Ethos Discursif Et Image D'auteur
Ethos Discursif Et Image D'auteur
3 | 2009
Ethos discursif et image d’auteur
Michèle Bokobza Kahan et Ruth Amossy (dir.)
Édition électronique
URL : [Link]
DOI : 10.4000/aad.656
ISSN : 1565-8961
Éditeur
Université de Tel-Aviv
Référence électronique
Michèle Bokobza Kahan et Ruth Amossy (dir.), Argumentation et Analyse du Discours, 3 | 2009, « Ethos
discursif et image d’auteur » [En ligne], mis en ligne le 15 octobre 2009, consulté le 25 septembre
2020. URL : [Link] ; DOI : [Link]
Argumentation & analyse du discours est mis à disposition selon les termes de la licence Creative
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1
SOMMAIRE
Introduction
Michèle Bokobza Kahan
Autour des “scénographies auctoriales” : entretien avec José-Luis Diaz, auteur de L’écrivain
imaginaire (2007)
Ruth Amossy et Dominique Maingueneau
Comptes rendus
Introduction
Michèle Bokobza Kahan
haut, d’un droit d’interprétation non négligeable qui détermine beaucoup ses relations
avec le texte et avec son public.
7 L’étonnant dynamisme d’une réalité qui se transforme aujourd’hui sous nos yeux risque
de tout changer pour le meilleur et pour le pire. A l’ère de l’Internet et des nouveaux
produits éditoriaux comme les cédéroms ou les téléchargements en ligne, face au
déferlement des techniques et des nouvelles pratiques contractuelles, à l’explosion
internationale de la diffusion des œuvres, l’auteur, tel que nous l’avons défini, voit
parfois son identité juridico-littéraire jusque-là privilégiée se fondre tant dans une
collectivité auctoriale que dans un anonymat de type nouveau, issu de la création
d’œuvres « recomposées ». Sans doute, la recrudescence de travaux sur l’auteur est-elle
liée, en partie du moins, à l’angoisse que provoquent la dilution du nom d’auteur, la
perte de son autorité somme toute rassurante et la vulgarisation de la création ouverte
à tout vent. Nouveau moment de crise qui, comme les précédents dans l’histoire du
monde occidental depuis la Renaissance, conduit à une réorganisation sociale et
culturelle, source féconde de mutations et de transformations dans tous les champs
d’activité humaine.
16 Une volonté d’assainissement littéraire, d’une redéfinition de concepts tels que ceux
d’« auteur », « œuvre », « littérature », « critique littéraire », mène des auteurs comme
Mallarmé, Valéry, Proust, etc. à dénoncer la fabrique d’une image trompeuse et à
souligner l’artificialité d’un sujet maître de soi, de son destin, de son écriture. Liée au
procès intenté à la notion d’« autorité » politique et sociale, dans le contexte
catastrophique des deux guerres mondiales (Arendt 1951, Marcuse 1955),
l’interrogation de la critique littéraire de la seconde moitié du 20 e siècle porte sur les
implications idéologiques de l’auteur démiurge. La remise en cause de l’autonomie et
de la suprématie du sujet libère l’auteur, une fois de plus mais dans un tout autre
contexte, d’une pleine responsabilité en faisant planer par ailleurs les ombres de
l’inconscient et les forces inéluctables de la société remises à jour par la psychanalyse
et le marxisme. L’ère du soupçon détrône l’auteur dont l’unité brisée jette un doute sur
ses propres intentions, pour faire place à l’autonomie du texte, à la puissance du
langage et à la célébration de l’écriture. Or, aujourd’hui ces certitudes longtemps
partagées vacillent et un retour vers l’auteur s’opère.
17 Pour résumer, la naissance de l’auteur à l’aube du capitalisme occidental, comme sa
mise à mort trois siècles plus tard (Mallarmé, Blanchot, Valéry, Barthes) ne constituent
pas uniquement des points de repère essentiels dans l’histoire de la critique littéraire.
Ces moments forts qu’intensifie le verbe percutant d’écrivains (philosophes, poètes,
romanciers, théoriciens) reconnus, rendent compte également de l’acheminement
existentiel de l’homme occidental à la recherche d’une identité nouvelle dans un
monde de plus en plus hétéroclite et éclaté dont les frontières et les marques morales
autrefois mieux définies disparaissent progressivement. Indices de positionnement
idéologique, ces jalons articulent aussi un contexte social en mutation constante sur
des modes de représentations imaginaire et symbolique qui eux-mêmes nourrissent le
réel d’où l’œuvre émerge. De l’anonymat auctorial dans la société de l’ancien régime à
l’exhibitionnisme médiatique de l’auteur-personnage caractéristique d’une société de
spectacle, de l’omniscience du démiurge dans le texte réaliste à une désintégration
quasi-totale du sujet créateur à l’ère du soupçon, de sa mise à mort jusqu’à sa
résurrection spectaculaire dans le champ de la recherche actuelle, l’auteur dans son
apparition, sa présence, son absence et ses intrusions en pointillés (autant de mots qui
renvoient à des degrés divers d’investissement, d’implication, d’engagement et de
responsabilité à l’égard du texte qu’il écrit) se situe toujours entre les deux mondes du
réel et du fictif, toujours à la recherche d’« insignes » (Mallarmé 1890 [1965]) qui sont et
des faits et des représentations.
qu’à l’aune des plans du texte et de son producteur. Dans le champ du cinéma, des
réalisateurs et/ou des metteurs en scène comme Truffaut tombent à l’époque dans le
même piège en ouvrant une polémique sur la production et la propriété artistiques qui
ne s’appuie que sur les deux axes de l’auctorialité et de l’originalité (Caughie 1981). Ce
n’est qu’accessoirement que les dimensions sociologique et intertextuelle
apparaissaient. Une brève description du débat désormais classique mais ô combien
tenace, vise à souligner la dialectique autarcique qui le gouverne tout en montrant
combien les questionnements renouvelés sur les concepts d’autorité, d’intention,
d’omniscience et de créativité ont ressourcé les sciences humaines d’une vitalité
extraordinaire qui se répercute sur la pensée actuelle.
19 La première position, l’ancienne, demeure fidèle à l’histoire littéraire qui, on le sait,
tient le haut du pavé universitaire en France à l’heure précise où la Troisième
République investit la littérature d’enjeux politiques exceptionnels (Compagnon 1982).
La seconde position, moderne, ne s’intéresse qu’au texte et à sa littérarité. Les
démarches formalistes désacralisent l’image de l’auteur en réaction contre le
positivisme biographique et l’historicisme qui faisait de l’auteur un nouveau dieu. Dans
le prolongement du Formalisme russe (Todorov 1965), de la stylistique allemande
(Spitzer 1970), de la Nouvelle Critique française et suisse (Starobinsky 1961, Poulet
1952) et du New Criticism américain (Eliot, Empson, Frye), le structuralisme entend
séparer l’objet littéraire, le texte poétique, de la conscience subjective de son
producteur, pour mieux identifier les structures qui commandent les pratiques
narratives et linguistiques indépendamment des perceptions et des intentions
auctoriales. Il extirpe la littérature des spéculations biographiques et psychologiques
qui l’étouffaient au nom de l’intransitivité du récit fictionnel et de la neutralité du
langage soutenu par un « sujet vide en dehors même de l’énonciation qui le définit »
(Barthes 1967 [1984] : 66).
20 Si le positivisme des premiers demande à se référer au créateur comme vecteur d’une
intentionnalité et comme garant suprême du sens, en reliant sans médiation « l’homme
et l’œuvre », l’individu biographique et le monde fictionnel qu’il invente, le formalisme
des seconds se targue d’affronter la problématique élaboration formelle de l’œuvre et
son interprétation en interdisant tout brouillage de frontières entre textuel et réel et,
corollairement, en excluant totalement l’auteur de leur champ de recherche. Le
raidissement théorique pousse parfois les uns et les autres à se retrancher dans des
positions souvent paradoxales, et parfois même extrêmes.
21 Au nom d’une esthétique organique de l’œuvre et d’une vision idéaliste de la
littérature, la critique thématique proclame à l’instar de Proust la nécessaire
dissociation du moi poète (profond, intérieur, vrai) et du moi social (extérieur,
artificiel, mondain) et adopte l’idée d’une source créatrice responsable de l’édification
du texte et de sa cohésion globale. L’objectif consiste à rejeter les présupposés d’une
psychologie populaire, d’une intentionnalité et d’une préméditation consciente de
l’auteur, d’une part, et à penser l’écriture littéraire comme une activité détachée de son
environnement immédiat, institutionnel et technologique, d’autre part. Jean
Starobinski évoque la « naissance d’une nouvelle herméneutique, d’une nouvelle
exégèse, orientées vers la réalité psychique dérobée [de l’auteur] » (Starobinski 1989 :
77), vers ce que Georges Poulet nomme un « moi sans cause », c’est-à-dire une moi
créateur qui par « un acte d’annihilation [fait] son propre néant pour se donner un
être » (Poulet 1952 : 46). Dans ses études sur Mallarmé ou Proust, Jean-Pierre Richard
(1961, 1974) cherche à dégager une configuration thématique qui renvoie à « l’univers
imaginaire » du signataire de l’œuvre. Il s’agit pour les fondateurs de l’école de Genève
comme pour Richard d’explorer un espace scriptural où se dit avec prédilection
l’inconscient d’un écrivain donné, et qui le désigne plus sûrement que toute donnée
biographique.
22 Les structuralistes marxistes s’inscrivent dans une vision quelque peu similaire de la
création littéraire lorsqu’ils transforment l’écrivain en l’incarnation d’un sujet collectif
dont il serait l’expression. Pour Lucien Goldmann, l’auteur devient l’interprète
privilégié de la conscience collective, le porte-parole et/ou la conscience des forces et
des affects d’un groupe, une « structure mentale cohérente correspondant à une vision
du monde » (Goldmann 1964). Le problème est que collective ou individuelle, l’idée
d’une conscience cachée et secrète de l’auteur demeure un concept labile qu’il est aisé
de fondre au gré des analyses dans la personne même de l’auteur. De plus, cette idée
maintient un rapport de sujétion d’un texte à son créateur. Les critiques thématique et
marxiste demeurent enfermées dans la problématique qu’elles prétendent résoudre.
S’appuyant chacune à leur manière sur une « vision du monde » comme principe de
structuration du roman, elles posent la subjectivité de la conscience créatrice comme
principe majeur de leur démarche et délèguent, par le biais de l’inconscient ou des
forces sociales, un pouvoir considérable à l’auteur, cet être exceptionnel qu’elles
souhaitaient oublier pour mieux réfléchir les uns sur la création littéraire, les autres
sur les forces du marché.
23 Isolant l’espace textuel pour explorer les structures et les stratégies narratives mises en
œuvre dans un récit, la narratologie, quant à elle, entend se démarquer de la querelle
de l’auteur. L’analyse en termes de « points de vue », de « voix », d’ « instance
narrative » et de « narrateur » lui permet de parler de l’œuvre sans passer par la
personne de l’auteur. Lorsque Wayne C. Booth recourt à la fois à la rhétorique pour
penser la communication littéraire et aux notions désormais célèbres de l’« auteur
implicite », du « narrateur digne de confiance » et du « narrateur non fiable », il
propose de reconstituer le sujet susceptible de prendre en charge le récit à partir des
éléments de l’oeuvre (Booth 1961). Loin d’être identifié à la personne biographique qui
s’exprime ailleurs, l’auteur implicite est sans aucun doute une instance de papier qui se
compose d’une sélection de données et de l’organisation textuelle. Tout en délimitant
son champ d’investigation à l’espace discursif de la fiction, Booth n’ignore pas (comme
le montre l’article « Métalepse et image de soi de l’auteur dans le récit de fiction » dans
le présent numéro) le rapport de réciprocité permanent et dynamique entre le texte et
son hors-texte (Booth 2005).
24 La notion d’auteur implicite suggère en filigrane dans le texte de fiction la présence
d’une figure d’auteur, ce que Booth appelle « the second self » de l’auteur, mais de quoi
s’agit-il exactement ? L’auteur implicite se réfère-t-il au bout du compte au narrateur
premier du récit ou bien à la personne biographique qui signe le livre ? C’est la question
de Gérard Genette qui doute de la nécessité d’une notion supplémentaire susceptible de
brouiller un peu plus le débat par un surcroît terminologique superflu (Genette 1983).
Ce dernier n’a pourtant pas peu contribué à l’enrichissement souvent rabelaisien du
jargon théorique. C’est contre ce péché que se dressent des théoriciennes du discours
de fiction comme Käte Hamburger (1986 [1957, 1968]) et, à sa suite, Ann Banfield (1995
[1982]), pour ne citer que les plus connues. Elles dénoncent l’usage du terme si usité de
« narrateur » et démontrent sa caducité dans les récits de fiction à la troisième
institution même si cela a lieu sous les formes les plus honorables comme c’est le cas.
[…] »1. Qu’elle soit sincère ou stratégique, la revendication de l’absence et du retrait
produit une image qui peut se modifier au fil du temps et des publications. Melliandro
Galinari montre ici même comment l’auctorialité naît au cœur d’un processus complexe
d’énonciation à partir de contrats tacites de communication. Son analyse étaie le fait
que le lien entre l’image et l’œuvre ne se rompt pas : célèbre ou rêvant de l’être,
humble ou arrogant, l’auteur construit toujours une image de soi dès lors qu’il signe un
livre. C’est dans une perspective similaire que Sylvie Ducas relie le renouveau de la
figure auctoriale dans les autofictions contemporaines à d’autres formes de négociation
de l’écrivain (Rouaud et Michon) dans son rapport à l’écriture et au champ littéraire
contemporain.
36 La problématisation de la notion d’« image d’auteur » désigne donc l’indissoluble
relation entre les trois dimensions du social, du biographique et du textuel, ce qui la
rapproche univoquement de la notion d’ethos telle que nous l’avons décrite. Une
difficile négociation s’opère entre les multiples configurations imaginaires et leurs
porte-parole présupposés (auteur et lecteur). Aussi, en concentrant ses efforts sur la
question de l’importance de savoir qui parle dans le texte littéraire, Foucault a-t-il le
mérite d’avoir suggéré ces deux points essentiels. Les quelques lignes où il esquisse une
histoire sociologique de l’auctorialité montrent d’emblée l’importance du statut de
l’auteur dans le champ littéraire pour la construction d’une image d’auteur et offrent
une assise théorique sur laquelle l’analyse du discours a pu s’appuyer :
le fait que l’on puisse dire « ceci a été écrit par un tel », ou « un tel en est l’auteur »,
indique que ce discours n’est pas une parole quotidienne, indifférente, une parole
qui s’en va, qui flotte et passe, une parole immédiatement consommable, mais qu’il
s’agit d’une parole qui doit être reçue sur un certain mode et qui doit, dans une
culture donnée, recevoir un certain statut. (Foucault 1994 [1969] : 798)
37 Penser l’auteur en termes de producteur de discours institutionnellement reconnus
comme littéraires ouvre la voie à une réflexion globalisante sur la spécificité de l’œuvre
littéraire et, partant, sur la légitime reconnaissance de son signataire et sur la
nécessaire responsabilité qu’il se doit d’endosser. Mais parce que le propre de la
communication littéraire de type fictionnel repose sur l’inévitable exclusion dans le
texte de celui qui en est la source, mieux vaut parler, conseille Foucault, en termes de
fonctions pour localiser ce par quoi passe la voix de l’œuvre. Or cette voix ne se situe
pas uniquement dans l’œuvre : « La fonction auteur est caractéristique du mode
d’existence, de circulation et de fonctionnement de certains discours à l’intérieur d’une
société » (ibid.). L’auteur ne représente pas la source de l’œuvre mais l’un des moyens
par lesquels l’œuvre signifie et la construction de son image est tout aussi dépendante
de l’œuvre et de son statut dans la société que celle-ci dépend de l’image d’auteur qui
en émane, et ces opérations « varient selon les époques et les types du discours »
(Foucault 1994 [1969] : 801). Enfin, l’une des particularités du discours de fiction est de
comporter « une pluralité d’ego ». Tout en insistant sur l’idée d’une fonction auteur qui
serait déconnectée d’un individu, d’un nom particulier, pour devenir un concept à
partir duquel il serait possible de déterminer la spécificité d’un discours, Foucault pose
donc le doigt sur les questions les plus brûlantes de l’auctorialité. S’il n’aborde pas
franchement le problème du discours de type fictionnel, Foucault a néanmoins le
mérite de nous convaincre que tout l’intérêt réside dans la compréhension profonde
d’une réalité multiple.
identitaire de celui qui est à la source de l’énonciation. Cette image de soi est un effet
de l’énonciation : elle se situe dans le dire aussi bien, et plus encore, que dans le dit, si
bien que le locuteur n’a pas besoin d’exprimer son moi, de parler de soi ni même
d’inscrire explicitement sa présence dans le discours pour projeter un ethos. Celui-ci
s’impose même en l’absence de première personne ou de marques patentes de
subjectivité. Ainsi défini, il remplit une fonction centrale dans la communication. En
effet, il contribue à modeler le rapport qui s’établit entre l’allocutaire et le locuteur –
en l’occurrence, dans la fiction littéraire, entre le lecteur virtuel et l’« auteur ». C’est
par ce biais particulier, et bien délimité, de la construction d’une image verbale de sa
personne que l’ethos permet de reprendre la question de l’auctorialité dans le texte
fictionnel, où il doit être analysé dans ses rapports complexes et souvent
problématiques avec les ethè discursifs que produisent les narrateurs et les personnages
dans leur discours. C’est dans cette perspective que Michèle Bokobza Kahan propose
une étude des métalepses qui fracturent le récit de fiction pour mieux mettre en
lumière la spécificité de la relation causale qui unit l’auteur à son œuvre. C’est à partir
de ces mêmes prémisses que Jürgen Siess défend l’idée que le texte dramatique, activé
par le lecteur seul, ne confronte celui-ci qu’aux personnages et à leur dialogue, et qu’il
n’y a pas de place pour une instance auctoriale dans le discours dramatique.
41 Y a-t-il place, ou nécessité, de rechercher derrière l’ethos discursif du ou des narrateurs
qui participent de l’espace intra-diégétique de la fiction, un autre ethos, celui de
l’auteur dont le nom apparaît sur la couverture ? Quel est le bénéfice que procure la
prise en compte d’un « ethos auctorial » qui, dans un dispositif d’énonciation complexe,
se situerait derrière les ethè discursifs appartenant au monde de la fiction ? Ce sont ces
questions qu’on se propose ici d’explorer sous des angles divers, tout en confrontant les
travaux centrés sur la notion d’ethos, c’est-à-dire d’image discursive, à ceux qui
investiguent principalement des problématiques connexes, comme l’expression du moi
dans ses avatars textuels et historiques, ou les modalités qu’impriment les codes
ambiants aux possibilités de se dire écrivain dans la fiction. L’hypothèse fondatrice de
l’ensemble des travaux réunis ici que nous soumettons au lecteur critique, est que l’
ethos, constitutif de toute relation d’échange, représente un concept d’une fécondité
rare pour une réflexion sur l’image d’auteur de textes fictionnels.
BIBLIOGRAPHIE
Loin de prétendre à l’exhaustivité, la bibliographie qui suit dépasse toutefois la seule liste des
ouvrages cités dans l’introduction pour proposer une grande partie des travaux publiés sur la
question de l’auteur depuis les années 1980. Pour la compléter, je renvoie à celle établie par
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Wandor, Michelene. 2008. The Author is Not Dead, Merely Somewhere Else (New-York : Macmillan)
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Woodmansee, Martha. 1984. « The Genius and the Copyright: Economic and Legal Conditions of
the Emergence of the ‘Author’ », Eighteenth-Century Studies 17/04, 425-448
NOTES
1. [Link]/mondalire/Sartre
INDEX
Mots-clés : analyse du discours, auctorialité, auteur, ethos, fiction, image d’auteur
Keywords : author, authorship, author’s image, discourse analysis, ethos, fiction
AUTEUR
MICHÈLE BOKOBZA KAHAN
Université de Tel-Aviv, Département de Français, ADARR
Dominique Maingueneau
1 Quand on veut étudier la notion d’« image d’auteur », on se heurte a priori à trois
difficultés :
- Comme le souligne la syntaxe, cette notion mobilise non pas une mais deux
problématiques : celle de l’auteur, et celle de l’image d’auteur. La solution de facilité
consiste à se focaliser sur l’image, en prenant l’auteur pour une donnée stable.
Malheureusement, il n’en est rien : on est bien obligé de se demander de quelle instance
l’image d’auteur est supposée être « l’image ».
- Si la notion d’auteur est établie depuis longtemps dans le vocabulaire de la théorie
littéraire1 et a fait l’objet d’intenses réflexions, celle d’image d’auteur est récente.
Certes, on n’a pas manqué d’employer çà et là l’expression « image d’auteur », quoique
plutôt sous la forme « l’image de tel auteur dans tel lieu et/ou à telle époque », mais ces
études étaient menées du point de vue de la réception. Les questions que l’on peut
poser aujourd’hui à partir de la notion d’image d’auteur étaient auparavant dispersées
dans diverses rubriques de l’histoire littéraire et n’étaient pas intégrées dans un cadre
théorique cohérent.
- La problématique de l’image d’auteur, mais aussi et surtout celle de l’auteur, se sont
développées presque exclusivement sur des corpus littéraires. Il n’est donc pas évident
d’en traiter dans une perspective plus large d’analyse du discours.
2 Autant dire que le texte qui va suivre ne prétend pas développer une théorie
constituée, mais mettre en place un certain nombre de repères.
En analyse du discours
9 En matière de réflexion sur l’auteur l’analyse du discours souffre d’un déficit certain.
Dans leur grande majorité, ceux qui s’en réclament ont éludé la fameuse question posée
par Michel Foucault à la fin des années 1960 (« Qu’est-ce qu’un auteur ? »). Pourtant,
une analyse du discours qui assume pleinement la diversité des genres de discours ne
devrait pas éluder cette question, qu’elle rencontre sans cesse.
10 La réticence des analystes du discours peut se comprendre, si l’on considère les
conditions dans lesquelles s’est développé leur champ de recherche.
11 Je n’insisterai pas sur les recherches menées en Amérique du Nord, où ce sont de
manière privilégiée les corpus conversationnels qui ont été pris en compte ; pour ce
type de corpus l’analyste peut avoir l’impression que la question de l’auctorialité est
dépourvue d’intérêt : les locuteurs sont là, en chair et en os, les paroles qui sortent de
leur bouche sont leurs paroles. Ici l’auteur s’absorbe dans le locuteur.
12 En revanche, le déficit de réflexion sur l’auctorialité peut sembler plus surprenant
dans l’analyse du discours européenne, et surtout francophone, où l’on accorde une
grande importance aux corpus écrits.
13 On pourrait expliquer cette réticence par le fait que l’analyse du discours, dans la
mesure où elle a occupé les corpus laissés libres par les facultés de lettres
traditionnelles, a largement évité aborder des types de discours comme le discours
littéraire, religieux ou philosophique, domaines où la question de l’auctorialité est
difficilement éludable.
14 Mais il est aussi permis de se demander si la problématique de la polyphonie
linguistique, et plus largement tout ce qui tourne autour de l’hétérogénéité ou de la
modalisation, n’a pas fait obstacle à une réflexion sur l’auctorialité. Ces travaux posent
en effet la question de la pluralité des sources énonciatives, mais en demeurant dans un
espace linguistique. Ce faisant, ils se placent dans le prolongement de certains
présupposés de la linguistique moderne, qui préfère l’oralité et souscrit spontanément
à la méfiance que Socrate exprimait dans le Phèdre à l’égard de l’écriture : un écrit n’a
pas de père pour l’assister. De fait, par nature un écrit a un auteur, pas un locuteur.
L’auctorialité vient miner la transparence du langage, elle excède la stricte
communication linguistique.
judiciaire peut concerner tout aussi bien des énoncés, comme on le voit dans ces deux
exemples pris au hasard sur Internet :
Titre sur Internet :
– « Ligue 1 : l’auteur des propos racistes sera jugé le 18 mars. »
[[Link] consulté le 31/10/08]
– « Lors du procès devant les assises des Alpes-Maritimes, au mois de février 1994,
les graphologues Florence Buisson-Debas et Gilles Gessner, assermentés auprès du
tribunal de Nice, ont affirmé que Ghislaine Marchal était bien l’auteur de la phrase
fatale. »
[[Link] consulté le 31/10/08]
16 Ici « la phrase fatale » ou « les propos racistes » ne sont pas envisagés comme des
entités linguistiques seulement mais au même titre que des coups de couteau ou un
vol : il s’agit d’imputer une responsabilité dans un cadre judiciaire.
17 Mais la notion d’auteur qui nous concerne ici n’est pas à proprement parler d’ordre
judiciaire – même si elle renvoie elle aussi à une origine et une responsabilité –, mais
d’ordre textuel. Le problème est alors de savoir à quelles conditions un texte est
susceptible d’avoir un « auteur ». A l’évidence, on dira difficilement qu’une
conversation a des « auteurs » : on préférera parler de « participants ». Une production
textuelle, semble-t-il, n’est « auctorisable » que si elle fait l’objet d’une re-présentation
qui permet de l’appréhender de l’extérieur, comme un tout. Ce qui n’est pas le cas dans
un échange verbal en cours. Il y a « auctorisation » si l’énoncé, fût-il oral, est délimité
et introduit dans un espace où il y a nécessité de déterminer une attribution parmi un
ensemble d’origines possibles, une responsabilité. Dans ce terme se mêlent intimement
assignation d’origine (X est la cause de l’énoncé) et dimension éthique (X doit pouvoir
« en répondre »).
18 La seconde restriction fait passer le terme « auteur » du fonctionnement relationnel au
fonctionnement référentiel. La problématique de « l’image d’auteur » ne vaut que pour
le second. Le fonctionnement « relationnel » institue en repère le texte produit :
l’auteur de ce tract, de cette lettre, de ce manuel, de cet article... En revanche, le
fonctionnement « référentiel » autonomise syntaxiquement l’auteur : « l’auteur d’un
tract publicitaire » n’est pas, sauf situation exceptionnelle, « un auteur », pas plus
qu’un percepteur qui écrirait beaucoup de lettres aux contribuables qui relèvent de sa
compétence. Le Trésor de la Langue Française met en évidence cette restriction, qu’il
aggrave même, en restreignant les domaines pour lesquels l’auteur s’autonomise :
[Sans compl. de n., absol. ou suivi d’un adj. déterminant l’orig., le genre, la qualité
de l’auteur]
1. LITTÉRATURE
a) Celui ou celle dont la profession est d’écrire des romans, des pièces de théâtre,
des œuvres d’imagination en vers ou en prose. Synon. écrivain, romancier,
dramaturge.
19 Ainsi, alors qu’il n’y a aucune difficulté à dire par exemple qu’une « image d’auteur »
est attachée à quelqu’un qui écrit des ouvrages religieux, politiques, philosophiques...,
il semble, comme le montre le TLF, que le fonctionnement référentiel soit plutôt
focalisé sur les producteurs de littérature. On notera cependant que, dans l’usage,
« auteur » et « image d’auteur » s’appliquent aussi à diverses sortes de producteurs
esthétiques : photographes, cinéastes en particulier (on parle ainsi de « film d’auteur »)
… Tout se passe donc comme si « l’auteur » et « l’image d’auteur » tendaient à se
spécialiser dans la sphère esthétique.
20 Pour autant, il reste à déterminer où passe la frontière entre les deux fonctionnements,
à partir de quand « l’auteur de X » devient « un auteur » tout court. On est tenté
d’invoquer un critère comme la qualité, comme semble le faire G. Leclerc :
Pour être considéré comme un auteur, le sujet énonciateur doit avoir donné à ses
paroles, à son texte, une marque propre qui les distingue des énoncés courants, des
propos de la vie quotidienne. L’œuvre textuelle est un énoncé « original »,
innovationnel, qui, à la différence des poncifs, des clichés, des stéréotypes, des idées
reçues, renferme une « idée neuve », inédite, jamais dite dans la culture (1998 :
50-51).
21 Mais on ne voit pas pourquoi un producteur peu original ne serait pas un auteur. En
fait, il semble bien qu’ici deux acceptions d’« auteur » interfèrent. L’une réfère plutôt à
un statut social ; un homme politique, par exemple Valéry Giscard d’Estaing 4, a beau
avoir publié au cours de sa carrière quelques ouvrages politique et autobiographiques,
voire un roman5, on le catégorisera difficilement comme « auteur », sans complément
du nom. L’autre acception implique une évaluation, indépendamment de tout statut
social : elle ne vise que le « véritable » auteur, dont la forme accomplie est le « grand
auteur », susceptible de figurer dans une anthologie à l’usage des établissements
scolaires.
22 Ce que le producteur de littérature a de singulier c’est qu’il prétend se qualifier par la
seule production de textes. En revanche, un homme politique, un prêtre ou un savant
ne sont pas censés faire de la production de textes l’essentiel de leur activité. Il suffit
d’ailleurs de considérer un discours voisin, le discours philosophique, pour voir que
sous certains aspects il diffère sur ce point du discours littéraire, alors même que nul ne
contesterait au philosophe une image d’auteur. En particulier, la relation entre
« l’homme » et « l’œuvre » y apparaît différente. En témoigne le fait que le discours
philosophique est réticent à l’égard de la pseudonymie, de la mystification, bref de tous
les jeux sur l’auctorialité auxquels se livrent les écrivains. En outre, les écrivains ont
des existences souvent chaotiques, souvent sans rapport évident (en fait, c’est tout l’art
des analystes de montrer la cohérence cachée) avec leur œuvre. A ces deux traits les
auteurs philosophiques ne souscrivent pas : en règle générale leurs textes ont un
répondant qui renvoie à leur personne, pas un pseudonyme6, un responsable devant
l’humanité, et leur vie ne cesse d’essayer de se mettre en conformité avec les règles qui
régissent leur univers de pensée. Le comble est atteint quand, comme dans la
philosophie antique, la notion de doctrine ne distingue pas entre doctrine
philosophique et art de vivre. Les biographies des philosophes attirent donc moins que
celles des écrivains. Cela se vérifie aussi au niveau de l’exégèse des œuvres : la
démarche qui consiste à mettre en relation les événements de la vie personnelle et les
fictions (Du Bellay déçu par Rome et écrivant Les regrets, Molière jaloux d’Armande
Béjart, Lamartine écrivant « Le lac » après la mort de la femme aimée…), est
périphérique en philosophie. Les spécialistes se plaisent d’ailleurs à croire qu’il n’est
nul besoin de s’intéresser à la vie des philosophes. Peu de spécialistes de littérature
diraient de leur écrivain préféré ce que dit G. G. Granger au début d’un livre consacré à
Wittgenstein :
Le personnage d’un philosophe n’est certainement pas ce qui importe, et je
laisserais volontiers de côté toute anecdote, n’était la curiosité invincible que
chacun nourrit à l’égard des détails concrets touchant le caractère et la vie de ceux
dont il admire les œuvres (1990 :17)7.
construisent une « image d’auteur » qu’il peut gérer. Dès lors, on comprend la stratégie
de nombreux écrivains des XVIIe ou XVIIIe siècles qui dans leur préface font mine de ne
pas être l’auteur de leur texte, d’être eux-mêmes ce tiers qui accrédite le texte
(Herman, Kozul, Kremer 2008).
30 On peut envisager plusieurs étapes dans l’émergence d’une figure d’auctor :
31 (1) En deçà, on a affaire à des auctorialités qu’on pourrait dire « ponctuelles », où un
producteur – individuel ou collectif – se donne comme le répondant (fût-il anonyme ou
pseudonyme) de textes qui restent dans leurs lieux, sans définir un Opus. C’est le cas à
des titres divers du journaliste qui signe des faits divers ou des reportages dans divers
périodiques, du chef de service qui adresse du courrier à ses subordonnés, du prêtre qui
fait un sermon chaque dimanche, etc.
32 (2) Quand il y a constitution d’une figure d’auteur par le producteur lui-même, cela
peut se faire de deux manières : soit il produit un ou plusieurs textes dans des genres
qui le qualifient comme « auctor » potentiel (un roman par exemple, ou un essai) ; soit
il rassemble des textes dispersés pour les convertir en Opus : c’est le cas du journaliste
qui regroupe des chroniques parues dans des journaux, du prédicateur qui publie un
choix de ses sermons, etc. Mais ce regroupement peut également être opéré par un
tiers, ou parfois par la coopération du producteur et de tiers. La situation est
évidemment très différente quand le producteur est mort ou qu’il est dans l’incapacité
d’intervenir. Certains tiers peuvent alors construire, faire émerger des auteurs, ou tout
simplement modifier leur image, s’ils sont déjà constitués. Le cas extrême est celui
d’ » auctores » qui ne sont devenus tels que par l’intervention de tiers qui, partant du
postulat qu’ils étaient des « auctores », leur ont construit un Opus : ainsi Blaise Pascal.
33 Prenons le cas d’un homme politique. Il est le « répondant » de chacun de ses textes,
mais cela ne le qualifie pas nécessairement pour être « auctor ». Pour être tel, il
faudrait que ces textes deviennent les composants d’un Opus. Or la plupart des textes
d’un homme politique, surtout quand ils sont au gouvernement, relèvent de routines et
ne sont que l’expression d’une politique définie ailleurs. Il y a néanmoins des
circonstances où l’homme politique est censé s’exprimer en son nom, au sens fort. Cela
ne fait aucun doute, par exemple, pour l’Appel du 18 juin du général de Gaulle. Le
caractère singulier d’un événement de parole augmente évidemment ses chances
d’appartenir à un Opus. Dans ces conditions, les vœux adressés à la nation chaque
Premier de l’an par le Président de la République ne relèvent pas a priori d’un Opus ;
mais une décision éditoriale, en particulier si on veut publier les » œuvres complètes »
du Président, peut toujours convertir ces vœux en composants d’un Opus 10.
34 (3) Il faut ensuite distinguer la situation de l’» auctor » en puissance, qui est identifiable
mais qui passe inaperçu, et celle de l » auctor » identifié, le seul qui aura une « image »
puisque le seul qui entre en interaction avec d’autres instances que lui-même. Un
roman, un essai, un livre d’histoire dont personne ne parle ne font pas accéder
réellement l’auteur à une image. Mais tout est question de degré ; sur ce point la nature
des tiers impliqués joue un rôle essentiel. Un recueil de poésie publié à compte d’auteur
et dont ne parle que l’entourage immédiat du producteur lui confère une qualité
d’« auctor » extrêmement faible ; en revanche, un essai qui est publié par un grand
éditeur, recensé par divers magazines et qui conduit son auteur dans un studio de
télévision confère un fort coefficient d’« auctorité ».
35 A la limite, on peut concevoir qu’un « auctor » prestigieux intègre à son Opus un
ensemble de textes d’autres « auctores », pour peu que cet ensemble exprime un point
de vue personnel. C’est le cas par exemple s’il publie une anthologie des « cent plus
beaux poèmes de la littérature française ». Le caractère prépondérant du point de vue
personnel de celui qui a sélectionné les textes l’emporte ici largement sur le fait que ces
textes ne sont pas de lui. Ce type d’anthologie est très différent d’une anthologie
destinée à l’enseignement secondaire, dans laquelle les auteurs du manuel doivent se
présenter comme les médiateurs d’une institution extrêmement contraignante. Dans ce
cas, il leur est pratiquement impossible d’accéder au statut d’« auctor ».
36 (4) Certains auteurs accèdent même au statut d’auctor majeur : leur figure est si
saillante que l’on publie des textes d’eux qui n’étaient pas destinés à être publiés :
brouillons, correspondance privée, devoirs d’écolier, carnets, journaux… Foucault avait
souligné ce point :
le nom « Mallarmé » ne se réfère pas de la même façon aux thèmes anglais, aux
traductions d’Edgar Poe, aux poèmes, ou aux réponses à des enquêtes ; de même, ce
n’est pas le même rapport qui existe entre le nom de Nietzsche d’une part et d’autre
part les autobiographies de jeunesse, les dissertations scolaires, les articles
philologiques, Zarathoustra, Ecce homo, les lettres, les dernières cartes postales
signées par « Dionysos » ou « Kaiser Nietzsche », les innombrables carnets où
s’enchevêtrent les notes de blanchisserie et les projets d’aphorismes. (1969b : 35)
37 Certains des genres que cite ici Foucault sont des œuvres au sens fort (poèmes pour
Mallarmé, Zarathoustra, Ecce homo pour Nietzsche), ou des œuvres inabouties
(autobiographies de jeunesse) ; d’autres sont des textes qui contribuent au travail de
« réglage » ou de « figuration » du producteur (Maingueneau 2004) : traductions,
réponses à des enquêtes, articles philologiques ; d’autres enfin n’ont pas été conçus par
le producteur comme destinés à sortir de la sphère privée : carnets, dissertations,
thèmes anglais. Pour ces « auctores » majeurs, ce sont des décisions éditoriales fondées
sur des opérations interprétatives qui font que tel ou tel genre par nature exclu par le
créateur de la publication, va contribuer à son image d’auteur.
38 Force est donc de prendre acte de la distorsion entre le foisonnement des formes
d’auctorialité (tout genre de texte a un auteur-répondant et l’ethos correspondant) et
l’extrême restriction des individus susceptibles d’être « auteurs-auctores », associés à
une « image d’auteur ».
autour d’un nom propre et qui se pose en source et en garant d’un ensemble cohérent
de textes censés exprimer sa « personnalité ». Pour autant, il apparaît difficile de dire
qu’une marque est un auteur. Déjà, on notera que l’unité des textes dont la marque se
pose en responsable est indépendante de l’identité des employés qui sont en charge de
sa communication externe. De plus, indépendamment des difficultés soulevées par le
fait qu’une marque n’est pas à proprement parler un humain, la dissociation entre la
marque et le producteur effectif des textes, en l’occurrence l’agence de publicité,
semble problématique (en fait, il peut s’agir de diverses agences, en fonction de
contrats qui sont renégociés régulièrement). L’agence de publicité elle-même peut
utiliser des employés différents tout en restant la même agence. Si la notion d’Opus
implique tacitement l’existence d’une entité douée d’un « point de vue », d’une
« conviction », d’un « style », ce qui fait obstacle à ce qu’une marque soit un « auctor »,
c’est le fait qu’elle ne soit pas arrimée à l’unité imaginaire d’une conscience et d’une
histoire dont les textes seraient « l’expression ». En revanche, rien n’empêche tel(s) ou
tel(s) individu(s) travaillant pour l’agence de publicité, voire l’agence, d’accéder à un
statut d’ » auctor », dès lors qu’ils sont identifiables comme personnalités créatrices
dans un espace de production symbolique.
41 A présent, qu’en est-il de l’homme politique qui n’écrit pas lui-même ses discours ?
Comme la marque commerciale, il n’est pas le producteur de son texte. La différence est
néanmoins nette entre les deux cas de figure. Le texte de l’homme politique aurait pu
être écrit par lui, il exprime sa ligne politique et il le profère en personne 11. En
revanche, la publicité se caractérise par son éloignement des producteurs qu’elle fait
travailler. Dans un domaine comparable, celui de la haute couture, on fait
habituellement la distinction entre l’auteur, à savoir le créateur qui a dessiné la
collection, et la marque pour laquelle il travaille : « Karl Lagerfeld pour Chanel ».
42 En fait, le cas de la publicité électorale nous montre que la notion de « point de vue »,
voire de « conviction » ne suffit pas : il faut aussi une prise en charge directe. Une
publicité qui fait la promotion d’un candidat à une élection fait de ce dernier non un
locuteur mais une sorte de personnage, qui recourt éventuellement au discours direct.
Aux USA, à la fin des spots de la campagne présidentielle on entend la voix du candidat
qui dit « I am X (G. Bush, J. Kerry, B. Obama...) and I approve this message ». Ce faisant,
le candidat affirme que ce spot exprime son point de vue, mais il ne se pose pas comme
sa source, il n’en est pas le répondant.
43 Nous avons suggéré que, dans certaines conditions, une agence de publicité pouvait
accéder au statut d’auteur. Mais cela n’est possible que si l’on donne un statut aux
entités collectives. A cet égard, on peut penser que des groupes tels que les partis
politiques ou les mouvements littéraires sont dans une situation plus propice.
44 Leurs textes, produits d’une élaboration collective négociée, sont au terme du
processus attribués à un auteur indivisible. Plus précisément, il faut distinguer deux
cas très différents : a) celui où les individus qui participent à l’élaboration
appartiennent à une « communauté de conviction » forte ; b) celui où l’on cherche à
aboutir à un compromis qui préserve la diversité des instances négociantes : ainsi les
syndicalistes négocient-ils des motions de synthèse. Ces textes de compromis
maintiennent une hétérogénéité, même s’ils sont assumés par une communauté à
laquelle appartiennent les divers intervenants (le syndicat X, le parti Y). Dans un texte
de « synthèse », le lecteur expert est en effet capable de repérer les apports respectifs
de chacun. Voici un document significatif, qui émane d’une section du « Nouveau Parti
Socialiste » ; nous avons mis en italique le passage qui nous intéresse ici.
27 novembre 2005 par NPS29
Chers camarades,
Il appartient à chacun d’entre vous de se faire librement et en connaissance de
cause son jugement. C’est pourquoi, maintenant qu’il est définitif nous vous
adressons ci-joint le texte intégral de la motion de synthèse issu de la Commission
des résolutions. [à télécharger ci-après] Comme vous le savez, le NPS avait un
mandat de négociation, voté par l’AG des délégués qui portait sur les quatre points
majeurs que nous avions défendu tout au long des débats du Congrès : - L’Europe et
la mondialisation - Les questions économiques et sociales - Les institutions et la
démocratie - La rénovation
Dans le texte que nous vous adressons vous trouverez en fond grisé les amendements que
nous avons fait inclure lors des six heures de discussion. En annexe nous avons collationné
selon nos quatre grands thèmes les différents amendements pour vous permettre de mesurer
l’ampleur et la cohérence des modifications obtenues par rapport aux orientations que nous
avons défendu [sic] dans les débats du Congrès. Ce sont ces avancées qui nous ont
conduit en conscience à voter à une très large majorité d’entre nous la synthèse.
Vous comprendrez aussi que nous ne souhaitons pas davantage entrer dans une
polémique dont nous ne voyons pas qui elle sert, en tous cas certainement ni le NPS
ni le PS.
Nous nous contenterons d’affirmer pour ce qui nous concerne que notre souci
majeur est de préserver, dans le respect d’une démarche collective, qui pour avoir
ses contraintes a aussi sa force et sa légitimité, notre unité et donc la continuité du
NPS.
Bien des combats restent à poursuivre dans la durée, et nous avons besoin, pour les
mener de rester unis, cohérents et respectueux entre nous.
Dans l’attente de vous revoir,
Amitiés socialistes.
Henri Emmanuelli, Vincent Peillon, Benoît Hamon, Pascal Cherki, Renaud Lagrave,
Jean Guérard, Jean Louis Carrère, Pascal Terrasse, Gilbert Roger, Jacques Rigaudiat,
Delphine Mayrargues, Régis Juanico, David Assouline, Isabelle Thomas, Michel
Vergnier, Germinal Peiro, Isabelle Martin, Christian Martin, Philippe Darriulat, Josy
Pouyeto, Membres de la Commission de résolution.
Site : « Pour un Nouveau Parti Socialiste en Finistère » [[Link]
article.php3?id_article=105, consulté le 2 novembre 2008].
45 Cette lettre adressée aux militants évoque la motion de synthèse pour mieux souligner
son hétérogénéité : le Nouveau Parti Socialiste en revendique certains passages qu’il
porte à l’attention de ses membres.
46 En revanche, les communautés de conviction forte, où le texte émerge de la
collaboration de points de vue convergents, impliquent la fiction d’un groupe
indivisible, beaucoup plus propice au statut d’« auctor ». Un parti politique, ou un
courant bien identifié dans un parti, ne sont pas, en effet, des entités que l’on pourrait
dire « compactes », comme par exemple le groupe de peintres regroupés à Munich
autour de Kandinsky sous le nom « Der blaue Reiter »12. Il s’agit d’un groupe très
restreint, dont les membres étaient eux-mêmes des créateurs à part entière, associés à
des Opus. Leur nom avait précisément été inventé par Kandinsky et Marc pour donner
un titre à un recueil de textes sur l’art moderne : l’almanach « Der blaue Reiter »
(1912). Ce titre qui a donné son nom au groupe référait à la fois au thème de
prédilection de Marc (le cheval bleu) et à celui de Kandinsky, le cavalier, pour les
intégrer dans une unité supérieure. Alors qu’un parti au nom propre et à l’appareil
stables peut au fil du temps défendre des positions très hétérogènes, un groupe fondé
Internet
47 J’aimerais à présent considérer un cas sans aucun doute plus délicat : celui de
productions « textuelles » qui, bien qu’elles s’inscrivent dans une démarche qui
participe de la littérature, mettent en question la notion même d’Opus. Par exemple,
est-ce que l’auteur d’un blog peut prétendre au statut d’« auctor », susceptible d’une
image d’auteur ?
48 Prenons l’exemple du blog de Misspastouche, tenu en 2007 par une caissière des
hypermarchés Leclerc. Il a reçu un nombre considérable de visites, à l’adresse : http://
[Link]/. En voici un extrait :
Acte 1
Vous êtes confortablement installée derrière votre caisse sur votre chaise (Chance !
Celle-ci est un bon état et tient le choc quand vous vous adossez dessus). Vous jetez
un œil distrait sur votre badge où est inscrit votre prénom, une petite maxime du
style « A votre service », « Puis-je vous aider ? », « Le temps d’un sourire et je suis à
vous » ou encore « Que puis-je faire pour vous ? » et le nom de l’entreprise avec le
logo. Juste à côté de votre TPE (la machine à carte bancaire), est affiché un mot avec
quelques directives et explications de la direction du genre : « Pour tout paiement
par chèque, merci de présenter une pièce d’identité », le logo de la chaîne du
magasin apparaît au bas de la feuille scotchée. Un coup d’œil circulaire et vous
découvrez en tête de gondole des produits d’appels : des articles vantés dans le
dernier prospectus (distribué dans des dizaines de milliers de boîtes aux lettres et
proposé à l’accueil du magasin), les prix sont inscrits sur une pancarte flashy, le
logo du magasin est visible en gros sur l’affiche. Un peu plus loin dans le rayon,
vous apercevez une grande affiche (elle doit dépasser le mètre en hauteur) avec de
la publicité pour un produit quelconque, le logo de l’enseigne est évidemment bien
présent. Vous tournez la tête côté galerie et le nom du magasin est collé aux murs à
divers points stratégiques. Bref, qu’importe l’endroit où votre regard se porte, vous
voyez le nom de l’enseigne.
49 Ce passage constituerait une page de roman tout à fait légitime. Les conditions
semblent réunies pour qu’il y ait opus : un nom d’auteur (pseudonyme), la singularité
d’une expérience et d’un point de vue marqués par un style, une permanence dans le
temps assurée par l’adresse, l’ajout régulier de textes nouveaux et la mise en archive
des précédents. Ajoutons à cela que les réactions des internautes permettent à la
blogueuse de gérer ce qu’on peut considérer comme une image d’auteur.
50 Il surgit cependant une difficulté : le médium, en l’occurrence Internet, n’a-t-il pas
précisément pour effet de saper certaines conditions de l’accès au statut d’« auctor » ?
51 La prolifération des blogs met en effet hors jeu une contrainte qui n’apparaissait pas
clairement quand le livre ou le manuscrit dominaient : la rareté. Certes, depuis que
l’imprimerie existe on n’a cessé de déplorer l’excès de livres, et donc d’auteurs, mais
rien de comparable avec ce qui se passe aujourd’hui. D’autant plus qu’Internet offre au
blogueur la possibilité de mettre en ligne un nombre illimité de textes, de longueurs
considérables et au rythme qu’il veut. A ces textes sont en général associées des images
fixes, des vidéos ou de la musique. En d’autres termes, rien ne règle plus la production,
sinon le bon vouloir du blogueur et les contraintes imposées par le logiciel.
52 C’est que l’accès à la « publication » n’y est plus limité par des intermédiaires. Dans le
régime imposé par le livre, ces intermédiaires étaient de deux sortes : a) les
professionnels de l’édition, qui sélectionnaient les textes et les profilaient dans des
séries (en particulier les collections) ; leur sélection fonctionnait aussi comme une
certification de qualité, tant sur le plan matériel (l’orthographe en particulier)
qu’intellectuel ; b) les professionnels de l’impression : l’imprimerie était une activité
liée à une technologie complexe et relativement coûteuse sur laquelle le producteur du
texte, sauf exceptions, n’avait guère de prise. Outre ces deux types d’intermédiaires, le
blog permet d’en supprimer un troisième : le critique. La presse fonctionnait comme un
filtre puissant qui, parmi les postulants à la notoriété, ne sélectionnait qu’un nombre
réduit de textes.
53 Avec Internet le statut d’« auctor » apparaît ainsi doublement menacé. La prolifération
des producteurs et des énoncés rend très problématique le détachement de figures
saillantes sur ce fond ; les intermédiaires s’évanouissent, au profit d’une confrontation
directe entre un lecteur aléatoire et une offre infinie. Par des processus d’ordre
épidémique tel ou tel blogueur peut émerger un moment de l’anonymat, mais la
stabilisation d’une figure apparaît problématique. De toute façon, le tiers qui consacre
un texte n’est plus une voix autorisée (un professeur, un critique), mais un essaim
d’individus pseudonymes qui réagissent directement sans être eux-mêmes accrédités.
Ce qui rend difficile la constitution d’une image d’auteur consistante.
54 L’identité même de l’œuvre devient problématique, dans la mesure où la stabilité des
textes est incertaine, et avec elle la possibilité même de construire une mémoire. A la
différence du texte traditionnel, dans lequel les modifications d’une édition à l’autre
s’inscrivent dans un travail de « réglage » de l’opus en fonction d’une trajectoire dans
l’institution littéraire, les modifications incessantes des blogs obéissent à des
contraintes à très court terme ; il faut en particulier les renouveler sans cesse pour ne
pas lasser les visiteurs qui en un clic peuvent se transporter ailleurs. A chaque heure,
chaque minute le texte mis en ligne peut être modifié dans son contenu, sa
présentation ou dans sa position dans l’architecture du site ; si bien qu’il est impossible
d’affirmer quelle est la « bonne » version du texte. La prolifération des modifications
finit par dissoudre l’idée même d’une transformation globale du texte. Ce phénomène
est aggravé par le caractère composite des « textes » sur Internet : non seulement parce
qu’on a affaire à des « hyperstructures » (Adam & Lugrin 2000) qui déploient divers
modules en tableaux, mais parce que la multimodalité y est de règle (sons, textes,
images fixes et mouvantes). On ne retrouve pas la situation traditionnelle des « avant-
textes », les brouillons en particulier, qui, comme leur nom l’indique, supposent une
démarcation nette entre le texte publié et ce qui est placé avant lui. Même quand
l’auteur traditionnel modifiait son texte d’une édition à l’autre, il était facile de
comparer les différentes versions et d’établir un apparat critique. Rien de tel avec les
« textes » numériques, puisque la notion d’avant-texte n’est plus pertinente pour
décrire le passage d’une « version » à une autre de ce qui est mis en ligne.
55 Dans ces conditions, on comprend que le blogueur qui aspire à devenir auteur soit tenté
de passer au statut d’écrivain traditionnel. Le succès rencontré auprès des internautes a
permis à Anna Sam, la caissière blogueuse, de publier ses textes sous le titre Les
tribulations d’une caissière, paru en juin 2008 chez Stock. Ce qui a permis de découvrir
qu’elle avait 29 ans, qu’elle avait un DEA de littérature et qu’elle travaillait pour payer
ses études. Elle a ainsi acquis ainsi une « image d’auteur », confortée par une série de
passages à la télévision, dans les radios et les fêtes du livre. Son blog s’est alors converti
en un blog en quelque sorte « mixte », où les textes sur la vie de caissière sont associés
à de multiples annonces promotionnelles sur les séances de dédicace de l’auteur et ses
autres activités publiques.
56 On pourrait penser que cet exemple consacre in fine la domination du médium
traditionnel, le livre imprimé : le blogueur finit par publier un livre. Mais les choses
sont sans doute plus complexes. Dans le système traditionnel l’éditeur prenait le risque
d’éditer un texte qu’il jugeait devoir plaire à un certain public ; en revanche, avec Anna
Sam l’édition intervient quand le public a déjà consacré le blogueur. Du même coup, le
problème pour les blogueurs qui aspirent à la reconnaissance est de se détacher de la
multitude. Ce qui, à n’en pas douter, pourra de moins en moins être laissé au hasard.
Surtout si, comme on peut le penser, il se développe progressivement, des modes
d’accès au statut d’« auctor » qui soient spécifiques au Web.
57 Regardons à présent un beaucoup cas bien différent, celui d’un blog pris au hasard sur
Internet : le « Blog de Julie », intitulé « Enfin-Libre » 13. En voici un extrait :
Samedi 8 novembre 2008
Gueule de bois?
L’autre jour, nous avons mangé une fondue bourguignone (sic). Après le repas, ma
mère a laissé l’huile refroidir sur le plan de travail. Bah... son estomac a pas trop
aimé. J’ai vu le chat, dans l’entrée, sur le tapis, là où le sol chauffe. Il avait pas l’air
en top forme. J’appelle ma mère, qui constate elle aussi que le père Léon est
patraque. Après vérification, nous nous sommes rendu compte qu’il avait bu de
l’huile... Du coup, il est resté pendant presque deux jours tout patraque, il a presque
rien mangé. On a su qu’il allait mieux... quand il recommençait monter sur la table!
ça ne lui a visiblement pas servi de leçon!
[[Link]
58 Le texte est agrémenté par une photo du chat en question :
59 Il y a fort peu de chances que ce blog connaisse le même destin que celui de la caissière
de Leclerc. Ici, on a affaire à une sorte de journal intime ; avec cette différence
qu’auparavant ce genre d’écrit n’était publié que si son auteur avait déjà accédé au
statut d’« auctor », associé à un Opus majeur.
60 Mais les choses se compliquent quand en dessous on trouve le poème suivant :
Mardi 28 octobre 2008
Like a bridge over troubled water
Quelqu’un peut-il lui dire
Que je l’aime
Quelqu’un peut-il lui dire
Que le quotidien la tue, tu sais
Quelqu’un peut-il lui dire
Qu’elle n’est pas un animal en cage.
Je l’aime
Et je découvre qu’aimer ça fait mal.
J’ai peur.
Qu’un jour la liberté m’appelle trop fort
Me disant de m’envoler.
Mais je l’aime.
Je l’aime.
Lui...[[Link]
61 Ce texte relève-t-il du discours littéraire ? D’un certain point de vue cela ne fait aucun
doute. Dès lors, on est tenté de dire que son répondant peut prétendre à devenir
« auctor ». En fait, on ne peut pas dire que toutes les conditions soient réunies pour
convertir son auteur en acteur identifié de quelque espace littéraire. Noyé dans la série
des textes du blog, lequel est lui-même noyé dans l’espace sans bords d’Internet, ce
poème semble voué à rejoindre cette infinité de poèmes de circonstance qu’on a
produits depuis des siècles.
62 Ce type de production, comme d’ailleurs les multiples sites qui impliquent des activités
d’écriture, ne sont pas sans faire penser à l’énorme production galante du 17 e siècle,
dont on pourrait dire qu’il s’agit d’une littérature « sans auteurs ». Formule qui peut
s’entendre de diverses manières :
- une littérature écrite par des gens qui se refusent à être considérés comme des
professionnels des belles lettres ;
- une littérature de personnes qui ne publient pas leurs textes ;
- une littérature dont les producteurs, s’ils publient, ne se donnent pas pour les auteurs
de ce qu’ils publient ;
- une littérature socialisée, immergée dans des interactions immédiates, dont elle ne se
détache pas ;
- une littérature où il y a trop de producteurs pour qu’on puisse en distinguer un.
63 On trouve aussi cette idée d’une « littérature sans auteurs » appliquée à un tout autre
type de production, la littérature orale :
Après tout, la littérature orale traditionnelle était en un sens une littérature sans
auteurs, un patrimoine collectif accumulé sans référence à des individus. En
revanche, les nouveaux romans et poèmes, les nouvelles pièces de théâtre et les
nouvelles étaient des œuvres d’artistes bien définis dont elles portaient le nom ou
le pseudonyme14.
64 Dans le cas des blogs les producteurs sont individués. Mais c’est l’absence de
contraintes de raréfaction qui fait problème. Dans le cas de la littérature orale on
postule l’existence d’un nombre indéfini de producteurs-récitants antérieurs, sans
qu’on puisse remonter à un texte originel stable ou à une individualité créatrice qui ne
soit pas nimbée de légende, ou mythique.
65 On est alors incité à réserver le statut d’« auctor » aux figures que l’univers traditionnel
de l’écrit – manuscrit ou imprimé – a consacrées. Pour qu’une Julie devienne auteur,
dira-t-on, il suffit qu’elle rassemble ses poèmes dans quelque livre ou publie son blog
sur papier, le détachant des flux anonymes d’Internet. Mais, ce faisant, on constitue en
norme implicite le type d’auctorialité associé à l’écriture et à l’imprimé. Or on se trouve
aujourd’hui dans une phrase de transition entre le régime traditionnel de domination
de l’imprimé et un régime « numérique » en transformation perpétuelle. Il est très
difficile de savoir si Internet ne va pas créer dans son propre espace de nouvelles
formes d’accès au statut d’« auctor », de nouveaux opérateurs de raréfaction et de
certification des textes, qui vont coexister avec les précédentes. Un analyste du
discours conséquent ne peut que prendre acte de la transformation de ces éventuelles
évolutions de la figure d’auteur.
BIBLIOGRAPHIE
Adam, Jean-Michel & Gilles Lugrin. 2000. « L’hyperstructure : un mode privilégié de présentation
des événements scientifiques », Les Carnets du CEDISCOR 6, 133-150
Amossy, Ruth (dir.). 1999. Images de soi dans le discours. La construction de l’ethos (Lausanne-Paris :
Delachaux & Niestlé)
Booth, Wayne C. 1961. The Rhetoric of Fiction (Chicago : University of Chicago Press)
Foucault, Michel. 1969a. « Qu’est ce qu’un auteur ? », conférence publiée dans le Bulletin de la
Société française de philosophie, 63 : 3, 73-104 [repris dans Dits et écrits I, 1954-1975. 1994 (Paris :
Gallimard), 817-849]
Herman Jan, Mladen Kozul & Nathalie Kremer. 2008. Le roman véritable. Stratégies préfacielles au
XVIIIe siècle (Oxford : Voltaire Foundation)
Maingueneau Dominique. 1993. Le contexte de l’œuvre littéraire. Enonciation, écrivain, société (Paris :
Dunod)
Meizoz, Jérôme. 2002. « Recherches sur la posture : Jean-Jacques Rousseau », Littérature 126, 3-17
Viala, Alain. 1993. «Eléments de sociopoétique», Viala, Alain & Georges Molinié. Approches de la
réception. Sémiostylistique et sociopoétique de Le Clézio (Paris : PUF)
NOTES
1. Il suffit de songer aux intenses débats qu’a suscités le livre de W. C. Booth (1961), qui a
introduit la notion d’« auteur implicite ».
2. Ce document, issu de la Commission Biblique Pontificale a été présenté au pape Jean-Paul II
par le cardinal Joseph Ratzinger au cours de l’audience du vendredi 23 avril 1993, à l’occasion de
la commémoration du centenaire de l’Encyclique de Léon XIII « Providentissimus Deus » et du
cinquantenaire de l’Encyclique de Pie XII « Divino afflante Spiritu ». L’italique est de moi.
3. J’utilise dans cet article ce terme peu heureux pour en éviter d’autres (auteur, écrivain,
créateur…), qui sont chargés de multiples valeurs ou qui reçoivent une définition restreinte dans
ma terminologie.
4. Il est d’ailleurs membre de l’Académie française.
5. Le passage (Fixot, 1994). Ce livre n’a pas eu de succès.
6. J’excepte évidemment les philosophes comme Kierkegaard ou Sartre, quand ils écrivent des
romans, ou les textes publiés sous un pseudonyme par peur de la répression politique. Le seul cas
qui fasse exception est celui du philosophe français Alain (1868-1951) ; mais, ce n’est pas un
hasard, il s’est fait un nom dans le journalisme (trois mille « propos » publiés…) et s’adressait à
un public large.
7. Pour dissiper toute équivoque, nous précisons qu’en tant qu’analyste du discours, nous ne
souscrivons nullement à cette conception de l’auctorialité philosophique (Maingueneau 1995). Ce
qui nous importe ici est qu’elle participe de l’idéologie spontanée de la majorité des
professionnels de la philosophie.
8. On en verra quelques exemples plus bas.
9. Dans le Trésor de la Langue Française on trouve la définition suivante : « 1. Personne qui se
porte garante de quelqu'un ou de quelque chose. Synon. caution, garant. Louis Bonaparte
incarnait le coup d'État contre la République, l'étranglement de la liberté dont l'Assemblée
demeurait la gardienne; aujourd'hui, en revanche, les libertés publiques n'ont d'autre répondant
et d'autre soutien que Charles de Gaulle (MAURIAC, Nouv. Bloc-Notes, 1961, p. 134). »
10. Je me souviens avoir vu à l’époque soviétique la vitrine d’une grande librairie de Berlin-Est
qui ne montrait qu’un seul livre : les discours officiels du Secrétaire général du Parti communiste
Tchernienko. Il s’agissait, par un acte autoritaire, de convertir en auteur de plein droit un
homme politique qui n’exprimait pas de point de vue personnel. Coup de force qui s’expliquait
par le statut du Parti communiste, autorité suprême qui sanctifiait en quelque sorte les paroles
de ses représentants.
11. J’excepte le cas du discours de politique générale du Premier Ministre britannique qui,
comme on le sait, est lu par la Reine d’Angleterre.
12. Ce groupe d'artistes (le cavalier bleu) s’est formé à partir de 1911 à Munich. Ses acteurs
principaux sont Wassily Kandinsky, August Macke, Franz Marc, Paul Klee Y ont participe
également Gabriele Münter, Heinrich, Campendonk, Alexej von Jawlensky
13. [Link]
14. A. A. Mazrui, Collection UNESCO en ligne : Histoire générale de l’Afrique, chapitre 19. [http://
[Link]/culture/africa/html_fr/chapitre819/[Link]].
RÉSUMÉS
Le développement récent, dans le champ de l’analyse du discours, d’une réflexion sur « l’auteur »
et « l’image d’auteur » met en cause les distinctions traditionnelles : l’auteur n’est ni
l’énonciateur du texte, ni une personne en chair et en os, qui relève du contexte. Quant à
« l’image d’auteur », elle n’appartient ni au producteur du texte ni au public ; elle est le produit
d’une interaction entre des intervenants hétérogènes.
Tout d’abord, on s’efforce de clarifier le terme « auteur », qui peut avoir un fonctionnement
relationnel (« l’auteur de ce tract ») et un fonctionnement référentiel (« un auteur important »). On
distingue trois dimensions dans la notion d’auteur : 1) l’instance qui répond d’un texte :
« auteur-répondant », 2) « l’auteur-acteur », qui, organisant son existence autour de l’activité de
production de textes, 3) l’auteur corrélat d’une œuvre, d’un opus : l’« auteur-auctor », qui est
susceptible d’avoir une « image d’auteur ».
On cherche ensuite à définir à quelles conditions une entité peut accéder au statut d’« auctor ».
L’existence d’une nom propre ne suffit pas. Divers cas sont étudiés : les hommes politiques, qui
ne rédigent pas eux-mêmes leurs discours, les marques commerciales, les agences de publicité,
les êtres collectifs (partis politiques, groupes d’artistes…).
Enfin on aborde les problèmes posé par le développement d’Internet : l’auteur d’un blog peut-il
prétendre au statut d’« auctor » ? Sur Internet le statut d’« auctor » apparaît menacé par la
prolifération des producteurs et des textes, par la disparition des médiateurs et par l’instabilité
des textes. Cette réflexion est illustrée par l’étude de deux blogs : celui d’une caissière
d’hypermarché qui est devenue célèbre grâce à son blog et celui d’une blogueuse inconnue
nommée « Julie ». Dans la phrase de transition actuelle entre le régime traditionnel où dominait
l’imprimé et un régime « numérique » en transformation perpétuelle, on doit se demander si
Internet va ou non créer de nouvelles formes d’auctorialité.
The recent development, in the field of Discourse Analysis, of a reflection on the notions of
“author” and “image of the author” calls into question traditional distinctions: authors are
neither the “enunciators” of the text nor persons in the flesh, who are part of the context. As for
the “image of the author”, it depends neither on the producer of the text nor on the audience: it
is the result of the interaction between heterogeneous stakeholders.
To begin with, we shall try to clarify the term « author », which can establish a relation (“the
author of this pamphlet”) or designate an individual (“an important author”). A distinction is
made between three dimensions of the notion of author : 1) the entity that answers for a text :
the author as a “guarantor”, 2) the “author” as an “actor” who has a specific status in society, 3)
the author as correlated to a work, an opus: the author-auctor, who can be associated with an
image.
We then try to analyse under what conditions an entity can rise to the status of « auctor ».
Having a proper name is not sufficient. Various cases are studied: the politicians, who do not
write their discourses, company’s brands, advertising agencies, collective beings (political
parties, groups of artists…).
Finally, we tackle the problems raised by Internet: can the author of a blog claim to be an
“auctor” ? On the Web the status of auctor is at risk, because of the proliferation of producers
and texts, the elimination of the mediators and the instability of texts. This reflection is
illuminated by studying two blogs: that of a supermarket cashier who got famous thanks to her
blog and that of an unknown woman named “Julie”. In the current transition from the traditional
regime of textuality, when printing prevailed, and a digital regime which is constantly evolving,
one must wonder whether Internet will or will not create new forms of authorship.
INDEX
Mots-clés : analyse du discours, auctor, auctorialité, auteur, blog, image d’auteur, Internet,
répondant
Keywords : auctor, author, authorship, blog, discourse analysis, guarantor, image of the author,
Internet
AUTEUR
DOMINIQUE MAINGUENEAU
Université Paris 12, Céditec, Institut Universitaire de France
La double nature de
l’image d’auteur
The double nature of the author’s image
Ruth Amossy
Introduction
1 Sans entrer dans la discussion des divers sens attribués au fil du temps au terme
« auteur », ni revenir sur les rôles que l’instance auctoriale a pu jouer du Moyen Age à
nos jours, on s’interrogera sur ce que peut signifier aujourd’hui l’« image d’auteur ».
Principalement, on se demandera dans quelle mesure la mise en rapport de cette
notion avec celle d’ethos rhétorique permet une meilleure compréhension du fait
littéraire envisagé dans ses aspects discursifs et institutionnels.
2 Pour ce faire, il faut prendre en compte non pas la personne réelle de celui qui signe
une œuvre, mais bien plutôt sa figure imaginaire. Il s’agit d’une image discursive qui
s’élabore aussi bien dans le texte dit littéraire que dans ses alentours, en l’occurrence
dans des discours d’accompagnement comme la publicité éditoriale ou la critique. Ce
sont là deux régimes d’images qu’on sépare souvent en vertu de la division et de la
hiérarchie généralement établies entre l’œuvre littéraire et les métadiscours qui s’y
réfèrent. En-dehors de toute question d’évaluation, il importe effectivement de les
distinguer dans la mesure où les images de soi projetées par l’écrivain ne sont pas du
même ordre que les représentations de sa personne élaborées par des tiers. Il faudra
donc en un premier temps décrire et sérier ces différents types d’images discursives,
tout en posant leur étroite interdépendance. On partira de l’hypothèse que la façon
dont elles se croisent et se combinent influe sur l’interaction du lecteur avec le texte,
d’une part, et sur leurs fonctions dans le champ littéraire, d’autre part.
3 Les pages qui suivent passent en revue ce triple aspect de la question : elles posent
d’abord la notion d’image d’auteur comme représentation discursive élaborée en-
dehors de l’œuvre pour appeler à une étude systématique de cette problématique dans
les divers genres de discours où elle se met en place. Elles expliquent et légitiment
ensuite la notion d’« ethos auctorial » en la situant dans l’espace des théories
développées au sein des études littéraires comme de l’AD. Enfin, elles suggèrent
quelques pistes pour articuler les ethè auctoriaux et les images d’auteur produites en-
dehors de l’œuvre fictionnelle à la fois dans le champ et dans la communication
littéraires à partir d’un exemple précis. Dans l’état actuel de la question, ce travail
avoue en toute modestie son caractère programmatique.
4 Le « retour de l’auteur » (Burke 1992), après sa « mort » proclamée par Barthes (1968)
et son élimination des études de narratologie, a été maintes fois commenté et je ne m’y
étendrai pas. Notons simplement que cette résurrection n’affecte que la réflexion
critique : les interdits de la recherche savante n’ont jamais empêché le foisonnement
des discours sur l’auteur dans la sphère publique. Une production abondante est restée
et reste consacrée à la mise en scène des personnages d’auteur à l’intention du public
intéressé à mieux connaître un écrivain célèbre ou à se familiariser avec quelque
romancier érigé en vedette.
5 Ainsi s’élaborent et circulent des discours qui esquissent une figure imaginaire, un être
de mots auquel on attribue une personnalité, des comportements, un récit de vie et,
bien sûr, une corporalité soutenue par des photos et par des apparitions télévisées.
L’image au sens littéral, visuel du terme se double donc d’une image au sens figuré. Elle
comporte deux traits distinctifs : (1) elle est construite dans et par le discours, et ne se
confond en rien avec la personne réelle de l’individu qui a pris la plume ; il s’agit de la
représentation imaginaire d’un écrivain en tant que tel. (2) Elle est essentiellement
produite par des sources extérieures et non par l’auteur lui-même : il y a
représentation de sa personne, et non présentation de soi. C’est en quoi elle se
distingue de l’ethos discursif, ou image de soi que le locuteur produit dans son discours
(Amossy 1999).
6 La production d’une image d’auteur dans le discours des médias et de la critique obéit à
des impératifs divers, correspondant aux fonctions qu’elle est censée remplir dans le
champ littéraire. Elle peut être promotionnelle – on contribue au succès d’un roman en
« vendant » l’image de son auteur : lors de la parution des Bienveillantes (2006), on a mis
en valeur l’image du jeune américain qui a choisi de rédiger son premier roman, 900
pages, en français. Elle peut être plutôt culturelle que commerciale. Les journaux
viennent satisfaire le désir de connaître une vedette nouvelle, ou une personnalité du
monde des lettres dont la vie peut susciter la curiosité ou l’intérêt en-dehors de toute
intention de lecture. Combien ont discuté de Littell sans même feuilleter l’épais volume
publié chez Gallimard ? Dans ce contexte l’image d’auteur alimente les conversations
qui construisent une sphère culturelle en règle générale réservée aux privilégiés, et
dont il ne faut pas sous-estimer l’importance dans le champ littéraire. Lorsqu’il ne
s’agit plus de promotion éditoriale ou de contribution à la sphère culturelle, l’image
d’auteur participe de la gestion du patrimoine, souvent sur le mode savant. Il importe
de rassembler et de synthétiser ce qui gravite autour du nom d’un écrivain consacré –
Balzac, Breton, Malraux, Gracq, aujourd’hui Annie Ernaux ou Pascal Quignard - pour
prodiguer un savoir en enrichissant les figures du Panthéon littéraire. Last but not least,
8 Seuls quelques genres, comme l’entretien d’auteur, lui permettent une présentation de
soi qu’il peut tenter de gérer au sein d’une interaction régulée avec l’interviewer. Les
écrivains se prêtent avec plus ou moins de bonne grâce à cet exercice, où l’image qu’ils
entendent projeter d’eux-mêmes doit être incessamment négociée avec leur partenaire,
journaliste, interviewer professionnel ou figure plus ou moins dominante de la scène
culturelle. Je renvoie au travail de Galia Yanoshevsky (2004, 2006), qui montre bien
comment l’image de l’auteur est gérée dans la dynamique de l’interaction où, malgré la
coopération de mise dans ce type d’échange, elle risque à tout moment d’échapper à la
maîtrise de l’interviewé.
9 Cette dernière remarque laisse supposer que l’écrivain n’est pas indifférent à son
« image d’auteur » et qu’il désire, dans une certaine mesure au moins, la contrôler. Cela
s’applique également aux écrivains qui, comme Beckett ou Julien Gracq, entendent
effacer autant que possible la présence de la personne à l’origine du texte, et que des
pratiques institutionnelles tendent néanmoins à faire dévier de la voie qu’ils se sont
tracée. C’est que l’écrivain doit, bon gré mal gré, sciemment ou involontairement, se
situer dans le monde des Lettres – se positionner dans le champ littéraire – et que son
image d’auteur joue un rôle non négligeable dans la position qu’il occupe ou qu’il désire
occuper. D’où la tentative de reprendre possession de ce qui se dit de lui pour infléchir
son image dans le sens désiré, selon le courant dans lequel il se range (un surréaliste
n’aspire pas à la même image qu’un représentant du Nouveau roman) ou la place qu’il
aspire à tenir (chef de file, ou dissident, par exemple). Pour ce faire, l’écrivain choisit
souvent des genres qui lui permettent de profiler une image d’auteur qui n’est ni celle
que forgent ses commentateurs, ni celle qu’induisent les lecteurs de ses romans ou de
ses poèmes. Il y fait entendre une autre voix que celle qui vibre dans son œuvre, et
tente de lui conférer une place, parfois déterminante, dans le kaléidoscope d’images qui
se construisent autour de son nom. Il y a une image de Breton telle qu’elle se dégage
des manifestes surréalistes ou des entretiens, comme il y a une image de Breton qui se
construit dans les poèmes de Signe ascendant ou dans Nadja. Dans tous les cas, elles ne
sont pas à confondre, mais à confronter. Il en va de même de l’ethos qui s’élabore dans
les préfaces où le signataire du livre est autorisé à prendre la parole en son nom propre.
Cette dimension de l’auctorialité a fait l’objet de nombreux travaux et je n’y insisterai
pas, sinon pour réitérer sa différence constitutive avec ce qui se construit dans le corps
du texte fictionnel, et la nécessité de les examiner en regard l’une de l’autre.
10 De l’image qui lui est attribuée par les autres à l’ethos qu’il construit de sa personne, des
textes qui entourent l’œuvre sans en participer à ceux qui, comme les préfaces, font
partie intégrante de l’ouvrage, une multiplicité d’images souvent diverses et
contradictoires circulent en proposant du même auteur un kaléidoscope mouvant. Si
ces images discursives s’élaborent dans des cadres divers, elles partagent cependant
deux caractéristiques majeures. Tout d’abord, elles passent nécessairement par la
médiation d’un imaginaire d’époque et se modèlent sur ce que Diaz (2007) appelle des
« scénarios auctoriaux ». En effet, les images que les commentateurs et les écrivains
eux-mêmes proposent de l’auteur sont indissociables des représentations stéréotypées
de l’écrivain à travers le prisme desquelles ils sont donnés, ou se donnent, à voir. On
n’imagine pas aujourd’hui de projeter une image d’auteur en poète mourant telle
qu’elle a pu circuler et impressionner les esprits au 19e siècle. De même, la figure de
l’existentialiste exemplifiée par Sartre est datée, et ne participe ni de l’imaginaire des
siècles précédents, ni du nôtre.
11 Diaz note bien que ces modèles ne sont pas simplement imposés de l’extérieur et que
les écrivains eux-mêmes participent à leur gestation, les font circuler et se les
approprient. Dans cette perspective, il n’est guère possible de séparer ce qui se trame à
l’extérieur du roman ou du poème, et ce qui se construit dans l’espace de l’œuvre. Un
même imaginaire s’élabore dans le discours d’époque tel qu’il circule dans les genres les
plus divers. On est ici dans l’ordre du discours social, ou – dans la terminologie de
l’analyse du discours – de l’interdiscursivité. Sa prise en compte implique un examen de
la façon dont chaque discours se construit en reprenant et en modulant ce qui se dit et
s’écrit avant, et autour, de lui. Elle suppose à la fois la mise en place de stéréotypes dont
se nourrit une culture datée, et l’incessant travail de reprise, de modulation et de
transformation que les textes singuliers leur font subir (Amossy 1991).
12 Mais l’image d’auteur n’est pas seulement liée à un imaginaire social : elle est aussi
indissociable d’une stratégie de positionnement dans le champ littéraire. A la suite de
Viala (1993), Jérôme Meizoz appelle « posture » les « conduites énonciatives et
institutionnelles complexes, par lesquels une voix et une figure se font reconnaître
comme singulières dans un état du champ littéraire » (Meizoz dans ce même numéro et
Meizoz 2007). En d’autres termes, c’est lorsque l’image d’auteur est produite et assumée
par l’écrivain dans une stratégie de positionnement plus ou moins délibérée (elle n’a
pas besoin d’être consciente et calculée), qu’elle peut recevoir le nom de posture.
Laquelle « n’est pas seulement une construction auctoriale, ni une pure émanation du
texte, ni une simple inférence d’un lecteur » mais « est co-construite, à la fois dans le
texte et hors de lui, par l’écrivain, les divers médiateurs qui la donnent à lire
(journalistes, critiques, biographes, etc.) et les publics » (ibid). On ne discutera pas ici la
proposition de Meizoz, qui inclut dans la posture, du point de vue de la production
d’une image de soi, à la fois « les conduites de l’écrivain, l’ethos de l’inscripteur et les actes
de la personne », introduisant ainsi dans le tableau les comportements non-verbaux et
jusqu’à l’individu réel. On s’en tiendra ici à la question de l’image, et à la façon dont elle
fonctionne dans le champ littéraire où l’auteur, qui se voit attribuer une image qui lui
assigne une place et un statut, travaille de son côté à la renforcer ou à la déjouer.
13 La posture est le fait de l’écrivain. Elle désigne les modalités selon lesquelles il assume,
reproduit ou tente de modifier la façon dont les discours d’accompagnement le
donnent à voir. Aussi n’est-elle pas l’indicateur d’une position mais bien plutôt le levier
d’un positionnement. Ces notions de position et de positionnement mises en jeu par la
« posture » déplacent les distinctions entre l’extra- et l’intra-textuel, à savoir entre ce
qui se trame dans les discours comme la critique, l’interview, etc. qui construisent le
champ, d’une part, et ce qui émerge dans le texte de l’œuvre dite littéraire, d’autre
part. En d’autres termes, elles impliquent qu’il n’est pas possible de dissocier les images
que l’écrivain projette dans son discours (et dans ses conduites) pour se positionner,
des images d’auteur qui contribuent à lui conférer une position dans un état donné du
champ.
14 Ces considérations permettent d’ores et déjà d’indiquer le lien qui unit les images
d’auteur produites par les autres avec celles que l’écrivain construit lui-même de sa
propre personne. Non seulement elles se coulent dans les mêmes modèles culturels et
obéissent aux mêmes scénarios auctoriaux, mais encore elles œuvrent toutes deux à la
configuration d’un état du champ où les positions sont à la fois attribuées par les
instances de légitimation et de consécration, et rejouées par les écrivains dans leurs
prises de parole singulières. Ainsi s’estompe la frontière entre ce qui se construit dans
les textes de l’auteur et ce qui s’élabore à l’extérieur, en-dehors de son contrôle. C’est
ce lien intrinsèque entre ce qui se trame dans le discours de l’auteur et ce que projette
la parole des autres, mais aussi entre ce qui se construit dans les limites de l’œuvre et
ce qui est produit dans ses alentours, qu’il faut examiner de plus près. Mais tout
d’abord, qu’est-ce qu’une image d’auteur intratextuelle ?
16 Si le désir d’auteur est ici envisagé du point de vue de la réception, l’attitude du public
en mal d’auteur n’en trouve pas moins sa justification dans une certaine conception de
la production textuelle. Celle-ci est ancrée dans l’approche de la communication dont
se soutient la notion rhétorique d’ethos. Dans cette perspective, la parole est rapportée
à celui qui en est la source et qui lui confère en grande partie son autorité et sa
légitimité. Ainsi, dans toute énonciation, un locuteur s’adresse à un allocutaire et ce
faisant, projette une image de soi à travers les modalités de son dire. Dans cette
perspective, le sentiment que l’ethos produit par l’ensemble du texte se rapporte à une
instance-source dont le nom figure sur la couverture continue à s’imposer : quelqu’un
nous parle in absentia et son écriture - dans ses thèmes, sa mise en intrigue, son
imagerie, son style - atteste de sa personne même lorsqu’il n’en traite nullement, et
même lorsqu’il se dissimule derrière son texte. Il y aurait ainsi un ethos auctorial que la
polyphonie du texte (la voix du narrateur recouvrant éventuellement la sienne propre)
ne parviendrait pas à éradiquer.
17 Est-on en droit d’étendre la notion d’ethos à l’auteur, et d’introduire ainsi dans la
communication littéraire une figure imaginaire rapportée au nom du signataire ? Cette
question a fait l’objet de multiples débats dans le domaine des études littéraires, et plus
particulièrement de la narratologie. Une grande partie des discussions a tourné autour
de la pertinence de l’auteur implicite ou impliqué (« implied author ») de Wayne Booth
(1961). Ce qu’il appelle le « second moi » (« second self ») constitue une entité
imaginaire qui s’élabore dans le texte et qu’on ne peut induire que de celui-ci. Elle
prend la responsabilité, non seulement de la mise en forme, mais aussi des valeurs et
des normes qui sous-tendent l’œuvre. Pour Booth, le même écrivain réel (Fielding,
Sartre, etc.) peut donner naissance à des images différentes – donc à des auteurs
implicites différents – dans des textes distincts. Ce « implied author » se distingue du
narrateur qui raconte le récit et s’inscrit en lui. En effet, il ne narre pas : il est en charge
de la sélection et de la combinaison signifiante de tous les éléments discursifs et
narratifs. Il se tient en quelque sorte derrière le récit et ses narrateurs, dont il est
l’ultime garant.
18 Ce point de vue a été rejeté en bloc par Gérard Genette (1983) qui considère l’auteur
implicite comme une instance totalement superflue. Ainsi, dans un roman de Balzac
comme Le père Goriot, on a affaire à un narrateur extra-diégétique qui conte le récit, et
on n’a que faire d’une instance auctoriale. Les efforts de Genette pour éjecter l’auteur
implicite (ou, comme il le traduit, « impliqué ») hors de tous les schémas
narratologiques semblent provenir de sa répugnance à démultiplier les instances
productrices du récit – auteur réel, auteur implicite, narrateur – « cela commence à
faire beaucoup de monde pour un seul récit », note-t-il ironiquement (1983 : 96). C’est
sur l’analyse du narrateur comme sujet de l’énonciation que doivent selon lui se
concentrer tous les efforts du poéticien si l’on ne veut pas outrepasser les limites de la
discipline. Face à Genette, de nombreux narratologues ont cependant défendu une
conception communicationnelle dans laquelle l’instance de l’auteur implicite joue un
rôle indispensable, subsumant tous les autres locuteurs du texte.
19 On notera que cette conception héritée de la Rhétorique de la fiction s’est heurtée au
problème de savoir si l’instance auctoriale ainsi définie ne constitue pas une
construction interprétative du lecteur plutôt que l’un des pôles de la communication
littéraire. Certains proposent ainsi de ne pas « comprendre l’auteur implicite comme
une instance pragmatique de communication », mais comme une « construction du
narrateur peut faire échouer la mainmise de celui-ci sur le texte, et empêcher son
emprise sur le lecteur.
28 Dans ce processus, c’est aussi la crédibilité du récit qui est en jeu : la question n’est pas
seulement de savoir comment on peut se distancier du narrateur à la première
personne, mais aussi de voir si on peut faire confiance à un « je » suspect, retors, et qui
de plus est fictionnel. Derrière cet ex-Nazi inventé de toutes pièces, qui garantit la
véracité de la scène relatée et qui prend la responsabilité de sa mise en récit ? Les faits
rapportés peuvent-ils être pris au pied de la lettre ? C’est donc pour des raisons
historiques aussi bien qu’éthiques qu’on en vient à rechercher, derrière l’ethos discursif
du narrateur, celui de l’auteur absent qui est à la source du passage et qui ne peut se
confondre avec son personnage.
29 C’est dans le texte même qui projette une image singulière du narrateur que se dessine
également une figure auctoriale. En effet, l’énonciation rapportée à sa source invisible
manifeste, in absentia, un ethos qui doit conférer au texte son autorité en manifestant les
qualifications de son auteur. Ainsi, la précision des détails pointe l’érudition de celui
qui les met dans la bouche du SS fictionnel. Il se donne comme un romancier qui, sans
avoir vécu l’événement, s’est amplement documenté ; il semble connaître les menus
faits des exécutions sommaires de Juifs du début de la guerre et apparaît de ce fait
comme digne de confiance. Là donc où l’ethos projeté par le « je » est celui d’un témoin
fiable de l’événement, la figure de l’auteur construite par le même texte se donne
comme celle d’un historien et d’un savant. En même temps, la description de l’horreur
attribuée au SS, très précise et dénuée de sensibilité, n’esquisse pas un auteur
imperturbable, mais bien plutôt un écrivain capable d’adopter le point de vue d’un
personnage de bourreau pour le restituer de l’intérieur. Elle suggère l’image d’un
romancier à qui son imagination et ses pouvoirs d’évocation permettent de mettre à
nu l’âme humaine. L’image de l’historien se double donc celle de l’artiste.
30 Notons, cependant, que cet ethos auctorial qui assure la crédibilité du texte ne manque
pas de poser problème. On peut en effet se demander, face à une description où les
détails morbides sont si minutieusement rapportés, si on n’a pas affaire à un auteur qui
se complaît dans l’horreur. Il apparaîtrait alors comme un voyeur qui choisit l’obscène
et en fait commerce, désacralisant de ce fait la mémoire des victimes de la Shoah.
31 Cet ethos auctorial, il faut y insister, s’élabore à l’intérieur de l’œuvre et est une
construction discursive. Se superposant à l’ethos du narrateur, il est une pièce capitale
dans la stratégie du roman dont il infléchit la lecture. L’ambivalence de l’ethos auctorial
produit des effets divers entre lesquels le lecteur peut trancher, ou qu’il peut essayer de
faire coexister dans un questionnement complexe. L’option du voyeurisme déconsidère
l’auteur imaginaire et met en place une figure perverse qui fait en quelque sorte
pendant, bien qu’à un tout autre niveau, à la figure du narrateur. La polyphonie du
texte se résume dès lors à deux voix distinctes mais toutes deux suspectes et
condamnables – celle du narrateur-protagoniste en bourreau nazi non repenti et celle
de l’auteur qui exploite avec complaisance l’horreur des massacres. Le récit y perd
clairement sa légitimité. L’image de l’historien voué à l’exactitude, fût-ce dans la
description du meurtre de masse, garantit au contraire la crédibilité du narrateur-
témoin qu’il met en scène et fait apparaître ses pseudo-mémoires comme le produit
d’une entreprise quasi scientifique. Quant à l’option de l’écrivain capable d’une
compréhension de l’intérieur et, de ce fait, seul susceptible de restituer une parole de
bourreau nazi absente de la scène de l’Histoire, elle contribue également à crédibiliser
août de la même année. Il fait découvrir un parfait inconnu sur la scène littéraire et lui
accorde une place privilégiée. Cette position, encore fragile malgré les nombreuses
critiques qui encensent le roman, est mise en péril par les réactions violentes d’une
partie de la critique. Ainsi, Schöttler, qui présente l’auteur en charlatan, lui dénie tout
prestige et y voit dans le roman une simple littérature de gare. L’historien Edouard
Husson et le philosophe Michel Terestchenko dans « Les Complaisantes » présentent
l’auteur en voyeur et appellent au boycott pur et simple du roman. Sans doute
l’ampleur de la polémique qui fait rage autour des Bienveillantes ne peut que renforcer
son importance et lui conférer une place centrale dans le monde des Lettres. Il incombe
néanmoins à celui qui est la cible des accusations de leur opposer une image positive et
d’adopter une posture susceptible de lui conserver la position dominante que lui ont
accordée deux prix littéraires prestigieux exceptionnellement décernés à un premier
roman la même année. Aux stratégies des commentaires les plus divers allant des
manœuvres éditoriales à la critique savante s’ajoutent dès lors celles de Littell lui-
même : l’auteur veille à retrouver quelque pouvoir sur une image qui lui échappe de
toutes parts. Il se doit de la moduler, voire de la redresser, dans son métadiscours. Il le
fait en particulier dans les entretiens, qu’il prodigue néanmoins avec parcimonie – leur
rareté relative ne peut qu’en rehausser le prix. Il faudrait à ce point faire une étude que
je n’ai pas le loisir d’entreprendre ici, de la façon dont l’écrivain adopte dans ses
déclarations à la presse et dans ses interviews une posture qui lui permet de se
(re)positionner – ou, en tout cas, de conserver la position peu commune octroyée à un
écrivain débutant dans le champ littéraire.
Conclusion
38 De l’ethos du narrateur à l’ethos auctorial et aux images de l’auteur produites dans les
discours extra-romanesques, on voit comment les images de soi produites par le
locuteur et les représentations fabriquées par des tiers se recoupent et se
complémentent dans une dynamique qui affecte la lecture du texte aussi bien que la
position institutionnelle de l’écrivain. Dans l’ensemble, on a voulu montrer l’intérêt de
prendre en compte, non la personne réelle de celui qui signe une œuvre, mais sa figure
imaginaire telle qu’elle se construit aussi bien dans le discours littéraire que dans ses
alentours. De façon générale, la reconnaissance du caractère double de l’image d’auteur
introduit l’idée d’une circulation qui brise la dichotomie souvent posée par la théorie
littéraire et la Poétique entre le texte et le hors-texte. Elle marque également le lien
étroit que les deux régimes discursifs d’image entretiennent avec des facteurs
institutionnels d’une part (la position et le positionnement de l’écrivain dans le champ),
et avec l’imaginaire social, d’autre part (les modèles stéréotypés en vigueur à une
époque donnée).
BIBLIOGRAPHIE
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Yanoshevsky, Galia. 2006, Les Discours du Nouveau Roman. Essais, Entretiens, Débats (Lille : Editions
du Septentrion).
NOTES
1. Robert Sell, dans un collectif intitulé Literary Pragmatics (1991), note que la pragmatique voit
« dans l’écriture et la lecture des textes littéraires des processus de communication interactifs »
indissociablement liés aux contextes socio-culturels dans lesquels ils prennent place (1991 : XIV).
2. Je renvoie sur l’ethos auctorial (bien que le terme lui-même ne soit pas employé) à l’analyse
effectuée par Alain Viala sur Le Clézio dans son ouvrage fondateur de 1993, ainsi qu’à mon propre
RÉSUMÉS
L’image d’auteur se décline selon deux modalités principales : l’image de soi que projette l’auteur
dans le discours littéraire, ou ethos auctorial ; et l’image de l’auteur produite aux alentours de
l’œuvre dans les discours éditoriaux, critiques et autres, ou représentation de l’auteur construite
par une tierce personne. Ce travail, situé au carrefour de l’analyse du discours, de la rhétorique
et de la narratologie, se propose d’éclairer ce double régime d’images en suggérant d’en explorer
plus systématiquement les interrelations. En un premier temps de la recherche, il s’attache à
préciser la notion d’image d’auteur pour inviter à une investigation plus approfondie de sa
fabrique discursive dans les commentaires éditoriaux, médiatiques, critiques, … Il étudie ensuite
la notion d’ethos auctorial en en exposant la construction et les fonctions dans le discours
littéraire. Enfin, il esquisse l’analyse d’un fragment de Les bienveillantes de Littell pour éclairer
l’articulation complexe des images intra- et extratextuelles de l’auteur.
When dealing with the author’s image, one has to distinguish between the image of self built by
the author in her text, or “authorial ethos”; and the image of the author as produced outside the
literary work in the discourses of the editor, the critics, etc., or representation of the author
constructed by another person. At the crossroad of Discourse Analysis, Rhetoric and Narratology,
this paper endeavors to illuminate these two categories of images, calling for a further
exploration of their intrinsic interrelation. It first describes the notion of author’s image, inviting
to an in-depth analysis of its various manifestations; it illuminates the notion of authorial ethos,
showing how it is constructed and what functions it fulfils in literary discourse. It then proceeds
to a short analysis of a text borrowed from Littell’s novel, The Kindly Ones, in order to suggest the
complex articulation between the intra-textual and extra-textual images of the author.
INDEX
Keywords : authorial ethos, author’s image, ethos, implied author, posture, social imaginary
Mots-clés : auteur implicite, ethos, ethos auctorial, image d’auteur, imaginaire social, posture
AUTEUR
RUTH AMOSSY
Université de Tel-Aviv, ADARR
1. Introduction
1 La place attribuée à l’auteur dans le discours littéraire et sa fonction dans la
compréhension de l’œuvre soulèvent de nombreuses questions. Dans notre culture
quotidienne, il est difficile de parler de littérature sans « (entre)voir » une figure
inhérente à la création qui en assume la responsabilité et fait advenir l’art. En d’autres
termes, nous ne sommes guère capables – sauf à faire un grand effort d’abstraction – de
reconnaître un objet de lecture lorsqu’il est détaché de ce « fantôme », quelquefois
révélé à l’avance, quelquefois fabriqué par la lecture elle-même, qu’est l’auteur.
Généralement, son absence finit par générer une sensation d’inconfort.
2 On connaît bien les réflexions de Foucault (2001[1969]) sur la « fonction auteur », les
rôles qu’elle joue et son importance sociale : elle orienterait la façon dont un discours
devrait être reçu. Dans cette perspective, les marques d’auctorialité indiquent qu’on
n’est pas devant une parole quotidienne, fluide et éphémère. La question se complique
encore quand on exige d’une œuvre que le « nom du père » – l’auteur – soit
accompagné d’un statut et d’une identité. Et plus encore, quand on veut dégager ce qui,
de ces éléments, devrait être pertinent pour la compréhension de la littérature. Ce
problème est à la source de plusieurs interrogations, comme celles que je série et
reprends ici à partir d’un ensemble de travaux déjà effectués sur le sujet, mentionnés
en bibliographie :
3 1. Dans quelle mesure notre vision du texte change-t-elle quand nous connaissons
l’auteur ou quand nous construisons sa figure ?
4 2. Quelle est la relation du texte avec l’auteur ? Comment le texte indique-t-il cette
figure que lui est extérieure et antérieure ?
5 3. Par rapport à la production d’un certain écrivain, est-ce que chaque texte construit
son propre auteur en particulier, ou y aurait-il une figure auteur unique pour tous les
textes signés de son nom ?
6 4. Faut-il, après la « mort de l’auteur » postulée par Barthes et la primauté octroyée au
texte, considérer que l’auteur se situe uniquement dans la langue ? Est-il celui qui parle
dans (et a travers) une œuvre ?
7 5. L’auteur ne serait-il pas indissociable des lecteurs dans la mesure où ils activent et
autorisent l’énonciation à chaque moment de la lecture, comme le veut l’esthétique de
la réception ?
8 6. Dans un autre ordre d’idées, l’auteur serait-il une représentation discursive liée à des
imaginaires sociaux ou à des idées reçues qui circulent en dehors des discours
littéraires ?
9 En bref, qu’est-ce, en fin de compte, qu’un auteur ? Ce travail se propose de réexaminer
ces questions à partir de notions développées dans le domaine de l’analyse du discours
et, en particulier, des notions de contrat de communication et d’ethos. Mais avant toute
chose, il importe de préciser ce qu’on entend ici par le terme d’auctorialité.
2. Les auctorialités
10 On a souvent remarqué qu’à première vue, l’auteur ne fait pas problème : il suffit de
prendre un dictionnairecomme Le Robert pour constater que l’auteur d’un livre ou
d’une œuvre est celui qui l’a écrit et qui l’a réalisé. Il en va de même pour
l’étymologie : l’auteur, synonyme d’« écrivain », est tout simplement « celui qui est à
l’origine (de qqch.) ; du lat. auctor « celui qui accroît, qui fonde ». Bordas (2002 : 23)
note que, dans cette perspective sémantique, l’auteur serait une « signature », une
sorte de « caution », comme l’avait déjà écrit Foucault. De son côté, Bergez (1989 : 21)
commente : « rien de plus simple, en apparence, que le lien unissant une œuvre et son
auteur. Voltaire n’est-il pas l’« auteur » de Candide, Hugo des Contemplations, Malraux de
La Voie royale ? » Le terme d’auteur tel qu’on le définit ordinairement ne comporterait,
donc, ni complexité, ni polysémie. Il s’agirait au contraire d’une figure déjà établie et
d’un concept stable : quand nous lisons un livre, il suffirait de trouver et de visualiser
l’auteur en chair et os pour satisfaire notre curiosité. Tel est le portrait préétabli d’un
« auteur trompe-l’œil » : une notion-cliché que nous avons déjà intériorisée, et que la
réflexion critique se doit de problématiser.
11 Au-delà de la vision divulguée par les dictionnaires, on partira de la constatation,
empruntée à Bordas (2002 : 25) que, « complexe et relative, soumise à des définitions
fluctuantes, la notion d’auteur est [...] éminemment problématique » : « l’auteur est […]
bien une construction, historique, sociale, littéraire, en un mot, culturelle » (2002 : 27)
[souligné dans l’original]. Dans ce sens, on voudrait arguer ici que la notion d’auteur ne
comporte pas de définition stable ou déterminée à l’avance, à savoir, une définition
instituée avant le contact d’un « auditoire » avec l’œuvre en soi, ou même avec d’autres
discours sociaux non littéraires qui peuvent également véhiculer des images
auctoriales. En ce qui concerne l’auteur, il faudrait plutôt parler d’une indéfinition,
d’une notion changeante : chaque discours social et toute œuvre, en fonction de ses
caractéristiques culturelles, historiques et/ ou esthétiques, « négocie » avec ses
interlocuteurs une conception spécifique de l’auteur.
3. Enonciation, contrat
13 Pour introduire ici la notion de contrat, il faudrait avant tout laisser de côté quelques
vérités auctoriales et théoriques trop enracinées dans notre pratique d’analyse, comme
celles liées strictement aux approches biographiques, génétiques, socio-historiques,
psychanalytiques, textualistes/formalistes ou encore liées à l’esthétique de la
réception. L’intention, ici, est de parvenir à l’auteur à travers la confluence de ces
divers courants et, par conséquent, de le dégager de la totalité du processus énonciatif.
Pour saisir la place destinée à l’auteur, il convient de prendre en considération le
contexte social, idéologique et esthétique de l’œuvre, les données relatives aux sujets
impliqués dans l’énonciation et, en même temps, la matérialité du discours où se
trouvent les marques contractuelles de l’auctorialité en question. Il faudrait aussi
prendre en considération qu’il y a un lecteur ou un auditoire complexe qui participe bel
et bien à la (re)construction du sens en fonction de savoirs communs et de
connaissances partagées. C’est dans ce contexte énonciatif (constitué de plusieurs
données) que peut s’établir une relation contractuelle entre l’instance de production et
l’instance de réception du discours littéraire.
14 Dans le champ de l’AD, l’expression métaphorique « contrat de communication » a été
travaillée systématiquement par Charaudeau (1983 et 2002) qui a essayé de la définir
d’une manière très large, c’est-à-dire comme un ensemble de données fixes inhérentes
à toute action langagière. En lignes générales, la notion de contrat apparaît comme la
condition permettant aux participants d’un acte de langage de se comprendre et de
dialoguer en co-construisant le sens qui est l’objectif essentiel de tout acte de
communication (Charaudeau 2002 : 138). Tout cela implique, nécessairement
l’existence de deux sujets en relation d’intersubjectivité, l’existence de conventions, de
normes et d’ accords qui régulent les échanges langagiers, l’existence de savoirs
communs qui permettent que s’établisse une intercompréhension, le tout dans une
certaine situation de communication. (Charaudeau 2002 : 139).
15 Dans le cas de l’énonciation littéraire, comme y insiste Maingueneau (1990), les œuvres
sont conçues comme des actes de langage plus étendus. Dans ce sens, elles configurent
un type particulier de discours, lequel est naturellement soumis à certaines règles, à
des conventions tacites qui s’appliquent d’une manière générale à l’exercice de la
parole. Conséquemment, la compréhension des œuvres dépend de la coopération des
parties impliquées dans l’énonciation (production et réception), de la perception d’un
minimum de présupposés esthétiques et idéologiques ainsi que de quelques points
d’accord sur l’univers du discours. Dans le cas contraire, il n’y aurait aucun échange
communicatif, parce que celui-ci est articulé et autorisé par l’existence d’un savoir
social partagé, d’une mémoire discursive comprise ici comme un langage commun
permettant une relation intersubjective.
4. Le « sujet de l’écriture »
20 Le contrat littéraire serait présent dans chaque œuvre : il est proposé directement ou
indirectement aux lecteurs par une instance paradoxale, qu’on pourrait nommer le
sujet (ou la position-sujet) de l’écriture, c’est-à-dire, l’être singulier qui (s’)écrit. Cette
créature para-graphique est située dans une temporalité particulière établie par des
exigences scripturales. Elle est dès lors caractérisée par une « hibernation » para-
littéraire, c’est-à-dire par des « petits moments » existentiels consacrés au ‘faire
artistique’ et marqués par des activités de création, telles que (indépendamment des
époques) prendre des notes dans les espaces de relation sociale, effectuer des
recherches, lancer des discussions, oser des expérimentations, observer des
comportements, inscrire les traces des êtres et des choses, enregistrer des rêves et
fantaisies, penser l’œuvre, etc. – ou, simplement, écrire en fonction des paramètres
esthétiques-culturels caractéristiques de moments historiques diversifiés. Tout cela
comprend d’une manière ou d’une autre ce que Maingueneau (1993, 2004 et 2006) a
choisi d’appeler la « paratopie », désignant ainsi le lieu paradoxal où ce sujet se situe et
réalise ses activités créatrices.
21 Dans cette perspective, il faut souligner que le corps qui écrit n’est pas à proprement
parler celui d’un sujet empirique qui s’exprime, qui sent le froid ou la faim et que nous
pouvons rencontrer au supermarché, mais essentiellement une instance qui vit et qui
articule un projet artistique devant être négocié avec des lecteurs potentiels. Dans ce
sens, le sujet de l’écriture activé par la paratopie de l’écrivain est celui qui propose un
contrat de communication qui doit être perçu et accepté (ou rejeté) par la lecture. De ce
fait, il vient réclamer et instituer une auctorialité spécifique : ce qu’on appelle ici la
« clause auteur ». On en arrive en fin de compte à un dédoublement incessant de la
subjectivité humaine, comme l’exemplifie le schéma suivant :
discursifs qui sont extérieurs au texte fictionnel. Pour ce faire, on reprendra ici, entre
autres, la notion focale d’ethos.
27 L’expression « ethos présent » (ou « discursif ») symboliserait une certaine fidélité aux
formulations d’Aristote, dans la mesure où celui-ci voit dans l’ethos un résultat de
l’énonciation, dans le présent de son occurrence. Par conséquent, l’« ethos présent » est
celui qui résulte d’un corpus donné, découpé et étudié par l’analyste (une œuvre, par
exemple), et relatif à un moment énonciatif particulier. Dans le cas de l’énonciation
littéraire, cet ethos serait reconstitué par le lecteur dans le moment même où il active le
processus de l’interaction verbale/fictionnelle. Avec cet événement, à travers des
indices textuels de plusieurs ordres – sélections lexicales, opérations logiques, thèmes,
positionnements, style, etc. –, le lecteur pourrait dégager ou (re)construire un ethos
auctorial ou une image d’auteur proposée par le sujet au cours de son activité d’écriture
– activité déjà distante, mais qui laisse des marques de sa présence et de son processus
de création dans l’œuvre. De cette façon, on peut parler d’un ethos auctorial présent et
intégré dans l’acte de langage littéraire qui peut aussi être exploré par l’analyste
comme un effet possible du discours, même quand l’auteur est anonyme ou qu’il y a
pseudonymie. Cet ethos caractérise bien « la figure auctoriale présentée comme une
dimension inhérente à la lecture » et, même, désirée d’une certaine façon par le
lecteur, comme le remarque Ruth Amossy dans ce même numéro. Voyons quelques
exemples.
28 Une partie de la littérature du Moyen Age, par exemple, exclut au premier abord la
question de l’auctorialité dès lors qu’elle n’est pas liée à une signature. En effet, les
textes se présentaient anonymement aux lecteurs et/ou étaient assumés par un
pseudonyme. Bien évidemment, nous ne sommes pas à l’époque de Foucault et de sa
« fonction auteur » dans la mesure où celle-ci ne jouissait guère d’un statut important
dans le processus de médiation institué entre le lecteur et l’œuvre. Cette relation
s’articulait sans doute à partir d’autres paradigmes, étrangers aux données
(auto)biographiques, comme ceux qui se rapportent aux valeurs sociales du sacré et du
profane.
29 Cependant, d’une certaine façon, l’homme du Moyen Age aurait bien pu construire ses
ethè auctoriaux et, d’après les œuvres qui circulaient à l’époque, on pourrait même
aujourd’hui concevoir une définition appropriée de cet ethos : l’auteur serait un ego
intégré au texte, l’instance responsable de l’énonciation, un « moi » (sans visage et sans
attributs iconiques ou sociaux) qui devrait être édifié par la lecture. Au lecteur, donc,
incomberait le rôle de le capter, d’appréhender les traces de sa personnalité et de lui
associer une voix, avec laquelle il peut ou non s’identifier en fonction d’une certaine
vision du monde. Dans cette perspective, l’auteur – son image – serait plutôt un
positionnement et/ou un style, non seulement individuel, mais représentatif d’une
tendance sociale, parfois dangereuse ou subversive du point de vue idéologique.
30 Ainsi dans un fabliau très connu du Moyen Age, Les perdrix, le moi responsable du
discours pourrait être défini/reconnu comme une instance de locution qui s’engage
dans un faire rire (ironique), en présentant des situations inusitées. Le locuteur-auteur
est drôle, astucieux et, même sarcastique lorsqu’il s’aventure à caricaturer quelques
valeurs de l’idéologie dominante, courtoise et religieuse. Sans doute, il ne se donne pas
à voir comme un sujet autobiographique. Ce qu’il énonce se présente comme une petite
narration qui comprend un paysan naïf, trompé/trahi par une femme infidèle et en
proie à la gloutonnerie. Le personnage du prêtre, de son côté, est construit comme
quelqu’un de fort peu enclin au sacerdoce et manifestant un penchant marqué pour les
plaisirs de la chair, une fois qu’il a pris position dans le triangle amoureux de l’intrigue.
Tout se passe en fin de compte autour de deux délicieuses perdrix, volées au mari par la
femme, laquelle attribue cette faute au prêtre…
31 Sans entrer dans les détails, on peut dire qu’on est devant un type d’auctorialité qui
n’indique pas, dans le sens où il faudrait le visualiser en chair et os, un individu
empirique, extérieur au texte, doté d’un statut social et d’une adresse fixe – à celui-ci,
le lecteur n’a aucun accès. Il se réfère bien plutôt à une instance psychique, stylistique
et idéologique qui commande le dire. Bien sûr, même si l’écrivain en tant que tel ne se
donne pas à voir, il se montre dans son texte à travers son « doublet fictionnel et
fonctionnel » – le narrateur –, en utilisant une expression de Bergez (1989 : 28). Telle
serait la « clause auteur » (tacite) proposée par le contrat de communication qui
modèle ce type de littérature, proposée et articulée par le sujet (dissimulé) de
l’écriture.
32 Prenons un autre type d’ethos auctorial. L’auteur serait celui qui répond àou s’approprie
quelque chose et en tant que tel, serait matérialisé dans le personnage de Borges,
« Pierre Ménard », présent dans le célèbre conte « Pierre Ménard, auteur du
Quichotte ». Cet auteur-personnage, d’après le texte de Borges, a composé le célèbre
Don Quichotte de Cervantès, 300 ans après l’original. L’œuvre qui en résulte, le Quichotte
de Menard, « se compose des chapitres IX et XXXVIII de la première partie du Don
Quichotte et d’un fragment du chapitre XXII ». (Borges 1993 : 469) On observe que
Ménard « ne voulait pas composer un autre Quichotte – ce qui est facile – mais le
Quichotte » (470).
33 Alors, qu’a fait au juste Ménard ? Une explication serait de soutenir qu’il a composé le
Quichotte à travers le texte même du Quichotte, en utilisant les ressources du collage et
de l’élagage de quelques parties. Le résultat en a été un discours nouveau, capable de
produire des effets de sens inexistants dans l’ouvrage de Cervantès. La raison : le sujet
de l’énonciation, l’attitude énonciative, le projet littéraire et esthétique et le contexte
d’émergence du texte sont très différents. D’autre part, la réception, elle aussi, est en
fin de compte conditionnée par ces nouvelles variables sémiotiques et spatio-
temporelles.
34 La chose intéressante est que Menard, après avoir utilisé mot à mot et ligne à ligne
l’œuvre de Cervantès, a eté consacré auteur légitime du Quichotte par l’écriture (ou la
paratopie) borgésienne. Ce phénomène ne peut être compris que si on remarque que le
mode d’auctorialité en question relève plus d’un critère d’emploi de la langue que de la
notion de « création » (l’originalité romantique étant, ici, hors de question). L’auteur
proposé par l’œuvre de Borges serait alors un sujet responsable de l’énonciation dans
une circonstance spécifique, c’est-à-dire une personnalité produite par la « mise en
fonctionnement de la langue par un acte INDIVIDUEL D’UTILISATION » dont parle Benveniste
(2008 : 80). L’énonciation elle-même, de ce point de vue benvenistien, est comprise
comme un acte d’appropriation. Encore faut-il ajouter, dans le cas de Ménard : une
appropriation mot à mot et fragmentaire. Tels sont l’auteur et sa caractérisation
proposés tacitement par la paratopie borgésienne.
35 Voyons maintenant un dernier exemple d’auctorialité. Dans le roman brésilien
Mémoires posthumes de Brás Cubas, « de » Machado de Assis, l’ethos auctorial se révèle de
manière aussi intéressante que curieuse. On peut voir que, bien avant Barthes, la
« mort de l’auteur » avait déjà été décrétée par Machado qui met en scène un auteur-
narrateur défunt, ou mieux, un « défunt auteur ». Dans le prologue de la quatrième
édition, signé par Machado, le locuteur Brás Cubas est présenté comme l’auteur
légitime de l’œuvre. La question est paradoxale, parce que Machado ne masque pas le
fait que c’est lui-même qui effectue la révision du livre, le corrige et en élimine, quand
il est nécessaire, des morceaux pour la publication finale (nous aurions, alors, dans ces
activités, les insignes textuels du sujet de l’écriture en action, en d’autres termes, les
vestiges de la paratopie machadienne et de son projet esthétique/littéraire). Mais, en
revanche, le même Machado ne réussit pas à présenter les Mémoires et à en parler sans
rapporter à son discours la voix de l’« auteur » (Brás Cubas), entre parenthèses, comme
dans le passage3 : « ce qui fait de mon Brás Cubas un auteur particulier est ce qu’il
appelle une “teinte chagrine de pessimisme” [...] » (Machado de Assis 2002) [je souligne].
36 Dans le deuxième prologue (« Au lecteur »), cette fois signé par Brás Cubas, on peut
percevoir sans aucune difficulté la présence d’un contrat proposé au lecteur dans le
sens qu’il institue une figure auctoriale, ce qui montre aussi la présence évidente d’une
clause auteur. Dans un petit passage4, l’« auteur » dit :
C’est qu’il s’agit ici, en vérité, d’une œuvre diffuse, composée par moi, Brás Cubas,
suivant la manière libre d’un Sterne ou d’un Xavier de Maistre, mais à laquelle j’ai
peut-être donné parfois quelque teinte chagrine de pessimisme. C’est bien possible.
Ouvrage de défunt. Je l’ai écrit avec la plume de la gaieté et l’encre de la mélancolie et
il n’est pas difficile de prévoir ce qui peut résulter d’une telle union (Machado de
Assis 2000 : 13) [je souligne].
37 Dans la première occurrence en italiques, la préoccupation du sujet de l’écriture à
préciser le référent du pronom « moi » est flagrante. Brás Cubas entreprend ainsi de
montrer et anticiper son style ou son ethos : le pessimisme 5, la critique des habitudes, la
moquerie, l’ironie6. Son statut d’auteur est encore confirmé dans le flux de
l’énonciation, comme, par exemple, dans le chapitre I, où il parle de sa condition
d’« auteur défunt »7 et dans le chapitre III, où il présente toute sa généalogie.
Finalement, le statut d’auteur proposé par la paratopie machadienne s’intensifie avec le
récit focalisé à la première personne, responsable d’un effet de vérité dans la mesure où
il donne à l’œuvre un ton mémorialiste et autobiographique.
38 On peut donc dire que l’auctorialité ou l’image d’auteur invoquée/proposée par cette
œuvre ne se confond pas avec l’identité de l’individu empirique ou de l’être scriptural
machadien, même si, contrairement aux fabliaux mentionnés précédemment, Machado
de Assis apparaît bien comme le signataire du texte. L’auctorialité se concentre ici dans
la figure du « locuteur défunt » chargé de le représenter : en l’occurrence, Brás Cubas et
son style, bien construits par la paratopie machadienne. Capter et accepter cette clause
auteur serait une façon d’entrer dans l’univers de la fiction et de participer au jeu
institué entre production et réception, même si on sait pertinemment que les défunts
n’écrivent pas !
39 A la lumière de tous ces exemples, on peut parler d’un ethos auctorial intégré aux actes
de langage littéraires, compte tenu de leurs particularités et de la complexité de leurs
processus énonciatifs. Cet ethos est proposé par un sujet de l’écriture, et activé par les
lecteurs. Il faut cependant, comme je voudrais le montrer à présent, tenir compte
également des ethè auctoriaux qui circulent hors des discours littéraires. Les
informations qui suivent complémentent alors ce qui a été dit jusqu’à présent, parce
que le lecteur qui lit une œuvre ne prend pas seulement en compte l’ethos auctorial
proposé par un sujet de l’écriture : souvent, il aura déjà assimilé d’autres images de
l’auteur en question, Machado de Assis, par exemple - images produites par les médias,
la critique littéraire ou simplement par un ami, et ces images peuvent interférer dans
sa lecture ou dans la réception de l’œuvre.
40 Qui n’a jamais lu ou acheté un livre après avoir vu son « auteur » à la télévision, dans un
programme d’entretiens où il fait montre de son intelligence ? Qui n’a voulu lire telle
ou telle œuvre à cause de l’« exhortation chaleureuse » d’une publicité, d’un ami cher
ou d’un professeur de littérature admiré, après avoir appris par eux que l’auteur est
excellent, innovateur ou amusant, qu’il est socialement engagé dans une question
quelconque ou qu’il possède telle ou telle caractéristique valorisée ? A la lumière de ce
phénomène, il apparaît – comme l’article de Ruth Amossy dans ce même numéro le
montre bien – que le personnage auctorial est aussi construit par des interactions
pour se convertir en l’unique être objectivement réel » (Subirats 1989 : 59) [je traduis
du portugais].
49 Amossy (1991) note, et je l’ajoute à la présente réflexion, qu’il y a dans notre société de
consommation des stéréotypes qui « se voient dotés d’un étonnant prestige » : ils se
donnent à voir comme un « modèle suprême ou comme une obsession collective » ;
pour ces raisons, ils sont capables d’exercer un « pouvoir de séduction sur la foule ».
(Amossy 1991 : 97 ; 98) C’est dans ces cas que, selon elle, le stéréotype se transforme en
mythe, en une représentation simplifiée (en l’occurrence, de l’auteur) idéalisée et
donnée comme essentielle9.
50 Dans cette optique, la mise en vedette de l’auteur par les médias en ferait le levier d’une
bonne stratégie commerciale. Ce serait, par exemple, le cas de l’auteur-vedette
brésilien Paulo Coelho10 : n’est-il pas vrai que L’alchimiste a été vendu plus pour sa
paternité – « mystique » – qu’en vertu de toute autre raison ? Est-ce que le nom
d’auteur construit par les médias ne serait pas l’explication principale de l’explosion
des ventes, bien plus que les significations lisibles dans l’œuvre ? Le livre, face au
lecteur-spectateur qui veut surtout « lire » l’artiste-performance, deviendrait alors un
objet utilitaire, un maquillage dans une société où triomphent les apparences – la figure
auctoriale apparaissant comme un moyen spectaculaire d’élimination des significations
profondes de l’œuvre.
6. Conclusion
51 Je ferai seulement quelques considérations finales en reprenant brièvement les
interrogations soulevées au départ de la réflexion (1-6):
52 1. Quand nous construisons la figure de l’auteur à travers la lecture, la perception de l’
ethos contenu dans l’œuvre coïncide avec l’interprétation que nous faisons de celle-ci,
dans un mouvement de production de sens caractéristique de la communication
littéraire. On a vu que cette interprétation peut subir des « brouillages »
lorsqu’interfère l’image d’un auteur préconstruite, transmise par des discours non
littéraires (médiatiques, académiques, etc.). Il s’agit d’une interférence qui doit faire
l’objet d’une étude plus poussée, étant donné que la rencontre, dans la subjectivité du
lecteur, entre l’ethos présent dans l’œuvre et les ethè préalables du même auteur, reste
une inconnue qui peut recouvrir d’innombrables possibilités interprétatives et
produire des effets de sens très divers. En d’autres termes, le « brouillage » existe
manifestement, mais sa « mesure » n’est pas encore prise et son exploration nécessite
sans doute le développement d’une méthodologie appropriée et, peut-être, de
recherches qui prennent en considération la dimension de la réception.
53 2. Dans le cas de la littérature, on a essayé de montrer que le texte (ou tout au moins le
texte littéraire) n’indique pas une figure extérieure, mais construit, et donc désigne lui-
même, une figure intérieure négociée contractuellement à travers l’activité d’un sujet
de l’écriture en fonction des caractéristiques de son projet artistique-littéraire. La
figure extérieure, comme nous l’avons vu, est créée par d’autres dispositifs de
communication, comme l’appareil médiatique.
54 3. Chaque œuvre signée d’un « auteur » possède son ethos auctorial intrinsèque
particulier, c’est-à-dire une auctorialité spécifique qui n’empêche pas, cependant, que
ces ethè possèdent des traces communes et stylistiquement semblables, ou totalement
BIBLIOGRAPHIE
Amossy, Ruth. 2006. L’argumentation dans le discours (Paris : Armand Colin)
Amossy, Ruth. 1999. « L’ethos au carrefour des disciplines : rhétorique, pragmatique, sociologie
des champs », Amossy, Ruth (dir.), Images de soi dans le discours : la construction de l’ethos (Genève :
Delachaux & Niestlé)
Amossy, Ruth. 1991. Les Idées Reçues. Sémiologie du Stéréotype (Paris : Nathan)
Amossy, Ruth et Anne Herschberg-Pierrot. 1997. Stéréotypes et Clichés : langue, discours, société
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Foucault, Michel. 2001. « Qu’est-ce qu’un auteur », Dits et écrits (Paris : Gallimard)
Maingueneau, Dominique. 2004. Le discours littéraire. Paratopie et scène d’énonciation (Paris : Armand
Colin)
Maingueneau, Dominique. 1993. Le contexte de l’œuvre littéraire. Énonciation, écrivain, société (Paris :
Dunod)
NOTES
1. Pour plus de détails, voir Amossy (1999 et 2006), Maingueneau (1999) et Eggs (1999).
2. Dans Galinari (2007), j’ai rejeté l’expression « ethos discursif ». Je préfère en effet appeler «
ethos présent » cette modalité d’ ethos localisé dans un discours particulier (dans un corpus),
choisi par l’analyste et institué comme point de référence - le mot « présent » ayant une double
signification : (a) par l’adjectif même, il se réfère à un ethos localisé (c’est-à-dire présent) dans le
discours analysé ; (b) par le nom associé à la temporalité, il se réfère complémentairement à un
ethos associé au présent temporel et situationnel de l’énonciation du corpus mentionné.
3. Le fragment suivant, signé par Machado, appartient au prologue de la quatrième édition qui n’a
pas été traduit du portugais par R. Chadebec de Lavalade (Machado de Assis 2000). J’ai donc dû le
traduire moi-même à partir d’une édition brésilienne (2002).
4. Ce passage appartient à la traduction de Chadebec de Lavalade.
5. A propos de la mélancolie et du pessimisme, on peut citer comme exemple la célèbre et
dernière phrase du livre où Brás Cubas révèle : « je n’ai pas eu d’enfants, je n’ai transmis à aucune
créature le legs de notre misère » (Machado de Assis 2000 : 262).
6. On dit ici « moquerie » et « ironie » à cause du mot brésilien « galhofa », traduit en français ci-
dessus comme « gaieté ». La traduction ne reproduit pas bien le sens de plaisanterie et de
raillerie explicite du terme original. Une bonne traduction serait « Je l’ai écrit avec la plume de la
moquerie ».
7. Brás Cubas dit : « je ne suis pas, à proprement parler, un auteur défunt, mais un défunt
auteur » (Machado de Assis 2000 : 15).
8. L’image de soi que l’auteur se construit dans son métadiscours, quand il parle dans une
interview ou à travers un manifeste, par exemple, a été relevée dans le texte de Ruth Amossy et
étudiée dans l’article de Galia Yanoshevsky dans ce même numéro.
9. Dans ses réflexions, Amossy (1991) examine comment certains personnages sont devenus
mythe, comme Tarzan, créé par un roman d’Edgar Rice Burroughs, et Lolita, créée par un roman
de Nabokov. Elle élucide comment ces personnages ont été extraits de leurs contextes littéraires
pour devenir des représentations figées et même des stratégies commerciales, qui remportent
plus de succès et reçoivent une plus grande reconnaissance que leurs auteurs. Je reprends ici les
mêmes réflexions sur le stéréotype et sur le mythe pour constater que la figure personnelle de
l’auteur peut aussi devenir une représentation collective que s’approprient les masses et, parfois,
comme on l’a vu ci-dessus, supplanter l’œuvre et ses sens profonds.
10. Paulo Coelho est un auteur de best-sellers brésilien aujourd’hui mondialement connu par son
« mysticisme ». Ses œuvres sont été traduites en plusieurs langues : il est toujours présent dans
les médias brésiliens qui traitent de sa vie privée et commentent ses réalisations, comme son
voyage il y a quelques années sur la Route de Saint-Jacques-de-Compostelle. Récemment, Coelho
a fait un voyage sur le Transsibérien et il a été accompagné par des journalistes pendant tout le
parcours. Le trajet a été suivi pendant des semaines par un programme qui, la chose n’est pas
fortuite, a été baptisé Fantastique (Fantástico), et a été diffusé tous les dimanches par la chaîne de
télévision brésilienne Rede Globo.
RÉSUMÉS
Cet article élabore une réflexion sur la question de l’auctorialité, plus précisément sur les
conceptions variables de l’auteur et ses espaces de production, en prenant en considération le
discours littéraire, mais aussi d’autres discours sociaux. Le terme d’« auteur » est compris ici
comme un accord entre sujets sociaux, c’est-à-dire comme une convention qui varie
perpétuellement en fonction des moments historiques et des espaces institutionnels. Pour
développer ce point de vue, on s’appuie sur des catégories centrales de l’analyse du discours
comme le contrat de communication et l’ethos. Par rapport à ce concept, on examine comment le
discours littéraire présente un ethos auctorial qui lui est particulier, et qui n’est pas à confondre
avec la production d’images de l’auteur dans d’autres dispositifs comme les médias ou la critique.
En fin de parcours, on s’interroge sur la construction moderne et spectaculaire de l’auteur -
célébrité dans son rapport problématique à l’ethos auctorial et à la lecture de l’œuvre.
This essay develops a reflection on the question of authorship, more specifically on the various
conceptions of authorship and its places of production, by investigating literary discourse, but
also other kinds of social discourses. The term “author” is here understood as the result of an
agreement between social subjects, namely as a convention endlessly varying according to
historical moments and institutional spaces. In order to develop this point of view, we will draw
on central categories of discourse analysis like communication contract or ethos. We show how
literary discourse constructs a peculiar “authorial ethos” not to be confused with the production
of authorial images in other frameworks like the media or literary criticism. Eventually, we
question the modern and spectacular construction of the celebrity-author in its problematic
relation to the authorial ethos and to the reading of the text.
INDEX
Keywords : author, authorship, clause author, communication contract, ethos, literary discourse
Mots-clés : auctorialité, auteur, clause auteur, contrat de communication, discours littéraire,
ethos
AUTEUR
MELLIANDRO MENDES GALLINARI
NAD-Laboratoire de recherche sur l’Analyse du Discours de l’UFMG-Brésil (FAPEMIG - Fondation
d'Aide à la Recherche de la Province de Minas Gerais)
Inger Østenstad
diversité de propriétés, et par sa vacuité sémantique, que les noms d’auteur sont
essentiels pour le discours littéraire.
(ibid.). L’exemple que donne Foucault de cette division de la subjectivité énonciative est
tiré d’un traité de mathématique où le je de la préface et le je qui effectue les
démonstrations et tire les conclusions scientifiques diffèrent, tout comme ils diffèrent
du je qui déduit l’importance de ces conclusions dans le champ. Foucault décrit le
premier je comme « un individu sans équivalent qui, en un lieu et un temps déterminés,
a accompli un certain travail » (ibid.). Ce je fait donc référence à une personne
historique qui participe au monde physique et semble contredire la démarcation
radicale que fait Foucault entre le nom d’auteur et le nom propre. Le second je est « un
plan et un moment de démonstration que tout individu peut occuper, pourvu qu’il ait
accepté le même système de symboles, le même jeu d’axiomes, le même ensemble de
démonstration préalables » (ibid.). Ce je correspond à la maîtrise et à l’observance d’un
code qui garantissent à la subjectivité énonciative son appartenance à une
communauté discursive. Le troisième je que distingue Foucault est décrit comme « celui
qui parle pour dire le sens du travail, les obstacles rencontrés, les résultats obtenus, les
problèmes qui se posent encore ; cet ego se situe dans le champ des discours
mathématiques déjà existants ou encore à venir » (ibid.). L’identité de ce je est générée
par son positionnement dans le champ discursif, énoncé dans un métadiscours qui
recommande une certaine interprétation du discours.
7 Entre ces trois instances discursives, il n’y a pas de subordination mais une dynamique
réciproque qui les disperse :
La fonction-auteur n’est pas assurée par l’un de ces ego (le premier) aux dépens des
deux autres, qui n’en serait plus alors que le dédoublement fictif. Il faut dire au
contraire que, dans de tel discours, la fonction-auteur joue de telle sorte qu’elle
donne lieu à la dispersion de ces trois ego simultanés (Ibid.).
8 La fonction-auteur est simplement cette dispersion des « trois ego simultanés » qui est
interne au discours et qui lui assure sa liberté et sa pluralité de sens. Le rassemblement
des trois ego dispersés de la fonction-auteur en une figure d’auteur unitaire, en
revanche, est un abus idéologique du discours ambiant. Si la fonction-auteur varie de
discours en discours, c’est qu’elle n’est pas laissée libre et définie par le discours lui-
même, mais contrôlée par les systèmes juridiques et institutionnels qui entourent les
discours et par une série d’opérations qui attribuent le discours à un producteur.
9 La superfluité de la figure de l’auteur en tant que construction idéologique est élaborée
davantage dans trois paragraphes de la traduction anglaise, « What is an author? », qui
ne figurent pas dans la version française, et dont le passage central est celui-ci 1:
La vérité est tout autre : l’auteur n’est pas une source indéfinie de significations qui
viendraient combler l’œuvre, l’auteur ne précède pas les œuvres. Il est un certain
principe fonctionnel par lequel, dans notre culture, on délimite, on exclut, on
sélectionne : bref, le principe par lequel on entrave la libre circulation, la libre
manipulation, la libre composition, décomposition, recomposition de la fiction. Si
nous avons l’habitude de présenter l’auteur comme un génie, comme surgissement
perpétuel de nouveauté, c’est parce qu’en réalité nous le faisons fonctionner sur un
mode exactement inverse. Nous dirons que l’auteur est une production idéologique
dans la mesure où nous avons une représentation inversée de sa fonction historique
réelle. L’auteur est donc la figure idéologique par laquelle on conjure la
prolifération du sens2.
10 Selon cette dénonciation de l’auteur comme « produit idéologique » issu de notre
crainte de la prolifération du sens, toute figuration de l’auteur réduit la possibilité
d’interpréter le texte et devrait être évitée.
subjectivité énonciative en trois instances, mais elle crée et elle est créée aussi par les
convergences qui sont nécessaires pour que le nœud se forme. La subjectivité
énonciative qui résulte de ces relations paradoxales n’est pas le producteur du texte en
tant qu’être humain et personne physique, ni le rôle de l’écrivain tel qu’il se joue dans
le champ littéraire, ni une subjectivité purement textuelle ; tout en étant composée de
ces instances, elle les transgresse et les dépasse pour former une figure impossible,
indéterminée et multiple. Un texte appartenant aux discours constituants ne construit
pas une image de son auteur, il disperse cette image en une subjectivité évasive, de
sorte qu’il demeure impossible de répondre à la question « Qui est l’auteur de telle
œuvre ? » :
En invoquant un nom propre, on ne désigne que l’entrelacs mouvant d’instances qui
s’enveloppe : un état-civil, une trajectoire d’écrivain et un processus d’énonciation,
dont l’impossible concert ne se maintient qu’à travers une constante fuite en avant.
L’inépuisable interrogation sur le nom du créateur en témoigne. La pratique
immémoriale de la pseudonymie ne saurait se résoudre en une opposition entre un
« vrai » nom et un « nom de plume ». Ce que l’on rencontre à travers les temps et
les lieux, c’est une multiplicité de régimes de pseudonymie, qui manifeste
l’impossible coïncidence et la nécessaire conjonction de l’homme, de l’écrivain et de
l’inscripteur. Mais cette subjectivité irréductiblement dispersée se trouve prise
dans l’attraction de ce qu’on pourrait nommer « l’Auteur », majuscule. Ce dernier
confère une unité imaginaire à un créateur qui est voué tout à la fois à activer et à
conjurer son impossible coïncidence. (Maingueneau 2004 : 108–109)
15 Ainsi, la dispersion de la subjectivité énonciative et son rassemblement dans l’unité
imaginaire de l’Auteur participent des discours constituants. L’attribution du texte à
une subjectivité productrice paradoxale et la personnification de cette attribution en
une image de l’auteur ne se produisent pas à l’extérieur du discours dans le but
d’empêcher une libre interprétation du texte. Au contraire, l’interprétation du texte est
impossible si le lecteur ne se fait pas quelque idée de cet énonciateur « impossible ».
16 Une telle conception du discours littéraire n’empêche pas de constater que l’auteur en
tant que producteur des discours prestigieux d’une culture est investi de propriétés à
valeur morale, politique et idéologique et qu’il est intéressant d’étudier les idées qu’on
s’en fait dans cette perspective. Elle ne donne cependant pas lieu à une idéalisation des
discours qui « se dérouleraient dans l’anonymat du murmure » (Foucault 1994 : 812).
Dans un tel anonymat, soit il n’y a pas de discours constituant et pas de société à
constituer, soit il y a une culture dominée par une autorité au service de laquelle toutes
les voix se mettent servilement à l’unisson. A la notion de l’auteur comme figure
idéologique servant à restreindre la prolifération des significations des textes, on peut
opposer que l’intégration du texte dans un cadre herméneutique présuppose la figure
imaginaire de l’Auteur.
17 Comme le soulignent aussi bien Foucault que Maingueneau, aucune réponse ne peut,
néanmoins, être donnée aux questions « qui a réellement parlé ? Est-ce bien lui et nul
autre ? Avec quelle authenticité ou quelle originalité ? Et qu’a-t-il exprimé du plus
profond de lui-même dans son discours ? » (ibid.) et « Qui est l’auteur de telle œuvre ? »
(Maingueneau 2004 : 108). Aucun discours ne donne accès à ce qui touche à
l’énonciateur « au plus profond de lui-même » ou à sa vérité ontologique.
18 Maingueneau offre une compréhension plus dynamique et aussi plus intégrée du
fonctionnement de la subjectivité énonciative des discours constituants en général et
du discours littéraire en particulier. Mais il ne fait pas vraiment le lien entre la
subjectivité énonciative et le nom de l’auteur qui, d’après le passage cité ci-dessus,
semblent coexister dans le discours d’une manière assez accidentelle et malgré la figure
impossible que le discours crée de l’Auteur. Maingueneau n’explique pas non plus le
rôle tout à fait central des noms propres des auteurs qu’on peut observer dans le
discours littéraire.
L’attribution d’un nom présuppose un acte initial mais pas une autorité ou une
cérémonie ou des propriétés attachées au nom6. Un même individu peut avoir plusieurs
noms, et bien que ces noms réfèrent à la même personne physique, ils ne sont pas
nécessairement interchangeables. Activé dans le discours, le nom propre en tant que
« crochet » attribue des caractéristiques – stables ou changeantes, réelles ou fictives –
au référent, et c’est pourquoi un nom propre ne réfère pas à la personne « en soi »,
mais à un certain aspect de la personne tel qu’il est perçu par l’interlocuteur. Ce sont
les caractéristiques qui sont accrochées au nom qui permettent de distinguer le
référent d’autres objets et d’établir un cadre où la référence peut s’effectuer dans une
situation donnée.
22 C’est dans cette qualité de « crochet » qui est celle du nom propre que l’on peut
distinguer une caractéristique déterminante pour le nom d’auteur dans sa spécificité.
Comme le dit Molino : « Le nom propre introduit une série indéfinie d’interprétants
plus riches et plus chargés d’affectivité que ne le sont les interprétants des noms
communs, comme l’indique la fonction littéraire et poétique des noms propres » (1982 :
16). Alors que les caractéristiques qui sont attachées à un nom commun sont limitées
par l’« air de famille » des choses auquel il se réfère, le nom propre, en tant que
désignateur rigide appelé à assurer la continuité de la référence, permet une variation
illimitée de descriptions, chargeant d’affectivité aussi bien l’acte de nommer que la
relation de celui qui nomme à ce qui est nommé. Considérons un exemple enfantin : en
disant « B est méchant », A se dit gentil, par contraste avec B. Bien que la situation soit
plus complexe, le rapport est similaire quand un bloggeur situe Houellebecq (auteur/
texte) « à la confluence des tendances les plus régressives de la société française » 7, se
plaçant lui-même du côté des tendances progressives.
4. Le nom d’auteur
23 En effet, un nom d’auteur réfère à un énonciateur littéraire et à son énonciation et met
simultanément celui qui nomme en relation avec les propriétés attachées au référent.
S’il est vrai qu’un auteur crée son propre nom et sa filiation en forgeant par son
discours une image de lui-même et en nommant et caractérisant d’autres auteurs, il
apparaît également que les critiques littéraires et le public se positionnent et se
caractérisent eux-mêmes en nommant cet auteur ou un autre et en lui attachant
certaines propriétés. La nomination attribue des caractéristiques au référent et
retourne des caractéristiques à celui qui nomme.
24 Dans l’Enéide (IV, 181–183), Virgile décrit Fama, la personnification de la renommée,
comme un oiseau monstrueux qui gagne des forces en parcourant le monde. Dans ses
traces ne repoussent pas les mots mêmes du monstre mais une broussaille de
commentaires et d’envies de nommer. Sous cet aspect, la création d’un nom d’auteur ne
diffère guère du processus par lequel naît et se diffuse toute autre réputation, et elle
peut être décrite par quelques variables simples :
(1) Un nom qui désigne une personne d’un certain sexe, née dans un certain lieu à une
certaine date fait aussi référence à l’énonciateur de certain textes littéraires.
(2) Les lecteurs, les critiques et le public se forment une image de l’auteur et accrochent
des propriétés à son nom.
(3) Le nom est prononcé et diffusé comme un nom d’auteur dans le champ littéraire et
dans l’interdiscours.
N 9E A et N 9E T impliquent A = T
F0 F0
30 Selon Ernst Cassirer, la pensée mythique établit une identité essentielle entre le nom et
ce qu’il désigne (1953 : 51). Par le nom de la divinité, la chose qui la représente est la
divinité. Comme si le nom appréhendait dans son essence l’objet auquel il réfère. Il
nous semble que le nom d’auteur active un système de références qui n’est pas sans y
ressembler. Aussi la fonction classificatoire du nom d’auteur que relève Foucault fait-
elle penser à N F0
9E A = T, ou à cette identité essentielle entre le Nom propre, l’Auteur et
le Texte.
31 Après la mort de son référent, un anthroponyme s’effrite sémantiquement, alors qu’un
nom d’auteur, comme tout autre nom porteur d’une renommée durable, peut se
charger d’associations plus fortes ou changer radicalement de sens. Une image trop
bien définie de l’auteur ou un nom trop saturé de propriétés appauvrissent sans doute
37 Ainsi le nom qui est inscrit en tête du texte devient le dénominateur commun de toutes
les propriétés attribuées à l’Auteur. Les lecteurs peuvent envisager de façon différente
le caractère et la corporalité de l’Auteur, voire lui attribuer des caractéristiques
contradictoires ; il n’en reste pas moins que toutes ces figurations vont porter le même
nom. Si la prolifération d’images de l’auteur liée à celle des interprétations de l’œuvre
fait partie intégrante du discours littéraire, c’est cependant le nom propre de l’auteur
qui autorise son bon fonctionnement en se présentant comme la constante autour de
laquelle se rassemblent toutes les images auctoriales et les interprétations qui
s’ensuivent.
6. Conclusion
38 En résonance avec les théories littéraires déshumanisantes du 20 e siècle, « Qu’est qu’un
auteur ? » de Foucault, tout comme « La mort de l’auteur » de Barthes, a contribué à
figer la conception de l’auctorialité dans les études littéraires. La compréhension plus
dynamique et intégrée de l’énonciateur littéraire qu’offre l’analyse du discours
littéraire de Maingueneau indique une voie par laquelle on peut sortir de cette aporie.
Il est grand temps, non seulement de redonner à l’auteur un positionnement discursif
en tant qu’énonciateur littéraire, mais aussi de lui rendre une subjectivité discursive,
quelle que soit sa complexité. La présence des noms propres des auteurs et
l’importance de leur image pour l’interprétation ne devraient pas être prises comme la
preuve d’un dysfonctionnement du discours littéraire. Déjà à l’antiquité les philologues
organisaient leurs études autour des noms propres des auteurs, qui depuis ont été
l’essieu des discours constituants. Notre réflexion nous a mené à avancer que la base de
cette centralité du nom d’auteur est la vacuité sémantique du nom propre et sa
fonction de « crochet » auquel on attache une multitude de propriétés.
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NOTES
1. Foucault a prononcé « Qu’est-ce qu’un auteur » à un séminaire de la Société de philosophie en
février 1969. La conférence et les débats qu’elle a provoqués ont ensuite été publiés dans le
Bulletin de la Société de philosophie no 3, 1969. En 1970, il a présenté une version anglaise avec
quelques changements à l’Université de Buffalo aux États-Unis. Cette version fut publiée en 1979.
Foucault a ensuite donné la permission de reproduire l’une ou l’autre de ces deux versions (1994 :
789).
2. “The truth is quite the contrary: the author is not an indefinite source of significations which
fill a work; the author does not precede the works, he is a certain functional principle by which,
in our culture, one limits, excludes, and chooses; in short, by which one impedes the free
circulation, the free manipulation, the free composition, and decomposition, and recomposition
of fiction. In fact, if we are accustomed to presenting the author as a genius, as a perpetual
surging of invention, it is because, in reality, we make him function in exactly the opposite
fashion. One can say that the author is an ideological product, since we represent him as the
opposite of his historically real function. (When a historically given function is represented in a
figure that inverts it, one has an ideological production.) The author is therefore the ideological
figure by which one marks the manner in which we fear the proliferation of meaning” (Foucault
1991 : 209). Traduction française de D. Defert (1994 : 811).
RÉSUMÉS
Cette étude porte sur le rôle constitutif du nom d’auteur dans le fonctionnement du discours
littéraire. Elle commence par une discussion des réflexions de Michel Foucault sur l’auteur et de
la réinterprétation qu’en offre l’analyse du discours littéraire de Dominique Maingueneau. Ne
trouvant ni chez l’un ni chez l’autre l’explication de la centralité des noms des auteurs dans le
discours littéraire, elle se tourne vers le nom propre pour y identifier quelques propriétés
décisives, avant de cerner les caractéristiques propres au nom d’auteur. Elle conclut que c’est par
la fonction de « crochet » qui est celle du nom propre, auquel on attache une diversité de
propriétés, et par sa vacuité sémantique, que les noms d’auteur sont essentiels pour le discours
littéraire.
This study examines the constitutive role of the author’s name for a better understanding of
literary discourse. It first discusses Michel Foucault’s seminal contribution to the notion of
author and the reinterpretation of Foucault provided by Dominique Maingueneau’s analysis of
literary discourse. Since none of them explains the centrality of the author’s name in literary
discourse, it turns to the proper name in order to identify some of its essential properties, before
describing the characteristics pertaining specifically to the author’s name. It concludes that the
function of “peg” (Searle) defining the proper name, to which a diversity of properties can be
attached, and its semantic vacuity, confer upon the author’s name its crucial functions.
INDEX
Mots-clés : discours littéraire, ethos, interprétation, nom d’auteur
Keywords : author’s name, ethos, interpretation, literary discourse
AUTEUR
INGER ØSTENSTAD
Université d’Oslo
Jérôme Meizoz
d’« auteur » fait retour, reformulée et réévaluée à la lumière des acquis récents de
plusieurs disciplines.
Ethos et posture
12 Lors d’un séminaire international d’Analyse du discours tenu à l’EHESS en novembre
2007, à l’invitation de nos collègues norvégiens, Dominique Maingueneau s’est
demandé si le terme de posture ne faisait pas double emploi avec celui d’ethos. La
question est pertinente, et selon le principe du rasoir d’Ockham, on peut douter qu’il
soit utile à la connaissance de multiplier les entités nominales à l’infini. Examen fait de
la question, j’y réponds par la négative, dans la mesure où dans les corpus de littérature
écrite, l’ethos est inféré de l’intérieur d’un discours et ne peut inclure une conduite
sociale comme le vêtement porté par celui qui se présente comme écrivain : en effet,
comme l’écrit Maingueneau lui-même, « l’ethos est une notion discursive, il se construit
à travers le discours, ce n’est pas une “image” du locuteur extérieure à la parole »
(2004 : 205).
13 Pour illustrer en quoi la notion de « posture » désigne un phénomène plus large que
celle d’ethos, je donne l’exemple dans mon livre, de la fameuse blouse blanche de
médecin avec laquelle L.-F. Céline s’est présenté à la presse lors de la sortie de Voyage au
l’ethos (Amossy 1999 et Maingueneau 2004), les savoirs historiques à disposition et une
proposition de méthode formulée par Roger Chartier : « L’historicité première d’un
texte est celle qui lui vient des négociations nouées entre l’ordre du discours qui
gouverne son écriture, son genre, son statut, et les conditions matérielles de sa
publication » (2008 : 51). - Paru clandestinement le 20 février 1942 sous la signature de
Vercors, ce petit volume constitue l’acte fondateur des éditions de Minuit (Paris). Il
marque la naissance d’un écrivain (Vercors) que les circonstances et la fonction
distinguent de la personne de Jean Bruller (1902-1991), illustrateur de presse n’ayant
jamais publié d’œuvre littéraire jusque-là. A celle d’auteur pseudonyme, Bruller joint la
fonction d’éditeur pseudonyme (sous le nom de Desvignes) puisqu’il est co-fondateur et
animateur clandestin des éditions de Minuit : derrière la posture d’auteur, il faudrait
encore envisager une posture d’éditeur, macro-figure d’énonciation qui par le choix de
textes politiquement impliqués engage ici l’ensemble d’un catalogue. Mais j’en viens à
l’essentiel pour nous, qu’une polémique, comme souvent, a fait apparaître : la
publication du Silence de la mer suscita une querelle mémorable à sa réception, opposant
notamment la lecture des résistants gaullistes et des communistes, épisode désormais
retracé en détails (Simonin 1994). Pour comprendre ce conflit, quelques mots sur le
récit sont indispensables.
25 L’intrigue est quasi contemporaine de la publication, puisqu’elle évoque l’invasion
allemande. Vercors a témoigné plus tard du substrat biographique de son récit,
transposé ensuite en fiction : lui-même et son épouse ont dû héberger des soldats
allemands après la défaite de juin 1940. Résumons la fable : le narrateur, un homme âgé
vivant avec sa nièce, doit accueillir chez lui, par ordre militaire, un officier allemand,
Walter von Ebrennac, qui se révèle un homme épris de culture française. Entre les hôtes
et l’invité se tisse une relation marquée avant tout par le silence, dans laquelle
s’esquisse toutefois un sentiment amoureux possible entre la nièce et l’officier. Prenant
conscience des intentions destructrices des Nazis à l’égard de la France, après avoir été
dupé par des discours lénifiants, l’officier déçu se fait muter en première ligne, et son
départ s’apparente à une forme de suicide.
26 L’ethos discursif du narrateur donne une image de réserve sereine, méfiante sans être
agressive : disons qu’il reste sur son « quant à soi ». A aucun moment, il ne juge
l’officier allemand, ni n’exprime sa colère. A sa réception, en février 1942, les lecteurs
de cette nouvelle, qui circula principalement dans le milieu littéraire et parmi les
résistants communistes et gaullistes, inférèrent de cet ethos une image
d’auteurcontrastée et problématique. Et pour cause : du fait de la clandestinité de
l’édition, la plupart des lecteurs ignoraient tout à fait l’identité civile de Bruller. Celui-
ci était avant guerre un illustrateur dont les positions de gauche modérée se
rapprochèrent du gaullisme dès juin 1940. Cette ignorance de l’identité de l’auteur, qui
dura jusqu’en août 1944 (Sapiro 1999 : 503), permet d’ailleurs un test en double aveugle,
car l’inférence ne peut porter, ici, sur une connaissance préalable de l’écrivain. Dans ce
livre, Vercors apparut ainsi à ses lecteurs tantôt comme un chantre de la résistance
pacifique (c’est la lecture gaulliste), tantôt comme un traître qui, par la passivité qu’il
prône face à l’ennemi, fait le jeu des ennemis de la France (c’est la lecture communiste
d’Ilya Ehrenbourg, par exemple). Après d’âpres débats par presse interposée, et
diverses tentatives pour discréditer la nouvelle, c’est la première image d’auteur qui
triompha à la Libération, appuyée par les réseaux gaullistes de Londres qui résolurent
même de faire parachuter le texte au dessus de la France.
27 Mais cette réception ambiguë laissa des traces douloureuses pour Vercors, qui ressentit
le besoin de corriger son texte et d’ajouter une phrase condamnant plus explicitement
l’officier allemand. Dans l’édition « définitive » (selon ses vœux) de la nouvelle en 1951,
on lit donc ceci : « Ainsi, il se soumet. Voilà donc tout ce qu’ils savent faire. Ils se
soumettent tous, même cet homme-là. » (Vercors, Simonin 1994 : 98).
28 Un ethos donc, d’abord, puis une image d’auteur, produit de luttes d’interprétation,
enfin une posture (d’auteur, et au-delà, d’éditeur), signalée dès le pseudonyme de
l’écrivain puis manifeste dans cet ajout ou repentir tardif, ultime retouche à la nouvelle
au moment où les institutions allaient en faire le monument de l’histoire littéraire
pacifiée que l’on sait.
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[Link]/[Link], consulté le 17 septembre 2008]
NOTES
1. Je remercie Raphaël Baroni de sa relecture et de ses conseils.
2. J’emprunte la notion de « conduites de vie » (Lebensführung) à Max Weber, qui en fait une des
notions-phares de l’étude des sectes protestantes, mais plus généralement un concept
sociologique pour décrire les comportements sociaux dans une communauté de valeurs, cf.
L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, pp. 255-317. Pour un usage littéraire, cf. Denis Saint-
Amand & David Vrydaghs, « La biographie dans l’étude des groupes littéraires. Les conduites de
vie zutique et surréaliste », 2008.
3. D’innombrables jeux auctoriaux ont pour but de détourner le caractère immédiat du pacte
autobiographique, ainsi dans Roland Barthes par Roland Barthes, on lit des formules comme : « Tout
ceci doit être considéré comme dit par un personnage de roman – ou plutôt par plusieurs »
(Barthes, 1975, p. 123).
RÉSUMÉS
Après la parution de Postures littéraires (2007) cet article revient sur la visée méthodologique de la
notion de « posture », en la confrontant à deux notions voisines, celles d’« ethos » et d’« image
d’auteur ». Il propose de hiérarchiser ces trois notions dans un ensemble conceptuel. Une brève
analyse du Silence de la mer (1942) de Vercors illustre cette réflexion.
After the publication of Literary postures (2007), this article revisits the methodological approach
based on the notion of “posture” by comparing it with two related notions, “ethos” and “author’s
image”. It shows how these three notions can be organized into a hierarchy inside an integrated
conceptual whole. A brief analysis of Vercors’ TheSilence of the Sea (1942) illustrates this
proposition.
INDEX
Mots-clés : ethos, image d’auteur, posture, scénographie
Keywords : author’s image, ethos, posture, scenography
AUTEUR
JÉRÔME MEIZOZ
Université de Lausanne
Sylvie Ducas
1 L’instance auctoriale, que l’on croyait définitivement abolie depuis que Proust,
Mallarmé, Barthes et Blanchot avaient signé son arrêt de mort, est de nouveau à l’ordre
du jour, mais s’impose dans toute sa complexité (Diaz 2007). Si elle renvoie au triple
plan du réel (l’homme de lettres en tant qu’acteur social), du textuel (le sujet de
l’énonciation) et de l’imaginaire (« l’écrivain comme fantasme », Bonnet 1985), elle est
tributaire d’un certain nombre de médiations, qu’elles soient textuelles, discursives,
symboliques, ou qu’elles renvoient plus largement aux différents acteurs du champ
littéraire (pairs, éditeurs, médias, lecteurs…) grâce auxquels l’auteur affirme son
identité et sa singularité (Amossy 1999 : 127-154). Autrement dit, comme nous l’avons
souligné ailleurs, l’image auctoriale engage aussi bien l’idée d’un espace de circulation
(des objets, des discours, des usages), que celle d’un espace de sociabilité dans lequel
prendre conscience de son appartenance collective. Elle engage enfin l’idée d’un espace
de représentations à la fois réelles et symboliques, personnelles ou collectives, qui
rendent possibles la structuration du sujet écrivant et la construction de son identité
auctoriale dans la confrontation d’une pratique singulière (écrire) à une forme
collective de représentation d’une appartenance culturelle, le livre.
2 L’écrivain doit aussi composer avec les réalités nouvelles liées aux industries du livre et
de la culture. Les impératifs de production et de circulation des biens culturels ont
tendance à le réduire à une simple « fonction-auteur » (Nemer 1996 : 190) aliénée aux
lois de la promotion, de la publicité et de la médiatisation d’une image fabriquée de soi
peu compatible avec un autoportrait en artiste légitime engageant la valeur du travail
d’écriture et sa réception littéraire (Ducas 2009). Dans la mesure où, à l’heure de telles
industries culturelles, on fait des livres quoi qu’on écrive, il s’agit pour l’auteur de se
demander comment habiter cet espace de production et comment s’y voir distingué. Se
pose ainsi la question de la figure de l’auteur, dans sa dimension à la fois spéculaire et
iconique, qui tient de topoï ou de stéréotypes dont tout imaginaire social est porteur ;
du mythe personnel qui, appliqué au dispositif auctorial, rappelle combien l’écrivain
construit son identité à partir de fables diverses ; de l’imago, cette image réductrice et
aliénante imposée du dehors mise au jour par la psychanalyse ; ou encore du fantasme
dans lequel se donne à lire un désir d’auteur, hors de tout rapport avec le réel
biographique. De telles scénographies auctoriales, par lesquelles l’auteur brigue un
statut symbolique et vise à légitimer son dire, se renouvellent lors des mutations de
l’histoire littéraire. Elles engagent l’ethos de l’écrivain, entendu comme l’ensemble des
moyens par lesquels ce dernier rend son discours persuasif et donne une bonne image
de soi (Amossy 2006 : 69-96), et comme cette posture qu’il adopte et ce scénario qu’il
invente sur la scène de l’écriture, qui sont aussi « une manière d’habiter l’espace
social » (Maingueneau 1993 : 139) et de prendre position par rapport aux conditions
d’exercice de la littérature de son époque.
3 Voilà pourquoi il est intéressant de se pencher sur la littérature française dite de
filiation, littérature autofictionnelle qui émerge dans les années 1980 et revisite la
question de l’identité du sujet écrivant à l’aune de l’histoire familiale et collective qui la
fonde. D’abord parce que cette littérature « postmoderne » révise la définition de la
littérature en réhabilitant la figure de l’auteur, mais sans pour autant arpenter de
nouveau les sentiers bien balisés des représentations édifiantes et des postures
convenues du Grand Ecrivain. Ensuite, parce qu’elle illustre un moment de crise du
sujet et de la littérature contemporaine indissociable de cette épiphanie sur la scène de
l’écriture d’un Moi auctorial parfaitement inédit. Crise que la scène d’énonciation rend
sensible en mettant en tension le récit et le commentaire critique et métadiscursif.
Nous consacrerons donc plus particulièrement cette étude aux œuvres respectives de
Jean Rouaud1 et de Pierre Michon 2, deux écrivains qui, voulant se mêler d’écrire,
tiennent un discours pour écrire/décrire leur entrée problématique en littérature
(Maingueneau 2006 : 3, André 2004 : 95). On s’interrogera sur le pourquoi et le comment
de ce désir de légitimité auctoriale qui les travaille et l’on dessinera les contours de leur
territoire littéraire.
1. Illégitimité(s) auctoriale(s)
1.1. Ethos préalable : icône de la modernité et « fonction auteur »
4 Comment cesser d’être un auteur illégitime ? Telle semble la question centrale qui
réunit deux auteurs aussi différents dont les récits respectifs se font l’écho d’une
expérience commune : celle d’un statut d’écrivain ressenti comme illégitime. Ce
sentiment d’illégitimité trouve sa source dans un contexte littéraire et éditorial
spécifique dont héritent malgré eux les deux auteurs et qui détermine l’ethos préalable
ou prédiscursif (Amossy, Haddad, Maingueneau 1999) qu’ils vont contester. Ce dernier
est double et oscille entre deux extrêmes qui se retrouvent sur le terrain d’une même
négation de l’idée d’auteur. L’ethos de la modernité est le premier contre lequel il faut
lutter pour s’inventer une peau neuve d’écrivain. Depuis les textes canoniques de
Barthes et de Blanchot, dans la continuité du thème mallarméen de la « disparition
illocutoire », l’auteur se fond dans le « neutre » de l’écriture » et l’« aventure dans le
signifiant », sans perspectives spéculaires. Un tel « terrorisme » intellectuel de la
Textualité, notamment sous la forme du Nouveau Roman, est incarné dans la célèbre
photo dite de Minuit présentant les nouveaux romanciers en 1959 posant devant la
maison d’édition et valant pour acte de naissance d’un courant illustrant cet imaginaire
de la littérature. Pourtant, en tant que cliché, on peut penser que cette image ne fait
qu’entériner le caractère factice d’un groupe totalement hétérogène (quel point
commun entre Butor et Sarraute ? Claude Simon et Robbe-Grillet ?). Elle tient d’un
simulacre selon lequel, d’après Nelly Wolf, « avec le recul, le Nouveau Roman apparaît
comme une formule mise au point par des critiques de revue, avalisée par une maison
d’édition, et reprise en dernier lieu par les écrivains concernés » (Wolf 1995 : 15). Elle
renforce donc le paradoxe d’un mouvement prônant l’effacement, voire « la mort de
l’auteur », et qui met sur le devant de la scène, entre les années 1950 et 1960, ses
vedettes et ses stars, abonnées aux prix littéraires et devenues pour certains Prix Nobel
de littérature. Il n’en demeure pas moins que cette mouvance « Nouveau Roman » a
abouti au renouvellement des structures narratives en récusant les vieux modèles et les
vieilles croyances : constat de faillite du personnage du récit traditionnel, de l’histoire,
déjà dissoute chez Proust, Faulkner et Beckett, « ère du soupçon » et de
« l’Allitérature », la fiction romanesque est sacrifiée au postulat de Ricardou selon
lequel « le roman n’est plus l’écriture d’une aventure, mais l’aventure d’une écriture ».
Pour deux auteurs qui avaient vingt ans au moment d’une telle mythologie
structuraliste, le droit d’entrée en écriture vingt ans plus tard n’en est que plus
problématique. Il passe par la transgression de tels impératifs catégoriques et la
réhabilitation du récit, même si on ne renonce pas totalement au soupçon ni aux jeux
formels de l’invention littéraire. D’où l’humour avec lequel Rouaud, par exemple,
donne de la voix et dénonce, non sans multiplier les signes verbaux du discursif où lire
la présence de l’auteur :
ceux qui tiennent l’auteur pour un intrus, un incongru, une erreur, et cherchent à
tout prix à s’en débarrasser, allant jusqu’à publier officiellement, dans une note
littéraire de soixante-huit, son faire-part de décès, nous avons la joie et la douleur
de vous annoncer la mort de l’auteur, et une fois leur forfait accompli, considèrent
que, le texte parlant de lui-même, l’étourdi qui l’a prétendument écrit et signé a
d’autant moins son mot à dire que d’ailleurs on ne l’a pas sonné (SSCC : 18).
5 L’ethos auctorial dépend aussi des conditions de production, de diffusion et de
promotion du livre moderne. L’irruption de biens culturels de masse dans le champ de
la culture contemporaine, les nouveaux processus de légitimation nés des réalités
marchandes de l’industrie culturelle, fondent désormais une légitimité nouvelle du
livre et de l’auteur sur les impératifs de la publicité et du spectacle médiatique. De
telles mutations s’accompagnent d’une crise de l’auteur à l’heure de l’industrie du livre
et des pratiques culturelles de masse (Ducas 2009). Une telle dévaluation de son image
et de son autorité auctoriale explique ainsi les réticences, dans les œuvres des deux
auteurs - nous le verrons plus loin - à se désigner d’un qualificatif fortement connoté
culturellement.
6 Dans les deux cas, l’écrivain contemporain doit donc composer avec cet imaginaire
social et les stéréotypes de son époque qui dévaluent son image et le contraignent à un
discours fondé sur la double aporie de l’effacement ou de la comédie fantoche. Pour
reconquérir son statut d’auteur, il va illustrer, sous la plume de Rouaud comme sous
12 Leur statut illégitime de provinciaux se retrouve dans une autre facette de la paratopie
créatrice : celle liée à la topique du Moi minuscule de l’écrivain et à la dépréciation de
la figure auctoriale qui en découle. Pas d’apothéose du Grand Ecrivain, en effet, chez les
deux auteurs, mais une commune propension au portrait sans complaisance, signe de la
posture auctoriale inédite qui se cherche. Elle est étroitement liée à la paradoxale
figuration de l’illettré, donc de l’incapacité à satisfaire l’ambition première de devenir
écrivain : l’un (Rouaud) écrit mal (IA : 71), compare sa signature à la croix des illettrés
comme à celle du calvaire christique, déplore de n’avoir pour filiation littéraire qu’un
obscur prêtre historien local au nom improbable d’Honoré Honorat (IA : 105-106) ;
l’autre (Michon) s’avoue « analphabète », « pétri d’inconnaissance, de chaos,
d’analphabétisme profond, iceberg de suie, dont la partie émergée n’était que miroir
aux alouettes » (VM : 157-158). L’un se complaît à détailler l’expérience de la panne
d’inspiration (IA : 101-112), l’autre rêve d’une Grâce qui ne vient pas, se peint comme un
« Grand Auteur » qui n’écrit pas et dénonce « tant de postures (n’avais-je pas l’air d’un
écrivain, son imperceptible uniforme ?) », « tant d’Imitations picaresques de la vie des
Grands Auteurs » (VM : 165). Se reconnaître illettré tient néanmoins d’une stratégie
discursive par laquelle on revendique une posture auctoriale inédite dont la singularité
repose à la fois sur un Moi condamné à la perte et au deuil, handicapé par la
confiscation de son roman familial, et sur le refus d’adhérer à une mythologie à laquelle
on ne peut plus croire, celle héritée de l’époque romantique et du « sacre de l’écrivain »
(Bénichou 1973). Mythologie dont les stars et les vedettes des industries de la culture
actuelles ou des milieux littéraires parisiens ne sont finalement qu’un avatar dégradé.
Le Moi auctorial n’échappe donc pas à la dévaluation, bien plus, il la revendique,
18 Le but étant de faire valoir une relation, celle-ci passe avant tout par la structure
narrative du temps : les lieux familiers de l’origine provinciale sont autant « reculés »
dans l’espace que dans la durée, et la paratopie créatrice, qui oppose l’immobilisme
rural à l’agitation des villes, se fait aussi temporelle. D’où des récits qui, du point de vue
de la structure et de la dynamique narratives, privilégient toujours la strate aux dépens
de la ligne pour mieux exhumer les vestiges de temps humain que recèle cette « France
profonde ». Dans ces archéologies imaginaires, la rêverie se plaît à plonger dans les
profondeurs abyssales de la mémoire collective, toujours associées aux topiques de la
perte et du deuil. C’est le cas chez Rouaud dans l’évocation fondée sur la dérivation
métaphorique de ces pelles mécaniques défonçant la rue de la commune et découvrant
« un empilement de strates, comme autant de pages grand format du livre d’histoire de
la commune » (PVC : 171) remontant jusqu’à l’époque gallo-romaine. Ou dans cette fable
de Michon inspirée des fabliaux du Moyen Age explorant ces lieux archaïques de la
préhistoire que constituent les grottes de Castelnau près de Lascaux (GB 1996). Si les
œuvres des deux auteurs se rejoignent en ce qu’elles sont l’une et l’autre des « fables
sur le temps » (Ricoeur 1981-1985), elles diffèrent toutefois dans la façon dont elles
envisagent de réparer le lien entre passé et présent. Chez Michon, la rhétorique de
l’instant et de l’éphémère cultive une tension continuelle entre passé et présent qui
ressort d’emblée de la disjonction des temps verbaux. Gommant tout effet de rupture,
l’écriture articule avec souplesse les présents, passés et futurs, comme dans ces
premières pages des Vies minuscules :
Bien des années plus tôt, les parents de ma mère avaient demandé que l’assistance leur
confiât un orphelin pour les aider dans les travaux de la ferme. […] On leur envoya
André Dufourneau. Je me plais à croire qu’il arriva un soir d’octobre ou de décembre
[…] pour la première fois ses pieds frappèrent le chemin que plus jamais ils ne
frapperont ; il regarda l’arbre […] il eut une pensée que nous ne connaîtrons pas. Il
s’assit et mangea la soupe. Il resta dix ans (VM : 14).
19 Aux brusques changements de temps qui raccordent les différentes époques, s’ajoute
l’asyndète finale qui établit une équivalence temporelle entre la soupe mangée et les
dix ans restés aux Cards. Elle suggère un récit qui, cultivant les prolepses et les ellipses,
se hâte vers sa fin, et une pratique d’écriture acquise à la forme brève (RV : 24). Chez
Rouaud, l’économie narrative est d’une tout autre nature. L’art de la digression, s’il
permet de différer l’innommable (la mort du père) et de cultiver la volte-face et le coq-
à-l’âne, est aussi un outil privilégié de l’archéologie familiale qui offre de créer des
raccourcis historiques et des rapprochements, les distorsions temporelles faisant écho
aux distorsions spatiales entre la fresque et le minuscule dont le récit est émaillé. La
dynamique narrative se nourrit de ces « comprimés de lenteur », nécessaires au récit
(Gracq 1980 : 124), qui l’inscrivent dans une durée humaine et jouent d’un temps à
rebours ou palimpseste que l’on peut dilater à souhait. L’irruption brutale des pages sur
les tranchées (CH : 153-159) offre ainsi une vision saisissante et anamorphique de l’enfer
de la Grande Guerre, qui contraste avec la vision étale des pluies en Loire-Atlantique de
l’incipit et avec les pages qui précèdent immédiatement, sur le quotidien étriqué de la
tante Marie.
20 Parce qu’ils sont des archéologues de mondes disparus ou en voie de l’être, les
romanciers de la filiation endossent volontiers les oripeaux de l’archiviste ou de
l’archéologue, thuriféraire d’une mémoire des origines à recomposer. Un tel ethos
transparaît dans la façon dont se construit la fable narrative. Chez Michon, elle relève
de la collection, de la compilation, du recueil d’histoires ou de légendes rapportées dont
l’auteur ne fait que pérenniser la transmission. C’est ce qu’illustrent, par exemple, les
Vies minuscules en juxtaposant des fragments de vies et « des fragments de discours
traînant les fragments d’une réalité dont ils font partie », pour parler comme Michel
Foucault (1994). Une multitude de scribes et de moines copistes peuplent ses intrigues
et en bons « manieurs de langue », entreprennent des récits de vie (MH, A) qui
ressemblent à des tombeaux pour personnages tirés de l’archive. Ils investissent le récit
pour mieux permettre au narrateur-auteur de s’y immiscer, de s’approprier le récit-
source et d’y affirmer une autorité. Tel est le cas, par exemple, de l’incipit du huitième
récit des Mythologies d’hiver, qui désigne un nom et exhibe la fiction dans une formule
oxymorique et approximative du type « Le moine anonyme a pu s’appeler Simon écrit
une Vie qui ressemble à ceci (MH : 59) ». Ou dans Abbés où le narrateur de « l’histoire que
voici », dissocié de l’auteur, cite les « Chroniques intransitives d’Adémar de Chabannes,
que la postérité connaît mieux que Pierre, lettré exquis et ambitieux, un peu faussaire
et Limousin de naissance, maître d’œuvre d’une Vie de saint Martial truquée, rusée » (A :
55).
21 Pour Rouaud, la fable généalogique tient du puzzle et de l’écriture sérielle. Elle est
restituée pièce par pièce, selon des procédés de ressassement et de reprise qui en
martèlent les figures et les événements marquants. Le narrateur en comble les
manques par le recours à un discours digressif au point que la fable familiale relève le
plus souvent d’une pensée
marabout, bout de ficelle, faufilant les images poétiques qui se présentent à l’écrit,
s’accrochant à cette idée que la poésie est un mode de connaissance qui en vaut
bien d’autres, qu’il suffit dès lors de les regarder s’agencer, se lier entre elles pour
composer une petite histoire de la représentation (LD : 9).
22 Les figures de copiste ou de scribe qui abondent là encore servent une démonstration
double. A la fois illustrer l’atavisme familial qui perpétue le rapport à l’écrit grâce à une
relation père-fils qui est celle du « rédacteur et son copiste » (IA : 308), et convaincre de
sa prédestination à l’écriture, donc de sa légitimité auctoriale, en précisant que « le
père scribe, c’est bien, mais le fils auteur, c’est mieux » (IA : 177). Où l’on voit que la
fiction de soi en fils mélancolique est toujours un désir d’auteur qui s’affirme.
26 Car écrire comme si l’on réparait des liens rompus invite aussi à repenser la relation au
lecteur. La fiction contemporaine telle que l’illustrent Michon et Rouaud a en effet pour
particularité de proposer un bon lecteur au lecteur et d’en inventer la figure. Si « tout
texte suppose un lecteur » et son « invention »(Manguel 1996 : 368-369), c’est pour
mieux l’apostropher et l’inviter à jouer le jeu, celui de la fiction qu’il accepte en lisant.
Or telle est bien une des ambitions communes aux deux auteurs que de vouloir
dépasser la méfiance réciproque que, depuis Sarraute et son Ere du soupçon, éprouvent
auteur et lecteur, le « terrain dévasté où ils s’affrontent » (Sarraute 1983 : 74), la
suspicion et la ruse qui ont ouvert la voie à une littérature intransitive, et de prétendre
inventer le modus legendi de leurs livres. Pour Michon, il s’agit, par « le récit bref », de
« tenir en main le lecteur, de lui interdire la lecture plurielle, de lui ôter sa liberté et le
charmer au sens fort. S’il joue le jeu, s’il se laisse prendre, il peut en tirer je crois des
gratifications plus enivrantes, plus archaïques » (RV : 25). Une telle tyrannie narrative
passe par le recours à l’adresse, à l’interpellation et à la fonction conative du langage
qui invitent le lecteur à prendre part à l’élaboration fictive, puis à la « renverser en son
contraire » (Jenny 1994) et à en dénoncer la fiction. L’euphorie énonciative se corrige
ainsi comme telle, entre adhésion mythique et rectification critique. Elle illustre plus
largement ce que Lyotard appelle la déréliction des « métarécits de légitimation » dans
une époque affranchie de toute croyance dans les avant-gardes et les mythologies
théoriques (Lyotard 1979). Pour le lecteur, la fiction ne cesse de se dénoncer comme
fiction à laquelle la figure auctoriale n’échappe pas. D’où une mise en tension
permanente et indécidable entre la magie d’une émergence auctoriale et la
dénonciation de son imposture (Deutsch 1970). Si Michon dénonce, à propos de
Faulkner, « le petit théâtre intérieur, infantile, ubuesque et mégalo, de l’écrivain » (TA :
79), c’est pour aussitôt reconnaître que
pour un écrivain rien n’est plus intime, rien ne le constitue davantage, rien n’est
plus lui-même, que cette volonté énonciative dont j’ai parlé, ce désir violent qui
préside à sa phrase, cet infime et décisif putsch dans son parlement intérieur, qui
fait que soudain la voix despotique de ce qu’on appelle, et qui est, la littérature, se
met à parler à sa place (TA : 82-83).
27 L’identité auctoriale est affaire de pose autant que de désir, elle est imposture et
« esbroufe », mais on la revendique, entre miracle et mirage, dans l’hésitation
suspendue d’un « peut-être », et ce, même dans les Vies minuscules, le plus
autobiographique de tous ses textes :
Qu’un style ait ralenti leur chute, et la mienne peut-être en sera plus lente ; que ma
main leur ait donné licence d’épouser dans l’air une forme combien fugace par ma
seule décision suscitée ; que me terrassant aient vécu, plus haut et plus clair que
nous ne vivons, ceux qui furent à peine et redeviennent si peu. Et que peut-être ils
soient apparus, étonnamment. Rien ne m’entiche comme le miracle (VM : 247).
28 Pour Rouaud, au postulat de l’adresse, au double sens de destination et d’habileté qui
fonde la relation au destinataire (Derrida 1980), fait écho la lecture amicale qui, à la
façon d’une entente cordiale, n’exclut pas l’activité critique. Il n’y a qu’à pointer pour
s’en convaincre le jeu des marques personnelles et de l’énonciation : Butor, dans La
modification, inaugurait l’usage systématique d’un « vous » pour décrire son
personnage, jouant ainsi sur une tension constante entre mise à distance du
personnage et monologue intérieur, pour mieux renouveler les procédés narratifs et ne
pas user des traditionnels « je » ou « il » comme des habituels jeux de focalisation.
L’emploi du « vous » par Rouaud vise, lui, à établir une connivence avec le lecteur. Mais
il exploite une gamme variée d’effets : en appeler çà et là à quelque vieux fonds
commun d’expériences où se reconnaître et se comprendre (l’averse au début des
Champs d’honneur). Ou réclamer du lecteur sur le mode de l’injonction de se mettre à la
place d’un personnage, au sens propre comme au sens figuré, et d’en vivre par
procuration les peines (l’épuisant métier de représentant de commerce du père dans
Des hommes illustres ou la solitude de l’étudiant dans Le monde à peu près). Il peut s’agir
encore d’endiguer l’émotion et de mettre à distance le pathos aux points d’acmé de la
souffrance tout en invitant le lecteur à visiter avec le narrateur les cryptes intimes et
les chambres mortuaires de son histoire familiale (la mort du père dans Des hommes
illustres, l’agonie de la mère dans Pour vos cadeaux). Ou d’inviter ironiquement le lecteur
à se substituer au travail de mise en scène du romancier butant sur un écueil de sa
fiction (comment, précisément, illustrer l’idée abstraite de la résurrection dans Les
champs d’honneur). Dans tous les cas, le discours roualdien tient de l’auberge espagnole
et conçoit la bonne lecture comme une réécriture qui interpole, formule ce que
Flaubert nommait « l’indisable », cet indicible qui va sans dire, tient du feed back et
rétroagit à ce « je ne saurais dire, mais tu peux comprendre, mets-toi à ma place » de la
confidence auctoriale. Ce dispositif discursif fondé sur la connivence invite aussi à lire
autrement car écrire, comme lire, c’est relier, entre biffures et ressassement, et
s’autoriser à rectifier sans fin ce qui a été écrit, y compris ses propres livres, à en
désentraver la réception en proposant d’y explorer des strates de sens insoupçonnées.
Tel était déjà le propos dans les deux derniers livres du cycle familial, Sur la scène comme
au ciel n’étant jamais que la réciproque d’un incipit plaçant Pour vos cadeaux sous le
signe de la lecture impossible et de l’écriture sous surveillance. Dans L’invention de
l’auteur, les réajustements abondent qui font émerger en filigrane d’autres lectures de
ce que l’on croyait acquis et définitif sur Rouaud : le champ de bataille de la plaine
d’Ypres cache l’écriture ravagée d’un petit myope (IA : 281), le récit de filiation n’est
plus le porte-voix de ses hommes illustres qu’on s’est plu à y lire, mais l’histoire d’une
« joute parricide » (IA : 220) qui renvoie dos à dos le complexe d’Abraham (IA : 238) et le
meurtre symbolique d’un père (IA, p. 215).
29 Dans cette béance entre le mot et la chose, entre les signes encryptés à élucider et les
signes récrits à jamais invérifiables, se niche donc l’invention, invention formelle et
invention - voire incarnation - de l’auteur, auteur inventif autant qu’inventé, dans une
structure spéculaire où le lecteur est un double du narrateur, lui-même confondu avec
la figure auctoriale. Une présence in absentia, fiction qui comme « l’auteur est [aussi]
mythique, qui se reconstruit après coup » (Chevalier 1996 : 97). Et c’est dans cette
tension entre posture culturelle et adhésion mythique que se joue le renouveau de la
figure auctoriale dans les autofictions contemporaines.
BIBLIOGRAPHIE
Œuvres étudiées
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Wolf, Nelly. 1995. Une littérature sans histoire. Essai sur le Nouveau Roman (Genève : Droz)
NOTES
1. Les champs d’honneur, Le monde à peu près, Le Paléo Circus, Régional et drôle, Pour vos cadeaux, Sur la
scène comme au ciel, La désincarnation, L’invention de l’auteur, seront désormais respectivement
notés CH, MAPP, PC, RD, PVC, SSCC, LD, IA.
2. Vies minuscules, Vie de Joseph Roulin, Rimbaud le fils, Mythologies d’hiver, Trois auteurs, Abbés, Le roi
vient quand il veut, seront désormais respectivement notés VM, VJR, RF, MH, TA, A, RV.
RÉSUMÉS
Depuis les années 1980, la littérature française est le théâtre d’un retour en force de récits de
filiation et d’autofictions dans lesquels se met en scène une figure d’auteur inédite qui se raconte.
Fondée sur les œuvres de Pierre Michon et Jean Rouaud, cette étude s’inscrit dans une réflexion
sur la construction identitaire de l’écrivain français dans son rapport à l’écriture et au champ
littéraire contemporain. Elle vise à montrer pourquoi et comment l’ethos est une donnée
fondamentale de la légitimation et de l’invention de soi comme écrivain.
Since the 80’s, French literature has been the theater of a strong return of filiation and self-
fiction stories, in which the original figure of an author is telling about himself. Based on the
works of Pierre Michon and Jean Rouaud, this study is part of a reflection about the identity
construction of the French author in his relation with writing and with the contemporary
literary field. Its aim is to show why and how ethos is a fundamental constituent of the author’s
legitimacy and self invention.
INDEX
Mots-clés : auteur, autofiction, filiation, identité, illégitimité, invention, posture
Keywords : attitude, author, filiation, identity, illegitimacy, invention, self-fiction
AUTEUR
SYLVIE DUCAS
Centre d’Histoire Culturelle des Sociétés Contemporaines, Université de Versailles-Saint-Quentin
intentions about a work are irrelevant to how we read it ? » s’exclame Booth, fidèle à
lui-même, dans son tout dernier article sur la question de l’auteur implicite (2005 : 75).
Comme tout acte de langage, la littérature est un acte de communication, et en tant que
tel, elle induit un échange entre au moins deux instances interlocutrices. Aussi nous
tournons-nous de gré ou de force vers l’origine première du texte, qui est, quoiqu’en
dise Barthes (1967), l’auteur. Sans le confondre avec la personne « en chair et en os »,
l’auteur empirique, producteur d’un texte, existe toujours et doit être pris en compte.
Sa dilution fonctionnelle dans la structure du texte (Foucault 1969), son abstraction
psychologique dans le discours littéraire fictionnel (Couturier 1995), ou son expulsion
de l’analyse narratologique (Genette 1972) ne peuvent l’empêcher de vivre dans le texte
contre vents et marées (Briosi 1986 ; Maingueneau 2004 ; Booth 2005).
7 Parallèlement, les études consacrées à la métalepse (Malina 2002 ; Genette 2004 ; Pier et
Schaeffer [éds] 2005) corroborent la nécessaire prise en compte du sujet-auteur. Elles
montrent comment la métalepse souligne dans le récit la spécificité de la relation
causale qui « unit l’auteur à son œuvre, le producteur d’une représentation à cette
représentation elle-même » (Genette 2005 : 25). Cette propriété métatextuelle confirme
la présence d’un énonciateur premier (auteur implicite) se situant à la fois en dehors du
récit et dans le récit, et se positionnant par rapport à lui. La transition métaleptique
désigne aussi le passage du monde de la narration au monde des événements narrés et
vice versa. De plus, la non fiabilité du narrateur peut se construire par le biais de
transgressions narratives comme la métalepse (Kindt 2005, Pier et Schaeffer [éds]). Le
procédé a donc l’avantage de faire entendre la voix de l’auteur implicite, instance
extradiégétique qui se tapit à l’ombre du narrateur considéré comme personnage sur le
plan discursif, une voix que certains n’hésiteraient pas à appeler Scarron, Furetière,
Bordelon ou Mouhy, pour ne citer que les auteurs dont il sera question ici.
8 Les effets de trouble que la métalepse produit dans la distinction des niveaux narratifs
distincts égratignent le caractère imaginaire de la fiction et établissent un lien de
connivence avec le lecteur réel. C’est au regard de la conception aristotélicienne de la
mimesis que s’opère la transgression métaleptique, une conception qui constitue
le principal fondement de la notion somme toute complexe de pacte narratif qui, à
un travail d’écriture soucieux d’édifier une image plausible du réel sans pour autant
se réduire à sa reproduction servile, fait correspondre une attitude lectorale
symétrique et homogène, reposant sur une mise entre parenthèses intentionnelle
et provisoire de l’incrédulité (Wagner 2002 : 237).
9 Si la métalepse au plan narratif manifeste le passage transgressif d’un niveau à un
autre, au plan de la représentation, elle déstabilise le fonctionnement
représentationnel et pose le problème de la référence. Elle transforme le contrat de
lecture initialement fondé sur un principe de vraisemblance et le situe autour d’un
savoir partagé de l’illusion. L’exemple le plus connu pour la littérature du 18 e siècle
demeure sans doute celui de Diderot qui, dans Jacques le Fataliste, met en évidence
l’invention de l’histoire par l’auteur.
10 Pour toutes ces raisons, la métalepse produit un discours qui ressemble à ceux des
« seuils » textuels comme la note, la préface, la dédicace qui favorisent la rencontre, le
frottement voire la confusion des mondes réel et fictif (Genette 1987 ; Herman 1998 ;
Bokobza Kahan 2004, 2009). Inévitablement, elle soulève la question de l’auteur dans le
texte, un auteur implicite dont la manifestation, les composantes et les enjeux inscrits
dans les mécanismes narratifs métaleptiques participent de la construction d’un ethos
qui est, selon nous, celui de l’auteur réel. En effet, même s’il perd dans la fiction toute
La métalepse ludique
13 La « métalepse de régie » relève d’un procédé narratif qui met en valeur l’importance
du rôle d’organisateur et de gestionnaire rempli par l’instance narrative auctoriale. Au
17e siècle, Le roman comique (1651) de Scarron constitue l’exemple emblématique de ce
procédé narratif. L’auteur régisseur fait des apparitions soudaines où il s’auto-
représente dans son activité d’écrivain en train d’écrire le livre que nous lisons :
[…] par une générosité inouïe en une maîtresse de tripot, [elle] permit au charretier
de faire manger ses bêtes tout leur soûl. Il accepta l’offre qu’elle lui fit et, cependant
que ses bêtes mangèrent, l’auteur se reposa quelque temps et se mit à songer à ce
qu’il dirait dans le second chapitre (Scarron 1981 [1651] : 67).
Là-dessus deux hommes entrèrent dans le logis, qui furent reconnus par notre
comédien pour être de ses camarades, desquels nous parlerons plus amplement au
suivant chapitre (ibid. : 81).
14 Ces citations tirées d’un roman à la troisième personne illustrent la manière dont la
voix auctoriale casse l’illusion fictionnelle en réunissant les deux temps de la narration
et des évènements narrés. Néanmoins, l’intrusion auctoriale ne déstabilise pas l’axe
narratif ni ne brouille vraiment la différence des niveaux, car la métalepse intervient à
l’occasion d’une pause et d’un changement de chapitre. Aussi le commentaire ne
transgresse-t-il pas le cadre énonciatif où se situe l’auteur implicite au plan
intratextuel. Cette situation, qui correspond également à la définition de la métalepse
rhétorique selon Genette (1972), soulève le rideau des coulisses sans pour autant
vouloir jeter la suspicion sur le récit entier.
15 De plus, les extraits cités présentent une métalepse qui marque dans le discours une
focalisation sur l’acte de raconter l’histoire et d’écrire le roman. L’auteur attire
l’attention sur soi en demandant au lecteur de prendre conscience à la fois de sa
présence, et de sa puissance. Se dévoiler implique inévitablement révéler les
mécanismes de la fiction, un double acte qui brise le processus d’identification au
scénario traditionnel de l’amour romanesque et qui se distancie du modèle d’un
imaginaire édifiant et fabuleux. La métalepse provoque le lecteur en raillant sa
crédulité et en sollicitant sa connivence. Un pas supplémentaire est franchi quand
l’auteur devient momentanément un des personnages de la diégèse et se fond dans le
récit :
Il n’y a point de petite ville qui n’ait son rieur. La ville de Paris n’en a pas pour un,
elle en a dans chaque quartier, et moi-même qui vous parle, je l’aurais été du mien
si j’avais voulu ; mais il y a longtemps, comme tout le monde sait, que j’ai renoncé à
toutes les vanités du monde (ibid. : 67).
16 Il renforce ici le rapport ludique avec un lecteur devenu un véritable complice. Les
effets contradictoires que provoque la malléabilité de l’auteur sont tous reliés à l’image
de soi auctoriale dans le texte. Maîtrise et impuissance, savoir et ignorance : l’auteur se
trouve souvent dépassé par sa propre création, mais une fois dépossédé de son œuvre,
il opte pour le rire et le burlesque comme en témoigne la métalepse qui ouvre le
chapitre 12 :
Je suis trop homme d’honneur pour n’avertir pas le lecteur bénévole que, s’il est
scandalisé de toutes les badineries qu’il a vues jusques ici dans le présent livre, il
fera fort bien de n’en lire pas davantage ; car en conscience il n’y verra pas d’autre
chose, quand le livre serait aussi gros que le Cyrus ; et si, par ce qu’il a déjà vu, il a
de la peine à se douter de ce qu’il verra, peut-être que j’en suis logé là aussi bien que
lui, qu’un chapitre attire l’autre et que je fais dans mon livre comme ceux qui
mettent la bride sur le col de leurs chevaux et les laissent aller sur leur bonne foi.
Peut-être aussi que j’ai un dessein arrêté et que, sans emplir mon livre d’exemples à
imiter, par des peintures d’actions et de choses tantôt ridicules, tantôt blâmables,
j’instruirai en divertissant de la même façon qu’un ivrogne donne de l’aversion
pour son vice et peut quelquefois donner du plaisir par les impertinences que lui
fait faire son ivrognerie. Finissons la moralité et reprenons nos comédiens que nous
avons laissés dans l’hôtellerie (ibid. : 111).
17 L’incertitude de l’auteur, démiurge déchu comparé à un ivrogne, équivaut à l’ignorance
du lecteur à qui l’on ne peut rien promettre. Tous deux attendent avec la même
curiosité la suite des événements, tous deux observent le produit dont ils sont les co-
responsables par le double acte de l’écriture et de la lecture sans pouvoir s’en emparer.
Le livre loin de leur appartenir se construit presque contre leur gré. Leur sort commun
La métalepse pamphlétaire
21 Chez Furetière, auteur un peu plus tardif du 17e siècle, le procédé métaleptique prend
une dimension critique ferme et univoque qui se substitue à la tonalité ludique que lui
donne son prédécesseur. L’interventionnisme auctorial observé auparavant chez
Scarron vise, dans Le roman bourgeois (1666) de Furetière, à inscrire dans le discours la
prise de distance de l’auteur à l’égard de sa production littéraire, voire à exprimer une
désolidarisation. Par sa fréquence et son envergure spatiale, la métalepse troue le tissu
diégétique, faisant ainsi obstacle à toute participation mimétique du lecteur pour
laisser entrevoir un autre discours, polémique et sérieux, sur le roman en général et sur
certaines pratiques d’écriture en particulier :
Je me doute bien qu’il n’y aura pas un lecteur (tant soit-il bénévole) qui ne dise icy
en luy-même : « Voicy un méchant Romaniste ! Cette histoire n’est pas fort longue
ny fort intriguée. Comment ! il conclud d’abord un mariage, et on n’a pas coûtume
de les faire qu’à la fin du dixième tome ! ». Mais il me pardonnera, s’il luy plaist, si
j’abrège et si je cours en poste à la conclusion. Il me doit mesme avoir beaucoup
d’obligation de ce que je le guéris de cette impatience qu’ont beaucoup de lecteurs
de voir durer si long-temps une histoire amoureuse, sans pouvoir deviner quelle en
sera la fin. Néantmoins, s’il est d’humeur patiente, il peut sçavoir qu’il arrive,
comme on dit, beaucoup de choses entre la bouche et le verre. Ce mariage n’est pas
si avancé qu’on diroit bien et qu’il se l’imagine. (Furetière 1666 : 17)
22 Ou encore cette longue diatribe contre les romans héroïco-galants dont je ne cite que
quelques lignes :
Je ne tiens pas necessaire de vous rapporter icy par le menu tous les sentiments
passionnez qu’il estalla et toutes les raisons qu’il allegua pour l’y faire resoudre,
non plus que les honnestes resistances qu’y fit Javotte, et les combats de l’amour et
de l’honneur que se firent dans son esprit : car vous n’estes gueres versez dans la
lecture des romans, ou vous devez sçavoir 20 ou 30 de ces entretiens par cœur, pour
peu que vous ayez de memoire. Ils sont si communs que j’ay veu des gens qui, pour
marquer l’endroit où ils en estoient d’une histoire, disoient : J’en suis au huictiesme
enlevement, au lieu de dire : J’en suis au huictiesme tome. Encore n’y a-t’il que les
autheurs bien discrets qui en fassent si peu, car il y en a qui non seulement à
chaque tome, mais à chaque livre, à chaque episode ou historiette, ne manquent
jamais d’en faire. Un plus grand orateur ou poëte que moy, quelque inventif qu’il
fust, ne vous pourroit rien faire lire que vous n’eussiez veu cent fois (ibid. : 136).
23 Ces deux passages illustrent deux points importants. Tout d’abord, la métalepse qui
coïncide avec un dialogue entre l’auteur dans le texte et son lecteur extérieur ne se
contente pas de rompre de manière ponctuelle l’illusion de la fiction comme c’était le
cas chez Scarron. La fréquence des interruptions, leur longueur, leur caractère à la fois
polémique et ironique dote l’ingérence métaleptique d’un degré d’ostentation qui nous
éloigne de la métalepse de régie. La visée organisatrice qui caractérise celle-ci disparaît
au profit d’une dé-liaison du texte, de sa fragmentation, d’une cassure irréparable de
l’effet illusionniste de la fiction. Ce désengagement de l’auteur à l’égard de son récit
implique une prise de conscience qui participe en retour de son engagement
intellectuel contre ce « mal-heureux siècle où on ne s’amuse qu’à la bagatelle » (ibid. :
84). La dimension satirique très prononcée de la métalepse métafictionnelle souligne ici
le rapport conflictuel que l’auteur entretient avec les divers agents du champ
littéraire de l’époque : les auteurs, les éditeurs, les lecteurs et leur horizon d’attente, les
genres littéraires.
24 La tension qui s’inscrit dans le texte par le biais de la métalepse donne à voir la
situation paradoxale où se trouve l’auteur implicite. Pratiquer et critiquer dans un
même temps l’écriture romanesque influe inévitablement sur une œuvre qui a été
d’ailleurs méconnue et incomprise par ses contemporains. Les mécanismes narratifs
métaleptiques utilisés qui permettent de dégager une voix auctoriale distincte de celle
du narrateur contribuent à la construction de l’ethos auctorial qui se trouve lui-même
en rapport avec des images d’auteur extérieures à la fiction.
25 Le succès de sa Nouvelle Allégorique ou Histoire des derniers troubles arrivés au royaume
d’Eloquence (1658) place Furetière, habitué des cercles littéraires parisiens. parmi les
satiristes en vogue. En y décrivant par l’allégorique et le satirique l’histoire de la
littérature de 1630 à 1658, il fait preuve d’un savoir et d’une pensée théorique sur la
poétique et le langage qui ne se dément pas lorsque quelques années plus tard il
compose avec Boileau, Racine et d’autres, la célèbre parodie du Cid, Le chapelain décoiffé.
Auteur satirique qui entend exploiter, à l’instar de ses amis, la veine réaliste pour
combattre la littérature romanesque héroïco-galante et idéaliste, Furetière est
considéré comme un auteur engagé. A ses yeux, l’ineptie des interminables romans à
clef de Scudéry mène à la médiocrité de la pensée et au galimatias rhétorique, une
position qui est reliée au travail passionné d’érudition et de lecture qu’il a mené
pendant de longues années en tant que membre de l’Académie Française en vue de la
publication du Dictionnaire de la langue française. Sur ce point également, Furetière se
démarque en accusant de lenteur, de fainéantise voire d’incapacité ses collègues
académiciens. Lorsqu’il décide de faire cavalier seul, il devient l’objet d’une cabale
impitoyable qui aboutit à son expulsion infâmante de l’Académie. La rédaction du
Dictionnaire universel et sa publication posthume immortalisent son nom, douce
vengeance bien méritée.
26 Lorsqu’il écrit Le Roman Bourgeois en 1666, Furetière est un auteur reconnu, réputé,
membre de l’Académie depuis 1662, ami des auteurs les plus célèbres du siècle. En
même temps, il se positionne fortement contre certaines tendances littéraires,
travaille de préférence en solitaire et joue la carte du combattant avant-gardiste.
Parfaitement introduit dans le milieu littéraire de son époque, à la fois passionné et
La métalepse syncrétique
28 L’écriture contestataire qui caractérise l’œuvre étrange de Bordelon (1653-1730),
contemporain de Furetière, se développe essentiellement entre 1697 et 1715. La
métalepse joue un rôle prépondérant dans le schéma narratif de son œuvre. Par sa
fréquence et sa présence, elle ressemble à celle de Furetière. A l’instar de ce dernier,
elle est également en prise sur l’actualité littéraire encore brûlante de la querelle des
Anciens et des Modernes et participe d’une dénonciation globale des fictions comme en
témoigne par exemple la préface de l’Histoire des imaginations extravagantes de Monsieur
Oufle. L’auteur y prétend élargir le programme de Cervantès en englobant dans sa
dénonciation de la fiction tous les écrits, même ceux chargés de transmettre un savoir
présenté comme sérieux. Cependant, au-delà de cette première fonction
métafictionnelle, la métalepse chez Bordelon se détache de la métalepse pamphlétaire
évoquée plus haut non seulement par son ton moins militant, mais surtout parce
qu’elle se replie à bien des égards sur l’auteur et son univers. Elle condense les
ambiguïtés de la position de l’auteur et souligne une relation causale très particulière
qui unit cette fois l’auteur à son œuvre.
29 Dans un premier temps, Bordelon semble procéder lui aussi à un interventionnisme qui
correspond à la fonction anti-illusionniste de la métalepse sans constituer
véritablement une remise en cause des conventions de l’art de conter. Comme chez
Scarron, il suspend le récit pour laisser la place aux remarques personnelles de son
narrateur omniscient. Celui-ci souligne son droit d’ingérence, voire son omnipotence,
dans le récit qu’il produit : « Nous avons laissé notre nouveau Lycaon courant les rues,
après avoir donné une terrible chasse à la musique nocturne qui s’était trouvée dans
son chemin. Passons à ses autres aventures » (Bordelon, Histoire de Monsieur Oufle : 34),
« Mais laissons-leur le plaisir de crier victoire après avoir fui de leur mieux ; et
revenons à M. Oufle » (ibid. : 36) ; « Avant de passer outre, et de continuer le récit des
aventures de M. Oufle, je parlerais succinctement de ceux qui, comme lui, ont l’esprit
faible et crédule » (ibid. : 155). Le degré d’intervention massive du narrateur contamine
finalement le texte. Sans contrevenir à son statut extradiégétique de narrateur qui
surplombe le récit, l’auteur produit un effet d’ambiguïté dans la mesure où il semble
écrire dans le monde même de la fiction :
Quoique M. Oufle fût tout essoufflé, tant il parlait avec véhémence, et avec vitesse, il
ne laissa pas de continuer. Pour moi, je juge à propos de me donner le temps de
respirer moi-même, pour donner le même loisir au lecteur; et ainsi le reste de sa
tirade sera pour le chapitre suivant (ibid. : 104).
La métalepse libertaire
37 Né à Metz en 1701, Mouhy se dessine comme une personnalité balzacienne avant
l’heure : romancier, journaliste, gazetier, mais aussi espion et mouche au service du
général de Police, Hérauld, il écrit sur des milliers de pages les aventures d’enfant
enlevé (Mémoires d’Anne-Marie de Moras, 1739), de Paysanne parvenue (1735), de
prisonnier embastillé (Le masque de fer, 1747), de fermier général vertueux (Le financier,
1755), d’espion de police psychologue (La mouche, 1742), et d’autres héros bariolés. Ses
détracteurs parlent d’un opportuniste qui écrit avec négligence et désinvolture pour
arrondir ses fins de mois ; ses admirateurs, qui s’intéressent à ses audaces littéraires,
aux mélanges des genres et à ses talents de conteur, ne ratent aucune de ses parutions.
Méprisé par la critique littéraire, lu et réédité, Mouhy revendique une liberté qui n’est
pas sans rapport avec une vision du monde hétéroclite à l’image de l’actualité bruyante
et mouvementée du Paris des Lumières fréquemment mis en scène dans ses romans.
38 Polygraphe increvable, écrivain prolixe, Mouhy est reconnu à l’unanimité comme
l’« auteur le plus fécond du siècle » (Voisenon, Wald Lasowski 2003 : 23). Dans son
œuvre, les frontières du réel et de l’imaginaire s’estompent souvent et parfois même les
personnages et leurs auteurs se rencontrent à la sortie de l’Opéra pour se chamailler !
(Démeslé survenu à la sortie de l’Opéra entre le Paysan parvenu et la Paysanne parvenue, 1735).
Mais l’usage fréquent de métalepses ontologiques par le biais desquelles des mondes
différents se confondent ne prend plus sa source dans une distanciation critique par
rapport à la fiction. Il découle plutôt d’affinités profondes avec un imaginaire baroque
fait de violences et de contrastes encore présent chez Prévost et Marivaux. La pratique
métaleptique souligne chez Mouhy l’image d’un romancier ludique indifférent aux
règles classiques et ouvert aux expérimentations les plus extravagantes. Dans La
Mouche (1736), l’auteur surgit dans le récit fictionnel que constitue l’histoire du
manuscrit trouvé pour parler de son public : « Je ne puis l’obliger à me croire; rien n’est
plus libre que la façon de penser : et si j’étais à sa place, j’en dirai peut-être davantage »
(Mouhy 1736, Herman 1991 : 177). La métalepse fournit ici l’alibi nécessaire pour se
libérer de toute obligation envers un lecteur prévenu qui, en retour, se libère du joug
auctorial et peut se permettre de croire ce qu’il veut, comme il veut. Dès lors que, de
part et d’autre du contrat de lecture, la supercherie romanesque est dévoilée, le texte
atteint une autonomie, il s’affranchit de toute référentialité et est travaillé par un va-
et-vient entre la fiction et la réalité.
39 L’exemple le plus frappant se trouve dans Lamekis ou Les voyages extraordinaires d’un
Egyptien dans la terre intérieure avec la découverte de l’île des Sylphides (1735-38). Dans ce
long roman truffé d’aventures fantastiques dans les profondeurs de la terre et les
hauteurs des cieux, peuplées de monstres, de sylphes et autres créatures prodigieuses,
la métalepse la plus extraordinaire se situe entre les deux parties du récit. Au milieu du
livre, un épisode étrange a lieu. L’auteur nommé Mouhy apparaît dans le monde
fictionnel pour raconter l’invasion des personnages de son roman dans son univers
réel. Il s’introduit dans le récit enchâssé du philosophe Déhalal, congédie brutalement
entre l’auteur responsable du texte et son double dans le discours fictionnel. D’une
part, se dégage l’ethos du narrateur premier, instance responsable du récit qui s’est
laissé complètement engloutir par la masse de récits enchâssés et de narrateurs
seconds. La coupure métaleptique, loin de restituer la maîtrise du récit au narrateur,
déclenche au contraire l’invasion des personnages dans son monde. D’autre part, il
convient de distinguer ce narrateur-auteur perdu et délirant de l’auteur implicite qui,
lui, gère avec brio ce chaos narratif. Or ces deux ethè renvoient à l’image de soi de
Mouhy dans le champ littéraire. En mettant en scène son moi écrivain otage de ses
inventions mais aussi créateur tout puissant, Mouhy se présente comme un romancier
passionné et ludique à l’imagination débordante. Un positionnement qu’il affiche
inlassablement tant dans ses péritextes adressés au public et à la critique que dans ses
romans, réceptacles malléables qui se prêtent aux expérimentations narratives et
discursives les plus étonnantes. Mouhy ne se contente pas d’entraîner son lecteur dans
l’univers du fantastique à l’aide de la métalepse qui opère un mélange irrationnel de
deux mondes distincts, logiquement incompatibles. Il lâche la bride à son imagination
et revendique une liberté créatrice qui sape l’idée d’une maîtrise totale et d’une
compréhension parfaite du monde.
43 Cette attitude qui impose une limite au savoir n’est pas exceptionnelle en ce siècle des
Lumières (Bokobza Kahan 2006). Elle détermine des pratiques d’écriture transgressives
qui anticipent souvent l’idée postmoderne d’une identité multiple et instable.
Mouvance qu’affectionne particulièrement Mouhy dans la majorité de ses romans et
qui correspond à la fois à une écriture romanesque rocambolesque, souvent échevelée,
et à une personnalité ondoyante aux mille visages.
Conclusion
44 La métalepse constitue un outil méthodologique important à l’aide duquel se dégage la
complexité de l’ethos dans la fiction. Elle montre combien il est difficile de saisir dans le
discours de fiction l’ethos de l’auteur, réfractaire à toute définition claire et univoque.
Par ailleurs, les concepts d’auteur implicite et de narrateur non fiable évoqués au début
de notre réflexion permettent de procéder à une analyse des structures narratives dans
les œuvres choisies et de dégager ainsi les nuances distinctives et les strates multiples
du récit. Ces notions nous rappellent que le texte de fiction n’accueille jamais la parole
directe de son producteur hormis sans doute dans le roman à thèse, exception qui
confirme la règle. La fiction n’est ni le reflet d’une vie réelle ni l’incarnation d’une
idéologie philosophique, politique ou sociale. Elle ne prétend pas l’être même lorsque
les contenus diégétiques ressemblent étrangement à des éléments biographiques ou
historiques connus du lecteur. Ce sont les pratiques d’écriture et les procédés discursifs
constitutifs de la fiction qui, en creusant l’écart entre la parole de l’auteur implicite et
celle du narrateur non fiable, participent de la construction d’un ethos discursif dans le
texte. Un ethos qui doit être mis dans un rapport de réciprocité (complémentaire,
conflictuelle, asymétrique) avec celui qui se construit dans le champ littéraire
déterminé entre autres par les positionnements et les postures de l’auteur au fil de sa
carrière.
45 Enfin, le choix des exemples provenant tous d’une période qui marque la naissance du
roman moderne trouve sa motivation dans notre volonté de réparer une injustice. Les
études sur la métalepse dans la fiction concernent généralement la littérature post-
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RÉSUMÉS
La perméabilité des frontières entre l’intérieur et l’extérieur du texte de fiction nécessite la
conciliation des concepts narratologiques d’« auteur implicite » et de « narrateur non fiable » qui
privilégient la fonction interne du texte avec la notion d’« ethos discursif » qui ouvre le texte en
amont, versant auteur. Le concept clé de l’article - la « métalepse » - comprise ici comme
l’intrusion d’un niveau narratif dans un autre, souligne dans le récit la spécificité de la relation
causale qui unit l’auteur à son œuvre. La combinaison de ces outils méthodologiques vise à
proposer une piste de travail permettant de dégager l’ethos auctorial toujours fuyant dans un
discours fictionnel.
The permeability of the borders between the inside and the outside of fiction invites us to
combine narratological concepts, as “implied author” and “unreliable narrator” concentrated on
the internal mechanisms of the text, and the concept of “discursive ethos” opening the text
toward its external source, the author. The key concept of this article - the “metalepsis” - defined
here as the intrusion of one narrative level into another - emphasizes the special relationship
between the author and his work in the narrative. The combination of these methodological tools
offers an analytical approach facilitating the apprehension of the unstable auctorial ethos in the
fictional text.
INDEX
Mots-clés : auteur, auteur implicite, ethos auctorial, fiction, image de soi, métalepse, narrateur
non fiable
Keywords : auctorial ethos, author, fiction, implied author, metalepsis, self-image, unreliable
narrator
AUTEUR
MICHÈLE BOKOBZA KAHAN
Université de Tel-Aviv, Département de Français, ADARR
Jan Herman
prendre la parole, en particulier, sous forme écrite, est un geste qui a besoin d’être
justifié et cette légitimation est une question pragmatique : le sujet parlant est appelé à
donner, activement, stratégiquement, de lui-même une image qui légitime son
apparition sur la scène publique. C’est dans ce sens, institutionnellement déterminé
donc, que la notion d’ethos apparaît comme capitale pour une approche des
phénomènes littéraires qui se veut à la fois narratologique et historique.
3 Il s’agira ici d’interroger les conditions d’apparition d’une parole, qui non seulement
est assumée par un sujet parlant, mais où ce sujet parlant parle en outre de lui-même :
le discours autobiographique. Nous soutiendrons que, malgré l’existence de modèles
discursifs disponibles en apparence dans le champ littéraire, comme les Confessions de
saint Augustin et les Essais de Montaigne, l’autobiographe de l’âge classique ne dispose
pas d’un discours tout fait, codifié. Le discours autobiographique est à inventer, le
« genre » autobiographique n’existe pas comme discours répondant à des règles ou
codes précis, doté d’une « Poétique ». Ce qui existe, ce sont des « discours » à teneur
autobiographique, qui empruntent leur structure à l’épistolaire ou aux « mémoires »
qui, étymologiquement et souvent pratiquement, constituent des textes incomplets,
provisoires, non destinés à la publication, des minutes qui pourront servir de matériau
de base à un texte à venir : la biographie de l’auteur, qui sera faite par un autre. C’est de
cette façon que les premiers éditeurs posthumes de Voltaire ont perçu le texte
autobiographique qu’il avait laissé à sa mort. Impubliable en tant que tel, les éditeurs
de Kehl ont appelé « Mémoires » ce manuscrit que Voltaire n’avait pas songé à publier,
titre sous lequel ce texte a été souvent réédité3. Il faut rappeler aussi la solennelle et
pompeuse proclamation par J.-J. Rousseau de ce que Philippe Lejeune a appelé en 1975
le « pacte autobiographique » (Lejeune 1975) qui pour Rousseau apparaît comme une
entreprise inédite et exclusive : « Je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple et
dont l’exécution n’aura point d’imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme
dans toute la vérité de la nature ; et cet homme ce sera moi » (Rousseau 1968 : 1 : 43).
4 Dans ce texte que Rousseau brandit devant l’Eternel, une voix parlera de quelqu’un.
Cette voix ce sera la sienne, et la personne dont il sera question ce sera encore lui, Jean-
Jacques. Et qui plus est, il assumera cette voix comme une voix authentique, comme
une voix qui résonne dans la réalité du lecteur ou, provisoirement, de l’auditeur. Trois
« je » qui font corps et qui se résument en un seul, lui-même, Jean-Jacques Rousseau.
« Pacte » autobiographique qui implique l’identité de ces trois « je ». A la fin de ces
Confessions, qui ne constituent en rien la fin de l’aventure autobiographique de
Rousseau, il semble toutefois que Rousseau ait transgressé un « tabou ». Il a parlé de ses
chagrins, de ses pensées les plus intimes, de ses fantasmes les plus secrets, de sa
sexualité. Il a parlé comme quelqu’un qui, précisément va « à confesse ». Rousseau a fait
de ses « Confessions » des lectures publiques qui ont semblé gêner son auditoire. Il fait
part à son lecteur de sa déception dans la dernière phrase des Confessions : « J’achevai
ainsi ma lecture et tout le monde se tut. Mme d’Egmont fut la seule qui me parut émue ;
elle tressaillit visiblement, mais elle se remit bien vite et garda le silence. Tel fut le fruit
que je tirai de cette lecture et de ma déclaration » (Rousseau 1968 : 2 : 431). Cette fin
des Confessions nous informe sur un code sous-jacent à la discursivité classique, auquel
Rousseau essaie en vain de se soustraire par son entreprise « qui n’eut jamais
d’exemple » : on ne parle pas de soi en public. La parole personnelle, intime, doit se
confiner dans la sphère privée. Le moi ne peut s’exprimer librement que dans le
confessionnal, ou dans une correspondance privée. En intitulant de façon extrêmement
provocatrice « Confessions » un texte où il rend le public dépositaire de son intimité,
Rousseau enfreint un « tabou » : il échange le confessionnal, qui est le lieu privé par
excellence, pour un confessionnal public. Dans cette perspective bien particulière et
typiquement rousseauiste, les Confessions de saint Augustin apparaissent moins comme
un modèle d’écriture autobiographique que comme un rempart : c’est à l’abri de ce titre
consacré par la tradition que Rousseau se permet d’évoquer des intimités qui auraient
fait horreur à son illustre « modèle ». Aussi la lecture des Confessions, même dans un
cercle relativement restreint qui bascule entre le privé et le public, provoque-t-elle un
malaise. L’existence d’un « tabou », au rebours du « pacte », constituera le point de
départ de notre raisonnement. « Tabou » de parler de soi en public et « gêne » de
prendre la parole en public sans invitation préalable tout court. Le « code de l’honnête
homme » n’a pas fondamentalement changé au 18e siècle. Il interdit au moi l’accès à l’
agora4.
5 L’interaction entre narratologie et analyse discursive est indispensable dans la mesure
où, dans la perspective historique qui est ici la nôtre, le sujet parlant ne trouve pas les
discours tout fait. L’étude discursive de l’image qu’un sujet parlant donne de lui-même,
comme malgré lui, en choisissant tel ou tel discours, demande à être complété d’une
démarche inverse qui étudie comment un sujet parlant, avant de se produire sur la
scène publique, est appelé à créer une image acceptable de lui-même, à travers des
stratégies discursives qui manipulent des formules textuelles qu’il a à sa disposition : la
lettre, les « mémoires », etc. S’il est vrai d’une part, comme l’affirme une prémisse
fondamentale de l’analyse discursive, que toute prise de parole est automatiquement
entachée d’une image du sujet parlant, il est vrai aussi, d’autre part, que ce sujet
parlant est forcé, dans des contextes historiques précis, de « manipuler » activement ce
discours en fonction d’une image qu’il a besoin de donner de lui-même au public.
6 La notion d’éthos sera donc prise ici dans le sens d’une image du sujet parlant, non pas
telle qu’elle apparaît ipso facto dans le discours du fait même qu’il parle, mais en tant
qu’image construite, sous la contrainte de pressions institutionnelles réglées dans une
large mesure par la doxa. Cette définition nous semble pertinente dans la mesure où elle
prend en considération les conditions historiques et contextuelles de l’émergence de
discours, tel que l’autobiographie moderne.
7 Il faut aussi définir la notion d’auteur. Si on qualifie d’auteur celui qui assume l’œuvre
en se l’attribuant nominatim, il apparaîtra qu’au dix-huitième siècle, cette assomption
est réglée par un protocole. La notion d’auteur sera appréhendée, primo, comme une
entité dynamique dont le statut dépend de la place qu’elle occupe sur une échelle qui va
de la scène privée à ce que Habermas (1993) a appelé « l’espace public ». Secundo,
comme le déclare Alain Viala, l’auteur n’est pas une nécessité poétique à l’Âge
classique. L’unité de l’homme et de l’œuvre n’est pas établie. Elle est subordonnée à une
unité plus forte, celle entre l’œuvre et le public 1990 : 186). Tertio, l’unité entre l’auteur
et le lecteur propre à l’âge classique est réglée par la doxa. C’est le public et la doxa qui
autorisent l’auteur à se nommer, à se montrer sur la scène publique. Mais avant que
l’auteur ne se montre, il devra montrer l’œuvre et ne se montrer que quand le public
aura agréé celle-ci et autorisé l’auteur à paraître. Quarto. En attendant, l’auteur a besoin
de recourir à des scénographies5 où il fait marcher l’œuvre avant son auteur. Ces scènes
fictionnelles d’émergence du « moi » cumulent plusieurs fonctions, comme on le verra.
Mais de toute manière, l’apparition du « moi » comme « auteur » sur la scène publique
dépendra de la création d’un ethos, dans la fiction, qui soit susceptible d’amener le
public à agréer le texte et à autoriser l’auteur à paraître et à assumer son œuvre.
auteur qui se trouverait à son origine. Il est un manuscrit trouvé dans un tombeau d’où
le corps accréditant a disparu. Ou, comme dans l’exemple de Gaudence de Lucque, le
texte est produit par un auteur prisonnier, soupçonné de lèse-autorité, suspect de
manipuler l’opinion publique, mais il sort de prison et est singulièrement promu
comme un objet de valeur. Le texte arrivé sur la scène publique n’est plus celui que
Gaudence a écrit dans sa prison. Ce manuscrit premier, on ne le lira pas. Le long de
cette trajectoire s’effectue parallèlement à ce processus d’autonomisation du texte, un
processus de promotion, de légitimation, qui nous ramènera à la question de l’auteur
sur laquelle débouche cette analyse. La trajectoire de la prison à la ville de Londres,
prépare, par mise en abyme et dans la fiction, l’entrée sur la scène publique du texte
réel. Le récit préfaciel reflète, dans la fiction, la problématique de l’auteur à la
recherche d’une image et qui au niveau de la production réelle du texte est forcé
d’adopter la posture de l’anonyme. En même temps le récit préfaciel construit cette
image, en abyme, comme un ethos fictionnel.
25 Un lieu commun de la critique moderne est que le roman au 18 e siècle investit l’espace
bourgeois, on l’a dit. Mais avec cet espace bourgeois surgit aussi la question du « moi »
et de la parole intime.
29 Auteur réel et producteur fictionnel du texte se construisent l’un et l’autre une image,
un ethos. L’auteur réel le fait à travers un certain nombre de choix : il décide de
s’effacer, de disparaître de la page de titre ou tout au plus d’y être nommé comme
l’éditeur d’un manuscrit. Il se fictionnalise, se créant dans la fiction une image
susceptible de faire accepter par le public le texte derrière lequel il se cache. Une fois ce
texte accepté par le public, l’auteur pourra se montrer. Le lecteur le nommera, le
sommera de paraître et il pourra répondre, ou non, à cette sommation. L’anonymat de
l’auteur, qui se crée une nouvelle existence dans la fiction du manuscrit restitué, trahit
une étrange, complexe et fascinante interaction du pragmatique et de l’éthique. En
effet, quand, par manque d’autorité sociale ou par savoir-vivre face à la doxa, l’auteur
ne peut pas assumer ouvertement son œuvre dans une préface assomptive, il est forcé
de transiger et de recourir à une pragmatique discursive, où il se compose un ethos,
dans la fiction même. Le public comprendra que l’auteur de l’œuvre c’est lui, mais au
moins aura-t-il eu la modestie et le savoir-vivre de faire comme s’il ne l’était pas. Celui
qui, à sa place, fictivement, assume le texte se crée un ethos de façon très subtile : il se
donne pour un maladroit, qui n’est pas un écrivain professionnel, qui reproduit tant
bien que mal un manuscrit. L’ethos du producteur fictif se construit à travers une
captatio benevolentiae ou à travers une captatio propter infimitatem, qui s’accompagne
d’une progressive et subtile valorisation du manuscrit comme objet culturel.
30 L’image de l’auteur qui est obligé par le contexte culturel de se créer un ethos dans la
fiction s’applique à tout individu écrivant qui n’a pas l’autorité de prendre la parole en
public sans y avoir été invité. A « l’écrivain » qui n’est pas « autorisé » par l’Etat ou par
l’Eglise, la doxa (qui est une véritable « institution » de l’Ancien Régime) impose du
savoir-vivre et en particulier la modestie de s’abriter derrière son œuvre, aussi
longtemps que le public ne l’autorise pas à paraître. Et cette autorisation dépendra d’un
protocole, transparent mais indispensable, à travers lequel est mis en évidence un ethos
fictionnel. Cette pragmatique semble tout particulièrement s’appliquer à celui qui, en
parlant en public, souhaite parler de lui-même. Le discours autobiographique n’est pas
constitué comme tel au dix-huitième siècle. Rousseau, en fondant le pacte
autobiographique, marque une monumentale exception, qui a fait date, et qui a expulsé
du champ de la réflexion sur l’émergence des discours modernes l’idée capitale de
« tabou », lisible dans les stratégies mêmes que le champ discursif, romanesque en
particulier, met en place pour le conjurer. Le roman-mémoires est un véritable atelier
du « genre » autobiographique qu’on saisit ici à sa naissance.
31 Si donc la narratologie et l’analyse discursive se rejoignent sur le terrain historique, il
semble que c’est au prix d’une inversion de prémisses : la prise en considération de
contraintes institutionnelles et/ou sociales oblige le narratologue à supposer que le
sujet parlant, tout en imprégnant le discours d’une image de soi, est aussi une instance
qui manipule ce discours en fonction de la création d’un ethos efficace.
BIBLIOGRAPHIE
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Universalis)
Voltaire. 1998. Mémoires pour servir à la vie de M. de Voltaire écrits par lui-même, éd. Jacqueline
Hellegouarc’h (Paris : Livre de Poche)
NOTES
1. Voir Amossy (1999 : 9) : « Toute prise de parole implique la construction d’une image de soi. A
cet effet, il n’est pas nécessaire que le locuteur trace son portrait, détaille ses qualités ni même
qu’il parle explicitement de lui. Son style, ses compétences langagières et encyclopédiques, ses
croyances implicites suffisent à donner une représentation de soi ».
2. Voir pour une étude approfondie de la problématique de la doxa : Amossy 2002, et Cauquelin
1999, à qui nous empruntons la formule suivante : « La doxa : une autre pensée, non pas le double
honteux de la raison mais une manière différente de raison, un processus singulier par lequel une
errance trouvait son lieu dans le mouvement, processus qui transportait des images et des mots
colonisés par les canaux de l’information, et par lequel, aussi, s’éprouvaient des comportements
non planifiés ».
3. P. ex. Voltaire : ses « Mémoires », impubliables à cause de la révélation de détails intimes sur
sa propre personne et sur celle de plusieurs princes ou puissants personnages (Frédéric II de
Prusse surtout), furent épargnés à l’issue d’un processus étrange. Dans un premier temps, des
éléments substantiels en furent interpolés dans le Commentaire historique publié dans le tome 48
(1784) de l’édition de Kehl. A cette occasion, les parties interpolées furent réécrites à la troisième
personne pour mieux se fondre dans la narration d’accueil ; Il faut noter aussi que, dans un
deuxième temps, le texte intégral des « Mémoires » fut publié, in extremis, dans le dernier tome
(Tome 70, 1790), alors que la Révolution française commencée avait fondamentalement
transformé le paysage discursif et sans doute aussi le « tabou autobiographique ». Les Mémoires
figurent donc édités sous deux formes dans l’édition de Kehl : au tome 48, de façon fragmentée,
recontextualisée et « transvocalisée » de JE en JE /IL; au tome 70, dans son intégralité, mais
comme un discours en quelque sorte cité et non plus autonome, en annexe à la Vie de Voltaire par
Condorcet qui clôture l’édition de Kehl (Voltaire 1998).
4. Voir à ce sujet la remarquable étude d’Alain Viala « L’éloquence galante, une problématique »
(Amossy 1999 :179-198).
5. Terme emprunté à D. Maingueneau : « Enonciation par essence menacée, l’œuvre littéraire lie
en effet ce qu’elle dit à la mise en place de conditions de légitimation de son propre dire » (1993 :
122).
6. On en trouve un exemple très ancien chez Pline l’ancien qui se fonde sur une source plus
ancienne qui est Cassius Hemina. En 181 avant J.-C., l’écrivain Cornelius Terentius aurait
découvert, en travaillant son champ à la charrue sur le mont Ianicule à Rome, le cercueil du roi
Numa Pompilius. Dans ce cercueil se trouvaient également ses livres écrits sur papyrus. Comment
ces papyrus avaient-ils pu être conservés pendant les quelque 535 ans qui séparent le règne de
Numa de la trouvaille? L’explication donnée par Cassius Hemina est que les manuscrits avaient
été placés dans une pierre rectangulaire, enveloppée dans des bandes trempées dans de la cire.
Les rouleaux mêmes auraient été imbibés d’huile de cèdre. Les livres retrouvés dans cet état
auraient contenu des écrits de philosophie pythagoricienne. Cassius Hemina termine son récit,
repris par Plinius, en disant que le préfet Q. Petillius avait ordonné de brûler ces écrits,
respectant en cela une décision du sénat. Cette histoire réapparaît chez Varro, Livius et
Plutarque, avec des variantes plus ou moins importantes.
7. Les Ephémérides de la guerre de Troie, un faux notoire datant du deuxième siècle de notre
ère, s’accrédite par le récit de la trouvaille du manuscrit dans un tombeau à Crète qui serait celui
de Dyctis, témoin oculaire de la guerre de Troie et donc source de la guerre plus fiable
qu’Homère.
8. La Vie de Saint Alexis, récit hagiographique du XIe siècle, se ramène à un manuscrit trouvé sur
le corps mort du saint.
9. On trouvera le texte complet de ce récit préfaciel dans Herman 1998.
10. Le texte complet de ce récit préfaciel peut être lu dans Angelet & Herman 2003.
RÉSUMÉS
L’interaction entre narratologie et analyse discursive est indispensable dans la mesure où, dans la
perspective historique développée dans cet article, le sujet parlant ne trouve pas les discours tout
fait. L’étude discursive de l’image qu’un sujet parlant donne de lui-même, comme malgré lui, en
choisissant tel ou tel discours, demande à être complémenté d’une démarche inverse qui étudie
comment, à l’âge classique, un sujet parlant, avant de se produire sur la scène publique, est
appelé à créer une image acceptable de lui-même, à travers des stratégies discursives qui
manipulent des formules textuelles qu’il a à sa disposition. S’il est vrai d’une part, comme
l’affirme une prémisse fondamentale de l’analyse discursive, que toute prise de parole est
automatiquement entachée d’une image du sujet parlant, il est vrai aussi, d’autre part, que ce
sujet parlant est forcé, dans des contextes historiques précis, de « manipuler » activement ce
discours en fonction d’une image qu’il a besoin de donner de lui-même au public. Cela est
particulièrement vrai pour le discours autobiographique. L’émergence du moi semble, à l’âge
classique, inséparable d’un emploi particulier de la fiction. Le « moi » est admis à la scène
publique à condition de se présenter comme une fiction. La fictionnalisation du moi est un
protocole imposé par la doxa classique à tout sujet parlant qui n’a pas d’autorité suffisante pour
se passer de quelques préliminaires.
The interaction between narratology and discursive analysis is imperative insofar as, from the
historical viewpoint developed in this paper, the speaking subject does not find a ready-made
discourse. The discursive examination of the image that a speaking subject offers of himself –as if
in spite of himself – by choosing a certain type of discourse ought to be complemented by a
reverse approach. This approach examines how, in the Classical Age, a speaking subject is
expected, before entering the public scene, to create an acceptable image of himself through
discursive strategies which manipulate the textual formulae he finds at his disposal. If, on the
one hand, it is true that (according to a basic premise of textual analysis) any speech act is
automatically tainted by an image of the speaking subject, on the other hand, it is also true that
this speaking subject is, in specific historical contexts, forced to actively « manipulate » this
discourse in function of the manner in which he wishes to be perceived by the public. This is
particularly true in the case of autobiographical discourse. In the Classical Age, the emergence of
the « I » seems to have been inseparable from a specific usage of fiction. The « I » may only enter
the public scene when presented as fiction. The fictionalisation of the « I » is a protocol which
Classical doxa dictates to every speaking subject who is not sufficiently authoritative to overlook
certain preambles.
AUTEUR
JAN HERMAN
KU Leuven, Centre de Recherche sur le roman du XVIIIe siècle
Jürgen Siess
1 En règle générale, le public qui se rend au théâtre a certaines attentes liées au nom de
l’auteur sur l’affiche. Ce nom renvoie pour lui à la personne d’un dramaturge réel, mais
aussi à ce qu’il sait de lui en fonction des autres œuvres qu’il a pu voir ou lire. Si une
image, même schématique, s’est au préalable formée dans son esprit, il a tendance à la
rechercher dans le spectacle nouveau. Dans la communication théâtrale, la relation
s’établit pourtant entre les acteurs et les spectateurs en l’absence physique du
dramaturge et du metteur en scène, qui peuvent tout au plus venir saluer lorsque le
rideau est tombé. Il en va de même pour le lecteur de la pièce, du point de vue duquel je
me placerai ici. Il se trouve face à un dialogue, éventuellement accompagné de
didascalies qui l’aident à imaginer l’espace théâtral. Dans la parole du personnage
dramatique se construit une image de soi, souvent changeante et complexe, qui entre
en interrelation avec celle des autres personnages de la pièce 1. Cet ethos doit être
clairement distingué de l’ethos ‘auctorial’ qu’on pourrait induire du texte dramatique
dans son ensemble. Il faut donc se demander, non seulement comment une telle
opération serait susceptible de se mettre en place, mais aussi dans quelle mesure elle
est nécessaire pour assurer le bon fonctionnement de la communication.
1. Réflexions méthodologiques
1. 1. De l’analyse du récit à l’analyse du texte théâtral
2 Rappelons que les notions de « figure de l’auteur » ou d’« auteur abstrait » ont été
forgées à partir de l’instance « implied author », auteur implicite, terme emprunté à
Wayne Booth (1961) qui le définit comme le « second moi » ou la version idéale, fictive
de l’auteur réel, mais aussi comme une figure qui se tient dans les coulisses (1983 : 151,
74-75). L’auteur implicite est distingué du narrateur et, dans certains cas, un net écart
peut les séparer : lorsque le narrateur est doté de ses caractéristiques et de ses
croyances propres, qu’on ne saurait confondre avec celles de l’auteur implicite. En
proposant la notion de figure auctoriale, Maurice Couturier se démarque de Booth : il
introduit une instance qui se situe « par-delà l’auteur implicite », la figure de l’auteur,
« moi idéal » que l’auteur réel projette dans son texte et que, symétriquement, le
lecteur façonne savamment au fil de sa lecture (1995 : 243, 17). Cette instance auctoriale
qui agence ces sens transitoires sert aussi de dénominateur commun aux auteurs
implicites variant d’une œuvre à l’autre (121).
3 On peut se demander sur quels éléments les critiques se sont appuyés pour transposer
sur le texte dramatique une instance empruntée au modèle narratologique 2. Dans ce
passage d’un plan à l’autre, les didascalies semblent avoir joué un rôle non négligeable.
Une opinion encore très répandue veut en effet que dans les didascalies se dessine le
profil d’un narrateur-auteur, qui renverrait à la personne réelle du dramaturge. Ainsi
de nombreux critiques ont considéré les parties non-dialogales comme étant d’un autre
ordre que les répliques, soutenant qu’un narrateur y apparaît sans se dissimuler et
associant celui-ci à (ou le confondant avec) une instance auctoriale qui régit l’ensemble
du texte. Ainsi amenés à construire dans les didascalies une double instance narrateur-
auteur, ils en ont induit que celle-ci peut par analogie être également décelée dans la
parole des personnages (Issacharoff 1985).
4 Comme la liste des personnages et le titre, les didascalies doivent cependant être
associées aux textes descriptifs, neutres. Elles semblent avoir une fonction ancillaire
plutôt que directive, et servent à assister le lecteur dans son activité de
compréhension-imagination. Les personnages occupant la scène/la page, les didascalies
aideront le lecteur à savoir où les interlocuteurs, les « entreparleurs » (selon un terme
du 16e siècle) 3, sont placés, et comment leur parole est proférée. En d’autres termes,
elles appartiennent à un type de discours instable, fluctuant entre le dramatique et le
descriptif. C’est dire que dans les didascalies et les autres éléments ‘hors dialogue’, la
parole est non-subjective, elle est adressée dans un sens restreint (informatif,
technique), un simple supplément nécessaire pour une intelligibilité maximale du
texte, il n’y a pas d’ethos décelable4.
5 En règle générale, les modèles narratologiques dans lesquels le narrateur ou/et l’auteur
implicite occupent une place de choix ne peuvent pas être transposés directement aux
textes dramatiques. Ceux-ci se distinguent en ce que (1) le dialogue qui place deux ou
plusieurs locuteurs en parallèle, en interrelation, en compétition, en opposition, y est
omniprésent et tend à être exclusif : le personnage dramatique qui est « façonné
[gestaltet] comme parlant, uniquement comme parlant » se constitue par « la
disparition de la fonction narrative, par la répartition de la matière [darzustellender
Stoff] sur des personnages qui se présentent et s’expriment librement » (Hamburger
1957 : 118-19, je traduis)5 ; (2) il n’y a pas plusieurs niveaux de points de vue, et pas de
distance - à la différence des textes narratifs où peut intervenir une instance
susceptible d’agencer ces niveaux, de créer cette distance6 ; (3) chaque personnage a
son ethos, qui se construit et se ‘négocie’ dans l’échange, et s’intègre à un jeu de reflets
auquel le lecteur se voit confronté. Il semble donc que par les trois traits distinctifs
relevés, le « drame dramatique » (Szondi) peut être conçu comme le genre de discours
dans lequel l’effacement complet de l’auteur est constitutif7. Je comprends dans ce type
de théâtre à la fois Goethe et Strindberg, Corneille et Arthur Adamov 8.
6 Avant de mettre à l’épreuve de deux pièces, l’une de Strindberg et l’autre de Corneille,
l’hypothèse selon laquelle il n’y a pas de place pour une instance auctoriale dans le
discours dramatique, il faut rappeler brièvement quelques-unes des positions les plus
marquantes de la théorie du drame et de la sémiotique du théâtre sur la question de
l’auteur.
regard critique du public, laissent peu de place à une instance auctoriale. D’un côté,
dans le théâtre « culinaire », on suppose que le public se laisse fasciner et cherche à
s’identifier au personnage, de l’autre côté, dans le projet brechtien, on suppose que le
public a un intérêt pour l’expérience scientifique qui se porte à présent non pas sur les
phénomènes de la nature mais sur les rapports sociaux susceptibles d’être changés.
Brecht s’intéresse moins aux images construites par le dramaturge ou le public, qu’à ce
que chacun d’eux projette – sur le personnage, sa parole, son acte - et à la façon dont le
personnage, sa parole, son acte, peuvent être évalués. Enfin Szondi, dans sa Théorie du
drame moderne, conçoit en bon dialecticien l’auteur comme absent et présent à la fois :
dans le drame traditionnel, « l’auteur est absent ». Tout en étant « à l’origine du
discours », il ne parle pas : les mots « sont issus de la situation et demeurent en elle ; ils
ne sauraient être compris comme une parole venant de l’auteur. Le drame n’appartient
à son auteur que globalement » (1983 : 14). Ceci implique que l’auteur cède la place aux
personnages ou, plus précisément, au texte, tout en restant dans leur ombre.
9 A partir de ces exemples, on peut définir deux conceptions polarisées de la question. A
l’un des deux pôles, se situe l’auteur qui s’efface – celui dont parlait Platon. A l’autre
pôle, on trouve celui qui reste présent – comme, par exemple, dans la conception de
Herder. Hegel, qui distingue deux types de drames, réserve cette figure au dramaturge
qui prête ses convictions à tel ou tel protagoniste, tout en privilégiant celui qui s’efface
au profit des personnages. Dans cette opposition, la figure dialectique de l’auteur telle
que la conçoit Szondi tiendrait la place du milieu.
10 Parmi les positions défendues dans ce domaine, certaines sont proches de la conception
de Szondi, même si l’orientation est à présent plutôt linguistique que philosophique.
Prenons la définition d’Anne Ubersfeld :« le discours théâtral est discours sans sujet. La
fonction du scripteur est d’organiser les conditions d’émission d’une parole dont il nie
en même temps être responsable » (1977 : 264)10. La subjectivité est ici considérée
comme problématique ; la notion d’un scripteur qui organise le discours place
cependant celui-ci au-dessus des personnages. Dans le théâtre (Hugo servant
d’exemple), le Je du personnage reste « extérieur à l’auteur », et le Moi de celui-ci est
« caché sous les espèces non pas seulement d’un acteur mais de plusieurs acteurs »
(1974 : 17). Retenons cependant la réserve importante qu’on trouve dans Lire le théâtre 3.
Des personnages et du scripteur, s’interroge Ubersfeld, qui est le garant des énoncés ?
La réponse reste en suspens : « peut-être le scripteur ne tranchera-t-il jamais ; peut-
être – et c’est le cas le plus intéressant – laissera-t-il le litige en suspens » (1996 : 54 ; je
souligne). Patrice Pavis, quant à lui, considère qu’on peut induire un
« sujet auctorial »des didascalies, mais aussi de la « structuration de la fable », du
« montage des actions », des « perspectives et des contextes sémantiques des
dialoguants ». Il précise toutefois que la résultante de ces éléments est difficile à tracer
(1980 : 47). Le « sujet du discours théâtral » est éclaté en autant de sujets qu’il y a de
personnages, on ne peut pas donner de contour à une figure auctoriale, qui semble se
soustraire à l’analyse. Si Ubersfeld et Pavis s’interrogent sur la possible présence d’une
figure auctoriale qui reste en filigrane et est difficile à reconstituer, Michael
Issacharoff, en revanche, pose clairement un « archi-énonciateur », une instance qui
organise et intègre les diverses énonciations et garantit leur cohérence, ou du moins
leur compatibilité. Selon lui, l’auteur parle « par personnes interposées » ; le locuteur,
c’est « l’auteur, médiatisé par des comédiens imprévisibles, assistés d’un metteur en
scène, qui pourra même couper le circuit » (1985 : 17). Il n’est que conséquent, dans
cette conception, que l’énoncé didascalique signifie « c’est bien moi, auteur dramatique
qui le dit… » (ibid. : 28). Ainsi, l’instance de l’archi-énonciateur apparaît comme la
transposition au genre dramatique de l’« auteur implicite » tel qu’il a été élaboré à
l’appui des textes narratifs, desquels Issacharoff entendait pourtant clairement
distinguer les textes écrits pour le théâtre.
11 A cette dernière position s’oppose fortement celle des sémioticiens ‘purs et durs’
parfaitement représentés par Keir Elam. Dans l’excellent Semiotics of Theatre and Drama
(1980), l’auteur – que ce soit comme figure ou comme personne réelle - est le grand
absent. Le drame/spectacle est conçu comme un système autonome dans lequel il n’y a
pas de place pour un garant ou un énonciateur qui puisse intervenir ou s’effacer. « The
dialogic exchange […] directly constitutes the intersubjective force of discourse » (157),
« the dialogue is in the first place a mode of praxis which sets in opposition the different
personal, social and ethical forces of the dramatic world » (159). Si l’on cherche, dans le
système élaboré par Elam, la notion d’ethos, on la trouvera tout au plus chez les
personnages. Pas la moindre trace d’un autre ego, et certainement pas d’un ethos
auctorial. Ce système sémiotique offre donc un fort appui à l’hypothèse que je vais
développer dans un autre cadre, celui de l’analyse du discours.
13 J’ai posé plus haut l’hypothèse que, dans la communication qui s’instaure entre le texte
dramatique et le lecteur, il n’y a pas d’ethos auctorial. Il est temps de mettre cette
hypothèse à l’épreuve des textes. Etudiant Le chemin de Damas de Strindberg et Cinna de
Corneille, je relèverai la façon dont la pièce a été lue avant de réexaminer la question
de l’auteur à travers une analyse du discours dramatique. Je commence par la pièce
moderne, en inversant l’ordre chronologique : Damas participe (comme Torquato Tasso
ou Chatterton) des pièces dont le protagoniste a été traditionnellement rapproché du
dramaturge, tandis que, pour le drame classique, aucun des personnages ne peut être
associé à l’auteur. Dans la mesure où le « drame de l’artiste » peut être invoqué pour
soutenir la notion d’une figure auctoriale dans la pièce, il se prête à être traité en
premier.
3. Analyses
3.1. Le chemin de Damas
3.1.1
18 Qu’en est-il, dans ce cadre, des ethè des personnages ? Parmi les images de soi que
chacun d’eux projette et qui jouent un rôle dans l’interaction avec l’autre, on peut
distinguer celles de la Dame et du Médecin, de la Mère et du Mendiant, de l’Inconnu et
de César. Sans entrer dans le détail de ces rapports complexes, on peut examiner le jeu
d’images qui se crée entre l’Inconnu et la Dame dans les scènes où ils se trouvent face à
face. A la fin de la première scène, par exemple, l’Inconnu se donne à voir comme
oscillant entre le solitaire et l’homme cherchant la compagnie, et il reprend à son
compte l’image du héros que donne de lui la Dame. Ce qu’il fait ici avec zèle n’est
cependant pas exempt d’ironie :
D. […] peut-être pourrez-vous me délivrer du loup-garou.
I. Est-ce un loup-garou ?
D. C’est le nom que je lui donne.
I. Bien, je suis partant ; lutter contre des monstres, libérer des princesses, tuer des
loups-garous, c’est ça, la vie !
D. Venez, mon libérateur.
Elle baisse sa voilette sur son visage, lui donne un baiser rapide sur la bouche et se précipite
dehors. (164)13
19 Cette première rencontre est évoquée dans la Troisième Partie (sc. 28). La Dame répond
à l’Inconnu que longtemps elle ne savait pas pourquoi elle l’avait embrassé – « à présent
que j’ai été loin de toi […], à présent je vois ce dimanche après-midi où tu étais assis là
comme un enfant pitoyable, abandonné » – le sentiment maternel qu’on avait toujours
empêché de s’épanouir est monté en elle avec force. Aussi l’Inconnu affirme-t-il qu’elle
est d’une meilleure étoffe que lui-même, et, qui plus est, tous deux vont se voir dans
une parfaite réciprocité (1912 : 204-210). A l’ethos de la mère qu’elle lui renvoie,
l’Inconnu oppose ici les images de l’ange et de l’esprit de la terre (face positive et face
négative), mais il poursuit qu’à présent, grâce à l’amour d’Ingeborg, le bien pourra
vaincre le mal qu’il portait en lui, et qu’il projetait sur elle. Aussi peut-il souscrire à
l’idée que sa partenaire se fait d’elle, puis, dans un jeu de reflets, se voir comme son fils
et son frère à la fois. C’est dans la scène du dernier face à face (sc. 31) que l’Inconnu voit
sa partenaire en médiatrice, qu’il affirme que grâce à elle il peut se réconcilier avec les
femmes et avec l’humanité (237).
20 Les images projetées par les personnages s’intègrent dans un réseau dont aucune figure
ne ressort comme prépondérante : l’image de la femme maternelle converge avec celle
que projette l’Inconnu, la figure de l’homme haï par les femmes trouve son pendant
dans celle du misogyne (sc. 28), et l’image de la femme sévère (la Mère) s’oppose à celle
de l’homme en quête d’une partenaire maternelle (l’Inconnu). On ne peut donc pas dire
que le réseau complexe d’images qui se tisse dans l’interaction privilégie l’Inconnu, ni
que celles-ci soient de pures « émanations » du moi du protagoniste.
3.1.2
21 Par ailleurs, on a invoqué les didascalies pour légitimer la conception d’une figure
auctoriale. On peut cependant se demander dans quelle mesure les éléments ‘hors
dialogue’ se prêtent à induire une instance clairement séparée des personnages et
susceptible de régir les rapports qui se tissent entre eux. Examinons brièvement la
scène d’ouverture et la scène du Banquet pour montrer quelle est la fonction des
didascalies qui précèdent chacune des scènes et de celles qui ponctuent les tours de
parole. Au début de « Un coin de rue » (sc. 1) on trouve une description du lieu, des
bâtiments et du mobilier (pour la terrasse de café), ainsi que des éléments acoustiques,
et enfin des indications minimales sur deux personnages, un homme présent dès le
début et une femme qui entre en scène. Ensuite, dans les tours de paroles, sont indiqués
plusieurs mouvements et gestes de la Dame et de l’Inconnu, mais aussi le baiser qu’elle
lui donne à la fin et qui constitue un point culminant. Quant au « Banquet » (sc. 21), la
didascalie introductive prévoit un décor festif : un petit orchestre, trois riches tables où
des notables entourent l’Inconnu, en bordure une table où sont assis des gens
misérables, parmi eux le Médecin et César. Quant aux indications qui sont parsemées
dans les tours de parole, elles donnent des éléments qui permettent de contraster ce
qui se passe et ce qui est affirmé par l’orateur et le savant fêté. A partir de l’allocution
du « Professeur », le fastueux décor est emporté et les convives s’éclipsent, l’Inconnu
restant seul avec les misérables. Dans la première scène, on ne peut induire du texte
didascalique aucune figure de « narrateur-auteur », aucune figure de régisseur. Le cas
de la scène du Banquet est plus complexe. Ne peut-on pas y déceler un régisseur qui
dirige les personnages ? Il faut bien voir cependant que le dialogue domine, et que la
description du décor sert à préparer le lecteur au contraste qui, lui, est créé par les
premières répliques, par la parole des personnages. Les didascalies n’ont qu’une
fonction ancillaire, elles aident le lecteur à imaginer le cadre dans lequel le dialogue se
déploie.
3.1.3
22 Reste la question de savoir si, dans l’ensemble des tours de parole, on ne peut pas
relever une position saillante qui permette d’induire un sens global renvoyant à un
garant du sens. Pour répondre à cette question, il faut voir comment se construit le
dialogue. Comme l’a bien dit Arthur Adamov, les mêmes interrogations, intimations et
assertions, les mêmes mots sont repris et modulés – parfois jusqu’à satiété – par la
Dame ou la Mère, l’Inconnu ou le Médecin (1982 : 85). Prenons les scènes où ces deux
personnages masculins se trouvent face à face. Lors de leur première rencontre (sc. 2)
le Médecin nie connaître l’Inconnu ; plus tard il le menace (sc. 16) ; enfin il l’accuse de
l’avoir « assassiné » deux fois (sc. 24). Dans ces trois occurrences, ainsi que dans la
scène du Banquet (sc. 21), le thème raison-folie est repris dans l’échange entre le
Médecin et son rival. Ce sont ces reprises et variations qui sous-tendent le dialogue du
Chemin de Damas (Adamov parle de « brassage involontaire » des mêmes thèmes – 1982 :
103), et non des raisonnements susceptibles d’amener une solution. Aussi a-t-on à faire
à des affects qui traversent la parole des personnages plutôt qu’à des arguments.
23 Qu’en est-il d’une possible prise de position propre à l’Inconnu qui dominerait celles
des autres personnages ? Sa prépondérance est compromise par les nombreuses
critiques émises à l’égard du protagoniste : la Mère lui adresse de graves reproches -
d’être irresponsable, et animé par l’« esprit infernal de la révolte » (sc. 10), le Médecin
l’accuse et le menace (sc. 18), César le traite de charlatan (sc. 21), et sa Fille le laisse
interdit, quand elle lui fait entendre sans ambages que toute sa vie est un échec (sc. 28).
Si l’Inconnu évoque ses expériences douloureuses, exprimant ses doutes sur ce qu’il a
vécu et ses angoisses sur ce qui l’attend, le Médecin, la Mère et la Dame en font autant.
Aussi ne saurait-on distinguer chez l’Inconnu une position supérieure qui focaliserait
toute l’attention en lui subordonnant le discours des autres personnages.
24 On peut, bien sûr, se demander si le dénouement - la conversion de l’Inconnu -, qui peut
être considéré aussi bien comme un point culminant que comme une chute, marque
une prise de position qui indiquerait malgré tout une présence auctoriale. Celle-ci
fonctionnerait alors comme le garant du sens. L’analogie établie entre la personne de
Strindberg et l’Inconnu n’apporte cependant pas la solution à ce que la pièce laisse en
suspens. Le texte est plutôt fait pour engager le lecteur à prendre position : il est invité
à réfléchir au choix final de l’Inconnu, mais aussi à la scène des adieux, qui est une
fausse fin. Une conclusion – parmi d’autres – pourrait être que les scènes de la
conversion, qui succèdent à celle des adieux, constituent une dérive, que le texte tend
ici à une réconciliation qui semble contraire à la dynamique par laquelle il s’est jusque-
là distingué. Mais on peut aussi retenir l’indécision marquante du texte jusque dans les
dernières scènes. La conversion qui y est mise en avant garantit-elle une résolution des
conflits, ou l’entrée au monastère n’est-elle qu’une fuite ? Avec ces scènes de
conversion, le texte laisse le lecteur face au choix - de les lire comme fournissant à la
pièce son sens ultime, ou de laisser « le litige en suspens ».
25 Cette analyse tend à montrer qu’aucun ethos auctorial ne peut être induit de ce texte
dramatique, qu’il s’agisse d’une projection de l’auteur réel ou de la présence à travers le
dialogue et les didascalies d’un garant du sens.
26 On parvient ainsi au théâtre où aucun des protagonistes ne peut être identifié avec le
dramaturge. Ce cas est exemplifié dans les drames classiques de Corneille, de Racine ou
de Schiller, et en particulier dans Cinna ou la clémence d’Auguste de Corneille, que
j’examinerai ici de plus près. La pièce se prête sans nul doute à être contrastée avec le
Chemin de Damas. Lorsque, dans les études strindbergiennes, on établit une relation
entre le protagoniste de la pièce et le dramaturge, c’est l’image de l’auteur telle qu’elle
s’est formée en-dehors du texte qui semble cautionner l’analogie. Dans les études
cornéliennes, au contraire, on soutient en général qu’un fossé sépare le dramaturge de
ses personnages : « le fossé entre l’homme et l’œuvre est tel qu’il rend tout
rapprochement, toute projection de ce genre, extrêmement problématiques » (Defaux
2004 : 721). On a donc le plus souvent exclu tout rapport entre le bourgeois provincial
et sans éclat, et le sublime héros cornélien. Dans cette perspective, une partie de la
critique (comme Doubrovsky 1963, par exemple) a également refusé d’établir un lien
quelconque entre la vision chrétienne du monde qui caractériserait Corneille, et
l’exigence éthique qui se traduirait dans les tragédies. Defaux, après bien d’autres,
considère au contraire qu’il faut faire un rapprochement entre la position de l’auteur
telle qu’elle résulte de sa formation chez les jésuites, et le sens global de sa pièce. En
d’autres termes, il suggère de remonter à la personne réelle de l’auteur pour
interpréter le texte à bon escient.
27 Marc Fumaroli, dans sa grande étude sur « rhétorique et dramaturgie cornéliennes »,
(1996), se concentre sur les personnages-orateurs. Il voit cependant une projection du
dramaturge dans un de ses personnage lorsqu’il écrit : « Il y a beaucoup de Don Sanche
dans Corneille, […] son théâtre est donc déjà, et au sens propre, autobiographique,
découverte et création de soi-même et de sa propre vie par une œuvre littéraire » (21).
Il en va de même lorsqu’il dit : « Par la bouche de ses personnages, mieux que les hauts
magistrats orateurs du parlement, il harangue la cour et le peuple, traitant sous le rôle
de la fiction les plus hautes questions de la morale politique » (26). Fumaroli réintroduit
ici de biais l’idée du personnage porte-parole du dramaturge qui ne semble guère
compatible avec l’idée qu’un fossé infranchissable sépare l’homme et l’œuvre.
L’approche selon laquelle il faut remonter à l’éducation de l’écrivain et aux positions
d’un garant du sens retrouve ainsi ses droits lors même qu’aucun amalgame ne peut
être fait entre le dramaturge et ses protagonistes.
3.2.1.
28 Commençons l’analyse en examinant les didascalies. Elles sont minimes dans Cinna, où
le dialogue est omniprésent : une indication de lieu au début (Rome), et cinq indications
de geste ou de mouvement parsemées dans les tours de parole. 14 « Rome » est
tautologique pour le lecteur de l’époque, dès lors qu’il a pris connaissance du nom
d’Auguste (dans le titre et la liste des « Acteurs »), et il devra induire le lieu précis, le
palais de l’empereur, du dialogue qui suit. Quant à la liste des personnages, elle
comporte surtout des caractéristiques politiques – empereur, impératrice, (autre) chef
3.2.2.
30 L’argumentation, qui occupe la plus grande partie du dialogue, prend souvent la forme
d’une joute oratoire. Pour les conspirateurs, il s’agit de légitimer leur but à l’encontre
d’Auguste, et c’est dans ce cadre que les ethè remplissent une fonction primordiale.
Ainsi, Cinna justifie le projet de tuer le tyran par la gloire attachée à l’acte héroïque,
mais aussi par le désir d’instaurer la république considérée comme un régime supérieur
à l’empire. Il se présente en homme courageux prêt au sacrifice. Emilie, quant à elle, se
présente en fille fidèle à la mémoire de son père tué sur l’ordre d’Octave-Auguste.
Confrontée à l’hésitation de Cinna au moment où Auguste se montre généreux à son
égard, Emilie, qui persiste dans leur entreprise, accepte l’image de la femme perfide
que lui renvoie Cinna (III, 4) pour la retourner à son profit : « La perfidie est noble
envers la tyrannie » (v. 974). Au seul intérêt particulier, Emilie oppose la dignité d’être
libre, but majeur qui justifie le régicide que son amant taxe à présent de perfidie.
Emilie : « Je me fais des vertus dignes d’une romaine. » Cinna : « Un cœur vraiment
romain… » Emilie : « […] fuit plus que la mort la honte d’être esclave » (v. 978-81). En
invoquant la liberté républicaine à l’encontre de Cinna près de se réconcilier avec
Auguste (v. 1000-1002), Emilie se place sur le plan de l’intérêt général ; combattre pour
la république est un objectif qui rehausse celui de venger la mort du père. Une série de
retournements caractérisent le dialogue. Cinna se considère comme traître à l’égard
d’Auguste, tandis qu’Emilie lui reproche au contraire de trahir son amante (v. 931 et
ss.) ; lorsqu’il se dit ingrat par rapport à un souverain généreux, Emilie lui oppose
l’image du régicide généreux parce qu’il apporte la liberté à tout un peuple (v. 969 et
ss.). Dans cette joute oratoire, l’argumentation s’appuie sur la double face des images,
qui sont soumises à une série d’inversions pour servir le but poursuivi par Emilie.
31 La jeune femme joue également des renversements d’images avec Auguste lorsque, en
plaidant sa cause, elle inverse le rapport accusée/accusateur. Sommée de s’expliquer
devant Auguste qui la traite de parricide, elle réplique qu’elle n’a fait que suivre son
exemple (V, 2). Elle se présente cependant comme supérieure à lui puisque le mobile de
son adversaire, l’ambition, est moins noble que le sien, le « juste courroux » à l’égard de
l’assassin (v. 1602-1603). Elle se pose de plus en bienfaitrice : l’acte de venger la mort de
son père doit permettre de réinstaurer la république. En faisant entendre que c’est à
elle que le titre de bienfaiteur revient légitimement, elle réclame ainsi pour elle-même
l’image valorisante qu’Auguste s’est attribuée. Dans l’ensemble, elle travaille à
renverser la position de départ des deux interlocuteurs. C’est désormais à Auguste qu’il
revient de se défendre face aux accusations de celle qu’il avait chargée du crime de
parricide.
32 Après l’intervention de Livie en faveur de son époux, Emilie opère un revirement de
situation en passant du réquisitoire à un aveu de culpabilité où elle se présente en
principale responsable du projet meurtrier et en dangereuse séductrice : « Si j’ai séduit
Cinna, j’en séduirai bien d’autres » (1622). Cet ethos de séductrice sur laquelle retombe
toute la culpabilité du fatal dessein s’avère cependant être le levier d’une nouvelle joute
oratoire entre les deux amants au cours de laquelle chacun réclame pour lui l’héroïsme
glorieux. Par un retournement d’images effectué dans les discours adressés à Auguste,
Cinna s’approprie le titre de séducteur dont se parait Emilie : il aurait tenté de la
séduire (v. 1625) par une offre de vengeance : « Elle n’a conspiré que par mon artifice,/
J’en suis le seul auteur, elle n’est que complice » (v. 1637-8). Ainsi, en disculpant l’autre,
chacun revendique pour lui le statut d’initiateur du régicide et la gloire qui s’y attache.
Ce qui apparaît comme une rivalité déclarée doit cependant être entendu comme une
tentative de sauver l’autre, ce qui ajoute encore au caractère glorieux de l’acte. Cette
double revendication est résolue par Emilie dans la construction finale d’une image de
couple uni, un Nous qui s’oppose au Jede l’empereur et qui marque la convergence
parfaite des buts poursuivis par les deux amants (v. 1651-54) :
De nos parents perdus le vif ressentiment
Nous apprit nos devoirs en un même moment.
En ce noble dessein nos cœurs se rencontrèrent,
Nos esprits généreux ensemble le formèrent, […].
33 La fille du tuteur assassiné revendique à travers ce Nous une place égale à celle de
l’empereur par la projection d’une image de noblesse et de générosité 16 qui l’emporte
sur celle dont se pare Auguste lorsqu’il lui rappelle les bienfaits qu’elle lui doit.
34 L’image de soi n’intervient pas seulement dans les joutes oratoires qui se déroulent
dans l’argumentation « juridique », avec ses plaidoyers et ses réquisitoires. Elle joue
aussi un rôle dans la délibération intérieure du personnage. Pris dans un conflit entre
deux solutions possibles, celui-ci pèse sa décision en se confrontant à l’image de sa
personne que l’autre lui renvoie, et qui met en doute l’idée qu’il avait - et qu’il entend
donner - de lui-même. Ainsi, Cinna, après avoir été confronté à Auguste contre lequel il
conspire, se dit tiraillé entre deux partis qui s’excluent mutuellement et commence à
douter de son entreprise : « En ces extrémités quel conseil dois-je prendre ?/ De quel
côté pencher, à quel parti me rendre ? » (v. 873-74). Dans son monologue, il est déchiré
entre sa crainte de se montrer ingrat à l’égard du maître magnanime, et son désir
d’apparaître en libérateur glorieux. Il lui est également difficile de rester fidèle à
l’engagement contracté auprès de l’amante (III, 3) dès lors qu’il se voit lui-même en
traître : « O coup, ô trahison trop indigne d’un homme ! » (v. 885). Le personnage
adresse à soi-même arguments et contre-arguments, et les facettes de l’ethos sont des
éléments constitutifs de cette délibération auto-adressée.
35 Dans le monologue d’Auguste (IV, 2), on trouve aussi une délibération intérieure
concernant la décision qu’il doit prendre suite à la découverte de la conspiration menée
contre lui. Il pèse le pour et le contre d’un assouplissement du régime et d’une forme de
partage du pouvoir. Plusieurs facettes de son image sont invoquées par le souverain. A
la première image de la victime pitoyable parce que détestée par ses propres amis,
Auguste en vient à opposer celle du dirigeant sanguinaire (v. 1132-1138) et du bourreau
qui, en violant les droits, a lui-même suscité la conspiration (v. 1142-1144). Il se
présente en ingrat qui doit payer ses fautes en renonçant au pouvoir. Cette auto-
accusation se transforme néanmoins en réquisitoire qui renverse les conclusions
auxquelles il était parvenu à travers la condamnation morale de sa propre personne. Au
lieu de se présenter en coupable qui doit payer ses méfaits, il se retourne contre Cinna
qui le « traite en criminel » et dont la trahison « fait seule [son] crime » (v. 1153).
Auguste s’érige alors en juge suprême qui doit punir celui qui conspire « contre le
bonheur de l’Etat » (v. 1156). Un revirement supplémentaire transforme cependant
l’image du juge-exécuteur en celle de l’homme lassé de faire couler le sang et déterminé
à se donner une mort héroïque – pour revenir sur l’option de la vengeance et sur
l’image du bourreau. Entre ces facettes de l’image qu’il projette de lui-même, Auguste
ne parvient pas à trancher et se présente en être déchiré : « O rigoureux combat d’un
cœur irrésolu/ Qui fuit en même temps tout ce qu’il se propose ! » (v. 1188-89). Les ethè
jouent ainsi un rôle déterminant aussi bien dans la confrontation des personnages qui
défendent des positions opposées, que dans la délibération intérieure où le personnage
s’adresse à lui-même.
36 Le conflit qui marque dialogues et monologues tout au long de la pièce débouche sur
une solution au sein de laquelle se dissolvent les oppositions et les contradictions qui
sous-tendent la délibération intérieure ou la joute oratoire. La scène du dénouement
(V, 3) enchaîne les images du maître de soi-même, de l’ami magnanime et du père,
toutes au profit d’Auguste : « Soyons amis, Cinna […] » - « Aime, ma fille, Cinna […]/ Te
rendant un époux, je te rends plus qu’un père » (v. 1701, v. 1711-14). L’apogée est
marquée par l’image du père qui, en dépit de l’offense, fait le bonheur de sa fille - père
en ami des deux enfants qu’il adopte en les mariant, ou, si l’on suit la suggestion de
Fumaroli, père qui est adopté par le couple… C’est la convergence harmonieuse des
images d’Auguste à ses yeux comme aux yeux des autres, qui est le signe de la
résolution finale des confrontations verbales comme des déchirements intérieurs.
37 Ainsi, les caractéristiques relationnelles et politiques se superposent et, qui plus est, les
relations politiques (souverain-favoris) sont imaginées comme des relations familiales
(père-enfants). Celles-ci semblent rehausser les rapports de pouvoir, et leur conférer
une légitimité quasi-naturelle. Auguste se réserve le lien du père aux enfants, relation
aussi forte qu’exclusive. On retrouve donc la haute importance qui revient aux images
de soi et de l’autre dans le développement et la résolution du texte dramatique 17.
38 Dans l’ensemble, l’argumentation des personnages porte en elle des questions d’éthique
qui vont bien au-delà des positions défendues par chacun d’entre eux. On peut en effet
considérer que le texte suscite une interrogation. Les arguments qui s’opposent les uns
aux autres invitent à se demander comment distinguer l’action légitime de l’action
illégitime, et comment décider des valeurs qui guident et cautionnent les choix de
comportement. A la position qui voit dans la pièce une interrogation ouverte s’oppose
la lecture qui voit une solution dans l’acte de clémence final d’Auguste (dans son
interprétation laïque ou chrétienne), ou encore dans la synthèse entre l’empire et la
république réalisée par le dénouement (Merlin 1994 : 303). L’essentiel est ici que, en
dépit de la différence des points de vue sur la pièce, il ne semble pas possible d’avoir
recours à un ethos auctorial, en l’occurrence un « archi-énonciateur » qui renverrait à
l’auteur. Encore moins que dans Le chemin de Damas, on peut, dans Cinna, induire une
instance auctoriale : les personnages (ou « héros-orateurs ») semblent parler en leur
nom propre, et c’est à leur parole seule que le lecteur est confronté 18. L’instance
auctoriale disparaît derrière un discours qui n’est attribuable qu’aux seuls personnages,
comme si leur dialogue incitait le public à prendre position par rapport aux divers
arguments et contre-arguments. Dans cette interaction entre le texte et le public, il n’y
a pas de place pour une figure d’auteur.
En guise de conclusion
39 On a pu voir que cette exploration d’une figure d’auteur dans le discours dramatique se
fonde sur les textes seuls, en faisant abstraction de la représentation théâtrale. La
communication dramatique s’établit dans et par l’interrelation des personnages et du
lecteur, alors que la réalisation scénique fait intervenir une multiplicité d’agents :
metteur en scène, auteur, acteurs, conseiller littéraire, régisseur, décorateur, pour ne
parler que du pôle de la production. Dans cette optique, on a l’impression que l’auteur
est un des éléments de la production théâtrale conçue comme un tout : il s’intègre dans
un groupe étroitement soudé dont il est un des agents principaux. Contrairement à la
production théâtrale, le texte dramatique, activé par le lecteur seul, ne confronte celui-
ci qu’aux personnages et à leur dialogue. Le lecteur est amené à reconstruire l’image de
soi qu’ils projettent et à suivre le jeu des ethè qui sous-tend leur interaction. Dès lors, il
n’y a pas lieu de chercher une figure auctoriale dissimulée derrière le dialogue. Cela ne
signifie pas, bien sûr, que l’on ignore la personne réelle de l’auteur ou l’écrivain dans le
champ, ni que l’on nie l’existence d’une image d’auteur fabriquée par l’institution.
BIBLIOGRAPHIE
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Despierres, Claire, Hervé Bismuth, Mustapha Krazem & Cécile Narjoux (dir.). 2009. La Lettre et la
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NOTES
1. Voir Amossy 1999, ouvrage de référence sur l’ethos.
2. Ce modèle est critiqué par Thomas Kindt et Hans-Harald Müller (2006).
3. « Entreparleurs, acteurs, personnages ; who’s who dans les listes de dramatis personae (XVIe
XVIIe siècles) », communication de Véronique Lochert, U. Paris 7, 19-11-2004
4. Krazem (Despierres et al. 2009 : 130, 131) soutient – comme moi – que la figure de l’auteur
n’est pas inscrite « directement dans les structures linguistiques » du discours didascalique, ceci
ne l’empêche cependant pas d’affirmer peu après – ce qui me semble paradoxal - que
l’omniscience du commentateur est un fait incontournable et que l’auteur « ne cache pas qu’il
connaît le processus à venir ».
5. Je traduis. - Déjà pour Aristote la tragédie « est une imitation faite par des personnages en
action et non par le moyen d’une narration » (Poétique 1450 a).
6. Par contre, Rabatel (2003) propose de distinguer, à l’intérieur même des relations entre
personnages, des sur- et sous-énonciateurs (p. ex. lorsqu’un personnage rapporte la parole d’un
autre personnage, il serait en position de sur-énonciateur).
7. Szondi oppose à ce type de drame le drame « épique » (Brecht et Thornton Wilder) dans lequel
une instance narrative, le « moi épique », est introduite, ce qui est le signe majeur d’un
changement profond. Le « théâtre épique » du 20e siècle nécessiterait un développement à part
que je ne peux donner ici.
8. Acte sans paroles de Beckett constitue un cas limite : on a pu le qualifier tantôt de pantomime,
tantôt de texte de théâtre exclusivement didascalique. Il faudrait reposer la question de savoir
dans quelle mesure certains dispositifs dramatiques donnent un autre statut aux didascalies. Je
pense aux pièces de Bernard Koltès analysées par André Petitjean, au colloque « Style, langue et
société » (Cerisy, 10-17 sept. 2009).
9. Cité d’après Aristote (1990 : 138)
10. Pour la notion de sujet voir Kerbrat-Orecchioni 1980 : 179-80.
11. Jobst Langhaus, Scala Basel/Werkbühne Berlin, 23-3-2001 ; Ivan Dobchev, Theatre-
laboratory, Sofia 11-10-2007 ; Sabine Harbeke, Theater Kiel, 1-10-2008. Une notable exception :
Max Lundqvist (Teaterkaos Stockholm, 2004) qui fait jouer la pièce dans un dispositif de manège
de cirque.
12. La répartition en 34 scènes (I : 1 à 17, II : 18 à 26, III : 27 à 34) suit celle de la traduction
Schering autorisée par Strindberg (1912).
13. J’ai ponctuellement changé la traduction du Théâtre complet (1997) à partir de la version
allemande (1912) et du texte original (Strindberg 1991).
14. II, 1 Tous se retirent, à la réserve de Cinna et de Maxime ; IV, 1 Il lui parle à l’oreille et
Polyclète rentre ; IV, 3 Elle est seule ; V, 3 A Maxime
15. Cinna, descendant de Pompée qui a été tué sur l’ordre d’Octave - à présent Auguste empereur
- conspire contre celui-ci, engagement qu’il a contracté en même temps auprès de son amante,
Emilie qui tâche de venger la mort de son père. La conspiration est découverte, Auguste infléchit
Cinna à renoncer à son projet et se montre clément à l’égard du jeune couple.
16. Voir Forestier (1996 : 228) et Leiner & Bayne (1984 : 149).
17. Pour Forestier toute la pièce repose sur un va-et-vient entre deux images du prince : l’image
tyrannique du passé qui ressurgit, et l’image royale qu’Auguste établit dès l’acte II (1996 : 227).
18. Ou, pour reprendre la notion de garant du sens : il y a autant de garants du sens que de
personnages, et la plurivocité ne peut être ramené à une voix d’auteur.
RÉSUMÉS
Cet article entend démontrer que dans le genre dramatique, aucune instance auctoriale
n’intervient dans la communication qui s’établit entre le texte et le lecteur. Dans les textes
dramatiques, le dialogue est omniprésent, la fonction narrative disparaît, chaque personnage
construit son ethos qui est ‘négocié’ dans l’échange, et aucun ethos auctorial n’est décelable dans
les didascalies. Un rappel des positions les plus marquantes de la théorie du drame et de la
sémiotique du théâtre sur la question de l’auteur sont suivies d’un bref examen du Chemin de
Damas de Strindberg et du Cinna de Corneille. Dans une pièce où le protagoniste a été perçu
comme une projection de la personne réelle de l’auteur, et dans une tragédie où un tel
rapprochement est impossible, on examine le jeu des ethè pour voir dans quelle mesure ils
permettent d’induire une figure auctoriale ou un garant du sens.
The objective of this article is to demonstrate that in the dramatic genre, the authorial agent
does not play any role in the text/reader communication. In the dramatic texts, dialogue is
omnipresent, the narrative function disappears, each character builds an ethos ‘negotiated’ in the
exchange, and no authorial ethos is to be found in the stage directions. A reminder of various
stances on the question of the author as elaborated in the most striking theories of drama and in
the semiotics of theatre is followed by a short analysis of To Damascus by Strindberg and of
Corneille’s Cinna. The interplay of ethè is thus examined in a play where the protagonist has been
perceived as a projection of the real author, and in a tragedy where this connection is impossible,
in order to check whether they allow for any authorial figure or any ultimate warrant of the
text’s meaning.
INDEX
Mots-clés : dialogue, didascalie, dramaturge, ethos, personnage, sémiotique, théorie du drame
Keywords : character, dialogue, dramatist, ethos, semiotics, stage direction, theory of drama
AUTEUR
JÜRGEN SIESS
Université de Caen, ADARR
1 José-Luis, selon ta propre formulation, ton livre L’écrivain imaginaire s’insère dans
une histoire des représentations de l’écrivain. Pourrais-tu nous en dire plus sur
les tenants et les aboutissants de ce projet ? En particulier, dans quel sens prends-
tu l’expression « écrivain imaginaire », à distinguer de la personne réelle de
l’écrivain ?
2 Au début de mes recherches, à l’heure où l’auteur était censé être mort selon le titre
célèbre d’un article de Roland Barthes (1968), j’ai pensé d’emblée qu’un tel modèle
théorique, alors pourtant fort contagieux, était nocif pour la compréhension de la
production littéraire et de son histoire. Non, on ne pouvait pas ainsi faire ni le deuil, ni
l’économie de l’auteur. Encore moins quand on avait pour champ de recherche, comme
moi, la période romantique considérée au sens large : période de l’auteur-roi, du « sacre
de l’écrivain » et de la prise en considération de l’« homme » dans l’explication de
l’œuvre. Une double exigence s’est donc imposée à moi : œuvrer pour une prise en
compte théorique de la fonction auctoriale, dans l’esprit qui était alors celui de Michel
Foucault (« Qu’est-ce qu’un auteur ? », 1969), mais en étant plus attentif encore que lui
aux diverses facettes de cette fonction ; et penser le déploiement de l’auteur et de ses
fonctions (pluriel obligé) dans l’histoire, en particulier dans l’histoire de ce siècle
transversal, décisif à cet égard : 1750-1850.
3 La première distinction à faire au plan théorique, distinction un peu « primaire », mais
cependant essentielle, était entre les divers niveaux de l’auteur. Il convient en effet
d’en distinguer trois :
1) L’auteur réel (le « Monsieur » de la vie courante, doté d’une biographie, d’un
domicile, d’une appartenance sociale, etc.)
2) L’auteur textuel : à la fois l’auteur du livre et le sujet textuel, celui qui, dans le livre,
n’est qu’un nom sur la couverture et certaines marques d’énonciation, le « sujet du
discours » aussi, qui adopte un genre, un style, une manière de s’adresser, ou encore
« l’être de lettres », comme propose de l’appeler Valéry).
3) « L’écrivain imaginaire », c’est-à-dire l’auteur tel qu’il se représente, se fait ou se
laisse représenter.
4 Mon idée était que cette instance imaginaire, figurale, représentative, trop souvent
pensée comme un épiphénomène négligeable, était en fait décisive, du moins quand on
considérait l’histoire des attitudes ou des positions littéraires dans la période choisie
pour champ d’investigation. Car c’est bien d’abord sous l’angle des représentations que
l’auteur s’offrait. Représentations selon toutes les déclinaisons possibles : images,
figures, mythes, fantasmes, imagos, clichés, types, patterns, etc. Mais comme ces images
ne viennent pas seules, mais accompagnées de tout un décor et de personnages
secondaires ; comme d’autre part elles ne sont pas immobiles, mais en mouvement, en
action, le dispositif de la figuration théâtrale m’a semblé un plan décisif du déploiement
de l’écrivain imaginaire. C’est pour cela que j’ai eu recours à la notion de scénographie
auctoriale. Par ces scénographies datées et changeantes, collectives mais aussi
personnalisées, faites siennes, l’écrivain se donne en représentation ; grâce à elles, il
adopte aussi une posture, un rôle qui structure sa prestation littéraire tout entière.
L’image – l’image à incarner, tout aussi bien dans sa façon de vivre que par sa manière
d’écrire – a ici une fonction structurante, ombilicale.
5 Cela apparaît encore mieux lorsqu’on saisit la chose dans l’histoire : soit l’histoire
personnelle, celle de l’adoption progressive par un jeune écrivain d’une posture, d’un
rôle, d’une scénographie, en fonction du répertoire des postures existantes sur le
marché quand il arrive en littérature ; soit l’histoire sociale, collective, des
représentations, des postures et des scénographies auctoriales typiques, exemplaires,
imitables par tout un groupe, par toute une école, par toute une génération à un
moment donné. Car il est ainsi, à chaque époque de l’histoire littéraire, des prêt-à-être
écrivain qui s’offrent à l’impétrant et qui lui suggèrent à la fois des manières d’écrire et
des manières de vivre. Plus encore que des « représentations de l’écrivain », c’est des
épisodes de la lutte médiatique entre ces scénographiques collectives rivales, entre ces
prêt-à-être écrivain changeants et en perpétuel conflit que j’ai voulu me faire
l’historien.
6 Comment définis-tu la notion de « scénographie auctoriale » et pourquoi as-tu
choisi cette expression ? En quoi cette notion diffère-t-elle de la notion de
scénographie que Dominique Maingueneau utilise dans le cadre de l’AD ?
7 Comme on le voit à ce qui précède, ma notion de scénographie auctoriale fonctionne
d’abord pour l’essentiel au plan des représentations, au plan de l’écrivain imaginaire.
La scénographie telle que je la définis n’est pas d’abord affaire de discours, de mise en
texte, d’adoption d’un dispositif d’énonciation, de choix générique, stylistique, etc. Elle
fonctionne d’abord au plan des postures adoptées, des images de soi proposées et de la
prise de rôle. En adoptant une scénographie, l’écrivain ne répond pas d’abord ni
seulement à ces questions : comment écrire ? comment poser sa voix ? quel genre
choisir ? Mais à la question plus large, et qui les englobe toutes : qui être ? Qui être en
tant qu’écrivain sur la « scène littéraire » ; mais qui être aussi en tant qu’homme. De là
l’importance que j’accorde à ce que j’appelle des identités génériques : être « l’Homme
de Lettres » (1760) n’a rien à voir avec être « le Poète » (1820), même si le second de ces
rôles littéraires joue manifestement à se distinguer du premier. Cela apparaît bien, par
exemple, dans la manière qu’a le jeune Hugo de présenter l’auteur des Méditations
poétiques comme un poète, dont se moqueront ensemble les gens du monde et les gens
de lettres, mis dans le même panier : « Vous en rirez, gens du monde, vous hausserez
les épaules, hommes de lettres, mes contemporains, car, je vous le dis entre nous, il
n’en est peut-être pas un de vous qui comprenne ce que c’est qu’un poëte » (Le
Conservateur littéraire, 1820).
8 Bien sûr, à mes yeux, l’adoption d’une scénographie auctoriale a des conséquences tout
à fait prévisibles et logiques en termes d’adoption d’une scénographie énonciative et
discursive, au sens (plus restreint) de Dominique Maingueneau. Mais elle n’a pas une
pure et simple fonction discursive. La vie réelle – sociale, sociable, religieuse, érotique,
quotidienne, voire même pathologique et médicale – de l’écrivain subit elle aussi
l’influence de l’adoption d’une posture. De là des vies paradigmatiques d’écrivains
romantiques (Byron, Poe, Hoffmann, Musset). Successivement, on cherche à les imiter
en même temps qu’on imite leurs œuvres, leurs choix littéraires, leurs genres
d’adoption, leur manière de poser la voix, de se comporter avec la langue et de la
mettre en discours.
9 Reste que la scénographie au sens de Maingueneau, qui est pour l’essentiel une
scénographie discursive, est une partie essentielle des scénographies auctoriales. Je
vois dans notre recours — commun mais non concerté — à ce même concept de
scénographie non pas une coïncidence fortuite, mais une réelle convergence. Ce qui
nous unit, c’est à la fois le sens du transindividuel, mais aussi le sens de la dimension
pragmatique des discours. En lisant ses travaux, il me prend envie d’axer de plus en
plus mes propres recherches à venir sur le lien entre scénographie-rôle et
scénographie-discours. Ce que j’ai essayé de montrer récemment, en prenant l’exemple
de la scénographie romantique mélancolique du « poète mourant » (Millevoye,
Lamartine, etc.) et en montrant comment une telle scénographie impliquait non
seulement des imagos, des « vignettes », des métaphores obligées (le cygne, « l’oiseau
de passage »), des mythes (Orphée, le Christ, etc.), mais impliquait aussi des choix
génériques (le lyrisme élégiaque), des choix en termes d’adresse (l’énonciation
« malheureuse », la voix qui se perd), mais aussi en termes d’élocution poétique et de
« discours » (une parole animée mais elle-même mourante, une éloquence feutrée, une
insistance sur l’harmonie).
10 On a souvent l’impression que l’adoption d’un scénario auctorial est envisagée du
point de vue de l’écrivain réel, comme un projet plus ou moins conscient, une
façon d’adopter des postures qui lui permettent, au fil du temps, de se construire
une légitimité et une réputation. Cela est très sensible dans ton livre sur Balzac
où tu suis l’évolution d’une image depuis ses débuts jusqu’au moment de la
Comédie humaine2. Est-ce que la scénographie auctoriale est essentiellement du
côté de l’écrivain qui tente de se positionner à divers moments de sa trajectoire ?
11 Dans la première partie plus théoricienne de L’écrivain imaginaire, j’ai présenté la notion
de scénographie auctoriale selon trois plans complémentaires. J’ai tour à tour étudié les
scénographies auctoriales d’abord comme des superstructures historiques, puis selon
une sorte de champ/contre-champ : vues de l’écrivain d’abord, puis vues de la
réception. Les scénographies auctoriales excèdent donc l’écrivain singulier, en ce
17 Pourtant, ce que je pratique en fait est une sorte de « sociologie des identités
intellectuelles », bien plus qu’une sociologie directement et intrinsèquement
« textualiste » comme veut l’être à raison la sociocritique, formulant ainsi une juste
critique contre les sociologies littéraires « humanistes ». Les modes d’être, les styles de
vie, les façons de se comporter et de se poser, la manière qu’a un écrivain de se
construire une identité, sont pour moi tout aussi essentiels que les modes d’écrire qui
sont les siens.
18 Mais l’accent mis par Claude Duchet et la sociocritique en général sur la nature
discursive et textuelle des notions et des pratiques socio-littéraires me semble
essentiel. Quand je travaille sur les cinq scénographies auctoriales romantiques que j’ai
définies, je recroise la notion de « sociogramme ». En effet, pour une bonne part, ces
diverses attitudes littéraires se construisent, se norment et se légitiment en s’attachant
à redéfinir à nouveaux frais, avec de nouveaux attendus et dans de nouveaux contextes,
des termes qui paraissent immobiles à travers l’histoire : écrivain, homme de lettres,
poète, artiste, etc.
19 C’est d’abord autour d’un terme générique, agissant comme mot de reconnaissance
entre adeptes, que s’articule un scénario auctorial. Dans la liste assez étroite que la
langue lui propose pour désigner l’homme de plume, chaque école, chaque groupe
littéraire, chaque écrivain aussi choisissent des insignes lexicaux de prédilection :
« auteur », « écrivain », « homme de lettres », « littérateur », « philosophe », « poète »,
« artiste », « intellectuel », « scripteur », etc. Depuis Ronsard jusqu’à Philippe Sollers,
toute l’histoire littéraire française se fait, pour une bonne part, autour des variations
— microscopiques, en apparence, en réalité incommensurables — qui affectent ces
pauvres étiquettes, sans cesse manipulées. Mais on comprend mieux la passion qui
s’attache à la redéfinition de ces termes génériques de valeur changeante lorsqu’on
s’aperçoit que ce ne sont pas de simples « mots », mais de véritables « sociogrammes »,
pour emprunter cet instrument conceptuel à Claude Duchet. Si communs et si érodés
qu’ils semblent, ces mots sont des lexèmes-carrefour. Particulièrement marqués par le
discours social, ils cristallisent une multitude d’impensés. À eux seuls, ils véhiculent
toute une histoire, imposent des cadres a priori, tant esthétiques qu’existentiels. Les
attribuer ou les refuser à quelqu’un, c’est lui assigner une identité, une « position » — à
tous les sens du mot, le social et le topologique en particulier. C’est aussi lui proposer
des alliances, imaginaires et objectives, légiférer sur sa façon de manger, d’aimer ou de
mourir — et souvent le juger définitivement. Ce sont là de ces mots qui ne se
contentent pas de désigner, mais qui, dès qu’on vient à les proférer, sont de véritables
actes de discours, dont la valeur illocutoire est forte. Mots à l’impératif, pourrait-on
dire : ils commandent et ils obligent, fonctionnant comme des opérateurs de
classement et de reconnaissance. Facteurs d’intégration sociale pour celui qui est jugé
digne de porter le titre prisé, ils provoquent aussi des exclusions sans appel. Les
classements qu’ils imposent sont d’autant plus impérieux que ces termes ne procèdent
pas à une pure évaluation intellectuelle : ils suggèrent aussi des règles de vie, mais
supposent aussi des jugements métaphysiques tranchants. Être appelé un « auteur » a
longtemps signifié, à l’époque classique et un peu au-delà, être exclu par la simple force
du langage du cercle des « honnêtes gens ». À toutes les époques, on retrouve dans ces
termes génériques, si démonétisés en apparence, une telle puissance illocutoire. Ainsi,
à l’époque romantique, ne pas être jugé digne de porter le beau titre de « poète » ne
signifiait pas simplement être incompétent en matière de poésie. Cela signifiait ne pas
pouvoir être admis à participer au festin littéraire. Pire encore, cela équivalait à une
sorte de dégradation rituelle, presque à une condamnation à mort.
20 Pour résumer : c’est bien à la sociocritique que je dois cette notion de sociogramme,
même si mon ambition a été de fonder une sous-branche de ladite sociocritique,
consistant en ce qu’on pourrait appeler une sociocritique des identités, qui se doit
d’être aussi une sociocritique des imaginaires.
21 Dans la mesure où les scénographies adoptées sont selon toi agonistiques,
comment tiens-tu compte de la notion de champ littéraire qui est au cœur de la
sociologie de Bourdieu ?
22 J’ai préféré parler de « scène littéraire » plutôt que de « champ littéraire », mais à
mesure que je relis Bourdieu je m’aperçois que mes positions sont très proches des
siennes. Je pense comme lui que toute attitude littéraire se fait en référence à un
« champ », à la fois culturel et social. J’ai insisté, moi, sur le côté scénique de cet espace
de référence ; lui plutôt, sur la dimension sociologique dudit « champ ». Mais notre idée
commune est bien qu’il y a un « espace », « espace des positions » et « espace des
possibles », dont il importe de tenir compte, pour comprendre ce qui se passe en
littérature à un moment donné. Toute position littéraire et/ou scénographie auctoriale
se définit structuralement par rapport à ce champ-là. Donc, de part et d’autre, même
prise en compte des possibles collectifs par rapport auxquels se définit toute
« position » littéraire, qui n’est elle-même que la mise en forme de l’un de ces possibles
structuraux. Et aussi, même idée, que je me trouve avoir développée plus que Bourdieu,
que l’écrivain doit inventer sa propre position – mais plus encore, ai-je tendance à dire,
sa propre identité, et pas seulement littéraire. D’où l’idée qu’un grand écrivain comme
Balzac doit « s’inventer » tout aussi bien qu’il invente La comédie humaine. Quand
Bourdieu écrit que l’écrivain doit « se produire comme créateur » (Les règles de l’art,
153), en repoussant les déterminations qui pèsent sur lui, et en contrant les postures
que « l’Esprit objectif » (Sartre) lui propose instamment, je bois du petit lait.
23 D’ailleurs, cette notion même de « position » (une « position » sémaphorisée par des
« prises de position »), qui est au centre du travail de Bourdieu (qui file ainsi la
métaphore spatiale) est très proche de ma propre conception de la scénographie
auctoriale. « Position », dit Bourdieu, à juste raison, et c’est bien l’essentiel : une place
qu’on occupe, de manière pas toujours consciente mais déterminée, dans un espace
social réglé, qui en comporte d’autres, normées, visibles, à imiter ou à rejeter.
« Posture », ai-je tendance à ajouter, car dans le jeu médiatique des positionnements, il
y a du « faire comme si », du spectacle, du « m’as-tu vu », de la théâtralisation. Et
lorsque chez Bourdieu, la « position » devient aussi « poste » (ibid., 357), selon une
métaphore cette fois militaire et/ou bureaucratique, je me sens là aussi tout à fait à
l’unisson. (Voir ce que Flaubert dit à Maxime Du Camp : « Quant à mon poste d’homme
de lettres, je te le cède de grand cœur et j’abandonne la guérite… », juillet 1852).
24 Mes « scénographies auctoriales » sont en quelque sorte le déploiement scénique, la
mise en images et la partition scénographique développée de ces « postes » et
« positions ». Mais ce à quoi ça sert, d’abord, à l’évidence, c’est en effet, et je suis là
bourdieusien, à prendre position dans un champ donné. Si on prend surtout en compte
leur fonctionnalité structurelle, ils servent essentiellement à définir une place, mais
aussi une attitude, une manière – d’être et d’écrire – en relation de dialogue, souvent
musclé, avec d’autres attitudes/manières contemporaines. Car voici un autre point sur
lequel je converge avec Bourdieu : la « scène » ou le « champ » sont lieux de combat. De
avec : entre le dire et le faire (de parole), si l’on veut. Mais, bien sûr, des décalages sont
toujours possibles entre ces deux bords. Il y a des dire qui n’engagent pas véritablement
des faire : des images d’écrivain qui restent à l’état d’images d’Épinal et qui ne passent
pas dans la praxis langagière concrète. Et, réciproquement, il y a des faire qui ne sont
pas légitimités, prédéterminés par des dire conscients. Oui, on peut postuler que, dans
certains cas, l’ethos d’énonciation en dit plus, est plus actif, est plus passionnant à voir
bouger que la scénographie a priori, qui fait toujours un peu « livre d’images ».
29 Et il y a parfois des décalages entre les deux. Ainsi, chez le jeune Hugo qui, tout en
posant au prophète dans ses Odes, a ‑ déjà ‑ un ton trop énergique, trop juvénile, trop
« force qui va », pour la haute et austère mission religieuse qu’il s’assigne. Il se pose en
prophète biblique chenu, mais se comporte, en langue, en homme d’action juvénile, qui
veut en découdre : se comportant déjà comme celui qu’il définira bien plus tard comme
le « démagogue horrible et débordé » qui a mis « un bonnet rouge au dictionnaire »
(« Réponse à un acte d’accusation », Les Contemplations, 1856).
30 Mais la vraie question qu’il convient plus ordinairement de poser est celle de la relation
entre ces deux instances : image préconstruite et ethos d’énonciation, et des médiations
toujours problématiques entre elles. Car il y a là véritablement décalage de niveau ; et
entre ces deux niveaux, la marche à franchir est assez haute. Comment faire coïncider
une identité pré-étalonnée avec un mode concret de mise en action du langage ?
Comment traduire en actes de parole une vignette ? Dans le cas le plus simple, l’image
d’écrivain, la scénographie auctoriale préconstruite, dit explicitement des choses
relativement précises concernant l’attitude en langue et en discours que l’écrivain idéal
se doit de tenir. C’est le cas lorsque le jeune Hugo dit du poète chargé d’âmes : « Sa voix
grave se perd dans les vaines paroles » (« Le Poète », 1824). C’est le cas lorsque
Lamartine dit du poète, semblable aux oiseaux de passage, être à distance, désidentifié,
que le monde « ne connaît rien que sa voix » (ce qui entraîne aussi, remarquons-le, en
termes éditoriaux cette fois, et donc très concrets sur le plan du réel socio-économique,
le choix de l’anonymat pour les premières éditions des Méditations). Dans ce dernier
exemple, cette idée que la voix du poète est une voix qui se perd, de même que le poète
est un être de fuite, d’envol, se trouve confirmée par une sorte de démonstration en
acte de l’inanité de la parole poétique. Cela a lieu dans une étrange adresse au lecteur,
qui l’invite à écouter in situ une expérience de disparition sonore :
Écoutez ce doux son que va rendre ma lyre
Les vents l’ont déjà emporté !
« Le Poète mourant », Nouvelles Méditations poétiques, 1823
31 Verba volant, scripta manent. De là, pour notre poète mourant le choix du chant qui vole
contre l’écriture qui fraye (Derrida), creuse, trace et prétend perdurer, imitant ainsi le
vulgaire apoétique qui s’attache à la vie concrète, s’enracine, au lieu d’accepter de
manière oblative la labilité universelle des sons.
32 L’étude captivante en la matière, consiste à chercher comment, par quelles médiations,
par quelles procédures se fait la mise ensemble, s’opère la relative congruence entre
identité précodée et actio discursive. Cas intéressant que j’ai pu étudier, celui de Vigny :
dans la Préface de Chatterton (1834), il définit trois manières d’être écrivain, celle de
l’homme de lettres, celle du grand écrivain et celle du poète. Et c’est à nous, lecteurs, de
deviner quelle est la posture qu’adopte celui qui tient ici le dé. De là un exercice de
traduction, entre ce qui est dit de manière symbolique des trois rôles littéraires définis,
et l’ethos même du préfacier qui propose une telle distinction, sans se placer
explicitement dans l’une des cases. Exercice qui permet de conclure malgré tout assez
aisément, qu’il adopte pour son propre compte la posture responsable et paternelle du
« grand écrivain », laissant celle de « poète », filial et mélancolique à son personnage,
Chatterton. De là, donc, une distribution des rôles, mais aussi des ethè.
33 Tu passes souvent de l’image de l’écrivain que projette un personnage fictionnel à
celle que tu prêtes à l’auteur. Mais peut-on glisser ainsi du personnage mis en
scène par Musset, Hugo ou Balzac à l’image de l’auteur signalée par son nom sur
la couverture ?
En particulier, comment articuler l’ethos projeté dans des écrits tels que les
correspondances, d’une part, et les préfaces, d’autre part, avec celui qui se
dégage d’un texte poétique ou narratif ?
34 Il me semble que la question est double, et je me propose de répondre aux deux sous-
questions séparément.
35 Pour répondre à la première sous-question, je me permets de rappeler tout d’abord
mon analyse sur ce point.
36 C’est pour une part en construisant un personnage qui les représente à l’intérieur
même de leur œuvre que les écrivains romantiques définissent leur scénographie
auctoriale. Cela leur permet d’ouvrir à la persona de l’auteur le continent chatoyant de
la fiction. Les romantiques n’ont pas l’exclusivité d’un tel procédé : Diderot par exemple
en use, en se décrivant sous les traits de Dorval, puis d’Ariste, ou de « Moi » (dans Le
neveu de Rameau). Mais l’époque romantique l’a tant développé que chaque écrivain
presque s’engage dans un tel processus de fictionnalisation de soi.
37 Le « Voyageur » sandien n’a pas de nom, mais il permet à Aurore Dudevant de gommer
sa particularité biographique pour accéder à l’universel par la petite porte. Ce que
construit ostensiblement George Sand dans ses Lettres d’un voyageur (1837), c’est un
« personnage-écran », volontairement inconsistant, mais malléable à souhait. Sexe
indécis, identité « voyageuse ». Il y a là un procédé qu’on retrouve dans les divers
« mythes personnels » qu’on rencontre à la même époque chez la plupart des écrivains.
Leur travail d’« autofiction » en arrive à la création de véritables personnages
allégoriques. C’est ce que pratique Hugo sous les traits d’Olympio. Dans une préface
ébauchée en 1836 (à un recueil qui se serait intitulé alors Les contemplations d’Olympio), il
justifie le recours à ce processus de figuration de soi : « Il vient une certaine heure dans
la vie où, l’horizon s’élargissant sans cesse, un homme se sent trop petit pour continuer
de parler en son nom. Il crée alors, poète, philosophe ou penseur, une figure dans
laquelle il se personnifie et s’incarne ; c’est encore l’homme, ce n’est plus le moi 3. »
38 Dans le cas le plus ordinaire, c’est dans le feu de la création d’une œuvre-maîtresse que
se dégage le personnage emblème : René (1802) pour Chateaubriand, Oberman pour
Senancour (1804), Corinne pour Mme de Staël (1807), Rolla (1833) ou Lorenzaccio (1834)
pour Musset, Lélia (1833) pour George Sand, etc. Comme Sainte-Beuve l’a remarqué
pour le cas Sand, très souvent le personnage fétiche impose à l’écrivain son empreinte,
le tient sous influence. D’où le conseil adressé à l’auteur de Lélia : « Nous admirerons
encore plus le poëte d’avoir enfanté cette grande figure, dès que nous verrons qu’il ne
vit plus sous son ombre4. »
39 Peu importe que ces personnages emblématiques ne soient pas toujours des écrivains.
Certains jalons sont alors indiqués qui, entre le personnage et le rôle intellectuel,
facilitent la traduction. À une époque où l’écrivain refuse d’être un professionnel de la
littérature, il est normal qu’il s’attribue des identités autres, et si possible plus
gratifiantes. Le préjugé est grand, en effet, contre la composition littéraire et tout ce
qu’elle comporte d’apprentissage technique, de métier et de commerce. Loin de
revendiquer son identité d’homme de plume, l’écrivain romantique aime à se glisser
dans la peau d’un personnage de prédilection dont le statut intellectuel n’est pas
marqué.
40 Si maintenant, la question se pose de savoir si l’on peut passer de ces figures
allégoriques et fictionnelles, à la scénographie auctoriale au sens propre, ma réponse
est oui : au prix, bien sûr, de précautions. Non seulement on peut passer, mais il le faut :
si l’on veut comprendre pour de bon, in vivo, en acte, ce que j’appelle le langage
auctorial dans la diversité de ses ressources.
41 L’imago fictionnelle simplifie, grossit le trait, pose un être légendaire et relativement
cohérent ; elle fonctionne à titre d’idéal du moi, comme diraient les freudiens.
L’écrivain concret est bien moins unifié, plus complexe, plus divers, plus aléatoire. Il ne
se reconnaît pas complètement dans l’un de ses personnages. Ce que Hugo nous
démontre en proposant pas moins de quatre mirages symboliques, et non un seul, pour
le représenter de manière moins schématique : « Olympio, la lyre ; Herman, l’amour ;
Maglia, le rire ; Hiero, le combat5. »
42 S’interdire de tenir compte de tels personnages allégoriques à forte stature et à grande
présence, pour s’en tenir au texte, rien qu’au texte dans sa vitalité pragmatique, ce
serait, selon moi, faire une cure d’amaigrissement acrobatique et nocive. Là aussi,
l’important est de chercher à comprendre les voies de passage, les médiations.
Comment parle, agit en langue, comment énonce le Hugo « Olympio », le Hugo
« Maglia », etc. ? La Sand « Lélia », la Sand « Voyageur », la Sand « Compagnon du Tour
de France », la Sand « Lucrezia Floriani », etc. ?
43 Sans compter qu’il faut admettre que le personnage allégorique est parfois –
consciemment ou non – décalé de l’identité « réelle » de l’écrivain qui le projette
comme étant l’un de ses possibles à un moment donné. Souvent, il est vrai, lorsque
l’écrivain se prend ainsi comme « matière poétique », une intime relation ne manque
pas de se faire entre le personnage et lui-même. Mais cette relation n’est pas toujours
de substitution. Car certains tiennent à marquer des distances ; ils s’assignent un autre
rôle que l’artiste ou le poète représenté. Ainsi de Vigny dans Chatterton : plutôt qu’en
jeune victime des Muses, il pose, on l’a vu, au « grand écrivain » paternel, apportant son
secours d’avocat éloquent au « poète » meurtri qu’est Chatterton. Préférant se voir en
Quaker (Chatterton) ou en Docteur Noir (Stello), il s’attribue sur le plan de la fiction des
rôles sociaux plus responsables : prêtre et médecin. Et il se comporte en partie en
discours selon ces autres identités.
44 C’est le cas aussi de Hugo dans Notre-Dame de Paris : il n’alloue à Gringoire, « admirable
Sosie, chargé de la friperie de l’âme6 », que la part fantaisiste de sa personnalité qu’il
attribue plus tard à Maglia. Lui se réserve les autres rôles — et la gestion épique de
surcroît.
45 C’est le cas de Balzac, qui se démarque de la plupart des écrivains fictifs de La comédie
humaine, aisément déconsidérés, voire traités de manière caricaturale. Car même
d’Arthez, réputé un de ses doubles, a de coupables faiblesses : ne devient-il pas le
hochet de la princesse de Cadignan ?
46 Mais qu’ils s’identifient à eux ou non, ces personnages ne leur servent pas moins de
foyer d’identification. Et ils sont donc à prendre en compte dans l’analyse : en
ménageant, bien sûr, les distances que l’on met ordinairement entre ce que dit le
personnage et ce que dirait l’auteur qui le fait parler.
47 L’autre sous-question concerne la fiabilité relative et comparée des informations tirées
de la correspondance, ou des divers écrits paratextuels, avec ceux qui proviennent du
texte littéraire au sens propre, poétique ou narratif. Bien sûr, entre ces textes de
régime différent, il convient de faire les différences qui s’imposent. L’opposition entre
textes de fiction (narratifs, théâtraux, poétiques) et préfaces et correspondances est à
prendre en compte. Mais j’avoue mon crime : je crois qu’une telle opposition est
relative, variable selon l’histoire, et à repenser, à calibrer à chaque fois selon les
périodes. Je suis aussi de ceux qui croient qu’il n’y a pas lieu de se passer des
informations venant de ces deux sources, au nom de je ne sais quelle pureté
théoricienne, qui risque l’angélisme. Il convient ici de faire feu de tout bois, sans
confondre les divers régimes énonciatifs, il va de soi.
48 L’intérêt des préfaces, en tout cas à l’époque romantique, c’est que plutôt que fournir le
mode d’emploi du texte, elles sont le lieu de l’auteur : l’espace textuel où il lui est donné
la liberté de parler en son nom propre (d’une voix de gorge parfois, il est vrai, ce qui
explique le préjugé qu’on a contre elles) ; le lieu aussi où il lui arrive d’exhiber et
d’expliciter sa scénographie, de dire son projet sémantico-pragmatique, etc. Cela ne
veut pas dire que c’est l’auteur de préface qui a raison, ni que le texte constituera la
mise en pratique de la scénographie programmatique explicitée en préface. Mais si la
préface existe (et elle existe très souvent à l’époque où je me situe), c’est bien qu’elle a
sa fonction pragmatique, qui est souvent de définir une esthétique, mais plus encore
d’établir un contrat de communication : chose d’autant plus nécessaire que l’époque a
mis à mal les procédures et convenances ordinaires en la matière, par une révolution
sans précédent des règles ancestrales de la communication littéraire.
49 Peut-on de la même manière se passer des informations tirées des correspondances ? Là
aussi, je suis de ceux qui, dans le cadre de l’AIRE, ont mis l’accent sur cette précieuse
source d’information, trop longtemps négligée et méprisée au nom d’une idéologie
textualiste dont les effets pervers n’ont pas encore cessé, malgré le mouvement de
« retour de l’auteur » qu’on constate depuis deux décennies. Source précieuse au plus
haut point, les correspondances de jeunesse des futurs écrivains. Pour avoir étudié
celles de Balzac, Hugo, Musset, Sand, Flaubert, Zola, Rimbaud, Proust, etc., j’ai pu
comprendre sur pièces à quel point ces lettres de jeunesse sont précieuses : car, en voix
off ( off par rapport aux œuvres qu’il essaye) elles servent pour une bonne part au
processus d’identification de l’auteur encore à naître. C’est là que l’auteur à venir
s’invente, sous nos yeux de tiers lecteurs, mais d’abord sous le contrôle de ses
correspondants. Alors que les préfaces ont le public pour cible, et sont toujours un peu
apprêtées, les correspondances nous donnent accès à une vérité plus en déshabillé.
Elles ont aussi l’avantage précieux pour l’historien de la communication littéraire
d’être des documents strictement millésimés, qui portent dans leur moindre parcelle la
griffe de l’histoire. Enfin, comme ce sont des textes adressés et souvent aussi des textes
qui ont trouvé réponse, ce sont des énoncés doublés de leur propre réception : ce qui
confère aux correspondances dites générales l’avantage appréciable de nous fournir
des procès de communication particulièrement stéréoscopiques.
50 On retrouve une partie de ces mêmes avantages dans les préfaces de jeunesse, et de
manière générale dans les divers écrits para- et péri- textuels sur lesquels un jeune
écrivain appuie son devenir-soi. De là, parfois, des préfaces à des textes qui n’existeront
pas, mais dont le travail d’invention identitaire est décisif. Ainsi par exemple de cet
« Avertissement » du Gars de Balzac (1828), préface à un premier état des Chouans, qui
feint un auteur supposé, lui donne un nom, et lui attribue une biographie en règle. Ce
qui fait que la distinction paratexte/texte est elle-même mise l’épreuve, en partie
brouillée. Ce qui est fort courant à l’époque romantique…
51 La vraie question est de savoir comment « articuler » les informations venues de ces
diverses sources, tout en sachant bien qu’elles ne sont pas de même nature. Point par
exemple de recours au mythe ni aux apprêts de la fictionnalisation dans les
correspondances qui ordinairement procèdent de manière plus familière. Mais c’est en
orchestrant toutes ces diverses longueurs d’onde qu’on peut escompter prendre une
vue suffisamment précise et complexe des diverses strates complémentaires du langage
auctorial.
52 Doit-on, selon toi, spécifier la « scénographie auctoriale » en fonction des divers
genres littéraires, dès lors qu’un même imaginaire social imprègne les esprits et
les textes ?
53 Pour une part, il me semble que les scénographies auctoriales excèdent les frontières
des genres, mais pour une part seulement. L’époque romantique a beau être une
époque de dénonciation de l’« arbitraire distinction des genres » (Préface de Cromwell,
1827), le critère générique n’en fonctionne pas moins. D’autant plus que le genre
détermine pour une bonne part l’ethos, dimension essentielle en la matière.
54 Je suis parti de l’idée que l’époque romantique a été, en fait, une époque de réactivation
de la hiérarchie des genres, au bénéfice de la poésie, mise au sommet d’un empire
littéraire fonctionnant dans le registre de l’absolu. Aussi le primat de la poésie lyrique à
l’époque romantique m’a conduit à donner à la poésie une place de choix. C’est en
quelque sorte la scène suprême où se jouent d’abord, sur le registre du sublime, les
diverses scénographies que j’ai distinguées : avec, bien sûr, des affinités pour chacune
d’entre elles. Ainsi, le romantisme mélancolique est élégiaque, le romantisme paternel
adopte d’abord la position de parole de l’ode, le romantisme de l’énergie se déploie
dans la poésie dramatique, le romantisme ironique et fantaisiste dans celui de la poésie
ludique à la Musset ou à la Gautier, le romantisme désenchanté trouve une de ses
premières expressions poétiques dans la poésie prosaïque de Joseph Delorme.
55 Mais ce primat de la poésie, scène sublime et idéale, ne doit pas cacher les
transformations que subissent alors les autres genres, sous le feu de la nouvelle
scénographie auctoriale. On a l’impression que les différents genres sont utilisés et
choisis alors, non tant en fonction seulement de leur rentabilité esthétique, mais en
fonction des scénographies qu’ils permettent de mettre en valeur. Le genre ainsi
structure l’ethos, et l’ethos se fait le langage proprement textuel de la scénographie.
56 Mais il faut en la matière être sensible aux dates.
57 Ainsi, c’est en 1821 que le jeune Balzac abandonne le théâtre pour le roman, d’abord
industriel. C’est en 1829-1832 que le romantisme fantaisiste trouve une forme de choix
dans le « conte d’artiste » à la Hoffmann (Balzac, Nodier, Janin, etc.). C’est en 1833-1835
que le romantisme paternel humanitaire (Hugo, Vigny) investit le drame. En la matière,
il importe d’avoir une vision très historisée des genres. Les genres ne sont pas en effet
(au double sens du mot) en ce qui concerne la période de l’histoire littéraire que je
connais moins mal. Mais il a le grand avantage d’avoir été relancé, et de belle façon, par
l’analyse du discours.
70 Il m’est arrivé de travailler sur l’énonciation romantique8. Il y aurait lieu de montrer
plus précisément que je ne l’ai fait comment chaque scénographie auctoriale implique
la définition implicite ou explicite d’une scénographie d’énonciation. Car c’est bien,
somme toute, à définir une position de parole que s’attache toute scénographie
auctoriale, ainsi que le démontre à sa manière Dominique Maingueneau. Se tenant au
carrefour de l’imaginaire et du symbolique (ou, si l’on préfère, de l’imaginaire et du
textuel), toute scénographie imaginaire n’assigne à l’écrivain une place, un espace, et
toute une scène, que pour autant que cette scène sera d’emblée aussi l’enceinte idéale
d’une voix. Resterait donc à montrer sur pièces comment les divers « écrivains »
imaginaires tels que les a définis l’époque romantique s’y prenaient pour être
« auteurs », ou, si l’on préfère, « sujets de l’écriture » comme on dit plus précisément.
Pour s’indiquer et indiquer leur posture en langue. Soit donc la question des choix
d’énonciation, mais aussi celle des choix génériques qui leur sont étroitement liés. Soit
aussi la question du « nom d’auteur » : autre dimension proprement « textuelle », de la
fonction auctoriale — puisqu’il s’agit bien, après tout, de la pure et simple inscription
d’un nom sur la couverture — mais qui, elle aussi, est de part en part médiatisée par les
choix de stratégie imaginaire.
71 À ce nœud essentiel scénographie imaginaire/scénographie d’énonciation, j’ai consacré
déjà dans L’écrivain imaginaire une place relativement importante. Posant la question
« Comment être le père en littérature », j’ai par exemple essayé de montrer quels choix
stylistiques, quel ethos aussi étaient associés à la scénographie du romantisme que
j’appelle « paternel ». La posture paternelle, celle du poète ayant « charge
d’âmes »(Préface de Lucrèce Borgia , 1833), posant au pasteur de peuples, a des
conséquences immédiates et très visibles sur la solennité du ton, sur la position de
surplomb, de « survol » comme dit Sartre, que se donne la parole poétique.
72 Là où je rejoins tout à fait Dominique Maingueneau, c’est dans cette notion de paratopie
qu’il a si justement définie, et qui concorde tout à fait avec ce que j’ai moi-même essayé
de penser sous le nom de topologies imaginaires ; topologies selon lesquelles on se
représente l’espace idéal où se meut le héros littéraire ; mais aussi et surtout topologies
de parole. Oui, je pense comme lui que l’écrivain est un être décalé, selon des topiques
changeantes au cours de l’histoire, et qu’il se doit de définir la place décalée (para-) de
parole qui est la sienne. Raffinant même sur cette notion de paratopie, j’ai essayé de
définir les diverses topologies imaginaires de la parole romantique, qui se distinguent
par leur manière sui generis de se poser à côté, au loin, à distance.
73 Si je me résume, on pourrait dire qu’il y a cinq manières romantiques sui generis de se
poser en langue par rapport aux récepteurs du discours : 1) loin ; 2) plus haut ; 3) en
brisant l’enceinte ; 4) en faisant des arabesques ; 5) d’en bas. Ainsi à la parole
mélancolique du poète mourant qui s’émet « loin des bords », hors du dedans, dans une
fuite perpétuelle hors du « monde », mais aussi dans une perpétuelle tangence avec le
dedans, à la fois perdu et fui de la cité des hommes, répond la parole paternelle du
poète chargé d’âmes, qui, lui, parle de haut, s’adresse au peuple ou à la foule depuis un
promontoire poétique variable (montagne, phare, tour, etc.), mais que réalise ne serait-
ce que la sublimité de sa parole hautaine. Au poète mourant de Lamartine, qui « passe
loin des bords » et dont « le monde ne connaît que la voix », répond ainsi le poète selon
les premières Odes de Hugo, du haut d’un Sinaï imaginaire, parlant dans le registre
souverain de l’Ode, à une foule à la fois atterrée, impie et méprisante.
74 Quant aux trois autres « romantismes » que je distingue, chacun d’eux a aussi sa
manière propre d’inscrire le héros poétique et de placer sa voix dans une topique qui
est à la fois espace imaginaire et locus amoenus de parole.
75 Franchisseur de limites, grand ennemi des apparences et des circonlocutions, voulant
soulever de manière dramatique le voile d’Isis, le romantisme de l’énergie suppose une
parole immédiate de vérité, jaillissant dans l’émoi sensible, en phrases hachées,
laconiques, mettant à mal la langue ; et mieux encore que la parole, l’acte, comme étant
son substitut extatique, et plus conforme à la vérité et à l’énergie de l’affect. Sa scène
d’énonciation matricielle est, me semble-t-il, fort bien définie dans l’opposition entre le
noble Philippe Strozzi, incarnation emblématique de l’attitude du romantisme paternel,
et Lorenzaccio, héros exemplaire du romantisme de l’énergie. Au premier, qui reste un
éloquent orateur républicain, à phrases sonores, se déroulant de manière mélodieuse,
comme une toupie, et donc incapable d’action, s’oppose Lorenzaccio qui, lui, prétend
parler avec la même intensité brachylogique que ce stylet dont il finira par percer le
duc Alexandre. Quand dire, c’est faire, fût-ce en défaisant…
76 Le romantisme ironique, quant à lui, est un romantisme joueur, qui joue aussi et
surtout avec le langage, qui dénie tout sérieux à la chose dite. Refusant les contrats
passés avec la langue, comme ceux passés devant M. le maire ou M. le banquier, il se
joue des signes et des valeurs, s’amuse à lancer des mots en l’air comme des osselets.
Tel Fantasio, il « parle beaucoup au hasard », car c’est son « plus cher confident ». De là,
une parole ludique, fantaisiste, imprévisible en ses détours et circonlocutions
jongleuses, en arabesque, et ex-centrique. Tout cela, avec des variantes : variante
Musset, variante Janin, variante Balzac (celui de La peau de chagrin), chacun s’attachant
à cultiver sa différence, mais assumant la même irresponsabilité joueuse.
77 Enfin, la parole désenchantée est une parole creuse, elle aussi ludique, mais sans joie,
sans ce bonheur de l’invention fantaisiste qui caractérise l’ironie romantique, puisque
le sentiment rageur du déjà dit mine l’assurance d’un sujet tombé, plombé, qui a le
sentiment d’être venu trop tard dans un monde trop vieux (Rolla).
NOTES
1. Diaz, José-Luis. 2007. L’Écrivain imaginaire. Scénographies auctoriales à l’époque romantique (Paris :
Champion)
2. José-Luis Diaz. 2007. Devenir Balzac. L'invention de l'écrivain par lui-même (Paris : Christian
Pirot)
3. Les contemplations d’Olympio, Préface (1840-1845, selon Journet et Robert) à un projet qui
deviendra, bien plus tard, en 1856, Les contemplations (Œuvres complètes, Le Club français du livre,
VII : 502)
4. Sainte-Beuve, « George Sand. Lélia, 1833 », Portraits contemporains, I : 506
5. « Le Tas de pierres III » (1840 ?), Œuvres complètes, CFL, VI : 1140
AUTEURS
RUTH AMOSSY
Université de Tel-Aviv, ADARR
DOMINIQUE MAINGUENEAU
Université Paris 12, Céditec, Institut Universitaire de France
Comptes rendus
RÉFÉRENCE
Angenot, Marc. 2008. Dialogues de sourds. Traité de rhétorique antilogique (Paris : Mille et
Une Nuits)
1 Hasard des parutions : en 2008 paraissaient deux ouvrages plaçant au cœur de leur
réflexion l’argumentation. La lecture de leurs quatrièmes de couverture respectives ne
pourrait pas faire ressortir plus spectaculairement leur vision diamétralement opposée
de cette activité discursive.
L’homme ou la femme moderne a tout aussi besoin que le citoyen de l’Antiquité
d’apprendre à argumenter pour convaincre son interlocuteur ou son public, que ce
soit dans sa vie professionnelle, dans son activité de militant associatif, ou dans le
cercle de ses proches. Comme le rappelle ici Philippe Breton, l’acte de convaincre,
distinct de celui d’expliquer ou de celui d’informer, a le pouvoir de faire évoluer
l’opinion de l’autre et peut contribuer à changer les choses.
2 C’est en ces mots que la quatrième de couverture synthétise la réflexion de Philippe
Breton. 2008. Convaincre sans manipuler. Apprendre à argumenter (Paris : La Découverte).
3 Celle de Marc Angenot (Dialogues de sourds. Traité de rhétorique antilogique) nous interroge
tout autrement :
Qui a jamais persuadé son prochain à force d’arguments ? Au cours d’une vie, rares
sont les moments où l’on se laisse convaincre et où l’on parvient à emporter
l’adhésion de notre interlocuteur, préalablement attaché à une opinion autre que la
nôtre. La rhétorique, traditionnellement définie comme l’art de persuader par le
discours, se révèle être une science qui ne remplit pas l’objectif qu’elle se donne.
4 Il ne s’agit pas pour moi de jouer l’un contre l’autre, mais de faire ressortir d’emblée le
caractère hétérodoxe du questionnement conduit par Marc Angenot dans Dialogues de
sourds, ouvrage qui est à mes yeux d’une importance décisive pour quiconque
s’intéresse à l’argumentation. Je vais chercher à décliner ici les motifs de cette
importance.
5 En premier lieu (parce qu’il s’agit du constat le plus immédiat) : le plaisir que la lecture
de cet ouvrage procure. Dialogues de sourds est un ouvrage jouissif, jubilatoire, en raison
d’une association rare entre des propositions incontestablement provocatrices et
parfois malicieuses et une exigence intellectuelle constante, une écriture qui allie
grand style et familiarité de l’interpellation directe, des exemples où les périodes de
grands philosophes jouxtent des trouvailles de garçons de café. En second lieu,
Dialogues de sourds est un ouvrage important par le constat paradoxal qui en fait le
cœur, et qui ne peut pas ne pas être venu à l’esprit de quiconque a travaillé sur, ou
simplement assisté à, quelques débats argumentés :
les humains argumentent constamment, certes, et dans toutes les circonstances,
mais à l’évidence ils se persuadent assez peu réciproquement, et rarement. Du
débat politique à la querelle de ménage, en passant par la polémique philosophique,
c’est en tout cas l’impression constante qu’on a, je suppose que vous êtes comme
moi. Ceci pose une question dirimante à cette science séculaire qu’est la
rhétorique : on ne peut construire une science en partant d’une efficace idéale, la
persuasion, qui ne se présente qu’exceptionnellement. Qu’est-ce qu’un savoir qui
pose pour critère de sa définition un résultat qu’il sait ne pouvoir guère obtenir,
c’est-à-dire un savoir qui doit en constater l’échec, la non-réalisation dans les
circonstances ordinaires de la vie ? (8)
6 Oui, les humains argumentent incessamment. Et pourtant, il ne paraît guère
raisonnable de fixer systématiquement à leur engagement argumentatif un objectif de
persuasion. D’abord, parce qu’il leur arrive d’argumenter, et pas exceptionnellement,
dans des situations où ils n’ont aucune chance de persuader leur interlocuteur (soit que
les positions en présence soient trop profondément disjointes, soit que la situation de
communication exige que chacun campe sur ses positions, soit encore que
l’interlocuteur partage depuis le début la position de l’argumentateur). Ensuite, parce
qu’en dehors de l’examen de situations particulières qui rendent plus ou moins
plausible l’hypothèse d’une finalité persuasive, le constat intuitif d’un échec massif et
prévisible de telles tentatives devrait avoir suffi depuis longtemps à amener les
humains à renoncer à ce vecteur de persuasion – ou tout au moins, à n’y recourir que
marginalement.
7 D’où les deux grandes questions qui traversent l’ensemble de l’ouvrage : Comment se
fait-il que l’argumentation échoue aussi souvent à convaincre, que bien des débats ne
résultent, en fait, qu’en des dialogues de sourds où personne n’arrive à comprendre
l’autre et en vient à le taxer d’irrationalité, voire de folie ? (Paranoïa, schizophrénie,
délire raisonnant… sont quelques-uns des diagnostics les plus fréquents mobilisés
contre l’adversaire dans ces affrontements sans résolution.) Pourquoi persiste-t-on
malgré tout à argumenter – et, finalement, à qui cherche-t-on à faire entendre raison ?
8 Sur les mécanismes qui sous-tendent ces dialogues de sourds, d’abord : Angenot fait
l’hypothèse de l’existence de coupures argumentatives, de nature cognitive, liées à
l’existence de logiques rhétoriques disjointes. L’hétérogénéité des répertoires
argumentatifs oblitère la possibilité d’un arbitrage au nom d’une rationalité commune
qui permettrait de départager les arguments valides et les « sophismes », les
communautés intellectuelles (ou « groupes de persuasion ») ainsi délimitées n’étant pas
justiciables des mêmes critères transcendantaux de validité rationnelle. Angenot
aux croyances. « J’argumente non pas quand les choses sont claires, mais quand le
monde se brouille, que les repères se dissolvent, que le monde ‘extérieur’ résiste à mes
idées et me dément » (434) ; et pour éclairer ces tentatives de positionnement dans un
monde complexe, une rhétorique fermée sur elle-même et indifférente aux éclairages
proposés par les approches historiques ou sociales ne serait que d’un bien piètre
secours.
AUTEURS
MARIANNE DOURY
Laboratoire Communication et politique, CNRS, Paris
RÉFÉRENCE
Meyer, Michel. 2008. Principia Rhetorica. Une théorie générale de l’argumentation (Paris :
Fayard), 327 p.
AUTEURS
MARC ANGENOT
Titulaire de la Chaire James McGill d’Etude du Discours social, Université Mc Gill, Montréal
RÉFÉRENCE
Meizoz, Jérôme. 2007. Postures littéraires. Mises en scène modernes de l’auteur (Genève :
Slatkine), 204 p.
1 Dans son essai consacré à une approche discursive de la place de l’auteur dans le champ
littéraire, Jérôme Meizoz consacre une notion appelée à une postérité certaine dans les
études du discours littéraire : il s’agit de la notion de « posture ». Cette notion a le
mérite de donner toute sa place à la dimension collective des figures d’auteur dont les
spécificités dissimulent trop souvent le caractère éminemment social de leur
émergence.
2 Le premier chapitre de cet essai est consacré à la définition du terme de posture sous la
forme d’un dialogue didactique entre un « chercheur » et un « curieux ». Meizoz
indique par ce procédé ironique la nécessaire posture du chercheur lui-même,
marquant ainsi la nécessité de prendre en considération les différents protagonistes de
l’interdiscours dans le champ littéraire : le critique et le lectorat avec lequel il établit
un rapport en préambule de son propos cependant très technique sont nécessairement
dans un « rapport de place » et le chercheur se conforme à l’usage de situer ses travaux
dans le champ de la recherche en analyse du discours littéraire. Meizoz se réclame de la
théorie des champs de Bourdieu et expose la dimension ambitieuse qu’il entend
conférer à la notion de posture empruntée à Alain Viala : elle est en effet susceptible de
rendre compte de l’articulation entre le statut d’auteur et le champ. Le second chapitre
est précisément dévolu à l’exploration à nouveaux frais de la notion d’auteur si
controversée. Les références à Sainte-Beuve, Barthes, Chartier, Heinich, Maingueneau
et Lahire sont autant de jalons qui orientent les études de cas.
3 Dans les chapitres qui suivent, Meizoz revient sur ses travaux sur Rousseau, Ramuz et
Céline, Cendrars. Il établit des filiations avec des écrivains qui leur succèdent ou qui les
précèdent, dressant ainsi une cartographie du champ configuré par des discours de soi,
des discours romanesques et des discours « périphériques ». Il développe un aspect
particulier qui leur est commun : celui de leur préoccupation quant à la place qu’ils
occupent parmi les écrivains. Ainsi, Stendhal serait inspiré par la « lutte des places »
dont les Confessions seraient le témoignage. Le topos du « savoir rédempteur » que
Rousseau fait valoir dans les Confessions et sa posture de fidélité aux origines modestes
comme modalité de compensation se manifesteraient ironiquement dans le personnage
de Julien dans le Rouge et le Noir, lequel est poursuivi par la fatalité de l’échec. Ramuz se
réclame de Péguy pour manifester son origine populaire. Giono et Poulaille se font,
comme Ramuz, les hérauts d’une parole « authentique ».
4 Toujours dans une perspective diachronique, Meizoz montre également l’impact décisif
qu’exercent les circonstances extérieures sur la posture d’auteur. Ainsi, deux chapitres
sont consacrés à l’étude du cas de Céline. Habile à forger une image de soi qui lui soit
favorable et pour minorer les propos antisémites qui le discréditent, il se montre
proche des pauvres, son écriture est caractérisée par un parler franc, puis par un choix
stylistique résolument populaire. La réécriture de sa thèse manifeste clairement la
volonté de parfaire rétrospectivement une figure acceptable d’homme de lettres.
5 La posture d’« écrivain du dehors », peu érudit, adoptée par l’écrivain Blaise Cendrars,
auteur de Bourlinguer, est d’autant plus lisible qu’il s’oppose ouvertement à Sartre,
disqualifié comme « professeur ». Quant à l’écrivain suisse Charles-Albert Cingria, la
légèreté de son attitude, loin de le marginaliser, même si elle conduit finalement le
patron de la NRF à le congédier, a pour effet de le distinguer sur la scène mondaine.
6 Pour étayer son propos, convaincu de l’importance de la notion de « genre » pour
mener une analyse des forces qui traversent le champ littéraire, Jérôme Meizoz met en
œuvre les catégories de « scène englobante », « scène générique » et « scénographie »
de Dominique Maingueneau dans la démonstration qui suit. Il examine le
positionnement dans la communauté qu’autorise la note de lecture, genre de discours
moins anodin qu’il n’y paraît, dès lors que l’auteur se joue des cadres attendus.
7 Si cet ouvrage ne revendique pas d’objectif théorique, il remplit pleinement celui
d’ouvrir les lecteurs à une conception plus large de la littérature : il a le grand intérêt
d’étayer le concept de posture par des analyses minutieuses et diversifiées qui jettent
un éclairage neuf sur des auteurs divers. Ce livre vient enrichir la problématique de
l’auteur et en cela il marque une étape importante dans la constitution d’une analyse
du discours littéraire. Les critiques précédentes ont noté la richesse du questionnement
qu’il permet d’amorcer et que Meizoz lui-même concourt à alimenter – ainsi, la
distinction entre la notion de « posture » et celle d’« ethos » trouve-t-elle ici même une
clarification bienvenue.
AUTEURS
PASCALE DELORMAS
Université Paris-12