Lecture analytique : Montaigne, Apologie de Raymond Sebond, Essais,
1588.
La présomption est notre maladie naturelle et originelle. La plus
calamiteuse et fragile de toutes les créatures, c'est l'homme, et en même
5 temps la plus orgueilleuse. Elle se sent et se voit logée ici, au milieu de la
boue et de l’ordure du monde, attachée et clouée à la pire, plus morte et
plus croupie région de l'univers, au dernier étage du logis et le plus
éloigné de la voûte céleste, avec les animaux de la pire condition ; et
pourtant elle se situe par la pensée au-dessus du cercle de la lune et
10 ramène le ciel sous ses pieds. C'est par la vanité de cette même pensée
que l’homme s'égale à Dieu, qu'il s'attribue des qualités divines, qu'il se
considère lui-même comme distinct de la foule des autres créatures, et
se découpe les parts qui reviennent à ses confrères et compagnons, les
animaux, en leur attribuant comme bon lui semble telle portion de
15 facultés et de forces. Comment peut-il connaître, par le moyen de son
intelligence, les mouvements intérieurs et secrets des animaux ? Par
quelle comparaison entre eux et nous conclut-il à la stupidité qu'il leur
attribue ?
Quand je joue avec ma chatte, qui sait si je ne suis pas son passe-
20 temps plutôt qu’elle n’est le mien ? Nous nous taquinons réciproquement.
Si j’ai mes heures pour jouer ou refuser de le faire, il en est de même pour
elle. Platon, en décrivant « l’Age d’or » sous Saturne, met la
communication qu’il entretenait avec les animaux au rang des plus
importants avantages de l’homme de ce temps. En les interrogeant et en
25 s’informant auprès d’eux, il connaissait leurs véritables qualités et les
différences qu’ils présentaient ; et il en tirait une parfaite intelligence, une
parfaite sagesse, ce qui lui permettait de mener sa vie pour juger de
l’impudence humaine à propos des animaux. […]
Ce défaut qui empêche la communication entre les animaux et nous,
30 pourquoi ne viendrait-il pas aussi bien de nous que d’eux ? Reste à deviner
à qui revient la faute de ne pas pouvoir nous comprendre : car nous ne les
comprenons pas plus qu’ils ne nous comprennent. Et c’est pourquoi ils
peuvent nous estimer bêtes, comme nous le faisons pour eux.
35 (traduction en français moderne de Guy de Pernon).
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CARTE D'IDENTITÉ DU TEXTE
Titre Apologie de Raymond Sebond
Auteur Montaigne
Obj d'étude Littérature des idées / Essai
Siècle XVIème
Thème La relation Homme Animal
Enonciation ''Je'' Montaigne
Forme Essai (prose)
Analyses des idées, arguments et exemples en vue d'une contraction
1er PARAGRAPHE : (L'Inepte supériorité auto-proclamée de l'homme sur les animaux et sa
domination injuste. )
50 =>Argument 1 : L'homme est présomptueux L1. Alors qu'il est la pire espèce il se croit au-dessus de
toutes, se prenant pour Dieu L 2/8. (argument par définition : Présent de vérité générale)
=>Arg 2 : A ce titre l'homme lèse, vole les animaux, ses confrères (argument sur les valeurs) L 10/11
=>ARG 3 : Sans les connaître il les déclare stupide. (L12 à 15)
PARAGRAPHE 2 : (le renversement ; l'animal au dessus de l'homme )
55 => L'exemple de Montaigne et de sa chatte, argument par les faits (ou arg d'expérience) qui établit
une vraie réciprocité Homme-Animal, d'égal à égal. (L16/18)
=> Avec Platon, Montaigne renverse la proposition, c'est l'Animal qui est supérieur à l'homme. Il doit
apprendre, s'éclairer grâce à la communication avec les animaux.(argument d'autorité)(L19-25)
PARAGRAPHE 3 : L'homme bête lui aussi
60 => L'Homme est responsable de l'incompréhension et de l'incommunicabilité entre lui et les animaux
et une bête pour ces derniers. (Conclusion) (L25-30)