NORMAL ???
La notion de "normalité" est complexe et multidimensionnelle. Ce qui est considéré comme
"normal" varie en fonction des contextes sociaux, culturels, juridiques et historiques. Dans
cette analyse, nous abordons plusieurs aspects de la normalité, allant des normes statistiques à
la conformité sociale, en passant par la légalité et les débats philosophiques sur le
conformisme et l’anticonformisme.
Habituels / Fréquent / Moyen :
Le concept de normalité est souvent défini par ce qui est "habituel", "fréquent" ou "moyen".
Ce qui est "normal" est ce qui se produit fréquemment et ce qui est perçu comme étant dans
la moyenne par rapport à un ensemble de comportements, attitudes ou résultats.
Michel Foucault explique comment la société établit des normes par des mécanismes
de contrôle. Le pouvoir politique et social exerce une pression sur les individus pour
qu'ils se conforment à ce qui est défini comme "normal". Foucault introduit la notion
de biopouvoir, un concept qui met en lumière comment les institutions influencent et
régulent les comportements humains, transformant les corps en objets dociles et utiles
:
"Le pouvoir produit du savoir (...) et savoir et pouvoir s’impliquent
directement l’un l’autre ; il n’y a pas de relation de pouvoir sans constitution
corrélative d’un champ de savoir." (Foucault, Surveiller et punir, 1975).
Exemple :
En salle de classe, il est normal de rester assis et d’écouter le professeur. Cet exemple
reflète une norme sociale ancrée dans les habitudes éducatives, renforcée par la
pression sociale et institutionnelle. Ceux qui ne se conforment pas à cette norme (par
exemple, en parlant ou en perturbant la classe) sont perçus comme des déviants.
La norme comme définition statistique et mathématique :
Les normes peuvent également être définies d'un point de vue statistique ou mathématique.
Ce type de norme repose sur la moyenne d’une population, qu’il s’agisse de santé, de
comportements ou d’autres mesures sociales. Par exemple, dans la médecine, les valeurs
normales de tension artérielle sont définies par des moyennes obtenues à partir de vastes
études. Cependant, cette approche peut être limitée, car elle ne tient pas toujours compte des
variations individuelles.
Georges Canguilhem critique cette vision rigide des normes. Il met en avant une
conception plus flexible, où la normalité ne doit pas être une simple adhésion aux
moyennes statistiques, mais plutôt une capacité à s’adapter aux variations. Selon lui :
Le normal est seulement l'effet statistique de l'accoutumance dans Le normal et le
pathologique, 1966).
Exemple :
Dans le domaine du travail, une entreprise peut définir des objectifs de productivité en
fonction de la moyenne des performances des employés. Cependant, les individus qui
ne répondent pas à cette moyenne peuvent être perçus comme anormaux, alors qu'ils
ont peut-être des méthodes ou des capacités différentes.
Faire comme tout le monde, suivre le courant... / Instinct grégaire :
L’instinct grégaire décrit la tendance des individus à suivre les comportements de la majorité,
à "faire comme tout le monde". Cela découle souvent d’une peur de l’exclusion sociale, car se
conformer aux attentes permet de maintenir une forme de cohésion et d’appartenance au
groupe.
Hannah Arendt explique que les sociétés modernes favorisent la conformité par peur
de l'isolement social. Pour elle, la pression sociale est un facteur majeur dans la
formation des comportements :
Arendt dans La Condition de l'homme moderne, 1958) dans la pression de la société est si
forte qu’elle pousse les individus à renoncer à leur singularité, à leur individualité
Exemple :
Dans le milieu scolaire, les élèves peuvent adopter un style vestimentaire similaire à celui de
leurs camarades pour éviter de se sentir exclus ou marginalisés. L'instinct grégaire pousse à
l’imitation des comportements dominants pour rester dans la norme sociale.
Conformisme ⟷ Anticonformisme :
Conformisme :
Le conformisme est l'attitude consistant à suivre les normes établies sans les remettre
en question. Il permet d’assurer la stabilité sociale et de maintenir l’ordre. Émile
Durkheim souligne que les normes sociales sont indispensables pour maintenir la
cohésion d’une société. L'absence de normes (l'anomie) conduit, selon lui, à un
désordre social dangereux :
"Toute société est un système d’interdépendances réciproques ; la norme est ce
qui permet de maintenir l’équilibre entre les individus et les institutions."
(Durkheim, Les règles de la méthode sociologique, 1895).
Anticonformisme :
À l'opposé, l'anticonformisme est le refus délibéré de se conformer aux normes
sociales. Cela peut se manifester par des comportements, des idées ou des actions qui
vont à l’encontre de ce qui est habituellement accepté. Albert Camus, dans
L’Homme révolté, explore cette dynamique entre la révolte individuelle et le
conformisme de masse :
"La révolte est ce qui pousse l’homme à dire 'non'. Elle est l’affirmation d’une
identité contre l’ordre établi." (Camus, L’Homme révolté, 1951).
Exemple :
Les mouvements de contre-culture des années 1960, tels que le mouvement hippie,
sont des exemples d'anticonformisme. Ils rejetaient les normes sociales, politiques et
culturelles dominantes pour proposer des alternatives en matière de mode de vie, de
politique, et de valeurs.
Respect des règles, des lois, des codes :
Les normes sociales se transforment souvent en règles, lois et codes qui régissent la vie en
société. Le respect de ces normes est essentiel pour le maintien de l’ordre social. John
Rawls, dans sa Théorie de la justice, développe l’idée que les lois et règles doivent être
fondées sur un principe d’équité :
"La justice comme équité garantit que les lois et les règles de la société profitent à tous, y
compris les plus défavorisés." (Rawls, Théorie de la justice, 1971).
Exemple :
Le respect des lois dans la vie quotidienne, comme obéir aux feux de circulation ou
payer ses impôts, est une forme de conformité aux normes légales. Cela assure la
cohésion et la stabilité de la société.
Légalité ⟷ Illégalité :
Légalité :
Ce qui est conforme aux lois établies. La légalité représente l’ensemble des actions,
décisions et comportements qui sont en accord avec le cadre juridique d’un État. Max
Weber, dans Économie et société, explique que la légitimité du pouvoir moderne
repose sur la légalité et la rationalité :
"Le pouvoir dans les États modernes repose sur une légitimité légale-
rationnelle, où les individus obéissent aux règles pour maintenir l’ordre
social." (Weber, Économie et société, 1922).
Illégalité :
L’illégalité désigne les actions qui vont à l’encontre des lois. Mais la transgression des
lois n'est pas toujours injustifiable. Hannah Arendt démontre que certaines des pires
atrocités de l’histoire ont été commises de manière légale sous des régimes
totalitaires, ce qui montre que la légalité n’est pas toujours synonyme de justice :
Arendt, dans Eichmann à Jérusalem, 1963 affirme que Le mal absolu, « c’est la
banalité du mal, où des individus ordinaires participent à des actions criminelles
simplement parce qu’elles sont légales."
Exemple :
Le mouvement de désobéissance civile initié par Martin Luther King contre
les lois ségrégationnistes est un exemple où l’illégalité (le refus d’obéir à des
lois injustes) est moralement justifiée. Rosa Parks, en refusant de céder sa
place dans un bus à une personne blanche en 1955, a enfreint une loi injuste
mais a contribué à faire évoluer la société vers plus de justice.