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XYZ. La revue de la nouvelle
L’argent du diable
Diane Durga
Numéro 40, hiver 1994
Alcôve
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Éditeur(s)
Publications Gaëtan Lévesque
ISSN
0828-5608 (imprimé)
1923-0907 (numérique)
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Citer cet article
Durga, D. (1994). L’argent du diable. XYZ. La revue de la nouvelle, (40), 30–36.
Tous droits réservés © Publications Gaëtan Lévesque, 1994 Ce document est protégé par la loi sur le droit d’auteur. L’utilisation des
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L'ARGENT DU DIABLE
DIANE DURGA
E lVous
onsieur,
vous inquiétez de savoir ce que je deviens, tous ces
vendredis (jour de Vénus) où vous ne m'avez trouvée au logis. Eh
bien ! bel ami, je fais la pute.
Pour chevalier porteur d'écu,
Dame galante selon Brantôme.
Telle est ma nouvelle devise. Je l'affiche sans vergogne, je la
chante à tous vents, je la susurre à l'oreille de vénérables barbons lors
des soupers officiels. J'aurais poussé le vice jusqu'à en faire marquer
mon linge si ma brodeuse n'y avait opposé quelque réticence.
Non, point d'effroi ! Quoique de cuisse légère, je n'ai pas
l'intention de consacrer ma vie au mercantilisme. Vous connaissez
mon peu de sens financier, mes hantises du calcul. Jamais ne
m'établirai commerçante, fût-ce de chair, fût-ce de la mienne. En
dépit d'un proverbial appétit, trop d'exercice finirait par me gâter
la santé. Ce caprice me passera avant que j'en subisse les flétris-
sures.
Je vous devine surpris. Pourquoi, alors que nul embarras
pécuniaire ne m'y pousse, réclamer de l'argent à des hommes qui
ne font que me rendre un service que j'eusse de toutes façons
recherché ?
Songez... Parmi tous les plaisirs, il en restait si peu que je
n'avais goûtés. Celui-là me semblait de taille : le bel interdit à
enfreindre ! Si l'on pardonne parfois à femelle les coupables
extrémités auxquelles la peut pousser sa matrice, il n'en est rien de
celles auxquelles la spéculation la conduit. Une frénésie m'a prise
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de joindre l'utile au futile, la folle envie de couronner de ce joyau
mes innombrables inconduites.
Se vendre quand on est pauvre est grande pitié. Se louer
quand on vit dans le luxe, la perverse élégance! Me voilà donc
putain, sans même l'excuse du besoin, ce qui est bien meilleur.
Surtout ne m'allez pas imaginer exhortant au combat des
bataillons de vétérans aux lames émoussées. S'il est vrai que les
vieux céladons doivent se résoudre à alléger leur bourse avant
qu'une complaisante n'accueille leurs hommages, nombre de
jeunes coqs de la dernière couvée et de la meilleure prestance sont
prêts à louer les bons offices de galantes ; et la funeste quarantaine,
loin d'être pour la femme un obstacle à sa dissipation, est un atout
en sus. Les chers petits ! Ils se délectent plus à corrompre la
maturité qu'à flétrir l'innocence. Rétribuer une de leurs aînées
pour étancher le flot de leurs exaltations est une fantaisie qui chez
eux fait fureur. Si de surcroît la dame est mère, le mets n'en est que
plus goûteux.
En vérité, les hommes n'attachent vraiment d'importance qu'à
ce qu'ils ont cher payé. De celles qui se donnent tout cru, on
pense qu'elles ne valent pas grand-chose, puisqu'elles l'offrent avec
prodigalité. Celles qui vous coûtent, voilà celles que l'on aime, que
l'on cajole, ne serait-ce que par souci d'amortir sa mise... Mais
trêve de philosophie. Je préfère vous livrer quelques secrets
d'alcôve.
Mon premier rendez-vous fut un jeune homme de médiocre
stature : il m'arrivait juste à l'épaule, et je ne suis guère grande.
Rondouillard, une face joviale éclairée de beaux yeux d'un bleu
franc, il m'invite à dîner. L'esprit vif et pétillant — qu'on me le
donne à baptiser, je le nomme Scherzo — il avait la conversation
si plaisante et courtoise que j'en oubliai presque le pourquoi de
notre réunion.
Quand nous nous fûmes restaurés vint l'heure d'autres agapes.
Je l'augurais gourmand. Il s'avéra goulu.
À peine l'eus-je mignoté, le convive s'anime. Sous des dehors
paisibles, le petit homme révèle une fougue qui me déconcerte
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autant qu'elle me ravit. Il me bouscule, me jette sur le lit, sur ses
épaules ajuste mes jambes, m'enfourne dans le tireli une pièce de
carne coriace à souhait, et s'active avec une souplesse et une ardeur
que son embonpoint ne laissait présager. Il ne m'a pas plutôt
foutue qu'il me refout dans l'instant, et puis encore, et encore. Si
le vin aidant, je ne m'étais assoupie, il m'eût enlevée dans l'heure
sans débander pour une cinquième course.
Pardonna-t-il mon endormissement précoce ? Je l'ignore.
Profitant de ses ablutions, je déguerpis en tapinois à l'aube, après
qu'il m'eût déjà par trois fois présenté ses respects du matin.
Ce fut ensuite un jouvenceau dans la trentaine, de taille
moyenne, d'aimables proportions. Un visage d'ange aux yeux
candides, une peau de soie à rendre femme jalouse, le poil plus
doux encore, le teint bruni, le sein délicatement bombé comme
celui d'une pucelle, le ventre plat, la fesse rieuse, une odeur de
mâle affolante sur des allures d'enfant... Ce joli bouquet de
printemps couvait dans un nid d'herbes tendres un pigeonneau
palpitant d'impatience, tout humide d'émoi.
C'était pour mes talents oraux que le garçon m'avait mandée. Je
mis tout mon cœur à lui prodiguer ce qu'il attendait, que dis-je,
toute mon âme ! Je le suçai avec en bouche une eau de source
fraîche, puis un vieux marc ; lui soufflai le chaud et le froid avec une
conscience scrupuleuse. Il s'égara de mes lèvres à ma gorge, de ma
gorge à mes lèvres, sans réussir à démêler ce qui le contentait
davantage. Je conciliai les deux étreintes, enclosant de la bouche et
patinant de la langue ce que je comprimais entre mes seins. Il résista
longtemps avant que de se rendre. Il s'y résolut pourtant, avec des
sanglots et des plaintes qui donnaient à accroire qu'il se mourait ;
mais il revint bien vite au monde des vivants, et me dispensa mille
caresses qui dépassaient de loin les gratifications qu'on accorde à une
galante. Je repartis plus émue encore qu'enrichie.
Le lendemain, je recevais de lui une lettre enflammée. Il me
voulait toute une nuit, il était agité d'un trouble égal au mien. J'y
retournai — non, j ' y courus. Mais cette fois-ci, c'est avec un
sentiment d'imposture que j'empochai ses largesses. Au fait,
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saviez-vous que les filles de joie nomment ces écus si aisément
gagnés l'argent du diable?
Cette nuit-là, il ne se cantonna pas à ma bouche ou ma gorge.
Il prit bonheur de tout mon corps, et j'en trouvai autant que lui.
Je lui donnai maints spectacles qui l'enchantèrent. Ainsi, lui
prouvai avec un légume frais cueilli que les femmes peuvent se
passer des hommes. Je répandis sur lui les eaux de mon désir, de
belle mouille copieuse, et celles, plus odorantes, générées par trois
pintes d'un liquide que j'avais eu soin d'absorber avant notre
entretien ; car je voulais le voir se branler sous un déluge d'or, et
mêler à mon fleuve le ru de son plaisir. Je le reçus dessus le dos, le
flanc, le ventre. Je l'enfourchai. Il me soumit. Je fus à lui de toutes
les façons qu'il lui plut d'inventer, relevées de quelques trouvailles
de mon cru. Le sommeil et non la satiété interrompit nos joutes,
sans qu'il n'y eût ni vainqueur, ni vaincu.
Au petit jour, nous nous éveillâmes enlacés comme deux
amants de cœur. De ce m o m e n t , il ne fut plus question de
finances entre nous. Suis-je piètre catin !
D'autres suivirent, aucun aussi charmant. À ce jeu, ma science
du mâle s'accrut. J'appris à reconnaître la bête à son panache.
Lourde ou malingre, dolente, nerveuse, prétentieuse ou primesau-
tière, d'un paraphe plus ou moins élégant la queue signe l'homme.
Ils y ont de la distinction, ou pas ; et ne leur en déplaise, les plus
conséquentes ne sont point les meilleures.
Je me défie des trop e n c o m b r a n t e s machines. D'usage
malcommode, elles arrachent les portails qu'elles ne peuvent
franchir à leur aise ; et il est plus fréquent d'y mordre ou de s'en
étouffer, que de les faire se fondre de délices contre un palais câlin.
Mais à toutes sans discriminer, à celles qui s'éveillent au moindre
chuchotement comme aux lentes à émouvoir, je m'applique à
parler la langue qu'elles entendent.
Assez discouru plumes, passons aux encres : la qualité du
fluide aussi trahit l'auteur.
Certains, de sang pauvre sans doute, ont la semence claire et
toute liquide ainsi que petit-lait. D'autres, d'une blancheur d'œufs
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en neige, si consistante qu'elle colle aux doigts comme béchamel
au fond de la marmite. Aux souffreteux la teinte malsaine, trans-
lucide, du blanc d'œuf cru, aux cossus le gras laitage, aux indigents
l'eau à peine épaissie de farine... À évincer, ceux dont l'appendice,
enrhumé perpétuel, vous éternue au nez une morve gluante ; et les
avaricieux : ceux-là demandent à être langotés des heures, sans
s'occuper de la flûteuse, avant que de répandre chichement un
doigt de crème aigre.
Car le jaillissement est facteur de plaisir. C'est le flot de
champagne qui couronne la fête, l'alléluia qui enlève l'office, la
pluie de riz sur la mariée, la salve qui salue la victoire. Quelle que
soit la jouissance qu'on peut tirer de la ballade — je n'ose dire du
morceau ! on s'en repart frustrée si le dernier accord sonne faux.
Ce métier m'a appris à mieux considérer les hommes. Celui
que je n'aurais pas jugé a priori digne d'attention, je m'y arrête, je
le soupèse. Je le jauge à la mesure de l'intérêt, ce qui me laisse
loisir d'y découvrir des qualités cachées que j'eusse autrefois
occultées. Souvent, leur timidité me surprend, leur civilité aussi. Il
y a un dieu pour les putains : je n'attire, il me semble, que des
pratiques d'un commerce agréable. Et ma foi, à être vénale, je
cumule les euphories du corps et celles de l'esprit.
Une mésaventure, toutefois. Par l'entremise d'un tiers, j'eus
l'imprudence de m'engager un jour dans une affaire sans en
connaître le protagoniste. Je me présente à son hôtel, on m'intro-
duit auprès du maître du logis. Dieu, quel spectacle ! Devant moi,
vautrée sur un sofa, une masse de plus de deux cents livres,
surmontée d'une petite tête où affleuraient des yeux vagues. Une
bouche molle s'entr'ouvrait, pâteuse, sur des dents écartées. Une
angoisse m'étreint, je m'apprêtais à fuir, mais déjà le colosse
m'avait saisi la main et m'entraînait à son côté.
— Savez-vous mordre, madame ? me demande cette mon-
tagne. Surprise, j'acquiesce en bafouillant.
— Montrez vos dents, reprend le monstre. Et de la plus
détestable façon, il saisit mon menton entre ses doigts bouffis,
m'ouvre la bouche, s'y penche en soufflant une haleine effroyable,
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et entreprend de me sonder la mâchoire comme le plus vil des
maquignons.
J'esquisse un recul, peine perdue. 11 insère entre mes dents un
index puant, en täte la surface.
— Eh bien, allons-y! s'exclame-t-il en relâchant sa prise. La
grossièreté avec laquelle il me lance une escarcelle pansue me
sidère tant qu'elle annihile mon sursaut de révolte. J'enfonce cet
argent du diable (oh, qu'en cet instant le terme paraît bien choisi !)
dans mon giron et regarde mon maître du moment se dépouiller
d'une robe de chambre de satin douteux.
Avalanche de bourrelets, le voilà nu. Je réprime le rire qui me
monte au gosier.
Il s'est étendu à grand-peine, me tend son bras. Mordez !
m'enjoint-il. Je plante mes dents dans la couenne qui s'offre à ma
bouche. Point comme cela, profond, profond ! vocifère-t-il, il faut
que vous serriez avec les dents d'arrière, non celles de devant. (Je
reprends.) Oui, c'est mieux, appuyez plus à gauche, ainsi. Ah ça, je
ne sens plus assez du côté droit, assurez meilleure prise, tudieu !
Et le voilà qui dissèque et commente chacun de mes essais,
s'énerve, se fâche, me réclame plus de puissance, plus de surface,
pression plus équitable... Je souffre le martyre, j'ai la mâchoire qui
va se disloquer à force de se distendre pour crocher dans cet amas
de viande molle.
Il réclame mes soins sur toutes les parties de son vilain corps,
et pendant que je m'escrime, astique avec fébrilité un vermisseau
blafard qui rechigne à l'éveil.
Après bien des efforts de part et d'autre, il parvient à ses fins.
De toutes vos forces ! hurle-t-il, arrosant de trois gouttes les plis de
sa bedaine, tandis que j'écrase avec la véhémence de ma rancœur
le morceau de sein blet qui me tombe sous le croc.
Il s'ébroue à demi satisfait, regrettant déjà le pécule investi. Je
me sauve, la mâchoire endolorie et l'esprit obscurci d'une colère
mâtinée de dégoût.
Je ne peux vous narrer toutes mes aventures, je lasserai votre
patience. Selon le jour, je me fais mère pour dorloter, fillette pour
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être fessée, maîtresse pour asservir, esclave pour que tintent les
chaînes, cavale pour être montée, amazone pour combattre. Faute
de faire couler le sang, je me baigne dans des ruisseaux de foutre,
qui surpasse, dit-on, pour le teint, les vertus du lait d'ânesse. À qui
y met le prix, plus que le régal des sens ou les frissons de la
volupté, j'offre l'accomplissement d'un rêve inexprimé.
Vous me voyez donc, mon bon ami, rompue à chevaucher
sans selle. Vous ne manquerez pas de m'en punir. Mon cul a
d'ailleurs souvenance des boursouflures cuisantes que vous y infli-
geâtes naguère, avec un rameau d'olivier, symbole de la paix armée
entre nous.
À moins que je ne renonce à ces gains déshonnêtes et toutes
nos frairies, pour l'amour de cet ange dont tout à l'heure je vous
vantai les charmes ; car il a fait renaître en moi un mouvement du
cœur dont je ne me croyais plus capable, et qui parle plus haut
que les élans du ventre. Je crains qu'à son contact, en votre
libertine, trop puissante émotion ne tue la chiennerie.
Mais cet égarement-là, je doute que vous me le pardonniez.
Croyez néanmoins en l'assurance de mon indéfectible affec-
tion ; et quoi qu'il advienne, même si je commets cette ultime
folie que de devenir sage, souffrez de grâce, en souvenir de nos
débordements, que je demeure pour un long temps encore, votre
fidèle et très sincère amie.
XYZ