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Expérimentation D'Un Groupe de Thérapie Basé Sur La Mentalisation Auprès D'Adolescents en Centre de Réadaptation

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Défi jeunesse, vol.

XXIV nº 1 Octobre 2017 31

Expérimentation d’un
groupe de thérapie basé sur
la mentalisation auprès
d’adolescents en centre
de réadaptation

Geneviève Lemelin et Isabelle Bouchard , psychologues, Coordination santé mentale jeunesse


et services spécifiques, Programme jeunesse du Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux
du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal (CCSMTL)

Depuis le mois de mars 2016, un groupe de psychothé- C’est donc dans ce contexte que le groupe de thérapie
rapie basé sur la mentalisation est offert, notamment basée sur la mentalisation et la régulation des affects
aux adolescents placés en centre de réadaptation. à l’intention des adolescents est mis en place par deux
La mise en place de ce groupe fait suite à une longue psychologues. Ce groupe s’adresse aux garçons de
réflexion au sein de l’équipe du soutien clinique spécia- 14 à 17 ans qui ont des difficultés relationnelles, des
lisé du programme jeunesse du CCSMTL sur les limites carences aux plans de la mentalisation, de la régula-
d’une prise en charge thérapeutique individuelle auprès tion des émotions ainsi que des réactions impulsives.
des adolescents en Centre Jeunesse. Les jeunes peuvent participer à la thérapie, qu’ils soient
hébergés ou non, et qu’ils soient suivis en LPJ, LSSSS ou
En effet, ce type de traitement ne convient pas à tous LSJPA (sauf la garde fermée). Sont ciblés en particulier
les jeunes, puisqu’il est basé sur une approche dyadique les jeunes chez qui l’on soupçonne l’émergence de traits
qui peut être trop angoissante pour ces jeunes présen- liés au trouble de la personnalité limite et pour lesquels
tant, pour plusieurs, d’importants traumatismes rela- la modalité thérapeutique de groupe est à privilégier.
tionnels. Quelques modalités de traitement ont donc été Le but de la thérapie basée sur la mentalisation est
élaborées au programme jeunesse afin de répondre aux d’augmenter les capacités de l’individu à comprendre
besoins des adolescents, notamment en réadaptation ses propres états mentaux et ceux des autres, dans le
avec hébergement. Au Mont St-Antoine et à Cité-des- contexte de relations interpersonnelles. La thérapie
Prairies, il existe différentes modalités de thérapie qui vise donc à développer les compétences nécessaires
s’ajoutent à la réadaptation et qui sont fort pertinentes (par exemple, la pleine conscience et la régulation des
et aidantes pour nos jeunes : zoothérapie, accompagne- émotions) pour augmenter les capacités de mentalisa-
ment psychoéducatif et individualisé, etc. Toutefois, il tion, notamment en situation de stress relationnel. Il est
s’avère que les alternatives à la thérapie individuelle également attendu de voir une amélioration de la régu-
demeuraient insuffisantes et qu’il était important lation des affects et du contrôle des impulsions.
d’élargir l’offre de services.
32 Octobre 2017 Défi jeunesse, vol. XXIV nº 1

thérapie de groupe et mentalisation

1. CONTEXTE THÉORIQUE pris en charge par le CJM-IU. Seulement 30% seraient


diagnostiqués alors que 80% présenteraient des compor-
Les jeunes pris en charge par la protection de la jeunesse tements d’automutilation et des conduites suicidaires.
ont vécu de s mauvais traitements de toute s sorte s e t leur De plus, la presque totalité des adolescents (91 dossiers
développement en est invariablement affecté. Les trau- étudiés) manifesteraient des colères intenses, des diffi-
matismes relationnels sont nombreux chez cette clien- cultés relationnelles et des conduites impulsives. La
tèle, ce qui a un impact sur le développement de leurs prévalence des troubles de l’attachement et des troubles
capacités relationnelles, mais également sur le dévelop- de la personnalité limite au sein de cette population
pement de certaines fonctions cérébrales. Schore (1994; clinique est donc grande. Considérant, d’une part, la
2000; 2001) a largement documenté les liens entre la chronicité de cette problématique, notamment en l’ab-
qualité des premières relations d’attachement et le sence de traitement, et d’autre part, les conséquences
développement des zones cérébrales impliquées dans psychosociales et le risque de transmission intergéné-
la gestion du stress et la régulation des émotions. Les rationnelle, il apparaît crucial d’intervenir directement
enfants négligés ou maltraités sont donc susceptibles à ce niveau. Le projet de thérapie s’est donc inspiré
de voir le développement de ces zones altéré par une des approches thérapeutiques ayant fait leur preuve
absence de réponse ou des réponses inadéquates du (cliniquement et empiriquement) auprès d’une clientèle
parent donneur de soins. Les traumas précoces sont présentant un trouble de la personnalité limite.
encodés dans le cerveau immature des tout-petits. Ces
traces perdurent dans le temps et sont étroitement liées Les thérapies comportementale-dialectique (TCD) ou
à la santé mentale d’un individu. À titre d’exemple, basée sur la mentalisation (TBM) s’avèrent parmi les
les effets longitudinaux peuvent prendre la forme de premiers traitements ayant démontré une bonne effica-
troubles de l’apprentissage, de troubles déficitaires de cité pour traiter les troubles de la personnalité limite
l’attention, de troubles de comportements, de troubles (Linehan et al., 1991; Linehan et Heard, 1993 ; Rathus
anxieux ou de l’humeur, de troubles réactionnels de et Miller, 2015). Ces deux types de thérapie, toutes
l’attachement. deux appuyées empiriquement, bien que différentes
à certains égards, présentent d’intéressantes simili-
On observe d’ailleurs qu’une grande proportion de tudes. D’abord, ce sont des approches qui ont des fonde-
jeunes placés en centre jeunesse dans des services de ments dans les théories de l’attachement et les théories
réadaptation présentent des patrons d’attachement développementales. La TBM s’inspire un peu plus de
insécure et sont ainsi proportionnellement plus à l’approche psychodynamique alors que la TCD est plus
risque d’être porteurs de diagnostics de santé mentale. influencée par le courant cognitif-comportemental.
Ces derniers démontrent trop souvent de grandes Dans les deux approches, l’importance accordée à la
lacunes aux plans de la mentalisation, de la régulation relation thérapeutique est centrale. Comme la clientèle
des émotions, de la gestion du stress et du contrôle des visée présente de grandes carences au plan relationnel,
impulsions. Ils peuvent avoir tendance à être impulsifs, il est impensable que la relation ne soit pas au cœur du
voire explosifs et ont généralement de la difficulté à traitement. Par ailleurs, l’accent mis sur le développe-
comprendre leurs réactions. De telles manifestations ment de la mentalisation et de la régulation des affects
sont souvent, bien que non-exclusivement, associées est présent pour ces deux types de traitement, malgré
au développement de traits de la personnalité limite. quelques nuances dans la façon d’aborder ces concepts.
Chez les garçons plus spécifiquement, les traits asso- C’est en empruntant des éléments à ces deux types
ciés au trouble de la personnalité limite peuvent aussi de traitement que le groupe de thérapie basée sur la
être accompagnés ou confondus avec des troubles de mentalisation a pris forme.
comportement, le TDAH, le trouble de l’opposition, le
trouble des conduites, des comportements violents et 1.1. La mentalisation
des traits antisociaux. La mentalisation étant au centre des interventions
dans le groupe de thérapie, il est indiqué de mieux
Les recherches menées par Lise Laporte et Lyne cerner ce concept et comment il peut devenir un focus
Desrosiers (Desrosiers & Laporte, 2015) mettent en psychothérapie. Il faut d’emblée rappeler qu’il ne
en évidence la sous-estimation des manifestations s’agit pas d’un concept nouveau et que la mentalisation
clinique s de trouble de personnalité chez le s adole scents a toujours fait partie des psychothérapies, notamment
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thérapie de groupe et mentalisation

dans le courant psychodynamique. La plupart des et risquent de lui renvoyer une vision erronée, et non
psychologues travaillent à stimuler la mentalisation ancrée dans la réalité, de son monde intérieur. L’enfant
chez leurs patients. Or, ces dernières années, plutôt que ne réussit donc pas à développer un soi réflexif qui lui
de demeurer un processus thérapeutique plutôt intuitif, permettrait de donner du sens à ses propres expériences
la mentalisation est devenue un objet d’étude en soi (Terradas et Achim, 2013). Se développe alors un atta-
(Fonagy et Bateman, 2006). Les concepts théoriques et chement insécure qui aura pour effet d’hypothéquer les
pratiques ont donc été plus rigoureusement et empiri- fonctions métacognitives liées aux affects, comme la
quement documentés. mentalisation et la régulation des émotions. À l’inverse,
lorsqu’un attachement sécure peut se construire, la
Il est possible de résumer la mentalisation comme la mentalisation se développe normalement, la régulation
capacité d’un individu à se centrer et à réflé- émotionnelle est plus adéquate et le développe-
chir à ses propres états mentaux (émotions, ment socio-affectif, mieux adapté.
pensées, intentions, besoins, désirs,
croyances, etc.) et à ceux des autres. La littérature indique qu’il y a généra-
C’est un mécanisme métacognitif lement d’importants déficits de menta-
qui s’inscrit dans le développement la mentalisation lisation chez les individus présentant
psychologique normal d’un individu sous-tend la des troubles de la santé mentale,
et façonne notre compréhension de régulation des particulièrement chez ceux ayant
nous-mêmes et des autres. Il s’agit vécu des traumatismes précoces
donc d’une composante essentielle
émotions. tels que la maltraitance (Berthelot
aux communications et aux relations et al, 2013). En effet, les traumatismes
interpersonnelles. De plus, la mentalisa- précoces et chroniques se développent
tion sous-tend la régulation des émotions. Si dans un contexte d’attachement insécure, et
une personne peut mieux comprendre et inter- ils apparaissent généralement, et par définition,
préter ses états mentaux, il est établi que les émotions dans un milieu familial où la mentalisation fait défaut.
seront alors mieux comprises, gérées et exprimées L’enfant grandit donc avec l’incapacité de mentaliser
(Allen et al., 2008; Berthelot et al, 2013; Bateman et les traumas et donc, de les résoudre adéquatement. Il
Fonagy, 2004; Fonagy et Bateman, 2006). risque d’être pris dans des mécanismes d’évitement
et de répétition qui se traduisent par une propension
1.2. Développement de la mentalisation et à l’agir et un échec de la mentalisation et de la régu-
santé mentale lation des émotions. La mentalisation est conceptua-
Étant donné que la mentalisation fait partie du déve- lisée comme un mécanisme sensible aux stress. Ainsi,
loppement psychologique de l’individu, cette capa- les capacités de mentalisation peuvent être présentes,
cité sera étroitement liée à tout stresseur modulant le mais variables et très instables en situation de stress.
développement affectif et cognitif de l’être humain. Chez les personnes ayant vécu des traumatismes rela-
Parmi les facteurs les plus déterminants dans le déve- tionnels précoces et présentant des difficultés d’atta-
loppement psychoaffectif, on retrouve la qualité des chement, leur capacité de mentalisation chute dras-
liens d’attachement créés en bas âge. Plusieurs auteurs tiquement en présence de stresseurs relationnels qui
ayant étudié les processus de mentalisation s’entendent activent leur patrons d’attachement insécure (Fonagy
d’ailleurs pour dire que la capacité de mentalisation est et Bateman, 2006).
étroitement liée au développement des liens d’atta-
chement (Allen et al., 2008; Bateman et Fonagy, 2004; 1.3. La thérapie basée sur la mentalisation (TBM)
Bateman et Fonagy, 2006; Fonagy et Bateman, 2006; Le traitement basé sur la mentalisation s’appuie sur
Schore, 2000). Pour qu’un individu soit en mesure de le présupposé que mentaliser est un fondement de la
mentaliser adéquatement, ses états mentaux doivent compréhension clinique, de la relation thérapeutique
lui avoir été reflétés par une personne significative et, et du changement thérapeutique. L’idée est de centrer
surtout, de façon appropriée (Lyons-Ruth, 2005). Or, la personne sur ses propres états internes, tout en
les enfants victimes de mauvais traitements ont géné- l’amenant à prendre conscience de ceux de l’autre. La
ralement des figures parentales qui ne décodent ni ne prémisse de base est que les états internes sont opaques
répondent adéquatement aux états internes de l’enfant et qu’on ne peut, avec certitude, savoir ce que l’autre
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thérapie de groupe et mentalisation

vit ou ressent. Ceci implique donc un travail visant à Cette approche vise également à améliorer la régu-
différencier ses états mentaux de ceux des autres, qui lation des émotions, en élaborant une représentation
met l’accent sur l’importance de vérifier auprès de cognitive des émotions. En d’autres mots, il s’agit de
l’autre si notre compréhension est bonne (Bateman et reconnecter le sens entre les actions et les émotions.
Fonagy, 2004; Fonagy et Bateman, 2006). Considérant En effet, lorsque les premières figures de soin et d’atta-
l’étroite interface entre attachement et mentalisation, le chement n’ont pu offrir un sens cohérent et stable aux
traitement basé sur la mentalisation doit tenir compte états internes du nourrisson, celui-ci grandit avec un
des liens d’attachement de l’individu et s’en servir pour sentiment de confusion et d’angoisse par rapport à
créer un lien thérapeutique sécure qui permettra de ses propres états internes et, conséquemment, ceux de
développer la capacité de mentaliser les traumas (Allen l’autre. La thérapie basée sur la mentalisation vise donc
et al., 2008; Berthelot et al, 2013; Fonagy et Bateman, à favoriser un espace pour réinterpréter le vécu trau-
2006; Bateman et Fonagy, 2006). matique, afin de l’intégrer et d’en faire un contenu plus
sensé, plus cohérent et donc moins angoissant et moins
L’objectif du traitement est donc d’améliorer la mentali- désorganisant.
sation dans un contexte de relations d’attachement. Le
thérapeute va donc créer des occasions pour activer le 1.4. La thérapie dialectique comportementale
système d’attachement en amenant le patient à parler 1) (TCD)
de ses relations présentes, 2) de ses relations passées, La thérapie comportementale dialectique TCD (ou
et 3), des relations qu’il entretient ici et maintenant DBT en anglais) est un modèle développé par Marsha
avec le thérapeute ou avec les autres participants Linehan (1987). La thérapie est issue des stratégies
dans le contexte du groupe de thérapie. Ainsi, ce type de traitement cognitif-comportemental spécifique-
de thérapie encourage la réflexion sur soi, dans un ment développées pour les troubles de personnalité
contexte de relations interpersonnelles, ce qui se prête limite. C’est la première thérapie ayant fait l’objet
bien à une thérapie de groupe. d’études contrôlées et ayant prouvé son efficacité sur
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thérapie de groupe et mentalisation

les symptômes présentés par les personnes ayant un de séparation-individuation implique, entre autres,
trouble de personnalité limite (Linehan et al., 1991; un important remaniement des relations d’attache-
Linehan et Heard, 1993 ; Rathus et Miller, 2015). ment avec les figures d’attachement primaires et où
de nouvelles relations d’attachement seront créées
La TCD est basée sur une conception dialectique et (amicales, amoureuses, etc.), vers la fin de l’adoles-
biosociale du trouble de personnalité limite. Ainsi, cence. Il s’agit donc d’une période propice aux change-
la TCD présume que la vision du monde chez les ments qui constitue une opportunité propice à revoir
personnes présentant un trouble de personnalité limite les patrons d’attachement (Atger, 2007; Delage, 2008).
est une vision que l’on pourrait qualifier de clivée, sans Dubois-Comtois et Cyr (2009) ont d’ailleurs bien docu-
nuance, les situations et les gens étant perçus comme menté l’importance sur le plan clinique de la théorie de
bons ou mauvais. On entend par pensée dialectique, l’attachement dans les interventions auprès des adoles-
le fait de considérer qu’il n’y a pas une vérité absolue, cents. Plusieurs auteurs ont mis sur pied et étudié des
mais qu’il y a plusieurs façons d’envisager une situa- traitements pour les adolescents qui sont basés sur la
tion et plusieurs solutions possibles à un problème. Il théorie de l’attachement (par exemple : Moretti et al,
s’agit donc d’aider les participants à développer une 2004; Moretti et Obsuth, 2009) et dont l’efficacité a été
pensée nuancée et d’apprendre à envisager les choses démontrée empiriquement.
sous tous les angles possibles. C’est à la fois respecter
son point de vue personnel, mais aussi celui de l’autre. Dans la TBM ou la TCD, l’idée est de développer des
Nous nous rapprochons ici du concept de mentalisa- compétences, comme la pleine conscience, la mentali-
tion. Développer une pensée dialectique devrait donc sation et la régulation émotionnelle, qui permettront
permettre de mieux réguler les émotions de chacun. de donner des moyens plus adaptés à l’adolescent, afin
qu’il puisse adéquatement remanier ses patrons d’atta-
La thérapie dialectique comportementale vise à recher- chement. Ainsi, ce sont non seulement les processus
cher un équilibre entre l’acceptation et le changement. Il psychiques associés qui risquent de se modifier, mais
s’agit de permettre aux personnes présentant un trouble également la perception de soi, des autres et les rela-
de personnalité limite de développer une vision moins tions interpersonnelles.
dichotomique du monde et d’accéder à une régulation
des émotions plus efficace. Pour ce faire, la thérapie est La mentalisation à l’adolescence est un processus en
basée sur l’apprentissage de différentes compétences mouvance et évolue jusqu’au début de la vingtaine. La
: pleine conscience, tolérance à la détresse, régulation mentalisation sociale, en particulier, est très active lors
des émotions, efficacité interpersonnelle et « voie du de cette période développementale. Ainsi, l’adolescent
milieu » encore appelée pensée dialectique. Il s’agit ici, est très centré sur sa compréhension de l’autre. Le trai-
en observant ses pensées et émotions, d’apporter une tement basé sur la mentalisation en groupe auprès des
vision et une réaction nuancées aux situations vécues. adolescents vient donc répondre à ce besoin typique
En développant ces compétences, les adolescents des adolescents, tout en les aidant à se centrer sur eux-
apprennent peu à peu à mieux contrôler leurs pensées mêmes, en présence de l’autre.
et à moins réagir de façon impulsive. Ils apprennent à
reconnaître les signaux d’alarme d’un envahissement 2.1. La thérapie de groupe auprès des adolescents
éventuel et à utiliser des moyens plus adéquats face à la Plusieurs des adolescents, notamment parmi la clientèle
détresse qu’ils ressentent. Les participants deviennent du programme jeunesse, pourraient être qualifiés de «
ainsi plus en capacité de diminuer leur vulnérabilité et grands brûlés de la relation ». Plusieurs sont pris dans
réactivité émotionnelle. des enjeux relationnels complexes parfois empreints de
sentiment de rejet, d’abandon et de conflits qui rendent
2. L’APPLICATION DE LA TBM ET DE LA TCD la relation entre deux personnes menaçante. Ils ne sont
AUPRÈS DES ADOLESCENTS alors pas en mesure de s’engager dans une psychothé-
rapie individuelle. La modalité de groupe apporte un
L’intégration des notions de la théorie de l’attache- lieu d’échange moins menaçant où les réactions trans-
ment dans le traitement des adolescents a fait l’objet férentielles sont diluées. La modalité groupale permet
de nombreux écrits. L’adolescence est une période également à l’adolescent une mise à distance des figures
développementale où la deuxième phase du processus parentales qui lui est bénéfique (Barnabei, 1998).
36 Octobre 2017 Défi jeunesse, vol. XXIV nº 1

thérapie de groupe et mentalisation

Le groupe de pairs est généralement plus rassurant rôle, mises en situation, etc. Les situations rapportées
et régulateur puisqu’il permet de contenir les mouve- par les jeunes ou des situations se passant dans le « ici
ments pulsionnels et les réactivations des patrons et maintenant » au sein du groupe sont employées pour
d’attachement. faire les liens avec les concepts présentés.

De plus, l’importance accordée aux pairs et aux interac- À la lumière des expériences de la dernière année, une
tions sociales dans cette période qu’est l’adolescence, réponse positive des adolescents à cette approche est
rend la thérapie de groupe plus facilitante auprès des constatée. Peu à peu, chacun parvient à prendre sa place
jeunes. Le groupe semble ainsi un espace plus propice au sein du groupe et à ouvrir sur son vécu. Les théra-
pour parler de soi qu’une relation duelle où ils ne se peutes observent une évolution intéressante quant
reconnaissent pas toujours. Le groupe devient aux capacités de mentalisation de chacun
un lieu d’apprentissage et de valorisation des jeunes lorsqu’ils évoquent les situa-
et peut permettre de briser le sentiment tions qu’ils vivent et leurs réactions. Un
de solitude. Il peut s’y créer un senti- travail intéressant de compréhension
ment d’appartenance qui protège Peu à peu, chacun des perceptions de chacun est favo-
l’individu d’une confrontation trop parvient à prendre risé dans le groupe. Ainsi, la menta-
directe à l’adulte comme représenta- sa place au sein du lisation est soutenue en travaillant
tion parentale, ce qui module l’exci- sur les perceptions, les intentions, le
groupe et à ouvrir
tation, les angoisses et autres enjeux vécu émotif (dit et non-dit) de soi et
psychiques (Chaulet et Prost, 2002). sur son vécu. d’autrui, les relations d’attachement,
Les jeunes hébergés en centre de réadap- etc. On constate une augmentation de
tation sont particulièrement écorchés sur la capacité d’empathie des jeunes en plus
le plan relationnel, avec des carences et des d’un respect et d’une plus grande tolérance à
traumatismes importants à cet égard. La modalité la différence. Après quelques semaines, des inter-
groupale vient donc comme une alternative régulatrice ventions surprenantes et pertinentes (parfois dignes
moins angoissante. des thérapeutes!) émanent des adolescents les uns à
l’égard des autres.
2.2. Le groupe de thérapie basée sur la
mentalisation au Mont St-Antoine L’aspect du groupe s’avère répondre à un besoin d’entrer
Depuis mars 2016, trois sessions du groupe de thérapie en relation avec des pairs sur un mode relationnel diffé-
d’une durée de 12 à 15 semaines ont été offertes sur rent, basé sur le respect, la confiance et la complicité,
le site du Mont St-Antoine. Le groupe a réuni autant dans un espace confidentiel. Cet aspect fut rapporté
des jeunes hébergés au Mont St-Antoine, à Cité-des- par les adolescents comme quelque chose de nouveau
Prairies, en foyer de groupe que des adolescents placés et d’apprécié de leur part. Le sentiment d’être compris
en famille d’accueil ou résidant en milieu naturel. et soutenus, pas seulement par les thérapeutes, mais
également par les pairs, avait un effet très significatif
Chaque rencontre est structurée selon le modèle des pour les jeunes. Ils ont été plusieurs à bénéficier de ce
thérapies de groupe basées sur la mentalisation. Elle soutien et à se sentir moins seuls avec ce qu’ils vivent.
débute par un accueil où chaque adolescent a un espace
pour s’exprimer en répondant à la question « comment Le fait que la thérapie ait un nombre défini de semaines
ça va ? ». Les thérapeutes font ensuite un retour sur amène à devoir inévitablement aborder les enjeux de
les concepts ou situations abordés lors de la rencontre séparation. Avec cette clientèle, ceci soulève des bles-
précédente, puis présentent du nouveau matériel. La sures et des malaises importants. Cet enjeu fournit
rencontre se termine par quelques minutes d’exer- donc l’opportunité de profiter de ce que cela suscite
cice de pleine conscience. Ce contenu est adapté aux comme stress pour amener les adolescents à mentaliser
besoins des groupes, tout en respectant un canevas de et nommer ce qu’ils vivaient à cet égard.
base. Les concepts liés à la mentalisation et à la régu-
lation des émotions sont présentés à l’aide de diffé- L’expérience du groupe de thérapie basée sur la menta-
rentes modalités : visuelles (ex. tableau, dessins, etc.), lisation auprès des adolescents permet également de
motrices (ex. exercices), auditives (ex. musique), jeux de constater les bienfaits de la mise en place de moments
Défi jeunesse, vol. XXIV nº 1 Octobre 2017 37

thérapie de groupe et mentalisation

de pleine conscience. Ce temps de « focus » sur les RÉFÉRENCES


émotions, sensations et pensées dans le moment présent
permet clairement un retour au calme et un apaisement. Allen, J. G., Fonagy, P., & Bateman, A. W. (2008). Mentalizing in clinical
practice. London : American Psychiatric Publishning Inc.
Bien que cette expérience crée d’abord des malaises Atger, F. (2007). L’attachement à l’adolescence. Dialogue, 175(1), p.73-86
en début de thérapie, les adolescents s’y laissent aller Bateman, A. W. (2015). Le traitement basé sur la mentalisation : théorie
en cours de processus et s’approprient cette méthode et applications. Manuel du participant de la formation du 8-9 octobre
2015. Produit par Formation Porte-voix.
méditative. Ils quittent la séance de groupe calmes et
Bateman, A. W. (2015). Applications du traitement basé sur la mentali-
apaisés. Ceci amène donc à penser qu’il serait béné- sation à des populations particulières : personnalité anti-sociale, per-
fique pour tout un chacun de généraliser ces moments sonnalité évitante, adolescents et familles. Manuel du participant de
la formation du 8-9 octobre 2015. Produit par Formation Porte-voix.
dans la vie des adolescents tant à l’école que dans les Bateman, A. W. & Fonagy, P. (2004). Psychotherapy for borderline perso-
unités d’hébergement. nality disorder. Oxford : University Press.
Berthelot, N., Ensink, K., & Normandin, L. (2013). Échecs de mentalisa-
tion du trauma. Carnet de notes sur les maltraitances infantiles, 2(1),
CONCLUSION 9-15.
Chabot, A., Achim, J. & Terradas, M. M. (2015). La capacité de menta-
En conclusion, cette expérience conduit à constater que lisation de l’enfant à travers le jeu et les histoires d’attachement à
compléter : perspectives théoriques et cliniques. La psychiatrie de
ce type de service thérapeutique répond aux besoins l’enfant, 1(58), 207-240
des adolescents. Il amène les jeunes à être davantage Delage, M. (2008). L’attachement à l’adolescence. Applications théra-
peutiques. Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratique de
conscients de leur monde interne (pensée, émotions, réseaux, 40(1), 79-97
perceptions, intentions, etc.) et du monde interne de Desrosiers, L. (2015) Adolescence et trouble de personnalité limite. Défi
l’autre (empathie, respect du vécu et de la différence Jeunesse, vol XXI, n°2, 9-12
Dubois-Comtois, K. & Cyr, C. (2009). La théorie de l’attachement comme
de l’autre). Il leur permet de réfléchir davantage à leurs cadre de référence dans les interventions auprès des adolescents.
réactions. Ceci dit, la mise en application des appren- Revue québécoise de psychologie. 30(1), 143-161.
tissages faits dans ce groupe de thérapie, particulière- Fonagy, P. & Bateman, A. W. (2006). Mechanism of change in mentali-
zation-based treatment of BPD. Journal of Clinical Psychology, 62,
ment en situation de stress, demeure un travail à long 411-430.
terme qu’il faut encourager et soutenir au quotidien. Fonagy, P. & Bateman, A. W. (2015). Mentalisation et trouble de la per-
La réponse des intervenants est à cet égard très posi- sonnalité limite : guide pratique. De Boeck.
Laporte, L., Desrosiers, L. (2016). Le trouble de personnalité limite dans
tive, ceux-ci ayant manifesté beaucoup d’intérêt pour le milieu de la protection de la jeunesse : État des lieux. [Link]
les concepts de mentalisation et de pleine conscience. [Link]/Pages/Coup-d%27oeil-sur-le-trouble-de-la-
personnalité-limite-dans-le-milieu-de-la-protection-de-la-jeunesse.
Il paraît de plus en plus souhaitable d’introduire ces aspx>
concepts dans l’intervention et les différentes program- Lyons-Ruth, K. (2005). L’interface entre attachement et intersubjecti-
mations. Ceci contribuerait significativement à aider vité : perspectives issues de l’étude longitudinale de l’attachement
désorganisé. Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques
les jeunes aux plans de la gestion du stress et de la régu- de réseaux, 35, 61-81.
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