LA PHILOSOPHIE A L’EPREUVE DE LA
DIGITALISATION
Abel Moussi
Université de Dschang
[email protected]
Résumé
La révolution numérique a transformé tous les secteurs d’activités y compris le domaine
éducatif. Elle est à l’origine de la conversion digitale des humanités et de la pratique philosophique. C’est
donc un nouvel environnement socio-épistémique qui émerge du nouveau système technique numérique
nécessitant la réinvention de la philosophie. Celle-ci devra capitaliser les heureux atouts que lui offrent les
techniques numériques pour transcender les critiques désaffectueuses de ses dénégateurs en s’arrimant à la
modernité avancée caractérisée par le « tout digital ». Cette réflexion vise à analyser l’itinéraire historico-
philosophique du projet de digitalisation de la philosophie, afin d’évaluer ses enjeux et promouvoir « un
philosopher autre », mieux, une philosophie digitalisée.
Mots et expressions clés : Digital, humanités, humanités numériques, philosophie, technique.
Abstract
The digital revolution has transformed all sectors of activities, including the educational field.
It is at the digital conversion of the humanities and philosophical practice. It is thus a new socio-epistemic
environment that emerges from the new digital technical system requiring the reinvention of philosophy. It
will have to capitalize on the fortunate advantages offered by digital techniques to transcend the disaffected
criticisms of its derniers by anchoring itself to advanced modernity characterized by « all digital ». This
reflection aims to analyze the historical-philosophical itinerary of the project of digitalization of
philosophy, in order to assess its stakes and promote « another philosophizing » better still, a digitalized
philosophy.
Keywords : Digital, humanities, digital humanities, philosophy, technique.
Introduction
La digitalisation de la philosophie marque le tournant numérique
de la philosophie. Il s'agit d'un projet associant deux domaines du savoir
notamment la philosophie et la technoscience. On assiste par-là à
l'inscription de la philosophie dans le système technique numérique. Pour
le dire de façon précise et concise, cette thématique symbolise la grande
conversion de la philosophie. Elle justifie la volonté de réinventer la vielle
discipline pour l'arrimer à l'ère du temps technique. Ainsi,
12
l'herméneutique de cette thématique ne peut véritablement s'effectuer
que dans le cadre d'une philosophie de la technique ouverte aux
problématiques pédagogiques. En digitalisant la philosophie, il faudra
analytiquement prendre en charge son rapport à l'éducation. D'où la
consistance d'une réflexion mettant en exergue les enjeux de la
numérisation de la philosophie. Quel est l’apport du numérique dans la
modernisation des humanités en générale et de la philosophie en
particulier ? La philosophie est-elle digitalement convertible ? Comment
arrimer les humanités au numérique ? Ces interrogations exigent un
regard rétrospectif qui fournit les informations permettant de mieux
examiner l'avenir de la philosophie digitalisée.
1. Regard rétrospectif du projet de digitalisation de la philosophie
En effectuant une évolution régressive dans l’histoire de la pensée
philosophique, nous saisissons le précédent (1.1) à l'origine de la
digitalisation de la philosophie, lequel précédent a consacré le pouvoir
aux humanistes de discourir sur le fait technique (1.2) dans un contexte
particulier qui a sans doute donné naissance aux humanités numériques
(1.3).
1.1 Le précédent à l'origine de la digitalisation de la
philosophie
La conjonction des cultures humanistes et numériques bien
qu'actuelle est un vieux projet qui remonte à la deuxième guerre
mondiale. On peut situer à cette époque la naissance de l'école numérique
dans laquelle s'inscrit l'entreprise de digitalisation de la philosophie. Car,
c'est à partir de la digitalisation de la philosophie que nait la nécessité de
mobiliser les outils numériques dans la recherche en science humaine.
C'est donc l'intelligence philosophique qui est à l'origine de l'alliance des
humanités aux technologies numériques.
Au commencement se situe l'œuvre d'un jésuite italien nommé
Robert Busa. Ce dernier travaillant dans le cadre de sa recherche
doctorale sur l'œuvre de Thomas d'Aquin intitulée Somme théologique avait
l'ambition d'établir un index thématique. Face à ce travail fastidieux, il eut
l'idée de se faire aider par les machines ; d'où l'idée procursive de la
digitalisation de la philosophie.
13
Pierre Mounier nous rapporte qu' « à la suite d'un voyage, aux Etats-
Unis en 1949, le père jésuite entraine un patient travail de transcription
de la Somme théologique sur support informatique, travail qui lui
prendra plus de trente années ». (P. Mounier, 2018, p.19.) Pour y
parvenir, Robert Busa fit la rencontre de Thomas Watson, le patron de
l'entreprise américaine IBM (International Business Machine). Ce dernier
lui offrit son expertise et lui permit d'avoir une machine susceptible de
lui permettre d'effectuer son travail. Pour s'en convaincre, lisons une fois
de plus Pierre Mounier qui relève que :
Busa avait pu établir à la main pendant sa thèse sur
concordancier de 10.000 fiches pour un seul mot, il va
pouvoir, grâce à la puissance d'IBM et de ses machines,
établir un jeu de 13 millions de fiches portant sur tous les
mots se trouvant dans la Somme théologique. Il passe de
l'artisanat à l'industrie. (P. Mounier, 2018, p.22.)
C’est donc cette dimension industrielle des savoirs qui se dégage
implicitement du projet de digitalisation de la philosophie. On constate
alors qu’avec le numérique, la pensée s'industrialise. De là, nous pouvons
affirmer que digitaliser la philosophie n'est pas une nouveauté, puisque :
On le voit, Robert Busa n'est pas seulement un des premiers à
avoir eu l'idée d'utiliser les outils informatiques pour mener des
recherches dans une des disciplines des sciences humaines, il a
aussi posé les fondations d'une approche particulière des sources
textuelles. Cette approche utilise l'informatique non pour faciliter
ou accélérer le travail du chercheur, mais pour conduire l'analyse
à un niveau jusqu'ici inaccessible, permettant de proposer des
interprétations inédites. (P. Mounier, 2018, p.21.)
1.2 Le contexte d'émergence de la philosophie digitalisée
L'herméneutique du contexte de réalisation du projet de
digitalisation de la philosophie permet de saisir le sort des humanités face
à l'essor des techniques et des sciences dites dures. En réalité, le projet
Busa émerge à une époque marquée par la désaffection des humanités.
La poussée technoscientifique sonne la caducité des vielles disciplines et
cela n'est pas sans conséquence dans le système éducatif. L'écosystème
numérique exige un renouvellement théorique et épistémologique pour
pallier au désintérêt des humanités. Tout d'abord, il faut signaler que la
rencontre entre Robert Busa et Thomas Watson fut un moment décisif
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pour le devenir des humanités. Alors que le père jésuite menait une
activité purement épistémique, le patron d'IBM avait l'ambition
d'humaniser la technique longtemps réduite aux services militaires.
En effet, la guerre froide est cette course technologique
entre les USA et l'URSS où les ordinateurs sont appelés à
jouer un rôle considérable, en particulier dans le
développement de systèmes d'armes sophistiqués (...). La
seconde guerre mondiale consacre l'avènement de la
domination technologique qui déploie pleinement des ailles
au cours des deux décennies suivantes (...). Acteur clé de
l'avènement d'une nouvelle ère dominée par le calcul, la
rationalisation, la technique et les machines, IBM cherche à
corriger l'effet de déshumanisation qui en résulte. (P.
Mounier, 2018, pp. 24-25.)
Dès lors, le progrès de l'informatique est donc mis en contribution
dans la course à la supériorité technologique. C'est ainsi que nait « l’âge
de la machine ». En cette période s’accroit le désintéressement des
humanités. A en croire Pierre Mounier,
Les signes d'une désaffection pour la culture humaniste se
sont multipliés. De plusieurs pays du monde viennent des
messages inquiétants : en mars 2015, un conseiller national
au parlement suisse issu du parti conservateur UDC
appelait à diviser par deux le nombre d'étudiants en
sciences humaines et sociales au prétexte du manque de
débouchés dans ces filières (...). Au même moment en
Grande-Bretagne, le Guardian faisait paraitre une longue
enquête sobrement intitulée la guerre contre les humanités
dans les universités britanniques. (P. Mounier, 2018, p.7.)
La généralisation de cette guerre contre les humanités en générale et
la philosophie en particulier allait sans doute entrainer la mort de ces
vieilles disciplines. L’exigence de survie des humanités consacre à l'action
menée par Busa une consistance certaine. Car, la digitalisation de la
philosophie en particulier et des humanités en générale est un mécanisme
de réinvention de ces branches de connaissances, c'est ainsi une
entreprise de modernisation de la culture humaniste. De ce fait, il urge
de digitaliser l'école toute entière pour la faire renaitre dans un contexte
dominé par le système technique numérique. Nous convenons alors avec
Abdoulaye Wade qu' « il est légitime en effet de penser que si rien n'est
15
fait, le gap numérique aggravera le gap du savoir » (A. Wade, 2005, p.181.)
La société numérique dans laquelle nous sommes exige une école
numérique parce qu' « en n'encourageant pas l'utilisateur des ordinateurs
comme outils essentiels de travail et d'éducation, vous léguez aux
générations futures un grave déficit technologique» (F. Sérusclat, 1999,
p.10.)
1.3 La digitalisation de la philosophie et la naissance des
humanités numériques.
Le précédent historique à l'origine de la digitalisation de la
philosophie ainsi que le contexte spécifique de réalisation de ce projet
nous informent amplement sur la grande conversion numérique des
humanités. En capitalisant les heureux atouts de la révolution numérique,
les humanités se transforment en se digitalisant afin de résister aux
critiques désaffectueuses. En s'hybridant à la culture technologique du
système technique numérique, les humanités numériques marquent le
début d'une nouvelle ère caractérisée par l'informatisation des sciences
humaines et sociales, ce qui rend flexibles les frontières entre les sciences
dures et les sciences dites molles. Ainsi, on peut parler désormais des
disciplines mixtes donnant naissances aux savoirs hybrides. Ceci
permettra de transcender la haine des humanités dans un contexte
marqué par la prépondérance des sciences dures. Le numérique devient
donc le lieu de brassage des deux cultures humaniste et technologique.
Lorsque nous parlons des humanités numériques, il s'agit de la
liaison des humanités aux technologies numériques. Selon Pierre
Mounier,
Le terme d'humanités numériques nait assez tardivement,
en 2008, dans un ouvrage collectif édité par Susan
Schreibman, Rey Siemens et John Ursworth : A
Companion to digital humanities. Il fut précédé dans le
monde anglophone où ce domaine connait depuis
longtemps une structuration et un développement bien
plus importants qu'ailleurs. (P. Mounier, 2018, p.9.)
Les humanités numériques relèvent de l'usage des outils
informatiques dans les lettres et les sciences humaines notamment en
philosophie. Nous convenons de ce fait avec Mounier que : « les
humanités numériques manifestent donc la derrière mue en date de
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disciplines anciennes qui doivent s'adapter à leur nouvel environnement
ou disparaitre ». (P. Mounier, 2018, p.9.)
Toutefois, le constat est plutôt positif. Car, d'après Mounier, « les
humanistes ont toutes les chances de rebondir dans les années à venir et
à susciter des vocations » (P. Mounier, 2018, p.9.) C'est dans cette
perspective que s'inscrit la digitalisation de la philosophie. Nous entrons
inéluctablement dans une modernité philosophique avancée. Etant
donné que dans les pays tropicaux proto-industriels, la digitalisation du
savoir est un projet nouveau pourtant vieux, il convient d'évaluer les
difficultés liées à sa réalisation effective.
2. Les difficultés liées à la réalisation du projet de digitalisation
du savoir
A l'ère du numérique, « l'enseignement doit sortir de l’âge de la pierre
taillée, pour cela, il faut des hommes et du matériel ainsi qu’une prise en
charge institutionnelle.» (F. Sérusclat, 1999, p.36.) Cet appel à la
transformation numérique de l'école fait face à trois principales
difficultés à savoir : les difficultés techniques (2.1), les difficultés
pédagogiques (2.2) ainsi que les difficultés politico-économiques (2.3)
2.1 Les difficultés techniques
La révolution numérique marque l’avènement de la « grande
science », celle qui se fait avec du matériel sophistiqué pour plus
d'acquisition des savoirs. Autant dire que la digitalisation épistémique
nous fait entrer dans l'industrie de la connaissance. Malheureusement les
Etats africains situés à la périphérie du monde industriel sont confrontés
encore à un manque d'infrastructures d'envergures susceptibles de
promouvoir les savoirs innovants. Cette situation malheureuse
hypothèque la réussite du projet de digitalisation des savoirs.
Dans le Projet de stratégie de transformation numérique pour
l'Afrique (2020-2030), il est fait un constat peu glorieux, celui selon lequel
Près de 300 millions d'Africains vivent à plus de 50 km
d'une connexion à large bande par fibre optique ou câble,
d'où l'absence généralisée à l'internet à haut débit (large
bande), qui reste un obstacle important pour que l'Afrique
exploite pleinement le potentiel de la transformation
17
numérique. (Projet de stratégie de transformation
numérique pour l’Afrique, 2022, p.13.)
Cette situation caractérisée par un accès asymétrique à internet
génère une inégalité d'accès au savoir et une exclusion du cyberespace. Il
faut noter que les zones périurbaines, voire même les localités rurales
connaissent une fracture numérique. Ces parties du pays connaissent une
invisibilité digitale. C’est pourquoi Abdoul Ba affirme que : « l’Afrique
des villages apparait déjà comme la grande exclue de la révolution
internet ». (A. Ba, 2003, p.182.) Or, le projet de digitalisation des savoirs
relevant d'une stratégie de modernisation de l'éducation nationale ne peut
être géographiquement réduit. Mais,
La connexion à internet étant tributaire de la qualité de
l'infrastructure de base des télécommunications,
l’insuffisance du taux de pénétration au niveau national et
la qualité médiocre du réseau restent les principaux
obstacles au développement rapide de son utilisation. (A.
Ba, 2003, p.151.)
Nous percevons déjà à ce niveau que la rupture d'internet
constitue une entorse à la libre circulation des idées, de la culture dont
semble promouvoir la digitalisation des savoirs. Pire, nos écoles elles-
mêmes ne sont pas connectées, elles sont très peu informatisées et
digitalement sous équipées. Comment alors s'aventurer vers le problème
plus technique de la conception et même de l'usage des logiciels éducatifs
dans nos établissements ? Comment envisager l'accès des apprenants aux
bibliothèques numériques ? Le constat que faisait jadis Franck Serusclat
en France semble être d'actualité chez nous, à savoir que : « des
enseignants semblent prêts à utiliser les nouvelles techniques, mais ils
réclament une meilleure maintenance et un accompagnement de
qualité. » (F. Sérusclat, 1999, p.35.) Cette note quasi optimiste nécessite
au préalable une prise en charge technique de l'écosystème numérique
avant l'implémentation de la digitalisation des savoirs.
2.2 Les difficultés pédagogiques
L'école numérique dans laquelle nous entraine la digitalisation
des savoirs exige une nouvelle manière d'être, d'enseigner de d'apprendre.
A ce propos, la cyber école nécessite une nouvelle pédagogie qui permet
d'interroger primordialement la capacité des enseignants à devenir des
cybernautes, c'est à dire des êtres cyber-communicants. Car, nous
18
convenons avec Tsala Mbani que la cybernétique « attribue à la
communication un rôle de transformation de la représentation de
l'homme. De ce point de vue, si l'on reconnait une ontologie bien
déterminée à l'homme du Neandertal, il serait juste et légitime d'en
reconnaitre une à l'homme de Wiener», (A.L Tsala Mbani, 2016, p.105.)
à l'image de qui devrait être le nouveau pédagogue. Celui-ci doit être
appréhendé à partir d’une grille ontologique numérique. Et, en tant que
homonuméricus, le nouveau pédagogue doit apprendre à habiter le
cyberespace. Sa présence est indispensable, son identité numérique est
représentatrice de son être. Malheureusement, on note encore de nos
jours une absence remarquable des enseignants dans le cyberespace. Ils
utilisent moins les espaces modernes de communication prétextant
fallacieusement que les réseaux sociaux ne sont pas des aires
scientifiques. D'où le défi qui est le leur actuellement de se former à
l'usage des outils numériques. Car, la dématérialisation de l'école devrait
s'accompagner d'une expertise pédagogique adéquate. Il est donc capital
pour l'enseignant de se doter d'une intelligence numérique susceptible de
lui permettre de mieux préparer digitalement ses cours, de bien les
dispenser dans la maitrise parfaite de sa salle de classe numérique. C'est
donc avec raison que Sérusclat affirme que : « les professeurs ne pourront
conserver leur autorité que s'ils acquièrent une maitrise supérieure à la
simple spontanéité des jeunes devant l'outil numérique ; des
apprentissages dépassant la simple capacité à s'en servir sont
nécessaires. » (F. Sérusclat, 1999, p.33.)
Toutefois, Sérusclat remarque toujours qu’ « un autre obstacle
tient au manque de produits adéquats. Soit les logiciels éducatifs
proposés par les éditeurs ne correspondent pas à l'attente des
enseignants, soit les nouvelles générations de logiciels ne sont pas
adaptées aux capacités de leur matériel » (F. Sérusclat, 1999, p.36.) De
même, il convient aussi pour les apprenants de s'arrimer à l'ère du temps
éducatif. Leurs fournitures scolaires changeront, on devra retrouver dans
leurs sacs des ordinateurs et autres gadgets scolaires numériques, ce qui
n’est pas évident dans notre contexte marqué non seulement par la
pauvreté financière mais aussi par la pauvreté de l'esprit. C'est la raison
pour laquelle, Sérusclat parle aussi d'obstacles d'ordre culturel. Pour cela,
il affirme que :
Il faut se méfier de l'idée qui veut que, puisque ce sont
les enfants, il n'y a pas besoin d'ordinateurs performants,
19
voire même d'ordinateurs du tout. On entend de temps en
temps ce genre de discours de la part (...) des parents :
Apprenez-leur d'abord à écrire et à compter. (F. Sérusclat,
1999, p.36.)
L'écriture est désormais digitale. Les enfants doivent se
familiariser très tôt avec les outils numériques pour acquérir l'expertise
requise dans la pratique de l'école numérique. Dès lors, « il est nécessaire
que stylos et livres numériques entrent dans l'univers scolaire ; ne pas le
faire serait priver les générations naissantes d'une égalité des chances. Ça
serait une faute lourde qu'elles ne nous pardonnerons pas.» (F. Sérusclat,
1999, p.16.)
2.3- Les difficultés politico-économiques
L'évolution technique est génératrice de l'évolution anthropo-
sociale et l'éducation en tant que droit fondamental devrait bénéficier du
progrès technique pour plus d'efficacité. C'est cette finalité que vise la
digitalisation du savoir. Les projets éducatifs émergent d'une vision
philosophico-politique faisant appel à des efforts économiques pour leur
réalisation. L'école est à l'image de sa société et celle-ci attend-elle qu'elle
impulse la dynamique socio-économique. Comment va-t-elle y parvenir
sans une volonté politique réelle ? La consistance philosophique de cette
question réside dans le rapport de l'école à la politique. L'agir éducatif est
politiquement orienté. La pédagogie propre à la digitalisation des savoirs
vise l'édification d'une e-génération capable de mener les défis techno-
industriels de son temps. Il est donc essentiel de préparer un contexte
social propice à accueillir la conversion numérique de l'école. Pour cela,
il faut des investissements conséquents pour l'équipement numérique des
centres éducatifs. Mais nous sommes au regret de constater avec Jacques
Bonjawo qu’il existe encore des impénitents pour qui :
L’urgence absolue réside dans la satisfaction des besoins
élémentaires ! C’est probablement ce que cherchait à
exprimer un président africain qui aurait déclaré un jour à
propos des TIC : « nous, nos populations ne mangent pas
les ordinateurs, j’ai des problèmes d’agriculture, de santé,
d’éducation, c’est là que je mets l’argent du budget ». (J.
Bonjawo, 2012, p.17.)
Une telle résistance à la modernité digitale constitue une entrave
à la transformation numérique de l'éducation. Par contre, en percevant la
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précarité des Etats africains face au défi du numérique, Abdoulaye Wade
eut l'idée de créer le fonds de solidarité numérique. Celui-ci avait pour
but de résorber le gap digital entre les pays du Sud et du Nord. Car, pour
Wade, « notre voyage à la quête du savoir et de la rencontre avec l'autre
se résume donc maintenant à notre capacité à nous doter de ces
technologies. (...) Il est légitime en effet de penser que si rien n'est fait, le
gap numérique aggravera le gap du savoir. » (A. Wade, 2005, pp.180-181.)
3- Les enjeux de la digitalisation des savoirs
A l'entame de notre réflexion dans cette section analytique, nous
convenons avec Francesca Moratti que :
Il n'est plus possible de penser à une Afrique qui avance
en solitaire, par nécessité ou par choix. L'impact culturels
des nouveaux médias, en particulier d'internet, est
incontestable et le sera de plus en plus sur les nouvelles
générations. C'est la raison pour laquelle, il est urgent
d'avoir une réflexion qui n'identifie pas seulement les rôles
et les responsabilités de chacun mais qui soit aussi apte à en
révéler l'enjeu. (F. Moratti, 2009, p.7.)
Relativement à la digitalisation des savoirs, les enjeux sont
pluriels. Ils peuvent se révéler en contexte par l'idéologie hégémonique
de la technoculture occidentale nécessitant la construction d'une
pédagogie de la résistance (3.1). De même, la digitalisation des savoirs
peut être perçue comme une thérapie à la pathologie analphabétique
moderne (3.2). Toutefois, l'articulation du numérique aux humanités est
susceptible de générer une humanité numérique (3.3).
3.1- Digitalisation des savoirs et pédagogie de la résistance
Nous devons la théorisation de la pédagogie de la résistance à
travers les nouvelles technologies à Francesca Moratti. D'après cette
auteure, la pédagogie de la résistance est une critique à la tendance
unipolarisatrice du monde à travers le numérique. Cette invasion
technologique visant l’occidentalisation du monde se manifeste aussi
dans le domaine éducatif. Car, « c'est le rôle de l'éducation de protéger et
d'encourager toutes les sociétés contre l'uniformité culturelle tout en
contribuant à la régulation de la globalisation ou mieux, en en fixant les
conditions afin que chacune puisse évaluer à échelle humaine. » (F.
21
Moratti, 2009, p.10.) Bien que nous sachons avec Towa que la science et
la technique n'appartiennent à aucun peuple précis, qu’elles relèvent du
patrimoine commun de l'humanité, il n'en demeure pas moins vrai que
le digital a un lieu de naissance. Et,
L’histoire des technologies montre sans équivoque que
celles-ci sont toujours chargées des représentations du
monde provenant des milieux où elles sont créées. Même si
la variation des contextes d'usage peut les porter
relativement loin de leur milieu d'origine, celui-ci reste
toujours présent, comme embarqué dans les dispositions
techniques telles qu'ils sont pensés. (P. Mounier, 2018,
p.10.)
Cette réalité convie à une attitude de prudence face au projet de
digitalisation des savoirs. Car, la conversion épistémo-numérique
risquerait d'entrainer la perte de soi, l'aliénation culturelle et l'adoption
du mode d'être et de penser occidental. Pour éviter cela, Francesca
Moratti dans la perspective d'une pédagogie de la résistance pense que :
Les moyens de communication, la technologie en
générale et internet en particulier, ne doivent pas seulement
être considérés comme une extension indue du monde
occidental sur le continent noir, ni comme un moyen de
contrôle et d'exploitation de l'homme blanc sur l'homme
africain. (F. Moratti, 2009, p.15.)
La digitalisation des savoirs en contexte tropical devrait
contribuer à la promotion de l'école africaine, à la vulgarisation de la
rationalité africaine comprise comme vision du monde sous-tendue par
les modes de penser et d'être. Ainsi,
Éduquer au virtuel et au numérique signifie surtout
résister à la simple assimilation d'une culture qui n'est pas
sienne et qui est principalement véhiculée par ces
technologies. C'est éduquer à interagir avec ces médias et
avec internet en particulier pour trouver de nouveaux
espaces et les modalités d'expression de l'identité
propre. (F. Moratti, 2009, p.41.)
Dès lors, il convient de souligner que la digitalisation des savoirs
ne doit pas se réduire à une appropriation servile des modèles éducatifs
occidentaux ainsi que de ses instruments. Mais, il s'agit d'une
contribution à l'émancipation du savoir africain. On retiendra alors que
22
« la pédagogie de la résistance incite à avoir et à rechercher une vision
plurielle de la réalité (...) Une réalité qui soit un carrefour de mondes
pluraux. » (F. Moratti, 2009, p.11.)
3.2- La digitalisation des savoirs comme thérapie à la pathologie
analphabétique moderne
L'industrialisation informatique du monde crée une nouvelle
exigence pour l'homme de s'éduquer à l'usage des outils numériques. Car,
l'illettrisme moderne se caractérise par l'ignorance des pratiques du
numérique. Il serait donc incongru de s'aventurer dans la voie de la
digitalisation des savoirs sans préalablement penser à panser l'homme
moderne souffrant de cette cyber pathologie épistémique. Sans avoir
remédié à ce problème, il serait impossible de relever le défi de la
digitalisation des savoirs. Il y a donc la nécessité de promouvoir les
compétences informatiques.
Pour Francesca Moratti, « l'analphabétisme informatique (...)
n'est pas une résistance mais plutôt un obstacle culturel à surmonter. »
(F. Moratti, 2009, p.41.) Pour y parvenir, on ne saurait disjoindre la
culture des compétences numériques de la cyber école. Dans ce sens, les
défis éducatifs que génère la digitalisation des savoirs ne sont pas que
théoriques mais aussi pratiques. L'action éducative visera aussi à résoudre
le problème de l'inculture numérique. Car, la fracture numérique n'est pas
dissociable de la fracture intellectuelle. Dès lors, la digitalisation des
savoirs est donc une stratégie de lutte contre l'analphabétisme
informatique. Cette digitalisation des savoirs favorisera la formation
d'une conscience cyber-technicienne. Ainsi, la pédagogie actuelle
marquée par le contexte social digital doit permettre à l'apprenant de
mieux s'épanouir en société. La cyber école doit être instituée dès l'école
primaire. Ces prémisses permettront déjà au jeune élève de se familiariser
avec les outils numériques. L'exemple de la France est expressif, où à en
croire Franck Sérusclat,
Les principales applications des outils numériques à
l'école primaire sont la production d'écrits et les exercices
sur les logiciels éducatifs. Le traitement de texte permet
déjà, grâce à quelques fonctions simples, de travailler
l'enfant sur une production écrite, la sienne ou celle d'un
autre. (F. Sérusclat, 1999, p.59.)
23
3.3 Humanités numériques et humanisme numérique
L’herméneutique du contexte d’émergence des humanités
numériques faite à partir de la rencontre entre Robert Busa et Thomas
Watson nous permet de comprendre que la convergence numérique des
humanités est sous-tendue par l’idée d’humanisation du numérique. Car,
le patron d’IBM profite du projet de Busa pour mettre la machine au
service de l’homme. Dès lors, l’humanisme s’étend au domaine de la
technique en générale et du numérique en particulier. De ce fait, Tsala
Mbani n’avait pas totalement raison de dénier toute vertu au numérique
en le caractérisant d’an-éthique.
Le numérique, technique indissociable de l’humain et de son
activité cognitive, intellectuelle évolue avec son lot de vertus à côté
desquelles nous pouvons juxtaposer des vices générés par ses mésusages.
En transformant l’activité éducative, le numérique s’humanise en
numérisant l’humain. L’humanité numérique est de ce fait la convergence
entre une technique devenue une civilisation et l’humain. Milad Doueihi
ne s’éloigne pas de cette perception lorsqu’il affirme que :
L’humanisme numérique est l’affirmation selon laquelle la
technique actuelle dans sa dimension globale, est une
culture, dans le sens où elle met en place un nouveau
contexte, à l’échelle mondiale. Une culture car le
numérique (…) est en train de devenir une civilisation qui
se distingue par la manière dont elle modifie nos regards sur
les objets les relations et les valeurs, et qui se caractérise par
les nouvelles perspectives qu’elle introduit dans le champ
de l’activité humaine. (M. Doueihi, 2013, pp. 33-34.)
Y compris l’activité éducative.
L’univers scientifique a considérablement changé avec
l’avènement des outils numériques. Certes,
Le monde lettré, on le sait, prend son temps avant
d’accepter les changements et de s’adapter aux nouveautés.
Face au numérique il a même longtemps résisté. Mais nous
entrons aujourd’hui dans une nouvelle ère, où les
chercheurs commencent à penser avec le numérique et, à
penser le numérique. (M. Doueihi, 2020, p.24.)
24
Le numérique inscrit donc l’école dans une perspective
évolutionnaire et révolutionnaire. De ce fait, « le savoir, comme les
espaces de sa production et de sa réception, est et sera soumis aux
contraintes et aux promesses de cette évolution.» (M. Doueihi, 2020,
p.20.) Ainsi, l’humanisme numérique nécessite également une éducation
au numérique pour l’acquisition des compétences.
Conclusion
La philosophie ne parle au présent que pour éclairer l’obscurité
et sonder l’avenir, elle ne scrute le passé que pour mieux dire l’actuel.
Notre réflexion sur la digitalisation de la philosophie nous a permis de
voyager dans le temps à travers l’histoire des idées relatives au projet de
modernisation des humanités en générale et de l’activité philosophique
en particulier. Ainsi, nous avions pris connaissance de l’antériorité du
projet de digitalisation de la philosophie en présentant aussi bien le
contexte d’émergence de la philosophie digitalisée que la naissance des
humanités numériques. Toutefois, nous avions mis en exergue les
difficultés relatives à l’essor des humanités numériques à savoir les
difficultés techniques, pédagogiques et politico-économiques.
Néanmoins, cette étude n’a pas omis de dégager les enjeux liés à la
digitalisation de la philosophie et à l’avènement des humanités
numériques. A l’issue de cette réflexion, nous constatons que la
philosophie se trouve à la croisée de chemins entre traditionnalité et
modernité. Cette situation suscite une question qui a tacitement traversé
l’ensemble de nos analyses à savoir: comment philosopher à l’ère du
numérique ? Le traitement de cette interrogation a permis de mettre en
exergue la nécessaire transformation, mieux la conversion numérique de
la philosophie pour l’arrimer au système technique en vigueur. La
réalisation de ce projet détermine l’avenir des humanités en générale et
celui de la philosophie en particulier.
Bibliographie
Ouvrages
- Ba Adoulaye (2003), Internet, cyberespace et usages en Afrique, Paris,
L’Harmattan.
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- Bonjawo Jacques (2012), Révolution numérique dans les pays en
développement, l’exemple africain, Paris.
- Milad Doueihi (2020), Pour un humanisme numérique, Paris, Seuil.
- Milad Doueihi (2013), Qu’est-ce que le numérique ?, Paris, PUF.
- Moratti Francesa (2009), L’Afrique sur le web, l’impact d’internet
sur les jeunes au Benin entre symbolique et virtuel, Paris, L’Harmattan.
- Mounier Pierre (2018), Les humanités numériques, Maisons de
sciences de l’homme.
- Sérusclat Frank (1999), L’école républicaine et numérique, Paris,
Belin.
- Tsala Mbani André Liboire (2016), Regard critique sur le fantasme
contemporain de la société de communication : l’idéologie cybernétique, Cameroun,
L’Harmattan.
- Wade Abdoulaye (2005), Un destin pour l’Afrique, l’avenir d’un
continent, Paris, Michel Laffon.
Autre document
Projet de stratégie de transformation pour l’Afrique (2020-2030).
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