux, le présent article s’intéresse en particulier au média social Facebook qui a pour
particularité de mettre en scène des internautes qui sont à la fois créateurs, récepteurs et relayeurs
d’information juridique. Quelles sont les particularités des médias sociaux au regard de l’accès à
l’information juridique et dans quels types d’espaces plus spécifiques peut-on retrouver ces pratiques
informationnelles ? Nous proposons d’abord de faire un état des lieux du contexte socioéconomique dans
lequel ces pratiques informationnelles émergent, soit les différentes barrières d’accès aux services
juridiques. Nous aborderons ensuite les enjeux liés à l’émergence des TIC dans l’univers juridique, en
particulier les plateformes d’information juridique, tant sur le plan de leur conception que de leur réception
par les internautes. Nous discuterons ensuite du rôle spécifique des médias sociaux en matière
d’information juridique : les internautes y sont à la fois émetteurs et récepteurs de contenus. Nous
aborderons par la suite les approches théoriques et méthodologiques qui pourraient permettent de
documenter ce phénomène, ainsi que leur utilité pour comprendre les réalités des individus ayant des
besoins de nature juridique dans le contexte socionumérique actuel. Pour finir, nous présenterons une
typologie des différentes pages et différents groupes Facebook utilisés pour échanger de l’information
juridique dans le contexte québécois. Cette classification permet de déterminer si et dans quels contextes
d’échanges ces pratiques informationnelles ont lieu sur ce média social. Cette typologie distingue 1) les
pages et les groupes dont le contenu vise en tout ou en partie l’information juridique ; 2) les groupes qui
rassemblent des internautes vivant une situation commune dans le système de justice, comme un recours
collectif et 3) les groupes dont l’objectif, selon leur description, n’est pas de partager de l’information
juridique, mais où l’on peut retrouver des questions qui y sont reliées de manière ponctuelle en raison de
la grande taille du groupe. Cette typologie permet de constater que les pratiques informationnelles en
matière juridique sont extrêmement variées au sein des médias sociaux : elles peuvent viser des groupes
aux objectifs très différents, avec un nombre de membres et des niveaux d’interaction très variés ; plusieurs
peuvent être accessibles à tout internaute. Une partie de ces contenus se retrouve d’ailleurs dans des
groupes qui n’ont aucun lien apparent avec le droit étatique, selon leur description.
Actuellement, l’un des enjeux principaux du système de justice est l’accès aux services d’un avocat18.
Au Québec, pour la période 2014-2015, près de 38 % des justiciables en matière familiale n’étaient pas
représentés par un avocat19. Cette situation est fortement évoquée dans les publications professionnelles
et scientifiques québécoises, mais demeure peu documentée sur le plan empirique, contrairement aux
autres provinces canadiennes et aux États-Unis20. Le ministère de la Justice a identifié comme causes
d’une part, les coûts de la justice et d’autre part, le bas niveau des seuils d’admissibilité aux services d’aide
18
Macdonald, supra note 1.
19
Cette proportion est de 55 % pour les autres principaux domaines en matière civile : ministère de la Justice du Québec,
Plan stratégique 2015-2020, Bibliothèques et Archives nationales du Québec, 2016 à la p 14, en ligne :
<https://www.justice.gouv.qc.ca/fileadmin/user_upload/contenu/documents/Fr__francais_/centredoc/publications/minist
ere/plans-strategiques/plan-strat1520.pdf>.
20
Bernheim et Laniel, supra note 3.
Vol. 35 L’accès à la justice en contexte numérique 341
juridique21. Les services juridiques sont inaccessibles pour un nombre croissant de justiciables, selon
Pierre-Claude Lafond :
sur le chapitre des honoraires, en pratique, seules les personnes très fortunées, les grandes
entreprises, les organisations gouvernementales et les personnes admissibles à l’aide
juridique sont capables de s’offrir le luxe d’une action en justice22.
Au Québec, plus de 69,3 % de la population québécoise estime ne pas avoir les moyens d’aller devant les
tribunaux23. Une enquête de terrain menée en Ontario, en Alberta et en Colombie-Britannique révèle que
90 % des JNRA sont non représentés pour des raisons financières24.
Certaines recherches démontrent que les barrières à l’accès à la justice ne sont pas uniquement
financières, mais aussi informationnelles, géographiques et psychologiques25. Au Canada, le manque de
connaissances au sujet du système de justice a été identifié comme un frein important pour ester en
justice26. Cela limiterait l’accès à un avocat, mais aussi à l’information juridique27. Les personnes
appartenant à un groupe marginalisé pour diverses raisons (analphabétisme, situation d’itinérance,
handicap) vivraient ces barrières de manière exacerbée28. Certains de ces groupes risquent d’ailleurs de
connaître plusieurs problèmes juridiques à la fois29. Selon Jane Bailey, Jacquelyn Burkell et Graham
Reynolds :
Self-represented litigants in Canada are disproportionately likely to have lower income and
education, and to live with social barriers including physical and mental differences, and
language and cultural barriers; furthermore, they often live in rural areas remote from
physical court and legal services30.
21
Québec, ministère de la Justice, Rapport de gestion 2009-2010, Québec, 2010, à la p 37.
22
Lafond, supra note 1 à la p 122. Quant au régime d’aide juridique, il « règle le problème des plus pauvres, ce qui n’est pas
négligeable, mais ne tient pas compte des pauvres qui gagnent le salaire minimum ou qui font partie de la classe moyenne. »
(Ibid, à la p 120). En janvier 2016, les seuils d’admissibilité à l’aide juridique ont toutefois été haussés pour qu’une
personne seule travaillant 35 heures par semaine au salaire minimum y ait droit. En mai 2017, ils ont été arrimés à la hausse
avec le salaire minimum (« Hausse des seuils d’admissibilité à l’aide juridique depuis le 31 mai 2017 » (6 mai 2017), en
ligne : Services juridiques communautaires de Pointe-Saint-Charles et Petite-Bourgogne
<http://www.servicesjuridiques.org/hausse-des-seuils-dadmissibilite-a-laide-juridique-depuis-le-31-mai-2017/> (consulté
le 17 juillet 2017).)
23
INFormation, Recherche et Analyse de la Société inc., Rapport : Enquête sur le sentiment d’accès et la perception de la
justice au Québec, réalisé pour le ministère de la Justice du Québec, avril 2016 à la p 18.
24
Macfarlane, supra note 4 aux pp 39 et 48.
25
Association du Barreau canadien, supra note 1.
26
Ibid à la p 34.
27
Jena McGill, Suzanne Bouclin et Amy Salyzyn, « Mobile and Web-Based Legal Apps: Opportunities, Risks and
Information Gaps » (2017) 15 Can J Law Technol 230.
28
Bouclin et Denis-Boileau, supra note 9.
29
Ibid
30
Bailey, Burkell et Reynolds, « Access to Justice for All: Towards an Expansive Vision of Justice and Technology » (2013)
31 Windsor B Access Just 181 à la p 169.
342 Windsor Yearbook of Access to Justice 2018
The expansive vision […] recognizes that socioeconomic and other structural differences
among citizens affect their respective abilities to benefit both from the justice system itself
and from initiatives designed to improve access to justice.31
Parmi ces initiatives figurent les possibilités que la technologie offre pour atténuer ces barrières d’accès32.
Ron Dolin nous met d’ailleurs en garde contre le scepticisme à l’égard des technologies face à
l’augmentation du nombre de JNRA :
The issue is not whether technology can compare with a given attorney, or even the worst
tolerable one. […] Where the alternative for a particular person is no lawyer due to a lack
of personal or societal resources, then the technology needs to be compared with that
individual going it alone.33
Il est dès lors d’autant plus pertinent d’explorer les usages des TIC – et plus spécifiquement des médias
sociaux – que font les justiciables privés d’accès à des services juridiques, en prenant soin d’intégrer une
vision élargie de l’accès à la justice qui tienne compte des enjeux propres à l’utilisation de ces
technologies.
Les liens entre le droit et la technologie attirent l’attention de nombreux chercheurs depuis plus d’une
décennie. Les principaux domaines de recherche portant sur ces liens s’intéressent au cadre juridique de
l’utilisation des TIC dans le contexte de la mondialisation34, à la règlementation du cyberespace,
notamment en ce qui a trait à la propriété intellectuelle35, mais aussi aux changements amenés par les TIC
sur l’offre des services juridiques36 et sur le développement des connaissances juridiques37. L’ensemble
de ces travaux témoignent d’un intérêt croissant pour le champ de la cyberjustice. Selon Karim
Benyekhlef, ce terme désigne à la fois l’intégration des TIC dans les modes de règlements de litiges
31
Ibid à la p 182.
32
McGill, Bouclin et Salyzyn, supra note 27.
33
Ron Dolin, « UPL, Technology, and Access to Justice » (30 avril 2015), en ligne : Radical Concepts
<http://radicalconcepts.com/285/upl-technology-and-access-to-justice/>.
34
Irene Maria Portela et Maria Manuela Cruz-Cunha, dir, ICT Law, Protection and Access Rights: Global Approaches and
Issues, Hershey PA, Information Science Reference, 2010.
35
Lawrence Lessig, Code and Other Laws of Cyberspace, Version 2.0, New York, Basic Books, 2006.
36
Ethan Katsh, Law in a Digital World, New York, Oxford University Press, 1995; Richard Susskind, The End of Lawyers?
Rethinking the Nature of Legal Services, Oxford, Oxford University Press, 2010.
37
Daniel Poulin, « La démocratisation de l’accès au droit : nouveaux acteurs et nouvelles technologies » dans Claire
Monville, dir, Variations sur le droit de la société de l’information, Bruxelles, Cahiers du CRID, 2011, 27.
Vol. 35 L’accès à la justice en contexte numérique 343
judiciaires et extrajudiciaires et la mise en réseau par le numérique des différentes parties prenantes dans
les affaires judiciaires38. La cyberjustice vise ainsi la modernisation, la mise en réseau et la réingénierie
des procédures judiciaires permettant la circulation des données entre les différents acteurs d’une chaîne
d’information39, mais aussi le partage d’information juridique40. Pour certaines chercheuses, la
cyberjustice s’exerce non seulement au profit des professionnels du droit, mais aussi des justiciables
« principalement en intégrant les TIC dans le processus judiciaire et en mettant à la disposition des gens
des outils de simplification et de vulgarisation des procédures judiciaires et du droit »41. Elles évoquent la
mise en marché de plateformes numériques, incluant des applications juridiques web ou mobiles, pour
faciliter l’accès aux services et à l’information disponibles. Les plateformes numériques seraient aussi
utiles pour atténuer les barrières financières, physiques et géographiques de l’accès à la justice42.
L’appropriation de ces plateformes par les justiciables, en particulier les JNRA, comporte aussi des
limites et des défis. Certains auteurs soulignent l’importance de concevoir des technologies qui
n’exacerbent pas le manque d’accès à la justice pour les destinataires visés par ces initiatives43. Pour
intégrer les TIC, il faudrait d’abord considérer les barrières inhérentes à l’accès à la technologie44, sans
quoi il y aurait un risque de fracture numérique. Une telle fracture encouragerait un système à deux vitesses
entre les justiciables ayant accès à ces dispositifs et ceux qui n’y ont pas accès45.
38
Supra note 8 à la p 1.
39
Karim Benyekhlef et Fabien Gélinas, Le règlement en ligne des conflits : enjeux de la cyberjustice, Paris, Romillat, 2003.
Voir aussi Harold Epineuse, Lignes directrices sur la conduite du changement vers la cyberjustice : Bilan des dispositifs
déployés et synthèse de bonnes pratiques, CEPEJ (2016)13É, Strasbourg, CEPEJ, 2016.
40
Susskind, supra note 38. L’auteur croit qu’il est nécessaire de concevoir une politique publique sur l’accessibilité des
sources primaires du droit et de l’information juridique en ligne.
41
McGill, Bouclin et Salyzyn, supra note 27 aux pp 11 et 44.
42
Bailey, Burkell et Reynolds, supra note 30. Cet aspect est particulièrement intéressant pour les populations rurales : Cabral
et al., supra note 8 à la p 261. Cela dit, l’accès à un service Internet haute vitesse demeure un enjeu important pour les
régions du Québec et du Canada (voir Maxime Poiré, « Internet haute vitesse : vers la fin de la discrimination
numérique? », Radio-Canada (4 décembre 2017), en ligne : Radio-Canada <https://ici.radio-
canada.ca/nouvelle/1070463/internet-haute-vitesse-regions-discrimination-numerique>.
43
Bailey, Burkell et Reynolds, supra note 30 à la p 198. Par exemple en utilisant des interfaces peu conviviales.
44
Patricia Hughes, « Advancing Access to Justice through Generic Solutions: The Risk of Perpetuating Exclusion » (2013)
31 Windsor B Access Just 1.
45
Cabral et al, supra note 8 à la p 265. La présence en ligne ne présuppose pas, en principe, un niveau de revenu ou de
scolarité particulier. Or, il existe encore des disparités dans l’accès à Internet en fonction du niveau de revenu et de scolarité
– quoique cet écart se soit amenuisé au cours des dernières années. En 2016, 68,5 % des ménages ayant un revenu dans le
premier quartile étaient branchés à Internet (59,5 % en 2012), par rapport à 89,9 à 98,4 % pour les trois autres quartiles
(79,7 à 96,0 % en 2012) : Institut de la statistique du Québec, Enquête québécoise sur l’accès des ménages à Internet 2012
et 2016, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2017. Au total, 88,2 % des ménages québécois ont accès à Internet
en 2016 (81,6 % en 2012). L’écart selon le niveau de scolarité est aussi très marqué : il est respectivement de 95,2 et 97,8 %
par rapport à 52,1 % pour les ménages sans diplôme (44,1 % en 2012) (Ibid ; Marianne Bernier, « L’accès des ménages à
Internet en 2012 », Science, technologie et innovation en bref, novembre 2017, Institut de la statistique du Québec, en
ligne <http://www.stat.gouv.qc.ca/statistiques/science-technologie-innovation/utilisation-internet/menages-
individus/cahier-metho-acces-menage-internet.pdf>). Toutefois, si l’âge a une forte incidence sur l’utilisation des médias
sociaux, les niveaux de revenu et de scolarité n’ont pas d’effet significatif alors qu’un peu plus de 4 internautes sur 5
utilisent les réseaux sociaux : Les médias sociaux, au cœur du quotidien des Québécois, 5, coll NETendances 2014,
CEFRIO, 2014 à la p 4, en ligne : <http://www.cefrio.qc.ca/netendances/medias-sociaux-coeur-quebecois/>. En somme,
si l’accès à Internet constitue une première barrière pour les personnes à faible revenu ou peu scolarisées, celles-ci ne sont
344 Windsor Yearbook of Access to Justice 2018
Or, la question de l’accès se pose au-delà de sa dimension matérielle : les chercheurs qui s’intéressent
aux usages des TIC doivent appréhender la thématique de l’inégalité d’accès « dans l’appropriation de la
culture numérique »46. Des auteurs ayant exploré les usages d’Internet par les jeunes pour répondre à des
problèmes de nature juridique mettent ainsi en lumière une deuxième fracture numérique « qui va au-delà
de l’accès pour explorer les usages et les résultats de ces usages »47. L’étendue de cette fracture, qui
consacre la volonté et la capacité d’utiliser Internet à des fins informationnelles, reste à documenter. Mais
surtout, la question à savoir comment les internautes utilisent les plateformes numériques pour obtenir de
l’information juridique demeure peu explorée, notamment parce qu’elle pose plusieurs défis
méthodologiques. Catrina Denvir soulève par exemple la difficulté de comprendre ce processus de
recherche d’information en dehors de situations de test, et donc pour répondre à des problèmes juridiques
réels48.
Ces préoccupations impliquent de mieux définir la notion d’information juridique. Le sociologue
Theodore Roszak appelle à une appréciation qualitative de l’information en distinguant la notion de
données de celles de sagesse, de connaissance et d’information. Si les données représentent des éléments
bruts, la connaissance permet de discriminer parmi ces données, et le savoir permet d’organiser
l’information. L’information, quant à elle, doit être productrice de sens : elle doit avoir un sujet et donner
une signification à quelque chose ou à quelqu’un49. Aux fins du présent article, nous définissons
l’information juridique comme un élément qui donne une signification au droit ou au rapport de celui-ci
avec la situation personnelle de l’internaute. À cet égard, comme le précise Lafond, l’accès matériel à
l’information juridique ne présuppose pas de l’habileté à traiter cette information : « Trop souvent,
l’information se veut trop largement accessible et le citoyen est incapable de faire le tri pour retenir celle
qui est pertinente à son cas »50. L’abondance de l’information en ligne et la difficulté de discriminer parmi
cette information peuvent faire en sorte que les internautes s’y perdent51. Les participants à une étude
québécoise sur les besoins et défis liés à l’autoreprésentation ont d’ailleurs rapporté ce problème dans leur
processus de recherche d’information52. En matière juridique en particulier, la littératie, qui consiste en
pas susceptibles de moins utiliser les médias sociaux une fois qu’elles y ont accès.
46
Serge Proulx, « L’irruption des médias sociaux : enjeux éthiques et politiques » Serge Proulx, Mélanie Millette et Lorna
Heaton, dir, Médias sociaux : Enjeux pour la communication, Québec, Presses de l’Université du Québec, 2012 à la p 11.
47
Catrina Denvir, Nigel J Balmer et Pascoe Pleasence, « Surfing the web – Recreation or resource? Exploring how young
people in the UK use the Internet as an advice portal for problems with a legal dimension » (2011) 23:1 Interact Comput
96, DOI : 10.1016/j.intcom.2010.10.004. (Notre traduction)
48
Catrina Denvir, « Online and in the know? Public legal education, young people and the Internet » (2016) 92‑93 Comput
Educ 204, DOI : 10.1016/j.compedu.2015.10.003.
49
Theodore Roszak, The Cult of Information: A Neo-Luddite Treatise on High-Tech, Artificial Intelligence, and the True Art
of Thinking, 2e éd, Berkeley, University of California Press, 1994.
50
Lafond, supra note 1 à la p 78.
51
Le sociologue de l’information Frank Webster distingue d’ailleurs le fait d’avoir de l’information et d’être informé : «
While being informed requires that one has information, it is a much grander condition than having access to masses of
information » : Supra note 10 à la p 32.
52
Équipe de recherche du chantier 1 - Autoreprésentation et plaideur citoyen, « La force du suivi personnalisé pour les
personnes autoreprésentées », Rapport de recherche sur la Clinique juridique du Mile End, Montréal, février 2018. Si cette
recherche portait plus généralement sur les expériences des usagers d’une clinique juridique en tant que JNRA, ces résultats
démontrent le besoin de documenter de manière plus approfondie le processus de recherche d’information en ligne par ces
JNRA [« La force du suivi personnalisé pour les personnes autoreprésentées »].
Vol. 35 L’accès à la justice en contexte numérique 345
compétences variées de lecture et d’écriture53, constitue aussi un enjeu que Patricia Hugues décrit avec
éloquence :
Individuals using information, however acquired, must be able to read it, understand it and
apply it to their own situation. Each of these tasks requires an increasing level of literacy.
Yet a significant minority of people lack the required literacy even to understand the
information, particularly since it is often difficile to avoid legal terminology and the
information can quickly become complex54.
L’information disponible en ligne doit donc être réellement accessible et intelligible pour les internautes55,
ce qui soulève l’importance pour la recherche de distinguer l’étape de la conception de l’information
juridique de celle de sa réception par l’auditoire. Or, la question de l’émergence et de l’appropriation de
l’information juridique en ligne en suppose une plus spécifique : qu’en est-il des plateformes
caractéristiques du web social, où les internautes sont à la fois les émetteurs et les récepteurs des contenus
d’information juridique ?
Dès sa genèse, Internet réunit « sur la même interface les outils de l’échange interpersonnel de ceux de la
communication de masse »56. Le sociologue Manuel Castells parle de « médias de masse individuels »57,
qui instaurent ainsi « un nouveau type de relation entre la sphère de la conversation et celle de
l’information »58. Depuis la fin de la décennie 2000 en particulier, on assiste à des changements rapides
dans la manière d’interagir en ligne, caractéristiques du web 2.0. Celui-ci renvoie à un usage d’Internet
qui va au-delà de la consultation, pour inclure de nouvelles façons de créer du contenu et de partager de
l’information grâce au réseautage social59. Nicole B. Ellison et danah boyd définissent les sites de
réseautage social ainsi :
53
Christine Barré-de Miniac, Catherine Brissaud et Marielle Rispail, La littéracie : conceptions théoriques et pratiques
d’enseignement de la lecture-écriture, coll Espaces discursifs, Paris, L’Harmattan, 2004. Les habiletés rattachées à ce
concept peuvent varier en fonction du contexte social ou culturel.
54
« Technological Means to Access to Justice? » (15 septembre 2009) à la p 13, en ligne : Slaw
<http://www.slaw.ca/2009/09/15/technological-means-to-access-to-justice/>.
55
Maria Perez Crist, « The E-Brief : Legal Writing for an Online World » (2003) 33:1 N M Law Rev 49.
56
Dominique Cardon, La démocratie Internet : promesses et limites, coll République des idées, Paris, Seuil, 2010 à la p 8
[Cardon].
57
Communication Power, Oxford, Oxford University Press, 2009.
58
Cardon, supra note 56.
59
Millerand, Proulx et Rueff, supra note 11.
346 Windsor Yearbook of Access to Justice 2018
be viewed and traversed by others; and 3) can consume, produce, and/or interact with
streams of user-generated content provided by their connections on the site60.
Selon Alexandre Coutant et Thomas Stenger, les médias sociaux sont des sites Internet « 1. dont le contenu
est très largement produit par les internautes utilisateurs (principe UGC : user generated content), 2. qui
regroupent des configurations sociotechniques très variées en termes de dynamique de participation (par
intérêt, par amitié) et de visibilité (nature et finalité des données publiées en ligne)61. » Ces plateformes
appelées « médias sociaux » regroupent donc des sites aux configurations et aux dynamiques de
participation variées comme Facebook, Twitter, YouTube, Wikipédia et Google+62. Certains auteurs
utilisent le terme « web social » plutôt que « web 2.0 » pour souligner le fait que les bouleversements qu’il
engendre ne sont pas seulement techniques, mais aussi sociaux, culturels et économiques63. Sur ces
plateformes, les usagers évoluent dans des situations d’interactions où ils sont amenés à jouer un rôle en
ligne important, notamment du point de vue de la production et de la circulation du contenu. Contrairement
aux sites Internet traditionnels, ces plateformes, qui supposent une facilité de manipulation, impliquent la
possibilité de consommer et de produire de l’information64 tout en modifiant et en relayant des contenus
existants65. Elles ont aussi pour particularité de favoriser des modalités de collaboration entre les
internautes, et elles suggèrent une pluralité de pratiques et d’usages66. Le web social encourage ainsi « des
formes inédites de partage du savoir »67 qui rendent obsolète « le privilège d’accès à la publication dont
bénéficiaient naguère les professionnels »68, dans une logique qui s’appuie sur la force du grand nombre69.
C’est dans ce contexte que les sociologues des usages numériques se demandent dans quelle mesure ces
espaces de discussion en ligne peuvent favoriser la construction collective de connaissance, mais aussi
comment ils peuvent compléter ou aboutir à des formes de contestation des expertises traditionnelles en
place70.
Plusieurs auteurs s’intéressent manifestement aux transformations du domaine juridique en lien avec
l’émergence des médias sociaux71. Une recherche dans les bases de données permet de constater que les
60
« Social Network Sites: Definition, History, and Scholarship » (2007) 13:1 J Comput-Mediat Commun 210‑230 à la p 158.
61
« Médias sociaux : clarification et cartographie pour une approche sociotechnique » [2013] 70 Décisions Mark 107 à la
p 115, DOI : 10.7193/dm.070.107.117.
62
Ibid
63
Millerand, Proulx et Rueff, supra note 11.
64
Webster, supra note 10 à la p 3.
65
Millerand, Proulx et Rueff, supra note 11.
66
Ibid
67
Cardon, supra note 56 à la p 8.
68
Ibid à la p 10. Ce caractère inédit avait été anticipé avant l’arrivée d’Internet par le philosophe Walter Benjamin dans les
années 1930 : « Pendant des siècles, un petit nombre d’écrivains se trouvaient confrontés à plusieurs milliers de lecteurs
[mais] avec l’extension de la presse, qui n’a cessé de mettre à disposition du public de nouveaux organes […], on vit un
nombre croissant de lecteurs passer […] du côté des écrivains. (Œuvres III, Paris, Folio, 2000 à la p 95).
69
Millerand, Proulx et Rueff, supra note 11.
70
Florence Millerand, Lorna Heathon et David Myles, « Les reconfigurations sociales de l’expertise sur Internet » François
Claveau et Julien Prud’homme, dir, Experts, sciences et sociétés, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, 2018,
153.
71
À titre indicatif, une recherche dans la base de données HeinOnline effectuée le 6 mars 2018 (dans la section sur les
périodiques juridiques) a permis de recenser 17 308 résultats pour le terme « social media ».
Vol. 35 L’accès à la justice en contexte numérique 347
sujets suscitant le plus d’intérêt sont : l’administration de la preuve trouvée sur les médias sociaux72, les
actes criminels commis sur les médias sociaux73, la liberté d’expression et la vie privée en ligne74 ainsi
que la transformation de la pratique juridique par les médias sociaux75. On note également un certain
intérêt pour les liens entre médias sociaux et information juridique76. À cet égard, plusieurs s’intéressent
à l’utilisation des médias sociaux par les tribunaux dans un objectif de contrôle du discours, mais aussi de
dissémination de l’information77. On retrouve des usages similaires par les organismes venant en aide aux
personnes judiciarisées78. D’autres auteurs s’intéressent spécifiquement au média social Facebook, mais
généralement par rapport à la mise en preuve des publications sur cette plateforme, ou à son utilisation
par les professionnels du droit79. Les écrits portant sur les médias sociaux et l’autoreprésentation sont
beaucoup plus rares80. Ils portent encore une fois sur l’utilisation des médias sociaux par les acteurs et
institutions judiciaires pour diffuser de l’information, en particulier auprès des JNRA.
Certains auteurs soulignent plusieurs avantages potentiels liés aux médias sociaux pour les acteurs
juridiques et les justiciables. Du point de vue des émetteurs de contenu, Suzanne Bouclin et Marie-Andrée
Denis-Boileau, qui s’intéressent à l’itinérance, croient qu’il est possible de s’inspirer des organismes qui
utilisent « les médias sociaux comme Facebook et Twitter comme moyens de joindre les personnes
itinérantes et comme outils d’éducation juridique »81. Ils permettraient donc de disséminer des ressources
72
Les termes « social media » et « evidence » sur HeinOnline ont donné à eux seuls 11 225 résultats lors d’une recherche
effectuée la même date. Voir notamment Agnieszka McPeak, « Avoiding Misrepresentation in Informal Social Media
Discovery » (2014) 17 SMU Sci Tech Rev 581; Kristen L Mix, « Discovery of Social Media » (2011) 5 Fed Cts Rev 119;
Paul W Grimm, Lisa Yurwit Bergstrom et Melissa M O’Toole-Loureiro, « Authentication of Social Media Evidence
Symposium: Keynote Address » (2012) 36 Am J Trial Advocacy 433.
73
Notamment le harcèlement en ligne. Voir Peter T Elikann, « Criminal Law: Stalking through Social Media Case
Comment » (2016) 98 Mass Law Rev 9; Daniel S Harawa, « Social Media Thoughtcrimes » (2014) 35 Pace Law Rev 366;
Enrique A Monagas et Carlos E Monagas, « Prosecuting Threats in the Age of Social Media » (2015) 36 North Ill Univ
Law Rev 57‑78.
74
Roger Clarke, « Privacy and Social Media: An Analytical Framework » (2014) 23:169 J Inf Sc iv, DOI :
10.1016/j.bushor.2009.09.003; Stephen E Henderson, « Expectations of Privacy in Social Media » (2012) 31 Miss Coll
Law Rev 227; Bethany N Whitfield, « Social Media @ Work : #policyneeded Comment » (2013) 66 Ark Law Rev 843.
75
Raymond H Brescia et al, « Embracing disruption: how technological change in the delivery of legal services can improve
access to justice » (2014) 78 Alb Rev 553; Andy Radhakant et Matthew Diskin, « How Social Media Are Transforming
Litigation » (2013) 39 Litigation 17.
76
Supra note 16. Voir par ex Margaret D Hagan, « The User Experience of the Internet as a Legal Help Service: Defining
standards for the next generation of user-friendly online legal services » (2016) 20 Va JL Tech 394.
77
Katherine Bladow et Joyce Raby, Using Social Media to Support Self-Represented Litigants and Increase Access to Justice,
coll Future Trends in State Courts 2011, National Center for State Courts, 2011, en ligne :
<https://ncsc.contentdm.oclc.org/digital/collection/ctmedia/id/29/>; Pamela D Schutz et Andrew J Cannon, « Trial by
Tweet? Findings on Facebook? Social Media Innovation or Degradation? The Future and Challenge of Change for Courts »
(2013) 5:1 Int J Court Adm 25.
78
Bladow et Raby, supra note 79; Véronique Fortin, Taking the Law to the Streets: Legal and Spatial Tactics Deployed in
Public Spaces to Control Protesters and the Homeless in Montreal, UC Irvine, 2015, en ligne :
<https://escholarship.org/uc/item/6hs4d5tp#author>.
79
Une recherche dans la section juridique d’HeinOnline effectuée le 6 mars 2018 a permis de recenser 8 129 résultats pour
les mots-clés « social media » et « Facebook ».
80
Toujours à titre indicatif, une recherche sur HeinOnline a recensé 272 résultats pour « social media » et « self-represented »
à la même date.
81
Bouclin et Denis-Boileau, supra note 9 à la p 42.
348 Windsor Yearbook of Access to Justice 2018
juridiques à des groupes et à des personnes qui n’y auraient pas accès autrement. Les médias sociaux
permettent aussi une mise en dialogue entre les particuliers et les acteurs institutionnels82, comme les
tribunaux et les organisations83. Du point de vue des récepteurs de contenu, ces outils peuvent être utilisés
en combinaison ou au lieu des ressources institutionnelles, par exemple, pour évaluer au préalable quelles
ressources consulter. Les médias sociaux pourraient donc permettre d’obtenir de l’information disponible
ailleurs sur le web84, par exemple pour vérifier son admissibilité à l’aide juridique.
Or, les médias sociaux traduisent aussi des réalités émergentes dans le partage d’information dans la
mesure où ils pourraient faciliter « l’autogestion juridique »85. Dans ces contextes qui mettent à profit
l’horizontalité dans les échanges, les frontières entre émetteurs et récepteurs de contenus deviennent
poreuses. Contrairement à d’autres dynamiques de partage d’information, les justiciables ne sont pas
seulement des récepteurs de contenus juridiques, mais jouent un rôle proactif dans leur production, leur
circulation et dans l’adaptation du contenu préexistant à leur situation. En plus d’être faciles d’utilisation,
les plateformes de production et d’exploitation de contenus comme Facebook permettent un accès
instantané à un vaste réseau de personnes en une seule publication86. Celle-ci peut donc permettre de
rejoindre des juristes, ou des personnes ayant vécu une expérience pertinente, comme un divorce. Ce
processus serait difficile à reproduire en personne, car il nécessiterait un grand nombre de conversations
avec des individus de différents cercles sociaux afin d’identifier ceux qui pourraient disposer
d’informations ou d’expériences pertinentes.
Selon Cassandra Burke Robertson, les médias sociaux, en particulier Facebook, transformeront même
la pratique juridique et démocratiseront l’information juridique. Ces transformations seront le fait de
citoyens plutôt que de juristes ou d’institutions, dans la mesure où les premiers n’ont pas le choix de se
tourner vers des ressources moins coûteuses que les services juridiques traditionnels. Ces changements
dans la dissémination de l’information juridique s’opèreront donc par et pour les justiciables. Ils
impliqueront surtout les JNRA de classe moyenne, qui ne peuvent accéder à des services juridiques, mais
qui ont les ressources – notamment en termes de littératie – suffisantes pour être en mesure de répondre à
leurs besoins en ligne. Cette approche « par le bas » plutôt que « par le haut » rejoint les sociologues de
l’information qui démontrent que le dispositif sociotechnique du web social implique que les usagers
jouent un rôle proactif et central dans la production de contenu87. Dans son ethnographie en ligne consacré
à un forum sur le divorce, Carrie Paetcher observe que le web social permet même le développement d’une
compréhension collective du processus juridique par les membres qui participent à la création de
82
Highfield, supra note 14.
83
Alysia Blackham et George Williams, « Australian courts and social media » (2013) 38:3 Altern Law J 170. Par exemple,
au Québec, la Cour suprême est sur Facebook depuis 2011, mais ne publie du contenu que depuis décembre 2017 (« Cour
suprême du Canada », en ligne : <https://www.facebook.com/coursupremeducanada>.) Certains tribunaux comme la Cour
d’appel du Québec y sont aussi « représentés » par le biais de pages non officielles.
84
McGill, Bouclin et Salyzyn, supra note 27.
85
Ibid
86
Les plateformes interactives LegalZoom et LawPivot ont une visée d’information juridique pour le public : elles permettent
à des avocats de répondre à des questions posées par des JNRA. Leurs réponses sont publiques pour en faire bénéficier les
personnes ayant des besoins similaires.
87
Cardon, supra note 56; Manuel Castells, supra note 57.
Vol. 35 L’accès à la justice en contexte numérique 349
contenu88. Tant le fait de poser une question que d’y répondre, ou de simplement commenter le contenu
existant, contribue à ce processus collectif.
D’autres sites, comme les plateformes collaboratives de type wiki permettent le « crowdsourcing », un
processus basé sur la collaboration d’individus pour résoudre des problèmes plutôt que d’obtenir
l’assistance d’un spécialiste pour ce faire89. Elle permet donc à toute personne de participer à la production
d’information sans la limiter à des experts reconnus90. Sa valeur se fonde sur le principe de sagesse des
foules (« wisdom of crowds ») selon lequel les décisions collectives seraient plus susceptibles d’être
bonnes lorsqu’elles sont prises par des personnes aux opinions diverses qui arrivent à des conclusions
indépendantes91. Par opposition aux blogues, les wikis peuvent être corrigés et révisés par des
contributeurs anonymes, d’où leur haut taux de fiabilité quant à l’information créée92. Selon Frank
Webster, il s’agirait à tout le moins d’une solution de rechange viable au processus de validation de
l’information par les experts93 qui se base non seulement sur les connaissances acquises dans un contexte
professionnel, mais aussi sur les savoirs expérientiels des individus. Ce type de plateforme s’inscrit dans
l’objectif de partage du savoir, un projet au cœur de la création d’Internet94 qui encourage la recherche
collective et l’horizontalité dans le processus d’évaluation de la qualité des contributions95. Au Québec,
le Wiki des arrêté-e-s est un bon exemple de ce type de plateforme : son objectif est le partage collaboratif
d’information juridique pour les personnes arrêtées lors de manifestations96.
Ces mêmes auteurs évoquent aussi certaines limites des médias sociaux. Bouclin et Denis-Boileau
croient qu’ils constituent « un bon moyen de tâter le terrain et d’obtenir de l’information de base, [mais
qu’ils] ne sont toutefois pas suffisants pour outiller complètement un individu qui souhaite s’engager dans
un processus judiciaire »97. Paetcher observe aussi que les plateformes encouragent autant qu’elles
entravent l’apprentissage de notions juridiques, notamment en raison des bulles informationnelles bridant
les opinions minoritaires. À certaines occasions, le désir de partager de l’information se caractérise par la
promotion presque « évangélique » (notre traduction) d’une solution plutôt qu’une autre : « One man
posted on 19 separate occasions recommending [family mediation] to others, describing it in glowing
terms […] »98. Paetcher a aussi observé la présence de leaders d’opinion en ligne. La fréquence de leur
activité conjuguée à la reconnaissance de leur statut d’expert par les autres internautes leur octroie une
certaine autorité, sans pour autant garantir la pertinence de l’information partagée. On peut aussi penser
88
Paetcher, supra note 16.
89
Jeff Howe, « The Rise of Crowdsourcing », WIRED (juin 2006), en ligne : WIRED
<https://www.wired.com/2006/06/crowds/>.
90
Webster, supra note 10 à la p 246.
91
Friedrich A Hayek, « The Use of Knowledge in Society » (19450901) 35:4 Am Econ Rev 519; James Surowiecki, The
Wisdom of Crowds, New York, Anchor, 2005 à la p 57.
92
Cass R Sunstein, Infotopia: How Many Minds Produce Knowledge, Oxford, Oxford University Press, 2006.
93
Webster, supra note 10.
94
Manuel Castells, The Internet Galaxy: Reflections on the Internet, Business, and Society, Oxford ; New York, Oxford
University Press, 2001. Internet étant d’ailleurs issu de la tradition de la « science ouverte » (Pierre Dardot et Christian
Laval, Commun : Essai sur la révolution au XXIe siècle, Paris, La Découverte, 2014 à la p 162).
95
Philippe de Grosbois, Les batailles d’Internet. Assauts et résistances à l’ère du capitalisme numérique, Montréal,
Écosociété, 2018.
96
« Wiki des arrêté-e-s », en ligne : <http://wikidesarretees.net//index.php?title=Accueil> (consulté le 12 novembre 2018).
97
Bouclin et Denis-Boileau, supra note 9 à la p 15.
98
Paetcher, supra note 16 à la p 400.
350 Windsor Yearbook of Access to Justice 2018
qu’utiliser de l’information erronée ou décontextualisée est un risque qui peut avoir de lourdes
conséquences pour les justiciables.
Le partage d’expériences individuelles en réponse à un questionnement juridique implique de replacer
ces expériences dans leurs contextes spécifiques, qui peuvent être bien différents de la situation que vit
l’internaute. Si ces limites peuvent se présenter dans d’autres contextes de recherche d’information que
les médias sociaux, elles sont exacerbées par la dimension collaborative de ces plateformes. Or, au-delà
des enjeux mis en lumière par les médias sociaux eux-mêmes, un autre défi concerne les chercheurs qui
s’y intéressent : sur le plan empirique, comment appréhender les pratiques informationnelles des
justiciables en ligne ?
Nous observons que les chercheurs en droit documentent rigoureusement l’implantation des TIC dans
le système judiciaire, ainsi que le cadre juridique de cette implantation. Les articles portant sur le droit et
les médias sociaux s’intéressent surtout à la transformation de la pratique des professionnels du droit et à
la mise en preuve des contenus qui s’y trouvent. De rares articles s’intéressent aux avantages et aux limites
de la présence de l’information juridique sur les médias sociaux, que ce soit pour les organisations ou les
justiciables. Toutefois, les pratiques informationnelles des justiciables dans les médias sociaux et le rôle
qu’elles jouent sur le plan de l’accès à la justice restent à documenter. Davantage de recherche est
également nécessaire pour comprendre dans quelle mesure ces avantages et ces limites se déploient sur le
terrain. Si nous avons mis en lumière plusieurs particularités des médias sociaux à cet égard, il importe de
savoir dans quelle mesure on y retrouve effectivement ces pratiques et dans quels différents contextes
d’échange elles émergent.
99
Webster, supra note 10. On retrouve cependant un foisonnement de publications sur les usages d’Internet en matière de
santé. Voir notamment Yan Zhang, Dan He et Yoonmo Sang, « Facebook as a Platform for Health Information and
Communication: A Case Study of a Diabetes Group » (2013) 37:3 J Med Syst, DOI : 10.1007/s10916-013-9942-7; William
B Lober et Janine L Flowers, « Consumer empowerment in health care amid the internet and social media » (2011) 27:3
Semin Oncol Nurs 169, DOI : 10.1016/j.soncn.2011.04.002; Madeleine Akrich et Cécile Méadel, « Internet : intrus ou
médiateur dans la relation patient/médecin ? » (2009) 8:2 Santé Société Solidar 87‑92, DOI : 10.3406/oss.2009.1362;
Christine Seux, « Les disparités sociales des usages d’internet en santé : Effets combinés des socialisations familiales et
des sources informationnelles » (2018) 208:2 Réseaux 63, DOI : 10.3917/res.208.0063; Dominique Michaud et al., « Le
Web 2.0 pour soutenir le réseautage en santé mentale au Québec » (2015) 40:1 Santé mentale au Québec 227, DOI :
10.7202/1032392ar.
100
Francis Jauréguiberry et Serge Proulx, Usages et enjeux des technologies de communication, Toulouse, Érès, 2011 à la
p 10, en ligne : <https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-01427512>.
Vol. 35 L’accès à la justice en contexte numérique 351
innovations techniques « comme un mécanisme de reproduction des inégalités, des hiérarchies et des
fractures du tissu social »101. Il s’agit d’adopter une approche axée sur la mise en usage des dispositifs
sociotechniques, qui se fonde sur une posture épistémologique constructiviste, en rupture à la fois avec le
déterminisme social et le déterminisme technologique. Étudier les usages d’une technologie consiste donc
à observer, à décrire et à expliquer ce que les individus font effectivement avec les objets, outils et
dispositifs techniques102. Certes, les technologies ne sont pas neutres : pour le juriste Lawrence Lessig,
l’architecture d’Internet est une forme de loi qui détermine ce que les gens peuvent ou ne peuvent pas y
faire103. Les plateformes numériques comme Facebook participent au cadrage des interactions dans la
mesure où elles possèdent des affordances spécifiques qui suggèrent certaines utilisations plutôt que
d’autres104. Or, cette architecture est considérablement modalisée par l’intervention humaine, qu’elle soit
intentionnelle ou accidentelle. Les technologies peuvent même être utilisées à d’autres fins que celles pour
lesquelles elles ont été conçues à l’origine105. Le design, les significations et les effets d’une technologie
changent constamment au fur et à mesure que ses usagers la transforment et que son environnement
évolue106. En somme, les approches issues de la sociologie du numérique mettent en exergue le fait que
les TIC sont des constructions humaines à la fois déterminantes et déterminées, et que leur rapport avec
la société est dialectique. Elles permettent également d’échapper à une posture techno utopiste ou techno
sceptique107 dans le regard que l’on porte sur les liens entre droit et technologies. Comme l’explique
Dominique Boullier, ces approches ne se cantonnent pas à un domaine spécifique, puisque « le numérique
a ceci de particulier qu’il est “pervasif”, c’est-à-dire qu’il pénètre toutes nos activités, des plus intimes
aux plus collectives »108. À l’ère où les phénomènes juridiques comportent une importante dimension
numérique et peuvent s’exprimer à travers le numérique, nous croyons que la recherche en droit doit
s’inspirer de cette contribution.
Sur le plan méthodologique, ce « déplacement de l’intérêt centré sur la technologie vers les usagers »
implique un recours aux méthodologies de type ethnographiques et microsociologiques selon une
approche constructiviste109. Les méthodes de recherche en ligne en particulier, notamment l’ethnographie
en ligne, prennent acte de l’emprise croissante de la communication médiatisée par le numérique dans nos
activités quotidiennes. Elles permettent de centrer notre regard sur l’expérience des internautes afin de
mieux comprendre leurs pratiques, les significations qu’ils attribuent à ces pratiques et leurs besoins. La
démocratisation de l’accès à Internet requiert en effet de développer des méthodes pour « appréhender
101
Florence Millerand, « Usages des NTIC : les approches de la diffusion, de l’innovation et de l’appropriation (1ère partie) »
(1998) 2:1 COMMposite 1 à la p 4.
102
Jauréguiberry et Proulx, supra note 100 à la p 24.
103
Code and Other Laws of Cyberspace, Basic Books, 1999.
104
Serge Proulx, supra note 46. Le terme « affordance » renvoie à la capacité d’un objet à suggérer sa propre utilisation
(Donald A Norman, « Affordance, Conventions, and Design » (1999) 6:3 Interactions 38, DOI : 10.1145/301153.301168.)
105
George Basalla, The Evolution of Technology, Cambridge, Cambridge University Press, 1988 à la p 7.
106
Sur la question de comment les usagers structurent les technologies, voir Nelly Oudshoorn et Trevor Pinch, dir, How Users
Matter: The Co-Construction of Users and Technology. Cambridge, MA, MIT Press, 2005.
107
Andrew Feenberg, Pour une théorie critique de la technique, Montréal, Lux, 2014.
108
Sociologie du numérique, Paris, Armand Colin, 2016 à la p 6.
109
Florence Millerand, « Usages des NTIC : les approches de la diffusion, de l’innovation et de l’appropriation (2e partie) »
(1998) 3:1 COMMposite 54 à la p 8.
352 Windsor Yearbook of Access to Justice 2018
[s]es impacts sociaux et culturels »110 dans une démarche compréhensive héritée des sciences sociales. Il
s’agit de réfléchir à des stratégies pour adapter les pratiques ethnographiques au contexte numérique
contemporain plutôt que de concevoir l’ethnographie « virtuelle » comme une catégorie distincte de
l’ethnographie111. De telles approches peuvent permettre de garder une trace des interactions entre les
internautes et des contenus échangés dans le contexte de leurs activités quotidiennes, par contraste avec
des enquêtes basées sur leurs déclarations ou encore des situations de test. Dans la mesure où nous nous
intéressons aux problématiques d’accès à la justice, il s’agit ici plus précisément de comprendre
l’influence d’Internet sur la capacité d’agir des justiciables.
Finalement, en plus de ces considérations théoriques et méthodologiques, le contexte socioéconomique
de l’accès à la justice évoqué précédemment peut aussi justifier le recours aux méthodes de recherche en
ligne. Documenter les problèmes d’accès à la justice dans toute leur complexité implique de ne pas se
limiter à observer les activités dans les tribunaux112. Hormis en matière familiale, les usagers des tribunaux
civils sont majoritairement des entreprises ou des institutions gouvernementales et non
gouvernementales113. Une étude démontre que seulement 10 % de la population québécoise ont les
moyens d’aller devant les tribunaux, en plus des 10 % qui sont admissibles à l’aide juridique114. Bien que
ces données ne soient pas récentes, le problème de l’inaccessibilité aux services juridiques reste actuel et
majeur. Lafond précise :
Si on compare les coûts d’un procès avec le revenu moyen des Québécois, on reste étonné
de constater à combien de semaines de salaire ils correspondent. Pour certaines personnes
– les personnes seules ou avec un revenu moyen –, cela peut facilement représenter
l’équivalent de deux ans de salaire115.
Même sans les honoraires d’avocat, les personnes non représentées doivent débourser des montants
substantiels (frais judiciaires, de signification des procédures, d’assignation des témoins, d’expertise, etc.).
En définitive, on peut penser que les JNRA ne représentent qu’une partie des personnes qui ont des
problèmes juridiques, mais qui n’ont pas les moyens de les régler. Or, d’autres justiciables sont invisibles
depuis les tribunaux ou même d’autres instances de résolution de conflits. Comme l’affirme Lafond :
« [u]ne conception de l’accès à la justice réaliste et concrète doit tenir compte des situations absentes de
l’enceinte judiciaire »116 (nos soulignés). C’est sans compter les autres barrières, notamment
informationnelles et psychologiques, qui peuvent freiner le recours à des démarches formelles. Nous
pensons donc que les médias sociaux, de plus en plus ancrés dans le quotidien, peuvent être un
observatoire de rapports inégalitaires dans l’accès au système de justice et à l’information juridique. Il
s’agit donc, en plus de documenter l’impact des médias sociaux sur la capacité d’agir, de comprendre la
capacité d’agir des individus par le biais des médias sociaux.
110
Madeleine Pastinelli, « Pour en finir avec l’ethnographie du virtuel ! : Des enjeux méthodologiques de l’enquête de terrain
en ligne » (2011) 35:1‑2 Anthropologie et Sociétés 35 à la p 105.
111
Christine Hine, Ethnography for the Internet: Embedded, Embodied and Everyday, Londres, Bloomsbury Academic, 2015.
112
Lafond, supra note 1.
113
Ibid à la p 43.
114
Yan Muckle, « Y a-t-il encore une justice ? » (juillet 2000), L’actualité, Montréal, à la p 18.
115
Supra note 3 à la p 53.
116
Lafond, supra note 1 à la p 18.
Vol. 35 L’accès à la justice en contexte numérique 353
Les terrains en contexte numérique ne sont pas les seuls qui permettent de documenter la réalité des
personnes ayant des besoins juridiques en dehors des tribunaux. Une étude québécoise s’est intéressée aux
services de première ligne qui leur sont destinés et notamment au cas d’une clinique juridique
communautaire117. Or, les participantes à l’étude ont soutenu qu’un des défis importants rencontrés par la
clinique était le fait que la population ignorait l’existence même de ces services. Cette étude révèle aussi
que les justiciables qui avaient eu recours à de l’information juridique en ligne estimaient que celle-ci était
bien souvent source de confusion en raison de la complexité du langage employé, des mots-clés à connaître
pour faire des recherches, de la difficulté à appliquer l’information juridique à leur propre situation ainsi
que des contradictions entre certaines informations. Ces résultats permettent de se demander quel rôle
jouent les médias sociaux dans le processus de recherche d’information des justiciables. Mais elles
démontrent aussi que les activités en ligne et hors-ligne ne doivent pas être observées en silo et que les
unes peuvent permettre de mieux comprendre les autres.
Les terrains de recherche sur les médias sociaux constituent donc plus qu’une approche pour
documenter les pratiques liées à leur utilisation. Ils constituent un moyen privilégié pour entrer en contact
avec des justiciables qui ne sont pas devant les tribunaux ou d’autres instances de résolution de conflits et
qui n’y seront peut-être jamais, mais qui sont aux prises avec des problématiques juridiques bien réelles.
Voyons maintenant un aperçu de ce type de terrain de recherche.
être rattachés à des organisations ou des bureaux juridiques. Ce média est ainsi particulièrement pertinent
pour notre recherche, puisqu’il s’insère dans un système hybride qui rassemble à la fois des contributions
citoyennes et des contributions des plateformes traditionnelles122. Il peut dès lors être intéressant de
comprendre comment ces deux types de contributions s’articulent dans le discours des internautes.
Cette démarche s’inscrit dans une recherche de type ethnographique en cours sur cette plateforme. Lors
de la première phase de recherche, entre les mois de décembre 2017 et de mars 2018, nous avons mené
une veille d’observation de différentes pages et différents groupes qui mentionnaient un lien explicite avec
l’information ou avec les institutions juridiques123. En plus de la recherche par mots-clés, nous avons
sélectionné nos groupes par le biais d’autres procédés : les suggestions de l’algorithme Facebook au fur
et à mesure du processus de veille, ainsi que la technique « boule de neige »124 consistant ici à mobiliser
notre réseau personnel. Nous avons recensé l’ensemble des groupes et pages pertinentes et les avons
classés selon différents critères : taille du groupe, niveau de confidentialité, domaines de droit abordés,
présence ou non d’administrateur, types de contenus présentés et fréquence des échanges en lien avec le
droit par rapport à d’autres types de contenu125. À la suite d’une analyse comparative de ces différents
espaces, nous avons élaboré, de manière inductive, une typologie des pages et groupes Facebook
contenant de l’information juridique. Considérant le thème de notre recherche, à savoir les pratiques
informationnelles par et pour les internautes, où ils sont émetteurs et récepteurs de contenus, nous avons
consulté, mais exclu les pages destinées spécifiquement aux professionnels du droit. Afin de préserver la
confidentialité des internautes, nous avons altéré les noms exacts des groupes fermés comptant peu de
membres (moins de 300)126. Précisons qu’en raison de l’abondance des pages, groupes et contenus
disponibles sur Facebook de manière générale, cette recension n’est pas exhaustive et vise avant tout à
présenter des idéaux types de pratiques qui peuvent s’y retrouver127. Nous avons recensé l’ensemble des
groupes et pages pertinentes et les avons classés selon différents critères.
122
Dans le contexte des médias d’information, Andrew Chadwick est à l’origine du concept de « système médiatique
hybride » pour désigner l’interaction entre les nouveaux médias « citoyens » et les médias traditionnels, qui structurent
ensemble la couverture de l’actualité, l’un interagissant avec l’autre. Ce système permet aux médias, aux acteurs politiques,
mais aussi au public d’avoir une influence sur la logique médiatique, sans que le pouvoir ne soit réservé aux deux premiers.
Il serait ainsi intéressant d’analyser dans quelle mesure cette théorie s’applique au-delà des contenus journalistiques,
notamment quant à l’information juridique (The Hybrid Media System: Politics and Power, Oxford ; New York, Oxford
University Press, 2013.)
123
Nous avons amorcé la recherche sur le moteur de recherche de Facebook avec les mots-clés « droit », « information
juridique » et « conseil juridique ». Nous avons par la suite élargi notre recherche aux suggestions de pages et de groupes
affichés qui avaient été trouvées et aux mots-clés qui revenaient fréquemment dans ces premiers résultats, par exemple le
terme « aide juridique » ou « assistance juridique ». Les messages publiés à partir de comptes personnels des membres du
média social ne sont pas pris en compte dans cette recension de contenu.
124
Lorraine Savoie-Zajc, « Comment peut-on construire un échantillonnage scientifiquement valide? » [2007] 5 Rech Qual
99.
125
Le détail des pages analysées est présenté sous forme de tableau en annexe.
126
Les contenus d’un groupe « public » (ou « ouvert ») sont accessibles à tous les membres de Facebook. Par contre, même
si le groupe est public, les internautes doivent en devenir membres pour partager des contenus et réagir aux contenus
existants. Dans le cas où le groupe est dit « fermé », ses contenus (discussions, photos) ne seront visibles que par les
membres du groupe.
127
Un idéal type est une catégorie, ou une représentation modélisée, qui permet de comprendre certains phénomènes ou de
tenter de les théoriser, sans pour autant prétendre que les caractéristiques de ces types se retrouvent toujours et parfaitement
dans les phénomènes observés. On obtient l’idéal type lorsqu’on accentue délibérément les traits les plus significatifs selon
Vol. 35 L’accès à la justice en contexte numérique 355
Si nous avons volontairement restreint notre recherche aux groupes en lien avec le droit québécois,
soulignons que la création de ces espaces a une dimension internationale. Par exemple, aux États-Unis, le
groupe Legal Advice (Free) rassemble environ 22 7000 internautes qui posent des questions juridiques sur
une base quotidienne dans plusieurs domaines de droit128. Il y a un fort niveau d’interaction et les réponses
y sont parfois très longues et détaillées : on semble y retrouver une certaine dynamique d’entraide. On
retrouve aussi plusieurs groupes d’« aide juridique » en droit français qu’ils soient généraux ou
spécialisés, en droit du travail par exemple.
La première catégorisation vise les pages et groupes dont le contenu est destiné en tout ou en partie à
l’information juridique. Sur ces espaces, on retrouve une quantité importante de publications d’internautes
qui formulent des questions par rapport à leur situation juridique, ainsi que les réponses d’autres
internautes. Cette catégorisation regroupe les pages associées à des organismes juridiques qui publient des
articles d’information, comme Éducaloi. Les internautes y posent généralement leurs questions sous forme
de commentaire sous les publications principales, en demandant des précisions par rapport à leur situation
personnelle. La question est généralement en lien avec un article publié par l’organisme, mais peut porter
sur un autre domaine ou une autre question de droit connexe. D’autres internautes vont fréquemment
répondre eux-mêmes à ces questions ou demander des précisions129. Il arrive aussi que le gestionnaire de
la page réagisse à ces demandes en renvoyant à un article d’information de son propre organisme ou d’une
autre institution, comme celle d’un tribunal ou d’un service gouvernemental. Cette catégorisation vise
aussi plusieurs groupes et des pages gérées par des internautes-administrateurs qui ne sont donc pas des
pages officiellement rattachées à une organisation130. On y retrouve plusieurs publications d’internautes
formulant des besoins d’information ou de support juridique. Une internaute peut par exemple faire état
de sa situation personnelle, demander si des recours sont envisageables et comment elle pourrait intenter
une démarche judiciaire le cas échéant. Sur ce dernier point, il peut s’agir par exemple de demander
spécifiquement quelles informations intégrer dans une mise en demeure. D’autres internautes fournissent
des réponses sous forme de commentaires sous cette publication. Le niveau de précision et de directivité
de ces réponses est variable, et ces internautes font souvent état de leur propre expérience avec une
démarche judiciaire en guise de réponse. À d’autres occasions, les internautes vont relayer du contenu
existant en plus ou plutôt que de formuler eux-mêmes une réponse, en donnant par exemple un hyperlien
vers un article d’information juridique sur Internet.
La deuxième catégorisation vise les groupes rassemblant des internautes qui vivent ou ont vécu une
situation commune dans le système de justice, comme une arrestation de masse à la suite d’une
manifestation ou un recours collectif. Dans le contexte d’une manifestation, par exemple, les échanges
entre les membres contiennent de l’information générale sur les domaines de droit applicables (droit
criminel et pénal), mais aussi sur la jurisprudence en lien avec l’infraction reprochée, les faits matériels
importants lors de l’arrestation et l’évolution de la démarche judiciaire. L’objectif de ces groupes implique
que l’information partagée ait une finalité très précise, qui pourrait être trop spécifique pour des personnes
la perspective adoptée. Il sert donc à construire un modèle de phénomène social et permet de refléter une perspective liée
au but de ce modèle : Max Weber, Essais sur la théorie de la science, traduit par Julien Freund, Paris, Librairie Plon, 1965.
128
En date du 31 mars 2019. « Legal Advice (Free) », en ligne : <https://www.facebook.com/groups/393614234172296/>.
129
Sous forme de réponse au commentaire.
130
Impliquant ainsi un détournement des usages encouragés par les concepteurs de Facebook à l’origine, à savoir de réserver
les pages à des entités officiellement reconnues.
356 Windsor Yearbook of Access to Justice 2018
qui ont un problème similaire, mais qui ne font pas partie de la démarche en question. On constate donc
que ces groupes sont utilisés par un bassin restreint de personnes qui est prédéterminé par un évènement
s’étant matérialisé hors-ligne. Le nombre de membres est d’ailleurs souvent peu élevé (moins de 300
personnes). Si les groupes recensés concernent essentiellement des arrestations de masse, on peut penser
que d’autres groupes aux usages similaires existent pour d’autres démarches et en particulier pour des
recours collectifs131.
La troisième catégorisation de page Facebook vise les groupes dont l’objectif, selon leur description,
n’est pas de partager de l’information juridique, mais où l’on y formule des demandes d’information ou
de support juridique de manière ponctuelle. Les thèmes de ces groupes sont très variés (logement, sport,
immigration), mais on peut penser que le très grand nombre de membres du groupe (généralement plus de
10 000 membres et parfois plus de 40 000) fait en sorte que les internautes mettent à profit la force du
nombre pour trouver une réponse à leur question. Ce type d’usages fait écho aux écrits sur les affordances
des médias sociaux, qui permettent de rejoindre un très grand nombre de personnes, dont certaines ayant
une expérience pertinente, en une seule publication. Mentionnons finalement qu’en raison de leur portée
très générale, les groupes identifiés pendant notre veille ne sont probablement qu’une partie de ceux qui
entrent dans cette catégorie.
On constate à la lumière de cette typologie que les pratiques informationnelles en matière juridique varient
énormément dans les médias sociaux : elles peuvent viser des groupes aux objectifs très différents, avec
un nombre de membres et des niveaux d’interaction très variés. Leurs contenus peuvent ou non être
accessibles à tout membre du réseau social. Une partie de ces contenus se retrouve dans des groupes qui
n’ont aucun lien apparent avec le droit ou la justice selon leur description. Il serait d’ailleurs impossible
de recenser l’ensemble des questions juridiques formulées sur un média social comme Facebook. En
131
Les travaux de la professeure Catherine Piché révèlent d’ailleurs un meilleur taux d’indemnisation pour les membres des
recours collectifs lorsque les avis d’indemnisation sont diffusés sur Internet et sur les médias sociaux : Catherine Piché,
« User des technologies et des médias sociaux pour mieux communiquer avec les membres et pour mieux indemniser dans
l’action collective », Colloque Clarity 2018, Montréal, 26 octobre 2018.
Vol. 35 L’accès à la justice en contexte numérique 357
raison du niveau d’interaction relatif aux questions de nature juridique qu’on y retrouve, nous avons choisi
de nous intéresser à des groupes de la première catégorie aux fins de notre recherche ethnographique.
VI. CONCLUSION
Dans le présent article, nous avons démontré que les échanges en lien avec l’information juridique sont
bel et bien présents sur les médias sociaux. Ces pratiques évoluent dans un contexte où il existe plusieurs
barrières socioéconomiques et informationnelles en matière d’accès à la justice. Elles coévoluent aussi
avec l’intégration des TIC dans le monde juridique pour pallier les problèmes d’accès à la justice. Or, par
opposition à d’autres types de plateformes numériques, les médias sociaux ont pour particularité de mettre
en scène des internautes qui sont à la fois émetteurs et récepteurs de contenus d’information juridique et
qui contribuent collectivement à structurer la nature et la circulation de cette information. Ces internautes
contribuent d’ailleurs à relayer les contenus déjà existants de plateformes traditionnelles comme les sites
d’information gouvernementaux. Les pratiques informationnelles des internautes sur ces plateformes se
déploient dans différents espaces et contextes précis, qu’ils soient spécifiquement liés à la recherche
d’information juridique, à un évènement hors-ligne qui rassemble une communauté de justiciables, ou
encore à une communauté liée par des activités comme la recherche de logement ou la pratique d’un sport.
Les plateformes d’information juridique sur les médias sociaux et leurs usages devront faire l’objet de
recherches empiriques afin de comprendre le rôle qu’elles peuvent jouer sur le plan de l’accès à la justice
et notamment sur la capacité d’agir individuelle et collective des internautes. Notre analyse permet de
déterminer qu’elles devront être appréhendées au moyen d’une approche microsociologique ou
ethnographique afin de comprendre leurs implications pour les justiciables. Or, une telle approche doit
tenir compte de la situation socioéconomique plus large dans laquelle ces pratiques informationnelles se
déploient, à savoir les problèmes d’accès à la justice évoqués dans le présent article. La recherche en droit
doit en effet s’attarder à comprendre ce que ces pratiques révèlent sur l’accès à la justice et la constellation
de problèmes auxquels les justiciables font face.
Un croisement entre les champs d’études du droit et de la sociologie du numérique, théorique comme
méthodologique, devient de plus en plus nécessaire pour documenter la réalité contemporaine des
justiciables. À cet égard, les méthodes de recherche en ligne pourraient non seulement permettre de
comprendre un phénomène numérique et sociojuridique dans les angles morts de la recherche actuelle,
mais aussi de rejoindre des internautes qui ont des problèmes juridiques bien réels, mais qui n’ont pas
accès au système de justice en raison des barrières financières et informationnelles qu’il pose.
Les possibilités de ces approches théoriques et méthodologiques pour les études sur les usages
numériques ne se limitent pas aux médias sociaux. Ces approches pourraient notamment être utilisées
dans le champ de la cyberjustice pour comprendre les appropriations des nouvelles technologies
judiciaires par les justiciables (vidéoconférence, plateformes de règlements des différends en ligne) et
leurs impacts sur les trajectoires judiciaires. S’intégrant aux approches en droit et société et en études
culturelles du droit, elles pourraient aider à mieux comprendre les représentations du droit et de la justice
de manière générale. Finalement, ces stratégies de recherche qualitatives pourraient débroussailler
d’importantes pistes de recherche pour la production d’études statistiques sur les profils des justiciables
susceptibles d’utiliser les TIC pour répondre à leurs besoins juridiques. Par le biais des méthodes
358 Windsor Yearbook of Access to Justice 2018
« natives » des médiums numériques132, elles pourraient aussi précéder des stratégies d’extraction de
données massives (« big data ») afin de visualiser où et comment circule l’information issue des sites
Internet d’information juridique et de jurisprudence. En somme, ces approches pourraient permettre de
mieux cibler à qui profitent ces nouvelles technologies et à quelles fins. Au premier chef, ce dialogue entre
droit et communication pourrait permettre de mieux cartographier les problèmes d’accès à la justice à l’ère
du numérique.
Annexe
132
Richard Rogers, Digital Methods, Cambridge, MIT Press, 2013.
Vol. 35 L’accès à la justice en contexte numérique 359
meme droits ou
nt contester un
jugement. Peu
de réponses.
Éduca Page Publiqu Plus de Rattaché à ceux Général Oui, par les Oui Partage des
loi rattach e 24 000 de l’organisme (travail, gestionnaires de articles
ée à (aider les logement, la page d’information
un citoyens à mieux consommation, juridique du site
organi connaître la loi, etc.) de l’organisme
sme leurs droits et par les
sans leurs gestionnaires de
but obligations). la page,
lucrati commentaires
f des internautes
sous les
articles :
questions,
demandes de
précisions,
questions sur un
autre sujet que
celui de
l’article,
identification
d’« amis »
vivant une
problématique
en lien avec
l’article et
commentaires
de ceux-ci.
Mordu Group Public Plus de Rattaché au Droit du 11 Oui Questions de
s e 21 000 développement logement, de administrateurs propriétaires en
d’imm de liens l’immobilier et modérateurs droit du
obilier d’affaires, mais logement
forte présence (recours
de questions de possibles,
nature juridique délais, rédaction
de procédures,
demande de
conseils sur une
situation avec
des locataires).
Optio Page Publiqu Plus de 3 000 Rattaché à ceux Droit de la Par les Oui Partage
n rattach e de l’organisme consommation gestionnaires de d’articles du site
conso ée à (défendre et la page web, ou issus
mmate un protéger les d’autres sites (y
urs organi droits du compris de
sme consommateur) médias
sans d’information)
but relatifs à la
lucrati consommation.
f Quelques
questions
juridiques
ponctuelles des
360 Windsor Yearbook of Access to Justice 2018
internautes,
mais peu
d’interactions.
Outra Page Publiqu Environ 1 000 Page rattachée à Droit pénal Par les Non Publication de
ge au e une clinique gestionnaires de jugements, de
tribun juridique par et la page résumés de
al/ pour des jugements et
Conte activistes d’évènements,
mpt of d’information.
court Quelques
demandes de
précisions sur
les jugements
dans les
commentaires.
Spotte Page Publiqu Environ 50 Publication de Général Par les Non Questions
d e questions gestionnaires de anonymes
Juridi juridiques de la page. publiées à partir
que manière du gestionnaire
Provin anonyme de page sur des
ce de thèmes en droit
Québe de la famille
c (ex. : pension
alimentaire).
Peu de réponses
aux questions.
Supre Page Publiqu Environ 3 000 Version Général Par les Oui Même contenu
me officie e anglophone de gestionnaires de que pour sa
court lle la page sur la la page version
of Cour suprême francophone.
Canad
a
Contestati Groupe Fermé***** Environ 200 Pas de Pénal Neuf Non Questions sur la
on P6 description, administrate procédure pour
1**** mais urs déposer une
échanges sur requête, partage
la de jugements en
contestation lien avec la
de contestation,
l’arrestation information sur
ayant eu lieu le
à une date fonctionnement
précise de la cour, etc.
Partage
d’évènements
ayant lieu hors-
ligne, comme
Vol. 35 L’accès à la justice en contexte numérique 361
des séances
d’information.
Contestati Groupe Fermé Environ 250 Protéger le Pénal Neuf Non Similaire au
on P6 droit administrate groupe
2**** d’association urs et précédent.
et de modérateurs
rassemblemen
t pacifique
Contestati Groupe Fermé Plus de 150 Contester une Pénal Quatre Oui Partage de faits
on de la contravention administrate concernant
contravent pour urs l’arrestation,
ion A**** manifestation questions sur
illégale à la comment
suite d’une présenter une
arrestation de requête, etc.
masse
Recours Groupe Fermé Environ 250 Rassembler Recours Deux Non Vise davantage
collectif les personnes collectif, administrate à informer à
A**** arrêtées à une contestatio urs propos du
date précise n de recours qu’à
pour échanger contraventi formuler des
sur les recours on (pénal) besoins
juridiques en d’information
cours juridique.
3. Les pages et groupes qui ne sont pas consacrés au droit, mais où l’on retrouve ponctuellement des contenus
d’information juridique
Type Ouverture Nombre Description Domaines de Présence de Activ Types de
approximati des objectifs droits abordés modération ité contenus
f de la page récen présents
d’internaut te
es
Chez Groupe Fermé Plus de Partage de Droit du 3 Oui De manière
Queer 10 000 logements et de logement administrateurs occasionnelle
Montreal colocations , questions en
pour les droit du
personnes logement,
queer et alliées. références à
La description des sites
renvoie à des d’information
ressources juridique,
d’information réponses des
juridique sur sa internautes.
description
pour les
locataires
Immigrati Groupe Fermé Plus de Ressources Droit de 11 Oui Questions
on 150 000 pour l’immigration administrateurs juridiques
Canada : comprendre les et modérateurs très
étapes et différents ponctuelles
procédure programmes (caractère
s d’immigration légal d’une
au Canada procédure,
comment
362 Windsor Yearbook of Access to Justice 2018
déposer une
demande de
résidence
permanente).
Immigrati Groupe Fermé Plus de Questions et Droit de Un Oui Idem.
on 30 000 entraide sur l’immigration administrateur
Québec l’immigration
et l’intégration
au Québec
Logement Groupe Fermé Plus de Groupe pour Droit du 1 Oui Similaire à
s à louer, 45 000 louer logement administrateur d’autres
Montréal rapidement un groupes en
logement logement :
questions
juridiques
ponctuelles.
LOGEME Groupe Fermé Plus de Groupe pour Droit du 3 Oui Similaire à
NTS 17 000 partager des logement administrateurs d’autres
MONTRÉ logements à groupes en
AL louer logement :
questions
juridiques
ponctuelles.
PVTistes Groupe Public Plus de Entraide entre Droit du 9 Oui Questions
à 30 000 personnes logement, de administrateurs très
Montréal vivant à l’immigration. et modérateurs occasionnelle
Montréal et s en rapport
ayant un permis avec des
de travail (ou procédures
autres judiciaires en
personnes immigration.
immigrantes)
Vélo Groupe Public Plus de Partage de Pénal 11 Oui Demandes
d’hiver 8 000 récits et (contraventions) administrateurs d’information
d’information sur les
sur le vélo manières de
d’hiver contester une
contravention
et les
arguments
importants en
justice,
partage de
récits par
rapport à une
contravention
.