Évaluation de l'action humaine et rationalités
Évaluation de l'action humaine et rationalités
Résumé
Peut-on établir une échelle d'évaluation de l'action humaine la plus rationnelle
qui soit ? C'est-à-dire suffisamment probante pour être à même de renforcer
positivement la morphologie humaine qui créé l'action et aussi celle qui la fait
sienne ?
Pour y répondre, il s'agira de faire le point sur la réalité conceptuelle
permettant une telle problématique. Le but ultime étant de définir précisément
en quoi une telle évaluation permettrait non seulement d'affiner positivement
la morphologie de l'action humaine, mais d'en être la condition même
d'émergence, surtout lorsqu'elle cherche à combiner devoir être et mieux être.
Ce qui implique d'évaluer à la fois l'élaboration de l'action et l'effectivité de son
résultat, c'est-à-dire de mesurer aussi la rationalité cognitive, instrumentale,
axiologique, dans leur apport effectif en contenu morphologique qui conserve,
affine, une pluralité et un ordonnancement, positivement ou négativement,
dans des théories, des objets, des pratiques, qui sont, tous, des comportements.
Il s'agira d'en expérimenter la plausibilité par une série d'exemples.
Mots clés : conservation, affinement, ordonnancement, pluralité, positif,
négatif, déploiement, développement, rationalité cognitive, instrumentale,
axiologique, analyse morphologique, action humaine. ¶
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Présentation générale
Ainsi les « cadres théoriques généraux qui ont inspiré les sciences sociales et
généralement les sciences humaines de la seconde moitié du XXème siècle et
suscité l'espoir d'un renouvellement en profondeur de la connaissance de
l'humain se sont tous écroulés les uns après les autres. » (Boudon, 2008) . Par
exemple le « structuro-fonctionnalisme, le structuralisme, le marxisme, le
freudisme sont largement perçus aujourd'hui comme des impasses » ; ce qui se
traduit par « l'échec des sciences sociales contemporaines dans leur tentative
pour élaborer un cadre général » .
Un tel cadre général s'avère pourtant nécessaire, du moins concernant la
recherche présentée ici, à savoir dégager les principes morphologiques de
l'action humaine, principes qui s'avèrent être en même temps les possibilités
d'évaluation de cette dernière.
Une telle recherche peut pour ce faire s'appuyer sur la pertinence de
l'alternative théorique que propose Raymond Boudon, à la suite du constat ci-
dessus, lorsqu'il ajoute que
proprement explicité, le programme individualiste assorti d'une théorie ouverte
de la rationalité est le plus général et le plus fécond qui ait été développé par les
sciences sociales. (…) Ce programme permet, par la distinction et les
articulations qu'il propose entre rationalité instrumentale, rationalité cognitive
et rationalité axiologique, d'éviter l'éclectisme bancal qui voit l'homo
sociologicus comme choisissant rationnellement ses moyens et subissant ses
fins, ses valeurs et ses croyances sous l'action de forces occultes » .
Ce type de programme s'avère être en effet pertinent pour permettre l'analyse
morphologique de l'action humaine présentée ici. Parce qu'il s'agira de saisir
celle-ci à partir de ses résultats empiriques ou observables afin d'observer s'ils
renforcent (Nuttin, 1980, p. 293) ou amenuisent positivement ou négativement,
le détenteur de l'action.
Il s'agira ainsi de repérer dans un premier temps en quoi ces résultats
combinent ces trois types de raisons dégagées par la recherche boudonnienne,
puisqu'il est possible d'y saisir une cognition, une utilité, et une finalité,
permettant dans un second temps d'évaluer l'effectivité morphologique de ces
trois facteurs. C'est-à-dire d'observer quelle est la valeur, au sens de quel est
l'apport, de telle cognition, de telle utilité, de telle finalité qui aboutit à tel
résultat afin d'observer en quoi par exemple ce dernier conserve affine renforce
amenuise positivement négativement la morphologie humaine initiatrice ou
celle qui le choisit pour le faire sien.
Présentons tout d'abord ces trois rationalités.
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A. Présentation des rationalités cognitives, instrumentales,
axiologiques.
Il est possible de déceler dans le programme boudonien de la rationalité
(Boudon, 1992, 1995, 2006, 2008, 2009) à la fois une raison cognitive, à savoir
la recherche du vrai, c'est-à-dire d'une certitude discursive (la certitudo de
Descartes qui comprend également le doute) sur laquelle s'appuyer pour arriver
techniquement à tel résultat, puis une raison instrumentale, c'est-à-dire l'utilité
d'une telle exactitude ainsi dégagée cognitivement, utilité qui sera calculée en
terme de moyens (coûts/avantages), et enfin une raison axiologique, à savoir la
signification d'une telle conjonction entre certitude et utilité, ce qui implique de
tenir compte d'autrui, autrement dit de se demander comment le résultat atteint
va être reçu, ce qui renvoie à la notion de justice pensée au sens de la solidarité
durkheimienne, c'est-à-dire son rôle dans la cohésion et la cohérence
morphologique (Baechler, 2005 ).
L'objet principal de cet article cherchera alors à décrire ce qui permet de
qualifier les résultats empiriques de l'action combinant ces trois raisons, vérité,
exactitude, justice, qui peuvent se conjuguer dans la notion de justesse,
(Baechler, 1985 ) en saisissant dans le réel en quoi l'emploi de ces trois raisons
agit sur ce que l'on nommera maintenant les quatre principes morphologiques
de l'action (conservation, affinement, pluralité, ordonnancement) et leur double
oscillation (renforcement/amenuisement, en positif/négatif) qui permettent
l'émergence de ce réel qu'est précisément le résultat de l'action dans une
configuration donnée des interactions et de leur institutionnalisation
(Bourricaud, 1977).
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développe (affine) aussi des qualités (comme des aperceptions nouvelles) selon
une diversité donnée ; le tout devant être décidé et perçu relativement, c'est-à-
dire selon la particularité et la singularité historiquement situées.
Un résultat sera par contre dit négatif, y compris pour un renforcement une
conservation ou un affinement, si une théorie un objet une institution
déconnecte les raisons cognitives instrumentales et axiologiques et les utilise
pour des fins perverses, qu'il s'agisse d'une soif d'acquérir, de conquête, de
prestige.
Il peut être immédiatement objecté qu'une telle évaluation est un jugement de
valeur et donc relève seulement de la philosophie morale dont l'objet est certes
l'éthique mais qu'il s'agirait de penser uniquement dans son horizon moderne
c'est-à-dire dans une dimension normative de type axiomatique ou
conventionnaliste. Écartons cette objection en avançant que l'éthique est de part
en part morphologique en ce sens qu'elle indique précisément, au-delà des
formes morales historiquement situées, ce qui semble être en mesure de
distinguer le bon du mauvais (Baechler, 1985 ), Nietzsche l'avait admis dans la
Première dissertation (XVII) de sa Généalogie de la morale lorsqu'il expose
que mettre en crise le contenu du bien et du mal ne signifie pas d'aller au-delà
de ce qui est bon ou mauvais pour la croissance de la volonté de puissance. Sauf
qu'il ne s'agit pas de viser la croissance pour elle-même, c'est-à-dire le
déploiement de quantité supplémentaire, mais de penser cognitivement son
utilité instrumentale en lien avec une axiologie qui intègre aussi la morphologie
d'autrui et donc vise solidairement à développer en qualité c'est-à-dire en
combinant un devoir être avec un mieux être.
En résumé, une telle délimitation agit donc comme évaluation. Et cette dernière
émerge non pas par seule convention normative, mais bien aussi parce qu'elle
fait réellement partie des conditions morphologiques permettant l'action
humaine. Plus strictement encore, l'action humaine dans la manière qu'elle
combine les trois raisons est déjà évaluation et en ce sens son résultat en est
immédiatement la mesure même.
Dans ces conditions, les quatre principes avancés ne sont pas seulement des
critères posés parmi d'autres ou des mots qui peuvent être remplacés par
d'autres jugés par exemple plus adéquats, mais des fonctions morphologiques
agissant à la fois comme points de passages obligés pour l'émergence de l'action
et à la fois comme évaluation rationnelle quant à ses résultats.
Ce qu'il s'agira de définir ici consistera à (I) approfondir certains aspects
méthodologiques relatifs à cette évaluation afin de permettre à la morphologie
humaine (II) de classer l'action individuelle et collective (III) illustrée dans une
série d'exemples.
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I. Pertinence de l'articulation de ces trois rationalités universelles
(cognitive, instrumentale et axiologique) au sein de la
morphologie (de l'action) humaine.
Afin d'analyser en quoi le résultat de l'action des trois raisons cristallisées dans
des pratiques et des objets réels et symboliques agit sur la morphologie
humaine, convient-il de se demander au préalable si la réalité de ces raisons est
généralement appréhendable de façon transhistorique, c'est-à-dire saisissable
dans toutes les sociétés humaines.
A. L'universalité de la raison
Boudon énonce qu'il est possible de saisir une telle universalisation de la raison,
y compris dans ses trois modes de fonctionnement (2009, pp. 64, 65) :
(…) Même un chat, ironise Durkheim, comprend que la pelote de ficelle qu'il
donne l'impression de prendre pour une souris n'en est pas une. C'est pourquoi
il s'en désintéresse rapidement. Comment accepter l'idée que l'être humain
puisse, lui, être durablement victime d'illusions grossières ? Durkheim propose
donc de considérer que la pensée humaine est une. Le primitif -comme on dit de
son temps- met en œuvre les mêmes règles de l'inférence que l'homme
moderne. L'hypothèse selon laquelle ces règles varieraient selon les cultures ou
les époques peut être écartée sans hésitation. Il suffit de prendre en compte le
fait que les connaissances, les interprétations du monde et les catégories
utilisées par les êtres humains varient dans le temps et dans l'espace. En
d'autres termes, les procédures mises en œuvre par la pensée humaine sont
invariables dans le temps et dans l'espace, contrairement à l'hypothèse défendue
par Auguste Comte, par Lévy-Bruhl et les anthropologues américains R.
d'Andrade ou R. Shweder. Seuls varient les contenus de la pensée.
Arrêtons-nous sur Lévy-Bruhl, que vient de citer Boudon (mais ce n'est pas la
première fois, tant il incarne pour lui un « historisme » par ex, 1995, pp. 167-
173, 379 et 2006, pp.202-203) afin d'observer comment il aborde cette question
de l'universalité de la raison puisque c'est lui qui a établi cette distinction que
Boudon conteste entre « mentalité logique et prélogique ».
Lévy-Bruhl rend compte tout d'abord du témoignage de jésuites concernant la
mentalité des peuples nommés aujourd'hui premiers :
Ils ont constaté chez les primitifs une aversion décidée pour le raisonnement,
pour ce que les logiciens appellent les opérations discursives de la pensée ; ils
ont remarqué en même temps que cette aversion ne provenait pas d'une
incapacité radicale, ou d'une impuissance naturelle de leur entendement, mais
qu'elle s'expliquait plutôt par l'ensemble de leurs habitudes d'esprit.
Leurs « habitudes d'esprit » : ainsi elles biaiseraient en quelque sorte leur «
aversion ». Sur quoi repose cette assertion ? Sur le fait qu'un « primitif » ne voit
pas l'intérêt de croire aux Évangiles ou de manipuler des nombres pour le seul
plaisir de le faire :
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Le même père ajoute un peu plus loin : « Les vérités de l'Évangile ne leur
eussent pas paru recevables, si elles eussent été appuyées uniquement sur le
raisonnement et sur le bon sens. (…) Quoiqu'il se trouve parmi eux des esprits
aussi capables des sciences que le sont ceux des Européens, cependant leur
éducation et la nécessité de chercher leur vie les a réduits à cet état que tous
leurs raisonnements ne passent point ce qui appartient à la santé de leurs corps,
à l'heureux succès de la chasse, de leur pêche, de la traite et de la guerre » (…).
Plus loin :
(…) l'aversion pour les opérations discursives de la pensée ne provenait pas
d'une incapacité constitutionnelle, mais d'un ensemble d'habitudes qui
régissaient la forme et l'objet de leur activité d'esprit.
Est-ce là réellement une aversion pour les opérations discursives de la pensée ?
Pas sûr indique Lévy-Bruhl, lui-même, plus loin :
D'abord, on ne voit pas pourquoi la poursuite d'intérêts exclusivement
matériels, ni même pourquoi le petit nombre des objets ordinaires des
représentations aurait nécessairement pour conséquence l'incapacité de
réfléchir et l'aversion pour le raisonnement. (…) l'incapacité de comprendre un
enseignement évangélique, et même le refus de l'écouter ne sont pas à eux seuls
une preuve suffisante de l'aversion pour les opérations logiques, surtout quand
on reconnaît que les mêmes esprits se montrent fort actifs quand les objets les
touchent, quand il s'agit de leur bétail ou de leurs femmes. (…). Partout où
l'observation a été assez patiente et prolongée, partout où elle a fini par avoir
raison de la réticence des indigènes qui est extrême touchant les choses sacrées,
elle a révélé chez eux un champ pour ainsi dire illimité de représentations
collectives, qui se rapportent à des objets inaccessibles aux sens, forces, esprits,
âmes, mana, etc. (…). Entre ce monde-ci et l'autre, entre le réel sensible et l'au-
delà, le primitif ne distingue pas. Il vit véritablement avec les esprits invisibles
et avec les forces impalpables. (…).
Arrêtons-nous enfin sur ce dernier passage (pp.85- ) :
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et non perceptibles. (…). Pour la mentalité prélogique, la liaison causale se
présente sous deux formes, d'ailleurs voisines. Tantôt une préliaison définie
est imposée par les représentations collectives : par exemple, si tel tabou est
violé, tel malheur se produira, ou, inversement, si tel malheur se produit,
c'est que tel tabou a été violé. Ou bien le fait qui apparaît est rapporté d'une
façon générale à une cause mystique : une épidémie règne, ce doit être la
colère des ancêtres qui en est la cause, ou la méchanceté d'un sorcier ; (…)
Pour la mentalité primitive, si le poison agit, c'est uniquement parce que la
victime aura été condamnée. (…).
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Adorno, Marcuse, et Heidegger et par leurs homologues français. Rappelons que
le recours à la magie était encore courant dans les campagnes européennes au
XVIème siècle. Et que le recours à l'astrologie est encore aujourd'hui bien
implanté, et même justifié.
Mais le propos ici n'est pas d'expliquer que la présence de tels recours justifie
une distinction à faire entre sens commun et sens éclairé, il s'agit plutôt de
comprendre la raison de tels recours à des puissances occultes, y compris
aujourd'hui. Boudon est ainsi en droit de souligner la non pertinence d'une telle
scission schématique ; d'autant que la croyance en des forces occultes sont
également avancées par des discours savants ou prétendus tels. Observons in
fine que Lévy-Bruhl était sans doute dépendant du paradigme évolutionniste
scientiste de son époque, comme le fut Freud lorsqu'il fit dépendre l'appareil
psychique d'un modèle physique inspiré de Helmholz pour identifier le premier
à un appareil réflexe agissant de telle sorte que toute stimulation
supplémentaire entraînerait mécaniquement une décharge d'énergie (Nuttin,
1980, p.26).
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C. L'universalité de l'évaluation morphologique
Comment être certain de l'effectivité à prétention universelle de toute
qualification, telle celle, morphologique, du « renforcement »? En observant
déjà que la capacité universelle d'évaluer ce qui renforce ou amenuise
positivement ou négativement le détenteur de l'action humaine se prouve
d'emblée par le fait que cette dernière possède, de part sa singularité, un sens
qui dépasse morphologiquement son horizon animal -c'est-à-dire programmé à
viser essentiellement sa conservation- puisqu'il est possible pour l'humain non
seulement de s'adapter, mais de changer les choses (Nuttin, 1980) y compris de
façon erronée tout en se persuadant du contraire comme l'a montré Boudon,
(1992) tant les coûts de sortie peuvent être prohibitifs pour la conservation
(ego-involvement, Allport, 1970, in Nuttin, 1980, p.289 et Nuttin, 1953, in 1980
p. 168).
Cette spécificité humaine est certes souvent perçue dans son aspect négatif, au
sens hégélien de liberté absolue (1817, § 302) , celle d'une raison uniquement
instrumentale se rendant « maître et possesseur de la nature » selon le
programme cartésien. Sauf que cette utilisation est à un certain stade limitée
par son acception d'humanité portée par les raisons cognitives et axiologiques,
ce qui implique que le caractère positif ne peut pas être qu'un accroissement de
négativité au sens d'une mise à la raison du monde c'est-à-dire d'un
« arraisonnement » logique du monde comme il se dit depuis Heidegger. Ou
encore de la systématisation du rapport de force posé comme force de tout
rapport. Ces aspects sont des cas particuliers, respectivement celui du
scientisme de l'affairisme et de la tyrannie, qui ne peuvent résumer par eux
seuls cette spécificité humaine cherchant également une certaine justesse
(Baechler, 1985, p. 271). Car celle-ci indique aussi morphologiquement, et ce au-
delà de ses manifestations singulières, que sa positivité ne peut pas être
réductible à l'exactitude d'un déploiement d'une action en vue d'une
conservation et d'un accroissement linéaire ou exponentiel. On ne comprendrait
pas sinon la recherche constante de perfectibilité qu'il ne faut pas réduire là non
plus à un raffinement de type sophistique, plutôt un affinement visant à ce que
le devoir être soit aussi un mieux être pour soi et pour autrui (ce demi-sourire
permanent dont parle Bossuet) c'est-à-dire orienté vers les sentiments et leurs
sensations qui incitent à l'ouverture, l'originalité, la découverte, ou l'affinement
de l'autodéveloppement, (Nuttin, 1980, p.165).
Autrement dit, le déploiement cognitif de la raison instrumentale n'est pas
suffisant s'il n'y a pas aussi conscience axiologique de ses conséquences
morphologiques (renforcement et amenuisement dans les sens positif et
négatif). Ce qui a pour conséquence de vérifier le déploiement de l'approche
instrumentale par le développement cognitif de sa signification humaine c'est-à-
dire axiologique. Ainsi l'action peut être pensée de telle sorte qu'elle ait le
meilleur impact non seulement du point de vue logique, non seulement du point
des conséquences normatives envers autrui, mais aussi du point de vue de ses
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répercussions morphologiques positives ; par exemple celles d'un affinement
qui optimise un tenir ensemble (Baechler, 2005) en ce sens qu'il ne le conserve
pas seulement, il l'améliore qualitativement : on peut ainsi instrumentaliser
l'acquis d'une action pour une dépense immédiate comme on peut l'articuler à
une perspective axiologique comme l'épargner pour des investissements futurs
qui peuvent intégrer également l'avenir d'autrui. Dans ces conditions, l'analyse
s'effectue selon des critères autres qu'instrumentaux ou logiques, tels ceux de
l'exactitude, car l'action humaine nécessite aussi un examen cognitif de son
axiologie, c'est-à-dire une analyse de ses conséquences, non seulement
normatives, mais également du point de vue morphologique stricto sensu, à
savoir sa constitution (que l'on peut appréhender dans toute sa polysémie). Il ne
s'agit donc pas, au niveau morphologique, d'évaluer selon la seule approche
normative, c'est-à-dire conventionnelle, morale, institutionnelle, mais de
déterminer également morphologiquement comment tel résultat atteint
renforce ou amenuise positivement ou négativement le déploiement et le
développement du détenteur de l'action ou celui qui la reçoit. Observons de plus
près leur différence.
D. Déploiement et développement
Posons morphologiquement en premier lieu que le positif permet non
seulement de déployer mécaniquement un effort d'action, mais aussi de
développer organiquement l'énergie qui la sous-tend par la croyance ou
l'adhésion en sa justesse. Retenons aussi qu'un déploiement est un déroulé
mécanique tandis que le développement présuppose quelque chose de plus
qualitatif, d'axiologique, au sens non pas seulement normatif ou évaluatif, mais
morphologique c'est-à-dire d'un mieux être nécessaire réfléchi, optimisé selon la
rationalité cognitive quant à son émergence effective. En second lieu, observons
que le négatif a la particularité de se déployer uniquement logiquement,
instrumentalement, par accroissement de puissance, personnifié dans
l'indifférenciation envers l'être posé comme néant (Hegel, (1827-1830), § 87,
1979, p.349), du fait de la liberté absolue (Hegel, 1807, 1817), qui en réalité
systématise une croissance négative, (Kant, 1763) , ce qui ne peut pas ne pas
créer du conflit tant elle se déploie mécaniquement, c'est-à-dire de façon
absolument instrumentale, à l'opposé du positif qui intègre lui une axiologie de
justice.
Ce qui distingue les deux consiste alors en ce que le positif peut ne pas déployer
de gains immédiats comme peut le faire le négatif, puisqu'il doit tenir compte de
facteurs axiologiques, mais il engrange suffisamment de puissance pour la
développer ou l'affiner de telle sorte que le détenteur d'action se trouve en
situation de pouvoir innover et donc d'atteindre une position plus solide, du
moins sur une longue durée.
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Certes, des contre-exemples peuvent indiquer que des tricheries et des
corruptions en choisissant plutôt l'injustice et le mensonge ont bien plus
renforcées le détenteur d'action. Autrement dit, lorsque la rationalité
instrumentale est déconnectée cognitivement (intentionnellement) de la
rationalité axiologique, l'acteur peut sembler se renforcer en apparence, à
l'instar d'un vol ou d'une spoliation qui apporte un gain immédiat de puissance.
Mais la rationalité cognitive, c'est-à-dire l'adhésion à une recherche du vrai
(Boudon, 2009), expose que ce gain illégal nuît déjà à l'équilibre psychique du
détenteur d'action y compris dans son adhésion aux croyances collectives qui
surdéterminent le bien sur le mal. Observons d'ailleurs en corollaire que même
aller au delà des normes du bien et du mal de façon relativiste, a-rationnelle ou
anti-relationnelle, ne signifie pas que l'on puisse aller au-delà des formes,
morphologiques elles, du bon et du mauvais, ceci a été déjà indiqué. Ce qui
signifie que le gain immédiat peut donner l'apparence du renforcement alors
qu'il amenuise sur la longue durée. On peut repérer cet état de fait dans diverses
interactions humaines.
En résumé, il s'agit d'analyser les effets sur la morphologie de l'action de façon
la plus simple qui soit (principe d'économie) en articulant une analyse logique
de l'action avec une analyse axiologique c'est-à-dire évaluative (Boudon, 2008,
2009) et non pas seulement normative de ses conséquences ; autrement dit une
vérité n'est pas seulement exacte mais aussi juste dans certains domaines de
définition comme celui de la solidarité sociale et du politique ; ce qui semble le
plus adéquat avec la morphologie de l'action humaine qui fait reposer son effort
sur des motifs dont certains peuvent dépasser la seule conservation de soi
(individu et groupe), ce qui implique d'en comprendre un peu plus les
mécanismes.
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sont un jour avisés des bénéfices qu'ils pourraient toucher à vivre en hordes et
les hordes à se constituer en ethnies ».
Boudon, rappelle que Durkheim ne donnait pas d'âge à l'individualisme (2009,
p. 92), et Mauss dans son essai sur le don (1923/1924), montre bien que le
potlatch (ou défi total) est incarné en dernière instance par des individus dont la
défaillance ou la réussite rejaillit sur l'aura du segment concerné. Tandis que
l'aspect social s'affirmera dans le contenu sémantique des interactions. Ainsi,
pour Durkheim l'aspect social du concept est surdéterminé non pas pour
infirmer la fonctionnalité spécifique de ce dernier au cœur même du penser
mais, au contraire, en vue de la signifier : le mot n'existe qu'en tant qu'il a une
fonction objective non pas comme mécanisme ou organe mais en tant que tache
permanente à acquitter et, en ceci, alors, il acquiert une fonctionnalité au sein
de la densité des relations humaines et, déjà, dans la formation cognitive même
de celui qui la pense :
Nous ne voulons pas dire qu'il n'y ait rien dans les représentations rationnelles,
ni qu'il n'y ait rien dans l'individu qui puisse être regardé comme l'annonce de la
vie sociale. Si l'expérience était complètement étrangère à tout ce qui est
rationnel, la raison ne pourrait pas s'y appliquer ; de même, si la nature
psychique de l'individu était absolument réfractaire à la vie sociale, la société
serait impossible. Une analyse complète des catégories devrait donc rechercher
jusque dans la conscience individuelle ces germes de rationalité. Nous aurons
d'ailleurs l'occasion de revenir sur ce point dans notre conclusion. Tout ce que
nous voulons établir ici, c'est que, entre ces germes indistincts de raison et la
raison proprement dite, il y a une distance comparable à celle qui sépare les
propriétés des éléments minéraux dont est formé le vivant et les
attributs caractéristiques de la vie, une fois qu'elle est constituée.
La locution « origine sociale des catégories » renvoie plutôt chez Durkheim à
une analyse du rôle du langage comme tri historique permettant de transformer
un mot en « concept » (donc en synthèse dont la liaison est hiérarchisation) :
Penser par concepts, ce n'est pas simplement voir le réel par le côté le plus
général ; c'est projeter sur la sensation une lumière qui l'éclaire, la pénètre et la
transforme. Concevoir une chose, c'est en même temps qu'en mieux
appréhender les éléments essentiels, la situer dans un ensemble ; car chaque
civilisation a son système organisé de concepts qui la caractérise. En face de ce
système de notions, l'esprit individuel est dans la même situation que le
« nous » de Platon en face du monde des Idées. Il s'efforce de les assimiler, car il
en a besoin pour pouvoir commercer avec ses semblables ; mais l'assimilation
est toujours imparfaite. Chacun de nous les voit à sa façon. Il en est qui nous
échappent complètement, qui restent en dehors de notre cercle de vision ;
d'autres, dont nous n'apercevons que certains aspects. Il en est même, et
beaucoup, que nous dénaturons en les pensant; car, comme elles sont collectives
par nature, elles ne peuvent s'individualiser sans être retouchées, modifiées et,
par conséquent, faussées. De là vient que nous avons tant de mal à nous
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entendre, que, souvent même, nous nous mentons, sans le vouloir, les uns aux
autres : c'est que nous employons tous les mêmes mots sans leur donner tous le
même sens .
On le voit, il existe d'une part le problème de la concordance du mot à la chose,
véhiculée par le concept, lui-même inséré dans un système de signification
distribué en cadres et unités de référence et employé selon d'une part une
conation donnée en vue d'une motivation d'autre part, et non de façon
seulement générative ou « computationnelle » . Ce qui implique qu'il s'agit
d'une part de différencier le déploiement, même embryonnaire, de
discrimination psychique spécifiant ce qui est bon et mauvais, agréable
désagréable, sympathique antipathique, vivant, mort, et leur développement en
bien et mal, beau laid, vrai faux complexifiés en interaction par l'intrication de
l'individu et du groupe via cadres et cercles de référence.
Autrement dit, l'élaboration du concept ou de l'action, s'effectue à la fois dans
les dimensions (axio)logiques et sociales historiques, et à la fois en fonction de
la préférence conative et de la motivation à l'actualiser de telle ou telle manière,
y compris de façon irrationnelle, voire antirationnelle. Cette dernière
caractérisation pouvant s'effectuer parce que sa réalisation est évaluée en
fonction d'interaction en interne qui s'appuie sur des concepts, par exemple liés
à l'expérience et aussi à des éléments moraux, d'une part ; d'autre part, cette
évaluation peut aussi s'appuyer sur des systèmes de validation, par exemple le
religieux, la science, et aussi le politique en ce que ce dernier peut d'un côté
garantir la diversité des procédures et de l'autre côté mettre au point des
institutions permettant d'aider à la formation et à l'exercice de cette évaluation.
Insistons pour le moment sur le fait que cette acception saisissant ainsi le soi
dans toutes ses aspérités permet ainsi de prendre des distances avec une
certaine sociologie réduisant l'individu et sa forme à la somme donnée des
influences sociales, y compris jusqu'au cœur de sa structure non seulement
conative, motivationnelle, mais aussi cognitive instrumentale et axiologique.
Il s'agit d'analyser l'action humaine dans toute la complexité rationnelle de sa
morphologie, autrement dit de saisir le jeu des trois raisons au sein même des
résultats dont l'effet renforce ou amenuise positivement ou négativement.
Observons comment en l'illustrant ensuite par une série d'exemples.
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pp.88-89) où il expose que le choix de l'impôt progressif sur l'impôt
proportionnel (flat tax) résulte d'une appréciation axiologique et non pas
seulement instrumentale de la question. Cette appréciation est-elle pure
convention ? Non si l'on peut démontrer que son axiologie repose sur une
morphologie, nécessaire, mais jamais suffisante, surtout en société
démocratique basée sur l'égalité comme l'a énoncé Tocqueville rappelle Boudon,
ce qui implique le conflit permanent dont parle Simmel (2003) qui complexifie
le tenir ensemble et mobilise les rationalités instrumentales et axiologiques
incarnées pour une part par l'institution ou structure en charge du bien
commun (Commonwealth), c'est-à-dire le meilleur gouvernement
constitutionnel (Aristote, 1993, p.35) au-dessus des factions ou politie dont la
raison consiste à pacifier les conflits en interne, tout en se préparant à les vivre
en externe (Baechler, 1985, 2000, 2005).
Il est possible d'observer que l'outil morphologique ainsi mis au point par
Baechler analyse la raison d'être des structures politiques, parce qu'il semble
bien articuler rationalité instrumentale (qui optimise les relations) et rationalité
axiologique (en ce qu'elle les tient ensemble par la justesse) ce qui lui permet
par exemple de démontrer pourquoi le régime démocratique semble être le
régime politique naturel de l'espèce humaine puisqu'il est le plus à même de
développer et non pas seulement de déployer ses virtualités.
La preuve par neuf consisterait à observer qu'en retour l'application des
rationalités cognitives instrumentales et axiologique sur les observations de
l'analyse morphologique permet d'affiner celle-ci de la façon suivante :
rappelons que cette dernière telle qu'elle a été mise au point par Baechler,
repose sur le repérage réaliste de ces trois biens rares que sont le pouvoir, le
prestige et l'acquisition de richesses, et dont la proportion détenue par chacun
définit d'une part la stratification sociale (avec sa ventilation en élite, peuple,
exclus), et d'autre part indique la nature des inégalités justifiées et injustifiées
(Boudon, 2004, p.29), c'est-à-dire celles basées sur les compétences et celles
basées sur les hérédités et les corruptions, ce qui implique précisément de
repérer grâce aux rationalités instrumentales et axiologiques comment les trois
biens rares sont mis en action et ce qu'il en résulte non seulement en terme
quantitatif (déploiement) mais aussi qualitatif (développement). Prenons par
exemple le pouvoir, posons en premier lieu qu'il ne faut pas le voir seulement en
terme de puissance, mais aussi d'autorité et de direction (Baechler, 1978),
autrement dit il ne s'agit pas seulement d'une relation d'obéissance mais aussi
d'une dextérité à, et d'une capacité de, domination d'un sujet, d'un art, d'une
méthode, reconnues par des pairs. Concernant maintenant la relation
d'obéissance proprement dite sa réalité empirique montre qu'elle ne se déploie
pas seulement dans le binôme dominant/dominé sauf dans un sens négatif,
puisqu'une personne dite « dominée » peut accepter positivement de conserver
une relation de dépendance, non pas parce qu'elle est aliénée par une
conscience fausse ou occulte mais parce qu'elle la trouve utile, voire même
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qu'elle la choisit selon une considération axiologique, celle par exemple de
plutôt vouloir appartenir au peuple qu'à l'élite du fait que cette dernière doit
pleinement décider de déployer et de développer l'action qui peut mettre en jeu
non seulement sa propre vie mais surtout celle d'autrui. Cette « peur de la
mort » (Hegel, 1807) renvoie certes à toute une analyse du rapport de
dépendance réciproque entre maître et esclave qui doit, cependant, être
appréhendé aussi chez Hegel de manière morphologique, fonctionnelle, et
non pas seulement historique en ce que l'esclave est aussi le maître du maître et
que ce déploiement logique et instrumental indique un développement
axiologique i.e avec des résonances morphologiques (en termes de positif et de
négatif). Il en est de même pour les natures du prestige et des richesses, où,
brièvement et respectivement énoncé, le prestige peut être non seulement
déployé comme socle acquis, mais aussi développé comme innovation, de même
pour la richesse dans laquelle la magnificence (Aristote, Ethique de Nicomaque,
livre IV) développe axiologiquement des attitudes qualitatives en termes de
cohésion et de cohérence morphologique (Baechler, 2005) que le déploiement
quantitatif n'épuise pas.
Observons quelques détails supplémentaires dans une série de cinq exemples.
A. Exemples
Ces exemples peuvent approfondir une telle distinction (et non séparation)
enrichissante entre ces divers types de rationalité dégagées par Boudon, leur
articulation avec l'outil morphologique affiné par Baechler, et la combinaison de
l'ensemble pour étudier cette fois l'action humaine dans les implications de ses
résultats.
1° exemple : soit ce texte de Weber :
(...) La « soif d'acquérir », la « recherche du profit », de l'argent, de la plus
grande quantité d'argent possible, n'ont en eux-mêmes rien à voir avec le
capitalisme. Garçons de cafés, médecins, cochers, artistes, cocottes,
fonctionnaires vénaux, soldats, voleurs, croisés, piliers de tripots, mendiants,
tous peuvent être possédés de cette même soif - comme ont pu l'être ou l'ont été
des gens de conditions variées à toutes les époques et en tout lieu - partout où
existent ou ont existé d'une façon quelconque les conditions objectives de cet
état de choses. Dans les manuels d'histoire de la civilisation à l'usage des classes
enfantines, on devrait enseigner à renoncer à cette image naïve. L'avidité d'un
gain sans limite n'implique en rien le capitalisme, bien moins encore son «
esprit ». (...). (Ce) qui fait le caractère spécifique du capitalisme - du moins de
mon point de vue - (c'est) l'organisation rationnelle du travail (...)
Cette distinction que Weber établit entre soif d'acquérir et esprit du capitalisme
permet plutôt de lier l'analyse de Marx à la première notion et d'en faire un cas
particulier basé uniquement sur le rapport de force, celui d'un surtravail imposé
sans compensation, puisque la seconde notion implique que le capitalisme dans
son esprit ne tire pas le profit d'une injustice mais d'une organisation
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rationnelle du travail au sens wébérien et non pas taylorien. En ce sens, rien ne
dit que cette rationalisation doit être seulement instrumentale. Ainsi si le profit
est recherché, il n'est pas visé pour lui-même souligne Weber, il s'affirme,
certes, comme gain, mais immédiatement légitimé par la fonction d'indicateur
vérifiant que l'organisation rationnelle du travail est la bonne ; l'aspect
axiologique peut s'appréhender alors dans la qualité des relations sociales
propre à l'entreprise considérée et conforme à l'éthique sous-jacente. Ce qui ne
peut dans ce cas que renforcer positivement la conservation et donc ouvrir la
perspective d'un affinement positif c'est-à-dire d'une optimisation (incluant un
amenuisement positif) en termes d'innovation, de qualité des produits et des
relations de travail, termes qui s'incarnent d'ailleurs encore aujourd'hui par
l'industrie allemande, au-delà des conflits toujours permanents car la
corrélation entre les rationalités est sans cesse travaillée par des exigence
contraires propres à la conservation négative (ou liberté absolue) au manque de
pluralité (d'innovation) et d'ordonnancement (d'organisation). Cette distinction
opérée par Weber ne peut donc être lue comme une rationalisation après coup
qui viendrait comme fausse conscience masquer l'injustice fondamentale du
rapport social de production ; celui-ci, pour exister comme élément formalisant
l'esprit du capitalisme et non pas la soif d'acquérir, inscrit dans son processus
l'idée que pour être conforme aux demandes du marché, voire pour lui offrir des
produits innovants, il ne peut seulement comprimer ses coûts de revient car il
lui faut investir dans des machines nouvelles et employer les meilleurs salariés.
L'analyse de Marx est donc un cas particulier de l'ensemble, lorsque
l'entrepreneur en position de conservation négative, soit par choix (c'est alors la
soif d'acquérir), soit pour compenser une mauvaise organisation du travail,
instrumentalise un rapport de force favorable (chômage, absence de contre
pouvoir syndical ou réellement efficace) pour réaliser un profit uniquement par
la compression de coûts. Ce qui ne peut qu'engendrer le conflit et l'intervention
à terme de la puissance publique chargée de conserver et d'affiner la cohérence
et la cohésion morphologique (Baechler, 1985, 2005).
Soit en second exemple le réalisme politique d'un Machiavel qui analyse dans Le
Prince toutes les possibilités d'instrumentaliser le pouvoir du point de vue de la
puissance, jusqu'à adopter des mesures les plus cruelles ; tout en ne négligeant
pas d'analyser le moyen d'y articuler aussi de l'autorité et de la coopération qui
exigent de la justice afin non seulement de tenir le pouvoir par la crainte et la
ruse (chapitres XVII et XVIII) mais aussi par le prestige de sa justesse et de sa
magnificence (XX) sources de sa bonne renommée (XIX). Ce qui implique que
l'affinement positif doit être préférée à la conservation négative, par
l'articulation, le mieux qui soit, des rationalités cognitives instrumentales et
axiologiques.
Prenons comme troisième exemple la Chine. Ce pays peut sembler un paradoxe
ou une exception pour l'analyse morphologique des régimes politiques qui
avance que le développement économique se corrèle nécessairement avec
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l'existence d'un État de droit et la séparation des pouvoirs. Le paradoxe peut
être levé si l'on pose qu'il ne s'agit pas d'un développement pleinement
rationnel, et donc également axiologique, mais surtout d'un déploiement
purement instrumental symbolisé en économie par le taux de croissance qui ne
s'appuie que sur des indices quantitatifs comme le PNB, ce qui débouche sur
une conservation oscillant plus vers le négatif que le positif, même s'il ne faut
pas négliger ce tout dernier aspect puisque l'on voit aussi l'émergence d'une
classe moyenne. Mais l'affinement positif est pour l'instant hors d'atteinte.
Surtout lorsque l'on mesure les résultats chinois par cet instrument mis au
point, entre autres, par Amartya Sen, celui de l'IDH (indicateur du
développement humain) ; surtout s'il est corrélé à l'un des axes avancés par le
PNUD, celui de la gouvernance démocratique, puisque c'est celle-ci qui permet
précisément le passage du déploiement ou rationalité instrumentale vers le
développement ou rationalité axiologique qui fonde son réalisme
morphologique par l'optimisation de la prospérité pour le plus grand nombre.
Autrement dit, il existe bien, en Chine, un déroulement logique d'un certain
nombre de moyens et la réalisations de certains objectifs, mais ceci s'effectue
sans justice ni harmonisation quant aux conséquences. L'absence de libertés
accentue même ce déficit de rationalité.
Pour le quatrième exemple, celui de l'analyse du comportement humain, le
programme articulant rationalité instrumentale et rationalité axiologique
permet de saisir pourquoi ces deux rationalités forment ce que Boudon nomme
la rationalité cognitive, c'est-à-dire l'articulation, conflictuelle, entre un exact et
une vérité, entre un déploiement logique et un développement humain.
Ainsi lorsqu'une action ou comportement vise un intérêt il peut être dit
instrumental c'est-à-dire utile lorsque son résultat contribue à ce critère
morphologique déjà rencontré, celui de la conservation de soi, ce dernier devant
être également conçu comme une unité d'action. Cette action peut également
dépasser son instrumentalité par une axiologie incluant aussi autrui, ce que l'on
peut appeler affinement ou optimisation large fondée en raison par la solidarité
morphologique. S'agit-il de désintéressement ? Oui et non, en ce sens que cela
veut seulement dire que si l'on ne peut pas aller au-delà des trois enjeux de
l'aventure humaine, pouvoir, prestige, richesses, il est possible cependant de
tenter de les affiner positivement.
Posons ensuite que cette distinction entre les rationalités, leur articulation, et
leur jeu dans l'analyse morphologique des résultats de l'action, permet de lisser
en quelque sorte chaque action, y compris les plus intimes, jusqu'à la sexualité
et l'ordre des pensées dans leur focalisation temporelle afin de saisir ce qu'il y a
de mieux à faire pour que le devoir être soit aussi un bien être et donc un mieux
être. On peut aussi repérer cette interaction entre les rationalités au sein des
relations inter- individuelles, par exemple lorsque l'on se parle, se coupe ou non,
l'on décide ou pas d'avoir le dernier mot ; l'affinement ou rationalité axiologique
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se voit si l'on sourit, (ce demi-sourire permanent déjà indiqué), si l'on tend
spontanément la main.
On sait que cette évaluation épousant chaque stance de l'action en toutes ses
saillies a été et est toujours l'apanage des éthiques, politesses comprises et des
religions. Sa réalité morphologique est donc déjà fondée par l'expérience
historique. Il est cependant possible d'en affiner précisément la structure en la
sécularisant, en l'universalisant, bref en faisant en sorte que cela ne soit pas
perçu par son origine, mais par la preuve de sa nécessité comme optimum
permettant d'articuler déploiement des intérêts concrétisant des passions
(Baechler,1985) et leur développement en stratégie d'affinement accentuant la
conservation de soi dans un sens positif c'est-à-dire visant par exemple plutôt le
renforcement, politie comprise, dans sa pluralité et son ordonnancement.
Ainsi ces critères agissent comme filtres et en même temps conditions de
possibilité de l'action, ce qui en fait des éléments coextensifs que l'on peut
utiliser pour classer cognitivement, et axiologiquement l'ensemble des résultats
l'action humaine dans ce qu'ils apportent réellement.
D'ailleurs, et ce sera le dernier exemple, pourrait-on juger ainsi une œuvre d'art
? Oui puisqu'il s'agit moins d'évaluer selon les canons propres à la discipline
considérée que de saisir ce que veut signifier cette œuvre, comment elle le
légitime (Boudon, 1999, p.251) ; d'autant qu'elle va employer un langage, donc
disposer d'un certain nombre de signes c'est-à-dire autant de comportements
(Quine, 2008), qui vont servir pour elle d'instruments au service d'une
représentation dont la manifestation va faire aussi fonction d'axiologie. Ainsi le
contenu de telle pièce de théâtre, mais aussi la mise en scène, la peinture, la
musique, la danse, peuvent être évalués du point de vue morphologique, à partir
du moment où ces disciplines prétendent non seulement agir selon leur
technique propre, mais aussi en fonction des questionnements existentiaux d'un
public humain historiquement situé.
De ce fait, il est possible de classer également la production artistique en
évaluant de manière la plus neutre qui soit si son propos renforce ou amenuise
ne serait ce que l'originalité ou la tradition d'un Même. Le fait par exemple que
son contenu se veuille perpétuellement dérangeant ou ne vise que la
manipulation des matériaux qui permettent son expression nécessite de le
classer dans l'ordre de la négativité instrumentale visant dans son affinement
sophistique qui fait office d'axiologie une position de conservation négative,
c'est-à-dire d'hostilité à tout ce qui n'est pas elle, ce qui peut engendrer des
comportements tyranniques lorsqu'une telle disposition a pu engranger des
appuis institutionnels non quelconques. On peut d'ailleurs observer cet état de
fait dans maints endroits, y compris universitaires. Des discours sans aucune
autre légitimité que leur rayonnement statutaire obtenu par rapport de force
sont non seulement tenus mais peuvent aller jusqu'à sélectionner et sanctionner
« au nom de la science » tout ce qui irait à l'encontre de leur pluralité négative et
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de leur ordonnancement du même ordre puisque leur pratique ajoute de la
confusion sur ce qui relève du scientifique et de la manipulation politique.
*
* *
Conclusion
Rappelons que pour savoir par exemple si l'emploi cognitif de la rationalité
instrumentale renforce ou amenuise réellement le détenteur d'action dans sa
conservation, son affinement, sa pluralité et son ordonnancement, il faut aussi
repérer dans chaque résultat, (théories, objets, pratiques), les liens positifs et
négatifs avec la rationalité axiologique. Car celle-ci, comme il a été indiqué,
évalue la justesse de l'action, c'est-à-dire mesure à la fois sa signification et ses
conséquences pour le devenir du détenteur en lien solidairement avec autrui. Ce
qui implique d'utiliser aussi le binôme positif/négatif pour en visualiser
l'orientation de leur déploiement et de leur développement puisqu'il s'agit
d'œuvrer pour la classification de signes et de productions en triant tout ce qui
renforce la morphologie (de l'action) humaine dans un sens non seulement
instrumental mais aussi significatif (Weber, 1921) c'est-à-dire axiologique.
Par exemple, et sans se substituer pour autant aux classifications des champs
respectifs et de leurs sciences et disciplines, il est possible d'avancer que
l'utilisation de telle ou telle théorie concernée par l'action humaine peut être
classée selon qu'elle renforce ou amenuise positivement et négativement.
Autrement dit, tout ce qui concerne non seulement l'approche sociologique et
politique des phénomènes sociaux, mais aussi ses liens avec des disciplines
connexes en psychologie, en histoire, en économie, en arts, peuvent être classés
selon que leurs énoncés, c'est-à-dire des comportements (Quine, 2008)
renforcent, amenuisent, positivement/négativement la conservation,
l'affinement, la pluralité l'ordonnancement de l'action humaine. Ainsi,
l'articulation des trois rationalités à une analyse morphologique (de l'action)
humaine permet d'ouvrir tout un champ d'études et de classification de la
production humaine qui ne peut que renforcer la Connaissance vers un
affinement positif incluant le connais-toi toi-même, mais ne s'y réduisant pas.
*
* *
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