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Évolution de la royauté féodale en France

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Lectures Semaine 1

Section II

Le retournement des règles féodo-vassaliques :


une royauté suzeraine

Le système royal tel qu'il était imaginé par les Capétiens passait tout d'abord par la
maîtrise des principautés, voire leur disparition complète. L'atomisation et la
contractualisation du pouvoir (seigneurie et féodo-vassalité) avaient précipité le déclin de la
royauté carolingienne. Les premiers Capétiens, quoique conservant le sens royal, étaient
restés prisonniers de cette implacable réalité politique. Certes, le roi de France continue
d'obtenir l'hommage et la foi de la plupart des ducs et des comtes au nom de tel ou tel fief.
Mais, outre que certains s'y prêtent avec mauvaise grâce – le duc de Normandie fait son
hommage en marche, à la frontière des deux territoires, ce qui en fait plutôt un pacte de non-
agression –, le roi ne peut prétendre les obliger aux services nobles s'ils en ont décidé
autrement, encore moins contraindre leurs vassaux : les ducs et comtes forment un écran entre
le roi et les forces vives du royaume, au nom de l'adage : « le vassal de mon vassal [le
vavasseur] n'est pas mon vassal », ce qui veut dire qu'en principe les hommes du comte de
Toulouse ou du comte de Blois n'ont rien à voir avec le roi de France. L'habileté des rois
reconstructeurs et de leurs conseillers est de trouver les moyens pour contourner la difficulté.

A. Le roi seigneur

On a d'abord opéré en exploitant au mieux la place qu'occupe le roi en tant que


seigneur féodal. Quand un vassal meurt, le bail du fief et la garde de l'héritier sont confiés au
seigneur. Aussi, en 1137, le duc Guillaume d'Aquitaine, vassal de Louis VI, lui confie-t-il le
bail de sa principauté et la garde de sa fille, la fameuse Aliénor, qui doit épouser Louis VII.
Dès lors les vassaux du duc sur lesquels le roi n'avait aucun pouvoir deviennent ses vassaux
directs. Philippe Auguste exerce de la même manière la garde des jeunes héritières du comté
de Nevers (1181), de Flandre (1208) et de Bretagne (1209), ce qui lui permet entre autre
chose de leur choisir un bon époux (c'est-à-dire l'un de ses proches). Tout cela, quoique utile
au roi, ne lui assure pourtant pas une place particulière : les autres seigneurs font de même
avec leurs vassaux.

B. La maîtrise des fiefs mouvants

Suger va imaginer un procédé génial : il s'agit de vertébrer la hiérarchie des vassaux


par un autre biais que la vassalité sur laquelle le roi ne pouvait pas compter ; ce qu'on ne
pouvait pas exiger au titre du lien personnel, on va le requérir au nom du lien réel, le fief.
Ainsi Suger ne dit pas au puissant duc de Normandie et roi d'Angleterre Henri Ier : « vous êtes
l'homme du roi et vous devez lui obéir en toutes choses à cause de votre engagement
vassalique », mais plutôt : « par la généreuse libéralité du roi de France, votre activité a reçu
le duché de Normandie, en fief propre, tenu de sa dextre munificente 1 ». Cette théorie, dite de
la mouvance, a profondément marqué les esprits. Les rois ont estimé que chaque principauté
était un fief mouvant du royaume, c'est-à-dire un fonds de terre « éloigné mais relevant
(movere) » à un titre ou à un autre du vieux regnum Francorum. Ainsi telle châtellenie de
Saintonge (« mouvant » du comté d'Angoulême, lui-même « mouvant » du duché d'Aquitaine)
relève-t-elle au troisième degré du royaume. Et puisque les princes en sont venus peu à peu à
1
Cité par É. Bournazel in Les Féodalités…, op. cit., p. 444.
prêter l'hommage pour l'ensemble de leur duché ou de leur comté, tenu comme un fief, on
comprend l'importance de la théorie de Suger. Peu importe désormais les infidélités ou les
trahisons de tel ou tel vassal, le lien réel, lui, demeure. Il suffit d'attendre l'occasion propice
pour le rattacher au domaine royal.
Pour ce faire, on va utiliser tout ce que le droit féodal peut offrir. Le roi se fait
reconnaître peu à peu comme seul suzerain. Cela signifie d'une part que le roi ne doit
hommage à personne : étant au sommet de la hiérarchie féodale, il ne peut s'incliner et offrir
ses mains à un autre seigneur. Ce serait contre nature. Aussi les coutumiers du XIIIe siècle
posent-ils le principe suivant lequel « le roi ne doit tenir de personne » (Livres de Jostice et de
Plet, vers 1260), qu'il ne tient « de personne, hormis de Dieu et de lui-même »
(Etablissements de saint Louis, 1273). D'autre part, l'idée de suzeraineté suprême est, pour les
vavasseurs, une invitation faite à venir trouver le roi quand ils sont mécontents de leurs
seigneurs. Le roi écoute les plaintes d'une oreille parfois très compréhensive et peut en
profiter non seulement pour blâmer ses vassaux s'ils ont fait du tort à leurs propres vassaux
(ce qui rehausse le prestige du roi justicier), mais encore pour proclamer la commise des fiefs
et s'attacher directement ces vavasseurs (ce qui accroît la maîtrise humaine et territoriale). Le
cas le plus célèbre est celui des fiefs continentaux de Jean sans Terre. En août 1200, il a
épousé Isabelle, l'héritière du comté d'Angoulême, en violant les fiançailles conclues entre
Isabelle et Hugues de Lusignan, comte de la Marche. Ce dernier prend les armes contre Jean,
son seigneur, qui, par représailles, prononce la commise des fiefs. Hugues réplique en portant
le litige devant son suzerain, Philippe Auguste. Le roi de France convoque les deux parties
devant sa cour des pairs en avril 1202. Comme le roi Jean refuse de se présenter, il est
condamné par défaut et l'on prononce la commise. S'appuyant sur le droit féodal, le roi
parvient ainsi à mettre la main, en toute légalité, sur les fiefs de Jean, tandis qu'usant d'une
autre règle féodo-vassalique Philippe transfère ces fiefs à Arthur de Bretagne, le neveu de
Jean sans Terre, moyennant l'hommage lige (préférentiel) en juillet 1202. Chaque terme
employé vise le roi Jean :

« Arthur, duc de Bretagne et d'Aquitaine, comte d'Anjou et du Maine, à tous


ceux qui auront connaissance de ces présentes lettres, salut. Sachez que j'ai prêté
l'hommage lige contre tous les hommes pouvant vivre et mourir à mon très cher
seigneur Philippe, illustre roi de France, pour le fief de Bretagne, d'Anjou, du Maine et
de Touraine […] Si je manque à mes engagements, les vassaux et leurs fiefs passeront
au roi et l'aideront contre moi2. »

C. La maîtrise des vavasseurs

Enfin, les rois réussissent à renverser l'adage « le vassal de mon vassal n'est pas mon
vassal », en multipliant, dans les contrats vassaliques du début du XIIIe siècle, les clauses
favorables au roi. L'inféodation de Robert de Courtenay (entre 1205 et 1212) stipule que
« ledit Robert aura l'hommage des chevaliers et habitants de ces châteaux, sous réserve de la
fidélité qui nous est due ». Quand Hervé comte de Nevers s'engage à ne marier son héritière
qu'avec le consentement du roi (1215), il avoue : « Nous ferons tenir au roi les serments des
chevaliers de notre terre, avec les lettres patentes que le roi voudra. » Et quand Robert comte
de Dreux consent à remettre son château s'il en est requis par le roi (1223), il jure qu'il fera
« prêter serment au châtelain du château de Dreux, tant à celui qui est en fonction qu'au
suivant, de rendre le château de Dreux au roi […], chaque fois qu'ils en seront requis de la

2
Cité par J. Everard et M. Jones (ed.), The Charters of Duchess Constance of Brittany and her Family, 1171-
1221, Boydell Press, 1999, n° A23, p. 131-132.
part du roi3 ». Les clauses imaginées dans ces contrats, ainsi que dans l'hommage d'Arthur de
Bretagne, vont toutes dans le même sens : Philippe Auguste cherche à contourner l'adage pour
s'imposer aux hommes de ses vassaux, une politique poursuivie par ses successeurs pour
retourner progressivement la règle. On admet au milieu du XIIIe siècle que ce type de clause
est implicite lorsqu'il s'agit du roi. Puis on accepte que tout rapport féodo-vassalique s'entend
« sauf la fidélité due au roi ».Tout cela n'est encore qu'un principe juridique qu'il faut souvent
appuyer par la force, mais il n'en reste pas moins que le droit permet de constituer une royauté
féodale, avec à sa tête un roi suzerain suprême. Passer de la suzeraineté à la souveraineté
(quoique les deux notions soient forgées à partir du même mot superanus) constituait un autre
enjeu. L'utilisation d'un autre droit était nécessaire (voir Section IV).

Section IV

La réflexion sur le pouvoir : une royauté souveraine dans le cadre d'un État

Le système royal tel qu'il était imaginé par les Capétiens s'appuyait sur l'idée que la
plénitude du pouvoir devait leur revenir. Sur cette base, c'est toute une aventure diplomatique
qui commence. Bataille après bataille, mariage après mariage, traité après traité, ils imposent
la sujétion dans tout le royaume. Mais c'est aussi une aventure juridique et philosophique.
Car, pour affirmer la primauté du roi, on puise dans la théologie et les droits savants (le droit
romain et le droit canonique). Ce faisant, on fait glisser la royauté suzeraine vers la
souveraineté et l'on situe la personnalité et l'activité des rois dans une abstraction qui les
dépasse et qui n'allait pas de soi au XIIe siècle : la Couronne et la res publica, bientôt l'État. On
aurait donc tort de croire que la royauté se résume au pouvoir du roi sur ses sujets. On forge
un système politique complexe qui combine la souveraineté, l'État et le double corps du roi.

A. Réflexion autour des deux corps du roi

Dès la fin du XIe siècle, les théologiens formulent l'idée suivant laquelle le roi a deux
corps :

« Nous devons ainsi reconnaître [en lui] une personne géminée [c'est-à-dire
deux personnes jumelles en un seul homme], dont l'une descend de la nature, l'autre de
la grâce […]. L'une par laquelle, par la condition de nature, il se conformait aux autres
hommes ; l'autre par laquelle par l'éminence de sa déification et par le pouvoir du
sacrement [l'onction], il surpassait tous les autres. Par une [des deux] personnalité[s], il
était, par nature, un individu humain ; par l'autre, il était, par la grâce un Christus,
c'est-à-dire un Dieu-homme4. »

On emprunte ici à la théologie chrétienne. La réflexion part du constat qu'au jour du


sacre, le roi devient l'oint de Dieu et que sa personne se dédouble : à côté du corps naturel,
charnel, destiné à vivre, mourir et disparaître comme celui des autres hommes, naît un autre
corps, mystique, qui participe de la royauté divine du Christ, qui le distingue des autres
hommes et qui l'associe à la mission du Christ : le Salut. Comment expliquer un tel
dédoublement ? Il s'agit de pousser à l'extrême le principe selon lequel le roi est à l'image de
Dieu. Jésus Christ lui-même a deux natures : la première, divine, qui existe de toute éternité,
3
Cité par G. Devailly, L'Occident du Xe au milieu du XIIIe siècle, Armand Colin, 1970, p. 267-268.
4
Anonyme Normand, cité par E. Kantorowicz, Les Deux Corps du roi, Gallimard, 1989, p. 54.
qui est ointe pour venir sauver les hommes et qui revient au Père au moment de l'Ascension,
sa mission accomplie ; la seconde, humaine, qui prend corps en Marie, qui reçoit l'onction
dans le Jourdain des mains de Jean le Baptiste pour remplir sa mission terrestre. Aussi
l'anonyme Normand parle-t-il tantôt de Jesus Christus, tantôt de Jesus christus. Partant, les
théologiens s'intéressent au corps mystique du roi : il est immuable, éternel et passe d'un
individu à l'autre sans être altéré. On perçoit déjà une différence entre le roi et la dignité
royale. Cette différence s'accentue lorsque le droit s'empare de l'idée des deux corps et lui
greffe des concepts romains.
On peut considérer les deux corps du roi comme complémentaires – ce qui sera le cas
en France – afin d'affirmer que chaque roi participe du même corps mystique (p. 210) et que
la souveraineté royale s'entend de celle du corps mystique. On peut aussi les opposer l'un à
l'autre, notamment lorsque le corps privé du roi n'est pas jugé à la hauteur de la dignité royale.
En Angleterre, la théorie des deux corps atteint un tel degré de raffinement que tous les
juristes en connaissent au moins les grands traits, que le parlement en devient le gardien et
qu'on en vient, quoique avec quelques scrupules, à se débarrasser de certains rois après les
avoir jugés. Ainsi Charles Ier, condamné à être décapité en 1649. Ses ennemis puritains
parlaient alors de « combattre le roi pour défendre le Roi », c'est-à-dire abattre Charles (the
king) au nom du corps mystique du roi (the King). Et un long poème loyaliste (Majesté dans
la misère, 1648), peut-être composé par le roi lui-même, déplore :

« Avec mon propre pouvoir ils blessent ma majesté,


Au nom du Roi, le roi lui-même est déposé,
Ainsi la poussière détruit-elle le diamant5. »

Toutefois, il faut bien remarquer que si cette théorie a été un moyen de distinguer
l'homme de la dignité, le corps mystique du roi ne se confond pas avec l'État. Il s'agit d'un
rapport à trois : le corps physique, le corps mystique et la chose publique. Cette dernière s'est
dégagée grâce à une autre réflexion.

B. Réflexion autour de l'État

1. La Couronne

Aux alentours de 1150, s'impose l'idée que la couronne, le cercle de métal précieux
incrusté de pierreries, n'est pas seulement le symbole de la plénitude du pouvoir et de l'unité
du royaume en tant que cercle fermé. Elle est également conçue comme une abstraction, un
ensemble de prérogatives royales. Il faut en effet remarquer que la couronne est le symbole le
plus commun dans les royautés d'Occident et que ce cercle de métal est à la fois distinct du roi
et placé au-dessus de sa tête. La Couronne, entité autonome et supérieure, est déjà en germe.
Entre 1147 et 1149, quand Louis VII conduit la deuxième croisade, on pallie l'absence
physique du roi en rattachant à la Couronne la fidélité des grands du royaume « dont tous,
affirme Suger pour lors régent, prélats et barons, dépendent ». La chancellerie va couramment
user d'expressions telles que « le roi et la Couronne » ou « le royaume et la Couronne ». Et
théologiens et juristes vont travailler à démontrer qu'il existe bel et bien une abstraction qui
attire à elle la puissance mise en œuvre par les rois qui se succèdent. À elle les terres du
domaine qui n'appartiennent pas en propre au roi, c'est-à-dire la majeure partie des terres du
royaume. À elle le privilège royal de juger et de lever les subsides. À elle ? Cela veut bien
dire que la Couronne existe par elle-même.

5
E. Kantorowicz, Les Deux Corps du roi, op. cit., p. 50.
De là plusieurs conséquences. Premièrement, on dépersonnalise progressivement le
pouvoir en mettant en jeu une double fidélité, une double sujétion. Philippe Auguste, par
exemple, réclame l'assistance du chapitre de Reims pour sa campagne contre les Flamands en
1197 : « tant pour défendre notre personne, que pour défendre la Couronne de notre
royaume ». Deuxièmement, on protège, grâce à cette abstraction, la continuité, la puissance et
le patrimoine de la communauté politique (le royaume, les Français, plus tard la nation) contre
les entreprises hasardeuses ou les prodigalités d'un roi. Car à trois bons rois, ayant
soigneusement enrichi le patrimoine commun, peuvent succéder un fou, un enfant, un
incapable. D'où les principes suivants, affirmés à compter du XIVe siècle : la Couronne a son
propre statut ; les rois ne peuvent disposer de la Couronne (p. 215) ; le domaine de la
Couronne est inaliénable (p. 223). Ce sont les piliers de la réflexion constitutionnelle.
Troisièmement, on en vient peu à peu à affirmer que la mission du roi (dans la continuité du
ministerium regis) consiste à servir, à augmenter et à conserver la Couronne. Voilà le bien
supérieur. La dignité royale, expliquent-ils, se ramène à toujours accroître les prérogatives de
la Couronne et à ne rien en perdre. Charles V se félicite d'avoir vaqué à « garder les droits de
sa couronne et de son royaume, justement croître et augmenter ». Un siècle plus tard,
Louis XI se vante de n'avoir « rien perdu de la couronne, mais icelle augmentée et accrue de
grandes terres et seigneuries »6. En ce sens, le roi n'est que le premier serviteur de la
Couronne. Mais comme l'intérêt de la Couronne prime sur tous les autres, la dignité du roi est
la plus haute. Elle réclame, aux yeux des rois, la soumission et le respect. Elle explique la
concentration du pouvoir. Elle justifie l'anéantissement des rebelles parce que c'est contre la
Couronne qu'ils conspirent.

2. Le status rei publicae

Lorsqu'ils étudient le droit romain dans les Compilations de Justinien, à Bologne au


e
XII siècle, les premiers glossateurs italiens s'aperçoivent qu'il exalte l'autorité de l'empereur,
mais aussi qu'il distingue nettement l'empereur de la res publica. Le concept s'était estompé
au temps des Mérovingiens, avait resurgi sous Louis le Pieux (p. 50) pour disparaître au
XIe siècle (p. 89). Il réapparaît sous la plume des glossateurs qui vont s'intéresser, et plusieurs
générations de civilistes après eux, à définir le status rei publicae (c'est-à-dire l'état de la
chose publique ; status signifie ce qui est stable, destiné à tenir et durer toujours). Ils
découvrent tout d'abord dans un fragment d'Ulpien que ce statut est fixé par le droit public,
par opposition au droit privé qui règle les affaires des particuliers. Ils démontrent ensuite que
la chose publique est immuable, éternelle et dotée de la toute-puissance. Or la grande
particularité des glossateurs est de considérer le droit romain non comme un beau monument
juridique passé qu'on étudie par souci de culture générale, mais comme un ensemble de règles
et de techniques applicables. La chose est rendue facile parce que les universitaires forment
les conseillers des princes (les légistes), les grands officiers, les agents royaux, etc. On adopte
donc la grande dissociation droit public/droit privé et le mot status, avec ses corollaires. Dans
un premier temps, on l'accole au royaume ou à la Couronne (status regni, status coronae). On
désigne par là à la fois le régime politique (la royauté) et l'entité suprême (l'État avec son
peuple, son territoire, son roi). Le mot « État » passe dans le langage dans les années 1550. De
tout cela nous avons hérité. Toutefois, si la res publica apparaît bien comme une chose
distincte du roi, on voit plus en elle une chose qu'une personne. C'est en ce sens qu'il faut
aussi s'intéresser aux corporations.

3. Les corporations

6
Cités par J. Krynen, L'Empire du roi…, op. cit., p. 153-154.
Certains juristes, notamment canonistes, approchent l'idée de l'État à partir des
corporations. Ce sont les entités juridiques qui organisent la vie des hommes (corporations de
métiers, villes, évêchés, abbayes, etc.). L'individu n'existe pas en dehors de ces communautés
– c'est à partir de la Renaissance que l'on exalte l'individu pouvant s'épanouir par lui-même –
et c'est pourquoi les juristes intellectualisent la corporation. Ils s'interrogent notamment sur les
rapports des membres entre eux, et sur les relations entre le chef et le reste de la communauté.
Là où un civiliste comme Accurse estime que « la corporation n'est rien d'autre que les
hommes qui en font partie », plusieurs auteurs vont affirmer qu'elle n'est pas seulement le
corps composé des membres et de la tête (le chef) mais aussi une abstraction différente de
chacun de ses membres et de sa tête. De là, il suffit à certains canonistes (mais aussi plusieurs
civilistes) d'appliquer cette théorie aux royaumes anglais, français, castillan etc., pour affirmer
qu'il s'agit de corporations, à savoir des entités distinctes des sujets (les membres) et de leur
roi (la tête). Certaines conclusions convergent avec ce que nous avons déjà vu auparavant :
cette corporation a ses règles propres, ses intérêts particuliers ; elle est immortelle. Mais,
chose remarquable, cette corporation est aussi une personne morale ; elle a une existence
juridique propre. Voici un apport marquant à la théorie de l'État car, à côté du double corps du
roi, émerge une autre personne. Là réside l'origine d'un principe majeur du droit public
contemporain : l'État, les collectivités territoriales (régions, départements, communes) et les
établissements publics sont des personnes morales de droit public.

4. La philosophie d'Aristote

Les théologiens découvrent la pensée d'Aristote († 322 av. J.-C.) au XIIIe siècle.
Véhiculé par les intellectuels musulmans, le corpus aristotélicien est inscrit parmi les œuvres
à enseigner à l'université de Paris en 1255. Albert de Cologne (dit le Grand, † 1280) et son
élève Thomas d'Aquin († 1274), pour ne citer qu'eux, l'étudient d'abord selon la méthode de la
glose, c'est-à-dire en dictant à leurs étudiants des commentaires à partir d'un paragraphe. Puis
sous forme de traités : la Somme contre les Gentils (les païens) ou la Somme théologique.
L'université de Paris et le Quartier latin, où l'on parle le latin d'école, apparaît alors, selon le
mot du pape Grégoire X, comme le four où l'on cuit le pain de la chrétienté, notamment (mais
pas seulement) grâce aux œuvres antiques. Or dans l'Éthique à Nicomaque et Les Politiques,
les théologiens vont puiser quelques idées majeures : d'une part l'homme est naturellement fait
pour le bonheur, mais il ne peut y aspirer qu'en pratiquant la vertu, le bien ; d'autre part
l'homme est, par nature, appelé à vivre avec ses semblables. Il ne peut réaliser sa perfection
que parmi les siens, donc au sein de communautés multiples : sa famille, le groupe de familles
(le village) et la cité. La cité (préfiguration de l'État) répond donc à deux aspirations
profondes : la vie en commun et la recherche du bien commun puisque « c'est le bien suprême
entre tous que vise la communauté qui est la plus éminente de tous » (Pol, I, 1). La cité est
elle-même une réalité naturelle. Elle ne dérive pas d'une entente entre les hommes, d'un pacte,
d'un contrat, puisqu'elle est inscrite dans un ordre naturel auquel l'homme obéit pour se
réaliser.
Il faut tenter d'imaginer le choc que peuvent produire de telles idées au XIIIe siècle :
avec Aristote, l'État n'est plus seulement une manière d'organiser le pouvoir mais un art de
vivre. On était habitué à penser l'État à partir de ceux qui gouvernaient et non des gouvernés
eux-mêmes. On dégageait une entité abstraite en glosant sur des mots (Couronne, status rei
publicae) ou en dissertant sur les prérogatives du roi. Avec Aristote, on propose une lecture de
l'État à partir de l'homme lui-même. Tout le propos d'Aristote dans Les Politiques est de
s'interroger sur ce point : Dans quelles conditions la cité peut-elle réaliser les aspirations
humaines ? Comment doit-elle être organisée pour permettre aux hommes d'atteindre le
bonheur auquel l'ordre naturel les convie ? Les théologiens vont donc emboîter le pas au
philosophe grec en réfléchissant dans les mêmes termes : ils dressent les conditions dans
lesquelles l'homme doit agir pour se réaliser pleinement (c'est la morale chrétienne, une
morale du bonheur au sens d'Aristote, plus qu'une moralité d'exigence sociale au sens de
Kant), les conditions dans lesquelles l'activité politique est légitime (le gouvernant recherche-
t-il le bien commun ou son intérêt propre ?), les conditions dans lesquelles un système
politique est proche de la perfection. C'est dire si, avec la pensée thomiste, celle de saint
Thomas d'Aquin et de ses élèves, qui christianise la pensée d'Aristote, la théorie de l'État
gagne en densité humaine.

5. Synthèse

Il revient à un juriste comme Balde († 1400) de synthétiser l'ensemble de la réflexion 7.


Avec lui, on peut faire la lumière sur cette complexe affaire de théologiens et de juristes et
distinguer entre les quatre éléments du système royal : le royaume, l'État, le corps mystique
du roi et son corps physique. Le royaume sert à qualifier la population, la nation et son
territoire. « Les nations et les peuples, explique Balde, lorsqu'ils sont considérés
collectivement, sont eux-mêmes le royaume. » L'État (ou la Couronne ou le status regni ou la
corporation du royaume) est une personne juridique au sein de laquelle s'exerce une autorité
souveraine et que l'on caractérise par un territoire, une population et cette autorité légitime. À
lui l'immortalité, l'immuabilité, la toute-puissance. Seulement, tel quel, l'État n'est pas
qualifié : il peut aussi bien être un État républicain ou aristocratique qu'un État royal. Le
propre de l'État royal est d'instituer une dignité royale (le corps mystique du roi) comme
autorité souveraine. Balde définit cette dignité comme « quelque chose d'intellectuel,
miraculeusement toujours vivant bien que de manière incorporelle ». Mais le corps mystique
du roi a besoin des rois de chair et de sang pour penser, agir et s'exprimer. Aussi revient-il au
corps physique du roi d'animer la dignité royale pour servir l'État. « La personne du roi [le
corps physique], écrit encore Balde, est l'organe et l'instrument de cette personne intellectuelle
et publique [le corps mystique]. Et cette personne intellectuelle et publique est celle qui est la
principale source de l'action. » Reste à s'interroger sur l'exercice de la souveraineté.

C. Réflexion autour de la souveraineté

1. Le pouvoir du roi

Le mot « souveraineté » apparaît au XIIIe siècle pour qualifier le pouvoir d'un homme
sur une communauté. Il vient du latin superanus ou supremus qui expriment la supériorité. Ils
sont à l'origine des mots susserain (le suzerain qui domine la hiérarchie féodo-vassalique) et
suverain (le souverain qui a l'autorité suprême au sein de la communauté politique). Selon les
théories admises jusqu'ici, le pouvoir est d'origine divine – « toute autorité, affirmait saint
Paul, vient de Dieu » (Rom, XIII, 1-7). C'est pourquoi le pouvoir des princes doit être à
l'image de la toute-puissance divine et reconnaître aussi en lui ses limites. Mais au XIIe siècle,
les glossateurs découvrent dans les Compilations de Justinien une définition de l'origine du
pouvoir qui ne doit rien à Dieu. Dans le Digeste, un fragment d'Ulpien affirme que, suivant la
lex regia (loi royale), le pouvoir, qui vient du peuple, a été entièrement transféré à l'empereur
(Dig, 1, 14, 1). Cette idée fait son chemin parmi les civilistes qui entrent au service de
l'empereur germanique ou des rois d'Europe occidentale. Comme « le roi de France est
empereur en son royaume », on peut dire que le peuple a entièrement transféré le pouvoir au

7
G. Leyte in J.-M. Carbasse, G. Leyte et S. Soleil, La Monarchie française du milieu du XVIe siècle à 1715,
Sedes, 2001, p. 27 et, du même auteur, Domaines et domanialité publique dans la France médiévale,
PUStrasbourg, 1996, p. 197 sq.
roi (du moins son corps mystique). Il revient aux théologiens d'imbriquer les deux théories : le
pouvoir vient de Dieu par l'intermédiaire du peuple. Et dans le débat qui oppose ceux qui
estiment ce transfert révocable à ceux qui le croient irréversible, les légistes français tranchent
en faveur des seconds. Le pouvoir a été confié une fois pour toute à la dynastie capétienne.
Les choses sont beaucoup moins nettes en Angleterre ou en Espagne, par exemple.

2. Le roi souverain selon les légistes royaux

Aussi les légistes construisent-ils un discours exaltant la souveraineté royale dans le


cadre de l'État naissant. En premier lieu, ils dotent le roi de l'imperium, l'auctoritas, la
jurisdictio, la maiestas, la plenitudo potestatis, des termes tirés du droit romain qui se
rapportent tous à l'idée de souveraineté.
En deuxième lieu, ils acculturent les principaux attributs de l'empereur romain. Dans le
Digeste, ils découvrent certaines maximes d'Ulpien : « princeps legibus solutus est » (le
prince n'est pas tenu par les lois de ses prédécesseurs, Dig, 1, 3, 31) et « quod principi placuit,
legis habet vigorem » (ce que veut le prince a force de loi ; en d'autres termes, la volonté de
l'empereur peut se traduire immédiatement par une loi, Dig, 1, 4, 1). Dans l'entourage royal,
ceux qui sont formés au droit romain vont s'attacher à faire triompher ces principes. Ainsi les
baillis royaux qui représentent le roi dans les provinces et qui, dès le XIIIe siècle, intègrent
Ulpien dans leurs recueils de coutumes. Ainsi en Vermandois, dans le Conseil à un ami de
Pierre de Fontaines (avant 1258) : « ce qui plaît au prince a force de loi » ; ou dans les
Coutumes de Beauvaisis de Philippe de Beaumanoir (1283) : « ce qu'il lui plaît à faire doit
être tenu pour loi ». Si ces affirmations n'ont encore à l'époque qu'une valeur formelle, les
légistes du gouvernement se chargent de leur donner une consécration juridique et politique
dès le XIVe siècle. Ils rappellent ces maximes à tout propos et accompagnent ainsi la
renaissance du pouvoir législatif du roi (elles sont à l'origine de la formule : « Tel est notre
plaisir… », voir Absolutisme, p. 311).
En troisième lieu, ils accroissent régulièrement la liste des prérogatives qui
n'appartiennent qu'au roi et qui sont autant de marques de souveraineté : instituer les officiers
publics, battre monnaie, connaître de certains crimes particulièrement graves (appelés « cas
royaux »), accorder la grâce aux condamnés, anoblir les roturiers, etc. Ce faisant, les officiers
royaux dépouillent consciencieusement les princes, les seigneurs laïcs et ecclésiastiques de
leurs prérogatives (p. 303).

3. Le roi souverain selon les théologiens

Face aux légistes, s'affirme une autre tendance qui insiste sur l'équilibre du pouvoir
royal, celle des théologiens Thomas d'Aquin († 1274) et Gilles de Rome († 1316), Nicole
Oresme († 1382) et Jean de Gerson († 1429), etc. Aristote (leur modèle) avait consacré
plusieurs passages à décrire la monarchie, l'aristocratie et la démocratie. Il en avait conclu que
tous ces régimes avaient leurs faiblesses et qu'ils pouvaient disparaître. Aussi se prononçait-il
en faveur d'un régime mixte. Les théologiens, pour la conservation de la royauté, soulignent
donc les conditions dans lesquelles la royauté française s'épanouira : respecter les droits
naturels de la communauté politique qui a délégué le pouvoir de manière révocable, instituer
une sorte de régime mixte qui mêle à la monarchie les meilleurs éléments de l'aristocratie et
de la démocratie, exercer la souveraineté de manière tempérée, n'accorder foi aux préceptes
tirés du Digeste qu'après un mûr examen. Il faut raisonner, peser le pour et le contre,
s'interroger sur les conséquences de l'acte plutôt que d'invoquer à tout propos l'auctoritas, la
maiestas et les maximes d'Ulpien. La bataille est rude entre les théologiens et les légistes, les
premiers accusant les seconds de faire le lit de la tyrannie – « les légistes peuvent être
qualifiés d'idiots [d'aveugles] sur le plan politique » (Gilles de Rome) – tandis que les
civilistes accusent leurs adversaires de ne rien entendre à la conduite des affaires : « chacun
voit par expérience, lesquels sont les plus idiots » lance Évrart de Trémaugon (Le Songe du
Verger, 1378), qui s'avoue pourtant séduit par l'idée de régime mixte. Toutefois, les deux
types de conseillers concourent, chacun à sa manière, à faire progresser l'idée d'autorité
souveraine. Tempérée et réfléchie, pour les uns, absolue, pour les autres.

Lectures Semaine 2
Section III

L'instantanéité et la continuité

Le fils aîné du roi, à défaut le collatéral le plus proche, a vocation à régner. Mais
(première question) quand devient-il roi précisément ? Tant que l'on a recours au sacre
anticipé, le problème ne se pose pas : le fils, qui a déjà reçu l'onction à Reims, succède
immédiatement à son père. Mais on sait que Philippe Auguste rompt avec cet usage – il
s'agissait alors de faire triompher la primogéniture : un certain laps de temps sépare désormais
la mort du père du sacre du fils. Si l'on privilégie le rite du sacre, il faut considérer que la
continuité de la fonction royale est interrompue. Certains juristes et surtout la grande majorité
des Français restent attachés à cette idée. Pour eux, et Jeanne d'Arc est exemplaire à cet égard,
le roi qui n'est pas passé par Reims n'est encore que le fils aîné, le prétendant légitime, le
dauphin, avec tous les risques que cela comporte. D'autant que (seconde difficulté) le
descendant peut n'être qu'un enfant. Suivant l'usage traditionnel, on assure la continuité des
affaires en instituant une régence pour attendre que celui-ci soit en âge de régner par lui-
même. Mais en attendant ce moment, le régent exerce le pouvoir royal par intérim, ce qui
compromet aussi la continuité de la fonction royale. Charles V et son fils Charles VI tentent
de régler ces deux problèmes.

A. Les ordonnances d'août et octobre 1374

Charles V eut un début de règne difficile : les grands affectaient d'attendre de lui
certains engagements avant de le tenir pour roi. Cela ne veut pas dire qu'ils ne considéraient
pas la primogéniture comme une norme constitutionnelle, mais qu'ils s'estimaient fondés à
tenir un discours inconstitutionnel au vu de la gravité des circonstances. Toutefois, Charles V
craint que l'épisode ne se reproduise et entreprend de mettre de l'ordre dans les questions
successorales en août 1374. Cette ordonnance apporte trois éléments. Dans un long
préambule, Charles affirme l'unité symbolique du roi régnant et de son fils : « selon la nature
ils sont considérés comme la même personne », ce qui signifie qu'ils sont, par le sang, le
même être royal, que ces deux corps physiques participent au même corps mystique du roi
(p. 121). Charles situe ensuite la majorité à treize ans révolus (l'anniversaire des treize ans,
c'est-à-dire l'entrée dans la quatorzième année) par exception au droit commun (vingt ou vingt
et un ans). À cette date, il peut agir comme un roi. Avant, c'est le régent. D'où le troisième
point : on ne précise pas clairement leurs places respectives, mais comme le mineur est
qualifié de « vrai et droiturier Roi de France », on sous-entend qu'il est roi dès le décès de son
père. Par conséquent, entre le décès et la majorité, il l'est mais il ne peut agir comme tel ; il
règne mais il ne gouverne pas. Tout cela n'est encore qu'implicite.
On lève une première ambiguïté dans une autre ordonnance, datée d'octobre 1374
(deux mois après la précédente) : le régent doit agir, non pas en son nom propre comme du
temps de Suger ou de Blanche de Castille, mais au nom du roi mineur. Le régent s'efface
devant la royauté de ce dernier. La doctrine se charge de lever la seconde : il est clair pour les
juristes que le fils devient roi au moment précis où le père exhale son dernier souffle. C'est le
sens de l'adage : « le mort saisit le vif », reprise du droit coutumier. Cette formule signifie que
l'héritier, quel que soit son âge, est mis en saisine à l'instant même de la mort du père,
directement, sans formalité, sans délai. C'est Évrart de Trémaugon qui reprend l'adage pour en
faire un principe de droit public dans le Songe du Verger (1378). L'auteur s'imagine dormir
dans un verger. Il voit apparaître en songe le roi entouré de deux dames qui symbolisent l'une
la puissance spirituelle, l'autre la puissance temporelle. Chacune prend un avocat et ceux-ci, le
prêtre et le chevalier, disputent quelques points de doctrine juridique et politique. L'un d'entre
eux est la question de savoir si, comme le soutient le prêtre, le sacre fait le roi. Le chevalier,
qui personnalise les idées des juristes, prétend le contraire. Le fils devient roi instantanément.
Ce disant, il condamne trois choses : tout d'abord, la doctrine hiérocratique qui consiste à
soumettre le pouvoir temporel au pouvoir spirituel. Le roi a en effet besoin d'un prêtre pour
être sacré qui pourrait le lui refuser ou fixer ses conditions. Ensuite la doctrine élective qui
exposerait le choix du roi à une assemblée de dignitaires (comme dans l'empire). Enfin, le
risque d'une vacance du pouvoir royal, forcément funeste pour l'État. C'est pourquoi, insiste
Évrart, le mort saisit le vif.

B. Les ordonnances de 1403 et 1407

Le long règne malheureux de Charles VI oblige celui-ci à rappeler et clarifier les deux
textes de son père. En 1380, un régent avait été désigné : Louis, duc d'Anjou, l'un des oncles
du jeune roi. Les autres l'écartent par une démarche astucieuse mais inconstitutionnelle : ils
déclarent Charles VI majeur alors qu'il n'a pas atteint l'âge de treize ans révolus et le font
sacrer pour disposer d'un roitelet de onze ans et exercer le pouvoir. Les deux ordonnances de
1374 ne résistent pas à l'appétit des oncles. C'est pourquoi, lors d'un intervalle de lucidité, en
avril 1403, Charles VI formule de manière explicite le principe de l'instantanéité – le
successeur est roi à l'instant où meurt le roi – et circonscrit, sans ambiguïté, le rôle du régent,
de peur de voir se reproduire au détriment de son propre fils ce qu'il a vécu lui-même : le roi
est pleinement roi quel que soit son âge ; le régent, jusqu'à la majorité du roi, se contente de
prêter sa propre majorité au mineur et tous les actes sont faits au nom du roi ; désormais, si
d'aventure le descendant de Charles VI est en petit âge, c'est la reine, assistée d'un conseil, qui
gouvernera. Cette ordonnance d'avril 1403 est rapportée dès le mois de mai par les oncles :
Charles VI vient de replonger dans la folie. D'où celle de 1407 (nouvel intervalle de lucidité)
qui reprend les termes d'avril 1403. C'est sur cette base constitutionnelle que gouverneront
Anne de Beaujeu au nom de son frère cadet Charles VIII, Catherine de Médicis au nom de
François II et Charles IX (lequel innove en faisant déclarer sa majorité en 1563 au parlement
de Rouen), Marie de Médicis au nom de Louis XIII (déclaré majeur au parlement de Paris en
1614), puis Anne d'Autriche au nom de Louis XIV (déclaré majeur en 1651) et Philippe
d'Orléans – la reine est morte en 1683 – au nom de Louis XV (déclaré majeur en 1723).
De tout cela, la symbolique juridique se fait l'écho, à commencer par quelques adages
célèbres : « le roi de France est toujours majeur » (au royaume de France, on ne reconnaît pas
la minorité au sens où elle effacerait la royauté de l'enfant) ; « le roi ne meurt jamais » (le
corps mystique et éternel du roi change de corps physique sans discontinuité) ; « le royaume
n'est jamais sans roi ». On pense aussi aux gestes et aux cris des hérauts, du chambellan et du
grand écuyer lors des funérailles royales, à compter de celles de Charles VIII (1498) : à Saint-
Denis, la nécropole royale, ceux-ci déposent dans le tombeau leurs bâtons et leurs cottes, au
fur et à mesure que l'on y glisse le corps du défunt ; ils abaissent l'épée du sacre et la bannière
royale, au cri de « le roi est mort ! ». Puis le grand écuyer crie : « vive le roi ! » et le
chambellan relève la bannière, l'un des symboles de la royauté « qui ne meurt jamais ». Ce
double cri signifie que le nouveau roi est en vie, que la royauté qui ne meurt pas est passée
d'un corps à l'autre – en réalité, le successeur est bel et bien tenu pour roi dès la mort de son
prédécesseur et non au moment de son inhumation qui peut avoir lieu plusieurs jours, voire
plusieurs semaines après le décès. Autre symbole : l'héritier, les parlementaires et le
chancelier, le premier officier de l'État, ne portent pas le deuil. Contrairement à l'épouse et
aux autres enfants du défunt, qui doivent pleurer la disparition du corps physique du roi, ceux-
ci incarnent l'éternité du corps mystique du roi, la continuité de la succession donc du pouvoir
royal. En outre, à compter du XVe siècle, on dissocie le cadavre du roi (que l'on inhume nu,
dépourvu des attributs royaux) de son effigie de cire, portant les habits, la couronne, le sceptre
et la main de justice, que l'on porte en triomphe et que l'on remet au nouveau roi, ce qui
pourrait être – cette idée, séduisante, a été discutée – une mise en scène du transfert du corps
mystique du roi, par opposition avec le corps physique qui va en terre pour redevenir
poussière (voir Cérémonies royales, p. 315). Mais la plus belle image est sans doute celle de
l'oiseau phénix, cet oiseau magnifique, légendaire, unique au monde, qui, lorsqu'il sent venir
la mort, met le feu à son nid, se jette dans le brasier et renaît incontinent de ses cendres. Telle
est la royauté capétienne aux yeux de certains auteurs, tels Tiraqueau au XVIe siècle et
Valladier au XVIIe : unique en son espèce, exceptionnelle, éternelle. Quand le père meurt, c'est
un autre lui-même, le petit phénix, qui devient roi aussitôt (à rapprocher du préambule de
l'ordonnance d'août 1374 qui parle du père et du fils comme d'une même personne).
De l'instantanéité, le principe glisse vers la continuité de l'État. Puisque les rois se
succèdent sans affecter le principe supérieur de la Couronne, on va pouvoir lui attacher
certains effets : tout d'abord, les actes royaux et les traités signés ne sont pas tous abrogés en
bloc ou dénoncés de plein droit au moment où meurt le roi. Toutefois, son successeur est un
roi absolu au sens de la formule d'Ulpien, par conséquent délié des lois de ses prédécesseurs
(p. 130). Aussi peut-il revenir librement sur tel ou tel acte. Ensuite, le nouveau roi doit aussi
respecter, suivant l'esprit de privilèges, les coutumes, les usages, les libertés des bonnes villes,
les privilèges des corps d'officiers, etc. (p. 281). Néanmoins, il les confirme au début de son
règne, moyennant une taxe, le droit de joyeux avènement. Enfin, à compter du règne de
Louis XI, on confirme également les officiers qui ont été nommés antérieurement : ce principe
contribue à la cristallisation du principe d'inamovibilité des officiers (p. 301).

Section IV

L'indisponibilité

Le fils aîné du roi, à défaut le collatéral le plus proche, a vocation à régner dès l'instant
de la mort de ce dernier. Mais peut-on fabriquer un fils aîné ? Traditionnellement, le fils aîné
s'entend du fils aîné légitime, c'est-à-dire le premier fils procréé en justes noces (c'est-à-dire
les noces suivant le ius, le droit). Or la défaite d'Azincourt face à Henri V (1415) – toujours le
règne malheureux de Charles VI… – vient troubler le cours naturel des choses. Les
ambassadeurs anglais et bourguignons convainquent progressivement le roi que la guerre est
perdue, que la paix est au prix de la réunion des deux Couronnes sur la tête d'Henri V et que
le dauphin est indigne de régner – on l'accuse d'avoir fait assassiner le duc de Bourgogne lors
d'une entrevue. Mais comment passer sur les droits du dauphin ? On imagine une construction
juridique : Charles VI adoptera Henri V comme fils aîné ; Henri succédera à son père adoptif
et, pour consacrer l'accord, on mariera Henri à la princesse Catherine de France, ce qui fera
d'Henri V à la fois le fils et le gendre du roi. C'est cet arrangement contre lequel se dresse Jean
de Terre-Rouge (ou Jean de Terre-Vermeille), juriste languedocien, dans un traité qui pose les
bases du principe d'indisponibilité de la Couronne.

A. Le statut de la Couronne

Le Traité des droits du successeur légitime aux héritages royaux (1419) opère en trois
temps. Il distingue tout d'abord les successions privées de la succession à la Couronne. Selon
le droit commun (à savoir les règles générales reconnues à la fois par le droit coutumier du
Nord et le droit romain du Midi), le père peut aménager le partage dans un testament. Il peut
confier tout le patrimoine à l'un de ses fils. Il peut aussi exhéréder (déshériter) son fils et
instituer un légataire universel, étranger à la famille. De leur côté, les héritiers peuvent refuser
la succession ou encore l'accepter sous bénéfice d'inventaire, en obtenant pour ce faire une
autorisation du roi. À défaut de testament (c'est-à-dire ab intestat), on partage le patrimoine
suivant la coutume du lieu (ou le droit écrit dans le Midi). Voilà pour le droit commun. Mais
la succession royale, souligne Jean de Terre-Rouge, est exorbitante du droit commun. Elle
obéit à sa propre règle (la loi salique) :

« au royaume de France, explique-t-il, on est accoutumé à ne trouver qu'une


succession, qui est obtenue par la seule force de la coutume, à savoir que la succession
simple est déférée aux aînés mâles en ligne directe, et celle-ci défaillante, aux mâles
collatéraux, selon la proximité de degré8 ».

Cette coutume particulière n'a jamais obéi à la volonté des rois ; elle s'est formée toute
seule. Elle est indépendante, supérieure, éternelle, voulue par Dieu… comme la Couronne.
C'est pourquoi (deuxième temps), la Couronne jouit d'un statut propre. Elle ne doit rien au roi.
Elle échappe à ses malversations éventuelles. En un mot, elle est indisponible. Empruntant à
l'Église l'un de ses principes, Jean affirme qu'il « n'appartient pas au roi de changer ce qui a
été ordonné quant au statut public du royaume […]. Et semblablement la glose remarque […]
que le pape ne peut se donner de successeur parce que ce serait changer le statut de l'Église. »
D'où le troisième point, le plus important sur le moment : le dauphin a un droit formé (un
droit acquis) à régner depuis l'instant de sa naissance. Aucun acte ne peut y déroger. Tel est le
raisonnement de Jean de Terre-Rouge ; une démonstration qui n'empêche pas Charles VI et
Henri V de signer le traité (dit de Troyes) en 1420 et les Anglais de tenir Henri VI, le fils
d'Henri V, pour légitime successeur à la mort de Charles VI en octobre 1422 – Henri V est
mort deux mois auparavant. Seul Charles VII et son entourage le refusent. Mais ni
l'instantanéité ni l'indisponibilité n'empêchent la marche en avant des troupes anglaises et,
plus grave, une partie des Français du Nord de tenir Henri pour le vrai roi de France et
d'Angleterre.
Il faut attendre Jeanne d'Arc pour renverser la situation, ce qui est d'autant plus curieux
(ou miraculeux) qu'elle apparaît en parfait décalage avec la pensée politique et les règles
juridiques de son temps. En qualifiant Charles de « gentil dauphin » jusqu'au sacre de Reims
(juillet 1429), elle ignore (ou veut ignorer) les règles de l'instantanéité de la succession royale
fixées avec soin durant les règnes de Charles V et Charles VI. Suivant ces règles, Charles VII
est roi depuis l'instant où Charles VI son père a poussé son dernier souffle. Mais, pour Jeanne,
le sacre fait toujours le roi. Et encore faut-il, avec les risques que cela suppose pour lui et ses
troupes, que la cérémonie ait lieu à Reims, avec la sainte ampoule, les usages anciens, les
grands dignitaires, le festin du sacre et le toucher des écrouelles. En décalage, Jeanne l'est
incontestablement sur le plan juridique, mais pas sur le plan politique. Elle incarne la
8
Terre-Rouge, Traité…, I, 1, éd. F. Hotman, Disputatio de controversio successionis regiae…, Paris, 1585,
p. 75-100.
conscience populaire qui n'a pas suivi l'évolution des règles successorales. Elle voit en
quelque sorte plus loin que l'entourage de Charles VII en regardant le sacre de Reims comme
un tournant politique de la guerre de Cent Ans. Avec Reims, d'une part, la confiance va
changer de camp. Jeanne l'a compris, mieux que Bedford (le régent anglais), parce qu'elle sait
l'enthousiasme populaire qui l'accompagnera. Et lorsque Bedford aura saisi l'ampleur de la
cérémonie de Reims, ce sera trop tard. Il ne fait débarquer Henri VI à Calais qu'en avril 1430.
Mais, en décembre 1431, ce sera la cathédrale de Paris, sans la sainte ampoule, et « les
Parisiens trouveront mauvais le festin du sacre ». Avec Reims, d'autre part, Jeanne continue
« l'exception française ». Cela apparaît déjà lors de l'épisode de Chinon avant l'examen
effectué par les théologiens de Poitiers ; Jeanne se fait remettre par un acte signé le royaume,
l'offre à Dieu puis le rend au roi en agissant sur ordre divin. Cet épisode, assez peu connu, a
une portée capitale si l'on raisonne en juriste : c'est une commenda, une gestion pour le
compte de Dieu. Jeanne d'Arc manifeste ainsi sa volonté de solenniser au maximum la
démonstration de l'investiture divine de Charles, preuve tangible de sa légitimité, une
légitimité dont il était moins que sûr, depuis que son père l'avait dépouillé de son héritage et
que sa mère le déclarait « soi-disant dauphin ». Il faut donc attendre les années 1440 pour voir
le statut de la Couronne et son corollaire, le principe d'indisponibilité, entrer pleinement dans
les consciences et enrichir les règles du droit public français.

B. Les conséquences de l'indisponibilité de la Couronne

Désormais la Couronne est à l'abri, semble-t-il, de la volonté du roi. La coutume, en


quelque sorte, exige simplement de chacun d'eux qu'il règne, si possible qu'il ait un fils, puis
qu'il meure sans faire d'histoire. Pour le reste, elle se charge de tout. Se trouvent ainsi
condamnés plusieurs types de comportements.

1. L'exhérédation

Ce point, auquel aboutissait Jean de Terre-Rouge pour protéger Charles VII, est
rappelé avec force dès le règne de celui-ci au profit de Louis XI. Le père et le fils ne
s'aimaient guère et se craignaient mutuellement. Louis XI fut de la plupart des révoltes
nobiliaires et, à compter de 1457, il affecta de se croire plus en sécurité à la cour du duc de
Bourgogne, l'encombrant voisin de la France, qu'à la cour de son père. Charles VII vécut ses
dernières années dans la crainte d'être empoisonné par son fils. Il sembla même avoir à
plusieurs reprises envisagé d'écarter cet incommodant dauphin. Mais personne n'a pu croire
que le roi oserait ainsi disposer de la Couronne.

2. L'abdication

Le problème se pose après la déroute de Pavie (1525). Lors de la mêlée, François Ier
est capturé par les Impériaux. Charles Quint envisage de démembrer la France : il se
réserverait la Bourgogne, offrirait à l'Angleterre ses anciennes possessions (formule
dangereuse qui pouvait aussi bien comprendre la Normandie, l'Anjou et l'Aquitaine !), et au
connétable de Bourbon, l'un des généraux vainqueurs, la Provence qui redeviendrait ainsi une
principauté indépendante. François Ier, abattu par ces conditions, s'en remet d'une part à sa
mère Louise de Savoie, régente durant la captivité, pour gagner du temps et désolidariser les
alliés, de l'autre aux juridictions du royaume pour juger du sort de la Provence et de la
Bourgogne. Comme l'empereur insiste, François Ier pense abdiquer mais le parlement de Paris,
reprenant l'argumentation même de Jean de Terre-Rouge, fait savoir, lors d'un lit de justice,
qu'une abdication serait nulle parce que le statut de la Couronne l'interdit : le roi ne peut pas
résigner la dignité royale ; elle ne passe d'un roi à son descendant qu'avec la mort naturelle du
premier – c'est la raison pour laquelle Charles Quint se rabat sur la Bourgogne (voir
Section VI).

3. La renonciation

Cette question est soulevée en 1712 lors des négociations d'Utrecht. L'Angleterre, la
Hollande et l'Autriche faisaient la guerre à la France à cause du testament du roi d'Espagne
Charles II (1700). Il avait en effet choisi Philippe duc d'Anjou, l'un des petits-fils de
Louis XIV, pour lui succéder, ce qui revenait à rompre l'union traditionnelle entre l'Espagne et
l'Autriche et à unir les deux Couronnes les plus puissantes d'Europe : la France et l'Espagne.
Ces deux Couronnes seraient entre les mains des Bourbons, pire peut-être, entre les mains
d'un seul roi qui deviendrait alors Philippe V d'Espagne et Philippe VII de France. Pour les
alliés, cette perspective était inacceptable et, comme ils se montrèrent les plus forts sur le plan
militaire, ils contraignirent les Français à accepter leurs conditions : Philippe et sa lignée
pouvaient succéder à Charles II – après un voyage triomphal à travers l'Espagne de janvier à
février 1701, Philippe avait gagné le cœur des Espagnols pour le courage dont il avait fait
preuve avec sa jeune épouse – mais au prix de leur renonciation officielle à la Couronne de
France et de la renonciation des princes de France à la Couronne d'Espagne. Il s'agissait donc
de scinder la lignée des Capétiens/Bourbons en deux branches. Torcy, le secrétaire d'État aux
Affaires étrangères, tenta de convaincre l'ambassadeur anglais Bolingbroke que ces
renonciations étaient nulles, qu'un héritier « ne doit sa couronne ni à la volonté de son
prédécesseur, ni au consentement de qui que ce soit, mais à la constitution de la monarchie, à
Dieu seul ; qu'il n'y a que Dieu qui puisse la changer ». Bolingbroke opposa tout d'abord le
fait qu'en Grande-Bretagne un prince peut renoncer à ses droits par une cession volontaire. De
fait, le système anglais avait donné lieu à toutes sortes d'aménagements. Il ajouta qu'un traité
pouvait garantir les droits respectifs du renonçant et du renonciataire et que l'Angleterre, de
toutes les façons, n'accepterait la paix qu'autant que la France consentirait aux renonciations.
À ce dernier argument, il n'y avait rien à répondre : Louis XIV et Philippe V durent s'exécuter
en la cour du parlement de Paris, sans croire un instant que ces renonciations étaient valables.

4. La légitimation

Deux techniques juridiques permettent de faire un fils légitime : soit l'adoption – c'est
l'objet du traité de Troyes –, soit la légitimation d'un fils naturel ou adultérin. Jean de Terre-
Rouge avait d'ailleurs prévu ce cas : « de là, on dit que le roi ne pourrait légitimer son fils
unique bâtard pour qu'il lui succède ». C'est pourtant à cette extrémité qu'en vient Louis XIV
en 1714. Il voit son fils et deux de ses petits-fils mourir entre 1711 et 1714. Le traité d'Utrecht
interdit au troisième (Philippe) de régner, sauf à reprendre la guerre contre l'Europe coalisée.
Comble de malheur : au cas où son arrière-petit-fils (le futur Louis XV) mourrait à son tour, la
Couronne passerait au collatéral le plus proche, à savoir Philippe d'Orléans (le futur régent)
que Louis XIV ne porte pas dans son cœur. Aussi, après avoir fait légitimer, en 1711, le duc
du Maine et le comte de Toulouse, deux des fils nés de sa liaison avec Mme de Montespan,
les rend-il successibles, certes après les descendants légitimes (directs et collatéraux), mais en
réserve de la dynastie ; au cas où les Bourbons viendraient à manquer. Beaucoup s'insurgent
contre cette atteinte manifeste à l'indisponibilité de la Couronne, mais, du vivant du roi, ils
s'insurgent en silence. À compter de 1715, en revanche, ils dénoncent ouvertement le procédé.
Et c'est fort logiquement qu'en 1717 le régent fait révoquer par Louis XV l'édit de 1714.
Louis XV devenu majeur confirme d'ailleurs l'inconstitutionnalité de l'édit (1723). De Jean de
Terre-Rouge à Louis XV, on voit comment s'est déroulé la cristallisation du principe
d'indisponibilité.

La constitution selon les Anciens (analyse sémantique)

Les juristes français d'Ancien Régime n'attendaient pas de la constitution exactement


la même chose que les juristes contemporains9. Qu'ont-ils en tête quand ils traitent des lois du
royaume ? Ils cherchent à dégager l'origine et la forme légitime de l'État royal. Ils travaillent
sur le mystère du système capétien pour en découvrir à la fois les règles intangibles et trouver
des réponses adéquates aux défis posés par les Anglais, par la prodigalité des rois, etc. D'où la
terminologie assez fluctuante : on parle tantôt de lois de la monarchie, de l'État, du royaume,
tantôt de constitution ; des mots différents pour signifier des démarches complémentaires.
La première attitude (« lois de la monarchie », « lois du royaume ») consiste à faire
comme les astronomes et les astrologues (très en vogue à compter du règne de Charles V) qui
dégagent les lois de l'univers cosmique, ou comme Aristote qui recherche les lois naturelles
de la vie en société. Pour les juristes, dès le XIVe siècle, il va de soi « que royaume n'est pas
hérédité, mais est dignité regardant toute l'administration de la chose publique » (Raoul de
Presles, 1371) ; qu'« un royaume n'est pas comme une possession propre serait ou une rente
familière, mais est dignité » (Nicole Oresme, 1374). Cette dignité est donc mue par une loi
propre, exorbitante du droit commun. Il convient de la connaître. En ce sens, les lois du
royaume ou de la monarchie sont les lois propres à la dignité royale ; par exemple, le principe
suivant lequel les femmes ne sont « pas prenables de dignité selon la loi », qu'on emprunte ici
au droit romain (Raoul de Presles).
La deuxième démarche (« la constitution du royaume ») consiste à travailler soit en
légiste (et rechercher un texte écrit pour fonder la coutume de France) soit, et c'est plus
surprenant, en anatomiste. La constitution est en effet également conçue comme la
constitution physique du royaume, en empruntant un lieu commun de la littérature politique,
lui-même emprunté à la théologie : le royaume est un corps (p. 50 et 126). Le roi est le cœur,
parfois la tête ou l'âme de ce corps : il le dirige, l'anime, mais il n'est pas le corps à lui seul.
Celui-ci est organisé suivant une constitution physique qui a assigné à chaque membre sa
fonction particulière, qui a donné à l'ensemble son harmonie. Suivant cette image, la
constitution du royaume représente beaucoup plus que quelques règles juridiques : c'est tout
ce qui organise la société (la foi, les trois ordres, les privilèges, le gouvernement par grand
conseil, l'esprit de justice, etc.) ; il s'agit alors d'un esprit, celui des institutions (voir p. 270).
En Angleterre, où la théorie des deux corps a pris une grande importance, on est allé encore
plus loin : le corps physique du roi doit se plier aux principes de son corps mystique ou
politique, ce qui est une autre manière de dégager les lois du royaume. Shakespeare († 1616)
met cela en scène de manière très convaincante dans la plupart de ses pièces historiques :
Henri V, par exemple, du temps de son enfance tumultueuse, se lie d'amitié avec des ribauds.
Leurs espiègleries, leurs vols et leurs beuveries font partie de sa vie. Il n'est alors qu'Harry, un
bon vivant. Mais il devient roi. Harry doit désormais obéir aux principes du corps mystique du
roi. Il est Henri V. Et c'est pourquoi il doit revendiquer la Couronne de France et mener la
guerre (acte I). Mieux, on peut croire un instant qu'il (Harry) se dispose à gracier Scroop,
Cambridge et Northumberland, qui l'ont trahi au profit des Français :

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Dans la même logique, en Angleterre où les mutations constitutionnelles ont été moins sensibles que chez nous,
le sens technique actuel des lois fondamentales ne recouvre qu'imparfaitement le sens qu'on leur donnait au
XVIIe siècle (J. W. Gough, L'Idée de loi fondamentale dans l'histoire constitutionnelle anglaise, PUF, 1992, p. 10
sq.).
« Comme c'est étrange, dit-il à Scroop [l'un de ses plus proches amis],
Quand la vérité est là, noir sur blanc, mon œil veut à peine la voir […]
Je vais pleurer sur toi, car ta révolte m'apparaît comme une seconde chute. »
Mais le roi d'ajouter :
« Vous avez conspiré contre notre royale personne [le corps public] […].
Toucher à notre personne [le corps privé], nous n'en réclamerions pas vengeance,
Mais nous devons garantir la sûreté de notre royaume à la ruine duquel vous
travailliez.
Qu'à ses lois vous soyez livrés… »
(Henri V, acte II, scène 2).

Les devoirs liés à la dignité royale l'ont emporté sur l'amitié. Et les traîtres sont
abandonnés aux lois du royaume.
Enfin, on parle de lois fondamentales (fin XVIe siècle) pour désigner les règles qui ont
fondé, établi, enraciné l'État royal ; qui en sont l'essence et qui impriment, à leur origine,
certains traits particuliers. Telle est la définition de Bodin (« les lois qui concernent l'état du
royaume et l'établissement de celui-ci ») ou la formule de Jacob Nicolas Moreau qui, au
XVIIIe siècle, s'en prend à ceux qui nient l'existence d'une constitution française : « N'est-il pas
absurde de prétendre qu'un État qui subsiste, florissant depuis mille trois cents ans, n'a jamais
été constitué ? »10 Dans son esprit, la constitution n'est pas autre chose que l'acte ou le
processus fondateur de l'État royal. Quelle que soit la méthode retenue, tous les auteurs
convergent vers le même but : ils dessinent le statut de la Couronne et de son domaine, sa loi,
ses lois, ses droits. Des droits indépendants de ceux du roi. Aussi ce dernier peut-il être
considéré, du XIVe au XVIIIe siècle, comme l'administrateur, le tuteur, le ministre de la
Couronne (du latin minister qui signifie « plus petit que »).

10
Cité par M. Morabito dans M. Morabito et D. Bourmaud, Histoire constitutionnelle et politique de la France,
Montchrestien, 1998, p. 34.

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