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c

[L'INDIVIDU - SUJET DE DROITS ET D'OBLIGATIONS -


DANS LE DROIT INTERNATIONAL MODERNE ET DE L'AVENIR',
p a r André T r i p e t
r

Thèse présentée à la Faculté des


Arts de l'Université d'Ottawa par
l'intermédiaire de l'Ecole des
Sciences politiques, économiques
et sociales en vue de l'obtention
de la maîtrise es arts.

Ottawa, Canada, 1955


UMI Number: EC55464

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P.O. Box 1346
Ann Arbor, Ml 48106-1346
TABLE DES MATIERES
Chapitres pages

AVANT-PROPOS 2
I.-THEORIE GENERALE DE SUJETS DES DROITS 5
1. Droit constitutionnel
2. Droit civil
3. Droit pénal
II.-L'INDIVIDU: OBJET DU DROIT INTERNATIONAL
TRADITIONNEL 20
(Historique, analyse et réfutation de la
doctrine)
III.-L'INDIVIDU: SUJET DU DROIT INTERNATIONAL 66
1. Théorie reconnaissant la subjectivité
aux Etats et à d'autres entités, à
l'exception des particuliers
2. L'individu-sujet: théorie générale
3. L'individu: sujet limité du droit
international
4. L'individu: seul destinataire des règles
du droit international
5. L'individu-sujet: conclusions
6. Importance du droit naturel dans le
concept de la subjectivité de l'homme
au droit des gens
7. Affaiblissement du dogme de la souverai-
neté absolue des Etats
IV.-DE LA RESPONSABILITE DE L'INDIVIDU EN DROIT
PENAL INTERNATIONAL 154
1. Droit pénal international
2. Tribunaux militaires internationaux de
Nuremberg et de Tokio
3. Confirmation et formulation des principes
de Nuremberg par l'Organisation des
Nations Unies
V.-DE LA SUBJECTIVITE DE L'INDIVIDU EN DROIT INTERNA-
TIONAL, EN VERTU DES DROITS HUMAINS FONDAMENTAUX . 199
(Traités de minorités - Déclarations interna-
tionales des droits de l'homme - Conven-
tions de Genève - Charte des Nations Unies -
Déclaration Universelle et Pactœ des Droits
de l'Homme - Conflit des doctrines dans
l'hémisphère oriental et occidental)
VI.-QUINTESSENCE DU PROBLEME, CONCLUSIONS ET
PERSPECTIVES 258"
BIBLIOGRAPHIE 296
AVANT-PROPOS

...Nos opinions s'entendent


les unes sur les autres; la
première sert de tige à la
seconde, la seconde à la
tierce. Nous eschellons
ainsi de degré en degré.
Montaigne.

Ainsi en est-il des propositions et des voeux


formulés dans cette étude et dont nul ne peut revendiquer
la paternité. Manifestation d'un désir collectif de la
participation active de l'homme à la vie internationale
et expression d'une aspiration universelle a la justice
pour l'individu sur le plan juridique international, ces
propositions et ces voeux forment ensemble la synthèse
d'une doctrine ancestrale qui, renouvelée par le fait des
événements,- dont en particulier le recul du concept de la
liberté résultant des deux dernières conflagrations mondia-
les,- par la raison des choses, et l'affirmation progressive
d'une idée de légitimité, vise à rétablir l'être humain
dans les droits et à le soumettre aux obligations qui, en
toute équité, doivent lui être dévolus sous l'empire du
droit des gens, dans l'unité du Droit.

Dans une communauté internationale profondément


transformée par des crises économiques, politiques et
sociales, et par deux conflits mondiaux, dans une humanité
3
qui cherche sa voie et essaye d'éviter un troisième cata-
clysme, certains principes sur lesquels semblait reposer,
il y a moins d'un demi-siècle, le droit international, ont
fait place à d'autres règles qui, même si elles ne sont pas
universellement admises, influencent cependant la doctrine
sous plusieurs aspects et préparent ainsi l'avènement d'un
droit international nouveau mieux adapté aux exigences du
monde moderne.
C'est pourquoi, on tentera de dégager en particulier
l'essence de quelques-uns de ces concepts, d'en étudier les
effets et d'en tirer les conséquences aussi objectivement
que possible, s'associant de la sorte à tous les hommes de
bonne volonté, animés d'un idéal de solidarité universelle
et dont la seule ambition est de chercher a. gagner l'opinion
publique en vue d'instaurer un régime, aussi utopique puisse-
t-il paraître, de paix et de coopération internationales.
Tout d'abord, on effleurera la théorie générale des
sujets des droits intéressante en ce qu'elle désigne, dans
les systèmes juridiques modernes de base que sont les droits
constitutionnel, civil et pénal, l'individu comme sujet
primaire de leurs droits et de leurs obligations. Cette
analyse superficielle permettra toutefois de constater que
les droits ont tous été créés pour l'individu et l'individu
pour les disciplines juridiques. Quand la plupart des indi-
vidus auront compris que ce principe devrait leur être
appliqué en droit international, obnubilé encore en partie
4
par le dogme chancelant de la souveraineté nationale, alors
seulement pourra se développer avec harmonie et efficacité,
dans une civilisation digne de ce nom, un droit des gens
rationnel dont les normes obligatoires contrôleront aussi
bien l'activité des états que des êtres humains qui les
composent.
CHAPITRE PREMIER
THEORIE GENERALE DE SUJETS DES DROITS

I. Droit constitutionnel
D'après la doctrine individu*tfetedu XVIIIe siècle
qui, distinguant formellement entre le droit public et le
droit privé, demandait que l'Etat intervienne le moins
possible, le droit constitutionnel avait pour objet naturel
la forme de l'Etat et du gouvernement ainsi que la recon-
naissance, la garantie et la protection des droits et
libertés individuels.
... Les libertés civiles ont été conçues par
l'école de 1»individualisme libéral du XVIIIe
siècle, comme une position de défense, comme
un domaine d'activité à l'abri de toute con-
trainte de la puissance étatique, permettant à
l'homme de développer toutes ses virtualités,
en engageant sa responsabilité, d'accomplir
ainsi son oeuvre d'homme. Mais la liberté des
citoyens est d'autant mieux assurée qu'ils
peuvent exercer une action sur la vie de l'Etat,
notamment sur la législation. Aussi l'école
individualiste a-t-elle revendiqué, en même temps
que la garantie des droits de l'homme, l'octroi
aux citoyens de droits politiques-)-.
Cette philosophie politique libérale trouva son
expression la plus frappante dans la fameuse Déclaration
d'Indépendance de 1776, l'un des plus importants documents
historiques du Nouveau Monde, dont le Préambule expose

citoyen
cher Verlag A.G., 1948), p. 337.
Droit constitutionnel 6
l'opinion américaine sur le principe fondamental de gou-
vernement, basé sur la théorie des droits naturels célé-
brée par Marsile de Padoue, John Locke, Jean-Jacques
Rousseau et d'autres:
When in the Course of human events, it
become necessary for one people to dissolve
the political bands which hâve connected them
with another, and to assume among the powers
of the earth, the séparâte and equal station
to which the Laws of Nature and of Nature's
God entitle them. a décent respect to the
opinions of mankind requires that they should
déclare the causes which impel them to the
séparation.-We hold thèse truths to be self-
evident, that ail men are created equal, that
they are endowed by their Creator with certain
unalienable Rights, that among thèse are Life,
Liberty and the pursuit of Happiness.-That to
secure thèse rights, Governments are instituted
among men, deriving their just powers from the
consent of the governed.-That whenever any Form
of Government becomes destructive of thèse ends,
it is the Right of the People to alter or to
abolish it, and to institute new Government,
laying its foundation on such principles and
organizing its powers in such form, as to them
shall seem most likely to effect their Safety
and Happiness. Prudence, indeed, will dictate
that Governments long established should not be
changed for light and transient causes; and
accordingly ail expérience hath shewn, that
mankind are more disposed to suffer, while
evils are sufférable, than to right themselves
by ateèlishing the forms to which they are
accustomed. But when a long train of abuses
and usurpations, pursuing invariably the same
Object évinces a design to reduce them under
absolute Despotism, it is their right, it is
their duty, to throw off such Government, and
to provide new Guards for their future security.
Droit constitutionnel 7
Cette philosophie et la Déclaration Américaine
d'Indépendance inspirèrent aussi à l'Assemblée Constitu-
ante Française la célèbre Déclaration des Droits de
l'Homme et du Citoyen de 17#9, et laissèrent une trace
ineffaçable dans la plupart des constitutions des pays
civilisés. Selon cette formule, les hommes tiennent de
leur nature humaine des droits imprescriptibles et inalié-
nables, supérieurs et antérieurs à la société qui a le
devoir absolu de les reconnaître et de les faire respecter.
Le droit à la liberté, le droit de propriété et d'établisse-
ment comptent parmi les plus importants:
Ces droits sont sacrés; ils sont absolus,
sous réserve des minimes restrictions que les
individus doivent consentir à leur exercice en
raison des nécessités mêmes de l'association
politique. L'homme est ainsi au point de départ
de toutes les relations juridiques; il en est
le terme aussi. La société politique a pour
mission d'assurer les conditions du plein épa-
nouissement des facultés humaines. Elle l'accom-
plit en déterminant à l'aide de la loi la sphère
d'autonomie des individus. Elle doit reconnaître
comme licite tout déploiement qui ne nuit pas à
autrui et qui ne contredit pas à l'intérêt générale.
Non seulement la proclamation des droits de l'homme
et du citoyen dans le droit international public contempo-
rain, mais encore leur protection, prennent source dans la
doctrine politique qui, au XVIIIe siècle, contrairement à
l'absolutisme du Prince, ouvrit la voie au régime constitu-
tionnel. La Révolution française, en proclamant la liberté

Favre, op. cit., p. 335.


Droit constitutionnel g

et l'égalité, a mis en lumière à la même occasion le prin-


cipe de la démocratie individualiste dans laquelle "la nation
est considérée comme composée d'individus isolés, égaux et
n'ayant d'autres liens entre eux que l'appartenance à une
même nation: conception qui découle logiquement de l'idée
même du contrat social, mise à la base du principe démocra-
tique par Rousseau"^-.
Il en résulte que le particulier est directement
soumis à l'autorité de l'Etat souverain totalitaire ne tolé-
rant aucun groupement intermédiaire tel que corporation,
syndicat ou Cour souveraine, capable de résister à ses
volontés, ou qu'il relève de l'Etat démocratique qui, par
sa Constitution, a fixé les droits fondamentaux de l'individu,
droits personnels dont la violation par les organes de l'Etat
permet un recours devant les tribunaux:
Mais la protection judiciaire de l'Etat est
le "summum" de ce que dans les circonstances
données on peut accorder à l'individu en cas de
violation de ses droits fondamentaux, L'individu
ne peut pas obtenir davantage, car d'après la
doctrine dominante, l'ordre de droit étatique
est l'ordre le plus élevé entrant en ligne de
compte pour l'individu. Il n'y a pour lui rien
au-dessus2.

x
Joseph-Barthélemy-Paul Duez, Traité de droit
constitutionnel (Paris: Librairie Dalloz, 1933), p. 64.
2
Jean Spiropoulos, L'individu et le droit internation.
Académie de droit international, Recueil des Cours V/1929,
Tome 30 (Paris: Librairie Hachette, 1930), p. 263.
Droit constitutionnel 9
Ainsi, l'individu pris en particulier fut jusque
vers le milieu du XIX e siècle le sujet ultime du droit
constitutionnel.
Avec l'avènement des doctrines dites sociales et
au fur et à mesure que l'Etat était dans la nécessité de
diriger l'économie nationale, toutes les branches du droit
public prirent une importance de plus en plus marquée.
Dans la seconde moitié du XIXe siècle et surtout
après la première guerre mondiale, les individus considérés
en fonction de leurs devoirs sociaux dans l'intérêt même
de la communauté, furent désignés collectivement comme
sujets directs du droit:
.... Il ne s'agit plus de se prémunir contre les
initiatives de l'Etat. Des textes constitution-
nels énoncent maintenant des droits sociaux qui
ont pour but de garantir en faveur de tous les
citoyens des conditions de vie véritablement
humaines. On avait jusque là pensé que le progrès
et la sécurité résulteraient du libre déploiement
des énergies individuelles et collectives. Les
progrès techniques n'offraient-ils pas d'ailleurs
la possibilité de développer les facultés humaines
et d'accroître d'une manière inouïe la production
des richesses? Pourtant la civilisation moderne
favorise la création de nouveaux privilèges et
aussi la misère et l'insécurité. Les masses
aspirent à participer aux bienfaits de la civi-
lisation. L'égalité juridique postule, dans le
régime démocratique surtout, si ce n'est une
égalité des conditions qui est irréalisable, au
moins l'établissement d'un régime du travail,
de la propriété et de l'entraide qui favorise
la conquête car les citoyens de moyens d'existence
convenables-!:.

1
Favre, pp. cit.. p. 33g.
Droit constitutionnel 10

La société juridiquement organisée est, selon ces


tendances, mise au premier plan à la place de l'individu
qui possède des droits subjectifs par lui-même, mais "se
trouve seulement en tant que membre d'un groupe social,
dans des situations juridiques, comportant pour lui plutôt
des devoirs que des prérogatives..." Le rôle du droit est
"d'assurer le développement du groupe social, des intérêts
collectifs1 et sa source essentielle se trouve dans les
nécessités sociales elles-mêmes." En leur qualité d'organes
de ces intérêts et de ces nécessités, l'Etat et la loi
doivent contrôler tous les domaines de l'activité humaine2.
Il ne fait pas de doute que ces deux systèmes ne
peuvent être pratiqués à l'extrême de sorte que si dans
les thèses individualistes libérales, on n'a pu empêcher
une certaine intervention de l'Etat dans les relations
individuelles, d'autre part dans la pratique des doctrines
socialistes et même collectivistes extrêmes, il a fallu
conserver une certaine place, si minime soit-elle, à la

1
Progressivement, ces types d'organisations se
sont vu attribuer la qualité de sujet de droits et d'obli-
gations qui leur sont particulières et la loi, en les trai-
tant comme une classe d'entités juxtaposée à celle des
individus, a créé pour elles tout un système de règles
spéciales. Depuis qu'Otto von Gierke a analysé en détail
ce phénomène, la jurisprudence et la doctrine ne contestent
pour ainsi dire plus que ces personnes morales doivent être
considérées, de même que les individus, comme des sujets de
droit parce que possédant en propre des droits et des obli-
gations. Cf. C. Ruhland, Le Problème des personnes morales
en droit international privé. Académie de droit international,
Kecueil des Cours 11/1933, Tome 44 (Paris: Librairie du
Recueil Sirey, 1933), pp. 391-392.
Cf. Duez, op. cit.. pp. 4-5.
Droit constitutionnel 11

liberté de l'individu. Ainsi, avec le développement


moderne du droit et pour marquer que dans certains
domaines les intérêts collectifs doivent l'emporter sur
les intérêts individuels, le droit et notamment le droit
constitutionnel considèrent parfois les groupements
d'individus et d'intérêts collectifs comme leur sujet
majeur. Cependant, la différence essentielle entre l'homme
et la personne morale réside dans le fait qu'on peut dis-
cerner et dissocier chez l'homme l'existence et la dispo-
sition naturelle à être sujet de droit. Si l'on peut
admettre aujourd'hui que dans les Etats civilisés tout
homme acquiert la personnalité juridique dès sa naissance,
la possibilité de cette dissociation est prouvée d'une
manière évidente par l'existence des esclaves dans l'Anti-
quité, qui étaient considérés non comme des sujets de droit,
mais comme des biens, de la marchandise humaine.
2. Droit civil 12

Le droit civil, si vaste qu'il contient presque


tout le droit privé, englobant autrement dit la vie entière
des individus, a pour objet l'ensemble des rapports des
particuliers entre eux. Ses sujets sont d'une part les
êtres humains qualifiés de personnes physiques, et d'autre
part les groupements d'intérêts collectifs appelés personnes
morales ou personnes juridiques, groupements d'êtres physiques
auxquels la loi reconnaît presque tous les attributs de la
personne humaine.
On sait que dans notre Droit moderne, il n'existe
à proprement parler plus d'esclaves, c'est-à-dire d'êtres
humains possédant seulement la qualité d'objets de droits1,
et ne pouvant recourir à la protection juridique. Nous
verrons cependant au chapitre II qu'en vertu des règles
du droit international classique l'individu, privé de droits
et d'obligations internationales, est en quelque sorte
l'esclave de l'Etat qui seul est en mesure non pas d'agir
comme son représentant légal dans un litige avec un pays
étranger, mais à tout loisir, à discrétion, selon son
bon plaisir et pour sauvegarder certains intérêts impor-
tants ou défendre l'honneur national en jeu, de prendre
ou non fait et cause pour son ressortissant, comme si,
en sa qualité d'Etat, il était lui-même victime du délit
commis au préjudice de son citoyen.

n .«. . 1 . ? f * Ambroise Colin et Henri Capitant, Précis de


D r o i t ^ y i l Tome Premier, l0e éd., (Paris: Librairie Dalloz,
1950), pp. Ô-9
Droit civil 13

La différence existant entre le sujet et l'objet


du droit est tout autre dans le domaine du droit privé
et dans celui du droit public. Le droit civil, fondé
sur les pandectes romaines, distingue d'une part les
personnes qu'elle qualifie de sujets et d'autre part les
choses qu'elle nomme objets. Cette distinction est souvent
difficile à établir en droit public et il en est ainsi en
droit international public1.
Aux termes de l'article 55 du Code civil suisse,
par exemple, les organes chargés d'exercer la volonté de
la personne morale oblige celle-ci "...par leurs actes juri
diques et par tous autres faits". Toutefois, l'article
stipule en outre que "Les fautes commises engagent, au
surplus, la responsabilité personnelle de leurs auteurs"2.
Ainsi, la jurisprudence tient les organes de la personne
morale responsables à titre personnel des fautes commises
dans le cadre de leur gestion. Le même principe devra
être accepté en droit international si l'on désire y voir
appliquer avec équité les règles juridiques communes au
genre humain.

x
Cf. Cesary Berezowski, Les sujets non souverains
du droit international, Académie de Droit international,
Recueil des Cours III/193S, T o m e 6 5 , (Paris: Librairie du
Recueil Sirey, 193#), p. W-
2
Cf. Virgile Rossel, Code civil suisse et Code
fédéral des obligations, (Lausanne: Librairie Payot, 194S),
P. 4f.
3. Droit pénal 14

Le droit pénal s'applique toujours à l'individu


qui seul est en mesure de transgresser ses normes. Par
son délit, l'homme a en effet enfreint les devoirs imposés
par la loi dans l'intérêt de l'ordre social.
Que les opinions diffèrent sur le fondement du
droit pénal; que certains auteurs estiment qu'il repose
sur un contrat parce qu'il établit le renoncement volontaire
du droit de l'individu confié, dès l'accomplissement du
crime, aux mains de l'autorité; que maints juristes sou-
tiennent qu'il est basé sur l'intérêt public ou encore
sur le droit de légitime défense pratiqué par la collecti-
vité; que d'aucuns maintiennent qu'il est d'essence divine
en ce qu'il permet de venger une offense réprouvée par la
majesté divine, ou qu'il est inhérent à la nature, à la
conscience de l'homme qui, à l'aube des temps, avait déjà
institué la peine du talion; que d'autres enfin ne voient
dans le droit pénal qu'une mesure de prévoyance plus ou
moins charitable, utile pour l'ordre public autant que
pour le criminel qui est en somme un être anormal dans la
société de ses semblables , il n'en demeure pas moins que
seul l'homme peut devenir ce que la loi nomme un délinquant,

^Cf. Ad. Franck, Philosophie du droit pénal.


(5e éd., Paris: Félix Alcan, 1«99J, p. 15 s.
Droit pénal 15

c'est-à-dire un sujet du droit pénal, parce qu'il a violé


une obligation au préjudice d'un individu ou de la socié-
té. Toute autre entité ne peut être l'auteur d'un acte
qualifié par le droit pénal qui, à l'origine de la civi-
lisation, ne fut d'abord que le droit de la vengeance.
On peut dire que l'intérêt de l'individu est en quelque
sorte sujet au rapport de droit pénal comme il l'est à
celui de droit civil.
Si l'individu doit être réprimé dans les faits
délictueux qu'il commet dans l'enceinte nationale, nous
verrons qu'il est peut-être encore plus important pour
la défense, la paix et l'avenir de la collectivité, aussi
bien que pour la protection de la liberté individuelle,
de le mettre hors d'état de nuire sur le plan international
où son activité criminelle a d'autant plus d'effets néfastes
qu'elle a plus de portée1.
Lorsqu'aux termes de l'article 3â (3) de la Loi
canadienne relative à la tenue d'enquêtes sur ]es coalitions,
monopoles, trusts et fusions, une corporation enfreint cer-
taines dispositions, "-tout administrateur ou fonction-
naire de cette corporation qui consent ou acquiesce à l'accom-
plissement de cette infraction par la corporation est coupable

1
Nous pensons en l'occurrence aux hommes d'état
avides de pouvoir, aux criminels de guerre possédés d'un
désir immodéré et anormal de gloire et de puissance.
Droit pénal 16

de cette infraction personnellement et cumulâtivement


avec la corporation et avec ses coadministrateurs ou
1"
fonctionnaires associés .
Ainsi, au travers de la responsabilité pénale
de la corporation, personne morale, la loi met en oeuvre
les responsabilités pénales individuelles des personnes
physiques. Il en est ainsi dans la communauté interna-
tionale et, à l'heure actuelle, seul? des extrémistes
nient la personalité réelle de l'individu, d'une part,
et celle de l'Etat, d'autre part, cet intermédiaire imposé
par l'Histoire et les phénomènes sociaux dans les rela-
tions réciproques de l'individu et de la société interna-
tionale. On verra que dans le droit international nouveau,
la responsabilité pénale de l'individu coexiste, pour ne
pas dire prime celle de la personne morale de l'Etat et
de ses organes.
Une différence majeure existait autrefois dans le
fait que le droit pénal impliquait la responsabilité indi-
viduelle, tandis que le droit international traditionnel,
basant sa théorie sur le principe de la responsabilité
collective, dirigeait ses sanctions contre le seul Etat.

Criminal law, dit Kelsen, establishes individual


responsibility. The spécifie sanctions of inter-
national law, reprisais and war, are not direeted
against the individual whose conduct constitutes

1
Cf. Statuts revisés du Canada, 1952, Volume V,
(Ottawa: Imprimeur de la Reine et contrôleur de la Papeterie
1953), Chap. 314, pp. 19 s.
Droit pénal 17
the violation of international law. Reprisais
and war are directed against the State as such,
and that means against the subjects of the State,
against individuals who hâve not committed the
delict or hâve not had the ability to prevent
it 1 . The individuals against whom reprisais
and war are directed are the subjects of the
State whose organ has violâted international
law. International law answers the question
"Against whom are the sanctions to be directed?"
not, as national criminal law does, by design-
ating a certain human being individually, but
by designating a certain group of individuals,
individuals who stand in a certain légal rela-
tion to the individual who, by his own conduct,
has performed the act constituting the delict -
namely, the individuals who are the subjects of
the State whose organ has committed the delict.
This is the scheme for collective responsibility.
The statement that according to international
law the State is responsible for its acts means
that the subjects of the State are collectively
responsible for the acts of the organs of the
State; and the statement that international
law imposes duties on States and not on indi-
viduals means, in the first place, that the
spécifie sanctions of international law, reprisais
and war, are applied in récognition of collective,
not individual, responsibility2.

Avec la création des Tribunaux Militaires Interna-


tionaux et la reconnaissance des principes de la Charte
de Nuremberg par les Nations Unies, il semble qu'on se
soit définitivement engagé dans la bonne voie, en replaçant,
dans la sphère internationale, le particulier responsable
ou complice au banc des accusés et en le mettant en devoir
de répondre personnellement de ses actes.

On admettra que cette pratique est dérisoirement


arbitraire et illogique.
2
Hans Kelsen, Peace Through Law, (Chapel Hill: The
University of North Carolina Press, 1944), pp. 74 s.
Droit pénal 10

Comme les études précédentes ont tenté de le


démontrer, le terme "sujet de droit" est appliqué en
droit interne aux personnes auxquelles sont attribués
des droits et des obligations. Les individus forment
donc les personnes premières du droit interne, car ils
possèdent les droits inhérents que l'Etat moderne a été
chargé de protéger, mission pour laquelle il a été créé
de toutes pièces. Aux individus également sont dévolues
les obligations de respecter les droits de leurs semblables.
L'un ne va pas sans l'autre, car le respect d'obligations
imposées à l'individu par toute discipline juridique appelle
inéluctablement en contrepartie la jouissance de droits
pour celui-ci:
Rights and duties are inséparable concepts
in any law, whether private (civil), criminal,
administrative, or constitutional. Where there
is a duty, liability, or responsibility, there
must be a right.... A crime implies a duty of
abstention.... And no dialectic device, however
ingenious or cynical it be, can change or abolish
thèse fundamental légal concepts and principles.
Persons to whom the law attributes rights and
duties are subjects of law, as the term is used
in gênerai jurisprudence!.
La personnalité morale peut être décernée In globo
à certains groupes d'individus, mais ce caractère est dans

1
Witold Rodys, Cours de droit international
public donné à l'Ecole des Sciences politiques, économiques
et sociales de l'Université d'Ottawa, (1954-1955), p. 20.
Droit pénal 19
la plupart des cas artificiel, passager, et l'Etat peut
mettre fin à l'existence de ces sociétés quand elles ont
cessé de remplir leur buti.
Le prochain chapitre examinera les diverses raisons
pour lesquelles les individus n'auraient pas qualité de
sujets en droit international, selon la doctrine tradition-
nelle, de l'Ecole positiviste, alors que dans la logique:
The principles that a person who has committed
an international crime is responsible therefor and
liable to punishment under international law, inde-
pendently of the provisions of internai law of the
States, implies that person's character a s being
a subject of international law2.

1
Cf. Charles G. Fenwick, International Law,
(New York; Appleton-Century-Crofts, Inc., fe»48),p.129.
Rodys, op. cit., p. 21.
CHAPITRE II

L'individu - objet du droit international

A la fin du XVI e siècle et au commencement du


XVII e siècle, la doctrine du droit international reposait
sur une technique beaucoup plus souple et pour Grotius
qui subordonnait l'Etat aux droits de l'humanité et aux
règles créé% par la coutume internationale, le droit des
gens dominait non seulement les rapports des Etats entre
eux, mais encore les rapports de sujets à Etat et même
ceux des sujets entre eux d'Etats différents.

En se développant, la notion de la souveraineté,


qui commença à être appliquée au XVI e siècle à l'ordre
international par suite de l'éveil de la volonté de résis-
tance chez les individus et de la naissance des Etats
nationaux1, a agit au point de vue juridique sur les esprits
de maints auteurs sans qu'ils en aient même conscience et
leur fit souvent perdre de vue les relations internationales
qui devaient être le but ultime de leurs travaux et leur
permettre de réaliser une oeuvre vraiment scientifique et

1
Cf. N. Politis, Le problème des limitations de
la souveraineté et la théorie de l'abus des droits dans
les rapports internationaux. Académie de droit international,
Recueil des Cours 1/1925, Volume 6 (Paris: Librairie
Hachette, 1926), p. 12.
L'individu - objet du droit international 21

constructive. Avec le concept de la souveraineté incon-


trôlable, la doctrine en est arrivée à ne considérer que
les Etats dans les rapports internationaux et les indivi-
dus en ont été complètement rejetés.
"L'Etat, c'est moi" dit Louis XIV. Les droits
des Etats, les droits entre Etats et le droit interne
reflétaient le bon plaisir des Princes et les citoyens
étaient de simples outils utilisés à des fins impérialistes!»
Plus tard, si les Grecs et les Bulgares se libèrent
de la tutelle de la Turquie, si les Italiens secouent le
joug des Habsbourg, si les Roumains gagnent leur indépen-
dance, ils n'en demeurent pas moins en droit international
sujets de leurs Etats nationaux seuls, qui se chargent de
leurs réclamations vis-à-vis d'Etats étrangers et de leurs
ressortissants, ou se portent garant des délits et actes
hostiles commis à l'égard d'Etats étrangers. Seul l'Etat
souverain peut traiter avec un autre Etat souverain et
faire usage du "ius standi in indicio".

Le traité conclu par les Royaumes de Prusse et


de Hanovre à l'occasion du Congrès de Vienne stipulait en effet:
La Prusse cède au royaume de Hanovre le comté
inférieur de Lingen et une partie de la principauté
de Rhein-Wolbeck, qui sera déterminé de manière qu'y
compris le compte elle donne au Hanovre 22,000 âmes.
L'homme n'existe qu'en fonction du bon plaisir de
l'Etat et sur le plan philosophique Hegel apporte son appui
à cette thèse quand, ne laissant aucune place à l'individu
il soutient que l'Etat est la réalisation de la liberté et
constitue l'entité morale qui n'obéit qu'à une seule loi:
l'objet de la masse, le but de l'ensemble.
L'individu - objet du droit international 22

La violation alléguée du droit international


ne donne à l'individu aucun droit d'invoquer la
responsabilité de l'Etat qui a violé le droit
international, mais crée une responsabilité inter-
nationale au profit de l'Etat dont cet individu est
membre. Cet Etat, en demandant réparation, ne
représente pas l'individu qui a subi l'injustice
et ne donne pas efficacité au droit de celui-ci,
mais à son propre droit, c'est-à-dire au droit qui
lui appartient, à lui, Etat, d'exiger que ses
nationaux soient traités par les autres Etats de
la manière prescrite par le droit international.
Toutefois, cette relation juridique d'Etat à Etat
peut entraîner et entraîne habituellement comme
conséquence l'octroi d'une indemnité à l'individu
lésé, quoiqu'il n'ait un droit légalement exigible
ni à la protection de son propre Etat ni au paie-
ment de l'indemnité obtenue!-.

Le droit international classique ne se préoccupe


pas de savoir si les droits du citoyen sont respectés dans
sa patrie à l'égard de laquelle ce dernier ne peut obtenir
l'assistance d'aucune autorité, puisqu'il est de l'essence
même du dogme de la souveraineté que l'autorité suprême
pour le citoyen est le gouvernement de son pays.
En revanche, protégée dans les pays étrangers où
ils résident par le droit dit pour étrangers, les individus
ont droit à une certaine considération, non comme êtres
humains, mais en qualité de sujets d'un Etat. Ainsi, les

de droit , ***,*„«.,, . v -. -~
(Paris: Librairie Hachette, 1928), p. 476; Edwin M. Borchard,
The Diplomatie Protection of Citizens Abroad. (New York: The
Banks Law Publishing Company, 1915).
L'individu - objet du droit international 23

torts causés à un ressortissant d'un Etat par un Etat


étranger,ou les injustices commises à son égard, sont
considérés comme étant subis par l'Etat d'origine lui-
même qui seul peut décider d'intervenir ou non lorsque
ses intérêts et son honneur national sont en jeu. Même
si le gouvernement du pays d'origine ne porte aucune con-
sidération à la personne de son ressortissant lésé par les
autorités d'un pays étranger, il intervient généralement
en sa faveur pour des raisons de prestige nationall. Au
point de vue du droit international, selon la Cour perma-
nente de Justice internationale, l'Etat qui prend fait et
cause pour un de ses citoyens, revendique en réalité son
propre droit qui est celui de garantir en la personne de
ses nationaux le respect des normes du droit international.
C'est un principe élémentaire du droit inter-
national, dit la Cour permanente de Justice inter-
nationale, que'celui qui autorise l'Etat à protéger
ses nationaux lésés par un acte contraire au droit
international commis par un autre Etat dont ils
n'ont pas pu obtenir satisfaction par les voies
ordinaires.

Il n'y a pas lieu de se demander, ajoute la


Cour, si, à l'origine du litige, on trouve une
atteinte à un intérêt privé, ce qui, d'ailleurs,

1
Cf. Eduard Reut-Nicolussi, Displaced Persons and
International Law, Académie de Droit international, Recueil
des Cours 11/1948, Vol. 73 (Paris: Librairie du Recueil
Sirey, 1949), p. 9.
L'individu - objet du droit international 24

arrive dans un grand nombre de différends entre


Etats. Du moment qu'un Etat prend fait et cause
pour l'un de ses nationaux devant une juridic-
tion internationale, cette juridiction ne recon-
naît comme plaideur que le seul Etat1.
L'article 34 du Statut de ladite Cour dispose en
effet que "...seuls, les Etats ou les Membres de la Société
des Nations ont qualité pour se présenter devant la Cour"
et la jurisprudence de ce tribunal s'est toujours conformée
aux termes de cette clause. D'autre part, le Comité des
Juristes chargé de l'élaboration du Statut résolut par la
négative la question posée par le Président Descamps et
appuyée par MM. de Lapradelle et Loder, à l'effet que soit
ouvert aux individus l'accès de la Cour2. Enfin, il n'est
pas inutile de rappeler que l'accès de la Cour internationale
de Justice est également réservé aux seuls Etats.

Selon le droit coutumier et les traités, le droit


de citoyenneté est du domaine exclusif de la juridiction
domestique des Etats et, à la fin de la première guerre
mondiale par exemple, une fois de plus l'individu n'est
pas protégé par le droit international classique lorsque

1
Cour permanente de Justice internationale,
Affaires des concessions Mavrommatis en Palestine, Recueil
des arrêts, Série A, No 2, (Leyde: Société d'éditions A.W.
Sijthoff, 1924), p. 12.
p
Voir Berezowski, op. cit., pp. 12 ss.
L'individu - objet du droit international 25
son statut est celui de double national, de personne
déplacée (displaced person), de réfugié politique, de
naturalisé, ou encore d'apatride1, par suite du conflit
entre les principes de droit civil "jus soli" et "jus
sanguinis". Il ne bénéficie pas des règles du droit pour
étrangers et, sans jouir des droits civiques, sociaux, poli-
tiques, professionnels et de la liberté de déplacement accor-
dés aux citoyens de son pays de résidence ou d'asile, il
doit se soumettre aux mêmes devoirs qu'eux. Suivant le cas,
quoiqu'il puisse encore se réclamer de la protection de jure
de son pays d'origine, le réfugié ne peut en jouir de facto
puisqu'il en est proscrit .

En conséquence de ce que nous venons d'examiner,


une constatation s'impose, suivant laquelle la nationalité
constitue la condition première pour que l'individu, consi-
déré en règle générale comme l'objet du droit international
traditionnel, soit mis au bénéfice des normes de ce droit.
Cette condition juridique qui exerce son influence dans le
domaine entier du droit international traditionnel était

x
La Société des Nations a bien tenté en 1930 de
conclure un accord entre ses membres pour supprimer, dans
l'intérêt de la communauté internationale, les difficultés
résultant pour l'individu de la possession de ces divers
statuts, mais l'écueil des souverainetés nationales a fait
échouer cette tentative.
2
Cf. Prof. E. Reut-Nicolussi, op. cit.. pp. 1-14.
L'individu - objet du droit international 26

rendue nécessaire pour expliquer le rapport existant entre


l'individu qui n'occupe aucune position sous l'empire de
ce droit, et l'Etat considéré comme l'unique sujet du
droit international . Dans le cadre de ce concept, chaque
Etat possède entre autres un droit et une obligation par-
ticuliers qui sont celui de protéger ses nationaux à
l'étranger et celle de donner asile à ses ressortissants
qui ne sont plus autorisés à résider dans d'autres pays.
Le rôle de la nationalité devient proprement mani-
feste lorsque l'individu a élu domicile dans un pays étran-
ger ou lorsque le ressortissant d'un Etat, bien que résidant
dans celui-ci, possède des biens à l'étranger.
Quand la personne et la souveraineté des Princes
firent place à celles des Etats, les droits de l'individu
cessèrent d'être un facteur important dans la rédaction
du droit et les auteurs concentrèrent leur attention sur
les droits et les devoirs de l'Etat en tant que personne
morale. Le rôle joué par l'individu en sa qualité de
personne juridique fut dès lors laissé de côté sur le plan
international et un auteur remarque avec compétence à ce
propos que les Etats démocratiques eux-mêmes sont attachés

Cf. L. Oppenheim, International Law - A Treatise.


(7e édition par H. Lauterpacht; London: Longmans, Green &
Co., 194<9) , P- 583, paragraphe 291.
2
Cf. Fenwick, op. cit.. p. 129.
L'individu - objet du droit international 27

à un tel point à leur droit de souveraineté domestique que,


sauf de rares exceptions, ils ont abandonné . paradoxalement
la conception selon laquelle les droits de l'individu dépas-
sent les bornes des frontières nationales. Une des exceptions
les plus importantes, fait-il ressortir, est probablement
l'assertion soutenue en 1868 par le Congrès des Etats-Unis
qui considère que "le droit d'expatriation est un droit
naturel et inhérent à l'individu" (natural and inhérent
right of ail people) .
En étudiant les raisons pour lesquelles jusqu'à
une époque très récente la plupart des juristes mainte-
naient que les individus étaient objets et non sujets du
droit international, si l'on examine la question sous l'angle
des relations formelles existant entre les Etats, il semble-
rait à première vue qu'il est difficile de contester le bien-
fondé des preuves présentées par l'école positiviste. En
effet, l'Etat seul entretient des relations diplomatiques

Il faut toutefois convenir que bien que motivée


par des considérations légales et humaines les plus sincères,
cette décision juridique était cependant guidée par certains
mobiles politiques. En effet, le gouvernement des Etats-Unis
voulait de la sorte protéger les nouveaux citoyens américains.
S'il n'avait légiféré en ce sens, l'émigration européenne à
destination du Nouveau Monde aurait certainement ralenti,
tant il est vrai que les personnes désireuses de s'expatrier
eussent hésité avant de se placer dans une situation juridi-
que pouvant avoir des suites fort désagréables pour elles
lors d'un retour occasionnel dans leur pays d'origine.
L'individu - objet du droit international

avec les pays étrangers et négocie avec ceux-ci les traités


bi- ou multilatéraux que réclame la protection de leurs
intérêts nationaux. L'Etat seul peut redresser un déni
de justice opposé à ses nationaux dans un pays étranger.
Les Etats exclusivement, sont membres de l'Organisation
des Nations Unies qui pourtant, dans le Préambule de sa
Charte, s'exprime non pas au nom des Etats membres, mais
au nom du genre humain, de toutes les races, de tous les
peuples du monde: "Nous, les peuples des Nations Unies
déterminés de préserver les générations futures du fléau
de la guerre ...". Cependant, à l'heure actuelle encore,
les Etats seuls sont habilités à se porter partie devant
la Cour Internationale de Justice . D'autre part, les
décisions que les délégués aux conférences internationales
prennent au nom de leurs pays lient seulement ceux-ci dans
leur capacité juridique. Enfin, selon le droit de la
guerre, tous les citoyens d'un pays ennemi sont considérés
comme des antagonistes, sans tenir compte de leurs opinions
personnelles sur le bien-fondé de la cause défendue par
leur patrie*".

Art. 34 du Statut.
Cf. Fenwick, op. cit., p. 130.
L'individu - objet du droit international 29

Une certaine fraction de l'école positive admet


parfois quelques exceptions à la règle et concède que la
Convention sur la Cour des Prises de La Haye de 1907 qui,
comme on le sait fut ratifiée plus tard, ou les prescriptions
sur les Tribunaux Arbitraux Mixtes institués en vertu des
traités de paix de 1919-1920, accordent aux individus le
droit d'ester en justice devant les tribunaux internationaux.
Dans la Commission anglo-américaine qui a siégé à Londres
de 1853 à 1855, on a reconnu aux particuliers intéressés
le droit d'accès direct, puis on a laissé aux réclamants
la faculté de nommer des conseils et de présenter des expo-
sés personnels. Toutefois, particulièrement au temps de la
Société des Nations, la plupart des auteurs écartaient les
tentatives de "...prouver l'existence d'individus-personnes
internationales...", de "...construire des droits directs
de personnes, destinataires de droits concédés par un Etat
à un autre dans des traités de commerce et d'établisse-
ment...", d'attribuer au pirate la qualité de sujet du droit
des gens ou encore de justifier"...l'existence de droits
internationaux subjectifs chez les criminels politiques,
lorsqu'un traité d'extradition contenait une clause en
faveur de la non-extradition pour délits politiques ...Tfl.

Cf. Karl Strupp, Les règles générales du droit de


la paix. Académie de droit international, Recueil des Cours
1/1934, Tome 47 (Paris: Librairie du Recueil Sirey, 1934),
pp. 466-467.
L'individu - objet du droit international 30

Bien que disposés en principe à étendre la qualité de


sujet du droit international, certains d'entre eux allaient
tout au plus jusqu'à concéder que le pirate pouvait très
superficiellement être qualifié de sujet "passif" du droit
des gens, pendant que Strupp, citant Anzilotti à l'appui
de sa thèse, constatait qu'"...il ne s'agit pas de normes
internationales qui lui seraient appliquées, mais que
c'est le droit national de chaque Etat le faisant prison-
nier qui, faute d'une règle internationale prohibitive,
peut être administré contre lui..."1. Le même auteur soute-
nait, avant la deuxième guerre mondiale, que l'individu lui
semblait qualifié pour posséder la personnalité interna-
tionale, mais qu'à sa connaissance, ce "phénomène" ne s'était
pas encore réalisé dans le droit international jusqu'à cette
époque. Constatant que la doctrine traditionnelle dominante,
bien qu'appuyant la seule subjectivité des Etats sur une
simple "petitio principii", a fort bien réalisé qu'en fait
les Etats sont les sujets optimo jure du droit international
dont les autres sujets n'acquièrent successivement cette
qualité qu'à titre exceptionnel, Strupp explique que c'est
là la raison pour laquelle, dans la réédition d'un de ses

1 Strupp, op. cit., p. 467


L'individu - objet du droit international 31

ouvragesl, il a distingué les Etats comme sujets ordinaires


du droit des gens et les autres entités comme sujets extra-
ordinaires .
Tous ces auteurs partageaient l'opinion de Charles
de Boeck au sujet de la célèbre affaire White entre la
Grande-Bretagne et le Pérou, qui fut déférée à l'arbitrage
du Sénat de Hambourg et jugée par la sentence arbitrale du
13 avril 1864:
...Si comme dans l'espèce, le particulier obtient
la permission de paraître devant l'arbitre, on ne
peut cependant le considérer comme un tiers inter-
venant dans l'instance internationale: le tiers
intervenant est, au point de vue de la procédure,
lui-même partie en cause. Or, comme dans l'arbi-
trage le particulier ne peut avoir la qualité de
partie, il ne saurait avoir davantage celle de
tiers intervenant. Son exposé personnel, dont
la production est autorisée par le compromis, ne
peut être utilisé par le tribunal arbitral qu'à
titre de simple renseignement.

C'est ainsi que le Sénat de Hambourg a compris


les choses, dans sa sentence du 13 avril 18643.
Fondant par exemple leur thèse sur l'article 34
du Statut de la Cour Permanente de Justice internationale

1 Grundzuge des positiven Volkerrecht. p. 14.


2
Strupp, O P . cit., pp. 465 et 419-
3 Charles de Boeck, op. cit.. pp. 477-478.
L'individu - objet du droit international 32

qui disposait que "Seuls les Etats ou les Membres de la


Société des Nations ont qualité pour se présenter devant
la Cour", et l'appuyant sur la deuxième décision adminis-
trative de la Commission mixte germano-américaine rendue
le 1er novembre 1923, aux termes de laquelle "Though con-
ducted on behalf of their respective citizens, Governments
are the real parties to international arbitration", ces
mêmes juristes déclaraient que la capacité d'ester en
justice devant les tribunaux internationaux sous l'empire
des règlements respectifs des Tribunaux Arbitraux Mixtes,
et que les autres droits que les personnes privées paraissent
parfois posséder en vertu du droit des gens, proviennent en
réalité de leurs droits internes,et ne sont que de simples
"reflets" du droit international public, dont l'utilité pour
l'individu n'est pas contestée bien qu'ils ne lui attribuent
aucun des droits propres à la personnalité internationale.
Il est intéressant de constater que cette doctrine
est presque similaire à la thèse soviétique du droit inter-
national telle que l'a définie en 1947 le professeur Krylov,
juge à la Cour internationale de Justice1. Niant catégoriquement

1
Voir Sergei Borisovitch Krylov, Les Notions princi-
pales du droit des gens (La doctrine soviétique du droit
international), Académie de Droit international. Recueil
des Cours 1/1947, Tome 70 (Paris: Librairie du Recueil
Sirey, 1948), pp. 407-474.
L'individu - objet du droit international 33

que l'individu puisse être considéré même comme objet du


droit international et s'opposant absolument aux thèses
qui veulent attribuer la personnalité internationale non
2
seulement aux Etats et personnes morales , mais encore et
exclusivement même aux personnes physiques, cette doctrine
déclare en effet que le particulier, étant seulement "desti-
nataire des dispositions de ce droit", n'apparaît dans le
droit international, dont il ne "saurait être sujet immédiat",
que par l'intermédiaire de son Etat.
C'est l'Etat qui, de nos jours, est, sur le
plan de la vie internationale contemporaine, le
sujet immédiat du droit international, tandis que
l'individu ne"figure comme sujet immédiat que sur
le plan intérieur, c'est-à-dire dans le plan interne-*.
Pour les auteurs soviétiques qui sont demeurés
fidèles ou plutôt qui sont revenus à la conception tradi-
tionnelle, le droit international est un droit "inter-étatique"

"...l'individu, dit cet auteur sans autre explication,


n'est point objet du droit international, comme le voudraient
les tenants de la théorie d'Oppenheim, célèbre savant anglais
bien connu dans le domaine du droit international". (Krylov,
op. cit., p. 447).
2
D'autre part, Krylov n'estime pas que les organismes
internationaux et institutions spécialisées de l'Organisation
des Nations Unies sont de véritables sujets du droit interna-
tional, car, dit-il, au sujet de ces derniers des "organismes
de cette nature ne sauraient être mis au rang des puissances
qui les ont engendrés". Il s'inscrit à faux cependant contre
cette opinion lorsqu'il admet que le Conseil de sécurité, le
Conseil de tutelle et le Conseil économique et social de l'ONU
se sont vu attribuer le droit de signer des accords avec des
Etats. Néanmoins, il prévoit qu'à l'avenir, le cercle des
sujets du droit international pourra s'élargir afin d'inclure
la Fédération syndicale mondiale par exemple. Il se ga r d e
toutefois d'associer l'individu à cette évolution. (Ibid., pp.44»e
3
' Jb_M*, p. 446.
L'individu - objet du droit international 34

régissant les rapports politiques et économiques entre


Etats qui "eux-mêmes sont ses sujets immédiats" . La
personne physique est habilitée à exercer son droit de
façon directe en droit interne seulement, car sur le plan
international "en règle nulle personne physique n'est en
mesure de le faire" .
Si les personnes physiques jouissent de
certains droits sur le plan international, ce
n'est que pour autant que ces droits appartien-
nent à leur Etat-patrie; les droits d'un individu
sont issus de la protection juridique internationale
que l'Etat assure à ses citoyens, même s'ils se
trouvent à l'étranger^.
Ajoutons encore à titre purement d'informaticn que
l'auteur, définissant le caractère de classe du droit inter-
national, explique que celui-ci "...sert à exprimer la volonté
des classes dominantes des Etats...4". Dans la thèse sovié-
tique en effet, l'individu de formation bourgeoise, utopie
d'essence réactionnaire, fait place à la classe ouvrière et
paysanne dominante, à la dictature du prolétariat qui a pour
tâche de supprimer toute exploitation de l'homme par l'homme,

1
Krylov, op. cit., p. 416.
2
La définition du droit international qui s'ensuit
logiquement pour la doctrine soviétique est donc la suivante:
"Le droit international est un ensemble de normes qui règlent
les rapports entre les Etats dans le processus de leur émulation
de leur lutte et de leur coopération, qui expriment la volonté
des classes dominantes dans ces Etats et que garantit la
coercition exercée par les Etats séparément ou collectivement."
(Ibid., p. 420).
3 Krylov, op. cit.. p. 447.
4
Ibid-. pp. 419 s#
L'individu - objet du droit international 35

d'anéantir la division de la société en classes et d'exter-


miner les exploiteurs. Cette thèse est conforme au système
des libertés dans l'Union Soviétique, système qui a été
établi en faveur des individus mais qui représente plutôt,
comme le fait remarquer très justement un auteur, "...une
'libération' de la collectivité à l'égard des 'superstructures'
politiques, économiques, religieuses de l'ancien régime, dans
une direction des esprits et des volontés, donnée par les
soins du parti communiste, en vue d'atteindre aux objectifs
du régime soviétique1". On ne peut s'étonner dès lors du
fait que les représentants russes, biélorussiens, ukrainiens
et yougoslaves à la Commission des Droits de l'Homme aient
présenté des thèses et des conclusions fondamentalement
écartées de celle de la plupart des délégués.

En contradiction cependant avec sa doctrine de la


seule subjectivité des Etats en droit international, Krylov
reconnaît que dans cette discipline et sans en être le "sujet
immédiat", le particulier est en mesure de jouir de certains
droits sous l'empire notamment de traités internationaux, dont
en particulier aux termes des articles 1, 13, 55, 62 et 76
de la Charte des Nations Unies qui ont pour but de développer

Favre, op. cit., p. 347.


L'individu - objet du droit international 36

les droits et libertés fondamentales de l'homme. Tout en


faisant la réserve que dans la pratique internationale la
majorité des mesures de défense des droits de l'homme sont
contrecarrées par la clause exceptionnelle de la non-inter-
vention dans les affaires intérieures d'un Etat, ce juriste
ajoute:

Bien que la situation juridique de l'individu


soit déterminée par le droit interne et que la
réglementation de cette situation soit de la com-
pétence du droit interne, l'O.N.U. est toutefois à
même, par l'intermédiaire de la commission susviséel,
d'étudier la situation juridique de l'individu dans
la vie internationale en vue d'éliminer toute menace
à la paix et à la sécurité universelles qui pourrait
occasionner la violation des droits et des libertés
dudit individu2.

Porte-parole caractéristique de l'école positiviste


classique, Karl Strupp maintient qu'"...en ce qui concerne
tant le traité de commerce que le traité d'extradition, les
Etats n'ont jamais pensé à élever un individu au rang de
sujet international...", et si, personnellement, il est
disposé en principe à étendre la qualité de sujet du droit
des gens, il se fait néanmoins le champion des souverainetés
nationales lorsqu'il affirme en 1934:

Commission des droits de l'homme.


Krylov, op. cit.. pp. 447 s.
L'individu - objet du droit international 37

On ne peut nullement prétendre qu'il soit poli-


tiquement souhaitable de donner à telle personne
privée le droit d'exiger directement de l'Etat de
sa résidence d'être admis par exemple à telle pro-
fession, en vertu du texte d'un traité. A mesure
que le droit interne, non seulement répond au droit
international (la simple transformation n'entraîne pas
création d'un tel droit subjectif interne), mais
attribue des droits internes supplémentaires à
l'étranger, celui-ci peut en faire état. Mais c'est
alors le droit national et non pas le droit interna-
tional qui l'y autorise...1.
Cet auteur va jusqu'à prétendre que si des traités
mentionnent les droits des individus, citoyens des Etats
contractants, "les ayants droit ne sont point, en vérité,
les individus, mais les Etats seulement qui font valoir
leurs droits à eux, découlant du droit international, en
faveur de personnes possédant leur nationalité sans posséder
celle de l'Etat contre lequel la demande est dirigée en
l'espèce"2.

Depuis trop longtemps, le droit international tradi-


tionnel, dominé par le dogme de la souveraineté absolue de
l'Etat, est la proie d'une idée qui fait obstacle au progrès
du droit. C'est celle selon laquelle, comme on l'a déjà
remarqué, ne faisant aucun cas des individus comme tels et
ne les considérant qu'en fonction de leur qualité de sujet
d'un Etat,- c'est-à-dire, à l'instar des territoires nationaux,
comme des objets seulement, pour employer le jargon légal-,

1
K. Strupp, op. cit., p. 466.
2
Cf. Ibid., p. 536.
L'individu - objet du droit international 38

le droit international est dans son essence le droit de la


communauté internationale composée exclusivement d'Etats,
personnes morales souveraines qui sont soumises à l'empire
de ce droit . De ce fait, il a pendant toute cette période
été considéré comme une branche juridique distincte des
autres disciplines du droit puisque, contrairement au droit
interne régissant les rapports des hommes entre eux et avec
leur pays, il réglait exclusivement les rapports réciproques
des Etats. L'individu peut être en relation avec des Etats
étrangers et avec leurs ressortissants, mais le règlement
et la protection de ces rapports ne sont assurés que par
l'entremise des normes du droit interne de chaque Etat, con-
tenant les prescriptions du droit international. C'est par
ce moyen seul qu'au point de vue juridique les relations indi-
viduelles peuvent acquérir le caractère international qu'elles
ne possèdent pas "sui generis".
The individuals belonging to a State can,
and do, corne in various ways in contact with
foreign States in time of peace as well as of
war. Moreover, apart from being nationals of
their States, individuals are the ultimate objects
of International Law - as they are, indeed, of ail

1
Cf. N. Politis, Les Nouvelles Tendances du Droit
International,(Paris: Librairie Hachette, 1927), pp. 55-5b,
et du même auteur: Le Problème des limitations de la souve-
raineté et la théorie de l'abus des droits dans les rapports
internationaux,[Link]..p»5«
L'individu - objet du droit international 39

law. Thèse are the reasons why the individual


is often the object of international régulation
and protection1.
déclare Oppenheim qui, à l'appui de cette théorie, remarque
qu'étant donné que le droit des gens est basé sur le consen-
tement des Etats pris individuellement ("individual States"),
ceux-ci sont donc les sujets principaux du droit interna-
tional. Cet auteur ajoute:
...This means that the Law of Nations is primarily
a law for the international conduct of States, and
not of their citizens. As a rule, the subjects of
the rights and duties arising from the Law of Nations
are States solely and exclusively...2.
Depuis qu'elle a été énoncée d'une façon plus ou
•a

moins précise par Heilborn^ en I896, la doctrine selon


laquelle l'homme n'est pas sujet mais objet du droit des
gens a été adoptée expressément ou tacitement par la plu-
part des juristes appartenant à ce que M. Manner appelle
la "subjective positivist school of international law" qui
domine encore plus ou moins la science du droit international.

Oppenheim-Lauterpacht, op. cit.. p. 579.


2
Ibid.,§ 13, p. 19. Voir aussi §§ 288, 293 et 344.
"* Cet auteur a en effet concédé en préface de son
oeuvre "Das System des Volkerrechts" (1896) dans laquelle
il formulait entre autres la théorie de 1'individu-objet
du droit des gens, que l'être humain pourrait être conçu
comme étant "soit le sujet ou l'objet, organe international
ou encore autre chose". Aux pages 63 et suivantes du même
ouvrage, il va jusqu'à admettre que l'individu pourrait,
L'individu - objet du droit international 40
Subjective positivism, because thèse jurists
allège that a subjective factor, will or consent
of, or récognition by States, provides the
immédiate or juridical foundation for the obliga-
tion of positive international law. As such,
this school is opposed to an eclectic positivism
basing the obligation of what it deems positive
international law upon this subjective factor
and some allegedly objective factor, such as
society, reason, a fundamental juridical or
moral hypothesis, principle, or norm, and to
an objective positivism grounding the obligation
of this law upon such an objective factor alone1.
Selon cette doctrine, l'individu n'est ni un sujet
ni une personne du droit international qui ne lui confère
aucun droit et devoir. Par conséquent, ne possédant pas
la personnalité internationale, il ne peut se réclamer
directement de la protection du droit international et ne
devrait pas, logiquement, être capable d'en violer les
règles. S'il occupe le rang d'objet ou même en sa qualité
d'être humain, l'individu est une simple chose, un acces-
soire du point de vue du droit des gens qui le soumet à des

théoriquement au moins, être à la fois sujet et objet du


droit international. Enfin, aux pages 143 et 171 de son
traité, Heilborn insinue que les "organes internationaux"
des Etats, tels que les chefs d'Etat, les commandants en
chef et les combattants légitimes en temps de guerre,
reçoivent leurs compétences non de leurs droits municipaux
respectifs, mais directement du droit des gens lui-même.
Cf. George Manner, The Object Theory of the Individual in
International Law: The American Journal of International Law,
Vol. 46, No. 3 (Washington: The American Society of Inter-
national Law, 1952), pp. 443 s., 435.
1 Ibid., p. 428.
L'individu - objet du droit international 41
empêchements ou ne lui concède des avantages que dans la
mesure qu'il est du devoir ou du droit des Etats de proté-
ger ses intérêts ou de régler sa conduite dans le cadre de
leur juridiction respective au moyen de leur droit interne.
...An individual human being, such as a king or an
ambassador for example, is not directly a subject
of International Law. Therefore, ail rights which
might necessarily hâve to be granted to an indi-
vidual human being according to the Law of Nations
are not, as a rule, international rights, but
rights granted by Municipal Law in accordance with
a duty imposed upon the State concerned by Interna-
tional Law. Likewise, ail duties which might
necessarily hâve to be imposed upon individual
human beings according to the Law of Nations are,
on this view, not international duties, but duties
imposed by Municipal Law in accordance with a right
granted to, or a duty imposed upon, the State
concerned by International Law1.

Ainsi, l'individu comme tel ou comme objet ne possède


pas même le droit international de se voir reconnaître par
les Etats la qualité d'objet de leurs droits et de leurs
obligations internationaux et d'être subséquemment traité
en conformité des règles du droit international. Toujours
selon cette doctrine, les hommes n'occupent en leur qualité
d'êtres humains aucune position en droit international et
seules les personnes possédant une nationalité peuvent en
être les objets, objets jouissant de la protection seulement
à l'égard de pays autres que le leur propre. Ceci appelle
la critique suivante d'un auteur:

Oppenheim-Lauterpacht, op. cit.. pp. 19-20.


L'individu - objet du droit international 42
...Further, since the term "status" refers in
law to the condition of persons, and not to
that of things, it (Object theory) claims
that nationals of States do not possess a
status, but at best a position in this law
and that this position is comparable to that
held normally both in international law and
in the internai laws of States by beasts,
territory, ships, and the like1.
Toutefois, ajoute cet auteur, si cette vue était
basée sur la nature même du droit international au moment
précis où cette doctrine a été exprimée pour la première
fois, à l'heure actuelle, l'argument utilisé par les parti-
sans du positivisme subjectif à l'effet de soutenir leur
théorie est celui selon lequel l'individu est maintenant
considéré comme un objet du droit international parce que
ce dernier, ayant évolué au cours des siècles, le traite
effectivement comme tel 2 .

x
Manner, op. cit., p. 429*
o
Cf. Ibid.. pp. 428-429. Les auteurs suivants,
entre autres, acceptent cette doctrine expressément: Edwin
M. Borchard, op. cit., pp. 16-18, 29 ss., 354, 355 ss.;
T.J. Lawrence. The Principles of International Law, (6e éd.;
Boston: D.C. Heath & Co., 1915), p. 72 s.; H. Triepel, Les
rapports entre le droit interne et le droit international,
Académie de droit international, Recueil des Cours 1/1923,
Vol. No- 1,(Paris: Librairie Hachette, 1923), p.^81; Strupp,
op. cit., pp. 456 ss., 536; Arrigo Cavaglieri, Règles
générales du droit de la paix. Académie de droit interna-
tional, Recueil des Cours 1/1929, Vol. No 26, (Paris: Librairie
Hachette, 1930), p. 319 s.; Georg Schwarzenberger, A Manual
of International Law.(3e éd.; London: Stevens & Sons, Limited,
1952), p. 38 s.
Un nombre imposant de juristes positivistes souscrivent
tacitement à cette thèse. On peut citer parmi eux: René
Foignet, Manuel Elémentaire de Droit International Public,
L'individu - objet du droit international 43
Dans sa remarquable analyse de la théorie de
l'individu-objet du droit international, Manner déclare
qu'entre I65O et 1890, l'Ecole du positivisme subjectif
classique dont faisaient partie entre autres Zouche, Rachel,
Textor, Bynkershoek, de Martens, Calvo, Gallander et Davis,
tout en niant que l'individu fut sujet ou objet du droit
international, s'est vu dans l'obligation d'admettre qu'il
possédait un statut intermédiaire. Or, aucun de ces juristes
n'affirmait que si l'individu n'était pas le sujet du droit

(12e éd.; Paris: Rousseau & Cie, 1923), pp. 1 ss., 57 ss.;
Hannis Taylor, A Treatise on International Public Law,
(Chicago: Callaghan & Co., 1901), p. 211; Charles Cheney
Hyde, International Law Chiefly as Interpreted and Applied
by the United States, (2e éd.; Boston: Little, Brown and
Company, 1945), Vol. I, pp. 1 ss., 33 ss.; Thomas E. Holland,
Lectures on International Law. (London: Sweet & Maxwell,
Limited, 1933), pp. 1 ss., 55, 61; Erich Kaufmann, Règles
générales du droit de la paix. Académie de droit interna-
tional, Recueil des Cours IV/1935, Tome 54, (Paris: Librairie
du Recueil Sirey, 1936), pp. 320 ss.; Herbert Kraus, Système
et fonctions de traités internationaux. Académie de droit
international, Recueil des Cours IV/1934, Tome 50, (Paris:
Librairie du Recueil Sirey, 1935), pp. 317 ss.; Sir Robert
Phillimore, Droits et devoirs fondamentaux des Etats. Aca-
démie de droit international, Recueil des Cours 1/1923,
Volume No 1, (Paris: Librairie Hachette, 1923), pp. 26-69.
Cf. G.A. Walz, Les rapports du droit international et du
droit interne. Académie de droit international, Recueil
des Cours 111/1937, Tome 61, (Paris: Librairie du Recueil
Sirey, 1938), pp. 387 ss., 409.
L'individu - objet du droit international 44
international, il devait inéluctablement en être l'objet1.
Et ce n'est qu'après avoir étudié attentivement la question
et exprimé l'idée que l'individu ne peut être que sujet ou
objet du droit international que Heilborn énonça en termes
positifs sa théorie de l'individu-objet, en I896. En accep-
tant cette thèse, les partisans du positivisme subjectif ont
simplement repris cette hypothèse qui conduit forcément à
la conclusion suivant laquelle si l'individu n'est pas consi-
déré sur le plan international comme étant sujet du droit

1
Cf. Manner, op. cit.. pp. 445-446 qui indique
comme références: Zouche, Juris et judicii fecialis, siye
juris inter gentes, et quaestionum de eodem explicatio (I65O)
(Carnegie Reproduction and Translation), passim: Rachel,
De jure naturae et gentium dissertationes (I676)(Carnegie
Reproduction and Translation), passim; Textor, Synopsis
jure gentium (1680) (Carnegie Reproduction and Translation),
passim; Bynkershoek, Quaestiones Juris publici libri duo.
(1737) (Carnegie Reproduction and Translation), passim, et
du même auteur, De dominio maris (1744) (Carnegie Repro-
duction and Transàtion), passim; Halleck. Eléments of
International Law and Laws of War. (1866). pp. 30, 31, 42;
Gallander, A Manual of International Law (1879), pp. 50 ss.,
62 ss.; Seijas. El Derecho Internacional Hispanico-Americano
(I884-I885). Vol. I. p. 1 ss.; Davis. Outlines of Internât
tional Law (I887), pp. 2, 18, 26. Cf. aussi G.F. de Martens,
Précis du droit des gens moderne de l'Europe, Vol. 1, Paris:
Guillaumin et Cie, 1864), pp. 48-50, 79-81, 154 s.; Charles
Calvo, Le Droit International Théorique et Pratique, (5e
édition; Paris: Arthur Rousseau, 1896), Vol. I, pp. 139,
154, 168.
L'individu - objet du droit international 45
des gens, il doit en être inévitablement l'objet1.
Cette présomption procède de la maxime juridique
qui tire son origine du Droit romain et aux termes de
laquelle les entités gouvernées par le droit sont régies
par lui soit comme sujets, soit comme objets des droits et
obligations qu'il détermine. Et pourtant, cette maxime
fut mise en doute par Heilborn lui-même .
Toutefois, certains réfractaires modernes de l'école
positiviste se sont vus dans l'obligation de rejeter l'erreur
de la classification dichotomique sur laquelle était basée
la théorie classique, pour attribuer à l'individu un statut
spécial plus conforme à la pratique et à la logique, étant
donné que cet individu est souvent le destinataire immédiat
et véritable du droit international.

Cf. Borchard, op. cit., pp. 16 ss. Cf. e.g.


Manner, op. cit., p. 444, qui donne les sources suivantes:
Triepel, Volkerrecht und Landesrecht (1899), pp. 20 ss.;
Oppenheim, International Law (3e édition, 1920), Vol. I,
pp. 460 ss.; Fenwick, International Law (2e édition, 1934),
pp. 86 s.. 177 ss.; Schwarzenberger, A Manual of International
Law (1947), pp. 71 ss., 161 ss.
Cf. renvoi n° 3 au bas de la page 39-
L'individu - objet du droit international 46
Les positivistes subjectifs qui considèrent d'une
part l'individu comme une simple chose, admettent d'autre
part paradoxalement qu'il possède fréquemment des droits
et des obligations sous l'empire du droit municipal, con-
formément au droit international et en conséquence de ce
droit. Soutenir cette dernière thèse revient à dire que
l'individu est le possesseur d'intérêts reconnus au point
de vue international et est l'auteur d'actions réglées
dans l'ordre international. En soulignant cette conséquence,
il est utile d'insister sur le fait qu'un droit légal com-
prend au nombre de ses éléments un intérêt légalement protégé
et, pour certains juristes, une obligation n'est autre chose
qu'une conduite juridiquement ordonnée . Si ces deux prin-
cipes sont acceptés et si la possession de droits et d'obli-
gations confère la personnalité en droit, alors la possession
d'intérêts légalement protégés et l'accomplissement d'actes
légalement prescrits relève en droit du caractère des per-
sonnes et non des choses.
Ainsi, remarque Manner, en concédant aux individus,
sur le plan municipal, des droits et des obligations découlant

1
Cf. Manner, op. cit.. p. 441. Concernant la
définition du droit et de l'obligation, cet auteur réfère
aux ouvrages suivants: Jellinek, System der subjektiven
offentlichen Rechte (2e éd., 1905), p. 44; Ross, Interna-
tional Law, (1947). p. 96.
L'individu - objet du droit international 47
du droit international, parce que les Etats possèdent des
droits et des obligations en faveur ou au détriment de
leurs ressortissants ou des étrangers établis sur leurs
territoires, ainsi que l'admettent en particulier Jellinek,
Heilborn et Triepel, et parce que de la sorte les individus
sont les sujets d'intérêts protégés d'une manière interna-
tionale, la doctrine du positivisme subjectif impute aussi
des caractéristiques du point de vue du droit international
à ces mêmes individus en leur qualité de personnes et non
de choses .
Basée d'une façon si précaire et quelque peu arbi-
traire sur un principe juridique dont ni la tradition ni
la logique et la pratique garantissent la validité, cette
doctrine a été rejetée comme inhumaine, car elle considère
comme un simple objet en droit international l'individu qui
pourtant, en droit municipal, est reconnu comme une personne.
Sometimes it has been said, further that this
doctrine is not only odd, but illogical and unrea-
listic, and immoral because it treats an entity
which is in fact a person, which is recognized as

1
Voir e.g. Manner, op. cit.. p. 442, citant Briggs,
The Progressive Development of International Law, (1947),
p. 29 s.; Jellinek, op. cit.. p. 324 ss.; Heilborn,"Pas
System des Vfllkerrecht". op. cit., p. 64 ss.
L'individu - objet du droit international 48
a person by ail advanced municipal légal System, and
which is the end of ail laws, as a mère thing in
international law. More frequently, however, and
especially in récent years, this theory has been
deemed illogical and unreal or illogical and immoral
on the ground that, as the persons behind the state,
individuals are not objects but the sole, the real,
the indirect, or the ultimate subjects of interna-
tional lawl.
Soutenant que cette thèse asservit absolument
l'individu à l'Etat sur le plan juridique de la communauté
internationale et empêche ainsi l'application du droit
international à cette entité qui représente à leurs yeux
l'unique sujet réel de toute obligation juridique, certains
juristes affirment avec autorité que la théorie de l'indi-
vidu-objet porte un grave préjudice tant à la notion de
l'Etat démocratique qu'au caractère constructif du droit
des gens, et menace de la sorte, si ce n'est l'existence
même de la communauté internationale, du moins sa sécurité .
D'autres aussi s'entendent pour déclarer que le
droit international est la "source matérielle" ou 1'"arrière
plan matériel" de ces droits ou obligations privées . Pour

x
Manner, op. cit.. p. 430. Voir e.g. Pasquale
Fiore, International Law Codified, (New York; Baker,
Voorhis and Company, 1918), pp. 32, 35, 38 ss., 105 ss.
2
Cf. H. Lauterpacht, An International Bill of the
Rights of Man. (New York: Columbia University Press, 1945J,
pp. 5, 7; et International Law and Human Rights (New York:
Frederick A. Praeger, Inc., 1950), pp. 5, 10, 40, 46, 47,
67-72.
3
Voir entre autres Edwin D. Dickinson, L'interprétation
et l'application du droit international dans les pays anglo-
américains . Académie de droit international, Recueil des Cours
11/1932, Tome 40,(Librairie du Recueil Sirey, 1933), p. 309 ss.
L'individu - objet du droit international 49

toutes ces raisons, le juriste positiviste


...will sometimes observe distinctly that
the interests protected by thèse rights
are the "internationally protected interests"
of individuals and that the acts proscribed
by thèse duties are acts of individuals which
possess an "internationally illégal character"
or which constitute "international delicts"
or ''international crimes". Further, on the
same grounds this jurist will occasionally
even admit that thèse rights and duties of
individuals are the "international" obliga-
tions and rights of individuals; that the
possession of thèse rights and duties confers
upon individuals a "status" under international
law; or that their possession marks them "in
some ways the destinées of thèse international
stipulations made in their favori".

On peut donc s'associer à Manner et conclure qu'en


concédant ces droits et obligations aux individus en tant
qu'objets du droit international, et bien qu'en avertissant
l'opinion publique par la voix de juristes tels que de
Louter, Heilborn, Kaufmann, Bustamante et Oppenheim de
se garder de croire que la possession de ces droits et

x
Manner, op. cit.. p. 442. Au sujet de la thèse
des "intérêts protégés internationallement", voir Kraus,
op. cit.. p. 373 ss. L'idée des "actes individuels à
caractère illégal sur le plan international" est déve-
loppée par Hyde, op. cit.. Vol. I, pp. 33-36, 767 s.;
Vol. II, pp. 891 s., 2159, 2213; et par Clyde Eagleton,
The Responsibility of States in International Law.
(New York: The New ïork University Press, 1928), p. 40 s.
Manner observe que les juristes suivants admettent entre
autres le principe d'un certain statut légal pour l'indi-
vidu en droit international: Pfankuchen, A Documentary
Textbook ofL|International Law (1940), p. 47; Meier, Der
Staatsangehorige und seine Rechte, insbesondere seine
Vermtfgensrechte; im System des Volkerrechts. (1927),
p. 19 ss.; Aufricht, "Personality in International Law",
37 American Political Science Review (1943), p. 231.
L'individu - objet du droit international 50
obligations permet aux individus de bénéficier directement
des règles du droit international ou encore que ceux-ci
deviennent ainsi automatiquement des sujets directs de ce
droit, la plupart des partisans du positivisme subjectif
entrent en conflit avec leur propre doctrine en la rendant
logiquement et juridiquement incompatible avec sa propre
explication dogmatique de la position des individus dans
la société internationale.

En effet, cette doctrine maintient que le droit


international est un droit obligeant uniquement la commu-
nauté internationale. Si l'individu est un objet du droit
international, il devrait l'être également de la communauté
internationale. Or, en vertu même de sa nature, un objet
ne peut posséder la qualité de membre quelconque d'une com-
munauté. En contradiction avec ce principe cependant, les
défenseurs modernes du positivisme subjectif admettent en
nombre toujours plus grand que parce que l'individu est
l'élément fondamental de toute société, il est le destinataire
final même des normes du droit international, le membre
ultime de la communauté internationale.
Enfin, en proclamant que seuls les ressortissants
des Etats sont les objets du droit international qui, en
cette qualité, peut et doit les protéger contre tout Etat
autre que le leur propre, la doctrine en question se base
sur le principe suivant lequel la communauté internationale
L'individu - objet du droit international 51
est une société d'Etats et sur l'hypothèse eh vertu de
laquelle la règle coutumière du droit international con-
cernant la nationalité des réclamations suppose que les
Etats peuvent s'entremettre auprès de cette communauté et
de son droit en faveur de leurs nationaux seulement. Cette
supposition permet à Heilborn de dire que les Etats procèdent
contre les pirates et les négriers apatrides non sous l'empire
du droit des gens, mais sous celui de la nécessité, tout
comme ils le feraient vis-à-vis de bêtes malfaisantes1.
Le juriste positiviste admet à l'occasion que
l'intérêt et non la citoyenneté détermine les personnes
auxquelles un Etat conférera la qualité d'objets de ses
droits et obligations sur le plan international . Il n'est
pas inutile de relever également que des auteurs positi-
vistes de la distinction d'un Oppenheim ou d'un Schwarzenberger
concèdent que la règle gouvernant la nationalité des revendi-
cations n'est pas absolue et peut être modifiée par traité.
On sait en effet, et les juristes positivistes l'admettent,
que dans la pratique et en prenant pour exemples la réglemen-
tation de la piraterie, de l'esclavage et du commerce d'es-
clave, ou la protection des minorités, des habitants de terri-
toires sous mandat et tutelle, ou encore la protection des
droits humains des ressortissants de certains pays, anciens

1
Cf. Manner, op. cit.. p. 440, note No 32; Heilborn,
op. cit., p. 84 s.
2
Voir e.g. Kraus, op. cit.. p. 374.
L'individu - objet du droit international 52
membres de l'Axe, les pays membres de la communauté inter-
nationale ont désigné comme objets de leurs obligations et
droits internationaux des personnes ne possédant pas leur
nationalité, les protégeant occasionnellement de cette
manière envers et contre le pays même de leur origine,
auquel elles avaient prêté serment d'allégeance. Ce faisant,
ces juristes concèdent que ni l'expérience ni la logique
font obstacle à la protection de tout individu en tant
qu'objet du droit international vis-à-vis de quel p a y s
que ce soit, le sien y compris. Contrairement à leurs reven-
dications formelles, ces juristes admettent de plus que ni
la raison ni la pratique nécessitent l'intégration des indi-
vidus dans les Etats régis par le droit international, pour
que ces individus deviennent objet de ce droit, mais que la
simple médiation de ces Etats suffit en l'occurrence.

Pour tous ces motifs, la théorie de l'individu-objet


du droit international paraît bien ressortir d'une analyse
juridiquement fausse de la position de l'homme dans le cadre
même de ce droit .
La théorie de l'individu-objet, introduite comme un
principe révolutionnaire dans le domaine juridique interna-
tional, est à la fois la conséquence logique et la concréti-
sation de la réaction du XIXe siècle contre le libéralisme

Cf. Manner, op. cit.. pp. 440-441.


L'individu - objet du droit international 53
dominant la pensée politique et juridique de cette époque,
et du naturalisme la caractérisant.
Rejetant sans examen la thèse en vertu de laquelle
l'individu, depuis des siècles, était censé jouir de droits
naturels, de droits humains universels et qualifiant cette
thèse de "fausse doctrine de l'individu en tant que sujet
du droit international", l'Ecole positiviste en vint peu à
peu à dépouiller l'homme de toute personnalité, de tout
droit et de toute obligation sur le plan international1.
C'est ainsi que le droit international se transforma de
"jus gentium" en "jus inter gentes!'. En manifestant ainsi
son intransigeance, cette Ecole se priva de la possibilité
de trouver une solution formelle à la controverse qui s'est
élevée depuis nombre d'années au sujet de la définition
exacte du statut de l'individu dans la société internationale.
Jusqu'en I896, les partisans de cette doctrine ne distin-
guaient pas entre les normes du droit international concer-
nant les individus et les règles de ce droit traitant de
"res" ou objets plutôt que de "personae" ou sujets. C'est
la raison pour laquelle, dans la seconde moitié du XIXe siècle,
ces juristes en vinrent à classifier indifféremment ces règles

1 Voir e.g. William Edward Hall. A Treatise on


International Law, (Oxford: Clarendon Press, 1924), pp. 1,
2, 17-49, 5b-t>4, 90, 103 ss., 275 ss., 337 ss., 351 ss.
L'individu - objet du droit international 54
dans la rubrique qu'ils appelaient "objet du droit inter-
national" et qu'en I896, inspiré par une association d'idées
plutôt que par l'expérience et la logique, Heilborn concré-
tisa l'opinion prévalant alors parmi ses confrères dans le
texte de sa célèbre définition de l'individu-objet du droit
des gensl.
On prétend que tant que les individus ne pourront
se présenter personnellement devant tout tribunal interna-
tional en qualité de demandeurs, ils ne seront pas sujets
du droit international. Il convient ici d'insister sur le
fait qu'en vertu du principe de la souveraineté et pour des
motifs de haute politique, les Etats ont généralement fait
collusion pour empêcher les individus d'ester dans la sphère
internationale. A-t-on jamais consulté l'individu afin de
lui demander s'il ne préférerait pas plaider lui-même sa
cause devant un tribunal international? Et pourtant, il
est certain qu'il eut acquiescé sans hésitation, après avoir
été rendu attentif au fait qu'en possédant la personnalité
internationale dont les Etats conservent jalousement le
monopole, justice lui serait rendue au sein des hautes
instances internationales, sans égard aux considérations
d'ordre extra-judiciaire dont voudrait se prévaloir tout

1
Voir e.g. Martens, op. cit.. Vol. I, pp. 3-6.
Cf. aussi Manner, op. cit.. p. 448 s.
L'individu - objet du droit international 55
Etat, partie au procès. Dans l'état actuel du droit
international classique, cet individu n'a même pas l'assu-
rance que son pays prendra fait et cause pour lui dans un
déni de justice en pays étranger, car il dépend de l'Etat
uniquement de décider s'il interviendra auprès d'un autre
Etat qui a violé des obligations internationales, valables
entre eux, ou d'y renoncer pour des raisons de stratégie
politique, économique ou autre.
L'Etat n'est en effet jamais tenu d'endosser la
requête de son ressortissant lésé et la recevabilité de
l'action par le for international dépend de cet acte juri-
dique, même aux Etats-Unis où, conformément aux disposi-
tions des "Rules governing American claims against foreign
governments" du 5 mars 1906:
...l'Etat fixe d'avance les conditions essen-
tielles auxquelles il subordonne l'octroi de
sa protection diplomatique, il demeure théori-
quement libre de ne pas endosser les réclama-
tions satisfaisant auxdites conditions. Il se
déterminera, en chaque cas, au gré des consi-
dérations les plus diverses, s'agissant, comme
le relève Borchard en un ouvrage devenu classi-
que, d'apprécier si la protection d'"intérêts
privés ne doit pas coûter trop cher à la collec-
tivité". Ainsi, "le soutien d'une réclamation
purement juridique... est (il) sujet à toutes
les considérations politiques qui affectent la
sensible machine de toute diplomatie". Théori-
quement tout au moins. En fait, l'Etat moderne
à forme démocratique subit, ici comme ailleurs,
L'individu - objet du droit international 56
la loi de l'opinion qui, dans certains cas,
peut le contraindre à endosser une réclamâtionl.
Le caractère désuet du principe de l'endossement
est mis en relief par le fait que dans la plupart des
cas, l'Etat qui est partie à l'arbitrage représente uni-
quement les intérêts de ses sujets, sous prétexte d'exer-
cer un jus proprium. Or, ces intérêts constituent l'élé-
ment majeur dans la contestation en justice, à tel point
que l'intérêt gouvernemental allégué par l'Etat apparaît
occasionnellement comme un simple expédient de procédure
utilisé dans le but de rendre recevable une action qui,
à défaut de semblable prétexte, ne serait pas considérée
par le juge international.
Pour ces raisons, un nombre toujours plus imposant
d'auteurs estiment que la limitation de la personnalité
internationale aux seuls Etats ne concorde pas avec les
conséquences dont le statut de l'individu est l'objet en
raison des procédures et faits internationaux. Citant
Politis, Rundstein, Borchard, Strisower, Basdevant,
Seferiades, Kraus et Dumas à l'appui de son opinion,

1 J.-C. Witenberg, La recevabilité des réclamations


devant les juridictions internationales, Académie de droit
international, Recueil des Cours III/1932, Tome 41 (Paris:
Librairie de Recueil Sirey, 1933), p. 39 s.
L'individu - objet du droit international 57
Witenberg déclare que "...restreindre aux seuls Etats
la personnalité internationale ... constitue, en réalité,
une limitation arbitraire du droit des gens ".

L'homme de la seconde moitié du XXe siècle ne


va-t-il pas se révolter un jour contre un "modus Vivendi"
dans lequel"....il importe peu, internationalement parlant,
que, refusant de céder aux instances de son sujet, l'Etat
pouvant faire valoir des prétentions internationales viole,
par son abstention, des normes internes..^», puisque
"...au point de vue du droit des gens, c'est un simple fait3.
Ce n'est pas suffisant que pour des Kelsen,
Anzilotti, Westlake, Strupp et autres, l'homme soit parfois
admis à paraître à titre purement d'information devant une
Cour internationale ou encore que le droit international
l'oblige ou l'autorise directement dans des cas exception-
nels seulement. Il ne suffit pas non plus, pour tenter
d'expliquer une fois pour toutes la position actuelle de
l'homme dans la société internationale, de déclarer que
dans aucun cas, "...on n'a pu prouver qu'il s'agissait de
plus que de reflets de la personnalité internationale, utiles

1
J.-C. Witenberg, op. cit., pp. 36-39.
2
Cf. Strupp, op. cit.. p. 536.
3
Cf. Ibid.. p. 537.
L'individu - objet du droit international 5^
pour l'individu, mais ne lui concédant aucunement des
droits à elle propre..." parce que "...la qualité d'objet
n'a nullement été modifiée en faveur de la reconnaissance
du nouveau sujet... ", ou encore parce que c'est l'Etat,
dont l'individu est un ressortissant, qui doit en fin de
compte satisfaire la réclamation.
Le problème non plus n'est pas résolu lorsque
Westlake, analysant les devoirs que le droit international
apparaît imputer aux individus, par exemple sous l'empire
des droits de la guerre et de la neutralité, élude la diffi-
culté de la question en observant simplement: "...It would
be pedantic to deny that the pirate and the blockade-runner
are subjects of international law, but it is only by virtue
of rules prevailing between states that they are so ".
Il ne peut être question que l'homme se contente
du terrain qu'il a péniblement gagné au cours des XIXe et
XXe siècles, période dans laquelle l'accès aux Tribunaux
Arbitraux Mixtes lui a été concédé; une place importante
lui a été reconnue dans le projet élaboré en 1907 par la
Seconde Conférence de la Paix d'une Cour internationale
des prises maritimes; sa position a été renforcée dans

1
Strupp, op. cit.. p. 446.
2
John W. Westlake, Chapters on the Principles of
International Law. (Cambridge: University Press, 1894), pp. 1-2.
L'individu - objet du droit international 59
l'organisation de la justice internationale des pays de
l'Amérique centrale; l'accès à la Cour Permanente de
Justice internationale ne lui a été refusé que pour des
motifs d'opportunité; période dans laquelle enfin la
coutume internationale a élaboré tant dans les traités,
les droits internes et la jurisprudence arbitrale que
dans la doctrine un nombre considérable de normes qui
ont permis de limiter par exemple la liberté d'expulsion
"de manière à concilier la sécurité des Etats avec les
libertés individuelles"!.

L'homme peut-il être satisfait de la perspective


qu'on lui fait entrevoir, sans grande sincérité, et selon
laquelle quoiqu'il ne soit pas permis de conclure dès
aujourd'hui qu'il est sujet du droit international, il
est cependant possible sur la base de nouveaux faits
d'"induire simplement la probabilité de voir dans un avenir
prochain l'accès des tribunaux internationaux ouvert, sous
certaines conditions, aux particuliers, sans l'intermé-
diaire obligatoire des Etats dont ils sont les nationaux" .

D'autre part, l'individu doit-il se contenter de


la délégation qui lui est faite du droit de son Etat, et

-1- Cf. de Boeck, op. cit.. pp. 478, 642 s.


2
Ibid.. p. 478.
L'individu - objet du droit international 60
que Lapradelle nomme "la reconnaissance du droit indivi-
duel de l'homme à la justice internationale"!, comme par
exemple le droit concédé au particulier par la Convention
de La Haye du 18 octobre 1907 citée plus haut, de saisir
directement la Cour internationale des prises maritimes qui
toutefois n'a jamais fonctionné à cause de l'échec de la
Déclaration de Londres; ou la faculté accordée au particulier
de plaider contre des particuliers ou des Etats ex-ennemis
devant les Tribunaux Arbitraux Mixtes créés par l'article
304 du Traité de Versailles et divers articles correspondants
des autres traités de paix, celui de Lausanne y compris.
Pourquoi l'individu serait-il reconnaissant à la
doctrine positiviste lorsque celle-ci se borne à reconnaître
que l'attribution de la personnalité internationale à l'individu

"...ce droit d'agir est un droit délégué. L'Etat


qui, tenu d'accorder sa protection au national victime du
déni de justice de l'Etat étranger prend fait et cause pour
soutenir sa réclamation, peut, en cas de contestation, orga-
niser une instance. C'est lui qui forme cette instance, lui
qui s'y présente comme partie; mais il peut déléguer son droit
d'agir à l'individu dans l'intérêt duquel ce droit a été
constitué: c'est en vertu de cette délégation que le prétoire
s'ouvre à la série des nationaux, auxquels l'Etat laisse le
soin de plaider eux-mêmes, alors que régulièrement, c'est à
lui de plaider pour eux."

"L'Etat dit à l'individu: "Puisque vous réclamez, je


vais vous donner un juge international, mais, devant ce juge
international, c'est vous qui agirez et si vous ne réussissez
pas à le convaincre, vous n'aurez qu'à vous en prendre à vous-
même". A. de Lapradelle, Les Principes généraux du Droit
international, (Paris: Centre européen de la Dotation Carnegie
pour la paix internationale, 1930), Livre premier, pp. 11 s.
L'individu - objet du droit international 61
ne se heurte pas à une impossibilité inhérente, alors même
qu'elle maintient que jusqu'à présent, l'Etat n'a pas traité
cette "unité de base de la vie nationale et internationale"
d'autre chose que d'objet du droit international1.
Enfin, le particulier devrait-il renoncer à ses
prétentions lorsqu'il s'entend dire, d'une part, que puisque
tout droit prend racine dans la conscience humaine le droit
international s'adresse donc naturellement à lui en autant
qu'il édicté des prescriptions à son endroit; et que d'autre
part on le met en garde contre la confusion possible entre
ce point de vue strictement sociologique et le principe juri-
dique traditionnel aux termes duquel l'Etat indépendant est
l'unique destinataire des normes du droit des gens, capable
en sa qualité de membre actif de la communauté internationale
de prendre part à la politique internationale, et seul respon-
sable des actes de ses ressortissants.
Les individus peuvent vraiment se flatter de se voir
décerner, au point de vue psychologique seulement, la person-
nalité internationale parce qu'eux seuls "par leurs décisions
et par leurs actes, font la politique" et "décident de l'obser-
vation et de la transformation en droit interne des règles du
droit des gens", tandis que par ailleurs, on les avertit que

Voir Georg Schwarzenberger, op. cit., p. 38.


L'individu - objet du droit international 62
les exceptions qui ont été faites à leur endroit d'ester
en justice devant les Tribunaux Arbitraux Mixtes ou devant
la Société des Nations dans des questions de mandats ou
de minorités nationales, par exemple, ne modifient en rien
la règle puisqu'en principe le droit international ne
s'adresse pas directement aux particuliers, si l'on tient
compte du fait que toutes les "stipulations" du droit des
gens "sur le territoire, la paix, la guerre, la neutralité
et la responsabilité ne conviennent qu'à des Etats" et que
les individus et les associations non étatiques ne sont pas
en mesure de "remplir les conditions que le droit des gens
réclame d'un membre de la communauté internationale1".

Dans le même ordre d'idées, la question ne saurait


être définitivement réglée si l'on se contentait d'observer
simplement que "It is not possible, on the basis of inter-
national practice, to say simply either that individuals
are, or that they are not, "persons in international law",
étant donné que "It is only possible to say that in some
contexts they are treated as persons, in others not2".

1 Voir Ulrich Scheuner, L'influence du droit interne


sur la formation du droit international. Académie de droit
international, Recueil des Cours 11/1939, Tome 68, (Paris:
Librairie du Recueil Sirey, 1939), pp. 117-119-
2
P.E. Corbett, Law and Society in the Relations
of States, (New York: Harcourt, Brace and Company, 1951),
p. 58.
L'individu - objet du droit international 63
Pour résoudre le dilemne, il faut que l'indi-
vidu soit soumis, comme l'Etat, aux règles du droit des
gens afin que se réalise la prédiction de Kelsen à l'effet
que lorsque le statut international de l'homme sera uni-
versellement reconnu et respecté, la frontière entre le
droit international et le droit national devrait dispa-
raître1. Et en définitive, pourquoi cette limite ne
devrait-elle pas disparaître dans l'unité du droit, du
DROIT Un et Indivisible, dont l'être humain a naturelle-
ment plus conscience que l'entité amorphe que représente
l'Etat.

La théorie de l'individu-objet du droit interna-


tional qui était, somme toute, une réaction contre ce que
Jellinek appelait "la fausse doctrine de l'individu qualifié
de sujet du droit international" a suscité une réaction
contre elle-même par son caractère outrancier dans un uni-
vers en pleine et constante évolution, et par son illogisme
tant au point de vue juridique, moral et politique que par
rapport à la place qui est concédée depuis quelques années
à l'individu sur le plan international. En particulier,
l'attitude que les positivistes ont adoptéea l'égard de la

H. Kelsen, General Theory of Law and State.


(Cambridge: Harwood University Press, 1945), PP. 343 ss.
L'individu - [Link] du droit international 64
position en droit international des criminels de guerre,
des insurgés, des pirates, des forceurs de blocus, des
commissions, unions et bureaux internationaux, de la Société
des Nations, des droits humains, est, fait significatif à
observer, opposée à leur thèse de l'Etat-sujet unique, seul
créateur de normes internationales. On prétend que les
faits de la vie internationale sont à l'origine de la thèse
positive; la doctrine et la pratique internationales démon-
trent clairement que celle-ci n'est en réalité qu'un principe
arbitraire, corollaire du dogme vacillant de la souveraineté
de l'Etat . Au lieu de chercher à découvrir quels sont les
sujets régis par le droit international, les membres de l'Ecole
du positivisme subjectif, à l'image du naufragé cramponné à
une épave, sont restés attachés à la théorie de Heilborn pour
des raisons de pure convenance et Manner définit cet aspect
du problème d'une manière très frappante en ces termes:

...This theory... must be rejected because of its


juridical inadequacies as a positive description
of the international situation of individuals and
because of the juridical contradiction between its

Cf. H. Lauterpacht, Private Law Sources and


Analogies of International Law. (New York: Longmans. Green
& Co. Ltd., 1927), pp. 72-75.
L'individu - objet du droit international
form and its content induced by its genesis in the
association of ideas. Indeed, the modifications
in his gênerai attitude toward the individual in
international law suggest that the contemporary
subjective positivist has for thèse reasons in
fact already abandoned the theory himself and that
he continues to adhère to it formally only because
his tacit or express adhérence to the subject-object
dichotomy regarding the entities ruled by law leaves
him technically no other than the object solution
to the problem of the international standing of men
within his frame of référence1.

1 Manner, op. cit.. p. 449.


CHAPITRE III

L'individu - sujet du droit international

D'après la doctrine traditionnelle, les Etats sont


les seuls sujets du droit international. Une seconde doc-
trine, née du fait que la première ne peut être soutenue
avec efficacité depuis la reconnaissance de la subjectivité
internationale d'organismes autres que les Etats, admet une
quantité plus ou moins grande d'autres entités, à l'excep-
tion des individus .
Une troisième conception maintient que ce droit
règle non seulement les relations entre Etats, mais égale-
ment celles d'autres personnes internationales telles que
le Saint-Siège; le droit international contient en outre
certains droits et obligations "subjectifs" pour les indi-
vidus, sans le "substratum d'une personne de droit interna-
tional"2. Une variante de la troisième doctrine considère
que les individus ne sont qu'exceptionnellement des personnes
internationales "stricto sensu". En revanche, ils sont en
3
principe sujet du droit international "lato sensu" .

1
Voir Spiropoulos, op. cit.. pp. 195-205; dans le
cadre de cette opinion, cet auteur mentionne l'ouvrage de M.
Schûcking, Der Staatenverband der Haager Konferenzen, pp.141-142.
Berezowski. op. cit.. pp. 12-14. qui cite Hold-Ferneck,
Bustamante, Wolgast, etc. Voir aussi Strupp, op. cit.. pp.463 ss,
2
Bonfils, Cavaglieri, Ebers, Fibre, Isay, ¥. Kaufmann,
Kelsen, Rehm et Verdross sont partisans de ce système.
3
Voir Spiropoulos, op. cit.. p. 205, qui cite à ce
propos Verdross, Die Verfassung der Volkerrechtsgemeinschaft,
p. 163.
L'individu - sujet du droit international 67
Une quatrième théorie affirme que les individus,
membres des Etats et non ces derniers, sont seuls sujets
du droit des gens. Cette thèse se rapproche des deux pré-
cédentes en ce qu'elle admet la subjectivité internationale
de l'individu, mais elle s'en distance par son principe
tendant à la suppression de l'entité "Etat" dans les rela-
tions internationales qui seront réglées par les individus,
en tant qu'organes de leurs Etats respectifs. De nombreux
auteurs positivistes, pour qui cette doctrine exceptionnelle
a un caractère plutôt social que juridique, en reconnaissent
toutefois l'importance au point de vue social, mais préten-
dent qu'elle est difficile à justifier "de lege lata"1.

1
Voir Beiezowski, op. cit.. pp. 19-21. Duguit,
Krabbe, Scelle et dans une certaine mesure Politis et
Spiropoulos considèrent l'individu comme le seul desti-
nataire des normes du droit des gens.
1. Théorie reconnaissant la subjectivité aux Etats et 68
à d'autres entités, à l'exception des individus.
Avec l'évolution des relations internationales et
la création relativement récente de nombreuses organisations
internationales, s'est peu à peu superposée à la théorie
traditionnelle de la subjectivité exclusive des Etats, dont
elle a diminué la portée, une nouvelle théorie reconnaissant
la subjectivité aux Etats et à d'autres entités. Cette
doctrine, à laquelle on peut reprocher d'ignorer les états
de fait dans lesquels les individus peuvent être sujets du
droit des gens, se base principalement sur la compétence et
la jurisprudence de la Cour permanente de Justice interna-
tionale à laquelle s'est substituée la Cour internationale
de Justice, et qui toutes deux disposent respectivement aux
articles 34 que "seuls les Etats (ou les membres de la
Société des Nations) ont qualité pour se présenter devant
la Cour"1.

Il est clair qu'aux termes de ces articles l'indi-


vidu ne peut être admis à plaider devant la Cour,et le
Greffe ne manque pas d'en informer le particulier qui, le
fait est connu, en appelle souvent à la Cour pour lui pré-
senter un litige qui doit être tranché entre lui et un
gouvernement. La Cour est cependant libre d'autoriser le
particulier à présenter des opinions et des faits à titre

Voir Berezowski, op. cit.. pp. 12-14.


Théorie reconnaissant la subjectivité aux Etats et 69
à d'autres entités, à l'exception des individus
consultatif1. Par ailleurs, la Cour permanente a conclu
que les employés du chemin de fer de Dantzig possédaient
de plein droit, en vertu de l'Accord passé en 1921 entre
la Pologne et la Ville libre, un droit de recours judiciaire
dans leur procès intenté à l'administration polonaise des
chemins de fer au service de laquelle ils avaient passé.
La Pologne soutenait pour sa part qu'elle n'était respon-
sable qu'envers la Ville libre de Dantzig et non à l'égard
des particuliers intéressés, de la non-observâtion à leur
préjudice d'obligations internationales résultant des pres-
criptions du "Beamtenabkommen", car, disait-elle, du moment
que cet Accord avait été incorporé dans sa législation
interne, les relations juridiques entre la Pologne et ses
nouveaux fonctionnaires devaient être dorénavant régies par
le droit interne. Le droit international, il faut le recon-
naître, est en mesure, en l'occurrence, d'obliger directement
des particuliers.

Deux autres anomalies font ressortir que le droit


positif ne se conforme pas à la lettre à l'avis de la Cour
permanente suivant lequel "en prenant fait et cause pour ses

x
Voir Edward Hambro, The Jurisdiction of the Inter-
national Court of Justice. Académie de Droit international,
Recueil des Cours 1/1950, Tome 76, (Paris: Librairie du
Recueil Sirey, 1951), pp. 163 s.
Théorie reconnaissant la subjectivité aux Etats et 70
à d'autres entités, à l'exception des individus
ressortissants devant une juridiction internationale,
l'Etat fait valoir son propre droit, le droit qu'il a de
faire respecter en la personne de ses ressortissants le
droit international"1. Dans l'affaire des emprunts serbes
où la Cour exprime cette opinion, elle déclare que c'est
"un principe de droit international que la réparation d'un
tort peut consister en une indemnité correspondant au dommage
que les ressortissants de l'Etat lésé ont subi par suite de
l'acte contraire au droit international... (la réparation)
prend la forme d'une indemnité pour le montant de laquelle
le dommage subi par un particulier fournira la mesure".
Elle reconnaît cependant l'illogisme qui existe du fait du
principe déjà énoncé et de celui où l'Etat fait valoir non
son propre droit, mais bien semble-t-il celui de son ressor-
tissant lésé, et elle tente d'en corriger la portée en ajou-
tant que "... les droits et intérêts dont la violation cause
un dommage à un particulier se trouvent toujours sur un autre
plan que les droits de l'Etat auxquels le même acte peut
également porter atteinte. Le dommage subi par le particulier
Théorie reconnaissant la subjectivité aux Etats et 71
à d'autres entités, à l'exception des individus
n'est donc jamais identique en substance avec celui que
l'Etat subira; il ne peut que fournir une mesure convena-
ble à la réparation due à l'Etat".
Semblable anomalie peut être constatée lorsque,
suivant la règle, l'Etat perd son droit de faire valoir
personnellement la demande de l'individu qui, au moment du
dommage subi, était son ressortissant mais a acquis, dans
l'intervalle, une autre nationalité, ou dont les intérêts
ont passé à un ressortissant d'un autre Etat. Or, si pri-
mitivement le tort fait à l'individu était considéré comme
étant causé à l'Etat, les modifications intervenues par la
suite dans la situation personnelle de l'individu ne devraient
pas annuler le droit à réparation imputé à l'Etat. Si un
préjudice a été subi par l'Etat du fait du tort causé à son
ressortissant, pourquoi le droit à obtenir réparation lui
serait-il enlevé automatiquement parce que le particulier
en question n'est plus son national ou que ses intérêts ont
passé aux mains d'un ressortissant étranger au moment où la
cause est portée devant la Cour?

Les raisons invoquées pour déterminer si un particulier


lésé peut ester lui-même devant un tribunal international ou
présenter sa cause par l'intermédiaire de l'Etat dont il est
sujet sont donc de pure convenance. "..Quelle que soit la théorie,
Théorie reconnaissant la subjectivité aux Etats et 72
à d'autres entités, à l'exception des individus
le droit international positif n'est pas incapable d'accor-
der des droits aux particuliers; cela une fois admis, il
est difficile de nier qu'il est capable de leur conférer
le rang de sujets"1, déclare Brierly qui poursuit fort
pertinemment:
Une des données que la nature impose à la
science juridique, c'est que les ordres donnés
par la loi^ pour avoir un sens, doivent s'adres-
ser à des êtres humains individuels, qui seuls
peuvent penser, vouloir ou agir; d'où il s'ensuit
qu'une théorie de la personnalité morale ne peut
être vraie que pour autant qu'elle s'accorde avec
ce fait primordial de la conduite de l'homme que
toute loi a pour but de régler. Cette théorie ne
doit pas nier qu'en dernière analyse, c'est à
l'individu que toute loi s'applique et que, par
conséquent, même si les Etats sont le plus souvent
les Membres immédiats de la société internationale,
elle se résout en dernier lieu en individus, puisque
les droits et les obligations des Etats ne peuvent
être autre chose que les droits et les obligations
des individus qui les composent .

1 Voir James Leslie Brierly, Règles générales du


Droit de la Paix. Académie de Droit international, Recueil
des Cours IV/1936, Tome 58, (Paris: Librairie du Recueil
Sirey, 1937), pp. 45 s.
2
Ibid.. pp. 44 et 47. Cf. e.g. The Collected
Papers of John W. Westlake on Public International Law,
édités par L. Oppenheim, (Cambridge: University Press,
1894), p. 78.
2. L'individu-sujet: théorie générale 73
Progressivement s'est introduite dans la science
juridique l'idée que d'autres entités et collectivités,
d'autres groupes d'individus et le particulier lui-même,
investis de la personnalité juridique en droit interne,
pourraient l'être de même en droit international. C'est
ainsi que l'on a vu, depuis le début du siècle principale-
ment, le droit coutumier et même à quelques occasions le
droit conventionnel reconnaître des droits à l'individu
en droit international public, suivant en cela l'exemple
du droit international privé qui, depuis des siècles, accorde
des droits aux particuliers.

On dit avec raison que l'homme est un "ingrédient"


nécessaire dans toute notion de sujet de droit et les juristes,
convaincus par la raison de la validité en droit international
du principe du droit romain "hominum causa omne ius consti-
tutum est", ont affirmé en nombre de plus en plus grand au
cours des dernières décades, la fonction qui doit être rem-
plie par les individus au sein des Etats. En effet, la
théorie traditionnelle ne concordait plus avec le développe-
ment de la philosophie en général et celle de l'Etat en
particulier. Cette évolution s'était amorcée avec les
encyclopédistes et avait trouvé sa réalisation dans les
Constitutions de l'Amérique du Nord et dans la philosophie
et la Constitution françaises.
L'individu-sujet: théorie générale 74
Dans le texte de toutes ces constitutions révolu-
tionnaires, bases de nos sociétés modernes, l'individu n'a
pourtant pas été traité comme une simple chose, sans volonté
ni capacité juridique. Par conséquent, on ne peut que
s'étonner de ce que l'individu a presque complètement disparu
derrière l'Etat et de ce que ses droits sont encore négligés,
alors que l'Etat créé artificiellement par le concours des
circonstances, entité mystique , a été conçu pour l'homme
et non l'homme pour l'Etat. Les gouvernements existent par
le consentement des citoyens, énonce la Déclaration d'indé-
pendance. Pour cette raison, les gouvernements sont les
mandataires des peuples obéissant à leur volonté dérivée et
agissant sous leur contrôle. Dans la pensée classique
d'Aristote, l'Etat est naturel à l'homme, animal instincti-
vement sociable qui ne peut épanouir les dons dont la nature
l'a doté que dans et par la société. Mais l'Etat est propre
à l'homme uniquement parce qu'il remplit certains besoins
fondamentaux inhérents à la nature de l'homme et parce qu'il
favorise le développement de l'individu par son association
avec ses congénères. L'Etat ne possède pas une personnalité
juridique par le fait ou la raison d'un droit inhérent, mais

1 Voir Lauterpacht, Private Law Sources and Analogies


of International Law, loc. cit.. p. 8~CK
L'[Link]: théorie générale 75

simplement parce qu'il représente le désir et la volonté


d'un groupe d'individus qui se sont unis pour mieux proté-
ger leurs droits fondamentaux et inaliénables et afin de
promouvoir leurs intérêts réciproquesi.
Ce qu'on appelle la volonté collective,
c'est en réalité la volonté personnelle de
certaines personnes qui ont réussi à la faire
partager par d'autres personnes... La réalité
montre que ce qu'on appelle volonté de l'Etat,
c'est la volonté des hommes qui gouvernent.
La personnalité de l'Etat n'est qu'une méta-
phore pour faire comprendre que les actes des _
gouvernants se distinguent de leurs actes privés .
Dans son analyse de la doctrine de la subjectivité
de l'individu en droit international, Fenwick déclare au
sujet de l'Etat que sa personnalité juridique ne lui confère
pas un caractère inviolable justifiant la revendication de
plein droit de normes qui transgresseraient délibérément
par exemple les droits fondamentaux de ses ressortissants
ou mettrait obstacle aux relations réciproques de sujets
d'Etats différents^.

x
Voir Fenwick, op. cit.. p. 131.
2
Politis, Les Nouvelles tendances du Droit inter-
national, loc. cit., pp. 44 s.
•3
J
Voir Fenwick, op. cit.. p. 131.
L'individu-sujet: théorie générale 76
Bergson a en quelque sorte tiré la conclusion:
"Toute institution humaine doit concourir au bonheur humain;
l'individu est reconnu comme l'ultime destinataire de tout
droit" de la résolution prononcée en 1921 par l'Institut de
Droit international: "The State, in the world, is only a
means to an end: that is the perfection of humanity1" Une
tendance de plus en plus forte s'élève donc dans la doctrine,
de Westlake à Krabbe, Politis, Spiropoulos, Kelsen, Verdross,
Duguit, Scelle et Lauterpacht, animée du désir d'influencer
l'opinion publique, celle des gouvernés comme celle des gou-
vernants, en leur démontrant que derrière l'institution
appelée Etat apparaissent des individus formant les cellules
premières des sociétés nationales et internationales, des
particuliers auxquels s'adressent les règles du droit inter-
national.

Kelsen "voit s'affirmer de plus en plus décidément


la tendance à saisir directement les actes des sujets des
Etats" en droit international, car bien qu'essentiellement
les règles de celui-ci ne s'adressent qu'aux Etats, toute
règle est susceptible d'exceptions, comme par exemple les
collectivités juridiques non étatiques. Du reste, cet
auteur soutient aussi en principe que les particuliers

1
Voir Reut-Nicolussi, op. cit.. pp. 14 s.
L'individu-sujet: théorie générale 77
"dont la conduite est réglée ne sont pas immédiatement
les sujets des Etats, mais seulement leurs organes, organes
dont la détermination est abandonnée aux divers droits
internes, c'est-à-dire les individus dont les actes cons-
titueront la conduite de l'Etat, notamment dans ses rapports
avec les autres Etats"1. Il est intéressant de comparer
la quasi similitude de fond qui existe entre cette opinion
et celle de Toynbee. Analysant la relation qui existe entre
les individus et les sociétés, groupes ou institutions humaines
telles que le Canada, l'Angleterre, l'Eglise, la Presse,
fictions qu'on a historiquement tendance à considérer comme
des personnes, Toynbee déclare en effet, et ceci s'applique
à toute société humaine, donc à tout Etat:

The truth seems to be that a human society


is, in itself, a System of relationships between
human beings who are not only individuals but
are also social animais in the sensé that they
could not exist at ail without being in this
relationship to one another. A society, we may
say, is a product of the relations between indi-
viduals, and thèse relations of theirs arise
from the coïncidence of their individual fields of
action. This coïncidence combines the individual
fields into a common ground, and this common ground
is what we call a society2.

Voir Hans Kelsen, Théorie générale du Droit inter-


national public - Problèmes choisis. Académie de Droit
international, Recueil des Cours IV/1932, Tome 42, (Paris:
Librairie du Recueil Sirey, 1933), p. 128.
2
Arnold J. Toynbee, A Study of History, (New York.
Oxford University Press, 1951J, p. 211. ~
L'individu-sujet: théorie générale 78
Qu'on est loin de l'idée de l'Etat omnipotent,
seul sujet du droit international, lorsque, poursuivant
l'analyse du problème avec cet auteur, on arrive à la con-
clusion que si la société est bien le champ d'action des
individus, toute action prend néanmoins sa source dans les
individus qui composent cette société.
A l'image de tout droit qui, dans son essence,
réglemente la conduite humaine, le droit international
s'adresse à l'homme par ses normes. C'est pourquoi Kelsen
maintient qu' "...au point de vue du droit international,
sont obligés individuellement les organes appelés par le
droit interne à exécuter l'obligation; sont obligés collecti-
vement les individus constituant l'Etat, les sujets '.'. Il
est difficile de ne pas souscrire à la thèse selon laquelle
les droits et les obligations édictés par le droit interna-
tional ne sauraient renfermer dans leur essence que des
actions humaines, si l'on partage l'opinion de Kelsen pour
qui "...une obligation qui ne serait pas l'obligation d'un
homme quelconque à une conduite déterminée ne serait pas une

1 Cette opinion est évidemment antérieure à la


procédure du Tribunal Militaire international de Nuremberg.
Kelsen, Théorie générale du Droit international
public, loc. cit.. p. 147.
L'individu-sujet: théorie générale 79
obligation; et de même un droit qui ne consisterait pas
en une force, compétence ou capacité, qui ne consisterait
pas en une action humaine quelconque, ne serait pas un droit1".
Kelsen affirme d'une manière absolue que le droit
oblige ou habilite seulement l'individu, mais non la per-
sonne qui en tant que personne juridique ("-..expression
de la théorie juridique destinée à permettre une exposition
plus sensible...", mais qui "...n'est pas une réalité du
droit positif ou de la nature.") doit faire l'objet d'une
distinction avec l'individu "concret". La personne, main-
tient-il avec logique, n'est que "...l'ordre personnifié
lui-même", "...un système de normes qui établissent des
droits et des obligations: un complexe de droits et d'obli-
gations, qui sont ceux de certains individus; seulement c'est
l'ordre en question qui détermine ces individus2". Les
droits et les obligations d'une personne juridique sont donc
en fin de compte toujours les droits et les obligations
d'individus.

Il n'est pas exact de prétendre en règle absolue


que l'Etat seul est obligé par le droit international, car

1
Kelsen, op. cit.. p. 142
2
Ibid-. p. 143.
L'individu-sujet: théorie générale 80
nombreuses sont ses normes qui, précisant la responsabilité
individuelle des particuliers qui commettent les actes
illicites, prévoient des sanctions qui seront infligées
exclusivement aux auteurs des violations et non dirigées
contre l'Etat dont ils sont ressortissants. Dans cette
classe sont rangés les pirates; les individus qui, de leur
propre chef ou sur l'ordre d'un supérieur, auraient violé
en attaquant ou détruisant des navires de commerce, l'article
3 de la Convention sur l'emploi des sous-marins et des gaz
asphyxiants en temps de guerre conclue à Washington le 6
février 1922, mais non ratifiée; les forceurs de blocus;
les contrebandiers en temps de guerre; le chef d'une troupe
assiégeante qui, au terme de l'article 26 de la Convention
de La Haye sur la guerre terrestre, a l'obligation, avant le
début du bombardement, de faire tout en son pouvoir pour
prévenir les autorités de la ville assiégéel; les individus
qui, en vertu de la Convention sur la création d'une Cour
internationale des Prises (d'ailleurs jamais ratifiée),
pouvaient en qualité de titulaires d'un droit d'action
international traduire un Etat devant le for international;
les ressortissants des puissances alliées et associées qui,
en vertu des articles 297 e) et h) et 304 ss. du Traité de

Cette obligation ne vise pas l'Etat aux ordres


duquel obéit ce chef militaire.
L'individu-sujet: théorie générale 81
Versailles, pouvaient faire valoir contre l'Allemagne
devant les Tribunaux Arbitraux Mixtes, sous forme d'actions,
les droits qu'ils pouvaient avoir à la réparation des dom-
mages par suite de l'application des mesures exceptionnelles
de guerre par ce pays ; les ressortissants des pays sous
mandat ou tutelle; les femmes et les enfants soumis à la
traite; puis enfin les individus parties devant la Cour de
Justice centre-américaine (1907).
En vertu du régime appliqué au Danube, à l'Elbe
ou au Rhin, les individus, au même titre que les Etats,
peuvent être sujets du droit international. L'article 5
du Traité de Paris dispose en effet que la navigation sur
ce dernier fleuve par exemple sera libre "...de telle sorte
qu'elle ne puisse être interdite à personne...". Cette
formule est reprise et généralisée dans l'article 109 de
l'Acte de Vienne: le particulier peut exercer, en toute indé-
pendance vis-à-vis de son Etat, le droit de plainte et d'action

auprès des juridictions établies sous le statut international


des fleuves2.

Verdross admet cette exception, mais fait remarquer


que puisque ces droits découlent directement d'une convention
internationale, ils peuvent donc être supprimés à n'importe quel
moment par le commun accord des Etats signataires, sans l'assenti-
ment des bénéficiaires (Voir Alfred Verdross, Règles générales
du Droit international de la Paix. Académie de Droit international
Recueil des Cours V/1929, Tome 30 (Paris: Librairie Hachette,
193D, p.349.
Voir Georges De Leener, Règles générales du droit des
communications internationales, Académie de Droit international,
Tome 55, (Paris: Librairie du Recueil Sirey, 1936), pp. 78 s.
3. L'individu - sujet limité du droit international 82

Comme il a déjà été observé, la conception d'un


droit dont les Etats seraient les seuls sujets n'existait
ni dans la doctrine romaine du "jus gentium", ni dans les
théories du droit naturel à l'honneur au XVIe siècle,
Gentili et Vasquez considéraient les individus comme sujet
du droit des gens et ne reconnaissaient qu'exceptionnelle-
ment cette qualité aux Etats. Grotius, lui, concevait que
ce droit régissait les rapports entre Etats, entre Etats et
ressortissants d'un autre Etat et entre sujets d'Etats diffé-
rents. Ce fut Hobbes qui, le premier, considéra le droit des
gens comme un droit exclusif entre Etats. Ses successeurs,
dont Pufendorf et Wolff, évoluèrent avec quelques variantes
dans la même voie d'où émergea finalement la doctrine de
Vattel, Heilborn et de tous les positivistes.
Il y a un siècle, alors que la doctrine classique
dominait presque toute la science juridique, Heffter excita
l'indignation lorsque, examinant les droits primordiaux de
l'homme, il affirma que l'individu avait des droits au point
de vue international et que l'Etat était une simple person-
nalité collective de l'humanité. Cette thèse fut reprise
une génération plus tard par Fiore dont l'enseignement n'eut
aucune répercussion, si ce n'est depuis ces trente dernières
années. Pour ce jurisconsulte, l'individu, participant au
genre humain et soumis par conséquent comme membre de l'humanité
L'individu - [Link] limité du droit international 83
à l'empire du droit international, possède une individualité
qui lui est propre et il doit pouvoir librement jouir, sous
la protection du droit international, de certaines facultés
particulières à sa nature; sa sphère d'activité peut donc
s'étendre au globe terrestre tout entier; sa capacité juri-
dique lui appartient à titre inhérent et n'est pas apparentée
à celle qui lui est attribuée en sa qualité de sujet d'un Etatl.
Le chapitre précédent a déjà esquissé que des juristes
de plus en plus nombreux, dans le camp même du positivisme,
ont critiqué comme trop absolue la théorie classique basée
sur l'évolution historique de la communauté internationale,
évolution au cours de laquelle, il faut en convenir, les
autres communautés de droit public ont été négligées au profit
des Etats occupant la première place. Mais cette situation
s'est progressivement transformée et, à l'heure actuelle, des
entités autres que les Etats souverains, et l'individu lui-même
revendiquent une place dans les relations juridiques international

x
Voir Paul Bastid, La révolution de I848 et le droit
international, Académie de Droit international, Recueil des
Cours 1/1948, Tome 72, (Paris: Librairie du Recueil Sirey,
1949), p. 193. Cet auteur cite Heffter, Droit international
public de l'Europe, paragraphes 13, 14 etTUTl Voir aussi
Fiore, O P . cit.. article 31, note et articles 317 à 436,
livre I, titre 4.

Voir J.-P.-A. François, Règles générales du Droit de


la Paix. Académie de Droit international, Recueil des Cours
IV/1938, Tome 66, (Paris: Librairie du Recueil Sirey, 1936),
pp. 62 s.
L'individu - sujet limité du droit international
Une opinion s'est lentement affirmée dans la doc-
trine positiviste à l'effet que s'il est bien entendu que
les Etats sont les sujets normaux du droit international,
il n'en est pas moins vrai qu'il n'existe dans cette disci
pline aucun obstacle empêchant les individus et autres
personnes juridiques de devenir sujets d'obligations et
bénéficiaires de droits internationaux. On s'accorde de
plus en plus à reconnaître que les intérêts protégés par le
droit des gens ne sont fondamentalement pas différents de
ceux protégés par le droit municipal, et quoiqu'on décrive
souvent ceux des individus comme des intérêts principalement
économiques, alors que ceux des Etats seraient plutôt de
caractère politique, il ne faut pas oublier que l'activité
politique des Etats sur le plan des relations internationale
est le déguisement sous le couvert duquel s'effectue la
sauvegarde d'intérêts économiques collectifs ou de certains
groupes industriels et financiers .
L'insuffisance sur le plan juridique et la faiblesse
au point de vue moral de la doctrine classique a amené un
nombre croissant de ses adhérents à des concessions de plus
en plus marquées. Fait intéressant à souligner, le problème
de la subjectivité fut soulevée par un juriste allemand,

x
Cf. Lauterpacht, Private Law Sources and Analogies
of International Law, loc. cit.. pp. 79 et 72 s.
L'individu - sujet limité du droit international 85
Jellinek, qui par son opposition à l'attribution de droits
subjectifs internationaux à l'individu dans un droit et une
communauté internationaux qu'il jugeait anarchiques, provo-
qua une ^critique assez vive de sa thèsel.
Jusqu'à la deuxième guerre mondiale, le débat s'est
limité cependant en principe au domaine théorique. Il
faut aussi ajouter que la doctrine fondamentale fut analysée
avec autant de variantes que le sujet intéressait d'auteurs.
Alors que certains juristes se contentaient de con-
venir que l'individu pouvait être sujet dernier ou encore
à titre exceptionnel du droit international sans pour autant
être membre de la communauté internationale, apanage exclu-
sif des Etats, d'autres attaquaient résolument la souverai-
neté de l'Etat qui, par son absolutisme, contrecarre l'appli-
cation directe des règles du droit international à d'autres
domaines et à d'autres entités, ou empêche encore la réali-
sation d'un gouvernement à l'échelle universelle .
Des auteurs ont démontré que le particulier est sujet
dépendant ou interposé du droit international en autant que
celui-ci règle sa conduite et protège ses intérêts, et dans
la mesure où les normes de ce droit lui sont appliquées

Cf. Berezowski, op. cit.. pp. 14 s.


Voir Fenwick, op. cit.. p. 132.
L'individu - sujet limité du droit international 86
sous forme de règles internationales ou municipales au
sein des Etats. D'autres juristes ont soutenu qu'un
"Volkerrechtsindigenat", ou indigénat sous l'empire du
droit des gens, était conféré à l'individu ressortissant
d'un pays membre de la communauté instituée et régi par
le droit international .
D'autres membres de l'Ecole positiviste subjective,
en admettant que l'individu bénéficie souvent directement
du droit international en conséquence des droits et devoirs
internationaux contractés par les Etats à son endroit, ont
affirmé que le particulier est un sujet virtuel du droit
international ou encore qu'il en est non seulement un objet,
2
mais aussi un usufruitier, un bénéficiaire, le but final .
Cette dernière thèse prudente et restrictive, consis-
tant à admettre que l'individu est le sujet dernier et indi-
rect du droit international, trouve un porte-parole en

1
Voir e.g. Martens, op. cit.. Vol. I, pp. 81, 228 ss.
et p. 5; Vol. II, pp. 1-17; Calvo, op. cit., Vol. I, p. 171;
Vol. III, pp. 284 ss. Voir aussi Manner, op. cit., p. 446
citant respectivement à l'appui de ces thèses Bulmerincq,
Svstematik des Volkerrechts (I858), pp. 237 s.; Resch, Pas
europaische Volkerrecht der Gegenwart (1885), pp. 25 ss.;
Holtzendorff, Introduction au Droit des Gens (1889), pp. 81 s.;
et Gareis, Institutionen des Vfllkerrechts (1888). pp. 133 s.;
Rivier, Lehrbuch des Vfllkerrechts (1889). p. 4; Bulmerincq,
op. cit., p. 210; Holtzendorff, op. cit.. p. 81 s.
2
Voir Borchard, op. cit.. p. 18. Cf. Manner, op. cit.,
pp. 432 s., citant GareiiTTBTkerrecht (1901), p. 148;
Mérignhac, Traité de Droit public international, Vol. II
(1907), pp. b9 ss.; Heilborn, Grundbegriffe. pp. 13, 96 s.
L'individu - sujet limité du droit international 87
Le Furl qui, quoique partageant l'opinion exprimée par
Duguit dans son Traité de Droit constitutionnel à l'effet
que le droit international compte autant de sujets qu'il
reconnaît "...d'intérêts ou de buts différents...'", et
soutenant que tout droit qui est une "règle sociale" parce
qu'il a pour objet la réglementation des rapports sociaux
?...vise toujours des hommes, l'homme individuel ou la
personne collective..." parce que "...il ne peut y avoir
que l'homme à avoir un droit, parce que ce dernier suppose
une volonté libre et intelligente...", cet auteur, disons-
nous, maintient qu'en principe l'activité internationale de
l'individu s'exerce seulement sous le couvert de l'Etat dont
il est ressortissant car, "...en droit international, l'indi-
vidu apparaît donc comme masqué en quelque sorte par l'Etat..."2.
Il rattache la raison pour laquelle le droit international,
contrairement au droit interne, ne s'adresse en principe aux
individus que par l'entremise de l'Etat, non "...à la diffé-
rence de but de ces deux droits, mais au fait que l'homme est
un être social" qui, en cette qualité, ne peut toujours être

1
Cet auteur a évolué car, en 1922, dans son ouvrage
intitulé "Races, Nationalités, Etats", il s'attachait à la
conception de l'Etat unique.
2
Voir Louis Le Fur, Règles générales du Droit de
la Paix, Académie de Droit international, Recueil des Cours
IV/1935, Tome 54 (Paris: Librairie du Recueil Sirey, 1936),
pp. 79, 30, 114 ss.
L'individu - sujet limité du droit international Û8
distingué isolément, mais "...doit être considéré comme
faisant partie d'une multitude de sociétés qui s'emboîtent
les unes dans les autres, communes, provinces, états, aujour-
d'hui Société des Nations...". Pour illustrer son point de
vue, il explique qu'en droit administratif par exemple,
l'individu est d'une certaine façon ".. .masqué par les person-
nalités publiques...", puisque cette discipline juridique
s'occupe principalement des rapports entre municipalités,
départements, administrations secondaires et l'Etat. Confor-
mément à cette théorie, il en serait de même en droit inter-
national qui régit les rapports entre Etats, c'est-à-dire
des "...rapporta sociaux de plus en plus larges, de plus en
plus étendus...1". Se demandant si, comme le veut Politis2,
le droit international régit également les rapports des indi-
vidus entre eux, il répond par la négative. Qualifiant
l'individu de sujet dernier du droit des gens "...comme de
tout droit...", il remarque qu'en principe celui-là "...n'y
apparaît qu'indirectement, représenté par l'Etat...", exacte-
ment comme l'employé et l'employeur qui délèguent leurs
pouvoirs à leurs syndicats respectifs, pour la défense de
leurs intérêts professionnels. Les exceptions, comme celles

1 Voir Le Fur, op. cit.. pp. 30 s.


2
Voir Politis, Les Nouvelles tendances du Droit
international, loc. cit.. pp. 55 ss.
L'individu - sujet limité du droit international 89
des apatrides par exemple, ne font pas disparaître cette
règle puisque l'être social qu'est l'individu se présente
comme un sujet de droit "...tantôt individuel et tantôt
collectif..."1. Quelques années plus tard cependant, lors-
qu'il fait allusion dans un de ses cours à l'avènement des
individus à la vie internationale, au mouvement "...général
et profond ... qui inspire tous les travaux individuels ou
collectifs en vue de proclamer une déclaration des droits
internationaux de l'homme, désormais internationalement
reconnus et garantis...", en particulier en vertu des arti-
cles 22 et 23 du Pacte de la SDN qui ont pour objet de
garantir certaines libertés aux populations des territoires
sous mandat, et à la suite de l'accès des particuliers à
certains tribunaux internationaux, Le Fur admet que déjà
résulte de cette réduction du rôle de l'Etat dans la vie
internationale "...une meilleure compréhension de la situation
juridique à reconnaître à l'individu, qui est en somme la fin
de tout droit, du droit international comme du droit interne2".

x
Voir Louis Le Fur, La théorie du droit naturel
depuis le XVIle siècle et la doctrine moderne. Académie de
Droit international, Recueil des Cours III/1927, Vol. 18,
(Paris: Librairie Hachette, 1928), p. 367.
Voir Louis Le Fur, Le développement du Droit
international. De l'anarchie internationale à une communauté
internationale organisée, Académie de Droit internatinnal]
Recueil des Cours III/1932, Tome 41, (Paris: Librairie du
Recueil Sirey, 1933), pp. 593 s.
L'individu - sujet limité du droit international 90
De son côté, J.-P.-A. François constatait en 1938
que dans l'état du droit international à cette époque, la
personnalité internationale de l'individu était très res-
treinte par le fait que les "...obligations et les droits
internationaux ne sauraient être définie que par la voie
d'un traité, c'est-à-dire par l'intermédiaire de l'Etat...".
Seul l'Etat confère un certain statut international au parti-
culier qui n'en peut jouir que s'il demeure sujet de cet
Etat et que celui-ci maintient le traité .
"...Quoiqu'il soit important de ne pas oublier qu'en
principe les Etats sont les sujets du droit international..."
déclare Lauterpacht dans la septième édition du Traité
d'Oppenheim publié en 1948, "...il est essentiel de recon-
naître les limitations de ce principe...", et cet auteur
ajoute que les trois premières éditions de cet ouvrage
contenaient une autre opinion aux termes de laquelle les
Etats seuls et exclusivement étaient sujets du droit inter-
national. La signification correcte de ce dernier principe
que les Etats seuls créent le droit international; que le
droit international traite exclusivement des droits et des
devoirs des Etats et non de ceux d'autres personnes juridiques,
et qu'enfin les Etats seuls possèdent entière capacité de

1
Voir J.-P.-A. François, Règles générales du Droit
de la Paix, op. cit., p.117.
L'individu - sujet limité du droit international 91
procédure devant les instances internationales. Toutefois,
l'effet de ce principe s'arrête là, soutient Lauterpacht,
qui poursuit:
In particular, when we say that International
Law régulâtes the conduct of States we must not
forget that the conduct actually regulated is the
conduct of human beings acting as the organ of the
State. As Westlake said, "The duties and rights of
States are only the duties and rights of the men who
compose them1'.'. If that view is accepted, then it
is scientifically wrong and practically undesirable
to divorce International Law from the gênerai princi-
ples of law and morality which underlies the main
Systems of municipal jurisprudence regulating the
conduct of human beings. AIso, although States are
the normal subjects of International Law they may
treat individuals and other persons as endowed directly
with international rights and duties and constitute
them to that extent subjects of International Law.
Persons engaging in piracy are subject to duties
imposed, in the first instance, not by the municipal
law of various States but by International Law. The
same applies to the rights and duties of political
communities recognized as belligerents. Prior to 1929,
the Holy See,,though not a State, was a subject of
international rights and duties. Although individuals
cannot appear as parties before the International Court
of Justice, States may confer upon them the right of
direct access to international tribunals. As the
Permanent Court of International Justice expressly
recognized in the Advisory Opinion concerning the
Juriâdiction of the Courts of Dantzig, States may
directly grant to individuals direct rights by treaty;
such rights may validly exist and be enforceable without
having been previously incorporated in municipal law.

Pour illustrer cette thèse2, Lauterpacht remarque que


la Cour, tout en admettant qu'en principe un traité ne peut
pas comme tel créer des droits et des obligations directs

Westlake, "Collected Papers", loc. cit., p. 78.


Voir Oppenheim-Lauterpacht, 7e éd., op. cit., p. 21.
L'individu - sujet limité du droit international 92
en faveur d'individus, observe toutefois:
It cannot be disputed that the very object
of an international agreement, according to the
intention of the contracting parties, may be the
adoption by the parties of some definite rules
créâting individual rights and obligations and
enforceable by national courts1.
Le même juriste affirme qu'après analyse, la
doctrine adoptée dans de nombreux systèmes juridiques
nationaux, en vertu de laquelle le droit international
est partie intégrante du droit interne, constitue encore
un autre facteur démontrant que le droit international
peut régir "per se" les individus qui deviennent dans cette
mesure ses sujets. Enfin, à certaines occasions, les tribu-
naux nationaux internes ont expressément reconnu la personne
internationale des unions administratives internationales
et de leurs organes . Il convient ailleurs que les Etats
peuvent conférer, et à l'occasion confèrent aux individus
qui sont leurs ressortissants ou non, des droits interna-
tionaux "stricto sensu", c'est-à-dire des droits qu'ils
acquièrent sans l'intervention de la législation interne
et qu'ils peuvent faire valoir en personne devant les tri-
bunaux internationaux^.

1
Cour permanente de Justice internationale, Compétence
des Tribunaux de Dantzig (Réclamations pécuniaires des fonc-
tionnaires ferroviaires dantzikois passés au service polonais
contre l'administration polonaise des chemins de fer), Recueil
des avis consultatifs, Série B, No 15 (Leyde: Société d'édi-
tions A.W- Sijthoff, 1928), p. 17.
2
Voir Oppenheim-Lauterpacht, op. cit., pp. 21 s.
3
Ibid., p. 581.
L'individu - sujet limité du droit international 93
Avant la première guerre mondiale, Heilborn lui-même
se distançait de l'école positiviste en affirmant dans ses
"Grundbegriffe"1 que le droit international n'est pas néces-
sairement un droit de coordination ou un droit régissant
2
exclusivement des Etats souverains .
Analysant la véritable nature de l'Etat, trop
souvent idolâtre dans le droit international comme dans
le droit interne de maintes nations, Lapradelle remarque
que la seule "substance vivante" de l'Etat, c'est l'homme,
car l'Etat n'est pas un accomplissement, mais un "...instru-
ment en vue d'une fin" qui est l'homme^. Un autre auteur
positiviste se rapproche singulièrement de cette thèse
lorsqu'il fait observer que l'Etat est une personne d'un
autre genre que l'individu parce qu'il:
...représente un fait social de positivité qui
doit correspondre aux besoins et aux aspirations
sociales des individus qui le composent. Il ne
faut donc pas oublier que derrière chaque Etat
il y a une masse plus ou moins grande d'individus
dont il serait injuste de méconnaître les besoins
légitimes. La théorie des droits et des obliga-
tions des Etats ne saurait faire abstraction de
cette réalité et elle est ainsi susceptible d'une
mise au point afin de l'adapter au cours réel de
la vie internationale^-.

1
pp. 13, 96 ss.
2
Cf. Manner, op. cit., p. 433.
3
Voir Lapradelle, op. cit., p. 20.
M. Djuvara, Le fondement de l'ordre juridique
positif en droit international. Académie de Droit international,
Recueil des uours il/i938, Tome 64, (Paris: Librairie du
Recueil Sirey, 1938), p. 614.
L'individu - sujet limité du droit international 94
L'Etat est donc placé au premier plan du droit
international comme "titulaire actif et passif de tous
les droits" qu'il exerce pour les hommes et pour l'homme
et non pour lui:
L'Etat a une double mission: une mission
interne et une mission internationale. Dans
le prolongement de sa mission interne, il
défend ses nationaux, il protège les hommes;
mais, au delà de sa mission interne, qui est
elle-même prolongée, à la suite de ses nationaux,
sur le plan du monde entier et non plus en deçà
de sa limite territoriale, l'Etat a une autre
mission que celle de la protection de ses nationaux.
En vertu de la solidarité qui lie tous les hommes,
il a le devoir d'assurer, non pas seulement aux
hommes qui sont les siens, mais encore à tous
les autres, à l'humanité toute entière, le respect
de la personnalité de l'homme, c'est-à-dire
l'ordre, la justice et, s'il le peut, la paix,-
la paix qui est de tous les biens le plus grand
et le plus rare, le plus difficile à acquérir et
le plus difficile à conserverl.

Puisque l'homme est le principe et la fin de tout


droit "...parce que le droit est fait pour la vie et que
la vie, telle que la réglemente l'ordre qui s'adresse à
des volontés intelligentes et libres, est la fin de l'huma-
nité, la fin des hommes...", l'homme est par conséquent le
"sujet indirect" du droit international puisqu'il n'est pas
son sujet direct2.
De même pour Kaufmann. il semble bien que les indi-
vidus, but final de la règle de droit, ne sont pas sujets du

Lapradelle, op• cit.. pp. 21 s.


2 Voir
Ibid., p. 23.
L'individu - sujet limité du droit international 95
droit international en ce sens qu'ils aient "...un droit
d'action sur le plan international...", et bien que le droit
des gens soit souvent à l'origine de leurs droits et intérêts.
En effet, ils seraient plutôt des sujets indirects du droit
international puisqu'ils ne peuvent défendre ceux-ci que
"...sur le plan interne soit devant les instances organisées
par le droit national de l'Etat de leur résidence, soit en
demandant l'exercice du droit de protection à l'Etat de leur
ressortissance1."

En 1933, Salvioli maintient pour sa part qu'il est de


toute évidence que l'individu n'est pas, à ce moment-là,
titulaire du droit dont il est un bénéficiaire2.
Pour Berezowski. le droit international public qui
ne connaît pas de limite quant à ses sujets, possède par consé-
quent des sujets qui ne sont rattachés à aucune organisation.
C'est le cas des individus qu'il placera donc dans la seconde
catégorie des sujets du droit international, celle des sujets
non-organisés, non souverains. L'individu est donc plus
souvent objet que "sujet conditionné du droit international".

1
Voir Kaufmann, op. cit.. p. 415. Cf. Politis, Les
Nouvelles Tendances, loc. cit.. pp. 60 s.
2
Voir Gabriele Salvioli, Les Règles générales de la
paix. Académie de Droit international, Recueil des Cours IV/1933,
Tome 46, (Paris: Librairie du Recueil Sirey, 1934), pp. 38 ss.
L'individu - sujet limité du droit international 96
Dans l'opinion de cet auteur, le particulier est un sujet
conditionné parce que sa subjectivité est toujours condi-
tionnée "...par la nécessité pour l'individu d'appartenir
à une organisation qui crée ... des règles internationales,
applicables aux individus..."1, et parce que ces règles
doivent être adaptées à l'ordre juridique interne, ce qui
nécessite leur publication, s'il s'agit de traités, ou la
promulgation de normes internes supplémentaires, s'il s'agit
de règles de droit coutumier - sanctions pénales pour les
délits du droit des gens (piraterie, etc.), et peines prévues
par les codes pénaux -. Berezowski maintient par exemple que
la protection internationale des Droits de l'homme ne consi-
dère les individus qu'en qualité d'objets, car, dit-il,
"...la subjectivité des particuliers, qui sont nationaux
d'un Etat, ne peut jamais l'emporter sur la subjectivité de
leur pays, c'est-à-dire, en règle, de leur Etat. En cas de
doute, c'est la subjectivité étatique qui prime sur la subjec-
tivité des individus2." Ce juriste admet toutefois qu'en
vertu de la Convention pour la création d'une Cour pénale
internationale, signée à Genève le 16 novembre 1937, la

1 Pour la réfutation de cet argument, voir pages 51 et 52


du présent ouvrage.
2
Voir Berezowski, op. cit.. p. 17.
L'individu - sujet limité du droit international 97
subjectivité internationale des individus "...peut être
aussi assortie de conditions par les règles internationales
elles-mêmes...". Aux termes de l'article 26, alinéa 2 de
ce traité, tout particulier lésé peut se constituer partie
civile à la condition qu'il intervienne aux débats au moment
seulement où la Cour sera appelée à se prononcer sur les
dommages-intérêts et si cette dernière lui a remis au préa-
lable une autorisation expresse mentionnant les qualités
requises pour qu'il puisse revendiquer des intérêts et des
droits civilsl.
En examinant la question de la subjectivité de l'indi-
vidu, Basdevant observe que les normes du droit international
"...intéressent parfois les individus..." et que ce droit
remplit finalement la fonction de garantir aux hommes la paix
et la justice. Il remarque toutefois que les marins, les
commerçants, les étrangers et les pêcheurs en haute mer se
prévalent d'ordinaire des règles de ce droit devant les organes
d'un Etat seulement, de sorte qu'elles leur sont généralement
appliquées comme des règles appartenant à l'ordre juridique
interne. Sa citation de l'opinion de Politis n'est pas très
heureusement formulée si on la compare au texte original de
cet auteur; Basdevant dit en effet en substance:
Tout en estimant que c'est "à l'intention de
l'individu" que le droit international établit

1
Ibid.. pp. 18 s. et d'une manière générale pp. 9-20.
L'individu - sujet limité du droit international 98
des règles, M. Politis constate que ces règles
s'adressent aux Etats "...parce que, dans l'état
actuel de l'organisation internationale leur
réalisation ne peut pas se passer de leur inter-
médiaire1".
donnant ainsi l'impression que Politis est d'avis que les
normes du droit international s'adressent aux Etats unique-
ment, alors que ce juriste est loin de partager cette
opinion lorsqu'il affirme que la science juridique
...confond la valeur intrinsèque de ces règles
avec leur mise en oeuvre: si elles s'adressent
aux Etats, c'est uniquement parce que, dans
l'état actuel de l'organisation internationale,
leur réalisation ne peut pas se passer de leur
intermédiaire; mais elles-visent principalement
et directement l'individu^.
Basdevant admet toutefois que la "...technique tradi-
tionnelle du droit international" n'est pas entièrement
satisfaisante "...parce qu'en principe les procédures inter-
nationales ont lieu entre Etats quoiqu'en puisse . être
l'intérêt qu'elles présentent pour les individus^; pour
cette raison, des innovations n'ont pas manqué de se produire

1
Jules Basdevant, Règles générales du Droit de la
paix. Académie de Droit international, Recueil des Cours
IV/1936, Tome 58, (Paris: Librairie du Recueil Sirey, 1937),p.526.
2
Politis, "Les Nouvelles Tendances", loc. cit., pp. 65 s.
' Voir Basdevant, op. cit.. p. 527.
L'individu - sujet limité du droit international 99
dans le droit conventionnel1. Ainsi, dit cet auteur,
"...dans les affaires de responsabilité, la considération
de la personne lésée, de celui qu'on appelle souvent le
"réclamant", bien qu'il ne soit pas partie à l'instance,
tient une grande place, en ce qui concerne notamment la
nationalité de la réclamation, le changement de réclamant,
la règle de l'épuisement des recours internes, le jeu de la
clause Calvo, l'objection tirée du manquement à la neutralité
ou de la conduite du réclamant". Ces innovations ont donc
eu pour effet de soumettre directement l'individu à l'empire
du droit international dans certains cas, c'est-à-dire sans
l'entremise d'un droit national quelconque et Basdevant de
conclure "...qu'à l'heure actuelle, à titre exceptionnel

Par exemple: le droit d'accès direct reconnu aux


intéressés par la Commission anglo-américaine en 1853-1855;
la faculté d'avoir des conseils et de présenter des exposés
devant de nombreuses commissions de 1861 à 1869; la présen-
tation d'un mémoire dans l'affaire White, comme il a déjà
été remarqué; la procédure qui, aux termes du Protocole
signé le 15 juin 1904 par la France et Haïti, s'est déroulée
entre le gouvernement d'Haïti et Aboilard et bien qu'en
dernier ressort, la sentence du 26 juillet 1905 ait imposé
le paiement de l'indemnité au gouvernement français en
faveur de son ressortissant; dans l'affaire Cerutti, celui-ci
ainsi que les gouvernements italiens et colombiens sont
mêlés à la procédure et la sentence du 2 mars 1897 fixe le
montant de l'indemnité que l'Italie recevra de la Colombie
au profit de son national et règle les droits et les obli-
gations de ce dernier; on a déjà vu aussi qu'aux termes de
l'article 4 de la Convention XII de La Haye du 18 octobre 1907
L'individu - [Link] limité du droit international 100
sans doute mais du moins dans certaines circonstances, les
individus sont aussi les destinataires des règles générales
du droit de la paix1".
Pour Kelsen, les sujets du droit international sont
en règle générale les Etats, c'est-à-dire des individus
"d'une façon médiate" et à titre exceptionnel des individus
également "d'une façon immédiate" . Cette opinion dépeint
la situation telle qu'elle se présentait jusqu'à la deuxième
guerre mondiale, mais il faut admettre que depuis lors, la
tendance est en faveur de la subjectivité immédiate de l'individu.
Pour sa part, Verdross distingue d'une part entre les
personnes qui créent les normes "stricto sensu" du droit des
gens et s'y sont soumises d'un commun accord, c'est-à-dire
les Membres de la communauté internationale, et d'autre part
les personnes qui sont obligées directement par ces règles,
mais n'ont pas le droit de participer à leur formation, autre-
ment dit les "simples sujets" du droit international, les

concernant l'institution d'une Cour internationale des Prises,


celle-ci pouvait être directement saisie par un Etat neutre
ou un particulier neutre ou belligérant; enfin, la Cour de
Justice de l'Amérique centrale pouvait également, dans certains
cas, être saisie directement par les ressortissants d'un Etat
Membre; toutefois, plusieurs actions intentées devant ce for
par des particuliers furent rejetées comme irrecevables.
1
Voir Basdevant, op. cit.. pp. 528 s.
2
Voir Kelsen, "Théorie générale du Droit international
public", loc. cit.. pp. 143-170.
L'individu - sujet limité du droit international 101
individus qui, si l'on se place à ce point de vue, ne sont
pas Membres de la communauté internationale. Quoique
maintenant que d'ordinaire les individus ne sont pas sujets mais
"objets protégés" du droit international, ce juriste admet
que des normes du droit international peuvent s'adresser
directement aussi à des particuliers en leur attribuant des
droits et des obligations, et il conclut qu' "...on ne peut
nier qu'en principe, le droit international en vigueur ne
s'adresse aux individus qu'indirectement par l'intermédiaire
du droit interne..."!, n classe enfin dans la catégorie
des normes "lato sensu" les règles du droit des gens édictées
principalement par des individus, par les organes interna-
tionaux et il range parmi ces derniers certaines commissions
2
fluviales principalement .
Quoique faisant partie des écrivains modernes chez
lesquels on trouve l'idée d'une subjectivité naturelle,
normale, régulière ou ordinaire opposée à une subjectivité
anormale, irrégulière, exceptionnelle, artificielle,

1 Voir Verdross, op. cit.. pp. 347-349.


2
Cf. Spiropoulos, op. cit.. p. 205.
L'individu - sujet limité du droit international 102

conventionnelle, extraordinaire ou limitéel, Séfériadès,-


qui pourtant a appuyé, au cours de la session que l'Institut
de Droit international a tenue à New-York en 1929, la Décla-
ration des Droits internationaux de l'Homme et la Résolition
concernant l'accès des particuliers aux juridictions inter-
nationales pour certains litiges,- maintient toutefois
qu'une opinion qui reconnaîtrait aux particuliers une person
nalité internationale devrait être considérée comme "inutile
et dangereuse" aux termes mêmes de Siotto-Pintor. car, de
l'avis de ces auteurs, une tendance de ce genre
...aurait pour conséquence d'introduire dans le
domaine des relations internationales la plus
complète anarchie, pour parvenir, non pas à mieux
défendre, mais à défendre bien moins efficacement
les droits de l'homme. L'individu ne peut, en
effet, jouir des garanties établies par le droit
international que par l'entremise de l'Etat2.

1
Stelio Seferiades, Principes généraux du Droit inter-
national de la paix. Académie de Droit international, Recueil
des Cours IV/1930, Tome 34, (Paris: Librairie du Recueil Sirey,
1931), pp. 294, 295, 310; Ibid.. Accès des particuliers à la
justice internationale. Académie de Droit international,
Recueil des Cours 1/1935, Tome 51, (Paris: Librairie du Recueil
Sirey, 1935), pp. 5 ss.; Maurice Bourquin, Règles générales
du Droit de la paix. Académie de Droit international, Recueil
des Cours 1/1931, Tome 35, (Paris: Librairie du Recueil Sirey,
1932), p. 43.
2
Manfredi Siotto-Pintor, Les [Link] du Droit interna-
tional autres que les Etats. Académie de Droit international,
Recueil des Cours III/1932, Tome 41, (Paris: Librairie du
Recueil Sirey, 1933), p. 356.
L'individu - sujet limité du droit international 103
Nous concédons à Siotto-Pintor que "les Etats ont
toujours occupé; et occupent toujours dans le monde interna-
tional une position qui ne peut s'égaler", mais nous ne
pouvons nous rallier à son opinion lorsqu'il affirme que
les Etats sont les seules personnes de l'ordre juridique
international parce que "c'est essentiellement par eux et
pour eux que les normes du droit des gens positif se sont
formées, se forment et se transforment" en raison du fait
qu'ils en sont les seuls destinataires, "...simplement en
vertu de leur qualité, sans besoin de titres spéciaux,
c'est-à-dire qu'ils ont une capacité juridique générale, qu'ils
sont aptes, en principe, à exercer tous les droits et à être
soumis à toutes les obligations qui forment le système du
droit des gensl."
Spiropoulos se distingue des autres juristes en ce
qu'il admet que les diverses thèses relatives aux sujets du
droit international ne sont toutes que des assurances légi-
times données a priori par des esprits observateurs à un
moment donné. A son avis, le problème des relations juri-
diques entre le droit international et l'individu comporte
donc non pas une mais plusieurs solutions "...selon les

Manfredi Siotto-Pintor, Ibid.. voir p. 278.


L'individu - sujet limité du droit international 104
prémisses juridiques posées à la base des recherches..."
dont cette discipline est l'objet1.
Ainsi, à propos de la Cour internationale des Prises
envisagée par la Convention non ratifiée du 19 octobre 1907
et qui concédait au particulier le droit de plainte devant
cette juridiction, Spiropoulos remarque que si cet essai de
renforcer la position internationale de l'individu avait
abouti, l'avantage qu'en aurait pu retirer ce dernier eut
été relatif en raison du fait que la Convention ne pouvait
produire des effets qu'à un moment relativement exceptionnel
dans la vie de l'humanité, c'est-à-dire en temps de guerre2.
Le même auteur discerne un bénéfice temporaire seulement
pour l'individu dans la juridiction des Tribunaux Arbitraux
Mixtes, nés des Traités de paix et qui ont été appelés à
disparaître, une fois leur mission temporaire accomplie.
Bien que l'on prétende que la méfiance à l'égard
des tribunaux allemands a été à l'origine de la compétence
accordée aux Tribunaux Arbitraux Mixtes établis par les
traités de paix à l'issue de la première guerre mondiale
pour régler les différends entre particuliers; que les règle-
ments à l'amiable sont plus aisés à conclure entre agents

Voir Spiropoulos, op. cit.. p. 243.


Spiropoulos, op. cit.. pp. 245 s.
L'individu - sujet limité du droit international 105
d'Etats qu'entre particuliers ignorantvla jurisprudence du
tribunal et poursuivant désespérément des procès perdus
d'avance, et qu'enfin il aurait mieux valu, pour des raisons
d'ordre pratique, de ne pas accorder aux individus le droit
de réclamer directement, mais de les autoriser plutôt à
présenter seulement des mémoires écrits et à se faire repré-
senter par un avocat de leur choix comme cela a été le cas
auprès de la "Mixed Claims Commission" créée entre les Etats-
Unis d'Amérique et l'Allemagne , il n'en demeure pas moins
que la science du droit international a bénéficié dans une
très grande mesure de la procédure instituée par suite de
l'attribution aux particuliers du droit d'introduire person-
nellement une demande devant les tribunaux internationaux
tels que les Tribunaux Arbitraux Mixtes.

Avec Siotto-Pintor, mais pour d'autres motifs2, on


peut critiquer l'attitude de Spiropoulos,- "...cet espèce
de nihilisme doctrinaire..."- qui n'est pas propice à trouver

x
Voir Rudolf Bluhdorn, Le fonctionnement et la
jurisprudence des Tribunaux Arbitraux Mixtes créés par les
Traités de Paris, Académie de Droit international, Recueil
des Cours III/1932, Tome 41, (Paris: Librairie du Recueil
Sirey, 1933), pp. 238-239 et 174-176.
2
En effet, à notre avis, l'individu a toujours été
un sujet direct du droit des gens, ne fût-ce qu'en puissance,
selon l'orientation momentanée de la doctrine.
L'individu - sujet limité du droit international 106
une solution au problème qui nous préoccupe1, parce qu'elle
admet la détermination arbitraire des sujets de droit au
point de vue théorique, c'est-à-dire que ces derniers peuvent
être formulés à volonté et que leurs concepts peuvent aussi
être élargis suivant l'observation du moment . Il faut
toutefois faire honnêtement remarquer que dans l'opinion
de Spiropoulos, l'individu peut avoir des "...droits parti-
culiers reposant sans détours sur le droit des gens..."-^.
Quoiqu'en admettant que l'individu est un sujet
occasionnel, final, ou le bénéficiaire du droit international
au même titre que l'Etat, la plupart de ces juristes distin-
guent cependant qu'il possède dans la règle beaucoup moins
de droits et de devoirs que l'Etat, sujet traditionnel. Ils
lui confèrent donc un statut international inférieur en
valeur et en portée à celui d'une personne juridique inter-
nationale dans toute l'acception du terme, arguant le fait
que l'individu ne peut créer des droits internationaux ou
être membre de la communauté internationale parce que ses
obligations et ses droits internationaux dépendent en principe
des droits municipaux et de la volonté discrétionnaire des Etats^.

1
Voir Siotto-Pintor, op. cit.. pp. 256 et 263 s.
2
Voir Spiropoulos, op. cit.. pp. 214, 218-220, 227-229,
232, 235, 241-243.
3 Ibid.. p. 246.
^ Cf. Manner, op. cit.. pp. 446 s.
L'individu - sujet limité du droit international 107
...it may be that the studied silence on the part
of many subjective positivist and non-subjective
positivist writers upon the law of nations when
it cornes to the positive, rather than négative,
détermination of the international standing of
men has its source in a suspicion that the indi-
vidual is, perhaps, neither a subject nor an
object of such law, but the possessor of an as
yet undefined international status lying somewhere
in-between thèse two traditional positions1.
Les antagonistes de la doctrine classique vont plus
loin cependant. Le cataclysme de 1914, en semant le trouble
dans les esprits au sujet de la valeur, de la force, de la
vertu et de l'existence même du droit international, alors
que tant de règles et de traités furent violés; puis, la
transformation profonde de la vie internationale par le
développement des moyens de communication et l'avènement
des idéologies sociales modernes, transformations qui ont
eu comme corollaire la modification du droit régissant la
communauté dont il est l'image, tous ces facteurs ont influencé
dans une grande mesure l'attitude de nombreux membres de
l'Ecole positiviste subjective qui en vinrent à reconnaître
que l'individu pouvait être occasionnellement le sujet direct,
indirect, virtuel, le bénéficiaire, le but final, la fin du
droit international2, non en sa qualité d'objet des droits

1
Manner, op. cit.. p. 447.
2
Voir ibid.. p. 433, et e.g. les auteurs suivants
traitant du concept de l'individu, sujet potentiel: Georges
Streit, La conception du droit international privé d'après
la doctrine et la pratique en Grèce. Académie de Droit
L'individu -sujet limité du droit international 108
et des devoirs des Etats, mais parce qu'il est la seule
personne naturelle, le sujet ultime de tout droit et qu'en
cette capacité naturelle, il jouit de bénéfices sous
l'empire du droit international en conséquence des droits
et des obligations détenus par les Etats en sa faveur et
dans la mesure où ces derniers appliquent à son égard les
normes du droit international, comme tel ou comme partie
intégrante de leurs droits municipaux dans leurs juridictions
respectives. Walz dira par exemple que bien que pouvant
se référer au particulier sous la forme du droit international
coutumier ou des traités entre Etats, le droit international
n'oblige l'individu que par le seul médium de règles internes
sur lesquelles les tribunaux municipaux fondent leurs décisions1.
Evitant soigneusement de dire que comme objet du droit
international le particulier est un sujet potentiel de ce

international, Recueil des Cours V/1927, Tome 20, (Paris:


Librairie Hachette, 1929), pp. 30 ss.; Strupp, op. cit.,
pp. 463 ss., 465; Siotto-Pintor, op. cit.. pp. 251-361;
Basdevant, op. cit., pp. 475 ss., 528 s.; Schwarzenberger,
op. cit.. pp. 1 ss. Au sujet de la thèse de l'individu,
bénéficiaire, voir e.g. les juristes suivants: Kraus, [Link]. ,
pp. 373 ss., 379; Strupp, op. cit.. pp. 263 ss.; Kaufraann,
op. cit.. p. 324; Walz, op. cit•. pp. 38I ss.; Salvioli,
op. cit., p. 41. Les auteurs ci-après peuvent être consultés
au sujet de la thèse portant sur l'individu, fin du droit
international: Eagleton, op. cit.. p. 221; Séfériadès,
"Principes généraux" op. cit.. pp. 292 ss.; Schwarzenberger,
op. cit.. pp. 35 ss.
1
Voir Walz, op. cit.. p. 414.
L'individu - sujet limité du droit international 109
droit, cette doctrine insiste au contraire sur le fait que
l'individu, dans sa capacité naturelle, c'est-à-dire en
tant que personne, possède virtuellement la personnalité
internationale. Ainsi, cette doctrine assigne à l'individu
en droit international une place comme personne qui entre
en conflit avec celle qu'il devrait occuper "de facto"
suivant le dogme de l'individu-objet. De plus, dès l'instant
où l'homme est qualifié de sujet en puissance, de bénéfi-
ciaire ou de but ultime du droit,- ce qui, dans le langage
juridique, désigne généralement des personnes et non des
objets -, il ne peut être considéré que comme une personne
et non un objet du droit international, puisque le terme
"objet" se rapporte à la chose et non à la personne, au
moyen et non à la fin, à l'entité passive et non active.
Ainsi que le fait très judicieusement observer Manner}
chacune des concessions faites à la position de l'homme
dans la société internationale entre en contradiction avec
la doctrine traditionnelle et en compromet la validité.
Toutefois, les positivistes subjectifs tournent cette diffi-
culté en maintenant que l'exception confirme la règle; que
la désignation de l'individu comme sujet virtuel s'applique
à une possibilité future et non à un fait actuel; que la
représentation de l'individu comme but final -final end- du
droit international procède d'un rapport téléologique et non
L'individu - sujet limité du droit international 110
juridique entre l'individu et ce droit alors que le rapport
juridique même entre ces entités ne peut être établi que
par le médium de la technique traditionnelle; enfin que
l'individu bénéficiaire d'un droit protégé par le droit
international ne représente que l'aspect positif de sa
position d'objet de ce droit1.
En groupe plutôt qu'individuellement, les membres
de l'Ecole positiviste subjective reconnaissent toutefois
que le droit international oblige les fauteurs de guerres
d'agression et leurs participants; les criminels qui vio-
lent les lois internationales de la guerre et de l'humanité;
les pirates; les coureurs de blocus; les individus inté-
ressés à la traite des esclaves et des blanches; les trafi-
quants d'armes et de narcotiques; les particuliers soumis
aux règles de la Commission européenne du Danube instituée
par le Traité de Paris du 30 mars I856 et de la Commission
centrale pour la navigation sur le Rhin établie par l'arti-
cle 109 de l'Acte Final de Vienne de 1815, ou de celles de
l'Accord germano-polonais de 1921 sur les chemins de fer;
les individus ayant accès aux Tribunaux Arbitraux Mixtes2

1
Voir Manner, op. cit.. pp. 437 ss.
2
A ce sujet, il faut noter que les Etats-Unis n'ayant
pas ratifié le Traité de Versailles ont remplacé celui-ci par
le Traité de Berlin dans lequel la "Mixed Claim Commission",
accessible seulement aux Etats, a été substituée aux Tribu-
naux Arbitraux Mixtes. On le conçoit, après avoir passé
par la crise de l'"isolationisme", l'attitude des Etats-Unis
ne pouvait être différente.
L'individu - sujet limité du droit international 111
créés par les traités de paix de 1919-1920 ou par la
Commission germano-polonaise de 1922; les particuliers
paraissant devant la Cour de justice de l'Amérique centrale
qui, de 1907 à 1918, avait juridiction pour entendre les
causes introduites par un individu contre un Etat; les
apatrides; les habitants de territoires sous mandat ou
tutelle; les membres des minorités sous l'empire d'accords
respectifs; les organes des Etats et des organisations
internationales; les agents diplomatiques et consulaires;
les fonctionnaires internationaux; les officiers des marines
marchandés; les équipages des sous-marins violant les normes
du traité mort-né de Washington de 1922 qui voulait consi-
dérer comme piraterie la guerre sous-marine à outrance,

6 v C • . 6HC» •

Outre ces normes, la pratique internationale connaît


un grand nombre de dispositions qui, sans contredit, s'appli-
quent directement aux individus, comme par exemple les arti-
cles 297-e) du Traité de Versailles, 249-e) du Traité de

1
Voir e.g. Basdevant, op. cit.. pp. 528 s.; Cavaglieri,
op. cit.. pp. 318 ss.; Siotto-Pintor, op. cit.. pp. 346 ss.;
Berezowski, op.^ cit.. pp. 6-20; Hambro, op. cit.. pp. 22 ss.;
Eagleton, op. cit.. pp. 40 s.; Philip C. Jessup, A Modem
Law of Nations. (New York: The MacMillan Company, 1948), pp.9 ss.
Simon Rundstein, L'arbitrage international en matière privée,
Académie de Droit international, Recueil des Cours III/1928,
Tome 23, (Paris: Librairie Hachette, 1928), pp. 347 ss., 363 ss.;
Jean Hostie, Examen de quelques règles de droit international
dans le domaine des communications et du transit. Académie de
Droit international, Recueil des Cours 11/1932, Tome 40,
(Paris: Librairie du Recueil Sirey, 1933), pp. 488 ss.;
Manner, op. cit., pp. 435 ss.
L'individu - sujet limité du droit international 112
Saint-Germain, 232-e) du Traité de Trianon et 177-e) du
Traité de Neuilly aux termes desquels est ouvert aux res-
sortissants des Puissances alliées un droit de recours en
vue de la réparation des dommages occasionnés à leurs
droits, biens ou intérêts par les opérations des Puissances
centrales. On pourrait enfin citer de nombreux cas dans les
juridictions nationales de nombreux Etats, dont en particu-
lier l'Allemagne et les Etats-Unis où les tribunaux ont fait
droit aux parties en fondant leurs décisions sur les traités
internationaux1.

Cf. Walz, op. cit.. pp. 409 s.


4. L'individu, seul destinataire des 113
règles du droit international

A côté des conceptions exposées, il y en a une


selon laquelle le droit international ne touche pas les
Etats, mais uniquement les individus. "Le sujet du droit
des gens n'est plus ici l'abstraction 'Etat', mais la
réalité 'individu'", dit Spiropoulos1.
Toutes les thèses étudiées jusqu'à présent consi-
déraient si ce n'est l'Etat comme le sujet absolu du droit
international, du moins comme son sujet majeur, essentielle-
ment consacré par la coutume. Or, inspirées par un désir
d'établissement d'une solidarité internationale, les idées
exposées par Duguit, Krabbe, Scelle et,dans une certaine
mesure, Politis, ont pour objet de renverser le dogme de la
personnalité internationale des Etats et comme corollaire
celui de leur souveraineté absolue. Selon cette théorie
"...plutôt sociologique que juridique..." s'il faut en
croire Berezowski , les normes du droit international qui
soi-disant obligent les Etats, lient plutôt les individus
qui fonctionnent en qualité d'organes des Etats et sont
seuls investis de la personnalité internationale3.

x
Voir Spiropoulos, op. cit.. p. 238.
2
Voir Berezowski, op. cit.. pp. 19 s.
3
Voir Le Fur, "Règles générales ..." loc. cit.,
p. 73.
L'individu, seul destinataire 114
Le Doyen Duguit, père de cette doctrine, critique
les théories "volontaristes" françaisesissuecde^la'révolu-
tion, et allemande de l'auto-limitation et del'union de
volonté, qui défendent la doctrine de la souveraineté
nationale» Fondant le droit international sur une base
moniste^ "...fait de la solidarité ou de l'interdépendance
des hommes..."!, Duguit voit dans ce fait la naissance
d'une norme juridique qui s'imposera de façon ininterrompue
premièrement aux individus groupés dans la famille, puis
dans le clan, la cité et l'Etat. Cette règle est:
...d'abord une règle normale; mais elle devient
une règle juridique lorsque les individus qui
font partie d'un groupe donné ont compris que
le respect de cette règle est nécessaire pour
le bon fonctionnement de la société et qu'elle
doit comme telle recevoir une sanction positive.
La sanction est la caractéristique du droit2.
Les règles sociales qui sont consacrées par l'opinion
publique à l'intérieur d'un Etat au fur et à mesure des
nécessités, se transforment en normes juridiques dès l'instant
où les individus sont devenus conscients qu'elles doivent
être respectées dans l'intérêt même du développement harmo-
nieux de la société nationale. Sur le plan international,

1 Voir pp. lâQ-lÔfc.


2
Le Fur, "Règles générales ...", loc. cit., p. 73.
L'individu, seul destinataire 115
le processus est similaire puisque les individus de races
et de pays différents, s'étant livrés à des échanges com-
merciaux avant même que leurs Etats respectifs aient eu
des rapports entre eux, se sont vite aperçus qu'aucun
négoce n'était possible si certaines normes juridiques
et, en particulier, le respect des accords conclus, n'étaient
observées.
Dès que les relations se sont établies entre groupes,
tribus, nations et Etats, les gouvernants qui sont des indi-
vidus pareils aux gouvernés, ont dû se soumettre aux mêmes
règles de solidarité, aux mêmes devoirs qui s'imposaient
aux simples particuliers, et concourir ainsi à l'intérêt
public dont ils étaient chargés d'assurer le bon fonction-
nement au moyen de la force publique qui leur était confiée.
Comme tout droit, observe très justement
M. Duguit, le droit international se compose
d'impératifs s'adressant aux individus, qui ont
pour fondement la solidarité existant entre eux
ou, si l'on préfère, la connaissance qu'ils ont
à un moment donné de cette solidarité. Il contient
un certain nombre d'impératifs qui s'adressent
spécialement, mais non exclusivement aux gouver-
nants, parce que, détenteurs de la plus grande
force, il leur appartient de formuler et de sanc-
tionner, de créer, d'organiser, de diriger les
services publicsl.

1
Voir Politis, "Le problème des limitations...",
loc. cit.. pp. 9 s. Cet auteur cite L. Duguit, Traité de
droit constitutionnel. Paris, 1921, p. 559.
L'individu, seul destinataire 116

Le respect de la solidarité internationale est


donc imposé aux gouvernants, c'est-à-dire aux Etats, comme
aux particuliers par le droit des gens qui oblige les
premiers à sanctionner les normes internationales grâce
à la force publique qui leur est confiée:
Telle est, selon Duguit, la seule façon
de donner un fondement solide au droit inter-
national. C'est ce qu'il appelle un point de
vue essentiellement objectiviste, parce qu'il
fait dériver la règle de droit non pas de la
volonté des gouvernants, mais du fait, -qui
leur est antérieur et même supérieur-, de la
solidarité sociale, complétée plus tard par
l'idée de justicel.

Dans la thèse de Duguit, s'il n'y a pas de souve-


raineté de l'Etat, il n'existe pas non plus de personnalité
de l'Etat, comme il n'y en a d'ailleurs pas non plus pour
le particulier. Le sujet de droit est une idée abstraite
qui doit être rejetée des notions juridiques. Et pourtant,
remarque pertinemment Le Fur à ce propos, Duguit qui exclut
tout sujet de droit mais conserve en revanche le droit
objectif, fait apparaître constamment des sujets dans ses
traités sous d'autres définitions, comme par exemple celle
de "...pouvoir subjectif conforme au droit objectif...2".

x
Le Fur, op. cit.. p. 74 s.
2
Le Fur, "Règles générales ...", loc. cit.. p. 77.
L'individu, seul destinataire 117
Comme la règle de droit objectif ou règle de soli-
darité doit être observée sur le plan international, les
gouvernants devront utiliser la force publique dont ils
disposent pour faire respecter cette même règle de solida-
rité dès l'instant où elle est violée par les gouvernants
d'autres pays. Les principes de l'indépendance des pays,
de la souveraineté nationale, de la non-intervention, de
la juridiction domestique absolue, font donc place dans
cette doctrine à la thèse opposée de la solidarité du genre
humain. Les organes des grandes puissances ainsi que les
organes internationaux, et non les petits Etats, peuvent
donc exercer pratiquement ce contrôle international. A
l'appui de cette idée, Duguit cite la doctrine de Monroe
pratiquée en Amérique par les Etats-Unis et les Traités
de Vienne et de la Sainte-Alliance en Europe.

Si Duguit a fait fausse route en négligeant la doc-


trine du droit divin qu'il place sur le plan surnaturel, en
analysant les seules théories française et allemande et en
dédaignant la doctrine traditionnelle qui, défendue par des
juristes aussi bien que par des théologiens jusqu'au XVIIIe
siècle, met la force au service du droit et déclare seule
légitime la guerre juste, cet auteur a néanmoins nettoyé le
terrain juridique de nombreuses erreurs, dont les plus fla-
grantes étaient celles de l'absolutisme de l'Etat et de la
L'individu, seul destinataire 118
volonté, seule source de droit. L'idée essentielle qu'on
peut reprocher à Duguit est celle de la création du droit
par l'homme, alors que la grande majorité des auteurs font
reconnaître par l'individu une norme de droit supérieure
et antérieure: l'homme n'élève pas ses enfants ou ne paie
pas ses impôts par crainte de la fèrce publique, mais uni-
quement parce qu'il est conscient qu'il doit remplir ces
obligations naturelles. Le Fur tranche donc à juste titre
le problème lorsqu'il insiste qu'il faut:
...revenir à la conception traditionnelle d'une
justice vraiment objective, antérieure et supé-
rieure à la volonté humaine, simplement constatée
par l'homme grâce à sa raison. M. Réglade n'hésite
pas à parler, au lieu d'une simple solidarité de
fait comme Duguit, du bien commun international
comme constituant le véritable but du droit. Avec
ce complément, la doctrine de Duguit peut assurer
une excellente construction du droit international,
mais précisément parce qu'elle revient d'une façon
à peu près complète à la théorie traditionnelle
qui avait été momentanément abandonnée à tort par
les XVIIIe et XIXe sièclesl.
Un des principaux partisans de Duguit, Krabbe, a
maintenu que tout droit existe non par le fait de la volonté
étatique qui est une fiction, mais en vertu de la conscience
juridique de l'homme. Pour cette raison, les Etats ne peuvent
posséder la personnalité juridique internationale puisque les
relations juridiques internes aussi bien qu'internationales

1 Le Fur, "Règles générales ...", op. cit.. pp. 93 s.


L'individu, seul destinataire 119
sont seulement possibles entre individus, qu'ils soient
organes de l'Etat ou simples particuliers.
Usant d'une abréviation de terminologie, on
pourrait peut-être soutenir qu'il faut qualifier
]î"Etat", en tant que communauté d'intérêts, de
sujet du droit international, et c'est ce qui a
lieu en fait; mais à le bien prendre, cela pour-
rait vouloir dire que les hommes qui ont à suivre
ces normes ne sont touchés qu'indirectement. Or,
ce n'est nullement le cas. Lorsqu'on considère
l'"Etat hollandais" comme lié par les traités,
cela ne nous dit rien des personnes astreintes
en réalité à ce lien. Ce peut être le gouver-
nement, le juge, le ministère public, le législa-
teur, le bourgmestre, une autorité chargée des
digues, un particulier. Qui relève en l'occur-
rence des prescriptions du droit international?
Cela dépend et des intérêts ayant trouvé leur
expression dans ce droit et des personnes consti-
tue, ionnellement (nationalement ou internationale-
ment) désignées pour veiller à ces intérêtsl.
Ce qu'on a appelé le "cyclone" de Duguit, s'est reformé
en tornade sous la plume de Scelle pour bouleverser la science
du droit où tout a disparu, si ce n'est l'individu. Ce
juriste a malencontreusement basé sa thèse "anti-volontariste"
sur la biologie et fait passer la morale et la justice au
second plan. Or, dit Le Fur,
...de quelle biologie veut-il parler? De la biologie
générale? Alors il suffit de le renvoyer à la cons-
tatation déjà vue des biologistes professionnels que
"la loi du plus fort est la seule loi biologique", et
que "la seule définition que la biologie peut nous
donner des droits de l'individu est de déclarer que
les droits de chacun sont en rapport avec sa capacité
de nuire". Et c'est, en effet, trop souvent le droit

Spiropoulos, op. cit.. pp. 239 s.


L'individu, seul destinataire 120
qu'a pratiqué, encouragé par des doctrinaires
bien connus, cet Etat souverain dont M. Scelle
ne veut pas entendre parler. C'est retomber en
plein dans la théorie allemande du droit créé
par la force. Est-ce là que l'auteur veut nous
ramener? Il s'en défendrait avec énergiel.
Scelle n'admet plus de personnalité juridique,
alors que nombre d'auteurs affirment tout au contraire
que celle-ci est apparue premièrement en faveur de groupes,
clans, familles patriarcales, tribus: l'homme seul compte
parce qu'"il n'y a de société que d'individus"2. Il est
vrai que dans un ouvrage paru ultérieurement, il revient
sur ses pas en admettant que dans le cadre de l'ordre
juridique.
... on voit agir des agents ou sujets de droit,
c'est-à-dire des individus. -toujours et uniquement
des individus-, munis par la règle de droit de
compétences, c'est-à-dire de pouvoirs juridiques
grâce auxquels leur volonté exprimée se réalise
socialement sous forme de situations juridiques
dont la garantie et l'efficacité sont assurées
par la contrainte matérielle. Il importe de ne
pas perdre de vue ces deux notions: celle du sujet
de droit originaire, qui, dans tout milieu social,
est l'individu, et celle de compétence ou pouvoir
juridique. L'ordre juridique, l'ensemble des
règles de droit, n'a d'autre but que de réglementer
les compétences, de déterminer à quels individus,

1 Le Fur, "Règles générales ...", loc. cit.. p. 96.


Ce juriste se réfère a Le Dantec, Science et conscience,
préface, p. 34.
Voir Georges Scelle, Règles générales du Droit de la
paix. Académie de Droit international, Recueil des Cours IV/1933,
Tome 46, Paris: Librairie du Recueil Sirey, 1934, pp. 331-702.
„* -..o. r._*--. _ _,_ _,„ .. ^ Principes
social,
. rf, _,,_, — _„ constitu-
tionnel international, Paris: Sirey, 1934.
L'individu, seul destinataire 121
parfois très peu nombreux (les pères de famille par
exemple, à Rome), elles seront confiées, et de
préciser les effets de leur utilisation. Les com-
pétences sont toujours individuelles; elles ne
peuvent être qu'individuelles puisqu'elles sont
l'exercice d'une volonté. Il se peut seulement
que l'agent juridique détermine la création ou la
modification de situations juridiques intéressant
d'autres individus, voire la collectivité toute
entière pour le compte de qui il agit. Il se peut
également que l'acte juridique exige le concours
de plusieurs, voire d'un grand nombre d'agents munis
de compétences identiques. Peu importe: dans tous
les cas, la compétence est individuelle comme
l'acte de volonté qui 1'utilise!-
D'autre part, il semble que dans ce cas, il s'agisse
du sujet de droit originaire biologique, c'est-à-dire d'un
individu investi de compétences différentes puisque des
compétences ou pouvoirs juridiques plutôt que des droits
sont l'apanage des "agents juridiques", étant donné que
"le droit positif n'est qu'un faisceau de règles de compé-
tences2". Pour Scelle, le sujet de droit n'est pas unique-
ment l'individu "...conscient touché par la règle de droit,
c'est un individu investi du pouvoir social de créer des
éituations juridiques."
Toutefois, les individus ne sont pas tous sujets
de droit car les citoyens de la Citée grecque, par exemple,
étaient relativement peu nombreux et eux seuls étaient sujets

x
Georges Scelle, Théorie et pratique de la fonction
executive en droit international. Académie de Droit interna-
tional, Recueil des Cours 1/1936, Tome 55, Paris: Librairie
du Recueil Sirey, 1936, pp. 93 s.
2
Voir G. Scelle, "Règles générales", loc. cit..
p. 367.
L'individu, seul destinataire 122
de droit. Scelle se hâte cependant d'ajouter que "...cela
ne veut pas dire que les autres membres de la collectivité
ne seront pas soumis au droit ou protégés par lui, mais que
tous les actes juridiques nécessaires à cette protection
seront faits par les seuls sujets de droit légalement
investis1." Or,onne peut s'empêcher de constater que se
trouve ici le point faible de la théorie de ce juriste qui
remplace en effet la personnalité morale de l'Etat et de
ses organes par les "...seuls sujets de droit légalement
investis." Cet auteur, on le voit, ne peut se passer à
l'instar de la doctrine traditionnelle d'une autorité léga-
lement investie de certains pouvoirs, qu'on appellera gou-
vernants ou Etat, pour les besoins de la cause. Le simple
particulier n'occupe donc plus la première place juridique
dans-la doctrine de Scelle, pas plus qu'il ne l'occupe dans
la doctrine traditionnelle ou dans la doctrine évoluée qui
confère progressivement la personnalité juridique à l'indi-
vidu, c'est-à-dire au fur et à mesure des progrès du droit
international et de la multiplication des relations et des
règles internationales touchant l'individu . L'individu
ne peut donc être seul sujet de droit, car il faut tenir
compte des réalités de l'heure aussi bien en droit interne

1
G. Scelle, "Règles générales", loc. cit., p. 367.
2
Ibid., pp. 366 ss.
L'individu, seul destinataire 123
qu'en droit international où coexistent d'autres entités
juridiques qui, bien que fictions, sont cependant indis-
pensables à la société humaine, même si Scelle se plaît
à insister sur le fait qu'en droit international "...chaque
fois que nous trouverons une référence à la volonté de l'Etat,
à l'action de l'Etat, aux droits et aux pouvoirs de l'Etat,
il faudra lire: exercice de la compétence d'un gouvernant
ou d'un agent étatique, au sein de la collectivité interna-
tionale1." Cet agent étatique avec ses compétences, n'est-il
pas absolument semblable au gouvernement qui, dans la société
internationale, représente la pure abstraction qu'est l'Etat,
c'est-à-dire la nation organisée qui s'est donnée ce gouver-
nement et s'est soumise à des lois communes.

Si toute compétence et conséquemment toute responsa-


bilité est réservée au seul particulier:
Qui va exercer tous les droits qui existent
sur le domaine public de l'Etat? Tous les indi-
vidus dont la réunion compose l'Etat? Ou les
gouvernants en leur nom? Mais comme ils n'agis-
sent pas seulement au nom des nationaux actuelle-
ment existants, mais aussi de ceux qui les ont
précédés et de ceux qui les suivront, comment ne
pas voir là, sous quelque nom qu'on lui donne,
la représentation d'une collectivité autre que
«én-~ la masse, des citoyens actuels? Le nier est
commettre une erreur aussi grave en sens inverse
que celle des sociologues ou des juristes allemands
nationaux-socialistes qui ne veulent connaître que
la personne Etat ou Société, non l'individu qui
n'en serait qu'une cellule2.

G. Scelle, "Règles générales", loc. cit.. p. 371.


Le Fur, "Règles générales", loc. cit., p. 100.
L'individu, seul destinataire 124
Sur le plan international, Scelle ne peut concevoir une
"société d'Etats" ou une "société de groupements', si ce
n'est pour faciliter la terminologie, car les Etats étant
formés d'individus "...sont les circonscriptions nationales
de la société internationale globale...", car, poursuit-il,
"...on ne peut concevoir une société d'Etats, pas plus
qu'une société de circonscriptions communales ou départe-
mentales. Une société internationale, comme une société
étatique, est une société d'individus, et rien que d'indi-
vidus". Quelles que soient les fonctions et les compétences
des gouvernants ou des gouvernés, ceux-ci ne seront jamais
plus que des individus.
Le rôle des gouvernants et des agents, soit
lors de la ré[Link] de ces rapports indivi-
duels, soit lors du contrôla ou de l'exécution
des situations juridiques réalisées, consiste
donc uniquement et exclusivement à les organiser,
encourager, faciliter, contrôler et garantir.
Il n'y a pas de rapports intergouvernementaux
ayant en soi de raison d'être, ni de but exclusif.
Le droit international dit "public" est donc en
réalité, et ne peut être, que le serviteur du
droit international privé, le cadre dans lequel
il se développe. Il n'est pas douteux qu',il
existe des intérêts collectifs, notamment des
intérêts étatiques, et que le rôle des gouvernants
et agents soit de les défendre; mais ces intérêts
collectifs particuliers ne peuvent pas aller à
1'encontre des intérêts sociaux internationaux,
c'eat-à-dire des relations privées et journalières
internationales, sans quoi la solidarité interna-
tionale^ contrariée menacerait de disparaître, et
l'intérêt des collectivités qu'elle relie en serait
lui-même affecté. Il ne peut pas y avoir d'oppo-
sition entre l'intérêt public international et
l'intérêt public des collectivités internes; il ne
L'individu, seul destinataire 125
peut y. avpirqùe des apparences de contradiction
entre ces deux intérêts, apparences dérivant de
la tendance des gouvernants et agents nationaux
à sacrifier l'intérêt médiat à l'intérêt immédiat,
et à négliger leur rôle d'agent international
pour s'hypnotiser sur celui d'agent national.
Gardons-nous donc d'opposer les rapports entre
gouvernants et les rapports entre particuliers,
ces derniers étant considérés comme d'une impor-
tance moindre que les premiers, et d'opposer la
réglementation de l'activité des simples individus
à celle des gouvernants et agents. Tout le droit
international tend au même but: satisfaire la
solidarité inter-étatique, condition de la vie
étatique, par la détermination des compétences
individuelles, et coordonner, parce qu'elles sont
indissolubles dans leur exercice, les compétences
des particuliers et celles des agents et gouver-
nants. Toute autre conception aboutit à distinguer,
d'une part, des sociétés d'individus et, d'autre
part, des sociétés d'Etats, dualisme contraire à
la réalité des choses comme au simple bon sens!.
C'est pourquoi Scelle conclut que, l'idée suivant
laquelle la société internationale est une société d'Etats,
est "...une vue fausse, une abstraction anthropomorphique,
historiquement responsable du caractère fictif et de la
paralysie de la science traditionnelle du droit des gens2."
S'il est prouvé qu'une personne morale ne peut
exercer sa volonté et produire effet que par ses organes
qui sont des individus, ce fait serait donc le premier
argument en faveur de la thèse selon laquelle le droit ne
s'applique pas aux personnes morales, produits de l'intel-
ligence et de l'esprit, mais aux particuliers parce qu'il

1
Scelle, "Règles générales", loc. cit.. pp. 36I s.
2
Ibid., pp. 342 s.
L'individu, seul destinataire 126
n'existe, à proprement parler, que des volontés d'indivi-
dus. Il est vrai, cependant, que cette observation ne peut
modifier le fait qu'une norme juridique peut s'adresser au
particulier comme tel ou au particulier agissant comme
organe d'une collectivité, et que dans ces deux hypothèses,
les suites ne seront pas similaires. Dans le premier cas,
les conséquences n'auront d'effet qu'à l'égard de l'indi-
vidu même, de son patrimoine et de ses héritiers, tandis
que dans le second cas, elles se produiront tant vis-à-vis
de cet individu en sa seule qualité d'organe d'un Etat par
exemple, que vis-à-vis de ses successeurs dans cette fonction
et de l'héritage commun des êtres qui, tous ensemble, forment
l'être collectif1.

"Tout compte fait, dit Brierly, avec autorité, il


ne paraît pas nécessaire de refuser à une personne morale
la capacité d'être un sujet de droit et il est certainement
commode de retenir ce concept." Toutefois, si cet auteur
s'abstient de lancer le défit au camp adverse, il se garde
de ne pas tomber "...dans l'hérésie de considérer l'Etat
comme un sujet du droit, indépendamment des membres qui le
composent", et il poursuit:
Une des données que la nature impose à la science
juridique, c'est que les ordres donnés par la loi,
pour avoir un sens, doivent s'adresser à des être
humains individuels, qui seuls peuvent penser, vou-
loir ou agir; d'où il s'ensuit qu'une théorie de la
personnalité morale ne peut être vraie que pour autant

1 Cf. Bourquin, op. cit., pp. 36 ss.; Basdevant, op. cit. .


pp. 523 ss.
L'individu, seul destinataire 127
qu'elle s'accorde avec ce fait primordial de la
conduite de l'homme que toute loi a pour but de
régler. Cette théorie ne doit pas nier qu'en
dernière analyse, c'est à l'individu que toute
loi s'applique et que, par conséquent, même si les
Etats sont le plus souvent les Membres immédiats
de la société internationale, elle se résout en
dernier lieu en individus, puisque les droits et
les obligations des Etats ne peuvent être autre
chose que les droits et les obligations des indi-
vidus qui les composent1.
Il ne fait pas de doute que les droits que l'indi-
vidu défend seul, sans en avoir été expressément autorisé
par l'Etat dont il est ressortissant, devant les Tribunaux
Arbitraux Mixtes et les tribunaux étrangers ou internationaux,
sont ses droits propres et non ceux de son Etat, D'autre
part, les traités énoncent souvent que l'Etat ne se portera
partie dans des litiges internationaux pour servir l'intérêt
général ou pour faire reconnaître les droits de son sujet,
tant que celui-ci n'aura pas tenté d'obtenir réparation par
les voies judiciaires ordinaires . De plus, comme le remarque
pertinemment Jessup , si la véritable base de la responsabi-
lité reposait sur la fiction à l'effet qu'un tort est causé
en principe à l'Etat chaque fois que le droit d'un de ses
ressortissants est violé dans un pays étranger, il faudrait
alors que les dommages-intérêts soient fixés à raison du rôle

Brierly, op. cit., p. 47.


Voir François, op. cit., p. 116.
Voir Jessup, op. cit., p. 9.
L'individu, seul destinataire 128
joué par cet individu au sein du pays dont il est sujet.
Or, les tribunaux internationaux considèrent chaque cas
pour son mérite personnel et ce n'est qu'au moment de
rendre le jugement qu'apparaît tout à coup l'Etat en sa qua-
lité de plaignant, intermédiaire qu'on charge, si les consi-
dérants sont en sa faveur, de remettre à son ressortissant
les dommages-intérêts que l'Etat accusé aura été condamné
à payer. On voit par là comme la procédure est compliquée,
alors qu'il serait tellement plus simple de confier aux
seules règles juridiques la défense de l'individu qui n'a
nullement besoin d'un représentant légal dont le contrat
n'est pas expressément établi, mais tout au plus autorisé
par l'usage.

Il est difficile de nier que les thèses du genre


de celle défendue par Duguit sont par trop extrémistes et
ne tiennent pas compte des réalités de la chose juridique
aussi bien interne qu'internationale, où coexistent avec
les individus des personnes morales, personnes juridiques
toujours créées avec le consentement des particuliers qui
en sont membres à titre d'administrateurs, d'actionnaires,
d'associés ou de gouvernants et de gouvernés. Toutefois,
s'il est vrai qu'une évolution rapide ne peut se produire
sans révolution, il faut louer ces auteurs "extrémistes" de

ce qu'ils ont asséné le premier coup à la conception de l'Etat


omnipotent, souverain absolu, qui paralysait jusqu'alors les
progrès du droit international en asservissant complètement
l'homme à l'Etat, sur le plan juridique international.
5. L'individu-sujet: conclusions 129

En résumé, l'opinion qui prévaut de plus en plus


est celle qui distingue que les individus en qualité de
ressortissants d'un pays ou tout simplement dans leur
capacité d'êtres humains, étant souvent les titulaires de
droits et d'obligations qui leur sont conférés, respective-
ment imposées directement ou indirectement par le droit
des gens lui-même, sont par le fait même, dans la pratique,
des sujets directs ou indirects de ce droit. Cette thèse,
du reste, devient irréfutable lorsque la personnalité juri-
dique internationale immédiate est attribuée à l'individu
parce que celui-ci se trouve être le destinataire direct
des normes du droit international et que ces dernières sont
exécutées par des organes internationaux et non par des Etats!.
A titre d'exemple du phénomène suivant lequel de
nombreuses branches du droit international ont peu ou pas
de relations directes avec les intérêts des Etats, on cite
les droits et obligations des étrangers dans l'Etat étran-
ger de leur résidence , la réglementation de la navigation
en haute mer, les privilèges accordés à tous les navires

1
Voir Manner, op. cit.. p. 431; Westlake, "Chapters",
loc. cit., pp. 1 s.; Politis, "Les Nouvelles Tendances", loc.
cit., pp. 55 s., 64 ss.; Spiropoulos, op. cit., passim;
Lauterpacht, "International Law", loc. cit.. pp. 9-12, 27-60;
Fenwick, op. cit.. pp. I34 s.; Hans Kele^n, Les rapports de
système entre le droit interne et le droit international public.
Académie de Droit international, Recueil des Cours IV/1926,
Tome 14, Paris: Librairie Hachette, 1926, pp. 231 ss., 281 ss.
2
"...le statut des étrangers n'est aucunement aban-
donné à la seule législation nationale: les règles qui le
dominent constituent une partie importante du droit international.
L'individu-sujet: conclusions 130
étrangers dans les ports étrangers, la comparution des
particuliers devant les Cours des Prises des pays belli-
gérants pour leur permettre de défendre leurs intérêts
sous l'empire de la loi de la nationalité, l'autorisation
occasionnellement donnée aux individus de se présenter
personnellement devant les Tribunaux Arbitraux Mixtes
pour y faire valoir leurs droits vis-à-vis d'un pays étran-
ger, les procès faits, dans l'enceinte du Tribunal Mili-
taire international de Nuremberg, aux criminels de guerre,
la reconnaissance universelle des droits fondamentaux de
l'homme , etc.
On remarque d'autre part avec raison qu'au cours
des dernières années, le problème du bien-être de l'homme

dit Kaufmann, qui ajoute: "...il y a donc, à côté de la


partie du droit international qui concerne les relations
entre Etats relatives à l'exercice du pouvoir public de
l^un à l'égard de l'autre et sans mettre en jeu les inté-
rêts immédiats des particuliers, une autre partie qui
concerne les droits et intérêts des particuliers" (Voir
Kaufmann, op. cit., p. 323). On peut par exemple citer
dans cette dernière partie les traités d'établissement,
de commerce, navigation; les clauses de la nation la plus
favorisée et du principe de la réciprocité; les accords
contre la double imposition, pour l'assistance judiciaire
gratuite; les conventions aériennes, ferroviaires, postales,
relatives aux ports et fleuves internationaux, aux emprunts
internationaux, ou encore traitant des questions de nationa-
lité (double nationalité, perte, acquisition, option), de
l'extradition ou de la protection des minorités, etc.
1
Ces deux derniers progrès, d'une importance
capitale dans la science du droit international, feront
l'objet d'un examen approfondi dans le cadre de notre étude.
L'individu-sujet: conclusions 131
sur l'étendue du globe terrestre est entré peu à peu
dans le ressort de la communauté internationale toute
entière, et celle-ci est consciente de sa part de respon-
sabilité dans l'amélioration de la condition humaine des
individus comme tels et non dans l'intérêt primordial et
général des Etats dont ils sont sujets; la communauté se: i*end
aussi compte qu'il est de son devoir de protéger les moeurs
sur le plan humanitaire et non sur celui de la défense de
l'ordre public en général. "The International Labor Organ-
ization, dit Fenwick, has demonstrated the concern of its
members not only for the welfare of the worker as a citizen
of a particular state but the worker as a human being
whatever his nationality or racial group ."
Depuis le début du siècle, nombreuses ont été les
conventions internationales de tous genres, créées en fin
de compte pour l'individu, qui ont une fois pour toutes été
coordonnées dans l'Organisation mondiale de la Santé,
l'Organisation des Nations Unies pour l'Alimentation et
l'Agriculture, à caractère mi-social mi-économique, l'Organi-
sation internationale pour les Réfugiés, l'Organisation inter-
nationale du Travail, l'Organisation pour l'Education, la
Science et la Culture, les organes internationaux de contrôle
des stupéfiants, le Comité central permanent de l'Opium, le

1 Fenwick, op. cit.. p. 133.


L'individu-sujet: conclusions 132
Conseil de Tutelle et les Divisions des activités sociales,
des stupéfiants, des Droits de l'homme et de la population,
dépendant du Département des questions sociales au sein du
Secrétariat des Nations Unies, et enfin, dans une certaine
mesure, dans l'Organisation de l'Aviation civile internationale,
l'Union internationale des Télécommunications, l'Union Postale
Universelle, l'Organisation météorologique mondiale, la Banque
internationale pour la Reconstruction et le Développement, et
dans le Fonds mondial international, etc. On sait, d'autre
part, qu'à l'échelle 'parlementaire" mondiale au sein des
Nations Unies, la Commission des questions sociales, humani-
taires et culturelles, la Commission de Tutelle, le Fonds
international de secours à l'enfance, la Commission des ques-
tions économiques et de l'emploi, la Commission des transports
et des communications, la Commission des Droits de l'homme,
celle des questions sociales, celle des conditions de la femme,
des stupéfiants, etc., etc., discutent, proposent et mettent
au moins théoriquement en vigueur des normes qui, pour la
plupart, s'adressent directement aux individus. Dans le
cadre de l'organisation des Etats, des conventions intéressant
le particulier ont été créées en nombre presque aussi consi-
dérable. Enfin, des conventions ou organes tels que l'Union
pour la protection des oeuvres littéraires et artistiques,
l'Union pour la protection de la propriété intellectuelle,
et d'autres réglant la navigation, le transit, la conservation
L'individu-sujet: conclusions 132a
des ressources naturelles; les accords économiques, la
Charte de l'Atlantique, l'Organisation internationale du
Commerce, suggèrent tous l'idée fondamentale de la protec-
tion des droits des individus, plus ou moins dissimulée
derrière le concept de la protection des intérêts divers
des Etats.
Il y a une génération, Oppenheim déclarait que
seuls les Etats étaient sujets du droit international. A
l'heure actuelle, une multitude d'organisations interna-
tionales et agences spécialisées des Nations Unies en sont
sujets, et cette tendance se généralisera pour aboutir fina-
lement, à plus ou moins brève échéance, à l'attribution
inconditionnelle de la qualité de sujet de droit interna-
tional à l'individu . Sans doute, les Etats, et à un moindre
degré l'Organisation des Nations Unies, sont pratiquement
les seuls organes possédant à l'heure actuelle la compétence
leur permettant de faire appliquer les normes universelles
à caractère obligatoire. Cependant, sans aller aussi loin
que Duguit et ses partisans, on doit tout de même admettre
objectivement qu'à côté des Etats et des organes internatio-
naux se place l'individu, possesseur d'une personnalité

1
Cf. C. Wilfred Jenks, Co-ordination: A New Problem
of International Qrganization. Académie de Droit international,
Recueil des Cours 11/1950, Tome 77, Paris, Librairie du
Recueil Sirey, 1951, pp. 157 ss.
L'individu-sujet: conclusions 133
internationale qui, sans être constamment active, n'en
est pas moins réelle et permanente. Ainsi, font remarquer
des juristes éminents, les gouvernants négociant un traité
agissent en leur seule qualité de mandataires des gouvernés,
de telle sorte que, par exemple, le Canadien qui expédie
une lettre par la poste et le Français qui la reçoit, sont
les véritables membres de l'Union Postale Universelle1.
Il y a quelques siècles, quand les continents
n'étaient pas connus comme ils le sont aujourd'hui et sur-
tout n'étaient pas si rapprochés les uns des autres par le
progrès des communications, il ne pouvait être question
d'une communauté humaine universelle. L'homme n'était prati-
quement pas en mesure de voyager en dehors de son pays d'ori-
gine, et ceci explique la raison pour laquelle le principe
du "jus soli" s'est affirmé avec tant d'autorité dans l'ancien
droit où la naissance sur le territoire était considérée comme
la source de l'allégeance, de la nationalité.
Aujourd'hui, l'individu ne garde plus le même atta-
chement au sol. La guerre, les épidémies, puis le négoce,
les persécutions religieuses, raciales et politiques, les
difficultés économiques, la surpopulation, le goût des voyages,

1 Voir Scelle, "Précis", loc. cit.. Tome I, pp. 42 ss.;


Politis, "Les Nouvelles Tendances"^ loc. cit., chapitres II
et V; Théodore Ruyssen, Les caractères sociologiques de la
communauté humaine. Académie de Droit international, Recueil
des Cours 1/1939, Tome 67, Paris, Librairie du Recueil Sirey,
1939, p. 136.
L'individu-sujet: conclusions 134
l'amour des arts, les moyens rapides de transport ont fait
participer l'homme de plus en plus intensément à la vie
internationale. La terre habitable est pour ainsi dire
explorée jusque dans ses moindres recoins et par suite de
l'intensification des communications, les peuples du globe
sont appelés à entrer toujours plus fréquemment en contact.
L'individu est donc amené de plus en plus à sortir de son
pays d'origine et à "...entrer ainsi dans l'extériorisation
qui est la caractéristique de la vie internationale . Par
le fait même apparaît comme impérieuse la nécessité de doter
l'individu de la personnalité internationale: ainsi sera
remplie une lacune par trop flagrante dans la théorie des
sujets du droit international. Il ne fait pas de doute, du
reste, que les normes de ce droit concernant les droits et
intérêts des particuliers ont été très fortement augmentées
depuis le début du siècle et que cette manifestation de la
subjectivité des individus par les traités ira en s'accen-
tuant. La fonction primordiale assumée de nos jours par
l'individu est d'autant plus saisissante que dans plusieurs
domaines dans lesquels l'Etat exerce à l'heure actuelle le
rôle directeur, il a été précédé par des initiatives privées.
Bien avant l'ONU, la SDN et la ratification des concertions
internationales humanitaires et sociales, un nombre important

1
Voir Lapradelle, op. cit., pp. 6 s.; Ruyssen,
op. cit., p. 144.
L'individu-sujet: conclusions 135
d'organisations internationales luttaient avec des moyens
plus ou moins réduits et efficaces contre l'immoralité,
l'esclavage, le commerce de narcotiques, la propagation des
maladies, et s'efforçaient de venir en aide aux victimes
des guerres. Poussant très loin la critique du rôle de
l'Etat dans la communauté internationale, Ruyesen a remarqué
non sans autorité que
La société interétatique est même si loin de
représenter toute l'activité internationale orga-
nisée que certaines organisations internationales
privées entrent souvent en conflit avec l'action
des Etats souverains. Les internationales reli-
gieuses, notamment l'Eglise catholique, ont fré-
quemment à défendre les "droits de Dieu" contre
les empiétements de "César". Les internationales
politiques, par exemple les internationales socia-
liste et communiste, celle même des partis radicaux,
tendent plus ou moins à neutraliser l'action étroi-
tement nationale des Etatsi.

Ruyssen, op. cit. , p. 137.


6. Importance du droit naturel dans le concept de 136
la subjectivité de l'homme au droit des gens

Le droit naturel a joué un rôle des plus importants


dans le développement du droit international car depuis
l'époque de la Grèce antique jusqu'aux XVIe et XVIIe siècles,
les grands juristes appelés à formuler les normes du droit
des gens avaient conscience d'une loi supérieure à la volon-
té de l'Etat, d'un droit émanant de la nature des êtres
humains composant les peuples et obligeant les hommes entre
eux par le fait même de leur existence et de leur raison,
d'un Droit idéal vers lequel doit tendre toute législation.
Les lois des Hellènes formées d'une part des coutumes basées
sur le droit naturel ou universel, c'est-à-dire sur la raison
même de l'homme, et constituées d'autre part des traités
passés ehtre les Etats-Cités grecques, s'appliquaient inéluc-
tablement aux hommes considérés individuellement ou en col-
lectivité.

Plus tard, après avoir développé le "jus gentium"


commun à tous les ressortissants des nations et visant
notamment les rapports entre les individus de nationalité
étrangère et ceux entre l'Etat et la personne étrangère, les
Romains le coordonnèrent au "jus naturale" qui, étant basé
sur la nature rationnelle de l'homme à l'instar de la loi
universelle des Grecs, leur permit en sa qualité de critérium
d'unifier dans une certaine mesure les lois et coutumes si
diverses de l'Empire Romain conquérant. Par cette heureuse
Importance du droit naturel 137
association, le "jus gentium" fut peu à peu enrichi de
normes gouvernant les relations entre Etats de sorte qu'au
moment du règne de l'Empereur Justinien le droit était
devenu un système universel dans lequel la distinction
entre "jus civile" et "jus gentium" était d'un caractère
purement historique et théorique. En effet, où pouvait-il
y avoir de place pour semblable distinction dans une société
au sein de laquelle tout homme libre avait la qualité de
citoyen!.

L'établissement du régime féodal, à la chute de


l'Empire Romain, et le développement des rapports interna-
tionaux par le trafic maritime, puis, des siècles plus tard,
le progrès de la technique, accentuèrent le caractère inter-
national du droit des gens au détriment de son caractère
universel. Avec l'avènement de la Renaissance et grâce aux
remarquables travaux des théologiens Vitoria et Suarez, ce
dernier caractère philosophique fut remis en honneur.
Grotius, pour sa part, soumet sa "loi volontaire des nations"2
fondée sur le libre consentement des nations exprimé implici-
tement dans les us et coutumes et explicitement dans les con-
ventions et traités, à l'influence du droit naturel et l'assu-
jettit même à cette suprême loi de justice naturelle qu'il

1 Cf. H.F. Jolowicz, Historical Introduction to the


Study of Roman Law, Cambridge, University Press, 1952, pp. 100 ss.
2
Loi qu'il avait dénommée quelque peu incorrectement
"droit des gens" au lieu de "droit international".
Importance du droit naturel 138
considère supérieure à la conduite arbitraire manifestée
dans la pratique internationale1. Quand il écrivit son
fameux traité en 1625, le droit international était encore
basé sur le droit naturel, droit dérivé de la nature même de
l'homme en tant qu'être humain et obligeant aussi bien les
Princes chrétiens que leurs sujets, car les Etats ne possé-
daient pas encore tous les attributs de la souveraineté
absolue qu'ils acquerront un siècle D I U S tard.

L'impulsion donnée par Grotius au droit international


fit éclore les trois écoles dites de Grotius, naturaliste
et positiviste. Cette dernière, favorisée par l'adoption
universelle du concept de la souveraineté absolue des Etats,
substitua la raison et les usages au droit naturel.
La notion du droit naturel a toujours été l'objet
de vives discussions et si nombre d'auteurs ont affirmée
qu'il existe un droit naturel, immuable et universel, d'autres
juristes en ont catégoriquement nié l'existence. Pour notre
part, nous partageons l'opinion de MM. Julliot de la Morandiere,
Colin et Capitant lorsqu'ils remarquent pertinemment que:
...Sans vouloir trancher la question, il faut
observer que tout législateur prétend promulguer ses
règles positives, au nom d'un certain idéal, d'une
certaine conception philosophique et économique,
qu'il présente comme dérivant de la nature des choses
et s'appuyant sur la raison. Il est donc indispensable
pour comprendre telle ou telle législation positive de
connaître les principes de Droit naturel qui l'inspirent...2.

1
Cf. Fenwick, op. cit.. pp. 46-52.
2
Colin et Capitant, op. cit.. p. 4.
Importance du droit naturel 139
Le droit naturel discerne en l'homme le sens
immédiat de justice, si rudimentaire soit-il. C'est de
ce sentiment que procède et se développe le droit et
l'histoire de l'humanité reflète la relativité, la réaction,
le conflit qui existent ou se produisent entre l'intuition
que possède l'individu de la justice et la forme extérieure,
c'est-à-dire positive donnée à celle-ci .
Bien que le célèbre juriste et historien de Cambridge,
Sir Henry James Maine, ait estimé, dans la seconde moitié du
XIXe siècle, qu'en donnant naissance au droit international
moderne, le droit naturel a rempli sa fonction première,
nous sommes d'avis cependant que ce dernier aura, dans un
avenir proche ou lointain, un rôle tout aussi important à
jouer: celui d'anéantir le dogme de l'individu-objet du droit
international traditionnel pour le remplacer par celui de
l'individu-sujet du droit international moderne, au même
titre que l'Etat.
Principe fondamental dans l'art de la législation
comme dans celui de l'administration du droit moderne, le
droit naturel ne prépare-t-il pas peu à peu la voie à cette
nouvelle doctrine, depuis qu'il est lui-même indirectement
remis en vigueur par cet événement juridique qu'on pourrait
appeler la Renaissance du droit international, à partir de

Voir Robert H. Murray, The Individual and the


State, London, Hutchinson & Co. Ltd., 1946, p. 223.
Importance du droit naturel 140
la fin de la première guerre mondiale. En effet, plusieurs
des"Quatorze points" du Président Wilson, la Charte de
l'Atlantique, la Déclaration des Droits de l'Homme et la
conviction universelle croissante à l'effet que toute nation
grande ou petite a droit à l'indépendance, à la liberté et
à la sécurité, ont été influencés par le droit naturel dans
une mesure aussi grande que l'a été l'Acte des Droits (Bill
of Rights), par exemple. La compréhension et la collabora-
tion dans les domaines social, économique, politique et dans
les relations internationales ne sont possibles que sur la
base du droit naturel qui fait sa réapparition, au milieu de
notre siècle, sous la forme des principes généraux de justice,
d'équité, de moralité et de raison.
7. Affaiblissement du dogme de la souveraineté 141
absolue des Etats

A ce point de l'étude, il est impossible de ne


pas ouvrir une parenthèse pour étudier brièvement un
facteur qui, par ses conséquences, retarde l'avènement
de la subjectivité intégrale de l'individu en droit inter-
national. Kelsen écrit avec raison: "C'est le dogme de la
souveraineté qui est, en dernière analyse, à la base de la
conception selon laquelle l'Etat seul peut être sujet en
droit international" .

Le principe classique du droit de souveraineté de


l'Etat, droit plus politique que juridique qui s'est infiltré
dans la science juridique alors que les Etats naissants
devaient lutter contre maintes tentatives d'hégémonies, est
en effet la négation du droit international "universel" et
par là même des droits de l'homme. "Vouloir maintenir la
notion de souveraineté étatique, c'est nier l'existence du
o

droit international"'0, dit Scelle qui remarque ailleurs: '!La


technique simpliste qui dérive du principe de souveraineté
est effectivement une technique de pure anarchie. En outre
la personnalisation de l'Etat est une pure fiction qui, dans
le domaine des relations internationales, devient particu-
lièrement inacceptable"^.

1 Voir Berezowski, op. cit.. p. 6, citant Hans Kelsen,


La transformation du droit international en droit interne.
Revue générale de droit international public, 1936, p. 10.
2
Voir Scelle, "Règles générales", loc. cit. , pp.371 ss.
3
Scelle, "Théorie et pratique", loc. cit. , p. 93.
Affaiblissement du dogme 142
Or, surtout depuis la fin de la première guerre
mondiale, les opinions sur l'idée de l'Etat et le rôle
qu'il joue dans les rapports internationaux ont fort évolué
et l'influence de ce mouvement est capitale, car de lui
dépend le développement du droit international "pierre
angulaire de la paix" . L'Etat n'est plus considéré comme
simplement investi d'un pouvoir inconditionnel, d'une sou-
veraineté absolue, trop rarement basée véritablement sur
le droit, la justice et la morale; on< le regarde maintenant
comme chargé plutôt d'une tâche sociale et économique qu'il
doit accomplir conformément aux règles de droit, car, en se
développant progressivement, le droit international moderne
a imposé certaines restrictions au libre arbitre des Etats,
de sorte que le nouveau concept de souveraineté issu de
cette transformation n'est, en quelque sorte, plus qu'une
espèce de compétence conférée aux Etats par le droit inter-
national lui-même2. On fait observer avec raison qu'une
souveraineté limitée n'est plus, à proprement parler, une
souveraineté, puisque ce terme signifie autorité, puissance
suprême: "Une souveraineté réduite n'en est plus une, dit
Politis, car, par définition, elle implique une notion

1
Voir Politis, "Le problème des limitations",
loc. cit., p. 115.
2
Cf. Le Fur, "Le développement du droit interna-
tional", loc. cit.. pp. 595-598; du même auteur, "Règles
générales", loc. cit.. pp. 81-83, 95.
Affaiblissement du dogme 143
absorbante et exclusive de toute restriction. On est
indépendant ou on ne l'est pas. Une indépendance limitée
est déjà de la dépendance1."
Sovereignty, surenchérit Jessup, is essentially
a concept of completeness. It is also a légal
création, and as such, is a paradox, if not an
absolute impossibility, for if a State is a sovereign
in the complète sensé, it knows no law and there-
fore abolishes, at the moment of its création, the
jurai creator which gave it being2.
L'idée d'un bien commun, de la solidarité et de la
justice internationales, est aujourd'hui généralement
acceptée et la conception de la souveraineté, aux fonde-
ments historiques, disparaît au fur et à mesure que se
•complètent les relations interétatiques, l'interdépendance
des peuples dans un nombre de domaines toujours croissant.
Au cours des dernières décades, les idées ont
fortement évolué sur la conception de l'Etat et
son rôle dans les rapports internationaux.
Le fait dominant de notre époque est la soli-
darité des relations humaines aussi bien au delà
qu'en deçà des frontières; elle gagne de proche
en proche tous les milieux avec une force et une
ampleur croissantes.
Prenant son point d'appui sur ce grand phéno-
mène social^ une doctrine juridique s'est formée
qui a complètement renouvelé les notions du droit
public international et, par voie de conséquence,
celles du droit international.
Elle professe que l'Etat est une pure abstrac-
tion. Comme tout groupement, il n'est pas une fin
en soi, mais un moyen, un simple procédé de rela-
tions entre les êtres humains qui le composent.

1 Politis, "Le problème des limitations", loc. cit.


p. 18. ' '
2
Jessup, op. cit., pp. 12 s.
Affaiblissement du dogme 144
L'ancienne conception métaphysique d'une
puissance qui commande, c'est le néant. La
réalité montre simplement que, parmi les membres
d'un groupement, il en est qui sont investis
des pouvoirs nécessaires pour gérer les intérêts
collectifs dans le but de permettre à tous
d'entretenir, soit entre eux, soit avec les
membres d'autres collectivités semblables, des
rapports aisés et de plus en plus multipliés.
On a pu dès lors dire que l'Etat moderne
tend à n'être plus une puissance qui commande
pour devenir une fédération de services publics
qui administre.
Derrière la vaine fiction de l'Etat, il n'y
a qu'une seule personnalité réelle: l'individu.
Il en est ainsi dans tout groupement humain.
Si l'Etat est une pure abstraction, la commu-
nauté internationale, telle qu'elle a été com-
prise jusqu'ici, comme la réunion des Etats,
est une abstraction plus grande encore: c'est
une immense somme de fictions.
En réalité, elle a au fond la même structure
humaine que les communautés politiques internes.
Elle est tout simplement composée d'individus
groupés en sociétés nationales!.
Chez la plupart des auteurs tels que Lapradelle,
Politis, Mandelstam, Basdevant, Ralston, Garner, apparaît
l'idée de l'affaiblissement graduel du dogme de la souve-
raineté en droit international moderne, ou encore de la
nécessité impérieuse de sa disparition comme chez Duguit,
Krabbe ^t Scelle, de telle sorte que l'individu participe
activement à la vie juridique internationale, et non l'Etat
seulement.

Politis, "Le problème des limitations",


loc. cit., p. 6.
Affaiblissement du dogme 145
Après de longs siècles de transformations succes-
sives, le clan a fait place à la communauté universelle
des hommes. Une meilleure preuve de cette évolution ne
peut être trouvée ailleurs que dans la Déclaration des
Droits et Devoirs des Etats soumise à l'Assemblée générale
de l'Organisation des Nations Unies, le 6 décembre 1949:
Whereas the States of the world form the
community governed by international law,
Whereas the progressive development of inter-
national law requires effective organization of
the community of States,
Whereas a great majority of the States of
the world hâve accordingly established a new
international order under the Charter of the
United Nations, and most of the other States of
the world hâve declared their désire to live
within this order,
Whereas a primary purpose of the United Nations
is to maintain international peace and security,
and the reign of law and justice is essential to
the realization of this purpose...,
déclaration dont la conclusion est formulée en ces termes:
Every State has the duty to conduct its relations
with other States in accordance with international
law and with the principle that the sovereignty of
each State is subject to the premise of international
law1.

C'est le développement du concept de la souveraineté


absolue et impossible à censurer qui a amené la doctrine à
considérer seulement les Etats dans les relations interna-
tionales. Il en est résulté que, subordonnés à la toute
puissance des Etats, les individus furent pendant longtemps

1 Art. 14. Cf. Adolf A. Berle, Jr, The Peace of


Pepples, Académie de Droit international, Recueil des~Cours
11/1950, Tome 77, P a n s , Librairie du Recueil Sirey
J 1951
pp. 47 s. ' " '
Affaiblissement du dogme 146
complètement écartés de ces relations. Toutefois, les
réalités de l'existence, la complexité de la vie interna-
tional moderne fournissent la preuve qu'à part l'activité
des Etats et des organisations internationales, nombre
d'individus et d'associations internationales privées parti-
cipent directement à l'activité internationale, formant
ainsi une des sources des normes du droit international
moderne!.
Il n'est plus possible de soutenir à l'heure actuelle,
comme les auteurs soviétiques, semble-t-il, sont presque
seuls à le faire2, que le droit international public règle
seulement les relations interétatiques. Outre les rapports
entre ûtats, on admet sans conteste des rapports entre Etat
et ressortissants étrangers ou même entre Etat et propres
nationaux, entre Etat et organisations internationales, entre
organisations internationales, et enfin entre communauté
internationale et particuliers eux-mêmes.

Semblable constatation fait dire à un auteur que


le terme "droit international public" ne paraît plus exact et
devrait faire place à celui de "droit des gens" qui "... évoque

Cf. Politis, "Les Nouvelles Tendances", loc. cit.,


pp. 55-64.
2
Cf. Krylov, op. cit., p. 41$.
Affaiblissement du dogme 147
la sphère d'application de cette branche du droit et
aussi le fondement humain de sa force obligatoire ".
Il n'est pas sans intérêt d'observer que les Etats
autres que les grandes puissances, en ratifiant la Charte
de l'Organisation des Nations Unies, ont renoncé volontai-
rement dans une certaine mesure à leur souveraineté absolue
et ont accepté un état de subordination par le fait qu'ils
sont appelés à s'incliner occasionnellement, contre leur
gré, devant les décisions de la majorité des Etats membres,
et à participer aux sanctions décidées par le seul Conseil
2
de Sécurité . Il n'est pas inutile non plus de remarquer
que les Etats membres de l'Organisation des Nations Unies
se sont placés en quelque sorte dans un état de dépendance
vis-à-vis des Cinq Grandes Puissances qui seules jouissent
du droit de veto. La souveraine égalité attribuée à tous
les Etats sans distinction par l'article 2, alinéa 1, paraît
dérisoire, si l'on sait que le membre permanent du Conseil de
Sécurité uniquement a le privilège de mettre un terme aux
débats dont il peut être l'objet; à lui également appartient
le droit exclusif de mettre obstacle à tout amendement à la Charte

1 Voir Henri Rolin, Les Principes de Droit international


public, Académie de Droit international, Recueil des Cours 11/1950
Tome 77, Paris, Librairie du Recueil Sirey, 1951, pp. 311 s.
2
Ce nouvel état de choses fait contraste avec celui
qui régnait sous l'empire du Pacte de la Société des Nations,
qui laissait à chaque membre la liberté de décider s'il voulait
participer aux sanctions recommandées par le Conseil.
Cf. Corbett, op. cit., pp. 264 ss.; Jessup, op. cit.,
p. 41; Sheldon Glueck, War Criminals, Their Prosecution and
Punishment, New York, Alfred A. Knopf, 1944, p. 134.
Affaiblissement du dogme 148
La souveraineté de l'Etat est aussi diminuée en vertu
des clauses nombreuses contenues dans la Charte des Nations
Unies, qui stipulent que le traitement des nationaux n'est
plus du ressort de la juridiction domestique exclusive de
l'Etat et cherchent ainsi à empêcher que les droits humains
du citoyen soient violés sous le couvert complaisant de
l'omnipotence étatique. Krabbe a donc prophétisé très exac-
tement l'évolution actuelle dans laquelle la souveraineté
pure et simple de l'Etat fait place à la souveraineté du
droit. C'est vers cette réalisation que convergent les
efforts de nombreux auteurs modernes qui sont entre autres
d'avis que l'Organisation internationale du Travail constitue
le modèle d'après lequel la future organisation chargée de
protéger les droits individuels devrait être créée.
...more is needed than national freedom; the
individual must count on his own right; he must
not be regarded merely as a unit of national society.
We believe that we shall find in the Organization
the pattern upon which the future organization to
protect individual rights can be built.
Freedom and human rights can be maintained
only on an international basis; they can no longer
be realized within an exclusively independent
national state. We can hâve civil liberties or
national sovereignty. We cannot hâve both1.

1
Linden A. Mander - Melvin M. Rader, "International
Protection of Individual Freedom within the State", Chao. VII,
dans If Men Want Peace - The Mandate of World Order, édité
sous la direction de Harrison Joseph Barlow et autres
éditeurs, London-Toronto, McMillan, 1946, pp. 83, 85, è8 et 291.
Affaiblissement du dogme 149
S'il faut éviter à tout prix que l'individu ne
devienne le jouet d'une Internationale qui ne lui laisse-
ra que le droit d'obéir aveuglément à l'Etat omnipotent,
il faut que "...the old doctrine by which international
law applies primarily if not exclusively to states must
be recast to give some degree of status to the individual
in his capacity as world citizen"1.
L'Etat ne peut user de sa discrétion absolue ni à
l'égard des autres pays, ni à l'égard des individus ressor-
tissants ou étrangers, et il faut souscrire entièrement aux
vues de Mendelstam lorsqu'il affirme que "...la souveraine-
té n'est qu'une compétence déléguée par la Communauté inter-
nationale dans l'intérêt général de l'Humanité", et bien que
la souveraineté ne soit pas toujours limitée, elle peut
néanmoins l'être, poursuit cet auteur "...dans tous les
domaines de la vie individuelle et nationale, dont aucun ne
saurait échapper à l'empire du droit"2.
Comme il a été fait mention, plusieurs fondateurs
du droit des gens, inspirés par l'universalisme du Moyen-Age,
n'accordaient pas un caractère absolu £ 3e souveraineté qui,
pour Vittoria, Suarez, Anale, Gentilis et Grotius, comprenait

1
Mander-Rader, op. cit.. p. 29?
2 Voir André N. Mandelstam, La Protection interna-
tionale des Droits de l'Homme, Académie de Droit interna-
tional, Recueil des Cours IV/1931, Tome 38, Paris, Librairie
du Recueil Sirey, 1932, pp. 173-194.
Affaiblissement du dogme 150
le droit de juridiction suprême, en ce sens qu'il ne
se trouvait aucune instance supérieure au-dessus des
Etats. Par contre, ceci ne signifie nullement que ces
derniers n'étaient pas soumis, en vertu de leur "summa
potestas", aux normes du droit naturel et du droit des
gens. Après Verdross, Mandelstam trouve les mêmes idées
chez Bodin, Pufendorf, Wolff, Leibniz, Zouch, Rachel et
Moser qui considèrent la souveraineté comme une "...compé-
tence fondée sur le droit international, lequel reconnaît
aux Etats souverains la qualité de juges en dernier ressort
dans leurs différends internationaux. La souveraineté
implique l'absence d'une instance supérieure internationale,
le droit de recourir à la guerre, mais nullement l'absence
d'un droit des gens" .

Enfin, la doctrine et la jurisprudence anglo-saxonne,


en reconnaissant expressément que le droit international
"...is a part of the law of the land", admettent implicite-
ment la primauté de ce droit sur le droit interne.
Le principe que la loi, -au sens constitutionnel
du mot,- est la seule source du droit doit être
décidément abandonné. La loi nationale apparaît
elle-même comme encadrée dans un système juridique
qui la dépasse et où figurent les divers éléments
du droit international. Ce dernier contribue
donc à orienter la science juridique dans son
ensemble vers une certaine relativité non seulement
de la souveraineté, mais aussi de la loi2.

1 André N. Mandelstam, op. cit.. p. 174.


Achille Mestre, Les traités et le droit interne,
Académie de Droit international, Recueil des Cours IV/1931,
Tome 38, Paris, Librairie du Recueil Sirey, 1932, D. 304.
Affaiblissement du dogme 151
Ce faisant, le droit international concourt au
renouvellement de la science juridique pure où il devance
l'action des divers droits nationaux. Par la primauté
du droit des gens sur celui de l'Etat peuvent seul être
garantis universellement les droits de l'individu, et
l'issue de la lutte dans laquelle le droit international
moderne est engagé dépend en grande partie de la solution
qui sera définitivement donnée au problème encore épineux,
quoique moins crucial, de la souveraineté étatique.
L'obstacle principal à l'émancipation de l'individu de la
tutelle de son Etat et à une participation directe avec la
vie juridique internationale provenait du dogme de la sou-
veraineté absolue qui dominait le siècle dernier. Mais
deux guerres mondiales ont fait évoluer les idées et ce
concept est en voie de transformation graduelle, de sorte
que, à l'heure actuelle, il ne paraît pas impossible que
le fait, pour un particulier, de citer un Etat devant un
for international, soit incompatible avec le contenu modifié
du concept de la souveraineté-compétence de l'Etat1.

Il faut également observer que l'idée de souverai-


neté est souvent défendue par un chauvinisme ou encore par
des individus et des groupes qui, s'ils se disent théorique-
ment prêts à la sacrifier pour la cause de la paix universelle,

Voir Spiropoulos, op. cit., pp. 245 ss.


Affaiblissement du dogme 152
n'en sont pas moins ravis, en pratique, de profiter avec
opportunisme de l'appui que leur procure la souveraineté
étatique dans des domaines où ce principe peut utilement
servir leurs intérêts particuliers .
D'autre part, il ne faut pas oublier que pour un
grand nombre d'Etats de l'Europe orientale et de l'Asie,
la souveraineté constitue le pivot de la politique nationale
et internationale. Remarquant que des Politis, Kelsen2 et
autres ont combattu le principe absolu de souveraineté
parce que cette notion est incompatible avec l'interdépen-
dance des Etats et leur coopération au sein d'organisations
internationales, Krylov déclare ne pouvoir accepter ce
point de vue parce que
...la science soviétique apprécie hautement la
doctrine de la souveraineté en tant qu'expression
du droit d'autodétermination nationale. Elle la
défend comme arme dans la lutte pour l'indépen-
dance et la liberté de l'Etat, pour son autonomie
nationale (auto-détermination)^.
Pour cet auteur, l'Etat est la personnification de
la volonté des classes dominantes. En tant que personne
morale, l'Etat représente donc tous ses sujets dans la
sphère internationale. "De telles assertions, poursuit-il,
reflètent, indépendamment de la volonté de ces auteurs,

Voir Corbett, op. cit., p. 45.


2
Voir Hans K e l s e n , "Peace Through Law", l o c . cit..
pp. 34-49.
3 Krylov, op. c i t . T p . 452.
Affaiblissement du dogme 153
la politique des Etats puissants, dirigée contre les
Etats faibles", et le droit international met par consé-
quent et à juste titre en évidence
...non seulement la notion d'une autonomie absolue
de l'Etat souverain dans ses affaires intérieures,
dans la mesure où il proscrit toute intervention
dans les affaires intérieures de cet Etat, mais
encore un autre aspect de la souveraineté, qui
est l'indépendance de l'Etat souverain!.
D'après cette doctrine, il est évident que la sou-
veraineté de l'Etat n'est autre chose qu'un puissant levier
politique utilisé à des fins d'hégémonie mondiale.
Il sera donc particulièrement intéressant d'envi-
sager l'intérêt primordial qu'il y a pour le genre humain
non seulement à proclamer et à fixer dans une Charte les
principes dont l'objet est de diriger et de restreindre
l'action de l'Etat vis-à-vis de tout individu, mais encore
à faire universellement respecter ces principes par tous
les moyens.

Krylov, op. cit.. p. 451.


CHAPITRE IV

DE LA RESPONSABILITE DE L'INDIVIDU
EN DROIT PENAL INTERNATIONAL

1- Droit pénal international


Il est inexact de dire que jusqu'à la création du
Tribunal Militaire International, institué le 8 août 1945,
par l'Accord de Londres, il n'existait aucune convention
internationale sur la justice pénale ainsi qu'aucun tribu-
nal international ayant appliqué des sanctions1. Faisaient
seul défaut jusqu'à l'issue de la deuxième guerre mondiale
d'une part une codification du droit pénal international,
d'autre part un tribunal pénal international, si possible
permanent. Comme exemple, on peut citer les nombreux traités
d'extraditions, les conventions sur la traite des noirs, des
femmes et des enfants, sur la piraterie, le trafic des stupé-
fiants, des publications obscènes, ou encore dans le Traité
de Versailles, les clauses qui contiennent des sanctions
civiles et les articles 227 à 230 dans la partie VII, desti-
nés à assurer le châtiment des crimes de guerre2. Ce dernier

Cf. M. de Francqueville, Les Progrès de la Justice


Internationale, Institut des hautes études internationales et
Centre européen de la Dotation Carnegie, Conférences 1928-1929,
Paris, Centre européen de la Dotation Carnegie, 1930, 6 e leçon,
pp. 15 ss.
2
Les expressions "crimes contre la loi des Nations",
"crimes contre le droit des gens", "crimes contre l'humanité",
sont entrées dans le langage et les textes juridiques. C'est
ainsi par exemple que l'article 41 du Code pénal fédéral
suisse punit "Tout acte contraire au droit des gens".
Droit pénal international 155
instrument a innové sur la coutume qui, jusqu'à la première
guerre mondiale, autorisait les belligérants à insérer dans
les traités de paix une clause d'amnistie en faveur de toute
personne qui avait commis des actes illicites au cours des
hostilités au profit ou au service d'un des belligérants1.
L'amnistie ne s'étendait pas cependant aux poursuites civiles
et criminelles intentées dans des affaires n'ayant aucune
connexion avec l'état de guerre.
Avec le Traité de Versailles, 1'ex-empereur d'Alle-
magne devait être traduit devant un tribunal criminel inter-
national spécial "...pour offense suprême contre la morale
internationale et l'autorité sacrée des traités." En étant
expressément autorisé à "...déterminer la peine qu'il estimera
devoir lui être appliquée...", ce tribunal devait donc fixer
le châtiment en dehors des lois préexistantes.
Le traité part de l'idée qu'un homme, individu-
ellement déterminé par lui, a enfreint les normes
de la morale internationale et du droit international
et il prévoit qu'un tribunal international appli-
quera une peine, qu'il appréciera lui-même, a cet
homme. La disposition du Traité de Versailles, en
attachant une sanction pénale à la violation des
règles de la morale internationale, fait de ces
dernières normes, par délégation,- et pour ce cas
particulier,- des normes juridiques. On peut donc
dire: l'article 227 rend un individu resoonsable

iL'article II de l'Acte final du Congrès de Vienne


stipulait: "Il y aura amnistie pleine, générale et particu-
lière, en faveur de tous les individus de quelque rang,
sexe ou condition, qu'ils puissent être".
Droit pénal international 156
pour violation de règles de droit international.
La norme contractuelle de cet article crée donc,
avec effet rétroactif, des obligations de droit
international pour un individu. Car les normes de
droit et, le cas échéant, les normes de la morale
internationale, dont la violation constitue
l'infraction punissable, n'établissaient, originai-
rement, aucune obligation juridique pour un individu
au sens où cela impliquerait une responsabilité
individuelle; elles n'établissaient, suivant l'ex-
pression courante, des obligations que pour les
Etats. Ce n'est que par le renvoi de l'article 227
à ces normes qu'elles pourront engendrer une respon-
sabilité individuelle, et ceci en raison de faits
survenus antérieurement à l'édiction de la norme
contractuelle de l'article 227 1 .

Admettant que cette construction, réalisable en


technique juridique, prête fortement à critique sur le
terrain de la "politique juridique", Kelsen maintient
cependant avec raison qu'elle représente sans conteste un
exemple "...d'individu, sujet du droit international, sujet
immédiat d'une obligation de droit international."
Les autres personnes accusées d'avoir commis des
actes contraires aux lois et coutumes de la guerre, étaient
déférées aux tribunaux militaires des pays intéressés.
Dans le cas où l'acte punissable avait été commis au détri-
ment des ressortissants de plusieurs Puissances, le Traité
prévoyait la constitution de tribunaux militaires interna-
tionaux composés des membres des tribunaux militaires des
Etats intéressés. Ce qui est important à retenir est que

Kelsen, "Théorie générale du droit", loc. cit.,


p. 155.
Droit pénal international 157
le particulier était également considéré ici, à titre
rétroactif, comme le sujet d'obligations du droit interna-
tional.
L'obligation juridique enfreinte et son sujet
auteur de la violation du droit international
possèdent, l'un et l'autre, un caractère de droit
international. Ce caractère ne saurait être
modifié par le fait que le tribunal doit appliquer
une peine empruntée à une législation nationale,
soit que celle-ci existe déjà, soit qu'elle ne
doive être édictée qu'en exécution de l'article
228. Car la loi pénale interne n'est alors qu'une
exécution du droit international. Elle applique
à des faits régis par les lois et usages de la
guerre une peine prévue par le droit international
lui-même, en l'espèce par l'article 228 du Traité
de Versailles, pour les auteurs de cet état de fait.
C'est pourquoi les tribunaux militaires qui
appliquent ces peines, conformément à l'article 228,
agissent toujours en qualité de tribunaux interna-
tionaux, c'est-à-dire d'organes de la communauté
de droit international constituée par le Traité de
Versailles1.
Malheureusement, ces dispositions du Traité" de
Versailles devaient rester lettre morte, car 1'ex-Kaiser
fut seulement condamné par contumace en raison du fait que
les Pays-Bas refusèrent de lever le droit d'asile qu'ils
lui avaient accordé. En ce qui concerne les autres accusés,
on sait que les Conseils de guerre alliés prononcèrent quelques
condamnations par contumace. D'autre part, le caractère
"ex post facto" de ces dispositions et le fait que la plu-
part des accusés avaient obéi à des ordres supérieurs en

1
Kelsen, "Théorie générale du droit", loc. cit.,
pp. 156 s.
Droit pénal international 158
commettant leurs délits, incitèrent les Puissances Alliées
et Associées à renvoyer les cas aux autorités judiciaires
allemandes qui se bornèrent à exercer des poursuites illu-
soires. Cette tentative resta donc sans résultat immédiat
appréciable, mais elle établit cependant le nouveau principe
de la responsabilité individuelle dans les actes contraires
aux lois de la guerre. La preuve en est donnés par la doc-
trine . La nature criminelle des actes imputés comme délits
internationaux a été pleinement admise à cette occasion.
On a toutefois estimé que l'effet moral des mesures de
répression serait plus effectif si celles-ci étaient prises
sur le plan international plutôt que par les gouvernements
vainqueurs2.

Le principe suivant lequel le soldat dont les actes


constituent une violation aussi bien du droit de la guerre
que du droit criminel général devrait être jugé et condamné
par les tribunaux de l'Etat lésé, au cas où cet individu
tomberait entre ses mains, ce principe donc a été affirmé
dans l'opinion de plusieurs auteurs et expressément soutenu

1
Voir Fenwick, op. cit.. pp. 668 s.; Francqueville,
op. cit., 6 e leçon? pp. 1 ss.; Jean Graven, Les crimes contre
l'humanité, Académie de Droit international, Recueil des
Cours 1/1950, Tome 76, Paris, Librairie du Recueil Sirey,
1951, PP- 444-453.
2
Nous verrons plus loin que la même critique a été
passée au sujet du Tribunal de Nuremberg.
Droit pénal international 159
en 1880 par l'Institut de Droit international. L'article
84 du Manuel des Lois de la guerre sur terre adopté la
même année à Oxford par cet Institut, stipulait en effet
qu'en cas de violation des règles figurant audit recueil
"...the offending parties should be punished, after a
judicial hearing, by the belligerent in whose hands they
are ...". Les coupables sur lesquels on pouvait mettre la
main étaient "...liable to the punishments specified in the
pénal or criminal code" .
Un des organisateurs de la Cour de La Haye, le Prési-
dent Descamps, proposa de créer une Haute Cour de Justice
internationale compétente "...pour juger les crimes contre
l'ordre public international et le droit des gens universel".
Lord Philliraore, un autre membre du Comité consultatif des
Juristes, limitait la compétence du Tribunal international
aux violations des lois de la guerre définies dans la Con-
vention de La Haye de 1907. L'Assemblée de la Société des
Nations, jugeant la réforme prématurée, estima qu'une Chambre
spéciale de la Cour Permanente de Justice internationale
pouvait suffire en cas de nécessité et que la création d'une
Cour criminelle internationale ne s'imposait pas.

Voir James Wilford Garner, International Law and


the World War, New York-London, Longmans, Green and Co.,
1920, Vol. II, pp. 472 ss.
Droit pénal international 160
L'"International Law Association" discuta ce
problème lors de sa 18 e assemblée à Buenos Aires en 1922
et au Congrès de Stockholm en 1924. L'Association inter-
nationale de droit pénal se prononça au Congrès de Bruxelles
en 1926 en faveur de confier cette tâche à la Cour de La
Haye dont le Conseil exercerait l'action publique. Les
crimes et délits, peines et mesures d'exécutions seraient
déterminées par des conventions internationales.
Un autre pas fut franchi à la suite des Conférences
internationales de codification pénale de caractère officiel
qui eurent lieu entre autres à Varsovie en 1927 et à Rome en
1928. Un autre fut réalisé par l'Organisation internationale
du travail instituée en vertu des Traités de paix, lorsqu'elle
adopta la notion de faute pour manquement à un devoir inter-
national1. La poursuite contre l'Etat incriminé était ouverte
à tout membre de la SDN "...non sur la base d'un dommage
2
propre, mais uniquement au nom de l'intérêt général 'I.
Il faut encore signaler les travaux de l'Union inter-
parlementaire, effectués par une sous-commission permanente
de l'Union et consacrés à l'élaboration d'un avant-projet de
Code répressif des Nations. En 1934, l'assassinat du roi

x
Cf. Nicolas Politis, La Justice internationale,
Paris, Librairie Hachette, pp. 250 ss.
2
Articles 415 à 420 du Traité de Versailles.
Droit pénal international 161
Alexandre de Yougoslavie incita la SDN à prendre des
mesures pour la répression du terrorisme et pour son châ-
timent, en cas de carence des tribunaux nationaux, par un
for international. Toutefois, les deux conventions signées
à cet effet le 16 novembre 1937 n'entrèrent jamais en vigueur.
Le 21 juin 1943, l'Assemblée semi-officielle de
Londres, composée de délégués désignés par les gouvernements
et réunis sous les auspices de l'Union pour la Société des
Nations, recommanda que certaines catégories exceptionnelles
de crimes de guerre soient jugées par un tribunal interna-
tional. Mentionnons encore les travaux semi-officiels de
la Commission internationale pour la réforme et le développe-
ment du droit pénal, et enfin ceux de la Commission des Nations
Unies pour les crimes de guerre, qui a élaboré un projet de
convention pour la création d'un tribunal international pour
les crimes de guerre!.
M. de Francqueville a envisagé dans une certaine
mesure la création du Tribunal de Nuremberg lorsque, dans
son cours du Centre européen de la Dotation Carnegie, il
déclarait:

Voir Mémorandum du Secrétaire général des Nations


Unies, Historique du problème de la juridiction criminelle
internationale, Commission du Droit international, Lake
Success; Nations Unies, A/CN.4/7/Rev. 1, 1949.
Droit pénal international 162
Nous voulons construire un édifice immédiate-
ment habitable, quitte à remettre à des temps meil-
leurs le soin de l'agrandir et de le perfectionner.
Régler les compétences des tribunaux nationaux
pour les crimes et délits des particuliers en temps
de paix, éviter les cas d'impunité, obtenir une
équitable sanction contre les auteurs du crime de
la guerre d'agression et des manquements aux lois
de la guerre et en même temps châtier l'Etat dans
tous les crimes des collectivités par le jeu des
réparations ou toute autre condamnation pécuniaire,
telle est pour le moment la tâche que j'entrevois
pour une Cour criminelle internationale. Elle
correspond aux besoins les plus impérieux et son
adoption par les divers Etats ne semble pas devoir
se heurter à une opposition irréductible!.

Francqueville, op. cit.. 6 e leçon, p. 12.


2. Tribunaux militaires internationaux I63
de Nuremberg et de Toklô"

Le 30 octobre 1943 à Moscou, les Etats-Unis,


l'Angleterre et l'URSS annoncèrent dans une proclamation
conjointe leur intention de référer les coupables de crimes
de guerre, membres des forces armées et du parti nazi aux
tribunaux des pays où ils auraient commis leurs délits.
Il fut décidé que les grands criminels de guerre, responsa-
bles des atrocités commises "...sans localisation géographique
précise... ", seraient punis en vertu d'une décision commune
des gouvernements alliés. Ces principes furent répétés à
maintes reprises par les gouvernements alliés en exil à Londres.

Le 8 août 1945 était conclu à Londres, entre les


Etats-Unis, l'Angleterre, la France et l'URSS, l'Accord
constitutif du Tribunal militaire international pour les grands
criminels de guerre, tels que les hommes d'Etat, chefs mili-
taires, administrateurs, propagandistes et financiers dont
pour la première fois dans l'Histoire, la responsabilité
personnelle allait être évoquée devant le for international,
alors qu'allait être levée l'immunité les couvrant en vertu
du principe de la personnalité morale de l'Etat généralement
considéré jusqu'à ce moment-là comme seul responsable des
actes de ses organes.

Article 19 de l'Accord du 8 août 1945.


Tribunaux militaires internationaux 164
Ainsi se trouvait être réalisé en vertu de la
notion universelle de justice et d'équité, le concept
défendu par les canonistes du Moyen-Âge ainsi que par
Grotius, principe qui avait déjà été mis partiellement
en pratique à la fin de la première guerre mondiale.
L'Accord prévoyait que chaque signataire prendrait les
mesures nécessaires pour assurer aux enquêtes et aux procès
la présence des grands criminels de guerre en son pouvoir
et qui devraient être jugés par le Tribunal militaire inter-
national. Suivant l'article 5, tous les gouvernements des
Nations Unies pouvaient y adhérer et cela a été le cas pour
dix-neuf pays 1 , outre les Quatre Grands.

Le Tribunal devait être composé de quatre juges et


de quatre suppléants, désignés par chacune des Grandes Puis-
sances parties à l'Accord. Ils étaient autorisés à juger et
à punir non seulement les individus, mais encore à déclarer
que des organisations ou groupes auxquels appartenait un
accusé étaient de nature criminelle, ce qui avait pour effet
de permettre ensuite aux autorités compétentes de chacune
des parties contractantes de traduire devant les tribunaux
nationaux, militaires ou d'occupation, tout individu affilié
à une organisation prononcée criminelle.

1
Grèce, Danemark, Yougoslavie, Pays-Bas, Tchécoslo-
vaquie, Pologne, Belgique, Ethiopie, Australie, Honduras,
Norvège, Panama, Luxembourg, Haïti, Nouvelle-Zélande, Inde
Venezuela, Uruguay et Paraguay. '
Tribunaux militaires internationaux 165
Le Statut fixait les principes juridiques qui
devaient être appliqués. Il définissait en outre à
l'article 6 trois catégories de crimes qui étaient dans
la compétence du Tribunal et qui entraînaient une respon-
sabilité individuelle: crimes contre la paix, crimes de
guerre et crimes contre l'humanité. D'autres dispositions
excluaient la possibilité d'invoquer comme excuse les
ordres supérieurs reçus et stipulaient que la situation
officielle de l'accusé ne pouvait être considérée comme
une excuse ou comme motif à diminution de la peine.
Le Tribunal militaire international pour l'Extrême-
Orient, institué par proclamation spéciale du Commandant
suprême des Puissances alliées le 19 janvier 1946, fut créé
à peu près sur le modèle de celui de Nuremberg. Il n'était
cependant pas habilité comme ce dernier à déclarer criminels
des groupements et organisations. Il faut noter comme autre
différence que l'acte d'accusation de Tokio ne mentionnait
pas comme chef d'accusation les crimes contre l'humanité.
Cette haute Cour était composée de onze juges choisis parmi
les candidats proposés par les neuf signataires de l'Acte
de capitulation du 2 septembre 1945 d'une part, soit les
Etats-Unis, le Royaume-Uni, la Chine, l'URSS, l'Australie,
Cuba, la Nouvelle-Zélande, la France, les Pays-Bas, et par
Tribunaux militaires internationaux 166
l'Inde et les Philippines d'autre part1.
Bien que ce problème sorte quelque peu du cadre de
la présente étude, il n'est pas inutile, pour le bénéfice
de celle-ci même, d'examiner dans une certaine mesure les
critiques faites dans quelques milieux au caractère interna-
tional qui a été attribué généralement par la doctrine et
la coutume en particulier au Tribunal de Nuremberg. Ce der-
nier, dit-on, est un tribunal interallié, celui des vain-
queurs qui s'érigent en juges des vaincus, principalement
dans le domaine des crimes contre la paix; il ne représente
donc pas la communauté internationale. On déplore aussi,
non sans raison, le fait que les quatre grandes Puissances
seules ont désigné des juges à Nuremberg, alors que la
Déclaration de Moscou en 1943 annonçait que les grands crimi-
nels de guerre seraient jugés suivant la décision commune
des gouvernements alliés; mais on admet toutefois que ces
derniers, ayant signé l'Accord du 8 août 1945 auquel la
Charte du Tribunal était annexée, ont implicitement chargé
les Quatre Grands de les représenter aux procès. On estime
que le Tribunal est une institution ad hoc établie postéri-
eurement aux délits qu'on l'a chargée de punir; les accusa-
tions sont vagues et les peines laissées au pouvoir discré-
tionnaire des juges. On regrette que le Tribunal n'ait pas

1
Voir publication des Nations Unies "Historique du
problème", op• cit.. pp. 22 ss.; Fenwick, op. cit., pp. 670 ss.;
Joseph Berry Keenan & Brendan Francis Brown, Crimes Against Inter-
national Law, Washington, Public Affairs Press, 1950, pp. 1-43.
Tribunaux militaires internationaux 167
été composé exclusivement ou en majorité de juges neutres,
ou tout au moins qu'on n'ait pas tenté de constituer un tel
tribunal lors même que les perspectives de convaincre les
Neutres à cette idée ne fussent pas des plus brillantes.
On traite les Statuts et les principes contenus dans les
Pactes Briand-Kellog, de la SDN et les Accords de La Haye,
de "leges imperfectae" et on qualifie toute accusation et
condamnation d'atteinte au principe "Nullum crimen sine lege,
nulla poena sine lege praevia." Enfin, on considère le
Procès comme paradoxal aux articles 10 et 11 de la Déclaration
Universelle des Droits de l'Homme, qui accordent à l'individu
le droit d'un jugement impartial et de la présomption d'inno-
cence .
Si certaines de ces critiques renferment un truisme
en ce qu'elles constatent l'imperfection de la justice humaine,
elles ne peuvent s'opposer au principe de la morale humaine,
qu'elle dérive selon les unes du droit naturel ou, selon les
autres de la conscience universelle. Ces critiques ne peuvent
ignorer le fait que la justice est dynamique et non statique,
de sorte que l'imprévoyance et l'indolence de la SDN ont obligé

1
Voir Corbett, op. cit., pp. 227-237; Fenwick, op. cit.,
pp. 672 ss.;Frederick Herbert Maugham, U.N.O. and War Crimes,
London, John Murray,, 1951, pp. 19, 27, 39, 51 et 73; Nazi
Conspiracy and Aggression, Supplément B, Office of United States
Chief of Counsel for Prosecution of Axis Criminality, Washington,
United States Government Printing Office, I948, pp. 1 ss.
Tribunaux militaires internationaux 168
les auteurs de l'Accord et du Statut du 8 août 1945 à faire
un travail de création dont les bases reposaient toutefois
de plein droit sur les normes pré-existantes du droit des
gens. D'ailleurs, comme l'a démontré Montesquieu, un sys-
tème de droit pénal bon quant au droit pénal proprement dit
ou quant à la procédure, garantit la liberté individuelle
mieux que toutes les déclarations et tous les axiomes.
On exagère beaucoup, dit Politis, quand on
doute du progrès de la justice internationale en
disant que le droit précède la justice et que
celle-ci ne peut avancer que sur les traces de
celui-là. On a constaté dans tous les pays et
en particulier dans les fédérations que "le déve-
loppement juridique ne commence pas tant par la
fixation du droit que par l'institution d'un juge."
Il n'en est pas moins vrai que l'amélioration du
droit contribue grandement à l'extension de la
justice en rendant moins aléatoire, aux yeux des
Etats, le débat judiciairel.
Un quart de siècle plus tard, de Vabres exprime la
même opinion en répondant en ces termes aux critiques formu-
lées à propos des Tribunaux militaires internationaux2:
Si ces griefs valent, ils ne valent pas seule-
ment contre la justice rendue à Nuremberg, mais
contre une justice pénale quelconque. Car il n'y
a pas de justice pénale qui ne soit conditionnée
par l'exercice préalable de la force. Il n'y a
pas de justice pénale qui soit administrée par des
hommes sans reproche. Il n'y a pas de justice
pénale qui n'ait à son origine la vengeance, indi-
viduelle ou collective, comme en témoigne l'expres-
sion populaire de "vindicte sociale". Dès lors que

1
Politis, "La Justice internationale", loc. cit., pp. 252 s.
2
Voir aussi Politis, "Les Nouvelles Tendances",
loc. cit., p. 10.
Tribunaux militaires internationaux 169
les transformations techniques et sociales de la
guerre rendaient intolérable l'anarchie étatique
caractéristique des époques révolues, dès lors
que s'est avérée la nécessité d'une "société des
nations", d'une "organisation des nations unies",
un régime sanctionnateur s'imposait aussi, parce
qu'il est un élément essentiel d'une société
quelconque. Le tort de la thèse que nous criti-
quons est de n'ouvrir d'autre perspective, à
défaut d'une répression humaine, donc faillible
et imparfaite, que la carence de la répression!.

Or, par souci de justice et d'équité, le Tribunal


n'a pas voulu considérer le texte du Statut, quelque peu
improvisé, comme une loi absolue. Pour être en mesure de
l'interpréter, il en a comblé les lacunes en les complétant
de principes antérieurs, acceptés par la coutume et la
conscience universelle. C'est ainsi que le régime de sécu-
rité collective amorcé par les Conventions de La Haye de
1899 et 1907, institué par le Pacte de la Société des Nations
et élargi par le Pacte Briand-Kellog du 27 août 1928, les
clauses de renonciation à la guerre insérées dans les traités
bilatéraux germano-polonais de 1934, et germano-russe de
1939, n'ont pas été les seuls arguments de l'accusation et
que le Tribunal a pu répondre à celle-ci de même qu'à la
défense que "...le Statut ne constitue pas l'exercice arbi-
traire, par les nations victorieuses, de leur suprématie;

1
H. Donnedieu de Vabres, Le Procès de Nuremberg
devant les principes modernes du droit pénal international,
Académie de Droit international, Recueil des Cours 1/1947,
Tome 70, Paris, Librairie du Recueil Sirey, 1948, pp. 483 s.
Tribunaux militaires internationaux 170
le Tribunal juge ... qu'il exprime le droit international
en vigueur au moment de sa création; il contribue, par cela
même, au développement de ce droit"!. Le Tribunal a consi-
déré que le Statut repose d'une part sur les compétences
imposées par les règles du droit international aux parties
signataires qui ont rédigé le Statut et, d'autre part, sur le
droit international lui-même dont il exprime les normes
déjà en vigueur:
Le Tribunal a donc considérablement étendu la
portée du Statut et, partant, celle de ses propres
décisions. Il a affirmé la validité du Statut non
seulement en tant que lex in casu, c'est-à-dire
droit applicable à l'affaire pour le jugement de
laquelle il avait été établi, mais en tant qu'expres-
sion autorisée du droit international général. Il
a, par conséquent, présenté son interprétation du
Statut et l'application qu'il en a faite, comme
celles, non seulement, d'une lex in casu, mais 2
encore d'un principe du droit international général .
En substance, le droit pénal international incorporé
dans le Statut n'est pas statutaire, mais coutumier et basé

Nazi Conspiracy and Aggression, Opinion and Judgment,


Washington, United States Government Printing office, 1947,
pp. 39 ss., 48 (désigné ci-après sous le titre abrégé: Opinion
and Judgment). Voir e.g. de Vabres, op. cit., pp. 486 s.
Law Reports of Trials of War Criminals, Selected and prepared
by the United Nations War Crimes Commission, Volume XV, ûigest
of Laws and Cases, London, Published for the United Nations
War Crimes Commission by His Kajesty's Stationery Office, 1949,
pp. 1-22.
2 „
Mémorandum du Secrétaire général des Nations Unies,
Le Statut et le Jugement du Tribunal de Nuremberg - Historique
et analyse, Commission du droit international, Assemblée
générale, Lake Success, Nations Unies, publication A/CN.4/5,
1949, p. 41.
Tribunaux militaires internationaux 171
sur la reconnaissance de la morale internationale par les
traités, par la doctrine, par l'Ecole de jurisprudence
fondée sur le droit naturel et par la majeurs partie de
l'opinion publique .
Quoique reconnaissant que les coutumes de la guerre
avaient fait tomber exceptionnellement dans certains crimes
de guerre "...la cloison dressée par le droit international,
respectueux de la souveraineté nationale, entre l'acte de
l'individu et les Puissances étrangères , la défense a toute-
fois invoqué en règle générale le fait que les Etats seuls
sont sujets du droit international; puisque l'Etat a acquis
au cours des quatre derniers siècles le rang de super-personne,
on ne pouvait dès lors rendre des individus criminellement
responsables pour des actes de gouvernement qui ne pouvaient
être imputés qu'à l'Etat. Juger les individus considérés
comme responsables était nier la notion même de l'Etat et
abandonner les normes du droit international généralement
acceptées:
Si, en vertu du droit universel, l'on en arrivait
à pouvoir traduire devant un tribunal criminel inter-
national les hommes qui ont participé à la direction,
à la préparation, au déclenchement et à la conduite
d'une guerre qu'interdit le droit international, les

Voir Keenan & Brown, op. cit., pp. 41-47.


"Opinion and Judgment", op. cit., p. 186.
Tribunaux militaires internationaux 172
décisions sur les problèmes qui touchent les fonde-
ments mêmes de l'Etat se trouveraient soumises à un
contrôle superétatique. On pourrait, évidemment,
continuer d'appeler ces Etats des Etats souverains,
mais en fait ils auraient cessé de l'être!.
Assujettir les particuliers aux dispositions d'un
droit international nouveau, dont la supériorité n'est pas
en cause, mais qui n'est toutefois qu'en pleine gestation,
équivaudrait à les juger "ex post facto", à les soumettre
aux conséquences inéquitables d'une rétroactivité arbitraire.
Aucune sanction pénale n'est envisagée pour les différents
crimes et les sanctions civiles prévues par les textes inter-
nationaux en vigueur au moment des procès mettent en jeu la
seule responsabilité des Etats, uniques sujets du droit inter-
national, et non celle des personnes physiques. Les sentences
imposées aux individus pour leurs crimes contre la paix repré-
sentent un principe absolument révolutionnaire dans le droit
international et présupposent d'autres lois que celles en vigueur
au moment où débutèrent les procès de Nuremberg; ceux-ci ne
reposent donc sur aucune base légale .
Cette argumentation est frappante en ce qu'elle dresse
un tableau exact des imperfections du système de sécurité
collective, imperfections créées ou favorisées par l'opportunisme

1 "Opinion and Judgment", op. cit.. p. 24 (traduction


non officielle). Voir aussi "Le Statut et le Jugement du
Tribunal de Nuremberg", op. cit., p. 42.
2
Voir "Nazi Conspiracy and Aggression" - Supplément B,
op. cit., pp. 1 ss.
Tribunaux militaires internationaux 173
et l'imprévoyance politiques des gouvernements. Les opinions
exprimées au nom de la défense par le Professeur Jahreiss
ont la faiblesse de faire ressortir les thèses des Hegel,
Jellinek et autres qui considèrent que le droit est créé par
le fait seul, ce qui implique naturellement que le droit est
subordonné à la force.
Admettre que des infractions répétées à la loi
pénale entraînent l'abrogation tacite de cette loi,
c'est exclure toute répression organisée et, faute
de répression, toute société viable. Or ceci n'est
pas moins vrai de la société internationale!.
Or, on ne peut nier qu'au moment où les actes incri-
minés étaient commis, il existait déjà un droit international
public nouveau2 qui considérait la guerre comme un crime
commun à l'Etat agresseur et à ses ressortissants fautifs.
On peut estimer d'ailleurs que le fameux passage du Préambule
de la Convention de La Haye N° IV est d'une portée assez large
pour que soient basés les actes d'accusation et les jugements
sur les principes du droit international universellement reconnu
et sur les coutumes et pratiques généralement acceptées par
les nations civilisées-5. D'autre part, l'article 38 de la Cour

1
Vabres, op. cit.. p. 500.
2
Voir Glueck, op. cit., p. 95.
' Voir "Law Reports", op. cit., p. 7; Francqueville,
op. cit., 6© leçon, p. 7; Glueck, op. cit., pp. 91-139-
Tribunaux militaires internationaux 174
permanente de Justice internationale pouvait servir de
principe de base suffisant . Citant les cas de piraterie,
de rupture de blocus, d'espionnage, de crimes de guerre, à
titre d'exemples des obligations que le droit international
impose directement aux particuliers, l'accusation en la per-
sonne du Procureur général britannique, Sir Hartley Shawcross,
a contesté qu'existât en droit international la thèse selon
laquelle l'Etat seul est sujet de cette discipline "...dans
aucun autre domaine, il n'était plus nécessaire d'affirmer
que les droits et les devoirs des Etats sont les droits et
les devoirs des hommes'.',a-t-il déclaré au sujet des crimes
visés par le Statut, car "...à moins de lier l'individu, ces
droits et ces devoirs ne lient personne2". Il a poursuivi
en critiquant le raisonnement de la défense fondé sur le
principe de l'acte de gouvernement:
Puis on présente la thèse d'une autre manière.
Lorsque l'acte visé est un acte de gouvernement,
les personnes qui l'exécutent à titre d'instruments
de l'Etat ne sont pas personnellement responsables,
et sont en droit, prétend-on, de se retrancher
derrière le principe de la souveraineté de l'Etat.
Bien entendu, nul ne songe à employer cet argument
dans le cas des crimes de guerre et, puisque nous
estimons que chacun des accusés présents est coupa-
ble d'innombrables crimes de guerre, il suffirait

1
Voir Glueck, op. cit., p. 109-
2
Voir The Trial of German Major War Criminals.
Spe ches of the Chief Prosecutors ... at the close of the
case against the individual défendants, London, His [Link]' s
Stationery Office, 1946, pp. 57 ss. (Traduction non officielle).
Voir aussi Oppenheira-Lauterpacht, op. cit., pp. 309, 321 ss.,
330 ss.
Tribunaux militaires internationaux 175
peut-être d'écarter la question comme ne présentant
qu'un intérêt académique. Mais, en agissant ainsi,
on risquerait de réduire l'importance du rôle que
joueront ces débats dans le développement ultérieur
du droit international. Il existe, il est vrai,
une série de décisions judiciaires aux termes des-
quelles les tribunaux ont affirmé qu'un Etat ne
pouvait pas exercer sa juridiction sur un autre
Etat souverain, ou sur le chef ou représentant de
cet Etat. Ces décisions se sont fondées sur le
principe de la courtoisie internationale et sur
les règles qui sont à la base des rapports paci-
fiques et harmonieux entre les nations; elles ne
s'appuient aucunement sur le caractère sacr©-saint
de la souveraineté nationale, si ce n'est dans la
mesure où la reconnaissance de cette souveraineté
contribue elle-même à favoriser les relations inter-
nationales. Elles ne donnent, en vérité, aucune
autorité à la thèse selon laquelle des individus
qui constituent les organes de l'Etat, ceux qui
en manient les leviers de commande, sont en droit
de s'appuyer sur l'entité métaphysique qu'ils créent
et qu'ils contrôlent, quand cet Etat s'apprête,
suivant leurs instructions, à détruire les règles
mêmes de la courtoisie sur laquelle se fondent les
principes du droit international!-
Le dogme de l'acte de gouvernement pourrait aisément
rendre inefficace toutes les règles relatives aux droits et
coutumes de la guerre puisqu'un Etat pourrait fort bien con-
sidérer comme acte de gouvernement tous les crimes commis
en période d'hostilité par ses ressortissants. Dans ces
conditions, sous la façade de l'Etat, un gouvernement compo-
sé de brigands décidés à fouler au pied toutes les lois
divines et humaines, serait en mesure de mener à chef ses

1
Voir "The Trial of German Major War Criminals",
op. cit., pp. 57 ss.; voir aussi "Le Statut et le Jugement
du Tribunal de Nuremberg',', op• cit. , pp. 43 s.
Tribunaux militaires internationaux 176
projets diaboliques et tyranniques et d'éviter toute respon-
sabilité personnelle à ses membres qui échapperaient aux
poursuites par le seul fait que leurs actes monstrueux
devraient être considérés comme actes d'Etat .
Le Tribunal n'a marqué aucune hésitation à assurer
que les particuliers étaient criminellement responsables en
droit international:
On a fait valoir, a-t-il déclaré dans son juge-
ment, que le droit international ne vise que les
actes des Etats souverains et ne prévoit pas de
sanctions à l'égard des délinquants individuels.
On a prétendu encore que, lorsque l'acte incriminé
est perpétré au nom d'un Etat, les exécutants n'en
sont pas personnellement responsables, ils sont
couverts par la souveraineté de l'Etat. Le Tribunal
ne peut accepter ni l'une ni l'autre de ces thèses2.
Le Tribunal a affirmé ensuite que depuis longtemps
le droit des gens imposait des obligations et des responsa-
bilités aussi bien aux personnes physiques qu'aux Etats, car
"...ce sont des hommes et non des entités abstraites qui
commettent les crimes dont la répression s'impose comme
sanction du droit international-^';. Il a rejeté en ces termes
le dogme de l'acte de gouvernement:

1
Voir Q'iueck, op. cit., pp. 106-112; Mégalos A.
Caloyanni, L'organisation de la Cour permanente de Justice
et son avenir, Académie de Droit international. Recueil des
Cours IV/1931, Tome 38, Paris, Librairie du Recueil Sirey,
1932, p. 735; Graven, op. cit.. pp. 575 ss.
2
Voir "Opinion and Judgment", op. cit., p. 52
(traduction non officielle); voir aussi "Le Statut et le
Jugement du Tribunal de Nuremberg", op. cit., p. 44.
3
Voir "Opinion and Judgment", op. cit., p. ^ \
Cf. "Le Statut et le Jugement du Tribunal de Nuremberg",
pp. cit., p. 44.
Tribunaux militaires internationaux 177
Le principe du droit international qui,
dans certaines circonstances, protège les
représentants d'un Etat, ne peut pas s'appli-
quer aux actes condamnés comme criminels par
le droit international. Les auteurs de ces
actes ne peuvent invoquer leur qualité officielle
pour se soustraire à la procédure normale ou
se mettre à l'abri du châtiment!.
Si l'on estime juste et équitable qu'un particulier
soit châtié pour les délits commis à l'intérieur de son pays,
si l'on trouve normal que le chef du gouvernement soit
soumis aux mêmes règles de droit interne que le plus humble
de ses compatriotes, pourquoi devrait-on justifier, au point
de vue juridique et pratique, les crimes internationaux que
cet individu commet contre la paix et l'humanité? Pourquoi
devrait-on crier le haro et "...interdire toute poursuite
individuelle ou collective devant un Tribunal international,
qui serait la seule garantie pour un jugement indépendant
et impartial" ?

Rendant hommage non seulement à la conscience humaine


universelle, mais encore à la suprématie du droit interna-
tional, le Tribunal est allé plus loin encore en reconnaissant
comme un principe général que les obligations internationales
de l'individu surpassent les devoirs découlant du droit interne:

"Opinion and Judgment", op. cit.. p. 53.


Voir Caloyanni, op. cit.. p. 725.
Tribunaux militaires internationaux 178
D'autre part, une idée fondamentale du Statut
est que les obligations internationales qui s'im-
posent aux individus priment leur devoir d'obéis-
sance envers l'Etat dont ils sont ressortissants.
Celui qui a violé les lois de la guerre ne peut,
pour se justifier, alléguer le mandat qu'il a reçu
de l'Etat, du moment que l'Etat, en donnant ce
mandat, a outrepassé les pouvoirs que lui reconnaît
le droit international1.

Le Tribunal a toutefois admis que si les accusés


étaient habilités par la nature et les circonstances des
actes incriminés a plaider "respondeat superior" , le fait
pourrait être pris en considération-^. En outre, le Tribunal
n'a pas expressément défini les crimes internationaux, mais
il les a fait entrevoir en quelque sorte en prouvant que
les délits désignés à l'article 6 du Statut constituaient,
antérieurement à l'exécution de l'Accord de Londres, des
violations des règles du droit international.

x
Voir "Le Statut et le Jugement du Tribunal de
Nuremberg", op. cit., pp. 44 s.
2
Il faut toutefois noter que la jurisprudence alle-
mande elle-même avait nié le principe "respondeat superior"
dans le cas du Liandover Castle, puisqu'aux procès de Leipzig,
à l'issue de la première guerre mondiale, la Cour Suprême
allemande avait condamné deux officiers subalternes de marine
allemands pour avoir tiré sur des bateaux de sauvetage où
avaient pris refuge les survivants du navire coulé.
3
Cf. Keenan and Brown, op. cit., pp. 131-138; Kelsen,
"Peace Through Law", top, cit., pp. 104 ss.
Tribunaux militaires internationaux 179
L'opposition du principe "Nulla poena sine lege
praevia" à la compétence de la Cour a été rejetée par
celle-ci comme inapplicable en vertu des précédents et
étant donné qu'aucun doute ne subsistait sur le fait que
les accusés étaient parfaitement conscients qu'ils violaient
par leurs crimes les normes juridiques internationales1.
On a fait valoir, a déclaré le Tribunal, que
le châtiment "ex post facto" répugne au droit des
nations civilisées. Nul pouvoir souverain n'avait
érigé la guerre d'agression en crime quand les actes
reprochés ont été commis. Aucun statut n'avait
défini cette guerre; aucune peine n'avait été
prévue pour sa perpétration; aucun tribunal n'avait
été créé pour juger et punir les contrevenants2.
Appuyant sa thèse sur le Pacte Briand-Kellog, les
Conventions de La Haye et autres accords internationaux, le
Tribunal a rappelé que "...la maxime 'nullum crimen sine lege'
ne se limite pas à la souveraineté des Etats; elle ne formule
qu'une règle généralement suivie"-', et il a ajouté:
Il est faux de présenter comme injuste le châti-
ment infligé à ceux qui, au mépris d'engagements et
de traités solennels, ont, sans avertissement préa-
lable, assailli un Etat voisin. En pareille occur-
rence, l'agresseur sait le caractère odieux de son
action. La conscience du monde bien loin d'être
offensée, s'il est puni, serait choquée s'il ne
l'était pas^.

1 Cf. Fenwick, op. cit., pp. 670 s.; Kelsen, "Peace


Through Law", loc. cit^, pp. 71-104; Keenan and Brown, op. cit..
pp. 14-27; voir a^ssi Eduard Zellweger, Die Schweiz, und die
Nurnberger Grundsatze, dans l'Annuaire national "La Suisse",
Zurich, Nouvelle Société Helvétique, 1950, p. 150.
2
"Opinion and Judgment'1, op. cit. , p. 69.
3
Ibid., p. 49.
Ibid., p. 49. Voir aussi "Le Statut et le Jugement
du Tribunal de Nuremberg".op. cit., p. 46; Vabres, op. cit.,p.503
Tribunaux militaires internationaux 180
Il est bon de rappeler ici qu'il n'existe aucune
règle de droit international à l'effet que l'individu ne
peut être puni pour des crimes contre les lois de la paix
et de l'humanité1. Il existe au contraire un droit histo-
rique pour la société internationale de punir l'individu,
droit qui, énoncé par Vittoria et Gentili, puis proclamé
par d'autres autorités de la doctrine, fut reconnu ensuite
par de nombreux organes internationaux pour être finalement
consacré par les Statuts des Tribunaux militaires internationaux.
La défense a prétendu que les principes du Statut de
Nuremberg n'étaient pas stipulés par des actes ayant force
obligatoire le jour où les délits imputés ont été commis. Or,
cette objection veut sciemment ignorer que la règle "Nullum
crimen, nulla poena sine lege praevia" est inconnue en droit
romain, dans le vieux droit français ainsi que dans les droits
anglo-saxon et soviétique. Le droit pénal international est
créé non seulement par des lois particulières des Etats mais
encore par la coutume formée peu à peu par des conventions
passées entre Etats et par des arrêts prononcés par des tri-
bunaux nationaux ou internationaux, influencés eux-mêmes par
la doctrine, de sorte que l'individu présumé coupable de
crimes de guerre peut être poursuivi et condamné au nom des

1 Voir Keenan and Brown, op. cit., pp. 121-129.


Tribunaux militaires internationaux 181
principes généraux de l'humanité, considérés comme supé-
rieurs à toute législation nationale1.
Hjalmar Schacht lui-même, un des accusés au procès
de Nuremberg en faveur de qui la Cour a finalement prononcé
un verdict d'acquittement, s'est élevé en ces termes contre
un des principaux arguments de la défense:
A Nuremberg, on a condamné avec effet rétro-
actif. On s'écarte ainsi du principe fondamental
des droits de l'homme selon lequel une personne
ne peut être punie que si elle a enfreint une loi
écrite existante. On a suspendu le "nulla poena
sine lege". Bien que ce fût évidemment le devoir
de la défense de faire opposition contre le fait
ci-dessus, je me suis cependant rallié à l'opinion
inverse. Les relations entre les hommes sont
régies par une loi morale non écrite qui doit
impliquer un châtiment si elle est violée, même dans
le cas où la loi écrite comporte sur ce point une
lacune. Une guerre déclenchée volontairement est
une infraction de ce genre2.
Par ailleurs, l'opinion prévalant au cours des
débats a été exprimée succinctement ainsi:
En interprétant le Pacte, il faut songer qu'à
l'heure actuelle, le droit international n'est
pas l'oeuvre d'un organisme législatif commun aux
Etats. Ses principes résultent d'accords, tels que
le Pacte de Paris, où il est traité d'autres choses
que de matières administratives et de procédure.

1
Cf. Caloyanni, op. cit., pp. 736, 752 s.; Vabres,
op. cit., pp. 500 ss.; Keenan and Brown, op. cit., pp. 47-56;
voir aussi Jean S. Pictet, La Croix-Rouge et les Conventions
de Genève, Académie de Droit international, Recueil des Cours
1/1950, Tome 76, Paris, Librairie du Recueil Sirey, 1951, pp.45 ss,
2
Hjalmar Schacht, Seul contre Hitler. (Abrechnung mit
Hitler), traduit de l'allemand par Pierre Jutier, Paris,
Librairie Gallimard, 1950, p. 241.
Tribunaux militaires internationaux 182
Indépendamment des traités, les lois de la
guerre se dégagent d'us et coutumes progressi-
vement et universellement reconnus, de la doc-
trine des juristes, de la jurisprudence des
tribunaux militaires. Ce droit n'est pas
immuable; il s'adapte sans cesse aux besoins d'un
monde changeant. Souvent les traités ne font
qu'exprimer et préciser les principes d'un droit
déjà en vigueur!-
Le crime contre la paix est constitué par la guerre
d'agression, en violation des traités, accords et engage-
ments internationaux. Avant les Accords de La Haye, il
était de pratique courante que les officiers et soldats
coupables des crimes de guerre classiques tels que définis
par les lois et coutumes de la guerre dans les codes de jus-
tice militaire ou par les directives données par les gou-
vernements aux membres de leurs forces armées, soient déférés
aux tribunaux militaires de l'Etat qui les avait capturés.
Par contre, le concept de crime contre l'humanité,
c'est-à-dire l'assassinat, l'extermination, la réduction
en esclavage, la torture, la déportation, les persécutions
pour des motifs politiques, raciaux ou religieux ou tout
autre acte inhumain commis contre les populations civiles,
avant ou après la guerre, fut d'une application plus difficile,

x
Voir Vabres, op. cit., pp. 503 s.; cet auteur
cite ce texte officiel d'après l'ouvrage: Procès des
grands criminels de guerre devant le tribunal militaire
international, Nuremberg, 14 novembre 1945 - 1er octobre 19^6.
Nuremberg, 1947, Tome 1er, Jugement, p. 233.
Tribunaux militaires internationaux 183
car estima le Tribunal:
...pour constituer des crimes contre l'humanité,
il faut que les actes de cette nature, perpétrés
avant la guerre, soient l'exécution d'un complot
ou plan concerté, en vue de déclencher et de con-
duire une guerre d'agression. Il faut, tout au
moins, qu'ils soient en rapport avec celui-ci.
Or, le Tribunal estime que la preuve de cette
relation n'a pas été faite, si révoltants et
atroces que fussent parfois les actes dont il
s'agit. Il ne peut donc déclarer d'une manière
générale que ces faits, imputés au nazisme, et
antérieurs au 1er septembre 1939, constituent,
au sens du Statut, des crimes contre l'humanité.
En revanche, depuis le déclenchement des hosti-
lités, on a vu se commettre, sur une vaste échelle,
des actes présentant le double caractère de crimes
de guerre et de crimes contre l'humanité. D'autres
actes, également postérieurs au début de la guerre
et visés à l'acte d'accusation, ne sont pas, à
proprement parler, des crimes de guerre. Mais le
fait qu'ils furent perpétrés à la suite d'une guerre
d'agression ou en rapport avec celle-ci permet de
voir en eux des crimes contre l'humanité!.
Ainsi, le droit naturel est l'objet d'une sanction
pénale internationale. Toutefois, il est malheureux que la
compétence du for international à l'égard des crimes contre
l'humanité ait été si timidement stipulée par les auteurs du
Statut qui ont restreint la notion de crimes contre l'humanité
en exigeant que les actes ou persécutions aient été commis
"...à la suite de tout crime rentrant dans la compétence du
Tribunal, ou en liaison avec ce crime"2. Respectant l'article 6

1 "Opinion and Judgment", op. cit., p. 84. Voir aussi


"Le Statut et le Jugement du Tribunal de Nuremberg, op. cit. pp.71 s,
2
Statut du Tribunal militaire international, article
6 c ) ; voir texte intégral dans "Le Statut et le Jugement du
Tribunal de Nuremberg", op. cit. , pp. 99-108.
Tribunaux militaires internationaux I84
du Statut, le Tribunal, timoré lui aussi, n'a pas simple-
ment ignoré le concept des crimes contre l'humanité, mais
il en a réduit les conséquences au minimum en raison du
rapport qui existe entre ces crimes et les crimes contre
la paix. A l'exception de cette réserve, le Tribunal s'est
considéré habilité à connaître de tous les actes réputés
crimes par les droits criminels de tous les pays du globe.

Bien que par exemple dans les cas de Schirach et de


Streicher, condamnés uniquement pour crimes contre l'humanité,
en estimant que la relation de ceux-ci avec les crimes contre
la paix et les crimes de guerre était suffisante, même si
ces derniers avaient été commis par des tiers, le Tribunal
était sur le chemin de la reconnaissance internationale de
la criminalité contre l'humanité sui generis, il a toutefois
fait généralement un compromis entre deux thèses: la première
basée sur le principe du droit international traditionnel qui
soutient qu'il appartient à l'Etat de décider du traitement
de ses propres nationaux, et la seconde considérant que le
traitement inhumain des individus est un crime qui devrait,
au besoin, être sanctionné en droit international, même si
ce traitement est permis, favorisé ou même pratiqué par l'itat
dont les victimes sont les sujets .

1 Voir Graven, op. cit., pp. 46O-468; Vabres, op. cit.,


pp. 518-527; Maurice Bourquin, Pouvoir scientifique et droit
international, Académie de Droit international, Recueil des
Cours I/19477 T o m e 70, Paris, Librairie du Recueil Sirey,
1948, pp. 389 s.
Tribunaux militaires internationaux 185
Si l'on avait accepté sous réserves cette
définition du crime contre l'humanité, c'eût
été, indubitablement, une innovation révolu-
tionnaire aux conséquences incalculables. Une
telle définition aurait établi des normes minirna
en ce qui concerne le traitement des êtres humains,
tant en temps de guerre qu'en temps de paix, et
aurait menacé de sanctions pénales internationales
toute personne qui aurait porté atteinte à ces
normes, qu'il s'agisse de personnes physiques ou
d'organes de l'Etat1.
On doit regretter que bien que l'accord international
renferma des dispositions concernant les nouveaux procès,
les Etats-Unis aient considéré suffisants deux seuls procès
internationaux des criminels de guerre "...pour servir de
documentation et de preuve en vue d'établir le principe
2
pour lequel ils avaient lutté" . Toutefois, les principes
du Statut ont été appliqués par les tribunaux militaires des
zones d'occupation américaine, britannique et française, de
sorte qu'en vertu de la loi n° 10 du Conseil de contrôle
allié en Allemagne, leur procédure doit être considérée
comme de droit international. De leur côté, les tribunaux
nationaux dont la compétence était prévue par l'Accord de
Moscou, et auxquels ont été déférés les coupables ayant
commis des crimes sur leurs territoires respectifs, se sont
inspirés des règles faisant l'objet de l'Accord de Londres.

x
"Le Statut et le Jugement du Tribunal de Nuremberg",
op. cit., p. 77«
2
Voir Graven, op. cit.. pp. 469 ss.
Tribunaux militaires internationaux 186
Or, la théorie des crimes contre l'humanité
a reçu, depuis l'ouverture du procès de Nuremberg,
un développement que ce commencement modeste ne
laissait pas prévoir. Les écrits de deux crimi-
nalistes distingués, MM. Aroneanu et Lemkin, les
débats engagés à Paris, en octobre 1946, au sein
du Mouvement national judiciaire français, en
juillet 1947 à la Conférence internationale pour
l'unification du droit pénal, les votes émis à
l'issue de ces discussions tendent à la revigorer
au contact de l'universalisme qui animait ses
fondateurs: Vittoria, Suarez et Grotius1.
Au terme de ces considérations sur les Tribunaux
militaires internationaux, on doit admettre que la personna-
lité juridique de l'individu en droit international a été
confirmée de plein droit par la jurisprudence internationale
et l'opinion universelle. Si la défense et un certain nom-
bre d'auteurs ont critiqué le principe posé de la rétroacti-
vité des incriminations, nul, cependant, n'a élevé la voix
pour contester effectivement la capacité juridique interna-
tionale de l'individu qui, par ses actes, a violé la coutume
et les règles du droit des gens général. L'humanité a enfin
compris que des mesures de coercition et de répression ne
peuvent pas être prises à l'égard de collectivités entières,
puisqu'en procédant de la sorte, on applique les sanctions
pénales à une majorité d'innocents. La peine s'applique
donc désormais à l'individu coupable seulement2.

Vabres, op. cit., pp. 520 s.


Voir Caloyanni, op. cit., pp. 764 s.
Tribunaux militaires internationaux
...le jugement de Nuremberg contribuera à engager
les politiciens en mal d'idées belliqueuses à
introduire, dans l'avenir, la notion de leurs res-
ponsabilités personnelles dans leurs calculs, et
influencera eh cela leurs décisions. En outre,
même après une guerre victorieuse il sera diffi-
cile de maintenir une position internationale si
tout le reste du monde est d'accord pour condam-
ner la guerre d'agression. En tout cas il faut
espérer que le jugement de Nuremberg montrera la
voie d'une nouvelle ère de paix!.
C'est là une évolution importante du principe de
droit pénal international et un retour de cette notion à
celle de droit criminel national, un réalignement réjouis-
sant de ces concepts qui confirment l'indivisibilité et
l'universalité du Droit.

Schacht, op. cit., p. 240 s.


3• Confirmation et formulation des principes 188
de Nuremberg par l'Organisation des
Nations Unies

Les critiques ont pratiquement cessé depuis que


l'Assemblée générale des Nations Unies, dans sa résolu-
tion historique n° 95 (I), du 11 décembre 1946, a confirmé
"...les principes de droit international reconnus par le
Statut du Tribunal de Nuremberg et par le jugement de ce
Tribunal" , réalisant ainsi la subjectivité pénale du parti-
culier en droit international en même temps que soulignant
toute l'importance du Statut. En admettant que le droit
international peut imposer directement des devoirs à des
individus, sans interposition du droit interne, les gouver-
nements ont enfin compris que le moyen le plus effectif pour
garantir la paix internationale, prévenir la guerre et éviter
le retour des atrocités commises sous le régime nazi, réside
dans l'établissement de règles déterminant la responsabilité
individuelle des particuliers et au premier chef de ceux
qui, en leur qualité de membres d'un gouvernement, sont
moralement responsables de violation du droit des gens en
recourant à la guerre ou en la provoquant. On peut préten-
dre que cette confirmation n'a pas l'efficacité d'un traité,
mais on ne peut honnêtement mettre en doute la portée légale
de la résolution unanime prise par une organisation internationale

1
Voir "Le Statut et le Jugement du Tribunal de Nuremberg"
op. cit., p. 17; Zellweger, op. cit.. p. 150. '
Confirmation et formulation des principes 189
aussi représentative de l'opinion mondiale telle que
l'Organisation des Nations Unies1.
Under the traditional law the full accep-
tance of the illegality of war would hâve led to
the conclusion that the state which waged war
would be guilty of an illégal act; under the
current development it is the individual who is
held to hâve committed an internationally criminal
act. The traditional System would hâve put the
burden on the state to restrain the individual,
whereas the précèdent of'the war trials suggests
that pressure in the form of fear of punishment
would be put on individuals to restrain the state.
As international organization develops and is per-
fected, it may be assumed that collective force
will be used in case of necessity to restrain
states or other groups in advance, but that
punishment after the event will be visited on
individuals and not on the group2.
Il convient de relever enfin que les doctrines du
droit naturel, en particulier celles de Vittoria, Suarez et
Grotius, sont en pleine renaissance. Un auteur, qui en sa
qualité d'avocat assista aux procès de Nuremberg de 1946 à
1949, a démontré, sur la base des douze cas jugés par le
Tribunal américain, que la "conscience universelle" et le
"sentiment moral" de l'humanité deviennent à nouveau la
règle et remettent à l'honneur la notion du "crimen juris
gentium". Ainsi, remarque-t-il par exemple, dans onze cas,
la Cour a déclaré expressément qu'elle n'aurait aucune

x
Voir "Le Statut et le Jugement du Tribunal de
Nuremberg", QP. cit., pp. 3-36.
Jessup, op. cit.. pp. 161 s.
Confirmation et formulation des principes 190
hésitation à considérer la persécution de l'Eglise et de
ses pasteurs comme un crime contre l'humanité, quand bien
même aucune Convention de La Haye ne serait en force1.
Les nations respectueuses des lois possèdent le droit inhé-
rent de punir, dans l'intérêt de la communauté internationale,
les individus qui violent le droit international. Ce droit
a toujours existé, mais il semble qu'il soit resté en veil-
leuse jusqu'au moment de son rappel à la fin de la première
guerre mondiale et de son usage à Nuremberg et à Tokio2.
Au cours de la même séance plénière, l'Assemblée
des Nations Unies a créé, aux termes de sa résolution 94 ( D ,
une Commission pour le développement progressif du droit
international et pour sa codification, et elle l'a invitée
à "...considérer comme une question d'importance capitale
les projets tendant à formuler, dans le cadre .d'une codifi-
cation générale des crimes commis contre la paix et la sécu-
rité de l'humanité ou dans le cadre d'un code de droit criminel
international, les principes reconnus dans le Statut du Tribu-
nal de Nuremberg et dans le jugement de ce Tribunal."

1
Voir Graven, op. cit.. pp. 472 s., citant Cari
Haensel, Die Zyklische Wiederkehr des Naturrechts, dans la
Revue pénale suisse, 1950, n° 3, pp. 523 ss.
2
Voir Keenan and Brown, op. cit.. p. 128.
Confirmation et formulation des principes 191
Le 11 décembre 1946 également, l'Assemblée générale
des Nations Unies, dans une résolution unanime, affirmait
que le génocide devait être considéré en droit international
comme un crime dont les coupables, simples citoyens ou
organes d'Etat, devaient être punis. Les Etats membres
furent invités à mettre en oeuvre la législation utile pour
la prévention et le châtiment de semblables crimes et l'As-
semblée recommanda vivement qu'une coopération internationale
s'organise dans ce but. Par sa résolution 260 A (III) du 9
décembre 1948, s'inspirant du rapport de la Sixième Commis-
sion, l'Assemblée générale approuva le texte de la Convention
pour la prévention et la répression du crime de génocide et
la soumit à la signature et à la ratification ou à l'adhésion.
Cette Convention est entrée en vigueur en janvier 1951.
Le 29 juillet 1950, la Commission de droit interna-
tional instituée par l'Assemblée générale terminait entre autres
son étude en vue de formuler les principes de Nuremberg et
non pas de les déterminer, car, ont généralement soutenu ses
membres, l'Assemblée générale a consacré ces principes et il
n'appartient par conséquent pas à la Commission de recher-
cher si ces principes étaient ou non des principes de droit
international. La Commission n'a également pas voulu déter-
miner les principes généraux de droit international sur lesquels
Confirmation et formulation des principes 192
sont fondés le Statut et le Jugement de Nuremberg1.
En étudiant les opinions sur les divers principes
de Nuremberg citées dans le second rapport établi par Jean
Spiropoulos pour la troisième session de la Commission de
droit international au sujet du projet d'un code des crimes
contre la paix et la sécurité de l'humanité2, on constate que
les membres de la Commission ont été unanimes à accepter le
premier principe consacré par le jugement du Tribunal de
Nuremberg, à l'effet que "„..tout auteur ou complice d'un
acte qui constitue un crime selon le droit international est
responsable de ce chef et passible de châtiment"-^.
Le deuxième principe a mis en évidence que "...le
fait que la législation nationale ne punit pas un acte qui
est un crime international ne dégage pas la responsabilité
en droit international de celui qui l'a commis''- . Or, avant
d'être finalement adopté par la Commission, ce principe a
fait l'objet d'une vive opposition de la part de plusieurs

x
Voir Jean Spiropoulos, Deuxième rapport relatif à
un projet de code des crimes contre la paix et la sécurité
de l'humanité, Commission du Droit international, 3 e session,
Lake Success, Nations Unies, document A/CN.4/44, 12 avril
1951. Voir également "Historique du problème de la juridic-
tion criminelle internationale", op. cit., pp. 27-32.
2
Voir Spiropoulos, "Deuxième rapport", op. cit.,
pp. 19 s.
3 Voir Jean Spiropoulos, Formulation des principes de
Nuremberg, Commission de Droit international, 2e session,
Lake Success, Nations Unies, document A/CN.4/22, 12 avril
1950, pp. 34-37.
^ Ibid., pp. 38 s.
Confirmation et formulation des principes 193
représentants qui n'ont pu accepter l'idée de la suprématie
du droit international sur le droit interne. Cette réaction
prouve bien que le principal obstacle à la responsabilité
générale de l'individu en droit international provient du
dogme de la souveraineté auquel s'accrochent désespérément
les partisans encore influents, quoique moins nombreux de la
doctrine traditionnelle.

Le troisième principe constate respectivement la res-


ponsabilité individuelle des chefs d'Etat et fonctionnaires.
Le quatrième maintient la responsabilité en droit international
du particulier qui a agi sur l'ordre de son gouvernement ou
d'un supérieur hiérarchique. Le cinquième enfin reconnaît
le droit à l'accusé d'un "...procès équitable tant en ce qui
concerne les faits qu'en ce qui concerne le droit" .
Enfin, au cours de sa deuxième session du 5 juin au
29 juillet 1950, la Commission du droit international a conclu
que jusqu'au moment où sera créée une Cour criminelle inter-
nationale compétente, les Etats qui adopteront le Code projeté

1
Jean Spiropoulos, op. cit., pp. 38-42. Voir aussi
Graven, op. cit., pp. 522-538; Yuen-Li Liang, Le développe-
ment et la codification du droit international, Académie de
Droit international, Recueil des Cours 11/1948, Tome 73,
Paris, Librairie du Recueil Sirey, 1949, pp. 509 ss.; Rapport
de la Commission du Droit international, sur les travaux de
sa deuxième session du 5 juin au 29 juillet 1950, Nations Unies,
Assemblée générale, documents officiels: cinquième session -
Supplément No 12 A/1316, Lake Success, 1950, pp. 12-18.
Confirmation et formulation des principes 194
des crimes contre la paix et la sécurité de l'humanité
devront prendre les mesures législatives nécessaires pour
en assurer la mise en oeuvre, c'est-à-dire mettre en juge-
ment et assurer le châtiment des personnes accusées d'avoir
perpétré un des crimes déterminés dans ledit Code . Cette
Commission a également "...décidé qu'il était à la fois
souhaitable et possible d'instituer un tribunal international
jugeant au criminel les personnes accusées de génocide ou de
certains autres crimes contre la sécurité internationale" ,
mais elle a estimé que "...la création d'un organe judiciaire
international distinct serait préférable à l'institution d'une
Chambre criminelle auprès de la Cour internationale de
3
justice de La Haye" .
Le 16 novembre 1950, le Comité juridique de l'Assem-
blée générale des Nations Unies invita dans une résolution les
gouvernements des Etats membres à communiquer leurs observa-
tions au sujet du Code proposé^.

x
Voir Rapport de la Commission du Droit international
sur les travaux de sa deuxième session du 5 juin au 29 juillet
1950, op. cit., pp. 19 s.; Mémorandum sur un projet de Code des
crimes contre la paix et la sécurité de l'humanité, Commission
de droit international, deuxième session, Nations Unies - As-
semblée générale, document A/CN.4/39, 24 novembre 1950.
2
Voir Communiqué du Centre d'information de l'Office
européen des Nations Unies - Genève, document L/4, 15 juin
1950, pp. 5 s.
3 Voir International Law Commission, Summary Record of
the 44th Meeting held at the Palais des Nations, Geneva, on
Monday, June 12, 1950, A/CN.4/SR.44, pp. 3-5-, 10-12, 15 et 16.
4 Voir Maugham, op. cit.. pp. 23 s.
Confirmation et formulation des principes 195
Il est regrettable que contrairement à la thèse de
plus en plus soutenue par la doctrine moderne, en formulant
le premier principe de droit international reconnu par le
Statut et le Jugement du Tribunal de Nuremberg, la Commission
de droit international, à une voix près, n'ait pas cru devoir
retenir une adjonction visant à admettre expressément que
"...l'individu est sujet du droit international", ceci par
crainte des réactions qui auraient pu résulter de l'institu-
tion de cet axiome en principe universellement admis .
Il est toutefois intéressant de noter que dans un
examen provisoire, ladite Commission a retenu dans son projet
de Code la seule responsabilité pénale des individus en exclu-
ant l'immunité traditionnelle2 et qu'elle a décidé que des
sanctions pénales efficaces devaient être prévues.
Les opinions et critiques formulées depuis quelques
dizaines d'années fournissent la preuve que le problème de la
reconnaissance de la personnalité juridique de l'individu en
droit international est l'un des plus importants de l'heure.
Elles démontrent en même temps que la voie à suivre est diffi-
cile et que des progrès révolutionnaires ne peuvent être réali-
sés du jour au lendemain dans un monde troublé et partagé entre

x
Voir International Law Commission, Summary Record
of the 45th Meeting held at the Palais des Nations, Geneva,
Tuesday, June 13, 1950, A/CN.4/SR.45, pp. 18 ss.
2
Voir Graven, op. cit., pp. 535 s.
Confirmation et formulation des principes 196
deux idéologies. Toutefois, quelle que puisse être l'appli-
cation immédiate des principes établis à Nuremberg, ceux-ci
n'en demeureront pas moins valables à l'avenir dans la juris-
prudence internationale, de sorte que cette génération verra
peut-être se réaliser l'unité internationale du Droit consa-
cré par l'institution d'une Cour criminelle internationale.
Si jusqu'à présent l'Etat était seul rendu respon-
sable, maintenant le particulier l'est aussi et doit répondre
de ses actes. D'autre part, il bénéficie sans l'intermédiaire
de son Bat du droit de s'assurer une défense litre et efficace.
L'individu s'affirme donc ici être en pleine possession de
droits et d'obligations qui lui sont garantis et imposées
directement par le droit international. Maintenant seulement
sont réunies les conditions permettant de citer sans risque
de controverse la définition du droit international que Politis
énonçait il y a plus d'un quart de siècle: "...ce qu'on appelle
le droit international ne saurait être autre chose que l'ensem-
ble des règles qui régissent les rapports des hommes apparte-
nant à divers groupes nationaux", parce que "...quel que soit
le milieu social où il s'applique, le droit a le même fonde-
ment, parce qu'il a toujours la même fin: il vise partout
l'homme, et rien que l'homme" .

Politis, "Les Nouvelles Tendances", loc. cit., pp. 76 s.


Confirmation et formulation des principes 197
Si le message symbolique contenu dans le procès de
Nuremberg et de Tokio n'est pas perçu par l'humanité, il
ne subsiste alors plus d'espoir que l'on voit jamais se
développer parmi les hommes une ère nouvelle de relations
internationales. Tant que l'on n'aura pas foi dans un droit
supérieur aux Etats et à leurs organes, tant que la commu-
nauté internationale ne s'efforcera pas, par tous les moyens,
d'en assurer l'efficacité en vertu des traités et des voies
judiciaires, le monde ne pourra échapper aux terribles consé-
quences d'une barbarie effrénée. Il faut donc que tous les
efforts se tendent vers ce qui importe le plus pour la paix
du monde et la justice dans le monde, c'est-à-dire que l'huma-
nité toute entière s'intéresse en premier lieu au sort de
l'individu. La fiction légale inventée par Vattel n'a plus
de place dans un univers où les traités bilatéraux ont cédé
le haut du pavé aux accords mutilatéraux, et où "organisation"
et "coopération internationale" ne sont plus de vains mots 1 .
La tragédie du monde actuel consiste dans l'antago-
nisme qui oppose l'individu à l'Etat, à l'Etat toujours plus
centralisé dans lequel le citoyen est de moins en moins maître
de sa destinée et toujours plus assujetti à l'Administration

x
Cf. Philip C. Jessup, The Conquering March of an
Idea, dans le "Department of State Bulletin", Volume XXI,
No 533, Washington, U.S. Government Printing Office, September
19, 1949, p. 435; Keenan and Brown, op. cit., p. loi.
Confirmation et formulation des principes 198
impersonnelle qui a remplacé le Capital anonyme dans la
mesure où celui-ci n'a pas consenti à entrer en composition
et à s'humaniser. Toutefois, dans la vie nationale, l'homme
se trouve en présence d'une organisation coordonnée, alors
que dans la société des Etats, il découvre en principe un
milieu tout différent, moins coordonné, pour ne pas dire quelque
peu anarchique. Cependant, il faut qu'il rejette son complexe
d'infériorité et se persuade, comme l'a fait pertinemment
remarquer Kelsen, que:
Ce n'est que par l'absence d'organes centraux
spécialisés, d'un législatif et d'un exécutif
centraux, que l'ordre juridique international et
la communauté du droit international diffèrent du droit
interne et des Etats. La différence n'est pas de
nature, mais seulement de degré, et le développement
du droit international positif révèle une tendance
marquée à effacer de plus en plus cette différence1.

1
Kelsen, "Théorie générale du droit international
public", loc. cit.. p. 133.
CHAPITRE V

DE Lh SUBJECTIVITE DE L'INDIVIDU EN DROIT INTERNATIONAL


EN VERTU D^b DROITS HUMAINS FONDAMENTAUX

Bien qu'on assure parfois que le droit international


ne reconnaissait pas les droits fondamentaux, inaliénables
ou naturels, de l'homme avant que la Charte des Nations
Unies soit adoptée , il faut admettre qu'en vertu, par
exemple, d'obligations imposées à l'Etat par les traités
relatifs à la protection des minorités ou des règles inter-
nationales concernant le traitement des étrangers, le droit
international accordait ou garantissait déjà quelques-uns
de ces droits à certaines catégories d'individus.
A la base des normes du droit, on admet que la
qualité des institutions gouvernementales des Etats, membres
de la communauté internationale et soumis au droit interna-
tional, atteint un certain minimum. Lorsque cette condition
n'est pas ou plus remplie dans l'Etat où réside un étranger
de telle sorte que celui-ci s'en ressent dans sa personne
et dans ses biens, le droit international se préoccupe des
agissements de cet Etat et l'oblige généralement à réparer
le dommage causé par le truchement de l'Etat dont cet étran-
ger est sujet.

1 Voir Oppenheim-Lauterpacht, op. cit., pp. 667-672;


Brierly, op. cit., pp. 165 s., 180.
DE LA SUBJECTIVITÉ DE L'INDIVIDU EN DROIT INTERNATIONAL 200
EN VERTU DES DROITS HUMAINS FONDAMENTAUX

Si l'on admet, que le but de l'État consiste


en premier lieu en la protection des droits
fondamentaux de la personne humaine, on ne
saurait méconnaître la primauté de ces droits
sur la liberté de l'Etat et, par suite, contester
la compétence de la communauté internationale
d'assurer le respect de ces droit&l.
o

Dans son exposé des règles internationales concernant


le traitement. des étrangers, Verdross précise, en se basant
sur l'analyse de la doctrine et de la jurisprudence, que la
compétence de l'Etat envers les étrangers n'est plus entière
puisque celui-ci doit leur reconnaître la personnalité juri-
dique et la capacité juridique indispensables à l'homme dans
son existence en tant que personne physiqua ou morale, ainsi
que certains droits privés acquis et libertés telles que
libertés individuelles de conscience, de communication,
inviolabilité du domicile, etc. L'Etat doit aussi permettre
aux étrangers l'accès aux tribunaux pour y défendre leurs
droits; il doit les protéger adrainistrativement de tout acte
dommageable. Quoique cette opinion puisse prêter à la con-
troverse, il n'en est pas moins vrai que l'Etat doit se
conformer à certaines règles vis-à-vis des étrangers. D'ailleurs,
plusieurs auteurs citent d'autres exemples tirés notamment du

1
favre, op. cit., p. 2.39 •
2
Voir Alfred Verdross, Les règles internationales
concernant le traitement des étrangers, Académie de Droit"
internationa'ï, Recueil des Cours III/Ï931, Tome 37, Paris:
Librairie du Recueil Sirey, 1932, pp. 327 ss.
DE LÀ SUBJECTIVITE DE L'INDIVIDU EN DROIT INTERNATIONAL 201
EN VERTU DES DRulTS HUMAINS FONDAMENTAUX:

droit de transit et de communication, tels que le droit


de passage dans les eaux territoriales, les fleuves inter-
nationaux, les canaux maritimes et les détroits1.
Verdross fait remarquer que les dispositions des
traités relatifs aux minorités ne portent pas seulement sur
les droits des minorités proprement dites, mais de tous les
ressortissants des Etats respectifs. Citant à l'appui de
sa thèse l'article 2:
Le gouvernement polonais s'engage à accorder
a tous les habitants pleine et entière protection
de leur vie et de leur liberté sans distinction
de naissance, de nationalité, de langage, de race
ou de religion. Tous les habitants de la Pologne
auront droit au libre exercice, tant public que
privé, de toute foi, religion ou croyance dont la
pratique ne sera pas incompatible avec l'ordre
public et les bonnes moeurs.
et l'article 1 :
Tous les ressortissants polonais seront égaux
devant la loi et jouiront des mêmes droits civils
et politiques, sans distinction de race, de langage
ou de religion. La différence de religion, de
croyance ou de confession ne devra nuire à aucun
ressortissant polonais, en ce qui concerne la
jouissance des droits civils et politiques, notam-
ment pour l'admission aux emplois publics, fonctions
et honneurs, ou l'exercice des différentes profes-
sions et industries.

1 Voir de Leener, op. cit., pp. 1 ss.; Basdevant,


op. cit., pp. 628-637; Maurice Bourquin, L'organisation
interyatijjnaj^e^es^^voies de communication. Académie" d"e "Droit
international, Recueil des Cours ÏV/1924, Volume 5, Paris:
Librairie Hachette, 1925, pp. I63 ss.
DE LA SUBJECTIVITE DE L'INDIVIDU 4N DROIT INTERNATIONAL 202
EN VERTU DES DROITS HUWHINS FONDAMENTAUX

au traité des minorités avec la Pologne, il observe :


D'après ces traités, il est vrai, ces dispo-
sitions ne sont placées sous la garantie de la
Société des Nations que dans la mesure où elles
touchent des personnes appartenant à des minorités
de race, de langue ou de religion, mais la recon-
naissance internationale, de ces droits vise aussi
les personnes appartenant à la majorité de la
population?.
C'est sur la base de ces reconnaissances que le
Préambule de l'avant-projet de la Déclaration internationale
des droits de l'homme, étudiée par l'Institut de Droit inter-
national, stipule "-..que les traités des minorités conclus
en 1919-1920 par les Principales Puissances alliées et asso-
ciées avec quelques Etats contiennent déjà une reconnais-
sance explicite de certains droits de l'home et du citoyen"
et suggère d'étendre la reconnaissance des droits de l'homme
à tous les Etats et de favoriser ainsi la reconnaissance
universelle de ces droits. Cette* proposition fut d'ailleurs
acceptée puisque le Préambule de la Déclaration adoptée par
l'Institut dans sa session de New-York du 12 octobre 1929
précise que "...la conscience juridique du monde civilisé
exige la reconnaissance de droits soustraits à toute atteinte
de la part de l'Etat". Ces droits portent notamment sur

1
Verdross, "Règles générales du Droit international
de la paix", loc. _cit., pp. 452 s.
2 Voir à l'appui de cette thèse mandelstam, pj?_._cit.
pp. 140 ss.
DE LA SUBJECTIVITE DE L'INDIVIDU EN DROIT INTERNATIONAL 203
EN VERTU DES DROITS HUMAINS FONDAMENTAUX.

lTégalité devant la loi, le droit à la vie, à la liberté,


a la propriété, à l'exercice de la religion, au libre usage
et enseignement des langues, au libre échange des activités
économiques sans distinction de race, de sexe, de langue
ou de religion, et enfin sur l'interdiction faite à l'Etat
de priver de sa nationalité tout individu de façon arbitraire!.
Quoique d'une portée modeste, de l'avis de plusieurs
auteurs parce que rédigée d'une part sous forme de recommen-
aation et non de traité, et ne prévoyant d'autre part pas de
sanctions contre l'Etat qui ne respecterait et ne protégerait
pas les droits de l'homme, cette Déclaration fut le point de
départ d'une croisade pour la garantie universelle des droits
humains fondamentaux • Assurant que cette doctrine doit être
appliquée par la Cour Permanente de Justice internationale,
en vertu de l'article 38 de son statut, "...comme moyen
auxiliaire de détermination des règles de droit", Mandelstan
remarque que "..-indépendamment de son acceptation par les
Etats, la Déclaration de New-York doit être considérée dès

J- L'article premier porte: "Il est du devoir de


tout Etat de reconnaître à tout individu le droit és-al à
la vie, à la liberté et à la propriété, et d'accorder à tous,
sur son territoire, pleine et entière protection de ce droit,
sans distinction de nationalité, de sexe, de langue ou de
religion."
2
Voir François, op. cit.. pp. 113-117.
DE LA SUBJECTIVITE DE L'INDIVIDU EN DROIT INTERNATIONAL 204
EN VERTU DES DROITS HUMAINS FONDAI'.ENTAUX-

à présent comme une source indirecte du droit international


positif"!- A un moment où les droits de l'homme étaient
odieusement violés dans plusieurs pays en proie à la dic-
tature, cette doctrine influença tout particulièrement
l'opinion américaine puisque c'est dans les deux Amériques
qu'ont été formulés, par la suite, les projets les plus
élaborés de Déclarations des Droits de 1'Homme2-
La Déclaration de New-York est un défi solennel à
l^idée de la souveraineté absolue de l'Etat et, en
même temps, une consécration de l'égalité juridique
de tous les membres de la Communauté internationale.
La Déclaration "internationalise" les droits de
l'homme proclamés par les différentes Constitutions
pour leurs juridictions territoriales. Se faisant
l'interprète de la conscience juridique mondiale de
notre temps, l'Institut reconnaît à l'individu
certains droits qu'il est du devoir de tout Etat
de respectera-
Notant l'inclination du droit des ^ens à préparer
de véritables Déclarations de Droits semblables à celles
des Constitutions internes et qui forment, ainsi que l'a
démontré Duguit, de "..-véritables ensembles normatifs de
base...", Scelle remarque toutefois que même si ces textes
proviennent, il faut bien 1'avouer, de "...corps savants
ou représentatifs...", comme par exemple l'Institut de Droit

1
Voir Mandelstam, op. cit., p. 228.
2 Voir Favre, pp^ cit., pp. 339 ss.
* Mandelstam, op. cit., p. 206.
DE LA SUBJECTIVITE DE L'INDIVIDU ^ DRoiT INT .UWATIONAL 205

international, l'Académie diplomatique internationale,


l'Institut américain de Droit international ou l'Union inter-
parlementaire, on doit cependant admettre que ces publicistes
i-eprésentent "...la conscience la plus éclairée du monde
civilisé...-". Le droit positif conventionnel renferme
également des conventions de cette espèce; ainsi, une Charte
internationale des droits et obligations des travailleurs
fait l'objet du Préambule de l'Article Final et de la Partie
XIII du Traité de paix de Versailles- Les autres traités de
paix et le Pacte hellogg-Briand contiennent aussi des garanties
de libertés individuelles.
Les idées sur lesquelles s'appuient les clauses des
traités de minorités, de même que la Déclaration de New-York,
n'étaient pas nouvelles puisqu'elles trouvent leur origine
immédiatement dans les principes formulés dans la Déclaration
des Droits adoptée en 1776 par la Virginie, dans la Déclara-
tion américaine d'Indépendance et dans le Bill of Rights
sous la forme des premiers amendements apportés à la Consti-
tution, dans la Déclaration des Droits de l'Homme et du
Citoyen adoptée en 1789 par l'Assemblée nationale française,
dans le droit naturel des Stoïciens et de St-Thomas, ainsi que

1
Voir Scelle, "Règles générales du Droit de la
Paix", loc cit., pp. 423 s.
DE L À SUBJECTIVITE DE L'INDIVIDU EN DROIT INTERNATIONAL 206

dans les principes formulés par les grands écrivains du droit


des gens. Vittoria, et même Vattel qui défendait pourtant
en principe aux Etats de s'ingérer dans les affaires internas
d'un Etat, jugeaient nécessaire l'intervention en faveur
d'une population opprimée, asservie par une autorité mani-
festement abusive!.
Les mêmes principes furent à l'origine des interven-
tions "humanitaires" des grandes puissances en faveur des
sujets chrétiens de l'Empire ottoman2. Enfin, les articles
5-27, 35-44 du Traité de Berlin de I878 imposaient aux Etats
chrétiens affranchis de la tutelle turque le respect de
l'égalité politique et civile et de la liberté religieuse
de leurs ressortissants. Au sujet des traités de minorités,
Verdross remarque entre autres
D'après ces traités, il est vrai, ces disposi-
tions ne sont placées sous la garantie de la Société
des Nations que dans la mesure où elles touchent des
personnes appartenant à des minorités de race, de
langue ou de religion, mais la reconnaissance

! ^u'adviendrait-il des caractères inhérents et


inaliénables des droits humains qui font l'objet de la
Déclaration d'Indépendance des États-Unis par exemple,
si le droit international ne prenait pas ces droits en
considération? Cf. Fenwick, op. cit., p. 131, note 12?.
2 On peut objecter que certains de ces cas cornue
par exemple l'intervention des grandes puissances en
Turquie en faveur des Chrétiens ont été motivés par des
mobiles de pure politique égoïste, mais il he faut pas
oublier que la plupart des interventions dites d'humanité
procédèrent directement des principes du droit naturel-
Cf. Spiropoulos, "L'individu et le Droit international",
loc cit., p. 259-
DE LA SUBJECTIVITE DE L'INDIVIDU EN DROIT INTERNATIONAL 207

internationale de ces droits vise aussi les


personnes appartenant à la majorité de la
population1-
Cette observation amène cet auteur à la conclusion logique:
On. ne peut donc douter que les principes qui
sont à la base des traités de minorités militent
en faveur d'une règle du droit des gens qui
limite la liberté des Etats même à l'égard de
leurs propres ressortissants, bien que l'étendue
de ces obligations ne soit pas encore clairement
déterminée par le droit international positif2.
D'autre part, la résolution du 21 septembre 1922 de
l'Assemblée générale de la Société des Nations, à laquelle
participaient les Principales Puissances à l'exception des
Etats-Unis, exprimait l'espoir que les Etats non liés par
les traités de minorités pratiqueraient la justice et la
tolérance vis-à-vis des minorités à un degré au moins égal
a celui prescrit par les traités de minorités*. Il est
vrai que les Principales Puissances Alliées et Associées
n'ont pas fait la moindre tentative pour imposer le respect
des droits de l'homme violés en Russie soviétique, en Arménie
et au Mexique lors des persécutions religieuses, et pourtant
ces mêmes Etats avaient ressuscité la Pologne, formé la
Tchécoslovaquie et la Yougoslavie, libéré l'Alsace-Lorraine,

1 Verdross, "Règles générales du Droit international


de la Paix", loc cit., p. 452.
2
Ibid., p. 454-
* Cf. Mandelstam, op. cit., p. 145*
DE LA SUBJECTIVITE DE L'INDIVIDU EN DROIT INTERNATIONAL 208

et émancipé puis placé sous mandat les Syriens, les Juifs


et les Arabes.
Cette attitude est en contradiction absolue avec
celle que ces mêmes Puissances ont adoptée en leur qualité
de membres de la SDN dans les questions humanitaires telles
que l'abolition de l'esclavage, la lutte contre la traite
des femmes et la protection de l'enfance, le contrôle du
commerce des armes et des munitions, la lutte contre le
trafic de l'opium et autres stupéfiants, l'organisation
de l'hygiène du monde, l'Union internationale de secours,
l'assistance aux réfugiés russes, arméniens et autres, la
création de l'Office international Nansen, les mandats
internationaux, l'Organisation internationale du Travail
créée par le Traité de Versailles et qui a démontré la solli-
citude de ses membres non seulement en faveur du bien-être
de l'ouvrier dans sa capacité de ressortissant d'un Etat
déterminé, mais de l'ouvrier en sa qualité d'être humain,
quelles que soient sa nationalité et son origine raciale.
Les nombreuses conventions sanitaires avaient pour premier
objet non pas la protection de la condition sanitaire d'un
Etat contre l'épidémie prévalant dans un autre Etat, mais
bien la protection de la santé de l'individu lui-même,
considéré comme un être humain avant tout.
DE LA SUBJECTIVITE DE L'INDIVIDU EN DROIT INTERNATIONAL 209

La communauté internationale est de plus en plus


consciente que le bien-être de l'homme doit être considéré
et amélioré non en fonction de l'Etat dont ce particulier
est ressortissant, mais en fonction de sa simple qualité
d'homme, de son propre intérêt d'être humain!- La Convention
de Genève de 1864, revisée à plusieurs reprises, et les con-
ventions humanitaires qui s'y rattachent, établies avec le
concours d'experts de différentes nations et partant du prin-
cipe que le droit est un élément essentiel de civilisation,
ces conventions ont toutes pour objet la protection des vic-
times de la guerre et procèdent toutes du respect de la per-
sonne humaine, de ses droits et de sa dignité. Si le but
suprême du droit international tend à la mise hors-la-loi de
la guerre, à son élimination de la surface de la terre, "...la
Convention de Genève, dit Pictet, fut l'un des coups les plus
marquants portés à la guerre depuis l'origine du monde... et
la fondation de la Croix-Rouge fut une véritable protection
contre la mort", car, ajoute très justement cet auteur: "...le
droit est moins rapide que la charité; il ne se conforme
qu'avec un notable retard aux réalités de la vie et aux
exigences humaines"^

1
Cf. Fenwick, op. cit., p. 133-
2
Voir Jean-S. Pictet, "La défense de la personne
humaine dans le droit futur", dans l'Annuaire national
"La" Suisse", 1947, publié "par la Nouvelle Société helvétique,
Brugg, Buchdruckerei Effingerhof, 1947, pp. 20-39-
DE L A SUBJECTIVITE DE L'INDIVIDU EN DROIT INTERNATIONAL 210
La faiblesse du droit dit de Croix-Rouge est d'être
composé de trois éléments,- normes organiques propres, règles
conventionnelles internationales et dispositions des législa-
tions nationales,- de faire partie du droit de la guerre et
d'être enfin presque muet, comme du reste la plupart des autres
traités internationaux, sur la question des sanctions.
De nombreuses activités du Comité international de la
Croix-Rouge ne sont pas liées par des traités et cette organi-
sation, partant du principe que codifier signifie souvent
limiter et perdre en souplesse, a su habilement éviter l'ecueil
que présentait pour elle le fait de vivre en marge du droit
écrit. Le dernier résultat tangible de son action bienfaisante
est représenté par les millions de captifs dont le sort a été
régi par la centaine d'articles que la Convention de 1929 sur
le traitement des prisonniers de guerre comporte en leur faveur -
Les imperfections des Conventions, qui avaient été
acceptées par 47 Etats, ont abouti en 1949 à la signature
par toutes les puissances du monde de la IVe ûonvaition de
Genève, véritable code des droits de la personne humaine, qui
a déjà été ratifiée par plusieurs pays- Dans l'élaboration
de cette convention améliorée, on a enfin prévu une réglemen-
tation internationale accordant aux civils des garanties dont
ils avaient si cruellement senti le besoin au cours de la
deuxième guerre mondiale. Toute infraction aux dispositions
de la Convention entraîne la responsabilité de l'Etat auquel
DE LA SUBJECTIVITE DE L'INDIVIDU EM DROIT INTERNATIONAL 211
elle est imputable et les parties contractantes s'engagent
a prendre les mesures nécessaires pour mettre un terme aux
violations. La IVe Convention a cependant innové dans le
problème de la répression des "infractions graves" et ceci
est d'un intérêt tout particulier pour notre étude. En effet,
lorsqu'il s'agit d'infractions graves comme par exemple
"...l'homicide intentionnel, la torture, les traitements
inhumains, y compris les expériences biologiques; le fait de
causer intentionnellement de grandes souffrances ou de porter
des atteintes graves à l'intégrité physique ou à la santé;
la destruction et l'appropriation de biens non justifiées
par les nécessités militaires et exécutées air une grande
échelle de fa^on illicite et arbitraire"1 , la Convention pré-
voit la responsabilité non seulement de l'Etat mis en cause,
riais aussi des individus coupables de l'infraction ou qui ont
donné l'ordre de la commettre. La Conférence diplomatique a
donc admis le principe suivant lequel dans des cas particuliè-
rement graves, il est inadmissible que l'individu coupable se
dissimule dernière l'écran de la responsabilité étatique. Far
ailleurs, elle a accordé aux inculpés des garanties judiciaires
équitables. Aux termes des nouveaux articles, les Etats con-
tractants prendront les mesures législatives indispensables
pour fixer les sanctions pénales; ils rechercheront les coupables

Voir Pictet, "La Croix-Rouge et les Conventions


de Genève", loc cit», p. 47.
DE LA SUBJECTIVITE LE L'INDIVIDU EN DROIT INTERNATIONAL 212

et les dénonceront a leurs propres tribunaux ou à ceux d'une


Puissance signataire intéressée. L'obligation de déférer
tout coupable en justice, sans égard à l'endroit où le crime
a été commis, est imputable à n'importe quel pays contractant,
neutre ou belligérant, suivant le principe dit de la répression
universelle.
Ainsi, la solidarité dans la lutte contre le
crime a-t-elle été établie. Ainsi a-t-on reconnu
qu'une juste répression ne doit pas uniquement
être celle que les vainqueurs infligent aux vaincus.
he système adopté n'exclut nullement que les inculpés
soient remis pour jugement à une cour pénale inter-
nationale. Soulignons aussi qu'une Partie Contrac-
tante ne peut s'exonérer de la responsabilité qu'elle
encourt en raison d'infractions graves. Ainsi, un
traité de paix ou d'armistice ne pourrait contenir
une clause dans laquelle le belligérant vaincu recon-
naîtrait qu'il n'a pas de prétentions à faire valoir
quant aux infractions commises par l'adversaire!.

La Conférence n'a toutefois pas été en mesure de con-


solider la disposition qui prévoit .l'ouverture d'une enquête
aux fins ne constater la violation, car 1 ' experiexice a démon-
tré que cette mesure est difficilemsnt applicable en certaines
circrs tances .
La guerre provoque un tel ébranlement de l'ordre
juridique qu'en recourant pendant la guerre à des
moyens de défense du droit trop vulnérables, on
risque de compromettre la conception même du droit.
Eriger, dans ce domaine, des normes juridiques n'est
pas seulement une question d'opportunité; c'est aussi
une question de responsabilité quant aux chances qu'a
le droit de s'imposer- Or, n'est-ce-pas avant tp^ut
l'autorité du droit qu'il importe de sauvegarder^'?

Pictet, "La Croix-Rouge et les Conventions de


Genève", loc cit., p. 48.
Ibid., p. 48.
DE LA SUBJECTIVITE DE, L'INDIVIDU EN DROIT INTERNATIONAL 213
C'est dans le domaine de la reconnaissance des droits
humains que l'individu a de plus en plus été considéré comme
le sujet et non l'objet du droit international et, réagissant
à la suite de la violation de ces droits par les régimes
facistes, les publicistes se sont prononcés en faveur du
transfert de la protection des droits humains de la juridic-
tion exclusive de l'Etat à celle universelle du droit inter-
national,1.
Le nazisme, en raison de sa conception biologique
de l'homme, a nié l'identité de nature de tous les
hommes. En conséquence logique de ses principes, il
a humilié, outragé la nature humaine, au delà de tout
Ce qui aurait pu être imaginé. C'est cela surtout
qui a déterminé les Nations Unies à rappeler que le
respect des droits de l'homme est une condition du
bon ordre international »
Cette conception est contenue dans les Déclarations
telles que la Déclaration des Nations Unies du 1 e r janvier
1942 qui juge essentielle la victoire complète sur l'ennemi
pour défendre la paix, la liberté, l'indépendance et la liber-
té religieuse et pour préserver les droits humains et la
justice sur leurs territoires comme sur ceux d'autres pays;
la Charte de l'Atlantique du 14 août 1941; le message du
Président Roosevelt prononcé au Congrès américain le 6 janvier
1941 et exigeant pour l'homme les quatre libertés suivantes:
liberté de parole et d'expression, liberté de religion, indé-
pendance de la peur et enfin de la misère; la Conférence sur

! Cf. Fenwick, op_r__c.it., pp. 133 ss.


2
Favre, op. cit., p- 345-
DE LA SUBJECTIVITE DE L'INDIVIDU EN DROIT INTERNATIONAL 214
les problèmes de la guerre et de la paix tenue à Mexico en
1945; les propositions de Dunbarton Oaks.
Ces diverses manifestations aboutirent à la Charte
des Nations Unies qui contient déjà dans son Préambule l'idée
que la protection des droits humains se confond désormais
avec la sauvegarde de la paix: "Nous, Peuples des Nations Unies,
résolus ... à proclamer à nouveau notre foi dans les droits
fondamentaux de l'homme, dans la dignité et la valeur de la
personne humaine, dans l'égalité des droits des hommes et des
femmes ... avons décidé d'associer nos efforts pour réalissr
ces desseins." L'article premier de la Charte énonce comme
l'un des buts des Nations Unies la réalisation de la coopéra-
tion internationale "...en développant et en encourageant le
respect des droits de l'homme et des libertés fondamentales
pour tous, sans distinction de race, de sexe, de langue ou
de religion"* L'article 13 charge l'Assemblée générale de
commencer l'étude du problème et de faire les recommandations
nécessaires en vue de la réalisation des droits humains et
des libertés fondamentales. Selon l'article 60, "L'Assemblée
générale et, sous son autorité, le Conseil économique et social
qui dispose à cet effet des pouvoirs qui lui sont attribués
aux termes du chapitre X, sont chargés de remplir les fonctions
de l'Organisation énoncées au présent chapitre." L'article 62
stipule que le Conseil économique et social "...peut faire des
DE LA SUBJECTIVITE DE L'INDIVIDU EN DROIT INTERNATIONAL 215
recommandations en vue d'assurer le respect effectif des
droits de l'homme et des libertés fondamentales pour tous",
et l'article 76 attribue au Conseil de Tutelle des fonctions
identiques. Mais c'est seulement à l'article 55 de la Charte
que la préoccupation proclamée dans le Préambule s'affirme
comme un engagement positif :
...Les Nations Unies favoriseront:
a) le relèvement des niveaux de vie, le plein
emploi et des conditions de progrès et de déve-
loppement dans l'ordre économique et social ...;
cj le respect universel et effectif des droits
de l'homme et des libertés fondamentales pour
tous sans distinction de race, de sexe, de langue
ou de religion.
Car, de même qu'il n'existe qu'une nature humaine
et qu'un seul droit de la nature d'où procède tout concept
de justice et d'équité, et que chaque individu contribue à
former l'humanité, de même tout individu doit pouvoir se
prévaloir d'une protection effective de ses droits inhérents
et inaliénables auxquels il peut prétendre tout d'abord en
qualité d'être humain, puis comme citoyen.

Les Etats, en reconnaissant les droits humains


et en les garantissant, remplissent une mission qui
ressortit au bon ordre international comme au bien
commun de l'Etat. Ils sont responsables de la
protection des droits de l'homme non seulement
envers le corps politique de la nation, mais devant
la société internationale. "La loi, en général, a
écrit Montesquieu, est la raison humaine, en tant
qu'elle gouverne tous les peuples de la terre; et

Cf. Rolin, op. cit.. p. 412; Jenks, op. cit., pp. 176-I8I
DE LA SUBJECTIVITE DE L'INDIVIDU EN DROIT INTERNATIONAL 216
les lois politiques et civiles de chaque nation
ne doivent être que les cas particuliers où
s'applique cette raison humaine!."
Dans une société internationale non organisée, nul
ne s'avisait de demander des comptes à l'Etat au sujet de
sa participation effective au bien commun de l'humanité.
Avec le système inauguré par les Nations Unies, l'ancienne
coutume est abolie; l'homme retrouve, sinon effectivement
du moins en principe, sa place au point de départ des rapports
juridiques et sa fonction ultime de bénéficiaire des effets,
des réalisations du droit; il a ainsi obtenu et continue
d'acquérir une compétence plus large en droit international.
Si cette tendance va s'accentuant sur le plan universel, les
droits primordiaux de la personne humaine pourront être enfin
protégés avec efficacité, de telle sorte que la civilisation
puisse se développer harmonieusement dans l'unité de la
communauté internationale favorisée par l'établissement de
l'humanité sur une base purement juridique de justice et d'équité.
La jouissance et la garantie de ces droits
humains forment le bien commun de la plus grande
collectivité humaine, avant de constituer celle
des Etats particuliers, qui les considèrent déjà
sous un angle plus déterminé. Dans la mesure où
la communauté humaine cesse d'être un idéal futur
pour devenir une réalité présente, où l'organisa-
tion internationale et les sociétés d'Etat se
donnent comme but d'encourager, de développer ou
de garantir le respect des droits dont nous parlons,
l'individu prend rang parmi les membres effectifs

1
Favre, op. cit., p. 345. Cet auteur cite Montesquieu,
Esprit des Lois, I ch. III.
DE LA SUBJECTIVITE DE L'INDIVIDU EN DROIT INTERNATIONAL 217
de la communauté humaine, et devient un sujet
de droit international. On peut donc dire qu'il
revêt cette qualité chaque fois qu'il a person-
nellement et directement relation avec le bien
commun international; elle devient de plus en
plus apparente, à mesure que se développe la
communauté humaine et que progressent l'organisation
internationale et son régime de droit. La pro-
tection internationale des droits de l'homme est
l'un des buts de l'organisation internationale,
et l'un des signes auxquels on peut mesurer son
progrès!-
La pierre d'achoppement à ce progrès que certains
qualifient d'utopie, réside malheureusement dans le conflit
des doctrines. Les pays occidentaux adoptent dans leurs
Constitutions et protègent les libertés et droits indivi-
duels essentiels, mais l'homme des temps modernes se sent
frustré dans son espoir. La guerre le menace constamment,
non pas tant parce que la paix serait difficile à instaurer,
mais tout simplement parce que notre société est malade.
L'anarchie règne dans l'univers parce qu'une partie du monde
est la proie d'une doctrine dont l'influence va grandissant
et menace le globe entier, après avoir envahi la plupart des
nations orientales.
La Déclaration soviétique des Droits du Peuple tra-
vailleur et exploité, de janvier 1918, fait silence sur la
question de la garantie des libertés individuelles et ne

1
Voir Favre, citant J.T. Delos et B. de Solages,
Essai sur l'ordre politique national et international, pp. 86 s.
DE LA SUBJECTIVITE DE L'INDIVIDU EN DROIT INTERNATIONAL 218
s'intéresse qu'à définir les principes de base de la dicta-
ture du prolétariat qui sont l'abolition de l'exploitation
de l'homme par l'homme, la suppression des classes de la
société et des exploiteurs. Les Constitutions soviétiques
du 10 juillet 1918, du 11 mai 1925 et du 5 décembre 1936
spécifient, il est vrai, quelques libertés et droits éphé-
mères en faveur des travailleurs, mais toujours en fonction
de la suprématie du bien-être et du progrès de l'Etat. L'éga-
lité des droits, les droits au travail, au repos, aux assu-
rances sociales, à l'instruction primaire gratuite, sont
plutôt consentis sous forme de droits aux prestations de
l'Etat. Les libertés de parole, de presse, de réunion, de
culte, de propagande anti-religieuse, l'inviolabilité du
domicile, le secret de la correspondance, la garantie contre
toute arrestation arbitraire, et les droits à la propriété
personnelle des revenus et épargnes découlant du travail
ainsi que les droits d'héritage, sont accordés "conformément
aux intérêts des travailleurs et afin d'affermir le régime
socialiste1." Ceci revient à dire que les droits et libertés
garantis par les Constitutions soviétiques ne sont effective-
ment respectés que dans la mesure où ils concourent au but
que s'est fixé l'Etat.

! Constitution soviétique du 5 décembre 1936,


article 125, alinéa 1.
DE LA SUBJECTIVITE DE L'INDIVIDU EN DROIT INTERNATIONAL 219
Le système juridique communiste n'est pas tant ins-
titué, on le sait, en faveur de l'individu qu'en faveur du
principe inviolable et sacré de la propriété socialiste sur
lequel est basé le régime soviétique. Marx observe que la
"valeur souveraine de la personne humaine" forme le principe
sur lequel est basée la démocratie et il ajoute que cette
notion repose sur le rêve et sur l'illusion. Dans cet ordre
d'idée, Molotov renchérit en préconisant que "le pain est
l'arme politique", ce qui implique que seul le travailleur qui
poursuit l'idéal communiste a droit à la nourriture et à la
vie. La classe révolutionnaire seule a de la valeur. La
personnalité humaine ne prime pas et c'est là le noeud gordien
du problème qui hante la civilisation du XXe siècle, et qu'un
homme d'Etat canadien a récemment défini en ces termes:

Ce n'est pas tant entre l'individualisme et


le collectivisme, la libre entreprise et le socia-
lisme ou la démocratie et la dictature que se livre
la lutte. Ce ne sont là que les manifestations
superficielles d'une lutte dont les racines vont
beaucoup plus profond, car c'est une lutte sur le
plan moral et spirituel, avec l'homme pour enjeu;
l'homme existe-t-il en fonction de l'Etat ou est-ce
l'Etat qui existe en fonction de l'homme?
Il n'est pas donné à toutes les générations de
pouvoir distinguer aussi nettement que la nôtre
les intérêts qui sont en jeu dans le monde!.

1
Lionel Chevrier, "L'Etat ou l'homme?", Bulletin
hebdomadaire canadien, Ottawa, Ministère des Affaires exté-
rieures, 16 novembre 1953.
DE LA SUBJECTIVITE DE L'INDIVIDU EN DROIT INTERNATIONAL 220
Un publiciste russe déclare que l'individu, sans
être toutefois sujet du droit international, peut jouir
de certains droits stipulés par des traités internationaux
et d'autres sources du droit international:
Sans parler d'une série d'actes du droit inter-
national américain, dit Krylov, il suffit de se
référer aux dispositions de la Charte de l'O.N.U.
(art. 1, 13, 55, 62, 76) qui visent à favoriser le
développement des droits de l'homme et des libertés
fondamentales pour tous sans distinction de race,
de sexe, de^langue ou de religion. On sait que la
Charte a créé une commission spéciale pour encoura-
ger le progrès de la reconnaissance des droits de
l'homme1.

Cet auteur admet que quoique le statut juridique de


l'individu soit déterminé et réglementé par le droit inter-
national, l'Organisation des Nations Unies est cependant en
mesure, par l'entremise de la Commission des Droits de
l'Homme "...d'étudier la situation juridique de l'individu
dans la vie internationale en vue d'éliminer toute menace
à la paix et à la sécurité universelle que pourrait occa-
sionner la violation des droits et des libertés dudit individu".
Il se hâte cependant d'ajouter qu' "...une grande partie des
mesures..." ayant pour objet la défense des droits humains

1
Krylov, op. cit., p. 447. Voir aussi G.G. Fitzmaurice,
The Juridical Clauses of the Peace Treaties. Académie de droit
international, Recueil des Cours II/1948, Tome 73, Paris,
Librairie du Recueil Sirey, 1949, pp. 301-305. Cet auteur
considère que les dispositions dans les traités de paix rela-
tives aux droits humains ne créent pas directement des droits
pour les individus, car dit-il, "...while a treaty may create
rights for the benefit of individuals, it can only create
rights for the States parties to the treaty, who alone are the
actual owners of the rights and interests created by the treaty".
Fitzmaurice admet cependant que "This does not of course raean
that an individual cannot invoke the 'principles' imbodied in
DE LA SUBJECTIVITE ÛE L'INDIVIDU EN DROIT INTERNATIONAL 221
dans la sphère internationale ne peuvent prendre effet parce
qu'elles se voient "...opposer l'exception de 'domestic
jurisdiction'", soit le principe de la non-intervention dans
les affaires internes d'un Etat1.
On ne saurait donc s'étonner que les délégués de
l'Union soviétique, de l'Ukraine, de la Biélorussie et de
la Yougoslavie aient professé des opinions fondamentalement
différentes de celles des représentants de la plupart des
pays à la Commission des Droits de l'Homme. On comprend
aussi pourquoi les délégués du bloc oriental n'aient pu
souscrire aux textes de la Déclaration Universelle des Droits
de l'Homme du 10 décembre 1948 et du Pacte International des
Droits de l'Homme que la Commission a élaborés et qui renfer-
ment, outre le détail des libertés individuelles, l'affirmation
de nombreux droits sociaux. Pour le représentant de l'Ukraine,
ces documents manquent de sincérité et confirment l'expression

qu'il a entendu aux Etats-Unis:l'homme est libre, mais il


2
meurt de faim . Le délégué yougoslave observe que l'idéal

thèse provisions, or cite the provisions in support of the


view that such principles hâve obtained gênerai récognition
as rules of good conduct. But he cannot invoke the articles
themselves as having direct obligatory force between his
government and himself", p. 303.
1
Voir Krylov, op. cit., pp. 447 s.
2 Séance du 16 décembre 1947.
DE LA SUBJECTIVITE DE L'INDIVIDU EN DROIT INTERNATIONAL 222
de liberté individuelle de la classe bourgeoise est dépassé
par l'Histoire:
De nouvelles conditions économiques, au XX e
siècle, ont fait naître un esprit de collecti-
vité, une conscience de solidarité. La liberté
individuelle ne peut se développer que dans une
parfaite harmonie entre l'individu et la collec-
tivité. L'idéal social réside dans l'identité
des intérêts de la société et de l'individu!.
La question de l'application du Pacte des Droits de
l'Homme fit l'objet d'un débat encore plus vif car, tandis
que la majorité des délégués trouvaient inutile de signer
des Conventions dont l'application des règles par les Etats
ne pouvait être imposée au moyen d'un contrôle judiciaire,
les délégués de l'Union soviétique et des pays qui lui sont
apparentés s'insurgeaient contre cette prétention:
C'est là une tentative d'enfreindre grossière-
ment l'article 2, chapitre 7 de la Charte des Nations
Unies qui dénie le droit d'intervenir dans les
affaires qui relèvent essentiellement de la compé-
tence nationale d'un Etat, déclara M. Bogomolov,
représentant soviétique .
Par ailleurs, surenchérissait le délégué ukrainien,
pourquoi devrait-on instituer une Cour des Droits de l'Homme
pour faire observer les principes de la Déclaration en Ukraine
par exemple, puisque dans ce pays les droits humains et
l'égalité absolue entre les citoyens et les groupes nationaux
sont assurés en vertu de la constitution stalinienne de 1936.

Séance du 31 janvier 1947-


Voir Favre, op. cit», pp. 347 ss.
DE LA SUBJECTIVITE DE L'INDIVIDU EN DROIT INTERNATIONAL 223
La réponse de la doctrine occidentale à cette con-
ception fut que les progrès du droit international font
reculer les frontières instables du domaine réservé de l'Etat
et que la garantie des droits de l'homme enlève précisé-
ment cette compétence à la juridiction exclusive de l'Etat.
Ces différences de vues et de langage font apparaître
le gouffre qui sépare les deux doctrines en cause. Elles
fournissent cependant la preuve de l'existence des droits
fondamentaux de l'homme et de l'obligation qui incombe à la
société internationale de lés protéger- Le rôle de la Décla-
ration Universelle des droits humains et du Pacte est de
préciser et d'assurer la garantie de ces droits sacrés de
l'humanité, antérieurs et supérieurs à la société!.
Considérant malheureusement la Charte comme un abou-
tissement, comme un monument plutôt que comme un plan suscepti-
ble d'être modifié, certains juristes et délégués aux Nations
Unies prétendent cependant que l'importance de l'article 55
de la Charte des Nations Unies serait quasi nulle, parce
qu'il est rédigé en termes généraux sous forme d'engagement
plus moral que juridique. De nombreux auteurs et hommes d'Etat
partagent heureusement l'opinion de Rolin qui maintient que:

1 Cf. Rolin, op. cit., pp. 344-350.


DE LA SUBJECTIVITE DE L'INDIVIDU EN DROIT INTERNATIONAL 224
••«quelque généraux que soient les termes de
l'article 55 de la Charte, il nous paraît impos-
sible, vu la forme d'engagement contractuel
donnée à cette disposition, à son insertion
dans le statut d'une organisation internationale,
de lui dénier toute valeur juridique.
A tout le moins faut-il ... reconnaître que •-.
la souscription à pareille disposition d'un traité
international a pour effet de faire sortir du
domaine réservé des Etats Contractants toute con-
testation surgissant au sujet de son observation!.
Si aucune méthode n'est donnée, aux termes de cet
article, pour appliquer les principes posés dans la pratique,
on doit toutefois constater qu'en vertu de l'article 56, les
Membres prennent l'engagement de coopérer, tant conjointe-
ment que séparément, avec l'Organisation des Nations Unies
pour atteindre les buts stipulés à l'article précédent.
Enfin, l'article 62, alinéa 2, enjoint au Conseil économique
et social de faire des recommandations "...en vue d'assurer
le respect effectif des droits de l'homme et des libertés fon-
damentales pour tous". Il reste donc à établir un système de
sauvegarde et le Conseil économique et social qui en est chargé,
en a posé le premier fondement qui est la Déclaration Univer-
selle des Droits, de l'Homme du 10 décembre 1948.
On admet que ce document historique précise à un certain
degré les garanties indispensables voulues. Par ailleurs, il
faut bien convenir que la Déclaration n'a pas été réalisée
jusqu'à ce jour sous forme conventionnelle et qu'elle ne spéci-
fie pas les normes que tout Etat est tenu de respecter, puisqu'elle
a été proclamée par l'Assemblée générale des Nations Unies

1
Rolin, op. cit., p. 412.
DE LA SUBJECTIVITE DE L'INDIVIDU Eïi DROIT INTERNATIONAL 225
...comme l'idéal commun à atteindre par tous
les peuples et toutes les nations, afin que
tous les individus et tous les organes de la
société, ayant cette déclaration constamment à
l'esprit, s'efforcent, par l'enseignement et
l'éducation, de développer le respect de ces
droits et libertés et d'en assurer, par des
mesures progressives d'ordre national et inter-
national, la reconnaissance et l'application
universelles et effectives, tant parmi les
populations des Etats Membres eux-mêmes que
parmi celles des territoires placés sous leur
juridiction!.
On se plaît à nier la qualité de loi à la Déclara-
2
tion . Si ce document n'est probablement pas une loi au
sens positif du terme, il constitue pourtant un instrument
contractuel à principe de droit naturel et Lauterpacht
prévoyait le recours au droit naturel et la subordination
de l'Etat au droit des gens quand il préconisait en 1945 que
The law of nature must, as it has done in
the past, supply much of the spiritual basis
and much of the political inspiration of that
élévation of the rights of man to a légal plane
superior to the will of sovereign States. Nothing
short of that spiritual basis *fill be of sufficient
authority to lend permanent support to an innovation
so significant and so far-reaching. The view
that the rights of man are grounded solely in
positive law is mischievous when related to the
positive law of international society-^.

x
Rolin, op. cit., pp. 413 s.
2
Voir Corbett, op. cit., pp. 296 s.
3 Lauterpacht, "An International Bill of the Rights
of Man", loc. cit., p. 52.
DE LA SUBJECTIVITE D'E, L'INDIVIDU EN DROIT INTERNATIONAL 226

Il est vrai que cet auteur ajoutait que le droit


naturel ne peut se substituer au droit positif et fournir
la solution complète au problème des droits humains, étant
donné que ceux-ci ne peuvent être garantis effectivement
qu'au moment où ils sont mis en vigueur et préservés par
le droit international contractuel (positive law of nations).
Un droit des gens basant sa vitalité et ses perfectionne-
ments sur les sources du droit naturel et réalisant réelle-
ment le bien-être et l'indépendance de la personne humaine
"acquerrait, aux termes mêmes de Lauterpacht, une substance
et une dignité qui seraient non loin de lui assurer la supré-
matie comme instrument de paix et de progrès"!.
Certains axiomes juridiques ne sont-ils pas exprimés
par de grandes maximes? Ainsi en est-il pourtant lorsque
l'article 37 du Statut de la Cour internationale de Justice,
partie intégrante de la Charte des Nations Unies, réfère aux
principes généraux de droit reconnus par les nations civili-
sées2. Ainsi en est-il de la Déclaration Universelle des
Droits o.e l'Homme.

1 Lauterpacht, "An International Bill of the Rights


of Man", l o c cit.,pp. 52 s. Le texte original traduit libre-
ment par TTâûxTëur de la présente thèse se lit: "...would
acquire a substance and a dignity which would go far towards
assuring its ascendancy as an instrument of peace and orogress".
2
Cf. Jessup, "The Conquering March of an Idea",
loc cit., p. 433*
DE LA SUBJECTIVITE DE L'INDIVIDU EN DROIT INTERNATIONAL 227
On craint toutefois qu'en vertu de la Charte de
San-Francisco et de la Déclaration qui ont posé sur le
plan universel un principe en faveur de tout être humain,
les droits ou les libertés de l'individu ne puissent plus
être sauvegardés avec l'efficacité caractérisée dans le
traitement des minorités, après la première guerre mondiale:
...reason for caution in assessing the prospects of
the International Bill of the Rights of Man is the
fact that as hère formulat-ad it can functL on only
within the framework of an effective international
organization of law and power set up on a universal
basisL
On déplore l'abandon du système des traités de
minorités qui, n'étant pas universels et prenant force en
vertu seulement d'un droit conventionnel particulier,
avaient l'avantage d'éviter que ces questions d'égalité
et de non-discrimination puissent se transformer en diffé-
rends entre les Etats intéressés directement à des problèmes
de minorités. On sait qu'en vertu du système des pétitions
au Comité des Trois et de l'examen de ces requêtes par le
Conseil de la S.D.N., s'était développée dans l'enceinte
de cette organisation une procédure de contrôle international
et oe contrainte éventuelle sur les Etats. On regrette de
plus l'institution de procédure locale dont l'efficacité a
été démontrée particulièrement en Haute-Silésie sous l'empire
de la Convention de Genève sur la Haute-Silésie. On remarque

! Lauterpacht, "An International Bill of the Rights


of I'ian'i loc.... .cit.» pp. 222 s.
DE LA SUBJECTIVITE DE L'INDIVIDU EN DROIT INTERNATIONAL 228

qu'en vertu des clauses insérées dans les Traités de paix

instrumentés à Paris avec l'Italie, la Finlande, la Rouma-

nie, la Hongrie et la Bulgarie, les droits humains et les

libertés fondamentales devaient être garantis par les mesurer,

prises par ces pays en faveur de toutes les personnes dépen-

dant de leur juridiction, sans distinction de race, sexe,

langue ou religion!.

A ces diverses critiques, il faut répondre tout

d'abord ceci: la face politique du monde a complètement

changé depuis l'entre-deux guerres. Il n'est plus tant

question a l'heure actuelle de grandes puissances que de

deux blocs antagonistes où le problème de la protection des

minorités ne peut plus être résolu selon le système éprouvé

mais caduc des traités- Ceci n'exclut pas d'ailleurs le

fait que le Conseil économique et social, institué en vertu

de l'article 68 de la Charte, ne puisse pas envisager, dans

un avenir proche ou lointain, l'accès direct de l'individu

à un organe d'enquête et de conciliation", tel que la Com-

mission des Droits de l'Homme. Ce principe a été considéré

par les délégués à l'Assemblée consultative du Conseil de

l'Europe. Craignant en effet que la protection des droits

1
Voir Georges Kaeckenbeeck, La Charte de San-Francisco
d an s ses r app o rt s avec le _dr o.ij_._,in t ernat i o n a 1, "Académie Vie
Droit internationaï, ¥ecuëi.l des Cours ~Î7Ï9'47} Tome 70, Paris,
Librairie du Recueil Sirey, 1948, pp. 25I-264.
2
Cf. Corbett, op. cit., p. 57.
DE LA SUBJECTIVITE DE L'INDIVIDU EN DROIT INTERNATIONAL 229
individuels ne puisse pas être complètement garantie par
l'intervention d'organes étatiques mêmes étrangers auprès
de l'autorité internationale, ces représentants ont prévu
deux organes, soit la Commission Européenne des Droits de
l'Homme et la Cour Européenne des Droits de l'Homme, dans
le but de garantir les engagements pris en vertu de la Con-
vention Européenne pour la protection des droits de l'homme .
La Commission est un véritable organe d'investigation et de
médiation auquel peut s'adresser tout individu, organe extra-
gouvernemental ou groupe de personnes physiques, réserve
faite toutefois d'un droit de même nature dont pourrait se
prévaloir toute partie contractante, sans égard à la nationa-
lité du tort. Par le procédé de la "déclaration facultative"
prévue par le Pacte européen des Droits de l'Homme signé à
Rome le 4 novembre 1950, la Commission peut en effet être
saisie non seulement d'une requête par tout Etat Membre,
mais encore "...d'une requête adressée... par toute personne
physique, toute organisation gouvernementale ou tout groupe
de particuliers, qui se prétend victime d'une violation par
l'une des Hautes Parties Contractantes des droits reconnus
par la présente Convention, dans le cas où la Haute Partie

1
Il est vrai, remarque un auteur a ce sujet, que
"...même en cas d'entrée en vigueur de la Convention de
sauvegarde, l'institution de la Cour européenne demeure
problématique, ayant été subordonnée par le Comité des
ministres à une acceptation formelle de sa compétence obli-
gatoire par une majorité qualifiée des Hautes Parties Con-
tractantes". Voir Rolin, op. cit., p. 457»
DE LA SUBJECÏIVITS DE L'INDIVIDU ENDROIT INTERNATIONAL 230
Contractante mise en cause a déclaré reconnaître la compé-
tence de la Commission en cette matière- Les Hautes Parties
Contractantes ayant souscrit à une telle déclaration s'enga-
gent à n'entraver par aucune mesure l'exercice efficace de
ce droit". Ces déclarations qui "...peuvent être faites
pour une durée déterminée" peuvent en outre s'appliquer à
tel ou tel territoire désigné par l'Etat au moment où depuis
la ratification de l'instrument, comme tombant sous le coup
des dispositions de la Convention. Il est cependant à pré-
voir que dans la sphère mondiale, cette procédure adoptéepar
la plupart des pays de l'Europe occidentale, serait plus
facilement agréée par les organisations extra-gouvernementales
que par les Etats!.
Toutefois, les individus n'ont pas été autorisés à
accéder directement devant la Cour européenne. En revanche,
l'introduction de leurs réclamations,- dont la légitimité bien
que reconnue par la Commission européenne n'aurait cependant
pas été admise par les parties en cause,- cette introduction
n'est pas laissée à la seule compétence des gouvernements.
j_,a Convention prévoit en effet: "...l'intervention de la
Commission elle-même faisant office de ministère public et

! Voir René Cassin, La Déclaration^Uniyers^ll^e^et J.a


mise en oeuvre des droits de l'homme, Académie d e Efroit
internatio'naTr^R'ecùeil "dès Cours IÏ/1951, Tome 79, Paris,
Librairie du Recueil Sirey, 1952, p. 345.
DE LA SUBJECTIVITE DE L'INDIVIDU EN DROIT INTERNATIONAL 231
dont l'indépendance et le prestige semblent donner à l'indi-
vidu lésé des garanties sérieuses contre le risque de mar-
chandages et de transactions politiques dont il ferait les
• 1-t
frais
•P
''.
En se basant sur l'attitude même de la Commission
des Droits de l'Homme du Conseil économique et social des
a
Nations Unies qui, en été 1953 siégé pour la neuvième fois,
durant deux mois, pour élaborer les projets de deux pactes
différents d'application de la Déclaration universelle,- l'un
concernant les droits civils et politiques, l'autre portant
sur les droits économiques, sociaux et culturels,- afin de
conférer une véritable valeur contractuelle à l'obligation
de l'Etat d'avoir égard aux droits de l'homme et d'établir
une véritable protection de ces droits sur le plan interna-
tional, on dit non sans raison que la Déclaration n'étant
pas une convention obligatoire au point de vue purement pra-
tique et politique, n'a pas la prétention d'avoir force de
p
loi • Justifier ce principe en se plaçant uniquement sur
le plan positif équivaut, semble-t-il, à nier catégoriquement
la portée juridique de toute la coutume en droit international-
Cela revient à dire que les jugements de la Cour internat Ion-le
ne peuvent avoir force exécutoire, étant donné que l'organe

! Rolin, op. cit., p. 458.


o
Cf. Corbett, op. cit., p. 297.
DE LA SUBJECTIVITE DE L'INDIVIDU EN DROIT INTERNATIONAL 232
international suprême manque du pouvoir coercitif néces-
saire à l'échelle universelle. Cela implique en corollaire
que les expériences généralement satisfaisantes réalisées
jusqu'ici dans le cadre du droit international reposent sur
la seule volonté des gouvernements plutôt que sur le principe
du droit, sur la conscience juridique des peuples. Il est
vrai que pour le bénéfice de la vérité scientifique, en
même temps qu'au préjudice de cette étude, force est d'ad-
mettre qu'en préparant le premier de ces Pactes, la Commis-
sion des Droits de l'Homme qui a proposé d'instituer un
Comité permanent des Droits de l'Homme de neuf membres!
chargés d'étudier les pétitions à la suite de la violation
des droits humains par un des Etats signataires du Pacte,
a décidé malgré l'opinion de nombreuses délégations qui
jugeaient bon d'autoriser sinon les individus, du moins les
organes extra-gouvernementaux à recourir a ce Comité, de
limiter le droit de plainte contre les Etats aux seuls Etats
qui auront ratifié et signé le Pacte. Cette mesure est des
plus malheureuses en ce qu'elle restreindra, pour ne pas
dire exclura, la faculté des personnes lésées de se faire
entendre par ce Comité.

Ces membres présentée par les seuls Etats Parties


au Pacte et siégeant à titre individuel sont des personnali-
tés indépendantes et seront choisis par un collège impartial,-
soit en principe et si elle accepte cette tâche, par la
Cour internationale de justice,- à raison de leur force
morale et de leurs qualifications.
DE LA SUBJECTIVITE DE L'INDIVIDU EN DROIT INTERNATIONAL 233
On craint que le droit des particuliers et groupes
nationaux et internationaux à saisir le Comité des plaintes
ne sape l'autorité juridique des Cours Suprêmes nationales
qui auraient déjà statué sur ces cas et que ce faisant,
l'Organisation des Nations Unies soit surchargée de pétitions.
Par ailleurs, certains Etats les plus en faveur du droit de
pétition de l'individu, des associations et organisations
non gouvernementale, comme la France par exemple, hésitent
à sacrifier le monopole de plainte des Etats aussi longtemps
eue la majorité d'entre eux n'aura pas ratifié le Pacte,
par crainte que
...les Etats libéraux, sincèrement attachés à
leurs devoirs de protection des droits de l'homme,
vont, par l'intermédiaire des particuliers ou
groupements interposés, devenir la cible d'accu-
sations continuelles déclenchées justement, sous
le voile des pétitions, par les Etats restés
étrangers à la mise en vigueur du Pacte et désireux
d'utiliser celui-ci comme instrument de désinté-
gration des Etats Parties au Pacte!.
On estime qu'en plaçant dans le domaine interna-
tional de nombreuses matières qui ressortaient tradition-
nellement du droit national et en créant un organe inter-
national destiné à connaître des violations, le Pacte
réalise, pour ne pas dire une révolution juridique, du
moins un progrès suffisant qui ne nécessite pas, à l'heure
présente, de concéder au particulier le droit de citer son

Cassin, op. cit., p. 343*


DE LA SUBJECTIVITE DE L'INDIVIDU EN DROIT INTERNATIONAL 234
propre pays devant le for international. Toutefois, ce
droit est réclamé par tous les milieux intéressés à la pro-
tection des droits humains, de même que par les représen-
tants de nombreux Etats qui se sont efforcés de l'insérer
dans la Déclaration Universelle, lors de l'Assemblée géné-
rale des Nations Unies en 1948.
En faveur de la reconnaissance dans le Pacte même
du droit de saisine de l'individu, on estime qu'il est illo-
gique et plus dangereux pour la sécurité du plaignant,- indi-
vidu ou groupe,- de forcer celui-ci à se prévaloir des bons
offices d'un Etat étranger pour présenter sa réclamation au
Comité des Droits de l'Homme, que d'autoriser ce plaignant
à saisir directement cet organe. En protégeant le monopole
de saisine de l'Etat, on conserve le problème des droits de
l'homme dans la sphère politique qui influencera inéluctable-
ment les bons offices de tout Etat dont l'intermédiaire est
demandé par un plaignant:
Les Etats saisiront le Comité ou ne le saisi-
ront pas, soit en faveur de leurs nationaux, soit
pour protéger des étrangers contre leurs propres
Etats, en tenant compte avant tout de l'état de
leurs relations, aigres ou chaleureuses, avec
l'Etat incriminable. L'échec de la protection
des minorités nationales devant le Conseil de la
S.D.N. n'est-il pas dû en partie au rôle exclusif
réservé aux Etats devant ce Conseil? Si, en 1933,
celui-ci a eu à connaître effectivement des persé-
cutions infligées par Hitler à certains habitants
de Haute-Silésie, n'est-ce-pas justement parce que
le traité germano-polonais de 1922, dit Traité Calonder,
avait reconnu un droit individuel de plainte aux
habitants de ce territoire!?

Cassin, op. cit., p. 344.


DE LA SUBJECTIVITE DE L'INDIVIDU EN DROIT INTERNATIONAL 235
De plus, en considérant les progrès remarquables
accomplis dès la fin de la première guerre mondiale en ce
qui concerne le droit de plainte des individus et groupes
d'individus dans les matières relevant de la protection des
travailleurs, minorités, mandats et territoires sous tutelle,
sous l'empire de l'Organisation Internationale du Travail,
de la Société des Nations et de l'Organisation des Nations
Unies respectivement, ne serait-ce pas rétrograder que
d'interdire l'accès direct à la justice internationale au
particulier sujet du droit des gens, victime d'un déni de
justice dans son pays.
En vue de restreindre le privilège de la seule
saisine par l'état, les Etats-Unis ont demandé en 1951 que
l'on annexe au Pacte un protocole auquel pourraient adhérer
les Etats enclins à accorder au particulier, groupe d'indi-
vidus ou organisation non gouvernementale, la faculté de
saisir directement le Comité des Droits de l'Homme. A la
Commission des Droits de l'Homme, en 1947 déjà, le délégué
français, soutenu par celui de l'Inde, voulait attribuer
ce droit non seulement aux Etats, mais encore à un représen-
tant de la communauté internationale dont les attributs
auraient pu être ceux d'un Haut Commissaire aux Droits de
l'Homme, d'un Procureur général des Nations Unies, d'un

Parquet, etc. Ces tentatives sont quelques exemples parmi


DE LA SUBJECTIVITE DE L'INDIVIDU EN DROIT INTERNATIONAL 236
d'autres1, car les suggestions en vue de restreindre le
privilège de la seule saisine de l'Etat ne manquent pas et
les efforts tentés par certains Etats et organes extra-gou-
vernementaux font augurer de l'avenir dans une voie cons-
tructive favorable à l'individu.
Les limitations actuelles ne nous paraissent néan-
moins pas avoir le pouvoir nécessaire d'annihiler le fait que
quoique "It is not yet clear to what extent the powers
delegated to the organs of the United Nations will be exer-
2
cized directly upon the individual..." , les compétences du
Conseil de Sécurité peuvent être directement applicables aux
particuliers puisque l'historique et le but de la Charte
conduisent à la même conclusion suivante:
The ancient theory that international law oper-
ated only upon states and governments was abrogated
to fulfil a universal désire that international
law, like other law, should compel the acquiescence
of individuals.
It is of interest, in this respect, that there
is no method by which a member of the United Nations
can withdraw from that organisation. Clearly this
would follow récognition of the rights of peoples.
A government may attempt to secede; but no govern-
ment can unilaterally affect the reciprocal rights
of peoples. even by attempting to cancel the rights
of its own3.

! Cf. Cassin, àp. cit., pp. 340-352.


2
Jessup, "A Modem Law of Nations", loc, .cit,. :.pp„ ,18 s.
3
Berle, op. cit., p. 17.
DE LA SUBJECTIVITE DE L'INDIVIDU EN DROIT INTERNATIONAL 237
La décision adoptée par la Commission des Droits
de l'Homme au détriment de l'accès direct de l'individu
au Comité ne signifie nullement que les vues de cet organe
ne sont pas susceptibles d'évoluer dans un sens plus favo-
rable au particulier, ou encore qu'elles interprètent exac-
tement les dispositions de la Charte oui de la Résolution
que l'Assemblée générale des Nations Unies a adopté en 1946
aux fins de recommander à tous les membres qui ne l'avaient
pas encore fait, de prendre les mesures nécessaires pour rendre
effectives les dispositions de la Charte concernant les droits
humains et les libertés fondamentales qui doivent s'appliquer
à tous les individus .

Le représentant belge à l'Assemblée Consultative


du Conseil de l'Europe, Président de la Commission juridique,
remarque pertinemment que l'engagement contractuel pris par
les Etats en vertu de l'article 55 de la Charte des Nations
Unies est précisé "...dans l'indication de la finalité assi-
gnée aux gouvernements dans l'administration de leur terri-
toire et de leurs ressortissants", ce qui offre dans les cas
extrêmes "...une base juridique aux recours des Etats étran-
gers ou à l'action de l'autorité internationale." Cette
opinion ne peut être plus lucidement expliquée qu'en citant

1
Cf. Oppenheim-Lauterpacht, op. cit., pp. 671 s.
DE LA SUBJECTIVITE DE L'INDIVIDU EN DROIT INTERNATIONAL 238
les termes mêmes de cet auteur:
...devra être réputée violation de l'engagement
international, fût-ce à titre d'abus de pouvoir,
un détournement de la compétence étatique pour
des fins qui, de façon flagrante et outrageante,
méconnaissent le souci nécessaire de l'améliora-
tion des conditions de vie de la population ou
du respect de ses droits essentiels: s'il est vrai
que le rythme du progrès rie se trouve pas précisé
et demeure en principe de la compétence discré-
tionnaire des autorités étatiques, par contre,
l'absence de tout progrès et de tout effet de
progrès pendant une période prolongée méconnaî-
trait de façon flagrante l'engagement inscrit à
l'article 55 de la Charte.
A fortiori en serait-il ainsi d'une action
politique qui, de toute évidence, marquerait une
régression dans le domaine social ou politique.
Telle serait la réapparition d'une législation
raciste dans les pays où elle a disparu!.
Tout en admettant honnêtement que les dispositions
de la Charte ne signifient nullement que les droits humains
sont pleinement et effectivement garantis par la communauté
internationale, étant donné que ce document ne mentionne pas
en particulier le principe de la mise à exécution de leur
observation, un juriste de la qualité de Lauterpacht, avec
d'autres auteurs modernes, adhère à la doctrine de la sub-
jectivité de l'individu en droit international lorsqu'en
remarquant que
There was gênerai agreement in the initial
stages of the UN that the effective protection
of fundamental human rights and freedoms on the

! Rolin, op. cit., pp. 413 s.


DE LA SUBJECTIVITE DE L'INDIVIDU EN DROIT INTERNATIONAL 239
part of international society organized under
its aegis would provide a décisive accession
of strength to the moral and political authority
of the UN...1.
il maintient que quels que soient les développements futurs
possibles du principe de la protection des droits humains:
...the question of the observance of fundamental
human rights has, as the resuit of the Charter,
ceased to be one of exclusive domestic jurisdic-
tion of States and, though not involving a right
of direct intervention on the part of the UN, has
become a matter of légitime concern to its members
and to the Organization as a whole .
On peut se demander si une Déclaration produit des
effets juridiques, si elle a le pouvoir d'élever le parti-
culier au rang de sujet du droit international. La Charte
des Nations Unies et la Déclaration Universelle des Droits
de l'Homme contiennent toutes deux, relativement à la pro-
tection des droits de l'homme, de nombreuses normes qui sont,
à n'en pas douter, valables au point de vue du droit. Les
Nations Unies sont certainement obligées par ces principes
auxquels elles ont donné leur adhésion.
Though imperfect from the point of view of
enforcement, the relevant provisions of the
Charter constitute légal obligations of the
members of the UN and of the Organization as
a whole. The fundamental human rights and freedoms
acknowledged by the Charter must henceforth be
regarded as légal rights recognized by Interna-
tional Law. Their enforcement, subject to the

! Oppenheim-Lauterpacht, op. cit., p. 671.


2
Ibid., pp. 671 s. Voir aussi Corbett, op. cit.,
pp. 264 et 296 s.; Favre, op. cit., pp. 355 s.; Berle,
00. cit., p. 7; Jessup, "-A Modéra Law of Nations", loc. cit.,
pp. 41 et 87 ss.
DE LA SUBJECTIVITE DE L'INDIVIDU EN DROIT INTERNATIONAL 240
limitations of the Charter, must be regarded as
a paramount object of the UN. (3. Thèse limita-
tions do not preclude the organs of the UN frorn
taking action, short of intervention, — , on
pétitions and complaints alleging violations of
fundamental human rights. Such action may include
investigation and recommendations addressed either
to the Ecosoc or to the State concerned. It
appears that in 1947, the Commission on Human Rights
took a more limited view of its powers in this
respect. In February of that year, it adopted a
resolution, subséquently confirmed by the Ecosoc,
that it had no power to take any action in regard
to any comolaints concerning human rights. There
is no compelling reason for assuming that that
view represents either a fixed attitude of the
Commission of Human Rights or an accurate inter-
prétation either of the Charter or of the Resolution
of the Ecosoc ... The examination of complaints
and pétitions is essential to the proper fulfilment
of the task of the Commission and must be considered
as inhérent in the task of the UN to encourage and
promote the observance of human rights and freedom!.

Nul ne niera le fait que même si l'on n'a pas été en


mesure de faire adopter du jour au lendemain dans chaque
pays des mesures propres à assurer l'observation et la sauve-
garde des droits humains, la Charte des Nations Unies et la
Déclaration Universelle des Droits de l'Homme ont influencé
directement ou indirectement la destinée de l'individu dans
une certaine mesure. De plus, pour reprendre les termes
mêmes d'un publiciste:

...la réalisation de l'idéal proposé par la Décla-


ration universelle, est néanmoins susceptible d'appli-
cation immédiate par les tribunaux nationaux, soit
qu'elle exerce une incidence nouvelle sur l'application

Oppenheim-Lauterpacht, op. cit.. p. 672.


DE LA SUBJECTIVITE DE L'INDIVIDU EN DROIT INTERNATIONAL 241
de la législation interne, soit même qu'elle
conduise à la réputer partiellement caduquel.
La Déclaration Universelle a influencé directement
la rédaction des nouvelles Constitutions de Costa-Rica, San
Salvador, Hai'ti, Syrie, Indonésie, et son importance a été
incontestable dans la rédaction des projets de la nouvelle
Constitution donnée par les Nations Unies à l'Erythrée et
de la Constitution de Puerto-Rico. Ses principes ont été
reflétés dans la législation projetée au Canada, en Grande-
Bretagne et en Suède- Elle a servi de modèle à la rédaction
des accords internationaux passés entre les Pays-Bas et
l'Indonésie, à l'Accord pour la Somalie et à la Convention
Européenne pour la Protection des Droits de l'Homme. Elle
joue un rôle vital dans les efforts des Nations Unies pour la
préservation de la paix et a été un élément de base aux pour-
2
parlers d'armistice en Corée . La Charte a été citée comme
source de droit par la Cour internationale de Justice et par

1
Rolin, op. cit., p. 414-
2
Outre son importance immédiate dans le règlement de
la crise coréenne, le problème épineux des prisonniers de guerre
mettait a une rude épreuve le principe de la foi des Nations
Unies dans les droits fondamentaux de l'homme, dans la dignité
et la valeur de la personne humaine. Ce problème a été résolu
d'une manière fort satisfaisante, de telle sorte que le sort
des milliers qui ne voulaient pas retourner dans l'un ou l'autre
camp des belligérants à cause du sort qu'ils pensaient les y
attendre, a pu être réglé en tenant compte des préférences
personnelles. 11 faut bien admettre que l'accord réalisé en
DE LA SUBJECTIVITE DE L'INDIVIDU EN DROIT INTERNATIONAL 242
l e s Cours n a t i o n a l e s du Canada^, d ' A u t r i c h e , de Hollande
2
et des Etats-Unis . Elle a influencé la décision historique
qu'a prise en juin de cette année la Cour Suprême des Etats-
Unis en déclarant anti-constitutionnelle la ségrégation
raciale des enfants dans les écoles publiques. Cette décision
perfectionnera la démocratie américaine, car elle rend désor-
mais illégale une pratique qui était devenue de plus en plus
intolérable à une partie de la population dans certains Etats.

l'occurreice constitue une nette amélioration sur la pratique


observée par le passé. D'autre part, on peut considérer sans
précédent dans l'histoire internationale les accusations por-
tées le 30 novembre 1953 en pleine Assemblée générale des
Lations Unies et au sein du Comité des questions sociales où
étaient représentées soixante nations, par les représentants
des Etats-Unis, Mn. Henry Cabot Lodge, Jr«, et James F. Byrnes,
Gouverneur de la Caroline du Sud, dans un effort de faire
cesser les atrocités commise en Corée sur des prisonniers de
guerre alliés et de faire libérer les prisonniers de guerre
allemands, italiens et japonais encore aux mains de l'URSS.
[Link] délégués anglais, français, australiens et turcs se sont
joints à cet appel pour demander à l'Assemblée de passer une
résolution condamnant de tels actes- Ni les Traités de Ver-
sailles ni la Société des Nations n'ont posé des gestes de
ce genre. ^a Conférence de Paris et les Nations Unies elles-
mêmes avaient jugé plus sage, à l'issue de la deuxième guerre
mondiale, de laisser au Tribunal de Nuremberg le soin de
faire le procès des criminels de guerre.

! \Ln novembre 1945> fondant orincipalement sa décision


sur le Préambule et les articles 1 et 55 de la Charte des
dations Unies, la Cour Suprême d'Ontario a tenu pour nulle et
contraire à l'ordre public international la clause d'un acte
de vente d'immeuble qui interdisait^toute cession à un juif
ou à un étranger dont la nationalité donnerait lieu à des
objections. (Décision judiciaire citée par Arthur Koch dans
un article publié le 23 mai 1950 par le New York Tines sous
le titre "More on Treaty, Supreraacy over Existing Laws". )
Voir aussi Jessup, "A Modem Law of Nations", loc cit.,
p. 89; Rolin, ojel _çit-, p. 414-
2
Voir en particulier les trois Arrêts rendus le 5 juin
1950 par la Cour Suprême des Etats-Unis en faveur de citoyens
de couleur (Henderson c Southern Railway; Sweet c State of
Texas, McLaurin c State of Oklahoma). D'autres causes sont en
DE LÀ SUBJECTIVITE D'J L'INDIVIDU EN DROIT INTERNATIONAL 243
D'autre part, la Charte et la Déclaration ont été à
la base des représentations faites par un Comité mixte
d'enquête des Nations Unies et de l'Organisation interna-
tionale du Travail aux nations qui utilisent encore les tra-
vaux forcés à des fins de coercition politique ou dans des
buts économiques. Aux termes du rapport publié par ce Comité,
il est choquant de constater combien est grand le nombre de
pays qui, même dans l'hémisphère occidental, maintiennent de
telles pratiques ou utilisent des procédés propres à conduire
à un système de travaux forcés pour des raisons économiques,
principalement dans les colonies--

Enfin, dans l'orbite de la Déclaration et de la Charte


qui visent à l'instauration de relations pacifiques entre
les peuples, gravitent de nombreuses organisations spéciali-
sées et autonomes, dont le but principal est le bien-être
et la sauvegarde des jeunes générations. Citons parmi les
principales le Conseil économique et social des Nations Unies,
la Commission permanente des questions sociales, le Fonds
international des Nations Unies de secours à l'enfance,

1
International Labour Office, Report of the Ad. Hoc
Committee on _Fo_rced..Labour, Supplément No. 13* in" the" Officiai
Records' of thé l6th Session of the Economie and Social
Council and No« 36 in the Studies and Reports (New Séries)
of the International Labour Office, Geneva, 1953, E/2431,
Lausanne, Les Imprimeries Réunies S.A., 1953, 619 P*
DE LA SUBJECTIVITE DE L'INDIVIDU" dN DROIT INTERNATIONAL 244
l'Organisation internationale du Travail, l'Organisation des
Nations Unies pour l'éducation, la science et la culture,
l'Organisation mondiale de la santé, l'Organisation pour
l'agriculture et l'alimentation, l'Organisation internationale
des réfugiés.
Il est remarquable d'observer que les Puissances se
sont enfin aperçues à quel point la stabilité politique et
la paix du monde dépendaient principalement de la condition
humaine.
Economie motives hâve undoubtedly played their
part, especially in the functions assignée! to the
International Labour and World Health Organizations;
but the dominant spirit is humanitarian. This spirit
is most readily awakened, and opérâtes most effectively,
when palpable benefits for the individual are most
clearly the subject of appeal. The quick and sponta-
neous relief that flows in when a natural calamity
afflicts men, women and children, even those of an
unfriendly community, is a recurring proof of this
human tendencj'". VJhat happens to States is, in compa-
rison, a matter of indifférence. Sympathy for the
individual, everywhere, is the key which, properly
used, can open up to international co-operation even
those groupings where hostility is most easily excited
against the outsider conceived as an impersonal threat
to limited privilegesl.

Voici quelques exemples aux multiples et bienfaisan-


tes conséquences:
Dans le domaine économique et social, le plan de
Colombo pour le développement économique du Sud et du Sud-Est
de l'Asie et le programme élargi d'assistance technique

Voir P- E. Corbett, op. cit., p. 299.


DE LA SUBJECTIVITE JE L'INDIVIDU EN DROIT INTERNATIONAL 245
élaboré en 1950 par les Nations Unies ont-ils été mis sur
pied pour venir en aide aux Etats asiatiques seulement, ou
pour sortir des millions d'individus de leur détresse endé-
mique et les soustraire à l'influence de doctrines révolu-
tionnaires néfastes? Ce qui importe n'est-il pas de compren-
dre la nécessité pressante d'aider les peuples de cette région
du globe à améliorer leurs conditions de vie. Or, si on a
reconnu l'extrême urgence d'une révolution pacifique au point
de vue économique, social et politique et si, faisant abstrac-
tion de l'égoisme traditionnel qui envenime les relations
internationales à des degrés divers, on a pu réaliser un tel
programme dans ce domaine qui touche directement chaque res-
sortissant de ces pays, pourquoi ne pourrait-on pas faire
participer aussi, dans l'intérêt même de la civilisation,
tous les individus aux normes d'un droit international supé-
rieur et obligatoire, véritable garantie de la paix et du
respect des droits humains, utopie pour certains auteurs,
mais idée en marche et principe en voie de germination pour
nombre de juristes et hommes d'Etat modernes.
Le second exemple appartient au domaine de l'Organi-
sation internationale du Travail créée par le Traité de Ver-
sailles qui, en vertu de l'article 409, stipule qu'une action
en justice peut être intentée par des groupes d'employés
aussi bien que par des employés contre l'Etat membre de
ladite Organisation qui "...has failed to secure in any
DE LA SUBJECTIVITE DE L'INDIVIDU EN DROIT INTERNATIONAL 246
respect the effective observance within its jurisdiction
of any convention to which it is a party1". On ne peut nier
que cette procédure était une innovation dans le domaine
des relations internationales et du droit des gens et qu'elle
est la preuve que l'individu peut jouir immédiatement de la
protection de ce droit et ne dépend plus entièrement de la
protection de son Etat dans ce domaine.

Le troisième exemple est celui du Fonds international


de secours à l'enfance qui participe actuellement à plus de
deux cents actions comprenant deux mille centres dans 84 pays
ou territoires et a profité à la santé et au bien-être de
plus de vingt millions d'enfants, dans les contrées dévastées
par la guerre ou sous-développées .
Le quatrième exemple est représenté par ce qu'on
pourrait appeler la Magna Carta des réfugiés. Après de nom-
breuses années d'efforts et afin de poursuivre la belle
activité dont l'Organisation internationale pour les réfugiés
a fait preuve à titre provisoire du 15 décembre 1946 au 31
décembre 1951, les Nations Unies ont mis en force la Conven-
tion relative au Statut des réfugiés qui établit un nombre
minimum de droits en faveur des réfugiés sous le mandat du

! Voir Reut-Nicolussi, op. cit.. pp. 15 ss.


2
Voir Adelaide Sinclair, "Travaux et réalisation du
Fonds des Nations Unies pour l'enfance", Affaires Extérieures.
Vol. 6 n° 2, Ottawa, Ministère des Affaires extérieures;
février 1954,' pp. 49 ss*î "L'activité de l'Organisation des
Nations Unies en quelques mots", "La Suisse dans la communauté
internaMPBâle" , n ° 3/4, Glaris, Association suisse pour les
NlîtiTôns Unies, 1953, PP« 42 s.
DE LA SUBJECTIVITE DE L'INDIVIDU EN DROIT INTERNATIONAL 247
Haut Commissaire des Nations Unies pour les réfugiés, et a
déjà été ratifiée par les pays suivants: Australie, Belgique,
Danemark, République fédérale d'Allemagne, Luxembourg, Norvège,
Canada, Nouvelle-Zélande et Suisse. Les termes de la Convention
précisaient que cet instrument entrerait en vigueur après six
ratifications ou adhésions à l'accord. La Convention a été
signée en outre par l'Autriche, le Brésil, la Colombie, la
France, la Grèce, l'Etat d'Israël, la Suède, la Turquie, la
Grande-Bretagne, le Vatican et la Yougoslavie.
Ce document de la même importance historique que la
Déclaration Universelle des Droits de l'Homme traite de la
procédure à suivre pour l'octroi de titres de voyages aux
réfugiés et dispose qu'aucun Etat contractant n'aura le droit
d'expulser ou de renvoyer de quelque manière un réfugié dans
les territoires où sa liberté et sa vie seraient mises en
danger en raison de sa race, religion, nationalité, de son
apparentage à un groupe social particulier, ou de ses opinions
politiques.
Chacun réalise qu'un individu sans papiers de légi-
timation et sans passeport est un être humain privé pratique-
ment du droit d'existence, dans un univers où les relations
internationales sont organisées et réglementées à l'extrême.
La Convention prévoit donc que les Etats contractants mettront
tout réfugié démuni de tels documents en possession de papiers
d'identités et passeport qui lui permettront de quitter son
DE LA SUBJECTIVITE DE L'INDIVIDU EN DROIT INTERNATIONAL 248
pays de résidence et d'y retourner, s'il le désire, durant
la période de validité de ce titre de voyage. L'application
de cette Convention constitue le progrès concret le plus
remarquable dans le domaine de la garantie des droits fonda-
mentaux de l'homme par le droit international et de la subjec-
tivité immédiate de l'individu à ce dernier!» Il est impos-
sible à l'heure présente d'estimer la portée de l'incidence
qui résultera de cette décision en droit international. Quoi-
qu'il en soit, dès l'instant où un particulier revendique en
sa qualité de réfugié la protection de cette Convention, il
devient immédiatement un sujet incontesté du droit des gens,
et nous savons qu'à l'heure actuelle des millions d'êtres
humains peuvent se réclamer de cette protection directe de
ce droit. L'homme peut, temporairement, ne plus avoir de

patrie ni de nationalité, mais il en acquerra une par la vertu


2
du droit international qui, dans l'intervalle, deviendra son
unique refuge, sa seule sauvegarde. Au moins dans ce domaine
des relations humaines, le droit a triomphé de tous les obsta-
cles: l'homme ne lutte plus seul, il n'est plus la proie d'une
destinée soumise au seul caprice de l'Etat. Schwarzenberger ne

Voir "Refugee Magna Carta Becomes a Reality" dans


l'Amerikanische Schweizer Zeitung, New York, Swiss Publishing
Co., Inc., 3 février 1954, p. 4.
p
Un des points de la Charte stipule en effet que
chacun a droit à une nationalité. Quiconque ne bénéficie pas
de la protection d'un Etat sera donc placé sous celle des
Nations Unies.- Cf. Reut-Nicolussi, op. cit., pp. 18 ss.
DE LA SUBJECTIVITE DE L'INDIVIDU EN DROIT INTERNATIONAL 249
pourra plus prétendre unilatéralement que:
...it does not appear that the international protec-
tion of human rights and fundamental freedoms, as
envisaged by the Charter of the United Nations, is
likely to affect the basic position of the individual
as an object of international law. Such a fundamental
change as the transformation of the individual into a
subject of supra-national law présupposes the trans-
formation of the existing world society into a fédéral
world Statel,
car une révolution s'est produite dans ce domaine, alors même
que la communauté internationale ne s'est pas encore subor-
donnée à la suprême autorité d'un Etat fédéral à l'échelle
mondiale. De toute façon, même si dans le développement
initial de la sauvegarde des droits humains, la mise en
vigueur de celle-ci doit être laissée dans une certaine
mesure à la compétence des Etats, sous réserve de révision
possible de la part d'un organe international, dans ce cas
pourrait être progressivement établi un système similaire
à celui en vigueur aux Etats-Unis où chaque individu qui se
plaint d'être lésé dans ses droits constitutionnels, peut
s'adresser tout d'abord aux Cours de l'Etat de la Républi-
que fédérative dans lequel il a élu résidence, et recourir
ensuite, contre la décision prise, auprès des Cours fédé-
raies . Ainsi serait rejetée l'objection de tous ceux qui

x
Schwarzenberger, op. cit.. p. 39.
2
Voir Jessup, "A Modem Law of Nations", loc. cit.,
p. 90.
DE LA SUBJECTIVITE DE L'INDIVIDU EN DROIT INTERNATIONAL 250
craignent qu'une Cour internationale des Droits de l'Homme
soit accablée de recours. Un criblage effectif serait en
effet constitué tout d'abord par les instances nationales
et l'utilisation d'une procédure nationale de conciliation,
le recours ensuite aux Cours continentales des Droits de
l'Homme, suivi en cas d'échec par le développement d'une
procédure internationale de conciliation et l'appel, en
dernier ressort, à la Cour internationale des Droits de l'Homme!.

Il n'est pas nécessaire d'insister ici sur le fait


que le problème des droits de l'homme est devenu du plus
haut intérêt pour les Nations Unies dont les différents
organes consacrent presque la moitié de leurs discussions
à des questions qui sont en rapport direct ou indirect avec
le problème du respect des droits humains. Près de la moitié
des résolutions formulées chaque année par l'Assemblée géné-
rale ou d'autres organes des Nations Unies traitent de ce
sujet fondamental qui est reconnu comme la pierre d'angle
de la Charte des Nations Unies et de la civilisation. Evi-
demment, les objectifs fixés ne seront pas atteints avant
que toute mesure discriminatoire et toute forme de persécution
aient cessé.

x
Voir Favre, op. cit., p. 357; Politis, "Les Nouvelles
Tendances du Droit international", loc. cit.T pp. 87 s. et 90.
DE LA SUBJECTIVITE DE L'INDIVIDU EN DROIT INTERNATIONAL 251
A ce propos, malheureusement, force est de recon-
naître que dans un monde partagé entre deux idéologies, il
ne fait pas de doute que certains des membres des Nations
Unies refuseront toute compétence à la Cour internationale
de Justice ou à tout organe international dans la question
de l'examen d'une violation d'une norme de la Déclaration
Universelle des Droits de l'Homme. La preuve nous en est
fournie par l'attitude que les gouvernements roumain, hon-
grois et bulgare ont adoptée lors de la quatrième session de
l'Assemblée générale des Nations Unies, à l'automne 1949,
en rejetant sans cérémonie les accusations portées contre
eux par la Bolivie et l'Australie, à l'effet qu'ils avaient
transgressé les Traités de paix en violant les droits de
l'homme et les principes fondamentaux de liberté,- en parti-
culier de liberté civile et religieuse . Consultée à ce
sujet, la Cour internationale de Justice a admis qu'il exis-
tait un différend au sens juridique stipulé dans les Traités
de paix et que les pays incriminés étaient juridiquement
tenus d'envoyer des représentants à la Commission prévue en

1
On sait en effet que sous l'empire des articles 15,
3, 2, 2 et 6 respectivement des Traités de paix conclus en
1946 avec l'Italie, la Roumanie, la Bulgarie, la Hongrie et
la Finlande, ces Etats se sont engagés à prendre toutes les
mesures nécessaires pour garantir à toutes les personnes
relevant de leur juridiction, sans distinction de race, sexe,
langue et religion, la jouissance des droits humains et des
libertés fondamentales, y compris la liberté d'expression, de
presse et de publication, de pratique religieuse et d'opinion
politique. Des dispositions ont été également prises pour
l'abrogation de toute législation discriminatoire en considé-
ration, entre autres, des origines raciales, et pour éviter à
l'avenir la promulgation de semblables décrets, qui sont la
DE LA SUBJECTIVITE DE L'INDIVIDU EN DROIT INTERNATIONAL 252
vertu des Traités. Les gouvernements intéressés ignorèrent
froidement l'autorité de la Cour et de l'Organisation des
Nations Unies qui dut se résigner en désespoir de cause,
après l'adoption d'une dernière Résolution à l'occasion de sa
cinquième session à New-York, en 1950, et se contenta de
flétrir une fois de plus l'attitude de ces pays sur la coo-
pération volontaire desquels il est impossible de compter .
Cet état de choses déplorable est dû au fait que la Charte ne
prévoit ni voie juridique ni sanction vis-à-vis d'un Etat,
aussi longtemps que la transgression des droits humains fon-
damentaux n'implique pas une menace directe contre la paix.
Il faut donc admettre que la violation de ces droits ne pourra
que rarement constituer à elle seule une menace à la paix
p
internationale .
Il faut aussi convenir que les ressortissants des
pays totalitaires ne pourraient formuler une plainte ou appa-
raître devant le for international qu'au risque de leur vie.
Il est vrai également que si en certains cas le Conseil de
Sécurité pouvait intervenir auprès d'un Membre ordinaire des
Nations Unies, il ne songerait probablement pas à le faire
en ce qui concerne les Membres permanents,et Schwarzenberger
est justifié quand, considérant ce problème, il conclut que

1 Cf. Paul Martin, "Droit de l'homme", Affaires


Extérieures, Vol. 5, n° 1, Ottawa, Ministère des Affaires
extérieures, janvier 1953, pp. 28 ss.
2
Voir Favre, op. cit.. p. 356.
DE LA SUBJECTIVITE DE L'INDIVIDU EN DROIT INTERNATIONAL 253
"...the truth must be faced that the modem Leviathans are
not yet subject to the rule of law!".
L'opinion publique mondiale se prononce cependant
avec une force toujours croissante en faveur du respect uni-
versel des droits de l'homme et sur le plan national comme
sur le plan international se poursuivent des efforts appré-
2
ciables pour l'amélioration de la condition humaine . La
Charte des Nations Unies, la Déclaration Universelle des

! Voir Schwarzenberger, op. cit.. pp. 143 s.


2
Il n'est pas inutile de mentionner ici une partie
des activités des organes du Conseil économique et social:
au cours de sa quinzième session, en avril 1953, ledit Conseil
a examiné entre autres un rapport de sa Commission des trans-
ports et communications. Ce document recommandait que le
Protocole publié en annexe et relatif à un système uniforme
de signalisation routière soit ouvert à la signature des
parties à la Convention de 1949 sur la circulation routière.
Le rapport en question contenait en outre six Recommandations
au Conseil économique et social, dont trois dans l'intérêt
immédiat des particuliers. La première demandait qu'une
Commission de neuf experts soit créée par le Secrétaire géné-
ral des Nations Unies aux fins de dresser des règles uniformes
applicables au transport des marchandises dangereuses, normes
qui devraient être jugées acceptables par tous les pays. La
deuxième Recommandation prévoyait la transmission à tous les
Etats membres des Nations Unies et des institutions spécia-
lisées, ainsi qu'à tous les signataires de la Convention de
1949 sur la circulation routière, avec prière d'en tenir compte
lors de l'établissement de leurs propres règlements, de normes
minima uniformes pour la réglementation de l'octroi des permis
de conduire des véhicules automobiles. La troisième Recom-
mandation concernait la convocation à Genève, en 1954, de
délégations gouvernementales en vue de l'élaboration de deux
accords douaniers internationaux destinés à faciliter le
déplacement des touristes en leur permettant de franchir les
frontières avec leurs effets personnels et leurs voitures.
Au mois de juillet 1954, le même Conseil approuvait
l'ébauche d'un traité devant permettre à la femme mariée
DE LA SUBJECTIVITE DE L'INDIVIDU EN DROIT INTERNATIONAL 254
Droits de l'Homme et le Pacte envisagé sont des progrès
inappréciables dans cette voie, mais il ne faut toutefois
pas perdre de vue le fait que ni les principes, ni les règles
de droit, ni les organes de coercition n'élimineront toute in-
justice et ne garantiront le respect absolu des droits humains
fondamentaux: l'histoire des peuples est là pour le rappeler.
Un nouveau "droit humain" est actuellement l'enjeu
d'une lutte acharnée entre les forces affaiblies du dogme de
la souveraineté étatique absolue et les forts courants d'opi-
nion qui ont pour idéal de placer les droits essentiels de
l'homme sous une garantie universelle efficace. On veut
espérer que l'issue du combat favorisera l'individu tant dans
la sauvegarde de ses droits et libertés que dans sa position

d'adopter sur demande expresse, la nationalité de son époux.


Le traité abolirait le changement, généralement automatique,
de nationalité de la femme qui marie un étranger et laisserait
celle-ci libre de choisir sa nationalité future. Une Résolu-
tion approuvée dans ce traité, qui entrera en vigueur après
six ratifications au moins, recommande de prendre les mesures
appropriées pour assurer la liberté complète dans le choix
d'un époux, abolir la pratique de la vente d'une épouse,
garantir les droits des veuves, la garde de leurs enfants et
la liberté de se remarier, éliminer complètement les mariages
d'enfants et les fiançailles des fillettes avant l'âge de la
puberté.
On peut inférer de ces exemples que la considération
accordée à l'individu au sein des Nations Unies n'est pas
lettre morte et que du travail sérieux et utile s'accomplit
dans cette organisation en faveur du particulier, au premier
chef dans sa capacité d'être humain.
DE LA SUBJECTIVITE DE L'INDIVIDU EN DROIT INTERNATIONAL 255
en droit international, puisque ce dernier abandonne le
dogme de la souveraineté étatique absolue et place en quel-
que sorte les droits du particulier sous la protection de la
communauté internationale.

Cette étude ne serait pas complète si elle n'envi-


sageait, en l'effleurant seulement, le rôle de l'individu
dans cette évolution. C'est là une des autres pierres d'achop-
pement et un point crucial du problème. Une conscience bien
formée et responsable est le fondement indispensable à l'ex-
ercice des droits humains. Or, l'éveil de la conscience ne
peut se produire que sous certaines conditions. Malheureuse-
ment, celles-ci ne sont pas remplies dans le monde actuel
où cet état de choses empêche l'alarme et le développement
de la conscience.
L'emprise abusive de l'Etat sur le secteur privé,
le recours à la violence par l'Etat en vue d'une
destruction systématique de tout ce qui ne se laisse
pas absorber par lui, la misère scandaleuse de vastes
couches de la population du monde, la désagrégation
de la famille, les discriminations raciales, figurent
parmi les causes les plus criantes qui empêchent le
libre développement de la personnalité et qui de ce
fait,- par la dépersonnalisation,- enlèvent à l'huma-
nité toute chance de voir les droits de l'homme
effectivement réalisés!.

La plupart de ces causes ne sont pas d'origine récente


et, sans vouloir les minimiser, il faut croire qu'elles pour-
ront être un jour supprimées, à force de patience, d'opiniâ-
treté, d'ingéniosité et principalement de sagesse et de charité,

1 "Les Droits de l'Homme à l'ONU et Pax Romana",


Le Droit, Ottawa, 15 septembre 1954, p. 3.
DE LA SUBJECTIVITE DE L'INDIVIDU EN DROIT INTERNATIONAL 256
car l'humanité progresse lentement et en droit comme en
politique, l'art consiste la plupart du temps à se fixer
des objectifs limités et à savoir se contenter de résultats
partiels1. La voie qui a conduit à la Déclaration Univer-
selle des Droits de l'Homme n'a pas été aisée: les différences
d'opinion et les difficultés n'ont pas manqué de se produire
lorsqu'il s'est agi de réaliser les grands principes exprimés
dans ce document. Plusieurs pays n'ont pas même été en
mesure de se mettre d'accord sur la forme que devait prendre
l'instrument international de codification des droits de
l'homme qui doit lier les adhérents.
Il ne faut donc pas s'étonner qu'il n'ait cas
été facile d'arriver à une formule répondant même
aux seules exigences minima de chacun. Cette ques-
tion, comme certaines autres aux Nations Unies, met
en présence des peuples qui ont des traditions juri-
diques, économiques et sociales fort différentes, des
conceptions philosophiques et intellectuelles_diverses,
et des idéologies divergentes, voire opposées .
Quoiqu'il en soit et même si dans de grandes parties
du monde des droits humains fondamentaux ont été abolis ou
violés, on ne peut s'empêcher de constater avec une réelle
satisfaction que dans d'autres régions du globe, un progrès

1
Cf. Mandelstam, op. cit.. pp. 219-229; Rolin,
op. cit., p. 416; Favre, c_p__, cit., p. 357.
2
L.B. Pearson, "Journée des Droits de l'Homme",
Affaires Extérieures, Vol. 6, n© i_ Ottawa, Ministère dés
Affaires extérieures, janvier 1954, p. 36.
DE LA SUBJECTIVITE DE L'INDIVIDU EN DROIT INTERNATIONAL 257
véritable est en cours et l'émancipation sinon totale, du
moins graduelle de l'individu est en voie de réalisation.
La Déclaration Universelle des Droits de l'Homme, qui est
somme toute un standard, et la Convention proposée sont des
étapes importantes le long de la route qui conduit à l'idéal
envisagé par Cicéron: "There will not be one law for Rome
and another for Athens, nor one law today and another to-
morrow, but among ail peoples and for ail time one and the
same law will apply ". La Convention est le prochain but
fixé, qui transformera les principes généraux en règles
juridiques bien définies; puis, il faudra mettre en mouve-
ment la machinerie qui permettra de faire appliquer et res-
pecter ces normes, et se rappeler constamment qu'aucune
justice humaine n'est infaillible et que ni les principes,
ni les normes, ni la machinerie n'élimineront complètement
l'injustice et le mépris des droits.

1
Voir Jessup, "The Conquering March of an Idea",
loc. cit., p. 433.
CHAPITRE VI

QUINTESSENCE DU PROBLÈME, CONCLUSIONS ET PERSPECTIVES


Lorsque, à la suite des transformations subies au
cours du XIXe siècle, l'Etat démocratique émergea de la
marée montante de l'individualisme, il apparut que cette
forme de gouvernement était la meilleure qui exista pour
l'homme. Depuis lors, les principes démocratiques ont
influencé fortement les rapports internes, mais ont peu
influé sur les relations internationales de sorte que, si
à l'heure actuelle dans une démocratie le particulier occupe
une place de première importance,-parce que les autres struc-
tures de la société tirent leurs origines des intérêts et
besoins communs des groupes d'individus,- dans la communauté
internationale en revanche, qui est soumise dans une forte
mesure à l'influence autocratique des Etats, l'homme a bien
de la peine à faire entendre sa voix et reconnaître ses droits.
Cependant, des efforts de plus en plus nombreux ont
été tentés depuis quelques dizaines d'années pour expurger le
droit international traditionnel et assurer son fondement
nouveau sur les principes fondamentaux du bien et du mal, de
justice et d'équité qui sont reconnus dans toute démocratie
digne de ce nom, - si imparfaite soit-elle à vues humaines,-
et appliqués directement à l'individu .

1
Cf. Witenberg, op. cit.. p. 131; Jackson Harvey
Ralston, Democracy's International Law. Washington John
Byrne & Co., 1922, pp. 164 s. '
QUINTESSENCE DU PROBLÈME 259
Malheureusement, ce mouvement se heurte au princi-
pal obstacle représenté par le caractère amoral de l'Etat.
Ce dernier ne possède pas le sens moral et c'est la raison
pour laquelle l'humanité qui doit passer par son intermé-
diaire et son contrôle dans les relations internationales,
a tant de peine à se comprendre et à coopérer. L'Etat est
foncièrement égocentrique; ses intérêts sont primordiaux
et si leur sécurité dépend de la sécurité des intérêts d'au-
tres Etats, il consentira pour cette seule raison à coopérer.
Par contre, si la raison d'Etat omnipotente le justifie,
aucun traité ne devra être respecté. La fin justifie les
moyens, car l'Etat est une fin en lui-même; aucune loi ne
doit lui être supérieure. Exagérant à bien plaire le prin-
cipe de la souveraineté, l'Etat ne condescend pas à se faire
traduire en justice devant un for international par un simple
individu. Par ailleurs, les tendances absolutistes permet-
tent à l'Etat de mettre arbitrairement le particulier sous
tutelle et de se prononcer à discrétion en faveur de la
défense ou de l'abandon des intérêts individuels, selon
qu'il s'agisse de grandes ou de petites réclamations ou que
le fait d'intenter un procès à un puissant Etat ne soit poli-
tiquement ou économiquement pas souhaitable!. Cette descrip-
tion peut paraître exagérée; mais elle ne l'est pas et
l'Histoire en fournit malheureusement la preuve.

Cf. Spiropoulos, "L'Individu et le Droit international"


loc. cit., pp. 253-257. '
QUINTESSENCE DU PROBLEME 260
Flagrante est la différence entre le sens moral
de l'individu et la soi-disant moralité publique de l'Etat
qui ne considère pas impérieux le devoir d'agir conformé-
ment à la morale. Les individus qui, dans le particulier,
sont généralement honnêtes, loyaux, justes et aimables,
deviennent malhonnêtes, hypocrites, brutaux et injustes
lorsqu'ils agissent comme organes de leur Etat.
Par malheur pour le genre humain, a dit Paul Valéry,
il est dans la nature des choses que les rapports
entre les peuples commencent toujours par le contact
des individus le moins faits pour rechercher les
racines communes et découvrir avant toute chose la
correspondance des sensibilités!.
Depuis plus de deux mille ans, il est inhérent à
l'individu d'agir selon son code instinctif: la morale.
Mais il n'en est pas foncièrement conscient. Le Droit n'admet
point qu'un particulier fasse tort à quiconque, serait-ce
même dans le but d'échapper à un péril mortel. L'opinion
publique et la conscience de l'intéressé lui-même ne justi-
fieraient pas un tel acte. Bien entendu, l'individu ne dira
généralement pas que ses actes sont dictés par la crainte de
la loi. Néanmoins, même s'il croit ses mobiles influencés
par sa conscience, son sens de l'honneur ou l'esprit civique
ou encore par des avantages économiques, cela ne signifie
pas qu'il n'existe pour lui aucun contrat. Le fait que ses

1
Paul Valéry, Regards sur le Monde actuel. Paris,
Librairie Stock, Delamain et Boutelleau, 1931, p. I63.
QUINTESSENCE DU PROBLÈME 26l
sentiments reflètent plus ou moins fidèlement l'esprit de
justice et d'équité témoigne précisément que cette notion
est implantée dans sa subconscience, si ce n'est dans sa
conscience. Si tel est le cas comme il faut bien en admet-
tre l'évidence, si l'homme peut être généralement honnête
dans le sein de sa nation, si l'Etat peut exister en vertu
de la confiance mutuelle de tous ceux qui reconnaissent la
raison du droit, pourquoi ne pourrait-il en être de même
dans la société internationale si l'on y admet l'individu
de plein pied, et s'il pouvait être ainsi mis un terme au
règne de méfiance, de haine, de terreur et de violence qui
a cours dans la communauté des nations. L'homme obéit habi-
tuellement à la loi nationale parce que son obéissance et sa
discipline sont des sentiments innés. Il suffirait donc
d'éduquer ces sentiments en les étendant aux domaines du
droit des gens qui ne sont pas familiers à l'individu. Par
orgueil, pour sauver le principe de sa souveraineté ou pour
sauvegarder la raison d'Etat, un gouvernement ne pourra géné-
ralement pas suivre l'exemple de Platon qui sacrifie sa
famille et ses amis au devoir civique, au respect de la loi
même injuste, et qui rejette les propositions de Criton qui
le sauveraient de la destruction physique, mais le voueraient
à l'abjection morale . L'individu, on le sait, est seul en

x
Plato, Dialogues, éd. J.D. Kaplan, New York, Pocket
Books, Inc., 1950, pp. 43-62.
QUINTESSENCE DU PROBLÈME 262
mesure de respecter le droit ou en tout cas d'avoir cons-
cience qu'il en viole les règles, et c'est la raison pour
laquelle l'Etat a écarté le particulier de son domaine
international réservé et qu'il se montre si réticent de
céder du terrain au sein de l'Organisation des Nations Unies,
par crainte de l'avènement du règne universel du Droit inter-
national dont la souveraineté pourrait seule être consacrée
par une fédération mondiale1-
L'auteur de l'"Anatomie de la paix", Emery Rêves,
observait dans le New York Times du 3 novembre 1946:
To govern Governments, to coerce States seems
to be an obsession with our statesmen, although
it has been tried innumerable times in the past
and never succeeded once. We can never apply
force peacefully against a State because that is
war. Force can be applied peacefully only against
individuals within a well functioning légal order.
Ainsi, la contrainte ne peut être usée de manière
pacifique que vis-à-vis de l'individu par l'application d'un
système juridique efficace. Voici donc une raison de plus
qui milite en faveur de l'intégration sans réserve du parti-
culier dans la sphère juridique internationale. Si la Charte
de San Francisco avait eu la sagesse d'innover courageusement
à une époque où tous les espoirs étaient permis, de consacrer

1
Voir R.B. Mowat, Public and Private Moralitv. Bristol,
J.W. Arrowsmith Ltd., 1933, pp. 12 ss.; William A. Robson,
Civilization and the Growth of Law, London, MacMillan and Co.
T3T5, pp. 307-309 et 313 s.
QUINTESSENCE DU PROBLEME 263
le droit international nouveau dont maints aspects sont
déjà connus, et de le libérer des dogmes de l'Etat, souve-
rain absolu et seule personne internationale, le progrès
du droit des gens et de la coercition légale à l'échelle
mondiale pourrait en principe être illimité et de nombreux
problèmes épineux auraient déjà été réglés de façon satis-
faisante.
"La Constitution des Etats-Unis, remarquait
judicieusement de Tocqueville ("La Démocratie en
Amérique", t. 1 e r , chap. 8 ) , fit en sorte,- et ce
fut là son chef-d'oeuvre,- que les cours fédérales,
agissant au nom des lois, n'eussent jamais affaire
qu'à des individus."
La puissance morale et la force matérielle de
l'Etat sont trop considérables pour qu'il ne soit
pas un justiciable récalcitrant. Pour imposer sa
justice, l'Union a choisi elle-même son adversaire.
Elle l'a choisi faible. Elle a évité de contraindre
directement les Etats.
Cette sagesse, que Tocqueville appelle "le chef-
d'oeuvre de la Constitution américaine", la Charte
ne l'a pas eue. Elle n'adresse pas sa justice aux
individus, elle ne leur fait point de place autonome
dans son organisation, elle ne traite avec les indi-
vidus que par l'intermédiaire de l'Etat. Elle orga-
nise une contrainte, mais elle l'organise contre les
Etats et c'est pourquoi elle ne songe en réalité à
en faire usage que contre les Etats faibles et non
contre les Etats puissants. C'est pourquoi, également,
cette contrainte, elle n'a pas pu la mettre sans réserve
au service du droit; elle l'a mise au service de la
volonté concordante des plus forts1.

Kaeckenbeeck, op. cit., pp. 318 s^. Ce texte a


vraisemblablement été rédige antérieurement à la Résolution
des Nations Unies du 11 décembre 1946 confirmant les principes
de droit international admis par le Statut du Tribunal de
Nuremberg et par les jugements de ce for militaire international.
En outre, il ne tient pas compte de la Déclaration Universelle
des Droits de l'Homme adoptée subséquemment.
QUINTESSENCE DU PROBLÈME 264
Dans le premier chapitre de cette étude, on a pu
constater que l'individu est le sujet principal sui generis
de tous les droits internes parce que seul, il est doté
d'une conscience juridique. Sans la conscience juridique
de chacun de ses constituants, la personne morale est amorphe
et ne peut par conséquent établir la distinction entre le
bien et le mal qu'elle commet. Il en est ainsi dans la
société internationale où le droit des gens est sans signifi-
cation, fonction et but véritables et ultimes s'il ne régit
pas les individus au même titre que l'Etat. A l'origine, la
société internationale n'existait pas essentiellement pour
les Etats uniquement, mais pour les individus également, de
même que pour la famille et la nation. Il est donc logique
que les droits et les devoirs du particulier soient d'une
suprême importance en droit international.
International justice demands the piercing of
the veil of the corporate entity of nationality
and the acceptance of doctrines which will make
the rights and duties of individuals the most
fundamental concern of the law of nations!.
En citant directement l'individu devant les Tribunaux
militaires internationaux, l'humanité a expressément reconnu
pour l'avenir que l'homme a une seule conscience juridique
qui est la même pour tout le droit pénal, interne ou inter-
national. A d'autres occasions, on l'a vu, elle a établi

Keenan and Brown, èp. cit. . p. 128.


QUINTESSENCE DU PROBLÈME 265
qu'il en est de même pour le droit civil ou commercial
comme pour le droit public ou privé, et que le concept de
droit est universel parce qu'il est conforme à la justice
et à l'équité. Si la justice s'applique indifféremment à
l'Etat et au particulier, elle ne peut être différente
lorsqu'elle doit être appliquée aux relations internationales
réciproques entre Etats et particuliers!.
En dernière analyse,- dans le droit international
comme dans le droit interne,- l'homme, qui est à la
base, se trouve au sommet; il est le principe et la
fin de toute organisation juridique parce que le
droit est fait pour la vie et que la vie, telle que
la réglemente l'ordre qui s'adresse à des volontés
intelligentes et libres, est la fin de l'humanité,
la fin des hommes2.
Pour la protection de l'intégrité physique et morale
de l'homme existent dans chaque Etat des sanctions civiles
et pénales et il ne peut en être autrement dans la vie commune
des gouvernements et des peuples. Il est donc inéquitable
que dès l'instant où l'on tient l'individu personnellement
responsable devant le for international de crimes contre la
paix, l'humanité et les lois de la guerre, suivant les prin-
cipes admis dans le droit interne, on ne leur reconnaisse
pas également le droit d'accès au for international dans les
litiges qui sont du ressort du droit international public.
Il est en effet anormal qu'en temps de paix, les individus

1
Voir Le Fur, "Règles générales du Droit de la paix",
loc. cit., p. 31; Caloyanni, op. cit., pp. 724 ss.
2
Lapradelle, op. cit., p. 23.
QUINTESSENCE DU PROBLEME 266
soient considérés comme de simples objets du droit interna-
tional, alors qu'en période d'hostilités, ils en deviennent
pratiquement les sujets. L'individu ne doit plus être consi-
déré en quelque sorte comme un mineur dont les droits sont
représentés par son tuteur, l'Etat; car, si on lui concède
des droits et le soumet à des obligations en temps de guerre
par exemple, sous l'empire du droit pénal international de
l'Organisation des Nations Unies, on doit en toute équité
lui reconnaître ces mêmes privilèges aux époques non troublées
de l'humanité. La conscience et la raison juridiques s'insur-
gent contre un traitement aussi arbitraire de la personne
humaine qui est placée au premier plan de tous les rapports
juridiques de droit interne et ne doit plus être laissée à
l'arrière-plan du droit public international, parce que son
"...influence grandit de plus en plus dans l'Etat avec le
progrès du droit public, faisant reposer la souveraineté
sur les volontés individuelles...!'.

Dans la grande vague de nationalisme qui balaye


l'univers, l'Etat se rend compte qu'il doit compter, qu'il
doit se mesurer avec l'individu. L'Etat n'est donc plus seul
à occuper la scène internationale: il y a l'homme et les
2
organisations internationales de tous genres et de tous

1 Lapradelle, op. cit., p. 7.


Comme l'individu, celles-ci n'ont pas un "locus
standi" devant la Cour internationale de Justice, mais il
faut avouer que dans les deux cas, les raisons de cet état
de choses tiennent plus au domaine politique qu'à l'ordre
juridique.
QUINTESSENCE DU PROBLEME 267
calibres; il y a aussi les grandes entreprises commerciales
et financières, les trusts internationaux qui traitent sou-
vent avec les Etats sur un pied de parfaite égalité!. p0ur-
rait-on ignorer l'individu dans le droit international, alors
que dans cette discipline on trouve les mêmes degrés d'insti-
tutions que dans le droit interne, qui, les unes comme les
autres dépendent ni plus ni moins de la nature humaine et
fonctionnent finalement toutes à un degré plus ou moins appa-
rent pour la prospérité des individus. Les sociétés nationale
et internationale naturelles ne peuvent être différentes
l'une de l'autre puisqu'elles sont créées par l'homme pour
l'homme: il est donc faux d'admettre que l'Etat-fiction,
1'Etat-corporation, l'Etat-Société Anonyme, l'Etat-S.à.r.l.,
en tant que personne juridique assujettie aux normes actives
et passives du droit international, soit le seul sujet de
cette discipline, alors que la fonction de cette dernière
consiste surtout à "...régler l'activité de la communauté
internationale et les activités individuelles en vue de la

A ce sujet, on donne comme exemple la procédure


arbitrale intervenue entre la Lena Goldfields Company Limited
et l'Union soviétique et le procès de l'American Banana Co.,
intenté à la United Fruit Co. Cf. Jessup, "A Modem Law of
Nations", loc. cit., pp. 25 et 33- Cet auteur cite Schwar-
zenberger, "International Law", 1945, p. 215, note 32; Annual
Digest of Public International Law Cases, 1929-30, Case No. 1;
Kepner, "Social Aspects of the Banana Industry", 1936; et
213 U.S. 347, 1909'.
QUINTESSENCE DU PROBLEME 268
satisfaction des buts proclamés d'ordre international1".
Ceci confirme donc bien le principe aux termes duquel
"...la qualité de sujet de droit, à l'égard des personnes
physiques, aussi bien que des personnes morales, n'est
jamais qu'une création de la loi, conditionnée par des rai-
sons d'utilité. Elle fut déniée jadis a des êtres humains,
2
les esclaves "-
En se constituant en société pour protéger ses inté-
rêts privés et ceux de la collectivité, l'individu a formé
des organes et les a nanti du pouvoir d'établir et d'appliquer,
sous réserve de l'approbation de la majorité, les normes
nécessaires à la régie et au bien-être économique, social,
juridique et moral de la collectivité. L'Etat a donc été
investi de la personnalité par l'individu lui-même qui, s'il
en est le sujet, "en est entièrement indépendant, en ce sens
qu'il est une personnalité physique qui, en se constituant
en collectivité, a donné naissance à l'Etat par l'organisation
que la collectivité s'impose et par les pouvoirs qu'il donne
à l'ensemble des organismes qui composent l'organisation, et
qu'on dénomme l'Etat-5"- L'Etat obtient donc sa personnalité
de la volonté de chaque individu qui compose la collectivité.
Ne représentant que la somme, la collectivité des droits et

1
Voir J. Gascon Y Marin, Les fonctionnaires interna-
tionaux, Académie de, Droit international, Recueil des Cours
ÏII/1932, Tome 41 J Paris, Librairie du Recueil Sirey, 1933,
pp. 732 s- et 758 s.
p
Vabres, op. cit., p. 562-
3
Caloyanni, op. cit., p. 722.
QUINTESSENCE DU PROBLEME 269
des obligations de ses citoyens, l'Etat, investi d'une auto-
rité dérivée, ne peut être l'intermédiaire ou le tuteur de
l'individu qui demeure le "sujet majeur" du droit interna-
tional. Les nationaux d'un Etat ont donc les mêmes proprié-
tés que les actionnaires de la S.A. et le conseil d'adminis-
tration est chargé de fonctions similaires à celles qu'exé-
cutent les organes de l'Etat, le gouvernement. Si d'une part
on ne peut nier que l'Etat possède une personnalité morale
internationale "par voie de représentation de la collectivité
appelée nation, on ne peut d'autre part refuser la personna-
lité internationale aux individus, personnes physiques inter-
nationales, qui se sont uniquement organisés juridiquement
par leurs constitutions afin de se protéger et de satisfaire

a leurs besoins !.

Le juriste traditionnel semble croire (et le


législateur avec lui), dit Scelle, que la collecti-
vité, le groupe, le but social, personnalisés,
possèdent une substance corporelle et une substance
intellectuelle, notamment une volonté, distinctes,
de celles des individus qui les composent, et se
superposant à elles ,
mais nous savons d'autre part que la théorie de la "réalité"
des personnes collectives n'est plus défendue et que le terme
"personne" est utilisé par pure convenance de nomenclature.

1
Caloyanni, op. cit., pp. 688-69I et 721-724-
2
Scelle, "Règles générales du Droit de la paix",
loc. cit., p. 366.
QUINTESSENCE DU PROBLEME 270
Si le droit interne reconnaît les personnes morales qui
sont généralement des sociétés servant aux intérêts de
plusieurs individus, le droit international se doit de
reconnaître, lui aussi, outre les individus, les personnes
juridiques internationales telles que les Etats et les or-
ganisations internationales qui, somme toute, ne sont que
des sociétés groupant une ou plusieurs races d'hommes et
qui ont pour but l'intérêt et le bien-être de tous et de
chacun de leurs ressortissants. Il suffira alors d'appli-
quer aux relations entre les personnes morales internationales
et leurs organes et sujets, les principes identiques à ceux
du Code civil suisse, par exemple, qui tient la personne
morale ainsi que ses organes responsables des fautes commises.
On ne devra pas oublier cependant que bien que la
technique soit différente en droit international, les principes
posés sont les mêmes qu'en droit civil, par exemple, mais
qu'ils paraissent parfois à tort ou à raison posséder un
caractère intrinsèque nécessité par leur application à la
sphère internationale. "Il est pourtant certain que l'on peut
appliquer dans le droit international des règles de droit
interne, sans que ces règles subissent une certaine trans-
formation", déclare un juriste traditionnel , qui, remarquant

1
Voir Georges Ripert, Les règles du droit civil appli-
cables aux rapports internationaux, Académie de Droit inter-
national, Recueil des Cours 11/1933, Tome 44, Paris, Librairie
du Recueil Sirey, 1933, p. 581.
QUINTESSENCE DU PROBLEME 271
que les principes du droit civil ne peuvent, de toute évi-
dence, être différents, puisque dans la société interna-
tionale comme dans la société nationale, c'est la justice
et l'ordre qu'il importe de faire respecter, poursuit avec
clairvoyance:
Le progrès du droit international est lié à
cette application par le juge des principes du droit.
Elle est assurément difficile car le juge interna-
tional paraît alors créer la règle qui n'existe pas
encore. Il y a une défiance contre cette oeuvre
créatrice et une prudence nécessaire de la part
des juridictions internationales. Mais on peut
voir quel est l'avenir réservé à la compétence et
au pouvoir de ces juridictions si elles entrepren-
nent délibérément de statuer, même dans le cas où
la convention et la coutume sont muettes, pour impo-
ser aux Etats qui comparaissent devant elles le
respect de principes généralement admis. Faire
appel à ces principes, c'est assurer le progrès
indéfini du droit international!.

Les Nations Unies n'ont pas hésité à reconnaître


comme principe du droit international les règles répressives
appliquées par les Tribunaux militaires internationaux de
Nuremberg et Tokio, et les normes contenues dans la Décla-
ration Universelle des Droits de l'Homme. Malheureusement,
ce ne sont là que des reconnaissances de principes et la
structure internationale sur laquelle est fondée la Charte
de San Francisco et qui réduit presque les Nations Unies
à l'activité d'une simple Ligue, n'est pas de nature à faci-
liter leur mise en oeuvre permanente.

1 Georges Ripert, op. cit., p. 660.


QUINTESSENCE DU PROBLEME 272
A bien scruter les événements, on découvre que les
progrès réalisés jusqu'à ce jour dans la voie de l'assujet-
tissement de l'individu au droit international constituent
les principaux atouts utilisés dans la bataille à mort que
se livrent les grandes idéologies du siècle et il est curieux
de constater la forte part d'opportunisme politique qui en est
le mobile. Il est plus astucieux et profitable en effet pour
la société des Etats de rappeler aux individus leurs droits
fondamentaux que de leur ouvrir simplement les portes des
prétoires internationaux et de traiter d'égal à égal avec
eux. Il y a un quart de siècle, Lapradelle touchait fort
judicieusement le point vital du problème lorsqu'il déclarait:
...l'Etat est puissamment aidé par son intérêt
particulier: l'humanité paye; à se faire le protecteur de
certains intérêts qui ne sont pas directment nationaux,
on gagne en influence, en prestige, en crédit. Cer-
taines politiques peuvent, de prime abord, passer pour
sentimentales; elles sont cependant toutes pénétrées de
réalisme; politiques nourricières non seulement d'in-
fluence générale, mais de prospérité nationale parce
que, créatrice de prestige politique plus élevé, elles
le sont aussi de commerce plus étendu. C'est ce qui
explique comment certains des droits de l'homme, qui
ne paraissent pas tout d'abord les plus essentiels,
en ont précédé d'autres, qui l'étaient davantage: la
protection de la personnalité morale de l'homme s'est
faite dans les relations internationales avant celle
de son individualité physique. Car il était plus
intéressant pour la politique internationale d'aller
défendre la chrétienté en Orient que de faire recon-
naître le principe de la liberté des noirs en Afrique...1.

"Panem et circensis" n'est plus l'unique objet des


désirs de l'homme moderne qui revendique les droits au travail,

Lapradelle, op. cit., p. 22


QUINTESSENCE DU PROBLEME 273
à la sécurité sociale, à la liberté et à l'égalité quasi-uni-
verselle. Force est donc à l'Etat de consentir à des con-
cessions qui tantôt sont concrètes quant elles peuvent s'ap-
pliquer immédiatement et facilement au domaine interne, et
tantôt sont abstraites et platoniques, lorsqu'elles ouvri-
raient aux particuliers la voie vers la réalisation de la
justice dans la sphère internationale. Les individus et les
publicistes de l'Ecole juridique moderne ont par conséquent
affaire à forte partie, et l'on conçoit que dans ces circons-
tances, les progrès vraiment effectifs soient forcément lents
et laborieux.
Le refus d'accorder à l'homme les droits essentiels
à la liberté, à l'égalité devant la loi et au gouvernement
par libre élection, constitue un grave danger pour la paix
du monde, parce que l'expérience a démontré que les gouver-
nements qui ne respectent pa s ces droits se livrent généra-
lement à l'agression pour trouver un dérivatif à l'absence
de légalité interne, ce qu'un auteur appelle "...a substitute
for the organic cohésion of a nation under the free rule of law ".
Pour tenter de sauvegarder la paix et de trouver à
l'avenir une solution au problème de la répression des crimes
contre la paix, des crimes de guerre et des crimes de lèse-
humanité, les Nations Unies n'ont pas empêché, malgré les

1
Oppenheim-Lauterpacht, op. cit., p. 668.
QUINTESSENCE DU PROBLÈME 274
efforts faits tant par la doctrine que par des hommes poli-
tiques, le retour à la loi naturelle du châtiment de tout
méfait et elles se sont engagées à la suite de leur recon-
naissance des principes de Nuremberg dans l'élaboration d'une
Convention sur le génocide qui a été adoptée par l'Assemblée
générale le 9 décembre 1948 et qui consacre le principe de
la juridiction répressive internationale, principe malheureu-
sement mitigé puisque le recours à cette juridiction est d'un
caractère facultatif, ce qui ne peut manquer d'appeler d'emblée
la critique sévère suivante:
Cette restriction s'explique par le fait que
plusieurs Etats répugnent a accepter l'existence
d'un organe judiciaire superétatique limitant
leur souveraineté,et, sans doute aussi, par l'ins-
piration du Statut de la Cour internationale de
Justice actuelle, juridiction facultative, et non
obligatoire. Mais c'est oublier le caractère
d'ordre public de la juridiction pénale. Il est
admissible qu'on puisse, dans certains cas, choisir
la juridiction compétente (surtout arbitrale) pour lui
soumettre des différends; mais on ne doit en aucun
cas être maître de se soustraire, dans l'éventualité
d'une action ou poursuite pénale, à la juridiction
répressive instituée1.

En tout état de cause, cette Convention est un pas


de plus dans la voie du progrès et une autre étape décisive
2
a été franchie avec la Résolution que l'Assemblée générale

x
Graven, op. cit., p. 520.
2
N° 260/ÏII-a. Cf. United Nations, Convention on
Génocide Adopted. United Nations Bulletin, Vol. 5, No. 12,
December 15, 1948, p. 1015.
QUINTESSENCE DU PROBLÈME 275
des Nations Unies a prise le même jour afin de pourvoir au
développement progressif de la Convention et d'étudier à
cet effet "...la possibilité de créer une Chambre criminelle
de la Cour internationale de Justice ".
Il est toutefois dans le domaine du possible que
soit un jour établi ce for international jugeant au crimi-
nel,- solution que la plupart des juristes appellent de tous
leurs voeux,- et que tel ou tel pays soit éventuellement
sommé d'extrader un de ses ressortissants, c'est-à-dire de
le faire comparaître devant le Tribunal pénal international
parce qu'il se sera parr exemple livré illégalement au trafic
d'engins atomiques ou encore à la fabrication d'armes atomiques2.
En construisant ainsi peu à peu le statut interna-
tional de l'individu et en lui ouvrant le plus rapidement
possible l'action judiciaire, l'humanité reviendra aux seules
réalités. Lorsque diminue de plus en plus le domaine réservé
du souverain par suite de l'interpénétration et de l'inter-
dépendance des peuples, lorsque l'Etat devient conscient qu'il
tire sa personnalité de la volonté de chaque individu qui
forme la collectivité, la règle traditionnelle qui réserve

1
Voir Graven, op. cit.. pp. 521 s. Cet auteur cite
"La Convention du génocide", Lake Success, Nations Unies,
Département de l'Information, 1949, p. 7'. Voir aussi Dépar-
tement de l'Information, Texte de la convention sur la pré-
vent ion,et la répression du__çrime_de^génocide, Lake Success,
12~novembr;e~1951, S T 7 D P I / S E R . A / 6 8 , pp. T-24~V~
2
Cf. Graven, op. cit., p. 537; Jessup, "A Modem
Law of Nations", loc. cit., p. 1§.
QUINTESSENCE DU PROBLEME 2?6
au seul Etat les droits et les devoirs internationaux
devient de plus en plus artificielle et n'a finalement
plus de raison d'être. L'individu se heurte par trop à
des dénis de justice devant les tribunaux de l'Etat respon-
sable et la protection diplomatique des nationaux n'a sou-
vent pas l'efficacité désirable . D'autre part, il est faux
de prétendre que l'accès direct de l'individu à la justice
internationale créerait des abus et des complications pou-
vant avoir de fâcheuses répercussions sur le plan politique
international, car cette pratique permettrait d'une part à
l'Etat "...de se débarrasser de la reprise par lui d'affaires
d'une moindre importance du point de vue général ou de ne

pas charger ses relations avec l'autre Etat par sa citation


2
en justice... ", et habiliterait d'autre part les individus,
nationaux, double-nationaux ou apatrides à défendre leurs
intérêts et leurs droits "...indépendemment de la situation
politique générale". Du reste, il ne serait pas difficile
d'établir un filtrage, certaines restrictions, des modalités
d'arbitrage qui empêcheraient l'introduction d'instances
vexatoires^.

Cf. Politis, "Les Nouvelles Tendances du Droit


international", loc. cit., pp. 82-90.
2
Kaufmann, op. cit., pp. 424 s.
J
Voir Brierly, op. cit., p. 92.
QUINTESSENCE DU PROBLEME 277
Si la justice était parfaitement organisée, les
gouvernements ne considéreraient pas qu'ils possèdent seuls
le moyen ultime de recourir à la Cour pour se faire rendre
justice.
...there must be basic récognition of the interest
which the whole international society has in the
observance of its law. Breaches of the law must
no longer be considered the concern of only the
state directly and primarily affected. There must
be something équivalent to the national concept
of criminal law, in which the community as such
brings its combined power to bear upon the violator
of those parts of the law which are necessary to
the préservation of the public peace1.
Si l'Etat, à l'exemple de l'individu dans la société
interne, remettait tous ses différends internationaux entre
les mains de la justice, cet acte ne dépendrait que de sa
volonté et de sa bonne foi. Malheureusement, l'Etat est
amoral. Voulant être un absolu, et peu disposé par consé-
quent à prendre en considération les relations humaines,
l'Etat n'a qu'un seul but fondamental: celui de son inté-
grité, dont la préservation doit être assurée par tous les
moyens. Pour cette raison, les gouvernements sont peu enclins
à appuyer sans réserve le travail de 1'UNESCO par exemple,
qui cherche à démontrer que les intérêts des peuples libres
sont identiques et que la dignité de l'homme est précieuse
pour sa nation comme pour l'humanité. Sachant que des actions

1
Jessup, "A Modem Law of Nations", loc. cit.. p. 2.
QUINTESSENCE DU PROBLÈME 278
de ce genre diminuent forcément le caractère nationaliste
de leurs ressortissants,- ce qui est généralement préjudi-
ciable à la politique suivie par la plupart des Etats,-
ceux-ci n'encouragent généralement pas les tendances qui
favorisent l'éclosion et la croissance du sens humanitaire
et international de l'homme .
Une communauté internationale digne de ce nom ne
peut être envisagée sans une autorité judiciaire autonome,
compétente d'appliquer la loi internationale et d'interpréter
les traités et la coutume conformément aux principes du droit
naturel et de l'équité. Or, étant donné que l'Etat moderne
n'est véritablement plus un souverain absolu et que sa fonc-
tion de même que celle de la communauté internationale est
de pourvoir au bien-être des particuliers, l'Organisation
des Nations Unies et la Cour internationale de Justice se
doivent de protéger les droits fondamentaux de l'homme, garan-
tis par les accords internationaux. Pour ce faire, il est
nécessaire d'une part que les individus soient admis de plein
droit devant le for international et il faut d'autre part
rendre obligatoire pour les Etats le recours à ce Tribunal

suprême dont les décisions seront sans appel et au besoin


2
exécutoires par la contrainte .

1
Cf. F.S. Dunn, War and the Minds of Men, New York,
Harper and Brothers, 1950, pp. 7-9, 12-16 et 110 s.
2
Cf. Corbett, op. cit., pp. 82 s. et 264; Voir aussi
Union internationale d'études sociales, Code de morale inter-
nationale , Paris, Edition Spes, 1948, pp. 137 s.
QUINTESSENCE DU PROBLÈME 279
Le progrès du droit des gens ne consiste pas seule-
ment dans l'observation des traités, mais dépend aussi de
l'application, par le tribunal, des principes de droit qui,
exception faite d'une différence technique due à leur appli-
cation dans la sphère internationale, sont les mêmes que
ceux du droit civil ou pénal commun . L'esprit moderne a
peine à comprendre qu'au cas de déni de justice commis par
exemple vis-à-vis d'un individu, les droits non de ce dernier,
mais de son Etat soient lésés. Au point de vue de la logique
pure, on ne peut s'empêcher de mettre en doute la différence
qui, selon la doctrine traditionnelle, existerait entre la
transgression par un Etat étranger d'une norme de droit
national ou d'une règle de droit international: la consé-
quence immédiate, dans l'un et l'autre cas, n'est-elle pas
un préjudice causé au particulier? Quoiqu'il en soit, le
réveil de plus en plus net du sentiment du droit parmi les
peuples tire son origine de ces constatations et de la notion
suivant laquelle lorsque le droit l'emporte sur l'anarchie,
la justice et la paix sont assurées dans le cadre de la com-
munauté des Etats. On peut critiquer à juste titre les
lacunes qui empêchent à l'heure actuelle l'Organisation des

1 Voir Ripert, "Les règles du droit civil appli-


cables aux rapports internationaux", op. cit.. pp. 659 s.;
Spiropoulos, "L'Individu et le Droit international", loc.
cit., pp. 253-255.
QUINTESSENCE DU PROBLEME 280
Nations Unies de réaliser ce but, en particulier parce que
ne disposant pas de pouvoirs universels efficaces, elle
constitue plutôt un instrument politique que légal et parce
qu'en vertu de la disposition relative à la juridiction
domestique de chaque Etat incorporée dans la Charte, celle-ci
a une efficacité réduite comme instrument de justice et de
paix sociale universelles.

L'expérience enseigne cependant que les efforts


tentés au cours des siècles, soit pour ralentir, soit pour
accélérer les progrès du droit, sont voués à un échec car
le droit, produit de la conscience humaine, est le reflet de
la pensée, de la vie et de la tradition humaine en constante
évolution. Voilà pourquoi le droit ne peut être statique,
rétrograde ou encore devancer dans une trop large mesure la
marche de la civilisation. Le droit est l'image de la morale
et des idées sociales d'une époque, image modérée dans une
certaine mesure par celle du passé.
Pour prévenir les conflits internationaux, il serait
évidemment plus simple de faire arrêter en temps de paix
comme de vulgaires criminels de droit commun, par une police
internationale désignée, les hommes d'Etat et fauteurs de
guerre qui violeraient par exemple les conventions interna-
tionales sur le désarmement. Malheureusement, si l'humanité
désire pour sa part cette garantie, les Etats, eux, ne sont
QUINTESSENCE DU PROBLEME 281
pas encore enclins à investir une autorité internationale
des pouvoirs nécessaires à cet effet1.
En dépit des pénibles années qui ont suivi la signa-
ture de la Charte des Nations Unies, la reconnaissance des
principes de Nuremberg et la proclamation universelle des
Droits de l'Homme,- période qui a enseigné au monde qu'il
est plus aisé de concevoir un idéal de paix que de lui donner
corps,- il ne faut tout de même pas nier les réalisations
poursuivies sur le plan politique, économique, social et
humanitaire, et qui ont comme conséquence directe ou indirecte
une adaptation progressive des principes de droit à l'individu,
dans le domaine international.
L'Organisation des Nations Unies éprouve au niveau
international les mêmes difficultés qui ont accompagné l'affer-
missement des normes juridiques sur le plan national. On ne
peut exiger qu'en l'espace d'une décade seulement, les Nations
Unies établissent la suprématie du droit sur l'Etat et l'indi-
vidu dans le domaine si complexe des relations internationales
modernes. On doit plutôt s'émerveiller de ce qu'un nouveau
conflit mondial ait pu être évité précisément du fait des
débats à l'échelle mondiale facilités par cette organisation,

1 Cf. Corbett, op. cit., p. 288; A.C. Ewing, The


Individual, the State and World Government, New York, The
MacMillan Company, 1947, p. 307.
QUINTESSENCE DU PROBLEME 282
véritable tribune dont les grands avantages consistent en
ce qu'elle découvre au commun des mortels la manière dont
les gouvernements se comportent entre eux. Le Secrétaire
d'Etat aux Affaires extérieures du Canada remarquait judici-
eusement dans une déclaration à l'occasion de la journée
des Nations Unies:
Nombreux sont aujourd'hui ceux qui perdent
courage et désespèrent des Nations Unies. Ce qui
devrait plutôt les décourager, c'est l'état du
monde dans lequel les Nations Unies doivent exercer
leur action. Il y a cependant une chose d'absolu-
ment certaine, c'est que l'état du monde serait
pire qu'il n'est si les Nations Unies ne nous
fournissaient pas une tribune où nous pouvons
discuter les problèmes qui1se posent et chercher
à y apporter des solutions1.
Cet aréopage permet à l'opinion publique, que Montaigne
appelait déjà au XVI e siècle "un élément puissant, audacieux
et indéterminable", de se former une idée sur la nature et
la base des problèmes internationaux et sur le traitement et
la solution équitable qui leur sont donnés dans la société
des Etats. Jusqu'à une époque relativement récente, la masse
populaire ne s'inquiétait pas de la conduite des relations
internationales dirigées par des groupes extrêmement restreints
de particuliers, les hommes d'Etat. Les affaires extérieures
trop compliquées pour l'homme de la rue et traitant de matières

1
L.B. Pearson, "Journée des Nations Unies", .Communj-
SP-i_55-^' Ottav/a, Ministère des Affaires extérieures, 24 octo-
bre 1953, p. 1.
QUINTESSENCE DU PROBLÈME 283
éloignées de sa sphère d'intérêt, la communauté locale, ne
le touchait que sous la forme de guerres et de taxes. L'homme
des siècles passés pouvait bien ne pas s'inquiéter du sort
des mercenaires utilisés par son pays à des fins dites
d'intérêt patriotique, mais à notre époque, il ne peut igno-
rer et négliger les aspects de la chose internationale, alors
que certains gouvernements disposent de moyens qui leur per-
mettent au besoin de détruire une partie de l'humanité, pour
établir leur suprématie mondiale. La conduite des affaires
extérieures et l'application de la justice internationale ne
sont plus le souci d'un petit nombre d'élus et ne relèvent
plus de la compétence exclusive des chancelleries de cabinet
et des diplomates. Par l'éducation et la mise en oeuvre
d'une politique sociale effective, l'attitude des individus
commence à se transformer1, de sorte qu'à l'heure actuelle,
grâ[Link] progrès de l'information publique mondiale et des
moyens de communication rapides,- et même s,'il doit en résulter,
au grand regret des admirateurs de l'ère "Victorienne", un
certain désintéressement vis-à-vis de la chose publique

1 Selon une enquête menée aux Etats-Unis, la jeune


génération qui est bien renseignée sur les divers aspects
des rapports internationaux et n'est pas isolationiste, est
très généreuse en ce qui concerne l'aide économique et finan-
cière aux pays étrangers et elle accepte plus aisément que
les couches anciennes de la population le principe de coopé-
ration internationale. Cf. Gabriel A. Almond, The American
People and Foreign Policy, New York, Harcourt, Brace, 1950,
pp. 118 et 128, ss.
QUINTESSENCE DU PROBLÈME 284
municipale,- l'homme peut et est directement intéressé à
l'humanité dont il se sent solidaire. La solution des
problèmes que posent la paix et la justice ne dépend pas
seulement du savoir-faire des organes étatiques et des diplo-
mates, mais nécessite la contribution de tous les individus,
hommes et femmes, dans les domaines tant économique, social,
éducatif que juridique, car "la paix n'est pas seulement
l'absence de guerre", a déclaré en 1953 le Directeur général
du Bureau International du Travail, à l'occasion de la journée
des Nations Unies, en relevant que "...la paix totale... doit
être pour nous le fruit d'un intense effort constructif auquel
chacun est appelé à participer ".
Le véritable objet de l'assujettissement du particulier
au droit international, doctrine qui peut mener à une science
effective et à une amélioration des relations internationales,
n'est pas d'éliminer complètement le fléau de la guerre, mais
de faciliter les tendances nouvelles caractérisées par l'ar-
bitrage et la coopération internationale, de sorte qu'elles
puissent s'imposer dans la paix.

1
Voir Association suisse pour les Nations Unies,
"La paix n'est pas seulement l'absence de guerre", La Suisse
dans la Communauté internationale, Glaris, septembre-décembre
1953, P. 50.
QUINTESSENCE DU PROBLÈME 285
Voulez-vous que l'étoile de la paix, disait
S.S. Pie XII en 1942 dans son message de Noël, se
lève et s'arrête sur la vie sociale? Collaborez
à un rétablissement profond de l'ordre juridique.
Le sentiment juridique d'aujourd'hui se trouve
souvent altéré et bouleversé par l'enseignement et
la mise en pratique d'un positivisme et d'un bas
utilitarisme; selon ces doctrines, tout est mis
au service de groupes, classes et mouvements déter-
minés^ et ce sont leurs programmes à eux qui tracent
les règles de la législation et déterminent la
pratique de la justice.
On ne pourra guérir ce mal qu'en réveillant
la conscience d'un ordre juridique fondé sur le pouvoir
suprême de Dieu et à l'abri de tout arbitraire humain,
capable de protéger mais aussi de punir, dominant
les droits fonciers de l'homme et les gardant contre
les attaques de toute puissance humaine,
De l'ordre juridique qui est dans ia volonté
divine dérive le droit inaliénable de l'homme à la
sécurité juridique et par là même à une sphère con-
crète de droit protégée contre toute attaque arbitraire1.
Bien que notre siècle connaisse les plus grandes décou-
vertes scientifiques et les plus grands progrès réalisés dans
le domaine social, dans l'histoire de l'humanité, la civilisa-
tion du XX e siècle n'a pas encore trouvé le principe le plus
fondamental de la vie humaine: le secret qui permettrait aux
hommes de vivre en harmonie et en paix. Cette faillite dans
ce domaine élémentaire est un défi lancé à l'intelligence et
à la conscience humaines, fit pourtant lorsqu'on analyse la
complexité de la mentalité humaine et les difficultés que les
individus éprouvent à se conduire honnêtement au sein de la
famille et de la société, il devient évident que les peuples

1
Union internationale d'études sociales, op. cit.,
pp. 167 s.
QUINTESSENCE DU PROBLEME 286
formés de millions d'êtres humains ne peuvent pas toujours
régler leurs différends à l'amiable. Ces frictions entre
Etats disparaîtront le jour seulement où tous les hommes et
femmes du monde seront prêts à chercher, de toute leur énergie,
à établir la paix sur la terre. C'est uniquement à ce moment-là
que l'humanité pourra se libérer des instincts primitifs qui
ont caractérisé sa conduite au travers des âges, et que le
règne du droit et des valeurs spirituelles et morales pourra
s'établir.
C'est dans l'éducation du sens moral et mondial de
l'individu, dans la régénération de celui-ci que gît le coeur
du problème. Par tous les moyens doivent être éveillés et
aoprofondis en l'homme le sentiment et la conviction qu'il
forme un élément essentiel de la communauté humaine, en un
mot: qu'il est citoyen du monde. Il est indispensable que
l'homme en général renonce à son attitude apathique à l'égard
de la société. Il est vrai cependant qu'il a été dirigé dans
cette voie par l'Etat lui-même qui, trop souvent, sous l'empire
d'une autorité absolue ou sous le couvert de l'intérêt national
"dépersonnifie" de plus en plus l'individu qui pourrait bien
n'avoir bientôt dans son existence plus qu'un seul souci: celui
de déplaire en quoi que ce soit à l'Etat, générateur de tout
droit et de tout bien-être humain. Les conditions de la vie
moderne ont déjà fait de l'Etat une machine administrative
colossale et si celle-ci, dans un régime démocratique, fonctionne
QUINTESSENCE DU PROBLEME 287
dans des limites raisonnables et nécessaires, il en va
différemment dans un régime totalitaire qui contrôle toutes
les activités de la vie humaine, du berceau à la tombe, de
sorte que la conscience de l'homme s'éraousse. Dans une
société transformée en un système de force, la conscience
humaine ne peut manquer de s'amenuiser et l'individu n'est
bientôt plus considéré que comme un objet de l'organisation
étatique. Le problème de fond reste celui de l'éducation sur
le sens de la vie et de la personne humaines. On s'habitue
aux catastrophes, aux existences brutalement terminées. Or
chaque vie est unique pour elle-même comme pour son entourage.
Il faut donc que partout ou cela est possible, on incite
l'homme à nourrir, à l'égard de tous les membres de la commu-
nauté humaine, les sentiments, la même sympathie bienveillante
qu'il éprouve vis-à-vis de sa famille, de ses amis, de ses
concitoyens, et qu'il devienne enfin solidaire de tous les
hommes, blancs, jaunes ou noirs, à un degré tel qu'il ne
puisse s'empêcher de respecter et de défendre leurs droits
à une existence complète, juste et équitable. Il faut aussi
que mûrisse dans la conscience de l'individu un désir de
modération de l'égoïsme qui lui est propre.
Statesmanship, world affairs, everything leads
back to the individual. Start there. Man's rela-
tionship to man. Man's failure to fulfil the goodness
in him is magnified and distorted in the State. We
will hâve conflict on a world scale as long as you
and I try to take advantage of our fellows.. We are
s.

QUINTESSENCE DU PROBLEM 288


paying now for our carelessness of the individual.
The individual failure to recognize an obligation
to ail men,- that's the enemy we should seek out,
in peace and in war1.
Si le particulier arrivait à cette discipline et
pouvait être amené a dire non pas seulement "l'Etat, c'est
moi", mais "l'humanité, c'est moi", des miracles pourraient
se produire 2 . L'indifférence à l'égard de la chose publique,
nationale ou internationale, de tout ce qui n'est pas "Moi",
l'apathie de tous ceux qui ne se préoccupent que de ce qui
a rapport à leur ego, sont des sentiments qui, quoique parti-
culiers à l'individu, sont en même temps diamétralement
opposés à sa nature. Il est donc indispensable qu'ils dis-
paraissent pour faire place à la responsabilité individuelle
nationale et internationale, nationale d'abord parce que la
transformation de l'individu doit débuter dans ce premier
champ d'action. L'homme doit être isolé du milieu, préservé
d'être "Tout ou N'importe Quoi", afin qu'il participe humai-
nement et consciencieusement au mouvement de l'ensemble, à
la vie universelle et ne tombe pas ainsi dans le lieu commun
qui est, après avoir déclenché une conflagration internationale,

1
Gordon Merrick, The Strumpet Wind, New York,
Morrow, 1947, P- 1°3-
Cf. Norman Angell, La Grande Illusion., Paris,
Nelson, Editeurs, pp. 371 s-; Robert H- Murray, op. cit.
pp. 223, 238 et 244i Lancelot Law Whyte, Everyman looks
forward, New York, Henry Holt and Company, 1943", pp. 9-14,
45" s., "70, 74 et 76.
QUINTESSENCE DU PROBLÈME 289
de se retrancher derrière la raison d'Etat et celle de la
"guerre juste" qui lui permettent de commettre impunément
les pire crimes. Quand les hommes seront tenus personnelle-
ment responsables des infractions au droit international
qu'ils commettent, leur intérêt sera éveillé par la chose
internationale et ils deviendront les premiers intéressés
à contrôler l'attitude de leurs Etats respectifs vis-à-vis
du droit des gens et de la coopération internationale. Ce
sera là le meilleur gage de paix et de sécurité universelle.
...les rapports entre individus de pays différents,
corn ne ceux entre individus du même pays, créent des
usages économiques et moraux qui deviennent règles
de droit obligatoires lorsque entra ces individus
naît une conscience juridique, c'est-à-dire le sen-
timent qu'ils doivent agir les uns vis-à-vis des
autres en conformité de ces règles dont la violation
produit dans la masse des esprits une réaction
tendant à réaliser leur sanction effective. Par là
on rétablit entre le droit international et les
autres branches du droit, à côté de l'unité déjà
signalée de sujet et de fin, 2 'unité de fondement.
Ainsi, le droit de tous les rapports, qu'ils soient
privés, publics ou internationaux, a toujours la
même nature, parce que, partout, il vise l'homme et
rien que 1'homme!•
En faisant preuve d'une grande sagesse, Westlake a
dit que le droit des gens et la politique internationale
conforme à la raison ne peuvent exister sans le sens indi-
viduel du devoir "...qui ne se conçoit pas à travers des
abstractions "-

1
Politis ".be problème des limitations de la
souveraineté et la théorie de l'abus des droits dans les
rapports internationaux", loç_._cit., P- y-
2
Voir Politis, "La Justice internationale7',
loc. cit., p* 254-
QUINTESSENCE DU PROBLEME 290
11^importe d'autant plus que chaque citoyen
se pénètre du sentiment de ses responsabilités
internationales que c'est de la conspiration
de leurs vouloirs individuels que résulte cette
volonté nationale avec laquelle tous les gouver-
nements, même les plus autoritaires, ont de nos
jours à compter- Selon qu'elle est bien ou mal
écl-iirée, l'opinion publique saura contenir
l'autorité dans les limites du devoir ou l'en-
traînera, souvent malgré elle, à transgresser
les prescriptions de la loi internationale!-
En définitive, c'est dans la mesure où il s'acquit-
tera de ses obligations comme ressortissant d'une nation et
membre de la communauté internationale, que l'individu sera
digne de posséder et de conserver ses droits d'homme libre
et de citoyen du monde. D'autre part, il faut que l'humanité
comprenne dorénavant que si le droit interae est à l'échelle,
à la taille de l'individu national, c'est-à-dire est le
reflet de la conscience d'une nation par laquelle et pour
laquelle il a été créé, le droit international est de même
à la mesure de l'Individu international, c'est-à-dire est
la cjnscience universelle des peuples et non de leurs gouver-
nements. j_,a guerre atleint-elLe l'état, substance amorphe
qui se réfugie derrière son anonymat et sa soi-disant préro-
gative de souveraineté, ou ne touche-t-elle pas plutôt les
individus qui forment l'Etat?

1
Union internation-ile d'études sociales, op. cit.,
p. 145'
JUINT^SSUOE U PKO, 1J,MJ 291
In associe trop souvent l'idée du droit des ^ens
à celle de la repression des conflits et de la préservation
de la paix- i ais le terme "droit des >ens" est explicite
en lui-même et il est nécessaire que les efforts des inter-
nationalistes tendent a lui rendre sa véritable signification,
puisque sa destination première est de régir d'abord las indi-
vidus, comme en témoignent les nombreux traités et conventions
conclus directement ou indirectement en leur faveur-
j^e aroit international doit donc non seulement pro-
téger immédiatement, c'est-à-dire sans l'immixtion de leur
gouvernement, les individus contre les Etats étrangers, mais
aussi contre leur propre Etat coupable de dénis de justice
à leur égard. Cette solution peut paraître prématurée à
certains esprits conservateurs, parce qu'une telle protection
nécessite la reconnaissance internationale, mais surtout la
protection effective des droits humains fondamentaux. S'il
faut admettre que de la reconxiaissance de ses droits le parti-
culier ne retirerait pratiquement qu'un avantage principale-
ment platonique, il ne faut cependant pas négliger le progrès
remarquable déjà accompli, ne serait-ce que théoriquement,
sous l'effet de la Déclaration Universelle des Droits de
l'Homme, dont 1'individu bénéficie présentement dans plusieurs
pays. Par ailleurs, malgré la vive opposition des .^tats du
Sud, la Cour suprême des Etats-Unis vient de déclarer illégale
la ségrégation raciale dans les écoles américaines. Ce sont
là des faits que la conscience juridique et l'opinion publique
QUINTESSENCE DU PROBLEME 292
ne peuvent ignorer et qui fournissent l'évidence d'une
évolution relativement rapide de l'organisation du monde
et de l'esprit de l'homme moderne. Ainsi qu'il a déjà été
relevé, on constate de plus en plus que le rapport du droit
international avec l'Etat n'est pas autre chose que la rela-
tion entre deux ordres juridiques, soit, le droit national
et le droit international qui prime le premier . Toutefois,
cela n'est pas suffisant et il est bon de répéter avec force
l'appel de Carabiber:
Les rapports internationaux ne seront normalisés,
les crises politiques ne seront jugulées que si Etats
comme particuliers sont reconnus sujets du droit
international ayant une existence autonome leur confé-
rant des droits munis d'actions; s'ils sont justicia-
bles tant activement que passivement, tant en deman-
deurs qu'en défendeurs, de juridictions ayant nour
mission de contrôler et de sanctionner les limitations
aa souveraineté des Etats, les excès et les abus de
pouvoir et de droit et de protéger les droits indi-
viduels comme les prérogatives étatiques •
Seule cette solution serait pratiouement rationnelle
et l'avenir dira si l'évolution actuellement en cours, et
qui a débuté avec les "interventions d'humanité", trouvera
un jour son parfait accomplissement par la création de la
"Civitas ifiaxima".

Cf. Spiropoulos, "L'Individu et le Droit interna-


tional", loc. cit., pp. 247-265-
2
Charles Carabiber, L'arbitrage international _entre
gouvernements et particulières, Académie de Droit international
Recueil des Cours I/Î950, Tome 76, Paris, Librairie du Recueil
Sirey, 1951, P- 237-
QUINTESSENCE DU I-ROBLÈME 293
MI terme de cette étude, on doit admettre comme
Politis, il y a près de trente ans, que le droit interna-
tional est encore dans une période de transition et que
"-••s'il n'est plus exclusivement le droit des Etats, il
n'est pas encore complètement celui des hommes ", bien que
"...sous nos yeux, la justice privée des peuples se trans-
forme en justice obligatoire qui, déjà, annonce la justice
publique2". Cn ne peut nier, en effet, que la transforma-
tion qui s'est accentuée surtout depuis la fin de la première
guerre mondiale, a fortement contribué à modifier le dogme
de la souveraineté de l'Etat en idée de la souveraineté du
Droit, à affirmer la supériorité du droit international sur
le droit interne qui, tous deux, ont la même base, et à
faire découvrir à nouveau la vertu juridique de l'individu,
sujet véritable de tout droit.

L,'homme est le sujet naturel et la fin de


tout droit- En tant que tel, abstraction faite
ce sa nationalité, il a des droits et des devoirs
internationaux; il est responsable envers la
communauté, qu'elle soit internationale ou nationale;
on va "jusqu'à le mettre au premier rang des sujets
du droit international", et la Charte des Nations
Unies, comme le Statut du Tribunal militaire international

1
Politis, "Les Nouvelles Tendances du Droit inter-
national", loc cit., p. 91«
2
Politis, "La Justice internationale", loc cit.,
p. 249 -
QUINTESSENCE DU PROBLEME 294
et la Déclaration internationale des droits
de l'homme sont "le couronnement de ces ten-
dances et de ces efforts!".
1
\n conclusion, on constate en observant le dévelop-
pement récent de l'organisation du monde, qu'après des
siècles d'épreuves, les peuples libres s'efforcent de réa-
liser l'idéal de justice et de paix que l'humanité a longtemps
tenté d'atteindre- L'époque de la justice obligatoire a
commencé et la protection universelle efficace des droits
essentiels de l'homme ne dépend que d'une question de temps,
j^u fur et à mesure que se solioifieront les liens économiques,
culturels, sociaux et juridiques qui unissent déjà la majo-
rité des peuples, s'imposera l'inclination actuelle fort
marquée à placer directement l'individu, ses intérêts, ses
droits et obligations, sous la protection et le contrôle
de l'orare juridique le plus élevé, à savoir le droit inter-
national -
En considérant avec attention l'organisation judi-
ciaire imparfaite qu'ont établie les peuples, et les divi-
sions qui régnent actuellement non pas tant entre les hommes,

1 Graven, [Link]., n- 574- Cet auteur cite S. Glaser,


''La responsabilité de l'individu aevantle iroit international",
qui analyse l'évolution de la position du particulier en droit
international sur la base des opinions exprimées par Politis,
Duguit, .Lapradelle, Basdevant, Scelle, Kelsen, Brierly, I-iyde,
Holland, Glueck, etc., Revue pénale suisse, 1949: fascicule 3,
on. 253 ss., 299 ss. et 308 ss-
QUINTESSENCE DU PROBLEME 295
mais entre les Etats, on peut, il est vrai, rester sceptique
ou douter de l'institution universelle de la justice et de
l'équité jugulant finalement la force arbitraire et les pas-
sions et instincts bestiaux, comme ces vertus sont parvenues
à le réaliser dans la famille d'abord, puis dans la société
et dans l'Etat successivement.
On se rappellera toutefois que les progrès relative-
ment rapides réalisés au cours des dernières années ne sont
que des étapes sur le long chemin semé d'obstacles que le
droit des gens a parcouru jusqu'à ce jour- On se souviendra
constamment, d'autre part, que les efforts de cette génération,
épaulés par ceux des générations futures, rapprocheront le but
final, l'instant où s'achèvera l'oeuvre pour laquelle ont
lutté une multitude d'individus et à la réalisation de laquelle
ont contribué tant de nobles esprits. La justice interna-
tionale a non seulement un lonp et glorieux passé, mais un
long avenir, et dans l'histoire du droit, la notion du temps
ne compte pas. Il faut donc que les hommes de ce siècle se
pénètrent du sentiment du devoir personnel à remplir vis-à-vis
de l'humanité toute entière et travaillent ainsi avec conscience
et sageste à l'avènement de l'unité du droit et à celui de la
justice universelle, qui pourront seulement être réalisés et
conservés effectivement par l'application immédiate et sans
réserve de toutes les règles du droit des gens aux individus
comme aux Etats.
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