Communication et langages
De la communication à l'interaction : l'évolution des modèles
Dominique Picard
Résumé
Depuis 50 ans, les chercheurs essaient d'enfermer la communication dans un schéma théorique applicable à toutes les
situations. Les modèles proposés ne manquent pas; Dominique Picard, de l'Université de Paris XIII, les recense avec
clarté et brio.
Toujours quelque chose s'échappe entre les mailles du filet, mais avec le temps le
filet a retenu de plus en plus d'éléments. Ce brillant tour d'horizon est un rappel utile
des recherches menées par les spécialistes universitaires de la communication. Toujours quelque chose s'échappe entre
les mailles du filet, mais avec le temps le
filet a retenu de plus en plus d'éléments,
Ce brillant tour d'horizon est un rappel utile
des recherches menées par les spécia-
listes universitaires de la communication.
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Picard Dominique. De la communication à l'interaction : l'évolution des modèles. In: Communication et langages. N°93,
3ème trimestre 1992. pp. 69-83;
doi : https://doi.org/10.3406/colan.1992.2380;
https://www.persee.fr/doc/colan_0336-1500_1992_num_93_1_2380;
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^ ^ Dominique Picard
Depuis 50 ans, les chercheurs essaient d'enfermer la Toujours quelque chose s'échappe entre
communication dans un schéma théorique les mailles du filet, mais avec le temps le
applicable à toutes les situations. Les filet a retenu de plus en plus d'éléments,
modèles proposés ne manquent pas; Ce brillant tour d'horizon est un rappel utile
Dominique Picard, de l'Université de des recherches menées par les spécia-
Paris XIII, les recense avec clarté et brio. listes universitaires de la communication.
Depuis que les sciences humaines étudient et analysent le
processus de communication, différents chercheurs, venus
d'horizons variés, ont périodiquement tenté de le formaliser à
l'intérieur de « modèles » censés en présenter les éléments
constitutifs de façon schématique, claire et fonctionnelle.
Dans sa forme la plus dépouillée, le processus de
peut
communication
être considéré comme le résultat de l'interaction de
trois éléments fondamentaux : une « source » qui émet un
« message » (dont la forme et le support peuvent varier) en
direction d'une cible » « qui le reçoit. D'autres peuvent s'y
adjoindre (comme le contexte, le canal, le bruit...), mais ce sont
généralement les rapports établis entre ces éléments ainsi que
l'importance qu'on accorde préférentiellement à l'un ou l'autre
(ou l'ensemble des trois considéré comme un système) qui
fondent la nature et l'intérêt du modèle.
On peut ainsi distinguer trois grands types de modèles : les
modèles « techniques », principalement axés sur les problèmes de
la transmission des signaux; les modèles linguistiques,
privilégiant le message; et les modèles psychosociologiques,
envisageant plutôt la communication dans ses mécanismes
psychologiques et sociaux1.
1. Marc, E., Picard, D., L'interaction sociale, Paris, P.U.F., 1989.
70 Psychologie de la communication
LES MODÈLES « TECHNIQUES »
Les premiers modèles sont apparus après la Seconde Guerre
mondiale. Modèles concernant la communication
interindividuelle ou la communication de masse (ou même ayant parfois
l'ambition de rendre compte des deux en un seul schéma2), ils
se sont inspirés plus ou moins directement des systèmes de
transmission de signaux dans les télécommunications et se sont
essentiellement focalisés sur des problèmes de transmission de
messages et de qualité de la réception.
Le modèle de référence est certainement celui de Shannon et
Weaver (1949) qui fut longtemps adopté comme « le » modèle
communicationnel. La communication y est présentée comme le
transfert d'un message à partir d'une source vers un destinataire
sous la forme d'un signal (codé par l'émetteur et décodé par le
récepteur) qui peut être affecté par des phénomènes parasites
appelés « bruits ».
ÉMETTEUR RÉCEPTEUR
Canal
Source - Message - Codage Décodage - Message -*- Destinataire
Bruit
Schéma 1 : Modèle de Shannon et Weaver
D'autres modèles, à la même époque, ont également eu un
certain retentissement. C'est le cas, par exemple, de celui de
Harold Lasswell (1948) qui concerne la communication de
masse. Il se présente sous la forme d'une série de questions
correspondant chacune à un élément de la communication :
- « Qui? » (le communicateur, le journaliste) ;
-
« dit quoi ? » (le message) ;
CO
(le support du message
i
- « par quel canal? » médiatique :
presse, radio...);
- « à qui ? » (le récepteur, l'audience visée) ;
- « avec quel effet? » (l'effet, l'influence de la communication
I sur le récepteur).
.8
Ces deux modèles ont le mérite de la simplicité (ce qui fut sans
§ doute une des causes de leur succès) ; en outre, l'intérêt essen-
I
8 2. Lazar, J., La science de la communication, Paris, P.U.F. (coll. « Que sais-je? »), 1992.
De la communication à l'interaction : l'évolution des modèles 71
tiel de Lasswell réside dans le fait d'avoir montré que le
processus de communication était aussi un processus d'influence (en
mettant l'accent sur la finalité l'effet
-
de la communication)
-
quant à Shannon, il a permis d'éclairer les raisons pour
lesquelles, à sa réception, un signal est rarement semblable à ce
qu'il était à son émission, en soulignant le double travail
d'encodage et de décodage qui doit être effectué sur lui, ainsi que
l'effet des « bruits ».
Ils offrent cependant des défauts non négligeables qui limitent
leur portée, défauts auxquels d'autres chercheurs ont parfois
tenté de remédier.
Tout d'abord ils présentent des situations de communication
épurées de tout contexte, faisant des individus en présence des
entités abstraites coupées de leur environnement. Or, l'homme
est un animal social qui se rattache à des groupes
d'appartenance ou de référence dont il a intériorisé les valeurs et les
normes. Et c'est en grande partie en fonction de celles-ci qu'il
perçoit les situations sociales dans lesquelles il est impliqué. Cet
aspect apparaît de façon plus évidente dans la communication
de masse; c'est sans doute pour cela qu'on a d'abord tenté
d'inclure certains éléments contextuels dans les modèles la
concernant. Le modèle de Riley et Riley (1959) en est une
illustration : en resituant le « communicateur » et le « récepteur » au
sein de « groupes primaires » d'abord et du « contexte social »
ensuite, il a sans doute été un des premiers à considérer le
processus de communication avant tout comme un processus
social.
Messages
C = Communicateur
R = Récepteur
Schéma 2 : Modèle de Riley et Riley
72 Psychologie de la communication
Ensuite, ces modèles (héritiers de la tradition pavlovienne dans
laquelle un comportement est considéré soit comme un
stimulus, soit comme une
réponse) présentent la communication
comme un processus linéaire dans lequel l'information circule
principalement de l'émetteur vers le récepteur. Or, c'est là aussi
offrir une image tronquée de la réalité.
L'IMPORTANCE DU FEEDBACK
Ce sont les travaux de Norbert Wiener sur la « cybernétique »
(1948) qui ont apporté à la compréhension de la communication
la notion essentielle de « feedback » (traduite parfois par le
terme de « rétroaction >>) qui
désigne la^ réaction du récepteur au
message émis et son retour vers l'émetteur. L'introduction de
cette notion a eu un retentissement immédiat auprès des
chercheurs en sciences sociales (comme Lewin, Erikson,
Bateson...). Elle leur a permis de franchir le premier pas qui va
de la « communication » à l'« interaction », en passant d'une
vision linéaire à la conception d'un processus circulaire.
Parler de la communication en termes de processus (ou de «
causalité circulaire », pour employer une expression systémique),
c'est considérer que le comportement des individus en train de
communiquer est pris dans un jeu complexe d'actions et de
rétroactions qui tendent soit à accentuer un processus en cours (c'est
ce qu'on appelle la rétroaction
« positive », comme dans le cas où
une situation de rivalité amène une surenchère entre les
partenaires), soit à l'amortir (c'est la « rétroaction négative » comme
une attitude d'écoute qui, en réponse à une agression, tend à
abaisser la tension). Le principe de causalité circulaire suppose
donc qu'un même comportement puisse être à la fois envisagé
comme stimulus, provoquant les réactions du partenaire et
comme réponse à un comportement antérieur de celui-ci.
S Une telle conception amène à considérer que la source et le
^ destinataire sont en fait des « émetteurs-récepteurs » exerçant
j| des fonctions différenciées mais non clivées.
g> Enfin, un troisième « défaut » des modèles techniques de base a
5 été de négliger la nature du message, de le présenter comme un
tout abstrait (un peu comme un paquet qu'on enverrait par la
poste) et d'oublier ainsi que le langage humain, de par sa spéci-
§ ficité, constituait en lui-même un élément complexe influençant
S la communication.
£ C'est cette importance accordée au langage qui fait l'intérêt des
S modèles élaborés par les linguistes.
De la communication à l'interaction : l'évolution des modèles 73
LES MODÈLES LINGUISTIQUES
Deux modèles peuvent être considérés comme assez
représentatifs des travaux de la linguistique dans le domaine de la
communication : celui de Roman Jakobson (1963), et celui de Dell
Hymes(1962).
Le modèle de Jakobson vise à saisir la communication humaine
dans toute sa complexité. Aux trois éléments de base, il en
ajoute trois autres auxquels il donne une importance égale. Il
dégage ainsi six facteurs auxquels (c'est là son originalité et l'un
de ses intérêts essentiels) il fait correspondre six fonctions com-
municatives spécifiques.
CONTEXTE
(fonction référentielle)
DESTINATEUR MESSAGE DESTINATAIRE
(fonction émotive) (fonction poétique) (fonction conative)
CONTACT
(fonction phatique)
CODE
(fonction métalinguistique)
Schéma 3 : Modèle de Jakobson
« Le destinateur envoie un message au destinataire. Pour être
opérant, le message requiert d'abord un contexte auquel il
renvoie (...), contexte saisissable par le destinataire, et qui est, soit
verbal, soit susceptible d'être verbalisé; ensuite, le message
requiert un code, commun, en tout ou au moins en partie, au
destinateur et au destinataire (...); enfin, le message requiert un
contact, un canal physique et une connexion psychologique
entre le destinateur et le destinataire, contact qui leur permet
d'établir et de maintenir la communication3
» : le message est
une séquence de signaux dont la substance est l'information
qu'il transmet et dont la mise en forme suppose à la fois un
codage et un décodage (d'où l'introduction du facteur « code ») ;
par contact on entend la liaison physique (ils se parlent) et la
connexion psychologique (ils s'écoutent, cherchent à se
comprendre) qui existent entre le destinataire et le destinateur;
quant au contexte, il a la double signification d'« environnement
d'une unité déterminée » (le mot « salut » veut dire « bonjour »
3. Jakobson, R., Essais de linguistique générale, trad. Paris, Minuit, 1963, pp. 213-214.
74 Psychologie de la communication
s'il se situe en début de communication, et « au revoir » s'il la
clôt) et d'«
ensemble des conditions sociales » (on est dans un
lieu privé ou public, en situation officielle ou intime,
en situation
les partenaires se connaissent oudécouvrent, appartiennent
se
au même groupe culturel ou à des groupes différents, ont un
rapport de dépendance ou non, etc.).
Au destinateur est référée une fonction « émotive » (ou «
expressive ») : il est engagé affectivement dans ce qu'il dit (il est intimidé,
agressif, volubile, enragé...); une fonction « conative » est
orientée vers le destinataire chez lequel le destinateur veut provoquer
des effets (l'admiration, l'intérêt, l'apitoiement...); la fonction
« phatique » est relative au contact et tout ce qui, dans l'échange,
tend à le maintenir (regarder son partenaire, lui toucher le bras,
hocher la tête...); la fonction « métalinguistique » s'exerce lorsque
les partenaires vérifient qu'ils utilisent bien le même code
(« Qu'est-ce que tu veux dire par...? »); la fonction « réfé-
rentielle » est orientée vers le contexte dans la mesure où c'est de
lui que va dépendre la signification du message (« J'aimerais que
cette affaire soit réglée aujourd'hui » équivaut à un ordre dans la
bouche d'un patron qui s'adresse à sa secrétaire, alors qu'il peut,
ailleurs, ressortir à la prière) ; enfin, la fonction « poétique » se
rapporte à la forme même du message, dans la mesure où elle a une
valeur expressive propre (« Pourriez-vous vous taire, s'il vous
plaît? »
; « Tais-toi maintenant, ça suffit ! », « Ferme-la ! » visent,
par exemple, le même but mais n'ont pas la même forme et donc
pas la même signification). Jakobson a réellement tenté de se
dégager d'une certaine vision abstraite et mécaniste de la
communication. Dans une réflexion postérieure à son modèle, il
évoque même la question du feedback et de l'attitude active du
destinataire dans la communication, laissant à penser que l'on
pourrait en faire un septième élément : « II y a sans aucun doute
S feedback entre la parole et l'écoute, mais la hiérarchie des deux
^ processus s'inverse quand on passe de l'encodeur au décodeur.
!> Ces deux aspects distincts du langage sont irréductibles d'un à
g> l'autre ; tous deux sont également essentiels et doivent être regar-
2 dés comme complémentaires4
».
I L'IMPORTANCE DES CONDITIONS SOCIALES
Mais Jakobson, comme la plupart des linguistes héritiers de
|
Saussure, ne tient pas des conditions
| vraiment compte sociales
§
<3 4. Essais de linguistique générale, op. cit., p. 94.
De la communication à l'interaction : l'évolution des modèles 75
de la communication, de les évoquer
se contentant sans
réellement leur donner un statut précis. C'est dans ce sens, au
contraire, que va travailler le courant de P« ethnographie de la
communication » dont D. Hymes5 a été (avec J. Gumperz) le
chef de file et à qui l'on doit le modèle «
Speaking » (créé en
1962 et remanié en 1972). Il cherche à proposer une approche
pragmatique des interactions langagières, replacées dans leur
contexte social.
Ce doit son
modèle nom au fait qu'il se compose de huit
éléments dont
les initiales forment (en anglais) le mot « speaking » :
-
la situation (Setting), qui englobe à la fois le « cadre » (le
moment et le lieu d'un échange) et la « scène » (sa définition
culturelle : « une scène de séduction », « un repas d'affaires »...);
-
les participants, qui comportent, outre le destinataire et le des-
tinateur, tous ceux qui assistent à la rencontre et qui, par leur
présence, influent sur son déroulement;
-
les finalités (Ends), qui désignent à la fois les «
» (l'effet que l'on vise par la communication)
objectifs-intentions et les «
objectifs-résultats » (ce qui a effectivement lieu) ;
-
les actes (Acts sequences), qui comprennent à la fois le
contenu du message et sa forme ;
-
le ton (Keys), qui rend compte « de l'accent, de la manière ou
de l'esprit dans lequel l'acte est accompli » élément important
dans la mesure où des actes identiques, dans un même cadre,
peuvent différer par le ton et, donc, avoir un effet divergent (c'est
le cas du ton ironique qui transforme une insulte en plaisanterie,
voire complicité) en ;
-
les instruments (Instrumentalities), qui regroupent à la fois les
« canaux » et les « formes » de la parole (un canal linguistique
peut ainsi être utilisé pour parler, chanter, psalmodier, mais aussi
pour se servir d'un code compris par toutes les personnes
présentes la langue du
-
pays ou bien d'un dialecte -
connu d'un
seul, ou encore d'une expression n'ayant de sens que pour un
intime, etc.) ;
-
les normes (Norms), qui comprennent à la fois les normes
d'interaction (chacun parle à son tour, on manifeste son intérêt à
l'interlocuteur...) et les normes d'interprétation qui font référence
aux habitudes culturelles (« Comment allez-vous? » n'est pas
une incitation à parler de sa santé, mais une phrase rituelle
5. Hymes, D., « Modèles pour l'interaction du langage et de la vie sociale », 1972, trad, in
Études de linguistique appliquée, 1980, 37, 127-153.
76 Psychologie de la communication
d'ouverture de la communication qui ne requiert que la réponse
rituelle complémentaire : « Très bien, merci ») ;
-
le genre (Gender), qui s'applique à la catégorie formelle dans
laquelle s'inscrit un message (poème, conférence, lettre
commerciale...).
Le modèle de Hymes enrichit de Jakobson
celui en introduisant
des notions nouvelles comme celles de « finalités » (plus
étendue que la fonction conative) et de « normes » (faisant référence
à l'aspect conventionnel et ritualisé de la communication) et en
en précisant d'autres (comme celle de forme du message). Mais
ces notions (souvent bipolaires) restent quelquefois floues et
associent des éléments qui mériteraient d'être séparés (comme
les normes d'interaction et les normes d'interprétation qui ne
mettent pas en jeu les mêmes mécanismes cognitifs et sociaux).
Ainsi, même si les modèles linguistiques offrent une vision plus
riche, plus précise, moins mécanique (plus « humaine » en
quelque sorte) de la communication que les modèles
techniques, ils restent néanmoins dans une perspective plus ou
moins « idéale » et ne permettent pas d'expliquer la plupart des
difficultés que l'on y rencontre habituellement et qui ne tiennent
que pour une part à des questions linguistiques.
C'est pourquoi une étude de la communication doit prendre en
compte aussi ses aspects psychosociologiques.
LES MODÈLES PSYCHOSOCIOLOGIQUES
La perspective psychosociologique a contribué à préciser et à
enrichir un certain nombre d'éléments des modèles précédents.
Mais elle a également introduit des dimensions nouvelles.
Son travail d'enrichissement des modèles existants porte sur
plusieurs points. Tout d'abord, elle a redéfini la notion même de
« message », prolongeant ainsi les travaux des linguistes qui
o> assimilaient tout message à un message verbal, alors que celui-
^ ci ne compose en fait qu'une partie des messages émis dans la
§> communication. On sait en effet, depuis les travaux de
§> Birdwhistell d'informations
ou d'Argyle, qu'un grand nombre sont
5 émises par des voies « non verbales » (les gestes, les
c mimiques, les postures, le ton...) et que cette forme de commu-
•§ nication, fondamentale, ne « fonctionne » pas comme le langage
verbal6. On a parlé à cet égard de « multicanalité » de la commu-
•|
1
§ 6. Cosnier, J., Brassard, A., La communication non verbale, Neuchâtel, Delachaux &
O Niestlé, 1984.
De la communication à l'interaction : l'évolution des modèles 77
nication ; et l'on a, par exemple, distingué deux grandes
catégories de langage : une forme « digitale » et une forme «
analogique » ; la première correspond à la langue et est fondée sur
des signaux arbitraires ;la seconde correspond à l'expression
corporelle et repose sur des signaux « motivés »7.
Ensuite, il s'est avéré que la communication, même entre deux
personnes, ne pouvait se réduire à la relation entre un émetteur
et un récepteur. La relation qui unit les partenaires est plus de
l'ordre d'un « rapport psychosocial », c'est-à-dire un rapport
déterminé par leurs statuts et leurs identités sociales (âge, sexe,
rôle...) et par leurs positions respectives. Ainsi, on ne se
comporte pas avec un de la même
proche façon qu'avec un inconnu
ou un supérieur hiérarchique; de même un homme ne sera pas
tout à fait le même avec un collègue ou une collègue, et avec un
collègue qui partage ses options politiques ou idéologiques ou
un collègue qui ne les partage pas.
À cet égard, l'un des premiers l'on peut
modèles que
qualifier de
« psychosociologique » est celui que T. Newcomb a formalisé à
partir des travaux de F. Heider (1958) sur l'importance de
l'« équilibre » dans les relations. L'hypothèse de Heider est que
toute relation doit être ressentie comme équilibrée par les
partenaires, et que, lorsque ce n'est pas le cas, ceux-ci tendront à
réduire le déséquilibre ou à rompre la relation. Si Ton considère
la relation de deux personnes (A et B) et d'un objet (X), il y a
équilibre si toutes les relations sont positives (Jean et Marie
s'aiment et sont tous deux passionnés de randonnée pédestre)
ou si deux d'entre elles sont négatives et la troisième positive
(Jean et Marie qui s'aiment ont la même aversion pour la
politique ; ou Jean, anticommuniste convaincu, méprise Jacques,
qui soutient le candidat communiste). Ce que Newcomb a for-
x x
Schéma 4 : Modèle de Newcomb
A /
Équilibre Déséquilibre
7. Marc, E., Picard, D., L'école de Palo Alto, Paris, Retz, 1984.
78 Psychologie de la communication
malisé sous l'aspect de huit schémas (quatre relations
d'équilibre et quatre relations de déséquilibre; ainsi, en considérant
qu'un trait plein marque une relation positive (attirance) et un
trait hachuré une relation négative (rejet), notre premier exemple
serait figuré par une liaison de trois traits pleins et considéré
comme une relation d'équilibre, alors qu'une relation de
déséquilibre pourrait être figurée par le second schéma (Jean
anticommuniste convaincu, aime Marie, qui milite au PCF).
Malgré un aspect un peu schématique, ce modèle souligne le
fait essentiel que toute situation de communication met en
présence des individus caractérisés par des attitudes et des
motivations (qui éprouvent des sentiments, adhèrent à des idéologies,
appartiennent à des réseaux affinitaires...) et aussi que toute
situation de communication peut être un moyen de faire évoluer
une relation puisque des individus pris dans une situation qu'ils
ressentent comme déséquilibrée tendront à agir sur leur
partenaire, leurs sentiments, leurs croyances, etc., pour la ramener
vers l'équilibre. La communication y est donc présentée comme
un phénomène complexe, dynamique plus que mécanique.
LA NOTION DE « CONTEXTE »
De plus, l'approche psychosociologique la a permis de préciser
notion de
contexte « et » d'en marquer la l'importance et
diversité. Ce qu'on appelle « contexte » est en effet constitué de
nombreux éléments dont certains sont langagiers et forment le
« co-texte » (c'est-à-dire l'environnement discursif d'une
séquence) et d'autres extra-langagiers, comme la « situation »
(c'est-à-dire le cadre, l'institution, les participants et leur relation) :
-
le cadre est composé des aspects physiques, topologiques et
temporels de la rencontre; on ne communique pas de la même
façon sur une plage ou dans un bureau; de même l'heure, la
$ durée potentielle et le rythme des échanges influent sur leur
^ nature ;
| -
dans une
l'institution, acception large, renvoie d'abord à la
g> culture dans laquelle s'inscrit l'échange : des relations de voisi-
2 nage n'ont pas la même signification au Japon, aux États-Unis,
£ ou en Afrique noire8, mais elle relève aussi des normes et des
•â contraintes inhérentes aux groupes sociaux constitués (la
| famille, l'église, l'entreprise...) qui instaurent certains types de
les individus
| relations entre ;
O 8. Hall, E. T., La danse de la vie, trad. Paris, Seuil, 1983.
De la communication à l'interaction : l'évolution des modèles 79
-
le nombre des participants influe également sur la
communication : on ne communique pas de la même façon à deux ou à dix,
en tête à tête ou en présence de tiers. On a ainsi établi diverses
Goffman9
classifications des participants possibles : distingue,
par exemple, le « participant ratifié » (celui qui, même silencieux,
est intégré dans le cercle des échanges) et le participant non
ratifié (l'auditeur involontaire, comme le voisin de table dans un
café); le premier doit marquer son engagement (attitude
d'écoute et d'intérêt), le second doit au contraire participer à la
fiction de son absence. Il différencie également plusieurs sortes
de locuteurs en fonction de la position qu'ils assument dans
l'échange : l'« animateur » (qui anime l'échange), l'« auteur »
(qui authentifie les sentiments et les idées qu'il exprime) et le
« responsable » (qui parle au nom d'un groupe) ; ces divers
personnages pouvant être, d'ailleurs, physiquement différenciés ou
coïncider en une même personne. On voit donc, écrit Goffman
que « les notions ordinaires du locuteur et de l'auditeur se
révèlent sommaires, la première dissimulant des différences
complexes quant aux statuts participationnels, et la seconde des
questions non moins complexes quant au format de
production10
».
Mais la communication se définit aussi par les relations
qu'entretiennent les participants. Celles-ci sont, bien sûr, déterminées en
partie par leurs rôles et leurs statuts (qui entraînent, par
exemple, un certain registre de langage : on n'utilise pas le
même type de langage pour communiquer avec son patron et
avec son frère). Mais, de façon plus subtile, on peut dire qu'une
partie importante
de la conversation vise à proposer une
définition de la relation
(prédéterminée par le passé relationnel des
partenaires, ou négociée de façon transactionnelle dans la
situation) qui
doit s'instaurer durant l'échange : « Nous formons une
réunion de professionnels, tous compétents dans leur
domaine »
;
« J'ai plein de choses à raconter, tu m'écoutes et tu
m'admires >> etc.
Enfin la notion de « réception » d'un message s'est également
étoffée. En effet, traditionnellement, cette opération était
associée à un simple travail d'enregistrement et de décodage d'un
message et l'on passait ainsi à côté du travail d'interprétation
qu'effectue le récepteur en même temps que le décodage. C'est
9. Goffman, E., Façons de parler, trad. Paris, Minuit, 1987.
10. Les façons déparier, op. cit., p. 156.
80 Psychologie de la communication
ce que traduit la notion d'« inference » qui concerne la capacité
qu'a le récepteur à effectuer des opérations logiques, à conduire
des raisonnements non formalisés pour comprendre un
message. Ainsi, dans un certain contexte, au message « ça va
refroidir », le récepteur que le repas
comprend est servi et qu'il doit
passer rapidement à table.
Le processus d'inférence est au
fondement de la conception des théories se situant dans le courant
de la pragmatique linguistique et qui estiment que le sens d'un
message découle autant de ses dimensions implicites que de
son contenu explicite, et que le travail de compréhension
consiste à sélectionner parmi les implications de l'énoncé
explicite celles qui sont pertinentes par rapport au contexte11.
En fait, à travers son travail de remaniement des éléments
existants, l'approche psychosociologique a surtout voulu montrer
que le sens, dans la communication, ne naît pas seulement de
systèmes de signes préalables à l'échange, mais apparaît bien
comme le produit de l'interaction entre le message émis et le
message reçu, et comme une construction progressive
impliquant autant le récepteur que l'émetteur.
LA COMMUNICATION OBÉIT À DES RÈGLES
Avançant dans cette direction, l'approche psychosociologique a
également exploré des dimensions nouvelles. Tout d'abord, elle
a mis en évidence le fait que la communication était un
phénomène soumis à des systèmes de règles de différents niveaux :
les règles linguistiques (connues depuis longtemps), mais aussi
des règles conversationnelles et des règles rituelles :
les règles
-
conversationnelles s'expriment notamment à travers
la notion de « contrat de qui
communication12
» signifie que,
lorsque des individus s'engagent dans un échange, ils
s'accordent également sur un certain nombre de règles et de principes
$ implicites qui rendront cet échange possible, comme le principe
^ de « pertinence » qui permet aux individus de se reconnaître
O) comme interlocuteurs potentiels (parlant la même langue, étant
g> « autorisés » par les conventions sociales à se parler. .) ; le
prin-
.
5 cipe de « réciprocité » qui marque la reconnaissance de l'autre
interlocuteur (« lequel j'ai
^ comme effectif celui avec une activité
j= dans laquelle nous sommes conjointement engagés ») ; ou bien
S 11. Trognon, A., L'interaction « en général : sujets, groupes, cognitions, représentations
§ sociales, Connexions, 57, L'interaction
n°
: négociation du sens, 1 991 ,
9-25.
O 12. Ghiglione, R., L'homme communiquant, Paris, A. Colin, 1986.
De la communication à l'interaction : l'évolution des modèles 81
le principe de « contractualisation » qui rend possible la
communication effective (en entrant en communication, des
individus
passent le contrat implicite de suivre un certain nombre de
règles sociales et discursives qui permettront à leurs échanges
d'avoir lieu) ;
-
les règles rituelles constituent un système conventionnel de
prescriptions et de proscriptions propres à chaque culture que
l'on désigne couramment comme les usages, la politesse ou le
savoir-vivre et auquel il convient de se plier si l'on ne veut pas
voir la communication perturbée (saluer pour accueillir
quelqu'un, lui demander de ses nouvelles, se lever quand il s'en
va...)13.
LA COMMUNICATION COMPORTE DES ENJEUX
De plus, l'approche psychosociologique a mis en évidence le fait
que tout processus de communication est sous-tendu par des
« enjeux »
et, qu'en tant que tel, il peut être appréhendé comme
une situation « stratégique » (enjeux et stratégies constituant la
dynamique des échanges) :
-
les enjeux sont en grande partie d'ordre symbolique. Comme
l'a montré Goffman, les interactions impliquent
sociales souvent
une « mise en scène » de soi dans laquelle chacun cherche à
imposer et défendre une image valorisée de lui-même (sa « face
») qu'il considère comme son identité sociale. L'enjeu de la
communication consiste alors à « faire bonne figure » ou à « ne pas
perdre la face ».
Toute communication comporte aussi des enjeux externes (le
but qu'on désire atteindre : on veut plaire, convaincre, agresser,
etc.).
Chaque interlocuteur cherchera donc à s'assurer la maîtrise des
éléments qui commandent ces enjeux en composant avec son
partenaire (si je veux enlever un contrat, j'aurai soin de
à mon
présenter client potentiel une image d'« expert » dans le
domaine que je représente, mais j'aurai également soin de ne
pas l'écraser par mes compétences de façon à ce qu'il n'ait pas
l'impression qu'en traitant avec moi il risque de perdre tout
contrôle sur notre marché et de perdre la face auprès
-
de ses
partenaires par la même occasion) ;
-
la notion de stratégie dérive de celle d'enjeu dans la mesure où
la définition la plus large de celui-ci peut être la recherche d'une
13. Goffman, E., Les rites d'interaction, trad. Paris, Minuit, 1974.
82 Psychologie de la communication
satisfaction, d'un gain d'un profit
ou (réel ou symbolique). À ce
niveau, on peut distinguer deux grands types de stratégies :
celle qui tend à maximiser les profits (imposer son image,
« briller » dans la conversation), et celle qui consiste à minimiser
les pertes (garder une réserve prudente pour ne pas commettre
d'impairs). Mais on peut aussi, en se fondant sur les notions de
la Théorie des jeux (von Neumann et Morgenstern, 1 944),
considérer que toute recherche d'une satisfaction ou d'un gain peut
se spécifier selon deux modes relationnels : des rapports de
pouvoirs définis comme un jeu compétitif où chacun cherche
surtout à imposer son image, à montrer qu'il est le plus fort, le
meilleur, le plus intelligent, etc. (et c'est un « jeu à somme
nulle » qui comporte des gagnants et des perdants) ; ou bien des
rapports de qui
séduction instaurent un jeu mimétique et
coopératif où s'exprimentla reconnaissance réciproque, l'affinité et la
valorisation mutuelle (et c'est un « jeu à somme non nulle » dans
la mesure où tout le monde peut y être gagnant).
Vues sous cet angle, la communication et la conversation
peuvent apparaître à bien des égards comme des processus de
négociation (entre des images, des places, des significations,
etc.).
DE LA COMMUNICATION À L'INTERACTION
Ainsi, des premiers modèles techniques aux dernières
formulations psychosociologiques, nous avons été amenée à passer
progressivement de la notion de communication à celle
d'interaction. Le processus de communication y est en effet apparu de
plus en plus comme un système complexe dans lequel chacun
des éléments ne peut être isolé des autres et n'a de valeur que
dans le rapport qu'il entretient avec eux.
Parallèlement à cette évolution, on a pu constater les cher-
que
5 cheurs abandonnaient progressivement l'idée de formaliser la
« communication dans des schémas, tant il apparaissait que cette
formalisation ne pouvait que simplifier et rigidifier un processus
H
g1 plus dynamique que statique.
S La notion de modèle prend ainsi beaucoup plus le sens d'une
c
analyse descriptive et interprétative d'une situation. C'est en ce
Wilson14
•§ sens que Sperber et parlent de l'existence de deux
I grands « modèles » de la communication : un modèle du code
14. Sperber, D., Wilson, D., La pertinence. Communication et cognition, trad. Paris,
Minuit, 1989.
De la communication à l'interaction : l'évolution des modèles 83
pour lequel le fait de communiquer revient, pour l'essentiel, à
coder et décoder des messages (l'existence d'un code commun
et de règles de mise en œuvre de ce code suffit donc à assurer
l'intercompréhension) ; et un modèle d'inférence (dans lequel la
compréhension y est l'objet d'un processus inférentiel). Ces
deux modèles, bien qu'ayant été généralement développés
indépendamment l'un de l'autre, apparaissent plus
complémentaires qu'antinomiques.
Cependant, il nous semble qu'une telle classification n'épuise
pas la totalité des aspects de la communication mis en lumière
par l'approche psychosociologique et conversationnelle dans la
mesure où, posés ensemble, ces deux modèles rendent
essentiellement compte de la dimension informative de la
communication et oublient qu'elle est également action ou, plus
précisément, interaction. Aussi pensons-nous qu'il convient
d'ajouter une troisième perspective aux modèles déjà
sous la forme d'un modèle que l'on pourrait appeler « inter-
mentionnés
actionnel » et qui souligne les aspects dynamiques de la
communication envisagée comme un processus d'influence
(impliquant les notions de contrat, d'enjeu, de stratégie...).
On saisit, à travers cette trop rapide synthèse, à quel point la
compréhension de la communication s'est approfondie et
enrichie depuis le premier modèle de Shannon et Weaver.
Dominique Picard