GERTI HESSELING, THÉRÈSE LOCOH
Introduction au thème
Femmes, pouvoir, sociétés
’IMAGINAIRE occidental comme celui des africains eux-
L mêmes véhicule des images stéréotypées de la femme afri-
caine, entre pouvoir et domination, entre l’idéalisation exal-
tée de la mère féconde et généreuse, et la stigmatisation infamante
de la jeune beauté facile et cupide (1)... L’Africaine est-elle la pau-
vre femme asservie, soumise à des mutilations sexuelles, donnée
en mariage au moment de sa puberté, séquestrée dans la maison
de son mari ou exploitée par lui dans les champs ? Ou cette femme
indépendante, pleine de vitalité et d’énergie qui gère son ménage,
apporte l’essentiel des revenus domestiques, gère en commerçante
avisée son étal au marché et passe des contrats avec les fournisseurs
internationaux, solidaire de ses sœurs et organisant groupes d’en-
traide et tontines ? Images contrastées d’une réalité multiple où se
côtoient des situations extrêmes. Mais les statistiques sont là pour
rappeler que s’il y a quelques femmes Q de pouvoir )) en Afrique, si
une petite minorité acquiert au prix fort une relative autonomie,
ces réussites ne peuvent cacher la situation d’infériorité, de préca-
rité et de dépendance de l’immense majorité des Africaines tant
dans la sphère de la production que dans celle de la vie familiale,
i pour ne pas parler de leur accès au politique ...
L‘amélioration du statut des femmes, l’égalité à promouvoir
entre hommes et femmes sont devenues des passages obligés de
tous les discours, programmes et déclarations sur la question du
développement. On ne saurait s’en plaindre, et en Afrique plus que
partout ailleurs, il est d’évidence que les progrès à faire en ce do-
maine constituent un enjeu majeur des années à venir.
Femmes et développement : un renouvellement des
conceptions
Dans les recherches sur les femmes et le développement, selon
l’approche qui avait prévalu dans les années 50 et 60 - et qui à vrai
dire est toujours assez répandue - les femmes étaient surtout consi-
3
FEMMES. POUVOIR. SOCIÉTES
dérées dans leur rôle domestique et reproductif. En tant que groupe
vulnérable, pauvre et passif, les femmes devaient recevoir l’assis-
tance de la communauté ou d’organismes de protection sociale
(welfare approach). A contre-courant, dans les années 70, le livre
pionnier d’Esther Boserup (2) mit au contraire l’accent sur le rôle
productif de la femme. Elle montrait à quel point les préoccupa-
tions de développement économique faisaient peu de place aux
problèmes particuliers des femmes et à leur participation à l’activité
économique. Son analyse identifiait l’Afrique subsaharienne
comme une région d’agriculture féminine. Faisant ressortir les mé-
canismes d’occultation, d’assignation et d’exploitation de la force
de travail féminine, elle y soulignait la spécialisation (( sexuée B des
activités agricoles, les hommes investissant les cultures de rente
tandis que le secteur vivrier d’autosubsistance était dévolu aux
femmes. Fondée sur cette analyse une nouvelle approche de la
question des femmes, celle de (( l’intégration des femmes au déve-
loppement )) (IFD), a prévalu pendant la décennie de la femme
(1975-1985). La politique IFD s’est distinguée par trois approches
successives :
- l’approche (( de la quête d’égalité (( (equity approach) vise à
impliquer les femmes dans les activités de développement de ma-
nière à ce qu’elles puissent en profiter autant que les hommes.
Cette approche, largement inspirée par E. Boserup, néglige toute-
fois les rapports de force entre les hommes et les femmes ;
- l’approche (( anti-pauvreté D (anti-poverty approach) axCe sur
les besoins des femmes dans leur activité productive partait de l’hy-
pothèse que, pour conjurer la pauvreté, la productivité des femmes
devait augmenter. Mais les contraintes dues aux différents rôles et
statuts des femmes, méconnues, n’étaient pas prises en compte ;
- l’approche (( efficacité o (efliciency approach), populaire vers la
fin des années 70, considérait l’appui aux activités productives des
femmes comme un des instruments du processus global de déve-
loppement. La politique IFD dans ses différentes manifestations a
été sévèrement critiquée ( 3 ) parce qu’elle tendait à solliciter de plus
en plus la participation des femmes à la production notamment
agricole, sans leur apporter les moyens de donner leur propre orien-
tation au développement. Sous des dehors généreux, cette appro-
che s’est parfois révélée un piège pour les femmes. Leur (( intégra-
tion )) au développement pouvait n’être qu’une forme rajeunie de
la traditionnelle exploitation dont elles étaient l’objet.
(1) Voir C. Coquery-Vidrovitch, Les dans le développement économique, Paris,
Afrzcaines. Histoire des femmes d’Afrzque PUF, 1970.
noire du XIX au -W siècle, Pans, Desjon- (3) Geertje Lycldema a Nijeholt,
queres, 1994, p. 8. (( The fallacy of integration : the UN stra-
(2) E. Boserup, Women’s role in eio- tegy of integrating women revisited o, Ne-
nonnc development, New York, St Martin’s therlands Review of Development Studies,
Press ;paru en français en 1983, La femme vol. 1, 1987.
4
GERTI HESSELING, THÉRÈSE LOCQH
Depuis quelques années, inspirée par des voix féministes éma-
nant notamment d’Amérique latine, l’approche (( acquisition de
pouvoir (empowerment approach) est venue renouveler la problé-
matique des années 70-80. Les promoteurs de ce courant ont dé-
montré qu’on ne peut espérer améliorer la situation des femmes et
promouvoir l’égalité entre les sexes que si l’on remet en cause les
rapports de pouvoir historiquement et socialement valorisés entre
hommes et femmes. ((L’objectif d’un empowerment des femmes,
terme dzficile à traduire, qui exprime à la fois le reizforcenzent d u pouvoir
politique, Pautonomie économique, la capacité à exercer pleinement des
droits juridiquement reconnus et la Inaftrise de la destinée, n’est pas une
simple exigence de justice nzais un moyen et une garantie de l’eficacité
dans la lutte pour le développement et contre la pauvreté )) (4). Sujet
difficile dans toutes les sociétés que celui de la remise en question
des pouvoirs masculins, mais qui renouvelle heureusement les ap-
proches des problèmes du développement. C’est d’ailleurs l’échec
ou la piètre réussite d’actions dites de développement - projets de
développement rural, programmes de planification familiale ou de
soins de santé primaire - qui a provoqué la réflexion sur la question
centrale des rapports de genre, c’est-à-dire des rapports sociale-
ment construits entre hommes et femmes, dans tous les domaines
de la vie économique, sociale, affective (5).
Pékin : une occasion saisie par les Africaines
L‘actualité internationale, celle de la IV conférence mondiale
((Paix, égalité, développement )) qui s’est tenue à Pélun en septem-
bre 1995, a mis le feu des projecteurs sur les combats des femmes
pour l’égalité. En Afrique où le sujet est resté longtemps limité à
quelques cercles d’intellectuel(1e)s sévèrement brocardé(e)s par les
hommes et par bon nombre de femmes qui n’entendaient pas se
voir qualifier de (( féministes o, il y a eu dans les dix dernières années
explosion de la présence des femmes dans la société civile. Leur
entrée dans la vie publique a été plus manifeste.
Pour la IV‘ conférence internationale sur les femmes, tous les
pays ont dû préparer des rapports sur la situation des femmes. La
conférence régionale africaine (Dakar, décembre 1994) a permis
de définir une plate-forme africaine commune. Cela a été l’occa-
sion de rencontres entre représentant(e)s des gouvernements et
d’ONG, et d’une appropriation collective, par les Africaines im-
(4) M. Bozon, (I Pékin : Utilités et li- et Ch. Tichit (éd.), Genre et développement :
mites d’une conférence mondiale D,C h - des pistes ci suivre, Paris, CEPED, 1996,
nique du CEPED, no 19, 1995, pp. 4-6. 154 p.
(5) Th. Locoh, A. Laboune-Racapé
5
FEMMES, POUVOIR, SOCIÉTÉS
pliquées dans la préparation de Pékin, de thèmes qui jusque-là
n’avaient pas fait l’objet d’un consensus. A Pékin, fait nouveau par
rapport aux conférences antérieures, ce ne sont pas seulement des
femmes de présidents ou de ministres qui ont représenté les fem-
mes d’Afrique mais des délégations conséquentes associant repré-
sentantes politiques, techniciennes et militantes d’associations. La
vitalité des ONG africaines, activement soutenues par des ONG
du Nord, y a été pour beaucoup (6).
Une analyse comparée de toutes les conférences régionales qui
ont préludé à Pékin résume ainsi les spécificités de la conférence
africaine : (( L a plate-forme de D a k a r insiste particulièrement sur l’em-
powerment et le rôle que peuvent jouer les femmes duns tous les domai-
nes, notamment la czilture, la famille, la socialisation et le développe-
ment. L e droit des femmes à l’accès au crédit et à la terre y est fortement
soziligrzé. Un des thèmes prioritaires insiste sur la situation des petites
filles, les discriminations dont elles sont l’objet jzistifiant qai ’une attention
particulière leur soit portée.. . C’est d’ailleurs sur l’insistance particdière
des Africaines que ce dernier thème a été inscrit dans le programme d’ac-
tion f i n a l issu de la IV” conférence mondiale B (7).
Mais après les enthousiasmes des rencontres internationales, il
faut retourner aux combats quotidiens et en Afrique les chantiers
ne manquent pas, notamment sur le terrain politique où jusqu’ici
les femmes se sont peu investies.
Les tentatives démocratiques, un lieu d’expression pour
les femmes
Les tentatives de démocratisation vécues dans de nombreux
pays d’Afrique subsaharienne à l’aube des années 90 ont égale-
ment manifesté une forte détermination des femmes à s’impliquer
dans les changements. A l’occasion de la libération de la parole
qu’ont entraînée la tenue de conférences nationales et l’explosion
( 6 ) Rappelons les priorités présentées et des ressources naturelles, 6 ) Participa-
à Pékin par la conférence africaine de Da- tion des femmes au processus de paix, 7)
kar. Elles traduisent bien la hiérarchie des Accès des femmes au pouvoir politique, 8)
urgences des gouvemements et ONG en Droits de la personne et droits légaux des
Afrique : 1) Pauvreté des femmes, sécurité femmes, 9) Production statistique de don-
alimentaire défaillante et marginalisation nées ventilées par sexe, 10) Femmes, com-
économique, 2) Accès insuffisant à l’édu- munication et information, 11) Accès à un
cation, à la formation, aux sciences et à la traitement équitable des petites filles.
technologie, 3) Rôle essentiel des femmes (7) A. Labourie-Racapé, (c La qua-
en ce qui conceme la culture, la famille et trième conférence mondiale sur les fem-
la socialisation, 4) Amélioration de la santé mes, priorités et enjeux des programmes
des femmes et de leur santé génésique, y intemationaux i), in Th. Locoh, A. Labou-
compris la planification de la famille et les rie-Racapé et Ch. Tichit (éd.), op. cit.,
programmes intégrés, 5) Rôle des femmes p. 88.
en matière de gestion de l’environnement
6
GERTI HESSELING, THERÈSE LOCOH
de la presse indépendante dans plusieurs pays, les femmes et leurs
associations se sont exprimées comme jamais auparavant. Elles ont
payé un prix élevé dans cette revendication de la démocratie (elles
ont été à la pointe des manifestations dans plusieurs pays) comme
elles l’avaient fait, à plusieurs occasions, dans les temps forts de la
revendication anticoloniale (8). Dans ces moments privilégiés, la
revendication de liberté qui s’exprimait fortement et faisait écho à
leur profonde aspiration à être reconnues pour elles-mêmes et
comme des égales (Adjamagbo-Johnson) leur a donné l’énergie de
sortir de leurs rôles habituels. Depuis, malgré le reflux, leur déter-
mination continue à se nourrir de ces expériences. Cela se traduit
par une nouvelle dynamique associative : des ONG se créent dans
tous les pays et sur tous les terrains où les femmes entendent lutter,
l’article de Codou Bop en donne quelques exemples. Ce qui est
surtout remarquable c’est que les initiatives associatives cessent de
cantonner les femmes aux activités de type (( social D qui les enfer-
maient dans leur domaine réservé de bonnes épouses et bonnes
mères. Elles sont désormais plus présentes dans la lutte pour le
respect des droits civiques, de l’égalité de l’accès à l’éducation et
commencent à se mobiliser sur le front des violences faites aux
femmes.
Dans certains pays, la pratique démocratique, même balbu-
tiante, en leur donnant un bulletin de vote (((une femme, une
voix o, pour paraphraser c one man, one vote N> leur donne un moyen
d’expression nouveau dont les hommes, eux aussi, mesurent le
poids. Leurs tentatives de récupération de ces votes en sont la
preuve. Kafui Adjamagbo-Johnson fait le point de l’entrée progres-
sive des femmes africaines en politique. Certes, comme ailleurs,
les habitus pèsent de tout leur poids pour faire de cette entrée
une effraction mais les efforts de démocratisation, qu’ils soient en-
core à l’œuvre ou qu’ils aient avorté, ont été l’occasion pour les
femmes de prendre conscience de leur rôle en tant que citoyennes.
Souvent démobilisées de l’action strictement politique par la dé-
naturation des essais démocratiques, certaines continuent à se si-
tuer sur le terrain de la défense de leurs droits, situation d’attente
pour une nouvelle entrée en politique.
L’accès aux moyens de production : des droits toujours
contestés
Partout dans le monde l’émancipation juridique de la femme
est de date relativement récente et le processus n’est certainement
pas achevé. En Afrique, la condition juridique de la femme, après
(8) Voir C. Coquery-Vidrovitch, op.
cit.
7
FEMMES, POUVOIR, SOCIÉTÉS
avoir subi les revers de la législation coloniale, est en général tou-
jours caractérisée par sa subordination mais, il est vrai que, presque
partout en Afrique, les centres juridiques s’adressant aux femmes
poussent comme des champignons, ce qui montre qu’il existe bel
et bien une forte demande pour ce genre de services.
Le débat juridique est mené à plusieurs niveaux. Au niveau
international, des discussions houleuses ont lieu entre défenseurs
de l’universalité des droits de l’homme (9) qui estiment que les
diversités culturelle’s et religieuses sont prises comme prétextes
pour éroder les droits de la femme et ceux qui défendent un statut
spécial pour-.les femmes (10). Codou Bop, ici même, fait le point
des résultats et des contraintes de ce débat international. L’analyse
des législations nationales (code de la famille, droit successoral,
droit du travail, etc.) se révèle souvent désastreuse pour la femme,
et il est de notoriété publique que, dans la pratique, lorsque ces
lois pourraient protéger les droits des femmes, elles restent inap-
pliquées ou sont contournées. Cependant, c’est au niveau du ter-
roir villageois (11) que l’analyse de l’insécurité juridique de ia
femme et des changements importants intervenus, se révèle parti-
culièrement instructive (1 2).
Le droit à la terre et aux ressources naturelles qui y sont direc-
tement attachées (eau, arbres, pâturages, etc.) est une condition
importante, voire cruciale pour répondre aux besoins de base dans
les domaines productif, domestique, socioculturel et religieux. A
la suite d’une compétition de plus en plus féroce pour l’utilisation
de ces ressources, l’intérêt pour les systèmes juridiques qui doivent
régler cette utilisation est devenu l’enjeu fondamental d’un déve-
loppement durable. Or, en Afrique les droits des femmes en ma-
tière de ressources naturelles étaient et sont toujours les moins
visibles et les moins précis. Comme le dit un adage peul, (( la terre
est un père qui ne reconnaît pas ses filles H. En effet, les femmes
représentent une majorité marginalisée quant à leur statut foncier.
(9) Pour quelqu’un qui, dans sa lan- (11) Le terroir villageois s’applique à
gue matemelle connaît des mots différents une zone foncière dont les limites sont re-
pour (I l’être masculin )) et (( l’étre i), l’ex- connues par une communauté agraire don-
pression droits de l’homme fait toujours un née, qui exploite et utilise cette zone pour
peu frémir. son bien-être.
(1O) E. Le Bris parle de la B Sainte Al- (12) Nous avons utilisé pour cette
liance i), le Vatican et l’Iran en tête, qui im- partie des extraits d’un rapport fait en 1994
pose ses vues sur les droits des femmes et pour le Club du Sahel et intitulé (( Le fon-
le respect des valeurs religieuses (Politique cier et la gestion des ressources naturelles
africaipze, no 64, p. 145). Plus générale- au Sahel i), sous la direction de Gerti Hes-
ment, voir C. Beyani, (( Toward a More Ef- seling et Boubakar M.Ba ; voir également
fective Guarantee of Women’s Rights in M. Monimart, Femmes du Sahel. La déser-
the Afiican human Rights System *, in tifiatiotz azr quotidien, Pans, Karthala et
R.Cook (ed.), Human Rights of Wonzetz: OCDE/Club du Sahel, 1989.
National atid Internatiotia1Perspectives, Phi-
ladelphie, University of Pennsylvania
Press, 1994, pp. 285-306.
8
GERTI HESSELING, THÉRÈSE LOCOH
Leur contribution aux travaux (agricoles notamment) et à l’éco-
nomie rurale est très importante et souvent supérieure à celle des
hommes, avec des variations locales notables. Ainsi, en Afrique de
l’Ouest, la riziculture pluviale dans les bas-fonds est parfois un
travail totalement féminin. Prendre en compte le statut foncier
(dans un sens large) des femmes n’a donc de sens que par rapport.
au rôle qu’elles jouent dans les systèmes de production. De nom-
breuses études de cas montrent que le statut foncier des femmes,
selon les règles et pratiques locales, est globalement négatif (13).
L’agriculture constitue l’activité principale exercée par les fem-
mes. Le mode le plus fréquent d’accès à la terre agricole reste
l’allocation de parcelles aux femmes mariées par la famille de
l’époux. Comme le dit Georgette Konaté pour les femmes burki-
nabè : (( Généralenzeizt considérée coinme “étrangère en sursisJJp a r sa
propre famille et “étrangère” véritable dans le lignage qui la repit, la
fenzme ne peut prétendre posséder et contrôler un bien aussi inestimable
que la terre )) (14). Les femmes n’ont donc droit qu’à l’usufruit dont
la durée dépend de celle du mariage : les terres sont reprises en cas
de divorce et souvent en cas du décès de l’époux. Comment
peuvent-elles, dan$ ces conditions de précarité, se projeter dans
l’avenir et mettre en valeur à long terme un moyen de production
qui peut leur être à tout moment retiré ?
Partout en Afrique, les champs des femmes sont plus petits et
de moindre qualité que ceux des hommes. Elles continuent à tra-
vailler avec les outils traditionnels rudimentaires et ont souvent des
difficultés pour mobiliser des intrants. Les rendements de leurs
parcelles sont par conséquent assez faibles (1 5). Dans les nouveaux
aménagements, en particulier dans les périmètres irrigués, le droit
joue clairement en défaveur des femmes. L’exclusion des femmes
des grands périmètres est de règle. Des exemples comme celui de
Jahally-Pacharr en Gambie (1 6) où les règles du projet, développé
pourtant en faveur des femmes, conduisaient à leur marginalisation
par les chefs de famille (hommes), sont nombreux.
Les droits relatifs aux autres ressources naturelles que la terre
(eau, arbres, pâturage) ne sont guère mieux garantis pour les fem-
(13) En dépit de quelques rares (15) I. Droy, Femines et développement
exemples où, dans des contextesprécis, des rural, Pans, Karthala, 1990. Elle donne les
femmes sont propriétaires des terres et chiffres suivants : en 1978 les hommes pro-
peuvent les léguerà leurs héritiers, filles ou duisaient entre l 100 et l 359 kgha d’ara-
garçons ; cf. B. Nafuna Wanalwa, Indige- chides et les femmes entre 650 et 980 kg/ha
nous Knowledge and Naturel Resources, Nai- @. 87).
robi, Acts Press, 1989, qui décrit l’exemple (16) J. Carney, (i Struggles over Land
des femmes akamba au Kenya. and Crops in an Irrigated Rice Schema;
(14) G. Konaté, Feintne rurale dam les The Gambia o, in Davison (ed.), Agr‘cul-
systènzes fonciers au Burkina Faso. Cas de ture, Women and Land : T h e Afncan Expe-
l’oudalaii, dzi Saninatenga et du Zouizd- rience, Boulder, Westview Press, 1988,
weogo, Ouagadougou, Ambassade royale pp. 59-78.
des Pays-Bas, 1992, p. 23.
9
FEMMES, POUVOIR, SOCIÉTÉS
mes. Pourtant les activités féminines liées aux ressources naturelles
sont très diversifiées et apportent parfois des contributions impor-
tantes au revenu domestique. Généralement, les arbres sont utilisés
par les femmes pour l’alimentation, la pharmacopée et le bois de
feu. Comme le droit aux arbres est étroitement lié au droit foncier,
il n’est pas ,étonnant que les droits des femmes aux arbres soient
en général inégalitaires et mal définis. Quant au droit de planter
des arbres, les femmes en sont habituellement exclues d’une part
du fait qu’un tel acte est considéré comme un acte d’appropriation
de la terre (17), mais également à cause des nombreux tabous dont
cette activité est entourée. Une femme qui plante un arbre ne pour-
rait avoir d’enfants, son mari pourrait en mourir et le bois d’un tel
arbre serait mauvais pour la construction (18).
Juridiquement, l’accès des femmes à l’eau pose peu de problè-
mes particuliers, sauf dans les périmètres irrigués. Ici, c’est la dé-
gradation de l’environnement qui a sérieusement aggravé leur si-
tuation par rapport à l’eau : pénurie d’eau domestique, insuffisance
de l’hydraulique villageoise, difficulté de trouver de l’eau pour ar-
roser les jardins ou pour abreuver les animaux confiés à leurs soins.
De plus, les femmes sont encore rarement associées à la gestion
des ressources en eau.
Enfin, bien que le rôle des femmes dans l’élevage reste encore
largement méconnu, dans certaines régions et parmi certaines eth-
nies, elles le pratiquent systématiquement. Chez les femmes peules,
l’élevage est même leur occupation principale. Ainsi dans la cin-
quième région du Mali, ce n’est pas le droit à la terre qui est dé-
terminant pour les femmes peules ;leurs revenus dépendent prin-
cipalement de leurs droits aux produits laitiers. Récemment les
changements survenus dans I’économie pastorale et la perte de bé-
tail ont sérieusement porté atteinte à ces droits laitiers, les pasteurs
étant de plus en plus orientés vers l’engraissement et la vente du
bétail au détriment de la production laitière. I1 s’ensuit non seule-
ment une perte de revenus pour les femmes, mais aussi une érosion
importante de leur rôle dans les relations sociales qu’elles entre-
tiennent, entre autres, grâce au bétail et au lait (19).
Ce bilan négatif est encore renforcé quand on regarde l’impact
des législations modernes sur le statut des femmes, bien que ces
lois soient toujours a sexuellement neutres B. Dans certains cas la
législation va à l’encontre de pratiques locales plus avantageuses,
(17) J. B. Raintree (ed.), Lazd, Trees donne ces exemples de tabous existant
and Tenure, Actes d’un séminaire interna- dans la région de Kakamega au Kenya.
tional sur des questions foncières en agro- (19) M.de Bruijn et H.van Dijk,
foresterie, Nairobi et Madison-Wisconsin, A n d Ways : Cultural Understandings of Ix-
ICRAF et Tenure Center, 1987. seczinty, in Fulbe Society, Central Mali,
(18) N. Chavangi, Agroforesty Po- Amsterdam, ’Thela Publications, 1995,
tentials and IandTenure Issues in Western pp. 165-166, 281, 368-369, 410-427.
Kenya D,1987 (in B. Raintree, op. cit.)
10
GERTI HESSELING, THERÈSE LOCOH
et la situation de la femme se détériore davantage. L’expansion de
la propriété privée - une évolution commencée déjà dans la période
coloniale et que,la Banque mondiale a fait avaliser ces dernières
années à maint Etat africain où la privatisation foncière n’est pas
encore institutionnalisée - joue largement en faveur des hommes,
notamment ceux qui appartiennent à l’élite, au détriment des’ca-
tégories pauvres et des ayants droit secondaires que sont les fem-
mes. Un exemple : la législation sénégalaise concernant les com-
munautés rurales montre comment une disposition apparemment
neutre a, de facto, un effet négatif sur la représentation féminine
dans les instances de décision foncière. Selon cette loi un tiers des
conseillers ruraux doit être constitué des représentants des coopé-
ratives existant dans la communauté rurale. Or, actuellement les
coopératives ne sont plus les organisations paysannes les plus ré-
pandues ;ce sont plutôt les groupements de femmes et notamment
les groupements d’intérêt économique. Pas moins de 3 400 grou-
pements féminins, officiellement reconnus, sont privés de l’accès
aux responsabilités communautaires pour défendre leurs intérêts.
En 1994, sur les 317 conseils ruraux au Sénégal, un seul avait une
femme à sa tête, et sur près de 4 O00 conseillers dans le pays, le
nombre de femmes atteignait difficilement la demi-douzaine.
Cette analyse des statuts fonciers des Africaines dans différents
contextes est devenue, malgré nous, un enchaînement de constats
négatifs faisant de la femme la victime tant des pratiques locales
que des lois nationales, surtout en milieu rural où sa survie et celle
de ses enfants dépendent de l’accès aux ressources naturelles. Ca-
therine Goislard (20), analysant les pratiques foncières à Banfora
(Burkina Faso) ,démontre d’ailleurs que la situation n’est pas meil-
leure en ce qui concerne l’accès au foncier urbain. Est-ce une rai-
son pour s’apitoyer sur le sort des femmes ? Sur la base de la plu-
part des études de cas on y serait enclin.
Mais il y a des tendances récentes prometteuses. D’abord le
fait que les aspects juridiques de la situation féminine retiennent
de plus en plus l’attention de chercheurs et des agences de déve-
loppement qui y consacrent des études systématiques (2 1). Les so-
lutions préconisées par les experts en la matière ne font pourtant
pas l’unanimité. Les juristes (( purs et durs D chantent dans le chœur
(20) C. Goislard, (iDes femmes en Institutions and Economic Development
quête de droits sur la terre : l’exemple de in Sub-Saharan f i c a )) ; (iWomen and
la zone sahélienne o, in Th. Locoh, A. La- Development : The Legal Issues in Sub-
bourie-Racapé et Ch. Tichit (éd.), op. cit. Sahara Today o, Working Papers. Après
(21) Voir entre autres les nombreux Pékin, la Coopération néerlandaise a de-
documents de la Banque mondiale dont mandé une étude sur les droits des femmes
nous ne citons que les trois études rédigées liées aux ressources naturelles : Keebet von
en 1992par Dons Mamn et Fatuma Omar Benda-Beckmann et aZ., (i Rechten van
Haahi : (I Law as an Institutional Barrier to vrouwen op de natuurliike hulpbronnen
the Economic Empowerment of Wo- land en waters, W a g e n i n g e h Haye,
men 1) ; (( Gender, the Evolution of Legal IACIDGIS, 1996.
11
FEMMES, POUVOIR, SOCIÉTÉS
de la Banque mondiale : il faut favoriser l’obtention de titres privés
de propriété pour les femmes. Ceux qui considèrent le foncier
comme un (( fait social total )) maussien cherchent des réponses ju-
ridiques plus originales et plus dynamiques, c’est-à-dire plus pro-
ches du droit de la pratique et donc se référant à des représenta-
tions anthropologiques plus endogènes qu’occidentales (22).
Plus important encore, les femmes sont de moins en moins
enclines à subir passivement la dégradation de leur statut foncier
et de leur statut socio-économique et elles expriment de plus en
plus des revendications foncières collectives et individuelles. En
Gambie par exemple, les femmes négocient au coup par coup avec
les propriétaires la plantation d’arbres dans leurs parcelles maraî-
chères (23) et au Burkina Faso, les projets de gestion de terroirs
ont ouvert aux femmes l’accès à des champs collectifs (24).
Dans tous les domaines, on constate la volonté des femmes
d’utiliser de nouvelles armes pour négocier avec les détenteurs de
pouvoirs des moyens d’être plus autonomes. C’est vrai dans le do-
maine économique, en dépit de la crise multiforme qui atteint tous
les pays, c’est vrai dans le domaine du mariage et de la reproduc-
tion où les pratiques sont en“pleine mutation. C’est vrai aussi, dans
une moindre mesure de la participation des femmes à la sphère
politique. L’accès à l’école est la première de ces armes aux mains
des femmes, mais Ià aussi l’inégalité est de règle.
La scolarisation, malgré tout
I1 y a eu une croissance rapide de la scolarisation dans les noa-
velles générations féminines qui arrivent aujourd’hui à l’âge âduhe
et un plus grand nombre d’entre elles ont atteint le niveau secoa-
daire. Quelques chiffres de l’UNESCO (25) : en 1970, 13 % seu-
lement des femmes de 15 ans et plus en Afrique sub-saharienne
étaient alphabétisées, en 1990 elles étaient 36 %. E n ce qui
concerne l’enseignement secondaire, 2 % des filles de la classe
d’âge concernée étaient inscrites en 1965, 5 % en 1970, 14 % en
1985 et 16 % en 1991. On est encore loin du souhaitable et les
inégalités entre les sexes sont encore criantes, mais les progrès sont
là, malgré la croissance rapide de la population. D’après les statis-
tiques de l’UNESCO il y a évidemment, en ce temps de crise, un
(22) Voir Politique afncaiue, (I Le (24) A. Faure, Perception de l’approche
Droit et ses pratiques )), no 40, 1990. Gestion de terroirs par les populations nirales
(23) M.S. Freudenberger (ed.), Insti- au Burkina Faso, Ouagadougou, PNGT/
tutioizs and natural Resource Management in CCCE, 1992.
The Gambia :Acase Stiidy of the FoniJawol (25) UNESCO, Rapport moudial stir
Dktrict, Madison-Wisconsin, Land Tenure l’édzication, Paris, 1991.
Center, 1993.
12
GERTI HESSELING. THERÈSE LOCOH
ralentissement du puissant mouvement de scolarisation des décen-
nies 1960 à 1980, et parfois même une déscolarisation brute. Mais
contrairement à ce qu’on pouvait attendre, le mouvement de rat-
trapage des filles, sauf dans quelques pays, se poursuit. Les inéga-
lités n’ont pas disparu mais continuent à s’atténuer (26), le retour
en arrière vers une scolarisation secondaire plus discriminatoire à
l’égard des filles ne s’est pas produit depuis le début des années
80. Dans l’ensemble des pays pour lesquels on dispose de statisti-
ques le rapport de féminité (effectif des filles rapporté à l’effectif
des garGons) dans le secondaire est passé de 44 % en 1970 à 55 %
en 1985 et 67 % en 1991.
Néanmoins, l’école n’est pas la clé de tous les progrès en ma-
tière d’égalité. Yann Lebeau, dans son analyse des rapports entre
étudiants et étudiantes sur le campus de l’université d’Ibadan,
montre bien toute l’ambivalence qui perdure dans les rapports en-
tre jeunes gens et jeunes filles même les plus instruits, ambivalence
qui ne tient pas seulement aux traditionnels référents de domina-
tion des hommes sur les femmes mais aussi à leur statut social.
C’est dire que même dans la formation des élites, rien n’est gagné
dans la promotion de relations plus équilibrées entre hommes et
femmes.
L‘accroissement de la scolarisation est en partie au moins le
corollaire du fort mouvement d’urbanisation qu’a connu l’Mique
subsaharienne depuis 1960. La population urbaine est passée de
17 % vers 1960 à 35 % en 1990. La ville est un lieu privilégié
d’apprentissage de nouveaux rôles familiaux, professionnels, so-
ciaux. La ville donne aux femmes des opportunités d’activités in-
formelles et de micro-profits, et les filles ont plus de chance d’ac-
céder à l’école. A coté de l’image de la ville lieu de perdition )) (le
stéréotype de la jeune fille rurale qui s’y prostitue n’est pas fausse,
mais il y a tant d’autres situations...), il faut aussi parler de la ville
(( lieu d’émancipation o, où de nombreuses femmes développent
leur autonomie et leurs talents et exercent des solidarités très vi-
vantes au sein de multiples associations. Nombreuses sont celles
qui y deviennent, par choix ou par nécessité, chefs de ménage et
responsables d’une partie importante de la population. Au Came-
roun (voir l’article de Simon Yana), au Togo, au Ghana, plus de
20 % des ménages sont sous la responsabilité d’une femme, d’après
les recensements, situation que les migrations masculines, les sé-
parations d’union et les unions polygames avec résidence séparée
des épouses rendent plus héquentes aujourd’hui (27). Et de nom-
(26) Th. Locoh, (( Changement des pp. 445-470, Paris, CEPED (Les études
rôles masculins et féminins dans la crise : du CEPED, no 13).
la révolution silencieuse o, in J. Coussy et (27) Voir M. Pilon, ((Les femmes
J. Vallin (éds), Crise etpopulation el2 Afrzpzte, chefs de ménage en Afrique : état des
13
FEMMES, POUVOIR, SOCIÉTÉS
breuses mères de famille, sans être statistiquement (( chefs de fa-
mille )), le sont dans les faits.
La crise économique : les femmes font face
En ville, les femmes investissent de nouveaux champs d’expres-
sion, confortent leur autonomie dans certains domaines, mais c’est
au prix fort, et nombreuses sont les victimes qui voient leur situa-
tion se détériorer sous l’effet de la crise aux multiples facettes :
économique, politique, sociale, épidémiologique. D u fait de la sé-
paration des activités et des revenus masculins et féminins la crise
atteint différemment les uns et les autres. Un certain nombre d’étu-
des dénoncent les effets négatifs des programmes d’ajustement
structurel sur ce qu’on appelle pudiquement (( les groupes vulné-
rables r) aux premiers rangs desquels on trouve évidemment les fem-
mes dans de nombreux secteurs (28). Sur le marché de l’emploi,
les temps difficiles de la crise engendrent des concurrences parti-
~culièrementdures entre hommes et femmes. Dans la production
agricole, l’accès à la terre est sujet de conflit. Dans certaines acti-
vités lucratives, les femmes se voient disputer des domaines qui
leur étaient auparavant concédés, et oh elles avaient acquis des
situations enviables. Dans le domaine de l’emploi moderne, leur
faible implication ne les a pas empêchées d’être plus souvent me-
nacées par les licenciements et la croissance attendue de leur par-
ticipation dans ce secteur ne s’est pas produite. Les femmes sont
de plus en plus impliquées dans les activités de survie de leur fa-
mille et, pour y faire face, acceptent des conditions de travail et de
rémunération très défavorables (29).
Pourtant, avec la faillite de l’économie formelle et la raréfaction
des sources de revenus, l’incroyable activité des femmes africaines
a pris plus de relief même aux yeux des dirigeants citadins et des
experts en ajustement structurel, d’autant plus qu’au quotidien
force était de convenir que des familles entières (( conjoncturées
par le licenciement du chef de famille continuaient à survivre grâce
à l’activité souvent informelle des épouses et des jeunes filles. Par-
fois, les activités (( méprisées )) laissées aux femmes sont devenues
si attractives que les hommes essaient de les récupérer. Mais les
femmes font de la résistance.
connaissances o, in J. Bisilliat (dir.), F e w men’s roles and demographic change in
mes dir Sud, chefs de famille, Pans, Karthala, Sub-Saharan Atïica n, Liège, IUSSP,
1996. 1994, 36 p. (Policy and Research Papers,
(28) I. Palmer, Gender aadpopzilation no 5) @. 22). Voir aussi J. Bisilliat (sous la
ill the adj2istment ofAfircan economies :Plan- direction de), Relations de genre et dévelop-
ningfor change, BIT, Women, work and de- pement, Femmes et sociétés, ORSTOM,
velopment, 19, Genève, 1991, 185 p. (I Colloques et séminaires o, 1992, 326 p.
(29) Ch. Oppong et R.Wery, (I Wo-
14
GERTI HESSELING, THÉRÈSE LOCOH
Le secteur agricole absorbe 76 % de la main-d’œuvre féminine.
Leurs activités dans ce secteur auxquelles s’ajoutent, comme on
l’a vu plus haut, de nombreuses autres activités sylvo-pastorales,
sont cependant considérées comme marginales et sous-représen-
tées dans les comptes nationaux. Dans le cadre des politiques
d’ajustement structurel, les mesures préconisées par la Banque
mondiale en faveur des cultures de rente (masculines) et de l’ap-
propriation privative des terres (qui se font elles aussi le plus sou-
vent en faveur des hommes) sont défavorables aux femmes. Leur
grand problème reste la précarité de leur accès aux terres et aux
intrants qui supposent un revenu monétaire (voir plus haut). Mais
les évolutions n’ont pas été toujours à leur détriment. L’ingéniosité
et la ténacité des femmes du monde rural est telle que dans Cer-
taines situations elles savent contourner les handicaps et tirer avan-
tage de leurs savoir-faire. Elles étaient cantonnées aux cultures vi-
vrières (30) ... Elles en ont fait une spécialité et ont su
opportunément investir les nouveaux marchés urbains où les biens
vivriers sont devenus (( marchands )).
Le secteur informel est le domaine d’élection des femmes. Elles
ont toujours su y détecter la moindre opportunité mais la diminu-
tion des masses salariales a atteint de plein fouet leur clientèle sol-
.vable qui limite le plus possible les dépenses non indispensables à
la survie des familles. Sans surprise, dans ce secteur les femmes
sont moins bien rémunérées (31) et y ont des statuts encore plus
précaires que leurs homologues masculins. Là encore, les hommes
investissent les créneaux les plus rémunérateurs.. . qui souvent
avaient été dénichés par les femmes. Mais dans certains secteurs
les femmes ont encore un quasi-monopole lié à leur expérience et
à leur compétence. Ce qui les empêche de tirer pleinement profit
de leur spécialisation dans certaines filières c’est le manque de maî-
trise de tous les chaînons qui vont de la production à la consom-
mation et leur difficulté à accéder aux sphères de décision où elles
pourraient défendre leurs intérêts. Dans la production agricole
comme dans le secteur informel, elles détiennent des pans entiers
de l’économie sans bénéficier d’aucune infrastructure. Il n’est que
de voir l’état de délabrement des marchés et des moyens de trans-
port pour y accéder ... A de rares exceptions près, elles n’ont pas
accès au crédit, alors même que de nombreux opérateurs sur le
terrain s’accordent à reconnaître la capacité des femmes à gérer,
(30) J.-L. Chaléard, L’essor du vivrier dele D,Abidjan, 28 novembre-2 décembre
marchand: Un contre-modèle aux marges du 1994).
modèle ivoirien, Gidis-Ci, ORSTOM, (31) DIAL, DSCN, Consonznzatioiz et
Abidjan, 1994 (Communication au col- conditions de wie des ménages cì Yaozmdé, Ré-
loque international Gidis-Ci, ORSTOM, publique du Cameroun, ministère du Plan et
(i Crise, ajustements et recompositions en de l’Aménagement du territoire, Premiers
Côte-d’Ivoire :la remise en cause d’un mo- résultats, décembre 1993.
15
FEMMES, POUVOIR, SOGIETÉS
beaucoup plus rigoureusement que les hommes, les prêts qui leur
sont consentis.
Quant au secteur moderne les femmes y ont moins accès que les
hommes puisqu’elles n’ont pas eu les mêmes chances d’aller à
l’école. Les récents effets des restrictions budgétaires et l’écroule-
ment de l’emploi salarié des villes les touchent donc en moins grand
nombre que les hommes. Pourtant elles ont été, proportionnelle-
ment, plus touchées que ceux-ci par les licenciements (32) et beau-
coup de jeunes femmes qui pouvaient prétendre à des emplois sa-
lariés (( modernes )) ont été contraintes de se replier sur le secteur
marchand informel. La suppression des emplois masculins atteint
directement et indirectement les épouses, les mères, les filles. De
nombreux ménages, dans les dix dernières années, se sont retrou-
vés soudain entretenus uniquement par un revenu féminin que
l’homme considérait jusqu’alors comme négligeable, même s’il ser-
vait déjà largement à remplir son assiette... On entend parfois des
hommes avouer : (( C’est parce qu’elles sont là que nous pouvons
encore être là. ))
La famille, des failles dans l’édifice patriarcal?
Autre domaine où se joue l’avenir des rapports entre hommes
et femmes, celui de la famille oh des rôles se redéfinissent, malgré
la résistance des normes patriarcales qui régissent la plupart des
sociétés jusqu’à aujourd’hui. Les opinions et les normes d’au-
jourd’hui sur le statut des femmes sont encore fortement marquées
par les normes d’hier, fondées sur une spécificité très forte des rôles
de chaque sexe et marquées par l’infériorité des femmes. A la lec-
ture de l’article de Simon Yana, parlant des socié& du Cameroun,
on mesure les ambiguïtés des discours sur la place des femmes, à
la fois (( maîtresses de l’espace domestique et fortement soumises
aux hommes. Les prérogatives qui sont concédées à certaines d’en-
tre elles dans la vie des groupes familiaux sont souvent un moyen
pour les hommes de mieux assurer leur propre pouvoir.
Mais la scolarisation, l’accès à la ville et les réseaux familiaux
qui maintiennent les liens entre ville et campagne, les évolutions
de l’emploi puis la crise économique, tous ces changements sont
à l’évidence, en train de miner des équilibres antérieurs. Les rap-
ports entre hommes et femmes sont au premier rang des certitudes
remises en question. Avec la crise des économies qui est aussi une
crise des sociétés, les femmes sont en première ligne pour résoudre
(32) OIT, Rapport sur Z’empbi en Afr- (PECTA), Addis-Abeba, Programme
que, 1990, Programme des emplois et des mondial de l’emploi, 1990.
compétences techniques pour l’Afrique
16
GERTI HESSELING, THÉRÈSE LOCOH
les difficultés de la survie quotidienne de leur cellule familiale, mais
elles l’ont toujours fait ... C’est leur rôle et il les valorise. Les hom-
mes, quant à eux, lorsqu’ils sont confrontés à des pertes de revenu
ou d’emploi - ils sont nombreux dans ce cas - sont atteints dans
leur condition masculine n (33). S’ils ne peuvent plus satisfaire
leurs obligations prescrites à l’égard de la famille, leurs obligations
de prestige, c’est leur statut qui se trouve profondément remis en
cause. En fait, la prise de parole des femmes, leur dynamisme éco-
nomique, voire leur éventuel accès à une meilleure maîtrise de leur
fécondité, peuvent apparaître à certains comme une menace.
Certains indicateurs démographiques, en particulier, mettent
en évidence les transformations en cours : retard de l’âge au ma-
riage dans les villes, nouvelles formes d’union, début de baisse de
la fécondité, migrations de plus en plus fréquentes sont autant de
baromètres de ces transformations qui concernent la sphère publi-
que de la vie sociale aussi bien que la sphère privée de la vie do-
mestique. Si, dans les villages, l’impression de la stabilité des com-
portements domine, en ville les jeunes se marient plus tard et les
filles accèdent un peu plus tard aussi à la maternité, ce qui leur
permet d’aborder leurs responsabilités d’adultes avec de meilleures
chances d’autonomie et de négociation avec leurs conjoints. L’écart
d’âge au premier mariage entre les sexes reste élevé et constitue
cependant un facteur de maintien de rapports inégalitaires entre
maris et épouses. Plus important peut-être, les taux de polygamie
qui ne semblent pas être vraiment: affectés dans les campagnes com-
mencent probablement à l’être en ville où la polygamie se vit de
plus en plus sous des formes sans corésidence. On a vu dans la
presse indépendante des articles vantant les effets positifs de la crise
sur la fidélité des maris : (( Vive la dévaluation d u franc CFA ... qui
ne laisse plus à nos maris les moyens de ccvagabonder”D,disait une
Malienne (34).
C’est par leur fécondité que les Africaines acquièrent dans leur
société un statut prestigieux et c’est par le contrôle de cette fécon-
dité que passe leur plus grande autonomie. Parce que les enfants
survivent en plus grand nombre, parce que l’aspiration à I’école
est devenue générale et que les espoirs de vie meilleure liée à une
nombreuse descendance ont été battus en brèche par la situation
de crise, de nombreuses femmes, en tout cas dans les villes, sou-
haitent aujourd’hui mieux contrôler leur fécondité. Les services
mis à leur disposition pour planifier leur famille sont encore très
insuffisants en quantité et en qualité, mais néanmoins on constate,
(33) Voir par exemple M. Silber- district, Kenya I), Center for development
Schmidt, (I Rethinking men and gender re- research, CDR project paper, 1991, no 16.
lations, an investigation of men, their chan- (34) Voir B. Sangaré, (I Avec la déva-
ging roles withii the household, and the lpation, la polygamie devient un luxe I), Les
implications for gender relations in Kisii Echos, Bamako, juillet 1995.
17
FEMMES, POUVOIR, SOCIÉTÉS
partout dans les villes, et dans quelques pays, jusque dans les mi-
lieux ruraux, une baisse progressive de la fécondité (35). C’est là
le signe que les femmes changent elles-mêmes de comportements.
Bien qu’elles soient encore peu nombreuses à adopter la planifica-
tion familiale moderne, elles agissent (avec plus ou moins d’effi-
cacité) sur leur fécondité : séparatilons temporaires avec les
conjoints, abstinence, médicaments (( de marché )) et malheureuse-
ment recours à l’avortement (36) ... Tous ces changements sont
encore en sourdine mais la tendance est assez généralisée pour
qu’on puisse en attendre une redéfinition des rôles féminins dans
la vie domestique (Locoh, 1996).
Dans les relations entre hommes et femmes, on peut penser
que deux modèles (plus ou moins nouveaux) prendront de l’im-
portance, selon les choix des individus ou les normes qui seront
privilégiées dans différents milieux. Le premier résulterait d’une
individualisation de la vie adulte se traduisant par une monopa-
rentalisation accentuée et des familles matricentrées, modèle qui
existe d’ailleurs déjà dans de nombreuses sociétés. La polygamie
est un puissant facteur de l’individualisation des stratégies des
femmes. On aura alors un nombre croissant de cellules matricen-
trées o Ù les femmes se débattront pour la survie quotidienne avec
toutes les conséquences adverses que cela peut entraîner pour
elles-mêmes, pour l’éducation de leurs enfants et pour (( l’estime
de soi des hommes autour d’elles. C e mode de vie, plus souvent
vécu sous la contrainte que par un libre choix, est déjà très présent
dans les sociétés africaines.
Une autre tendance commence à émerger, celle de relations
plus solidaires entre hommes et femmes (37). Souvent issus de mi-
lieux éduqués mais peu favorisés économiquement (petits em-
ployés, infirmiers, instituleurs...), des couples se forment qui ne
parient plus sur une réussite sociale et économique rapide, comme
l’ont fait les élites de la génération de l’indépendance. Ils tablent
sur la réussite de la famille et surtout celle de leurs enfants, quoi
qu’il en coûte. Le soutien à l’activité des femmes, reconnue comme
un Clément indispensable du revenu familial, la scolarisation lon-
gue des enfants et l’attention à leur santé deviennent des préoccu-
pations essentielles pour l’époux et non plus seulement pour
l'épause. Le budget familial commence à être un objet de négo-
(35) Th. Locoh et Y.Makdessi, (37) M. Alain, (( Les structures fami-
(IBaisse de la fécondité : la fin de l’excep- liales à l’épreuve de l’individualisation ci-
tion africaine I), Chronique du CEPED, tadine )), in M. Pilon, Th. Locoh, K. Vigni-
1995, no 19. kin et P.Vimard (éds), Ménage et famille :
(36) I1 faudrait aussi parler des cam- approches des dytianziqrces cotztenzporuines, à
pagnes de sensibilisation à la lutte contre paraître, Pans, CEPED (Les études du
le sida qui intègrent le thème de l’aurono- CEPED, no 15).
mie féminine et du droit à refuser des rap-
ports sexuels non choisis et à risque.
18
GERTI HESSELING, THÉRÈSE LOCOH
ciation intra-conjugale et, dans cette perspective, la question du
(( projet de descendance D s’insère naturellement. Ces couples exis-
tent, I1 faut observer ces nouveaux modèles, loin des référents tra-
ditionnels (pouvoir des hommes, soumission des femmes.. .), loin
aussi des référents occidentaux. Ils portent en germe de nouveaux
modes de relation, une nouvelle gestion des ressources économi-
ques, sociales mais aussi - et ce n’est pas le moins important -
affectives.
*
**
Depuis les indépendances, il y a dans la vie des sociétés afri-
caines à la fois des changements de long terme - accès meilleur (ou
moins mauvais) à l’école, insertion dans les villes, baisse de la mor-
talité des enfants - et, plus récemment, des bouleversements liés à
la crise économique et sociale profonde du sous-continent. Les
femmes d’aujourd’hui sont au cœur de ces évolutions qui, en im-
posant des contraintes fortes (tant sur le plan économique que
démographique), rendront inéluctables de nouvelles adaptations,
à la fois en ce qui concerne la production des richesses, leur ré-
partition et leur gestion et en ce qui concerne la reproduction. Les
équilibres (ou déséquilibres) socialement valorisés entre les indivi-
dus selon leur statut - jeunes et vieux, hommes et femmes - en sont
déjà profondément affectés. On peut craindre que la crise ne ren-
force les inégalités existantes. L‘accès à l’éducation, l’insertion dans
la production, la mise à disposition d’infrastructures de santé sont
des domaines où la crise peut saper toujours plus les progrès an-
térieurs. Lorsque les politiques de stabilisation et d’ajustement
désengagent 1’Etat de l’octroi des services sociaux, c’est la
main-d’œuvre féminine qui absorbe les coûts sociaux. Lorsque les
mères sont surchargées de travail, elles font appel à leur fille (38) ...
Les femmes africaines subissent une double sujétion, celle de
leur société où sont valorisées des normes qui entretiennent leur
infériorité et leur soumission, et celle que le désordre économique
international impose a- économies dans lesquelles elles essaient
de survivre et de faire survivre les leurs. I1 faut reconnaître que les
redéfinitions qui peuvent se produire, et qui sont souhaitables, dans
les relations (( socialement construites entre hommes et femmes
ne suffiront pas à renverser les obstacles,qui se dressent dans la
revendication des femmes a l’égalité. Les Etats africains sont écra-
sés par une situation économique internationale qui contrevient
aux énormes efforts des simples producteurs. Les couples, les grou-
(38) Voir Y.Fall, ((Analyseéconomi- saharienne i), Dakar, note multigraphiée,
que des relations de genre en Afrique sub- 1997,3 p.
19
FEMMES. POUVOIR. SOCIÉTÉS
pes sociaux, les opérateurs économiques vivent une situation com-
mune d’agression dont les femmes sont les premières victimes.
Lors de la conférence de Pélun, on a insisté sur la nécessité de
ne plus isoler les sujets relatifs aux femmes et de faire de l’égalité
des sexes une préoccupation transversale à tous les domaines du
développement, et ce en partant d’une analyse des rapports de
pouvoir entre les sexes. Pour justifié qu’il soit, ce discours consen-
suel risque de passer pour un effet de mode, tant il est (( récupéré D.
Le moins qu’on puisse dire est que Politique aficaine n’avait pas
jusqu’ici cédé à la vogue de Pélun et à l’engouement qui a saisi les
organismes de développement pour les gender smdies et la priorité
à donner aux actions en faveur des femmes. U n rapide examen des
tables des matières des numéros parus depuis 1990 permet de
constater que les femmes, leur participation à la vie sociale, éco-
nomique et politique, les combats qui sont menés pour leur donner
un statut plus favorable n’ont eu jusqu’à présent que peu d’écho
dans la revue. Ces sujets apparaissent aux détours de cinq ou six
articles, en générai dans la partie a magazine D.C’est d’autant plus
étonnant que le rôle des femmes dans les sociétés africaines paraît
particulièrement apte à illustrer le paradigme qui a toujours animé
la revue, celui du (( politique par le bas o. Plus encore que les hom-
mes, les femmes investissent le territoire (( du bas D.
I1 était impossible d’être exhaustives et nous avons seulement
tenté d’ examiner quelques-uns des champs oÙ se mettent en scène
les rapports de pouvoir et la subordination des femmes. Sans voÜ-
loir tomber dans la revendication féministe qui n’est pas notre tasse
de thé, souhaitons que ce numéro ouvre la voie à d’autres contri-
butions afin que Politique uficuine donne aux femmes, à leurs
préoccupations spécifiques, à leurs initiatives, à leurs difficultés, à
leur contribution à la vie sociale, économique, politique, la place
qui leur revient.
Gerti Hesseling
Afika Studie Centrum, Leiden
Thérèse Locoh
CEPED-INED, Paris
20