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telle qu‟il la perçoit. Mais cette vérité échappe toujours, car elle est
multiple. Ainsi en est-il par exemple de la scène spectaculaire de la
traversée du Gué de Bruinen à laquelle tout illustrateur semble vouloir
s‟attaquer, comme John Howe ou Ted Nasmith (qui en a donné deux
représentations différentes, à deux époques de sa vie).
Comment illustrer le superlatif ?
Dans le même ordre d‟idée se trouve, curieusement pourrait-on
dire, le personnage de Galadriel. Car non seulement sa description
reste particulièrement évasive mais, en outre, Galadriel est superlative
à tous points de vue : elle est la plus puissante, la plus grande, la plus
extraordinaire et, surtout, la plus ambiguë ; tout ce qui précisément
rend sa représentation impossible, car en la dessinant, on ne peut que
briser la magie de l‟évocation.
La beauté des Elfes de Tolkien prend une signification très
différente pour chacun d‟entre nous et, donc, aussi suggestive que
puissante. Galadriel, décrite par Gimli comme le summum de la
beauté 50 , prend alors autant de visages qu‟il y a de lecteurs. La
dessiner, c‟est imposer sa vision, c‟est privilégier une facette au
détriment de centaines d‟autres. Comment peut-on expliquer alors
qu‟elle soit un des sujets favoris de l‟illustrateur ? Représenter
l‟irreprésentable consiste sans doute en un véritable défi. Mais je
préfère penser que l‟illustrateur est un quêteur nostalgique. Du moins
est-ce mon propre sentiment, face à l‟impossibilité de retranscrire en
image les évocations les plus puissantes.
L‟exemple de Galadriel n‟est pas le seul, loin s‟en faut. Les
évocations de Tolkien consistent, pour une large part, en un cumul de
superlatifs. Se fondant sur des références bien connus de nous tous,
Tolkien les transcende, les rend inaccessibles, sublimées. Nos
habituelles montagnes et leurs cimes à portée humaine deviennent,
dans les pages du livre, le terrible Caradhras, entité primordiale d‟une
nature inviolable. Nos grottes et les merveilleuses architectures
naturelles de pierre, dans le Vercors, la Dordogne ou ailleurs ne sont
que de pâles et fades reflets de la Moria ou d‟Aglarond. Le Mordor
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La Communauté de l‟Anneau, Livre 2, chapitre VIII.