Liberté
Liberté
A. Le fonctionnaire en activité
1. Rémunération
Selon l'article 22 du Statut : « Tout fonctionnaire a droit, après
service fait, à une rémunération ».
a) La rémunération mensuelle du fonctionnaire est constituée par un
ensemble complexe comprenant à la fois le traitement, le
supplément familial, l'indemnité de rési-dence, des indemnités
diverses (primes de rendement, travaux supplémentaires, etc.)
Le Conseil d'État a même jugé, alors que la loi de 2002 n'était pas
encore appli-cable, que le fait pour un établissement d'avoir toléré
des pratiques assimilables à du harcèlement moral à l'encontre d'un
agent, engage sa responsabilité à l'égard de celui-ci (CE, 24 nov.
2006, Mme B., AIDA 2007, p. 428).
La loi du 17 janvier 2002 protège le fonctionnaire « contre le
harcèlement sexuel » qu'il provienne du chef de service ou de toute
autre personne. Selon la jurisprudence, il en est ainsi du « cadre qui
s'est rendu coupable de faits d'approche séductrice réalisés auprès
de plusieurs femmes accompagnés de geste inconvenants, faits qui
se sont poursuivis malgré des tactiques d'évitement des personnes
concernées, de leur réserve et leur refus créant ainsi un climat de
malaise et d'appréhension au sein du service ».
En nouant des relations personnelles avec une jeune recrue placée
directement sous ses ordres - et faits de harcèlement sexuel - le
lieutenant-colonel C. a manqué à la retenue exigée d'un supérieur
hiérarchique. Sanction de quinze jours d'arrêt justifiée (CE, 20 mai
2009, M. C., A/DA 2009, p. 1733). Comme dans le Code du travail, le
harcèlement sexuel peut être le fait de « toute personne ». Ce
harcèlement peut se produire sur le lieu du travail, mais aussi à
l'occasion de l'accès à l'emploi et à la formation professionnelle.
Le harcèlement sexuel se distingue de l'agression ou de la tentative
d'agression.
Il s'agit d'agissements de nature fautive par eux-mêmes, la volonté
d'obtenir des faveurs « sexuelles ». La victime peut engager un
recours auprès du supérieur hié-rarchique, mais aussi demander la
protection de l'administration.
Sur la définition du harcèlement, arrêts récents :
Le comportement inapproprié d'un supérieur peut être fautif sans
pour autant constituer un harcèlement moral. En l'espèce,
autoritarisme et agressivité mais pas dégradation des conditions de
travail (CAA Nancy, 16 juin 2011, Mme B., A/DA 2011, p. 1807).
De même, une « stratégie d'évitement » et un management «
cassant » peuvent ne pas constituer un harcèlement moral (CAA
Versailles, 17 févr. 2011, AJDA 2011, p. 863).
Surtout, le Conseil d'État, dans une importante décision (CE, S., 11
juillet 2011, Mme
M., A/DA 2011, p. 1405) précise dans quelle mesure, en cas de
harcèlement moral, il faut prendre en considération le
comportement fautif de la victime. Le Conseil d'Etat donne des
éléments précis d'analyse aux juridictions subordonnées : l'agent
doit soumettre ses éléments; l'administration doit démontrer que
ses agissements ne constituent pas un harcèlement moral ; le juge
appréciera et peut même ordonner une mesure d'instruction utile.
En l'espèce, le Conseil d'État censure l'appréciation de la cour
administrative d'appel : il n'y a pas dépassement du pouvoir
hiérarchique normal; pas de qualification de harcèlement moral.
Il faut souligner que, même s'il y a des taits de harcelement moral,
le devoir de réserve ne disparaît pas (licenciement et harcèlement
moral, mais dénonciation par l'agent de méthodes de gestion du
directeur du centre hospitalier. En l'espèce, pas de diffamation et de
caractère injurieux; pas de manquement au devoir de réserve)
(CAA Marseille, 27 sept. 2011, AIDA 2011, p. 2112 ; RFDA 2011, p.
1071).
Un fonctionnaire ne peut pas être révoqué au motif qu'il a engagé
une action en justice pour harcèlement moral (CAA Nantes, 4 déc.
2009, Mme Soubiroux, AJDA
2010, р. 694).
Conclusion : selon K. Grabarczyk (v. A/DA 2008, p. 1472 et s.), la
protection des fonctionnaires s'analyse en une contrepartie
primordiale de l'exercice des fonctions publiques. Cependant les
interventions successives du législateur n'ont pas dissipé certaines
interrogations concernant son contenu et son étendue réels. Dans le
cas du fonctionnaire faisant l'objet de poursuites pénales, la
jurisprudence du Conseil d'Etat témoigne d'une ainsi d'une attitude
réservée malgré les affirmations de principe à l'égard de l'obligation
de protection des agents publics.
Il est très délicat de concilier le devoir de réserve et la possibilité
pour un agent public de dénoncer les faits de harcèlement moral
dont il est la victime (TA Montpellier, 7 avr. 2009, M. B., A/DA 2009,
p. 1205 concl. A. Baux, accusations graves contre le service :
exclusion des fonctions pendant un mois, légalité admise).
2. Garanties juridictionnelles
• Le juge compétent pour trancher les litiges entre le fonctionnaire
et l'administration est le juge administratif; à l'intérieur de la
juridiction administrative, c'est en principe le tribunal administratif
qui est compétent.
Le fonctionnaire, lorsqu'il estime qu'une mesure prise à son égard
est illégale, peut s'adresser au juge administratif en particulier pour
demander l'annulation de la mesure. Le fonctionnaire étant dans
une situation légale et réglementaire, le contentieux est
généralement un contentieux objectif, dominé par le recours pour
excès de pouvoir.
Il faut cependant signaler certaines particularités en matière de
recours des fonctionnaires devant le juge administratif.
En premier lieu, avant d'entamer une action et sauf en matière
d'entrée en service, de sortie et de sanction le fonctionnaire est
obligé de recourir à un « recours administratif préalable » devant
l'administration. Si le préalable obligatoire n'a pas été respecté, le
recours juridictionnel est irrecevable. La décision provoquée par le
recours préalable est seule susceptible de recours juridictionnel. Ce
recours « cristallise » (Chapus) le débat; en principe, les conclusions
ne pourront être modifiées et de nouveaux moyens ne doivent plus
être soulevés devant le juge (loi 30 juin 2001, échec des décrets
d'application; décret 10 mai 2012, expérimentation dans certains
services).
De plus, comme nous l'avions signalé (v. p. 101), les textes, en
particulier l'article
R. 222-13 du CJA ont multiplié considérablement le recours au juge
unique pour les litiges relatifs à la situation individuelle des
fonctionnaires sauf entrée en service, discipline et sortie du service.
Il s'y ajoute que ces litiges ne sont généralement pas susceptibles
d'appel (décr.
24 juin 2003). Le cumul dans une affaire juge unique/absence
d'appel et la simple possibilité d'un recours en cassation (qui
nécessite l'intervention d'un avocat aux Conseils)
peut mettre gravement en cause la confiance dans la juridiction
administrative.
Le recours de plus en plus fréquent au juge unique et l'absence de
possibilité d'ap-pel, ont été fortement critiqués (v. article M.-A.
Cohendet, « Vers une généralisation du juge unique? », AIDA 2006,
p. 1465 et s.).
• Recours possibles
En premier lieu, le recours du fonctionnaire contre une simple
mesure d'« organisation du service » est irrecevable, car on mettrait
ainsi en cause le « principe de hiérarchie» qui constitue la base du
système administratif français (CE, Ass., 26 oct. 1956, Assoc. gén.
des administrat. civils, RD publ. 1956, p. 1309 concl.
Mosset). Mais le recours devient recevable dès que la mesure porte
atteinte aux droits que le fonctionnaire tient de son statut, aux
prérogatives que comporte sa fonction (CE S., 10 nov. 1978,
Chevallier, A/DA 1979, p. 33) ou lorsque la mesure amoindrit ses
responsabilités (CE, 5 avril 1991, Mme Imbert Quaretta, AJDA 1999,
p. 509). La distinction entre les mesures susceptibles de recours et
celles qui ne le sont pas, est souvent très subtile. La décision prise
par un chef d'établissement de ne pas provoquer de procédure
disciplinaire à l'égard d'un élève, n'est pas une atteinte aux droits et
prérogatives des enseignants (CE, S., 10 juill. 1995, Mme Laplace,
A/DA
1995, р. 849-851).
En second lieu, depuis l'arrêt Lafage de 1912 (CE, 8 mars 1912, Les
grands arrêts de la jurisprudence administrative, M. Long, P. Weil, G.
Braibant, P. Delvolvé, B. Genevois, Dalloz, 17e éd., 2009, p. 133) le
fonctionnaire peut utiliser le recours pour excès de pouvoir lorsqu'il
s'agit d'obtenir l'annulation d'une mesure à caractère pécuniaire.
Si normalement, il faut dans ce cas utiliser la voie du recours de
pleine juridiction, ce privilège a été accordé aux fonctionnaires pour
éviter, qu'ils n'aient à recourir à un avocat pour des litiges portant
parfois sur des sommes peu importantes. Mais le fonctionnaire ne
peut, dans ce cas, demander la condamnation pécuniaire de
l'administration (CE, 7 nov. 1990, Min. Défense c/Mme Flosse, A/DA
1991, p. 142).
• Les syndicats de fonctionnaires peuvent « se pourvoir contre les
actes réglementaires concernant le statut du personnel et contre les
décisions individuelles portant atteinte aux intérêts collectifs des
fonctionnaires ». La jurisprudence en cette matière est très fournie
(v. p. ex. CE, 21 juill. 1972, Union interfédérale des synd. de la préf.
de police et de la sûreté nationale, p. 584).
Il est à remarquer que le « médiateur » qui a été institué par une loi
du 3 janvier 1973 ne peut intervenir dans les litiges entre les
administrations et leurs agents (art. 8)
en activité (aujourd'hui « Défenseur des droits »).
Lorsque le juge annule une mesure illégale d'éviction du service la
carrière de l'intéressé doit être reconstituée (CE, 1925, Rodière, p.
1065). Le fonctionnaire évincé à tort a droit à la réparation du
préjudice subi, mais l'application de la règle du service fait ne lui
permet pas d'obtenir un rappel de traitement (CE, 7 avr. 1933,
Deberles,
p. 439). Les règles relatives à la reconstitution de carrière sont très
complexes et largement déterminées par le juge. En particulier les
mesures rétroactives doivent être soumises pour avis aux
organismes consultatifs compétents tels qu'ils sont composés à la
date de la reconstitution de la carrière (CE, S., 14 févr. 1997,
Colonna, RFDA 1997, p. 428, n° 177, AIDA 1997, p. 426 et s.).
§ 3 - Les libertés publiques
Le fonctionnaire est un citoyen; comme tel, il bénéficie des libertés
publiques des citoyens (p. ex. liberté de réunion : CE, 4 janv. 1957,
Synd. pers. ens. fac. droit, p. 9).
Mais le fonctionnaire est tout de même un citoyen spécial (Hauriou)
intégré dans la hiérarchie administrative, ce qui tend à limiter ses
libertés.
A. Les libertés individuelles
1. La liberté d'opinion
La liberté d'opinion est garantie aux fonctionnaires (loi juill. 1983,
art. 6).
Si l'on considère la liberté d'opinion sous l'angle de la liberté de
conscience, en dehors de toute extériorisation des opinions, celle-ci
est complète et ne constitue que l'application de la Déclaration des
droits de 1789 et du Préambule de la Constitution de 1956 : « Nul ne
peut être lésé dans son travail ou son emploi en raison de ses
opinions ou de ses croyances ». La loi du 13 juillet 1983 énonce que
la liberté d'opinion est garantie aux fonctionnaires et prohibe toute
distinction entre eux en « raison de leurs opinions politiques,
syndicales, philosophiques ou religieuses ».
La loi du 13 juillet 1972 pour les militaires précise « que les opinions
ou croyances philosophiques, religieuses ou politiques sont libres
(art. 7) ». Selon le Statut « ne pourra figurer au dossier (du
fonctionnaire) aucune mention faisant état des opinions politiques,
philosophiques ou religieuses de l'intéressé » (art. 18) : cette liberté
de conscience est particulièrement forte dans l'enseignement où le
principe de « laïcité » laisse intactes les libertés de croyance des
fonctionnaires (CE, 4 mai 1948, Connet, p. 197). Toutefois, en ce qui
concerne les emplois supérieurs qui sont à la « décision du
gouvernement » (art. 3), un strict loyalisme peut être exigé. Mais il
faut bien qu'il s'agisse d'un emploi particulier (CE, fer nov. 1954,
Guille, p. 516).
2. La liberté d'expression
a) Les problèmes sont plus délicats. Dans le service, l'obligation de
neutralité prévaut sur la liberté d'expression. Le fonctionnaire ne
doit se livrer à aucun acte de propagande politique et doit même
garder un certain loyalisme envers le gouver-nement. Un strict
devoir de neutralité s'impose à lui (CE, 3 mai 1950, Mlle Jamet,
p. 247). Le prosélytisme en faveur d'une secte pendant le service,
constitue une atteinte au devoir de neutralité (CAA Lyon, 6 juin
1997, Montagu, RDA 1998,
p. 472). Ces principes sont liés à ceux de la subordination
hiérarchique.
Le principe de laïcité de l'enseignement est particulièrement
important : les enseignants ne peuvent manifester leurs croyances
religieuses. Mais cette obligation s'applique aussi aux agents en
dehors de l'enseignement. Le fait de manifester ses croyances
religieuses par le port du voile peut faire l'objet d'une procédure
disciplinaire (CE., S., avis 3 mai 2000, A/DA 2000, 597 et 672-3)
idem pour l'enseignement (TA Paris, 17 oct. 2002, Mme Ebrrahimian,
A/DA 2002, p. 115; Mlle Marteaux, obs.
M.-C. de Monteclerc). Le port du foulard islamique par un
fonctionnaire constitue une faute grave de nature à justifier une
mesure de suspension. Le fait de porter un signe ostensible
d'appartenance religieuse et de refuser d'obéir aux ordres d'avoir à
l'enlever est contraire à l'honneur professionnel (v. CAA Lyon, 27
nov. 2003, Mille Ben Abdallah, A/DA 2003, p. 2228). L'interdiction de
porter de foulard dans le cadre d'une activité d'enseignement ne
méconnaît pas l'article 9 de la Convention européenne des droits de
l'homme (CEDH, 15 févr. 2001, Mme Dahb c/Suisse). Une assistante
sociale doit enlever son foulard pendant le service (TA Paris, 17 oct.
2002, Mme E, AIDA 2003, p. 99, note M.-C. de Monteclerc) (v. loi 15
mars 2004 sur la laïcité à l'école).
En dehors du service, la liberté d'expression est le principe. Mais il
est admis que les fonctionnaires sont tout de même tenus à une
certaine réserve. Le manquement à cette réserve peut entraîner des
sanctions disciplinaires. Il est difficile de tracer les contours exacts
de cette obligation de réserve parfois prévue par les textes (pour les
magistrats, ord. 22 déc. 1958, décr. 30 juill. 1963 ; militaires, art. 7,
loi 13 juill. 1972).
Selon la jurisprudence, les devoirs des agents doivent être appréciés
à la mesure des responsabilités qu'ils assurent dans la vie sociale en
raison de leur rang dans la hiérarchie et de la nature de leurs
fonctions (concl. Laurent). L'indépendance sera plus grande pour les
emplois techniques (agents de la Poste) que pour les emplois liés
davantage à la politique et au gouvernement (ex. : militaires) (loi 13
juill. 1972) elle sera plus grande pour les emplois inférieurs que pour
les emplois supérieurs. En tout cas, le fonctionnaire ne doit pas avoir
une attitude insultante ou grossière à l'égard de ses chefs. Par
ailleurs on admettra plus facilement la critique du gouvernement en
place que l'extériorisation de sentiments hostiles à la nation.
b) Exemples de manquements à l'obligation de réserve : directeur
du CNRS refusant de désavouer les termes d'une lettre au
gouvernement présentant des expulsions d'étrangers comme
scandaleuses, odieuses et inqualifiables (CE, 13 mars 1953, Teissier,
p. 133); brigadier de police qui, en civil, devant un commissariat
critique vivement l'attitude de la police (CE, 20 févr. 1952, Magnin,
p. 117) ; inspecteur d'académie s'étant rendu à l'étranger et
critiquant vivement dans un journal la politique du gouvernement
français (CE, 6 mars 1988, Plenel, p. 168) ; inspecteur général de la
Poste critiquant violemment en période électorale la gestion du
téléphone (CE, 10 mars 1971, Jannés, p. 202 ; chargée de mission
auprès du préfet pour les droits de la femme, critiquant sévèrement
la suppression du ministère des droits de la femme et un discours du
Premier ministre (CE, 28 juill. 1993, Mme Marchand, RD publ. 1994,
p. 1879) ; policier prenant publiquement parti pour l'indépendance
de la Nouvelle-Calédonie (pas de manquement à l'obligation de
loyalisme mais à celle de réserve : CAA Paris, 21 mars 1996, Sako,
p. 564, Dr. adm. 1996, n° 316).
Des propos diffamatoires contre certains fonctionnaires (CE, 11 févr.
1953, Touré,
p. 709); participation à une manifestation politique interdite par le
gouvernement (CE, 27 mai 1955, Dame Kowalewski, p. 255) ;
publication par un gardien de la paix d'un dessin offensant pour le
président de la République (CE, 10 janv. 1969, Mélro,
p. 24, AIDA 1969, p. 366); envoi par un directeur de service
d'archives au directeur départemental de l'office des anciens
combattants d'une lettre publiée dans la presse, contestant de façon
outrancière la politique du ministre et condamnant les orientations
politiques du gouvernement en matière d'archives historiques (CE, 2
juin 1989, M. Collier, RFDA 1991, p. 134) ; le fait pour un ouvrier
professionnel de tracer sur des palissades autour de la mairie et des
véhicules municipaux des inscriptions injurieuses à l'égard de la
formation politique du maire. Pourtant le maire ne peut aller jusqu'à
la révocation, étant donné le niveau hiérarchique de l'intéressé
(CE, 8 juill. 1991, de Martin et Cne de Levallois-Perret, p. 1022).
Il ne peut y avoir propos racistes et haineux rédigés au sein d'une
publication interne par le professeur d'un établissement privé sous
contrat. Le contrat peut être résilié à l'égard de cet enseignant (TA
Dijon, 5 janv. 1999, M. S., req. 97558). Pour les fonctionnaires de
police l'obligation de réserve est plus stricte : sont incompatibles
avec l'obligation de réserve des articles publiés par un fonctionnaire
de police formulant de violentes critiques à l'égard du
gouvernement, mettant en cause en termes injurieux les autorités
de l'État, et incitant à l'indiscipline collective (CE, 23 avr. 1997,
M. Bitauld, p. 901).
En ce qui concerne le devoir de loyalisme à l'égard de la Nation, le
Conseil d'État a considéré comme une faute disciplinaire le fait pour
un fonctionnaire de profaner publiquement le drapeau tricolore (CE,
15 janv. 1935, Defrance, p. 105) ou le fait pour un directeur d'école
de refuser, pour des raisons politiques, de participer à la
commémoration du 11 novembre (CE, 5 nov. 1952, Vrecord, p.
487) ; c) Ne constituent pas des manquements à l'obligation de
réserve :
- le fait pour un inspecteur des douanes de signer une motion
adressée au président de la République en vue de mettre fin à la
guerre d'Algérie (CE, 13 juill. 1966, Min.
Finances c/Sieur Leblanc, AIDA 1967, p. 106) ;
- le fait pour un gardien de la paix (en l'espèce responsable syndical)
de n'avoir pu empêcher totalement des gestes et des cris hostiles au
gouvernement entre la place de l'Opéra et la place Vendôme au
cours d'une manifestation non interdite (CE, 25 juill. 1985, Min.
Intérieur c/Gandossi, p. 245).
d) Les fonctions syndicales :
- il est admis que les agents investis de fonctions syndicales
bénéficient, en raison de la nature même de leurs fonctions, d'une
liberté d'expression plus large, mais qui n'est pas sans limite (ex. :
n'a pas commis de faute le secrétaire général d'un syndicat
s'élevant en termes « vifs » mais non « inadmissibles » contre une
sanction prononcée à l'encontre d'un fonctionnaire : CE, 18 mars
1956, Boddaert, p. 213); de même, le caporal en chef des sapeurs-
pompiers faisant des déclarations à un journaliste : lesdits propos
tenus par l'intéressé en sa qualité de secrétaire de section syndicale
et consacrés à l'exposé de revendications à caractère professionnel,
n'ont pas, en dépit de la vivacité du ton, constitué une faute (CE, 25
nov. 1987, District du Comtat-Venaissin, req. 73.492) ; en revanche,
constitue une faute, un accord signé par un secrétaire d'un syndicat
d'une organisation syndicale des PTT avec un syndicat allemand des
postes tendant à empêcher que le service français des postes soit
utilisé « pour la guerre ou à la préparation matérielle ou morale de
celle-ci ». Cet accord dépassait le cadre des intérêts professionnels
(CE, 8 juin 1962, Frischmann, p. 382). Il est éventuellement possible
de mentionner au dossier le fait qu'ils exercent un mandat syndical.
En revanche, le dossier ne doit contenir aucune appréciation sur la
manière dont le fonctionnaire exerce ses activités syndicales (CE, 27
sept. 2000, Rocca, RFDA 2000, p. 1366).
Un fonctionnaire est recevable à déférer au juge administratif la
décision par laquelle l'autorité administrative a refusé de retirer une
pièce de son dossier administratif indi-viduel. Une lettre faisant état
d'un mandat syndical de l'agent n'étant pas nécessaire à sa gestion
administrative, le ministre est tenu d'accéder à sa demande de
retrait (CE, 25 juin 2003, Mme Calvet, A/DA 2003, p. 1493).
La liberté d'expression des fonctionnaires est un problème très à
l'ordre du jour, ayant soulevé de nombreuses discussions et entraîné
une jurisprudence abondante (CE, 13 mars 1953, Teissier, p. 133 ;
25 mai 1966, Rouve, p. 362 ; 1er déc. 1972, Dile Obrégo, AIDA 1973.
37 ; 31 janv. 1975, Sieur Volff et Sieur Exertier, p. 70).
- le fait pour une déléguée syndicale d'avoir incité une partie du
personnel à participer à une réunion non autorisée organisée par
des grévistes (CE, 29 mars 1963, Adm. gén.
Ass. pub. c/Dlle Puttlan, A/DA 1963, p. 565) ; annulation de la
révocation d'un sous-brigadier des gardiens de la paix, qui en sa
qualité de secrétaire syndical avait transmis à la presse des
communiqués d'organes de la fédération, protestant contre
l'éventualité d'une sanction contre ledit secrétaire ainsi que d'une
sanction intervenue. Le juge estime que ce fait n'a pas « excédé les
limites que les fonctionnaires et leurs organisations syndicales
doivent respecter, en raison de la réserve à laquelle ils sont tenus à
l'égard des autorités publiques » (CE, 15 mai 1966, Rouve, D. 1967,
6, concl. Rigaud).
- l'abaissement d'une notation exclusivement motivé par des
déclarations faites à la presse par l'intéressé pour commenter un
communiqué de son syndicat est illégal. Il n'y a pas manquement au
devoir de réserve (CE, Ass., 31 janv. 1975, Sieur Wolff, AJDA 1975, p.
124 et 138). Il en va de même à propos de déclarations faites par un
magistrat membre du Conseil national d'un syndicat à un quotidien
grenoblois accompagnant la publication d'une motion syndicale par
ce journal (Exertier, même jour).
Particulièrement important est l'arrêt Dile Obrego (CE, 1er déc.
1972, D. 1973, p. 190).
La Dile Obrego avait en tant que responsable syndicale d'une part,
signé une protestation contre une décision du président de la
juridiction à laquelle elle appartenait et contribué à la diffusion de
cette protestation; d'autre part, elle avait dans des termes
désobligeants pour le président, critiqué une décision prise dans
l'intérêt du service.
Sur recours contre la sanction qui lui avait été infligée, le Conseil
d'État estime que seul le premier fait constituait un manquement à
l'obligation de réserve.
On risque évidemment de glisser de la réserve vers un certain
conformisme d'autant plus que les sanctions sont prises, en général,
à l'égard des fonctionnaires qui prennent des positions différentes
de celles du pouvoir en place et non à l'égard de ceux qui
manifestent en faveur du pouvoir. Or, les fonctionnaires doivent être
soumis indistinctement au devoir de neutralité.
• Arrêts récents : nous avons déjà signalé l'arrêt Mattely (CE, 12
janvier 2011, AJDA 2011, p. 623). En l'espèce, il y a bien atteinte au
droit de réserve (critique du rapprochement gendarmerie et police)
mais la sanction de la révocation n'était pas justifiée.
Féliciter spontanément le président d'une association de l'attribution
d'un marché, dont le fonctionnaire a eu connaissance par hasard,
constitue une (petite) atteinte à l'obligation de réserve (TA Orléans,
19 févr. 2010, Mme K, A/DA 2010, p. 1550).
Le courriel d'un fonctionnaire sur sa messagerie professionnelle n'a
pas a priori un caractère privé (CA Rennes, 14 janv. 2010, A/DA
2010, p. 68).
B. Les libertés collectives
1. La liberté de groupement
La loi de 1884 autorise les syndicats interdits pendant tout le
xixe siècle, mais elle ne concerne pas la fonction publique.
Toutefois, si la jurisprudence estime que les syndicats sont
illégaux, elle admet la légalité des simples associations en
application de la loi de 1901, associations qui dans la pratique
jouent un rôle syndical. Mais le refus de la création de
véritables syndicats subsiste, les gouvernements craignant
surtout la CGT considérée comme une organisation
révolutionnaire.
La Constitution de 1946, le Statut général de la fonction
publique du 19 octobre 1946 et la loi du 13 juillet 1983
reconnaissent le droit syndical aux fonctionnaires. Les
syndicats deviennent de véritables organes semi-officiels aux
attributions très étendues. L'activité syndicale doit être
professionnelle et non politique (v. Frischmann, op. cit.). Ils
participent aux comités techniques paritaires, aux
commissions administratives paritaires, au Conseil supérieur
de la fonction publique.
Les représentants syndicaux bénéficient de protections
particulières; les syndicats peuvent ester en justice et défendre les
intérêts collectifs des fonctionnaires
(v. supra). Les syndicats peuvent débattre avec le gouvernement
l'évolution des rémunérations et les questions relatives aux
conditions et à l'organisation du travail (loi 13 juill. 1983, art. 8). Des
décrets ont accru les droits syndicaux des fonctionnaires (ex. : décr.
25 oct. 1984). Quelques corps de fonctionnaires sont exclus de la
possibilité de former des syndicats : militaires, diplomates, préfets.
Le décret du 29 mai 1982 a considérablement facilité
l'exercice du droit syndical dans la fonction publique. Il prévoit
la mise à la disposition de locaux, les conditions de réunion,
l'affichage des documents d'origine syndicale, leur distribution,
la collecte des cotisations, les possibilités d'autorisation
d'absence et de décharges d'activité de service pour les
représentants syndicaux. La loi du 23 novembre 1982
reconnaît aux agents de l'État, le droit au « congé de formation
syndicale ».
En ce qui concerne les recours contentieux exercés par les
syndicats, il faut se rapporter aux règles générales sur les
possibilités du syndicat d'intenter des recours pour excès de
pouvoir (v. Mémento Contentieux administratif et p. ex. CE, 23
oct. 1981, Féd. des groupements autonomes, p. 390). Selon
l'article 8 de la loi du 13 juillet 1983, les organisations
syndicales peuvent se pourvoir devant les juridictions
compétentes contre les actes réglementaires concernant le
statut du personnel et contre les décisions individuelles
portant atteinte aux droits collectifs des fonctionnaires.
Les syndicats de fonctionnaires sont soumis au droit commun; leur
création est libre; ils peuvent se regrouper en confédérations. Les
syndicats ne sauraient cependant entreprendre (au moins
théoriquement) des actions de caractère politique et l'affiliation
syndicale ne dispense pas du devoir d'obéissance qui incombe aux
fonctionnaires (V. aussi CE, 13 déc. 1991, Syndicat Inter-Co CFDT de
la Vendée,
M. Audrain et autres et Synd. CGT employés communaux de la
mairie de Nîmes, AJDA 1992, p. 350 et s.).
Un important arrêt, mais antérieur à la loi du 5 juillet 2010, précise
la représentativité syndicale au Conseil économique, social et
environnemental (CE, 30 déc. 2009, Union syndicale solidaire, A/DA
2010, p. 376).
Il est bien évident que chacun peut ou non adhérer à un syndicat et
qu'il peut adhérer à un syndicat de son choix. De même, l'accès aux
réunions syndicales est ouvert même à des représentants syndicaux
qui ont perdu, du fait de leur révocation, la qualité de fonctionnaire
(CE, 28 juill. 1989, Halbwax, RFDA 1989, p. 890). L'activité syndicale
et son appréciation ne doivent pas figurer au dossier du
fonctionnaire (CE, Rocca, op. cit.).
Les bataillons syndicaux sont beaucoup plus fournis dans la fonction
publique que dans le secteur privé. Mais même dans le secteur
public, le nombre de syndiqués est restreint. De plus les syndiqués
se trouvent encore plus fréquemment dans le secteur parapublic
(transports) que dans la fonction publique proprement dite.
On compte 4 à 5% de syndiqués dans le secteur privé, 15 à 20 %
dans le secteur public. C'est une des raisons, mais pas la seule, pour
lesquelles les grèves ont plus reculé ces dernières années dans le
secteur privé que dans le secteur public. On a calculé qu'en 1998, le
secteur public (au sens large) cumulait à lui seul 66 % du total
annuel des jours de grève contre 46 % en 1997. Mais l'essentiel
vient de la SNCF, dont les agents ne sont pas des fonctionnaires.
Toutefois, il ne faut pas négliger l'importance des jours de grève
dans l'enseignement (grèves fréquentes mais très courtes), la Santé
(grèves moins fréquentes, mais souvent plus longues) et les grèves
variées dans les impôts.
• Il existe de nombreuses mesures de décharge d'activité pour les
représentants syndicaux; ces décharges d'activité sont totales ou à
temps partiel (2010 : 171 agents ont bénéficié d'une décharge
totale, 47 703 d'un temps partiel). Il y a aussi des autorisations
d'absence.
Accord de Bercy de 2008, loi du 20 août 2008 portant rénovation de
la démocratie sociale et réforme du temps de travail, loi du 5 juillet
2010 prise pour l'application des accords de Bercy, prévoit qu'un
accord est validé s'il est signé par une ou plusieurs organisations
syndicales de fonctionnaires ayant recueilli au moins 50 % du
nombre de voix lors des dernières élections professionnelles
organisées au niveau auquel l'accord est négocié. La validité de
l'accord ne lui accorde cependant pas une valeur juridique directe
(intervention de textes).
Les « négociations» avec les syndicats ont été étendues (accords de
Bercy du 2 juin 2008). Ces négociations sont évidemment très utiles
pour l'avancement des dossiers, pour restreindre les grèves, etc.
Mais le gouvernement, malgré la loi de 2010, n'est jamais obligé de
négocier, il peut s'en tenir à la simple concertation.
Par ailleurs, les accords « négociés » n'ont pas de valeur juridique.
• Les organisations syndicales occupent une place centrale dans
l'organisation de la fonction publique. Ils participent à de nombreux
organes de concertation, discutent avec les pouvoirs publics,
lancent éventuellement des grèves. La question de leur «
représentativité » dans la fonction publique constitue un problème
crucial.
Quels sont les syndicats qui doivent être considérés comme «
représentatifs » ou les « plus représentatifs » à l'échelon national ou
à l'échelon local ? Les enjeux de pouvoir sont considérables et les
luttes sévères.
Jusqu'en 1996, les autorités administratives devaient se référer aux
indications très nettes données par le Code du travail : on y met en
avant les effectifs, l'indépen-dance, les cotisations, l'expérience
mais aussi « l'ancienneté » (et même l'attitude patriotique pendant
la guerre).
La loi du 16 décembre 1996 sur l'emploi dans la fonction publique
modifie les règles en vigueur, tentant d'une part d'éviter le
morcellement syndical et d'éviter que le Front national ne s'implante
dans la fonction publique par des syndicats liés à ce parti.
La loi fait une distinction entre les syndicats représentatifs
nationalement et les syndicats représentatifs localement.
Nationalement, sont représentatifs les syndicats qui soit détiennent
au moins un siège dans chacun des trois conseils supérieurs, ou ont
recueilli un certain pourcentage de voix aux élections des
commissions administratives paritaires (10 % et au moins 2% dans
chaque fonction publique). Sur le plan local, essentiellement pour
les élections aux CAP, sont considérés comme représentatifs les
syndicats affiliés à une organisation représentative et ceux qui
satisfont localement à certains critères déterminés par le Code du
travail (CE, 7 juill. 1999, Synd.
SUD Douanes, RFDA 1999, p. 1120). La représentativité syndicale a
été profondément bouleversée par la loi du 20 août 2008. Elle
s'appliquait immédiatement au secteur privé. Pour la fonction
publique, les modalités antérieures restaient temporairement en
vigueur jusqu'à l'intervention d'une nouvelle loi (loi du 5 juillet
2010).
• La loi du 5 juillet 2010 de renouveau du dialogue social a donc
profondément modifié le système, en l'alignant sur le droit commun
du travail. Les voix obtenues aux élections deviennent le critère
exclusif de la de la représentativité, comme dans le droit commun
du travail. Peuvent présenter des candidats, les syndicats qui sont
légalement constitués depuis deux ans au moins ou des
organisations regroupant des syndicats remplissant les mêmes
conditions. Surtout, et cela est bienvenu, la repré-sentativité n'est
plus établie, à la fonction publique étatique ou hospitalière (comme
depuis toujours à la fonction publique territoriale), à partir du
résultat des élections à la commission administrative paritaire mais
à partir des résultats aux élections des différents comités
techniques. On peut en attendre une atténuation du corporatisme.
La révolution est importante (v. Pochard, op. cit.).
Des élections professionnelles ont eu lieu enfin en 2011. La CGT
domine dans la fonction publique territoriale et la fonction publique
hospitalière, elle est troisième dans la fonction publique d'État. En
tout, elle recueille 25,44% des voix, puis la CFDT (19,10 %), FO
(18,08 %), etc. (v. AIDA 2011, p. 2447).
En cas de contentieux sur la représentativité, il existe un recours
spécifique devant le tribunal administratif qui doit être saisi dans les
trois jours et statuer dans les quinze jours.
A été jugé que le refus d'un local syndical constitue une grave
atteinte à la liberté syndicale (CE, Ord., 9 juill. 2007, Cne du Port,
AIDA 2007, p. 1950).
2. Le droit de grève
a) Évolution : avant 1946, les fonctionnaires n'avaient pas le droit de
grève, c'est-à-dire l'interruption collective et concertée du travail
pour appuyer une revendication.
On estimait que la grève contredisait la nécessité d'assurer la
continuité des services publics, la subordination hiérarchique; la
grève peut même être considérée comme un acte de rébellion à
l'égard de l'État. Le fonctionnaire qui fait grève commet une faute
professionnelle grave et il n'a même plus droit aux garanties
disciplinaires ordinaires (v. les arrêts de base, CE, 7 août 1937,
Winckell, p. 826; 22 oct. 1937, Dile Minaire, p. 843). Les solutions
sont d'ailleurs proches de celles du droit privé.
La Constitution de 1946 décide que « le droit de grève s'exerce dans
le cadre des lois qui le réglementent ». La grève devient ainsi pour
tous les travailleurs y compris les fonctionnaires, un droit reconnu
par la Constitution. L'article 10 de la loi du 13 juillet 1983 reprend
les termes de la Constitution.
b) Le principe : la grève est licite.
L'agent qui se met en grève ne peut être sanctionné de ce fait, à
condition qu'il s'agisse bien d'une grève professionnelle.
L'administration peut seulement lui retenir le traitement afférent à
la période de grève en application de la règle du service fait.
c) Réglementation et limitation du droit de grève
1. Les textes. Certains textes ont limité le droit de grève :
La loi du 31 juillet 1963 relative à certaines modalités de la
grève dans les services publics institue la règle du préavis
obligatoire et interdit les grèves tournantes. La loi s'applique
aux personnels civils de l'État, des régions, des départements,
des communes de plus de 10 000 habitants ainsi qu'aux
personnels d'un organisme chargé de la gestion d'un service
public. La loi s'applique donc à des fonctionnaires et à des non-
fonctionnaires.
Certains textes ont interdit la grève à certaines catégories
d'agents : CRS, police, personnels de l'administration
pénitentiaire, magistrats, militaires. Le non-respect de
l'interdiction peut entraîner des sanctions pénales et
disciplinaires.
Pour certains services (radio et télévision) les textes ont
institué le principe d'un « service minimum », en particulier loi
du 26 janvier 1979 pour la radio et la télévi-sion. Cette loi a été
modifiée par la loi du 20 octobre 1982 puis remodifiée par la
loi du 30 septembre 1986; service minimum aussi pour les
contrôleurs de la navigation aérienne (loi 31 déc. 1984).
- La loi du 21 août 2007 prévoit un service minimum dans les
transports publics.
Le texte institue une négociation obligatoire dans les
entreprises chargées d'une mission de service public de
transport public terrestre régulier de voyageurs à vocation
non-touristique pour arriver à la signature d'un accord. Un
accord-cadre devait être signé. Cet accord prévoira une
procédure de prévention des conflits par des négociations
entre l'entreprise et les organisations syndicales.
Éventuellement des décrets seront pris.
La loi vise ensuite la mise en œuvre d'un service garanti en cas
de grève ou de perturbation « prévisible du trafic ». Une des
mesures les plus controversées est l'obligation pour le salarié
d'informer l'entreprise deux jours avant le début de la grève.
Il est aussi prévu la possibilité pour les parties de désigner un
médiateur et d'organiser à la demande de ce dernier au-delà
de huit jours, un vote indicatif à bulletin secret sur la poursuite
de la grève (v. art. F. Melleray, AIDA 2007, p. 1752).
Avant la mise en œuvre de ce texte, l'organisation d'un service
minimum n'était pas obligatoire (CE, 8 mars 2006, Onesto et
autres, RDA 2006, p. 650 à propos d'une grève à la RATP). V.
aussi sur les modalités de début de grève par un agent CE, 29
déc. 2006, SNCF, RFDA 2007, p. 210. Il y a eu fin 2008 une
vague de contentieux sur le service minimum d'accueil des
élèves en cas de grève. Les préfets ont massivement saisi les
juges des référés pour imposer cette mesure. Les décisions
des tribunaux ont été très variées.
En l'absence d'une détermination plus précise par la loi des
conditions de la grève, le juge a été amené à se substituer au
législateur.
2. La jurisprudence du Conseil constitutionnel. Dans sa
décision du 25 juillet 1979, le Conseil constitutionnel a reconnu
au droit de grève une valeur constitutionnelle.
Le principe de continuité du service public est également
promu au rang de principe de valeur constitutionnelle à égalité
avec le droit de grève. Mais, d'après le Conseil constitutionnel,
il semble que ce soit au seul législateur de fixer les limites du
droit de grève (Cons. const., 25 juill. 1979, Droit de grève à la
Radio-Télévision ;
22 juill. 1979, Protection et contrôle des matières nucléaires).
3. La jurisprudence du Conseil d'État. D'après le juge, le
gouvernement peut en l'absence d'une réglementation
législative, réglementer lui-même le droit de grève mais en
restant soumis au contrôle du juge (CE, 7 juill. 1950, Dehaene,
p. 426).
En effet il « appartient au Gouvernement responsable du bon
fonctionnement des services publics, de fixer lui-même sous le
contrôle du juge, en ce qui concerne ces services, la nature ou
l'étendue » des limitations « qui doivent être apportées, à ce
droit, comme à tout autre, en vue d'en éviter un usage abusif
ou contraire aux nécessités de l'ordre public » (CE, Dehaene,
op. cit.).
Ainsi, le gouvernement (et même les ministres et les chefs de
service) ont le pouvoir de réglementer le droit de grève, mais
ils ne peuvent utiliser ce pouvoir que dans certaines limites. Le
gouvernement pourra interdire les grèves non
professionnelles.
Il ne peut porter atteinte à ce droit que dans la mesure où son
exercice dans les circonstances données causerait des
perturbations particulièrement graves et porterait atteinte à
l'ordre public; il peut alors prendre certaines mesures telles
qu'une interdiction partielle ou imposer un service minimum.
La jurisprudence est très abondante (CE, 28 nov. 1969,
Lépouse, p. 596; 4 févr. 1966, Synd. unifié des techniciens de
la RTF, p. 82; 12 mai 1989, Union des ch. de commerce, Dr.
soc. 1989, p. 669 et s.; 13 nov. 1992, Synd. des ingénieurs et
Union syndicale CGT, AIDA 1993,
p. 221 ; 25 sept. 1991, Min. Budget c/Mme Emard et autres, RFDA
1996, p. 1271).
Le contrôle du juge administratif est très accentué, mais le non-
respect des interdictions peut entraîner des sanctions. Malgré les
limitations intervenues, surtout dans les transports (service
minimum), le juge estime que la jurisprudence Dehaene demeure
valable et doit se combiner avec les textes (CE, 11 juin 2010,
Syndicat SUD RATP, A/DA 2010 p. 1178).
À titre d'exemples, on donnera ici les précisions suivantes :
• Le gouvernement peut en principe priver du droit de grève les
agents participant à l'action du gouvernement (évidemment les
préfets, qui de toute façon, en sont exclus), mais aussi les agents
occupant des emplois supérieurs dans l'administration.
Toutefois, il faut faire une appréciation concrète de ce qu'exige
l'action gouverne-mentale. Ce raisonnement est aussi valable pour
les agents de grade moins élevé.
Le gouvernement peut interdire ou limiter la grève des agents
assurant « les liaisons indispensables » à l'action du gouvernement
(certains fonctionnaires des Postes et Télécommunications, CE, 1er
juin 1984, Féd. des travailleurs P et T, RFDA 1988,
p. 850), des agents de sécurité (gardiens des barrières de passages
à niveau) et enfin de tous les agents dont les nécessités d'ordre
public exigent la présence (p. ex. greffiers dans les tribunaux),
instituer des vols minimums d'avions pour la défense d'intérêts
vitaux de la France (CE, 8 nov. 1989, Synd, gén. navig. aérienne
CFDT, req. 8987). La direction d'EDF peut établir des programmes
de production (CE, S., 17 mars 1997, Hotz et autres et Féd. nat. et
synd. du personnel de l'énergie élec-trique, nucléaire et gazière,
A/DA 1997, p. 534).
S'il appartient aux ministres de fixer les limitations du droit de grève
dans leurs ser-vices, il ne leur appartient pas de préciser les
modalités du droit de grève dans les établissements placés sous leur
tutelle (RATP : CE, 1e déc. 2004, Onesto et autres, RFDA 2005, p.
224).
Le gouvernement peut aussi, en vertu des dispositions de la loi du
11 juillet 1938, utiliser le droit de réquisition des personnes. La
réquisition ne pourra être utilisée qu'après décret en Conseil des
ministres. Mais les conditions justifiant une réquisition sont les
mêmes que celles justifiant une réglementation ou une interdiction.
Il faut une atteinte suffisamment grave à la continuité du service
public ou à la satisfaction des besoins de la population (CE, 24 févr.
1961, Isnardon, p. 150).
Le maire d'une commune peut également procéder à une
réquisition lorsqu'il s'agit de tâches qui doivent être exécutées
impérativement pour la sécurité des per-sonnes. Réquisition de
14 sapeurs-pompiers qui participaient à une grève à Nouméa
(TA Nouvelle-Calédonie, 2 mars 2000, Féd. des fonctionnaires,
AJFP 2000, n° 6).
Le préfet peut légalement requérir des agents en grève dans
un établissement de santé, même privé, pour assurer la
sécurité des patients. Mais il ne peut prendre (tout comme les
autres chefs de service) que les mesures imposées par
l'urgence et proportionnelles aux nécessités de l'ordre public
(pas de réquisition de l'ensemble des sages-femmes sans
étudier d'autres mesures, CE, 3 déc. 2003, Mme Aiguillon, AIDA
2004, p. 1134, note le Bot).
L'administration, en cas de grève, peut recourir à un personnel
d'appoint mais ce n'est qu'en cas d'extrême urgence qu'elle
peut faire appel à une entreprise de travail temporaire (CE, 18
janv. 1980, Synd. CFDT Haut-Rhin, p. 30). Selon les
dispositions de l'article L. 2215-1, 4° du CGCT, les préfets
peuvent réquisitionner les personnes nécessaires au maintien
ou au rétablissement de l'ordre public. Mais le préfet ne peut
prendre que les mesures nécessaires imposées par l'urgence
et proportionnées aux nécessités de l'ordre public. Le juge
confirme sa jurisprudence traditionnelle (CE, 27 oct. 2010, M.
Letebvre et autres, A/DA 2010, p. 388 : réquisition possible
d'une fraction du personnel pour approvisionner l'aéroport en
carburant).
4. Limitations
L'exercice irrégulier du droit de grève peut entraîner des
mesures disciplinaires.
Le droit de grève ne peut être exercé que collectivement et en
principe une personne seule ne peut faire grève. Mais la Cour
administrative d'appel de Marseille a estimé que ce droit,
reconnu constitutionnellement, peut être exercé
exceptionnellement par un seul agent agissant
individuellement si celui-ci est, compte tenu de sa situation, le
seul à pouvoir défendre utilement ses revendications
professionnelles (cas de l'agent d'une petite commune recruté
pour exercer seul des fonctions spé-cifiques, CAA Marseille, 18
juin 1998, Mile Thomas, A/DA 1998, p. 890 et p. 46).
Le Conseil d'État considère comme illicites les grèves
tournantes. Elles causent un trouble manifestement illicite; les
grèves doivent s'achever à la même heure pour tous les
membres du personnel, quelle que soit l'heure éventuellement
différente de la prise journalière de fonction de chacun d'eux
(Soc., 8 févr. 1998, CGFTE c/Synd.
CGT et autres, Cahiers juri. élect. et gaz 1998, p. 118-122).
• Les mesures financières. En ce qui concerne les retenues
pour faits de grève, l'évolution de la législation a été très
heurtée. La loi du 29 juillet 1961 prévoyait « que l'absence de
service fait pendant une fraction quelconque de la journée
donne lieu à une retenue dont le montant est égal à la fraction
du traitement frappé d'indivisibilité » (soit en fait 1/30). La loi
du 22 juillet 1977 avait défini sévèrement la notion de «
service fait ». La loi du 19 octobre 1982 prévoyait que lorsque
l'absence de « service fait » résulte d'une grève, la retenue est
variable et définie par les textes (p. ex. elle n'atteint 1/30 que
si la grève dépasse une demi-journée). La loi du 30 juillet 1987
revient au système du « trentième indivisible » mais le Conseil
constitutionnel a estimé que cette règle ne pouvait s'appliquer
qu'aux fonctionnaires de l'État (Cons. const., 28 juill. 1987).
Sur les retenues pour faits de grève, v. art. F. Melleray, AJDA
2003, p. 1648 et s.
Le Conseil d'État a confirmé que pour les fonctionnaires
territoriaux, la retenue doit être proportionnelle à la durée de
la grève. Il en va de même des sapeurs pompiers
(CE, S., 17 juill. 2009, Bigot et autres, Alvarez et autres, A/DA
2009, p. 1398).
Les jours de congé pris par un fonctionnaire avant un
mouvement de grève doivent lui être payés même si avant et
après ces jours de congé il a fait effectivement grève (CE, 28
juin 2008, Min. Eco.., A/DA 2008 p. 1667). Le Conseil d'Etat a
aussi jugé que la grève ne prive pas le fonctionnaire de son
droit de congé annuel (CE, 27 juin 2008, Min Éco. et Fin., A/DA
2008, p. 1295). Des modalités particulières de retenue de
traitement existent pour les sapeurs-pompiers (CE, S., 17 juill
2009, RFDA 2009, p. 1100. V. aussi AIDA 2009, p. 1892).
• Il faut aussi remarquer que la difficile répartition des
compétences entre la juridiction judiciaire et la juridiction
administrative en ce qui concerne la grève dans les services
publics industriels et commerciaux peut soulever parfois des
problèmes importants. À titre d'exemple : la Cour de cassation
a jugé en juin 1997 qu'était illégal le recrutement par la poste
de deux agents sous contrat à durée déterminée pour assurer
la continuité du service public. Cet arrêt semble contredire la
jurisprudence du Conseil d'État. En ce qui concerne un agent
gréviste EDF qui avait assuré la sécurité des installations, la
Cour de cassation a jugé que l'agent n'avait droit
pouvait porter sur ces jours.
La France est un des très rares pays, même parmi les
démocraties occidentales, qui reconnaît aux fonctionnaires un
droit de grève, tout au moins aussi large.
Par ailleurs, il faut souligner que dans la pratique, les grèves
irrégulières ou sauvages (sans préavis) sont fréquentes et que
le problème de la grève se pose davantage encore en rapport
de force qu'en simples considérations juridiques.
Enfin, il est à signaler que le non-fonctionnement du service
pour fait de grève des agents publics, peut, dans certaines
hypothèses entraîner la responsabilité de la puissance
publique, soit sur le fondement de la faute, soit plus
fréquemment sur le fondement du risque à condition que le
dommage soit anormal et spécial (ex. : grave perturbation
apportée à un trafic d'avions charters du fait d'une grève des
contrôleurs de la navigation aérienne, CE, 15 nov. 1985, Sté
Europe aéro/services, A/DA 1986, chron. p. 84).
• Droit de retrait. Le droit de retrait, qui existe dans le secteur
privé depuis un certain temps, a été étendu à la « fonction
publique » par le décret du 9 mai 1995 et des circulaires.
Ce droit de retrait, c'est-à-dire le fait de s'abstenir de venir au
travail, est possible dans certains cas. Le fonctionnaire signale
immédiatement à l'autorité administrative toute situation de
travail dont il a des motifs raisonnables de penser qu'elle
présente un danger grave ou imminent pour la vie ou la santé
ou une défectuosité dans le système de production.
Il y a donc deux conditions essentielles : un danger grave, un
danger immédiat.
L'exercice légal du droit de retrait n'entraine aucune retenue
sur le traitement.
Lorsque l'administration estime qu'il n'y pas ou plus de
circonstances justifiant le droit de retrait, elle peut retenir le
traitement de ceux qui ne reprennent pas le travail.
Le juge décidera si l'administration a commis une erreur
d'appréciation (CE, 2 juin
2010, Min. éd. nat c/ Mile Fuentes). Le Conseil d'État fait le
choix d'un contrôle normal sur l'existence d'un danger « grave
et imminent ». Dans l'arrêt CE, 16 déc. 2009, Min de la
Défense (AJDA 2010), le juge précise que l'exercice du droit
englobe les hypothèses de danger pour la « santé morale »
des agents (RFDA 2010 p 852 ;
v. surtout AJDA 2010, p 2157, note Guillet).