09F Adler
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La dette publique dans les modèles
de croissance
–1 Les modèles keynésiens, tels que ceux sus-
<30% 30–60% 60–90% >90% mentionnés, ne se préoccupent jamais des
Remarque: croissance moyenne du PIB, 1946–2009. Source: Reinhart et Rogoff / La Vie économique facteurs déterminant la croissance à long ter-
me, mais uniquement des fluctuations à
court et moyen termes suivant une ligne de
croissance à plus long terme. Si l’on cherche
donc à faire le rapprochement entre la dette
dette, peut avoir un impact plus fort sur publique et la croissance à long terme, il
la croissance, puisque les charges fiscales convient de se référer à des modèles qui tien-
ne freinent plus la demande. En d’autres nent compte des facteurs déterminants. Le
termes: dans ce cas précis, la corrélation modèle le plus classique est celui de Robert
entre dette publique et croissance est claire- Solow4, pour lequel les revenus sont générés
ment positive. par deux facteurs: le travail et le capital. Le
L’impulsion extrêmement positive provo- stock de capital est financé par l’épargne des
quée par le financement du déficit et de la travailleurs, laquelle est, à son tour, investie.
dette peut être limitée de deux manières au Plus le taux d’épargne (= taux d’investisse-
moins. Premièrement, et tout particulière- ment) augmente, plus le revenu par habitant
ment dans une économie fermée n’ayant est élevé. Alors que, dans ce modèle et durant
accès à aucun grand marché mondial des une certaine période de transition, le taux
capitaux, les emprunts de l’État accroissent d’épargne en hausse accroît les investisse-
les taux d’intérêts réels sur le marché na- ments et la croissance, le rendement margi-
tional des capitaux et réduisent ainsi la nal du capital supplémentaire, lui, diminue.
demande en investissements privés et éven- Sur le long terme, la croissance du PIB est sti-
tuellement la consommation (effet dit d’évic- mulée par l’augmentation de la population
tion). Dans une économie ouverte avec des active et le progrès technique exogène.
cours de change flexibles (modèle de Bien que les interventions de l’État n’aient
Mundell-Fleming), cet effet sur les intérêts là non plus et par définition aucune in-
aboutit également à une valorisation de la fluence sur la croissance à très long terme
3 Robert Barro, «Are Government Bonds Net Wealth»,
monnaie et, par conséquent, à la baisse des provenant de la technologie et de la démo-
Journal of Political Economy, 1974. La neutralité ou exportations et à la dégradation du bilan graphie, elles peuvent influer à long terme
encore l’effet nul des dépenses publiques financées par
la dette est souvent appelé «équivalence ricardienne».
extérieur, ce qui réduit l’impact généré par sur la prospérité de l’économie nationale
Ce terme se réfère à une analyse de l’économiste anglais l’accroissement de la demande publique. (mesurée sur la consommation la plus du-
David Ricardo. Dans son essai intitulé «Essay on the
Funding System» de 1820, Ricardo se demande si une
Quoi qu’il en soit, face à une sous-activité rable durant cette période). Dans le modèle
guerre financée par les impôts et une autre financée par dans des conditions normales, l’augmenta- de Solow, le taux d’épargne des ménages est
une obligation de même valeur actualisée auraient les
mêmes effets économiques. Lui-même en arrive à la
tion des dépenses publiques devrait avoir un déterminé par leur préférence temporelle. Si
conclusion qu’une hausse des impôts nuirait plus à la effet positif sur la croissance, même – ou pré- celle-ci est moindre, ils épargneront beau-
consommation qu’un financement par déficit, sachant
que les contribuables ne tiennent pas compte de l’avenir
cisément – lorsque elle est financée par la coup, et inversement. En fonction de l’idéal
de manière absolue lorsqu’ils agissent. dette. La théorie de l’équivalence ricardienne social, l’épargne peut être soit trop faible, soit
4 Robert M. Solow, «A Contribution to the Theory of Eco-
nomic Growth», Quarterly Journal of Economics, 1956.
avancée par Robert Barro constitue, néan- trop importante. À supposer que les ménages
5 Peter A. Diamond, «National debt in a neoclassical moins, une exception. Selon celle-ci, en aient une faible propension à la consomma-
growth model», The American Economic Review, 1965.
6 Gilles Saint-Paul, «Fiscal policy in an endogenous
finançant l’augmentation des dépenses pu- tion et épargnent beaucoup (exemple du Ja-
growth model», Quarterly Journal of Economics, 1992. bliques par le déficit, on peut s’attendre à ce pon), la tendance sera au surinvestissement,
Graphique 2
Consommation publique
Part des dépenses de l’État et investissements publics
contre investissement public
Tous les modèles susmentionnés con-
Dépenses publiques, en % du PIB
çoivent les dépenses publiques comme une
70
Irlande forme de consommation et non comme des
60
investissements. Par conséquent, le déficit
fiscal et l’augmentation des dettes sont consi-
Belgique
France dérés comme le résultat d’une consomma-
50 Royaume-Uni République
Portugal tchèque tion en hausse et l’on considère, par exemple
Allemagne
Italie Grèce Espagne dans le cas d’un effet d’éviction, qu’ils se
40
Pologne substituent généralement aux investisse-
États-Unis
Suisse
ments privés. En réalité, les dépenses publi-
30 ques ne résultent évidemment pas de la seule
consommation. Nombre de biens et de pres-
20 tations publics, qu’il s’agisse de projets d’in-
frastructure ou de prestations du système
Turquie
10
éducatif, constituent une forme d’investisse-
ment. Dans la mesure où le secteur privé ne
les propose pas ou du moins pas efficace-
0
0 1 2 3 4 5 6 7 ment, ils devraient en principe stimuler la
Investissements publics, en % du PIB croissance et donc logiquement s’autofinan-
Source: Ameco / La Vie économique
cer. Néanmoins, il n’est pas systématique-
ment prouvé que les pays où la part des dé-
Tableau 1
penses publiques est la plus élevée sont les
plus enclins aux investissements publics (voir
Résultats de Kumar et Woo
graphique 2). Les gouvernements les plus
Variable dépendante: croissance du revenu par habitant, pays industrialisés, 1970–2007 lourdement endettés ont même tendance à
Moindres carrés Méthode des moins investir que ceux dont la dette publi-
ordinaires moments généralisés que est faible.
Revenu par habitant, période précédente –2.187*** –2.823***
Durée moyenne de scolarisation 2.863*** 4.161**
Résultats empiriques
Taux d’inflation, période précédente –2.234*** –2.296
Part des dépenses publiques, période précédente 0.087** 0.168 Si nous avons énuméré ci-dessus divers
Ouverture commerciale, période précédente 0.001 –0.004 effets positifs et négatifs possibles de la dette
Profondeur du marché financier, période précédente 0.019*** 0.026*** publique sur la santé économique d’un
Croissance des termes de l’échange –0.019 –0.025 pays, les tests empiriques sur cet enchaîne-
Crise bancaire –0.728** –1.519 ment de conséquences mettent les écono-
Déficit budgétaire –0.044*** –0.036* mistes face à certaines interrogations. Tout
Dette publique, période précédente –0.018** –0.02** d’abord, la question de la causalité: la crois-
Remarque: niveaux de signification: *** 1%, ** 5%, * 10%. Source: Kumar et Woo (2010) / La Vie économique sance est-elle faible parce que les dettes sont
élevées ou bien les dettes sont-elles élevées
parce que la croissance est faible? Pour élu-
cider cette question d’endogénéité, il existe
diverses approches. Kumar et Woo (2010)8,
de l’économie globale. De tels effets peuvent pour leur part, analysent la corrélation
aussi provenir indirectement du fait que la entre le taux d’endettement initial et la
confiance des consommateurs ou des entre- croissance du revenu par habitant sur les
prises est trahie et donc que la motivation à cinq années suivantes dans 38 pays indus-
participer à l’activité économique est large- trialisés et émergents. Ceci n’exclut, toutefois,
ment affaiblie lorsque l’amortissement de la pas que ces deux variables puissent être
dette incombe aux créanciers plutôt qu’aux influencées par des facteurs tiers. Une autre
débiteurs. Au cours des dernières décennies, possibilité consiste à régler ce problème d’en-
ces méthodes ont souvent été analysées en les dogénéité par le biais de méthodes statisti-
rapprochant du problème de la dette (excé- ques9. Kumar et Woo arrivent à la conclusion
dent de la dette) et des crises d’endettement (voir tableau 1) qu’indépendamment de l’ap-
dans les PED7. Si, dans ce genre de situation, proche économétrique appliquée, une forte
7 Par exemple: Paul Krugman, Financing versus Forgiving une annulation de la dette ou, pour une rai- dette publique réduit effectivement la crois-
a Debt Overhang, NBER Working Paper n° 2486, 1988;
Jeffrey Sachs, The Debt Overhang of the Developing
son ou une autre, une résorption massive de sance, en raison notamment de la moindre
Countries, 1989. celle-ci anéantit ces effets négatifs, les perfor- progression du stock de capital. Ce résultat
8 Kumar et Woo, Public Debt and Growth, IMF Working
Paper 10/174, 2010.
mances économiques peuvent au contraire concorde avec l’effet d’éviction évoqué plus
9 Appelées «Méthodes des moments généralisés». s’accroître. haut, tant dans le modèle économique