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devient le désert le plus hostile que la Terre ait jamais porté. Si l‟on
s‟en tient à l‟étymologie de « illustrer » (éclairer, mettre en lumière,
rendre plus clair, plus évocateur…), on constate qu‟il est, au sens
strict, impossible d‟illustrer l‟œuvre de Tolkien. L‟illustrateur doit
alors emprunter une autre démarche : plutôt que de représenter le texte
à la virgule près, il doit laisser s‟exprimer son intuition et sa
subjectivité pour tenter d‟ouvrir une fenêtre sur un paysage jamais
atteint.
Une démarche intuitive, entre lieux communs et non-dits
Partant de ce constat, l‟illustrateur doit faire preuve de prudence
afin que sa subjectivité ne trahisse pas l‟œuvre. Tolkien l‟invite à se
documenter sur l‟imagerie historique et mythique afin d‟offrir au
lecteur une représentation fidèle à son ressenti.
Tolkien n‟éprouve nul besoin de décrire Smaug en détail. Il fait
confiance à son lecteur qui se réfèrera implicitement à l‟image
traditionnelle du dragon. L‟évocation fait ressurgir en tout un chacun
un cumul d‟images archétypales. Charge à l‟illustrateur de piocher
dans ses bibliothèques d‟images, pour approcher la représentation du
dragon dans l‟inconscient collectif. Il n‟est pas non plus utile de
connaître en détail les armures des Hommes du Gondor. Tolkien fait
là encore confiance au lecteur dont l‟imaginaire fourmille de
représentations de scènes de chevalerie. A lui d‟y ajouter le détail
exotique, étrange ou spécifique qui fera reconnaître l‟homme du
Gondor ou du Rohan au milieu des chevaliers de Richard Cœur de
Lion.
Au-delà de ces contraintes, les lacunes du texte permettent en
principe toute liberté créatrice. Cependant, il me semble que trop de
détails peut nuire à l‟image, en cloisonnant définitivement le rêve du
lecteur. Par nature, l‟illustration est narrative. L‟obsession du détail, là
où le texte en appelle à l‟imaginaire du lecteur, peut l‟appauvrir
considérablement. Il ne s‟agit pas ici de gloser le texte, mais de
conserver le subtil équilibre entre représentation et mystère. Ses zones
d‟ombre doivent être conservées autant que faire se peut. Tout dire,
c‟est priver le lecteur de la liberté que Tolkien lui a offerte. A ce titre,
curieusement, l‟illustration perd son rôle narratif et devient davantage