Lecture linéaire de la scène 7 de l’acte III, Cyrano de Bergerac, E. Rostand, 1897.
« Roxane_ Qui donc m’appelle ? … Cyrano_ … Se parler doucement, sans se voir. »
Qtt : Comment un objet de mise en scène participe-t-il à poser le drame ?
Découpage et mise en valeur des éléments sur lesquels s’arrêter Interprétation
objectifs de lecture
Le quiproquo de l’acte II avait laissé penser à Cyrano, que
Roxane l’aimait, mais se retrouve à chaperonner Christian, à la
A. une mise en demande même de celle dont il est profondément amoureux. [ !
scène qui se Scène 7 à la tirade du nez*] Christian pense pouvoir se détacher des
cherche. 1 ROXANE, CHRISTIAN, CYRANO, d’abord caché sous le balcon. beaux mots que Cyrano invente pour Roxane, non sans fierté
puisqu’il sait qu’elle est séduite, mais c’est un échec, et il
montrer que ROXANE, entrouvrant sa fenêtre. revient vers Cyrano. Et le balcon vient servir la déclaration.
l’exploitation de Pourtant, l’échange n’est pas aisé, le dialogue semble échouer.
Qui donc m’appelle ?
la scène de Le dialogue n’a pas les conditions pour se mettre en place. Déjà
balcon est au CHRISTIAN. par la présence de Cyrano dissimulé sous le balcon pour souffler
service d’une 5 Moi. les beaux mots, ce qui pose d’emblée la question de la sincérité
déclaration des sentiments de Christian. Ainsi, l’alexandrin se saucissonne,
ROXANE.
difficile. comme dans un effet de stichomythie qui prend les traits d‘un
Qui, moi ? Image de dialogue de sourd et en même temps renvoie à une scène de
l’enfant … balcon de comédie avec la fausse ingénuité de Roxane.
CHRISTIAN.
En effet, les questions partielles ne sont pas crédibles, elles
Christian. sont de fausses questions dont Roxane connaît forcément déjà
10 ROXANE, avec dédain. la réponse, la didascalie l.10 le confirme. Habituée des salons et
séduite par les beaux mots, elle ne peut s’empêcher de
C’est vous ?
souligner son désintérêt pour Ch par son interrogation totale,
CHRISTIAN. qui suggère qu’elle reproche à Christian de ne pas avoir compris
Je voudrais vous parler. ce qui pouvait l’émouvoir// Rôle du naïf éconduit qui renforce le
penchant vers le comique.
CYRANO, sous le balcon, à Christian.
Comique qui va s’accentuer par l’échange qui suit, et en
15 Bien. Bien. Presque à voix basse. particulier la sincérité de R, puisque comme un second coup de
bâton, Ch reçoit le refus du dialogue, en plus du reproche de la
ROXANE.
médiocrité de ses mots. Sa prière joue alors du ridicule. Mais le
Non ! Vous parlez trop mal. Allez-vous-en ! refus prononcé par R prend un tout autre sens pour Cy. Il
CHRISTIAN. encourage Ch a engagé le dialogue, lui donne des conseils de ton,
parce qu’il sait ce que parler signifie pour R, il sait qu’elle
De grâce !…
attend l’émotion. Les négations fermes et répétées lui donnent
20 ROXANE.
Non ! Vous ne m’aimez plus ! raisons, de même que la valeur négative, intensifiée, des
réponses…
Cyrano comprend donc qu’il peut revenir dans son rôle et va
CHRISTIAN, à qui Cyrano souffle ses mots. enclencher une déclaration par procuration qui ne va pas
M’accuser, — justes dieux ! — bénéficier à Ch.
La phrase saccadée, répétée par Ch trahit son incapacité, et
De n’aimer plus… quand… j’aime plus !
donc tend à renforcer sa ridiculisation, d’autant que c’est la
25 ROXANE, qui allait refermer sa fenêtre, s’arrêtant. subtilité sur les sens de l’adverbe plus de Cy qui va retenir R.
Tiens, mais c’est mieux ! cela permet à Cy de renverser la situation, ce qui se traduit par
le geste et l’utilisation du comparatif par R, comme si la scène
CHRISTIAN, même jeu. recommençait… Ainsi, la prière contre l’injustice implicite de Cy
L’amour grandit bercé dans mon âme inquiète… a fonctionné, et le registre comique semble laisser la place à la
grandeur des mots de la tragédie. Cy ne retrouve comme dans la
Que ce… cruel marmot prit pour… barcelonnette !
situation du héros tragique faisant l’aveu de son malheur, ce qui
30 ROXANE, s’avançant sur le balcon. n’est pas sans valeur pour lui-même si c’est Christian qui porte
C’est mieux ! — Mais, puisqu’il est cruel, vous fûtes sot ces mots.
La poésie et les images poétiques…
De ne pas, cet amour, l’étouffer au berceau !
CHRISTIAN, même jeu. , autant que la référence mythique…
Aussi l’ai-je tenté, mais tentative nulle :
servent bien évidemment à émouvoir et donc séduire R, qui se
35 Ce… nouveau-né, Madame, est un petit… Hercule. prend au jeu des mots, même innocemment //sot…
ROXANE.
comme si l’auteur utilisait ici le principe de double énonciation
C’est mieux !
et cela permet surtout à Cy d’avouer implicitement la
CHRISTIAN, même jeu. souffrance de la situation qu’il vit…
De sorte qu’il… strangula comme rien…
40 Les deux serpents… Orgueil et… Doute. Pour autant, cet aveu d’amour et d’échec conjoint perd de sa
ROXANE, s’accoudant au balcon. tension, par le jeu d’intermédiaire de Ch. là encore, les
hésitations participent à la ridiculisation…
Ah ! c’est très bien.
— Mais pourquoi parlez-vous de façon peu hâtive ? Mais la sincérité de Cy est atteinte, et il craint que cela ne
Auriez-vous donc la goutte à l’imaginative ? l’empêche de toucher R. Ce qui tient du jeu comique traduit
alors l’intensité dramatique, Cy est prêt à l’aveu.
45 CYRANO, tirant Christian sous le balcon et se glissant à sa place.
Ainsi le balcon semble pouvoir retrouver sa fonction de lieu de
Chut ! Cela devient trop difficile !… révélation.
ROXANE. Christian est sorti du dialogue, le terme de difficile porte tout
B. le lieu de le dilemme de Cy qui va utiliser son art des mots pour le
l’aveu Aujourd’hui… dénouer en partie.
Vos mots sont hésitants. Pourquoi ? R fixe elle aussi l’instant par l’adv et incite inconsciemment Cy à
montrer que se livrer par son affirmation, puis sa question. Et cela lui
50 CYRANO, parlant à mi-voix, comme Christian.
l’aveu se fait à confirme par la même qu’il ne doit pas hésiter avec ses mots
demi-mot. C’est qu’il fait nuit, même s’il prend garde de ne rien laisser percevoir du
Dans cette ombre, à tâtons, ils cherchent votre oreille. changement de voix à R. sa réplique porte un implicite presque
non dissimulé pour le public, qui connaît la situation des deux
ROXANE.
hommes. Implicite porté par l’image poétique et la
Les miens n’éprouvent pas difficulté pareille. personnification des mots qui trahit Cy, il avoue qu’il souhaite
que R l’entende lui. La réplique de R apaise alors la tension, par
la négation et la reprise du mot difficulté qui vient faire écho à
50 CYRANO. l’adj. difficile utilisé juste avant.
Ils trouvent tout de suite ? oh ! cela va de soi, Cy peut donc entrer dans l’aveu. La question est donc une fausse
question, et peut s’apparenter à une exclamation qui porterait
Puisque c’est dans mon cœur, eux, que je les reçois ;
l’émotion de Cy, d’où le glissement vers le cœur. Le vers 53 pose
Or, moi, j’ai le cœur grand, vous, l’oreille petite. alors le dilemme, en même temps qu’il apporte réflexion à mener
D’ailleurs vos mots à vous descendent : ils vont vite, à R. Les jeux d’opposition des 3 vers + l’apostrophe le confirme.
Les connecteurs, comme l’usage des deux points, donnent même
55 Les miens montent, Madame : il leur faut plus de temps ! à cette phrase une valeur de démonstration. Cy cherche donc à
avouer son amour en la convainquant par ses mots. Alors le
dialogue va dire l’aveu à demi-mot.
ROXANE.
L’échange v.57 /59, s’il rappelle la réalité de la situation, n’en
Mais ils montent bien mieux depuis quelques instants. porte pas moins la réalité de la relation entre les deux
CYRANO. personnages. Le coordonnant marquant ce changement.
On remarque alors la sincérité de R, qui sait aussi jouer avec les
De cette gymnastique, ils ont pris l’habitude !
mots (métaphore filée depuis l’avant dernière réplique de Cy),
60 ROXANE. elle avoue que ses émotions sont au plus fort.
Je vous parle en effet d’une vraie altitude ! Cy poursuit la métaphore, tout en revenant à la réalité de sa
condition. L’utilisation du conditionnel montre qu’il se projette
CYRANO. dans un avenir incertain, celui qui pourrait lui faire avouer que
Certes, et vous me tueriez si de cette hauteur cet amour n’est pas celui Ch, mais le sien. Le Gn porte une
périphrase, voire aussi un euphémisme. Et le verbe tomber vient
Vous me laissiez tomber un mot dur sur le cœur !
en opposition avec la métaphore filée, et exprime la crainte de
65 ROXANE, avec un mouvement. la réaction de l’un comme de l’autre.
Je descends !
CYRANO, vivement. D’où cette négation ferme, lorsque R, spontanément, veut
joindre le geste à la réalité de ses émotions.
Non ! L’insistance de R vient en [écho avec les paroles. Le parallèle
ROXANE, lui montrant le banc qui est sous le balcon. est évident par le rapprochement des mots utilisés.
Le geste d’effroi de Cy, concrétise la hantise qu’il a exprimée
70 Grimpez sur le banc, alors, vite !
juste avant.
CYRANO, reculant avec effroi dans la nuit. On comprend donc que l’aveu d’amour s’est réalisé, mais que
Non ! l’amour lui-même ne peut pas se partager. L’appel à l’utilisation
du banc semble lui-même éloigner la vocation du balcon.
ROXANE.
Lieu auquel se raccroche très vite Cy, pour faire l’aveu cette
Comment… non ? fois d’un amour qui se veut platonique. On devine que l’émotion
75 CYRANO, que l’émotion gagne de plus en plus. exprimée et sans doute la souffrance de ce dilemme qui fait
échouer l’aveu d’amour et de cette impossibilité de s’avouer
Laissez un peu que l’on profite… tout simplement, ce que peut suggérer l’adv doucement accolé
De cette occasion qui s’offre… de pouvoir au vb parler, même vb parler que celui qui a déclenché le
dialogue v.13 et qui oblige donc le demi-mot.
Se parler doucement, sans se voir.
En même temps cette émotion et cette retenue peuvent
traduire sa peur de l’aveu…
Conclusion : cette scène de balcon révèle donc à la fois le lieu de tous les registres, fidèle à sa fonction, et en même le lieu qui permet de tenir
l’intrigue, puisqu’il permet à Cy de se dissimuler. La mise en scène colle aux mots, et les mots eux-mêmes portent la tension de l’intrigue, comme un
principe de mise en abîme adapté, le jeu théâtral devient total.
[Link]
!! Cyrano a avoué, mais c’est Christian qui obtient le baiser, le balcon devient objet du drame.
*« – Voilà ce qu’à peu près, mon cher, vous m’auriez dit Eussiez-vous eu, d’ailleurs, l’invention qu’il faut
Si vous aviez un peu de lettres et d’esprit Pour pouvoir là, devant ces nobles galeries,
Mais d’esprit, ô le plus lamentable des êtres, me servir toutes ces folles plaisanteries,
Vous n’en eûtes jamais un atome, et de lettres Que vous n’en eussiez pas articulé le quart
Vous n’avez que les trois qui forment le mot : sot ! De la moitié du commencement d’une … »