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Edition 50 Centimes le volume
COLLECTION ROY
PETITE
Bibliothèque Omnibus
ILLUSTRÉE
L'ABBÉ PRÉVOST
MANON LESCAUT
TOME II
247580 1893
6 AT GEFFROY, ÉDITEURS
BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 222
PARIS
4
20
32
MANON LESCAUT
I
COLLECTION ROY
wwwwwww
PETITE
Bibliothèque Omnibus
ILLUSTRÉE
MANON LESCAUT
L'ABBÉ PRÉVOST
NOUVELLE ÉDITION
1893
ROY ET GEFFROY , ÉDITEURS
BOULEVARD SAINT-GERMAIN , 222
PARIS
PRÉFACE
L'abbé Antoine-François PREVOST D'EXILES,
qui naquit le 1er avril 1697 à Hesdin (Artois ,
aujourd'hui Pas-de-Calais) , et qui mourut le
23 septembre 1763 , dans la forêt de Chan-
tilly, -— assassiné par un chirurgien dont le bis-
touri trop pressé commença l'autopsie du pau-
vre homme quand celui-ci était simplement en
léthargie, - a laissé un nombre considérable
de volumes . Un seul surnage, l'Histoire du che-
valier Des Grieux et de Manon Lescaut ; mais
c'en est assez pour que le nom de l'auteur passe
impérissable à travers les âges, car il est impos-
sible de lire ce roman célèbre, chef-d'œuvre de
passion, d'imagination ardente, de réalité prise
sur le vif, sans être profondément ému, trans-
porté d'admiration , et sans désirer le faire con-
naître à ceux qui peuvent encore l'ignorer. Le
livre a un autre mérite : il constitue, sans que
l'auteur s'en soit douté à coup sûr, un vérita-
ble tour de force littéraire, car il attache, cap-
PREFACE
tive, attendrit jusqu'à la dernière page , alors
que les personnages mis en scène semblaient,
par leur nature même , devoir paraître fort peu
intéressants. Deux jeunes gens qui s'adorent et
qui s'enfuient ensemble, sans se préoccuper de
savoir s'il faut pour vivre autre chose que de
l'amour, c'est un fait-divers assez banal ; une
jeune femme qui, la misère venue , trafique de
ses charmes, l'aventure, hélas ! n'est que très
commune, et pourtant on ne cesse pas une se-
conde de s'intéresser aux deux amants, de les
plaindre, de les aimer. C'est que Manon, l'é-
trange créature, nous ensorcelle dès son appari-
tion, et qu'elle reste, par un ravissant prodige,
presque chaste dans ses débordements, fidèle
dans ses trahisons, divine dans ses bassesses,
pour devenir sur la fin une amante admirable
qui pousse le dévouement jusqu'à l'héroïsme, le
désintéressement jusqu'au sacrifice de sa vie.
L'adorable maîtresse, et comme on la chérit
malgré ses fautes , peut-être à cause de ses fautes
même !
Il est des livres licencieux, dit M. Paul de
Saint-Victor, qu'on admire malgré leurs souil-
lures, mais en regrettant de ne pouvoir laver
leurs pages entachées. Manon Lescaut offre l'é-
tonnante exception d'un roman qui plaît préci-
sément par sa corruption , « et dont, pour rien
au monde, on ne voudrait réhabiliter l'héroïne .
PRÉFACE VII
Moins coupable et moins immorale , Manon ne
serait plus elle . Sa petite tache de boue sied
comme une mouche à sa tête folâtre . C'est le
signe auquel la reconnaissent ses amants. Il n'y
a pas deux expressions pour désigner cette lâ-
che et adorable créature : c'est une fille, dans
toute l'acception du mot. Et pourtant on l'aine .
Que de flammes il a donc fallu pour purifier
ces souillures ! Aussi, est-il vrai de dire que ce
petit livre a la fièvre ; il brûle, il palpite ; c'est
la «< furie française » dans les transports et les
égarements de la passion.
On ne saurait mieux dire en vérité, et nous
partageons encore l'avis du brillant critique au-
quel nous empruntons ces dernières lignes ,
lorsqu'il écrit que l'amour, parvenu à ce pa-
roxysme, inspire une sorte de respectueuse
compassion, comme la folie, comme le haut mal,
comme ces maladies mystérieuses qu'une main
craelle déchaîne sur la misérable humanité . De
là, l'irrésistible sympathie qu'inspire le livre ; de
là les larmes brûlantes dont les yeux les plus
purs ont baigné ses pages frémissantes de vo-
lupté.
G. H.
INTRODUCTION
Quoique j'eusse pu faire entrer dans mes
Mémoires les aventures du chevalier Des Grieux,
il m'a semblé que, n'y ayant point un rapport
nécessaire, le lecteur trouverait plus de satis-
faction à les voir séparément. Un récit de cette
longueur aurait interrompu trop longtemps le
fil de ma propre histoire. Tout éloigné que je
suis de prétendre à la qualité d'écrivain exact,
e n'ignore point qu'une narration doit être dé-
chargée des circonstances qui la rendraient
pesante et embarrassée : c'est le brécepte
d'Horace.
Ut jam nunc dicat jam nunc debentia dici,
Pleraque differat, et presens in tempus omittat.
Il n'est même pas besoin d'une si grave auto-
rité pour prouver une vérité si simple, car le
X INTRODUCTION
bon sens est la première source de cette règle.
Si le public a trouvé quelque chose d'agréable
et d'intéressant dans l'histoire de ma vie, j'ose
lui promettre qu'il ne sera pas moins satisfait
de cette addition. Il verra dans la conduite de
M. Des Grieux un exemple terrible de la force
des passions. J'ai à peindre un jeune aveugle
qui refuse d'être heureux, pour se précipiter
volontairement dans les dernières infortunes ;
qui, avec toutes les qualités dont seforme leplus
brillant mérite, préfère par choix une vie obscure
et vagabonde à tous les avantages de lafortune
et de la nature ; qui prévoit ses malheurs sans
vouloir les éviter ; qui les sent et qui en est ac-
cablé sans profiter des remèdes qu'on lui offre
sans cesse, et qui peuvent à tous moments les
finir; enfin un caractère ambigu, un mélange
de vertus et de vices, un contraste perpétuel de
bons sentiments et d'actions mauvaises. Tel est
le fond du tableau que je présente. Les personnes
de bon sens ne regarderont point un ouvrage de
cette nature comme un travail inutile. Outre le
plaisir d'une lecture agréable, on y trouverapeu
d'événements qui ne puissent servir à l'instruc-
tion des mœurs ; et c'est rendre, à mon avis,
un service considérable au public que de l'ins-
truire en l'amusant.
On ne peut réfléchir sur les préceptes de la
morale sans être étonné de les voir tout à la
INTRODUCTION XI
fois estimés et négligés : et l'on se demande la
raison de cette bizarrerie du cœur humain, qui
luifait goûter des idées de bien et de perfection,
dontils'éloigne dans la pratique. Si lespersonnes
d'un certain ordre d'esprit et de politesse veu-
lent examiner quelle est la matière la plus
commune de leurs conversations, il leur sera
aisé de remarquer qu'elles tournent presque
toujours sur quelques considérations morales .
Les plus doux moments de leur vie sont ceux
qu'ils passent, ou seuls, ou avec un ami, à s'en-
tretenir à cœur ouvert des charmes de la vertu,
des douceurs de l'amitié, des moyens d'arriver
au bonheur, desfaiblesses de la nature qui nous
en éloignent, et des remèdes qui peuvent les
guérir. Horace et Boileau marquent cet entre-
tien comme un des plus beaux traits dont ils com-
posent l'image d'une vie heureuse. Comment ar-
rive-t-il donc qu'on tombe si facilement de ces
hautes spéculations, et qu'on se retrouve sitôt
au niveau du commun des hommes ? Je suis
trompé, si la raison que je vais en apporter
n'explique bien cette contradiction de nos idées
et de notre conduite : c'est que, tous les pré-
ceptes de la morale n'étant que des principes
vagues et généraux, il est très difficile d'en faire
une application particulière au détail des mœurs
et des actions.
Mettons la chose dans un exemple. Les âmes
XII INTRODUCTION
bien nées sentent que la douceur et l'humanité
sont des vertus aimables et sont portées d'incli
nation à les pratiquer ; mais sont- elles au mo-
ment de l'exercice ! elles demeurent souvent
suspendues. En est-ce réellement l'occasion ?
sait-on bien quelle en doit être la mesure ? ne
se trompe-t-on point sur l'objet ? Cent difficultés
arrêtent. On craint de devenir dupe en voulant
être bienfaisant et libéral, de passerpourfaible
en paraissant trop tendre et trop sensible ; en
un mot, d'excéder ou de ne pas remplir des
devoirs qui sont renfermés d'une manière trop
obscure dans les notions générales d'humanité
et de douceur. Dans cette incertitude, il n'y a
que l'expérience ou l'exemple qui puisse déter-
miner raisonnablement le penchant du cœur.
Or, l'expérience n'est point un avantage qu'il
soit libre à tout le monde de se donner ; elle
dépenddes situations différentes où l'on se trouve
placé par la fortune. Il ne reste donc que
l'exemple qui puisse servir de règle à quantité
de personnes dans l'exercice de la vertu.
C'est précisément pour cette sorte de lecteurs
que des ouvrages tels que celui-ci peuvent être
d'une extrême utilité, du moins lorsqu'ils sont
écrits par une personne d'honneur et de bon sens.
Chaque fait qu'on y rapporte est un degré de
lumière, une instruction qui supplée à l'expé-
rience; chaque aventure est un modèle d'après
INTRODUCTION XIII
equel on peut se former : il n'y manque que
d'être ajusté aux circonstances où l'on se trouve.
L'ouvrage entier est un traité de morale réduit
agréablement en exercice.
Un lecteur sévère s'offensera peut-être de me
voir reprendre la plume, à mon âge, pour
écrire des aventures de fortune et d'amour,
mais si la réflexion que je viens de faire est
solide, elle mejustifie ; si elle est fausse, mon èr-
reur sera mon excuse.
"
& neve July 1763
MANON LESCAUT
PREMIÈRE PARTIE
Je e suis obligé de faire remonter mon lecteur
au temps de ma vie où je rencontrai pour la
première fois le chevalier Des Grieux. Ce
fut environ six mois avant mon départ pour
l'Espagne. Quoique je sortisse rarement de
ma solitude, la complaisance que j'avais pour
mna fille m'engageait quelquefois à divers
petits voyages, que j'abrégeais autant qu'il
m'était possible.
MANON LESCAUT
Je revenais un jour de Rouen, où elle m'a-
vait prié d'aller solliciter une affaire au par-
lement de Normandie, pour la succession de
quelques terres auxquelles je lui avais laissé
des prétentions du côté de mon grand- père
maternel. Ayant repris mon chemin par
Évreux, où je couchai la première nuit , j'ar-
rivai le lendemain pour dîner à Passy, qui en
est éloigné de cinq ou six lieues. Je fus sur-
pris, en entrant dans ce bourg, d'y voir tous
les habitants en alarme . Ils se précipitaient
de leurs maisons pour courir en foule à la
porte d'une mauvaise hôtellerie, devant la-
quelle étaient deux chariots couverts. Les
chevaux, qui étaient encore attelés, et qui
paraissaient fumant de fatigue et de chaleur,
marquaient que ces deux voitures ne faisaient
qu'arriver.
Je m'arrêtai un moment pour m'informer
d'où venait le tumulte : mais je tirai peu d'é-
claircissements d'une populace curieuse qui
ne faisait nulle attention à mes demandes, et
qui s'avançait toujours vers l'hôtellerie, en se
poussant avec beaucoup de confusion . Enfin
un archer, revêtu d'une bandoulière et le
mousquet sur l'épaule, ayant paru à la porte,
je lui fis signe de la main de venir à moi. Je
le priai de m'apprendre le sujet de ce dé-
sordre. Ce n'est rien , monsieur, me dit-il, c'est
NAVELLIER -S
Rencontre de Manon et du chevalier Des Grieux.
2
MANON LESCAUT
une douzaine de filles de joie que je conduis
avec mes compagnons, jusqu'au Havre-de-
Grâce, où nous les ferons embarquer pour
l'Amérique. Il y en a quelques-unes de jolies,
et c'est apparemment ce qui excite la curio-
sité de ces bons paysans .
J'aurais passé, après cette explication, si je
n'eusse été arrêté par les exclamations d'une
vieille femme qui sortait de l'hôtellerie en
joignant les mains, et criant que c'était une
chose barbare, une chose qui faisait horreur
et compassion. De quoi s'agit-il donc ? lui
dis-je. Ah ! monsieur, entrez, répondit-elle , et
voyez si ce spectacle n'est pas capable de
fendre le cœur. La curiosité me fit descendre
de mon cheval, que je laissai à mon pale-
frenier. J'entrai avec peine, en perçant la
foule, et je vis en effet quelque chose d'assez
touchant.
Parmi les douze filles qui étaient enchaî-
nées six à six par le milieu du corps, il y en
avait une dont l'air et la figure étaient si peu
conformes à sa condition , qu'en tout autre
état je l'eusse prise pour une personne du
premier rang. Sa tristesse et la saleté de son
inge et de ses habits l'enlaidissaient si peu,
que sa vue m'inspira du respect et de la pitié.
Elle tâchait néanmoins de se tourner, autant
que sa chaîne pouvait le permettre, pour dé-
6 MANON LESCAUT
rober son visage aux yeux des spectateurs.
L'effort qu'elle faisait pour se cacher était si
naturel, qu'il paraissait venir d'un sentiment
de modestie .
Comme les six gardes qui accompagnaient
cette malheureuse bande étaient aussi dans la
chambre, je pris le chef en particulier, et je
lui demandai quelques lumières sur le sort de
cette belle fille. Il ne put m'en donner que de
fort générales . Nous l'avons tirée de l'Hôpital ,
me dit-il, par ordre de M. le lieutenant gé.
néral de police. Il n'y a pas d'apparence
qu'elle y eût été renfermée pour ses bonnes
actions. Je l'ai interrogée plusieurs fois sur
la route ; elle s'obstine à ne me rien répondre .
Mais quoique je n'aie pas reçu ordre de la
ménager plus que les autres, je ne laisse pas
d'avoir quelques égards pour elle, parce qu'il
me semble qu'elle vaut un peu mieux que ses
compagnes. Voilà un jeune homme, ajouta
l'archer, qui pourrait vous instruire mieux
que moi sur la cause de sa disgrâce. Il l'a
suivie depuis Paris, sans cesser presque un
moment de pleurer. Il faut que ce soit son
frère ou son amant.
Je me tournai vers le coin de la chambre
où ce jeune homme était assis . Il paraissait
enseveli dans une rêverie profonde . Je n'ai
jamais vu de plus vive image de la douleur.
MANON LESCAUT 7
Il était mis fort simplement ; mais on dis-
tingue au premier coup d'œil un homme qui
a de la naissance et de l'éducation. Je m'ap-
prochai de lui. Il se leva , et je découvris dans
ses yeux, dans sa figure et dans tous ses mou-
vements, un air si fin et si noble , que je me
sentis porté naturellement à lui vouloir du
bien. Que je ne vous trouble point, lui dis-je ,
en m'asseyant près de lui. Voulez- vous bien
satisfaire la curiosité que j'ai de connaître
cette belle personne , qui ne me paraît point
faite pour le triste état où je la vois ?
Il me répondit honnêtement qu'il ne pou-
vait m'apprendre qui elle était sans se faire
connaître lui-même, et qu'il avait de fortes
raisons pour souhaiter de demeurer inconnu .
Je puis vous dire néanmoins ce que ces mi-
sérables n'ignorent point, continua-t-il en
montrant les archers , c'est que je l'aime avec
une passion si violente qu'elle me rend le plus
infortuné de tous les hommes. J'ai tout
employé, à Paris, pour obtenir sa liberté. Les
sollicitations, l'adresse et la force m'ont été
inutiles ; j'ai pris le parti de la suivre, dût-elle
aller au bout du monde. Je m'embarquerai
avec elle. Je passerai en Amérique.
Mais, ce qui est de la dernière inhumanité,
ces lâches coquins, ajouta-t-il en parlant des
archers, ne veulent pas me permettre d'ap-
8 MANON LESCAUT
procher d'elle. Mon dessein était de les atta-
quer ouvertement à quelques lieues de Paris.
Je m'étais associé quatre hommes qui m'a-
vaient promis leur secours pour une somme
considérable. Les traîtres m'ont laissé seul
aux mains et sont partis avec mon argent.
L'impossibilité de réussir par la force m'a fait
mettre les armes bas. J'ai proposé aux archers
de me permettre du moins de les suivre, en
leur offrant de les récompenser. Le désir du
gain les y a fait consentir. Ils ont voulu être
payés chaque fois qu'ils m'ont accordé la
liberté de parler à ma maîtresse. Ma bourse
s'est épuisée en peu de temps ; et maintenant
que je suis sans un sou, ils ont la barbarie
de me repousser brutalement lorsque je fais
un pas vers elle . Il n'y a qu'un instant,
qu'ayant osé m'en approcher malgré leurs
menaces, ils ont eu l'insolence de lever contre
moi le bout du fusil. Je suis obligé, pour sa-
tisfaire leur avarice, et pour me mettre en
état de continuer la route à pied, de vendre
ici un mauvais cheval qui m'a servi jusqu'à
présent de monture .
Quoiqu'il parût faire assez tranquillement
ce récit, il laissa tomber quelques larmes en
le finissant. Cette aventure me parut des
plus extraordinaires et des plus touchantes.
Je ne vous presse pas, lui dis-je, de me dé-
MANON LESCAUT 9
couvrir le secret de vos affaires ; mais si je
puis vous être utile à quelque chose, je m'offre
volontiers à vous rendre service . Hélas !
reprit -il, je ne vois pas le moindre jour à l'es-
pérance. Il faut que je me soumette à toute
la rigueur de mon sort. J'irai en Amérique.
J'y serai du moins libre avec ce que j'aime.
J'ai écrit à un de mes amis , qui me fera tenir
quelque secours au Havre-de-Grâce. Je ne
suis embarrassé que pour m'y conduire , et
pour procurer à cette pauvre créature, ajouta-
t-il en regardant tristement sa maîtresse,
quelque soulagement sur la route. Eh bien!
lui dis-je, je vais finir votre embarras. Voici
quelque argent que je vous prie d'accepter. Je
suis fâché de ne pouvoir vous servir autre-
ment.
Je lui donnai quatre louis d'or, sans que
les gardes s'en aperçussent ; car je jugeais
bien que s'ils lui savaient cette somme, ils lui
vendraient plus chèrement leurs secours. Il
me vint même à l'esprit de faire marché avec
eux, pour obtenir au jeune amant la liberté
de parler continuellement à sa maîtresse jus-
qu'au Havre. Je fis signe au chef de s'appro-
cher, et je lui en fis la proposition . Il en
parut honteux, malgré son effronterie. Ce
n'est pas, monsieur, répondit -il d'un air em-
barrassé, que nous refusions de le laisser
ΙΟ MANON LESCAUT
parler à cette fille, mais il voudrait être sans
cesse auprès d'elle ; cela nous est incommode ;
il est bien juste qu'il paye pour l'incommo-
dité. Voyons donc, lui dis-je , ce qu'il faudrait
pour vous empêcher de la sentir. Il eut l'au-
dace de me demander deux louis. Je les lui
donnai sur-le- champ. Mais prenez garde, lui
dis-je, qu'il ne vous échappe quelque fripon-
nerie ; car je vais laisser mon adresse à ce
jeune homme, afin qu'il puisse m'en infor-
mer, et comptez que j'aurai le pouvoir de
vous faire punir. Il m'en coûta six louis
d'or.
La bonne grâce et la vive reconnaissance
avec laquelle ce jeune inconnu me remercia
achevèrent de me persuader qu'il était né
quelque chose et qu'il méritait ma libéralité.
Je dis quelques mots à sa maîtresse, avant
que de sortir. Elle me répondit avec une mo-
destie si douce et si charmante queje ne pus
m'empêcher de faire, en sortant, mille ré-
flexions sur le caractère incompréhensible des
femmes .
Étant retourné à ma solitude , je ne fus
point informé de la suite de cette aventure.
Il se passa près de deux ans, qui me la firent
oublier tout à fait jusqu'à ce que le hasard
me fit renaître l'occasion d'en apprendre à
fond toutes les circonstances.
MANON LESCAUT II
J'arrivais de Londres à Calais , avec le
marquis de..... mon élève. Nous logeâmes , si
je m'en souviens bien , au Lion d'Or où quel-
ques raisons nous obligèrent de passer le jour
entier et la nuit suivante. En marchant
l'après-midi dans les rues, je crus apercevoir
ce même jeune homme dont j'avais fait la
rencontre à Passy. Il était en fort mauvais
équipage, et beaucoup plus pâle que je ne
l'avais vu la première fois. Il portait sur le
bras un vieux porte-manteau , ne faisant qu'ar-
river dans la ville. Cependant, comme il avait
la physionomie trop belle pour n'être pas
reconnu facilement, je le remis aussitôt . Il
faut, dis-je au marquis, que nous abordions
ce jeune homme.
Sa joie fut plus vive que toute expression ,
lorsqu'il m'eut remis à son tour. Ah ! mon-
sieur, s'écria-t-il en me baisant la main, je
puis donc encore une fois vous exprimer mon
immortelle reconnaissance . Je lui demandai
d'où il venait. Il me répondit qu'il arrivait,
par mer, du Havre-de-Grâce , où il était revenu
de l'Amérique peu auparavant. Vous ne me
paraissez pas fort bien en argent, lui dis-je ;
allez-vous-en au Lion d'Or où je suis logé, je
vous rejoindrai dans un moment.
J'y retournai , en effet, plein d'impatience
d'apprendre le détail de son infortune et les
12 MANON LESCAUT
circonstances de son voyage en Amérique. Je
lui fis mille caresses, et j'ordonnai qu'on ne
le laissât manquer de rien. Il n'attendit point
que je le pressasse de me raconter l'histoire
de sa vie. Monsieur, me dit-il, vous en usez
si noblement avec moi, que je me repro-
cherais comme une basse ingratitude d'avoir
quelque chose de réservé pour vous. Je veux
vous apprendre non seulement mes malheurs
et mes peines, mais encore mes désordres et
mes plus honteuses faiblesses. Je suis sûr qu'en
me condamnant , vous ne pourrez pas vous
empêcher de me plaindre.
Je dois avertir ici le lecteur que j'écrivis
son histoire presque aussitôt après l'avoir en-
tendue, et qu'on peut s'assurer par consé-
quent que rien n'est plus exact et plus fidèle
que cette narration . Je dis fidèle jusque dans
la relation des réflexions et des sentiments
que le jeune aventurier exprimait de la meil-
leure grâce du monde. Voici donc son récit,
auquel je ne mêlerai jusqu'à la fin rien qui ne
soit de lui.
J'avais dix-sept ans, et j'achevais mes études
de philosophie Amiens, où mes parents , qui
sont d'une des meilleures maisons de P...,
m'avaient envoyé . Je menais une vie si sage
et si réglée , que mes maîtres me proposaient
MANON LESCAUT 13
pour l'exemple du collège. Non que je fisse
des efforts extraordinaires pour mériter cet
éloge ; mais j'ai l'humeur naturellement douce
et tranquille je m'appliquais à l'étude par
inclination , et l'on me comptait pour des
vertus quelques marques d'aversion natu-
relle pour le vice. Ma naissance, le succès de
mes études et quelques agréments extérieurs
m'avaient fait connaître et estimer de toutes
les honnêtes gens de la ville.
J'achevai mes exercices publics avec une
approbation si générale, que M. l'évêque, qui
y assistait, me proposa d'entrer dans l'état
ecclésiastique , où je ne manquerais pas ,
disait-il, de m'attirer plus de distinction que
dans l'ordre de Malte, auquel mes parents
me destinaient. Ils me faisaient déjà porter
la croix, avec le nom de chevalier Des Grieux.
Les vacances arrivant, je me préparais à re-
tourner chez mon père, qui m'avait promis
de m'envoyer bientôt à l'Académie.
Mon seul regret, en quittant Amiens, était
d'y laisser un ami avec lequel j'avais tou-
jours été tendrement uni. Il était de quelques
années plus âgé que moi. Nous avions été
élevés ensemble ; mais le bien de sa maison
étant des plus médiocres, il était obligé de
prendre l'état ecclésiastique, et de demeurer
à Amiens après moi, pour y faire les études
14 MANON LESCAUT
qui conviennent à cette profession. Il avait
mille bonnes qualités. Vous le connaîtrez par
les meilleures, dans la suite de mon histoire,
et surtout par un zèle et une générosité en
amitié, qui surpassent les plus célèbres exem-
ples de l'antiquité. Si j'eusse alors suivi ses
conseils, j'aurais toujours été sage et heureux.
Si j'avais du moins profité de ses reproches
dans le précipice où mes passions m'ont
entraîné, j'aurais sauvé quelque chose du
naufrage de ma fortune et de ma réputation.
Mais il n'a point recueilli d'autres fruits de
ses soins que le chagrin de les voir inutiles,
et quelquefois durement récompensés par un
ingrat qui s'en offensait et qui les traitait
d'importunités.
J'avais marqué le temps de mon départ
d'Amiens. Hélas ! que ne le marquai -je un
un jour plus tôt ! j'aurais porté chez mon
père toute mon innocence. La veille même
de celui que je devais quitter cette ville , étant
à me promener avec mon ami, qui s'appelait
Tiberge, nous vîmes arriver le coche d'Arras
et nous le suivîmes jusqu'à l'hôtellerie où
ces voitures descendent. Nous n'avions pas
d'autre motif que la curiosité . Il en sortit
quelques femmes qui se retirèrent aussitôt.
Mais il en resta une fort jeune , qui s'arrêta
seule dans la cour, pendant qu'un homme
MANON LESCAUT IS
d'un âge avancé, qui paraissait lui servir de
conducteur, s'empressait pour faire tirer son
équipage des paniers. Elle me parut si char-
mante, que moi, qui n'avais jamais pensé à
la différence des sexes, ni regardé une fille
avec un peu d'attention ; moi , dis-je, dont
tout le monde admirait la sagesse et la re-
tenue, je me trouvai enflammé tout d'un coup
jusqu'au transport. J'avais le défaut d'être
excessivement timide et facile à déconcerter ;
mais loin d'être arrêté alors par cette fai-
blesse, je m'avançai vers la maîtresse de mon
cœur .
Quoiqu'elle fut moins âgée que moi , elle
reçut mes politesses sans paraître embarrassée.
Je lui demandai ce qui l'amenait à Amiens
et si elle y avait quelques personnes de con-
naissance . Elle me répondit ingénûment
qu'elle y était envoyée par ses parents pour
être religieuse. L'amour me rendait déjà si
éclairé, depuis un moment qu'il était dans
mon cœur, que je regardai ce dessein comme
un coup mortel pour mes désirs. Je lui parlai
d'une manière qui lui fit comprendre mes
sentiments ; car elle était bien plus expéri-
mentée que moi c'était malgré elle qu'on
l'envoyait au couvent, pour arrêter sans
doute son penchant au plaisir, qui s'était
déjà déclaré, et qui a causé dans la suite
16 MANON LESCAUT
tous ses malheurs et les miens. Je combattis
la cruelle intention de ses parents par toutes
les raisons que mon amour naissant et mon
éloquence scolastique purent me suggérer.
Elle n'affecta ni rigueur ni dédain, elle me
dit, après un moment de silence, qu'elle ne
prévoyait que trop qu'elle allait être malheu-
reuse ; mais que c'était apparemment la vo-
lonté du ciel, puisqu'il ne lui laissait nul
moyen de l'éviter. La douceur de ses regards ,
un air charmant de tristesse en prononçant
ces paroles, ou plutôt l'ascendant de ma des-
tinée, qui m'entraînait à ma perte, ne me
permirent pas de balancer un moment sur
ma réponse. Je l'assurai que si elle voulait
faire quelque fond sur mon honneur, et sur
la tendresse infinie qu'elle m'inspirait déjà,
j'emploierais ma vie pour la délivrer de la
tyrannie de ses parents et pour la rendre
heureuse. Je me suis étonné mille fois, en y
réfléchissant, d'où me venait alors tant de
hardiesse et de facilité à m'exprimer ; mais
on ne ferait pas une divinité de l'amour s'il
n'opérait souvent des prodiges : j'ajoutai
mille choses pressantes .
Ma belle inconnue savait bien qu'on n'est
point trompeur à mon âge : elle me confessa
que si je voyais quelque jour à la pouvoir
mettre en liberté, elle croirait m'être rede-
MANON LESCAUT 17
vable de quelque chose de plus cher que la
vie. Je lui répétai que j'étais prêt à tout en-
treprendre ; mais n'ayant po`nt assez d'expé-
rience pour imaginer tout d'un coup les
moyens de la servir, je m'en tenais à cette
assurance générale, qui ne pouvait être d'un
grand secours pour elle et pour moi. Son
vieil argus était venu nous rejoindre , mes
espérances allaient échouer, si elle n'eût eu
assez d'esprit pour supplier à la stérilité du
mien .
Je fus surpris, à l'arrivée de son conduc-
teur, qu'elle m'appelât son cousin, et que,
sans paraître déconcertée le moins du monde ,
elle me dît que puisqu'elle était assez heu-
reuse pour me rencontrer à Amiens, elle re-
mettait au lendemain son entrée dans le cou-
vent, afin de se procurer le plaisir de souper
avec moi. J'entrai fort bien dans le sens de
cette ruse ; je lui proposai de se loger dans
une hôtellerie dont le maître s'était établi à
Amiens après avoir été longtemps cocher de
mon père, était dévoué entièrement à mes
ordres.
Je l'y conduisis moi-même, tandis que le
vieux conducteur paraissait un peu murmurer,
et que mon ami Tiberge, qui ne comprenait
rien à cette scène, me suivait sans prononcer
une parole. Il n'avait point entendu notre
18 MANON LESCAUT
entretien . Il était demeuré à se promener
dans la cour pendant que je parlais d'amour
à ma belle maîtresse . Comme je redoutais sa
sagesse, je me défis de lui par une commis-
sion dont je le priai de se charger. Ainsi
j'eus le plaisir, en arrivant à l'auberge, d'en-
tretenir seul la souveraine de mon cœur.
Je reconnus bientôt que j'étais moins enfant
que je ne le croyais. Mon cœur s'ouvrit à
mille sentiments de plaisir dont je n'avais
jamais eu l'idée. Une douce chaleur se ré-
pandit dans mes veines. J'étais dans une
espèce de transport qui m'ôta pour quelque
temps la liberté de la voix , et qui ne s'expri-
mait que par mes yeux .
Mile Manon Lescaut, c'est ainsi qu'elle me
dit qu'on la nommait, parut fort satisfaite de
cet effet de ses charmes. Je crus apercevoir
qu'elle n'était pas moins émue que moi . Elle
me confessa qu'elle me trouvait aimable, et
qu'elle serait ravie de m'avoir obligation de
sa liberté. Elle voulut savoir qui j'étais, et
cette connaissance augmenta son affection,
parce qu'étant d'une naissance commune, elle
se trouva flattée d'avoir fait la conquête d'un
amant tel que moi . Nous nous entretînmes
des moyens d'être l'un à l'autre.
Après quantité de réflexions, nous ne trou-
vâmes point d'autre voie que celle de la fuite.
MANON LESCAUT 19
Il fallait tromper la vigilance d'un conduc-
teur, qui était un homme à ménager, quoi-
qu'il ne fût qu'un domestique. Nous réglâmes
que je ferais préparer pendant la nuit une
chaise de poste, et que je reviendrais de
grand matin à l'auberge, avant qu'il fût
éveillé ; que nous nous déroberions secrète-
ment, et que nous irions droit à Paris, où
nous nous ferions marier en arrivant. J'avais
environ cinquante écus qui étaient le fruit de
mes petites épargnes ; elle en avait à peu près
le double. Nous nous imaginâmes, comme
des enfants sans expérience , que cette somme
ne finirait jamais, et nous ne comptâmes pas
moins sur le succès de nos autres mesures.
Après avoir soupé, avec plus de satisfac-
tion que je n'en avais jamais ressenti , je me
retirai pour exécuter mon projet. Mes arran-
gements furent d'autant plus faciles, qu'ayant
eu dessein de retourner le lendemain chez
mon père, mon petit équipage était déjà pré-
paré. Je n'eus donc nulle peine à faire trans-
porter ma malle, et à faire tenir une chaise
prête pour cinq heures du matin ; c'était le
temps où les portes de la ville devaient être
ouvertes ; mais je trouvai un obstacle dont je
ne me défiais point, et qui faillit rompre en-
tièrement mon dessein.
Tiberge, quoique âgé seulement de trois
3
2
20 MANON LESCAUT
ans plus que moi, était un garçon d'un sens
mûr et d'une conduite fort réglée. Il m'ai-
mait avec une tendresse extraordinaire. La
vue d'une aussi jolie fille que Mile Manon,
mon empressement à la conduire, et le soin
que j'avais eu de me défaire de lui en l'éloi-
gnant, lui firent naître quelques soupçons de
mon amour. Il n'avait osé revenir à l'auberge
où il m'avait laissé de peur de m'offenser par
son retour ; mais il était allé m'attendre à
mon logis, où je le trouvai en arrivant, quoi-
qu'il fût dix heures du soir. Sa présence me
chagrina. Il s'aperçut facilement de la con-
trainte qu'elle me causait. Je suis sûr, me
dit-il sans déguisement, que vous méditez
quelque dessein que vous voulez me cacher ;
je le vois à votre air. Je lui répondis assez
brusquement que je n'étais pas obligé de lui
rendre compte de tous mes desseins . Non ,
reprit-il ; mais vous m'avez toujours traité en
ami, et cette qualité suppose un peu de con-
fiance et d'ouverture. Il me pressa si fort et
si longtemps de lui découvrir mon secret, que
n'ayant jamais eu de réserve avec lui, je lui
fis l'entière confidence de ma passion . Il la
reçut avec une apparence de mécontentement
qui me fit frémir. Je me repentis surtout de
l'indiscrétion avec laquelle je lui avais décou
vert le dessein de ma fuite . Il me dit qu'il
MANON LESCAUT 21
était trop parfaitement mon ami pour ne pas
s'y opposer de tout son pouvoir ; qu'il voulait
me représenter d'abord tout ce qu'il croyait
capable de m'en détourner ; mais que si je ne
renonçais pas ensuite à cette misérable réso-
lution, il avertirait des personnes qui pour-
raient l'arrêter à coup sûr. Il me tint là-
dessus un discours sérieux qui dura plus d'un
quart d'heure, et qui finit encore par la me-
nace de me dénoncer, si je ne lui donnais ma
parole de me conduire avec plus de sagesse
et de raison .
J'étais au désespoir de m'être trahi si mal à
propos. Cependant, l'amour m'ayant ouvert
extrêmement l'esprit depuis deux ou trois
heures, je fis attention que je ne lui avais
pas découvert que mon dessein devait s'exé-
cuter le lendemain , et je résolus de le tromper
à la faveur d'une équivoque. Tiberge, lui
dis-je, j'ai cru jusqu'à présent que vous étiez
mon ami, et j'ai voulu vous éprouver par
cette confidence . Il est vrai que j'aime, je ne
vous ai pas trompé ; mais pour ce qui regarde
ma fuite, ce n'est point une entreprise à
former au hasard. Venez me prendre demain
à neuf heures ; je vous ferai voir, s'il se peut
ma maîtresse, et vous jugerez si elle mérite
que je fasse cette démarche pour elle. Il me
laissa seul, après mille protestations d'amitié
22 MANON LESCAUT
J'employai la nuit à mettre ordre à mes
affaires, et m'étant rendu à l'hôtellerie de
Mile Manon, vers la pointe du jour, je la
trouvai qui m'attendait. Elle était à sa fenêtre,
qui donnait sur la rue ; de sorte que m'ayant
aperçu, elle vint m'ouvrir elle- même . Nous
sortîmes sans bruit. Elle n'avait point d'autre
équipage que son linge, dont je me chargeai
moi-même. La chaise était en état de partir ;
nous nous éloignâmes aussitôt de la ville.
Je rapporterai dans la suite quelle fut la
conduite de Tiberge, lorsqu'il s'aperçut que je
l'avais trompé. Son zèle n'en devint pas
moins ardent. Vous verrez à quel excès il le
porta, et combien je devrais verser de
larmes en songeant quelle en a toujours été
la récompense .
Nous nous hâtâmes tellement d'avancer,
que nous arrivâmes à Saint- Denis avant la
nuit. J'avais couru à cheval, à côté de la
chaise, ce qui ne nous avait guère permis de
nous entretenir qu'en changeant de chevaux ;
mais lorsque nous nous vîmes si proche de
Paris , c'est-à-dire presque en sûreté, nous
prîmes le temps de nous rafraîchir, n'ayant
rien mangé depuis notre départ d'Amiens.
Quelque passionné que je fusse pour Manon ,
elle sut me persuader qu'elle ne l'était pas
moins pour moi . Nous étions si peu réservés
MANON LESCAUT 23
dans nos caresses que nous n'avions pas la
patience d'attendre que nous fussions seuls.
Nos postillons et nos hôtes nous regardaient
avec admiration ; et je remarquais qu'ils
étaient surpris de voir deux enfants de notre
âge qui paraissaient s'aimer jusqu'à la
fureur.
Nos projets de mariage furent oubliés à
Saint-Denis ; nous fraudâmes les droits de
l'église et nous nous trouvâmes époux sans y
avoir fait réflexion . Il est sûr que, du naturel
tendre et constant dont je suis, j'étais heu-
reux pour toute ma vie, si Manon m'eût été
fidèle. Plus je la connaissais, plus je décou-
vrais en elle de nouvelles qualités aimables .
Son esprit, son cœur, sa douceur et sa beauté
formaient une chaîne si forte, que j'aurais
mis tout mon bonheur à n'en sortir jamais .
Terrible changement ! Ce qui fait mon déses-
poir a pu faire ma félicité. Je me trouve le
plus malheureux de tous les hommes par
cette même constance dont je devais attendre
le plus doux de tous les sorts et les plus par-
faites récompenses de l'amour .
Nous prîmes un appartement meublé à
Paris. Ce fut dans la rue V..., et, pour mon
malheur, auprès de la maison de M. de B...,
célèbre fermier général. Trois semaines se
passèrent, pendant lesquelles j'avais été si
24 MANON LESCAUT
rempli de ma passion, que j'avais peu songé
à ma famille et au chagrin que mon père
avait dû ressentir de mon absence . Cependant
comme la débauche n'avait nulle part à ma
conduite, et que Manon se comportait aussi
avec beaucoup de retenue, la tranquillité où
nous vivions servit à me faire rappeler peu à
peu l'idée de mon devoir.
Je résolus de me réconcilier, s'il était pos-
sible, avec mon père . Ma maîtresse était si
aimable, que je ne doutai point qu'elle ne
pût lui plaire si je trouvais moyen de lui
faire connaître sa sagesse et son mérite ; en un
mot, je me flattai d'obtenir de lui la liberté
de l'épouser, ayant été désabusé de l'espé-
rance de le pouvoir sans son consentement .
Je communiquai ce projet à Manon ; et je
lui fis entendre qu'outre les motifs de l'amour
et du devoir, celui de la nécessité pouvait y
entrer aussi pour quelque chose, car nos
fonds étaient extrêmement altérés, et je com-
mençais à revenir de l'opinion qu'ils étaient
inépuisables.
Manon reçut froidement cette proposition.
Cependant les difficultés qu'elle y opposa
n'étant prises que de sa tendresse même, et
de la crainte de me perdre, si mon père n'en-
trait point dans notre dessein après avoir
connu le lieu de notre retraite , je n'eus
MANON LESCAUT 25
pas le moindre soupçon du coup cruel qu'on
se préparait à me porter. A l'objection de la
nécessité, elle répondit qu'il nous restait de
quoi vivre encore quelques semaines, et
qu'elle trouverait après cela des ressources
dans l'affection de quelques parents à qui
elle écrirait en province. Elle adoucit son
refus par des caresses si tendres et si pas-
sionnées, que moi qui ne vivais que dans
elle, et qui n'avais pas la moindre défiance
de son cœur, j'applaudis à toutes ses réponses
et à toutes ses résolutions.
Je lui avais laissé la disposition de notre
bourse et le soin de payer notre dépense or-
dinaire . Je m'aperçus peu après que notre
table était mieux servie, et qu'elle s'était
donné quelques ajustements d'un prix consi-
dérable . Comme je n'ignorais pas qu'il devait
nous rester à peine douze ou quinze pistoles,
je lui marquai mon étonnement de cette
augmentation apparente de notre opulence.
Elle me pria, en riant, d'être sans embarras.
Ne vous ai-je pas promis , me dit-elle, que je
trouverais des ressources ?
Je l'aimais avec trop de simplicité pour
m'alarmer facilement.
Un jour que j'étais sorti l'après - midi et
que je l'avais avertie que je serais dehors
plus longtemps qu'à l'ordinaire, je fus étonné
26 MANON LESCAUT
qu'à mon retour on me fît attendre deux ou
trois minutes à la porte. Nous n'étions servis
que par une petite fille qui était à peu près
de notre âge. Étant venue m'ouvrir, je lui
demandai pourquoi elle avait tardé si long-
temps ? Elle me répondit, d'un air embar-
rassé, qu'elle ne m'avait point entendu frap-
per. Je n'avais frappé qu'une fois, je lui dis :
Mais si vous ne m'avez pas entendu , pourquoi
êtes-vous venu m'ouvrir ? Cette question la
déconcerta si fort que, n'ayant point assez de
présence d'esprit pour y répondre, elle se
mit à pleurer en m'assurant que ce n'était
point sa faute, et que madame lui avait dé-
fendu d'ouvrir la porte jusqu'à ce que M. de
B... fût sorti par l'autre escalier qui répondait
au cabinet. Je demeurai si confus, que je
n'eus point la force d'entrer dans l'apparte-
ment . Je pris le parti de descendre , sous
prétexte d'une affaire, et j'ordonnai à cette
enfant de dire à sa maîtresse que je retour-
nerais dans le moment, mais de ne pas faire
connaître qu'elle m'eût parlé de M. de B...
Ma consternation fut si grande , que je
versais des larmes en descendant l'escalier,
sans savoir encore de quel sentiment elles
partaient. J'entrai dans le premier café ; et
m'y étant assis près d'une table, j'appuyais
ma tête sur mes deux mains, pour y déve-
MANON LESCAUT 27
lopper ce qui se passait dans mon cœur. Je
n'osais rappeler ce que je venais d'entendre .
Je voulais le considérer comme une illusion ;
et je fus près, deux ou trois fois , de retourner
au logis, sans marquer que j'y eusse fait
attention. Il me paraissait si impossible que
Manon m'eût trahi, que je craignais de lui
faire injure en la soupçonnant. Je l'adorais
cela était sûr ; je ne lui avais pas donné plus
de preuves d'amour que je n'en avais reçu
d'elle ; pourquoi l'aurais-je accusée d'être
moins sincère et moins constante que moi ?
Quelle raison aurait-elle eue de me tromper ?
Il n'y avait que trois heures qu'elle m'avait
accablé de ses plus tendres caresses, et qu'elle
avait reçu les miennes avec transport ; je ne
connaissais pas mieux mon cœur que le sien.
Non, non, repris-je , il n'est pas possible que
Manon me trahisse. Elle n'ignore pas que je
ne vis que pour elle ; elle sait trop bien que
je l'adore. Ce n'est pas là un sujet de me
haïr.
Cependant la visite et la sortie furtive de
M. de B ... me causaient de l'embarras . Je
rappelais aussi les petites acquisitions de
Manon, qui semblaient surpasser nos richesses
présentes. Cela paraissait sentir les libéralités
d'un nouvel amant. Et cette confiance qu'elle
m'avait marquée pour des ressources qui
28 MANON LESCAUT
m'étaient inconnues ? J'avais peine à donner
à tant d'énigmes un sens aussi favorable que
mon cœur le souhaitait .
D'un autre côté, je ne l'avais presque pas
perdue de vue depuis que nous étions à Paris .
Occupations, promenades, divertissements,
nous avions toujours été l'un à côté de l'autre :
mon Dieu ! un instant de séparation nous
aurait trop affligés . Il fallait nous dire sans
Icesse que nous nous aimions ; nous serions
morts d'inquiétude sans cela . Je ne pouvais
donc m'imaginer presque un seul moment
où Manon pût s'être occupée d'un autre que
moi .
A la fin je crus avoir trouvé le dénoûment
de ce mystère. M. de B ..., dis-je en moi-
même, est un homme qui fait de grosses
affaires et qui a de grandes relations ; les
parents de Manon se seront servis de cet
homme pour lui faire tenir quelque argent .
Elle en a peut -être déjà reçu de lui ; il est
venu aujourd'hui lui en apporter encore . Elle
s'est fait sans doute un jeu de me le cacher,
pour me surprendre agréablement. Peut-être
m'en aurait-elle parlé si j'étais rentré à l'or-
dinaire, au lieu de venir ici m'affliger ; elle
ne me le cachera pas du moins lorsque je lui
en parlerai moi- même.
Je me remplis si fortement de cette opinion ,
MANON LESCAUT 29
qu'elle eut la force de diminuer beaucoup ma
tristesse. Je retournai sur-le-champ au logis.
J'embrassai Manon avec ma tendresse ordi-
naire. Elle me reçut fort bien. J'étais tenté
d'abord de lui découvrir mes conjectures, que
je regardais plus que jamais comme cer-
taines ; je me retins dans l'espérance qu'il
lui arriverait peut-être de me prévenir en
m'apprenant tout ce qui s'était passé.
On nous servit souper. Je me mis à table
d'un air fort gai ; mais à la lumière de la
chandelle , qui était entre elle et moi, je crus
apercevoir de la tristesse sur le visage et dans
les yeux de ma chère maîtresse . Cette pensée
m'en inspira aussi. Je remarquai que ses re-
gards s'attachaient sur moi d'une autre façon
qu'ils n'avaient accoutumé . Je ne pouvais dé-
mêler si c'était de l'amour ou de la compas-
sion, quoiqu'il me parût que c'était un senti-
ment doux et languissant . Je la regardais
avec la même attention ; et peut-être n'avait-
elle pas moins de peine à juger de la situa-
tion de mon cœur par mes regards. Nous ne
pensions ni à parler, ni à manger . Enfin , je
vis tomber des larmes de ses beaux yeux :
perfides larmes !
Ah dieux m'écriai-je, vous pleurez, ma
chère Manon : vous êtes affligée jusqu'à
pleurer, et vous ne me dites pas un seul mot
30 MANON LESCAUT
de vos peines ! Elle ne me répondit que par
quelques soupirs qui augmentaient mon in-
quiétude . Je me levai en tremblant ; je la
conjurai, avec tous les empressements de
l'amour, de me découvrir le sujet de ses
pleurs ; j'en versai moi- même en essuyant les
siens ; j'étais plus mort que vif. Un barbare
aurait été attendri des témoignages de ma
douleur et de ma crainte.
Dans le temps que j'étais ainsi tout occupé
d'elle, j'entendis le bruit de plusieurs per-
sonnes qui montaient l'escalier. On frappa
doucement à la porte , Manon me donna un
baiser ; et, s'échappant de mes bras , elle entra
rapidement dans le cabinet, qu'elle ferma
aussitôt sur elle . Je me figurai qu'étant un
peu en désordre, elle voulait se cacher aux
yeux des étrangers qui avaient frappé. J'allai
leur ouvrir moi - même.
A peine avais-je ouvert, que je me vis saisir
par trois hommes que je reconnus pour les
laquais de mon père. Ils ne me firent pas de
violence ; mais deux d'entre eux m'ayant pris
par le bras, le troisième visita mes poches,
dont il tira un petit couteau qui était le seul
fer que j'eusse sur moi. Ils me demandèrent
pardon de la nécessité où ils étaient de me
manquer de respect ; ils me dirent naturelle-
ment qu'ils agissaient par l'ordre de mon
MANON LESCAUT 31
père et que mon frère aîné m'attendait en
bas dans un carrosse. J'étais si troublé que je
me laissai conduire sans résister et sans ré-
pondre. Mon frère était effectivement à m'at-
tendre. On me mit dans le carrosse auprès de
lui ; et le cocher, qui avait ses ordres, nous
conduisit à grand train jusqu'à Saint- Denis.
Mon frère m'embrassa tendrement, mais il ne
me parla point ; de sorte que j'eus tout le
loisir dont j'avais besoin pour rêver à mes
infortunes.
J'y trouval d'abord tant d'obscurité, que je
ne voyais pas de jour à la moindre conjec-
ture. J'étais trahi cruellement, mais par qui ?
Tiberge fut le premier qui me vint à l'esprit .
Traître ! disais-je, c'est fait de ta vie si mes
soupçons se trouvent justes. Cependant je fis
réflexion qu'il ignorait le lieu de ma de-
meure, et qu'on ne pouvait par conséquent
l'avoir appris de lui . Accuser Manon, c'est de
quoi mon cœur n'osait se rendre coupable .
Cette tristesse extraordinaire dont je l'avais
vue comme accablée , ses larmes, le tendre
baiser qu'elle m'avait donné en se retirant,
me paraissaient bien une énigme ; mais je
me sentais porté à l'expliquer comme un
pressentiment de notre malheur commun ; et
dans le temps que je me désespérais de l'ac-
cident qui m'arrachait à elle, j'avais la crédu-
32 MANON LESCAUT
lité de m'imaginer qu'elle était encore plus
à plaindre que moi.
Le résultat de ma méditation fut de me
persuader que j'avais été aperçu dans les rues
de Paris, par quelques personnes de connais-
sance qui en avaient donné avis à mon père.
Cette pensée me consola. Je comptais d'en
être pour des reproches, ou pour quelques
mauvais traitements qu'il me faudrait essuyer
de l'autorité paternelle. Je résolus de les
souffrir avec patience, et de promettre tout ce
qu'on exigerait de moi, pour me faciliter
l'occasion de retourner plus promptement à
Paris, et d'aller rendre la vie et la joie à ma
chère Manon.
Nous arrivâmes, en peu de temps, à Saint-
Denis. Mon frère, surpris de mon silence,
s'imagina que c'était un effet de ma crainte.
Il entreprit de me consoler, en m'assurant
que je n'avais rien à redouter de la sévérité de
mon père, pourvu que je fusse disposé à ren-
trer doucement dans le devoir, et à mériter
l'affection qu'il avait pour moi . Il me fit
passer la nuit à Saint- Denis, avec la précau-
tion de faire coucher les trois laquais dans
ma chambre.
Ce qui me causa une peine sensible, fut de
me voir dans la même hôtellerie où je m'étais
arrêté avec Manon, en venant d'Amiens à
MANON LESCAUT 33
Paris. L'hôte et les domestiques me recon-
nurent, et devinèrent en même temps la vérité
de mon histoire . J'entendis dire à l'hôte : Ah !
c'est ce joli monsieur qui passait, il y a six se-
maines, avec une petite demoiselle qu'il
aimait si fort ! Qu'elle était charmante ! Les
pauvres enfants, comme ils se caressaient !
Pardi, c'est dommage qu'on les ait séparés !
je feignais de ne rien entendre, et je me lais-
sais voir le moins qu'il m'était possible .
Mon frère avait, à Saint- Denis, une chaise
à deux dans laquelle nous partîmes de grand
matin ; et nous arrivâmes chez nous le len-
demain au soir. Il vit mon père avant moi ,
pour le prévenir en ma faveur, en lui appre-
nant avec quelle douceur je m'étais laissé
conduire ; de sorte que j'en fus reçu moins
durement que je ne m'y étais attendu . Il se
contenta de me faire quelques reproches gé-
néraux sur la faute que j'avais commise en
m'absentant sans sa permission. Pour ce qui
regardait ma maîtresse, il me dit que j'avais
bien mérité ce qui venait de m'arriver, en me
livrant à une inconnue ; qu'il avait eu meil-
leure opinion de ma prudence ; mais qu'il
espérait que cette petite aventure me rendrait
plus sage. Je ne pris ce discours que dans le
sens qui s'accordait à mes idées. Je remerciai
mon père de la bonté qu'il avait de me par-
34 MANON LESCAUT
donner, et je lui promis de prendre une con-
duite plus soumise et plus réglée . Je triom-
phais au fond du cœur ; car de la manière
dont les choses s'arrangeaient, je ne doutais
point que je n'eusse la liberté de me dérober
de la maison, même avant la fin de la nuit.
On se mit à table pour souper ; on me
railla sur ma conquête d'Amiens et sur ma
fuite avec cette fidèle maîtresse.
Je reçus les coups de bonne grâce ; j'étais
même charmé qu'il me fût permis de m'en-
tretenir de ce qui m'occupait continuellement
l'esprit. Mais quelques mots lâchés par mon
père me firent prêter l'oreille avec la der-
nière attention . Il parla de perfidie, et de
service intéressé, rendu par M. B... Je de-
meurai interdit en lui entendant prononcer
ce nom, et je le priai humblement de s'ex-
pliquer davantage. Il se tourna vers mon
frère pour lui demander s'il ne m'avait pas
raconté toute l'histoire. Mon frère lui ré-
pondit que je lui avais paru si tranquille sur
la route, qu'il n'avait pas cru que j'eusse be-
soin de ce remède pour me guérir de ma
folie. Je remarquai que mon père balançait
s'il achèverait de s'expliquer. Je l'en suppliai
si instamment qu'il me satisfit, ou plutôt
qu'il m'assassina cruellement par le plus hor-
rible de tous les récits.
MANON LESCAUT 35
Il me demanda d'abord si j'avais toujours
eu la simplicité de croire que je fusse aimé
de ma maîtresse . Je lui dis hardiment que
j'en étais si sûr, que rien ne pouvait m'en
donner la moindre défiance. Ah! ah ! ah!
s'écria-t-il en riant de toute sa force , cela est
excellent ! Tu es une jolie dupe, et j'aime à
te voir dans ces sentiments-là . C'est grand
dommage, mon pauvre chevalier, de te faire
entrer dans l'ordre de Malte, puisque tu as
tant de disposition à faire un mari patient et
commode. Il ajouta mille railleries de cette
force sur ce qu'il appelait ma sottise et ma
crédulité.
Enfin, comme je demeurais dans le silence ,
il continua de me dire que suivant le calcul
qu'il pouvait faire du temps, depuis mon dé-
part d'Amiens, Manon m'avait aimé environ
douze jours car, ajouta-t-il, je sais que tu
partis d'Amiens le 28 de l'autre mois ; nous
sommes au 29 du présent : il y en a onze
que M. B... m'a écrit ; je suppose qu'il lui en
ait fallu huit pour lier une parfaite connais-
sance avec ta maîtresse ; ainsi qui ôte onze
et huit de trente et un jours qu'il y a depuis
le 28 d'un mois jusqu'au 29 de l'autre, reste
douze, un peu plus ou moins. Là-dessus les
éclats de rire recommencèrent.
J'écoutais tout avec un saisissement de
UT
36 MANON LESCA
cœur auquel j'appréhendais de ne pouvoir ré-
sister jusqu'à la fin de cette triste comédie.
Tu sauras donc , reprit mon père, puisque tu
l'ignores, que M. B... a gagné le cœur de ta
princesse ; car il se moque de moi , de pré-
tendre me persuader que c'est par un zèle
désintéressé pour mon service, qu'il a voulu
te l'enlever. C'est bien d'un homme tel que
lui , de qui d'ailleurs je ne suis pas connu,
qu'il faut attendre des sentiments si nobles !
Il a su d'elle que tu es mon fils ; et, pour se
délivrer de tes importunités, il m'a écrit le
lieu de ta demeure et le désordre où tu vivais,
en me faisant entendre qu'il fallait main-
forte pour s'assurer de toi. Il s'est offert de
me faciliter les moyens de te saisir au collet ;
et c'est par sa direction et celle de ta maî-
tresse même, que ton frère a trouvé le mo-
ment de te prendre sans vert. Félicite-toi
maintenant de la durée de ton triomphe. Tu
sais vaincre assez rapidement, chevalier,
mais tu ne sais pas conserver tes conquêtes .'
Je n'eus pas la force de soutenir plus long-
temps un discours dont chaque mot m'avait
percé le cœur. Je me levai de table , et je
n'avais pas fait quatre pas pour sortir de la
salle, que je tombai sur le plancher, sans
sentiment et sans connaissance. On me les
rappela par de prompts secours . J'ouvris les
MANON LESCAUT 37
yeux pour verser un torrent de pleurs, et la
bouche pour proférer les plaintes les plus
tristes et les plus touchantes. Mon père, qui
m'a toujours aimé tendrement, s'employa
avec toute son affection pour me consoler.
Je l'écoutais, mais sans l'entendre. Je me
jetai à ses genoux , je le conjurai, en joignant
les mains, de me laisser retourner à Paris,
pour aller poignarder B ... Non , disais-je, il
n'a pas gagné le cœur de Manon ; il lui a
fait violence ; il l'a séduite par un charme ou
par un poison ; il l'a peut-être forcée bruta-
lement. Manon m'aime. Ne le sais-je pas
bien ? I l'aura menacée, le poignard à la
main, pour la contraindre de m'abandonner.
Que n'aura-t-il pas fait pour me ravir une si
charmante maîtresse ! O dieux ! ô dieux ! se-
rait-il possible que Manon m'eût trahi et
qu'elle eût cessé de m'aimer!
Comme je parlais toujours de retourner
promptement à Paris, et que je me levais
même à tous moments pour cela, mon père
vit bien que, dans le transport où j'étais,
rien ne serait capable de m'arrêter. Il me
conduisit dans une chambre haute, où il
laissa deux domestiques avec moi pour me
garder à vue. Je ne me possédais point. J'au-
rais donné mille vies pour être seulement un
quart d'heure à Paris. Je compris que m'é-
38 MANON LESCAUT
tant déclaré si ouvertement, on ne me per-
mettrait pas aisément de sortir de ma cham-
bre. Je mesurai des yeux la hauteur des fe-
nêtres. Ne voyant nulle possibilité de m'é-
chapper par cette voie, je m'adressai douce-
ment à mes deux domestiques . Je m'enga-
geai, par mille serments, à faire un jour leur
fortune s'ils voulaient consentir à mon éva-
sion. Je les pressai, je les caressai, je les me-
naçai ; mais cette tentative fut encore inu-
tile. Je perdis alors toute espérance . Je ré-
solus de mourir ; et je me jetai sur un lit
avec le dessein de ne le quitter qu'avec la
vie. Je passai la nuit et le jour suivant dans
cette situation . Je refusai la nourriture qu'on
m'apporta le lendemain.
Mon père vint me voir l'après- midi. Il eut
la bonté de flatter mes peines par les plus
douces consolations. Il m'ordonna si absolu-
ment de manger quelque chose, que je le fis
par respect pour ses ordres . Quelques jours
se passèrent, pendant lesquels je ne pris rien
qu'en sa présence et pour lui obéir . Il conti-
nuait toujours de m'apporter les raisons qui
pouvaient me ramener au bon sens et m'ins-
pirer du mépris pour l'infidèle Manon. Il est
certain que je ne l'estimais plus : comment
aurais-je estimé la plus volage et la plus per-
fide de toutes les créatures ? Mais son image,
MANON LESCAUT 39
les traits charmants que je portais au fond
du cœur, y subsistaient toujours . Je me sen-
tais bien . Je puis mourir, disais-je ; je le de-
vrais même, après tant de honte et de dou-
leur; mais je souffrirais mille morts sans pou-
voir oublier l'ingrate Manon .
Mon père était surpris de me voir toujours
si fortement touché . Il me connaissait des
principes d'honneur ; et, ne pouvant douter
que sa trahison ne me la fît mépriser, il
s'imagina que ma constance venait moins de
cette passion en particulier, que d'un pen-
chant général pour les femmes . Il s'attacha
tellement à cette pensée, que, ne consultant
que sa tendre affection, il vint un jour m'en
faire l'ouverture. Chevalier, me dit-il, j'ai eu
dessein jusqu'à présent de te faire porter la
croix de Malte ; mais je vois que tes inclina-
tions ne sont point tournées de ce côté-là. Tu
aimes les jolies femmes ; je suis d'avis de t'en
chercher une qui te plaise . Explique- moi
naturellement ce que tu penses là-dessus.
Je lui répondis que je ne mettais plus de
distinction entre les femmes, et qu'après le
malheur qui venait de m'arriver, je les détes-
tais toutes également . Je t'en chercherai une,
reprit mon père en souriant, qui ressemblera
à Manon, et qui sera plus fidèle . Ah ! si
vous avez quelque bonté pour moi , lui dis -je
40 MANON LESCAUT
c'est elle qu'il faut me rendre. Soyez sûr, mon
cher père, qu'elle ne m'a point trahi : elle
n'est pas capable d'une si noire et si cruelle
lâcheté. C'est le perfide B ... qui nous trompe ,
vous, elle et moi. Si vous saviez combien
elle est tendre et sincère , si vous la connais-
siez , vous l'aimeriez vous-même. Vous êtes
un enfant, repartit mon père . Comment
pouvez-vous vous aveugler jusqu'à ce point,
après ce que je vous ai raconté d'elle ? C'est
elle-même qui vous a livré à votre frère.
Vous devriez oublier jusqu'à son nom, et
profiter, si vous êtes sage , de l'indulgence
que j'ai pour vous .
Je reconnaissais trop clairement qu'il avait
raison. C'était un mouvement involontaire
qui me faisait prendre ainsi le parti de mon
infidèle. Hélas ! repris-je après un moment de
silence, il n'est que trop vrai que je suis le
malheureux objet de la plus lâche de toutes
les perfidies. Oui , continuai -je en versant
des larmes de dépit, je vois bien que je ne
suis qu'un enfant . Ma crédulité ne leur coû-
tait guère tromper. Mais je sais bien ce
que j'ai faire pour me venger . Mon père
voulut savoir quel était mon dessein . J'irai
à Paris, lui dis-je , je mettrai le feu à la
maison de B... et je le brûlerai tout vif avec la
perfide Manon . Cet emportement fit rire mon
MANON LESCAUT 4I
père, et ne servit qu'à me faire garder plus
étroitement dans ma prison .
J'y passai six mois entiers, pendant le pre-
mier desquels il y eut peu de changement
dans mes dispositions. Tous mes sentiments
n'étaient qu'une alternative perpétuelle de
haine et d'amour, d'espérance et de déses-
poir, selon l'idée sous laquelle Manon s'of-
frait à mon esprit. Tantôt je ne considérais
en elle que la plus aimable de toutes les filles ,
et je languissais du désir de la revoir ;
tantôt je n'y apercevais qu'une lâche et per-
fide maîtresse, et je faisais mille serments de
ne la chercher que pour la punir.
On me donna des livres qui servirent à
rendre un peu de tranquillité à mon âme. Je
relus tous mes auteurs. J'acquis de nou-
velles connaissances. Je repris un goût infini
pour l'étude. Vous verrez de quelle utilité il
me fut dans la suite. Les lumières que je
devais l'amour me firent trouver de la
clarté dans quantité d'endroits d'Horace et
de Virgile, qui m'avaient paru obscurs au-
paravant. Je fis un commentaire amoureux
sur le quatrième livre de l'Énéide ; je le des-
tine à voir le jour, et je me flatte que le pu-
blic en sera satisfait. Hélas ! disais-je en le
faisant, c'était un cœur tel que le mien qu'il
fallait à la fidèle Didon.
N AUT
42 MANO LESC
Tiberge vint me voir un jour dans ma
prison . Je fus surpris du transport avec le-
quel il m'embrassa . Je n'avais point encore
eu de preuves de son affection qui pussent
me la faire regarder autrement que comme
une simple amitié de collège , telle qu'elle se
forme entre des jeunes gens qui sont à péu
près du même âge. Je le trouvai si changé et
si formé, depuis cinq ou six mois que j'avais
passés sans le voir, que sa figure et le ton
de son discours m'inspirèrent du respect . Il
me parla en conseiller sage plutôt qu'en ami
d'école. Il plaignit l'égarement où j'étais
tombé. Il me félicita de ma guérison qu'il
croyait avancée ; enfin il m'exhorta à profiter
de cette erreur de jeunesse pour ouvrir les
yeux sur la vanité des plaisirs. Je le regardai
avec étonnement. Il s'en aperçut.
Mon cher chevalier, me dit- il, je ne vous
dis rien qui ne soit solidement vrai , et dont
je ne me sois convaincu par un sérieux
examen. J'avais autant de penchant que vous
vers la volupté ; mais le ciel m'avait donné
en même temps du goût pour la vertu . Je
me suis servi de ma raison pour comparer les
fruits de l'une et de l'autre, et je n'ai pas
tardé longtemps à découvrir leurs différences.
Le secours du ciel s'est joint à mes réflexions .
J'ai conçu pour le monde un mépris auquel
MANON LESCAUT 43
il n'y a rien d'égal. Devineriez-vous ce qui
m'y retient, ajouta -t-il, et ce qui m'empêche
de courir à la solitude ? C'est uniquement la
tendre amitié que j'ai pour vous. Je connais
l'excellence de votre cœur et de votre es-
prit ; il n'y a rien de bon dont vous ne puis-
siez vous rendre capable. Le poison du
plaisir vous a fait écarter du chemin. Quelle
perte pour la vertu ! Votre fuite d'Amiens
m'a causé tant de douleur, que je n'ai pas
goûté, depuis, un seul moment de satisfac-
tion . Jugez-en par les démarches qu'elle m'a
fait faire. Il me raconta qu'après s'être aperçu
que je l'avais trompé et que j'étais parti avec
ma maîtresse, il était monté à cheval pour
me suivre, mais qu'ayant sur lui quatre ou
cinq heures d'avance, il lui avait été impos-
sible de me rejoindre ; qu'il était néanmoins
arrivé à Saint- Denis une demi-heure après
mon départ ; qu'étant bien certain que je me
serais arrêté à Paris, il y avait passé six se-
maines à me chercher inutilement ; qu'il al-
lait dans tous les lieux où il se flattait de
pouvoir me trouver, et qu'un jour enfin il
avait reconnu ma maîtresse à la comédie ;
qu'elle y était dans une parure si éclatante,
qu'il s'était imaginé qu'elle devait cette for-
tune à un nouvel amant ; qu'il avait suivi
son carrosse jusqu'à sa maison, et qu'il avait
44 MANON LESCAUT
appris d'un domestique qu'elle était entre-
tenue par les libéralités de M. B ... Je ne
m'arrêtai point là, continua -t-il. J'y retournai
le lendemain, pour apprendre d'elle - même ce
que vous étiez devenu ; elle me quitta brus-
quement lorsqu'elle m'entendit parler de vous,
et je fus obligé de revenir en province sans
autre éclaircissement. J'y appris votre aven-
ture et la consternation extrême qu'elle vous
a causée, mais je n'ai pas voulu vous voir
sans être assuré de vous trouver plus tran-
quille.
Vous avez donc vu Manon ? lui répondis-je
en soupirant. Hélas ! vous êtes plus heureux
que moi, qui suis condamné à ne la revoir
jamais ! Il me fit des reproches de ce soupir,
qui marquait encore de la faiblesse pour elle.
Il me flatta si adroitement sur la bonté de
mon caractère et sur mes inclinations , qu'il
me fit naître, dès cette première visite , une
forte envie de renoncer comme lui à tous
les plaisirs du siècle , pour entrer dans l'état
ecclésiastique.
Je goûtai tellement cette idée, que , lorsque
je me trouvai seul , je ne m'occupai plus
d'autre chose. Je me rappelai les discours de
M. l'évêque d'Amiens, qui m'avait donné le
même conseil, et les présages heureux qu'il
avait formés en ma faveur, s'il m'arrivait
MANON LESCAUT 45
d'embrasser ce parti . La piété se mêla aussi
dans mes considérations. Je mènerai une vie
sainte et chrétienne, disais-je ; je m'occuperai
de l'étude et de la religion , qui ne me per-
mettront point de penser aux dangereux plai-
sirs de l'amour. Je mépriserai ce que le
commun des hommes admire ; et comme je
sens assez que mon cœur ne désirera que ce
qu'il estime, j'aurai aussi peu d'inquiétudes
que de désirs.
Je formai là- dessus, d'avance, un système
de vie paisible et solitaire . J'y faisais entrer
une maison écartée , avec un petit bois et un
ruisseau d'eau douce au bout du jardin ; une
bibliothèque composée de livres choisis, un
petit nombre d'amis vertueux et de bon sens
une table propre, mais frugale et modérée. J'y
joignais un commerce de lettres avec un ami ,
qui ferait son séjour à Paris, et qui m'infor-
merait des nouvelles publiques, moins pour
satisfaire ma curiosité , que pour me faire un
divertissement des folles agitations des
hommes. Ne serai-je pas heureux ? ajoutais-je ;
toutes mes prétentions ne seront-elles point
remplies ? Il est certain que ce projet flattait
extrêmement mes inclinations. Mais à la fin
d'un si sage arrangement, je sentais que mon
cœur attendait encore quelque chose, et que
pour n'avoir rien à désirer dans la plus char-
46 MANON LESCAUT
mante solitude, il y fallait être avec Manon .
Cependant Tiberge continuant de me rendre
de fréquentes visites pour me fortifier dans le
dessein qu'il m'avait inspiré, je pris l'occa-
sion d'en faire l'ouverture à mon père. Il me
déclara que son intention était de laisser ses
enfants libres dans le choix de leur condition,
et que , de quelque manière que je voulusse
disposer de moi , il ne se réserverait que le
droit de m'aider de ses conseils . Il m'en
donna de fort sages, qui tendaient moins à
me dégoûter de mon projet qu'à me le faire
embrasser avec connaissance.
Le renouvellement de l'année scolastique
approchait. Je convins, avec Tiberge, de
nous mettre ensemble au séminaire de Saint-
Sulpice, lui pour achever ses études de théo-
logie, et moi pour commencer les miennes.
Son mérite, qui était connu de l'évêque du
diocèse, lui fit obtenir de ce prélat un béné-
fice considérable, avant notre départ .
Mon père, me croyant tout à fait revenu
de ma passion, ne fit aucune difficulté de me
laisser partir. Nous arrivâmes à Paris . L'ha-
bit ecclésiastique prit la place de la croix de
Malte, et le nom d'abbé Des Grieux celle de
chevalier. Je m'attachai à l'étude avec tant
d'application, que je fis des progrès extraor-
dinaires en peu de mois . J'y employais une
MANON LESCAUT 47
partie de la nuit, et je ne perdais pas un mo-
ment du jour. Ma réputation eut tant d'éclat,
qu'on me félicitait déjà sur les dignités que
je ne pouvais manquer d'obtenir ; et, sans
l'avoir sollicité, mon nom fut couché sur la
feuille des bénéfices. La piété n'était pas né-
gligée ; j'avais de la ferveur pour tous les
exercices. Tiberge était charmé de ce qu'il
regardait comme son ouvrage, et je l'ai vu
plusieurs fois répandre des larmes, en s'ap-
plaudissant de ce qu'il nommait ma conver-
sion.
Que les résolutions humaines soient su-
jettes à changer, c'est ce qui ne m'a jamais
causé d'étonnement ; une passion les fait
naître, une autre passion peut les détruire ;
mais quand je pense à la sainteté de celles
qui m'avaient conduit à Saint-Sulpice et à la
joie intérieure que le ciel m'y faisait goûter
en les exécutant, je suis effrayé de la facilité
avec laquelle j'ai pu les rompre. S'il est vrai
que les secours célestes sont à tous moments
d'une force égale à celle des passions, qu'on
m'explique donc par quel funeste ascendant
on se trouve emporté tout d'un coup loin de
son devoir sans se trouver capable de la
moindre résistance , et sans ressentir le
moindre remords .
Je me croyais absolument délivré des fai
N ESCAUT
48 MANO L
blesses de l'amour. Il me semblait que j'au-
rais préféré la lecture d'une page de saint
Augustin, ou un quart d'heure de la médita-
tion chrétienne, à tous les plaisirs des sens,
sans excepter ceux qui m'auraient été offerts
par Manon. Cependant un instant malheu-
reux me fit retomber dans le précipice ; et ma
chute fut d'autant plus irréparable que, me
trouvant tout d'un coup au même degré de
profondeur d'où j'étais sorti, les nouveaux
désordres où je tombai me portèrent bien
plus loin vers le fond de l'abîme.
J'avais passé près d'un an à Paris sans
m'informer des affaires de Manon. Il m'en
avait d'abord coûté beaucoup pour me faire
cette violence ; mais les conseils toujours pré .
sents de Tiberge, et mes propres réflexions ,
m'avaient fait obtenir la victoire . Les der-
niers mois s'étaient écoulés si tranquillement,
que je me croyais sur le point d'oublier éter-
nellement cette charmante et perfide créa-
ture. Le temps arriva auquel je devais sou-
tenir un exercice public dans l'école de
théologie ; je fis prier plusieurs personnes de
considération de m'honorer de leur présence.
Mon nom fut ainsi répandu dans tous les
quartiers de Paris ; il alla jusqu'aux oreilles de
mon infidèle. Elle ne le reconnut pas avec
certitude, sous le nom d'abbé ; mais un reste
MANON LESCAUT 49
de curiosité, ou peut- être quelque repentir de
m'avoir trahi (je n'ai jamais pu démêler le-
quel de ces deux sentiments), lui fit prendre
intérêt à un nom si semblable au mien ; elle
vint en Sorbonne avec quelques autres dames.
Elle fut présente à mon exercice ; et sans
doute qu'elle eut peu de peine à me re-
mettre.
Je n'eus pas la moindre connaissance de
cette visite . On sait qu'il y a, dans ces
lieux, des cabinets particuliers pour les
dames, où elles sont cachées derrière une ja-
lousie. Je retournai à Saint- Sulpice, couvert
de gloire et chargé de compliments. Il était
six heures du soir . On vint m'avertir, un
moment après mon retour, qu'une dame de-
mandait à me voir . J'allai au parloir sur-le-
champ. Dieux ! quelle apparition surpre-
nante ! J'y trouvai Manon . C'était elle, mais
plus aimable et plus brillante que je ne l'avais
jamais vue . Elle était dans sa dix-huitième
année. Ses charmes surpassaient tout ce qu'on
peut décrire. C'était un air si fin , si doux, si
engageant ! l'air de l'amour même . Toute sa
figure me parut un enchantement .
Je demeurai interdit à sa vue ; et, ne pou-
vant conjecturer quel était le dessein de cette
visite, j'attendais, les yeux baissés et avec
tremblement , qu'elle s'expliquât . Son embar-
50 MANON LESCAUT
ras fut pendant quelque temps égal au mien ;
mais , voyant que mon silence continuait,
elle mit la main devant ses yeux pour cacher
quelques larmes . Elle me dit, d'un ton ti-
mide, qu'elle confessait que son infidélité mé-
ritait ma haine ; mais que, s'il était vrai que
j'eusse jamais eu quelque tendresse pour elle,
il y avait eu aussi bien de la dureté à laisser
passer deux ans sans prendre soin de m'in-
former de son sort, et qu'il y en avait beau-
coup encore à la voir dans l'état où elle était,
en ma présence, sans lui dire une parole. Le
désordre de mon âme, en l'écoutant, ne sau-
rait être exprimé .
Elle s'assit . Je demeurai debout, le corps à
demi tourné, n'osant l'envisager directement.
Je commençai plusieurs fois une réponse que
je n'eus pas la force d'achever . Enfin je fis
un effort pour m'écrier douloureusement :
Perfide Manon ! Ah ! perfide ! perfide ! Elle
me répéta, en pleurant à chaudes larmes,
qu'elle ne prétendait point justifier sa perfi-
die. Que prétendez-vous donc ? m'écriai-je
encore . Je prétends mourir, répondit-elle, si
vous ne me rendez votre cœur, sans lequel il
est impossible que je vive. Demande donc ma
vie, infidèle ! repris-je en versant moi-même
des pleurs que je m'efforçai en vain de rete-
nir ; demande ma vie, qui est l'unique chose
Ce n'est rien, monsieur. C'est une douzaine de
filles de joie que je conduis jusqu'au Havre-de-
Grâce.
5
MANON LESCAUT 53
qui me reste à te sacrifier, car mon cœur n'a
jamais cessé d'être à toi !
A peine eus-je achevé ces derniers mots,
qu'elle se leva avec transport pour venir
m'embrasser. Elle m'accabla de mille caresses
passionnées. Elle m'appela par tous les noms
que l'amour invente pour exprimer ses plus
vives tendresses. Je n'y répondais encore
qu'avec langueur. Quel passage, en effet, de
la situation tranquille où j'avais été, aux
mouvements tumultueux que je sentais re-
naître ! J'en étais épouvanté. Je frémissais,
comme il arrive lorsqu'on se trouve la nuit
dans une campagne écartée : on se croit trans-
porté dans un nouvel ordre de choses ; on y
est saisi d'une horreur secrète dont on ne se
remet qu'après avoir considéré longtemps
tous les environs.
Nous nous assîmes l'un près de l'autre. Je
pris ses mains dans les miennes. Ah ! Manon ,
lui dis-je en la regardant d'un œil triste, je
ne m'étais pas attendu à la noire trahison
dont vous avez payé mon amour. Il vous était
bien facile de tromper un cœur dont vous
étiez la souveraine absolue, et qui mettait
toute sa félicité à vous plaire et à vous obéir.
Dites-moi maintenant si vous en avez trouvé
d'aussi tendres et d'aussi soumis. Non, non,
la Nature n'en fait guère de la même trempe
54 MANON LESCAUT
que le mien. Dites-moi, du moins , si vous
l'avez quelquefois regretté. Quel fond dois-je
faire sur ce retour de bonté, qui vous ramène
aujourd'hui pour le consoler ? Je ne vois que
trop que vous êtes plus charmante que ja-
mais ; mais, au nom de toutes les peines que
j'ai souffertes pour vous, belle Manon ! dites-
moi si vous serez plus fidèle.
Elle me répondit des choses si touchantes
sur son repentir, et elle s'engagea à la fidélité
par tant de protestations et de serments,
qu'elle m'attendrit à un degré inexprimable .
Chère Manon ! lui dis-je avec un mélange
profane d'expressions amoureuses et théolo-
giques, tu es trop adorable pour une créa-
ture.
Je me sens le cœur emporté par une dé-
lectation victorieuse. Tout ce qu'on dit de la
liberté à Saint- Sulpice est une chimère . Je
vais perdre . ma fortune et ma réputation
pour toi ; je le prévois bien , je lis ma destinée
dans tes beaux yeux ; mais de quelles pertes
ne serai-je pas consolé par ton amour ! Les
faveurs de la fortune ne me touchent point,
la gloire me paraît, une fumée, tous , mes pro-
jets de vie ecclésiastique étaient de folles
imaginations, enfin tous les biens différents
de ceux que j'espère, avec toi sont des biens
méprisables, puisqu'ils ne sauraient tenir un
MANON LESCAUT 55
moment dans mon coeur contre un seul de
e tes regards.
e En lui promettant néanmoins un oubli gé-
néral de ses fautes, je voulus être informé de
quelle manière elle s'était laissé séduire par
B... Elle m'apprit que, l'ayant vue à sa fe-
nêtre, il était devenu passionné pour elle ;
qu'il avait fait sa déclaration en fermier gé-
néral, c'est-à-dire en lui marquant dans une
lettre que le payement serait proportionné
aux faveurs qu'elle avait capitulé d'abord,
mais sans autre dessein que de tirer de lui
quelque somme considérable qui pût servir à
nous faire vivre commodément ; qu'il l'avait
éblouie par de si magnifiques promesses ,
qu'elle s'était laissé ébranler par degrés ; que
je devais juger pourtant de ses remords par
la douleur dont elle m'avait laissé voir des
témoignages la veille de notre séparation ;
que, malgré l'opulence dans laquelle il l'avait
entretenue, elle n'avait jamais goûté de
bonheur avec lui, non seulement parce qu'elle
n'y trouvait point, me dit-elle , la délicatesse
de mes sentiments et l'agrément de mes ma-
nières, mais parce qu'au milieu même des
plaisirs qu'il lui procurait sans cesse, elle
portait au fond du cœur le souvenir de mon
amour et le remords de son infidélité. Elle
me parla de Tiberge, et de la confusion
56 MANON LESCAUT
extrême que sa visite lui avait causée . Un
coup d'épée dans le cœur, ajouta-t-elle, m'au-
rait moins ému le sang . Je lui tournai le
dos, sans pouvoir soutenir un moment sa
présence.
Elle continua de me raconter par quels
moyens elle avait été instruite de mon sé-
jour à Paris, du changement de ma condi-
tion , et de mes exercices de Sorbonne. Elle
m'assura qu'elle avait été agitée pendant la
dispute ; qu'elle avait eu beaucoup de peine
non seulement à retenir ses larmes, mais ses
gémissements même et ses cris, qui avaient
été plus d'une fois sur le point d'éclater.
Enfin elle me dit qu'elle était sortie de ce
lieu la dernière, pour cacher son désordre , et
que, ne suivant que le mouvement de son
cœur et l'impétuosité de ses désirs, elle était
venue droit au séminaire, avec la résolution
d'y mourir, si elle ne me trouvait pas disposé
à lui pardonner .
Où trouver un barbare qu'un repentir si
vif et si tendre n'eût pas touché ! Pour moi,
je sentis, dans ce moment, que j'aurais sacrifié
pour Manon tous les évêchés du monde chré.
tien . Je lui demandai quel nouvel ordre elle
jugeait à propos de mettre dans nos affaires.
Elle me dit qu'il fallait sur-le-champ sortir
du séminaire et remettre à nous arranger
MANON LESCAUT 57
dans un lieu plus sûr. Je consentis à toutes
ses volontés, sans réplique. Elle entra dans
son carrosse pour aller m'attendre au coin de
la rue.
Je m'échappai un moment après , sans être
aperçu du portier. Je montai avec elle. Nous
passâmes à la friperie. Je repris les galons et
l'épée. Manon fournit aux frais, car j'étais
sans un sou ; et, dans la crainte que je ne
trouvasse de l'obstacle à ma sortie de Saint-
Sulpice, elle n'avait pas voulu que je re-
tournasse un moment à ma chambre pour y
prendre mon argent. Mon trésor d'ailleurs
était médiocre, et elle assez riche des libéra-
lités de B... pour mépriser ce qu'elle me
faisait abandonner. Nous conférâmes chez le
fripier même, sur le parti que nous allions
prendre.
Pour me faire valoir davantage le sacrifice
qu'elle me faisait de B..., elle résolut de ne
pas garder avec lui le moindre ménagement.
Je veux lui laisser ses meubles, me dit-elle ,
ils sont à lui ; mais j'emporterai , comme de
justice, les bijoux et près de soixante mille
francs que je lui ai tirés depuis deux ans.
Je ne lui ai donné nul pouvoir sur moi , ajou-
ta-t-elle ; ainsi , nous pouvons demeurer sans
crainte à Paris, en prenant une maison com-
mode où nous vivrons heureusement.
N ESCAUT
58 MANO L
Je lui représentai que s'il n'y avait point ,
de péril pour elle , il y en avait beaucoup ,
pour moi, qui ne manquerais point tôt ou
tard d'être reconnu , et qui serais continuelle-
ment exposé au malheur que j'avais déjà
essuyé. Elle me fit entendre qu'elle aurait du
regret à quitter Paris. Je craignais tant de la .
chagriner, qu'il n'y avait point de hasards
que je ne méprisasse pour, lui plaire ; cepen-
dant nous trouvâmes un tempérament rai-.
sonnable, qui fut de louer une maison dans
quelque village voisin de Paris, d'où il nous
serait aisé d'aller à la ville, lorsque le plaisir .
ou le besoin nous y appellerait . Nous choi-
sîmes Chaillot, qui n'en est pas éloigné.
Manon retourna sur-le -champ chez elle. J'al-
lai l'attendre la petite porte du jardin des
Tuileries .
Elle revint une heure après, dans un car-
rosse de louage, avec une fille qui la servait
et quelques malles où ses habits et tout ce
qu'elle avait de précieux était renfermé.
Nous ne tardâmes point à gagner Chaillot.
Nous logeâmes la première nuit à l'auberge,
pour nous donner le temps de chercher une
maison, ou du moins un appartement com-
mode. Nous en trouvâmes, dès le lendemain ,
un de notre goût.
Mon bonheur me parut d'abord établi
MANON LESCAUT 59
d'une manière inébranlable . Manon ' était la
douceur et la complaisance même . Elle avait
pour moi des attentions si délicates, que je
me crus trop parfaitement dédommagé de
toutes mes peines . Comme nous avions ac-
quis tous deux un peu d'expérience , nous
raisonnâmes sur la solidité de notre fortune .
Soixante mille francs, qui faisaient le fonds
de nos richesses, n'étaient pas une somme
qui put s'étendre autant que le cours d'une
longue vie. Nous n'étions pas disposés, d'ail-
leurs, à resserrer trop notre dépense. La pre-
mière vertu de Manon , non plus que la
mienne, n'était pas l'économie . Voici le plan
que je lui proposai . Soixante mille francs,
lui dis-je, peuvent nous soutenir pendant
dix ans. Deux mille écus nous suffiront
chaque année, si nous continuons de vivre à
Chaillot. Nous y mènerons une vie honnête,
mais simple. Notre unique dépense sera pour
l'entretien d'un carrosse et pour les spec-
tacles. Nous nous réglerons . Vous aimez
l'Opéra ; nous irons deux fois la semaine .
Pour le jeu, nous nous bornerons tellement ,
que nos pertes ne passeront jamais deux pis-
toles. Il est impossible que dans l'espace de
dix ans il n'arrive point de changement dans
ma famille ; mon père est âgé, il peut
mourir. Je me trouverai du bien, et nous
60 MANON LESCAUT
serons alors au-dessus de toutes nos autres
craintes .
Cet arrangement n'eût pas été la plus folle
action de ma vie, si nous eussions été assez
sages pour nous y assujettir constamment .
Mais nos résolutions ne durèrent guère plus
d'un mois . Manon était passionnée pour le
plaisir. Je l'étais pour elle. Il nous naissait à
tous moments de nouvelles occasions de dé-
pense, et, loin de regretter les sommes qu'elle
employait quelquefois avec profusion, je fus
le premier à lui procurer tout ce que je
croyais propre à lui plaire . Notre demeure
de Chaillot commença même à lui devenir à
charge .
L'hiver approchait ; tout le monde retour-
nait à la ville, et la campagne devenait dé-
serte. Elle me proposa de reprendre une
maison à Paris ; je n'y consentis point ;
mais, pour la satisfaire en quelque chose, je
lui dis que nous pouvions y louer un appar-
tement meublé, et que nous y passerions la
nuit lorsqu'il nous arriverait de quitter trop
tard l'assemblée où nous allions plusieurs fois
la semaine ; car l'incommodité de revenir si
tard à Chaillot était le prétexte qu'elle ap-
portait pour le vouloir quitter. Nous nous
donnâmes ainsi deux logements, l'un à la
ville et l'autre à la campagne . Ce change-
MANON LESCAUT 61
inent mit bientôt le dernier désordre dans
nos affaires, en faisant naître deux aventures
qui causèrent notre ruine .
Manon avait un frère qui était garde du
corps. Il se trouva malheureusement logé à
Paris dans la même rue que nous. Il reconnut
sa sœur en la voyant le matin à sa fenêtre.
Il accourut aussitôt chez nous . C'était un
homme brutal et sans principes d'honneur. Il
entra dans notre chambre en jurant horrible-
ment, et, comme il savait une partie des aven-
tures de sa sœur, il l'accabla d'injures et de
reproches .
J'étais sorti un moment auparavant ; ce
qui fut sans doute un bonheur pour lui ou
pour moi, qui n'étais rien moins que disposé
à souffrir une insulte. Je ne retournai au
logis qu'après son départ. La tristesse de
Manon me fit juger qu'il s'était passé quelque
chose d'extraordinaire . Elle me raconta la
scène fâcheuse qu'elle venait d'essuyer, et les
menaces brutales de son frère. J'en eus tant
de ressentiment, que j'eusse couru sur-le-
champ à la vengeance , si elle ne m'eût arrêté
par ses larmes.
Pendant que je m'entretenais avec elle de
cette aventure, le garde du corps rentra dans
la chambre où nous étions sans s'être fait an ·
noncer. Je ne l'aurais pas reçu aussi civile-
62 MANON LESCAUT
ment que je le fis, si je l'eusse connu ; mais,
nous ayant salué d'un air riant, il eut le
temps de dire à Manon qu'il venait lui faire
des excuses de son emportement ; qu'il l'avait
crue dans le désordre, et que cette opinion
avait allumé sa colère ; mais que, s'étant
informé qui j'étais d'un de nos domestiques,
il avait appris de moi des choses si avanta-
geuses, qu'elles lui faisaient désirer de bien
vivre avec nous.
Quoique cette information , qui lui venait
d'un de mes laquais, eût quelque chose de
bizarre et de choquant, je reçus son compli-
ment avec honnêteté. Je crus faire plaisir à
Manon . Elle paraissait charmée de le voir ·
porté à se réconcilier . Nous le retînmes à ·
dîner.
Il se rendit en peu de moments si familier,
que, nous ayant entendu parler de notre re-
tour à Chaillot, il voulut absolument nous
tenir compagnie. Il fallut lui donner une
place dans notre carrosse. Ce fut une prise
de possession, car il s'accoutuma bientôt à
nous voir avec tant de plaisir, qu'il fit sa
maison de la nôtre, et qu'il se rendît le
maître, en quelque sorte, de tout ce qui nous
appartenait. Il m'appelait son frère ; et, sous
prétexte de la liberté fraternelle, il se mit
sur le pied d'amener tous ses amis dans notre
MANON LESCAUT 63
maison de Chaillot et de les y traiter à nos
dépens. Il se fit habiller magnifiquement à
nos frais . 11. nous engagea même à payer
toutes ses dettes. Je fermais les yeux sur
cette tyrannie, pour ne pas déplaire à Manon ,
jusqu'à feindre de ne pas m'apercevoir qu'il
tirait d'elle, de temps en temps, des sommes
considérables . Il est vrai qu'étant grand
joueur, il avait la fidélité de lui en remettre
une partie lorsque la fortune le favorisait ;
mais la nôtre était trop médiocre. pour
fournir longtemps à des dépenses si peu mo-
dérées.
J'étais sur le point de m'expliquer forte-
ment avec lui, pour nous délivrer de ses im-
portunités, lorsqu'un funeste accident m'é-
pargna cette peine, en nous en causant
une autre qui nous abîma sans ressource.
Nous étions demeurés un jour à Paris
pour y coucher, comme il nous arrivait fo :t
souvent. La servante, qui restait seule à
Chaillot dans ces occasions, vint , m'avertir,
le matin, que le feu avait pris pendant la
nuit dans ma maison, et qu'on avait eu beau-
coup de difficulté à l'éteindre. Je lui deman-
dai si nos meubles avaient souffert quelque
dommage ; elle me répondit qu'il y avait eu
une si grande confusion , causée par la multi-
tude d'étrangers qui étaient venus au secours ,
64 MANON LESCAUT
qu'elle ne pouvait être assurée de rien. Je
tremblai pour notre argent, qui était ren-
fermé dans une petite caisse. Je me rendis
promptement à Chaillot . Diligence inutile :
la caisse avait déjà disparu .
J'éprouvai alors qu'on peut aimer l'argent
sans être avare. Cette perte me pénétra d'une
si vive douleur, que j'en pensai perdre la
raison . Je compris tout d'un coup à quels
nouveaux malheurs j'allais me trouver ex-
posé. L'indigence était le moindre . Je con-
naissais Manon ; je n'avais déjà que trop
éprouvé que, quelque fidèle et quelque atta-
chée qu'elle me fût dans la bonne fortune,
il ne fallait pas compter sur elle dans la mi-
sère. Elle aimait trop l'abondance et les
plaisirs pour me les sacrifier. Je la perdrai !
m'écriai-je . Malheureux chevalier ! tu vas
donc perdre encore tout ce que tu aimes !
Cette pensée me jeta dans un trouble si af-
t freux, que je balançai , pendant quelques
moments, si je ne ferais pas mieux de finir
mes maux par la mort.
Cependant, je conservai assez de présence
d'esprit pour vouloir examiner , auparavant,
s'il ne me restait nulle ressource. Le ciel me
fit naître une idée qui arrêta mon désespoir.
Je crus qu'il ne me serait pas impossible de
cacher notre perte à Manon, et que, par
MANON LESCAUT 65
industrie ou par quelque faveur du hasard, je
pourrais fournir assez honnêtement à son
entretien pour l'empêcher de sentir la né-
cessité .
J'ai compté, disais-je pour me consoler,
que vingt mille écus nous suffiraient pendant
dix ans. Supposons que les dix ans soient
écoulés, et que nul des changements que j'es-
pérais ne soit arrivé dans ma famille : quel
parti prendrai-je ? Je ne le sais pas trop bien ;
mais, ce que je ferais alors, qui m'empêche
de le faire aujourd'hui ? Combien de per-
sonnes vivent à Paris, qui n'ont ni mon es-
prit, ni mes qualités naturelles, et qui doivent
néanmoins leur entretien à leurs talents, tels
qu'ils les ont !
La Providence, ajoutai-je en réfléchissant
sur les différents états de la vie, n'a-t- elle
pas arrangé les choses fort sagement ? La
plupart des grands et des riches sont des
sots ; cela est clair à qui connaît un peu le
monde. Or, il y a là-dedans une justice admi-
rable. S'ils joignaient l'esprit aux richesses
ils seraient trop heureux, et le reste des
hommes trop misérable . Les qualités du corps
et de l'âme sont accordées à ceux-ci comme
des moyens pour se tirer de la misère et de
pauvreté. Les uns prennent part aux richesses
des grands en servant à leurs plaisirs : ils en
65 MANON LESCAUT
font des dupes ; d'autres servent à leur ins-
truction : ils tâchent d'en faire d'honnêtes
gens ; il est rare, à la vérité, qu'ils y réus-
sissent ; mais ce n'est pas là le but de la
divine sagesse : ils tirent toujours un fruit de
leurs soins, qui est de vivre aux dépens de
ceux qu'ils instruisent ; et, de quelque façon
qu'on le prenne, c'est un fonds excellent de
revenu, pour les petits, que la sottise des
riches et des grands .
Ces pensées me remirent un peu le cœur
et la tête. Je résolus d'abord d'aller consulter
M. Lescaut, frère de Manon . Il connaissait
parfaitement Paris, et je n'avais eu que trop
d'occasions de reconnaître que ce n'était ni
de son bien, ni de la paye du roi qu'il tirait
son plus clair revenu. Il me restait à peine
vingt pistoles, qui s'étaient trouvées heureu-
sement dans ma poche. Je lui montrai ma
bourse, en lui expliquant mon malheur et
mes craintes, et je lui demandai s'il y avait
pour moi un parti à choisir, entre celui de
mourir de faim ou de me casser la tête de
désespoir. Il me répondit que se casser la
tête était la ressource des sots ; pour, mourir
de faim, qu'il y avait quantité de gens d'es-
prit qui s'y voyaient réduits, quand ils ne
voulaient pas faire usage de leurs talents ;
que c'était à moi d'examiner de quoi j'étais
MANON LESCAUT 67
capable ; qu'il m'assurait de son secours
et de ses conseils dans toutes mes entreprises.
Cela est bien vague, monsieur Lescaut,
lui dis-je ; mes besoins demanderaient un
remède plus pressant, car, que voulez-vous
que je dise à Manon ? A propos de Manon,
reprit-il, qu'est-ce qui vous embarrasse ? N'a-
vez-vous pas toujours, avec elle , de quoi finir
vos inquiétudes , quand vous le voudrez ?
Une fille comme elle devrait nous entretenir,
vous, elle et moi . Il me coupa la réponse
que cette impertinence méritait, pour conti-
nuer de me dire qu'il me garantissait, avant
le soir, mille écus à partager entre nous, si je
voulais suivre son conseil ; qu'il connaissait
un seigneur si libéral sur le chapitre des
plaisirs , qu'il était sûr que mille écus ne lui
coûteraient rien pour obtenir les faveurs d'une
fille telle que Manon .
Je l'arrêtai. J'avais meilleure opinion de
vous, lui répondis-je ; je m'étais figuré que
le motif que vous aviez eu pour m'accorder
votre amitié était un sentiment tout opposé
à celui où vous êtes maintenant.
11 me confessa impudemment qu'il avait
toujours pensé de même, et que sa sœur
ayant une fois violé les lois de son sexe,
quoique en faveur de l'homme qu'il aimait le
plus, il ne s'était réconcilié avec elle que
6
68 MANON LESCAUT
dans l'espérance de tirer parti de sa mauvaise
conduite .
Il me fut aisé de juger que jusqu'alors nous
avions été ses dupes . Quelque émotion, néan-
moins, que ce discours m'eût causée, le be-
soin que j'avais de lui m'obligea de ré-
pondre, en riant, que son conseil était une
dernière ressource qu'il fallait remettre à l'ex-
trémité. Je le priai de m'ouvrir quelque autre
voie.
Il me proposa de profiter de ma jeunesse et
de la figure avantageuse que j'avais reçue de
la nature, pour me mettre en liaison avec
quelque dame vieille et libérale. Je ne goûtai
pas non plus ce parti, qui m'aurait rendu
infidèle à Manon .
Je lui parlai du jeu , comme du moyen le
plus facile et le plus convenable à ma situa-
tion. Il me dit que le jeu, à la vérité, était
une ressource, mais que cela demandait d'être
expliqué qu'entreprendre de jouer simple-
ment, avec les espérances communes, c'était
le vrai moyen d'achever ma perte ; que de
prétendre exercer seul et sans être soutenu
les petits moyens qu'un habile homme em-
ploie pour corriger la fortune , était un métier
trop dangereux ; qu'il y avait une troisième
voie, qui était celle de l'association , mais que
ma jeunesse lui faisait craindre que messieurs
MANON LESCAUT 69
les confédérés ne me jugeassent point encore
les qualités propres à la ligue. Il me promit
néanmoins ses bons offices auprès d'eux, et ,
ce que je n'aurais pas attendu de lui, il
m'offrit quelque argent lorsque je me trou→
verais pressé du besoin . L'unique grâce que
je lui demandai , dans les circonstances, fut
de ne rien apprendre à Manon de la perte
que j'avais faite et du sujet de notre conver-
sation.
Je sortis de chez lui moins satisfait encore
que je n'y étais entré. Je me repentis même
de lui avoir confié mon secret . Il n'avait rien
fait pour moi que je n'eusse pu obtenir de
même sans cette ouverture, et je craignais
mortellement qu'il ne manquât à la promesse
qu'il m'avait faite de ne rien découvrir à
Manon. J'avais lieu d'appréhender aussi, par
la déclaration de ses sentiments, qu'il ne for-
mât le dessein de tirer parti d'elle, suivant
ses propres termes, en l'enlevant de mes
mains, ou du moins en lui conseillant de me
quitter pour s'attacher à quelque amant plus
riche et plus heureux. Je fis là-dessus mille
réflexions, qui n'aboutirent qu'à me tourmen-
ter et à renouveler le désespoir où j'avais été
le matin. Il me vint plusieurs fois à l'esprit
d'écrire à mon père et de feindre une nou-
velle conversion, pour obtenir de lui quelques
70 MANON LESCAUT
secours d'argent ; mais je me rappelai aussi-
tôt que, malgré toute sa bonté, il m'avait
resserré six mois dans une étroite prison , pour
ma première faute ; j'étais bien sûr qu'après
un éclat tel que l'avait dû causer ma fuite
de Saint-Sulpice, il me traiterait beaucoup
plus rigoureusement.
Enfin , cette confusion de pensées en pro-
duisit une qui remit le calme tout d'un coup
dans mon esprit, et que je m'étonnai de n'a-
voir pas eue plus tôt. Ce fut de recourir à
mon ami Tiberge , dans lequel j'étais bien
certain de retrouver toujours le même fond
de zèle et d'amitié . Rien n'est plus admirable
et ne fait plus d'honneur à la vertu, que la
confiance avec laquelle on s'adresse aux per-
sonnes dont on connaît parfaitement la pro-
bité. On sent qu'il n'y a point de risque à
courir. Si elles ne sont pas toujours en état
d'offrir du secours , on est sûr qu'on en ob-
tiendra, du moins, de la bonté et de la com-
passion . Le cœur, qui se ferme avec tant de
soin au reste des hommes, s'ouvre naturelle-
ment en leur présence, comme une fleur s'é-
panouit à la lumière du soleil, dont elle .
n'attend qu'une douce influence.
Je regardai comme un effet de la protec-
tion du ciel de m'être souvenu si à propos de
Tiberge, et je résolus de chercher les moyens
MANON LESCAUT 71
de le voir avant la fin du jour. Je retournai
sur-le-champ au logis pour lui écrire un mot
et lui marquer un lieu propre à notre entre-
tien . Je lui recommandais le silence et la
discrétion, comme un des plus importants
services qu'il pût me rendre, dans la situation
de mes affaires.
La joie, que l'espérance de le voir m'ins-
pirait, effaça les traces de chagrin que Ma-
non n'aurait pas manqué d'apercevoir sur
mon visage. Je lui parlai de notre malheur
de Chaillot comme d'une bagatelle qui ne
devait point l'alarmer ; et Paris étant le lieu
du monde où elle se voyait avec le plus de
plaisir, elle ne fut pas fâchée de m'entendre
dire qu'il était à propos d'y demeurer jus-
qu'à ce qu'on eût réparé, à Chaillot, quelques
légers effets de l'incendie .
Une heure après, je reçus la réponse de
Tiberge, qui me promettait de se rendre au
lieu de l'assignation . J'y courus avec impa-
tience . Je sentais néanmoins quelque honte
d'aller paraître aux yeux d'un ami dont la
seule présence devait être un reproche de
mes désordres ; mais l'opinion que j'avais de
la bonté de son cœur et l'intérêt de Manon ,
soutinrent ma hardiesse .
Je l'avais prié de se trouver au jardin du
Palais-Royal. Il y était avant moi . Il vint
72 MANON LESCAUT
m'embrasser aussitôt qu'il m'eut aperçu. Il
me tint serré longtemps entre ses bras, et je
sentis mon visage mouillé de ses larmes . Je
lui dis que je ne me présentais à lui qu'avec
confusion, et que je portais dans le cœur un
vif sentiment de mon ingratitude ; que la
première chose dont je le conjurais était de
m'apprendre s'il m'était encore permis de le
regarder comme mon ami, après avoir mé-
rité si justement de perdre son estime et son
affection. Il me répondit, du ton le plus
tendre, que rien n'était capable de le faire
renoncer à cette qualité ; que mes malheurs
mêmes, et si je lui permettais de le dire , mes
fautes et mes désordres, avaient redoublé sa
tendresse pour moi ; mais que c'était une
tendresse mêlée de la plus vive douleur, telle
qu'on la sent pour une personne chère qu'on
voit toucher à sa perte sans pouvoir la secourir.
Nous nous assìmes sur un banc . Hélas ! lui
dis-je, avec un soupir parti du fond du cœur ;
votre compassion doit être excessive, mon
cher Tiberge, si vous m'assurez qu'elle est
égale à mes peines . J'ai honte de vous les
laisser voir, car je confesse que la cause n'en
est pas glorieuse mais l'effet en est si triste,
qu'il n'est pas besoin de m'aimer autant que
vous faites pour en être attendri.
Il me demanda , comme une marque d'a-
MANON LESCAUT 73
mitié, de lui raconter sans déguisement ce
qui m'était arrivé depuis mon départ de
Saint- Sulpice. Je le satisfis, et, loin d'altérer
quelque chose à la vérité ou de diminuer mes
fautes, pour les faire trouver plus excusables ,
je lui parlai de ma passion avec toute la force
qu'elle m'inspirait . Je la lui représentai
comme un de ces coups particuliers du des-
tin, qui s'attache à la ruine d'un misérable ,
et dont il est aussi impossible à la vertu de
se défendre, qu'il l'a été à la sagesse de les
prévoir. Je lui fis une vive peinture de mes
agitations, de mes craintes, du désespoir où
j'étais deux heures avant de le voir, et de
celui dans lequel j'allais retomber, si j'étais
abandonné par mes amis aussi impitoyable-
ment que par la fortune ; enfin , j'attendris
tellement le bon Tiberge, que je le vis aussi
affligé par la compassion que je l'étais par le
sentiment de mes peines.
Il ne se lassait point de m'embrasser et de
m'exhorter à prendre du courage et de la
consolation ; mais, comme il supposait tou-
jours qu'il fallait me séparer de Manon, je
lui fis entendre nettement que c'était cette
séparation même que je regardais comme la
plus grande de mes infortunes ; et que j'étais
disposé à souffrir, non seulement le dernier
excès de la misère, mais la mort la plus
74 MANON LESCAUT
cruelle, avant que de recevoir un remède
plus insupportable que tous mes maux en-
semble .
Expliquez-vous donc, me dit- il : quelle es-
pèce de secours suis-je capable de vous don-
ner, si vous vous révoltez contre toutes mes
propositions ? Je n'osais lui déclarer que c'é-
tait de sa bourse que j'avais besoin. Il le
comprit pourtant, à la fin, et , m'ayant con-
fessé qu'il croyait m'entendre, il demeura
quelque temps suspendu , avec l'air d'une
personne qui balance . Ne croyez pas, reprit-il
bientôt, que ma rêverie vienne d'un refroi-
dissement de zèle et d'amitié . Mais à quelle
alternative me réduisez-vous, s'il faut que je
vous refuse le seul secours que vous voulez
accepter, ou que je blesse mon devoir en
vous l'accordant ? car n'est ce pas prendre
part à votre désordre que de vous y faire
persévérer ?
Cependant, continua-t-il après avoir réflé-
chi un moment, je m'imagine que c'est peut-
être l'état violent où l'indigence vous jette,
qui ne vous laisse pas assez de liberté pour
choisir le meilleur parti ; il faut un esprit
tranquille, pour goûter la sagesse et la vé-
rité . Je trouverai le moyen de vous faire
avoir quelque argent. Permettez- moi, mon
cher chevalier, ajouta-t-il en m'embrassant ,
MANON LESCAUT 75
d'y mettre seulement une condition : c'est
que vous m'apprendrez le lieu de votre de-
meure, et que vous souffrirez que je fasse du
moins mes efforts pour vous ramener à la
vertu que je sais que vous aimez, et dont il
n'y a que la violence de vos passions qui
vous écarte.
Je lui accordai sincèrement tout ce qu'il
souhaitait, et je le priai de plaindre ia mali-
gnité de mon sort, qui me faisait profiter si
mal des conseils d'un ami si vertueux . Il me
mena aussitôt chez un banquier de sa con-
naissance, qui m'avança cent pistoles sur son
billet, car il n'était rien moins qu'en argent
comptant. J'ai déjà dit qu'il n'était pas riche .
Son bénéfice valait mille écus ; mais, comme
c'était la première année qu'il le possédait, il
n'avait encore rien touché du revenu : c'é-
tait sur les fruits futurs qu'il me faisait cette
avance.
Je sentis tout le prix de sa générosité . J'en
fus touché jusqu'au point de déplorer l'aveu-
glement d'un amour fatal qui me faisait
violer tous les devoirs . La vertu eut assez
de force, pendant quelques moments , pour
s'élever dans mon cœur contre ma passion,
et j'aperçus du moins, dans cet instant de
lumière, la honte et l'indignité de mes
chaînes. Mais ce combat fut léger et dura
76 MANON LESCAUT
peu . La vue de Manon m'aurait fait préci-
piter du ciel, et je m'étonnai, en me retrou-
vant près d'elle, que j'eusse pu traiter un
moment de honteuse une tendresse si juste
pour un objet si charmant .
Manon était une créature d'un caractère
extraordinaire . Jamais fille n'eut moins d'at-
tachement qu'elle pour l'argent ; mais elle ne
pouvait être tranquille un moment avec la
crainte d'en manquer. C'était du plaisir et
des passe-temps qu'il lui fallait. Elle n'eût
jamais voulu toucher un sou , si l'on pouvait
se divertir sans qu'il en coûte . Elle ne s'in-
formait pas même quel était le fond de nos
richesses, pourvu qu'elle pût passer agréable-
ment la journée ; de sorte que n'étant ni
excessivement livrée au jeu, ni capable
d'être éblouie par le faste des grandes dé-
penses, rien n'était plus facile que de la sa-
tisfaire en lui faisant naître, tous les jours,
des amusements de son goût. Mais c'était
une chose si nécessaire, pour elle, d'être
ainsi occupée par le plaisir, qu'il n'y avait
pas le moindre fond à faire, sans cela, sur
son humeur et sur ses inclinations. Quoi-
qu'elle m'aimât tendrement, et que je fusse
le seul, comme elle en convenait volontiers ,
qui pût lui faire goûter parfaitement les dou-
ceurs de l'amour, j'étais presque certain que
MANON LESCAUT 77
sa tendresse ne tiendrait point contre de
certaines craintes. Elle m'aurait préféré à
toute la terre avec une fortune médiocre ;
mais je ne doutais nullement qu'elle ne m'a-
bandonnât pour quelque nouveau B..., lors-
qu'il ne me resterait que de la constance et
de la fidélité à lui offrir.
Je résolus donc de régler si bien ma dé-
pense particulière , que je fusse toujours en
état de fournir aux siennes, et de me priver
plutôt de mille choses nécessaires que de la
borner, même pour le superflu. Le carrosse
m'effrayait plus que tout le reste, car il n'y
avait point d'apparence de pouvoir entre-
tenir des chevaux et un cocher.
Je découvris ma peine à M. Lescaut . Je
ne lui avais point caché que j'eusse reçu cent
pistoles d'un ami . Il me répéta que si je
voulais tenter le hasard du jeu, il ne déses-
pérait point qu'en sacrifiant de bonne grâce
une centaine de francs, pour traiter ses asso-
ciés, je ne pusse être admis , à sa recomman-
dation, dans la ligue de l'industrie . Quelque
répugnance que j'eusse à tromper, je me lais-
sai entraîner par une cruelle nécessité.
M. Lescaut me présenta, le soir même ,
comme un de ses parents. 11 ajouta que j'é-
tais d'autant mieux disposé à réussir, que
j'avais besoin des plus grandes faveurs de la
78 MANON LESCAUT
fortune. Cependant, pour faire connaître que
ma misère n'était pas celle d'un homme de
néant, il leur dit que j'étais dans le dessein
de leur donner à souper. L'offre fut acceptée.
Je les traitai magnifiquement. On s'entre-
tint longtemps de la gentillesse de ma figure
et de mes heureuses dispositions. On préten-
dit qu'il y avait beaucoup à espérer de moi ,
parce qu'ayant quelque chose dans la physio-
nomie qui sentait l'honnête homme, personne
ne se défierait de mes artifices. Enfin , on ren-
dit grâces à M. Lescaut d'avoir procuré à
l'ordre un novice de mon mérite, et l'on
chargea l'un des chevaliers de me donner,
pendant quelques jours, les instructions né-
cessaires.
Le principal théâtre de mes exploits devait
être l'hôtel de Transylvanie, où il y avait une
table de pharaon dans une salle , et divers
autres jeux de cartes et de dés dans la galerie .
Cette académie se tenait au profit de M. le
prince de R..., qui demeurait alors à Clagny,
et la plupart de ses officiers étaient de notre
société. Le dirai-je à ma honte ? je profitai en
peu de temps des leçons de mon maître. J'ac-
quis surtout beaucoup d'habileté à faire une
volte-face, à filer la carte ; et, m'aidant fort
bien d'une longue paire de manchettes, j'es-
camotais assez légèrement pour tromper les
MANON LESCAUT 79
yeux les plus habiles, et ruiner sans affecta-
tion quantité d'honnêtes joueurs. Cette
adresse extraordinaire hâta si fort les progrès
de ma fortune que je me trouvai en peu de
semaines des sommes considérables , outre
celles que je partageais de bonne foi avec
mes associés .
Je ne craignis plus alors de découvrir à
Manon notre perte de Chaillot ; et , pour la
consoler en lui apprenant cette fâcheuse nou-
velle, je louai une maison garnie où nous
nous établîmes avec un air d'opulence et de
sécurité .
Tiberge n'avait pas manqué, pendant ce
temps-là, de me rendre de fréquentes visites.
Sa morale ne finissait point. Il recommençait
sans cesse à me représenter le tort que je
faisais à ma conscience, à mon honneur et à
ma fortune. Je recevais ses avis avec amitié ;
et quoique je n'eusse pas la moindre dispo-
sition à les suivre, je lui savais bon gré de
son zèle, parce que j'en connaissais la source .
Quelquefois je le raillais agréablement en
présence de Manon ; et je l'exhortais à n'être
pas plus scrupuleux qu'un grand nombre d'é-
vêques et d'autres prêtres, qui savent accor-
der fort bien une maîtresse avec un bénéfice.
Voyez, lui disais-je en lui montrant les yeux
de la mienne, et dites-moi s'il y a des fautes
80 MANON LESCAUT
qui ne soient pas justifiées par une si belle
cause. 11 prenait patience. 11 la poussa même
assez loin : mais lorsqu'il vit que mes richesses
augmentaient , et que non seulement je
lui avais restitué ses cent pistoles, mais
qu'ayant loué une nouvelle maison et doublé
ma dépense, j'allais me replonger plus que
jamais dans les plaisirs, il changea entière-
ment de ton et de manières. Il se plaignit de
mon endurcissement ; il me menaça des chá-
timents du ciel, et il me prédit une partie
des malheurs qui ne tardèrent guère à m'ar-
river .
Il est impossible, me dit-il, que les ri-
chesses qui servent à l'entretien de vos désor-
dres soient venues par des voies légitimes .
Vous les avez acquises injustement ; elles vous
seront ravies de même. La plus terrible puni-
tion de Dieu serait de vous en laisser jouir
tranquillement. Tous mes conseils, ajouta-t-il,
vous ont été inutiles ; je ne prévois que trop
qu'ils vous seront bientôt importuns . Adieu,
ingrat et faible ami . Puissent vos criminels
plaisirs s'évanouir comme une ombre ! Puisse
votre fortune et votre argent périr sans res-
source ; et vous, rester seul et nu, pour sentir
la vanité des biens qui vous ont follement
enivré ! C'est alors que vous me trouverez dis-
posé à vous aimer et à vous servir ; mais je
MANON LESCAUT 81
romps aujourd'hui tout commerce avec vous,
et je déteste la vie que vous menez .
Ce fut dans ma chambre, aux yeux de
Manon, qu'il me fit cette harangue aposto-
lique. Il se leva pour se retirer. Je voulus le
retenir, mais je fus arrêté par Manon , qui me
dit que c'était un fou qu'il fallait laisser
sortir .
Son discours ne laissa pas de faire quelque
impression sur moi . Je remarque ainsi les
diverses occasions où mon cœur sentit un
retour vers le bien , parce que c'est à ce sou-
venir que j'ai dû ensuite une partie de ma
force dans les plus malheureuses circonstances
de ma vie.
Les carasses de Manon dissipèrent en un
moment le chagrin que cette scène m'avait
causé. Nous continuâmes de mener une vie
toute composée de plaisir et d'amour. L'aug-
mentation de nos richesses redoubla notre
affection . Vénus et la Fortune n'avaient point
d'esclaves plus heureux . Dieux ! pourquoi
nommer le monde un lieu de misères, puis-
qu'on y peut goûter de si charmantes délices !
Mais, hélas ! leur faible est de passer trop
vite.
Quelle autre félicité voudrait- on se pro-
poser si elles étaient de nature à durer tou-
jours ? Les nôtres eurent le sort commun,
$2 MANON LESCAUT
c'est-à-dire de durer peu et d'être suivies par
des regrets amers .
J'avais fait au jeu des gains si considé-
rables que je pensais placer une partie de
mon argent. Mes domestiques n'ignoraient
pas mes succès ; surtout mon valet de chambre
et la suivante de Manon, devant lesquels nous
nous entretenions souvent sans défiance. Cette
fille était jolie. Mon valet en était amoureux .
Ils avaient affaire à des maîtres jeunes et fa-
ciles qu'ils imaginèrent pouvoir tromper aisé-
ment. Ils en conçurent le dessein et l'exécu-
tèrent si malheureusement pour nous, qu'ils
nous mirent dans un état dont il ne nous a
jamais été possible de nous relever.
M. Lescaut nous ayant un jour donné à
souper, il était environ minuit lorsque nous
retournâmes au logis . J'appelai mon valet , et
Manon sa femme de chambre ; ni l'un ni
l'autre ne parurent . On nous dit qu'ils n'a-
vaient point été vus dans la maison depuis
huit heures, et qu'ils étaient sortis après avoir
fait transporter quelques caisses , suivant les
ordres qu'ils disaient avoir reçus de moi . Je
pressentis une partie de la vérité ; mais je ne
formai point de soupçons qui ne fussent sur-
passés par ce que j'aperçus en entrant dans
ma chambre. La serrure de mon cabinet avait
été forcée, et mon argent enlevé avec tous
Les archers ont la barbarie de me repousser bruta-
lement lorsque je fais un pas vers elle.
MANON LESCAUT 85
mes habits . Dans le temps que je réfléchis-
sais seul sur cet accident, Manon vint, tout
effrayée , m'apprendre qu'on avait fait le
même ravage dans son appartement.
Le coup me parut si cruel, qu'il n'y eut
qu'un effort extraordinaire de raison qui
m'empêcha de me livrer aux cris et aux
pleurs. La crainte de communiquer mon dé-
sespoir à Manon me fit affecter de prendre
un visage tranquille. Je lui dis en badinant
que je me vengerais sur quelque dupe, à
l'hôtel de Transylvanie. Cependant elle me
sembla si sensible à notre malheur, que sa
tristesse eut bien plus de force pour m'affliger,
que ma joie feinte n'en avait eu pour l'empê-
cher d'être trop abattue. Nous sommes per-
dus, me dit-elle, les larmes aux yeux. Je
m'efforçai en vain de la consoler par mes ca-
resses. Mes propres pleurs trahissaient mon
désespoir et ma consternation . En effet, nous
étions ruinés si absolument, qu'il ne nous
restait pas une chemise.
Je pris le parti d'envoyer chercher sur-le-
champ M. Lescaut . Il me conseilla d'aller à
l'heure même chez M. le lieutenant de police
et M. le grand prévôt de Paris. J'y allai ;
mais ce fut pour mon plus grand malheur ;
car, outre que cette démarche, et celles que
je fis faire à ces deux officiers de justice, ne
86 MANON LESCAUT
produisirent rien, je donnai le temps à Les-
caut d'entretenir sa sœur, et de lui inspirer
pendant mon absence une horrible résolution .
Il lui parla de M. de G... M ..., vieux volup-
tueux qui payait prodigalement ses plaisirs,
et il lui fit envisager tant d'avantages à se
mettre à sa solde , que , troublée comme elle
était par notre disgrâce , elle entra dans tout
ce qu'il entreprit de lui persuader. Cet hono-
rable marché fut conclu avant mon retour, et
l'exécution remise au lendemain, après que
Lescaut aurait prévenu M. de G ... M...
Je le trouvai qui m'attendait au logis ; mais
Manon s'était couchée dans son appartement ,
et elle avait donné ordre à son laquais de
me dire qu'ayant besoin d'un peu de repos ,
elle me priait de la laisser seule pendant cette
nuit. Lescaut me quitta après m'avoir offert
quelques pistoles, que j'acceptai .
Il était près de quatre heures lorsque je me
mis au lit ; et m'y étant encore occupé long-
temps des moyens de rétablir ma fortune, je
m'endormis si tard que je ne pus me réveiller
que vers onze heures ou midi . Je me levai
promptement pour aller m'informer de la
santé de Manon : on me dit qu'elle était
sortie une heure auparavant avec son frère,
qui l'était venu prendre dans un carrosse de
louage. Quoiqu'une telle partie, faite avec
MANON LESCAUT 87
Lescaut, me parût mystérieuse, je me fis vio-
lence pour suspendre mes soupçons . Je laissai
couler quelques heures, que je passai à lire .
Enfin, n'étant plus le maître de mon inquié-
tude, je me promenai à grands pas dans nos
appartements. J'aperçus dans celui de Manon
une lettre cachetée qui était sur la table .
L'adresse était à moi, et l'écriture de sa main .
Je l'ouvris avec un frisson mortel : elle était
dans ces termes :
<< Je te jure, mon cher chevalier, que tu es
» l'idole de mon cœur, et qu'il n'y a que toi
>> au monde que je puisse aimer de la façon
» dont je t'aime ; mais ne vois -tu pas, ma
» pauvre chère âme, que dans l'état où nous
» sommes réduits, c'est une sotte vertu que
» la fidélité ? Crois-tu qu'on puisse être bien
» tendre lorsqu'on manque de pain ? La faim
» me causerait quelque méprise fatale ; je
>> rendrais quelque jour le dernier soupir en
» croyant en pousser un d'amour. Je t'adore,
» compte là-dessus ; mais laisse-moi, pour
» quelque temps, le ménagement de notre
» fortune. Malheur à qui va tomber dans
» mes filets ; je travaille pour rendre mon
» chevalier riche et heureux . Mon frère t'ap-
» prendra des nouvelles de ta Manon ; il te
» dira qu'elle a pleuré de la nécessité de te
» quitter. >>
88 MANON LESCAUT
Je demeurai, après cette lecture, dans un
état qui me serait difficile à décrire ; car
j'ignore encore aujourd'hui par quelle espèce
de sentiment je fus alors agité. Ce fut une de
ces situations uniques auxquelles on n'a rien
éprouvé qui soit semblable : on ne saurait les
expliquer aux autres, parce qu'ils n'en ont
pas l'idée ; et l'on a peine à se les bien dé-
mêler à soi-même, parce qu'étant seules de
leur espèce, cela ne se lie à rien dans la mé-
moire, et ne peut même être rapproché d'aucun
sentiment connu. Cependant, de quelque na-
ture que fussent les miens, il est certain qu'il
devait y entrer de la douleur, du dépit, de la
jalousie et de la honte. Heureux s'il n'y fût
pas entré encore plus d'amour.
Elle m'aime, je le veux croire ; mais ne
faudrait-il pas, m'écriai-je, qu'elle fût un
monstre pour me haïr? Quels droits eut- on
jamais sur un cœur que je n'aie sur le sien ?
Que me reste-t-il à faire pour elle après tout
ce que je lui ai sacrifié ? Cependant elle
m'abandonne ! et l'ingrate se croit à couvert
de mes reproches en disant qu'elle ne cesse
pas de m'aimer! Elle appréhende la faim !
Dieu d'amour ! quelle grossièreté de senti-
ments, et que c'est répondre mal à ma dél-
catesse ! Je ne l'ai pas appréhendée, moi qui
m'y expose si volontiers pour elle en renon-
MANON LESCAUT 89
çant à ma fortune et aux douceurs de la
maison de mon père ; moi qui me suis retran-
ché jusqu'au nécessaire pour satisfaire ses
petites humeurs et ses caprices. Elle m'adore,
dit-elle. Si tu m'adorais, ingrate, je sais bien
de qui tu aurais pris des conseils ; tu ne m'au-
rais pas quitté, du moins sans me dire adieu.
C'est à moi qu'il faut demander quelles peines
cruelles on sent de se séparer de ce qu'on
adore. Il faudrait avoir perdu l'esprit pour s'y
exposer volontairement.
Mes plaintes furent interrompues par une
visite à laquelle je ne m'attendais pas. Ce fut
celle de Lescaut. Bourreau ! lui dis-je, en
mettant l'épée à la main, où est Manon ?
qu'en as-tu fait ? Ce mouvement l'effraya. Il
me répondit que si c'était ainsi que je le rece-
vais lorsqu'il venait me rendre compte du
service le plus considérable qu'il eût pu me
rendre, il allait se retirer et ne remettrait
jamais les pieds chez moi. Je courus à la
porte de la chambre que je fermai soigneu-
sement. Ne t'imagine pas, lui dis-je en me
tournant vers lui, que tu puisses me prendre
encore une fois pour dupe et me tromper par
des fables. Il faut défendre ta vie, ou me faire
retrouver Manon . Là ! que vous êtes vif !
repartit-il ; c'est l'unique sujet qui m'amène.
Je viens vous annoncer un bonheur auquel
90 MANON LESCAUT
vous ne pensez pas et pour lequel vous recon-
naîtrez peut-être que vous m'avez quelque
obligation. Je voulus être éclairci sur-le-champ.
Il me raconta que Manon, ne pouvant sou-
tenir la crainte de la misère, et surtout l'idée
d'être obligée tout d'un coup à la réforme de
notre équipage, l'avait prié de lui procurer la
'connaissance de M. de G ... M..., qui passait
pour un homme généreux. Il n'eut garde de
me dire que le conseil était venu de lui, ni
qu'il eût préparé les voies avant que de l'y
conduire. Je l'y ai menée ce matin, conti-
nua-t- il , et cet honnête homme a été si
charmé de son mérite, qu'il l'a invitée d'abord
à lui tenir compagnie à sa maison de cam-
pagne, où il est allé passer quelques jours .
Moi, ajouta Lescaut, qui ai pénétré tout d'un
coup de quel avantage cela pouvait être pour
vous, je lui ai fait entendre adroitement que
Manon avait essuyé des pertes considérables ;
et j'ai tellement piqué sa générosité qu'il a
commencé par lui faire un présent de deux
cents pistoles. Je lui ai dit que cela était hon-
nête pour le présent ; mais que l'avenir amè-
nerait à ma sœur de grands besoins ; qu'elle
s'était chargée d'ailleurs du soin d'un jeune
frère qui nous était resté sur les bras après
la mort de nos père et mère, et que s'il la
croyait digne de son estime, il ne la laisserait
MANON LESCAUT SI
pas souffrir dans ce pauvre enfant, qu'elle
regardait comme la moitié d'elle-même . Ce
récit n'a pas manqué de l'attendrir. Il s'est
engagé à louer une maison commode pour
vous et pour Manon ; car c'est vous-même qui
êtes ce pauvre petit orphelin. Il a promis de
vous meubler proprement et de vous fournir
tous les mois quatre cents bonnes livres, qui
en feront, si je compte bien, quatre mille huit
cents à la fin de chaque année. Il a laissé
ordre à son intendant, avant que de partir
pour sa campagne, de chercher une maison
et de la tenir prête pour son retour. Vous re-
verrez alors Manon, qui m'a chargé de vous
embrasser mille fois pour elle et de vous as-
surer qu'elle vous aime plus que jamais.
Je m'assis en rêvant à cette bizarre dispo-
sition de mon sort. Je me trouvai dans un
partage de sentiments, et par conséquent
dans une incertitude si difficile à terminer,
que je demeurai longtemps sans répondre à
quantité de questions que Lescaut me faisait
l'une sur l'autre. Ce fut dans ce moment que
l'honneur et la vertu me firent sentir encore
les pointes du remords, et que je jetai les
yeux en soupirant, vers Amiens, vers la mai-
son de mon père, vers Saint - Sulpice et vers
tous les lieux où j'avais vécu dans l'innocence.
Par quel immense espace n'étais-je pas séparé
222
MANON
LESCAUT
92
de cet heureux état ! Je ne le voyais plus que
de loin, comme une ombre, qui attirait encore
mes regrets et mes désirs, mais trop faible
pour exciter mes efforts. Par quelle fatalité,
disais-je, suis-je devenu si criminel ! L'amour
est une passion innocente ; comment s'est-il
changé pour moi en une source de misères et
de désordres ? Qui m'empêchait de vivre tran-
quille et vertueux avec Manon ? Pourquoi ne
l'épousais-je point, avant que d'obtenir rien
de son amour ? Mon père, qui m'aimait si
tendrement, n'y aurait- il pas consenti, si je
l'en eusse pressé avec des instances légitimes ?
Ah ! mon père l'aurait chérie lui- même comme
une fille charmante, trop digne d'être la
femme de son fils ; je serais heureux avec
l'amour de Manon, avec l'affection de mon
père, avec l'estime des honnêtes gens, avec
les biens de la fortune, et la tranquillité de
la vertu. Revers funeste ! Quel est l'infâme
personnage qu'on vient ici me proposer ?
Quoi! j'irai partager... Mais y a-t-il à ba-
lancer, si c'est Manon qui l'a réglé, et si je la
perds sans cette complaisance ? Monsieur
Lescaut, m'écriai-je , en fermant les yeux
comme pour écarter de si chagrinantes ré-
flexions, si vous avez eu dessein de me servir,
je vous rends grâces. Vous auriez pu prendre
une voix plus honnête ; mais c'est une chose
MANON LESCAUT 93
finie, n'est-ce pas ? ne pensons donc plus qu'à
profiter de vos soins, et à remplir votre pro-
messe .
Lescaut, à qui ma colère , suivie d'un fort
long silence, avait causé de l'embarras, fut
ravi de me voir prendre un parti tout diffé-
rent de celui qu'il avait appréhendé sans
doute ; il n'était rien moins que brave, et
j'en eus de meilleures preuves dans la suite.
Oui, oui, se hâta-t- il de me répondre, c'est
un fort bon service que je vous ai rendu, et
vous verrez que nous en tirerons plus d'avan-
tages que vous ne vous y attendez. Nous con-
certâmes de quelle manière nous pourrions
prévenir les défiances que M. de G... M...
pouvait concevoir de notre fraternité en me
voyant plus grand, et un peu plus âgé peut-
être qu'il ne se l'imaginait. Nous ne trou-
vâmes point d'autre moyen que de prendre
devant lui un air simple et provincial, de lui
faire croire que j'étais dans le dessein d'en-
trer dans l'état ecclésiastique , et que j'allais
pour cela tous les jours au collège. Nous ré-
solûmes aussi que je me mettrais fort mal la
première fois que je serais admis à l'honneur
de le saluer.
Il revint à la ville trois ou quatre jours
après. Il conduisit lui-même Manon dans la
maison que son intendant avait eu soin de
94 MANON LESCAUT
préparer. Elle fit avertir Lescaut de son re-
tour ; et celui-ci m'en ayant donné avis, nous
nous rendîmes tous deux chez elle. Le vieil
amant en était déjà sorti .
Malgré la résignation avec laquelle je
m'étais soumis à ses volontés , je ne pus ré-
primer le murmure de mon cœur en la re-
voyant . Je lui parus triste et languissant .
La joie de la retrouver ne l'emportait pas
tout à fait sur le chagrin de son infidélité .
Elle, au contraire, paraissait transportée du
plaisir de me revoir. Elle me fit des repro.
ches de ma froideur . Je ne pus m'empêcher
de laisser échapper les noms de perfide et
d'infidèle que j'accompagnai d'autant de
soupirs .
Elle me railla d'abord de ma simplicité ;
mais lorsqu'elle vit mes regards s'attacher
toujours tristement sur elle, et la peine que
j'avais à digérer un changement si contraire
à mon humeur et mes désirs, elle passa
seule dans son cabinet. Je la suivis un mo-
ment après . Je l'y trouvai tout en pleurs. Je
lui demandais ce qui les causait . Il t'est bien
aisé de le voir, me dit- elle ; comment veux-tu
que je vive si ma vue n'est plus propre qu'à
te causer un air sombre et chagrin ? Tu ne
m'as pas fait une seule caresse depuis une
heure que tu es ici , et tu as reçu les mienne
MANON LESCAUT 95
avec la majesté du grand Turc au sérail .
Écoutez, Manon, lui répondis-je en l'em-
brassant, je ne puis vous cacher que j'ai le
cœur mortellement affligé. Je ne parle point
à présent des alarmes où votre fuite imprévue
m'a jeté, ni de la cruauté que vous avez eue
de m'abandonner sans un mot de conso-
lation , après avoir passé la nuit dans un
autre lit que moi. Le charme de votre pré-
sence m'en ferait bien oublier davantage.
Mais croyez-vous que je puisse penser sans
soupir et même sans verser des larmes, con-
tinuai-je en en versant quelques-unes , à la
triste et malheureuse vie que vous voulez
que je mène dans cette maison ! Laissons ma
naissance et mon honneur à part ; ce ne sont
plus des raisons si faibles qui doivent entrer
en concurrence avec un amour tel que le
mien ; mais cet amour même, ne vous ima-
ginez-vous pas qu'il gémit de se voir si mal
récompensé, ou plutôt traité si cruellement
par une ingrate et dure maîtresse ?...
Elle m'interrompit : Tenez, dit- elle, mon
chevalier, il est inutile de me tourmenter par
des reproches qui me percent le cœur lors-
qu'ils viennent de vous . Je vois ce qui vous
blesse. J'avais espéré que vous consentiriez
au projet que j'avais fait pour rétablir un
peu notre fortune, et c'était pour ménager
96 MANON LESCAUT
votre délicatesse que j'avais commencé à
l'exécuter sans votre participation ; mais j'y
renonce puisque vous ne l'approuvez pas.
Elle ajouta qu'elle ne me demandait qu'un
peu de complaisance pour le reste du jour ;
qu'elle avait déjà reçu deux cents pistoles de
son vieil amant, et qu'il lui avait promis de
lui apporter le soir un beau collier de perles
avec d'autres bijoux, et par- dessus cela la
moitié de la pension annuelle qu'il lui avait
promise. Laissez-moi seulement le temps,
me dit-elle, de recevoir ses présents ; je vous
jure qu'il ne pourra se vanter des avantages
que je lui ai donnés sur moi , car je l'ai remis
jusqu'à présent à la ville. Il est vrai qu'il
m'a baisé plus d'un million de fois les mains ;
il est juste qu'il paie ce plaisir et ce ne sera
point trop que cinq ou six mille francs en
proportionnant le prix à ses richesses et à
son âge.
Sa résolution me fut beaucoup plus agréable
que l'espérance des cinq mille livres . J'eus
lieu de reconnaître que mon cœur n'avait
point encore perdu tout sentiment d'honneur ,
puisqu'il était si satisfait d'échapper à l'in-
famie. Mais j'étais né pour les courtes joies
et les longues douleurs. La fortune ne me
délivra d'un précipice que pour me faire
tomber dans un autre. Lorsque j'eus marqué
MANON LESCAUT 97
à Manon par mille caresses combien je me
croyais heureux de son changement, je lui
dis qu'il fallait en instruire M. Lescaut, afin
que nos mesures se prissent de concert. Il
en murmura d'abord ; mais les quatre ou
cinq mille livres d'argent comptant le firent
entrer gaiement dans nos vues. Il fut donc
réglé que nous nous trouverions tous à sou-
per avec M. de G... M..., et cela pour deux
raisons : l'une pour nous donner le plaisir
d'une scène agréable, en me faisant passer
pour un écolier, frère de Manon ; l'autre
pour empêcher ce vieux libertin de s'éman-
ciper trop avec ma maîtresse par le droit
qu'il croirait s'être acquis en payant si libé-
ralement d'avance. Nous devions nous re-
tirer, Lescaut et moi, lorsqu'il monterait à la
chambre, où il comptait de passer la nuit ; et
Manon, au lieu de le suivre, nous promit de
sortir, et de la venir passer avec moi. Les-
caut se chargea du soin d'avoir exactement
un carrosse à la porte .
L'heure du souper étant venue, M. de
G... M... ne se fit pas attendre longtemps.
Lescaut était avec sa sœur dans la salle . Le
premier compliment du vieillard fut d'offrir
à sa belle un collier, des bracelets et des pen-
dants de perles, qui valaient au moins mille
écus. Il lui compta ensuite, en beaux louis
98 MANON LESCAUT
d'or, la somme de deux mille quatre cents
livres qui faisaient la moitié de la pension.
Il assaisonna son présent de quantité de dou-
ceurs dans le goût de la vieille cour . Manon
ne put lui refuser quelques baisers ; c'était
autant de droits qu'elle acquérait sur l'argent
qu'il lui mettait entre les mains . J'étais à la
porte, où je prêtais l'oreille en attendant que
Lescaut m'avertît d'entrer.
11 vint me prendre par la main, lorsque
Manon eut serré l'argent et les bijoux ; et,
me conduisant vers M. de G... M..., il m'or-
donna de lui faire la révérence . J'en fis deux
ou trois des plus profondes. Excusez, mon-
sieur, lui dit Lescaut, c'est un enfant fort
neuf. Il est bien éloigné, comme vous voyez,
d'avoir les airs de Paris ; mais nous espérons
qu'un peu d'usage le façonnera . Vous aurez
l'honneur de voir ici souvent monsieur,
ajouta-t-il en se tournant vers moi ; faites
bien votre profit d'un si bon modèle .
Le vieil amant parut prendre plaisir à me
voir. Il me donna deux ou trois petits coups
sur la joue, en me disant que j'étais un joli
garçon, mais qu'il me fallait être sur mes
gardes à Paris, où les jeunes gens se laissent
aller facilement à la débauche . Lescaut l'as-
sura que j'étais naturellement si sage que je
ne parlais que de me faire prêtre, et que
MANON LESCAUT 99
tout mon plaisir était à faire de petites cha-
pelles. Je lui trouve l'air de Manon, reprit le
vieillard en me haussant le menton avec la
main. Je répondis d'un air niais : Monsieur,
c'est que nos deux chairs se touchent de bien
proche ; aussi j'aime ma sœur, comme une
autre moi-même. L'entendez-vous ? dit-il à
Lescaut ? il a de l'esprit. C'est dommage
que cet enfant-là n'ait pas un peu plus de
monde. Oh ! monsieur, repris-je ; j'en ai vu
repris-je ; j'en ai vu beaucoup chez nous dans
les églises, et je crois bien que j'en trouverai
à Paris de plus sots que moi. Voyez, ajouta-
t-il, cela est admirable pour un enfant de
province .
Toute notre conversation fut à peu près du
même goût pendant le souper. Manon, qui
était badine, fut plusieurs fois sur le point de
gâter tout par ses éclats de rire. Je trouvai
l'occasion, en soupant, de lui raconter sa
propre histoire, et le mauvais sort qui le me-
naçait. Lescaut et Manon tremblaient pen-
dant mon récit, surtout lorsque je faisais son
portrait au naturel ; mais l'amour- propre
l'empêcha de s'y reconnaître , et je l'achevai
si adroitement qu'il fut le premier à le trouver
fort risible. Vous verrez que ce n'est pas sans
raison que je me suis étendu sur cette ridi-
cule scène .
8
100 MANON LESCAUT
Enfin , l'heure du sommeil étant arrivée , il
parla d'amour et d'impatience. Nous nous
retirâmes, Lescaut et moi. On la conduisit à
sa chambre ; et Manon étant sortie sous pré-
texte d'un besoin , nous vint joindre à la porte.
Le carrosse qui nous attendait trois ou quatre
maisons plus bas, s'avança pour nous rece-
voir. Nous nous éloignâmes en un instant du
quartier.
Quoiqu'à mes propres yeux, cette action
fût une véritable friponnerie, ce n'était pas la
plus injuste que je crusse avoir à me re-
procher. J'avais plus de scrupule sur l'argent
que j'avais acquis au jeu . Cependant nous
profitâmes aussi peu de l'un que de l'autre,
et le ciel permit que la plus légère de ces
injustices fut la plus rigoureusement punie.
M. de G ... M ... ne tarda pas longtemps à
s'apercevoir qu'il était dupé . Je ne sais s'il fit,
dès le soir même, quelques démarches pour
nous découvrir ; mais il eut assez de crédit
pour n'en pas faire longtemps d'inutiles, et
nous assez d'impudence pour compter trop
sur la grandeur de Paris, et sur l'éloignement
qu'il y avait de notre quartier au sien. Non
seulement il fut informé de notre demeure ,
et de nos affaires présentes, mais il apprit
aussi qui j'étais, la vie que j'avais menée à
Paris, l'ancienne liaison de Manon avec B...,
MANON LESCAUT 101
la tromperie qu'elle lui avait faite ; en un
mot, toutes les parties scandaleuses de notre
histoire. Il prit là -dessus la résolution de
nous faire arrêter, et de nous traiter moins
comme des criminels, que comme des fieffés
libertins. Nous étions encore au lit , lorsqu'un
exempt de police entra dans notre chambre,
avec une demi-douzaine de gardes. Ils se sai-
sirent d'abord de notre argent, ou plutôt de
celui de M. de G... M... ; et nous ayant fait
lever brusquement , ils nous conduisirent à la
porte, où nous trouvâmes deux carrosses,
dans l'un desquels la pauvre Manon fut en-
levée sans explication, et moi traîné dans
l'autre à Saint-Lazare.
11 faut avoir éprouvé de tels revers pour
juger du désespoir qu'ils peuvent causer. Nos
gardes eurent la dureté de ne me pas per-
mettre d'embrasser Manon, ni de lui dire une
parole. J'ignorai longtemps ce qu'elle était
devenue. Ce fut sans doute un bonheur pour
moi de ne pas l'avoir su d'abord ; car une
catastrophe si terrible m'aurait fait perdre le
sens, et peut-être la vie.
Ma malheureuse maîtresse fut donc en-
levée, à mes yeux, et menée dans une retraite
que j'ai horreur de nommer. Quel sort pour
une créature toute charmante , qui eût occupé
le premier trône du monde, si tous les
102 MANON LESCAUT
hommes eussent eu mes yeux et mon cœur !
On ne l'y traita pas barbarement, mais elle
fut resserrée dans une étroite prison , seule,
et condamnée à remplir tous les jours une
certaine tâche de travail, comme une condi-
tion nécessaire pour obtenir quelque dégoû-
tante nourriture . Je n'appris ce triste détail
que longtemps après, lorsque j'eus essuyé
moi-même plusieurs mois d'une rude et en-
nuyeuse pénitence.
Mes gardes ne m'ayant point averti non
plus du lieu où ils avaient l'ordre de me con-
'duire, je ne connus mon destin qu'à la porte
de Saint- Lazare. J'aurais préféré la mort,
dans ce moment, à l'état où je me crus près
de tomber. J'avais de terribles idées de cette
maison. Ma frayeur augmenta lorsqu'en en-
trant, les gardes visitèrent une seconde fois
mes poches, pour s'assurer qu'il ne me restait
ni arme, ni moyen de défense .
Le supérieur parut à l'instant ; il était pré-
venu sur mon arrivée. Il me salua avec beau-
coup de douceur. Mon père, lui dis-je, point
d'indignités. Je perdrai mille vies avant que
d'en souffrir une . Non , non , monsieur, me
répondit-il : vous prendrez une conduite
sage, et nous serons contents l'un de l'autre .
Il me pria de monter dans une chambre
haute. Je le suivis sans résistance. Les archers
MANON LESCAUT 103
nous accompagnèrent jusqu'à la porte, et le
supérieur, y étant entré, leur fit signe de se
retirer.
Je suis donc votre prisonnier ! lui dis-je .
Eh bien! mon père, que prétendez-vous faire
de moi ? Il me dit qu'il était charmé de me
voir prendre un ton raisonnable ; que son
devoir serait de travailler à m'inspirer le goût
de la vertu et de la religion , et le mien de
profiter de ses exhortations et de ses con-
seils ; que pour peu que je voulusse répondre
aux attentions qu'il aurait pour moi, je ne
trouverais que du plaisir dans ma solitude .
Ah! du plaisir, repris-je ; vous ne savez pas ,
mon père, l'unique chose qui est capable de
m'en faire goûter ! Je le sais, reprit - il ; mais
j'espère que votre inclination changera. Sa
réponse me fit comprendre qu'il était instruit
de mes aventures et peut-être de mon nom.
Je le priai de m'éclaircir. Il me dit naturel-
lement qu'on l'avait informé de tout.
Cette connaissance fut le plus rude de tous
mes châtiments . Je me mis à verser un ruisseau
de larmes, avec toutes les marques d'un
affreux désespoir. Je ne pouvais me consoler
d'une humiliation, qui allait me rendre la
fable de toutes les personnes de ma connais-
sance, et la honte de ma famille. Je passai
ainsi huit jours dans le plus profond abatte-
104 MANON LESCAUT
ment, sans être capable de rien entendre, ni
de m'occuper d'autre chose que de mon op-
probre. Le souvenir même de Manon n'ajoutait
rien à ma douleur. Il n'y entrait, du moins,
que comme un sentiment qui avait précédé
cette nouvelle peine ; et la passion dominante
de mon âme était la honte et la confusion.
Il y a peu de personnes qui connaissent la
force de ces mouvements particuliers du
cœur. Le commun des hommes n'est sensible
qu'à cinq ou six passions dans le cercle des-
quelles leur vie se passe, et où toutes leurs
agitations se réduisent. Otez-leur l'amour et
la haine, le plaisir et la douleur, l'espérance et
la crainte, ils ne sentent plus rien. Mais les
personnes d'un caractère plus noble, peuvent
être remuées de mille façons différentes ; il
semble qu'elles aient plus de cinq sens , et
qu'elles puissent recevoir des idées et des sen-
sations qui passent les bornes ordinaires de la
nature. Et comme elles ont un sentiment de
cette grandeur qui les élève au-dessus du
vulgaire, il n'y a rien dont elles soient plus
jalouses. De là vient qu'elles souffrent si im-
patiemment le mépris et la risée, et que la
honte est une de leurs plus violentes pas-
sions.
J'avais ce triste avantage à Saint-Lazare .
Ma tristesse parut si excessive au supérieur,
MANON LESCAUT 105
qu'en appréhendant les suites, il crut devoir
me traiter avec beaucoup de douceur et d'in-
dulgence. Il me visitait deux ou trois fois le
jour. Il me prenait souvent avec lui pour
faire un tour de jardin , et son zèle s'épuisait
en exhortations et en avis salutaires. Je les
recevais avec douceur. Je lui marquais même
de la reconnaissance. Il en tirait l'espoir de
ma conversion.
Vous êtes d'un naturel si doux et si ai-
mable, me dit-il un jour, que je ne puis com-
prendre les désordres dont on vous accuse .
Deux choses m'étonnent l'une, comment,
avec de si bonnes qualités, vous avez pu vous
livrer à l'excès du libertinage ; et l'autre , que
j'admire encore plus, comment vous recevez
si volontiers mes conseils et mes instruc-
tions, après avoir vécu plusieurs années dans
l'habitude du désordre . Si c'est repentir, vous
êtes un exemple signalé des miséricordes du
ciel ; si c'est bonté naturelle, vous avez du
moins un excellent fonds de caractère qui
me fait espérer que nous n'aurons pas besoin
de vous retenir ici longtemps, pour vous ra-
mener à une vie honnête et réglée.
Je fus ravi de lui voir cette opinion de
moi. Je résolus de l'augmenter par une con-
duite qui pût le satisfaire entièrement, per-
suadé que c'était le plus sûr moyen d'abréger
106 MANON LESCAUT
ma prison. Je lui demandai des livres. Il fut
surpris que, m'ayant laissé le choix de ceux
que je voulais lire, je me déterminai pour
quelques auteurs sérieux . Je feignis de m'ap-
pliquer à l'étude avec le dernier attachement,
et je lui donnai ainsi, dans toutes les occa-
sions, des preuves d'un changement qu'il dé-
sirait.
Cependant, il n'était qu'extérieur. Je dois
le confesser à ma honte, je jouai à Saint-
Lazare un personnage d'hypocrite. Au lieu
d'étudier, quand j'étais seul, je ne m'occupais
qu'à gémir de ma destinée. Je maudissais
ma prison, et la tyrannie qui m'y retenait.
Je n'eus pas plus tôt quelque relâche du
côté de cet accablement où m'avait jeté la
confusion, que je retombai dans les tour-
ments de l'amour. L'absence de Manon , l'in-
certitude de son sort, la crainte de ne la re-
voir jamais, était l'unique objet de mes tristes
méditations. Je me la figurais dans les bras
de G ... M ... , car c'était la pensée que j'a-
vais eue d'abord ; et, loin de m'imaginer qu'il
lui eût fait le même traitement qu'à moi ,
j'étais persuadé qu'il ne m'avait fait éloigner
que pour la posséder tranquillement.
Je passais ainsi des jours et des nuits dont
la longueur me paraissait éternelle . Je n'a-
vais d'espérance que dans le succès de mon
MANON LESCAUT 107
hypocrisie. J'observais soigneusement le vi-
sage et les discours du supérieur, pour m'as-
surer de ce qu'il pensait de moi , et je me
faisais une étude de lui plaire, comme à l'ar-
bitre de ma destinée. Il me fut aisé de re-
connaître que j'étais parfaitement dans ses
bonnes grâces . Je ne doutai plus qu'il ne fût
disposé à me rendre service.
Je pris un jour la hardiesse de lui deman-
der si c'était de lui que mon élargissement
dépendait. Il me dit qu'il n'en était pas abso-
lument le maître ; mais que sur son témoi-
gnage, il espérait que M. de G ... M ..., à la
sollicitation duquel M. le lieutenant général
de police m'avait fait renfermer, consentirait
à me rendre à la liberté. Puis-je me flatter,
repris-je doucement, que deux mois de prison
que j'ai déjà essuyés lui paraîtront une ex-
piation suffisante ? 11 me promit de lui en
parler si je le souhaitais. Je le priai instam-
ment de me rendre ce bon office.
Il m'apprit, deux jours après, que G ... M...
avait été si touché du bien qu'il avait en-
tendu de moi , que non seulement il parais .
sait être dans le dessein de me laisser voir
le jour, mais qu'il avait marqué beaucoup
d'envie de me connaître plus particulière-
ment, et qu'il se proposait de me rendre une
visite dans, ma prison . Quoique sa présence
108 MANON LESCAUT
ne pût m'être agréable , je la regardai comme
un acheminement prochain à ma liberté.
Il vint effectivement à Saint-Lazare. Je lui
trouvai l'air plus grave et moins sot qu'il ne
l'avait eu dans la maison de Manon. Il me
tint quelques discours de bon sens sur ma
mauvaise conduite . Il ajouta, pour justifier
apparemment ses propres désordres , qu'il
était permis la faiblesse des hommes de se
procurer certains plaisirs que la nature exige,
mais que la friponnerie et les artifices hon-
teux méritaient d'être punis .
Je l'écoutai avec un air de soumission
dont il parut satisfait. Je ne m'offensai pas
même de lui entendre lâcher quelques raille-
ries sur ma fraternité avec Lescaut et Ma-
non, et sur les petites chapelles dont il sup-
posait, me dit-il, que j'avais dû faire un
grand nombre à Saint-Lazare, puisque je
trouvais tant de plaisir à cette pieuse occu-
pation . Mais il lui échappa, malheureuse-
ment pour lui et pour moi-même, de me dire
que Manon en aurait fait aussi , sans doute,
de fort jolies à l'Hôpital . Malgré le frémisse-
ment que le nom d'Hôpital me causa, j'eus
encore le pouvoir de le prier avec douceur de
s'expliquer. Eh ! oui, reprit-il, il y a deux
mois qu'elle apprend la sagesse à l'Hôpital
général, et je souhaite qu'elle en ait tiré
MANON LESCAUT 109
autant de profit que vous à Saint-Lazare.
Quand j'aurais eu une prison éternelle, ou
la mort même présente à mes yeux, je n'au-
rais pas été le maître de mon transport, à
cette affreuse nouvelle . Je me jetai sur lui
avec une si furieuse rage, que j'en perdis la
moitié de mes forces. J'en eus assez, néan-
moins, pour le renverser par terre et pour le
prendre à la gorge. Je l'étranglais , lorsque
le bruit de sa chute et quelques cris aigus ,
que je lui laissais à peine la liberté de
pousser, attirèrent le supérieur et plusieurs
religieux dans ma chambre. On le délivra de
mes mains.
J'avais presque perdu moi-même la force
et la respiration. O Dieu ! m'écriai-je en pous-
sant mille soupirs ; justice du ciel ! faut-il
que je vive un moment, après une telle in-
famie ? Je voulus me jeter encore sur le bar-
bare qui venait de m'assassiner. On m'arrêta .
Mon désespoir, mes cris et mes larmes pas-
saient toute imagination. Je fis des choses si
étonnantes que tous les assistants, qui en
ignoraient la cause, se regardaient les uns
les autres avec autant de frayeur que de sur-
prise .
M. de G... M... rajustait, pendant ce
temps-là, sa perruque et sa cravate ; et, dans
le dépit d'avoir été si maltraité, il ordonnait
ΙΙΟ MANON LESCAUT
au supérieur de me resserrer plus étroite-
ment que jamais , et de me punir par tous les
châtiments qu'on sait être propres Saint-
Lazare. Non, monsieur, lui dit le supérieur,
ce n'est point avec une personne de la nais-
sance de M. le chevalier, que nous en usons
de cette manière. Il est si doux, d'ailleurs, et si
honnête, que j'ai peine à comprendre qu'il se
soit porté à cet excès sans de fortes raisons .
Cette réponse acheva de déconcerter M. de
G ... M ... ; il sortit en disant qu'il saurait
faire plier et le supérieur et moi , et tous ceux
qui oseraient lui résister.
Le supérieur, ayant ordonné à ses reli-
gieux de le conduire, demeura seul avec moi .
Il me conjura de lui apprendre promptement
d'où venait ce désordre . O mon père, lui
dis-je, en continuant de pleurer comme un
enfant , figurez-vous la plus horrible cruauté ,
imaginez-vous la plus détestable de toutes
les barbaries, c'est l'action que l'indigne
G... M... a eu la lâcheté de commettre .
Oh ! il m'a percé le cœur . Je n'en reviendrai
jamais. Je veux vous raconter tout, ajoutai-je
en sanglotant. Vous êtes bon, vous aurez pitié
de moi.
Je lui fis un récit abrégé de la longue et
insurmontable passion que j'avais pour Ma-
on , de la situation florissante de notre for-
MANON LESCAUT I11
tune, avant que nous eussions été dépouillés
par nos propres domestiques, des offres que
G ... M ... avait faites à ma maîtresse, de la
conclusion de leur marché, et de la manière
dont il avait été rompu . Je lui représentai
les choses, à la vérité, du côté le plus favo-
rable pour nous : voilà, continuai - je, de
quelle source est venu le zèle de M. de G ...
M ... pour ma conversion . Il a eu le crédit
de me faire renfermer ici par un pur motif
de vengeance. Je lui pardonne ; mais, mon
père, ce n'est pas tout il a fait enlever
cruellement la plus chère moitié de moi-
même ; il l'a fait mettre honteusement à l'Hô-
pital ; il a eu l'impudence de me l'annoncer
aujourd'hui de sa propre bouche . A l'Hôpital ,
mon père ! O ciel ! ma charmante maîtresse ,
ma chère reine à l'Hôpital, comme la plus
infâme de toutes les créatures ! Où trouve-
rai-je assez de force pour ne pas mourir de
douleur et de honte !
Le bon père, me voyant dans cet excès
d'affliction, entreprit de me consoler. Il me
dit qu'il n'avait jamais compris mon aventure
de la manière dont je la racontais ; qu'il avait
su, à la vérité, que je vivais dans le dé-
sordre ; mais qu'il s'était figuré que ce qui
avait obligé M. de G ... M ... d'y prendre
intérêt, était quelque liaison d'estime et d'a-
112 MANON LESCAUT
mitié avec ma famille ; qu'il ne s'en était ex-
pliqué à lui-même que sur ce pied ; que ce
que je venais de lui apprendre mettrait beau-
coup de changement dans mes affaires, et
qu'il ne doutait point que le récit fidèle qu'il
avait dessein d'en faire à M. le lieutenant
général de police, ne pût contribuer à ma
liberté .
Il me demanda ensuite pourquoi je n'avais
pas encore pensé à donner de mes nouvelles
à ma famille, puisqu'elle n'avait point eu de
part à ma captivité. Je satisfis à cette objection
par quelques raisons prises de la douleur que
j'avais appréhendé de causer à mon père, et
de la honte que j'en aurais ressentie moi-
même. Enfin, il me promit d'aller de ce pas
chez le lieutenant général de police, ne fût-ce ,
ajouta-t-il, que pour prévenir quelque chose
de pis de la part de M. de G ... M... , qui
est sorti de cette maison fort mal satisfait,
et qui est assez considéré pour se faire re-
douter.
J'attendis le retour du père avec toutes les
agitations d'un malheureux qui touche au
moment de sa sentence. C'était pour moi un
supplice inexplicable de me représenter Ma-
non à l'Hôpital. Outre l'infamie de cette de-
meure, j'ignorais de quelle manière elle y
était traitée ; et le souvenir de quelques par-
MANON LESCAUT 113
ticularités, que j'avais entendues de cette
maison d'horreur, renouvelait à tous mo-
ments mes transports. J'étais tellement résolu
de la secourir, à quelque prix et par quelque
moyen que ce pût être, que j'aurais mis le
feu à Saint-Lazare, s'il m'eût été impossible
d'en sortir autrement .
Je réfléchis donc sur les voies que j'avais à
prendre, s'il arrivait que le lieutenant géné-
ral de police continuât de m'y retenir malgré
moi. Je mis mon industrie à toutes les
épreuves ; je parcourus toutes les possibilités.
Je ne vis rien qui pût m'assurer d'une éva
sion certaine, et je craignis d'être renfermé
plus étroitement, si je faisais une tentative
malheureuse. Je me rappelai le nom de
quelques amis de qui je pouvais espérer du
secours ; mais quel moyen de leur faire savoir
ma situation ? Enfin je crus avoir formé un
plan si adroit, qu'il pourrait réussir ; et je
remis à l'arranger encore mieux après le re-
tour du père supérieur, si l'inutilité de sa dé-
marche me le rendait nécessaire .
Il ne tarda point à revenir. Je ne vis pas
sur son visage les marques de joie qui accom-
pagnent une bonne nouvelle. J'ai parlé, me
dit-il, à M. le lieutenant général de police,
mais je lui ai parlé trop tard. M. de G... M...
l'est allé voir en sortant d'ici , et l'a si fort
:14 MANON LESCAUT
prévenu contre vous, qu'il était sur le point
de m'envoyer de nouveaux ordres pour vous
resserrer davantage.
Cependant, lorsque je lui ai appris le fond
de vos affaires, il a paru s'adoucir beaucoup ;
et, riant un peu de l'incontinence du vieux
M. de G... M ..., il m'a dit qu'il fallait vous
laisser ici six mois pour le satisfaire ; d'au-
tant mieux, a-t-il dit, que cette demeure ne
saurait vous être inutile. Il m'a recommandé
de vous traiter honnêtement, et je vous ré-
ponds que vous ne vous plaindrez point de
mes manières.
Cette explication du supérieur fut assez
longue pour me donner le temps de faire une
sage réflexion. Je conçus que je m'exposerais
à renverser mes desseins si je lui marquais
trop d'empressement pour ma liberté. Je lui
témoignai au contraire que dans la nécessité
de demeurer, c'était une douce consolation
pour moi d'avoir quelque part à son estime.
Je le priai ensuite, sans affectation , de m'ac-
corder une grâce qui n'était de nulle impor-
tance pour personne, et qui servirait beau-
coup à ma tranquillité ; c'était de faire avertir
i un de mes amis, un saint ecclésiastique, qui
demeurait à Saint- Sulpice, que j'étais à Saint-
Lazare, et de permettre que je reçusse quel-
quefois sa visite.
2 4LAR.
Il assaisonna son présent de quantité de douceur ;
dans le goût de la vieille cour.
MANON LESCAUT 117
Cette faveur me fut accordée sans délibérer.
C'était mon ami Tiberge dont il était ques-
tion ; non que j'espérasse de lui les secours
nécessaires pour ma liberté ; mais je voulais
l'y faire servir comme un instrument éloigné,
sans qu'il en eût même connaissance. En un
mot, voici mon projet je voulais écrire à
Lescaut et le charger, lui et nos amis com-
muns, du soin de me délivrer. La première
difficulté était de lui faire tenir ma lettre ; ce
devait être l'office de Tiberge. Cependant,
comme il le connaissait pour le frère de ma
maîtresse, je craignais qu'il n'eût peine à se
charger de cette commission . Mon dessein
était de renfermer ma lettre à Lescaut dans
une lettre que je devais adresser à un honnête
homme de ma connaissance, en le priant
de rendre promptement la première à son
adresse ; et comme il était nécessaire que je
visse Lescaut, pour nous accorder dans nos
mesures, je voulais lui marquer de venir à
Saint-Lazare, et de demander à me voir sous
le nom de mon frère aîné, qui était venu
exprès à Paris pour prendre connaissance de
mes affaires. Je remettais à convenir avec lui
des moyens qui nous paraîtraient les plus
expéditifs et les plus sûrs. Le père supérieur
fit avertir Tiberge du désir que j'avais de
l'entretenir. Ce fidèle ami ne m'avait pas telle-
118 MANON LESCAUT
ment perdu de vue qu'il ignorât mon aven-
ture ; il savait que j'étais à Saint- Lazare, et
peut-être n'avait-il pas été fâché de cette dis-
grâce , qu'il croyait capable de me ramener au
devoir. Il accourut aussitôt à ma chambre.
Notre entretien fut plein d'amitié. Il voulut
être informé de mes dispositions . Je lui ou .
vris mon cœur sans réserve , excepté sur le
dessein de ma fuite . Ce n'est pas à vos yeux,
cher ami, lui dis-je, que je veux paraître ce
que je ne suis point. Si vous avez cru trouver
ici un ami sage et réglé dans ses désirs , un
libertin réveillé par les châtiments du ciel , en
un mot un cœur dégagé de l'amour et revenu
des charmes de sa Manon, vous avez jugé
trop favorablement de moi . Vous me revoyez
tel que vous me laissâtes il y a quatre mois ,
toujours tendre et toujours malheureux par
cette fatale tendresse, dans laquelle je ne me
lasse point de chercher mon bonheur .
Il me répondit que l'aveu que je faisais
me rendait inexcusable ; qu'on voyait bien des
pécheurs qui s'enivraient du faux bonheur du
vice, jusqu'à le préférer hautement à celui de
la vertu ; mais que c'était du moins à des
images de bonheur qu'ils s'attachaient, et
qu'ils étaient les dupes de l'apparence : mais
que de reconnaître, comme je le faisais, que
l'objet de mes attachements n'était propre.
77
MANON LESCAUT 119
qu'à me rendre coupable et malheureux , et de
continuer à me précipiter volontairement
dans l'infortune et dans le crime, c'était une
contradiction d'idées et de conduite qui ne
faisait pas honneur à ma raison.
Tiberge repris-je, qu'il vous est aisé de
vaincre, lorsqu'on n'oppose rien à vos armes !
Laissez-moi raisonner à mon tour. Pouvez-
vous prétendre que ce que vous appelez le
bonheur de la vertu soit exempt de peines,
de traverses et d'inquiétudes ? Quels noms
donnerez-vous à la prison, aux croix, aux
supplices et aux tortures des tyrans ! Direz-
vous, comme font les mystiques, que ce qui
tourmente le corps est un bonheur pour
l'âme ? Vous n'oseriez le dire, c'est un para-
doxe insoutenable. Ce bonheur, que vous re-
levez tant, est donc mêlé de mille peines ; ou,
pour parler plus juste , ce n'est qu'un tissu de
malheurs, au travers desquels on tend à la
félicité . Or, si la force de l'imagination fait
trouver du plaisir dans ces maux mêmes ,
parce qu'ils peuvent conduire à un terme
heureux qu'on espère, pourquoi traitez - vous
de contradictoire et d'insensé, dans ma con-
duite, une disposition toute semblable ! J'aime
Manon ; je tends, au travers de mille dou-
leurs , à vivre heureux et tranquille auprès
d'elle. La voie par où je marche est malheu-
I20 MANON LESCAUT
reuse, mais l'espérance d'arriver à mon terme
y répand toujours de la douceur ; et je me
croirai trop bien payé, par un moment passé
avec elle, de tous les chagrins que j'essuie
pour l'obtenir. Toutes choses me paraissent
donc égales de votre côté et du mien ; ou , s'il
y a quelque différence, elle est encore à mon
avantage, car le bonheur que j'espère est
proche et l'autre est éloigné ; le mien est de
la nature des peines, c'est-à-dire sensible au
corps, et l'autre est d'une nature inconnue,
qui n'est certaine que par la foi.
Tiberge parut effrayé de ce raisonnement.
Il recula de deux pas en me disant, de l'air le
plus sérieux, que non seulement ce que je
venais de dire blessait le bon sens, mais que
c'était un malheureux sophisme d'impiété et
d'irréligion ; car cette comparaison, ajouta-t- il ,
du terme de vos peines avec celui qui est
proposé par la religion, est une idée des plus
libertines et des plus monstrueuses.
J'avoue, repris-je, qu'elle n'est pas juste ;
mais prenez-y garde , ce n'est pas sur elle que
repose mon raisonnement. J'ai eu dessein
d'expliquer ce que vous regardez comme une
contradiction , dans la persévérance d'un
amour malheureux, et je crois avoir fort bien
prouvé que, si c'en est une, vous ne sauriez
vous en sauver plus que moi. C'est à cet
MANON LESCAUT 121
égard seulement que j'ai traité les choses
d'égales et je soutiens encore qu'elles le sont.
Répondrez-vous que le terme de la vertu
est infiniment supérieur à celui de l'amour ?
Qui refuse d'en convenir ? Mais est-ce de quoi
il est question ? Ne s'agit-il pas de la force
qu'ils ont l'un et l'autre pour faire supporter
les peines ? Jugeons-en par l'effet . Combien
trouve-t-on de déserteurs de la sévère vertu ,
et combien en trouverez-vous peu de l'amour
Répondrez-vous encore que, s'il y a des
peines dans l'exercice du bien , elles ne sont
pas infaillibles et nécessaires ; qu'on ne trouve
plus de tyrans , ni de croix, et qu'on voit
quantité de personnes vertueuses mener une
vie douce et tranquille ? Je vous dirai de
même qu'il y a des amours paisibles et fortu-
nés ; et, ce qui fait encore une différence qui
m'est extrêmement avantageuse, j'ajouterai
que l'amour, quoiqu'il trompe assez souvent ,
ne promet du moins que des satisfactions et
des joies, au lieu que la religion veut qu'on
s'attende à une pratique triste et mortifiante.
Ne vous alarmez pas, ajoutai -je en voyant
son zèle prêt se chagriner. L'unique chose
que je veux conclure ici , c'est qu'il n'y a point
de plus mauvaise méthode , pour dégoûter un
cœur de l'amour, que de lui en décrier les
douceurs, et de lui promettre plus de dou-
122 MANON LESCAUT
ceur dans l'exercice de la vertu. De la ma-
nière dont nous sommes faits, il est certain
que notre félicité consiste dans le plaisir ; je
défie qu'on s'en forme une autre idée : or, le
cœur n'a pas besoin de se consulter longtemps
pour sentir que , de tous les plaisirs, les plus
doux sont ceux de l'amour. Il s'aperçoit bien-
tôt qu'on le trompe, lorsqu'on lui en promet
ailleurs de plus charmants ; et cette tromperie
le dispose à se défier des promesses les plus
solides.
Prédicateurs, qui voulez me ramener à la
vertu, dites-moi qu'elle est indispensablement
nécessaire ; mais ne me déguisez pas qu'elle
est sévère et pénible. Établissez bien que les
délices de l'amour sont passagères, qu'elles
sont défendues, qu'elles seront suivies par
d'éternelles peines ; et, ce qui fera peut- être
encore plus d'impression sur moi , que plus
elles sont douces et charmantes , plus le ciel
sera magnifique à récompenser un si grand
sacrifice ; mais confessez qu'avec des cœurs
tels que nous les avons, elles sont ici-bas nos
plus parfaites félicités.
Cette fin de mon discours rendit sa bonne
humeur à Tiberge . Il convint qu'il y avait
quelque chose de raisonnable dans mes pen-
sées .
La seule objection qu'il ajouta fut de me
MANON LESCAUT 123
demander pourquoi je n'entrais pas , du moins,
dans mes propres principes, en sacrifiant mon
amour à l'espérance de cette rémunération
dont je me faisais une si grande idée . O cher
ami ! lui répondis-je, c'est ici que je reconnais
ma misère et ma faiblesse ; hélas ! oui, c'est
mon devoir d'agir comme je raisonne ! mais
l'action est-elle en mon pouvoir ? De quels
secours n'aurais-je pas besoin pour oublier les
charmes de Manon ? Dieu me pardonne , reprit
Tiberge, je pense que voici encore un de nos
jansénistes . Je ne sais ce que je suis , ré-
pliquai-je, et je ne vois pas trop clairement
ce qu'il faut être ; mais je n'éprouve que trop
la vérité de ce qu'ils disent.
Cette conversation servit du moins à re-
nouveler la pitié de mon ami . Il comprit
qu'il y avait plus de faiblesse que de mali-
gnité dans mes désordres. Son amitié en fut
plus disposée, dans la suite, à me donner des
secours, sans lesquels j'aurais péri infaillible-
ment de misère . Cependant, je ne lui fis
pas la moindre ouverture du dessein que
j'avais de m'échapper de Saint-Lazare . Je le
priai seulement de se charger de ma lettre .
Je l'avais préparée, avant qu'il fût venu, et
je ne manquai point de prétextes pour colo-
rer la nécessité où j'étais d'écrire . Il eut la
fidélité de la porter exactement, et Lescaut
124 MANON LESCAUT
reçut, avant la fin du jour, celle qui était
pour lui.
Il me vint voir le lendemain, et il passa
heureusement sous le nom de mon frère. Ma
joie fut extrême en l'apercevant dans ma
chambre. J'en fermai la porte avec soin . Ne
perdons pas un seul moment, lui dis-je ; ap-
prenez-moi d'abord des nouvelles de Manon ,
et donnez-moi ensuite un bon conseil pour
rompre mes fers . Il m'assura qu'il n'avait
pas vu sa sœur depuis le jour qui avait pré-
cédé mon emprisonnement ; qu'il n'avait
appris son sort et le mien qu'à force d'infor-
mations et de soins ; que, s'étant présenté
deux ou trois fois à l'Hôpital , on lui avait
refusé la liberté de lui parler. Malheureux
G... M..., m'écriai-je , que tu me le payeras
cher !
Pour ce qui regarde votre délivrance, con-
tinua Lescaut, c'est une entreprise moins fa-
cile que vous ne le pensez. Nous passâmes
hier la soirée, deux de mes amis et moi, à
observer toutes les parties extérieures de
cette maison, et nous jugeâmes que, vos fe-
nêtres étant sur une cour entourée de bâti-
ments, comme vous nous l'aviez marqué, il y
aurait bien de la difficulté à vous tirer de là.
Vous êtes, d'ailleurs, au troisième étage , et
nous ne pouvons introduire ici ni cordes ni
MANON LESCAUT 125
échelles. Je ne vois donc nulle ressource du
côté du dehors . C'est dans la maison même
qu'il faudrait imaginer quelque artifice.
Non, repris-je, j'ai tout examiné, surtout
depuis que ma clôture est un peu moins ri-
goureuse, par l'indulgence du supérieur. La
porte de ma chambre ne se ferme plus avec
la clef ; j'ai la liberté de me promener dans
les galeries des religieux : mais tous les es-
caliers sont bouchés par des portes épaisses ,
qu'on a soin de tenir fermées la nuit et le
jour, de sorte qu'il est impossible que la seule
adresse puisse me sauver.
Attendez, repris-je, après avoir un peu ré-
fléchi sur une idée qui me parut excellente ;
pourriez-vous m'apporter un pistolet ? Aisé-
ment, me dit Lescaut ; mais voulez-vous tuer
quelqu'un ? Je l'assurai que j'avais si peu
dessein de tuer, qu'il n'était pas même né-
cessaire que le pistolet fût chargé. - Ap-
portez-le-moi demain , ajoutai-je , et ne man-
quez pas de vous trouver le soir, à onze
heures, vis-à-vis la porte de cette maison,
avec deux ou trois de nos amis . J'espère que
je pourrai vous y rejoindre. Il me pressa en
vain de lui en apprendre davantage. Je lui
dis qu'une entreprise, telle que je la médi-
tais, ne pouvait paraître raisonnable qu'après
avoir réussi . Je le priai d'abréger sa visite,
126 MANON LESCAUT
afin qu'il trouvât plus de facilité à me revoir
le lendemain . Il fut admis avec aussi peu de
peine que la première fois . Son air était
grave. Il n'y a personne qui ne l'eût pris
pour un homme d'honneur.
Lorsque je me trouvai muni de l'instru-
ment de ma libert , je ne doutai presque
plus du succès de mon projet . Il était bizarre
et hardi : mais de quoi n'étais-je pas capable,
avec les motifs qui m'animaient ? J'avais re-
marqué, depuis qu'il m'était permis de sortir
de ma chambre et de me promener dans les
galeries, que le portier apportait chaque jour
au soir les clefs de toutes les portes au su-
périeur, et qu'il régnait ensuite un profond
silence dans la maison , qui marquait que
tout le monde était retiré . Je pouvais aller
sans obstacle, par une galerie de communi-
cation , de ma chambre à celle de ce père .
Ma résolution était de lui prendre ses clefs .
en l'épouvantant avec mon pistolet s'il fai-
sait difficulté de me les donner, et de m'en
servir pour gagner la rue . J'en attendis le
temps avec impatience. Le portier vint à
l'heure ordinaire, c'est-à-dire un peu après
neuf heures. J'en laissai passer encore une,
pour m'assurer que tous les religieux et les
domestiques étaient endormis . Je partis enfin
avec mon arme et une chandelle allumée. Je
MANON I ESCAUT 127
frappai d'abord doucement à la porte du père ,
pour l'éveiller sans bruit. Il m'entendit au
second coup ; et, s'imaginant sans doute que
c'était quelque religieux qui se trouvait mal
et qui avait besoin de secours, il se leva pour
m'ouvrir. Il eut néanmoins la précaution de
demander, au travers de la porte, qui c'était
et ce qu'on voulait de lui ? Je fus obligé de
me nommer ; mais j'affectai un ton plaintif,
pour lui faire comprendre que je ne me
trouvais pas bien . Ah ! c'est vous, mon cher
fils, me dit-il en ouvrant la porte ; qu'est- ce
donc qui vous amène si tard ? J'entrai dans
sa chambre, et, l'ayant tiré à l'autre bout op-
posé à la porte, je lui déclarai qu'il m'était
impossible de demeurer plus longtemps à
Saint-Lazare ; que la nuit était un temps
commode pour sortir sans être aperçu, et que
j'attendais de son amitié qu'il consentirait
m'ouvrir les portes, ou à me prêter ses clefs
pour les ouvrir moi-même.
Ce compliment devait le surprendre . Il
demeura quelque temps à me considérer, sans
me répondre. Comme je n'en avais pas à
perdre, je repris la parole pour lui dire que
j'étais fort touché de toutes ses bontés ; mais
que la liberté, étant le plus cher de tous les
biens, surtout pour moi à qui on la ravissait
injustement, j'étais résolu de me la procurer
128 MANON LESCAUT
cette nuit même, à quelque prix que ce fût ;
et de peur qu'il ne lui prît envie d'élever la
voix pour appeler du secours, je lui fis voir
une honnête raison de silence, que je tenais
sous mon justaucorps. - Un pistolet ! me
dit-il. Quoi mon fils, vous voulez m'ôter la
vie, pour reconnaître la considération que
j'ai eue pour vous ? A Dieu ne plaise, lui
répondis-je. Vous avez trop d'esprit et de
raison pour me mettre dans cette nécessité ;
mais je veux être libre ; et j'y suis si résolu ,
que si mon projet manque par votre faute,
c'est fait de vous absolument. Mais, mon
cher fils reprit- il d'un air pâle et effrayé,
que vous ai-je fait ? quelle raison avez-vous
de vouloir ma mort ? Eh non , répliquai-je
avec impatience . Je n'ai pas dessein de vous
tuer, si vous voulez vivre . Ouvrez-moi la
porte, et je suis le meilleur de vos amis.
J'aperçus les clefs qui étaient sur sa table. Je
les pris et je le priai de me suivre en fai-
sant le moins de bruit qu'il pourrait.
Il fut obligé de s'y résoudre. A mesure que
nous avancions et qu'il ouvrait une porte il
me répétait avec un soupir : - Ah ! mon
fils, ah ! qui l'aurait jamais cru ? Point
de bruit, mon père, répétais-je de mon côté
à tout moment. Enfin nous arrivâmes à une
espèce de barrière, qui est avant la grande
MANON LESCAUT 129
porte de la rue . Je me croyais déjà libre , et
j'étais derrière le père avec ma chandelle
dans une main, et mon pistolet de l'autre.
Pendant qu'il s'empressait d'ouvrir, un
domestique, qui couchait dans une chambre
voisine, entendant le bruit de quelques ver-
rous, se lève et met la tête à sa porte. Le
bon père le crut apparemment capable de
m'arrêter. I lui ordonna, avec beaucoup
d'imprudence, de venir à son secours. C'était
un puissant coquin qui s'élança sur moi sans
balancer. Je ne le marchandai point ; je lui
lâchai le coup au milieu de la poitrine.
Voilà de quoi vous êtes cause, mon père.
dis-je assez fièrement à mon guide. Mais que
cela ne vous empêche point d'achever, ajou-
tai-je en le poussant vers la dernière porte. Il
n'osa refuser de l'ouvrir. Je sortis heureuse-
ment, et je trouvais, à quatre pas, Lescaut
qui m'attendait avec deux amis, suivant sa
promesse .
Nous nous éloignâmes . Lescaut me de
manda s'il n'avait pas entendu tirer un pisto-
let ? -- C'est votre faute, lui dis-je ; pourquoi
me l'apportiez-vous chargé ? Cependant je le
remerciai d'avoir eu cette précaution, sans
laquelle j'étais sans doute à Saint-Lazare
pour longtemps . Nous allâmes passer la nuit
chez un traiteur, où je me remis un peu de
130 MANON LESCAUT
la mauvaise chère que j'avais faite depuis près
de trois mois. Je ne pus néanmoins m'y livrer
au plaisir. Je souffrais mortellement sans
Manon. Il faut la délivrer, dis-je à mes trois
amis. Je n'ai souhaité la liberté que dans cette
vue. Je vous demande le secours de votre
adresse pour moi, j'y emploierai jusqu'à ma
vie.
Lescaut, qui ne manquait pas d'esprit et de
prudence, me représenta qu'il fallait aller bride
en main; que mon évasion de Saint- Lazare
et le malheur qui m'était arrivé en sortant,
causeraient infailliblement du bruit ; que le
lieutenant général de police me ferait cher-
cher, et qu'il avait les bras longs ; enfin, que
si je ne voulais pas être exposé à quelque
chose de pis que Saint-Lazare, il était à
propos de me tenir couvert et renfermé pen-
dant quelques jours, pour laisser au premier
feu de mes ennemis le temps de s'éteindre .
Son conseil était sage ; mais il aurait fallu
l'être aussi pour le suivre. Tant de lenteur
et de ménagements ne s'accordaient pas avec
ma passion. Toute ma complaisance se ré-
duisit à lui promettre que je passerais le jour
suivant à dormir. Il m'enferma dans sa cham-
bre, où je demeurai jusqu'au soir .
J'employai une partie de ce temps à former
des projets et des expédients pour secourir
MANON LESCAUT 131
Manon . J'étais bien persuadé que sa prison
était encore plus impénétrable que n'avait été
la mienne . Il n'était pas question de force et
de violence, il fallait de l'artifice ; mais la
déesse même de l'invention n'aurait pas su
par où commencer. J'y vis si peu de jour que
je me remis à considérer mieux les choses,
lorsque j'aurais pris quelques informations
sur l'arrangement intérieur de l'Hôpital.
Aussitôt que la nuit m'eut rendu la liberté,
je priai Lescaut de m'accompagner. Nous
liâmes conversation avec un des portiers, qui
nous parut homme de bon sens. Je feignis
d'être un étranger qui avait entendu parler
avec admiration de l'Hôpital général, et de
l'ordre qui s'y observe. Je l'interrogeai sur
les plus minces détails ; et de circonstances
en circonstances, nous tombâmes sur les ad-
ministrateurs, dont je le priai de m'apprendre
les noms et les qualités. Les réponses qu'il
me fit, sur ce dernier article, me firent naître
une pensée dont je m'applaudis aussitôt, et
que je ne tardai point à mettre en œuvre . Je
lui demandai, comme une chose essentielle à
mon dessein, si ces messieurs avaient des
enfants ? Il me dit qu'il ne pouvait pas m'en
rendre un compte certain , mais que pour
M. de T..., qui était un des principaux , il lui
connaissait un fils en âge d'être marié , qui
10
132 MANON LESCAUT
était venu plusieurs fois à l'Hôpital avec son
père. Cette assurance me suffisait.
Je rompis presque aussitôt notre entretien ,
et je fis part à Lescaut, en retournant chez
lui, du dessein que j'avais conçu . Je m'ima-
gine, lui dis-je, que M. de T... le fils, qui est
riche et de bonne famille, est dans un certain
goût de plaisir, comme la plupart des jeunes
gens de son âge. Il ne saurait être ennemi
des femmes, ni ridicule au point de refuser
ses services pour une affaire d'amour. J'ai
formé le dessein de l'intéresser à la liberté de
Manon. S'il est honnête homme, et qu'il ait
des sentiments, il nous accordera son secours
par générosité. S'il n'est point capable d'être
conduit par ce motif, il fera du moins quelque
chose pour une fille aimable, ne fût-ce que
par l'espérance d'avoir part à ses faveurs. Je
ne veux pas différer de le voir, ajoutai -je, plus
longtemps que jusqu'à demain. Je me sens si
consolé par ce projet que j'en tire un bon
augure.
Lescaut convint lui-même qu'il y avait de
la vraisemblance dans mes idées, et que nous
pouvions espérer quelque chose par cette
voie. J'en passai la nuit moins tristement.
Le matin étant venu, je m'habillai le plus
proprement qu'il me fut possible, dans l'état
d'indigence où j'étais et je me fis conduire
MANON LESCAUT 133
dans un fiacre à la maison de M. de T... Il
fut surpris de recevoir la visite d'un inconnu.
J'augurai bien de sa physionomie et de ses
civilités. Je m'expliquai naturellement avec
lui ; et pour échauffer ses sentiments natu-
rels, je lui parlai de ma passion et du mérite
de ma maîtresse, comme de deux choses qui
ne pouvaient être égalées que l'une par
l'autre. Il me dit que, quoiqu'il n'eût jamais
vu Manon, il avait entendu parler d'elle, du
moins s'il s'agissait de celle qui avait été la
maîtresse du vieux G... M... Je ne doutai
point qu'il ne fût informé de la part que j'a-
vais eue à cette aventure ; et, pour le gagner
de plus en plus, en me faisant un mérite de
ma confiance, je lui racontai le détail de tout
ce qui était arrivé à Manon et à moi. Vous
voyez, monsieur, continuai-je , que l'intérêt
de ma vie et celui de mon cœur sont mainte-
nant entre vos mains. L'un ne m'est pas plus
cher que l'autre. Je n'ai point de réserve avec
vous, parce que je suis informé de votre gé-
nérosité, et que la ressemblance de nos âges
me fait espérer qu'il s'en trouvera quelqu'une
dans nos inclinaisons.
Il parut fort sensible à cette marque d'ou-
verture et de candeur. Sa réponse fut celle
d'un homme qui a du monde et des senti-
ments, ce que le monde ne donne pas toujours,
134 MANON LESCAUT
et qu'il fait perdre souvent. Il me dit qu'il
mettait ma visite au rang de ses bonnes for-
tunes, qu'il regardait mon amitié comme une
de ses plus heureuses acquisitions, et qu'il
s'efforcerait de la mériter par l'ardeur de ses
services. Il ne promit pas de me rendre
Manon, parce qu'il n'avait, me dit- il, qu'un
crédit médiocre et mal assuré ; mais il m'offrit
de me procurer le plaisir de la voir, et de
faire tout ce qui serait en sa puissance pour
la remettre entre mes bras. Je fus plus satis-
fait de cette incertitude de son crédit, que je
ne l'aurais été d'une pleine assurance de rem-
plir tous mes désirs. Je trouvai dans la mo-
dération de ses offres une marque de franchise
dont je fus charmé. En un mot , je me promis
tout de ses bons offices. La seule promesse
de me faire voir Manon m'aurait fait tout
entreprendre pour lui . Je lui marquai quelque
chose de ces sentiments, d'une manière qui
le persuada aussi que je n'étais pas d'un
mauvais naturel. Nous nous embrassâmes
avec tendresse et nous devîn mes amis, sans
autre raison que la bonté de nos cœurs , et
une simple disposition qui porte un homme
tendre et généreux à aimer un autre homme
qui lui ressemble.
Il poussa les marques de son estime bien
plus loin ; car, ayant combiné mes aventures,
MANON LESCAUT 135
et jugeant qu'en sortant de Saint- Lazare je
ne devais pas me trouver à mon aise, il m'of-
frit sa bourse et il me pressa de l'accepter. Je
ne l'acceptai point ; mais je lui dis : C'est
trop, mon cher monsieur. Si, avec tant de
bonté et d'amitié, vous me faites revoir ma
chère Manon, je vous suis attaché pour toute
ma vie. Si vous me rendez tout à fait cette
chère créature , je ne croirai pas être quitte
en versant tout mon sang pour vous servir.
Nous ne nous séparâmes qu'après être
convenu du temps et du lieu où nous devions
nous retrouver. Il eut la complaisance de ne
pas me remettre plus loin que l'après-midi
du même jour.
Je l'attendis dans un café, où il vint me
rejoindre vers les quatre heures, et nous
prîmes ensemble le chemin de l'Hôpital . Mes
genoux étaient tremblants en traversant les
cours. Puissance d'amour ! disais-je, je re-
verrai donc l'idole de mon cœur, l'objet de
tant de pleurs et d'inquiétudes ! Ciel ! con-
servez-moi assez de vie pour aller jusqu'à
elle, et disposez après cela de ma fortune et
de mes jours ; je n'ai plus d'autre grâce à
vous demander.
M. de T... parla à quelques concierges de
la maison, qui s'empressèrent de lui offrir
tout ce qui dépendait d'eux pour sa satisfac-
136 MANON LESCAUT
tion. Il se fit montrer le quartier où Manon
avait sa chambre , et l'on nous y conduisit
avec une clef d'une grandeur effroyable, qui
servit à ouvrir sa porte . Je demandai au valet
qui nous menait, et qui était chargé du soin
de la servir, de quelle manière elle avait
passé le temps dans cette demeure. Il nous
dit que c'était une douceur angélique ; qu'il
n'avait jamais reçu d'elle un mot de dureté ;
qu'elle avait versé continuellement des larmes ,
pendant les six premières semaines après son
arrivée, mais que depuis quelque temps elle
paraissait prendre son malheur avec plus de
patience, et qu'elle était occupée à coudre du
matin jusqu'au soir, à la réserve de quelques
heures qu'elle employait à la lecture. Je lui
demandai encore si elle avait été entretenue
proprement. Il m'assura que le nécessaire du
moins ne lui avait jamais manqué .
Nous approchâmes de sa porte. Mon cœur
battait violemment. Je dis à M. de T... :
Entrez seul et prévenez-la de ma visite, car
j'appréhende qu'elle ne soit trop saisie en me
voyant tout d'un coup. La porte nous fut
ouverte. Je demeurai dans la galerie. J'en-
tendis néanmoins leurs discours . Il lui dit
qu'il venait lui apporter un peu de consola-
tion ; qu'il était de mes amis, et qu'il prenait
beaucoup d'intérêt à notre bonheur . Elle lui
MANON LESCAUT 137
demanda avec le plus vif empressement s'il
lui apprendrait ce que j'étais devenu . Il
lui promit de m'amener à ses pieds, aussi
tendre, aussi fidèle qu'elle pouvait le désirer .
Quand? reprit-elle. — Aujourd'hui même,
lui dit-il ce bienheureux moment ne tardera
point ; il va paraître à l'instant si vous le
souhaitez . Elle comprit que j'étais à la porte.
J'entrai lorsqu'elle y accourait avec précipi-
tation . Nous nous embrassâmes avec cette.
effusion de tendresse qu'une absence de trois
mois fait trouver si charmante à de parfaits
amants. Nos soupirs, nos exclamations in-
terrompues, mille noms d'amour répétés lan-
guissamment de part et d'autre , formèrent,
pendant un quart d'heure, une scène qui at-
tendrissait M. de T... Je vous porte envie,
me dit-il en nous faisant asseoir ; il n'y a point
de sort glorieux auquel je ne préférasse une
maîtresse si belle et si passionnée . ― Aussi
mépriserais-je tous les empires du monde , lui
répondis-je, pour m'assurer le bonheur d'être
aimé d'elle.
Tout le reste d'une conversation si désirée
ne pouvait manquer d'être infiniment tendre.
La pauvre Manon me raconta ses aventures,
et je lui appris les miennes . Nous pleurâmes
amèrement, en nous entretenant de l'état où
elle était, et de celui d'où je ne faisais que
138 MANON LESCAUT
sortir . M. de T... nous consola par de nou-
velles promesses de s'employer ardemment
pour finir nos misères. Il nous conseilla de ne
pas rendre cette première éntrevue trop
longue, pour lui donner plus de facilité à
nous en procurer d'autres . Il eut beaucoup
de peine à nous faire goûter ce conseil .
Manon, surtout , ne pouvait se résoudre à me
laisser partir. Elle me fit remettre cent fois
sur ma chaise . Elle me retenait par les habits
et par les mains. Hélas ! dans quel lieu me
laissez-vous ! disait-elle . Qui peut m'assurer
de vous revoir ? M. de T... lui promit de la
venir voir souvent avec moi. Pour le lieu,
ajouta-t-il agréablement, il ne faut plus l'ap-
peler l'Hôpital ; c'est Versailles depuis qu'une
personne qui mérite l'empire de tous les
cœurs y est renfermée .
Je fis, en sortant, quelques libéralités au
valet qui la servait, pour l'engager à lui
rendre ses soins avec zèle . Ce garçon avait
l'âme moins basse et moins dure que ses pa-
reils . Il avait été témoin de notre entrevue .
Ce tendre spectacle l'avait touché. Un louis
d'or, dont je lui fis présent, acheva de me
l'attacher . Il me prit l'écart en descendant
dans les cours : -- Monsieur, me dit- il , si vous
me voulez prendre à mon service ou me
donner une honnête récompense, pour me
MANON LESCAUT 13
dédommager de la perte de l'emploi que
j'occupe ici , je crois qu'il me sera facile de
délivrer Mile Manon .
J'ouvris l'oreille à cette proposition, et,
quoique je fusse dépourvu de tout, je lui fis
des promesses fort au-dessus de ses désirs. Je
comptais bien qu'il me serait toujours aisé de
récompenser un homme de cette étoffe . -
Sois persuadé, lui dis-je , mon ami , qu'il n'y a
rien que je fasse pour toi, et que ta fortune
est aussi assurée que la mienne. Je voulus
savoir quels moyens il avait dessein d'em-
ployer. - Nul autre, me dit-il, que de lui
ouvrir le soir la porte de sa chambre , et de
vous la conduire jusqu'à celle de la rue, où il
faudra que vous soyez prêt à la recevoir. Je
lui demandai s'il n'était point à craindre
qu'elle ne fût reconnue en traversant les ga-
leries et les cours. 11 confessa qu'il y avait
quelque danger ; mais il me dit qu'il fallait
bien risquer quelque chose .
Quoique je fusse ravi de le voir si résolu ,
j'appelai M. de T... pour lui communiquer ce
projet, et la seule raison qui pouvait le rendre
douteux . Il y trouva plus de difficulté que
moi. Il convint qu'elle pouvait absolument
s'échapper de cette manière ; mais si elle est
reconnue, continua-t-il, si elle est arrêtée en
fuyant, c'est peut-être fait d'elle pour tou-
140 MANON LESCAUT
jours . D'ailleurs il vous faudrait donc quitter
Paris sur-le-champ ; car vous ne seriez jamais
assez caché aux recherches . On les redouble-
rait autant par rapport à vous qu'à elle. Un
homme s'échappe aisément quand il est seul ;
mais il est presque impossible de demeurer
inconnu avec une jolie femme.
Quelque solide que me parut ce raisonne-
ment, il ne put l'emporter, dans mon esprit,
sur un espoir si proche de mettre Manon en
liberté. Je le dis à M. de T..., et je le priai
de pardonner un peu d'imprudence et de té-
mérité à l'amour. J'ajoutai que mon dessein
était en effet de quitter Paris pour m'arrêter,
comme j'avais déjà fait, dans quelque village
voisin . Nous convînmes donc avec le valet
de ne pas remettre son entreprise plus loin
qu'au jour suivant, et, pour la rendre aussi
certaine qu'il était en notre pouvoir, nous ré-
solûmes d'apporter des habits d'homme dans
la vue de faciliter notre sortie . Il n'était pas
aisé de les faire entrer ; mais je ne manquai
pas d'invention pour en trouver le moyen. Je
priai seulement M. de T... de mettre le len-
demain deux vestes légères l'une sur l'autre ,
et je me chargeai de tout le reste .
Nous retournâmes le lendemain matin à
l'Hôpital . J'avais avec moi, pour Manon, du
linge, des bas, etc. , et par dessus mon justau-
MANON LESCAUT 141
corps un surtout qui ne laissait rien voir de
trop enflé dans mes poches . Nous ne fûmes
qu'un moment dans sa chambre . M. de T...
lui laissa une de ses deux vestes . Je lui don-
nai mon justaucorps, le surtout me suf-
fisant pour sortir. Il ne se trouva rien de
manqué à son ajustement, excepté la culotte ,
que j'avais malheureusement oubliée .
L'oubli de cette pièce nécessaire nous eût
sans doute apprêté à rire, si l'embarras où il
nous mettait eût été moins sérieux . J'étais
au désespoir qu'une bagatelle de cette nature
fôt capable de nous arrêter . Cependant je
pris mon parti, qui fut de sortir moi-même
sans culotte. Je laissai la mienne à Manon .
Mon surtout était long, et je me mis , à l'aide
de quelques épingles, en état de passer dé-
cemment à la porte .
Le reste du jour me parut d'une longueur
insupportable. Enfin, la nuit étant venue ,
nous nous rendîmes un peu au-dessous de la
porte de l'Hôpital dans un carrosse. Nous
n'y fûmes pas longtemps sans voir Manon
paraître avec son conducteur. Notre portière
étant ouverte, ils montèrent tous deux à l'ins-
tant. Je reçus ma chère maîtresse dans mes
bras . Elle tremblait comme une feuille . Le
cocher me demanda où il fallait toucher ?
- Touche au bout du monde, lui dis-je , et
142 MANON LESCAUT
mène-moi quelque part où je ne puisse
jamais être séparé de Manon .
Ce transport, dont je ne fus pas le maître,
faillit de m'attirer un fâcheux embarras . Le
cocher fit réflexion à mon langage ; et lorsque
je lui dis ensuite le nom de la rue où nous
voulions être conduits, il me répondit qu'il
craignait que je ne l'engageasse dans une
mauvaise affaire ; qu'il voyait bien que ce
beau jeune homme, qui s'appelait Manon ,
était une fille que j'enlevais de l'Hôpital , et
qu'il n'était pas d'humeur à se perdre pour
l'amour de moi.
La délicatesse de ce coquin n'était qu'une
envie de me faire payer la voiture plus cher.
Nous étions trop près de l'Hôpital pour ne
pas filer doux. - Tais-toi, lui dis-je ; il y a
un louis d'or à gagner pour toi ; il m'aurait
aidé, après cela à brûler l'Hôpital même.
Nous gagnâmes la maison où demeurait
Lescaut. Comme il était tard, M. de T...
nous quitta en chemin, avec promesse de
nous revoir le lendemain ; le valet demeura
seul avec nous .
Je tenais Manon si étroitement serrée en-
tre mes bras que nous n'occupions qu'une
place dans le carrosse . Elle pleurait de joie,
et je sentais ses larmes qui mouillaient mon
visage.
MANON LESCAUT 143
Lorsqu'il fallut descendre pour entrer chez
Lescaut, j'eus avec le cocher un nouveau dé-
mêlé dont les suites furent funestes. Je me
repentis de lui avoir promis un louis, non
seulement parce que le présent était excessif,
mais par une autre raison bien plus forte ,
qui était l'impuissance de le payer. Je fis ap-
peler Lescaut. Il descendit de sa chambre
pour venir à la porte. Je lui dis à l'oreille
dans quel embarras je me trouvais. Comme
il était d'une humeur brusque, et nullement
accoutumé à ménager un fiacre , il me ré-
pondit que je me moquais. Un louis d'or !
ajouta-t-il. Vingt coups de canne à ce co-
quin-là. J'eus beau lui représenter doucement
qu'il allait nous perdre . Il m'arracha ma
canne avec l'air d'en vouloir maltraiter le co-
cher. Celui-ci, à qui il était peut-être arrivé
de tomber quelquefois sous la main d'un
garde du corps ou d'un mousquetaire , s'en-
fuit de peur avec son carrosse en criant que
je l'avais trompé, mais que j'aurais de ses
nouvelles . Je lui répétai inutilement d'ar-
rêter.
Sa fuite me causa une extrême inquiétude.
Je ne doutai point qu'il n'avertît le com-
missaire . - Vous me perdez, dis -je à Les-
caut ; je ne serai pas en sûreté chez vous, il
faut nous éloigner dans le moment . Je prê-
144 MANON LESCAUT
tai le bras à Manon pour marcher, et nous
sortîmes promptement de cette dangereuse
rue. Lescaut nous tint compagnie.
C'est quelque chose d'admirable que la ma-
Inière dont la Providence enchaîne les évé-
nements. A peine avions-nous marché cinq ou
six minutes, qu'un homme dont je ne décou-
vris point le visage reconnut Lescaut . Il le
cherchait sans doute aux environs de chez
lui, avec le malheureux dessein qu'il exécuta .
C'est Lescaut, dit-il, en lui lâchant un coup
de pistolet ; il ira souper ce soir avec les
anges. Il se déroba aussitôt. Lescaut tomba
sans le moindre mouvement de vie. Je
pressai Manon de fuir, car nos secours étaient
inutiles à un cadavre, et je craignais d'être
arrêté par le guet, qui ne pouvait tarder à pa-
raître. J'enfilai , avec elle et le valet, la pre-
mière petite rue qui croisait . Elle était si
éperdue, que j'avais de la peine à la soutenir.
Enfin, j'aperçus un fiacre au bout de la rue .
Nous y montâmes. Mais lorsque le cocher
me demanda où il fallait nous conduire, je
fus embarrassé à lui répondre. Je n'avais
point d'asile assuré , ni d'ami de confiance à
qui j'osasse avoir recours . J'étais sans ar-
gent, n'ayant guère plus d'une demi-pistole
dans ma bourse. La frayeur et la fatigue
avaient tellement incommodé Manon, qu'elle
MANON LESCAUT 145
était à demi pâmée près de moi . J'avais , d'ail-
leurs, l'imagination remplie du meurtre de
Lescaut, et je n'étais pas encore sans appré-
hension de la part du guet : quel parti
prendre ? Je me souvins heureusement de
l'auberge de Chaillot, où j'avais passé quel-
ques jours avec Manon, lorsque nous étions
allés dans ce village pour y demeurer. J'es-
pérai non seulement d'y être en sûreté, mais
d'y pouvoir vivre quelque temps sans être
pressé de payer. Mène-nous à Chaillot, dis -je
au cocher. Il refusa d'y aller si tard à moins
d'une pistole ; autre sujet d'embarras . Enfin
nous convînmes de six francs : c'était toute
la somme qui restait dans ma bourse.
Je consolais Manon en avançant ; mais , au
fond, j'avais le désespoir dans le cœur. Je me
serais donné mille fois la mort, si je n'eusse
pas eu, dans mes bras, le seul bien qui m'at-
tachait à la vie. Cette seule pensée me re-
mettait. Je la tiens du moins , disais - je ; elle
m'aime, elle est à moi : Tiberge a beau dire ,
ce n'est pas là un fantôme de bonheur. Je
verrais périr tout l'univers sans y prendre in-
térêt pourquoi ? parce que je n'ai plus d'af-
fection de reste.
Ce sentiment était vrai ; cependant, dans
le temps que je faisais si peu de cas des
biens du monde, je sentais que j'aurais eu
146 MANON LESCAUT
besoin d'en avoir du moins une petite partie,
pour mépriser encore plus souverainement
tout le reste . L'amour est plus fort que l'a-
bondance, plus fort que les trésors et les ri-
chesses, mais il a besoin de leur secours ; et
rien n'est plus désespérant pour un amant
délicat, que de se voir ramené par là, malgré
lui, à la grossièreté des âmes les plus basses.
Il était onze heures quand nous arrivâmes
à Chaillot. Nous fûmes reçus à l'auberge
comme des personnes de connaissance . On
ne fut pas surpris de voir Manen en habit
d'homme, parce qu'on est accoutumé, à Paris
et aux environs, de voir prendre aux femmes
toutes sortes de formes. Je la fis servir aussi
promptement que si j'eusse été dans ia meil-
leure fortune . Elle ignorait que je fusse mal
en argent. Je me gardai bien de lui en rien
apprendre, étant résolu de retourner seul à
Paris le lendemain , pour chercher quelque
remède à cette fâcheuse espèce de maladie.
Elle me parut pâle et amaigrie , en soupant.
Je ne m'en étais point aperçu à l'Hôpital ,
parce que la chambre où je l'avais vue n'était
pas des plus claires . Je lui demandai si ce
n'était point encore un effet de la frayeur
qu'elle avait eue en voyant assassiner son
frère . Elle m'assura que, quelque touchée
qu'elle fût de cet accident, sa pâleur ne venait
Ed. Carni
Elle comprit que j'étais à la porte, elle accourut
· avec précipitation.
11
MANON LESCAUT 149
que d'avoir essuyé pendant trois mois mon
absence. Tu m'aimes donc extrêmement, lui
répondis-je ? - Mille fois plus que je ne puis
dire, reprit-elle . - Tu ne me quitteras donc
plus jamais ? ajoutai-je. Non, jamais, ré-
pliqua-t-elle . Cette assurance fut confirmée
par tant de caresses et de serments, qu'il me
parut impossible, en effet, qu'elle pût jamais
les oublier. J'ai toujours été persuadé qu'elle
était sincère : quelle raison aurait-elle eue de se
contrefaire jusqu'à ce point ? Mais elle était
encore plus volage ou plutôt elle n'était plus
rien, et elle ne se reconnaissait pas elle-même,
lorsque ayant devant les yeux des femmes
qui vivaient dans l'abondance, elle se trou-
vait dans la pauvreté et dans le besoin.
J'étais à la veille d'en avoir une dernière
preuve, qui a surpassé toutes les autres et
qui a produit la plus étrange aventure qui
soit jamais arrivée à un homme de ma nais-
sance et de ma fortune.
Comme je la connaissais de cette humeur,
je me hâtai, le lendemain, d'aller à Paris. La
mort de son frère et la nécessité d'avoir du
linge et des habits pour elle et pour moi
étaient de si bonnes raisons, que je n'eus pas
besoin de prétextes. Je sortis de l'auberge
avec le dessein, dis-je à Manon et à mon
hôte, de prendre un carrosse de louage ; mais
150 MANON LESCAUT
c'était une gasconnade. La nécessité m'obli-
geant d'aller à pied , je marchai fort vite jus-
qu'au Cours-la- Reine, où j'avais dessein de
m'arrêter. Il fallait bien prendre un moment
de solitude et de tranquillité pour m'arranger,
et prévoir ce que j'allais faire à Paris .
Je m'assis sur l'herbe . J'entrai dans une
mer de raisonnements et de réflexions qui se
réduisirent peu à peu à trois principaux ar-
ticles. J'avais besoin d'un secours présent,
pour un nombre infini de nécessités présentes.
J'avais à chercher quelque voie qui pût du
moins m'ouvrir des espérances pour l'avenir ;
et, ce qui n'était pas de moindre importance ,
j'avais des informations et des mesures à
prendre pour la sûreté de Manon et pour la
mienne. Après m'être épuisé en projets et en
combinaison sur ces trois chefs , je jugeai en-
core à propos d'en retrancher les deux der-
niers. Nous n'étions pas mal à couvert dans
une chambre de Chaillot ; et pour les besoins
futurs, je crus qu'il serait temps d'y penser
lorsque j'aurais satisfait aux présents.
Il était donc question de remplir actuelle-
ment ma bourse. M. de T... m'avait offert
généreusement la sienne ; mais j'avais une
extrême répugnance à le remettre moi- même
sur cette matière. Quel personnage que d'aller
exposer sa misère à un étranger, et de le
MANON LESCAUT ISI
prier de nous faire part de son bien ! Il n'y a
qu'une âme lâche qui en soit capable, par
une bassesse qui l'empêche d'en sentir l'indi-
gnité ; ou un chrétien humble, par un excès
de générosité qui le rend supérieur à cette
honte. Je n'étais ni un homme lâche, ni un
bon chrétien ; j'aurais donné la moitié de
mon sang pour éviter cette humiliation .
Tiberge, disais-je , le bon Tiberge me re-
fusera-t-il ce qu'il aura le pouvoir de me
donner ? Non , il sera touché de ma misère ;
mais il m'assassinera par sa morale. Il faudra
essuyer ses reproches, ses exhortations , ses
menaces ; il me fera acheter ses secours si
cher que je donnerais encore une partie de
mon sang plutôt que de m'exposer à cette
scène fâcheuse qui me laissera du trouble et
des remords . Bon , reprenais-je , il faut donc
renoncer à tout espoir, puisqu'il ne me reste
point d'autre voie et que je suis si éloigné de
m'arrêter à ces deux là , que je verserais plus
volontiers la moitié de mon sang que d'en
prendre une c'est-à-dire tout mon sang plutôt
que de les prendre toutes deux. Oui , mon
sang tout entier, ajoutai-je après une ré-
flexion d'un moment ; je le donnerais plus
volontiers, sans doute, que de me réduire à
de basses supplications .
Mais il s'agit bien ici de mon sang ! 11
152 MANON LESCAUT
s'agit de la vie et de l'entretien de Manon ,
il s'agit de son amour et de sa fidélité.
Qu'ai-je à mettre en balance avec elle ? Je
n'y ai rien mis jusqu'à présent. Elle me tient
lieu de gloire, de bonheur et de fortune. Il y
a bien des choses, sans doute, que je donne-
rais ma vie pour obtenir ou pour éviter ; mais
estimer une chose plus que ma vie n'est pas
une raison pour l'estimer autant que Manon.
Je ne fus pas longtemps à me déterminer,
après ce raisonnement. Je continuai mon che-
min, résolu d'aller d'abord chez Tiberge , et
de là chez M. de T...
En entrant à Paris, je pris un fiacre, quoique
je n'eusse pas de quoi le payer : je comptais
sur les secours que j'allais solliciter. Je me fis
1
conduire au Luxembourg, d'où j'envoyai aver-
tir Tiberge que j'étais à l'attendre . Il satisfit
mon impatience par sa promptitude. Je lui
appris l'extrémité de mes besoins sans nul
détour. Il me demanda si les cent pistoles
que je lui avais rendues me suffiraient ; et,
sans m'opposer un seul mot de difficulté, il
me les alla chercher dans le moment avec
cet air ouvert et ce plaisir à donner, qui
n'est connu que de l'amour et de la véritable
amitié .
Quoique je n'eusse pas eu le moindre
doute du succès de ma demande, je fus sur-
MANON LESCAUT 153
pris de l'avoir obtenue à si bon marché, c'est-
à-dire sans qu'il m'eût querellé sur mon im-
pénitence. Mais je me trompais en me croyant
tout à fait quitte de ses reproches ; car, lors-
qu'il eut achevé de me compter son argent
et que je me préparais à le quitter, il me
pria de faire avec lui un tour d'allée. Je ne
lui avais point parlé de Manon. Il ignorait
qu'elle fût en liberté ; ainsi sa morale ne
tomba que sur ma fuite téméraire de Saint-
Lazare et sur la crainte où il était, qu'au
lieu de profiter des leçons de sagesse que
j'y avais reçues, je ne reprisse le train du
désordre.
Il me dit qu'étant allé pour me visiter à
Saint-Lazare , le lendemain de mon évasion ,
il avait été frappé au delà de toute expres-
sion, en apprenant la manière dont j'en étais
sorti ; qu'il avait eu là-dessus un entretien
avec le supérieur ; que ce bon père n'était
pas encore remis de son effroi ; qu'il avait eu ,
néanmoins, la générosité de déguiser à M. le
lieutenant général de police les circonstances
de mon départ, et qu'il avait empêché que la
mort du portier ne fût connue au dehors ;
que je n'avais donc, de ce côté-là, nul sujet
d'alarme ; mais que, s'il me restait le moindre
sentiment de sagesse, je profiterais de cet
heureux tour que le ciel donnait à mes
254 MANON LESCAUT
affaires ; que je devais commencer par écrire
à mon père et me remettre bien avec lui, et
que si je voulais suivre une fois son conseil ,
il était d'avis que je quittasse Paris pour re-
tourner dans le sein de ma famille.
J'écoutai son discours jusqu'à la fin . Il y
avait là bien des choses satisfaisantes . Je fus
ravi, premièrement, de n'avoir rien à craindre
du côté de Saint-Lazare. Les rues de Paris
me redevenaient un pays libre . En second
lieu, je m'applaudis de ce que Tiberge n'a-
vait pas la moindre idée de la délivrance de
Manon et de son retour avec moi. Je remar-
quais même qu'il avait évité de me parler
d'elle, dans l'opinion , apparemment, qu'elle
me tenait moins au cœur, puisque je parais-
sais si tranquille sur son sujet. Je résolus , Y
sinon de retourner dans ma famille, du moins
d'écrire à mon père, comme il me le con-
seillait, et de lui témoigner que j'étais disposé
à rentrer dans l'ordre de mes devoirs et de
ses volontés . Mon espérance était de l'en-
gager à m'envoyer de l'argent, sous prétexte
de faire mes exercices à l'Académie ; car j'au-
rais eu peine à lui persuader que je fusse
dans la disposition de retourner à l'état ecclé-
siastique. Et, dans le fond, je n'avais nul
éloignement pour ce que je voulais lui pro-
mettre. J'étais bien aise, au contraire , de
MANON LESCAUT 155
m'appliquer à quelque chose d'honnête et de
raisonnable, autant que ce dessein pourrait
s'accorder avec mon amour. Je faisais mon
compte de vivre avec ma maîtresse et de
faire en même temps mes exercices. Cela
était fort compatible.
Je fus si satisfait de toutes ces idées , que
je promis à Tiberge de faire partir, le jour
même, une lettre pour mon père. J'entrai
effectivement dans un bureau d'écriture, eri
le quittant, et j'écrivis d'une manière si
tendre et si soumise , qu'en relisant ma lettre
je me flattai d'obtenir quelque chose du cœur
paternel.
Quoique je fusse en état de prendre et de
payer un fiacre après avoir quitté Tiberge,
je me fis un plaisir de marcher fièrement à
pied, en allant chez M. de T ... Je trouvais
de la joie dans cet exercice de ma liberté,
pour laquelle mon ami m'avait assuré qu'il
ne me restait rien à craindre. Cependant il
me revint tout d'un coup à l'esprit que ces
assurances ne regardaient que Saint-Lazare ,
et que j'avais , outre cela, l'affaire de l'Hôpital
sur les bras, sans compter la mort de Les-
caut, dans laquelle j'étais mêlé, du moins
comme témoin . Ce souvenir m'effraya si vi-
vement, que je me retirai dans la première
allée, d'où je fis appeler un fiacre. J'allai
156 MANON LESCAUT
droit chez M. de T ... , que je fis rire de ma
frayeur. Elle me parut risible à moi-même ,
lorsqu'il m'eut appris que je n'avais rien à
craindre du côté de l'Hôpital, ni de celui de
Lescaut. Il me dit que dans la pensée qu'on
pourrait le soupçonner d'avoir eu part à l'en-
lèvement de Manon, il était allé le matin à
l'Hôpital, et qu'il avait demandé à la voir,
en feignant d'ignorer ce qui était arrivé ;
qu'on était si éloigné de nous accuser, ou lui,
ou moi, qu'on s'était empressé, au contraire ,
de lui apprendre cette aventure comme une
étrange nouvelle, et qu'on admirait qu'une
fille aussi jolie que Manon Lescaut eût pris
le parti de fuir avec un valet ; qu'il s'était
contenté de répondre froidement qu'il n'en
était pas surpris, et qu'on fait tout pour la
liberté .
Il continua de me raconter qu'il était allé
de là chez Lescaut, dans l'espérance de m'y
trouver avec ma charmante maîtresse ; que
l'hôte de la maison, qui était un carrossier,
lui avait protesté qu'il n'avait vu ni elle, ni
moi ; mais qu'il n'était pas étonnant que nous
n'eussions point paru chez lui , si c'était pour
Lescaut que nous devions y venir, parce que
nous aurions sans doute appris qu'il venait
d'être tué à peu près dans le même temps .
Sur quoi, il n'avait pas refusé d'expliquer ce
MANON LESCAUT 157
qu'il savait de la cause et des circonstances
de cette mort. Environ deux heures aupara-
vant, un garde du corps des amis de Lescaut
l'était venu voir et lui avait proposé de jouer.
Lescaut avait gagné si rapidement, que l'autre
s'était trouvé cent écus de moins en une
heure, c'est-à-dire tout son argent. Ce mal-
heureux, qui se voyait sans un sou, avait
prié Lescaut de lui prêter la moitié de la
somme qu'il avait perdue, et, sur quelques
difficultés nées à cette occasion , ils s'étaient
querellés avec une animosité extrême . Les-
caut avait refusé de sortir pour mettre l'épée
à la main, et l'autre avait juré, en le quit-
tant, de lui casser la tête : ce qu'il avait
exécuté le soir même . M. de T ... eut l'hon-
nêteté d'ajouter qu'il avait été fort inquiet
par rapport à nous, et qu'il continuait de
m'offrir ses services.
Je ne balançai point à lui apprendre le
lieu de notre retraite. Il me pria de trouver
bon qu'il allât souper avec nous.
Comme il ne me restait qu'à prendre du
linge et des habits pour Manon , je lui dis
que nous pouvions partir à l'heure même, s'il
voulait avoir la complaisance de s'arrêter un
moment avec moi chez quelques marchands .
Je ne sais s'il crut que je lui faisais cette
proposition dans la vue d'intéresser sa géné-
1
158 MANON LESCAUT
rosité, ou si ce fut par le simple mouvement
d'une belle âme ; mais, ayant consenti à par-
tir aussitôt, il me mena chez les marchands
qui fournissaient sa maison : il me fit choisir
plusieurs étoffes d'un prix plus considérable
Nous primes une chaise à deux .
que je ne me l'étais proposé, et lorsque je
me disposais à les payer, il défendit aux
marchands de recevoir un sou de moi. Cette
galanterie se fit de si bonne grâce, que je crus
pouvoir en profiter sans honte. Nous prîmes
ensemble le chemin de Chaillot, où j'arrivai
avec moins d'inquiétude que j'en étais parti .
MANON LESCAUT 159
Le chevalier Des Grieux ayant employé
plus d'une heure à ce récit, je le priai de
prendre un peu de relâche et de nous tenir
compagnie à souper. Notre attention lui fit
juger que nous l'avions écouté avec plaisir. II
nous assura que nous trouverions quelque
chose encore de plus intéressant, dans la
suite de son histoire, et, lorsque nous eûmes
fini de souper, il continua en ces termes .
FIN DU PREMIER VOLUME
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