Introduction
La notion de gestion des risques est loin d’être récente, elle remonte,
en tant que sujet d’entreprise, aux années vingt avec l’avènement de
travaux sur la manière de mieux contrôler l’organisation. Toutefois,
il n’a vraiment été question de fonctions en lien avec la gestion des
risques que dans les années cinquante-soixante avec l’avènement de
chargés de gestion des assurances et des risques.
Le XXIe siècle a véritablement consacré la fonction gestion des risques
en tant qu’acteur clé de l’organisation. Les réglementations récentes
sur la protection des données, la fraude, la corruption, le blanchiment
d’argent ainsi que sur les risques prudentiels et financiers en ont fait
une fonction voire un ensemble de fonctions dédiées au contrôle
de l’organisation (contrôle interne, audit interne, risk management,
conformité, sécurité financière, Hygiène-Sécurité-Environnement
- HSE).
L’objet de cet ouvrage est de se centrer sur la fonction de gestion des
risques (que nous appelons Fonction Risk Manager) en tant que fonction
transverse à celles précitées. Le gestionnaire de risque (que nous
appelons Risk Manager), proche de la direction générale, mais aussi des
opérationnels et autres fonctions transverses (qualité, sécurité, projets,
directions financière et comptable, direction commerciale, back-office,
systèmes d’information, ressources humaines) est sûrement l’une des
fonctions les plus transverses de l’entreprise.
Il paraît aujourd’hui difficile d’imaginer une organisation sans gestion
des risques et enfin de compte il n’est souvent qu’une question de
temps et de moyens avant qu’une direction générale ne se rende
compte de la nécessité d’intégrer cette fonction.
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RISK MANAGEMENT
Dans ce contexte transverse, le paradigme selon lequel la gestion des
risques est l’affaire de tous est souvent repris. Cet ouvrage y souscrit
et apporte sa contribution illustrée en insistant sur les savoir-faire
techniques mais surtout relationnels que la fonction suppose. Il est
essentiel à ce titre d’insister sur le rôle de la Fonction Risk Manager :
rôle de fournisseur d’informations à la direction générale, rôle de
coordinateur de ces informations, rôle d’assistance du management
local, rôle d’alerte, de formateur, de sensibilisation, de pédagogie mais
aussi de contrôle face aux risques internes et menaces externes que
l’entreprise peut subir.
L’ouvrage insiste à la fois sur les notions fondamentales que les Risk
Managers sont amenés à appréhender et contextualise la Fonction
Risk Manager en revenant sur sa naissance dans les entreprises.
Nous détaillons également l’activité des Risk Managers (que font les
Risk Managers ? Quelles sont leurs relations avec la direction, les
opérationnels et les autres fonctions ?), illustrons avec des exemples
de terrain un ensemble de catégories de risques essentielles auxquelles
ils sont confrontés dans leur activité et, sans prétendre à l’exhaustivité,
les méthodes et outils clés qu’ils utilisent. Enfin, nous insistons sur sa
place dans l’organisation tout en mettant en avant les compétences
essentielles pour l’exercice de la fonction.
Par ses différents apports méthodologiques et pratiques, cet ouvrage
vise à contribuer non seulement à la littérature importante sur la gestion
des risques, mais aussi à apporter des clés de lecture sur l’actualité
de la Fonction Risk Manager. De nombreuses questions y sont ainsi
développées : la question de la diversité des risques à appréhender ; la
question de ses relations avec ses commanditaires (direction générale,
conseil d’administration, auditeurs externes et internes, directions
métier) et de ses enjeux sous-jacents ; la problématique du (des) rôle(s)
du Risk Manager (à quoi sert-il ?) et plus particulièrement de son rôle
d’alerte et de communicant et du biais par lequel il l’exerce. Nous
abordons également les enjeux relatifs à la formation et au suivi de
carrière du Risk Manager.
Enfin, cet ouvrage envisage de manière longitudinale un ensemble de
questionnements sur la Fonction Risk Manager en elle-même :
- La question de sa diversité.
- Jusqu’où faut-il aller entre une exigence forte de formalisme propre à
cette fonction et l’enjeu essentiel de pragmatisme dans la déclinaison
de plans d’action, d’outils, de préconisations ? Le Risk Manager est-
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INTRODUCTION
il davantage un poil à gratter/un empêcheur de tourner en rond ou un
facilitateur dont le champ d’intervention est bien souvent plus tacite
et progressif que par action rapide ?
- La question de la légitimité du Risk Manager pour asseoir son autorité.
Quels leviers méthodologiques, organisationnels ou politiques dans
l’organisation utiliser ? Doit-il être un expert technique ? Connaître
l’entreprise ? Être un bon communicant ?
Le présent ouvrage apporte ainsi une contribution pragmatique faite de
retours d’expérience mais aussi de synthèses de travaux académiques
afin de cibler tant les professionnels de la gestion du risque que les
étudiants désireux de se tourner vers les métiers de la filière risques.
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Chapitre 1
Définition des notions mobilisées
et contextualisation de la Fonction
Risk Manager
Dans ce chapitre, nous présentons les notions mobilisées. Nous
décrivons ensuite la naissance de la Fonction Risk Manager et
cherchons à comprendre pourquoi, à un moment donné, les grandes
entreprises françaises ont décidé de la mettre en place, montrons
comment elle s’est constituée, a évolué jusqu’à aujourd’hui, identifions
les acteurs de l’émergence et de l’évolution de la fonction. Nous
interrogeons enfin la fonction en proposant une explication théorique
de son émergence et en mettant en perspective ses évolutions futures.
Définition des notions mobilisées : risque,
gestion des risques, Risk Manager
Le risque
Définition
La définition du risque fait l’objet d’un consensus : c’est « un aléa
dont la survenance prive un système d’une ressource et l’empêche
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RISK MANAGEMENT
d’atteindre ses objectifs » (Wibo, 2000). D’autres définitions peuvent
être évoquées : « Une situation dont l’occurrence est incertaine et
dont la réalisation affecte les objectifs de l’entreprise qui le subit. »
(Barthélémy, 2000). « Un danger, inconvénient plus ou moins probable
auquel un individu, un acteur est exposé. » (Larousse).
Une notion ancienne
La notion de risque est ancienne, ancrée dans la société et associée
à une connotation de peur, de danger. Quand Beck (2001) affirme que
notre monde est le premier à être confronté au risque suprême de
la destruction de la vie sur la terre, de la fin de l’Humanité, Méric et
al. (2009) rappellent que les Aztèques redoutaient le retour du Néant
provoqué par l’arrêt de la course du soleil et ainsi l’ancrage du risque
dans l’histoire de l’Humanité. Dans cet ouvrage, les auteurs rappellent
que le mot français daterait du XVIe siècle et que son étymologie
serait liée à l’activité commerciale maritime (le risque que court une
marchandise), avec comme postulat implicite, les conséquences
néfastes de l’occurrence du risque. Laperche (2003) établit un lien
entre le risque, expression du danger et la nécessité de le récompenser
ou de le réduire.
La notion de risque n’est pas nouvelle dans les entreprises (Knight,
1921). Il est présent dans toute action, fait partie de l’univers des
entrepreneurs (Schumpeter, 1926) ; il est inhérent à toute décision :
« Décider, c’est choisir, en univers incertain notamment, c’est prendre
un risque en espérant que le choix s’avérera a posteriori judicieux. »
(Persais, 2003). Le risque est ainsi à rapprocher de l’action. La prise de
risque est en soi la conséquence de la prise de décision dans un but
précis : « L’évènement non encore survenu qui motive l’action. » (Beck,
1986). Ce but précis, c’est dans le contexte de l’entreprise la recherche
de relais de croissance, de rentabilité supérieure, de développement
de l’organisation.
Pour Beck (1986), le risque et son corollaire le coût du risque, sont à
intégrer comme faisant partie des « effets induits latents » associés à
toute activité économique. Ce coût du risque est à mettre en lien avec
la notion de pari sur l’avenir. La prise de risque implique de se poser
la question du coût d’opportunité : le bénéfice attendu est-il supérieur
au coût du risque en cas de survenance ? Ce questionnement est pour
certains auteurs aux origines de notre société où rationalité économique
et éthique du profit se conjuguent (Méric et al., 2009). Le contrôle et
la gestion du risque se positionnent entre ces enjeux économiques de
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DÉFINITION DES NOTIONS
pérennisation d’une activité et des enjeux éthiques de responsabilité
de la gouvernance d’entreprise.
Dès 1921, Knight distingue le risque avéré (l’agent possède des
informations concernant la probabilité de réalisation et les conséquences
du risque potentiel (l’agent ne peut pas définir la liste des conséquences
possibles d’un évènement ou ne peut pas déterminer de probabilité de
réalisation des résultats identifiés comme dans l’assurance, avec la loi
des grands nombres).
Pourtant, au début des années quatre-vingt-dix, la notion de risque
reste floue : risque et danger, risque et incertitude (« Aléa auquel on
ne peut associer de probabilités objectives. » Knight, 1921), sont
souvent confondus. Malgré cela, il est devenu une variable centrale de
la réflexion organisationnelle des entreprises. Le risque a-t-il changé ?
La gestion des risques
Définition
La gestion des risques est « le processus appliqué tout au long d’un
programme et qui regroupe des activités d’identification, d’estimation et
de maîtrise des risques » (Courtot, 1998). La démarche repose sur une
phase d’analyse à partir de classes de risques (« ensemble cohérent
de risques quant à leur nature et aux responsabilités associées à leur
management ») par phase, cause, origine, fonctionnalités et par risques
organisationnels et humains. Cela permet de distinguer les risques
mineurs des risques majeurs, critiques et catastrophiques. La phase de
maîtrise est l’« ensemble des actions définies et conduites dans le but
de réduire et de maintenir la gravité des risques à un seuil plus ou moins
tolérable. » Elle vise soit à lever, transférer ou atténuer le risque, soit à
l’accepter sous sa forme résiduelle (part qui n’a pu être traitée après les
contrôles et actions appropriées). Elle conduit à la mise en œuvre d’un
suivi dans le but de maintenir ou d’améliorer la visibilité sur le risque
et de s’assurer de l’application des plans d’action. Ce suivi, considéré
comme un enjeu majeur, fait émerger la notion de culture du risque.
Une démarche en cinq étapes
Dans nos travaux (Aubry, 2005), nous avons décrit une démarche
de gestion des risques divisée en cinq étapes, qu’il est important de
rappeler. Elles seront détaillées dans la suite de l’ouvrage (chapitre 4).
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RISK MANAGEMENT
Étape 1 - Élaboration d’une stratégie de définition
des risques majeurs
L’entreprise commence par définir une stratégie de maîtrise des
risques majeurs à partir de deux niveaux d’identification : les objectifs
stratégiques ou les processus opérationnels de l’entreprise. Le
deuxième niveau est privilégié par les entreprises souvent réticentes
à « divulguer » leur stratégie ou par toutes celles qui se livrent à la
« navigation à vue ». Il consiste pour la direction générale à visualiser
régulièrement les grands risques majeurs permanents qui menacent
la mission de l’entreprise, les quelques grands projets dont la dérive
causerait un tort majeur à l’entreprise et les processus clés constituant
le business model de l’entreprise.
Le business model de l’organisation est le premier dispositif utilisé par
les entreprises. Il ne s’agit pas en soi d’un outil de gestion des risques
mais c’est un prérequis permettant de procéder à leur analyse. Il
présente les principaux processus de l’entreprise et met à sa disposition
des éléments d’identification des risques à tous les niveaux.
Étape 2 - Identification des risques (passés, présents, émergents)
Deux méthodes sont possibles :
- La démarche descendante ou top down consiste à identifier et
effectuer une première estimation des risques auprès des dirigeants
(les membres du comité exécutif) et de leurs principaux responsables
(directeurs métier-zone, directeurs fonctionnels, directeurs
opérationnels, par exemple) puis à descendre vers les opérationnels.
- La démarche ascendante ou bottom up consiste à interroger les
opérationnels les plus proches de l’activité puis les directeurs
opérationnels ou fonctionnels.
L’identification des risques se fait par interview via des questionnaires,
des ateliers, des entretiens individuels…) de chaque responsable
stratégique et opérationnel et par l’utilisation de grilles (best practices).
Les outils les plus libres (ateliers, entretiens individuels, best practices,
comparaisons/benchmarks) sont privilégiés dans le cadre de la
méthode bottom up. Ces outils sont par ailleurs l’occasion de faire
travailler ensemble les membres du personnel et sont le point de départ
de la diffusion d’une culture du risque au sein de l’entreprise.
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DÉFINITION DES NOTIONS
Étape 3 - Évaluer, quantifier, prioriser ls risques et réalisation
de cartographies de risques
Une fois les processus et les risques identifiés, l’entreprise élabore et
met à jour une cartographie. Pour ce faire, elle évalue les risques en
fonction de :
- L’impact (gravity) qu’ils pourraient avoir s’ils se matérialisaient.
L’impact est la quantification de la perte engendrée par la réalisation
du risque. Les niveaux d’impact changent selon les entreprises :
échelle de 1 à 4 (faible, moyen/modéré, fort, très fort/catastrophique)
ou de 1 à 9, par exemple. Les niveaux sont associés à des pertes
financières engendrées (en euros, par exemple, ou en numéraire) ou
des pertes d’exploitation (en journées de production).
- La probabilité de survenance appelée aussi l’occurrence (probability).
La probabilité de survenance sont les « possibilités » de réalisation
du risque. Les niveaux de probabilité sont variables selon les
entreprises : échelle de 1 à 4 (rare, peu probable, possible, quasiment
certain) ou de 1 à 9, par exemple. Les niveaux sont associés à une
probabilité de réalisation (en pourcentage) et une fréquence (une fois
par jour…). Le résultat de la combinaison, impact x probabilité, donne
le poids du risque et donc son coût. Concrètement, la cartographie
des risques prend la forme d’une matrice impact/probabilité. Elle est
établie par branche, filiale, entité et au niveau global (corporate).
Elle donne une image synthétique des risques et de leur poids
respectif. En effet, il semble essentiel compte tenu du contexte de
chaque entreprise et son exposition aux risques, de tenir compte de
l’importance relative de chaque risque. Ainsi, si le risque de conformité
tend à avoir une importance majeure en banque, il est à relativiser
dans d’autres secteurs d’activité tels que la grande distribution. Une
cartographie permet de qualifier certains risques de stratégiques
(probabilité faible/impact élevé) encore de transférables (probabilité
moyenne/impact moyen), c’est-à-dire susceptibles d’être traités
par l’assurance, donc externalisés tels que les risques d’incendies
d’agences, de tempêtes, d’inondation ; d’autres risques sont appelés
opérationnels (probabilité forte/impact faible), ces derniers regroupant
tous les risques « mal connus » qui peuvent empêcher la réalisation
des objectifs à court terme de l’entreprise et les risques récurrents
dont les enjeux financiers sont importants tels que les risques clients,
les risques liés au système d’information du type de facturation, les
fraudes, la fiabilité du reporting…
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RISK MANAGEMENT
Elle permet une hiérarchisation des risques analysés conduisant les
dirigeants à se focaliser sur les risques majeurs (« top ten des risques »
à gérer, par exemple) et sur les systèmes de contrôle interne adaptés.
Étape 4 - Identification des dispositifs de contrôle et définition
de plans d’action
Une quatrième étape consiste à analyser les systèmes de contrôle
interne : existe-t-il des dispositifs de contrôle ? De quels types sont-
ils (procédures, chartes, formations, responsabilisation, assurances) ?
Sont-ils efficaces, pertinents, fiables ?
La réponse à la deuxième série de questions se fait à partir de la mesure
du risque résiduel : si le risque résiduel est trop élevé, cela signifie que
le risque est sous-contrôlé ; s’il est faible, le risque est potentiellement
sur-contrôlé. Dans les deux cas, les dispositifs de contrôle sont à revoir.
Les conclusions quant aux dispositifs de contrôle du risque permettent
à l’entreprise de définir un ou des plans d’action (bénéfice/ressources à
investir) destinés à améliorer la couverture des risques majeurs (action
sur l’impact et/ou la probabilité). Ils sont mis en œuvre à travers trois
types de dispositifs (Diard et Maurain, 2003) :
- Un dispositif d’ingénierie pour identifier les risques et repérer, à partir
des items que l’entreprise a décidé d’analyser les bonnes pratiques
de leur maîtrise.
- Un dispositif de déploiement pour mettre à disposition des
opérationnels les bases d’une auto-évaluation de la maîtrise de leurs
risques.
- Un dispositif d’audit pour évaluer sur le terrain impact et probabilité
de survenance de chaque risque identifié dans le référentiel puis la
pertinence et la fiabilité de la qualité des contrôles internes existants
au regard des principes de contrôle de référence.
Les plans d’action sont diffusés via la responsabilisation et la mise en
réseau. En face de chaque risque majeur est positionné un responsable
chargé d’un plan d’action (également appelé le « propriétaire » du
risque) : un réseau de responsabilités est ainsi mis en place. Pour
chaque famille de risques, des experts sont choisis pour aider ces
« propriétaires » de risque : un réseau de soutien est mis en place. Un
comité de risques central chapeaute ces deux réseaux.
Ces outils donnent à la démarche de gestion des risques son caractère
dynamique.
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DÉFINITION DES NOTIONS
Étape 5 - Analyse, suivi, apprentissage des risques
Les actions font l’objet d’une analyse, d’un suivi et d’un apprentissage.
L’analyse des résultats se fait en introduisant dans les tableaux de bord
des indicateurs de suivi des actions mises en place et de mesure de
maîtrise des risques mis sous contrôle. Les questions à renseigner
sont le choix des indicateurs, leur fréquence, leur présentation et leur
rattachement à un processowner.
Les résultats font ensuite l’objet d’une communication à la hiérarchie
(conseil d’administration, direction générale, comité de direction,
comités des risques, comité d’audit). La direction générale est informée
de la qualité de la maîtrise des risques dans l’entreprise. Les enjeux
de cette dernière étape sont la transparence vis-à-vis du management
et des actionnaires - le climat de confiance - et la diffusion d’une
culture du risque dans l’entreprise avec l’introduction d’une boucle
d’apprentissage collectif.
L’analyse des résultats peut enfin donner lieu à la mise en place de
retours d’expérience. Ils prennent la forme de mises à jour régulières
du site de l’entreprise au fur et à mesure de la réalisation des plans
d’action, d’échanges d’informations entre le terrain et les équipes de
management via les bases de données ou encore de diffusion des
meilleures pratiques accessibles à tous.
Ces outils donnent à la démarche de gestion des risques son caractère
opérationnel.
Ces outils sont également nécessaires pour constituer une « mémoire
du risque » en entreprise. L’un des objectifs d’une politique de maîtrise
des risques consiste à fournir un degré de confiance suffisant sur la
capacité de l’entreprise à anticiper ses risques. Cela vaut bien entendu
pour les risques présents et futurs mais aussi, et cela peut être omis,
pour des situations déjà rencontrées par les dirigeants, managers
et opérationnels de l’organisation. L’enjeu n’est bien entendu pas
d’enfermer la réflexion sur les risques au champ de ce qui est déjà
connu, mais il consiste à ne pas occulter par principe ce qui fut traité et
serait donc a priori « déjà sous contrôle », partant de l’idée préconçue
que la foudre ne frapperait pas deux fois au même endroit.
« En comité des risques, on nous présente souvent ce qui ne va pas ou
ce qui pourrait ne pas aller, mais on oublie souvent les situations dans
lesquelles ces sujets avaient déjà été traités, débattus, résolus !… On
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RISK MANAGEMENT
va même jusqu’à oublier que certains projets ont été mis en place suite
à des incidents majeurs. »
« Bien avoir en tête des incidents passés permet de voir quand des
équipes métiers relâchent l’attention. C’est quand on vous demande
de retirer un moyen de maîtrise - des contrôles par exemple, jugés
trop chronophages - au motif qu’on ne voit pas où est le risque, que
les garde-fous sautent peu à peu. Il faut sans cesse réaffirmer les
raisons ayant justifié de couvrir des incidents ou des risques, peut-être
anciens, mais pouvant toujours menacer l’entreprise. »
Cependant, dans de nombreux cas, l’hypothèse d’un apprentissage
organisationnel en matière de risque apparaît théorique.
Le manque de temps ne permet pas toujours de documenter
suffisamment des incidents majeurs ou de capitaliser sur les retours
d’expérience (lorsque ceux-ci sont réalisés) post-crise.
Le fait de penser que des incidents majeurs ne peuvent arriver qu’aux
autres entreprises, qu’aux autres filiales dans un groupe, peut également
amener l’entreprise à en oublier des situations à risques déjà connues.
Cela vaut notamment pour des risques à faible probabilité voire à faible
vraisemblance (risques terroristes, fraudes majeures, cas de fraude
interne en bande organisée, cyberattaques d’ampleur majeure, etc.).
« Lors des revues des risques, on en arrive souvent à éluder tout ce qui
s’inscrit dans un contexte spécifique pour ne retenir que le générique,
cela vide de son sens l’exercice même de cartographie des risques. »
Peuvent enfin être évoqués le départ de « sachants », la mobilité en
interne et notamment des équipes risques, audit et contrôle impliquant
que la mémoire des incidents n’est pas conservée sur les fonctions
dédiées, l’absence d’appropriation des historiques de pertes par les
métiers, la non/sous-utilisation des bases incidents par des fonctions
qui peuvent en avoir l’utilité (qualité, contrôle de gestion par exemple),
la priorisation accordée aux objectifs opérationnels. La construction
d’une mémoire du risque en entreprise est un long apprentissage
s’inscrivant dans la constitution progressive d’une culture du risque
dans l’organisation.
La mise en place des cinq étapes confère à la gestion des risques
une approche globale qui la rapproche de l’Enterprise-wide-Risk-
Management (ERM), modèle anglo-saxon d’une gestion des risques
présentée comme globale et intégrée, dans lequel le rôle des
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DÉFINITION DES NOTIONS
responsables opérationnels devient essentiel. Une gestion des risques
qui met en place les cinq étapes relève de l’ERM ; ainsi décrite, elle est
globale au sens de Louisot (2010)1. Elle est par essence transversale
puisqu’elle est là pour servir les projets, les différentes entités et les
processus opérationnels et managériaux de l’entreprise et qu’elle
se positionne en accompagnement du processus de décision. Elle
suppose l’implication du personnel opérationnel indispensable à une
bonne identification des risques. La démarche de gestion des risques
se doit d’intervenir en amont de la survenance des évènements, les
anticiper et non pas seulement valider les expériences survenues. En
cela elle n’est pas seulement une activité de contrôle : on ne cherche
pas seulement la qualité de chacune des opérations mais la bonne
articulation des activités entre elles.
Méthodes de gestion des risques : quelques exemples
Méric et al. (2009) dénombrent une centaine de méthodes chargées
d’anticiper le risque. La réalité est qu’il existe souvent autant de
méthodes, adaptées en pratique, qu’il y a d’entreprises. On note une
vraie tendance cependant à la convergence des méthodes face à un
souci de clarifier, faire simple, rendre pédagogique une science du
risque qui souvent tourne au débat d’expert. Il est essentiel de mettre
l’accent sur les risques eux-mêmes et non sur les méthodologies en
elles-mêmes qui ne sont que des manières d’identifier, d’analyser, de
se représenter le risque (Dufour, 2015). Conçues par des ingénieurs,
elles reposent sur une chronologie d’étapes attribuant des rôles aux
différents agents et conduisent à construire une mémoire des risques.
Nous présenterons plus particulièrement les méthodes des scénarios
et les méthodes dites à dire d’expert couramment utilisées par les Risk
Managers dans le chapitre 5 de l’ouvrage.
Méric et al. (2009) synthétisent les méthodes de gestion des risques en
trois grands types.
1. Modèle anglo-saxon d’une gestion des risques présentée comme globale et
intégrée, dans lequel le rôle des responsables opérationnels devient essentiel.
La notion de globalité introduit tous les éléments d’incertitude liés au futur de
l’organisation, ce que Louisot (2010) englobe sous l’expression « toutes causes,
toutes conséquences, toutes opportunités et menaces » ; elle est « intégrée », car
la gestion des risques doit effectivement l’être à tous les niveaux de décisions et
dans tous les process.
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