TEXTE 1 : Les droits de la femme
Homme, es-tu capable d'être juste ? C'est une femme qui t'en fait la question ;
tu ne lui ôteras pas du moins ce droit. Dis-moi ? Qui t'a donné le souverain
empire d'opprimer mon sexe ? Ta force ? Tes talents ? Observe le créateur dans
sa sagesse ; parcours la nature dans toute sa grandeur, dont tu sembles vouloir te
rapprocher, et Donne-moi, si tu l'oses, l'exemple de cet empire tyrannique.
Remonte aux animaux, consulte les éléments, étudie les végétaux, jette enfin
un coup d'œil sur toutes les modifications de la matière organisée ; et rends-toi à
l'évidence quand je t'en offre les moyens. Cherche, fouille et distingue, si tu peux,
les sexes dans l'administration de la nature. Partout tu les trouveras confondus,
partout ils coopèrent avec un ensemble harmonieux à ce chef-d'œuvre immortel.
L'homme seul s'est fagoté un principe de cette exception. Bizarre,
aveugle, boursouflé de sciences et dégénéré, dans ce siècle de lumières et
de sagacité, dans l'ignorance la plus crasse, il veut commander en despote sur un
sexe qui a reçu toutes les facultés intellectuelles, [qui] prétend jouir de la
Révolution et réclamer ses droits à l'égalité, pour ne rien dire de plus.
Olympe de Gouges, Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, 1791.
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Texte 2 : « Femme, réveille-toi »
Femme, réveille-toi ; le tocsin de la raison se fait entendre dans tout l’univers ;
reconnais tes droits. Le puissant empire de la nature n’est plus environné de préjugés,
de fanatisme, de superstition et de mensonges. Le flambeau de la vérité a dissipé tous
les nuages de la sottise et de l’usurpation. L’homme esclave a multiplié ses forces, a
eu besoin de recourir aux tiennes pour briser ses fers. Devenu libre, il est devenu
injuste envers sa compagne. Ô femmes ! femmes, quand cesserez-vous d’être
aveugles ? Quels sont les avantages que vous avez recueillis dans la Révolution ? Un
mépris plus marqué, un dédain plus signalé. Dans les siècles de corruption vous n’avez
régné que sur la faiblesse des hommes. Votre empire est détruit ; que vous reste-t-il
donc ? La conviction des injustices de l’homme. La réclamation de votre patrimoine,
fondée sur les sages décrets de la nature. Qu’auriez-vous à redouter pour une si belle
entreprise ? Le bon mot du législateur des noces de Cana? Craignez-vous que nos
législateurs français, correcteurs de cette morale longtemps accrochée aux branches
de la politique, mais qui n’est plus de saison, ne vous répètent : « Femmes, qu’y a-t-il
de commun entre vous et nous ? » « Tout », auriez-vous à répondre. S’ils s’obstinaient,
dans leur faiblesse, à mettre cette inconséquence en contradiction avec leurs principes,
opposez courageusement la force de la raison aux vaines prétentions de supériorité,
réunissez-vous sous les étendards de la philosophie, déployez toute l’énergie de votre
caractère, et vous verrez bientôt ces orgueilleux, non serviles adorateurs rampants à
vos pieds, mais fiers de partager avec vous les trésors de l’Être suprême. Quelles que
soient les barrières que l’on vous oppose, il est en votre pouvoir de les affranchir; vous
n’avez qu’à le vouloir.
Olympe de Gouges, Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, 1791.
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Texte 3 : Les « hommes de couleur »
Il était bien nécessaire que je dise quelques mots sur les troubles que cause, dit-on, le
décret en faveur des hommes de couleur, dans nos iles. C’est là où la nature frémit
d’horreur ; c’est là où la raison et l’humanité n’ont pas encore touché les âmes endurcies;
c’est là surtout où la division et la discorde agitent leurs habitants. Il n’est pas difficile
de deviner les instigateurs de ces fermentations1 incendiaires : il y en a dans le sein
même de l’Assemblée nationale. Ils allument en Europe le feu qui doit embraser
l’Amérique. Les colons prétendent régner en despotes sur des hommes dont ils sont les
pères et les frères ; et méconnaissant les droits de la nature, ils en poursuivent la source
jusque dans la plus petite teinte de leur sang. Ces colons inhumains disent : « Notre sang
circule dans leurs veines, mais nous le répandrons tout, s’il le faut, pour assouvir notre
cupidité, ou notre aveugle ambition. » C’est dans ces lieux les plus près de la nature, que
le père méconnait le fils ; sourd aux cris du sang, il en étouffe tous les charmes. Que
peut-on espérer de la résistance qu’on lui oppose ? La contraindre avec violence, c’est
la rendre terrible, la laisser encore dans les fers, c’est acheminer toutes les calamités vers
l’Amérique. Une main divine semble répandre par tout l'apanage de l’homme, la liberté
; la loi seule a le droit de réprimer cette liberté, si elle dégénère en licence ; mais elle
doit être égale pour tous, c’est elle surtout qui doit renfermer l’Assemblée nationale dans
son décret, dicté par la prudence et par la justice. Puisse-t-elle agir de même pour l’état
de la France, et se rendre aussi attentive sur les nouveaux abus, comme elle l’a été sur
les anciens qui deviennent chaque jour plus effroyables !
Olympe de Gouges, Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, 1791.
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Texte 4 : Procès de la colonisation
Je vois bien ce que la colonisation a détruit : les admirables civilisations indiennes et
que ni Deterding, ni Royal Dutch, ni Standard Oil ne me consoleront jamais des
Aztèques ni des lncas.
Je vois bien celles – condamnées à terme – dans lesquelles elle a introduit un principe
de ruine : Océanie, Nigeria, Nyassaland. Je vois moins bien ce qu'elle a apporté.
Sécurité ? Culture ? Juridisme ? En attendant, je regarde et je vois, partout où il y a,
face à face, colonisateurs et colonisés, la force, la brutalité, la cruauté, le sadisme, le
heurt et, en parodie de la formation culturelle, la fabrication hâtive de quelques milliers
de fonctionnaires subalternes, de boys, d'artisans, d'employés de commerce et
d'interprètes nécessaires à la bonne marche des affaires. (Destruction des supposés
bienfaits de la colonisation)
J'ai parlé de contact.
Entre colonisateur et colonisé, il n'y a de place que pour la corvée, l'intimidation,
la pression, la police, l'impôt, le vol, le viol, les cultures obligatoires, le mépris, la
méfiance, la morgue, la suffisance, la muflerie, des élites décérébrées, des masses
avilies.
Aucun contact humain, mais des rapports de domination et de soumission qui
transforment l'homme colonisateur en pion, en adjudant, en gardechiourme, en chicote
et l'homme indigène en instrument de production.
À mon tour de poser une équation : colonisation = chosification.
J'entends la tempête. On me parle de progrès, de « réalisations », de maladies guéries,
de niveaux de vie élevés au-dessus d'eux-mêmes.
Moi, je parle de sociétés vidées d'elles-mêmes, de cultures piétinées, d'institutions
minées, de terres confisquées, de religions assassinées, de magnificences artistiques
anéanties, d'extraordinaires possibilités supprimées.
On me lance à la tête des faits, des statistiques, des kilométrages de routes, de
canaux, de chemins de fer.
Moi, je parle de milliers d'hommes sacrifiés au Congo-Océan. Je parle de ceux
qui, à l'heure où j'écris, sont en train de creuser à la main le port d'Abidjan. Je parle de
millions d'hommes arrachés à leurs dieux, à leur terre, à leurs habitudes, à leur vie, à la
vie, à la danse, à la sagesse.
Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, 1950.
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Texte 5 : Une étrange apparition
Figurez-vous un petit vieillard sec et maigre, vêtu d’une robe eu velours noir, serrée autour de
ses reins par un gros cordon de soie. Sur sa tête, une calotte en velours également noir laissait
passer, de chaque côté de la figure, les longues mèches de ses cheveux blancs et s’appliquait
sur le crâne de manière à rigidement encadrer le front. La robe ensevelissait le corps comme
dans un vaste linceul, et ne permettait de voir d’autre forme humaine qu’un visage étroit et pâle.
Sans le bras décharné, qui ressemblait à un bâton sur lequel on aurait posé une étoffe et que le
vieillard tenait en l’air pour faire porter sur le jeune homme toute la clarté de la lampe, ce visage
aurait paru suspendu dans les airs. Une barbe grise et taillée en pointe cachait le menton de cet
être bizarre, et lui donnait l’apparence de ces têtes judaïques qui servent de types aux artistes
quand ils veulent représenter Moïse. Les lèvres de cet homme étaient si décolorées, si minces,
qu’il fallait une attention particulière pour deviner la ligne tracée par la bouche dans son blanc
visage. Son large front ridé, ses joues blêmes et creuses, la rigueur implacable de ses petits veux
verts, dénués de cils et de sourcils, pouvaient faire croire à l’inconnu que le Peseur d’or de
Gérard Dow était sorti de son cadre. Une finesse d’inquisiteur, trahie par les sinuosités de ses
rides et par les plis circulaires dessinés sur ses tempes, accusait une science profonde des choses
de la vie. Il était impossible de tromper cet homme qui semblait avoir le don de surprendre les
pensées au fond des cœurs les plus discrets. Les mœurs de toutes les nations du globe et leurs
sagesses se résumaient sur sa face froide, comme les productions du monde entier se trouvaient
accumulées dans ses magasins poudreux ; vous y auriez lu la tranquillité lucide d’un Dieu qui
voit tout, ou la force orgueilleuse d’un homme qui a tout vu. Un peintre aurait, avec deux
expressions différentes et en deux coups de pinceau, fait de cette figure une belle image du Père
Éternel ou le masque ricaneur du Méphistophélès, car il se trouvait tout ensemble une suprême
puissance dans le front et de sinistres railleries sur la bouche. En broyant toutes les peines
humaines sous un pouvoir immense, cet homme devait avoir tué les joies terrestres. Le
moribond frémit en pressentant que ce vieux génie habitait une sphère étrangère au monde où
il vivait seul, sans jouissances, parce qu’il n’avait plus d’illusion, sans douleur, parce qu’il ne
connaissait plus de plaisirs. Le vieillard se tenait debout, immobile, inébranlable comme une
étoile au milieu d’un nuage de lumière, ses yeux verts, pleins de je ne sais quelle malice calme,
semblaient éclairer le monde moral comme sa lampe illuminait ce cabinet mystérieux. Tel fut
le spectacle étrange qui surprit le jeune homme au moment où il ouvrit les yeux, après avoir été
bercé par des pensées de mort et de fantasques images.
Honoré de Balzac, La Peau de chagrin, 1831.
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Texte 6 : Autoportrait romantique
Quoique parent de personnes très-influentes et prodigues de leur protection pour des étrangers,
je n’avais ni parents ni protecteurs. Sans cesse arrêtée dans ses expansions, mon âme s’était
repliée sur elle-même : plein de franchise et de naturel, je devais paraître froid, dissimulé ; le
despotisme de mon père m’avait ôté toute confiance en moi ; j’étais timide et gauche, je ne
croyais pas que ma voix pût exercer le moindre empire, je me déplaisais, je me trouvais laid,
j’avais honte de mon regard. Malgré la voix intérieure qui doit soutenir les hommes de talent
dans leurs luttes, et qui me criait : Courage ! Marche ! Malgré les révélations soudaines de ma
puissance dans la solitude, malgré l’espoir dont j’étais animé en comparant les ouvrages
nouveaux admirés du public à ceux qui voltigeaient dans ma pensée, je doutais de moi comme
un enfant. J’étais la proie d’une excessive ambition, je me croyais destiné à de grandes choses,
et me sentais dans le néant. J’avais besoin des hommes, et je me trouvais sans amis ; je devais
me frayer une route dans le monde, et j’y restais seul, moins craintif que honteux. Pendant
l’année où je fus jeté par mon père dans le tourbillon de la haute société, j’y vins avec un cœur
neuf, avec une âme fraîche. Comme tous les grands enfants, j’aspirai secrètement à de belles
amours. Je rencontrai parmi les jeunes gens de mon âge une secte de fanfarons qui allaient tête
levée, disant des riens, s’asseyant sans trembler près des femmes qui me semblaient les plus
imposantes, débitant des impertinences, mâchant le bout de leurs cannes, minaudant, se
prostituant à eux-mêmes les plus jolies personnes, mettant ou prétendant avoir mis leurs têtes
sur tous les oreillers, ayant l’air d’être au refus du plaisir, considérant les plus vertueuses, les
plus prudes comme de prise facile et pouvant être conquises à la simple parole, au moindre
geste hardi, par le premier regard insolent ! Je te le déclare, en mon âme et conscience, la
conquête du pouvoir ou d’une grande renommée littéraire me paraissait un triomphe moins
difficile à obtenir qu’un succès auprès d’une femme de haut rang, jeune, spirituelle et gracieuse.
Je trouvai donc les troubles de mon cœur, mes sentiments, mes cultes en désaccord avec les
maximes de la société. J’avais de la hardiesse, mais dans l’âme seulement, et non dans les
manières. J’ai su plus tard que les femmes ne voulaient pas être mendiées. J’en ai beaucoup vu
que j’adorais de loin, auxquelles je livrais un cœur à toute épreuve, une âme à déchirer, une
énergie qui ne s’effrayait ni des sacrifices, ni des tortures ; elles appartenaient à des sots dont je
n’aurais pas voulu pour portiers. Combien de fois, muet, immobile, n’ai-je pas admiré la femme
de mes rêves, surgissant dans un bal ! Dévouant alors en pensée mon existence à des caresses
éternelles, j’imprimais toutes mes espérances en un regard, et lui offrais dans mon extase un
amour de jeune homme qui courait au-devant des tromperies. En certains moments, j’aurais
donné ma vie pour une seule nuit.
Honoré de Balzac, La Peau de chagrin, 1831.
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Texte 7 : Dernier désir
“Raphaël tira de dessous son chevet le lambeau de la Peau de chagrin, fragile et petit comme la
feuille d’une pervenche, et le lui montrant : - Pauline, belle image de ma vie, disons-nous adieu,
dit-il.
- Adieu ? répéta-t-elle d’un air surpris.
- Oui. Ceci est un talisman qui accomplit mes désirs, et représente ma vie. Vois ce qu’il
m’en reste. Si tu me regardes encore, je vais mourir… »
La jeune fille crut Valentin devenu fou, elle prit le talisman, et alla chercher la lampe. Éclairée
par la lueur vacillante qui se projetait également sur Raphaël et sur le talisman, elle examina
très attentivement et le visage de son amant et la dernière parcelle de la Peau magique. En la
voyant belle de terreur et d’amour, il ne fut plus maître de sa pensée : les souvenirs des scènes
caressantes et des joies délirantes de sa passion triomphèrent dans son âme depuis longtemps
endormie, et s’y réveillèrent comme un foyer mal éteint.
— Pauline, viens ! Pauline !
Un cri terrible sortit du gosier de la jeune fille, ses yeux se dilatèrent, ses sourcils violemment
tirés par une douleur inouïe, s’écartèrent avec horreur, elle lisait dans les yeux de Raphaël un
de ces désirs furieux, jadis sa gloire à elle ; et à mesure que grandissait ce désir, la Peau en se
contractant, lui chatouillait la main. Sans réfléchir, elle s’enfuit dans le salon voisin dont elle
ferma la porte.
— Pauline ! Pauline ! cria le moribond en courant après elle, je t’aime, je t’adore, je te veux !
Je te maudis, si tu ne m’ouvres ! Je veux mourir à toi !
Par une force singulière, dernier éclat de vie, il jeta la porte à terre, et vit sa maîtresse à demi
nue se roulant sur un canapé. Pauline avait tenté vainement de se déchirer le sein, et pour se
donner une prompte mort, elle cherchait à s’étrangler avec son châle.
— Si je meurs, il vivra, disait-elle en tâchant vainement de serrer le nœud. Ses cheveux étaient
épars, ses épaules nues, ses vêtements en désordre, et dans cette lutte avec la mort, les yeux en
pleurs, le visage enflammé, se tordant sous un horrible désespoir, elle présentait à Raphaël, ivre
d’amour, mille beautés qui augmentèrent son délire ; il se jeta sur elle avec la légèreté d’un
oiseau de proie, brisa le châle, et voulut la prendre dans ses bras.
Le moribond chercha des paroles pour exprimer le désir qui dévorait toutes ses forces ; mais il
ne trouva que les sons étranglés du râle dans sa poitrine, dont chaque respiration creusée plus
avant, semblait partir de ses entrailles. Enfin, ne pouvant bientôt plus former de sons, il mordit
Pauline au sein. Jonathas se présenta tout épouvanté des cris qu’il entendait, et tenta d’arracher
à la jeune fille le cadavre sur lequel elle s’était accroupie dans un coin.
Honoré de Balzac, La Peau de Chagrin, Partie 3, 1831
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Texte 8 : La mort de Manon
Pardonnez, si j'achève en peu de mots un récit qui me tue. Je vous raconte un malheur qui n'eut
jamais d'exemple. Toute ma vie est destinée à le pleurer. Mais, quoique je le porte sans cesse
dans ma mémoire, mon âme semble reculer d'horreur, chaque fois que j'entreprends de
l'exprimer.
Nous avions passé tranquillement une partie de la nuit. Je croyais ma chère maîtresse endormie
et je n'osais pousser le moindre souffle, dans la crainte de troubler son sommeil. Je m'aperçus
dès le point du jour, en touchant ses mains, qu'elle les avait froides et tremblantes. Je les
approchai de mon sein, pour les échauffer. Elle sentit ce mouvement, et, faisant un effort pour
saisir les miennes, elle me dit, d'une voix faible, qu'elle se croyait à sa dernière heure. Je ne pris
d'abord ce discours que pour un langage ordinaire dans l'infortune, et je n'y répondis que par
les tendres consolations de l'amour. Mais, ses soupirs fréquents, son silence à mes
interrogations, le serrement de ses mains, dans lesquelles elle continuait de tenir les miennes
me firent connaître que la fin de ses malheurs approchait. N'exigez point de moi que je vous
décrive mes sentiments, ni que je vous rapporte ses dernières expressions. Je la perdis ; je reçus
d'elle des marques d'amour, au moment même qu'elle expirait. C'est tout ce que j'ai la force de
vous apprendre de ce fatal et déplorable événement.
Mon âme ne suivit pas la sienne. Le Ciel ne me trouva point, sans doute, assez rigoureusement
puni. Il a voulu que j'aie traîné, depuis, une vie languissante et misérable.
Je renonce volontairement à la mener jamais plus heureuse. Je demeurai plus de vingt-quatre
heures la bouche attachée sur le visage et sur les mains de ma chère Manon. Mon dessein était
d'y mourir mais je fis réflexion, au commencement du second jour, que son corps serait exposé,
après mon trépas, à devenir la pâture des bêtes sauvages. Je formai la résolution de l'enterrer, et
d'attendre la mort sur sa fosse.
Abbé Prévost, Manon Lescaut, 1731.
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Texte 9 : Vénus Anadyomène
Comme d’un cercueil vert en fer blanc, une tête
De femme à cheveux bruns fortement pommadés
D’une vieille baignoire émerge, lente et bête,
Avec des déficits assez mal ravaudés ;
Puis le col gras et gris, les larges omoplates
Qui saillent ; le dos court qui rentre et qui ressort ;
Puis les rondeurs des reins semblent prendre l’essor ;
La graisse sous la peau paraît en feuilles plates ;
L’échine est un peu rouge, et le tout sent un goût
Horrible étrangement ; on remarque surtout
Des singularités qu’il faut voir à la loupe…
Les reins portent deux mots gravés : Clara Venus ;
– Et tout ce corps remue et tend sa large croupe
Belle hideusement d’un ulcère à l’anus.
Arthur Rimbaud, Cahiers de Douai, 1870
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Texte 10 « Le mal »
Tandis que les crachats rouges de la mitraille
Sifflent tout le jour par l’infini du ciel bleu ;
Qu’écarlates ou verts, près du Roi qui les raille,
Croulent les bataillons en masse dans le feu ;
Tandis qu’une folie épouvantable broie
Et fait de cent milliers d’hommes un tas fumant ;
– Pauvres morts ! Dans l’été, dans l’herbe, dans ta joie,
Nature ! Ô toi qui fis ces hommes saintement !…
– Il est un Dieu, qui rit aux nappes damassées
Des autels, à l’encens, aux grands calices d’or ;
Qui dans le bercement des hosannah s’endort,
Et se réveille, quand des mères, ramassées
Dans l’angoisse, et pleurant sous leur vieux bonnet noir,
Lui donnent un gros sou lié dans leur mouchoir !
Arthur Rimbaud, Cahiers de Douai, 1870.
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Texte 11 : « Roman »
On n'est pas sérieux, quand on a dix-sept ans.
- Un beau soir, foin des bocks et de la limonade,
Des cafés tapageurs aux lustres éclatants !
- On va sous les tilleuls verts de la promenade.
Les tilleuls sentent bons dans les bons soirs de juin !
L'air est parfois si doux, qu'on ferme la paupière ;
Le vent chargé de bruits, - la ville n'est pas loin, -
A des parfums de vigne et des parfums de bière ...
II
- Voilà qu'on aperçoit un tout petit chiffon
D'azur sombre, encadré d'une petite branche,
Piqué d'une mauvaise étoile, qui se fond
Avec de doux frissons, petite et toute blanche ...
Nuit de juin ! Dix-sept ans ! - On se laisse griser.
La sève est du champagne et vous monte à la tête ...
On divague ; on se sent aux lèvres un baiser
Qui palpite là, comme une petite bête ...
III
Le cœur fou Robinsonne à travers les romans,
- Lorsque, dans la clarté d'un pâle réverbère,
Passe une demoiselle aux petits airs charmants,
Sous l'ombre du faux-col effrayant de son père ...
Et, comme elle vous trouve immensément naïf,
Tout en faisant trotter ses petites bottines,
Elle se tourne, alerte et d'un mouvement vif ...
- Sur vos lèvres alors meurent les cavatines ...
IV
Vous êtes amoureux. Loué jusqu'au mois d'août.
Vous êtes amoureux. - Vos sonnets la font rire.
Tous vos amis s'en vont, vous êtes mauvais goût.
- Puis l'adorée, un soir, a daigné vous écrire ... !
- Ce soir-là, ... - vous entrez aux cafés éclatants,
Vous demandez des bocks ou de la limonade ...
- On n'est pas sérieux, quand on a dix-sept ans
Et qu'on a des tilleuls verts sur la promenade
Arthur Rimbaud, Cahiers de Douai, 1870.
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Texte 12 : La prose du transsibérien
Ce texte est constitué des vingt-trois premiers vers d’un poème de 445 vers libres racontant le
voyage en train du narrateur, de Moscou (Russie) à Kharbine (Chine), en compagnie de
Jeanne, jeune prostituée parisienne.
En ce temps-là, j'étais en mon adolescence
J'avais à peine seize ans et je ne me souvenais déjà plus de mon enfance
J'étais à 16 000 lieues du lieu de ma naissance
J'étais à Moscou1 dans la ville des mille et trois clochers et des sept gares
Et je n'avais pas assez des sept gares et des mille et trois tours
Car mon adolescence était si ardente et si folle
Que mon cœur tour à tour brûlait comme le temple d'Éphèse2 ou comme la Place
Rouge de Moscou quand le soleil se couche.
Et mes yeux éclairaient des voies anciennes.
Et j'étais déjà si mauvais poète
Que je ne savais pas aller jusqu'au bout.
Le Kremlin était comme un immense gâteau tartare croustillé d'or,
Avec les grandes amandes des cathédrales, toutes blanches
Et l'or mielleux des cloches...
Un vieux moine me lisait la légende de Novgorod
J'avais soif
Et je déchiffrais des caractères cunéiformes
Puis, tout à coup, les pigeons du Saint-Esprit s'envolaient sur la place
Et mes mains s'envolaient aussi avec des bruissements d'albatros
Et ceci, c'était les dernières réminiscences
Du dernier jour
Du tout dernier voyage
Et de la mer.
Blaise Cendrars, Tout autour d'aujourd'hui, vol. 1, 1913.
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Texte 13 : PROLOGUE EN ENTIER, Juste la fin du monde (1990)
LOUIS. — Plus tard, l’année d’après
– j’allais mourir à mon tour –
j’ai près de trente-quatre ans maintenant et c’est à cet âge que je mourrai,
l’année d’après,
de nombreux mois déjà que j’attendais à ne rien faire, à tricher, à ne plus savoir,
de nombreux mois que j’attendais d’en avoir fini,
l’année d’après,
comme on ose bouger parfois,
à peine,
devant un danger extrême, imperceptiblement, sans vouloir faire de bruit ou commettre
un geste trop violent qui réveillerait l’ennemi et vous détruirait
aussitôt,
l’année d’après,
malgré tout,
la peur,
prenant ce risque et sans espoir jamais de survivre,
malgré tout,
l’année d’après,
je décidai de retourner les voir, revenir sur mes pas, aller sur mes traces et faire le
voyage,
pour annoncer, lentement, avec soin, avec soin et précision
– ce que je crois –
lentement, calmement, d’une manière posée
– et n’ai-je pas toujours été pour les autres et eux, tout précisément, n’ai-je
pas toujours été un homme posé ?,
pour annoncer,
dire,
seulement dire,
ma mort prochaine et irrémédiable,
l’annoncer moi-même, en être l’unique messager,
et paraître
– peut-être ce que j’ai toujours voulu, voulu et décidé, en toutes
circonstances et depuis le plus loin que j’ose me souvenir –
et paraître pouvoir là encore décider,
me donner et donner aux autres, et à eux, tout précisément, toi, vous, elle, ceux-là encore
que je ne connais pas (trop tard et tant pis),
me donner et donner aux autres une dernière fois l’illusion d’être
responsable de moi-même et d’être, jusqu’à cette extrémité, mon propre maître.
Jean-Luc Lagarde, Juste la fin du monde, 1990.
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Texte 14 : Extrait de la Première partie, scène 2 de Juste la fin du monde (1990).
ANTOINE. – Cela va être de ma faute.
Une si bonne journée.
LA MÈRE. – Elle parlait de Louis‚
Catherine‚ tu parlais de Louis‚
le gamin.
Laisse-le‚ tu sais comment il est
CATHERINE. – Oui. Pardon. Ce que je disais‚
il s’appelle comme vous‚ mais‚ à vrai dire...
ANTOINE. – Je m’excuse.
Ça va‚ là‚ je m’excuse‚ je n’ai rien dit‚ on dit que je n’ai rien dit‚
mais tu ne me regardes pas comme ça‚
tu ne continues pas à me regarder ainsi‚
franchement‚ franchement‚
qu’est-ce que j’ai dit ?
CATHERINE. – J’ai entendu.
Je t’ai entendu.
Ce que je dis‚ il porte avant tout‚
c’est plutôt là l’origine
– je raconte –
il porte avant tout le prénom de votre père et fatalement‚ par déduction...
ANTOINE. – Les rois de France.
CATHERINE. – Écoute‚ Antoine‚
écoute-moi‚ je ne dis rien‚ cela m’est égal‚
tu racontes à ma place !
ANTOINE. – Je n’ai rien dit‚
je plaisantais‚
on ne peut pas plaisanter‚
un jour comme aujourd’hui‚ si on ne peut pas plaisanter...
LA MÈRE. – Il plaisante‚ c’est une plaisanterie qu’il a déjà faite.
ANTOINE. – Explique.
CATHERINE. – Il porte le prénom de votre père,
je crois, nous croyons, nous avons cru, je crois que c’est bien,
cela faisait plaisir à Antoine, c’est une idée auquel, à laquelle, une idée à laquelle il
tenait, et
14
moi,
je ne saurais rien y trouver à redire
- je ne déteste pas ce prénom.
Dans ma famille, il y a le même genre de traditions, c’est peut-être moins suivi,
je ne me rends pas compte, je n’ai qu’un frère, fatalement, et il n’est pas l’aîné, alors, le
prénom
des
parents ou du père du père de l’enfant mâle,
le premier garçon, toutes ces histoires.
Et puis,
et puisque vous n’aviez pas d’enfant, puisque vous n’avez pas d’enfant,
- parce qu’il aurait été logique, nous le savons …
- ce que je voulais dire :
mais puisque vous n’avez pas d’enfant et Antoine dit ça,
tu dis ça, tu as dit ça,
Antoine dit que vous n’en aurez pas
- ce n’est pas décider de votre vie mais je crois qu’il n’a pas tort. Après un certain âge,
sauf exception, on abandonne, on renonce puisque vous n’avez pas de fils,
c’est surtout cela,
puisque vous n’aurez pas de fils,
il était logique
(logique, ce n’est pas un joli mot pour une chose à l’ordinaire heureuse et solennelle, le
baptême des
enfants, bon)
il était logique, on me comprend,
cela pourrait paraître juste des traditions, de l’histoire ancienne mais aussi c’est aussi
ainsi que
nous
vivons,
il paraissait logique,
nous nous sommes dit ça, que nous l’appelions Louis,
comme votre père donc, comme vous, de fait.
Je pense aussi que cela fait plaisir à votre mère.
Jean-Luc LAGARCE, Juste la fin du monde (1990).
15
Texte 15 : Extrait de la Deuxième partie, scène 2, Juste la fin du monde (1990)
CATHERINE. — Elle ne te dit rien de mal,
tu es un peu brutal, on ne peut rien te dire,
tu ne te rends pas compte,
parfois tu es un peu brutal,
elle voulait juste te faire remarquer.
ANTOINE. — Je suis un peu brutal ?
Pourquoi tu dis ça ?
Non.
Je ne suis pas brutal.
Vous êtes terribles, tous, avec moi.
LOUIS. — Non, il n’a pas été brutal, je ne comprends pas ce que vous voulez
dire.
ANTOINE. — Oh, toi, ça va, « la Bonté même » !
CATHERINE. — Antoine.
ANTOINE. — Je n’ai rien, ne me touche pas !
Faites comme vous voulez, je ne voulais rien de mal, je ne voulais rien faire
de mal,
il faut toujours que je fasse mal,
je disais seulement,
cela me semblait bien, ce que je voulais juste dire
– toi, non plus, ne me touche pas ! –
je n’ai rien dit de mal,
je disais juste qu’on pouvait l’accompagner, et là, maintenant,
vous en êtes à me regarder comme une bête curieuse,
il n’y avait rien de mauvais dans ce que j’ai dit, ce n’est pas bien, ce n’est
pas juste, ce n’est pas bien d’oser penser cela,
arrêtez tout le temps de me prendre pour un imbécile !
il fait comme il veut, je ne veux plus rien,
je voulais rendre service, mais je me suis trompé,
il dit qu’il veut partir et cela va être de ma faute,
cela va encore être de ma faute,
ce ne peut pas toujours être comme ça,
ce n’est pas une chose juste,
vous ne pouvez pas toujours avoir raison contre
moi, cela ne se peut pas,
je disais seulement,
je voulais seulement dire
et ce n’était pas en pensant mal,
je disais seulement,
je voulais seulement dire…
LOUIS. — Ne pleure pas.
ANTOINE. — Tu me touches : je te tue.
Jean-Luc LAGARCE, Juste la fin du monde (1990).
16
Texte 16 : Extrait de Phèdre, Acte V, scène 7
PHÈDRE
Non, Thésée, il faut rompre un injuste silence ;
Il faut à votre fils rendre son innocence :
Il n’était point coupable.
THÉSÉE
Ah ! Père infortuné !
Et c’est sur votre foi que je l’ai condamné !
Cruelle ! Pensez-vous être assez excusée…
PHÈDRE
Les moments me sont chers ; écoutez-moi, Thésée
C’est moi qui sur ce fils, chaste et respectueux,
Osai jeter un œil profane, incestueux.
Le ciel mit dans mon sein une flamme funeste :
La détestable Œnone a conduit tout le reste.
Elle a craint qu’Hippolyte, instruit de ma fureur,
Ne découvrît un feu qui lui faisait horreur :
La perfide, abusant de ma faiblesse extrême,
S’est hâtée à vos yeux de l’accuser lui-même.
Elle s’en est punie, et fuyant mon courroux,
A cherché dans les flots un supplice trop doux.
Le fer aurait déjà tranché ma destinée ;
Mais je laissais gémir la vertu soupçonnée :
J’ai voulu, devant vous exposant mes remords,
Par un chemin plus lent descendre chez les morts.
J’ai pris, j’ai fait couler dans mes brûlantes veines
Un poison que Médée apporta dans Athènes.
Déjà jusqu’à mon cœur le venin parvenu
Dans ce cœur expirant jette un froid inconnu ;
Déjà je ne vois plus qu’à travers un nuage
Et le ciel et l’époux que ma présence outrage ;
Et la mort à mes yeux dérobant la clarté,
Rend au jour qu’ils souillaient toute sa pureté.
Racine, Phèdre, Acte V, scène 7 (1677).
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