Relevé et topoétique de Gabès
Relevé et topoétique de Gabès
Je tiens à remercier en particulier Guy LECERF, mon directeur de mémoire, pour ses
conseils et le temps qu'il a bien voulu me consacrer ainsi que Mohamed Mohsen
ZERAI, mon co-directeur.
Je ne peux oublier par ailleurs Mr. et Mme HELLEG pour leurs encouragements.
Titre :
La question du relevé et de l’état des lieux de la ville de Gabès : Essai de topoétique architecturale
Résumé :
Mots clés :
Relevé – urbain – architecture – patrimoine – typologie – représentation – ville – invention –
conception – innovation – topoétique – poétique – poïétique –géopolitique – art – création – action –
plasticité.
Titre anglais :
The question of the statement and the state of Gabes sites: Test of architectural topoetic
Summary:
The statement interests the creation process, of artistic and architectural poietic (old and new). The
architectural statement allows to build knowledge starting from a favourable ground, that of the town
of Gabes. This research aims at the exploration of the problems that are potentially specific to the
various fields from urban and architectural topoetic. The city is currently put into question in the theory
and the practice, the thought and reality, in its past and its present and even in its future. I try to find an
answer o the question; how o live in the city today. It is, thus, very elementary to carry out a creation-
research whose objective is to take into account the patrimonial share in the architectural practice in the
town of Gabes. I wonder about some current questions of topoetic that lead us, again, to fundamental
questions concerning the site, the place, the city and their imaginaries.
The parts of research focus on the relations between the statement (report) and certain fundamental
questions in poietic: the invention, design and the innovation. It is about a creation research: the
concept of statement being in the intersection of both. A reflection in situation, which relates between a
scientific approach and an architectural pragmatic and, is more largely artistic.
Key words:
statement – urban – architecture – inheritance – typology – representation – city – invention – design –
innovation – topoetic – poetic – poietic – geopolitics – art – creation – action – plasticity.
Discipline:
Arts Appliqués
Équipe SEPPIA (Savoirs, Poïésis et Praxis en Arts), LARA (Laboratoire de Recherche en Audiovisuel)
TABLE DES MATIERES
Introduction 1
Première partie 26
INVENTION
TOPOETIQUE DE LA VILLE DE GABES
CONCEPTION
DU SYSTEME ET SYSTEME DE CONCEPTION
Motivé par ma propre passion à rencontrer et reconnaître la ville dans laquelle je vi,
j’ai parcouru ma piste urbaine pour créer ma piste de recherche. « L’expérience
pédestre est une activité anthropologique, car elle mobiliste en permanence le souci
de comprendre, de saisir sa place dans le tissu du monde, de s’interroger sur ce qui
fonde le lieu aux autres » 3.
1
Michel De Certeau, L’invention du quotidien : arts de faire, éd. Gallimard, Paris, France, 1990, p.173.
Selon lui, « Il y a espace dès qu’on prend en considération des vecteurs de direction, des qualités de
vitesse et la variable du temps. L’espace est un croisement de mobile. Il est en quelque sorte animé
par l’ensemble des mouvements qui s’y déploient. Est espace l’effet produit par les opérations qui
l’orientent, le circonstancient, le temporalisent et l’amènent à fonctionner en unité polyvalente de
programmes conflictuels ou de proximités contractuelles. L’espace serait au lieu ce que devient le
mot quand il est parlé, c’est-à-dire quand il est saisi dans l’ambiguïté d’une effectuation, mué en un
terme relevant de multiples conventions posé comme l’acte d’un présent (ou d’un temps) et modifié
par les transformations dues à des voisinages successifs. A la différence du lieu, il n’a ni l’univocité ni
la stabilité d’un « propre. En somme, l’espace est un lieu pratiqué. Ainsi la rue géométriquement
définie par un urbaniste est transformée en espace par des marcheurs. »
2
Étienne Souriau, Vocabulaire d’esthétique, éd. Puf, France, 2004, p.951.
D’après Souriau « Le lieu est chargé d’histoire et de souvenir « Qu’est ce qui, d’un lieu, peut faire un
haut lieu, susceptible d’éveiller assez d’intérêt chez un artiste pour le décider à y situer l’action d’un
roman, ou à le peindre. Parfois le lieu est déterminé par l’action même, par le sujet traité ».
3
Marzano M., Dictionnaire du corps, éd Puf, France, 2010, p.345.
4
Colloque, Création, Citoyenneté et Cité, Guy Lecerf, L’invention de la Topoétique, Université de
Gabes.12-13-14/04/2012, Gabes, Tunisie 2012.
1
« La ville est actuellement mise en question dans la théorie et la pratique, dans la
pensée et la réalité »5, dans son passé, son présent et son futur même. Je cherche à
retrouver le sens, un sens d’habiter aujourd’hui la ville, cette question du « sens » est
abordée à partir de certaines approches qui me semble importantes.
D’après Guy Lecerf la topoétique greffe deux notions anciennes, celle de topos et celle de poétique :
celle de topos, lieu commun, qui peut se comprendre comme lieu plastique, urbanistique ou
chromatique mais aussi comme type d’argument discursif et celle de poétique qui envisage
l’instauration de ces topoï lors d’une construction ou dans le contexte d’une argumentation
politique. La notion de topoétique trouve un terrain privilégié dans l’étude et les projets de
développement des villes.
5
Raymond Ledrut, L’espace en question, éd. Anthropos, Paris, France, 1976, p.8.
2
global celui de lieu de la ville et du site et de leurs enjeux, comment les appréhender
et quels sont leurs enjeux ? Qu’est ce qu’on appelle caractère d’un site, d’un lieu,
d’une ville et d’un quartier ?
La marche constitue pour moi une sorte d’ouverture au monde. « L’homme qui
marche sent à chacun de ses pas l’aspérité du monde et la nécessité de se concilier
amicalement avec les passants croisés sur son appartenance à un ensemble plus vaste
qui le rappelle à sa fragilité et sa force »7.
La relation au lieu, à la ville est toujours affective. Chaque espace est une puissance
de révélations multiples. Une géographie mentale avant d’être physique. C’est
pourquoi aucune exploration n’épuise jamais un paysage ou une ville. On les
découvre sans cesse sous des angles inédits. Approfondir les connaissances,
Provoquer le lieu est nécessaire afin que je m’émerge dans ma propre stratégie une
action directe et participante. Je questionne directement les faits et les causes.
S’agissant de situation d’actions et d’expériences, j’alterne mes propos aux
descriptions objectives des processus d’instauration à l’énonciation des données
relevant plutôt d’une réalité phénoménologique, ayant moi-même participé à cette
expérimentation.
6
Passe partout : expression de Guennoc
Guennoc M-L., La topoétique, un état des lieux insolite de Saint-Herblain, Saint-Herblain, Agence de
développement culturel de Saint-Herblain, 2003.
7
Marzano M., Op. cit. p.345.
3
L’approche topoétique d’un état des lieux insolites de la ville de Gabès est à aborder
comme une invitation à de nouveaux parcours, un inventaire raisonné de la ville. La
topoétique, est l’aboutissement de mes parcours de chercheur, habitant, artiste,
plasticien face au territoire. Loin de s’organiser comme un simple reportage, il s’agit
là de porter un regard en mouvement sur une ville en mouvement. « Ce mouvement
prend sens par rapport à un lieu qui sert de référence pour organiser les territoires
quotidiens8 ». Rien n’est jamais figé. Les hommes, comme les éléments d’une ville,
bougent en fonction du regard que l’on pose sur eux.
Le bâti ancien de ma ville natale, l’ancienne Gabès, est en état de démolition intense
par la destruction volontaire des habitants eux-mêmes et leurs élus municipaux. C’est
un héritage en cours de disparition. « Ce patrimoine fragilisé doit cependant faire
l’objet d’une politique volontariste de la part des autorités compétentes (wilaya10,
département des monuments historiques, associations de protection et de sauvegarde
du patrimoine) pour encadrer les différents acteurs sur le terrain». 11 Il est détruit sans
le moindre souci de préservation et de sauvegarde patrimonial.
Le paysage urbain et architectural actuel, s’élevant sur les vestiges de bâtis délaissés,
n’obéit à aucune stratégie urbanistique conçue ou contrôlée par les responsables
régionaux. Ceci a ouvert la voie à une construction anarchique et disproportionnée,
agressant, à la fois, l’histoire et le devenir urbain de Gabès.
8
Baudry Patrick et Paquot Thierry, L’urbain et ses imaginaires, éd. Msha, Pessac, France, 2003, p.13.
9
Hélène et Gilles Menegaldo, Les imaginaires de la ville, Michelle Sustrac, De la ville sensible aux sens
de la ville, Collection « Interférences », Presses Universitaires de Rennes 2007.p.329.
10
Wilaya(en arabe) c’est le gouvernorat
11
Gravari Barbas Maria, Habiter le patrimoine : Enjeux, approches, vécu, Pur, Rennes, France, 2005,
p.472.
4
Dépourvu d’une vision globale de ce que pourrait être la ville ultérieurement, un
héritage centenaire de la ville est entrain d’être sacrifié aux dépens d’un paysage
urbain anarchique et qualifié de « moderne » dans l’appréhension de la population
locale. En outre, les fréquentes transformations du bâti ancien n’affectent pas,
seulement, la rue et la structure de la ville en perpétuelle transformation, mais aussi
et surtout, elles déconstruisent les cadres de vie les plus intimes, de nos populations
traditionnelles les plus classiques.
« L’accent est mis sur l’architecture comme pratique »13. À travers le travail en
architecture, par l’explication, la manifestation et la matérialisation inhérentes au
processus architectural, la spatialité et le langage tout à la fois deviennent concrets.
Je spécifie le houch14 d’une étude particulière, « la maison porte les signes du conflit
et du questionnement spatiaux de toutes sortes de façons, qui deviennent apparentes
dans les exemples de pensée visuelle et spatiale »15.
J’ai commencé par l’enquête expérimentale sur le terrain. Je m’interroge sur les
méthodes et techniques d’investigation du relevé architectural. Je m’appuie, en effet,
sur l’enquête de terrain qui a été une tâche importante. Je travaille sur la potentialité
12
Dessein : sens, intention, projet, objectif.
13
Céline Poisson, Penser, dessiner, construire, Wittgenstein & l’architecture, éd. L’éclat, Paris, France,
2007, p. 140.
14
Houch : appellation de la maison traditionnelle à patio au sud tunisien.
15
Céline Poisson, Op. Cit. p. 140.
5
du terrain architectural et urbain qui connaît actuellement un développement rapide,
où une conjonction de divers éléments intervient.
16
Patrick Barres, Expérience du lieu : Architecture, Paysage, Design, Harmattan, Paris, France, 2006,
p.19.
17
Ibid, p.25.
6
Le processus18 d’un projet19 de recherche-action semble nécessairement être une
démarche20 progressive construite d’étapes et de phases, non pas linéaire, mais plutôt
complexe. Le projet ne prend tout son sens, jusque dans l’incertitude radicale qu’il
soulève, que dans la mesure où il se positionne dans une praxis, une démarche, un
cadre, dont il explore les limites, les ressources, la flexibilité dont il trace le
devenir.21 L’étude mène à penser qu’il n’y a pas de « modèle de processus » mais
bien des stratégies de processus, imprévisibles et indécomposables mêmes si elles
peuvent être rendues intelligibles grâce à l’explication des opérations de
conception »22.
Cette recherche se voulant débat construit dans une interdisciplinarité qui faisait
preuve : Arts, urbanisme, esthétique, poïétique, poétique, sociologie, psychologie,
géographie, histoire, anthropologie, ethnographie…, encore un vaste champ
d’investigation de terrain, projet de débat et d’actualité où les frontières sont de
moins en moins nettes entre approche sensible et observation scientifique, entre
savoir et sentir, entre production de connaissance et acte créatif.
18
Le mot processus désigne, en effet, un « ensemble de phénomènes consécutifs conçus formant
une chaîne causale progressive » : cette définition objective et homogène exclut tout dérapage du
coté des intentions, des significations ou des évaluations pratiques.
19
D’après Le projet : (du latin projectus, jeté en avant) est la proposition d’accomplir quelque chose,
et même la décision de l’accomplir, avec souvent l’étude préliminaire qui est la condition de cette
réalisation. Souriau E., Vocabulaire d’esthétique, é[Link], France, 2004.
Il se distingue donc de l’œuvre, passage de l’étude à l’acte achevé. Le projet est toujours de
l’inachevé. Mais à la différence de l’ébauche, il a une valeur motivante et une marche vers la
réalisation qui l’accrédite d’un accomplissement.
D’après le petit Robert : « image d’une situation, d’un état que l’on pense atteindre ». Un projet est
d’abord une image dans tout le sens du terme : « représentation par les arts graphiques », «
représentation mentale d’origine sensible », « produit de l’imagination »ou « image de marque ». Il
s’agit d’une représentation ou d’une interprétation symbolique ou visuelle qui fait appel à
l’imagination, au rêve, à la projection mentale dans le futur.
20
La démarche traite le schème comme un principe à la logique s’exprimant dans un système de
règles génératives, procèdes.
21
Subra O., Le dessin : Le réel et ses représentations de l’illusion d’une saisie à une poïétique de la
fiction, Sous la Direction du professeur Guy Lecerf, UT2 le Mirail, Toulouse, France, 2006, p.114.
22
Sautereau Jacques, Concevoir, Parenthèse, France, 1993, p.158.
7
articule pratique et théorie dans un va et vient constant. Se constitue ainsi un savoir
empirique qui prend du sens parce qu’il a été nécessaire à l’invention du réel et qui
se traduit en outils.
Il s’agit d’un savoir fonctionnel construit dans le cadre d’une recherche-création qui
conceptualise la réalité. Une fois la réalité architecturale formalisée, modélisée et
réinvestie dans d’autres situations et activités ce qui témoignera de son appropriation.
C’est dans cette même directive que ma recherche, centrée aussi sur l’articulation
entre recherche-création, recherche-action, met l’accent sur les méthodologies de
recherche en sciences et techniques des arts, estimant que la recherche dynamise
l’action dans un terrain d’action : La ville de Gabès est un vaste terrain d’action.
Supposant que, pour aborder des situations particulières de terrain, chaque pratique a
sa théorie, et à chaque théorie sa pratique, et qu’aussi bien si les outils, ne sont pas
pré-élaborés, n’importe t-il pas surtout de construire ses propres outils et méthodes
de recherche ?
D’une part le processus de création pour la méthode d’invention pour les sciences qui
sont leurs pratiques des pratiques– n’ont-ils pas amorcé une convergence ? Et d’autre
part théorie/pratique, qui recouvre en partie les assemblages recherche/action,
chercheurs/artistes. Je tente, alors, de questionner les différents statuts concernés
23
Poïétique : Qui a la vertu de faire, de créer, de produire ; art de créer, de confectionner.
Étude des potentialités inscrites dans une situation donnée et qui débouchent sur une création
nouvelle. En art, étude des processus de création.
La poïétique est l’étude des processus de création. Elle a pour objet l'étude des potentialités inscrites
dans une situation donnée et qui débouche sur une création nouvelle.
8
aussi bien au niveau des objets de la recherche que de la méthode et des acteurs au
sein de la recherche centrée sur le terrain, la mise en site et en situation.
C’est l’objectif même de l’équipe de recherche SEPPIA du LARA24 qui vise à mener
de front une recherche-action –recherche-création. D’où la spécialité création-
recherche s’adosse au centre de recherche, aux équipes de recherche CAST et
EASYER (de l’Université de Gabès), ainsi que SEPPIA du LARA de l’université de
Toulouse25.
24
LARA (Laboratoire de recherche en Audiovisuel et Arts visuels) de l’université de Toulouse.
25
Les équipes de recherche CAST (Cultures artistiques, savoirs artisanaux et technologies) et EASYER
(Esthétiques, arts, synergie environnementale et recherche) de l’Université de Gabès, ainsi que
SEPPIA (Savoirs, Praxis et Poïétique en Arts plastiques et appliqués) du LARA (Laboratoire de
recherche en Audiovisuel et Arts visuels) de l’université de Toulouse.
9
Les deux équipes de recherches affirment l’intérêt de ce type de recherche mais aussi
distinguent les présupposés d’une recherche-développement et ceux d’une recherche
universitaire afin d’envisager les relations qui peuvent être établies entre les deux
(qui ne peuvent se confondre).
Je m’aperçois aussi combien je suis parti prenant dans cette problématique. Je peux
dire que cette approche vise à éclaircir les actions les plus pertinentes et les plus
rationnelles susceptibles de développer une démarche de terrain architectural et
urbain.
« Penser c’est essayer, opérer, transformer, sous la seule réserve d’un contrôle
expérimental où n’interviennent que des phénomènes hautement travaillés et que nos
appareils produisent plutôt qu’ils ne l’enregistrent »27. Penser c’est former des idées
dans son esprit, concevoir des notions ou des opinions, par la mise en œuvre de
l’intelligence. C’est donc avant tout une activité cérébrale, enrichie au fil de nos
contacts avec les autres et avec le monde extérieur, donc un acquis. Il s’agit, alors de
faire une carte des interrogations sur l’action à entreprendre (le faire, le concevoir, le
penser) pour identifier des détours possibles et esquisser des itinéraires nécessaires
afin de dévoiler des potentialités de ma réflexion et surtout de déterminer les actions
pour la construction du savoir.
26
TRIKI Fethi, le vivre-ensemble, L’or du temps, Tunis, 1998, p.10.
27
Maurice Merleau-Ponty, L’œil et l’esprit, Le Tbolonet, France, 1960, p.10.
10
Ce cadre s’intègre dans le domaine de la poïétique et prend acte dans la recherche
pratique et empirique. Ce cadre est semble-il de caractère opérationnel pour répondre
à des questions relatives à l’élaboration du savoir, à partir du travail de terrain, de
positionner la recherche par des faits concrets et expérimentaux relevés à partir de
l’expérience, donc il ne s’agit pas de modèles théoriques préalablement préétablis.
Parce que le domaine de la ville est très vaste : un besoin intense à redécouvrir toute
sa richesse, à s’ouvrir sur la perception, la pensée et l’action. J’essayerai de voir
autrement, d’avoir le sens conscient et critique, penser les actes et les actions
appliquées à ma pensée. Ainsi, écrire mes actes me permet de vérifier leur
conformité avec ma pensée. Ainsi prendre des distances vis-à-vis de mes auto-
perceptions.
Pour, René Passeron, la poïétique, est définie comme la science normative des
critères de l'œuvre et des opérations qui l'instaurent. L'optique normative avancée par
Passeron rapproche la poïétique de l'ancienne poétique, puisqu'elle établirait des
11
modèles de conduite, à la seule nuance qu'ils seraient explicatifs et non
contraignants. Or, la proposition de Valéry est d'une toute autre ampleur : sa
poïétique augure un questionnement épistémologique radical, une philosophie de la
connaissance qui ne peut être le seul positionnement scientifique d'une discipline, si
nouvelle soit-elle. Il s'agit clairement de réévaluer les plus profonds axiomes de la
connaissance à la lumière d'une pensée de l'acte.
L'approche philosophique, même si elle reste un point essentiel dans une telle
démarche, ne pourrait suffire à rendre compte des tensions idéologiques, des
déterminations sociales et culturelles qui pèsent sur la pratique et qu'elle travaille en
retour. De la même manière, une approche strictement sémiotique ou linguistique de
la notion de représentation, ne pourrait qu'étudier un relevé fini, analyser le résultat
de la pratique en espérant y retrouver les traces de l'acte.
Une méthode est alors un savoir-faire développé par le chercheur travaillant dans un
domaine précis. La méthodologie est donc également une forme de capitalisation de
l'expérience. « La méthode ou bien se rapporte à la meilleure façon de conduire un
raisonnement, ou bien est un programme de recherche. Une méthode répond d’abord
à une question pratique : comment faire, quoi entreprendre, afin d’atteindre un but
donné : le domaine du savoir n’est pas exclusif du faire. Nous avons besoin de sortir
de nous-mêmes pour nous assurer de la justesse de nos idées et recueillir de
l’information ».28
La notion de méthode comporte elle aussi un effet double sens, car elle partage et
relie dans l’ordre de la connaissance en action deux éléments, l’un théorique tourné
du coté du raisonnement et de la pensée et l’autre pratique, regarde les faits et dirige
l’expérience.
28
LARGEAUT J., « Méthode », Encyclopédia Universalis, Corpus 15, Paris, 1999.
12
Le processus29 d’un projet30 de recherche-action semble nécessairement être une
démarche31 progressive construite d’étapes et de phases, non pas linéaire, mais plutôt
complexe. L’étude mène à penser qu’il n’y a pas de « modèle de processus » mais
bien des stratégies de processus, imprévisibles et indécomposables mêmes si elles
peuvent être rendues intelligibles grâce à l’explication des opérations de
conception »32.
Cette recherche se voulant débat construit dans une interdisciplinarité qui faisait
preuve : Arts, urbanisme, esthétique, poïétique, poétique, sociologie, psychologie,
géographie, histoire, anthropologie, ethnographie…, encore un vaste champ
d’investigation de terrain, projet de débat et d’actualité. Les frontières sont de moins
en moins nettes entre approche sensible et observation scientifique, entre savoir et
sentir, entre production de connaissance et acte créatif.
29
Le mot processus désigne, en effet, un « ensemble de phénomènes consécutifs conçus formant
une chaîne causale progressive » : cette définition objective et homogène exclut tout dérapage du
coté des intentions, des significations ou des évaluations pratiques.
30
D’après Le projet : (du latin projectus, jeté en avant) est la proposition d’accomplir quelque chose,
et même la décision de l’accomplir, avec souvent l’étude préliminaire qui est la condition de cette
réalisation. Souriau E., Vocabulaire d’esthétique, é[Link], France, 2004.
Il se distingue donc de l’œuvre, passage de l’étude à l’acte achevé. Le projet est toujours de
l’inachevé. Mais à la différence de l’ébauche, il a une valeur motivante et une marche vers la
réalisation qui l’accrédite d’un accomplissement.
D’après le petit Robert : « image d’une situation, d’un état que l’on pense atteindre ». Un projet est
d’abord une image dans tout le sens du terme : « représentation par les arts graphiques », «
représentation mentale d’origine sensible », « produit de l’imagination »ou « image de marque ». Il
s’agit d’une représentation ou d’une interprétation symbolique ou visuelle qui fait appel à
l’imagination, au rêve, à la projection mentale dans le futur.
31
La démarche : Facon de marcher, manière de raisonner. Tentative pour obtenir quelque chose.
La démarche traite le schème comme un principe à la logique s’exprimant dans un système de règles
génératives, procèdes.
32
Sautereau Jacques, Concevoir, Parenthèse, France, 1993, p.158.
13
Le projet de recherche reconstitue cette démarche de construction du savoir. Elle
favorise la construction du sens en permettant le passage du sens de contextualité. Le
savoir est alors pensé, au sein d’une approche constructiviste, évolutive.
C’est dans cette même directive que ma recherche, centrée aussi sur l’articulation
entre recherche-création, recherche-action, met l’accent sur les méthodologies de
recherche en sciences et techniques des arts, estimant que la recherche dynamise
l’action dans un terrain d’action. La ville de Gabès est un vaste terrain d’action.
Supposant que, pour aborder des situations particulières de terrain, chaque pratique a
sa théorie, et à chaque théorie sa pratique, et qu’aussi bien si les outils, ne sont pas
pré-élaborés, n’importe t-il pas surtout de construire ses propres outils et méthodes
de recherche ?
D’une part le processus de création pour la méthode d’invention pour les sciences qui
sont leurs « pratiques des pratiques » – n’ont-ils pas amorcé une convergence ? Et
d’autre part théorie/pratique, qui recouvre en partie les assemblages recherche/action,
chercheurs/artistes. Je tente, alors, de questionner les différents statuts concernés
aussi bien au niveau des objets de la recherche que de la méthode et des acteurs au
sein de la recherche centrée sur le terrain, la mise en site et en situation.
33
Poïétique : Qui a la vertu de faire, de créer, de produire ; art de créer, de confectionner.
Étude des potentialités inscrites dans une situation donnée et qui débouchent sur une création
nouvelle. En art, étude des processus de création.
La poïétique est l’étude des processus de création. Elle a pour objet l'étude des potentialités inscrites
dans une situation donnée et qui débouche sur une création nouvelle.
14
Cette recherche doctorale s’articule autour de trois parties. L’invention, la
conception et l’innovation. Qui s’articulent s’enchaînent, pour montrer une
pensée évolutive, constructive.
34
Étienne Souriau, Vocabulaire d’esthétique, éd. Puf, France, 2004, p.899.
(Etymologique, action de venir sur quelque chose, de le rencontrer, de le découvrir. Inventer a
d’abord eu le sens actuel de trouver celui d’inventer puis les sens se sont intervertis. Inventer n’a
conservé son sens primitif que dans quelques expressions traditionnelles, comme l’invention d’un
trésor dans la langue juridique, ou l’Invention de la sainte Croix par Hélène mère de l’empereur
Constantin, découverte dans le calendrier et assez souvent représentée dans la penture religieuse.)
35
Ethnographie :
36
Poïétique : Mot créé par Paul Valery en 1937 (Introduction à la poétique, Paris, 1938). Valéry part
de la « poétique » au sens traditionnel de recueil de règles prescrites aux poètes, mais il l’infléchit
vers une discipline plus objective, consacrée aux phénomènes réels d’élaboration du poème.
La poïétique, étude scientifique et philosophique des conduites créatrices d’œuvres, a pour objet
tout ce qui, en amont, est par venu à lui donner l’existence.
La poïétique vise donc à clarifier de façon critique des concepts souvent obscurs, notamment celui
de la création, qu’elle met en rapport avec ceux de production, fabrication, instauration, élaboration,
travail, œuvre et art, compte tenu de tout leurs corollaires.
La poïétique c’est tout ce qui a trait à la création d’ouvrages dont le langage est à la fois la substance
et le moyen. Cela comprend, d’une part l’étude de l’invention, et de la composition, le rôle du
hasard, celui de la réflexion, de l’imitation, celui de la culture et du milieu ; d’autre part l’examen et
l’analyse des techniques, procédés, instruments, matériaux, moyens et supports d’action ».
37
L’architecte d’intérieur devient poète. Le rebut impose à tout deux, et leur démarche est
identique. C’est le pas de chercheur penseur qui initie à la poésie.
15
rationalité sur le patrimoine architectural de Gabès. Il s’agit alors de susciter le
dialogue des disciplines et des approches, la question de la méthode mise en
œuvre, quant à la forme de la réflexion, sa valeur - en termes de gain
scientifique, mais aussi de pensée sociale - est une partie essentielle de la
problématique du relevé. Dans une perspective de coordination entre le poïétique
et le processuel, la phase me ramène à étudier les relations entre différentes pratiques
du relevé effectuées sur le terrain et du relevé réalisé sur le terrain en particulier.
A cet égard, le relevé est considéré comme le noyau dur d'une lecture, d'une
compréhension du terrain d’étude selon une pensée, à la fois, poétique et
poïétique. Le relevé de l’état des lieux permet une exploration du réel, du terrain
architectural et urbain, c’est un outil de connaissance et un propulseur de
démarche cognitive.
16
L’Invention est basée sur la perception de la réalité observable directe de terrain et
l’étude des documents et des archives visuelles. J’invente l'histoire et l’état actuel des
lieux et du bâti à travers la découverte des matériaux de construction et de leurs
modes d'exploitation, mais aussi je relève la mémoire collective et orale parlant des
coutumes et des habitudes socioculturelles qui accompagnent l’opération d’édifier
tels que les rituels et les cérémonies correspondants et les manières de vivre l’espace
habitat en particulier.
En examinant de prés les différentes interventions effectuées sur le bâti ancien dans
le but de sa récupération et de sa modernisation, étant donné l’état lamentable de sa
dégradation temporelle, je cherche à examiner la vie spécifique aux différents
matériaux locaux de construction quant à leurs rapports à la vie de l’habitant et au
système socio-économique dans lequel elle s’inscrit.
17
J’aborde une analyse critique de la situation de l’ancien tissu, pour déterminer sa
place et sa fonction dans la ville et dégager les différents causes, aspects et niveaux
de dégradation. Cette étude me permettra alors d’examiner les caractéristiques de la
production contemporaine et de comprendre les différentes étapes de transformation
de cet habitat et de voir comment l’introduction de nouveaux matériaux de
construction industrialisés et l’apparition de nouvelles techniques de maçonnerie à
l’échelle internationale ont contribué au changement du modèle de l’habitat
traditionnel. Peut-on dire alors que l’introduction de nouveaux modes de vie et de
nouvelles valeurs culturelles, et par conséquent l’apparition de nouvelles aspirations
dans la production du cadre bâti, l’organisation et l’aménagement de l’espace de vie
et particulièrement de la ville.
Ce sont ces nouvelles données qui ont contribué au sacrifice du modèle ancien de
l’habitat. Elles s’associent aux changements des modes de vie socioculturels et
économiques ; pour transfigurer intégralement le paysage urbain vernaculaire aux
dépens d’une construction anarchique qualifiée de « moderne » aux yeux des
habitants, et produit des liens enchevêtrés et contradictoires. « Tout cela ne fait pas
une région unie (…) Ce qui unifie la région la divise »38
38
Pascal Gauchon et Jean-Marc Huissoud, Les 100 lieux de La géopolitique, éd. puf, France,
2008,p.32.
39
L'architecture "Vernaculaire" est synonyme d'architecture indigène et domestique. C’est
l'architecture de la maison qui remplit son office par rapport à la culture d'une communauté
spécifique. (La culture dans son sens anthropologique qui réunit toutes les activités Individuelles et
communautaires et non les seules activités de l'esprit). Etymologiquement parlant, vernaculaire, de
"verna" -esclave-nous renvoie à une opposition entre l'architecture des maîtres et celle de ceux qui
sont dans une position servile. Cette position peut être celle d'un peuple soumis collectivement aux
maîtres d'un empire comme ça peut être plus spécifiquement celle de ceux qui travaillent, et cette
référence peut alors conduire, dans la configuration du monde préindustriel, à identifier
l'architecture vernaculaire à l'architecture populaire rurale.
18
rapport entre l’habitat traditionnel et son cadre immédiat tant temporel que
spatial.
Le premier chapitre propose à travers des relevés d’habitats anciens repérés, leurs
expertises et analyses physiques adéquates à leurs formes architecturales, aboutissant
à une classification typologique de leurs conformations. Cette phase est consacrée à
la description analytique et comparative des divers spécimens de la collecte.
L’analyse détaillée de différents houch précédemment relevés, en exploitant
différentes méthodes du relevé, va me permettre de définir leur typologie
architecturale spécifique à un contexte culturel et social. L’étude de la conception
architecturale vise à déterminer le schème commandant une production architecturale
dans un contexte géographique40 et culturel spécifique.
40
D’près Tadao Ando capter le genus loci : « La particularité du lieu est essentielle dans l’acte de
construire, (…) j’essaie toujours de sentir le contexte du lieu, d’en interpréter les pouvoir s latents
tels que l’esprit du lieu, le milieu et le caractère régional. »
Tadao Ando, p. 155
19
Dans le deuxième chapitre, je me préoccupe de définir les modalités adoptées dans
l’organisation scientifique de la connaissance. Concevoir, c’est aussi schématiser,
formuler et rationnaliser les conduites de développement d’une poïétique. D’où elle
est l’étude des procédés et des processus. C’est la recherche des méthodes et des
outils organisationnels des connaissances concernant les différents composants de
l’objet de l’étude, la conception, les moyens et les finalités. La conception procède,
en outre, d’un savoir faire théorique et pratique. Le processus de l’organisation de la
connaissance est le volet théorique et rationnel.
20
travail sur leur modélisation41 dans le but de configurer un modèle architectural type
et à produire un répertoire graphique qui sera utilisé ultérieurement.
Selon une visée poïétique, je traite, ainsi, les aspects de la représentation textuelle et
graphique. Le relevé mobilise les nouveaux schèmes de vision. La représentation est
un espace construit de territoire d’expériences plastique (graphique) professionnelle
(technique) et esthétique (symbolique).
41
La modélisation est la construction du modèle théorique et conceptuel du visible
21
absence de planification, c’est –à-dire lors de la non définition de l’objectif, de la
méthode et de la durée du projet social de l’aménagement de l’espace. Peut-on dire
alors que c’est toute l’identité de Gabès futur qui est en jeu ?
L’étude de l’évolution du cadre bâti à Gabès, relative aux diverses périodes et sites,
m’a permis de dégager les spécificités de la production architecturale dans la ville.
J’estime qu’aujourd’hui, l’absence de planification urbaine profite essentiellement à
la spéculation foncière et aux intérêts privés. Le développement spontané42,
inconscient et hasardeux de la ville exprime une contradiction par rapport au projet
de rationalisation sociale de la ville.
42
Je vois bien par là que le concept de spontanéité va bien au delà de celui de fortuité. Il s'agit d'un
hasard malheureux.
43
À la recherche de la ville perdue : Expression retenue de l’ouvrage de, Blanc-Coquand C., Heudron
C., Le Gad R., À la recherche de la ville perdue, actes du colloque, éd. l’Harmattan, Brest, France,
1994.
22
méthodologie du chercheur et celle de l’architecte d’intérieur. Ainsi, mon travail de
recherche sera en relation avec ma pratique et mes projets architecturaux, en me
référant à mes projets de réaménagement, de restauration et de décoration44, afin
d’étudier l’articulation entre la recherche et la création dans une situation d’action
dans un contexte culturel scientifique.
Je m’interrogerai, en effet, sur les relations entre ces deux modes de notation en vue
des projets architecturaux :
Comment un relevé s’opère-t-il sur un passé ou un futur ? Comment le relevé opère-
t-il sur un site longtemps délaissé ? Pourquoi et comment innover ?
44
Je me suis engagé dans des travaux de mise en valeur de ce patrimoine en partant des
potentialités propres.
23
Mon objectif d’introduire les étudiants au dialogue efficient, fécond, entre le travail
de terrain et la conception, d’une part, et a pour objet la construction et l’assimilation
d’un processus de projet, d’autre part. Afin, de mettre en place les conditions d’un
ressourcement culturel de la pensée constructive d’un mode de vie dans le cadre des
approches innovantes sur tous les phases de l’élaboration de projets d’[Link]
Dans le troisième chapitre, partant d’un travail de terrain basé sur l’observation et le
contact direct avec la population pour pouvoir mesurer la profondeur de son
attachement à sa ville et connaitre les différents problèmes que connaît la région
actuellement vis-à-vis de la notion du développement durable. Ma recherche tente
d’approcher l’ensemble du bâti ancien, la ville, le site naturel dans une même
problématique, par un seul mouvement de savoir qu’interroge penser et agir les
méthodes et les finalités, le comment et le pourquoi, grâce à une seule hypothèse qui
questionne Gabès, la ville de demain. Quel projet ? Et quelle stratégie ?
Mon étude porte sur l’évolution des structures socio-économiques et leur impact sur
la production du cadre bâti, et je m’interroge sur les actions d’innovation.
24
Ma recherche se veut donc une sensibilisation aux problèmes des périphériques et à
la gestion des nouvelles agglomérations implantées de manière arbitraire, des
paysages oasiens et notamment des cités patrimoniales, qui par leurs originalités et
spécificités peuvent être sources de développement et d’évolution de la ville de
Gabès.
25
INVENTION
26
Première partie
insolites
27
L’invention45 est considérée comme une phase indissociable articulée de façon
consciente dans le processus de recherche. Cette phase de l’invention résulte du fait
que le chercheur est conduit à s'impliquer dans certaines actions de production et de
gestion de l’information. Elle apparaît comme la phase privilégiée et primordiale de
recueillir les informations nécessaires à la compréhension et à l'analyse des
phénomènes observés.
L'analyse qui va suivre tente donc de répondre aux questions du « qui, quoi,
pourquoi et comment », autour des idées liées à la conception d'un outil, à
l'implication culturelle ou à l'interrelation créative dans le processus de « penser la
ville ». Ces questions partent d'un terrain qui peut sembler original de certains points
de vue, mais qui, nous le verrons, est un territoire d'actions et de pouvoirs
économiques réellement actifs au sein de notre culture.
45
Inventer : Trouver, imaginer.
D’après le Dictionnaire encyclopédique de la langue française : Trouver, imaginer.
28
Topoétique et topoïétique sont telles des sœurs indissociables de même origine certes
mais si différentes l’une de l’autre. Elles ont une même ascendance grecque (poien,
poietos, poietikos)46 mais empruntent des chemins divergents.
46
A. Bailly, Dictionnaire grec-français, Paris, Hachette, p. 1580-1582.
47
Il est possible d’y voir également une visée géopolitique plus récente : qui parle de poïétique ?
Essentiellement les chercheurs francophones (sur un axe Québec, France, Tunisie) se distinguant de
ou résistant à l’emprise de la pragmatique anglo-saxonne.
29
Premier Chapitre
RENCONTRE TOPOETIQUE
I. 1. Apprendre en marchant
I. 2. Essai topoétique
30
I. Poétique du relevé architectural et urbain*
1. Apprendre en marchant
Le relevé de l’état des lieux des quartiers anciens et modernes est une approche qui
irait plus en profondeur afin de dévoiler leur âme. Selon une caractérisation du relevé
d’architecture et d’urbanisme, cette recherche se propose d’être un essai topoétique
architectural pour inventer, un site, une situation : Je précise en particulier, l’état des
lieux insolites des quartiers et noyaux patrimoniaux arabes El Manzel, Jara et Sidi
Boulbaba.
Ainsi, une fois posé le travail d’une exploration partagée de la ville, la meilleure
façon de s’y atteler est certainement de s’immerger. Je pars en ville mais aussi à
l’oasis, du côté de l’Oued déjà des territoires de toutes tailles, avec la même volonté
de toujours mieux comprendre le monde qui nous entoure. Je me procède, alors, à la
marche. Ainsi « se déplacer, choisir l’ordre de ses déplacement»48, « Le promeneur
est toujours documenté sur les lieux qu’il traverse »49.
48
Zevi Bruno, Apprendre à voir l’architecture, éd. Minuit, Paris, France, 1959, p.9.
49
Michel Marzano, Dictionnaire du corps, éd. puf, paris, France, 2010, p.546.
50
J’ai pensé à Aristote, à la marche d’Aristote avec ses élèves, ses disciples. Il a écrit deux livre sur la
marche, l’un s’appelle « La marche des animaux », l’autre « Le mouvement des animaux » ce que je
veux dire c’es comment marche-t-on ? On s’appuie sur quelle jambe ? Que fait-on dans le
mouvement ? Il y a quelque chose de rectitude, de l’appui, l’équilibre de la pensée dans l’équilibre
du corps. Ainsi, selon Marzano M. « longtemps, dans certaines conceptions pédagogiques, les vertus
multiples de la marche ont été intégrées à la formation de l’individu ». Dictionnaire du corps, éd Puf,
France, 2010, p.345.
51
Collectif, l’esthétique de la rue, Henri Gaudin, Seuils, L’Harmattan, France, 1998, p.19.
31
D’après Jean Rémy, « dans la marche il y a l’appui, la fondation comme dans
l’architecture »52. Le mouvement, la marche est une procédure d’investigation du
terrain et un moyen de récolte de données. Michel De Certeau insiste sur
l’importance de la marche dans l’élaboration du savoir sur la ville. Il considère que
« l’acte de marcher est au système urbain ce que l’énonciation est à la langue »53.
Si la ville se déploie sous les pas, elle se dévoile aussi dans les moments de pause, de
repos, d’attentes. Le simple fait d’être là peut parfois se révéler aussi précieux que
l’un des nombreux parcours que l’on décide d’y prêter attention. Ma promenade
montre des parcours ou plus précisément des trajets55 qui deviennent parcours. Je
retiens du parcours de julien Gracq les éléments suivants. Il n’y a pas de ville qu’en
fonction des parcours et des trajectoires qu’elle rend possible. Gabès est faite de ses
parcours, de ses bifurcations, de ses décalages, de ses asymétries.
Je commence par mener un relevé urbain en se basant sur l’action : marcher, voir et
parler56. « Les poètes et les penseurs marchent »57. Ce préalable est indispensable
lorsqu’il s’agit d’une recherche topoétique. Sachant que les cartographies standards,
souvent difficiles à utiliser, je retrace mon parcours comme un tatouage poétique. Il
est évident que les plans officiels comme documents transmis par les autorités
régionales n’ont pas le même degré de définition et de précision. Il s’avère très utile,
pour comprendre les données rencontrées sur le terrain, d’avoir une compréhension
de la planification cadastre de la zone sujette à l’étude.
52
Collectif, l’esthétique de la rue, Henri Gaudin, Seuils, L’Harmattan, France, 1998, p.17.
53
Michel De Certeau, L’invention au quotidien : Arts de faire, éd. Gallimard, Paris, France, 1990,
p.148.
54
Jacques de Courson, Le projet de la ville, éd. Syros, Paris, France, 1993, p.65.
55
Le trajet désigne la vectorisation qui conduit d’un point à un autre, le parcours d’un espace
unidimensionnel compris entre le point de départ et d’arrivée.
56
Michel De Certeau, Ibid,.
57
Collectif, l’esthétique de la rue, Henri Gaudin, Seuils, L’Harmattan, France, 1998, p.17.
32
Le plan de la ville mène à la notion de cheminement dans la ville et du parcours que
je vais y mener. C’est un travail élémentaire pour faciliter l’enquête de terrain urbain.
Sur ma carte urbaine je veux écrire ou décrire un état de lieu. Il s’agit, avant tout,
de dessiner mon parcours, mon itinéraire et ma trajectoire58. Je me procède dans
le relevé du milieu urbain par le dessin des cartes commentées, des schémas
analysés, des croquis de situation et des plans du quartier riches de références et de
notes de terrain, ceci représente, pour moi, un outil méthodologique professionnel
d’investigation in situ. La cartographie n’est pas respectée, ma carte est recomposée
et simplifiée. « La carte est ouverte, elle est connectable dans toutes ses dimensions,
démontable renversable, susceptible de recevoir constamment des modifications (…)
on peut la dessiner sur un mur, la concevoir comme une œuvre d’art, la construire
comme une action politique ou comme méditation. C’est peut être un des caractères
les plus importants du rhizome59, d’être toujours à entrées multiples»60.
J’affirme, ainsi, que cette recherche exprime sur un essai topoïétique l’analyse
critique d’un état de lieu. C’est à travers de multiples visites sur le terrain urbain et
architectural que l’objet de l’étude et l’élaboration d’une carte des itinéraires
parcourus devient élémentaire pour déterminer une topoétique architecturale.
La méthode descriptive, consiste en une approche poïétique qui pourrait englober les
différentes méthodes d’explorer les diverses dimensions qui nourrit le site comme
univers de références. Selon Petiteu et Pasquier, « le parcours n’est pas seulement le
déplacement sur le territoire de l’autre, c’est en même temps un déplacement sur son
univers de références », Cette approche détaillée irait plus en profondeur pour
dévoiler l’âme de ces quartiers patrimoniaux.
Je reviens sur mon terrain tous les jours, une dimension de poésie de voyage met en
jeu mon invention du lieu. Cela permet de rendre l’observation systématique, de
rectifier mes notes, d’approfondir mes réflexions et de mieux maîtriser mon terrain,
cette maîtrise repose sur une première systématisation des moments d’observation…
58
Voir planche N°
59
De manière synthétique, Deleuze et Guattari proposent de substituer a une pensée fonctionnant
sur l’arborescence (origine puis divisions systématiques), une pensée du rhizome, capable d’aborder
le monde par la multiplicité et le devenir, dans la somme d’événement et d’actions qui le
[Link] difficulté que pose l’espace du dessin prend alors une consistance plus spécifiquement
théorique. Comment penser cet espace, qui se redéfinit sans cesse entre structures établies et
événements extérieurs, entre les chemins balises de la praxis et le mouvement de la poïésis.
60
Gilles Deleuze et Félix Guattari, op. cit., p.20.
33
Si la revisite fait penser à la réduplication et la vérification d’une expérience ou
manipulation de terrain, c’est que « la pensée requiert de l’espace »61.
Or, dès la première rencontre avec le terrain, j’ai procédé à l'identification des traits
patrimoniaux, d’où le passage dans la médina se fait de manière progressive. Je
commence par une démarche analytique qui s’épuise dans une sorte de quête
d’exhaustivité descriptive, il en produit un relevé d’une séquence du tissu urbain
ancien62. Le terme séquence désigne une série et un mode de liaison qui constitue un
tout. En architecture, une séquence décrit un ensemble d’espaces reliés par la
scénographie d’un parcours.
Chaque indice d’une discontinuité incite à la découverte, chaque séquence peut être
caractérisée et décrite différemment. La mise en valeur d’une séquence distingue un
ordre entre des lieux de dimensions et de caractères variés à l’intérieur d’une
hiérarchie complexe.
L’attention est bien attirée par les passages, les traversées, des ruses de circulations,
je découvre de multiples chemins ( (ثنيت اىزجو وثنيت اىذابت. Je dresse une nouvelle
cartographie de la ville, en gardant un œil attentif sur les frontières inattendues et les
réseaux secondaires décelés. Ma carte me permet de noter et d’inscrire ma
découverte du monde qui m’entoure, la Médina. « Le trajet dans l’espace urbain est
donc à la fois enseignement et découverte »63 .Ainsi Patrick Baudry signale « la ville
est appropriée à travers les déplacements »64. Le déplacement est un bon moyen de
renseignement et d’enseignement. « Cet enseignement c’est la rue, le parcours, le
paysage, la déambulation avec conversation qui le donnent »65.
61
Collectif, l’esthétique de la rue, Harmattan, France, 1998, p.17.
62
Voir planche N°
63
Collectif, De la ville et du citadin, Marcel Roncaylo, De la ville et du citadin, éd. Parenthèses,
France, 2003, p.62.
64
Patrick Baudry et Thierry Paquot, L’urbain et ses imaginaires, Acsd, France, 2003, p.14.
65
Collectif, De la ville et du citadin, Marcel Roncaylo, De la ville et du citadin, p.62.
34
Le relevé de la morphologie des éléments urbains révèle la forme étroite et sinueuse
des rues, une forme segmentée, un jeu d’angulations, de décalages et de plans brisés
produisant une perspective close, fermée et entraine une fermeture du regard avec
toujours un traitement d’angle au niveau de changement d’orientation et de direction.
Toute la ville me connait, je connais toute la ville, je suis partout, j’entends, je vois,
j’enregistre.
Pendant ce cheminement, je note dans mon carnet, des remarques qui portent sur mes
activités, mes actions et réactions qui s’instaurent au cours de mes déplacements dans
la médina. Dans une vision singulière au profil d’une pluralité de représentation qui
satisfait certes à la complexité apparente de l’espace architectural et urbain inventé,
tantôt ancien, tantôt nouveau, je mélange intimement dans mes carnets de bord,
dessin et texte66. Sous forme de croquis rapides d’ambiance, où une prise de notes
appliquée au dessin dans l’esprit du croquis de voyage, sur les cartes cadastrales, des
marquages de localisation où les habitations repérées sont identifiées, j’inscris,
démontre, recense et épelle. Ces actions, me permettant de continuer à détricoter la
rue pour la mieux comprendre, pourraient être comme fil conducteur de mes
réflexions.
Ainsi le temps de la visite de terrain est indéfini. La perception d’un paysage urbain,
« suppose une séquence qui est construite à partir du rythme du déplacement »67,
comme le dit bien Jean Rémy. C’est entre espace vécu et espace perçu que la ville
apparait comme un point abritant un mouvement complexe, mouvements de
déplacement dans la ville et mouvements des pensées.
Dans ce sens, c’est la constante du rythme qui émerge comme la forme concrète de la
pratique du temps : rythme de travail, rythme de loisir, rythme de vie religieuse,
66
Voir planche N°
67
Patrick Baudry et Thierry Paquot, Op. Cit., p. 14.
35
rythme de vie sociale familiale, rythme des fêtes, rythme d’odeurs, … Là on ne peut
que solliciter le jeu de la subjectivité dans le processus de la réception.
En revenant arpenter Gabès en tous ses coins et sens, c’est pour moi la notion de
cheminement qui s’impose comme fil conducteur de cette réflexion. A tel point que
le dispositif d’exploration fut même conçu comme un parcours : à rejoindre ou
quitter à tout instant. En y ajoutant un soupçon de poésie, voilà que j’invente mon
terrain de recherche, mon projet de Gabès, dont le relevé du rapport entre
l’architecture et l’urbanisme est l’un des principes fondamentaux d’une topoétique
architecturale.
2. Essai topoétique
Mon propos dans cette première phase, sera d'explorer un terrain de production
architecturale ; une pratique prospective sociale et technique, par l'intermédiaire de
la conception des idées fondées sur la tradition et l’innovation.
La démarche de l’invention du terrain vise à croiser le relevé des formes
architecturales et urbaines spécifiques à la ville de Gabès, notamment comment
habiter sa ville, comment habiter sa maison, avec une approche topoétique68.
Il est certain que l’observation et l’étude des noyaux historiques ou les nouveaux
quartiers de la ville de Gabès est indispensable pour une bonne compréhension de
l’espace urbain de la ville ancienne, actuelle et future. Par conséquence cette
recherche vise à évoquer l’ensemble du champ réflexif soulevé par la nature de
l’enquête de terrain architectural et urbanistique. Il s’agit d’inventer tout le contexte
géographique et historique et de connaitre les codes sociaux, économiques, culturels,
dans lesquels se développe toute une stratégie de l’art d’architecturer et de bâtir la
68
La topoétique greffe deux notions anciennes, celle de topos et celle de poétique : celle de topos,
lieu commun, qui peut se comprendre comme lieu plastique, urbanistique ou chromatique mais
aussi comme type d’argument discursif et celle de poétique qui envisage l’instauration de ces topoï
lors d’une construction ou dans le contexte d’une argumentation politique
36
ville. Ainsi pour comprendre la ville, ma recherche englobe et touche tous les
domaines de l’urbanisme, l’architecture, l’art et le paysage.
Cette thèse s'appuie sur un travail de terrain fondé sur l'observation de l’état des
lieux insolites dans des quartiers historiques et modernes de la ville de Gabès. Le
relevé des données architecturale et urbaine est fondé sur l’enquête, une vraie
invitation à un travail de cheminement, de proximité terrain consacrée dans
l’architecture et l’urbanisme est parfois appelée « recherche participative » ou
«active». La recherche-action fait simplement référence à l’acquisition concrète des
connaissances. C’est d’ailleurs de cette manière que s’est relevé à moi l’idée de la
topoétique. Un processus de travail qui relie la pratique à la théorie.
La topoétique constitue une étroite relation entre le lieu et le discours et donc elle
définit une relative indépendance du lieu dans son rapport au site ; le premier
relevant de l’imagination, le second d’une élaboration naturelle ou d’une
construction humaine, L’architecture comme le site (le lieu) est vivante et progresse,
soit de façon naturelle obéissant à un cadre géographique et construites, spontanée,
voire anarchique, soit de façon contrôlée, notamment grâce aux choix décisifs
sociaux (de l’individuel au collectif) et politiques.
37
Planche N° 1: Cadres et cartes
.
38
II. La question du relevé du terrain urbain et architectural
1. Le terrain et ses enjeux
69
Un lieu commun est compris comme métaphore d’un environnement naturel, d’une vie sociale
d’espaces publics et ouverts.
70
Jean Copans, Œuvre, Op. cit , p.9
71
Jean Copans, Œuvre, Op. cit , p.9
72
Jean Copans est professeur de sociologie et d’anthropologie à l’Université Paris 5 René Descartes
et directeur du CREDU (Centre de Recherche et de Documentation Universitaire).
73
Ibidem, p. 12
39
Mon terrain, le cadre ou le domaine de cette étude est l’architecture et l’urbanisme
de la ville de Gabès. Pour bien mener une telle recherche, un travail de terrain est
une priorité nécessaire. Le contact direct avec le terrain, la matière, le lieu se révèle
un moyen précieux de connaissance et de compréhension. Le terrain est avant tout
un lieu. Le terrain de la l’architecture et de l’urbain est le lieu d'un espace réel et
concret d'applications liées à des enjeux professionnels artisanaux et contemporains.
Dans ce sens, le terrain de recherche forme un espace défini par un ensemble de
conditions, d'événements, ou encore, de circonstances pouvant expliquer un
comportement technique et un savoir faire particulier dans la conception
architecturale.
74
François LAPLANTINE est professeur d’ethnologie à l’Université de Lyon 2.
75
Ibidem, p. 9
76
« La qualité de l’ethnologie dépend donc de la qualité et de l’exhaustivité maximale de
l’information recueillie, et par conséquent de la durée du séjour».
Ibidem, p.25.
40
Ainsi, connaître l'homme comme autre (irréductible) par l'observation de ses
comportements assure plus la connaissance de soi-même, que celle de l'autre.
Observer l'autre et ses comportements ne permet pas de le connaître, mais de me
connaître, et de me connaître comme homme. Cet acte de réflexivité caractéristique
du criticisme kantien conduit au transcendantal :
Connaître les conditions de possibilité de la connaissance procède de la
compréhension des raisons de l'impossibilité de la connaissance par l'observation.
«Le terrain comme pratique est une tactique du quotidien au sein d’une stratégie de
l’ordinaire et du recevable»77.
Le travail de terrain commence par faire des observations in situ, en temps réel,
pendant une durée non déterminée. La visite de terrain va me permettre de me situer
dans un milieu de particularités, à un moment donné et de travailler sur un domaine
précis à savoir l’habitat ancien. Une visite du lieu est, alors, une priorité pour le
recueil de données architecturales. Elle est une expérience spatio-temporelle ; elle
s’inscrit dans le temps c’est-à-dire dans la durée comme dans l’espace. L’observation
participante est une « démarche fondatrice du terrain comme lieu de matérialisation
d’un objet scientifique et de notation. Elle est construite comme une procédure
d’objectivation »78.
77
Ibidem, p.13
78
Jean Copains. L’enquête et ses méthodes : L’enquête ethnologique de terrain, éd. Armand Colin,
Nathan, Paris, 2005, p.14.
79
« Le terrain est une partie de la réalité considérée comme un objet d’étude ».
Encyclopaedia Universalis 2004.
41
L’objet devient sensible s’il y a une certaine fréquentation pour qu’il « se matérialise
sous forme d’une connaissance»80.
Ainsi, « chaque terrain d’étude ne se vit pas de la même manière, il faut y considérer
des adaptations différentes, des méthodes d’investigations personnalisées, répondant
aux besoins de la structure et à la conformité (règles, logique, lois…) du terrain.
L’agir professionnel met le praticien en contact direct avec des matériaux qui
échappe au théoricien »83
80
Ibidem, p.14.
81
Ibidem, p.14.
82
Ibidem, p.11.
83
Celine Caumon, thèse de doctorat « « , p.31.
42
2. La pratique du relevé
Face l’état des lieux chaotique de la ville de Gabès, Faire du relevé, pour moi,
c’est lever ce qui est tombé, tombé en ruine, ce qui n’est plus, quelque chose
cachée, ou absente.
La topoétique vise le relevé de l’état des lieux. Je vais prendre une posture
différente et partir de l’invention d’une notion – la topoétique- pour aborder ce
qu’elle apporte aux questionnements actuels relatifs à l’art, à l’architecture et à
l’urbanisation dans notre société. Pour faire rapide avant de préciser les choses, il
faut dire que la notion de topoétique trouve un terrain privilégié dans l’étude et les
projets de développement des villes.
En effet on distingue alors deux parties, une partie intuitive et l’autre déductive.
Cependant, le formalisme du traitement est fondé sur l’émergence totale dans le
terrain, car «la neutralité scientifique n’existe nulle part et le terrain ne l’autorise
pas»84.
Le relevé selon ses multiples aspects et formes est aussi le lieu privilégié de la
question du rapport au réel, un outil de connaissance bien plus complexe
qu'une simple capacité de la main à retranscrire matériellement ce qui se
trouve dans le réel.
84
Jean Copans, L’enquête et ses méthodes, Armand Colin, Paris, 2005, p.13
43
Le relevé en tant que pratique est une forme satisfaisante d'investigation
scientifique et objective de terrain architectural et urbanistique. Le relevé
architectural sert à la découverte, à l’invention, au diagnostic, à la collecte de
données, leurs mises en forme, leurs représentations, leurs interprétations et
expression. Il mène ensuite à la conception et la présentation d’un document
scientifique, texte et dessin, présentation graphique et textuelle.
Comment faire le relevé urbain et architectural de la ville ? Quels sont les outils,
méthodes et techniques du relevé comme étant une opération fondatrice de toute
démarche architecturale objective ? Quelles sont les interrogations qui naissent
d'une telle pratique ?
Ainsi, le relevé du bâti et de l’urbain, relève de la pratique et suppose la prise
en compte de plusieurs critères la matérialité, l'outil et matériaux, les
techniques, les procédés, et encore leur confrontation avec des paradigmes
théoriques constitués.
Chercher les différents processus du relevé, c’est avoir une position de praticien.
D’où faire le relevé de la démarche et le relevé des interrogations qui naissent
d'une telle pratique. Ainsi, le relevé de la réalité de la pratique suppose la prise
en compte de critères autres, d'une matérialité, de procédés, d'outils, de
techniques, et de matériaux, ou encore leur confrontation avec des paradigmes
théoriques constitués.
45
chercher les références, les significations possibles et donner du sens à ce qui est
dénoté ; c’est ce qu’on appelle la connotation.
Pour quoi faire le relevé ? Cette question emblématique m’est beaucoup venue à
l’esprit. Le pourquoi attend comme réponse sur le but, le rôle, la finalité. Le but
est souvent positif qui a l’efficacité, l’intérêt, l’apport et la fonctionnalité. Mais
que veut-on dire par cela ? Il sert notamment à produire un sens. Il s’agit alors
de trouver le sens, Il y a « de l’expérience » et il y a « du sens » sont une seule et
même affirmation.
46
Toutefois on ne peut se contenter de dire que le relevé architectural est un outil
d’information, représentation, expression et de signification, bref un outil de
communication. Le processus de relevé est porteur de témoignage de référence.
Il sert pour convaincre et pour penser.
Le relevé est donc porteur de significations, son objectif sera de comprendre les
étapes par lesquelles l’édifice est passé pour rendre intelligible son état actuel, et
éclairer et préparer à des interventions concrètes 85. Le relevé d'architecture va
ainsi procéder de décisions de l'ordre de la connaissance et de l'ordre de
l'intervention matérielle. Mais pourquoi faire le relevé du bâti ancien pour quelle
intervention conservatoire, restauratrice... ?
Le relevé sert à diverses fins, d’abord pratiques, pour permettre des travaux de
transformation. A titre scientifique, il garde le souvenir d’un état antérieur à ces
modifications ; de l’édifice tout entier si celui-ci est condamné à disparaitre 86.
C’est ainsi que la topoïétique selon Michel Guerin87 a pour vocation première de
protéger le lieu propre en tant que discriminant de l’œuvre historiquement
située. Ce qui, en d’autres termes est désigné comme étant un topos idios un lieu
tout à la fois singulier et universel. C’est cette indépendance de l’œuvre 88, du
faire œuvre, de la contingence que développe Michel Guérin.
85
[Link]
86
L’archive, p. 59
87
Michel Guerin
88
Pour introduire la définition, je prendrai une citation de Pierre Francastel extraite de La figure et
le lieu (1967) dans laquelle il affirme l’indépendance de l’œuvre artistique dans son rapport à
l’actualité : « L’essentiel à mes yeux, qu’il soit établi que la seule façon de fonder une sociologie – et
une histoire – de l’art consiste dans la prise de conscience du fait que toute œuvre figurative est un
objet de civilisation dont on ne peut pénétrer la nature et dévoiler le rôle que par une confrontation
directe de ses procédés et de ses fins qui ne s’identifient jamais avec les valeurs unanimement et
immédiatement reçues par les contemporains ».
Pierre Francastel, La figure et le lieu. Sur l’ordre visuel du Quattrocento, Paris, Denoël-Gonthier,
1967, p.14-15.
47
Ainsi, le relevé donne les principes et les logiques non seulement que les
bâtisseurs doivent suivre mais aussi des enseignements ou suggestions à suivre
pour ceux qui veulent améliorer la ville puisque la topoétique trouve un terrain
privilégié dans l’étude et les projets de développement et de penser la ville.
Le relevé est en effet un processus inverse dans lequel, à partir d’un objet existant, on
reconstruit les élaborations nécessaires à sa réalisation, et on interprète l’idée de
conception qui est en amont de sa réalisation. Le relevé se présente dans ce sens,
comme une culture architecturale, dans un processus à la fois descriptif, analytique et
critique, le paysage architectural.
48
Planche N° 2: Promenade urbaine
Fig.1 Fig.2
Fig.3 Fig.4
49
Planche N° 3: Poïétique d’une rue
Fig.6
Fig.4
Fig.5
Fig.1
51
Planche N° 5: Relevé d’élément urbain « sabat »
Fig.1
Fig2.
Fig3.
52
III. Relevé polysensoriel des lieux de mémoire
Mon corps, mes sens sont mes outils naturels pour entrer en relation avec ce monde
qui m’entoure et me l’approprier. Ainsi, j’approuve que l’identification du terrain
urbain et architectural et urbanistique provienne d’abord d’une différenciation
sensorielle et physique des formes, des volumes, des couleurs, des textures, des sons,
des odeurs... le quartier est marqué d’uniformité rythmée par des micro-ambiances
que je reçois et perçois et dont la perception porteuse potentielle.
89
Jean Copans, L’enquête et ses méthodes, p.40.
D’après lui « L’aventure n’a pas de place dans la profession ».
90
Pierre Loubier
91
Hélène et Gillles Menegaldo, Les imaginaires de la ville : entre littérature et arts, Henri Sccepi,
Baubelaire Laforgue : La ville au croisement du poème, p.464.
92
Jean Rémy
93
Patrick Baudry et thierry Paquot, Op. Cit., p.14.
53
1. Le corps outil de relevé
94
Olivier Debré, Espace pensé-Espace créé : Le signe progressif, Le cherche midi, Paris, France, 1999,
p.134.
54
architecture était jadis, un souci principal de la composition architecturale. Le corps
en fait surgir la forme de l’espace et sa qualité. C’est entre conformation et
configuration que l’espace est sculpté. Selon moi, à la conformation rigide au corps
s’articule une configuration dynamique de la forme de l’espace.
Quant aux éléments partiels du corps ils déterminent les mesures qui sont en relation,
d’une part, avec les membres supérieurs, comme celles qui permettent la fabrication
de la plupart des artéfacts95, et d’autre part les mesures qui sont liées aux membres
inférieurs, c’est-à-dire celles qui permettent d’apprécier l’étendue de l’espace par le
déplacement.
Nos ancêtres ont utilisé les différents organes de leur corps96 comme outils et unités
de base pour mesurer les distances tels que le pas, le coude, le pied, le palme, le
95
En métrologie , (la science des mesures et ses applications. Elle comprend tous les aspects
théoriques et pratiques des mesurages, quels que soient l'incertitude de mesure et le domaine
d’application) ; un artéfact est un signal aberrant lié aux conditions de la mesure.
96
L'homme mesure avec son corps :
Le gabarit vertical pour la hauteur maximum accessible qui est égale à 2m.
Le haut de tête ou ‘quàma, qui correspond à l’échappée de 1m65.
Le niveau de la taille ou ‘hzem’, qui correspond à la hauteur du centre de gravité du corps qui se
trouve à 1m du sol.
Le ‘medd, ou distance entre le bout du nez et le bout des doigts lorsque le bras est tendu
horizontalement. Elle correspond à 1m.
Pour les membres supérieurs nous avons :
La coudée ou " dhraà" اىذراع, qui fait 35 cm.
La main fermée, ou "hara" اىحارة, qui fait 8 cm
La brasse c’est la longueur de deux bras ouverts.
La palaistré c’est la largeur de la main.
Le spithamê c’est le plus grand écart entre le pouce et le petit doigt.
L'orguia c’est la distance d'une extrémité à l'autre des bras écartés.
L'empan (= 1/2 coudée) mesure l'envergure d'une main ouverte.
Le palme =( اىنف1/3 d'empan) est la largeur d'une main, les doigts étant resserrés.
Le doigt =(اىصبع1/4 de palme) correspond à la largeur du pouce.
Pour les membres inférieurs nous avons :
le pied, ou « qdem » اىقذم, égal à 22cm. Le pas ou ‘Khatoua, égal à 75cm. L’enjambée ou ‘fahja’ égale à
1m.
La brasse c’est la longueur de deux bras ouverts.
La palaistré c’est la largeur de la main.
Le spithamê c’est le plus grand écart entre le pouce et le petit doigt.
55
pouce et le doigt. D’où « l’échelle est donnée par l’homme »97. La conception
architecturale est alors à l’échelle du corps humain. L’échelle humaine dont parlent
les traités d’architecture sera la base sur laquelle s’établiront tous les étalonnages
dont il aura besoin. Le corps est ainsi considéré dans son ensemble et dans ses
parties. Pour l’ensemble il dégage quatre mesures en rapport à l’espace. Ces mesures
s’établissent toutes à partir des articulées du corps et des mouvements élémentaires
qui assurent son espace ergonomique.
Ajoutons à ces mesures celles qui correspondent à l’évaluation des périmètres et des
surfaces utiles. Pour cela les Gabèsien utilisent une unité qui s’appelle ‘h’bal, c’est-à-
dire corde, qui équivaut à une longueur de six mètres. Ce qui signifie trois fois
l’encombrement du corps comme je viens de l’indiquer. Je peux supposer ainsi la
mise en disponibilité d’une potentialité spatiale qui permet soit une disposition de
réunion entre trois personnes soit une disposition de séparation entre deux personnes
qui interposent un intervalle vide entre vide entre eux98.
Le corps comme repère et critère de mise en exergue des aléas relatifs à l’harmonie
entre l’homme et l’espace, principalement déchiffrés en termes d’ergonomie et de
proportion. En plus la notion d’échelle ne se s’apprend pas théoriquement, seule
l’expérience l’enseigne.
56
Planche N° 6: Relevé de l’échelle du corps
Référence de
mensuration par
le corps humain
Fig.1 100
Fig.2
Articulation
de l’espace
par la
mesure du
corps
Fig.2 101
100
L’architecture vernaculaire de Djerba, Ali Djerbi, p.104.
101
Ibid., p.106.
57
Voir
Percevoir, c’est savoir. Mes sens éveillés s’éclatent et s’activent dans la médina.
C'est avec notre corps qu’on aperçoit et compare le petit et le grand, le dur et le
tendre, l'étroit et le large, le fort et le faible, chaud et froid, lisse et rêche, mou et
dur…. toute perception passe par notre corps. etc... « Les oppositions spatiales
constitutives, telles que haut-bas, vertical-horizontal, devant-derrière, centre-
périphérie, sont réductibles à des dualités qui se retrouvent d’abord au niveau du
corps humain »102.
102
Abdessamad DIALMY, Logement, Sexualité et Islam, Eddif, Mroc, 1995, p. 25 et 26.
103
Hélène et Menegaldo, Les imaginaires de la ville, Michelle Sustrac , De la ville sensible aux sens de
la ville, Collection « Interférences », Presses Universitaires de Rennes 2007.
104
Patrick Barrès, Expériences du lieu : architecture, paysge, design, Archibooks et Sautereau, 2008,
p.22.
105
François Laplantine, Op., cit., p.15.
106
Yves Winkin, Op, cit., p.111.
107
Chris Younes, Maison-mégapole : Architectures, philosophies en œuvre, éd. La passion, Paris,
1998, p.15.
58
Une réflexion sérieuse et vivante sur l’architecture traditionnelle commence par un
108
regard intensif. Le regard souligne la volonté de voir, de bien voir. « Regarder,
c’est garder, prendre garde à, prendre soin de, manifester de l’égard, prêter attention,
considérer, veiller »109.
Le balayage optique de la médina nous fait apprendre à utiliser nos yeux, à voir
autrement : Apprendre à voir, c’est former, forger son regard. C’est le regard qui
arpente, fouille, pénètre, s’arrête, éloigne, se rapproche. Voir n’est pas seulement un
dévoilement, essentiellement, ce qui est voilé et caché ; mais plutôt une sorte de
révélation. Nous observons les faits par un regard éduqué, formé. Mon œil arpente
les quartiers historiques, placettes, rues et maisons ; examine, détecte, cherche et
trouve. Ma culture et formation scientifique professionnelle m’oriente où porter mon
regard afin de repérer la nouveauté, discerner la différence et classer les
particularités. Le regard intensif est un regard éduqué, socialisé et contrôlé. « C’est
un regard préparé, cultivé, codifié»110 comme le spécifie Jean Copains. Il se
construit, se déconstruit et se critique. D’où cultiver son regard, c’est le former et le
forger. Visant l’élaboration d’un savoir, l’œil s’attarde, intensifie et amplifie la
vision.
108
Selon l’expression de François Fédier, le regard consiste en une « intensification du premier voir ».
Il est appréhendé comme captation d’informations depuis les choses familières aux choses
étrangères afin de les rendre plus familières, car le relevé optique ne permet pas de mesurer les
parties invisibles de l'objet qu’on cherche à percevoir comme les objets communs.
109
Ibid., p.18.
110
Jean Copans, Op., cit., p.79.
111
Ratiba haj moussa, Le corps, l’histoire, le territoire : les rapports de genre dans le cinéma algérien,
Balzac, p.212.
112
Yves Winkin, Op., cit., p.124.
113
Jean Copans, Op., cit., p.79.
59
totalité signifiante114, voir est l’instance ultime et décisive de toute connaissance.
L’œil entre autre est un outil de mesurage fréquemment utilisé pour calculer des
proportions. On dit en langue arabe « ton œil est ton outil de mésure » )(عينل ميزانل,
ce n’est qu’en regard de l’humain que la taille de l’architecture s’établit »115.
Écouter
La perception auditive engendre une relation avec l’espace plus large que celui
limité par les frontières visuelles. Voyons comment le son d’un chant dépasse les
limites des murs aveugles et traverse le lieu, la rue. Ca m’invite à me rapprocher ; je
prends une petite pause pour écouter la voix provocatrice qui raconte ses peines et
ses chagrins. La voix du désir qui s’infiltre à l’extérieur de l’espace interdit des
femmes et de la maison. Elle séduit les hommes passants. La chanteuse au fond
d’une skifa, cachée derrière le métier à tisser, prend une pause pour écouter les
114
Ce concept, utilisé par Hegel dans son ouvrage la phénoménologie de l’Esprit, fait son entrée dans
la pensée contemporaine avec l’œuvre de Husserl (1859-1938), qui estime que l’activité de la
perception et plus précisément du voir est l’instance ultime et décisive de toute connaissance.
115
Collectif, L’objet et son lieu, Sandrine Mahieu, L’objet au lieu du site, La Sorbonne, Franc, 2004,
p.123.
116
Jean Copans. Op., cit., p.82.
117
Jean Copans. Op., cit., p.82.
60
passants. Tout un système social se dévoile suggérant un mode de production et
d’occupation du houch et de la médina en même temps. Mais faut-il rester neutre ?
Comment construire une enquête orale au près des habitants et passants ?
Comment recueillir des témoignages ? Comment inviter les gens à s’impliquer dans
la problématique de ma recherche ? Quelles seront les réactions ? Comment
concrétiser mon enquête orale et mes questionnaires ?
En fait, le terrain joue un rôle essentiel dans l’élaboration de mes connaissances, car
au fur et à mesure de mes découvertes l’espace là où l’enquête que j’ai pu exercer a
bel et bien développé en moi le sens d’une écoute, non plus passive mais
comparative. Je suis devenu sensible aux personnes présentes dans le lieu, et apte à
écouter l’autre avec déférence et attention, à mettre en contact ses idées avec les
miennes, sans influence néfaste ni rejet prématuré. Plusieurs habitants du quartier El
Manzel se sont dit : « On parle de nous, on n’est pas oublié ». Je disais : « Ils ont
certainement beaucoup à dire. L’enquête va faire bouger les gens »
Au cœur des quartiers patrimoniaux de Gabès118, J’ai effectué une série d’écoutes,
d’enquêtes, de dialogues et d’échanges sociologiques, afin de recueillir des
témoignages. L’écoute du parler m’a conduit à relever des données fondamentales
sur l’espace de la maison, du quartier et de la médina. Des rencontres avec des
personnes ressources permettent d’avoir des réponses satisfaisantes sur la question de
l’espace architectural et l’urbanistique.
Qui peuvent être les personnes ressources ? Comment les gens voient et pensent leur
ville, leur quartier et leur maison dans son évolution ? Sont-ils satisfaits, sont-ils bien
dans leurs peaux à l’égard de leurs logements ?
Je commence à travailler avec les gens des quartiers patrimoniaux El Manzel et Jara,
particulièrement les anciens habitants, cherchant à trouver et interroger
essentiellement « awled el madina » ce qui veut dire les enfants de la médina. Cette
expression s’applique à toute personne née dans la médina de longue date. D’après
Abdessamad Dialmy « awled el madina » s’oppose à « l’arroubi » (compagnard) ou
« barrani » (étranger), il en est, selon lui, le dépassement idéologique, et la négation
historique »119, je cite ceci, sachant qu’aujourd’hui le peuplement des quartiers
118
Extrait du carnet de notes : (Juin 2010)
119
Abdessamad Dialmy, Logement, sexualité et islam, Eddif, Maroc, 1995, p.51
61
patrimoniaux est caractérisé par l’entrée de catégories pauvres issues de l’exode
rural, une population rurale venue des autres régions de l’intérieur du pays.
Je regarde avec eux ce qui se passe dans le quartier afin de comprendre les
dynamiques dont ces quartiers sont le siège. Je multiplie les écoutes, la connaissance
est essentiellement reconnaissance de l’autre dans ses pensées et idéaux. L’écoute me
permettra peut-être de dégager des interrogations nouvelles, des pistes de recherches
inédites.
Pour moi, le terrain est considéré comme un lieu de dialogue où une série d’écoutes,
donc d’échanges sociaux, s’effectue. Ceci est de grande importance en vue de
l’intérêt historique des sources orales. D’où une familiarité culturelle et linguistique
(la pratique d’une langue véhiculaire, du dialecte local, des versions culturelles
adéquates) car le relevé «doit être suspendu aux lèvres des informateurs»120 C’est
entrer en contact avec les personnes qui ont eu dans le passé des relations avec
d’anciens bâtiments. J’ai noté des paroles relevées d’une série d’énonciations
individuelles ou collectives. Rares sont les enquêtés qui ont invité l’enquêteur chez
eux pour répondre aux questionnaires ; Je me demande alors si cela a une relation
directe avec l’état de leurs intérieurs. En général, les interviews ont eu lieu dans des
endroits publics. Les hommes ont été interrogés pour la plupart dans le café du
quartier et la place du souk, haut lieux de la sociabilité masculine, alors que les
femmes en habit traditionnel l’ont été au seuil de leur maison ou dans la rue.
Le relevé par l’écoute permet la production d'un discours in situ, c'est à dire une
rencontre et un échange direct entre un enquêté et un enquêteur doté de caractères
spécifiques. Une évidence qui n’échappe pas à ceux qui ont fait du terrain, c’est que
jusqu’aujourd’hui, notre société est orale puisque toute information passe de la
bouche à l’oreille. Les notes prises lors de l’écoute des personnes rencontrées
120
Ibid., p.80.
62
demandent plusieurs aspects, notamment l’aspect de la méthode, selon Marc Augé121.
D’où la nécessité d’avoir d’un contact effectif avec des interlocuteurs est une chose ;
et la représentativité du groupes est une autre chose122. L’activité du chercheur de
terrain est dès le départ une activité d’arpenteur social, de manieur d’échelles, de
comparatiste au petit pied : il bricole un univers significatif, au besoin en explorant
par enquêtes rapides, des univers intermédiaires ou en consultant, en histoire, les
documents utilisables».123
L’enquête orale est un instrument de relevé où l’écoute est une excellente source
d’information, son contenu verbal constitue une matière première pour la
construction d’une connaissance sur l’habitat ancien. Le relevé des témoignages va
aide à découvrir des pistes de travail pour la recherche et à définir des notions par la
confrontation analytique des renseignements relevés.
121
Marc Augé, Non-lieux : Introduction à une anthropologie de la surmodernité, Seuil, paris, 1992,
p.22.
122
D’après Mac Augé : « Il s’agit en effet de savoir ce que ceux à qui nous parlons et que nous voyons
nous disent de ceux à qui nous ne parlons pas et que et que nous ne voyons pas »
Marc Augé, Non-lieux, Introduction à une anthropologie de la surmodernité, Seuil, Paris, France,
1992, p.22.
123
Marc Augé, Non-lieux, Introduction à une anthropologie de la surmodernité, Seuil, Paris, France,
1992, p.22.
124
Ibid., p.81.
63
L’enquête devenue prétexte pour entrer dans le vif du sujet grâce à quelques
questions se rapportant à la perception de la ville, du quartier. Bousculant les repères
de chacun pour en faire paraitre de nouveaux, plus surprenants, plus drôles, elle était
utilisée dans la rue, le souk, devant la mosquée.
J’ai procédé à des entretiens auprès des personnes en relation avec mon site. Après
avoir cerné les différents objets d’études de ce travail, je vais présenter les méthodes
permettant d’apprécier les qualités de ce lieu.
125
Ibid., p.59.
126
Jean Copans, Op. Cit., p.59.
127
Ibid., p.79.
128
Ibid., p.61.
129
Ibid.
130
Les entretiens libres consistent à laisser parler une personne (individu ou groupe) sur un thème.
La question qui amorce le discours est la plus générale possible. Celui-ci peut être reformulée pour
aider l’interviewé quand celui-ci est dépourvu de commentaire, mais l’enquêteur ne coupe en aucun
cas la parole. L’enquête par entretien permet d’explorer des faits et le principal vecteur est le
langage.
Contrairement aux procédures d’entretiens libres qui consistent à laisser parler un individu sur une
thématique, les enquêtes à l’aide de questionnaire visent à recueillir par la formulation de questions
des réponses sur un point particulier de cette thématique. Les techniques de questionnement sont
de deux ordres : les questions ouvertes, visant à recueillir des réponses verbales (phrases et
discours), ou fermées permettant d’évaluer des réponses au travers de choix de mots.
Les énoncés des questionnaires ouverts (ou semi directifs) sont composés des questions ajustées aux
objectifs de l’enquête certes mais dont la formulation et le mode interrogatif n’oriente pas a priori la
réponse afin de laisser le sujet s’exprimer par son propre langage. Les réponses verbales recueillies
peuvent ainsi être traitées au travers des techniques d’analyses linguistiques qui permettent
d’identifier les catégories descriptives propres aux individus plutôt que de leur imposer ou projeter
des catégories peut-être non pertinentes.
Les questionnaires directifs sont composés de questions pour lesquelles des réponses ou des
échelles de valeur sont proposées. L’ordre et le contenu des réponses sont prévus, contrairement
64
questions ouvertes, semi directives, ou des questions fermées, plus directives. En
regard de ces observations méthodologiques, je vais ainsi présenter les techniques
d’enquêtes qui permettent de recueillir des discours dont l’analyse vise à accéder aux
interprétations sensibles d’individus. Je cherche à élaborer un protocole d’enquête
qui incite l’usager à s’exprimer sur ses connaissances et son opération du quotidien
en son site, la ville de Gabès.
En ce sens, j’ai procédé à des entretiens auprès des habitants du quartier afin de
déterminer, d’abord, l’image qu’ils ont du site, ensuite, au moyen de questionnaire
ouvert, leurs besoins, gênes et propositions concernant cette partie de la Médina. Par
la suite, j’ai établi, d’après les tableaux récapitulatifs effectués, certaines synthèses.
Enfin des conclusions, émanent des résultats obtenus131.
Toucher
Parcourant le quartier le vieux El Manzel, le pas me retient au niveau de l’espace
tactile et m’invite à exercer, à expérimenter le toucher132. Le relevé par la main et
l’œil de la réalité observable représente une source d’informations sur les matériaux,
les textures et les couleurs. La main est un œil comme le dit Cézanne et l’œil est une
main.
Les façades sont bien sûr les meilleures sources d’information sur leur état physique
ancien et actuel, et le relevé graphique intégré à la photographique est le plus
immédiat et efficace pour obtenir une juste représentation. En dehors du relevé et de
la représentation graphique de son actuel, il est indispensable de fournir des
informations sur les matériaux et les techniques de mise en œuvre concernant le
bâtiment à ravaler ou à étudier. Cependant, j’estime que ni un dessin ni une photo ne
aux entretiens libres. Les réponses s’organisent, soit par jugement catégoriel (case à cocher), soit
sous forme de différentiateur sémantique (échelle linéaire)
131
Les résultats des entretiens : Les interprétations des images mentales de la place de Souk El
Manzel.
On peut classer les divers dessins recueillis selon trois lectures
A) Une lecture de l’urbain décrivant la place et ses quatre percées.
B) Une lecture architecturale des dispositifs architecturaux :
Les repères existants : la mosquée, le sabbat et les cellules commerciales.
Les repères disparus : l’Oukala, les arcades et le café.
C) Une lecture du paysage, le vide, l’état de dégradation et d’insalubrité les quelques végétaux qui
existent.
132
Le toucher correspond à la sensibilité cutanée qui intervient dans l’exploration des objets, des
espaces.
65
sont capables de les décrire entièrement, seul le toucher133 donne des informations
exactes sur son état et la nature du matériau. C’est dans le rapprochement que se crée
la confrontation et la différenciation des textures et des matériaux. Le regard et la
main permettent une palpation directe de la surface. Le toucher vient constituer la
découpe des matériaux, des échantillons.
Mais quel type d’échantillon s’agit-il ? Quelle méthode de relevé ? Mais Quelle
inspection, quelle mesure in situ ?
Le relevé d’une palette d’échantillonnage134 englobe tout ce qui concerne la matière
et le matériau utilisé dans la construction. La palette ou la planche de matériaux est
un territoire de sélection et de regroupement des échantillons et des fragments
matériels de maçonnerie, d’enduit, de pierre. C’est un espace de répartition des
éléments répertoriés dans des diverses fiches de classification selon une typologie
précise.
133
D’après Pierre Von Meiss : « La sensation tactile occupe une place particulière dans l’architecture
et cela pour deux raisons : d’une part elle est inévitable à cause de la gravité et d’autre part elle est
anticipée par notre faculté de voir les formes et les textures. Les pieds de l’homme débout ou
marchant sont en contact permanent avec le sol lisse ou rugueux, dur ou mou, plat ou incliné(…). En
architecture, ce sont surtout les éléments verticaux polis, sculptures, plaquages, colonnes, etc. … qui
nous invitent au geste de la caresse… »
134
Voir planche N°.
66
matériaux naturels (la pierre, la terre, le bois, la chaux) a abouti à des systèmes
constructifs relativement souples et vivants. Si les enduits anciens à la chaux,
contrairement aux enduits modernes, ont la particularité de faire corps avec
l’architecture ancienne c’est qu’ils permettent de laisser « respirer » les murs :
cette perméabilité à l'air et à la vapeur est indispensable à la bonne conservation des
maçonneries qui ont, bien entendu, duré jusqu’à aujourd’hui.
Les échantillons des enduits doivent être prélevés dans des enveloppes adéquates. Je
me demande si le fait de prélever un échantillon et de le séparer de son milieu
d’origine peut entraîner des modifications plus ou moins importantes. En revanche, il
est indispensable d'effectuer différents prélèvements dans l'espace et dans le temps et
de les traiter pour étudier le fonctionnement d'un bâtiment. Les périodes et les
terrains d'études doivent être bien repérés pour cerner au mieux la variabilité spatiale
et temporelle de la qualité du milieu.
67
Planche N° 7:
Sentir
68
« Le regard et l’ouïe confortent l’odorat »135. Conçu comme un outil en quête de
nouvelles clefs de lecture de la ville, il s’appuie sur l’odorat. L’odorat est sollicité.
Les perceptions olfactives construisent une perception spatiale : par l’odorat, nous
sommes en relation avec un espace plus large que celui limité par les frontières
visuelles ; par les odeurs et parfums, nous sommes en lien avec l’intimité du lieu.
« Les murs conservent les odeurs »137. Je remarque que les houch des gens aisés
manque d’odeur par contre ceux des pauvres marquent l’odeur. Je sens une odeur
captivante d’épices qui m’enivre, je me rapproche du moulin du quartier138. Toute la
lecture du lieu peut se faire à travers le nez, je peux même élaborer une carte
olfactive à partir des odeurs senties qui définie et identifie des localités étroitement
en relation avec les zones sujettes de l’étude. La sensation olfactive permet de
repérer et d’identifier un zoning olfactif, d’où une classification, une différenciation,
une distinction des lieux.
135
Alain Corbain, Le miasme et la jonquille, p.53
136
D’après Michel Serres, dans son ouvrage « les cinq sens » : « L’odorat parait le sens du singulier…
le parfum signe spécifique … sens rare des singularités, l’odorat glisse du savoir à la mémoire et de
l’espace au temps…’
137
Alan Corbin, Le miasme et la jonquille, p.40.
138
Extrait de carnet de note : « A l’angle de la mosquée, on s’entoure d’une variété d’odeurs,
d’ambre, parfums, des jardins ; jasmin, rose, fleurs d’oranger, verveine… effluves de l’encens
mélangé aux senteurs du romarin, safran, basilic,… exhalent les ruelles de la Médina et les
embaument par une fraicheur vivante accentuée par la présence d’une douce ombre sous le sabat. »
139
140
Alan Corbin, Le miasme et la jonquille, p.223.
69
de paysan qui travaille encore dans l’oasis, cette odeur désagréable symbole de
pauvreté et de l’excrément putride141
Comme toute médina, celle de Gabès est une étrange combinaison de saveurs, une
réelle satisfaction de sens. Loin des odeurs fétides des ruines et des exécrables
dépotoirs d’ordure de Bab Bhar142, je pars vers un « sentir pensant », je reviens à ce
coin de Jara qui a sû garder son charme et sa délectation. Entre les remarquables
couleurs des fruits exposés et l’agréable texture du henné, la fraicheur de la menthe,
des roses et du basilic et la succulence des épices enluminées, l’extase du café
récemment moulu et la sapidité de la farine de blé parfumé de peau d’orange séchée,
l’âme est enchantée. Je n’ai pas envie de quitter cet endroit.
Le Lieu est fait et structuré des liens. Pour ce faire peut-on croire à l’enjeu des
mémoires aussi bien corporelles, sensorielles qu’émotionnelles. La mémoire146 fait le
lien
141
Alan Corbin, Le miasme et la jonquille, p.230.
142
Voir planche N° Annexe Bab Bhar
143
Espaces et mémoire, Rachida Triki, Ridha Boukraa, Paysages jardins, espaces-lieux de mémoire,
Atep & Magreb difusion, Tunis, Tunisie, p.149.
144
Alain Corbain, Le miasme et la jonquille, p.335.
145
Alan Corbin, Le miasme et la jonquille, p.74-75
146
La mémoire dans sa définition étymologique est l’ « aptitude à se souvenir ». Elle réunit ce qui est
demeure éveillé d’un passé qui n’est plus là. L’ensemble de survivances et de traces appartient à la
fois au passé et au présent et constitue par conséquent le trait d’union entre les deux.
70
Entre le contact direct, l’émotion un rapport affectif. Le contact renforce les liens, et
lutte contre l’oubli. L’appartenance de l’individu à l’espace groupe conditionne le
fonctionnement de la mémoire
L’expérience collective se réalise dans un cadre spatial qui active les souvenirs.
Chaque expérience qui se transforme en souvenir est réactivée par le fonctionnement
mnémonique dans le cadre spatio-temporel. La première notion, la mémoire, étant
synonyme d’une inscription concertée par une communauté à travers leurs pratiques
spatiales, produisant par conséquent un mode physique et concret de leur habiter.
C’est le champ du référentiel où l’espace se conjugue en un ensemble de lieux,
portant la trace de l’époque et leur genèse.
J’éveille ma mémoire stagnée. Ma mémoire du lieu qui n’est pas proche, elle est
dispersée et diffractée. Ainsi s’active un autre lieu de mémoire est créé, ce sont les
fiches et les carnets de notes, des lieux fictif ou un non lieu qui peut
147
Rachida triki, Espace et mémoires, Ridha Boukraa, Paysage jardin, espace-lieux de mémoire,
p.147.
71
semble incontournable : La mémoire et le mémoire, que peut m’induire l’architecture
traditionnelle.
148
Rachida triki, Espace et mémoires, Ridha Boukraa, Paysage jardin, espace-lieux de mémoire,
p.147. D’après Ridha Boukraa : « L’isolement exclut la mémoire et provoque le désordre mental. »
72
Chapitre II.
73
I. Entre transformation et démolition : la ville est perdue
1. L’espace-temps
Je commence à réfléchir sur les critères de sélection des bâtiments et sur une
première liste de bâtiments à envisager. Il n’est pas possible de garantir de façon
certaine la date de construction de certains bâtiments. Bien que la ville de Gabès soit
reconstituée plusieurs fois, à des périodes différentes ; je constate que pour plusieurs
bâtiments, les dates des constructions apparaissant lors de l’évaluation plus anciennes
que la réalité.
149
Marion Segaud, Anthropologie de l’espace : habiter, fonder, distribuer, transformer, Armand Colin,
paris, 2008, p.194
150
Collectif, L’objet et son lieu, Sandrine Mahieu, L’objet au lieu du site, La Sorbonne, Franc, 2004,
p.126.
74
le relevé architectural du bâti ancien marque d’une part un moment de sa vie,
d’un temps arrêté, et d’autre part une époque à laquelle il appartient.
Le relevé de l’état actuel commence par la constatation d’une situation ambigüe dans
laquelle le temps se confond. Je relève « une catégorie particulière de présent »151 où
niche le passé. Passé et présent se lient. Le temps se condense. Je me confronte à un
monde, un lieu et un temps que je ne cesse de retrouver. « Le passé glorieux ne peut
être complètement effacé, il est nécessaire puisqu’il active la lutte au présent»152.
Cette dualité est le reflet d’une société en pleine mutation qui cherche encore un
mode de vie, elle succombe parfois au poids du passé et adopte le type d’habitation
hérité de son histoire ; mais parfois aussi elle est sollicitée par le présent et cède
devant la tentation des constructions modernes.
Le relevé d’état actuel des architectures mène nécessairement une double lecture,
celle de ce qui existe aujourd’hui et de ce qui n’existe pas et qui a existé autrefois.
L’opération du relevé architectural est accompagnée par la recherche du sens. Le
sens est multiple. Il est de l’ordre de l’interprétation. Entre perception et
interprétation, le relevé technique est complété par une lecture sémantique ; à travers
lesquels je tisse des liens, je crée des rapports. C’est là le vrai travail de chercheur.
151
Collectif, L’objet et son lieu, Sandrine Mahieu, L’objet au lieu du site, La Sorbonne, Franc, 2004,
p.126.
152
Ratiba Haj Moussa, Le corps, l’histoire, le territoire : Le rapport de genre dans le cinéma algérien,
Balzac, Quebec, 1994, p.252.
153
ttp://[Link]/wiki/Dictionnaire_raisonn%C3%A9_de_l%E2%80%99architecture_fran%
C3%A7aise_du_XIe_au_XVIe_si%C3%A8cle/Restauration
75
Le point de départ de la constitution de cette recherche est une problématique à
laquelle je me suis confronté. Je me trouve devant une situation architecturale et
urbaine initiatique, riche et prometteuse pour la recherche expérimentale. La pratique
du terrain m’incite à réagir et agir, me stimule à m’interroger sur la démarche de
l’invention surtout au niveau des méthodes et techniques du relevé architectural et
urbain. Je peux dire ainsi que la stratégie du travail de terrain architectural et urbain
est essentiellement expérimentale.
Parmi les principaux exemples qu’il faut évoquer ici, le quartier El Manzel le plus
ancien noyau qui a perdu complètement l’importante dynamique qu’il avait avant,
quand il était un vrai lieu d’échange commercial entre les autochtones et les
154
D’après Laplantine, la description s’attarde, procède à des arrêts sur des images, concentre son
attention sur un moment donné, sur un lieu précis, sur un épisode décisive. Elle fixe le temps dans
un présent définitif et immobilise la vision dans l’espace. Elle est une espèce de récit arrêté, une
récapitulation dans l’instant.
Françoise Laplantine, la description ethnographique, Paris, édit. Armand Colin, Nathan, 2005, p.91
155
Marzano M., Dictionnaire du corps, éd Puf, France, 2010, p.345.
76
caravaniers ; mais également un lieu de rassemblement pour la population car il
abrite la mosquée, le souk et le café de la région.
On peut constater aisément que la vie populaire s’est retirée des anciennes places qui
ont perdu ainsi une grande part de leur signification ; en effet l’ancien tissu se trouve
de plus en plus marginalisé et dépourvu de dynamisme. L’ancien quartier risque,
vraisemblablement, de perdre son âme et son authenticité puisque la ville ancienne a
perdu sa raison d’être.
En effet, abandonnés par leurs habitants, peu ou pas entretenus, la médina, ses
quartiers et son habitat se sont dégradés, tombant progressivement en ruines. La
démolition du bâti ancien crée des espaces creux, une sorte de vide analogue à la
placette du tissu ancien. Les dents creuses rompent la continuité de la rue. Le
nouveau bâti tue la structuration raisonnée de l’ancienne urbanisation et
l’organisation spatiale qui était le produit des accumulations et des saturations lentes
à travers des siècles. Hélas, ce mariage qui a duré longtemps semble être rompu. Les
repères changent et la médina se disperse. Une défiguration du paysage architectural
s’aggrave de plus en plus. Je remarque qu’il y avait une adéquation entre l’échelle
architecturale et celle du tissu urbain, aujourd’hui disparue.
77
En effet, de nos jours, on ne voit plus que des portes closes ou des locaux délabrés
occupés par quelques ferronniers. Les boutiques donnant sur la place du souk sont
aussi, en majorité, en ruines.
Il ne s’agit plus que d’un résidu d’espace, d’un dépotoir d’ordure ménagère ou de
déblais des chantiers voisins. Une œuvre mêlant plusieurs moyens d’expression,
différents styles ; style éclectique et néo-mauresque.
Je remarque que les nouveaux plans, bousculant les rues tortueuses, vont restructurer
la cité. Un enchainement de mues et de genèses se manifestant dans la forme du bâti
et sa matérialité perturbe la typologie de l’ancien noyau ; Ceci est dû à des facteurs
qui se conjuguent ; mais qui peuvent être résumés en deux types. D’une part l’action
naturelle tel que l’effet du temps d’où le vieillissement des matériaux, et les effets
78
des intempéries. Et d’autre part, l’action de l’homme. Si El Manzel et Jara se
dégradent, la question qui se pose alors : Comment expliquer la dégradation de
l’habitat par le propre propriétaire le délaissement, le manque d’entretien et la
destruction volontaire en vue d’un changement ?
La destruction majeure des houch par des habitants déracinés qui ne sont pas « weld
blad » « autochtones » c'est-à-dire issus d’autres régions. Je veux comprendre
l’incidence de la mobilité sur les sociabilités urbaines et par ricochet, sur la
morphologie physique de la ville. Toutefois, des maisons qui sont toujours habitées
et qui souffrent de quelques désordres de matériaux feront l’objet de travaux
d’entretien, pour contribuer à améliorer la qualité de vie et le confort à ces habitants.
La majorité des maisons en dégradation ont dû subir des opérations de réhabilitations
sans aucune étude spécialisée et professionnelle préalable, sans aucune stratégie
basée sur le relevé des normes et des modes d’organisations traditionnelles.
Je vais alors déployer tout un champ de questions dont certaines sont d’ordre
conceptuel et d’autres d’aspect pratique du terrain :
Comment spécifier les différents concepts permettant de réfléchir la discontinuité
(seuil, rupture, coupure, mutation, transformation) ? Comment, après tout cela, se
79
représente l’œuvre architecturale ? Est-elle harmonieuse ? Tout ce changement
dépend-il de l’intention et de l’inspiration du concepteur ? Quelles sont les pistes de
réflexion que suppose cette situation ? Que faire face aux phénomènes d’exode et
d’abandon des anciens quartiers ?
80
II. Relevé des pathologies architecturales
J’invente le lieu. Quand les houch sont encrassés ou dégradés par le temps, la
pollution atmosphérique, les intempéries, cela est facile à voir et attire l’attention.
Beaucoup d'édifices ne menacent ruine que par la faiblesse des structures
horizontales et verticales, et des matériaux.
Le relevé d’état des matériaux mouvants est une opération empirique qui exige une
série d’enquêtes allant du diagnostic du bâti ancien, de sa construction en passant par
toutes les interventions d’entretien ou de réhabilitation jusqu’à la vérification de son
actuel aspect formel et spatial. Certes, je mène un inventaire, mais pour qui et pour
quoi faire ?
1. Défiguration de la parure
L’usure est une découverte. Le diagnostic156du bâti ancien par le relevé va permettre
de découvrir ce qui été couvert et oublié, ce qui est travesti par un revêtement et
caché derrière des couches d’enduit et de peinture ; l’usure fait dégager la structure et
le tissu interne du bâtiment.
156
D’après Jacques de courson : « Établir un diagnostic – au sens médical du terme- c’est rassembler
des indices, indicateur, mesures, analyses… pour savoir, avant de comprendre, pour pouvoir agir… et
délivrer des médicaments, et si nécessaire hospitaliser. La première question est : C’est grave,
docteur ? » Même chose pour une ville : un diagnostic c’est l’état de santé d’une ville, ses forces et
ses faiblesses, ses potentialités et déséquilibre, son environnement. Pour être utile un diagnostic
doit permettre d’établir une thérapeutique, préventive autant que curative. Ce n’est donc une étude
rétrospective, ni une photographie instantanée, ni une explication ou analyse scientifique, encore
moins une réflexion prospective ou un programme d’action. C’est la réponse à la question :
« Comment va votre ville, monsieur le maire ? »
Jacques de Courson, Le projet de la ville, éd. Syros, Paris, France, 1993, p.61.
81
architecturale qui manque, le déblai, révèle, envisage ce qui était présent comme
manquant157.
Mais comment maintenir le matériau et le restituer ?
L’architecture dans son mouvement à travers le temps manifeste deux phases : une
phase de puissance ou de résistance de matériaux et une phase d’agitation ou de
perturbation de matériaux. Le diagnostic du bâti ancien consiste à lever ce qui est
en ruine, la solidité de la pierre est devenue fragilité au fil des années.
Le relevé comme procédure représente une source d’information sur la durée de vie
du bâti ancien ainsi que le travail du temps d’où sa dégradation. Ainsi, il permet
d’analyser les dégradations architecturales de repérer les enjeux qui s’y font jour. Le
relevé photographique permet d’obtenir un ensemble complet de données précisant
les aspects des dégradations, mais l’image ne suffit pas pour combler ma soif à la
connaissance. Le relevé permet de mieux comprendre les origines des dégradations,
leurs causes et leurs aspects. Les structures architecturales anciennes se transforment
progressivement, elles sont redimensionnées et reconnues comme témoignage du
passé.
157
Collectif, L’objet et son lieu, Sandrine Mahieu, L’objet au lieu du site, La Sorbonne, Franc, 2004,
p.126.
82
2. Dégradation de l’ossature
Il s’agit de faire le relevé des matériaux constructifs du bâtiment : leur nature, leur
dimension, leur propriété physique et mécanique, voire leur état de conservation
après leur vieillissement. Le relevé me permet de vérifier l’état de stabilité ou de
dégradation de la construction à la date du relevé. Mes études pluridisciplinaires de
l’état des structures me permettent d’élaborer une analyse systématique qui identifie
l’origine des dégradations des maisons.
Mais quelles sont les déformations portées sur la structure porteuse verticale ainsi
que sur la structure horizontale ?
Sachant que la Médina de Gabès est implantée sur la rive d’un Oued couronnée par
l’oasis, tous les matériaux locaux utilisés dans la construction sont sensibles à
l’action des facteurs climatiques et de l’eau. A noter aussi que la mauvaise
83
évacuation des eaux pluviales, peut provoquer avec le temps l’effondrement
(l’écoulement) des anciennes toitures et la fissuration des murs.
158
Les propriétés physiques et mécaniques des matériaux de construction pourront être analysées
sur des échantillons prélevés. Cette méthode permet de définir la résistance à la compression et à la
flexion, la porosité du matériau, la profondeur des altérations et la mesure de la perméabilité
(hygrométrie, teneur en eau, condensation).
84
d’informations afin de comprendre les étapes par lesquelles l’édifice est passé pour
rendre intelligible son état actuel159
159
[Link]
[Link]
85
Planche N° 8: Dégradation du mur
Fig.1 Fig. 2
Détail agrandi
Fig.3 Fig.4
Fig.5
Fig.6 Fig.7
86
Planche N° 9: Dégradation du mur
FISSURE
MICROFISSURE
DECOLLEMENT D’ENDUIT
PIERRE MANQUANTE
PIERRE DEGRADES
TACHE D’HUMIDITE
EFFORESCENCE
MAUSSE
REPRISE D’ENDUIT
87
Planche N° 10: Dégradation du plafond
Fig. Fig.
88
Planche N° 11: Dégradation du plafond
Fig.7 Fig.8
89
III. Rupture typologique
1. Transformation ou déformation
Au début, l’appropriation de la médina est en réajustement du regard. Cette
appropriation spéculaire s’accompagne d’interrogation. L’espace transformé, par
l’ingérence (intrusion, intervention) étrangère, demande à être ressaisi.
90
2. Intégration ou perturbation
C’est avec l’intégration de nouveaux matériaux au début du XXème siècle et avec les
interventions agressives de construction ou de reconstruction, le bâti ancien
commence à perdre ses caractéristiques d’origine, sa véritable signification, support
de ses valeurs historiques, architecturales et culturelles.
Toutefois, le relevé permet aussi de donner une idée sur les matériaux utilisés en
désharmonie, dans les différentes étapes de l’intervention. Leurs techniques de mise
en œuvre reflètent les compétences du savoir-faire à chaque étape d’entretien ou de
réhabilitation et l’influence des matériaux nouveaux sur la construction originale. Les
déformations typologiques se traduisent par l’intégration des nouveaux matériaux
hétérogènes.
Cette étude basée sur le relevé va permettre de comprendre les différentes étapes
chronologiques de transformation de l’habitat et de voir comment l’introduction de
nouveaux matériaux de construction industrialisés et l’apparition de nouvelles
techniques de construction tendant à standardiser le domaine de la production du
cadre bâti et de dépasser le modèle authentique.
91
Actuellement, la vague de « modernisme » envahissante a apporté aux constructeurs
des techniques nouvelles, utilisant des matériaux naguère inconnus et inusités dans
l’art de bâtir ancien tels le béton, l’acier, le verre, l’aluminium etc…
92
Chapitre III.
I. 1. Promenade rétrospective
I. 2. Exploration historique
II 1. Le lieu du site
93
I. La ville acteur de l’histoire161
1. Promenade rétrospective
Je rebrousse chemin pour revenir dans les ruelles intimes de la Médina en longeant
les quelques mètres de façades anciennes. J’entre dans la médina comme si j’entre
dans un musée qui relève d’un moment, d’un temps donné, passé. J’essaye de me
situer dans la référence de la ville ancienne. Un espace pittoresque. J’enregistre les
impressions et perceptions sur mon carnet de notes, qui, par la suite, sert comme
référence dans mon analyse du parcours dans la médina.
Je tente ici de relever et de saisir les dimensions patrimoniales à travers le relevé des
données formelles, fonctionnelles et psychosociales du quartier patrimonial El
Manzel et Jara. À travers un regard sur la poïétique historique de la ville de Gabès,
je cherche à approfondir ma compréhension de ce cadre architectural patrimonial, de
sa logique de constitution.
161
Je reprends ici l’expression d’Hélène Yèche :
Hélène &Giles Menegaldo, Les imaginaires de la ville : entre littérature et arts, Hélène Yèche, La ville
acteur de l’histoire, Presse Universitaire de Rennes, 2007, p.453.
162
Boulevard : Le mot vient du néerlandais bolwerk signifiant « bastion », « rempart ». À l'origine,
c'est donc une voie de communication reposant sur d'anciens remparts. Il permet ainsi de
contourner une ville de l'extérieur (comme le fait une ceinture périphérique).
En urbanisme on nomme boulevard la piste qui longe les noyaux moyenâgeux ou bien les murailles
des villes ou bien qui sont tracées sur les traces des murailles. Par contre l'avenue c'est une grande
rue généralement rectiligne.
94
J’invente le quartier, j’adore les rues, je vis dedans et je ne peux m’en passer. Des
espaces urbains m’invitent à parcourir le lieu. Une rencontre en mouvement. Je peux
distinguer en effet plusieurs types d’espaces de liaison, une sorte de face à face avec
des lieux qui s’enchainent et se dévoilent à travers de multiples transitions et
passages, articulations spatiales et lumineuses. Je découvre que les formes et les
dimensions de ces rues jouent un rôle important à devant des aléas climatiques de la
région ; le rapport ombre soleil est bien respecté, la forme et le tracé des rues
réduisent et adoucissent les effets des vents.
Les perspectives accidentées y sont souvent closes, le regard ne peut s’échapper mais
une continuité y est sans cesse suggérée par un jeu d’angulations, de décalages et de
plans brisés. La grande rue mène à l’angle de la place et se prolonge sur le même
côté. La particularité du dispositif permet d’entrevoir la place en appréciant, dans la
diagonale, sa plus grande profondeur. Même si le parcours est fait au hasard, sans la
moindre décision ou choix préalable, l’organisation des rues m’inspire le modèle
urbain ancien. L’accès latéral offre le choix de s’y introduire ou de poursuivre la rue
sans s’occuper du centre, qui présente ainsi une intériorité plus forte.
163
Voir planche N°.
95
Je traverse un sabat164, un espace urbain très singulier, généralement conçu comme
une extension entre deux habitations voisines, cet élément urbain, passage public ou
semi-public couvert, est « un moyen de hiérarchiser » comme le signale Brigitte
Donnadieu165. Sa fonction diffère selon l’orientation et la position en prenant compte
de l’éclairage naturel et de l’aération, le contraste de lumière accentue l’idée de
passer à travers.
Je constate que la particularité des maisons des familles aisées est qu’elles ne se
suivent pas dans une série linéaire et rectiligne, au contraire, elles sont souvent
isolées sous un bortal ou sabat ou au fond d’une impasse pour préserver une grande
intimité. La création de ce retrait par rapport à l’alignement des autres façades
urbaines traduit un désir d’indépendance, de séparation et de distinction, le sabat
permet le passage à ceux qui se reconnaissent dans un groupement et arrête ceux qui
sont extérieurs.
En effet, je cite l’exemple de la vieille Jara167 qui se caractérise par des ruelles
particulièrement étroites et des sabat constituant de véritables tunnels où il fait
sombre en plein jour, surtout que les plafonds sont très bas situés à environ 225 cm à
250 cm du sol, tels que sabat dar Rached168.
164
Sabat «Dar Azzouz », Rue Abdelmajid Cahmmam, Manzel Gabès.
165
Brigitte Donnadieu, L’apprentissage du regard, La Villette, Paris, France, 2002, p.52.
166
Sabat « Dar Azzouz », Rue Abdelmajid Cahmmam, El Manzel Gabès.
167
La fondation de Jara est plus récente que quartier Manzel et ne remonterait pas à plus loin que la
fin de la période hafsides et le début de la pénétration turque
168
Voir planche N°.
96
Si le regard ne peut s’évader, c’est parce que les spécificités urbaines de ces noyaux
résident dans la qualité des espaces extérieurs qui constituent une variété assez
particulière et intéressante de composantes urbaines disposant de nombreux espaces
clos virtuellement mais non réellement fermés. Dans ce territoire plein de seuils, je
circule, je m’arrête. Une rue me fait transiter vers une place, une réserve ou un
réservoir d’espaces, lieux d’une station, où je m’arrête, je regarde, j’entends,
j’enregistre.
En effet, l’une des caractéristiques du tissu médinal, est que les perspectives des
ruelles sont en majorité interrompues ; plus on avance, plus la largeur de la venelle se
rétrécit. Ainsi l’ombre des façades couvre l’ensemble du chemin et une partie des
façades opposées. La rue se resserre, tandis que l’appel indirect de la lumière suggère
une continuité qui invite à la découverte169.
169
Ibid., p.50
97
La perspective de la rue devient triangle. L’espace urbain hiérarchisé ressemble à une
succession d’espaces intermédiaires multipliés, entre-ouverts. Le tracé des voies se
complique comportant des impasses de forme arborescente. Ce qui me laisse
perplexe quant à la présence dans la médina ces réseaux de voies arborescentes et
déchiquetés ?
Je prends un chemin qui ne m’annonce sa fin que par le haut du minaret de la grande
mosquée. L’ensemble s’oriente vers le centre. La fréquence généralisée de ces
ruelles-couloir, bien que concentrique dans une irrégularité typique, je l’explique par
leurs « développement progressif au long des siècles »170, donne à la petite Jara et au
ancien El Manzel un caractère original d’une véritable « expérience de limites et de
formes »171 qui lui confère l’allure de ville-refuge172, une ville protectrice. « Sa forme
labyrinthique doit être considérée comme un mécanisme de défense, destiné à
dérouter l’autre, à se préserver de son regard »173. Ceci me donne en fait l’impression
comme si on se refuge dans notre propre corps.
La place, modifiée selon l’œil qui la perçoit, redevient un lieu de découverte qui
incite l’imagination et la mémoire à s’épanouir. La lumière d’un lieu, sa sonorité, ses
proportions, participent à des qualités spatiales. Je découvre des ambiances
nombreuses, des sons différents, un creux d’ombre.
170
Camillo Sitte, L’art de bâtir les villes : l’urbanisme selon ses fondements artistiques, Seuil, 1996,
p.56.
171
Giovanni De Paoli, Nada el Khoury Assouad et Georges Khayat, Patrimoine et enjeux actuels,
Europia Productions, 2008, p.116.
172
Voir planche N°, figure N°.
173
Abdessamad Dialmy, Logement, sexualité et islam, Eddif, Maroc, 1995, p.60
98
L’espace devient lieu : il révèle son « âme ». Ainsi, autour des repères urbains
immédiats (la place, la rue, sabat, impasse), c’est aussi l'espace de la rencontre, un
territoire d'intimité, de mémoire collective et d'identité.
Je note aussi, qu’il parait que les zones résidentielles des quartiers patrimoniaux,
étaient jadis occupées par des habitants ayant entre eux des liens fondamentaux et
profonds, essentiellement familiaux, religieux, ethniques. Les familles vivant donc
dans des habitations fermées sur l’extérieur. « Ainsi la médina est l’ensemble des
lieux ronds, la somme des matrices spatiales porteuses des musulmans »174. Je peux
dire, ainsi, que l’espace social des quartiers Jara et El Manzel et la configuration des
habitations est le résultat combiné de conditions d’une culture islamique d’un corpus
d’habitudes, comprenant le patriarcat et la séparation de la population féminine.
Retraçant mon chemin d’investigation des quartiers anciens El Manzel et Jara, les
rues dans lesquelles j’ai marché, me suis promené, visité, traversé, badé, arpenté, pris
du temps, arrêté, reposé, rencontré des personnes, assis, acheté, etc. ; ne se vivent pas
de la même manière.
L’ancienne ville est constituée d’édifices aux vocations spécifiques. Les rues
desservent des lots dont le découpage parcellaire se présente par addition de petites
parcelles de différentes tailles. Ces rues, généralement, aujourd’hui, impraticables
par la voiture, permettaient autrefois le passage des charrettes transportant le fumier
depuis les maisons vers l’oasis.
174
Abdessamad Dialmy, Logement, sexualité et islam, Eddif, Maroc, 1995, p.51
175
Abdessamad Dialmy, Logement, sexualité et islam, Eddif, Maroc, 1995, p.60
176
Collectif, l’objet et son milieu, Sandrine Mathieu, l’objet au lieu du site, p.125.
99
« La ville et ses parties jouent des rôles divers dans la vie des hommes, dans la
société, dans l’histoire »177. Cette approche fonctionnelle est complétée par les
qualités des espaces qui lui confèrent une capacité à être appropriée par l’utilisateur
ou l’habitant. En partant de l’analyse des rôles des lieux, « le rôle ou les rôles d’un
espace, d’un lieu, ce sont le ou les usages de ce lieu. Le rôle d’un lieu est fonction
d’espace dans la seule mesure où il est lié à un ordre de différences et de rapports
d’un caractère particulier »178.
D’après Camillo Sitte, les places anciennes se distinguaient par types et fonctions. Je
note bien que la fonction économique de la ville ancienne s’organise autour de la
place du marché, le souk. Cet espace n’a pas seulement un rôle économique, il est le
seul vaste lieu public de la ville et donc le lieu de rencontre de toute la population
masculine exclusivement, il n’y a pas de lieu public pour les femmes autre que le
cimetière et le bain maure (le hammam), à l’exception des réunions domestiques
proprement familiales ou de voisinage. Bien souvent, l’espace du marché a servi
comme théâtre de bagarres ou de batailles, qui avaient pour origine une querelle
entre manzeli et jari.
Le parcours m’a permis de découvrir ou de mieux connaitre des endroits des anciens
noyaux. Ma promenade d’exploration patrimoniale me ramène au centre de la
médina. Je relève l’aménagement urbain des rues, leur disposition circulaire autour
de la grande mosquée.
177
Raymond Ledrut, l’espace en question, p.154.
D’après lui : » on peut employer le terme de « fonction » pour désigner plus strictement ces rôles et
parler des fonctions exercées par la ville ou ses quartiers (…) La fonction est le rôle, peut-on dire en
première approximation. C’est affirmer qu’il n’y a pas de fonction en soi. Nous récusons
complètement l’idée de définir des fonctions de la ville ou de ses parties, d’une manière absolue et
en quelques sorte métaphysique. il ne saurait être question de faire a priori un inventaire des
« fonctions ».
178
Raymond Ledrut, l’espace en question, p.157.
179
Voir planche N°
100
La ville ancienne est composée successivement et d’une manière discontinue des
trois vieux noyaux urbains : Sidi Boulbaba Médina, El Manzel Médina et Jara
Sghira. Une grande qualité urbaine qui se manifeste au niveau de la hiérarchie des
espaces (publics, semi-privés et privés) couvre les trois anciens quartiers historiques
situés le long de l’Oued de Gabès.
180
La centralité : Ce concept émane de religion musulmane qui, s’est crée une unité de lieu à savoir
la Kaaba. La dynamique de gravitation autour de la Kaaba, nous ramène à la dynamique opéré au
niveau de l’aménagement de la Médina.
181
Adol Rossi, L’architecture de la ville, in folio, Italie, 2001, p.112.
101
souvent onéreuse : Exemple la mosquée de Sidi Edriss, bâtie construite avec les
colonnes romaines récupérées182.
À partir de mon invention du site patrimonial, je finis par dire que l’observation
attentive de l’environnement urbain affirme que les surfaces architecturales, leurs
matériaux et leurs techniques, expriment toute une culture et un langage propre à un
contexte historique particulier à la ville de Gabès. Ces données sont des paramètres
essentiels pour la définition visuelle d’un site patrimonial.
182
Voir planche N°
102
Planche N° 12: Matériaux de construction
103
2. Exploration historique
« Je n’accepterai les ensembles que l’histoire me propose que pour les mettre
aussitôt à la question, pour les dénouer et savoir si on peut les recomposer
légitimement ; pour savoir s’il ne faut pas en reconstituer d’autres ; pour les replacer
dans un espace plus général, qui en dissipant leur apparente familiarité, permet d’en
faire la théorie»183.
Je crois qu’il est difficile d’établir un état précis de la médina aux différentes
époques, en dehors d’une étude historique plus poussée et d’une analyse
archéologique sérieuse. J’essaye, alors, de cerner les différents aspects de la ville
ancienne sur le plan historique en examinant comment l’architecture et l’urbanisme
de Gabès se situent dans une continuité ou discontinuité historique ? Comment sont
établis les divers rapports entre l’homme, l’architecture et le site ?
Je rejoins Aldo Rossi dans son hypothèse qui considère la méthode historique selon
deux points de vue : « La première considère l’étude de la ville d’un fait matériel,
d’un objet fabriqué, dont la construction s’est faite au cours du temps et qui garde du
temps les traces, fût-ce de manière discontinue. L’étude de la ville en partant de ce
point de vue fournit des résultats très intéressants : l’archéologie, l’histoire de
l’architecture, les biographies des villes constituent une documentation très vaste
(…) Le second point de vue considère l’histoire comme l’étude du fondement même
des faits urbains, et de leurs structure. Il est le complément du premier et concerne
directement la structure matérielle de la ville mais aussi l’idée que nous avons de la
ville comme synthèse d’une série de valeurs. Il concerne l’imagination collective.
183
Michel Foucault, L’archéologie du savoir, éd. Gallimard, France, 1969, p.41.
184
Aldo Rossi, L’architecture de la ville, traduction de l’Italien Françoise Brun, éd. InFolio, Collion,
2001, p.174.
185
Aldo Rossi, L’architecture de la ville, traduction de l’Italien Françoise Brun, éd. InFolio, Collion,
2001, p.174.
186
Aldo Rossi (1931-1997) : Architecte italien, l’un des représentants les plus éminents du
mouvement italien néorationaliste de la Tendenza durant les années 1970.
104
Evidemment, ces deux perspectives sont étroitement liées, au point que leurs
résultats se confondent».187
La ville de Gabès écrit sa propre histoire. Elle est témoin et acteur en même temps.
Cette histoire appartient à l’architecture qui représente elle-même le texte d’une
particularité urbaine et architecturale. De cette particularité, à chaque fois, Gabès
change son écriture, conçoit une technique et développe son style. Le fait
architectural n’est que la constitution, mais c’est précisément cette constitution qui
affirme la logique autonome du processus de composition et de son importance.
Ainsi, c’est à travers cette particularité, que je voudrais retracer quelques facettes de
l’histoire de la ville de Gabès. J’interroge le passé parce que « le lieu a une histoire
multiple »189. De même, c’est dans cette diversité de dimensions qu’il va être
appréhendé. Nos ancêtres ont inventé des formes bâties qui ont duré jusqu’à notre
époque. Cette architecture regroupe un grand nombre de connaissances et génère
beaucoup de savoir, par l’extension dans l’histoire.
187
Aldo Rossi, L’architecture de la ville, traduction de l’Italien Françoise Brun, éd. InFolio, Collion,
2001, p.174, 175.
188
Hélène et Gilles Menegaldo, Les imaginaire : Entre littérature et arts, éd. Presse Universitaire de
Rennes, France, 2007, p.17.
189
Collectif, L’objet et son lieu, Sandrine Mahieu, L’objet au lieu du site, La Sorbonne, Franc, 2004,
p.126.
105
Le savoir architectural nécessite, d’après [Link], de lier histoire et analyse. Alors,
sans aucun souci de faire de l’histoire de l’architecture, j’essaye plutôt de détecter les
cohérences spatiales architecturales et urbaines dans le passé afin d’en dégager le
style, la typologie et de comprendre l’évolution de l’architecture de la ville de Gabès.
Ainsi, un type architectural est généralement dominant durant une période historique
donnée et un nouveau type architectural apparaît habituellement selon une adaptation
du type précédent. L’enchaînement d’un type architectural à un autre ne forme pas
une rupture mais un passage, un croisement.
190
Le patrimoine est étymologiquement défini comme l'ensemble des biens hérités du père (de la
famille, par extension). En effet, patrimonium, en latin, signifie héritage du père. Le patrimoine fait
appel à l'idée d'un héritage légué par les générations qui ont précédé, et qui sera transmis aux
générations futures, ainsi qu'à la nécessité de constituer un patrimoine pour demain. Ainsi, d’après
Barbas-Maia GRAVARIA « Les éléments patrimoniaux sont, par définition, des héritages qu’un
groupe humain cherche à transmettre aux générations futures, en s’assignant comme objectif de ne
pas trahir ou subvertir leur sens, des lieux, bâtiments, objets, qu’on tache de mettre hors de la
portée du temps, à exclure de la trajectoire de vie des objets courants (les amenant, tour à tour, de
l’objet ayant valeur d’usage, au déchet finalement à la disparition)». Barbas-Mari GRAVARIA,
Habiter le patrimoine : Enjeux, Approche, Vécu, Presse Universitaires, Pur, 2005, p.11.
106
montre l’histoire de la ville, de sa culture et de son savoir faire, d’où inventer permet
de dégager le rapport entre la typologie et l’identité architecturale.
Certes le bâti ancien garde en lui les traces des temps qui l'ont vu naître. Il est témoin
d'un temps, d’une époque, d’un style. Il exprime le style, mais aussi les modes de vie
et les valeurs d'une époque. La détermination du style est un moyen courant de
classement et de datation de l'architecture. Un bâtiment reste muet si on ne peut
restituer son contexte historique et culturel originel.
Fruit d'une symbiose ancestrale entre un site aux caprices nombreux et une profonde
identité culturelle, le mode d'habiter dans Manzel et Jara est un des derniers
témoignages, encore vécu, d'une organisation spatiale ancestrale. Les typologies qui
en résultent sont principalement consacrées à l’architecture domestique qui domine
largement le territoire de l’étude. A partir de cette recherche sur l’histoire de Gabès,
je peux dire que l’habitat est une œuvre ouverte dans son rapport avec l’homme, le
temps et l’espace.
191
Nathalie Charbonneau et Pierre Grussenmeyer, Patrimoine et enjeux actuels, Europia
Productions, 2008, p.47.
107
recherche. Cependant, les documents d’ordre historique ont toujours leur valeur
informative et leur capacité à révéler des faits historiques, mais lire est un outil pour
penser plus que pour s’informer. Je soupçonne, je rejette, je critique.
Certes l’image de la ville change d’une époque à une autre et d’un site à un autre.
Cette documentation m’a permis de comprendre l’influence des conditions naturelles
locales dans la genèse de Gabès, de mettre en évidence la complexité de l’attribution
des styles architecturaux à des habitations dans un contexte pluriculturel et de suivre
l’évolution des styles architecturaux et urbanistique.
Le chercheur est toujours convoqué. «Je soutiens ici que la photographie urbaine
n’est jamais la preuve qu’un évènement a eu lieu mais qu’un discours a été
produit».195
Parmi mes sources documentaires, l’outil internet représente par fois une source
efficace pour le recueil des données là où le document bibliographique référence est
192
Voir planche N°
193
Patrick Baudry & Thierry Paquot, Op. Cit., Christian Malaurie, De la carte postale, p.68.
194
Ibidem.
195
Ibid, p.71.
108
rare. Je cite le relevé oral de la mémoire qui fait de Gabès une légende intéressante et
riche d’événements et d’histoires. Ainsi l’histoire de la ville prend corps au fil des
témoignages des habitants, motivés par leurs rêveries et nostalgie.
L'origine du nom de Takapes prouve que la cité a été fondée par les Berbères bien
avant l'arrivée des Phéniciens. Au fait ce sont les Phéniciens qui sont les vrais
fondateurs de la ville de Gabès, ainsi ils rassemblent une agglomération de villages
et transforment ces derniers en un comptoir commercial200. La ville reste
carthaginoise jusqu'au IIème siècle av. J.-C. et depuis la deuxième guerre, elle reste
sous l’autorité punique. Puis, à la suite de la deuxième guerre carthaginoise, elle
devient une colonie romaine201.
La ville de Gabès devient une colonie romaine. A cette époque, l'oasis devient un
centre commercial qui est particulièrement florissant et qui est administrativement
rattaché à la Tripolitaine dont Pline célèbre avec emphase la fécondité du sol. L’oasis
196
Collectif, De la ville et du citadin, Olivier Mongin, De la ville à la non-ville, p.42.
197
Par suppression de l’article Ta, et par le changement euphonique du C en G.
198
Jean Servonnet et Ferdinand Laffite, En Tunisie le golfe de Gabès en 1888, Ecosud, 200, p.121
« La dénomination de Gabès qui s’applique aujourd’hui à une collectivité de bourgs et de villages,
disséminés à l’intérieur et à l’extérieur de l’oasis, dérive de Tocape ou Tocapa. Une ville de ce nom,
qui paraît s’être étendue jusque sur le bord de la mer, existait là dans l’antiquité. A l’époque
carthaginoise, ce fut une des nombreuses emporia de la petite syrte. Plus tard, sous la domination
romaine, elle fut élevée au rang de colonie, si l’on en croit la table de Peutinger. Pline l’ancien signale
avec complaisance, ainsi que nous le verrons plus loin, toutes les richesses de l’oasis. Tacape devint
ensuite, à l’époque chrétienne, la résidence d’un évêque : Episcopus Tacapitanus, lit-on dans la liste
des Evêchés de la Tripolitaine. »
199
[Link]
200
[Link]
201
[Link]
109
est toujours aussi riche et la ville est encore très prospère sous la domination
byzantine avant de devenir, par la suite, le fief personnel du roi numide
Massinissa202.
Mais le premier essor urbain attesté par l’histoire est celui de la fondation de la ville
baptisée Tocap par les phéniciens vers le VIIIème siècle avant J.C. Vers 161 avant
J.C les romains occupèrent la ville et la rebaptisèrent Tacapes. « Pour le moment il
ne reste de la vieille cité que de vestiges tellement confus qu’il est difficile d’assigner
exactement, même après un attentif examen, l’emplacement de la ville disparue»203.
Il semble que l’antique Tacapes204 fut sur la colline de Sidi Boulbaba au sud de
l’actuel quartier traditionnel d’El Manzel à coté de l’oasis et du barrage romain.
Ainsi, d’après J. Servonnet et F. Laffite « On y voit encore quelques reliquats de
citernes, enduits de cet inaltérable ciment dont les Romains ont emporté le secret ; de
gros blocs de maçonnerie gisent épars sur ce monticule, et donnent à penser que les
anciens avaient établi là un ouvrage défensif, dominant la plaine environnante »205.
202
[Link]
203
Jean Servonnet et Ferdinand Laffite, En Tunisie le golfe de Gabès en 1888, Ecosud, 200, p.121
204
Ministère De La Culture, Institut National Du Patrimoine
Carte Nationale Des Sites Archéologiques Et Des Monuments Historiques, Carte Au 1/50.000e
Sous la direction de Sadok Ben Baaziz, Gabès 147, Par Abdellatif Mrabet
Site n° 147.061
365,600 N ; 519,100 E ; Alt. 3 m.
Gabès
« Faute de recherches scientifiques ponctuelles, nous demeurons ignorer l’emplacement précis des
noyaux urbains de l'antique Tacape. La colline de Sidi Boulbaba, les quartiers d'El Manzel et de Jara,
tantôt tour à tour, parfois conjointement et souvent avec des revirements d'un auteur à l'autre, sont
souvent donnés comme étant l'emplacement de la cité antique. Aujourd'hui, du fait de l'urbanisation
accélérée, certains vestiges visibles au début du siècle ont disparu sous les constructions nouvelles.
Toutefois, ça et là, nous remarquons d'innombrables réemplois de pierres antiques de grand appareil
dans des édifices modernes à EL Manzel, EL-Bled et dans bien d'autres parties de la cité.
Aussi, au musée des A.T.P., nous pouvons encore admirer des caissons, des urnes funéraires,
chapiteaux et fûts de colonnes, matériel archéologique antique dont, hélas, on ignore la provenance
exacte.
S'agissant de la période islamique, la situation n'est guère meilleure. Toutefois, Gabès islamique a
gardé quelques uns de ses monuments lesquels même rénovés n'en demeurent pas moins dignes
d'intérêt ;
- mosquée Sidi Idriss ;
- mosquée Sidi El-Hadj Amor ;
- mosquée sidi Ben Issa ;
- zaouia Sidi Ahmed Ettijani ;
- medersa de Sidi Boulbaba ;
- mausolée de Sidi Boulbaba ;
- Mosquée de Sidi Gnaoui.
205
Jean Servonnet et Ferdinand Laffite, En Tunisie le golfe de Gabès en 1888, Ecosud, 200, p.121
110
D’après Victor Guérin, la ville de Tacapes comprit dans son enceinte le quartier de
Sidi-Boulbaba et elle avait une circonférence de 5 Km, il cite « la ville de Tacapes
comprenait certainement le village de Sidi Boulbaba dans son enceinte, mais je doute
qu’elle s’étendit beaucoup plus vers le sud…, tout ce qu’on peut dire, c’est qu’elle
avait environ 5 Km de circonférence»206.
Par contre [Link] soutenait que la ville comprit aussi à part la colline de Sidi
Boulbaba l’emplacement actuel du quartier d’El Manzel. « La ville antique ne
couvrait pas seulement les collines de Sidi Boulbaba ; elle s’étendait aussi sur
l’emplacement du village d’El Manzel … il est probable même que la ville antique
occupa, à un moment donné, un emplacement plus étendu que le périmètre de Sidi
Boulbaba, El Manzel et Jara »207 [Link].
Il est certain que l’emplacement de la ville de Gabès a été choisi pour ses
caractéristiques stratégiques et pour ses richesses pendant l’histoire par plusieurs
groupes ethniques autochtones telles que les tribus berbères de Zouagha, Zouara,
Nfoussa, etc.
« Les seules traces un peu distinctes de construction ruinées se trouvent sur une colline où s’élèvent
le village et la zaouia de Sidi Bou’l- Baba, santon vénéré que les indigènes prétendent avoir été l’un
des Hadjem Rassoul ou barbiers du prophète (...) Au-delà de Sidi-Boulbaba, dans le sud, il devient
impossible de découvrir le moindre débris ayant un caractère antique. Il est permis d’en conclure
que l’ancienne Tacapes ne devait pas s’enfoncer plus avant dans l’intérieur ».
206
Victor Guérin, Voyage archéologique dans la régence de Tunis, volume, éd de 1962, p.197.
207
« Compte rendu des fouilles exécutées en 1898 sur l’emplacement de Tacapas »-Bulletin
Archéologique-1900, p.115 et 125.
208
Jean Servonnet et Ferdinand Laffite, En Tunisie le golfe de Gabès en 1888, éd. Ecosud, Espagne,
2000, p.122.
111
L’historien et le géographe arabe El Bekri, parle, au VIIe siècle, de Gabès comme
d'une grande ville enceinte par une muraille209, une forteresse qui contient et protège
la ville toute entière, construite par de grosses pierres et parsemée de constructions
antiques. Selon lui, la cité possède une forte citadelle, plusieurs faubourgs (situés à
l'est et au sud du centre-ville), des bazars et des caravansérails (fondouk), une
mosquée et un grand nombre de bains. Le tout est entouré d'un large fossé inondable
en cas de menaces extérieures210. Le géographe Al Idrissi (XIIe siècle) et Léon
l'Africain211 (XVIe siècle) confirment cette description.212
Une des familles hilaliennes fonda un petit État sous le nom de « la Dynastie des
Bani Djamaa » et construisit un petit quartier administratif, dans l’actuel faubourg
Est de la ville nommé « Le Bled » à partir duquel se développa le faubourg de Jara,
qui fut le siège de leur pouvoir. L’Etat de Banou Djamaa persévéra son
indépendance pendant ¾ de siècle jusqu’au début du XIIIème siècle avec l’arrivée
des Hafsides au pouvoir.
D’après Elbekri213, «Gabès a trois portes ; les faubourgs sont à l’est et au sud de la
ville. La population se compose d’Arabes et d’Afarecs (les mots Afarecs où Afareca
«africains» servaient à désigner la population indigène de la Pentapole et de la
Byzacène qui avaient subi l’influence de l’invasion romaine)»
209
Les remparts ont été totalement détruits pendant l’occupation française afin de mieux dominer et
contrôler El Manzel, ville indigène. Aujourd’hui aucune trace n’a survécu pour nous renseigner sur
leur existence, comme ceux des autres villes Tunisiennes (Tunis, Sfax, Sousse, Mehdia, etc.…).
210
D’après victor Guerin : « Edrisi * déclare également, un siècle environ plus tard, c'est-à-dire vers le
milieu du douzième siècle de notre ère, que Cabès est une grande ville, bien peuplée, munie d'un
mur très-solide et entourée de fossés.
211
Il écrit sa fameuse Cosmographia d’Affrica, publiée à Venise sous le titre Description de l'Afrique.
Cet ouvrage de référence, qui évite soigneusement de donner des informations à caractère militaire,
est la seule source de renseignement sur la vie, les mœurs, les us et coutumes dans
e
l'Afrique du XVI siècle.
[Link]
212
[Link]
213
Abou Obeid Elbekri, Description de l’Afrique septentrionale, p.41, P45 (traduite par Mac Gukin De
Slane)
112
Sous le reigne des Aghlabides au III /IX siècle, et les Fatimides, au IV /X siècle,
Gabès vécut une période de stabilité politique qui a généré une brillante civilisation,
marquée surtout par le nombre et la splendeur de ses monuments. A ce sujet, les
textes sont intarissables. Le géographe Ibn Hawqal parle au IVe/ Xe siècle d'une cité
ceinte de remparts entourés d'un fossé, et pourvue de plusieurs souks.
Au VIII / XIV siècle, le voyageur El–Tijani ajoute que Gabès est entourée d'un
rempart en gros appareil, élevé par les anciens, et compte de vastes faubourgs où se
tiennent la plupart de ses souks. Les textes parlent aussi, dans un langage laudatif s'il
en est, des monuments qui y furent érigés, tels la Grande Mosquée, la citadelle, la
casbah, les caravansérails et le fameux phare qui annonçait aux caravanes venant
d'orient leur arrivée en ville.
214
Voir planche N°
113
Planche N° 13: Historique du lieu
Fig. 1
Fig. 3
Fig. 1
114
L'histoire nous apprend qu'au X/ XVII siècle les habitants ont abandonné leurs
demeures pour aller s'installer aux abords de la palmeraie, créant ainsi de nouveaux
noyaux urbains au tissu apparenté à l'urbanisme arabo-musulman : Jara, El Manzel,
Chenini…. Le timide redressement du XI et XVII siècle, conséquence d'une relative
stabilité est marqué par la rénovation ou l'édification de plusieurs monuments dans
un style à la fois noble et sobre. Est-il à supposer qu’il y a une transition qui s’y
effectua, sans rupture, entre l’habitation romaine, puis byzantine et l’habitation
musulmane ? Et ceci est-il dû aux constructeurs locaux qui respectèrent les traditions
du pays soit par l’application des formes anciennes ou des vielles techniques et en
particulier la réutilisation des matériaux de construction recyclés ?
« Jara et El Manzel sont situées toutes deux sur le bord de l’Oued Gabès, celle-ci
moins d’un kilomètre au Sud de la première. Ce sont des villages à rues étroites et
tortueuses, à habitations basses et malpropres peu dignes du nom de maisons. La
plupart des matériaux qui ont servi à les édifier ont été empruntés aux ruines voisines
de l’antique cité romaine : il n’est pas rare d’y voir des fragments de colonnes en
granit rare en marbre précieux, anciens ornements de quelque aristocratique
demeure, soutenir, ô dérisions ! de sordides pans de murs en mauvais blocages ; et de
belles pierres, gardant encore l’empreinte d’une taille artistique, se perdre au milieu
de moellons grossièrement superposés et mal retenus par de l’argile noirâtre.215 »
Tout porte à croire que ce sont là des débris de pierres de l’Antique Tacapas qui
auraient servi à l’édification du vieux El Manzel et Jara. Aujourd’hui, il est fréquent
de rencontrer, échoués dans un coin de rue ou d’une skifa (vestibule), des trançons de
colonnes en granit et des chapiteaux216.
D’après Victor Guérin, dans son ouvrage « voyage archéologique dans la régence de
Tunis », «El Manzel, est presque tout entier construit avec des blocs antiques »217.
« Les maisons basses et généralement mal bâties ; mais les matériaux employés dans
leur construction sont la plupart d'assez grande dimension et proviennent d'édifices
antiques démolis»218.
215
SERVONNET Jean et LAFFITE Ferdinand, En Tunisie le golfe de Gabès en 1888, Ecosud, Espagne,
2000, p : 122.
216
Voir planche N°
217
Victor Guérin, Voyage archéologique dans la régence de Tunis, volume1, 1962, p.192.
218
Ibid., p.191
115
Les pierres retrouvées dans les anciennes constructions tombées en ruines sont
généralement réutilisées. Les habitations les plus anciennes sont constuites en
grosses pierres de récupération. Leur réemploi ne correspondant pas forcément a
l’affectation d’origine du matériau récupéré. Ainsi dans le cadre du travail de recueil
des données de terrain, nous notons, par la simple observation visuelle, que la
réutilisation de la pierre taillée a été développée et a généré une multitude de formes :
l’utilisation de la pierre de taille en pilier, en linteau et d’élément de piliers en
maçonnerie de murs porteurs.
Les pierres récupérées dans certains cas sont posées sans aucun élément de liaison
particulier, utilisée pour les encadrements des portes, les pierres taillées de décharge
mises pour l’arc sont façonnées spécialement et les pierres de tailles récupérées sont
destinées pour les pilastres. Colonnes de réemploi arrachées aux temples et
basiliques, éléments et arcs arrachés aux temples et basiliques, éléments antiques
romains et byzantins sur lesquels on posa, non des architraves, mais des arcs
outrepassés ou cintrés.
219
Les cours précédant la salle de prière sont bordées de portiques, avec une série d’arcatures
portées par des colonnes de récupération romaine coiffées par des chapiteaux de différents genres
ioniques, corinthiens. Certains de ces arcs reposent contre les murs sur des corbeaux en pierre ; les
piliers sont reliés entre eux par des grands arcs brisés. Le décor intérieur de la salle de prières de la
mosquée Sidi Edriss recourant essentiellement de la pierre et de la pierre taillée.
Voir planche N°
116
Il s’agit ici de l’architecture arabo-musulmane fondée pendant la domination arabe
dont plusieurs styles se manifestent successivement. C’est à partir de cette période
qu’on dispose de documents relatifs à la ville et à son architecture décrits par
plusieurs géographes et voyageurs comme étant une grande ville s’allongeant tout le
long de l’Oued sur une distance d’environ 3Km suivant le cours d’eau d’amont en
aval.
L’ancienne Gabès, était décrite comme étant une importante cité entourée d’une
muraille faite de grosses pierres. Elle possède une forte citadelle, des faubourgs, une
belle mosquée, un grand souk et plusieurs bains. Les remparts sont entourés de fossés
de protection contre les invasions qui une fois remplissent d’eau, demeurent
infranchissables. La ville de Gabès possédait cinq portes. Cette description était
donnée par El Bekri dans son étude de l’Afrique septentrionale.
D’une dynastie à une autre, sous le régime des Aghlabites et des Fatimides, Gabès
semble avoir jouit d’une grande prospérité dont l’origine était double. La
colonisation Arabe s’est effectuée sans trop de résistance ce qui a évité la destruction
de l’Oasis et de la ville. Cette nouvelle situation a été favorisée par un état d’esprit
des populations de l’époque marqué par une grande ouverture du fait de leurs
activités particulièrement commerciales et d’échanges.
Le style Aghlabide, est connu par l’utilisation de pisé sur la brique crue, la brique
cuite, le moellon et la pierre de taille. A la même époque, on rappelle le rôle
important affecté à l’usage des colonnes et des arcs.
220
Voir planche N°
117
Le style Mouradite de Gabès se distingue par une austérité née du recours au gros
appareil en pierre de taille qui orne les façades et l'agencement des éléments
architecturaux que rythment les arcs brisés et outrepassés, souvent supportés par des
colonnes et des chapiteaux de réemploi. Je peux citer l’exemple de la Medrassa Sidi
Boulbaba221 contigüe au mausolée de Sidi Abou Loubaba el Ansar222.
221
Naceur Baklouti, Ifriqiya treize siècles d’art et d’architecture, éd. Démeter Edisud, Tunisie, 2000, p.
257.
« Le Médressa sidi Boulbaba fut fondée en 1692 sous le régime du souverain Mouradite. Après deux
séries de marche on accède au monument par une porte mise en valeur par un encadrement en
pierre taillée en calcaire, seule ornementation de la façade. Cette porte est rehaussée d’un arc en fer
à chevale. « A l’instar des maisons traditionnelles, l’entrée de la médersa est en chicane. Le vestibule
donne sur une cour centrale à ciel ouvert, entourée d’une galerie à arcades à colonnades en calcaire.
Les arcs à claveaux sont légèrement brisés, et les colonnes très élancées, sont surhaussées par des
socles, des chapiteaux de type hafside, des abaques et des impostes».
Sur trois côtés ouvrent par des portes basses à battant unique les cellules oblongues d’habitation,
couvertes de voûtes en berceau, alors que le côté qui fait face à l’entrée est occupé par la salle de
prière.
On pénètre dans cette salle par une porte droite à encadrement en pierre de taille, avec de part et
d’autres deux fenêtres symétriques également encadrées et à grille en bois ouvragés. Elle est en
outre couverte d’une série de voûtes croisées entourant une coupole centrale supportées par quatre
colonnes et autant d’arcs en pierre. Dans un des angles, une ouverture permet d’accéder au minaret.
De même facture, celui-ci est peut élever ; il comprend deux parties : la partie inférieure est
construite en maçonnerie moellons ; la seconde, plus riche, et bâtie en pierre de taille et comporte
sur les quatre côtés des fenêtres jumelées, séparées par des colonnettes.
Voir planche N°
222
Sidi Boulbaba, fondateur et saint patron de Gabès (VI°/VII° s.) compagnon du prophète Mohamed.
118
Planche N° 14: Technique de construction
- 119
Les moellons composant les murs extérieurs et les cloisons
Planche N° 15: Technique de construction
- 120
Les moellons composant les murs extérieurs et les cloisons
Planche N° 16: Façades
Fig.1 Fig.2
Les fenêtres (chebbek) qui donnent à l’extérieur du houch ne sont en fait que des
fentes de forme carrée. Elles servent surtout à l’éclairage (madhoua), et à la
ventilation (menfeth h’wa).
Fig.3 Fig. 4
Les façades des maisons ont comme seule ouverture la porte d’entrée. La porte de
la maison traditionnelle est en bois sans cloutage ornemental et toujours
rectangulaires.
Elle est encastrée dans une ouverture en arc surhaussé.
Fig.5 Fig. 6
La porte de maison
traditionnelle en bois sans
cloutage ornemental. Elle est
rectangulaire et encastrée dans
une ouverture en arc
surhaussé.
Fig. 1, Fig.2
L’extrémité supérieure de ce pivot est Ce trou est souvent protégé par gaine
retenue dans un trou percé dans la métallique qui évite l’usure et facilite le
planche scellée horizontalement mouvement rotatif de la porte.
dans la maçonnerie, sous le linteau
de la porte.
122
Typologie des encadrements des portes traditionnelles en pierre (quartier El
Menzel)
123
II. Invention du site et situation
1. Le lieu du site
Mon intérêt pour les matériaux locaux s’explique par l’originalité spécifique de leur
composition afin d’édifier un habitat d’une typologie typique. Identifier et
comprendre le système des rapports entre les données géographiques et les sources
vitales naturelles du site est le propre du travail de l’architecte d’intérieur qui vise à
connaître les diverses manipulations des matériaux locaux.
L’hypothèse étant que l’habitat ancien de la ville de Gabès ne peut être appréhendée
sans saisir le milieu dans lequel il est installé. Le lieu désigne l’emplacement dans
l’espace. « Le lieu comme un lit, une portion déterminée d’espace, un espace dans
l’espace. »223. L’habitat ancien est interrogé par le biais de son lieu, là où il est
implanté et construit.224 « Le lieu serait donc, un site »225, un milieu226.
223
Collectif, L’objet et son lieu, Sandrine Mahieu, L’objet au lieu du site, La Sorbonne, Franc, 2004,
p.126.
224
Collectif, L’objet et son milieu, entre de recherche en arts visuels, Sorbonne, Paris, 2004, p.121
Comme le dit Sandrine Mathieu « La chose et son lieu son indissociable »
225
Ibid., p.121
226
Ibid., p.124 « Lorsqu’un lieu est circonscrit, c’est à partir d’un milieu ».
227
Ibid., p.125
124
L’étude analytique de la morphologie du site constitue une phase importante. Elle
ouvre un dialogue entre bâti ancien et site et permet de déchiffrer l’alphabet du
langage plastique de l’architecture vernaculaire dans son rapport avec son cadre
environnemental naturel immédiat.
Il s’agit, donc, de relever le cadre bâti d’une plage urbaine donnée inscrite dans un
site géographique particulier. La ville de Gabès, sujet de cette recherche, est située
au sud est tunisien228, au fond du golfe de Gabès, auquel elle a donné son nom.
Porte du désert, du coté sud-ouest tunisien, Gabès possède la particularité d'être une
oasis maritime. L'origine du mot «oasis» vient du grec d'un vocable de l'ancien
égyptien ouhat, plus géographiquement, homonyme d'un mot qui désigne un
«chaudron». En vue de l'importance de l'eau, les zones fertiles sont situées dans les
parties les plus basses, l’eau est distribuée en surface par des sources naturelles. En
effet, l’oasis de Gabès occupe le fond de dépressions naturelles dûes à l'érosion
éolienne. Ainsi, le dessèchement du climat a regroupé les Hommes, en quête d'une
eau rare229, vers l’oasis. L'oasis de Gabès doit sa remarquable fertilité aux différentes
sources qui coulaient, ainsi qu’à l’Oued (rivière) formé par de grosses sources
bouillonnantes230.
L’oasis de Gabès a une géographie plane, à faible altitude, une bonne irrigation, une
terre fertile. C’est aussi l’ouverture aux vents, aux influences climatiques, à la
circulation des hommes. C’est encore une zone d’activités économiques et agricoles.
L’oasis de Gabès fait donc l'objet d'une occupation et de peuplement en raison de son
réserve en eau, sa richesse agricole et de la sécurité qu'elle offre par rapport au
désert. Partout sous la verdure coulent les eaux vives, savamment distribuées par une
canalisation appropriée aux besoins de la culture dont le mot « ghaba » correspond,
au sens général, à la campagne cultivée.
228
Gabès est située à 406 kilomètres de Tunis la capitale.
229
Dans le désert, l’homme doit absolument survivre. Il lui faut chercher de l'eau soit en sous-sol, soit
en surface.
230
Victor Guérin, Voyage archéologique dans la régence de Tunis, volume, éd de 1962, p.193.
125
la topographie du terrain. Je note, par la suite, que les formes urbaines traditionnelles
se développent, selon la situation géographique dans lesquelles est crée
l’agglomération, d’une forme rurale oasienne à une forme urbaine.
Ainsi, le regroupement des habitations dans cette zone oasienne tire profil des
composantes spécifiques du milieu naturel, soit l’oasis. Dans ce cadre, on peut
distinguer un type de regroupement qui s’organise selon deux modes
d’implantations231, soit une implantation à l’intérieur de l’oasis qui, généralement,
représente les premières implantations d’où un habitat dispersé, aéré qui s'inscrit au
cœur de l’oasis, comme c’est le cas de Chenini. Soit une implantation limitrophe à
l’oasis, après leur évolution à l’intérieur de l’oasis, les agglomérations se sont
développées à l’extérieur. Ces implantations se situent généralement sur un terrain
légèrement en pente, comme c’est le cas d’El Manzel. Les zones habitées sont
essentiellement implantées sur la rive de l'Oued, un habitat groupé, plus structuré et
plus dense232. Les paysages architecturaux qui en résultent sont d'une esthétique
remarquable. On ne peut qu'être captivé par l'harmonie des constructions et la qualité
de leur intégration au paysage environnant.
Cet univers a donné naissance à un habitat particulier dont le style architectural est
fortement influencé d’une part par les éléments composants l’oasis, la végétation à
savoir le palmier et les circuits d’eau des sources naturelles, et d’autre part, par les
besoins et exigences de l’univers rural agro-oasier. Il est clair, que l'architecture
vernaculaire lie la fonction de l'habitation au travail agricole. C'est en même temps
un lieu à habiter et aussi un lieu de production agricole.
Gabès est une oasis côtière dont les qualités physiques du site viennent définir un
cadre correspondant à une unité paysagère architecturale et urbaine spécifique. Les
habitations dans cet ensemble paysagé sont construites à l’échelle de l’oasis, du
palmier. Les agglomérations se rattachent souvent aux palmeraies. L’habitat ancien
est conçu comme une entité qui vient s’insérer et s’intégrer en respectant l’organisme
naturel et ses composants.
231
Victor Gerin, Voyage archéologique, p.191.
« Gabès n'est point à proprement parler une ville ramassée dans la même enceinte, mais un
assemblage de deux bourgs et de plusieurs villages qui forment une seule et unique oasis arrosée par
l'Oued-Gabès ; Ces deux bourgs s'appellent, l'un Jara, l'autre El Manzel ; parmi ces villages, le plus
considérable est celui de Chenini. ».
232
Voir planche N° 4.
126
2. Le relevé du flux thermo aéraulique
La chaleur et l’humidité suffocante sont, depuis toujours une réelle gêne dans les
régions ensoleillées. De ce fait les habitants de ces lieux ont perpétuellement cherché
à résoudre ce problème. En effet, cette architecture est garnie d’espace conçus afin
d’aider à supporter cette contrainte très souvent handicapante. Je constate également
les pierres qui emmagasinent la chaleur durant le jour et l’empêche de pénétrer à
l’intérieur des pièces. Ainsi les chambres restent fraiches au moment où le patio de la
maison est impraticable à cause du soleil. La nuit, quand le patio devient à l’abri de
la chaleur, elles se réchauffent, car les pierres auront libéré ce qu’elles ont stocké.
233
Marion Segaud, Anthropologie de l’espace, habiter, fonder, distribuer, transformer, Editions
Armand colin, p.16
234
Dar charkia : Chambre ouverte à l’est.
235
Dar guéblia : chambre ouverte au sirocco, vent chaud.
236
Dar bahria : Chambre ouverte à la brise de la mer, vent frais.
127
Je peux dire alors que l’orientation, l’emplacement des pièces par rapport
au bahri 238 détermine la fonction des lieux. Dans ce cas changer la position et
l’orientation revient à modifier la fonction des pièces. Enfin, je suppose qu’en
choisissant l’orientation des espaces, je détermine une hiérarchie, un degré de
présence.
Les fenêtres, aussi, déterminent la satisfaction des relations de l’habitat avec son
environnement proche. Ces fonctions impliquent le choix d’une forme, d’une
orientation et d’une position. Ainsi, le principe d’isolation aux influences climatiques
extérieures tels que le vent et la chaleur a toujours intéressé le bâtisseur.
Étant donné que Gabès connait un climat continental caractérisé par l’importance de
la chaleur, le vent et la poussière, le bâtisseur a composé son habitat avec des
impératifs architecturaux particuliers pour se protéger. Il a augmenté l’épaisseur des
murs pour réaliser l’isolation, et placé les petites fenêtres (madhwa et manfes hwa)
en haut des murs des pièces240, pour aérer et laisser entrer la lumière.
237
Dar gharbia : Chambre ouverte à l’ouest.
238
Bahri : Vent frais venant de la mer.
239
Architecture climatique : Une contribution au développement durable. Tome 2 : Concept et
dispositifs. EDISUS ? France, 1998, p.134.
240
Voir planche N°
128
L’architecture vernaculaire de Gabès est le témoin d’un lieu qui s’établit en tant que
site241. Limpidité dans sa relation au site, cette architecture noyée dans une
atmosphère d’air et de lumière spécifique. Et d’accorder de l’intérêt à la cour centrale
qui retient l’air pur, à la chaleur et humidité tempérées, et qui constitue un obstacle
au courant d’air en l’empêchant de gagner l’intérieur de la demeure. La cour centrale
(westia) à ciel ouvert fait office d’un vase clos qui favoriserait les courants d’air.
Cette disposition apporte par ailleurs un confort thermique important et évoque une
atmosphère climatique particulière.
241
Collectif, L’objet et son milieu, entre de recherche en arts visuels, Sorbonne, Paris, 2004, p.122
« Le lieu a besoin d’un témoin pour s’établir en tant que site »
129
III. Poétique des enceintes successives242
1. Invention de la façade
J’observe la façade d’une maison traditionnelle. Elle est conçue comme une
enveloppe architecturale extérieure, c’est la peau du houch. Cette paroi opaque
délimite, le fond et devient la limite fondatrice du lieu. Plusieurs fonctions (structure
porteuse, isolation, étanchéité, séparation, protection), sont rassemblées et fusionnées
dans une même épaisseur : ce même plan vertical frontal et brutal. La dimension
structurelle et la fonction d’isolation et d’étanchéité sont dictées par le choix de
matériaux tandis que la dimension symbolique (décoration) montre que depuis
l’extérieur la façade est relativement modeste sans aucune décoration remarquable.
Architecturalement, la matière brute de façade est la pierre, quelques fois des
couleurs couvrent les murs enduits et badigeonnés. L’analyse des enduits rejoint
celle des couleurs sur lesquelles jouent l’ombre et la lumière, et donnent à la façade
du houch Gabèsien sa véritable identité.
242
Voir planche N°
243
Houch arbi : maison traditionnelle avec patio à ciel ouvert.
130
volume de l’habitation ou houch. En effet, les façades extérieures présentant une
continuité formelle, où on ne peut pas y repérer des discontinuités morphologiques,
susceptibles de rendre compte des différentes habitations qui composent une
agglomération linéaire. Par la suite, la façade constitue un plan à deux dimensions
qui annonce et dévoile la structure et la fonction d’un dedans prometteur et
mystérieux pour la rue. « La façade ne cache pas le système et ne trahit pas la
société, elle est un visage que la société se compose, une image du système »244
J’invente des franchissements qui rythment les façades. Les ouvertures sont rares à
l’exception de la porte d’entrée. Les façades des maisons traditionnelles ont comme
seules ouvertures la porte d’entrée. Les relations entre l'intérieur et l'extérieur d'un
habitat sont modulées par les ouvertures et leurs différents aspects et quelques fois
par un marquage de matériaux, un dessin stylisé sur la porte ou une écriture
symbolique.
244
Raymond Ledrut, L’espace en question, p.229.
245
Voir planche N°
131
l’extérieur ne sont en fait que des fentes de forme carrée. Elles servent surtout à
l’éclairage (madhoua), et à la ventilation (menfeth hwa).
« La porte, c’est tout un cosmos de l’entr’ouvert »247. Elle est deux fois symbolique.
Elle est à la fois statique et dynamique. La porte réveille en nous deux directions de
songes. Elle « schématise deux possibilités fortes, qui classent nettement deux types
de rêverie».248 C’est «l’origine même d’une rêverie où s’accumulent désirs et
tentations, la tentation d’ouvrir l’être en son tréfonds, le désir de conquérir tous les
êtres réticents.»249
La porte d'accès (Bab Khoukha) et le seuil sont définis selon des conceptions
anthropomorphiques philosophico-religieuses qui en font des objets architecturaux
d’une importance particulières. La porte et le seuil permettent de mesurer l’enjeu que
représente l’entrée, c’est protéger l’intimité intérieure de la maison et de ses
habitants.
246
Voir planche N°.
247
Gaston Bachelard, La poïétique de l’espace, Quadrige, 2004, p.200.
248
Ibid.
249
Ibid.
132
l’arrêt de la continuité du mur »250. Son rôle est de définir un espace privilégié. Il
abrite l’entrée.
Par son relief, le seuil permet de valoriser l’entrée et d’accentuer l’obstacle entre
deux modes de vie intérieur et extérieur, le dedans et le dehors. « C’est un arrêt qui
fait sens ». A travers lui ce sont trois dimensions qui s’entrecroisent : spatiale, sociale
et symbolique. « Le seuil instaure l’interaction et permet de gérer la relation à
l’autre»251. La notion du seuil est centrale dans toutes logiques séparatrices.
L’équilibre intérieur/extérieur repose sur le maintien de la frontière instaurée entre
les hommes et les femmes252. « Comme médiateur, le seuil organise les relations
sociales, paradoxalement, il remplie une double fonction de séparer et de relier»253,
comme le signale Sandrine Mahieu « il y a du privé réservé dans le public »254.
250
Collectif, Henri Gaudin, L’esthétique de la rue, Harmattan, 1998, p.24.
251
Marion Segaud, Anthropologie de l’espace : habiter, fonder, distribuer, transformer, Armand Colin,
paris, 2008, p.122.
252
Ratiba Hadj-Moussa, Le corps, l’histoire, le territoire : Les rapports de genre dans le cinéma
algérien
253
Ibide, p.123.
254
Collectif, L’objet et son lieu, Sandrine Mahieu, L’objet au lieu du site, La Sorbonne, Franc, 2004,
p.125.
255
Gaston Bachelard, La poïétique de l’espace, Quadrige, 2004, p.200.
133
Fiche de relevé de notes de terrain N°1
Matériaux de construction :
Mur porteur en pierre, épaisseur du mur entre 60 et 80 cm
Enduit en badigeon de chaux
Enduit en ciment (actuel).
134
Fiche de relevé de notes de terrain N°2
256
« Un mur est toujours une clôture », « le mur n’est pas une surface. Soit le mur a de l’épaisseur »
Roland Simonet, L’invention, Moniteur.
135
Fiche de relevé de notes de terrain N°3
Analyse de la chicane
de l’arabe, sqifa, squifa, skifa, skîfa, skiffa Le porche : espace intermédiaire entre intérieur et
extérieur
Le vestibule L’accès à la maison se fait par le porche.
Documentation*
*
Regaya kioua et Ridha Rekiki, Les spécificités Architecturales du Sud tunisien, Groupement des
bureaux d’études, Tunis, p.97.
136
2. Invention de la chicane
Dès qu’on franchit la porte extérieure du houch, on trouve la skifa. Le Bab Khoukha
permet un passage complexe à l’espace clos et replié du skifa. La chicane, au seuil de
la maison, un vestibule sinueux. C'est une pièce formant un passage parfois aussi
oblongue, qui s'interpose entre le patio (westia) et la porte Bab Khoukha. C’est un
lieu de passage. Un espace transitoire, intermédiaire entre l’extérieur et l’intérieur.
Toutefois, on peut laisser la porte ouverte tout en conservant son intimité, il est rare
que la porte extérieure et l'ouverture donnant sur la cour soient sur le même axe, cette
disposition empêche, ainsi, d'obtenir l'effet de chicane. L’entrée coudée offre une
fermeture du regard des passants. Cet espace permet « de dissiper la visibilité vers
l’intérieur du patio et préserver l’intimité »257. Cet espace sombre, visuellement clos
et opaque, sert d’espace tampon qui sépare l’intérieur de l’extérieur (dehors - dedans,
public- privé). L’opacité de l’ombre, l’étroitesse de la chicane distingue le passage de
l’extérieur à l’intérieur. « Le contraste de lumière accentue l’idée de changement, et
plus les signes en sont visibles, plus l’espace oriente et s’enrichit de repères »258.
La skifa est un espace multifonctionnel, dans certains houch, elle peut être
constituée d'un étroit corridor à ciel ouvert ; dans d'autres, elle peut comporter une
sorte de banquette surélevée où le maître de la maison peut recevoir des gens
étrangers à sa famille. Sur les murs de la skifa se trouvent des niches de
rangement et des clous implantés qui servant à accrocher, entre autres, des
instruments agraires.
257
Regaya Kioua et RidhaI Rekiki, Les spécificités Architecturales du Sud tunisien, Groupement des
bureaux d’études, p : 64.
258
Brigitte Donnadieu, L’apprentissage du regard, La Villette, Paris, France, 2002, p.53.
137
s’agit pas d’un vrai labyrinthe, car les labyrinthes se terminent par un cul de sac.
C’est un endroit avec une enceinte qu’il faut franchir, qu’on peut connaitre et où
l’onse259 retrouve à l’aise.
Cette identification d’un espace par rapport à un autre s’opère selon un but bien
déterminé, à savoir la lisibilité de l’espace. La lecture de l’espace permet de
démontrer la méthode de travail pour que chaque espace accomplisse sa fonction en
s’articulant avec l’autre sans que la qualité formelle de chacun ne soit affectée. Ma
lecture permet également de dégager la manière de laquelle sont articules les espaces
et leur agencement les uns par rapport aux autres.
On retrouve des canons, des dimensions que je n’ai pas mesurées. Je me rends
compte que tout espace est soumis à la mesure par les corps, les objets, les
mouvements et par la matière aussi260. La lecture des masses, volumes, espaces
pleins et vides, percements et clôture, m’a permis de dévoiler la manière dont deux
espaces contigus s’identifient formellement les uns aux autres au niveau du filtre qui
les sépare ou les relie effectivement ou fictivement et qui leur permet différentes
sortes de communications intuitives, matérielles, et spirituelles.
L’intimité de la vie familiale est sauvegardée, même face aux voisins, les portes
d’entrée aux maisons n’étant jamais placées l’une en face de l’autre, et les murs
mitoyens ne présentent aucune ouverture. Des murs aveugles donnent sur les rues, ils
sont parfois percés de petites fenêtres, très hautes, au rez-de-chaussée. L’entrée du
houch ne se fait pas directement par la cour, mais elle est toujours interrompue par la
présence d’une pièce, skifa directe ou en chicane, elle occupe presque toujours
l’angle de la parcelle.
259
Onse : personnes à table (dictionnaire encyclopédique de la langue française), paris 2000.
260
[Link]
138
La marche est immersion dans l’espace, non seulement sociologie, mais aussi,
historique et géographique. Le repérage ne dépend pas ici d’analyse théorique
impliquant des univers mais d’une pragmatique qui compose les multiplicités ou les
ensembles d’intensités. Si on doit jeter un regard pointu sur la ville, c’est pour cerner
des états de lieux. L’organisation d’une ville, traduit souvent l’état social,
économique, politique et son fonctionnement. Son urbanisme renvoie à la cadence sa
dynamique, perçu comme une somme de pratiques et de représentations, en même
temps qu’il donne un aperçu de l’esthétique de l’époque.
Gabès, une ville qui « est faite de multiples villes »261, Ainsi, la Gabès doit gérer son
espaces, mais aussi son passé, ce qui conduit à la question de la préservation, non
seulement des bâtiments isolés (monuments), mais aussi de leurs abords, de quartiers
entiers, de sites remarquables, bref à la notion de patrimoine.
Elle doit aussi gérer son futur et la planification implique la protection d’espaces qui,
par leurs qualités naturelles ou acquises, doivent être protégés contre des
interventions qui en détruiraient le caractère.
261
Hélène et Menegaldo, Les imaginaires de la ville, Michelle Sustrac , De la ville s sensible aux sens
de la ville, Collection « Interférences », Presses Universitaires de Rennes 2007, p.334.
139
L’espace ne peut être appréhendé indépendamment du temps. Mais le temps
intervient dans l’utilisation de l’espace à une tout autre échelle : celle du temps
historique. L’histoire s’est toujours écrite dans l’espace, souvent dans les villes, a
légué les bâtiments ou elle se déroulait, bref, s’est inscrit dans la pierre. La typologie
des bâtiments, mais aussi les structures moins évidentes de la morphologie urbaine
(réseau vairé, parcellaire, rapports entre espace construit et non construit) sont
fortement prégnantes et perdurent soudes canaux262 I.
262
Pierre Merlin-Françoise Choay : dictionnaire de l’urbanisme et de l’aménagement ; p332
140
CONCEPTION
141
Deuxième Partie
142
La conception263 est la pensée ou l’idée que l’esprit enfante264. Elle est la production
de l’intelligence. C’est l’acte et le processus de création spontanée ou réfléchie
d’idées, de projet. La conception est une opération culturelle et non pas naturelle.
Autrement dit, c’est la construction d’une expérience et d’une praxis. La conception
correspond à la manière de voir et de percevoir ; comprendre et concevoir les choses,
de l’architecture comme objet de connaissance. Concevoir est aussi schématiser et
formuler les conditions de développement d’une poïétique. D’où elle est l’étude des
procédés et des processus. C’est la recherche des méthodes et des outils
organisationnels des différents composants de l’objet ou du projet de l’étude, sa
conception, ses moyens et ses finalités. « Que le travail sur la conception ne peut en
aucune manière se substituer au travail de conception est une évidence. Mais dans les
deux cas, il s’agit de logos dans la triple acception du terme : discours, raison du
discours et raison tout court »265. La conception procède, en outre, à un savoir-faire
théorique et pratique.
263
Le terme « conception », employé dans plusieurs domaines scientifiques et expérimentaux,
désigne, selon le Robert : « la formation d’un concept, d’une idée générale dans l’esprit », mais aussi
« l’action de concevoir et l’acte de l’intelligence, de la pensée, s’appliquent à un objet », elle est enfin
« le résultat de cette activité intellectuelle, la façon de concevoir un ensemble de concepts ». La
conception est synonyme de fécondation (l'action par laquelle un enfant est conçu).
264
Enfante : produire créer, être à l'origine de quelque chose.
265
Jacques Sautereau, Concevoir, Parenthèse, France, 1993, p.44
143
Ma recherche est consacrée à la conception architecturale et aux processus qui
l’accompagnent. Il s’agit d’établir les caractéristiques visibles d’une démarche
architecturale et de valider, expérimentalement, par l’étude, d’une part, la conception
architecturale et d’autre part, le modèle d’un langage de figuration (représentation)
qui décrit par la suite les actions de modélisation architecturale.
Il s’agit d’être attentif aux processus plutôt qu’aux procédés. Le processus dessine la
démarche et traite le schème comme un principe à l’expression de la logique en
exploitant un système de règles. Il s’agit de développer rigoureusement dans le cadre
théorique que l’on vient de dessiner en indiquant seulement, à la fois l’armature
épistémologique de son problème central et quelques-uns des problèmes qu’il
renouvelle en les entraînant avec lui ?
A chaque fois, différentes stratégies d’analyse sont envisageables, et, pour un corpus
donné, elles ne sont pas toutes également fécondes. Cela impose une correction
144
indirecte de la stratégie de recherche des organisations logiques, facilitant, d’ailleurs,
ces expérimentations et permettant de les multiplier. Un élément architectural
modélisé et transfiguré n’est qu’une progression vers le savoir. La conception
dispose de modèles et de systèmes que l’on peut identifier et qui dépendent les uns
des autres, régulant ainsi la méthodologie de bâtir. Cette approche expérimentale des
phénomènes notamment architecturaux, a évidemment, permis de modifier
radicalement l’appréhension du processus de conception.
266
« Initialisation, embrayage, espace d’opérations, faits de conception amènent à envisager une
complexité qui rend l’approche de la conception difficile, ne pouvant se satisfaire de seules
considérations globales en termes de processus. Du point de vue architecturologique, c’est vers la
complexité des opérations elles-mêmes que s’est orientée la recherche, a contrario, par conséquent,
des postures de recherche généralement adoptées. »
Sautereau Jacques, Concevoir, Parenthèse, France, 1993, p.150.
145
Chapitre I.
146
J’ai choisi Gabès comme support de ma recherche pour la particularité de ses
constructions, d’une part et d’autre part l’urgente demande d’un travail d’archivage
d’un patrimoine architectural menacé d’une destruction rapide non justifiée. Mes
observations me montrent que l’habitat ancien constitue un témoin d’une vivacité et
d’une richesse, à travers laquelle je découvre l’ingéniosité de nos ancêtres à adapter
l’espace à leurs besoins et aux exigences de leur mode de vie. Aussi, trois modes de
relations, à mon avis, entre l’espace domestique et l’homme. Ce sont les modes
physique, fonctionnel et symbolique.
Après avoir exécuté une première phase d’invention qui aboutie au relevé et a la
collecte de données et contribue à une étude bibliographique ainsi qu’une analyse
typomorphologique des zones d’étude, je me suis consacré à la collection de relevés
147
de houch. Ainsi constituée, elle comprend deux parties : la première concerne la
description détaillée la plus exhaustive possible, des houch relevés, ainsi que leurs
cadres urbains immédiats. Cette partie décrit les points remarquables de chaque
spécimen de la collection et comporte en même temps les éventuelles restitutions
proposées ; ma description aboutira à une synthèse des divers spécimens de la
collection. Aussi, se réfère-t-elle essentiellement à la collection reposant sur des
constats visuels ainsi qu'à des enquêtes menées sur le terrain, mais aussi, sur une
documentation bibliographique.
Il est alors utile de préciser que, dans cette analyse des conformations, je me suis
affranchi, dans un premier temps, à dessein de tous les aspects extra-formels tels
qu'usage, signification, toponymie267. Ceci m’a, cependant, permis de dégager des
« familles typologiques », en fonction de leurs composantes constantes ou variables.
Comment la combinaison des techniques de relevé peut-elle être mise en place pour
permettre d’apporter le plus d’informations pour le relevé d’ouvrage du bâti ancien ?
267
Toponymie : Etude de l’origine des noms de lieu.
148
I. Conception physique du houch
Peut-on dire que comme dans toutes les architectures vernaculaires, l’utilisation des
matériaux locaux provenant du site est systématique ? Les sources naturelles posent-
elles de conditions particulières d’usage et de savoir faire ? Comment l’espace est
soumis à la mesure par le corps et la matière ? Semblent-elles imposer une manière
de vivre et une manière de penser ? L’observation des anciens houch ne reconduit-
268
« Pour la poïétique, la nature est moins un champ spéculaire ou sensoriel déterminé à l’intérieur
du sensible »
Passeron René, La naissance d’Icare : Éléments de poétique générale, éd. Presses Universitaires de
Valencienne, Valenciennes, France, 1996, p.25.
269
Simounet Roland, Dialogues sur l’invention, éd. Moniteur, Paris, France, 2005, p.19.
149
elle pas un savoir sur la technique, pensée comme quelque chose d’original et
originelle, voire particulière à un contexte naturel spécifique ? D'autre part, comment
la technique peut-elle exprimer un mode de vie et une façon de penser et qu'elle les
conditionne et les détermine dans une certaine mesure ? Me convient-il, également,
de situer l'apparition des divers matériaux de construction et des techniques dans le
temps et l'espace de leur usage ? Comment le relevé de ces données et l’observation
de leurs relations permet-il l'élaboration de la pensée ? Comment le relevé opère-t-il
sur un site longtemps délaissé ou presque totalement démoli, délabré et détruit ?
Dans la mesure où l’homme a construit avec les matériaux présents sur le site,
notamment ici l’oasis, l’habitat vernaculaire s’approche et s’attache au lieu, à
l’environnement. En effet, ce qui caractérise en premier lieu une architecture
vernaculaire, c’est son aspect matériel qui fait de l'édifice un élément majeur du
paysage. La maison vernaculaire fait, ainsi, corps avec la nature environnante, où la
pierre, le palmier et ses dérivés deviennent des moyens de construction élémentaires.
270
Les propriétés physiques et mécaniques des matériaux de construction pourront être analysées
sur des échantillons prélevés. Cette méthode permet de définir la résistance à la compression et à la
flexion, la porosité du matériau, la profondeur des altérations et la mesure de la perméabilité
(hygrométrie, teneur en eau, condensation).
150
La zone des oasis maritimes est très riche en matériaux de construction. Il est à noter,
en particulier, la prépondérance du calcaire ainsi que du gypse. Des gisements
multiples se trouvent dans les différentes régions de Gabès. La proximité de cette
dernière de la chaîne de montagne fait que ces matériaux constituent l’élément de
base de la construction.
Pour cela tous les ouvrages réalisés, l’ont été à base de pierre. Suivant le lieu
d’extraction, je retrouve les pierres de différentes natures, qualités et couleurs
passant de la pierre récupérée dans le dépôt alluvionnaire, ronde de petite taille à la
pierre tendre facilement façonnable, à la pierre des champs ou moellons (destinés à
être recouverts et enduits), à la pierre de taille271. L’ensemble des pierres de taille a
été façonné en pilastre, chapiteau et en arc de décharge272.
La technique de pierres taillées a été très usitée à Gabès. Pour la taille des pierres, on
les place sur le sol et on porte, à chaque fois, la mesure de la pierre déjà taillée sur la
suivante jusqu'à obtenir l’appareillage entier de l’arc. Pour le montage de
cet appareil, on utilise un mortier de plâtre. Outre la pierre de taille, la pierre calcaire
(kadhel) est utilisée au niveau de l’encadrement des portes des grandes demeures ou
des lieux de cultes273.
De même, le sol de Gabès offre comme pierre à bâtir le travertin marin. Ce dernier,
qui constitue le soubassement géologique du golfe, existe en deux catégories : la
pierre blanche grisâtre, tendre (chakhch), C’est un tuf calcaire poreux, de couleur
claire, relativement tendre et facile à tailler. Il est généralement utilisé pour la
construction des murs, des arcs ainsi que des linteaux et piédroits de portes. Par
contre, la pierre calcaire dure (somm), de couleur légèrement rougeâtre, plus dure et
plus résistante que la précédente, est utilisée surtout dans les grosses œuvres et les
fondations.
En tant que matériau, le liant est préparé de différentes manières suivant des usages
particuliers. L’argile (ettina) est assez répandue dans la région de Gabès, dans les
couches du sous-sol, au-dessus du travertin. Dans les constructions, l’argile est
utilisée mélangée au sable comme mortier. Le sable (rmall) existe un peu partout à
271
Les carrières de pierres tendres et de couleurs différentes (rosâtres et jaunâtres) se trouvent
surtout à Bouchamma près de la ville de Gabés.
272
Voir planche graphique N° figure
273
Voir planche graphique N° figure
151
Gabès. Il est utilisé comme matériau de base pour les mortiers de pose de chaux. Il
est, souvent, simplement ramassé dans les amoncellements formés par le vent, le
long des (tabias) et utilisé en mélange avec d’autres matériaux pour constituer des
liants.
Le plâtre (ejjibs) ou le gypse, qui trouve partout dans la région, produit, après
cuisson, un plâtre gris. Le plâtre est utilisé par la cuisson de la roche de tuf gypseuse
dans la partie sud et les zones proches des montagnes. Les plâtres sont souvent
utilisés, par ce qu’ils sont disponibles, faciles à l’emploi et économiques.
Je signale aussi que les matériaux locaux donnent une couleur générale. Selon leur
résistance, ces matériaux permettaient une technique et un savoir-faire qui donnent
des formes, des dimensions et des rythmes, repris et variés à l’infini, mais
parfaitement identifiables et locales localisables.
Ainsi à côté des matériaux minéraux utilisés dans la construction, on trouve les
matériaux végétaux tels que le bois du palmier, arbres fruitiers et autres. Le bois de
palmier est utilisé dans la construction au niveau des toitures et autres ouvrages tels
que linteaux, éléments de chaînage et de menuiserie. Le bois d’arbres fruitiers est
utilisé d’une manière beaucoup moins importante.
274
Voir planche N°
152
Le stipe est utilisé, principalement, de deux façons275 : la première, pour fabriquer de
grosses poutres ; la deuxième, pour confectionner des planches. Le stipe est débité,
après écorçage, en planches qui servent, d’une part, pour la menuiserie et, d’autre
part, pour les linteaux des portes et fenêtres.
Après séchage, la palme (jérida) rentre surtout dans la construction des toitures
plates où elle recouvre, à contre sens, les poutres disposées aux murs. Cependant des
troncs de tous les arbres peuvent servir de poutres.
275
Dans le premier cas, le stipe est tronçonné dans le sens de la longueur en deux, trois ou quatre
parties, dépassant légèrement les deux mètres de long et ayant une section circulaire, semi-circulaire
ou triangulaire. Ces poutres sont utilisées dans les couvertures à toitures plates et dans les volées
d’escaliers.
153
Planche N° 18: Ornementation
Fig.1 Fig.2
Les motifs décoratifs en pierre sculptée
Fig.3 Fig.4
Décoration florale et géométrique
Fig.5 Fig.6
L’espace quitte sa dimension fonctionnelle,
pour s’apprêter à une représentation symbolique
154
2. Relevé de la structure et des savoirs faire ancestraux
Le relevé du savoir faire et les techniques de sa mise en œuvre, tels que la fondation,
les murs, les colonnes et les toitures, témoignent du génie du savoir faire de nos
ancêtres. En effet, le relevé descriptif des éléments constructifs et structurels amène à
une analyse typologique du bâti ancien, en particulier l’habitat traditionnel, le houch
(Formes, volumes, murs, sols, toitures, ouvertures).
Bruno Zevi réclame que « la technique de construction est une partie si importante de
l’analyse d’un monument que, sans elle, la critique apparait immanquablement
tronquée ou abstraite »276
Face à la diversité des matériaux de construction que lui offrait son milieu naturel, le
bâtisseur Gabèsien a fait preuve d’une certaine imagination et ingéniosité, pour
mettre en œuvre des techniques constructives spécifiques. Ces techniques qui ont
certainement évolué au fil des ans après maintes recherches et expérimentations
empiriques, se sont révélées à la fin comme la meilleure réponse aux contraintes,
souvent multiples, que pouvait présenter la construction d’un édifice à Gabès. Par
ailleurs le relevé architectural souligne l’importance des matériaux de construction
en tant que gages de la sécurité et de la robustesse du277 bâti ancien qui fait preuve de
résistance et durabilité jusqu’aujourd’hui.
276
Bruno Zevi, Apprendre à voir l’architecture, éd. Minuit, Paris, France, 1959, p.102.
277
[Link]
278
Voir planche N°
155
chercher les intersections des plans horizontaux et verticaux avec le site. Comment se
posera la partie qui deviendra le socle du bâtiment ? ».279
Je partage avec Rolant Simonet cette question fondamentale. D’après lui ce qui est
enterré est une chose, ce qui est en élévation en est une autre. « Entre ces deux
parties-là se passe un moment qu’il faut absolument soigner : c’est l’assise ».280
Des piquets de bois sont utilisés dans le traçage. Des cordeaux servent à garantir
l’alignement. Des fossés de largeur uniforme sont creusés en commençant par l’un
des angles. Les fondations sont exécutées de manière différente en fonction des
disponibilités des matériaux de construction. Le matériau de base reste la pierre et le
mortier de chaux. Les fondations sont construites avec de gros moellons ou des blocs
de pierres, liées au mortier de terre utilisant les pierres de petite taille, ramassées,
extraites, des carrières ou récupérées des anciennes constructions, et en fonction de la
nature du sol, elles sont exécutées dans des fossés de 50cm à 80cm de profondeur et
70cm à 120cm de largeur, qui permettent d’asseoir les murs.
Le mur de la fondation est souvent continué sur une hauteur pouvant atteindre 180cm
pour former un soubassement qui résiste à l’effritement dû aux pluies. Dans ces
fossés, on dispose d’abord une mince couche de sable et de petits graviers de
« somm » qu’on arrose et qu’on tasse ensuite par damage. Par-dessus cette « couche
de propreté », on réalise les fondations avec des moellons, également en pierres de
« somm », liés avec du mortier de chaux. Lorsque cette couche affleure au niveau du
sol, on la laisse sécher avant d’entamer l’élévation des murs.
279
Simounet Roland, Dialogues sur l’invention, éd. Moniteur, Paris, France, 2005, p.31.
280
Simounet Roland, Dialogues sur l’invention, éd. Moniteur, Paris, France, 2005, p.34.
281
Les différents types de fondations se présentent comme suite :
- Fondation par couches alternées de pierres de calibres variant de 5 à 20 cm et de mortier de
chaux. L’ensemble sera arrosé et compacté par couche. Cette technique est la plus retrouvée et
la plus conseillée par les maîtres maçons. Elle est appelée la fondation usuelle.
- Fondation constituée d’une simple pierre de taille utilisée comme base d’appui des pylônes en
pierres de taille récupérées.
- Fondation en maçonnerie de pierre. Cette technique est utilisée sur un sol très résistant. Citons
par exemple : passage de couche de calcaire à faible profondeur du sol.
282
Roland Simounet, Dialogue sur l’invention, p.34.
156
Les limites linéaires ou les murs (hit, pl. hiout) représentent des surfaces opaques qui
clôturent et définissent l’espace intérieur. Une sorte d’architecture formelle qui
s’installe dans l’espace oasien par un jeu d’accolement et de jointure orthogonale de
parois. C’est ainsi que les volumes se mettent en place.
Les murs constituent la limite et la structure verticale en même temps. Bien que,
l’ouvrage de maçonnerie différencie la structure qui porte de la paroi qui clôt, le mur
traditionnel comme structure massive associe les deux fonctions. Il constitue
l’appareil porteur soumis aux efforts et le cloisonnement de l’espace.
« Le mur qui se veut séparation, appui, se fait en même temps conduit, itinéraire de
complexes remontées et conservatoire, comme le sol, des putridités passées283 ».
Le mortier lie l’ensemble. Arrivé à une hauteur de 1,50m, l’élévation du mur est
interrompue pendant un certain temps -qui peut durer parfois plus d’un mois- pour
vérifier la résistance de l’ouvrage et, éventuellement, déceler à temps ses
imperfections. Le travail reprend ensuite de la même manière qu’il a commencé ;
quand le gros-œuvre est achevé, on bouche les trous laissés entre les grosses pierres
par des plus petites (march).
La construction des murs nécessite un certain don ancestral hérité. Dans les
anciennes maisons, l’horizontalité et la verticalité des murs n’est pas toujours
assurée, c’est ce qui fait d’ailleurs le charme du houch. Les moyens optés dans la
construction du mur sont la truelle, ainsi que le fil à plomb, le tuyau et les règles en
bois.
283
Alan Corbin, Le miasme et la jonquille, p.40.
157
La verticalité est obtenue par une planche en forme de trapèze rectangle, qui présente
deux ou trois centimètres par mètre. Le côté droit de cette planche, tenue
verticalement au fil à plomb, est tourné vers l’extérieur, et c’est la face interne de
cette même planche, est tournée vers l’extérieur, la petite base étant en bas, qui est
suivie pour obtenir le dévers. Aux angles de la naissance des murs, deux planches
identiques sont encastrées dans le sol. Une ficelle (khazma), tendue entre elles, est
suivie par le maître-maçon pour édifier le mur.
Une fois achevé, le mur qui clôture l’enceinte donne l’impression de pesanteur et de
lourdeur. Cette pesanteur architecturale est due à la dureté matérielle, la brutalité du
matériau qui doit s’offrir à nu. Tout placage, tout enduit, toute peinture, estompent la
matérialité du mur. L’architecture vernaculaire de Gabès ne peut pas s’habiller, elle
perdrait sa vertu286 .
Avec le temps, l’ensemble du mur est, ensuite, uniformisé par une mince couche de
mortier de chaux. Les murs des houch sont exécutés de façon à présenter, à
l’intérieur des habitations, une surface lisse, à l’extérieur le mur est laissé soit nu, soit
il est traité comme surface continue, unifiée par son revêtement de mortier de chaux.
284
Voir planche N°.
285
Voir planche N°.
286
Voir planche N°.
287
Voir planche N°
158
moment d’une jointure »288. L’opération de renforcement d'une maçonnerie au
moyen d'une chaîne qui se présente en différent appareillage289.
L’enduit et le badigeon (liga et tabyith) ont pour rôle de boucher les interstices
laissés entre les moellons et de protéger la pierre chakhch des murs contre les
attaques des agents naturels (soleil, vent humidité marine et pluie). Ils peuvent aussi
jouer un rôle bioclimatique insoupçonné puisque, du fait de leur rugosité, une partie
non négligeable des murs se trouve à l’ombre. L’enduit est composé d’une première
couche épaisse de mortier de chaux passée à la main, puis par une deuxième couche
de mortier, moins épaisse, fouettée par le « balai » que forme un régime de dattes
dépouillé de ses fruits. Une ou plusieurs couches de lait de chaux sont ensuite
passées sur cet enduit et renouvelées souvent tous les ans. C’est du badigeon blanc.
Les enduits grossiers ont pour rôle de boucher les interstices et les fentes laissés entre
les moellons et de protéger la pierre des murs contre les attaques des agents naturels
(soleil, vent, humidité marine, pluie). Ils jouent le rôle bioclimatique insoupçonné
puisque du fait de leur rugosité, une partie non négligeable des murs se trouve à
l’ombre.
288
Roland Simounet, Dialogue sur l’invention, p.22.
289
Voir planche N°
290
Chaîne d’angle partie en appareil formant l'angle saillant de la jonction de deux murs,
l'encoignure de murs qui lie les corps de bâtiments et certains des avant-corps dans les constructions
maçonnées. Ces parties peuvent être constituées en moellons ou en pierre de taille,
159
Les enduits les plus anciens sont au plâtre et à la chaux aérienne, les plus récents sont
au ciment et à la chaux hydraulique, ainsi que quelques revêtements plastiques épais
sur enduit ciment ou béton. Certains de ces enduits sont teintés dans la masse, avec
des colorants, d’autres sont destinés à être badigeonnés ou peints. Le grain de ces
enduits varie en fonction de leurs natures et de leurs techniques d’application.
Les constructions anciennes enduites au plâtre gros présentent une finition lisse à
grain très fin291. Le plâtre est utilisé par la cuisson de la roche de tuf (terch : pierre
tendre blanche) gypseuse dans la partie sud et les zones rapprochées aux montagnes.
Dans la région les fours à chaux produisent de la chaux aérienne à la suite de la
cuisson de la roche calcaire. Elle est préparée de différentes manières selon la
particularité de l’usage.
Remarquons que les façades anciennes sont en pierres apparentes, d’autres sont
enduites et badigeonnées. La façade arrière est laissée à nu, et rejointoyée pour
assurer l’étanchéité. Par contre les murs en pierre sèche sont construits sans liant ni
mortier. La technique consiste à superposer des pierres brutes de telle manière
291
Voir planche N°
292
Louis Joseph Vicat, né le 31 mars 1786 à Nevers et mort le 10 avril 1861 à Grenoble, est un
ingénieur français, inventeur du ciment artificiel. Il entre à l'École polytechnique en 1804, puis à
l'École des Ponts et Chaussées en 1806.
293
Le sable, ou arène, est une roche sédimentaire meuble, constituée de petites particules
provenant de la désagrégation.
160
qu’elles forment un mur parfaitement stable qui a une fonction soit de délimitation
soit de protection (mur brise-vent).
Un muret se monte comme on construit un puzzle, en mariant les pierres entre elles
au niveau de la forme et de l’épaisseur, et en les disposants en quinconce au fil des
rangées. Les plus grosses pierres, de formes assez plates posées en premier,
formeront l’assise. Quand les formes ne s’imbriquent pas bien, ou pour redresser une
face (la rectifier afin qu’elle soit plate), le maçon retaille la pierre à l’aide d’une
chasse à pierre (sorte de burin) et d’une massette, ou même les casses en deux avec
un marteau pointu (le têtu).
L’utilisation des arcades (Aghwass) dans l’habitat traditionnel est l’apanage des
galeries. Les types d’arcatures usuels sont : arcs outrepassés, arcs surbaissés ou arcs
en plein cintre. Les arcs de grande portée ne sont pas très fréquents à Gabès. Ceux
qui existent sont plutôt de moyennes ou de faibles proportions. Dans les houch, par
exemple, on en rem arque presque toujours de moins de deux mètres de portée.
Parfois aussi, le constructeur soulage le linteau de la porte d’entrée par un arc de
décharge noyé dans la maçonnerie.
Les arcs sont réalisés selon deux techniques différentes : la première utilise un
coffrage en bois, cintré entre les murs ou les piliers qui doivent supporter l’arcature.
Sur ce coffrage, on étale une première couche de sable mouillé, par-dessus laquelle
294
Roland Simounet, Dialogue sur l’invention, Moniteur, Paris, France, 2005, p.19.
295
[Link]
161
on monte les moellons jointoyés avec du mortier de plâtre, par couches successives.
La deuxième technique est celle de l’appareillage296 des pierres taillées, qui été très
usitée à Gabès, c’est la plus ancienne.
Je remarque qu’il faut une pénurie totale de matériaux travaillant à la flexion (le
bois). La courbe n’est obtenue que lorsque les matériaux travaillent à la compression
(la pierre, la brique). A notre époque, dit A. Ravereau, « chaque fois que nous
voulons un arc, nous restons très maladroits, même dans de bonnes conditions, car
nous n’avons plus la maitrise des Anciens. Si nous options pour des arcs, ce serait
parce que nous ne disposerions pas de matériaux travaillant à la flexion (la poutre de
bois, ou le béton armé) ».
La poutre droite (sannour, pour les poutres en bois de palmiers) et linteaux dont le
bois est le matériau fondamental pour sa structure. Le matériau le plus usité pour
débiter du bois est le stipe de palmier, qui permet de franchir deux mètres et plus.
Cependant, sa mise en œuvre doit se faire délicatement en raison de la texture
fibreuse de cet arbre et de sa faible résistance. Bien utilisé, le stipe peut durer
pendant plus d’un siècle. Pour les linteaux, outre le bois, on emploie aussi des blocs
monolithiques de tuf calcaire (chakhch) posés sur des piédroits de même nature.
La largeur des pièces de l’habitation Gabèsienne excède rarement les 2.40m, qui
correspondent, en fait à la portée moyenne des sannour. Leur longueur est variable et
peut atteindre des dimensions relativement importantes (12 mètres et plus). Ces
pièces sont presque toujours rectangulaires et plus ou moins allongées (surtout dans
le cas des dar où le rapport longueur/largeur peut dépasser 1/6). La hauteur sous-
plafond est aussi variable et dépend de l’usage de l’espace.
Les franchissements surfaciques ou les planchers bas (el ga’âa) ou le sol des pièces
est réalisé par une première couche de gros cailloux mélangés à du sable,
abondamment arrosée puis tassée par « dammage » Cette couche est recouverte,
après séchage, par une deuxième couche assez épaisse de mortier de chaux qu’on bat
pour l’uniformiser, avec un régime de dattes dépouillé de ses fruits. Un dernier
296
Pour la taille des pierres, on les place sur le sol et ont porte, à chaque fois, la mesure de la pierre
déjà taillée sur celle suivre jusqu'à obtenir l’appareillage entier de l’arc. Pour le montage de cet
appareil, on utilise un mortier de plâtre.
162
enduit de chaux permet de parfaire la planimétrie des surfaces du sol. Les westia sont
souvent laissés sans traitement particulier.
La couverture en plancher ou toiture plate (z’gueff) 297 la plus répandue à Gabès, est
celle qui utilise les poutres en bois de palmier298 (sannour). Occasionnellement, on
emploie aussi des rondins ou des troncs d’autres arbres. Sur le faîtage des murs de
l’espace à couvrir, on aligne les solives, ensuite recouvertes, à contre sens, de palmes
séchées, natte en roseau ou tige de palmier.
Cette base est à son tour recouverte d’une couche de mortier d’argile (forme de terre
battue) ou de mortier de chaux et de petits cailloux (R’ched). Une fois cette « dalle »
sèche, une dernière couche de mortier de chaux lisse le toit et lui confère une légère
inclinaison, pour permettre l’écoulement des eaux. La couche de finition de quelques
centimètres est constituée de mortier de chaux. Le badigeonnage au lait de chaux
permet de parfaire l’étanchéité des toits. En dernier lieu, sur ces toitures, on élève
une sorte d’acrotère étroit, nommé (gafoun), haut d’une vingtaine de centimètres
environ et qui sert à retenir les eaux de pluie. Ce gafoun est transpercé, tous les 3m
environ, par des canaux qui permettent l’écoulement de l’eau vers les impluviums.
297
La couverture désigne le besoin de se couvrir et se protéger, est la plus ancienne expression de
l’architecture.
298
Voir planche N°
163
Planche N° 19: Construction des enveloppes
Fig. 1 Fig.2
Toitures plates
La couverture en plancher, la plus répandus à Gabès, est celle qui
utilise les poutres en bois de palmier (sannours).
Occasionnellement, on emploie aussi des rondins ou des troncs
d’autres arbres.
Fig.3
164
Planche N° 20: Utilisation du bois de palmier
Fig. 2 Fig. 3
Fig.1
165
Planche N° 21: Toiture en bois de palmier
Les toitures
Toit en bois de palmier dit HAMMI
2 solives en bois de palmier ou en bois d’olivier
(1/4 ou 1/6 de bois de palmier)
Mortier de chaux + pierre
Toit en natte de palmes en roseaux
Solive en bois de palmier demi-tronc
Natte en roseau ou tige de palmier
Mortier de chaux+pierre R’ched
Forme de terre battue
Chape de ravoirage : Mortier de chaux +pierr
166
Fig.1
Fig.2
Fig.3
167
Planche N° 22: Toiture en bois de palmier
Légende
Toit en bois rouge
- Poutrelle en bois (bastin)
- Planche en bois (bois
blanc)
- Mortier de chaux + pierre
R’ched
- Forme de terre battue
- Chape de ravoirage ;
Mortier de chaux + pierre
Fig. 1 Fig. 2
Fig.3 Fig.4
Le côté du portique est limité d’une colonne d’angle qui l’articule au côté
adjacent. Aux angles le portique est relié à l’arrière plan par deux arcs qui
naissent de la colonne d’angle.
168
La maison oasienne traduisait une économie matérielle et spatiale. Cependant, les
techniques ancestrales locales, bien que, réduites, enseignent de multiples savoir-
faire. Le relevé évoque les matériaux et techniques de construction, la mesure des
dimensions et des surfaces et les caractéristiques structurelles du bâti299, (exemple,
la manière dont les pierres sont sectionnées et posées pour soutenir une
construction) et reproduit une image reflétant un savoir faire typiquement
spécifique.
L’architecture vernaculaire de Gabès est construite et produite par les moyens et les
matériaux du lieu où elle est née. C’est une relation indissociable, Je peux dire
qu’elle ressemble à celle de la mère et de l’enfant, comme s’il s’agit d’une forme
adulte et d’une forme embryonnaire. Cette architecture est fortement connectée à son
milieu qui représente un univers bien singularisé. Toute la symbolique de la relation
homme lieu de vie demeure encore présente dans toute sa diversité et son originalité.
Ce qui donne un caractère authentique au lieu et confirme son identité particulière.
Le site accueille l’architecture vernaculaire et fait corps avec elle. C’est la première
leçon de l’invention de l’architecture vernaculaire de Gabès dans son site originel
dont elle fait preuve l’harmonie, la continuité. Elle marque une forte liaison visuelle
et matérielle entre le construit et le naturel, d’où « l’œuvre est attachée à un site par
un socle qui la rend autonome »300. L’utilisation des matériaux locaux crée par leur
variété et leur unité une architecture qui se marie parfaitement avec le site.
299
[Link]
300
Collectif, L’objet et son lieu, Sandrine Mahieu, L’objet au lieu du site, La Sorbonne, Franc, 2004,
p.126.
301
François Marzelle, Penser en projet : chronique d’une pédagogie, Certu, France, p.56
169
(architectural) qui peut paraitre simple est, en fait, plus complexe. Cette complexité
se traduit dans plusieurs niveaux de dualité dialectique.
Le matériau s’échappe de son état naturel spontané et informel pour retrouver une
nouvelle forme construite et structurée. Il passe d’un état de souplesse à un état de
rigidité, par le moyen de plusieurs opérations (découper, trancher, casser, damer,
mélanger…), le concepteur fait une composition architecturale complexe. Sa réalité
mouvante engendre une variété d’états nouveaux du matériau qui ne sont, en effet,
que déclinaison de la transformation des formes.
Certes cette corrélation étroite des éléments naturels, a engendré une architecture
robuste, qui a duré et persisté jusqu’à nos jours grâce à l’expression d’un tissu
organique de matériaux minéraux et végétaux bien tissé.
En effet tenir compte de la nature des relations entre les éléments matériels qui
composent le bâti ancien et leur mode d’organisation, m’a conduit de penser que
cette démarche oblige à des observations d’ordre plus complexe que la transcription
géométrique de l’espace relevé, et m’a amené à me concentrer sur la formalisation
des relations selon une vision dialectique sur la matérialité du matériau naturel vis-à-
170
vis à sa transformation. Une leçon d’un savoir faire que je peux confirmer spécifique
se révèle. C’est la leçon de Gabès.
171
II. Genèse et processus du développement du houch
1. La forme
La maison traditionnelle où le houch se définit par son carré principal à ciel ouvert
implanté de manière centrale, formant un rapport de centralité303 entre le plein et le
vide304 et d’une façade intérieure, avec ou sans galerie, percée d’une porte et de
fenêtres disposées de façon asymétrique ou symétrique.
L’habitation oasienne est un patio autour duquel s’articulent les dépendances, les
chambres et l’entrée, parfois un étage partiel. La différence d’une habitation à une
autre peut résider dans la taille de la parcelle et le vocabulaire utilisé.
302
Bruno Zevi, Apprendre à voir l’architecture, éd. Minuit, Paris, France, 1959, p.111.
303
Par l’existence du patio, la centralité, cette unité de lieu opéré au niveau du houch crée une
dynamique circulaire dans un espace à configuration circulaire à savoir celle la galerie et des
chambres autour de la cour.
304
D’après Sandrine Mahieu, « la fonction d’habiter fait la joint entre la plein et le vide »
Collectif, L’objet et son lieu, Sandrine Mahieu, L’objet au lieu du site, La Sorbonne, Franc, 2004,
p.126.
172
Un corps de bâtiment s’obtient, alors, en forme de 'L', composé de deux côtés où il
y a, d'une part, la dar principale, généralement- à l'Est et, d'autre part, des communs
souvent à l'Ouest. Afin d'obtenir une cour centrale (westia), on construit sur les
deux côtés restés vacants, en partant des extrémités de l'aile précédente, deux murs
de clôture disposés à angles droits, qui achèvent ainsi de "fermer", sur les quatre
côtés de l'habitation. La porte d'entrée du houch est ouverte sur l'un de ces murs.
Le relevé architectural montre que chaque espace bâti a une appellation spécifique
correspondant à son emplacement ou à son orientation. Les espaces sont situés les
uns par rapport aux autres selon des rapports spatiaux, par proximité, éloignement,
interpénétration ou isolement, ouverture ou fermeture. Cela décide le plan de
l’habitat.
173
Houch élémentaire : habitation simple comprenant un ensemble de pièces
s’articulant autour d’un patio fermé sur les quatre cotés.
J’ai tenté, par la suite d'expliquer la classification (ou les classifications) obtenue, en
fonction d'un certain nombre d'hypothèses, dont le bien-fondé est à vérifier à chaque
fois. J’ai voulu l'analyser, le comparer, le classer et former sa véritable histoire, La
morphologie d’un édifice comporte trois éléments principaux qui sont sa situation, sa
forme générale et la distribution de ses parties.
J’ai répertorié comme habitation-type répondant à des critères d’une grille de lecture
analytique tout en prenant en considération la genèse du houch et le développement
progressif de ses unités élémentaires. Ceci ne mène-t-il pas à creuser dans
l’historique des spécimens de la collecte afin de cerner le mode de son
développement, sachant que ce point représente un grand axe ou un repère sur lequel
l’organisation de l’espace domestique à Gabès qui retient plutôt mon attention.
174
Je vise l’étude approfondie d’un cadre architectural patrimonial, la compréhension de
sa logique de constitution et de son potentiel d’évolution. Ceci permet de définir et
construire, par la suite, dans un premier temps, une base de données et un cadre de
référence à partir de la réalité et de la forme des choses pour projeter une nouvelle
configuration afin de penser son innovation.
Cependant, il me semble que ces hypothèses doivent être vérifiées par une analyse
comparative systématique portant sur une collection définie préalablement comme
homogène.
C’est ce que je me propose de faire dans cette partie de l’étude. Rappelons que
l’unité ou l’homogénéité de la collection de houch sur laquelle porte l’analyse réside
dans l’importance de tous les spécimens à un isolat géographique -culturel et cultuel
exceptionnel- cette collection a en effet été réalisée dans trois régions.
175
2. Le volume
Le volume d’un houch est alors défini grâce à des limites manifestées par ses murs
extérieurs et par les murs communs qui le séparent des autres houch qui le
contournent. Il convient donc de disloquer ces dernières afin de distinguer les
diverses entités constituant les unités d’étude. Cette trame -ou structure
morphologique- admet des caractéristiques variables. Elle admet aussi des
caractéristiques constantes. En effet, en appliquant aux divers spécimens de la
collection un protocole de découpage. Ainsi assimilé à un jeu d’accolements de
façades, j’ai procédé à l’abstraction de l’unité d’étude.
Les contingentements matériels de l’espace des houch opérés par des dispositifs
architecturaux (murs, planchers, arcades….) séparent physiquement deux éléments
contigus. Les discontinuités morphologiques autorisant le découpage de l’unité en
segments autonomes, permettant, par comparaison des différents spécimens de la
dar, de repérer, d’une part, l’identité plastique de l’objet et d’autre part, les
différenciations -éventuellement les exclusions- internes et partielles, engendrant sa
structuration.
Le parallélépipède est généralement mitoyen et accolé aux autres dar sur les trois
limites séparatives de la parcelle. Seule la face donnant sur rue n’est pas accolée et
contient la porte d’accès. Le houch est un édifice introverti, qui s’organise autour de
son centre milieu, sur lequel il prend la lumière et l’air et qui distribue l’ensemble
des espaces constituant l’habitation.
176
La distance entre les choses, est cet espacement qui fait advenir le lieu. Une mesure
quantifiable. C’est dans les espacements que se nichent les angles et les arêtes, les
courbes, les reliefs, les volumes, et les vides eux-mêmes305. C’est l’alternance entre
les pleins et les intervalles qui fait la forme dans l’espace disponible, le vide donne
forme aux formes, sans lui, tout est confondu.
305
[Link]
177
Planche N° 23: Analyse physique du plan
Légende
Espace découvert
Espace ouvert
178
Planche N° 24: Analyse formelle
Espace semi
Espace découvert :
ouvert : Soutoan
weset eh houch
Entrée en
chicane : Skifa
Fig.1
La structure de
La dynamique
cette
opérée au
composition est
niveau du
organisée selon
patio est
des lignes de
circulaire dans
forces axiales
un espace à
concentriques.
configuration
concentrique
Fig.2
La cour est un puits de lumière.
La lumière symbolise la lumière
de Dieu).
Fig.3
Entrée en chicane : Skifa
179
Planche N° 25: Morphologie et tissu urbaine
180
Planche N° 26: Poïétique de la genèse du houch
Le (gafoun), un
acrotère étroit, qui
sert à retenir les
eaux de pluie.
181
Planche N° 27: Façade intérieure
182
La galerie, Représentation des façades intérieures
Fig.5
183
Planche N° 28: La galerie, Traitement des façades intérieures
Ce type de galerie
se présente
toujours à l’étage
pour alléger la
structure.
184
Planche N° 29: La galerie, Traitement des façades intérieures
Façade de la galerie
On remarque la façade du
satouan (galerie) sur patio
avec pierre monolithe.
En général ce type
Rapport plein/vide des galeries sont
Façade extérieure de la galerie orientées Sud et
Est.
Tout type architectural vernaculaire est généralement le résultat d’une synthèse d’un
ensemble de facteurs socioculturels. L’architecture, notamment domestique est une
production sociale et culturelle. Elle est témoin de l’histoire sociale, culturelle et
économique. Penser l’habitat c’est avoir recours à l’habitant-même et découvrir sa
structure et ses réseaux internes. L’architecture vernaculaire peut être considérée,
d’après Ali Djerbi307, « comme une trace matérielle suffisamment claire pour qu’on
décèle les structures fondamentales de l’ordre social »308.
L’espace est marqué par les pratiques sociales qui s’y déroulent. La relation de
l’homme à autrui, au lieu et au milieu, dans un espace donné qui relève généralement
d’une sémiotique des pratiques. Cependant, concevoir un lieu, accéder à un lieu, se
déplacer et vivre en un lieu, sont définis comme épreuves, régissant l’être spatial
dans sa manière de penser et de faire avec de l’espace.
306
Marcel Mausse, Sociologie et anthropologie, éd. Puf, Paris, France, 2006, p.390.
307
Ali Djerbi est architecte DPLG Docteur HDR en architecture. Alliant la pratique à la pédagogie il a
consacré la plus grande partie de sa carrière à la recherche et à l’enseignement de la théorie de
l’histoire de l’architecture.
308
Ali Djerbi, l’architecture vernaculaire de Djerba : Pour une approche sémio-anthropologique, éd.
R.M.R. Tunis, Tunisie, 2004, p.11.
309
Bruno Zevi, Apprendre à voir l’architecture, éd. Minuit, Paris, France, 1959, p.125.
186
Ainsi, je peux dire que la notion de l’habiter comme manifeste de l’être social, de
l’être spatial est dans une situation ou plus précisément dans un système de relation
multidimensionnelle équilibrée avec l’espace. Je peux en déduire que les individus
pratiquent une multiplicité de lieux avec lesquels ils construisent une relation
signifiante.
Généralement, l'aîné des garçons, une fois marié, accole sa dar à celle déjà construite
par ses parents. On obtient ainsi un corps de bâtiment en forme de 'U', fermé sur le
côté vacant par la partie restante du mur de clôture et qui signale la cohabitation du
père et de son fils marié. Enfin, l'enfant qui se marie après, en construisant à son tour
sa dar, occupera le quatrième côté encore libre du houch, et fermera, pour ainsi dire,
ce dernier sur ses quatre côtes.
187
2. Espace conçu, espace vécu
Je procède ensuite au relevé de la dimension fonctionnelle et psycho-sociale du
houch. Pour évaluer les entités potentiellement isolables du continuum spatial en vue
de les intégrer dans son action le gabésien utilisait un système de mesures issu
directement de son contexte socioculturel.
188
La pratique de l’espace domestique démontre, d’après des relevés effectués sur le
terrain, un ensemble de données répertoriées dans des fiches types310 constituent une
base de données pour la compréhension des rapports entre l’enveloppe physique et le
contenu psychologique des différents composants fonctionnels du houch, c’est-à-dire
l’identification des rapports entre le spatial et le sémantique.
Comment une maison est conçue et structurée ? Qu’est ce qui fait son identité
sociale ? Comment l’approprier et l’admettre ?
En ce sens j’ai essayé, dans un premier temps, de comprendre comment l’habitat est
conçu, perçu et vécu par la famille et la société en question ; ainsi, de définir la
notion d’habitat ancien à travers l’enregistrement des usages, des coutumes et des
rites.
310
Voir Fiche N°
311
Marion Segaud, Anthropologie de l’espace : habiter, fonder, distribuer, transformer, Armand
Colin, paris, 2008, p.29.
D’après Mario Segaud, ce que les anthropologues nous font comprendre c’est que l’espace fait
partie intégrante de la structure sociale.
312
189
capacité de satisfaire les besoins familiaux et sociaux de l’occupant, de son profil
psychologique, ses croyances, sa civilisation et sa culture spécifique.
Le patio doté d'un point d'eau et d’un jardin peuplé d’arbres fruitiers tel un abricotier,
grenadier ou un amandier, palmiers, henné et de plantes, qui procurent une ombre
rafraîchissante. Mieux encore, il a fallu penser à un endroit ombragé où peuvent
313
[Link]
314
315
Ibid., p.66.
190
s’asseoir les habitants. « La largeur du patio est supérieure à la hauteur des façades, il
constitue ainsi un régulateur thermique surtout en été par le microclimat qu’il offre et
les zones ombragées à longueur de journée. Dans certains cas et en l’absence d’étage
les murs mitoyens sont surélevés pour maintenir une certaine intimité».316 La cour est
puits de lumière, la lumière également dans toute sa symbolique, à savoir la lumière
de Dieu ( )ضوء ربّي. Cette ouverture met donc en contact direct l’homme avec son
superviseur à savoir son Dieu, pour lui porter la bénédiction.
(Eddar ou bit ; pl diar ou biout) Les pièces donnent sur la cour centrale carrée ou
rectangulaire. Parfois une seule pièce s’allonge tout le long d’un mur de la maison. Il
ne faut surtout pas conclure qu’elle est de dimensions très grandes. En fait, elle
comporte souvent une ou deux chambrettes, petites pièces privées, dont les portes
sont situées à l’intérieur de la pièce commune, ce sont des Mkacir317 (de l’arabe qui
veut dire loge). On ne peut, en effet, parler du houch sans ses dar. Ces cellules
destinées à abriter, chacune, une seule famille composée d'un couple. Je relève aussi,
dans chaque houch, qu’il existe autant de familles que de chambres (dar).
L’ensemble des dar s'organise autour de la westia dont les proportions dépendent
lorsque le houch, dont la construction est évolutive, est achevé, ils forment en
général, trois, voire quatre, de ses côtés. Ces dar comportent, des orientations
différentes. Cependant, on essaie toujours, dans la mesure du possible, d'éviter le
côté Ouest, il est préférable d’y disposer les communs et la skifa, et de privilégier le
côté-Est.
On distingue deux types de galeries : d’une part une galerie en rez-de-chaussée avec
des arcades munies de colonnes, et d’autre part une galerie à l’étage qui se présente
toujours comme une galerie constituée de colonnes en bois pour alléger la structure.
La galerie relie le patio aux chambres. Le portique étant un élément appartenant à la
fois au patio et aux chambres, je ne peux pas les séparer. Il fait donc le joint entre les
deux espaces en faisant un rappel entre le plein et le vide et entre le clair et l’obscur.
Les arcatures font hésiter les dar, le dedans, l’intérieur. La galerie «prend à la fois
316
Regaya Kioua et Ridha Rekik, Les spécificités architecturales du Sud Tunisien, Répertoire et
recommandations, ministère de l’équipement, de l’habitat et de l’aménagement du territoire, 2000,
p.17.
317
maksoura, maqsûra, maqsoura, maksura
191
place dans l’espace d’un rapport établi entre intérieur et extérieur, et dans une
confrontation entre intérieurs »318.
Makhzen el dhiaf, est une pièce réservée aux invités. « Elle se trouve à l’écart de la
maison ».319 « C’est l’espace pour invités hommes et aussi pour le stockage des
réserves. Le makhzen espace de réception invité peut être aménagé à l’extérieur ».320
Makhzen, le dépôt des provisions est un espace spacieux et sombre, pour le dépôt de
provisions alimentaires de la famille. Il se situe à coté de la skifa et ouvre sur le patio
ouest houch et sur la rue.
Matbakh n’est que le coin cuisson. Il se présente sous forme d’une simple excavation
ouverte à l’air libre à coté de l’accès de la skifa. Parfois une dar excavée de
profondeur réduite à 4m, sert pour le dépôt des ustensiles de cuisine.321
Bit-erraha (toilettes) correspond aux latrines. Il est très rare de le trouver intégré
dans le corps même de l'habitation. Quand c'est le cas, c'est un réduit très exigu,
disposé discrètement dans un des angles du houch où il est accolé soit au matbakh
soit à la skifa. Son sol est aménagé d'une hofra, un trou d'une trentaine de centimètres
et légèrement surélevé, pour une bonne évacuation. Cette dernière se fait par des
éléments en poterie, emboîtés les uns dans les autres et coulés dans du mur, vers une
fosse extérieure couverte par des branchages. De temps à autre, le Gabésien récupère
les déchets séchés, accumulés dans cette fosse, qu'il utilise comme engrais.
318
Collectif, L’objet et son lieu, Sandrine Mahieu, L’objet au lieu du site, La Sorbonne, Franc, 2004,
p.127.
319
Regaya Kioua et RidhaI Rekiki, Op. Cit., p.98.
320
Ibid., p.67.
321
Ibid., p.66.
192
Planche N° 30: Analyse fonctionnelle : Houch Kraief
Patio Galerie
La forme du patio est Appelée communément : Satouan
carrée. Outre son rôle à Gabès.
distribution, il englobe La galerie offre une façade
toute les acticités ordonnancée composée
domestique et de d’éléments qui se répètent là ou le
manifestation. vide domine, a part ces éléments
un garde corps façonnée s’ajoute
au niveau de la partie haute de la
façade.
Services
Le « Makhzn »
c’est
l’espace pour
invités
hommes et dit
aussi pour le
lieu de stokage
de réserve.
C’est un
espace de
réception invité
peut ere
aménagé à
l’extétieur.
Chambre « Dar »
Sguifa
C’est une piéce
Dans la pluparts des cas l’entrée a la
rectangulaire avec
maison se fait par le biais de la squifa
une largeur moyenne
conçu en chicane.
de 2,5 m pour des
C’est l’entrée unique de la maison. Elle est
raisons de matériaux
en même temps lieu de séjour et de
et des techniquede
réception des hottes est couverte en
construction utulisé.
toiture plate en « Sannour » de forme
Sa longueur atteint
rectangulaire
1Om.
193
Planche N° 31: Analyse fonctionnelle : Houch Bel Gaïeb
Chambre
« Dar »
Patio Le Dar est
Ouverture centrale procure aux habitants polyvalente. Elle
de la demeure un bien être particulier en se abrite les
sentant dehors tout en étant dedans. On fonctions de
peut aussi trouver des petits lots de jardin à séjour, de
fin d’additionner un espace vert dans le sommeil enfants,
houch. Toutes les pratiques domestiques parents et de
sont ramenéesau patio. dépôt.
Galerie
La galerie offre une
façade ordonnancée
composée d’arcades qui
rythme l’ordre des
éléments
architectoniques.
Une corniche façonnée
s’ajoute au niveau de la
partie haute de la
façade de la galerie
Service
Le makhzen espace de réception
des invités,
peut être aménagé à l’extérieur.
C’est un espace pour le dépôt de
provisions alimentaires et des
récoltes. Il se situe à côté de la
sguifa et ouvre sur ouest el houch.
C’est une vaste pièce.
Skifa
L’entrée n’est pas directe sur la cour, mais elle est
interrompue par la présence d’une pièce, sguifa directe
ou en chicane, souvent séparée de la cour par une
porte, elle occupe presque toujours l’angle de la
parcelle. Entrée en chicane : Espace d’arrêt,
194 l’intérieur de la maison et son
dissimulant, soustrait
intimité des regards indiscrets (curieux) de la rue.
Chapitre II.
De relevé au système
IV. Collecter
1. Notification du terrain
2. Relevé photographique
3. Relevé graphique
V. Analyser
1. Décrire
2. Classer
3. Comparer
VI. Synthétiser
1. Typer
2. Répertorier, Archiver
195
La topoïétique architecturale visant à l’élaboration d’un projet de collecte, d’analyse
des données architecturales et à la production d’une synthèse à propos d’un
inventaire du patrimoine urbain et architectural de la ville de Gabès est le cœur cette
recherche-action, recherche-création.
Je vais, alors, expliquer comment le modèle s’est stabilisé, indiquer les variétés de
forme qui ont successivement paru, et dresser un tableau comparatif de toutes ces
variétés. Je mène une réflexion, une rationalisation sur la conception du système
architectural du houch arbi reposant sur l'assimilation des modes d'aménagement de
l’habitat et de la ville. Éventuellement, il s’agit ici d’étudier l’architecture
patrimoniale, comme objet de cette phase de recherche d’aspect analytique,
comparatif et synthétique. Le processus de l’organisation de la connaissance est le
volet théorique de ce savoir faire scientifique. Son volet pratique concerne l’analyse
et la classification des relevés pris sur le terrain de différents types d’habitations.
322
La poïétique date de l’antiquité (poétique, poïen). Les grecs se sont intéressés au mode de
pensée. Suivant la tripartition du savoir, depuis Aristote : théorie ; poïésis et technê, (disposition
à produire avec logos, disposition poétique et savoir-faire). La poïésis, le "faire", s'articule dans une
praxis, une réflexivité, une valeur idéologique de la pratique. La pensée poïétique, dans sa définition,
est sensée précéder tous les actes créateurs physiques comme mentaux (intellectuels).
196
d'intimité qui lie le chercheur à son œuvre d’où sa recherche, mais insiste, d'autre
part sur la possibilité de l'autonomie et de la créativité dans le travail. En fait, la
poïétique c’est le savoir faire, c’est la production de la pensée et le travail sur la
recherche, c’est l’implication du chercheur. « La pensée est un programme
d’expériences à réaliser »323 et « un résumé d’expériences accomplies »324. En effet,
le savoir est pensé au sein d’une approche constructiviste, évolutive. Il s’agit d’un
savoir fonctionnel construit dans une recherche-création qui transforme la réalité et
qui rayonne vers les autres activités.
Je fais, alors, une carte des interrogations sur le faire, le concevoir pour identifier le
processus, la démarche possible, et esquisser des itinéraires pour dévoiler des
potentialités de réflexion sur l’action de la conception architecturale et de la diversité
des conceptions.
323
Gaston Bachelard, Le nouvel esprit scientifique, p.90
324
Gaston Bachelard, Le nouvel esprit scientifique, p.90
325
Une action est ce que fait une personne et par quoi elle réalise ses intentions.
197
Comment construire un modèle du système architectural ? Quelles sont les
différentes étapes nécessaires à la réalisation du modèle conceptuel des données
architecturales ? Quels sont les aspects liés à la normalisation qui permet la
conception de bases de données cohérentes ? Quels sont les outils de modélisation
basés sur les données et connaissances architecturales ? Comment concevoir une
connaissance expérimentale, appliquée à des corpus d’objet architecturaux, ainsi qu’à
des productions artistiques ?
Mon champ de recherche a pour objectif, non pas de retracer l’identité typologique
de l’habitat ancien, mais de présenter, à partir de mon expérience personnelle, une
contribution de cette discipline à l’étude de l’objet architectural, en rappelant certains
points du processus.
326
Le shéma c’est théorique, c’est abstrait.
327
Michel de Certeau, L’invention au quotidien, p.98.
198
C’est cela l’enjeu de la conception. L’implication du chercheur dans la production
d’un savoir faire de travail de la recherche. La pensée poïétique est née de l’idée de
l’autocritique en tant que réflexion du chercheur sur son travail, sur ces faits qui
concourent à l’organisation et à la réalisation de son travail. C’est l’approche
adéquate pour construire et établir un savoir.
Le modèle du système cognitif en architecture, que je baptise, constitue pour moi une
hypothèse de travail et un programme de recherche architectologique. L’étude de la
conception architecturale m’a permis de discuter donc, mes choix comme mes
méthodes. Mon hypothèse de modélisation du système cognitif, part du postulat du
système cognitif partiel / total, appliqué au système de l’architecture du principe en
rapport au système de la connaissance totale. Les systèmes cognitifs locaux ou
partiels seraient isomorphes du système total de la connaissance globale.
199
I. Collecter
La collecte des données sur la réalité du cadre bâti traditionnel comprend des études
de cas spécifiques et caractéristiques. La collection induit de même les notions
d’accumulation et de redondance des ouvrages, mais aussi de multitude et de
différence. De même ces aspects relatifs à l'homogénéité et à la l’hétérogénéité dûs à
la diversité au sein de la région nécessitent la contribution des différents modes
d’étude.
La collecte doit être enrichie par des documents. L’accumulation des détails, des
fiches techniques et des carnets de bord est nécessaire pour rendre le réel. Afin de
définir le domaine de la recherche, la spécification et l’identification de toutes les
caractéristiques spécifiques de l’architecture ancienne d’un point de vue externe
(comportements, propriétés, contraintes, etc.), on se réfère essentiellement à des
constats visuels, à des enquêtes menées lors de plusieurs visites de terrain aux divers
quartiers patrimoniaux. Dans mes carnets de terrain, mes notifications de terrain sont
inscrites avec le maximum de détails sur la construction d’habitat et les savoirs faire
locaux.
De nombreuses pages d’écriture. Certaines de ces pages sont produites par nécessité :
argumentaires, descriptives, correspondances, notes de projets et aide-mémoire,
productions inévitables afin de compter, estimer, prévoir et décrire. D’autres
documents sont liés à des situations professionnelles intimement liées à mes projets
avant, pendant ou après, leur concrétisation.
200
1. Notification de terrain
La description architecturale pose sans cesse la question des relations entre les mots
et les choses, le sujet et l’objet, les faits et les données, l’observateur et l’observé -
question déjà présente dans la perception- qui est toujours posée.
Je vais tenter d'explorer la dimension poïétique des outils d’inventaire, telles que la
fiche, la légende et la carte. Élaborer une fiche c’est un travail de faire et refaire,
construire et reconstruire, travail de réflexion, de penser son contenu objectivement.
La fiche comprend un savoir scientifique qui spécifie les donnés de terrain ; c’est un
document indispensable de regroupement, et de développement d’idées. Elle contient
des informations et des renseignements. Une enquête par fiches est un moyen
328
Voir modèle de fiche d’entretien
201
pratique pour collecter rapidement des informations. Elle implique des objectifs
clairs, une méthodologie et une organisation rigoureuse, et une planification précise.
C’est un outil efficace d’aide à la décision et à la compréhension. En effet, la fiche
d’inventaire, fruit d'un double travail de lecture et d'analyse, est un document
indispensable pour l’architecte d’intérieur qui cherche le détail et la précision.
202
La première tâche du chercheur, c’est d’enregistrer, de noter pour relancer l’enquête.
Au début, « Cette pratique professionnelle de prise de notes est ambigüe»329. D’où le
rôle fondamental et la fonction empirique du journal et du carnet de bord.
J’effectue des visites, je réalise des fiches types et j’élabore des carnets de notes. Il
s’agit de tout retenir, tout noter concernant le bâti traditionnel. La notification
instantanée enregistrée dans les carnets de notes, est souvent désordonnée,
couverte de schémas, signes et dessins tantôt spontanés tantôt réfléchis, mais
toujours porteuse de sens.
La finalité des fiches est de faire le compte-rendu des visites du terrain effectuées.
Sous formes de fiches-type, de lecture ou d’écriture, elle porte des résumés et des
évaluations qui justifient le relevé des observations des phénomènes urbains et
architecturaux et déterminent un point de vue personnel ou une référence
bibliographique.
Indispensables sont les fiches, carnets de bord, carnet de notes, journaux, photos,
cartes cadastrales… ils servent aussi, pour une objective écriture de terrain. Ces
outils de travail sont fondamentaux lors de l’élaboration de la connaissance. Dans la
recherche urbaine et architecturale, les carnets de terrain et les fiches d’inventaire
sont le premier support comportant des détails de terrain. Leur première fonction est
empirique. Ils fonctionnent, dans un premier temps, comme mémoire d’appui pour
le chercheur.
329
Jean Copans, Op. Cit, p.61
203
Ainsi, les carnets de bord sont le premier support comportant des données de terrain
urbain et architectural. Car « sans l’écriture, le visible resterait confus et
désordonné »330. Les carnets de notes permettent de relier des connections entre les
données collectées, les cartes établies, les organigrammes exécutés.
Ces notes de recueil topoétique tendent, dans un deuxième temps, vers une démarche
plus analytique d’où la deuxième fonction du journal est ainsi réflexive et
interprétative. De la note sommaire, aux détails, aux critiques, jusqu’aux textes
poétiques, à ceux dont la graphie se confond avec les dessins, l’écriture est au service
de mon esprit et de mes pensées.
Cette relation à la pratique fait l’intérêt de ces textes, mais aussi de ses limites, elle
les cadre dans une pensée qui semble strictement appliquée à l’architecture. Sans
pour autant constituer une théorie, cette notification et écriture de terrain, illustrée
par le corpus de références de mes propres observations de lieux, dépasse largement
le discours appliqué au terrain pour concevoir, ultérieurement, d’une part un discours
sur l’architecture et d’autre part un discours sur la réflexion autour de la pratique et
de l’action.
Ainsi sous les traces des années d’activités et de recherches de terrain, de 2008-2012
et de collectes de données, documents personnels, photographies, journal, entretiens,
carnets, croquis et dossiers de projets, mes écrits sont omniprésents dans des
dossiers, dans des carnets de bord, des pochettes, des carnets de croquis…
330
Ibidem, p.94
204
Modèle de fiche d’inventaire
205
Modèle de fiche d’inventaire
Exécution de :
Étages
Matériaux
TOITURE/ACROTERE
Forme
Matériaux
OUVERTURES
Nombre
Disposition
Forme
Décoration
DECORATION
Désignation
Bandeau
Corniche
Pilastre
Frise
Autres
206
Modèle de fiche d’inventaire
Intérêt de l'œuvre :
Auteur(s) : entrepreneur
Architecte
Composition
Elévation extérieure
Type de la couverture
Matériaux de gros-
œuvre et mise en œuvre
Matériau(x) de
couverture
Technique du décor
Représentation
331
Personne(s) liée(s) à l'histoire de l'œuvre : (commanditaire ou propriétaire, voisin)
207
Modèle de fiche d’entretien
Métier :
Lien au lieu :
Questionnaire
…………………………………………………………………………………………
…………………………………………………………………………………………
3-Quels sont les besoins des habitants du quartier (El Manzel, Jara, Bab Bhar) en
matière de projet possible dans la place ?
…………………………………………………………………………………………
…………………………………………………………………………………………
…………………………………………………………………………………………
208
Modèle de fiche d’entretien
DE LA VILLE DE GABÈS
Gabès
Question :
………………………………………………………………………………………
Réponse ………………………………………………………………………………
Question :
…………………………………………………………………………………………
Réponse :
…………………………………………………………………………………………
Question :
…………………………………………………………………………………………
Réponse :
…………………………………………………………………………………………
209
2. Relevé photographique
Ma prospection des totalités des habitations anciennes existantes est effectuée par la
photographie. Aujourd’hui, la photographie est le moyen le plus utilisé dans le
travail de terrain et notamment dans l’étude du bâti ancien. Il est devenu très facile
de prendre des photographies du terrain de recherche. « La photo est chargée de
produire avec une utilisation parfaite et très rapide »332. Avec la photo, la pratique du
relevé et du recueil de données devient facile et immédiate.
210
l’environnement architectural, notamment, elle témoigne du devenir du paysage
architectural et permet la confrontation de leurs états successifs au cours du temps.
Elle montre non seulement l’architecture en tant que telle, mais aussi elle décrit ou
conforme le milieu où elle se trouve. Elle aide à revivre des expériences visuelles
vécues et à réaliser et à concrétiser un état du visuel. C’est un outil d’enregistrement,
de précision et de détail. Ainsi, elle permet de transmettre et de présenter les divers
états d’une matière qui bouge constamment et à la lumière du changement perpétuel.
Elle est utilisée comme preuve et justificatifs de ce qui existe ou a existé, ce que lui
donne un rôle argumentatif. Je tiens à donner des informations sur le relevé sans le
transformer ou le modifier. Partons à la recherche de la description architecturale la
plus rigoureuse, la photographie est un outil. Elle produit et décrit à partir d’une
perspective déterminée : de près, de loin, de face, de biais, de côté…
334
Noureddine Kridis, Vitamines de sens, éd. Dar Annawaras, Tunisie, 1992, p.131.
211
Par ailleurs, l’observation est souvent enracinée dans un contexte interactif dans
lequel elle prend un sens. Le photographe est donc en interaction constante avec les
sujets et les objets mais le choix de la photographie est aussi influencé par la culture
et les contraintes techniques. Le regard que l’on porte sur une photographie est
façonné par un contexte social, des conventions culturelles, des normes collectives et
le vécu personnel. Compte tenu de tous ces éléments, je ne peux pas représenter une
photographie comme une évidence objective mais comme une construction qui
procède d’un choix de la part du chercheur. Bien que le caractère subjectif de la
photographie suggère que l’on s’inscrive dans un cadre purement constructiviste, la
validité de la démarche de recherche à partir de la photographie doit être traitée.
Elle n’est pas seulement instrumentale, mais aussi opératoire. Ce qui est important,
ce n’est pas la photo mais son analyse. Ensuite la photo permet de répertorier les
données et de les voir dans le détail et l’ordre souhaités. C’est un outil efficace pour
l’étude descriptive, analytique et interprétative.
335
Mohsen Zaraï, Pouvoir de l’image : Questions et approches contemporaines, publication, Sana
Jemmali Ammari, De l’image photographique à l’imagination de la réalité, U.R. Cultures artistiques,
savoirs et technologie, Tunis, 2010, p.61
336
Pierre Bourdieu, La distinction : Critique sociale du jugement, éd. Cérès, Tunisie, p.63.
212
J’essaye de décoder des clichés, les sélectionner, les organiser et les assembler pour
reconstruire et comprendre une réalité architecturale ancienne qui n’est pas visible
instantanément. L’image photographique est, alors, un support de mémoire et
instrument d’analyse. En matière d’analyse et d’explication des faits, l’image permet
de construire des savoirs et recèle des possibilités argumentatives et analytiques très
importantes mais aussi spécifiques.
Je n’oublie pas de préciser que photographier la ville de Gabès n’été pas une affaire
facile. Au contraire c’été pour moi une expérience pénible. La législation en vigueur
impose d’obtenir une autorisation avant toute prise de vue sur la voie publique et
interdit toute forme d’appropriation photographique non autorisé par les élus. Alors,
je me procède à « la dissimulation », qualité du pêcheur et du chasseur, « l’art de voir
sans être vu »337, toute en ayant « (…) un coup d’œil vif. Les yeux ouverts, les sens
éveillés » 338
Rhétorique de l’image339
337
Marcel Detienne et Jean-Pierre Vernant, Les ruses de l’intelligence : La métis des Grecs, Champs
essais, éd. Flammarion, France, 2009, p.36.
338
Marcel Detienne et Jean-Pierre Vernant, Les ruses de l’intelligence : La métis des Grecs, Champs
essais, éd. Flammarion, France, 2009, p.37.
339
« Selon une étymologie ancienne, le mot image devrait être rattaché à la racine de imitari.
340
Bruno Zevi, Apprendre à voir l’architecture, éd. Minuit, Paris, France, 1959, p.34.
341
Ibidem.
213
Le cinéma offre plusieurs chemins à l’observateur de l’espace. Un promené fictif
dans une ville fictive.
L’imaginaire de la ville qui m’a tant préoccupé, et que j’ai procuré dans mes
photographie c’est celui de la ville fragmentée, transfigurée et chaotique. Le coté
pittoresque de la ville
214
Planche N° 32: Relevé photographique : Dar Ennouri, Jara
Fig. : Photo, vue du patio, A. Saïd, 2009. Fig. : Photo vue du patio, A. Saïd,
2009.
215
Planche N° 33: Relevè photographique: Mosquèe Sidi Edriss, Jara
216
3. Relevé graphique
La réalisation des relevés à main levée ou en tracé géométrique sont les moyens les
plus connus et les plus anciens. Il faut rapporter les réflexions théoriques perçues
sur le dessin, car de cette confrontation naissent des problématiques
renouvelées, le mode opératoire de l'architecte, les enjeux et les tensions que
soulève le plan dessin. Alors qu'est-ce que le dessin ?
217
Que se passe-t-il donc avec un dessin qui puisse parvenir à créer cet effet de
rupture ? Comme une poïétique de la fiction peut mettre en lumière un effet mode de
productions artistiques, une manière sans cesse renouvelée de défaire le réel pour le
réinventer ?
Le relevé graphique me met face à une vision de la réalité, mais qui n’est pas cette
réalité objective sur le terrain. Il s’agit d’un vecteur, d’une imitation, d’une
interprétation de ce monde. Toutefois, la connaissance du monde ne peut se faire que
par l’expérience, et l’expérience visuelle est une voie d’accès non négligeable de
l’extérieur, qui me permet de comprendre les faits tout autant que la subjectivité, part
intégrante de ce monde.
« Seulement par tradition, le tracement, pour être dessin, doit remplir une
double condition : il doit ressembler l’objet perçu et surtout, même si la
ressemblance est imparfaite ou déformé, il doit être sinon ressemblant,
reconnaissable, avoir une « forme significative ».
218
résultats du travail, le rapport entre la réalisation et les interprétations qui
s'ensuivent est une problématique en soi. Le dessin apparaît comme que sa
conceptualisation et reste intrinsèquement lié à des modes de production, et à
des conditions de réalisation, bref, à un ensemble de données proprement
empiriques qui remettent en jeu, à chaque fois, les moyens, les limites et la
pertinence d'une éventuelle définition.
Faire parler l’architecture d'un acte graphique, c’est en esquisser les contours, les
formes afin pour appréhender les caractères originaux et distinctifs pour en décrire
les détails constructifs.
219
Planche N° 34: Relevé architectural par le dessin
Fig. 1 Fig. 2
Croquis d’ambiance
220
II. Analyser
Au cours de cette analyse, je souhaite élaborer une mise en ordre afin de comprendre.
La méthode analytique consiste à observer dans un ordre successif les qualités du
bâti ancien, afin de leur donner un ordre simultané selon lequel elles existent.
D’après une série de collectes déjà réalisées dans des carnets de notes, l’objet
architectural s’offre d’abord au regard comme un tout à décomposer, décortiquer.
Une chirurgie ou dissection architecturale où tout est à mettre au point. La pratique
d'une analyse scientifique de l'œuvre architecturale consiste à faire une analyse
anatomique des divers spécimens de l’étude. L’analyse anatomique est fondée sur
la décomposition et la recomposition. Il s’agit d’un certain mode de découpage et de
dissection de l’œuvre architecturale, ou plutôt de déconstruction et reconstruction.
343
Jacques Sautereau, Concevoir, Parenthèse, France, 1993, p.46
221
L’analyse procède à une construction, à un découpage, et à une dissection du réel,
plutôt déconstruction ou décomposition. Ainsi l’analyse procède à la décomposition
détaillée d’un tout en ses parties élémentaires c’est ce qu’on appelle la dénotation.
Cependant la fragmentation et la recomposition, la destruction et la reconstruction, la
transcription et la transposition ne résument que la réalité de la praxis architecturale
en tant que champ de création, en épuisant des modes opératoires, inscrits dans la
technique et dans l’esthétique. Ce travail contient aussi un inventaire descriptif et
analytique du système constructif, des éléments du vocabulaire architectural.
La décomposition des houch est présentée sous forme de tableaux dont les lignes
désignent des échelons de régulation fonctionnelle (les systèmes composants
fonctionnels : le milieu habitable, l’enveloppe physique et leur résultante, le lieu
architectural. Alors que les colonnes désignent les strates d’intégration structurelle
(les systèmes composants structurels).
Le milieu habitable est représenté par les volumes en creux engendrés par les parois ;
alors que l’enveloppe physique est représentée par les parois coloriées en deux
dimensions. En réalité, l’enveloppe solide est un volume tridimensionnel.
1. Décrire
Comprendre c'est rendre raison d'une chose. Comprendre, c'est incorporer un savoir
architectural dans un concept. Par contre décrire c’est l’explication écrite. Écrire est
une démarche intellectuelle. Schématiquement, ce niveau de notification et de
description répond à la question «quoi?», et « comment ? ». La réflexion sur les
solutions d'organisation adoptées va mettre en œuvre une rationalité de la
méthodologie.
222
Ce n’est pas facile de comprendre les processus et les conditions du relevé des
données architecturales du bâti ancien. Je relie le relevé architectural à la description
de mon expérience personnelle du cadre bâti et son environnement immédiat. Une
description qui va du général au particulier.
Selon une approche scientifique, des différents modes d’analyse sont envisagés. J’ai
essayé, par une méthode de décomposition d’exposer l’élément architectural en
détail. Je cite par exemple que l’analyse constructive et structurelle nécessite une
description de l’état de l’habitat (des formes, volumes, ouvertures).
344
Husserl
223
La description analytique permet de se dégager du procès textuel sur chaque
séquence de la ville et d’élaborer un discours réflexif sur l’architecture, qui frôle le
réel, sélectionne ses éléments et les autonomise.
Mais quel est le genre textuel que l’on désigne sous le terme de description
analytique ?
224
hypothèses émises. Elle articule pratique de terrain et théorisation des données, dans
un va et vient constant. Se constitue, ainsi, un savoir empirique qui prend du sens
parce qu’il a été nécessaire à l’invention du réel et qui se traduit en outils
scientifiques. Il pourra ensuite être formalisé, modélisé et réinvesti dans d’autres
situations ce qui témoignera de son appropriation.
Rendre raison c'est rechercher une explication claire et précise de celle-ci ; La rendre
légitime en la faisant admettre comme juste et conforme à la raison. C’est trouver sa
raison d'être en justifiant le bien fondé de son existence.
Qu’est-ce qui explique cette unité que je reconnais à ces édifices qui dans la réalité
présentent des différences très importantes et sont déclinés dans une grande variété ?
Comment identifier un groupe de houch estimé comme appartenant au même type
d’architecture et au même système architectural ? Y a-t-il une même logique de
formation derrière toute cette variété dans la croissance et le développement de
l’architecture du houch et où chercher les raisons et les causes de sa genèse de son
unité et de son identité ?
2. Classer
225
de leur développement et de leur classement. (…) instrument d’analyse du monde et
support de la mémoire »345.
« Remarquons d’abord que ranger des choses que l’on vient d’acquérir est un
moment particulièrement important permettant de déterminer pour un certain temps
quelle sera la place des choses, construisant un ordre qu’il s’agit ensuite de
respecter »346
L’analyse structurée du corpus permet d’obtenir une classification des données. Elle
constitue l’armature d’un programme scientifique de gestion de l’information et de
mise en ordre.
Mais que faire alors d’un corpus ainsi mis en pièces, de tous ces spécimens
décomposés ?
345
Françoise Choay, L’allégorie du patrimoine, p.153.
346
Collectif, L’objet et son milieu, Marielle Mahieu, la place des choses, p.156.
226
Le système est constitué de concepts qui prennent chacun une place rationnelle et
fonctionnelle en s'enchaînant les uns aux autres dans un système classificatoire et
comparatif des conformations. « La première tâche du chercheur abordant son terrain
spécifique, c’est d’enregistrer, de classer, de corréler et de comparer»347. Il s’agit de
procéder par des inventaires, d’effectuer des opérations en vue de faire des choix et
des classifications.
L’inventaire des traits caractéristiques descriptifs des spécimens étudiés reste soumis
à une démarche expérimentale liée nécessairement à des hypothèses de recherche
portant, par exemple, sur la similarité des spécimens ou encore sur la sélection de
leurs traits distinctifs ou significatifs.
Je conteste que l’on puisse trouver des analogies pertinentes entre les divers houch.
Le classement renvoie à des conceptions théoriques globales où converge l’ensemble
des analogues des données produites de la culture architecturale locale.
Les classements forment des regroupements qui se constituent selon les critères de
similarité ou similitude, proximité, analogie, répétition ou par de formes et de
matières. Le terme " similitude " ayant pratiquement le sens très général de
ressemblance, il ne permet pas de distinguer entre des types différents d'iconicité.
C'est-à-dire des formes différentes de relations de similitude entre l'objet représenté
et sa représentation graphique. J’utilise le terme d'analogie pour désigner des
relations des similitudes entre des entités dont les formes ne sont pas homothétiques
de celles des éléments graphiques qui les représentent, mais s'apparentent seulement
globalement à elles. La similarité est importante pour donner aux groupements
d’objets architecturaux leurs cohérences. Ces groupes peuvent se distinguer par des
éléments majeurs dominants qui seront des points repère.
La répétition suivant des dispositions régulières, que l’on pourrait dire tabulaires, de
rangées et de colonnes ou de piliers joints ou disjoints par divers espacements réglés.
Et la modalité de disposition peut être récursive, c’est-à-dire que l’élément assemblé
à un autre suivant l’une ou l’autre de ces modalités constitue une « partie », elle-
même assemblée suivant l’une ou l’autre de ces mêmes modalités.
347
Jean Copans. L’enquête et ses méthodes : L’enquête ethnologique de terrain, Paris, éd. Armand
Colin, Nathan, 2005, p.61.
227
On peut ainsi obtenir par exemple la répétition disjointe d’éléments, ou encore la
répétition séquentielle dans une direction de l’espace d’ensembles constitués eux-
mêmes d’éléments répétés ; joints ou disjoints entre eux, le plus souvent dans la
même direction, ces éléments peuvent aussi être réorientés dans une autre direction
produisant diverses ondulations, voire à l’orthogonale dans des « plans en peigne »,
simples ou doubles en profondeur.
Je prends quelques exemples illustratifs parmi des spécimens structurellement
homologues. A travers des expériences et des observations, je cherche à trouver des
logiques, des lois qui pourraient organiser cet objet complexe. Ceci mène à
s’interroger sur le principe d’ordonnancement dans l’architecture, qui répond à une
nomination, une destination ou désignation et à une symbolique.
Une telle démarche montre bien que classer les formes architecturales revient à
instaurer un principe directement relié à une tournure de sens au sein d’une culture
et/ou d’une pratique, bien que les mots soient indispensables à la communication des
données. L’essentiel de cette démarche réside dans l’identification de la typologie
architecturale qui sera ensuite proposée pour une approche spécifique.
Ainsi, les variantes repérées constituent, à mon avis et selon mon hypothèse,
l’expression d’une évolution logique du houch et un développement architectural et
architectonique des différentes composantes de l’habitation traditionnelle tout en
intégrant la parcelle dans le tissu environnant et la cohérence du plan apprécié à
partir d’une part du rapport privé public, c’est-à-dire entre l’extérieur et l’intérieur et
d’autre part, du rapport plein-vide, c'est-à-dire entre la cour et les espaces couverts
qui l’entourent.
J’ai effectué des enquêtes et des relevés architecturaux dans les anciens quartiers El
Manzel et Jara, j’ai tenté une classification typologique en vue de comprendre
l’organisation et la structure du houch. J’ai poursuivi par la suite des analyses
architecturales plus poussées sur certains houch de Gabès
Mon analyse traite, alors, des études de cas distinctifs qui définissent un ensemble de
houch synthétisant la typologie de l’habitat traditionnel à Gabès.
- Houch avec skifa directe, dont les portes de séparation sont face à face.
228
- Houch avec skifa en chicane dont la porte communicante avec le patio est décalée
par rapport à la porte d’entrée : Entrée en coude ou en chicane.
- Houch possédant une entrée avec makhzen et skifa.
- Houch possédant leur entrée dans l’angle de la parcelle
- Houch possédant leur entrée dans le centre la parcelle
Pour Aldo Rossi « l’analyse porte dans un premier temps sur la classe de l’édifice
(public ou privé), puis sur la situation de l’élément dans la ville et enfin sur la forme
et la distribution de l’édifice »348 . En effet l’ordre architectural c’est un certain
nombre d’éléments communs. « Les édifices du passé ont contribué à l’étude
systématique des formes plastiques, de leurs développements et de leurs
classifications»349. Je considère que si l’on veut comprendre les relations complexes,
il vaut mieux renoncer au simplisme des classifications traditionnelles.
Toutes les perceptions déjà enregistrées et décrites dans les carnets de bord, sont
ensuite analysées, transformées et distribuées, à partir d’une pensée catégorielle et
classificatoire, autour d’une organisation de polarités.
348
Adol Rossi, L’architecture de la ville, infolio, 2001, p.48.
349
Françoise Choay, L’allégorie du patrimoine, Seuil., Paris, 2007, p.153.
229
3. Comparer
Je compare, sépare les types de houch. J’identifie leurs origines, J’admets leurs
filiations, et j’arrive peu à peu, par la méthode analytique, à les coordonner suivant
certaines logiques350, un certain ordre. Je manipule, compare, classe, regroupe les
données architectoniques selon le lieu, l’époque et le style. Je compare des différents
spécimens de houch repérés, d’une part, et je différencie éventuellement les
exclusions internes et partielles, d’autre part, afin de dégager l’identité plastique du
bâti ancien, qu’engendre la structuration d’un système.
Pour représenter les règles qui gouvernent une production architecturale, c’est-à-dire
selon la définition donnée, un schème, ce sont les combinaisons des traits
caractéristiques qu’il faut examiner avec les moyens adéquats, et non pas seulement
les relations entre les objets (ressemblances ou dissemblances) qu’induisent ces
traits. L’étude combinatoire demande des moyens spécifiques d’analyse logique des
occurrentes de traits. Quelles caractérisations morphologiques, plastiques ou
structurelles de l’objet impliquent quelles autres ?
Comment le modèle analytique permet d’extraire ces règles logiques par un calcul
automatique et les représenter moyennant une définition précise des caractérisations
morphologiques sur quoi il porte ?
Le corpus utilisé comportait des houch distincts. Les résultats obtenus suggèrent des
développements dont on ne peut indiquer ici que les grandes lignes : étude d’une part
des structurations communes aux différents spécimens du corpus, définition, d’autre
part, de la forme des segments structurellement homologues d’un spécimen à l’autre
et des variations de cette forme.
350
[Link]
fran%C3%A7aise_du_XIe_au_XVIe_si%C3%A8cle/Restauration
230
Il fallait d’abord examiner les propriétés structurelles de cet ensemble de houch et
rechercher les segmentations adéquates à la comparaison de spécimens au premier
abord divers.
Que faire alors d’un corpus ainsi mis en pièces, un spécimen décomposé ?
Pour représenter les règles qui gouvernent une production, c’est-à-dire selon la
définition que j’en ai donnée, un schème, ce sont les combinaisons des traits
caractéristiques qu’il faut examiner avec les moyens adéquats, et non pas seulement
les relations entre les objets (ressemblances ou dissemblances) qu’induisent ces
traits. L’étude combinatoire demande des moyens spécifiques : l’analyse logique des
co-occurrences de traits.
L’étude architecturale du bâti ancien est un processus complexe, d’autant plus qu’il
s’agit de combiner ici différents outils de relevé et de techniques de représentation. Il
faut rappeler le sens de la classification en architecture sur un plan purement
théorétique ; celui-ci apparaît dans les deux éléments les plus importants émanant
d’une étude des classifications : D’une correspondance entre structure logique de
l’architecture et structure de la classification elle-même ; sens de la méthode conçue
en fait comme processus de définition de l’architecture.
351
La schématologie est la technique de la mise en schémas.
352
Le schéma est une représentation simplifiée servant de vecteur de communication et souvent
codifié ou symbolisé. Le mot schéma prend généralement le sens de graphe, un schéma décrit une
structure de données, un schéma permet de représenter un circuit
231
Ces deux observations sont essentielles pour énoncer correctement le rapport entre
l’analyse architecturale et la projectation353. Elles postulent en effet que l’analyse
(conçue comme construction par genre et par classes) s’identifie au projet, soit dans
le processus du faire (processus et ordre de la composition), soit dans la
reconnaissance même d’une structure logique de l’architecture incarnée par une
succession, précisément logique.
Si, en effet, on examine les résultats obtenus, il est facile d’observer que toute
classification d’un corpus en sous-ensembles disjoints s’impose de négliger certains
des traits caractéristiques des spécimens que j’ai étudié ; ceux précisément qui
rendraient solidaires les sous-ensembles que l’on cherche, pour des raisons tenant à
l’hypothèse interprétative mise en jeu par les finalités de la recherche considérée, à
disjoindre.
353
232
III. Synthétiser
1. Typer
354
Jacques de courson, Le projet de ville : un essai pratique, éd. Syros, paris, France, 1993, p.76.
355
Le mot type (du grec tupos, empreinte, modèle) signifie : Un modèle abstrait réunissant les traits
essentiels de tous les êtres ou objets de même nature, l’ensemble des traits caractéristiques d'un
groupe famille d’éléments.
Un type est un individu (spécimen ou tout matériel de référence), attaché à un nom scientifique, à
partir duquel une espèce vivante (ou ayant vécu), a été décrite (matériel original ayant servi à la
typification).
Un type (de variable) détermine l'ensemble de valeurs possibles de la variable déclarées par le
programmeur pour désigner la nature du contenu d'une donnée et les opérations pouvant être
effectuées sur la variable correspondante. Un type « construit » est la façon dont plusieurs variables
sont organisées entre elles.
356
Dictionnaire de l’urbanisme et de l’aménagement, Pierre Merlin, Françoise Choay, p, 840
357
Clément Rosset, L’objet singulier, Minuit, Paris, 1979, p.33.
358
Clément Rosset, L’objet singulier, Minuit, Paris, 1979, p.33.
359
Clément Rosset, L’objet singulier, Minuit, Paris, 1979, p.33.
233
C’est cette appropriation qu’on appelle « genre » ou « type ». Le concept de genre ou
type n’est-il pas ambigu, ce ne serait qu’une différence physique.
En histoire et théorie des arts, un type est défini comme l'ensemble de toutes les
variations qu’une forme est susceptible d’avoir. Il s'applique aux différents arts de
l'espace comme la sculpture, l’architecture, les arts décoratifs, le théâtre, et porte
aussi bien sur les formes de composition que sur les formes élémentaires.
360
Nathalie Chabonneau et Pierre Grussenmeyer, Patrimoine et enjeux actuels, Le recours à la
photogrammétrie et à la programmation 3D à des fins de valorisation du patrimoine architectural,
Europia Production, 2008, p.53
234
La typologie361, c’est l’idée qu’il y a un élément qui joue un rôle particulier dans la
constitution de la forme, et que celle-ci est une constante. Il s’agira de voir comment
cet élément intervient et ensuite quelle est la valeur réelle de son rôle. Je pense donc
à l’idée de type comme à quelque chose d’à la fois permanent et complexe, un
énoncé logique qui précède la forme et la constitue que l’idée d’un élément qui doit
lui-même servir de règle au modèle.
2. Répertorier, Archiver
Face aux tonnes de documents qui disparaissent chaque année, face aux problèmes
posés par la préservation des archives accumulées dans les dépôts publics, n’est-il
pas hors de propos de prétendre en constituer d’autres ? A tout prendre cette
proposition serait plus a sa place dans la journée consacrée a l’emploi des sources
comme sources. Je ne crois pas pourtant paradoxal de poser la question : « des
361
Typologie : étymologiquement la science du type.
362
Jacques de courson, Le projet de ville : un essai pratique, éd. Syros, paris, France, 1993, p.76.
363
Collectif, L’objet et son lieu, Sandrine Mahieu, L’objet au lieu du site, La Sorbonne, Franc, 2004,
p.127.
235
archives, pour quoi faire ? » en préalable a toute discussion sur leur récolte et leur
traitement364.
364
Pierre Joly, Archives et histoire de l’architecture : Penser l’espace, La Vilette, Paris, rance, 1988,
p.57.
365
ibidem
366
Mounir Dhouib , p.70.
236
Chapitre III.
De la représentation de l’espace
à l’espace de représentation
I. La représentation linguistique
I. 1. Nommer
I. 2. Ecrire
II. 2. Légender
III. 1. Numériser
III. 2. Modéliser en 3D
237
La question de représentation
367
Bruno Zevi, Apprendre à voir l’architecture, éd. Minuit, Paris, France, 1959, p.34.
238
Le relevé architectural et la représentation sont deux projets indissociables dans le
processus de recherche. Je vise, alors, l’élaboration d’un savoir scientifique à partir
d’une pratique professionnelle de terrain, pour aboutir à une articulation entre
recherche et création.
368
René Passeron, La naissance d’Icare : Éléments de poétique générale, éd. Presses Universitaires de
Valencienne, Valenciennes, France, 1996, p.25.
239
Si j’estime que le relevé architectural est une représentation de données, c’est qu’il
n’est pas, à mon avis, une simple transcription ou représentation d’éléments réels
perçus en d’autres formes de communication. Je précise qu’il ne s’agit pas de
traduction, ni d’imitation ou de reproduction. Mais de captation de nouveaux
rapports établis au fur et à mesure, d’une part, d’une démarche d’investigation tantôt
empirique tantôt scientifique, dans un enchaînement d’actions en progression
processuelle qui se cherche continuellement ; et d’autre part, d’un contexte culturel
que je peux exploiter comme ressources dans cette démarche.
Ceci fait apparaître des liaisons entre modes de représentation qui sont aussi
l’interaction avec un contexte culturel chargé d’apports nouveaux à sa traduction.
Une démarche processuelle qui traduit un parcours dialectique entre techniques de
relevé et modes de représentation.
240
Ce qui fait que la finalité de la recherche est de trouver et de construire d’une part
des instruments et des outils afin d’entreprendre une nouvelle recherche ultérieure ou
similaire et, d’autre part, une conception d’un savoir à partir d’une pratique, une
expérience ou une praxis. Il s’agit d’un savoir fonctionnel construit dans une
recherche-création qui transforme la réalité qui rayonne vers les autres activités. Une
conception de la cognition comme construction est une reconnaissance de la
conception comme processus369 constructif et par-là même comme processus
cognitif.
En effet, je peux dire à ce propos que l’idée d’une étape écrite et illustrée n’est
réapparue qu’au bout de plusieurs mois d’immersion de terrain, comme un
prolongement naturel de la démarche initiée. Je présente dans cette phase une des
spécificités du processus de conception architecturale, qui est la représentation. Je
m’attache surtout à y cerner la place du dessin et des systèmes informatiques.
369
Le processus désigne, en effet, un ensemble de phénomènes consécutifs conçus, formant une
chaîne causale progressive. Cette définition objective et homogène exclut tout dérapage du coté des
intentions, des significations ou des évaluations pratiques.
370
Giovanni De Paoli, Nada el Khoury Assouad et Georges Khayat, Patrimoine et enjeux actuels,
Europa Productions, 2008, p.78, 79.
241
Comment organiser et présenter un espace de représentation ?
Présentation ou représentation ?
L’écriture est une respiration qui s’est élaborée après des années d’immersion,
comme phase dernière, « où se réfugie, s’exacerbe et s’anéantit le désir de dire »371.
L’espace de représentation est un lieu fictif « où s’exprime en tension le jeu entre le
support, la matière et la manière ».372 La représentation est le territoire d’exposition,
où je conjugue pratique de relevés et pratique d’aménagement d’espace pictural
(composition). Les relevés se coordonnent sur le plan plastique grâce à des modes,
système d’organisation spatiale.
371
Michel De Certeau, L’invention du quotidien : arts de faire, éd. Gallimard, Paris, France, 1990,
p.281.
372
Patrick Barrès, Expérience du lieu : architecture, paysage, design, p.67
373
Ibid, p.66
242
Les dessins inscrits dans mon travail sont toujours datés, bien qu’un regard historique
sur les dessins soit demandé. Le travail de représentation, cet effort, cette volonté de
construction est elle-même interprétable dans ses modalités, son intensité, dans la
solidité de ses constructions et la fertilité de ses échanges.
Mon ambition de présenter les méthodes qui assurent le relevé de la forme effective
de l’architecture. Le relevé sélectionne les données mesurées qui porteront
témoignage et dresse un constat de l’état formel d’un objet architectural. Il présente
la sélection d’un certain nombre de structures dont la mesure rend l’aspect. Cette
objectivité particulière en fait la base d’analyse dialectique puisqu’étant conçu pour
répondre à une ou à un certain nombre des altérations de formes par rapport à un
modèle théorique, de nouvelles problématiques : Que signifie cette cassure dans
l’alignement de la paroi, cette irrégularité dans la disposition des supports?
La description minimale signifie que le dessinateur met en place les lignes qui
permettent que le lieu soit identifié sans ambigüité .Cette description minimale n’est
pas unique, elle est fonction du discours qu’elle va supporter mais elle passe par une
série d’opérations toujours les mêmes qui vise à alléger la représentation :
simplification et généralisation des formes, identification et régularité. Ce travail
peut se faire sans a priori ou correspondre à une volonté délibérée de réduire l’objet à
un tracé conceptuel : si je dessine le plan d’un édifice, je peux choisir de représenter
chaque pièce comme je la vois par un quadrilatère quelconque ou alors par un
rectangle parce que l’assemblage de cellules sera plus facile à réaliser, je peux aussi
théoriser ce plan et dessiner le vestibule comme un carré, le grand salon comme un
double carré.
243
L’échelle est donnée par l’homme. Il s’agit d’une conception de la figure. Les
connaissances architecturales se trouvent sur différents supports, comme, par
exemple, sur papier pour les plans ou les croquis et en divers matériaux pour les
maquettes et les bâtiments. Elles prennent, également, différentes formes. Ainsi, les
représentations d’ouvrages peuvent être concrétisées par des projections
orthogonales ou perspectives.
244
I. La représentation linguistique
1. Nommer
Je pense qu’il s’agit d’abord de nommer la totalité d’éléments de ce que je vois. Voir
est exclusivement dire et décrire ou définir. « Il s’agit d’aller partout, tout voir, tout
savoir et tout dire ». Les capacités d’observation et d’implication que l’on attend
d’un chercheur ne concernent pas seulement le fait de voir et de comprendre ce que
l’on voit, mais de faire voir. À fortiori lorsque l’on cherche à montrer aux autres ce
que l’on a vu et regardé, c’est avec des mots, avec des noms374. Je partage ainsi l’avis
de François Laplantine, une analyse anticipe sur la possibilité de nommer, c’est la
possibilité de voir avant de nommer. Ainsi «l’activité de la perception n’est guère
séparable d’une activité de nomination ».375
La description architecturale s’appui sur la nomination qui est fondée sur une
profusion sémantique mais aussi sur une précision lexicologique. La mise en mot est
une dimension linguistique. Le dire sur le faire c’est le passage du percept vers le
concept.
245
codifications. Elle sert à la communication, aux échanges, aux descriptions et aux
transmissions.
L’architecture ancienne est une production locale au sein de ce territoire oasien par
les mains de son occupant qui donne le libre cours à son imagination et mobilisa son
savoir-faire et son appartenance sociale et religieuse pour bâtir sa maison. Ceci a
ainsi donné lieu à savoir dire, un jargon professionnel propre au corps du métier de
maçonnerie et usagers locaux. Richement fourni en termes techniques, cette langue
technique était le reflet de la diversité qui caractérisait le champ du bâtir,
l’environnement respectif379. Je peux dire qu’on habite la langue, le dialecte. La
culture architecturale vernaculaire sans aucune instruction théorique, est un héritage
et une référence de grande symbolique pour les générations futures. Elle est mémoire
vivante de la communauté.
379
[Link]
380
Voir glossaire
246
2. Écrire
L’écriture immédiate à travers les différentes formes de relevé sur le terrain est
suivie par d’autres écritures plus réflexives, analytiques et interprétatives. Ainsi,
«l’activité perceptive prend sens, matérialité parce qu’elle est une activité
linguistique d’écriture»381 et l’écriture est la seule propice à la transmission du savoir
faire scientifique. Michel de Certeau « désigne par écriture l’activité concrète qui
consiste sur un espace propre, la page, à construire un texte»382. D’après lui,
« travailler c’est écrire »383, car « on ne comprend que ce qu’on écrit »384.
Le texte, comme travail, est la valeur de l'interprétation qui n'est que celle du
mouvement, de l'effort de construction385 qui y est mis en œuvre c’est-à-dire, la
manière d’ échange avec d'autres textes, d'autres objets interprétables dont le réel lui-
même, structuré par l'expérience et le langage, fait partie.
Le travail comme texte est une praxis, un faire propre à toute construction
humaine, les modalités, les conditions et les enjeux de cette construction, qui
deviennent le texte386, c'est-à-dire l'objet à interpréter, le socle d'une
381
Jean Copans, L’enquête et ses méthodes, p.79.
382
Michel de Certeau, l’invention au quotidien, p.199.
383
Ibid., p.199.
384
Ibid.
385
Roland Barthes, Critique et vérité, Paris, Éditions du Seuil - Points essais, 1999, (1966)
386
L'entaille, l'incision, est la plus ancienne étymologie du terme graphein, (cf. "L'entaille comme
inscription", Chapitre 2.3).
247
connaissance ; le texte comme travail, en laquelle se change la fiction comme
travail, effort d'interprétation, désir et volonté du sens.
Ainsi une conception substantialiste du réel, consiste à dévoiler ce qui est caché, ce
qu’il conviendrait d’éclairer, et de formaliser. D’où la fonction essentielle du langage
qui est expressive, instrumentale et référentielle.
43
Roland Barthes, Op. cit. , p.I40.
387
Ibid., p.200
388
Michel de Certeau. Op. Cit, p.200
389
Ibid.
390
Yves Winkin, Anthropologie de la communication : de la théorie au terrain, De Boeck université,
1996, p.120.
248
Cette recherche exploratoire mène à formuler l’objet de recherche principal qui est la
construction d’un langage commun et par la suite l’exploration des voies de
communication et de représentation.
249
philosophie, c'est-à-dire de discours engagés dans des modes de production et de
diffusion qui ne sont pas sans conséquences.
L'idée d'une ergographie emprunte autant au grec ergon, "action", qu'au latin ergo,
conjonction de conséquence "et donc", "ainsi» ; l'ergographie, c'est le travail de
l'écriture comme conséquence, comme continuité de l'œuvre. L'ergographie ouvre la
voie à une conception du discours analytique, critique ou scientifique comme un
effort, un travail en continuité avec l'objet qu'il interprète (l’œuvre) ; l'écriture ne
remonte pas à une source utopique (irréel, imaginaire, inventé, mental, mythique) du
sens, ne rejoint pas une vérité ontologique (en soi), mais avance, propose, cherche,
devient elle-même créatrice (le critique devient écrivain), construit du sens.
«L’activité perceptive prend sens, matérialité parce qu’elle est aussi une activité
linguistique d’écriture»392.
Le travail comme texte, c'est le faire, propre à toute construction humaine, les
modalités, les conditions et les enjeux de cette construction, qui deviennent le texte,
c'est-à-dire l'objet à interpréter, le socle d'une connaissance ; le texte comme travail,
auquel se change la fiction comme travail, effort d'interprétation, désir et volonté du
sens. C’est l’avènement du virtuel au lieu et à la place du réel dans la société
moderne.
391
Yves Winkin, Anthropologie de la communication, p.111
392
J. Copans, p.79
250
remonte pas à une source utopique (irréel, imaginaire, inventé, mental, mythique) du
sens, ne rejoint pas une vérité ontologique (en soi), mais avance, propose, cherche,
devient elle-même créatrice (le critique devient écrivain, peintre), construit du sens.
« L’observateur sait voir, c’est-à-dire repère dans son champ visuel des informations
pertinentes, qu’il transcodera éventuellement sous forme langagière »393.
Je note que que « la pratique d’une langue véhiculaire, du dialecte du local, des
versions culturelles adéquates (pidgins ou argot urbains, parlers ruraux, expressions)
définit tout le personnage »395. L’information recueillie doit être retravaillée.
Le guide, la tradition,
393
Yves Winkin, Anthropologie de la communication, p.111
394
Jean Copans. L’enquête et ses méthodes : l’enquête ethnologique de terrain, éd. Armand Colin,
1999, p.60.
395
Jean Copans. L’enquête et ses méthodes : l’enquête ethnologique de terrain, éd. Armand Colin,
1999, p.53.
251
II. La représentation graphique
1. Architecture du dessin
252
sont pas les moindres, en ce qui me concerne ici, dans le sens où elles me permettent
de penser à la multiplicité des pratiques graphiques.
Le relevé visuellement est transmis à la main qui dessine, à travers le filtre de l’esprit
qui a déjà identifié ce qu’il veut retenir : choix délibéré puisque déjà porteur de sens,
de réflexion, d’intelligence et de sensibilité. La représentation graphique, avant d’être
un outil de communication, constitue un outil de conception pour la réorganisation de
l’espace architectural relevé, tant en ruines, en lui donnant une forme.
253
Avant tout didactique, le schéma apporte l’explication d’un processus ; il démonte la
géométrie d’une forme en expliquant la construction graphique ; il donne la clé des
proportions d’une façade ou le tracé directeur d’un système de voûtement ; il précise
l’équilibre des poussées de telle structure, le mode d’appareillage de cet arc ou de
cette paroi.
Le relevé par le dessin à vue qui ne s’appuie pas sur la pratique d’outils,
contrairement au relevé par mesurage, va être rapidement exécuté et conduit ainsi à
des économies substantielles de temps et d’argent mais il est le contraire d’un
constat, l’interprétation subjective et codée de manière plus ou moins intelligible de
la réalité. Son propos ne sera pas de la représenter dans toute la subtilité du relevé
mais de servir de lieu à un discours.
Le dessin abstrait, La ligne, dite lyrique introduit une nouvelle expression du temps.
Aussi L’allure de l’exécution étant devenue une valeur en soi, le temps s’inscrit dans
même dans la matière. Il s’inscrit aussi par le geste qui reste présent par sa trace
visible dans le tableau. C’est le temps de ce geste qui devient dynamique396.
396
Daniel Lacomme, Le mouvement des le dessin et la peinture, éd. Dessain et tolra,
254
d’émergence d’événements, d’actions et de représentations aux quelles la perception,
l’appartenance culturelle et la pensée se conjuguent pour une meilleurs consistance.
En effet, dans mon rapport à l’objet, le relevé est une double propension : un
processus complexe de recueil et de représentation. Le déploiement du chercheur se
donne dans un premier ordre pour une contemplation de l’objet architectural, ensuite
un espace de manipulation des données se construit afin d répondre à plusieurs
finalités prospectives, et où l’objet préconisé est évacué au bénéfice d’un discours,
d’un message, d’un projet ou une pratique.
C’est ainsi que je mène une réflexion sur le rendu d’une représentation graphique
dans sa construction picturale consacrée à l’approche analytique du corpus (le relevé
des pathologies). Je schématise la structure d’un espace pictural, un champ de
créativité et d’expression artistique, traitant mes orientations de recherche par rapport
aux concepts et notions relatifs à la représentation.
255
dessins et légendes. Ainsi mon approche est loin d’être textuelle et linéaire. Elle
s’installe par ailleurs dans un contexte iconique et réflectif appelant à la fois l’outil
sémiotique et plastique.
2. Légender
L’espace de la représentation est un vrai écran, une surface là où tout est enregistrer,
le monde réel, le monde intérieur, le temps, la mémoire, la vitesse et le mouvement.
Le relevé architectural conjugue à la fois dessin et écrit. Dans le cadre du relevé et de
la représentation graphique, il est indispensable de fournir des informations sur les
matériaux et les techniques de mise en œuvre concernant la construction du bâti
ancien. C’est à travers le dessin et le texte que les caractéristiques originelles du
savoir faire peuvent être décrit entièrement. La construction conique est textuelle du
corpus permet de poursuivre les spécificités d’une production traditionnelle et
artisanale dans le cadre bâti.
256
Il s’agit, ainsi, d’ajouter une légende à une schématisation, à une présentation
graphique, une illustration, etc. Une légende397, du « legenda », «qui doit être lu» se
présente comme une variante d’un texte et d’une écriture. « Le texte doit être court
mais doit exclure l’ambigüité des signes du dessin »398 .
L’écriture est un mode de description et d'analyse adapté, tout comme l'ensemble des
pratiques appartenant au domaine de la graphie et découpant chacune, par leurs
procédés propres et leur rapport au dessin, au tracé, un espace spécifique
d'interprétation. Il est bon pour de semblables raison de repérage d’indiquer l’état et
la typologie du bâti ancien par des signes conventionnels qui permettent l’immédiate
identification. La légende assure une transition entre le mot et l’image. La
classification de l’information permet d’obtenir un corpus structuré de données qu’il
faut analyser par le texte et l’image. Le dessin est un tracé qui accompagne et
éclaire la parole. La légende est l’écriture qui accompagne le dessin pour
expliquer son contenu.
La légende permet, alors, « la mise en ordre par le moyen des signes qui constituent
tous les savoirs empiriques comme savoirs de l’identité et de la différence. Le monde
à la fois indéfini et fermé, plein et tautologique, de la ressemblance se trouve dissocié
et comme ouvert en son milieu ; sur un bord, on trouvera les signes devenus
instruments de l’analyse, marques de l’identité et de la différence, principes de la
mise en ordre ; clefs pour une taxinomie ; et sur l’autre, la ressemblance empirique et
murmurante des choses, cette similitude sourde qui au-dessous de la pensée fournit la
matière infinie des partages et des distributions »399
397
« La légende du dessin a pour fonction d’identifier l’édifice, sa localisation, et la figure, de dater le
relevé, de nommer l’auteur, d’informer brièvement sur les modes des relevés, de donner son échelle,
et la légende proprement dite des codes utilisés (s’ils ne sont pas des normes prescrites. Comme pour
le document cartographique, elle est indispensable à la compréhension sans ambigüité de la figure et
donc indissociable de la figure. Elle est pourtant supprimée lors de la reproduction photographique
qui ne conserve que l’échelle et la figure afin d’assurer la taille maximum sur le négatif. La légende
comporte la cartouche d’identification, d’échelle et la légende proprement dite. La cartouche
d’identification : Comprend l’adresse topographique (région, département, commune, rue
éventuellement et numéro), la dénomination de l’édifice et l’appellation de l’édifice (selon le lexique
informatique et telle qu’elle figure dans le bordereau d’architecture),le titre(ou les titres)de la figure,
l’auteur( ou les auteurs), la date et la nature du relevé ; après reproduction photographique, il sera
ajouté le(s) numéro(s) d’immatriculation du (des) cliché(s).»
Jean- Paul Saint Aubin, le relevé et la représentation de l’architecture, p148
398
Jean- Paul Saint Aubin, le relevé et la représentation de l’architecture ; Relevés, dessins et
photographies : Inventaire général, Ed. Association Etudes, loisirs et patrimoine. 1992, p148.
399
Michel Foucault, Les mots et les choses, éd. Galimard, France, 1966 ; p.71, 72
257
D’après Patrick Barrès note dans Expérience du lieu « Les légendes qui
accompagnent les photographies s’inscrivent dans la même voie symbolique. Elles
dispensent le plus souvent des informations géographiques, temporelles,
circonstancielles (…), elles livrent la localisation, la date de l’intervention et
quelques événements particuliers. Elles insistent sur le caractère expérimental et
opératoire du travail, détaillent les matériaux mis en œuvre et les actions effectuées
sur ses matériaux. Les légendes communiquent parfois quelques-uns des termes liés
aux processus, aux étapes de la reconnaissance de terrain, de la cueillette ou de
l’édification, aux marques du temps »400
400
Patrick Barrès, Expériences du lieu : architecture, paysage, design, éd. Archibooks et Sautereau,
France, 2008, p.21-22.
258
Planche N° 35:
259
Planche N° 36:
260
III. La représentation numérique
« Le support principal pour l’analyse et l’étude des sites patrimoniaux est basé sur
les techniques de modélisation, simulation et visualisation en produisant des
représentations numériques telle que les images de synthèse qui représentent une
partie de la réalité »401.
1. Numériser
Les ouvrages bâtis sont représentés à une certaine échelle, en fonction de laquelle on
ne communique pas la même information ou le même degré de détaille.
401
Le patrimoine et ses enjeux actuel, p.36
261
2. Modéliser en 3D
La modélisation est la conception d'un modèle abstrait analogue d’un objet réel. Elle
consiste à modéliser graphiquement les différents concepts en les associant les uns
aux autres pour offrir une lecture globale, une synthèse multidimensionnelle et
cohérente.
On parle de modélisation des données pour désigner une étape de construction d'un
système. La modélisation, permet de comprendre et d'agir.
Il est important d’envisager une intégration par l’outil numérique afin de produire
des documents compatibles. . La représentation d’un relevé architectural a évolué
depuis le plan vers le modèle tridimensionnel numérique. Les plans sont utilisés
comme extrait du modèle dont la fonction est de consigner le relevé sous la forme la
plus représentative qu’est le modèle numérique. Cette évolution est liée aux progrès
des logiciels d’informatique et des techniques d’acquisitions.
262
Le recours aux 3D, aux trois dimensions est l’atout majeur de l’architecte et
l’expression des besoins de la recherche scientifique. Mon objectif consiste à
développer une approche intégrée de restitution d’édifices patrimoniaux. Il s’agit
premièrement de faire le relevé de l’objet d’étude, ensuite de la construction de son
modèle géométrique et enfin son enrichissement pour constituer des représentations
multiples.
Mais existe-t-il réellement une méthode à suivre pour mettre en œuvre un répertoire,
ou y a-t-il différentes façons de procéder ?
Présenter tel ou tel type, c’est présenter au sein du répertoire que l’on exécute un
travail de classification, d’échantillonnage et d’association. Ainsi, de la création de
répertoire va résulter la création d’une typologie.
Ce répertoire constituera une référence pour les différentes interventions afin d’aider
à la conception et à la réalisation d’une production architecturale et urbaine enracinée
dans son histoire et son milieu. La mise en forme définitive du projet d’analyse
produit, ainsi, un registre du vocabulaire architectural en langue arabe et en langue
française.
263
La proposition d’un modèle architecturologique articulant ainsi le modèle du système
architectural au modèle du système cognitif, ouvre la perspective de créativité et par
là même une modélisation du processus de conception architecturale. Les relevé
architectural, les techniques et méthodes de représentation, tout sert à penser dans
une démarche complexe rétrospective et non linéaire, cette représentation sert à
produire des discours dans un système de boucle.
« Par le plastique il faut entendre ici ce qui est de l’ordre, non pas de la vision, mais
de l’action : la manipulation, la circulation. »
264
Dossier de synthèse de Houch Khraïf
Planche N° 37: Plan R.D.C et Etage : Coupes et Façades
Maison traditionnelle
« houch khraif »
Type : houch complexe
1- Squifa
2- Matbakh
3- Makhzen
4- Dar
5- W.C
6- Galerie
7- Patio
- L’entrée se trouve au sud de la Plan R.D.C
parcelle. Il était certainement protégé
par un passage couvert.
- La skifa sert de lien entre la
maison et la rue.
- Le patio est régulier et a un
caractère distributif.
- La plus belle dar est orientée face
à l’entrée.
- Il existe un étage dont les escaliers
sont dans la galerie à coté de
l’entrée.
Plan Etage
CONFORMATION PHYSIQUE
MILIEU HABITABLE
266
Planche N° 39: Plan Etage de Houch Khraïf
CONFORMATION PHYSIQUE
MILIEU HABITABLE
267
Planche N° 40: Tableau de modélisation
268
269
270
Planche N° 41: Vues en 3D de Houch Khraïf
271
272
Dossier de synthèse Houch Ounis
Planche N° 42: Plan R.D.C et Etage : Coupes et Façade
Maison traditionnelle
« houch Ounis » 1 2
Type : houch à étage avec galerie 2
en bois
1- Makhzen 2 4
2- Dar à R.D.C
3- W.C 3
4- Patio
5- Dar à l’étage.
- L’entrée est en directe.
- Le patio est un élément de
structuration et joue son rôle de Plan R.D.C
distribution.
- Le plus beau dar est orientée
vers l’EST (E) et situé en face de
5
l’entrée.
- Au R.D.C, il n’ya pas d’ouverture
sur la rue.
- Les services sont placés du coté
de la l’entrée. 5
- Il existe un étage dont les
escaliers sont dans le patio et à
coté du W.C et il sert des dars.
5
Plan Etage
Adresse cadastral
Coupe A-A
Coupe B-B
Façade principale
273
Planche N° 43: Plan R.D.C de Houch Ounis
1
2
2
2 4
CONFORMATION PHYSIQUE
MILIEU HABITABLE
274
Planche N° 44: Plan étage
CONFORMATION PHYSIQUE
MILIEU HABITABLE
275
Planche N° 45: Tableau de modélisation
276
277
Planche N° 46: Vues en 3D de Houch Ounis
278
Dossiers de synthèse de Houch Bel Ghayeb
Planche N° 47: Plan R.D.C et Etage : Coupes et Façade
Maison traditionnelle
« Houch Bel Ghayeb » 2 2
1
Type : houch élémentaire simple avec 2
galerie 8
1- Matbekh 3
2- Dar
2
3- Makhzen
4- W.C 8 9
8
5- Dukana
6- Skifa 4
7- Dar Eddiafa
8- Galerie
9- Patio 2
8
5
- L’entrée se trouve au sud de la
parcelle.
Plan R.D.C
2
- Le patio est régulier et a un
3
caractère distributif. 6
- La skifa est en chicane, elle sert 7
de lien avec la rue.
- Les services sont situés du coté
de l’entrée et à coté de la rue. Coupe élévation
- Il n’ya pas d’ouverture sur la rue.
- Il n’y a qu’une seule façade
ordonnée.
- Le plus beau dar est orientée
vers l’EST (E) et situé en face de
Coupe élévation
l’entrée.
Façade principale
Adresse cadastral
279
Planche N° 48: Plan R.D.C : Coupes et Façades de Houch Bel Ghayeb
2 2
1
8
2
3
8
8 9 2
8 2
5
2
6 7 3
CONFORMATION PHYSIQUE
2 2
1
2
8
2
8 9 8
2
8
5
6 2
6 3
7
MILIEU HABITABLE
280
281
282
Maison traditionnelle
« Dar Nouri Jrad »
Type : Dar simple avec étage
6- Skifa
7- Dar
8- Salle de bain
9- Cuisine
10- Véranda
11- Patio
12- Bit mouna Plan R.D.C Plan Etage
13- Terrasse à l’étage
Coupe B-B
Façade principale
Coupe C-C
283
CONFORMATION PHYSIQUE MILIEU HABITABLE
PLAN ETAGE
284
285
286
INNOVATION
DE LA VILLE VARIATION DES CONCEPTS
287
Troisième partie
288
Innover c’est l’action de « créer un avenir »402, ou d’introduire quelque chose de
nouveau et d’« instaurer une existence »403. « L’idée d’innovation suppose toujours
un acte d’invention, de création, d’où vient la chose nouvelle ; la nouveauté est, par
la suite, la qualité de ce qui est nouveau » 404.
De nos jours, « l’innovation est valorisée »405. Elle est ainsi un élément
caractéristique du contemporain. L’innovation est parfois en confusion avec la
transgression ou la négation et le dépassement des règles, d’où l’importance du
critère de la richesse imaginative. La recherche de l’innovation est un puissant
stimulant de l’imagination créatrice. L’impulsion qui pousse l'homme à innover se
nourrit de la nature humaine, c'est-à-dire la caractéristique d'être toujours insatisfait.
Ainsi donc l'innovation se base sur le désir d'innover ; ce désir de faire toujours
mieux est alors à la base du désir d'innover, inhérent à l'esprit.
En effet pour innover il s’agit de réaliser quelque chose de nouveau que l'on ne
maîtrisait pas précédemment. Innover c'est penser différemment, raisonner de
manière originale et/ou avoir une image mentale nouvelle d'un objet. Par définition,
l'innovation se fonde sur une idée originale. On ne peut en effet pas innover sans
idées nouvelles. Mais l'innovation réside principalement dans la capacité à
transformer ces idées en une réalité concrète406.
402
René Passeron, La naissance d’Icare : Éléments de poétique générale, éd. Presses Universitaires de
Valencienne, Valenciennes, France, 1996, p.27.
« Créer, c’est toujours créer un avenir ».
403
Ibid.
404
Etienne Souriau, Vocabulaire d’esthétique, éd. Quercy, France, 2004, p.887.
405
Ibid., p.888
406
[Link]
289
L’innovation est aussi processus cognitif. Innover c'est penser et apprendre d’une
manière individuelle et ou collective, en étudiant des expériences de soi ou des autres
et en se confrontant aux divers problèmes. Ensuite il s’agit d’améliorer
continuellement les procédés, les méthodes et les techniques afin de pérenniser cette
innovation et l’inscrire dans des perspectives prospectives. L’acte d’innover est une
composante majeure du développement social, économique et politique.
Mais Comment et pourquoi innover ? Peut-on parler d’une nouveauté qui n’a aucune
relation avec des situations préexistantes ? Quel rapport du nouveau à l’ancien ?
Quels processus pour gérer des projets d’innovation ?
Constatant que la ville de Gabès est une ville en plein expérimentation et mutation.
Je traite les questions d’innovation en abordant le concept du projet d’innovation de
la ville de demain. Innover en matière d’architecture et d’urbanisme devient un réel
sujet de recherche et d’action. Comment innover une ville, déjà, en plein croissance ?
Comment imaginer le devenir d’une ville ?
407
D’après Jacques de courson : « La prospective est l’art de penser le temps long et le cheminement
entre demain et aujourd’hui, aujourd’hui et demain. Il faut une véritable méthode pour pour se
mettre en route individuellement ou collectivement. »
Jacques de Courson, Le projet de la ville, éd. Syros, Paris, France, 1993, p.81.
290
nous vivons et je me demande : Savons-nous aujourd’hui habiter la ville, Gabès ?
Peut-on dire qu’il y a des pratiques artistiques dans la pratique de la ville puisqu’elle
est socio poétique ? Et comment ? Je me demande, aussi, quelles sont les méthodes et
techniques de travail qui aident à gérer et organiser des processus d'innovation ?
Comment en particulier générer des idées innovantes et les transformer en une
finalité concrète, palpable et exploitable ?
291
Chapitre I
I. Poïétique historique
I. 1. La période coloniale (1881-1956)
III. Géopolitique
III. 1. Les limites historiques, géographiques et politiques de l’espace
urbain
292
La ville est un lieu culturel dans le quel se manifeste des voix de développement.
L’urbanisation reste une caractéristique fondamentale des dynamiques sociales
contemporaines.
Le parcours urbain choisi est un parcours tant temporel que spatial. Il représente une
évolution historique de trois époques architecturales, commençant déjà par un
parcours d’un tissu urbain type arabo-musulman aux influences historiques multiples
qui remontent même à l’antiquité romaine, j’invente par la suite le quartier Bab Bhar
qui vue sa naissance pendant la colonisation française et la fin représente un tissu
urbain moderne. Ces deux époques architecturales sont séparées par un grand
boulevard de 20e siècle qui date des années 50. Il représente un axe de divergence et
de séparation entre deux mondes, deux univers. Ainsi, à l’époque actuelle, représente
un autre monde différent par la manifestation de nouvelles pratiques spatiales, où
« rien n’y est uniforme », suggérant la personnalité et les ambitions de l’occupant de
l’espace.
Chaque étude expérimentale est basée sur une enquête dans les parcours urbains
réels. Les sujets ont du donner leurs jugements sur le parcours traversé en suivant
deux étapes d’enquête :
293
J’examine la façon dont nous transformons la réalité. J’examine comment les gents
pensent leur ville.
294
I. Poïétique historique
1. La période coloniale408 (1881-1956)
Suite à une longue, riche et signifiante promenade exploratoire dans la ville, un peu
d’histoire est nécessaire pour comprendre comment les édifices d’époque coloniale
ont introduit une œuvre architecturale nouvelle et étrangère. Je constate que Gabès a
commencé à changer son physique urbain et architectural dès l’époque coloniale.
Mais Comment expliquer ce morceau de chemin droit, après les zigs zags du début ?
Comment expliquer cette rectitude ?
En effet, mon invention est basée sur un recueil de terrain urbain et architectural et
d’un travail de documentation bibliographique et visuelle qui consiste dans les
photos et les cartes postales anciennes, considérées comme étant un processus
informationnel suscitant de la relation urbaine ce que la carte postale photographique
opère409.
Pour répondre à cette approche, je me suis appuyée sur les travaux d’historiens et
anthropologues. Je me suis référé aux écrits de Victor Guérin visitant Gabès en 1862,
408
Avec l'arrivée de l'armée française en 1881, Gabès devient la plus importante garnison militaire
de Tunisie. Gabés était devenue le siège de la garnison saharienne française la plus importante. Des
casernes, abritant jusqu’à 20.000 soldats y étaient construites.
409
La carte postale photographique livre ici des informations pertinentes pour mon terrain, parce
qu’au-delà du « contact informationnel qu’elle établit dans sa fonction de média entre un expéditeur
et un destinataire, elle continue à communiquer dans le cadre d’une relation spécifique au territoire
urbain : le paysage ».
Baudry Patrick et Paquot Thierry, L’urbain et ses imaginaires, éd. Msha, Pessac, France, 2003, p..
410
Voir Annexe Invention Bab Bhar
295
n’a pas fait mention du quartier Européen Bab bhar, bien qu’il a décrit avec force
détails les agglomérations de Jara et d’El Manzel. Par contre, en me référant aux
écrits de Jean Servonnet et ferdinand Laffitet ; ses travaux ont permis de mettre en
évidence la complexité de l’attribution de styles architecturaux à des habitations dans
un contexte colonial. Il dit : « Depuis l’occupation française, un groupe important
d’habitations s’est élevé dans le voisinage de la mer, d’une ancienne caserne, la
kechla, dont le Gouverneur ou Caïd a fait sa demeure. Cette ville nouvelle ne fut,
dans le principe, qu’un ramassis de mauvaises baraques en planches, ou s’était
établie une nuée de cantiniers, de débitants, de marchands forains, attirés la par la
présence de nos troupes. Cette misérable agglomération de boutiques et de débits
avait été dès le début et pour cause baptisée par les soldats du nom caractéristique de
Coquin ville »411
Ainsi, de simple rue, le quartier est vite devenu une agglomération : L’unité urbaine
donne à voir que la mue est rapide. Bab Bhar, appelé aussi Gabès Port, véritable
quartier champignon, s’est développé dès le début avec un rythme accéléré413.
L’importance de son avenir a été si intensément ressentie dès le début que les terrains
sur lesquels il allait s’étendre ont connu une hausse des prix vertigineuse. Les
développements imprévus et subits de la cité donnèrent tout d’un coup une valeur
inespérée aux terrains jusqu’alors stériles incultes et pour ainsi dire abandonnés.
C’est en effet, ce quartier qui a donné à Gabès son allure de ville. Il rappelle
l’urbanisation métropolitaine. Cet urbanisme a orienté le développement de la ville
411
Jean Servonnet et Ferdinand Laffite, En Tunisie le golfe de Gabès en 1888, Ecosud, Espagne,
2000, p.124.
412
Baudry Patrick et Paquot Thierry, L’urbain et ses imaginaires, éd. Msha, Pessac, France, 2003,
p.70.
413
Ce nouveau quartier, né dans des conditions bien particulières et fruit de la pénétration française,
ne tarda pas à connaître un développement que justifiait la prophétie de Laffitte Servonnet.
296
qui est limité du coté Est par la mer, du coté Nord jusqu’à l’Ouest par la piste
d’atterrissage de l’aérodrome militaire.
Son urbanisme est marqué par la création du tracé de rues orthogonales soutenues par
deux artères principales qui parviennent simultanément l’une vers El Manzel, l’autre
vers Jara. Ces deux artères centralisent pratiquement la majorité des points de
services commerciaux, publics et administratifs égayés par de grandes devantures.
Bab Bhar, appelé aussi quartier européen, aux années du protectorat, était occupé par
une population européenne venue avec l’occupation française. La presque totalité des
magasins et immeubles étaient entre les mains des européens. Toutefois, les activités
de la ville se sont développées en fonction des besoins d’une clientèle relativement
aisée, au pouvoir d’achat élevé et composée surtout de l’élément européen,
notamment le commerce, l’artisanat, l’agriculture et l’animation urbaine, ce qui
enrichit le quartier par des liens multiples.
C’est dans ce quartier que l’influence de l’origine des revenus sur le type de maisons
se manifeste avec encore plus de netteté. Cette gestation d’une œuvre architecturale
intégrant de nouveaux éléments architectoniques s’accentue avec le début du
protectorat français en 1881 et la naissance de villes coloniales répondant à un
principe d’urbanisation régulier. D’après le relevé de terrain effectué et l’invention
414
Les familles juives abandonnent leurs quartiers et leurs habitations traditionnelles à El Hara pour
s’installer dans des appartements dans le quartier européen.
415
El Hara : concentration d’habitation de juif
416
Voir planche N° : Les juifs occidentalisés
297
du document visuel, la ville de Gabès était marquée, à travers cette période, par des
œuvres architecturales caractérisées par la reproduction d’une même configuration
architecturale et décorative, distinguée par l’émergence d’éléments nouveaux dans le
vocabulaire habituel (matériaux, techniques, formes, etc.). Ces éléments étaient dus à
une influence étrangère, plus précisément européenne. Une longue vague
constructive réalisée par le savoir-faire d’intervenants (architectes, entrepreneurs,
maçons et artisans) de diverses nationalités révélant un important enrichissement
artistique et l’apparition d’un nouveau style architectural et décoratif417.
L’habitat colonial couvre le quartier de Bab Bhar. Les avenues, tracées d’une façon
orthogonale, sont bordées de logements à étages avec un nouveau type de logements.
C’est là que la notion d’appartement ait un sens et trouve une application concrète :
composé généralement d’un noyau central, d’un séjour, d’une série de chambres en
enfilade, d’une salle de bain, d’un W.C, et d’une cuisine donnant sur une cour de
service. La desserte des éléments composant le logement se fait par un couloir. Ces
logements sont généralement avec étage et parfois même totalement à l’étage
(appartement), le rez-de-chaussée sera alors réservé à des équipements commerciaux
et autres. L’accès au logement se fait directement par la rue420.
417
Voir planche N°
418
D’après Bruno Zevi : « Les manuels de composition architecturale ont établi une distinction entre
construction réelle et construction apparente, entre technique pratique et technique esthétique.
Selon eux, il ne suffit pas qu’un «édifice possède une solidité structurale effective : Il doit aussi
présenter une solidité apparente. »
Bruno Zevi, Apprendre à voir l’architecture, éd. Minuit, Paris, France, 1959, p.103.
419
Bruno Zevi, Apprendre à voir l’architecture, éd. Minuit, Paris, France, 1959, p.103.
420
Voir planche N°
298
Les plans de ces maisons étaient généralement ceux du ministère de la colonisation.
Le modèle architectural identifiant la période 1930-1945 se caractérise par un corps
de bâtiment habituellement percé de fenêtres à linteau droit disposées d’une façon
axiale autour d’une porte centrale qui permet l’accès à la maison munie d’un couloir
simple palier. Ce type architectural est fréquent dans le nouveau quartier421.
421
Voir planche N°
422
Je peux dire même que ça rappelle le standard des fermes françaises de l’époque
423
Voir planche N°, Rue Gafsa
424
Voir planches N° , Dar Gafrachi
299
ostentatoire qui opte pour la symétrie, le décor à motifs géométriques et floraux, les
balcons, les corniches, les consoles...
En effet, le relevé des habitations coloniales représentent des édifices dont les
façades sont évidemment moulurées et le plus souvent munies de corniches425. Je
considère la façade comme un élément architectural essentiel d’expression et de
communication d'un bâtiment. À travers sa composition, son ornementation, ses
matériaux, chaque édifice reste d’abord perçu par sa façade qui témoigne du statut
social de celui-ci, de l’économie de sa construction, de l’habileté de son architecte,
de l’art de construire de son entrepreneur. La façade représente la situation culturelle
au moment où le bâtiment a été construit. Les façades des maisons coloniales sont un
principal signe exprimant la qualité et l’apparence du quartier Bab Bhar. Elle est
aussi le reflet de la personnalité du bâtisseur et des modes d’appropriation des
espaces de la façade. L’organisation typologique de façade des maisons du quartier
Bab Bhar montrent les relations entre les organisations constructives, formelles et
spatiales et les modes d’appropriation de la façade.
425
Celles-ci répondent à une nécessité, à un besoin fonctionnel. Elles écartent les eaux de pluie des
façades enduites au plâtre et à la chaux, ce qui leur évite un trop fort degré d’humidité. En même
temps, par le fait qu’elles recoupent le bâtiment, en général au niveau de chaque étage.
300
Planche N° 49: Le quartier européen d’après des cartes postales anciennes
Fig.3 La trame urbaine est orthogonale est caractérisée par des larges
rues.
301
Planche N° 50: Cartes postale anciennes
Fig.1 Fig.2
Panorama sur l’hôtel l’oasis
Vues urbaines architecturales du quartier Bab Bhar
302
Planche N° 51: 00000000000
Fig.4 La palmeraie
Bab Bhar, appelé aussi quartier européen, aux années du protectorat, était occupé
par une population européenne venue avec l’occupation française. La presque
totalité des magasins et immeubles étaient entre les mains des européens.
Toutefois, les activités de la ville se sont développées en fonction des besoins d’une
clientèle relativement aisée, au pouvoir d’achat élevé et composée surtout de
l’élément européen.
Dans ce quartier que se concentre la majorité des équipements de services publics
et de commerce de détail, tels que les agences de banque, l’administration régional,
les hôtels, des salles de spectacles. Il est le quartier le mieux servi par les services
municipaux, à l’entretien.
303
Aujourd’hui
Ainsi ce vide, que je considère comme « l’œuvre du chaos » recoupe une dynamique
de 426 Bab Bhar a perdu son allure « royale », mais il y gagne en poésie
Entre les deux guerres la ville de Gabès s’est vite développée. Autour du El Manzel,
face à la mer et au sud, l’espace ne manquait pas. Jusqu'à la veille de la première
guerre mondiale, l’espace entre El Manzel et la mer était dépourvu de construction.
Cet espace était très étendu et nu. Une vague de construction nouvelles défera sur
cette zone, c’est en effet dans cette direction l’Est et le Sud-Est qu’ont été édifiés des
nouveaux quartiers427.
426
L’expression « l’œuvre de chaos » est a Patick Barrès , qui signe un article sur la notion du chaos,
dans une publication récente sous la direction de Guy Lecerf,
427
Le quartier de Ain Slem au sud de Menzel Medina et à l’Est quelques dechras de même qu’à coté
de la piste d’atterrissage de l’Aérodrome militaire. Du coté de Jara Essghira, un nouveau quartier à
été construit en extension du vieux noyau de Jara dont l’étouffement ne permet plus son
développement.
428
Certaines couvrant dans leur enceinte une surface de 1000 à 1500m2.
429
arabette
304
atteignait souvent les dimensions d’une porte cochère, ce qui souligne d’autant
l’influence de l’activité agricole et de la vie rurale en général sur l’habitat.
Après avoir élevé de deux ou trois mètres les quatre murs délimitant la maison on
construit deux ou trois pièces jointives, de préférence face à l’Est de façon à
bénéficier du Bahri l’haleine, la brise fraîche de la mer en été et éviter en hiver les
souffles rigoureux du Gharbi, ces pièces regroupent l’ensemble de la famille. La
dernière pièce est affectée aux provisoires centraux autour desquels s’agencent les
pièces .ceci évidemment au cas où une certaine entente règne entre parents et enfants.
Dans le cas contraire la maison est partagée par des murs cloisons : d’unique elle
devient multiple et naturellement de dimension de plus en plus réduites parfois mais
c’est l’exception et quant l’espace par excès de division fait défaut on construit en
hauteur et l’on voit alors surgir de temps à un autre une « Ghorfa » qui dans ces
quartiers n’enjambe plus la rue comme était le cas aux vieux El Manzel et Jara du
reste. Dans ces quartiers la largeur de la rue ne permet plus une telle pratique. Cette
construction en hauteur concrétise la superposition de deux générations les parents
demeurés au rez-de-chaussée les enfants mariés au premier. Néanmoins malgré le
fait que cette solution permet une certaine cohésion de la famille elle est rarement
adoptée par comparaison aux anciennes habitations du El Manzel El Gdim et Jara
Sghira. La raison est simple : aussi bien le père que les enfants ont besoin d’un
espace vital pour élever des animaux domestiques. C’est que la fonction détermine le
type d’habitation : la maison est avant tout rurale et répond aux besoins de l’activité
agricole.
Aussi voit-on les enfants des que l’espace de la maison partenarial se rétrécit adopter
une autre solution : construire leur propre maison. Ainsi et au fil des années les
nouvelles constructions se multiplient ou plus exactement se juxtaposent car on tient
souvent à conserver une certaine cohésion de la famille en constituant à habiter la
même maison ou à défaut le même quartier. Tout l’espace jadis libre entre Menzel et
Jara est aujourd’hui complètement couvert de maisons.
305
du faubourg d’El Gahbaya et d’Ain Slem, encore vide jusqu’à la 2ème guerre
mondiale, s’est entièrement couvert de construction qui poursuivent leur extension
progressive vers le sud, à la limite du terrain d’aviation et de la butte des châteaux
d’eau d’El Mdina. C’est autour d’elle que s’articule un réseau de voies se coupent à
angle droit la structure en damier frappe quand on vient de traverser le vieux quartier
de El Manzel.
Bien que de dimensions plus réduites que celles des premières maisons construites
hors du périmètre de vieux El Manzel, décher Hamza, les maisons sont de quelques
nuances dans le détail, c’est ainsi qu’au lieu des gigantesques portes cochères, elles
disposent de portes de dimensions plus réduites, s’ouvrant d’un seul battant.
En outre, il n’est pas rare de voire la porte principale d’accès à la maison flanquée
d’une deuxième encore plus petit avec poignées en laiton et vasistas elle donne à une
pièce unique, spécialement aménagée pour recevoir les hôtes lors d’événements
marquants de la vie familiale : mariage, circoncision, deuil, c’est le Makhzen. Cette
formule permet de sauvegarder et de soustraire l’intimité de la maison en même
temps que d’assurer la séparation entre hommes et femmes ; Le Makhzen étant admis
directement dans la maison. L’originalité de ce phénomène est de nature à souligner
l’influence des coutumes sur la conception urbanistique.
Toujours dans le même quartier c'est-à-dire entre El Manzel et Bab Bhar, les
logements construits sont en fait une réponse à une pratique sociale citadine que
paysanne. Ainsi se développe un autre type d’habitation : ils s’agissent de
l’apparition de «villa». Ces maisons sont souvent entourées d’un petit jardin. Elles ne
manquent pas de coquetterie. Ces villa se composent de trois à six pièces ouvrant sur
un long couloir latéral, WC avec chasse d’eau, salle de bain et cuisine avec bordure
en faïence y font leur apparition, une sonnette électronique assure l’appel de
l’extérieur et le nom du propriétaire est gravé sur la porte de jardin. La chambre
polyvalente disparait, pour laisser la place à la chambre monovalente et garnie de
meubles. De même les espaces de commodités prennent de plus en plus une place
importante, certaines maisons sont équipées de salle de bain malgré l’absence d’eau
courante.
306
mode de vie. Elle succombe parfois au poids du passé et adopte le type d’habitation
hérité de son histoire ; mais parfois aussi elle est sollicitée par le présent et cède à la
tentation des constructions modernes.
Bien que situées dans un périmètre urbain, les maisons de Menzel et Jara n’en sont
pas moins dans leur conception des maisons rurales.
Il en va différemment des habitations du style récent : leurs habitants ne sont plus des
agriculteurs, fonctionnaires pour la plupart commerçants aussi ils n’éprouvent plus
le besoin d’aménager leur maison en fonction des activités agricoles.
C’est précisément ce qui se réalise dans ce quartier Mohamed Ali où la diversité des
revenus permet celle des habitations. C’est un quartier qui assure la transition aussi
bien au point de vue espace géographique que structure urbanistique entre le secteur
le plus ancien Menzel et le dernier né des quartiers de Gabès, Bab Bhar .
307
Les acteurs les plus dynamiques de ces transformations sont des acteurs premiers de
la restauration et de la sauvegarde de la médina, ce sont des étrangers, depuis trente
ans pour les précurseurs et parmi eux, les créateurs. Au delà d’une certaine mixité
sociale retrouvée en médina, il s’agit de souligner que cette mixité est transitoire, et
qu’elle cache, en fait, la mise en place d’une réelle ségrégation spatiale dont la
question du devenir doit être soulevée. La requalification sociale est induite par la
réhabilitation de ces quartiers périphériques des médinas et ceux proches des sites
patrimoniaux.
Plus rien dans la morphologie urbaine ne signale la limite inter zonal, cet espace qui
séparait les deux agglomérations mieux encore le quartier de Jara enserré sur trois
côtés par l’oasis et l’oued débouche naturellement dans son développement sur le sud
c'est-à-dire sur El Manzel. De nos jours nombreuses sont les maisons entre mêlées et
appartenant indifféremment à des menzeli et des jari.
Une grande et large avenue (de 25mètres) constitue l’épine dorsale de ce nouveau
quartier : elle dispose de deux larges voies pour la circulation automobile. Elle
traverse le quartier dans toute sa langueur et joint en ligne droit Ain Slem à Bab
Bhar431.C’est autour d’elle que s’articule un réseau de voies se coupent à angle droit
la structure en damier frappe quand on vient de traverser le vieux quartier de Menzel.
En outre, il n’est pas rare de voire la porte principale d’accès à la maison flanquée
d’une deuxième encore plus petit avec poignées en laiton et vasistas elle donne à une
pièce unique, spécialement aménagée pour recevoir les hôtes lors d’événements
marquants de la vie familiale : mariage, circoncision, deuil, c’est le Makhzen. Cette
formule permet de sauvegarder et de soustraire l’intimité de la maison en même
temps que d’assurer la séparation entre hommes et femmes ; cette dernière étant
admise directement dans la maison traditionnelle. L’originalité de ce phénomène est
de nature à souligner l’influence des coutumes sur la conception urbanistique.
430
À la limite du terrain d’aviation et de la butte des châteaux d’eau d’El Mdina.
431
Voir planche N°
308
Je constate, aussi, le voisinage de la maison traditionnelle et de la villa.
Condamnables sur le plan urbanistique, cette juxtaposition n’en est pas moins riche
sur le plan sociologique et économique. C’est que la différance structurale entre ces
habitations reflète la différance de nature et de niveau des revenus de leurs
habitations .ceux qui occupent les maisons du style traditionnel sont avant tout des
agriculteures, tirant leurs revenus de la terre
Bien que situées dans un périmètre urbain, les maisons d’El Menzel et Jara n’en
sont pas moins dans leur conception des maisons rurales.
La maison aux dimensions plus réduites voire la villa se substitue alors au type
traditionnel. C’est précisément ce qui se réalise dans ce quartier Mohamed Ali. C’est
un quartier qui assure la transition aussi bien au point de vue espace géographique
que structure urbanistique entre le secteur le plus ancien El Manzel et le dernier né
des quartiers de Gabès, Bab bhar.
Cependant, les deux crues de l’Oued, 1959 et 1962, ont eu un effet par certains côtés
bénéfique sur des habitations ; en endommageant certaines maisons et en détruisant
d’autres, elles ont relancé le bâtiment. Les maisons qui ont le plus souffert des
inondations sont celles situées tout le long du cours de l’Oued ; les plus anciennes se
sont effondrées. L’état en a profité pour achever de les démolir432.
432
A Menzel, plus de deux cents maisons ont été rasées. On a également profite de cette occasion
pour opérer une véritable trouée N-S à travers la périphérie Nord de Menzel au niveau du Pont du
G.P.I sur l’Oued Gabes. La même opération a permis d’imprimer un raccourci au G.P.1 en le
raccordant directement du Pont de l’Oued à Mtorech, évitant le détour par Bab Bhar ; cette voie
prend en écharpe tout Menzel. C’est autour d’elle que depuis une dizaine d’années ont été érigées
de nouvelles construction qui, dans leur développement, ont submergé le cimetière Sidi Marzoug,
désaffecté ; un nouveau quartier commercial et un collège secondaire y furent édifiés.
309
Il est certain que la démolition du bâti endommagé pose la question du remplacement
éventuel. La démolition du bâti peut être subie comme opération de deuil. Démolir,
c’est renoncer à la possession. Cette opération de grande envergure de démolition et
de reconstruction a nécessité le recasement des familles touchées par les mesures
d’aménagement des anciens quartiers. Je peux dire qu’à travers l’architecture, l’idée
du progrès s’exerce dans l’espace. Déconstruction, construction représente une
dualité fondamentale du progrès. C’est par volonté personnelle ou collective que
l’architecture vernaculaire a disparu presque entièrement là où elle existait
auparavant.
La ville de Gabès se développe et croît vite. Ce sont les hauteurs de El Manara, à mi-
chemin entre Gabès et Teboulbou, qui ont été retenues pour y édifier des logements
populaires construits pour abriter les sinistrés et les économiquement faibles.
En raison des circonstances qui les créent et la catégorie des gens auxquels ils étaient
destinés, ces logements ont une architecture très simple et se présentent par groupe
de quatre maisons soudées et ouvrant sur les quatre directions, formant un bloc carré.
Chaque maison dispose d’une entrée indépendante qui mène à une courette sur
laquelle donnent trois pièces, un WC et une cuisine. Chaque groupe de maisons est
entouré d’un petit jardin clôturé. Les carrés de maisons sont disposés en damiers et le
réseau des rues orthogonales qui les isolent rend bien compte du lotissement tracé à
la règle qui a présidé à leur conception433.
Continuant la découverte, ce nouveau quartier d’El Manara est séparé des autres
quartiers par le tracé d’un nouveau canal de dérivation, Ouest-Est, par lequel l’Oued
de Gabès se déverse dorénavant directement dans la mer434 ;
La même opération a été menée à Jara au niveau du cimetière Sidi Khadhar, également désaffecté :
le marché de gros et plus de cent boutiques y ont été construits.
433
Voir planche graphique N°16, page.
434
C’est grâce à lui que la ville a pu subir, sans encombre les fortes pluies de septembre et octobre
1969 qui n’était cette nouvelle voie d’eau, auraient endeuillé Gabes pour la 3ème fois en l’espace
d’une décennie.
310
Expression d’un effort pour aider à la solution du problème de logement, ces
nouvelles maisons ne jouissent pas l’approbation de leurs occupations. Les griefs
formulés à leur endroit sont de trois ordres. Je note d’abord la qualité très douteuse
des constructions d’utilisées. Au lieu d’utiliser la pierre calcaire solide des carrières
du Jebel Dissa435 tout proche, on a eu recours à la formule des cubes agglomérés.
Ensuite que les maisons ne seraient même pas fonctionnelles : l’espace est si exiguë
qu’il est impossible d’élever des animaux domestiques selon la propre expression des
occupations. En fin, le dernier reproche consiste dans l’éloignement de ce nouveau
quartier aussi bien de l’oasis que du reste des agglomérations de Gabès. La portée de
ces griefs devrait être pondérée par une triple considération.
En second lieu, c’est bien dans cette direction, le sud, que Gabès est appelée à se
développer, du reste c’est là qu’un complexe scolaire a été construit il groupe un
lycée secondaire, un collège et un établissement d’apprentissage professionnel.
La demande de logements pour la ville de Gabés est due à plusieurs facteurs tels que
loger une population provenant soit d’un accroissement naturel ou d’un
accroissement démographique du à un solde migratoire positif résultant de l’effort
polarisant de l’agglomération de Gabés. L’évolution du mode de vie a créé de
nouveaux besoins ce qui a pour conséquences directes un déplacement de la
population de l’Oasis et des quartiers anciens vers les quartiers nouveaux.c’est ainsi
que la famille patriarcale commença à céder la place à la famille conjugale436.
435
Jebel Dissa
436
Le nombre de ménage par logement pour la ville de Gabés était de 1,3 ménage par logement
pour l’année 1966 alors qu’il n’est que de 1,09 pour l’année 1975. Les besoins de la ville de Gabés en
logements d’après d’évolution de la population pour les années et sur un maintien d’une moyenne
de 6 personnes par logements, est comme suit :
Années 1975 1980 1985 1990 1995 2000
Nombre de population 40585 47000 54000 63000 73000 85000
Nombre de logement 6488 7833 9000 10500 12156 14156
Nombre de logements réalisé 1345 1157 1500 1566 2000
dans les 5 années qui suivent
Suivent le recasement de 1975 le nombre total des logements à réaliser pour la ville de Gabés au
cours des 25 années, sera de 7678 logements.
311
Au lendemain de l’indépendance, une croissance démographique est en nette
progression. Les populations ont trouvé, à travers le phénomène de migration une
solution pour échapper aux difficultés quotidiennes437. En effet, de nombreuses zones
périphériques souvent proches de la médina et composées d’habitats clandestins « en
dur » se sont crées, de sorte que l’entrée des migrants ruraux ne se fait plus
principalement par la médina.
Notons aussi, l’évacuation et le départ massif des troupes française qui ont libéré un
grand nombre de logements, occupés dés lors par une population tunisienne, en
particulier le quartier européen de Bab Bhar ce qui a ralenti quelque peu la
construction.
C’est après les deux crues de l’Oued (1959-1962) qu’un nouvel essor a été repris
dans la construction. Ces inondations ont favorisé une certaine reconstruction et un
renouvellement de la zone vétuste. Les maisons les plus touchées par les inondations,
sont situées le long des rives de l’Oued. On assiste à la naissance d’agglomérations
au-delà de la piste d’atterrissage de l’aérodrome militaire. Deux cités sont
construites438 dans le souci de reloger les sinistrés des inondations de 1959, l’une sur
la colline de El Manara, appelé « cité El Manara», l’autre située sur la colline de
Sidi Boulbaba. On a construit à proximité de la cite El Manara, un grand lycée et un
collège. Des maisons étaient effondrées (200 habitations) suite aux inondations439 de
1962, particulièrement à El Menzel. Ces destructions ont favorisé l’idée d’une
véritable percée Nord-Sud à travers la périphérie Nord d’El Menzel Medina. Ainsi on
a adopté un raccourcie de la G.P.I en évitant le passage par Bab Bhar. Le long de
cette voie sont érigées plusieurs constructions jusqu’à occuper le cimetière de Sidi-
Marzoug désaffectée. Un centre commercial et un collège secondaire y sont édifiés.
Une autre opération similaire à été exécuté à Jara au niveau du cimetière de Sidi-
Khadhar, également désaffectée. Un marché de gros et plusieurs boutiques y étaient
construits. Ceci a entrainé une certaine rénovation au niveau de ces deux quartiers et
à une nouvelle approche architecturale se dressant à proximité des deux anciens
souks à arcades.
437
En ce sens on a enregistré pour la période 1956-1966 un solde migratoire négatif pour le
gouvernorat de gabés qui s’élève à 26 311 personnes.
438
l’une sur la colline de Menara, appelé « cité Menara » et formée de 340 logements, l’autre située
sur la colline de Sidi Boulbaba et composée de 60 logements.
439
Jara est à nouveau dévastée par des crues en 1962.
312
D’autre part, de nombreux ménages, lorsque leurs revenus le permettent ou bien
parce que leur logement est trop dégradé et menace de tomber en ruines, cherchent
une solution alternative, dans un autre quartier de la médina ou bien dans sa proche
périphérie. Ces opérations de démolition et reconstruction ont nécessité le
recasement des familles touchées par les mesures d’aménagement des anciens
quartiers, ainsi deux autres opérations ont vu le jour440, il s’agit de la cité Mohamed
Ali et la cité Jara Sghira.
Toutes ces conditions ont contribué à cette nouvelle situation et à créer des nouveaux
besoins en matière d’habitat et d’équipement ; c’est dans ce sens que plusieurs
promoteurs privés et publics ont lancé des opérations d’habitation443. Des
lotissements sous forme de cités destinées aux fonctionnaires et ouvriers de la zone
industrielle ainsi que des autres secteurs publics, occupent des terrains situés un peu
partout au Sud du canal.
440
Cité Mohamed Ali avec 147 logements et Jara Sghira avec 135 logements en 1963.
441
Du point de vue quantitatif, le développent industriel est suivie par une impressionnante poussée
démographique de 2,9% pour la période 1966-1975 contre 2,32% pour la Tunisie. On remarquera
que le taux de 2,9% comprend d’une part, le taux de croissance naturelle et d’autre part un solde
migratoire positif provenant de différents gouvernorats et notamment de celui de Gabés.
442
Françoise choay, L’urbanisme, utopies et réalité, une anthologie, Seuil, 1965, p.10.
443
D’après l’enquête que j’ai mené auprès du bureau de l’aménagement du territoire, j’ai pu
dénombrer 28 lotissements approuvés pendant la période (1970-1981) et ayant une superficie totale
d’environ 154 ha.
313
L’habitat social, populaire444 couvre toutes les opérations d’habitation réalisées
dans le but de satisfaire une population à faible revenu dans le but de reloger les
sinistrés des inondations de 1959 et 1962 ainsi que les occupants des logements
touchés par les mesures de réaménagements. Ces logements sont connus sous le nom
de melja445.
Ces cités se caractérisent par un tissu assez dense, une trame irrégulière, des rues
parfois trop larges avec absence d’hiérarchie et des grandes placettes qui risquent de
se transformer en dépôts d’ordures ou subiront une opération de densification par le
manque d’entretien et d’aménagement.
Je remarque aussi l’absence de réseau d’assainissement, aucune intégration au site,
aux conditions climatiques, sociologiques, urbaines et économiques de la région. De
même, un sous-équipement à tous les niveaux (commercial éducatif, de loisir etc.…),
je note par contre que les logements se présentent soit en individuel ou bien en
collectif vertical et généralement en bande continue.
L’habitat pavillonnaire ou isolé446 est le modèle importé durant les années quatre-
vingt il intéresse les nouveaux lotissements privés ainsi que d’autres lotissements
sous forme de cité des cadres des usines. Ces cités ainsi que d’autres lotissements
privés occupent un site privilégie qui est celui de la colline de Mtorech avec une vue
panoramique sur la mer ; ces lotissements se caractérisent par une trame orthogonale,
une accessibilité à une couche de population aisée, une construction du type villa soit
isolée jumelée.
444
L’habitat populaire : On peut citer les quatre premières opérations : cité Ménara 340 logements
en 1959, cité Sidi Boulbaba 60 logements en 1959, cité Mohamed Ali 147 logements en 1963, cité
Jara Sghira 135 logements en 1963
En sa qualité de promoteur immobilièr de Tunisie, la S.N.T.T à réalisé depuis 1972 la majorité de
lotissement publics, ainsi cinq opérations ont vu le jour :
*la nouvelle cité Med.
*la nouvelle cité, Sidi boulbaba
*la cité Ennakhil (cité des ouvriers de la cimenterie).
* la cité Ezdihar, c’est cette cité qui fera l’objet de nom intervention.
- la A.F.H Agence Foncière d’Habitat, seconde composante du secteur public à viabilisé un terrain
d’une superficie de 48,16 ha. Ce terrain sera destiné pour la construction de 915 logements qui
seront soit jumelés soit collectif ainsi qu’à des équipements intégrés.
- la SPROLS. Société de Promotion de logements Sociaux, troisième composante du secteur public à
construit une cité de 182 logements du type jumelé. Ces logements seront occupés par une couche
sociale à faible revenu contre un loyer modéré.
445
Voir planche N°
446
L’habitat pavillonnaire ou isolé, exemple : cité des cadres Mais il est regrettable, exception faite
pour les 3 cités des cadres (cimenterie, J.C.M et S.A.E.P.A.), de voir les autres lotissements non
viabilisés ; pas de réseau d’assainissement, pour cela les logements sont munis de puits perdus.
314
L’habitat collectif est apparu au début des années 70. Les immeubles construits sont
à plusieurs étages, ne dépassant pas cinq niveaux et sont localisés en des points
différents de la ville447. L’appartement comme type d’habitat, ne répond pas souvent
aux besoins spécifiques de la population Gabesiènne, ce qui donne le caractère
imposé et non souhaité par la population concernée ; Car ce type de logement ne
permet pas le déroulement d’un certains nombres d’activités nécessaires à la vie
quotidienne de la famille tels que : la oulla, le linge, les cérémonies et fêtes
traditionnelles et religieuses.
Du point de vue quantitatif, l’industrialisation de la ville est presque aussitôt suivie
par une impressionnante poussée démographique dans les villes, par un drainage des
campagnes au profit d’un développement urbain sans précédent.
Du point de vue structurel, dans les anciennes cités, la transformation des moyens de
production et de transport, ainsi que l’émergence de nouvelles fonctions urbaines,
contribuent à faire éclater les anciens cadres. Un nouvel ordre se crée, selon le
processus traditionnel448 de l’adaptation de la ville à la société qui habite. En ce sens,
il s’agit d’adapter la ville aux nouvelles exigences économiques et sociales449.
Les quartiers du type médina sont le vieux El Manzel, le vieux Jara et Sidi
Boulbaba. Ce sont des quartiers formés par des maisons traditionnelles,
généralement basses, quelquefois à étages et qui ont, toutes, une cour intérieure.
Elles ouvrent, toutes, sur des impasses ou sur des ruelles étroites qui se recoupent à
angle droit. On peut distinguer le quartier de Jara de celui d’El Menzel. Le
deuxième paraît, du point de vue urbanistique, mieux structuré, II est plus proche du
447
Précisément prés de la zone touristique, prés du stade municipal, dans la cité Ezdihar au sud du
canal.
448
Ce processus d’éclatement des structures anciennes se retrouve tout au long de l’histoire, à
mesure des transformations économiques des sociétés.
449
Choay Francoise, L’urbanisme : Utopies et réalités : Une anthologie, Ed. Le Seuil, Paris, 1965, p.10-
11.
315
schéma de médina, son souk et sa mosquée sont bien en positon centrale et au
carrefour des principaux axes de voirie, alors que le premier est moins large, plus
ouvert et son centre est plutôt excentrique.
Les lotissements : au Sud de la gare et à Ain Slem sont des quartiers purement
résidentiels qui se sont développés surtout après la deuxième guerre mondiale. La
voirie suit un plan orthogonal mais elle est généralement sommaire et mal entretenue.
Les logements sont du type traditionnel ou du type moderne et sont généralement d'un
équipement moyen.
Certains quartiers (Gahbaya), apparus pendant les années cinquante, sont à l’origine
des quartiers spontanés formés par des constructions pauvres, en dur ou en bois,
installées sur des terrains insalubres et situés en dehors du périmètre communal et
sont donc à l’écart, de tout service municipal.
D’autres cités (Petite Jara, Mohamed Ali, Sidi Boulbaba et Cité El Manara
sont des quartiers planifiés au plan géométrique souvent orthogonal. Ces
quartiers sont formés par des logements populaires affectés aux sinistrés des
inondations de 1959 et 1962, aux économiquement faibles et aux familles
dont les logements furent détruits. Il s'agit de petites maisons construites en
agglomérés et formées de deux pièces ou trois. Proche de ce type, il y a aussi
la cité Mohamed Ali aux logements de type économique, construits, tous,
selon le même principe, mais avec un standing meilleur.
316
Cette variété de quartiers n'est donc que le résultat des différentes phases
d'extension de la ville. La ville a connu, en effet, pendant le XXe siècle, une
extension considérable qui s'est fait par la mobilisation des terres de plus en
plus éloignées, une mobilisation facilitée par la disponibilité d'une réserve
foncière importante. La réserve foncière de Gabès est apparue dès la fin du
XIXe siècle, avec le début des constructions coloniales à Gabès où elle a
mobilisé les terres urbaines et suburbaines.
450
Hayder Adnane, l’industrialisation à Gabès et ses conséquences, Etude de géographie urbaine et
économique, éd. Publication de l’université de Tunis thèse de D.r.a., Tunisie, 1980,p.71.
317
Planche N° 52: Vue à vol d’oiseau sur la ville de Gabès
318
II. Actualité du lieu
1. Topoétique oasienne
Les questions majeures que je me pose c’est est-ce que l’oasis comme cadre
d’urbanisation est choix subi ou voulu ?
Comment l’oasis comme cadre naturel peut-elle être ressentie comme un
espace de soulagement et d’extension pour la ville, ou comme un réel
problème de tension et de désordre environnemental ?
Certes l’état actuel des lieux de l’oasis, m’imposent une façon de penser, de voir et
de vivre le lieu. Suite aux rencontres avec cette situation d’extension urbaine, je
remarque une dégénérescence de l’espace existant et l’émergence de nouvelles
structures urbaines et architecturales. Je pars à l’observation d’une situation
mouvante. La description semble une méthode pertinente pour comprendre le rythme
de l’évolution du bâti en évoquant le rapport et les liens d’une logique des situations
chronologiquement hiérarchiques ou spontanées.
319
Je pars pour « repérer la nouveauté, discerner la différence et classer les
particularités »451. Une apparition d’un lieu qui fait rupture avec la « syntaxe » du
texte urbain et environnemental voir paysager se manifeste. Je procède, alors, à un
mode visuel particulier pour capter les phénomènes urbains produisant une
composition déchirée, sans commencement, sans fin, sans limite. Je photographie, je
filme, et j’enregistre mes croquis et mes relevés de lieux dans mes carnets de bord.
L’oasis est envahie de constructions récentes qui n’ont ni sens ni direction dans un
espace sans mesure et hors limite. Dans une indécision spatiale, l’oasis perd ses
repères et devient «le lieu des égarements, des errances, de l’éclatement »452.
Prendre la voiture, parcourir l’étendu de la ville dans sa fluidité, ses réseaux, son plan
de surface, ses ruptures, est un mode visuel particulier pour capter le « fodu-
enchaîné » des éléments urbains A travers mon travail de relevé, je constate une
architecture rampante engloutissant qui absorbe tout terrain disponible marquant un
épanouissement dans l’horizontal. Le nouveau bâti se déploie et se désintègre dans
des niveaux multiples.
J’observe une flambée urbaine qui envahit l’oasis, une rage de bâtir transforme
vraiment le site, la nature. La restructuration du lieu devient un ensemble de
circonvolutions compliquées pensant uniquement l’aspiration d’un nouvel espace.
L’acte de bâtir s’inscrit désormais dans l'aléatoire. L’informel devient le signe
progressif ouvrant l’avenir de la ville sur ses frontières453, l’oasis. L’oasis est un
chantier immense signalant l’écartement et l’éclatement spatial du nouveau bâti. Le
malaise de l’architecture est perceptible. Je le vois à travers les palmiers qui
persistent insistent par leurs présences.
Un bâtiment s’impose dans son cadre ou plutôt une bizarre forme architecturale
surgie comme objet indépendant, orphelin de savoir-faire comme de savoir-vivre. Le
nouveau bâti envahit l’oasis sans stratégie. Il s’explose de façon fortuite et détruit la
451
Jean Copans. Œuvre, [Link] P.79
452
L’esthétique de la rue, p.39
453
320
tranquillité du lieu. Je dirais qu’il se moque de l’équilibre général du paysage naturel
environnant.
Gabès, une ville qui a l’avantage de l’oasis. Ce sont ces transformations majeures qui
m’ont marqué l’esprit. Gabès n’a jamais été comme ça quand j’étais petit. Avant il
n’y avait rien d’autre dans l’oasis que toutes sortes de productions agricoles, c’était
un paradis sur terre. Mais depuis quelques décennies la situation actuelle de l’oasis
s’est de plus en plus dégradée paradoxalement.
Gabès aussi est morte en tant que site touristique, riche en histoire antique romaine et
comme place forte antique, la notion de promenade de circuit dans la palmeraie en
calèche a disparu, elle a perdu son statut unique dans le monde en tant qu’oasis
maritime.
321
Parti sur les traces d’une ville fragmentée, éclatée mes explorations du quotidien y
virent effectivement apparaitre quelques obstacles, signes d’une certaine rupture.
L’itinéraire parcouru m’invite à penser autrement les particularités des lieux
supposés connus. Peut-on dire qu’il y a des coins qui feraient plus ville que
d’autres ? Et comment ?
Aujourd’hui tout est bouleversé. C’est comme le dit Patrick Baudry, d’une part « il y
a sans doute des endroits où la ville est absente »455. D’autre part, je remarque la
domestication de nouveaux lieux. Aujourd’hui, l’amalgame du bâti se dévoile à
mesure que j’avance vers la l’oasis, et que je m’éloigne du centre de la médina. La
périphérie en pleine extension, pousse la cité vers ses confins. « C’est un point de
456
conflit eternel » . C’est comme le souligne Gracq qu’ « une ville est un jeu
454
Collectif, Espaces et mémoires, Nicène Kossentini, Paysage revisité, ATEP et Maghreb Diffusion,
Tunis, 2005, p.103.
455
Baudry Patrick et Paquot Thierry, L’urbain et ses imaginaires, éd. Msha, Pessac, France, 2003, p.59
456
Boulevards, rondas, parkways… des concepts de voies urbaines, éd. TEC, 2000, p.111.
Citation de Oriol Bohigas : « Aujourd’hui de nombreux jeunes architectes pensent que la périphérie
doit rester périphérie ; ils sont contre les formes connues de la ville. C’est un point de conflit eternel
car ils sont portes par l’enthousiasme de quelques poésies et philosophie, pour lesquelles le désastre
n’est un objectif de planification urbaine, il est indispensable de regarder un quartier d’une manière
plus directe et plus sociale qu’une sculpture, une poésie ou une réflexion philosophique
catastrophisme »
. Exposé à l’occasion du séminaire de rennes, 5-9 avril, 1993. Actes des rencontres. École
d’architecture de Bretagne, p.105).
322
constant entre le centre et la périphérique»457. Ainsi ajoute Olivier Mongin « Ce n’est
pas le centre ou la périphérique, le centre ou la banlieue. C’est une dialectique et une
tension entre un centre et une périphérique »458.
L’urbain proliférant envahit l’oasis qui est entourée de tous les côtés par des
constructions non familiales. Le nouveau bâti est orphelin du lieu, il trouve refuge
dans un non-lieu, cet étrange inhabitable, un vide459 ( )اىخالءoù rien ne prend racine.
En langue Arabe, on utilise le mot « khala » () اىخالء, « kifar » ( )اىقفارpour désigner
un espace vide désert et toujours par opposition à sa négation « waha » ( ) اىواحت,
oasis, enclave fertile460.
« Différencier et surtout hiérarchiser comme s’il s’agissait de les opposer, des lieux
et des non-lieux, c’est encore réfléchir l’habitation sur un mode classique. Là
l’habitable, ici le non-habitable. Or rien n’est si simple. Je suis capable d’habiter les
lieux de transit, les espaces vacants, les endroits insignifiants, les moments vides. Et
457
Collectif, De la ville et du citadin, Olivier Mongin, De la ville à la non ville, éd. Parenthèses, France,
2003, p.42.
458
Collectif, De la ville et du citadin, Olivier Mongin, De la ville à la non ville, éd. Parenthèses, France,
2003, p.42.
459
J’ai employé le mot vide pour désigner un lieu, un espace inhabité, déserté. Cependant la notion
de vide n’a de sens qu’en la définissant par rapport à son antinomie : le plein.
460
Marouf Nadhir, L’espace oasien, éd. Sindibad, p.17.
461
Encyclopédie universalis.
D’après l’Encyclopédie Universalis « Le plein est ressenti comme refus, limite qui protège chacun de
l’autre, limite de la vie, chose morte, figée, L’espace, au contraire est un champ infini, pour le
mouvement
462
Marie Laure Guennoc, La topoétique, un état des lieux insolite de Saint-Herblain, p. 54.
463
Baudry Patrick et Paquot Thierry, L’urbain et ses imaginaires, éd. Msha, Pessac, France, 2003,
p.59.
323
nous sommes depuis toujours peut être capables de donner un autre sens au lieu que
le sens de ce lieu »464.
Gabès semble s’inventer dans les interstices du territoire. Si un non-lieu entre deux
territoires, les nouveaux liens aux lieux apparaissent aussi là où l’on dit la ville est
fragmentée. Les pratiques urbaines existent là où l’on croit la ville absente 465. Le lieu
devient un non lieu et un non lieu inscrit un lieu. Le non lieu se transforme et parle
de nouvelles attitudes dans de nouvelles périodes.
Je remarque depuis une dizaine d’années, à la fois une période d’évolution rapide du
paysage naturel (l’oasis) vers la notion de la banlieue. Habiter ces nouveaux espaces,
demeurer dans de nouveaux lieux, éventuellement les transformer en agglomération,
cela implique de profonds changement dans les pratiques d’appropriation d’une part
de l’espace oasien et d’autre part des anciens centres désormais, désaffectés.
464
Baudry Patrick et Paquot Thierry, L’urbain et ses imaginaires, éd. Msha, Pessac, France, 2003.
5
Marie Laure Guennoc, La topoétique, un état des lieux insolite de Saint-Herblain, p. 57.
466
Collectif, l’objet et son milieu, Sandrine Mahieu, L’objet au lieu du site, p.127.
467
Collectif, l’objet et son milieu, Sandrine Mahieu, L’objet au lieu du site, p.127.
324
ayant une identité et une historicité .Le lieu est relationnel, chacun occupe une place
donnée, et entretient des relations avec l’autre. Il est relationnel parce qu’il est
commun et met en relation les gens. Le lieu est enfin historique, il se définit par une
stabilité minimale, d’où la notion de durée, il devient chargé d’histoire. Le lieu c’est
là où on naît où on vit.
Mac Augé crée la notion des non-lieux468, c’est pour indiquer une logique opposée à
celle que les lieux font exister et opposée à celle de la modernité et du lieu. Le sens
de la modernité est la présence du passé au présent469.
L’excès de l’espace : « le monde semble plus ramassé que jadis le monde se rétrécit,
par l’accélération des moyens de transport, par l’extension des réseaux de
communication, le lointain devient le proche »471. Les « modifications physiques »
qui en découlent sont alors « considérables : concentrations urbaines, transferts de
population et multiplication des non-lieux par opposition à la notion sociologique de
lieu ». Les non lieux sont donc les conséquences de l’excès d’espace.
468
Mac Augé, Non-lieux, Paris, Seuil, 1992.
469
L’essence de la modernité, Augé la considère centrée dans une formule qu’il emprunte de
Starobinski : « Présence du passé au présent qui le déborde et le revendique ».
Mac Augé, Non-lieux, Paris, Seuil, 1992, p.86.
470
Marc Augé, Non-lieux, Paris, Seuil, Paris, 1992, p.40.
471
Anne Goliot-Lété, Le film Architect, Harmattan, 2005, p.35.
472
Marc Augé, Non-lieux, Paris, Seuil, Paris, 1992, p.51.
473
L’hypothèse centrale d’Augé est de soutenir que la surmodernité est ontologiquement productrice
de non-lieux, Quand à la modernité quand la modernité, dans le rapport non-rompu au passé qui la
caractérise, continuait à être productrice de lieux.
Anne Goliot-Lété, Le film Architect, Harmattan, 2005, p.138.
325
relation, il se définit par une stabilité minimale »474. D’où tout ce qui est nouveau est
non lieu, tout ce qui est ancien est lieu. « Si un lieu est identitaire, relationnel et
historique, un non-lieu est non identitaire, non relationnel et non historique »475, un
type d’espace profondément désétatisé.
En parcourant la ville, je note mes constats et mes réflexions. Ces constatations sont
suivies d’un ensemble d’interrogations qui ont sculpté petit à petit le profil de ma
recherche qui se présente comme une recherche en action. La situation actuelle de
l’état des lieux nécessite une urgente analyse critique.
474
Marc Augé, Non-lieux, Paris, Seuil, Paris, 1992, p.71.
475
C’est donc négativement et par retranchement que la notion de non-lieu est forgée.
Anne Goliot-Lété, Le film Architect, Harmattan, 2005, p.138.
C’est donc négativement et par retranchement que la notion de non-lieu est forgée.
476
Le lieu anthropologique est une construction concrète et symbolique de l’espace. Trois critères
fondamentaux le définissent : l’identité, les relations, l’historicité
477
Jean Duvignaud, lieux et non lieux, Paris, Galilée, 1997.
478
Patrck Baudry et Thierry Paquot, L’urbain et ses imaginaires, Patrick daudry, L’espace public du
corps urbain, p.59.
326
du monde, traçant ses limites et ses formes. C’est l’aventure elle-même. « L’image
de l’irréel devant celle du réel, c’est la réalité de l’irréel »479.
Dans ce nouvel espace, la production n’obéit alors plus à une logique de conception
et de programmation communale et communautaire, mais propose de nouvelles
logiques de différenciations, de variations. Bâtir est une décision personnelle mais
non responsable. Une individualisation et un égoïsme extrêmement croissant ;
chacun vient pour s’installer480 là où il veut, et construire comme il veut.
Il s’agit à mon sens d’un fantasme, d’un rêve qui devient vite une réalité
incontrôlable. Pour moi, le désir est une fiction. Le passage du désir, de la fiction à la
réalité. Mais, c’C’est quoi le désir et comment il définie et justifie des interventions
architectural ?
479
Olivier Debré, Espace pensé-Espace créé, Le cherche midi, 1999, p.54.
480
Qu’est ce que s’installer. S’installer c’est ponctuer la terre d’une marque, d’une trace.
481
Yann Nussaume, Tadao Ando et la question du milieu : réflexions sur l’architecture et le paysage,
éd. Le moniteur, Paris, France, 1999, p.67.
327
Bogdan Bogdanovic pense que « le désir de définir l’individualité urbaine doit
théoriquement exister dans toutes les villes modernes »482. Remarquons aussi la
rapidité d’exécution pour ne pas rater la fiction. Puisque « l’environnement – sa
réalisation et sa formulation- naît de l’idée ».483 Une phase de non lois.
L’urbain et ses évènements réalisés sont les émergences des concepts », des idées et
des pensées. C’est le concept qui domine » le concept est l’idée directrice, le substrat,
l’essence.
Ainsi « l’influence de l’image du concept est décisive et son application dans les
organisations urbaines et architecturales devient évidente.485 La pensée apporte la
possibilité d’une nouvelle vision, et, ainsi, une nouvelle réalisation d’où une nouvelle
décision. Cependant, on remarque davantage l’absence de clarté sur la persistance de
concept créer une sorte de vertige de l’esprit, trouble, on dirait un état modifié de
conscience.
482
Patrick Baudry et Thierry Paquot, L’urbain et ses imaginaires, p5.
483
Olivier Debré, Espace pensé espace, Espace pensé espace crée : le signe progressif, éd. Le cherche
midi, Paris, France, 1999, p.16.
484
Ibid, p.16.
485
Ibid, p.19.
486
Ibid, p.16.
328
Gabès. Il y a le mythe de la nouvelle Gabès, une Gabès moderne. Le nouveau bâti
valorise une pensée de rêve. Voir là une fantaisie, une mode, un état de fiction487.
Une ville avide d’espace. Besoin d’espace. Je pense que la pensée est spontanée et
instantanée. Marx, à son tour, a également insisté sur le caractère créateur et
spontané de la praxis, regardée avant tout dans sa dimension collective. Une pensée
guidée par le besoin. Le processus de production ne s’adresse plus à une majorité
égalitaire. Le droit à la différence, dans les comportements individuels, est affirmé et
le besoin et la fonctionnalité.
Les habitants créent, aménagent eux même et habitent leur territoire selon deux
façons qui s’articulent et se complètent. La première manière est individuelle. Elle
suggère une implication personnelle propre à chacun. Elle définit la qualité même de
487
[Link]
3%A7aise_du_XIe_au_XVIe_si%C3%A8cle/Restauration
488
Olivier Debré, Op. Cité., p.78.
329
chaque participation et implication à une construction plus globale, collective non à
une simple conglomération. Cette conception collective inclut les rapports au sein
d’un groupement, qui permet aux individus de reformer une unité plus grande.
J’admets que la qualité de la ville est façonnée par une communauté construite,
socialement, comme différente. L’augmentation de la population permet de
considérer les différences pratiques et productions architecturales comme quelque
chose en attente d’avoir un sens.
Pour comprendre comment ce rapport est construit, il faut partir du fait que « toute
notre appréhension et notre conception du réel peuvent ainsi être abordées du point
de vue de ces fictions, qui produisent, chacune à sa manière, tout ce que l’on désigne
sous le terme de réalité. »489
Ce sont les objets architecturaux qui permettent d'agir en raison des circonstances
particulières et de penser le collectif même s’ils s’organisent autour de groupes
sociaux aux comportements très diversifiés. Mais quelles sont ces circonstances
particulières ?
489
Olivier Sobra, Op. Cit., p.363.
330
métaphoriquement le lien social en proposant des formes qui n’ont de sens que dans
leur rapport d’alliance, quand le chaos urbain ne rend pas visible la part commune.
Penser la ville de Gabès, peut signifier savoir au mieux comment on peut occuper
des sols ! Examinant aujourd’hui l’intégration du bâti dans l’oasis, l’oasis est de plus
en plus rouge, le bâti en brique d’El Hamma déracine et remplace les palmiers.
Penser le nouveau bâti c’est orienter un projet paysager. L’oasis de Gabès doit être
aujourd’hui valorisée par la société comme paysage authentique mais aussi comme
patrimoine collectif.
Si on disait que « tisser des rapports, créer des liens, là est l’œuvre »490, je
m’interroge sur les rapports au monde environnemental, paysager oasien et balnéaire,
qui nous unirent à cette nature ?
Les nouveaux quartiers sont, alors, le résultat d’une synthèse d’un ensemble de
facteurs socioculturels, physiques et techniques. On y assiste plutôt à des
modifications sur le vécu et les mises en relation des parties de ville. La mobilité
spatiale a contribué à remodeler la carte mentale du territoire au-delà de ce qui était
escompté il y a vingt ans.
490
Collectif, l’objet et son milieu, Sandrine Mahieu, L’objet au lieu du site, p.127.
331
Planche N° 53: État de lieux : L’oasis de Gabès
Fig.1 Fig.2
Fig.3 Fig.4
Fig.5 Fig.6
Fig.5 Fig.6
332
Planche N° 54: Humour Architectural
Fig. 1
Fig. 2 Fig.3
333
III. Géopolitique
La notion de la géopolitique491 mène à travers l’analyse à connaitre les expressions
particulières qui se trouvent au fondement de tout urbanisme comme toute
organisation spatiale.
Il s’agit pour moi de réaliser un « croquis de synthèse»493 qui reflètent une véritable
réflexion. En conséquence, il m’appartient de trier dans l’information, repérer les
éléments importants, mobiliser des connaissances diverses pour répondre au sujet…
« Le croquis est un moyen de localiser, de matérialiser, de hiérarchiser et de mettre
en relation des phénomènes géographique afin de mieux comprendre l’organisation
de l’espace sur le plan géopolitique »494.
« Une « carte » doit accompagner la dissertation. Plus qu’un « schéma », qui par
définition simplifie à l’extrême, plus qu’une «carte », qui apporte des informations
précises et des localise de façon tout aussi précise, (..). Il n’est donc pas une simple
représentation géographique, mais bien une réponse à une problématique et donc une
démonstration »495. « Comme pour la dissertation de géopolitique, les critères
d’évaluation sont variés.
491
D’apres Frederic Encel : « La pensée géopolitique contemporaine ouvre des perspectives très
novatrices par rapport aux esquisses de naguère, offre un véritable outillage conceptuel pour penser
les conflits, et un cadre d’analyse empruntant bien entendu à la géographie mais aussi a l’histoire et
à l’économie ou à l’art militaire ».
Frédéric Encel, Comprendre la géopolitique, éd. seuil, France, 2009, p.69.
492
Pascal Gauchon et Jean-Marc Huissoud, Les 100 lieux de La géopolitique, éd. Presses universitaires
de France, France, 2008, p.3.
493
Olivier David et Jean-Luc Suissa, la dissertation de géopolitique, éd puf, France 2005, p 87.
494
Ibidem
495
Ibidem
334
(hiérarchisation, mise en relation), maitrise du langage cartographique, soin dans
l’exécution du croquis »
Les citoyens eux-mêmes sont porteurs d’une distribution qui allie le social au
politique. Gabès avait, à travers l’histoire, deux noyaux et deux centres : EL Manzel
et Jara. L’absence de solidarité entre les populations Menzeli et Jari se manifeste
jusqu’à l’organisation spatiale de la ville et a causé un véritable malentendu soutenu
jusqu’à nos jours. El Manzel et Jara ont connu depuis toujours une ségrégation
politique, sociale, économique et culturelle. « La souveraineté se manifeste en
premier lieu par ses symbole, à commencer par le plus visible sinon le plus
évocateur, le drapeau »497.
496
Le terme de politique désigne la sphère des activités et des institutions étatiques, relatives à
l’exercice du pouvoir.
497
Frédéric Encel, Comprendre la géopolitique, éd. seuil, France, 2009.p.93.
335
En fait la ville n’est qu’une des modalités du rapport de la société à la terre et à
l’étendue. La ville est une forme de l’appropriation territoriale par la société. En tant
que telle, elle dépend de ce qui caractérise et définit les conditions sociales
culturelles, économiques et politiques de toute appropriation.
Quels sont les processus qui s'inscrivent dans une logique d'aménagement
territorial ?
Quelles sont les diverses étapes du développement urbain dans la ville de Gabès mis
en place avant et après l'indépendance ?
Quelle démarche politique pour une ville en pleine mutation ?
D’après les historiens, Gabès est une zone de passage, et un noyau d’échange
commercial et culturel. Étant donné son emplacement géographique, ses richesses
naturelles, particulièrement l’eau dans cette zone aride, la ville de Gabès a été une
zone ouverte sur le monde intérieur et extérieur. L’occupation de cette terre a connu,
à travers l’histoire, plusieurs civilisations et nations. La territorialisation de Gabès est
comprise comme l’expression de ses « rivalités de pouvoir sur le territoire et de ses
représentants»498.
498
Frederic Encel, Comprendre la géopolitique, Paris, Seuil 2009, p.15.
499
D’apres Frederic Encel : « La géopolitique n’est pas une science. De fait, elle n’incarne pas
davantage une discipline a part entière ; nous considérons pourtant qu’en tant que raisonnement
intellectuel, la géopolitique est susceptible non seulement d’enrichir l’étude des relations
internationales, mais peut-être également, au-delà, d’accompagner en temps de crise les diplômes
et responsables politiques dans leurs prises de décision, et les simples citoyens dans leurs prises de
position ».
Frederic Encel, Comprendre la géopolitique, Paris, Seuil 2009, p.69.
500
Frederic Encel, Comprendre la géopolitique, p.69.
336
l'environnement proche et plus global ensuite par l'existence d'un tissu de relations
socio-économiques et culturelles inscrites spatialement au sein de réseaux
multiples.
A la fin du XIXe siècle, les noyaux d’El Manzel et de Jara et le quartier de Bab
Bhar formaient la totalité de l'espace de la ville dont les limites sont
essentiellement géographiques 501.
À partir des années cinquante et surtout au début des années soixante, la ville a
commencé à sortir de ses limites, soit par la construction spontanée 502, soit par
des constructions publiques503 entraînant alors la modification des limites
communales en 1963 à la suite de la sortie du décret n°346. Les services
municipaux n'étaient donc rendus, à cette époque, qu'à la population de ces
quartiers considérés comme urbains 504.
501
A cette époque, on a décidé la création de la Commune (le 11 juillet 1897) et on lui a attribué un
périmètre étendu, limité au Nord et à l'Ouest par l'oasis et au Sud par les terrains marécageux où se
trouve actuellement le nouveau canal. Ce périmètre comprenait donc les noyaux gabésiens, les
quelques constructions européennes du quartier de Bab Bhar et, surtout, une grande réserve
foncière formée à l'époque par des terres labourables pendant les bonnes années.
502
Comme dans le cas du quartier de Gahbaya,
503
Comme les lycées et le quartier populaire de Cité El Ménara. A partir du 22 novembre 1963 et
à la suite de la sortie du décret n° 346 de la même date, le périmètre s'était étendu vers les lycées et
la cité El Ménara et a intégré par la même occasion le quartier de Sidi Boulbaba dans la ville.
504
Les populations de Chott Essalem, de Ghannouch, de Bouchemma, de Nahal, de Chenini,
de Zrig, de Téboulbou et de M'torrech étaient considérées rurales et travaillant dans l'oasis et
ne pouvaient donc recevoir des services urbains comme la voirie, l'éclairage, l'adduction
d'eau, le ramassage des ordures, le réseau d'égouts, ...
337
pendant les années soixante, est formé surtout par la petite plaine de l'Oued de
Gabès qui se caractérise par des données géographiques spécifiques. Sa situation
entre des versants et des collines505, cette plaine d'une superficie de 20km2
environ, en forme d'éventail, s'étend depuis Ras El Oued à l'Ouest jusqu'au
littoral, est globalement plate et basse.
505
Elle est limitée par des collines et des versants peu élevés : le versant de Bouchemma et de
Chenini au Nord et l'Ouest (50m), les collines de Ras El Oued au Sud-Ouest (73m) et les collines de
Dhahret Sidi Bachar et de M'torrech au Sud (40 et 30m).
506
Depuis, on a creusé le nouveau canal permettant le déversement des eaux de crues directement
dans la mer et, ainsi, la protection des secteurs bâtis.
338
l'économie oasienne diminue, d'autres impératifs de choix surgissent et c'est
ce qui explique le début des extensions de la ville vers les parties plus
élevées du Sud comme la Cité El Manar où furent construits les lycées,
éléments d'une nouvelle fonction fondamentale de la ville.
507
La caserne de Sidi Boulbaba, l'aérodrome et la caserne du Centre-ville.
339
Un type de localisation du bâti concentrée dans le cas des établissements
d’enseignement secondaire qui, groupés au Sud de la ville, formaient l'amorce
d'une bande d'équipements publics qui feraient partie de la deuxième couronne
limitant la ville.
A la ville de Gabès, on n'a donc pas de City, ni de Central Business district mais,
plutôt un noyau commercial, et, paradoxalement, ce noyau n'est pas dans le quartier
« européen » mais dans le quartier de Jara. Ce quartier, en plus des facteurs
favorables restés précédemment a profité de l'existence d'un vieux souk resté
dynamique et de la construction de la cité commerciale d’une superficie de trois
hectares dans un cimetière désaffecté, avoisinant le vieux souk508.
Le quartier de Bah Bhar, quant à lui, doit à sa genèse le fait de ne pas être arrivé au
stade d’un noyau. Ce quartier n'était pas, dans sa conception initiale,
monofonctionnel. C’était plutôt une petite ville réservée pour les Européens où ils
devraient trouver les logements et les équipements dont ils auraient besoin. C'était
aussi un quartier qui a été construit progressivement et qui ne pouvait présenter,
dès le début, une différenciation de l'utilisation du sol. C’était donc un quartier
polyfonctionnel comprenant des habitations et des services : les premières se
localisant, en arrière des axes fréquentés et sur des petites rues et ruelles, et les
seconds là où les prix du sol sont élevés, soit le long des axes principaux
(Avenue farhat Hached et Avenue Habib Bourguiba) et, surtout, près des
carrefours.
508
Voir planche N°
340
Chapitre II.
I. La ville mémoire
III. L’autopoïétique
341
I. La ville mémoire
Désormais entre mémoire et identité, la frontière est très subtile.
Il s’agit d’une mémoire collective, dont la genèse est induite
Peut être il y a là une trace de l’époque classique, voir une nostalgie
« L’espace de la ville est le locus par excellence de la mémoire collective, car il
comporte des lieux où se sont passés des évènement qui ont une signification
particulière dans la mémoire collective de la société (…) des lieux et monuments qui
ont une fonction de commémoration dans la conscience »509.
509
Rachida Triki, Espaces et mémoires, F. Cânâ Bilsel, Réinterpréter l’espace-temps de la ville acte
créateur, p.92.
342
II. Actions d’innovation
J’essaye de raisonner, de réfléchir et de chercher, d’une manière rationnelle sur le
quotidien de ma ville dans la quelle vis et je vois l’image de Gabès, son architecture,
ses intérieurs, afin de traiter des notions et des sujets impliquant notre tradition, notre
histoire. Beaucoup d’interrogations m’interpellent à penser : Un sujet préoccupe mon
esprit de chercheur, une approche qui révèle des soucis concernant notre héritage
architectural et culturel visant ce changement et ce progrès qui affecte tous les
domaines de l’expérience humaine.
510
[Link]
511
343
Comment le vieux, l’ancien et les règles du passé dans leurs différentes formes
traditionnelles ou coutumes, peuvent-être ouverts sur la modernité et la nouveauté ?
Pourquoi veut-on garder cette authenticité dans un monde où la ville tend au
développement et à la modernisation ?
1. Innover l’ancien
La « diversité dans l’unité » est l’un des traits marquants de l’architecture qui
contribue au développement d’une architecture moderne mariant authenticité et
ouverture au changement et à la créativité. Les conditions d’innovation dans le
domaine du bâti ancien ont entraînées la notion de la modernité. Si les architectes
veulent se situer dans la post-production c'est que tout a déjà été produit, et que cela a
été produit de façon innovatrice.
Comment innover l’ancien ? Qu’est ce qu'on entend par une restauration ?
Rétablir, refaire à neuf un objet ancien n’est pas une chose facile. Les métiers
traditionnels, les méthodes, l'exécution matérielle, les savoirs ancestraux se retiraient
peu à peu des extrêmes, des dernières générations encore vivantes. Revivre dans une
visée de restauration, c’est innover l’ancien, l’archaïque. Innover c’est rendre neuf.
Peut-on dire que le retour à l’ancien, lui redonne vie ? Restaurer c’est rendre au
bâtiment sa forme, sa couleur, et, si j'ose le dire, sa vie primitive et originelle.
Restaurer un édifice, ce n'est pas l'entretenir, le réparer ou le refaire, c'est le rétablir
dans un état complet d’origine. Cette opération de restitution suivant la mode de leur
temps. Restaurer, c'est-à-dire reproduire exactement les formes des édifices qui
avaient subi des dégradations. S’agit-il, alors, d’utiliser des pièces d’origine ?
512
[Link]
%C3%A7aise_du_XIe_au_XVIe_si%C3%A8cle/Restauration
344
Ainsi, il faut s’appuyer sur des documents écrits et des relevés graphiques. Chaque
édifice possède un style qui lui appartient, dont il faut connaître les principes et les
moyens pratiques. L'architecte chargé d'une restauration doit donc connaître
exactement, non-seulement les styles afférents à chaque période de l’histoire de
l’édifice. Refaisant à neuf, copiant les détails, il s'agit de reprendre, restructurer un
bâtiment.
Il faut qu'il ait pénétré dans toutes les parties de cette structure, comme si lui-même
l'avait dirigée, et cette connaissance acquise, il doit avoir à sa disposition plusieurs
moyens pour entreprendre un travail de reprise513.
Si l'un de ces moyens vient à faillir, un second, un troisième, doivent être tout prêts.
Les travaux de restauration qui, au point de vue sérieux, pratique, appartiennent à
notre temps, lui feront honneur.
Ils ont forcé les architectes à étendre leurs connaissances, à s'enquérir des moyens
énergiques, expéditifs; à se mettre en rapports plus directs avec les ouvriers du
bâtiment, à les instruire aussi, et à former des noyaux, qui fournissent, à tout prendre,
les meilleurs sujets, dans les grands chantiers.
513
[Link]
A7aise_du_XIe_au_XVIe_si%C3%A8cle/Restauration
345
D’après la conception moderne, la valeur d’un monument se mesure à la manière
dont il satisfait aux exigences du vouloir artistique. Construire le neuf, mais à la
manière de l’ancien. Mais comment faire l’illusion de l’ancien. Est ce par imitation ?
Il s’agit d’imaginer un monde et de le confronter à la réalité matérielle actuelle. « Il
est courant que le nouveau remplace l’ancien sur son lieu »[Link] du neuf, à
l’ancien, avec les matériaux locaux originels : il s’agit de montrer la valeur des
matériaux locaux et des techniques anciennes.
514
Collectif, L’objet et son milieu, Marielle Mahieu, la place des choses, p.156.
346
construction apparente515. « L’édifice doit aussi présenter une solidité apparente ? Un
revêtement de pierre brute qui fait croire que la maison est construite en pierre ? (…)
L’ « apparente solidité » n’est pas une loi : c’est seulement l’antique solidité, c’est
l’habitude que nous avons des rapports traditionnels de masse »516
Une définition qui me pousse à m’interroger ; Comment peut-on appliquer une telle
notion dans le domaine de l’art, plus particulièrement dans l’architecture et la
décoration ?
Pour mieux comprendre la relation visée entre la notion de l’authenticité et les
espaces actuels, on trouve que cette notion inclue le sens d’originalité. Un objet
original par définition c’est celui qui émane directement de son auteur ou de sa
source, qui n'est pas une copie, une reproduction, une traduction, une refonte, etc.…
L’original est ce qui se distingue du commun, qui sort de l'ordinaire, qui est unique
en son genre, qui ne paraît s'inspirer de rien d'antérieur.
C’est un processus d’un travail artistique, passant d’une idée abstraite, vers son
exécution, vers sa représentation en un objet réel tangible.
L’application d’une telle notion d’originalité doit être faite à travers quoi ?
515
D’après Bruno Zevi : « Les manuels de composition architecturale ont établi une distinction entre
construction réelle et construction apparente, entre technique pratique et technique esthétique.
Selon eux, il ne suffit pas qu’un «édifice possède une solidité structurale effective : Il doit aussi
présenter une solidité apparente. »
Bruno Zevi, Apprendre à voir l’architecture, éd. Minuit, Paris, France, 1959, p.103.
516
Bruno Zevi, Apprendre à voir l’architecture, éd. Minuit, Paris, France, 1959, p.103.
347
ou un auteur ; inspirer de quelque chose ; inspiré du passé, donc l’authenticité
devient une source d’inspiration ?
C’est par la contradiction, par le contre sens qu’une telle pratique me pousse à penser
à un risque très possible, celui de la standardisation, au lieu d’avoir un espace
authentique et unique on se trouve devant une normalisation. Un souci qui menace
l’originalité.
L’hypothèse présentée qui montre que l’authenticité devient une sorte d’imitation de
l’ancien, une simple apparence, illustrée par un tel meuble, porte dans ses données
l’aspect de l’ancien bien qu’il soit nouveau et récent. Cette contradiction entre
l’ancien et le récent, nous provoque à citer la question suivante. Selon quels critères
on peut dire qu’un tel objet est authentique ?
D’un autre point de vue l’authenticité dans les espaces actuels prend une autre
dimension, ce qui fait que les espaces crées récemment ont cette tendance d’apporter
l’âme du passé au présent, s’adapter avec la pensée qui affirme que l’authenticité est
l’étendue du passé dans le présent , on peut aussi se ranger à l’avis qui détermine que
l’authenticité participe à la réconciliation entre le passé et le présent. Toutes ces idées
je les retiens comme des hypothèses par les quelles je veux aboutir enfin à travers
cette recherche à affirmer la définition de ce concept tenu.
348
Un édifice doit être sincère, généralement, et il doit exprimer ce qu’il est, et quel est
son but ni plus ni moins qu’un homme. Nous qui vivons une époque où chacun croit
devoir lancer un message personnel au monde où chacun se préoccupe d’être
original, d’inventer du neuf, de se détacher du contexte social de se distinguer, où
chacun s’imagine être exceptionnel. Ceci me mène à se questionner : L’authenticité
est-elle être unique ?ou bien est-ce d’être ancien et traditionnel ?
Parlons de l’esthétique, de l’ancien, elle affirme que l’espace est une création
artistique qui offrait des émotions renouvelées. En fait, c’est l’impact de tout ce qui
est ancien dans nos espaces ; Quel est cet apport fictif dans ces espaces donnés ?
Des nouvelles conceptions des espaces consistent à avoir un aspect ancien par des
techniques de construction, d’habillage et d’application d’enduit granulé, avoir une
apparence primitive, sans oublier les éléments décoratifs traditionnels ; ces
techniques sont utilisées par le designer qui vient à approfondir la dimension intime
de l’expérience humaine dans les espaces intérieurs.
Cette hypothèse est illustrée par la tendance qui permet à conformer l’ancien par
l’apport des traces du passé. Une telle orientation va accentuer la dimension du
temps dans notre conception des espaces, ce qui fait que le designer vise à capter une
époque bien déterminée a partir d’une conception authentique qui cherche à figer le
temps, c’est une sensation ressentie par les visiteurs des espaces authentiques, des
espaces qui peuvent être appelés fictifs.
Les espaces conçus selon une ambiance authentique tentent de revivre le passé, offrir
un voyage dans le temps vers le passé. L’idée d’aller revivre le passé ou de découvrir
à l’avance le futur, un rêve humain causé par le fait que l’être humain avance dans le
temps d’une manière permanente.
Le temps, c’est avoir passé sa vie d’une manière successive sans avoir l’opportunité
de jeter un œil sur son passé, ce qui stimule à créer des espaces et des ambiances qui
compensent ce manque et cette nécessité de revenir vers le passé et lui compenser sa
perte de temps.
349
Suite à ce qui est déjà indiqué, que la notion d’authenticité devenue aujourd’hui
comme suggestion de style ou une thématique d’une ambiance de décoration des
espaces récents ; ça me mène à penser au style par la définition c’est la langue ou la
linguistique du dessin ce qui a quelque chose à dire, l’exprimer simplement dans la
langue courante, celui qui n’a rien , peut espérer faire illusion ou se cachant sous un
manteau élégant..
Il va de soi, que dans l’aménagement d’espace, on doit sélectionner les notions les
plus possibles à être représentées, pour exprimer l’authenticité, en effet on trouve,
plusieurs approches comme des corpus de travail illustrant l’idée de la recherche de
l’authenticité dans de nouveaux espaces.
Je prends l’exemple des façades et des espaces d’accueil sont, alors, des supports de
rénovation par excellence. C’est un bon exemple de la réinvention des traditions de
la culture, ainsi grâce à la frontalité la façade reste le premier support bâti
517
La rousse Dictionnaire Français
350
d’intervention et de réflexion en exploitant multiples qualités de matériaux. La
façade reste le plus important support dans le souci d’esthétique, de suggestion
stylistique. La pierre peut rejoindre facilement le plus exigeant des clients,
architectes, décorateurs et maîtres d’œuvres de façades.
Aujourd’hui, on est en droit de s’interroger sur les parentés et les dissemblances qui
existent entre l’architecture moderne et les traditions architecturales antérieures. Il
était donc devenu indispensable d’utiliser ces nouveaux ingrédients sans pour autant
s’écarter des principes de l’architecture traditionnelle et du cachet architectural
authentique.
351
« Il faut se dépouiller, avec un effort terrible mais avec une joie immense, des tabous
culturels dont nous avons hérités en les décelant en nous-mêmes et en les
désacralisant un à un. Pour l’architecte moderne, les tabous qui paralysent, ce sont
les dogmes, les habitudes, l’inertie, tous les poids morts accumulés pendant des
siècles de classicisme ».518
Ce que j’ai dit à propos des fenêtres est valable pour tous les aspects de la
méthodologie du projet, à toutes les échelles : volumes et espaces, interpénétrations
volumétriques et spatiales, tissus urbains, aménagement du territoire. L’invariant est
toujours l’inventaire.
Pourquoi faut-il qu’une pièce soit cubique ou prismatique au lieu d’avoir une forme
libre correspondant à ses fonctions ? Pourquoi faut-il que l’ensemble des pièces
forme une simple boîte ? Pourquoi doit-il être renfermé sur lui-même et déterminer
une séparation nette entre les espaces architecturaux et le paysage urbain ou naturel ?
Pourquoi les pièces d’un appartement doivent-elles avoir toutes la même hauteur ? Et
ainsi de suite.
Commencer par les cinq principes énoncés par le Corbusier : le plan « libre », la
façade « libre », les pilotis qui libèrent le terrain sous l’édifice, le toit-jardin qui
implique l’utilisation « libre » de la toiture et mêmes la fenêtre en longueur qui est un
élément de contrôle de la façade « libre » par rapport à l’ossature. « La symétrie est
un invariant du classicisme. Donc, l’asymétrie est un invariant du langage
moderne »520. Rompre avec la symétrie, « signifie faire une grande partie du chemin
qui mène à l’architecture contemporaine »521.
518
Langage moderne de l’architecture, p.6
519
520
Le langage moderne de l’architecture, p.12
521
Ibidem p.12
352
Planche N° 55: Travaux de restauration: Houch Khraïf
Fig.1
Fig.2
353
III. L’autopoïétique522
S’originer dans les souvenirs d’une enfance, fouiller les sources, remonter dans les
origines c’est trouver des nouvelles ressources.
à mon sens, le souvenir du El Manzel El Gdim et l’ancienne Jara qui est à l’origine
de mon architecture et mon empreinte dans mes aménagements
Il s’agit, alors de faire une carte des interrogations sur l’action, le faire, le concevoir
pour identifier des détours possibles, esquisser des itinéraires pour dévoiler des
potentialités de réflexion, de l’action, de la conception architecturale et de la
diversité des conceptions.
522
523
Collectif, De la ville et du citadin, Marcel Roncaylo, De la ville et du citadin, éd. Parenthèses,
France, 2003, p.63.
354
dessin jusqu’au suivi de chantier. L'ensemble des analyses me conduit à la
proposition d'un schéma théorique qui reconnaît une spécificité de la pensée en
architecture et m’invite à imaginer sa rationalisation.
Comment alors théoriser une création et discuter une problématique. C’est l’enjeu
du designer-chercheur : Construire une idée.
L'étude de mes propres conceptions est une approche très passionnante. Il s’agit d’un
cas emblématique ou l’édifice fait l’objet à la fois d’une théorisation et d’une
réalisation menée par le même auteur. Je constate que les principaux efforts de
rationalisation de la conception architecturale reposent sur l'assimilation des
problèmes d'architecture à des problèmes de méthodologie et de réflexion.
« Autrement dit, faire une carte des interrogations sur l’action, le faire, le
concevoir ».524
524
Jacques Sautereau. Concevoir. Parenthèse.
525
[Link]
le_releve_en_architecture.html
355
concerne la personnalisation de contemporaine dans laquelle l’objet doit s’inscrire et
se distingue. L’œuvre, ainsi, est une organisation qui traverse ces trois plans
immanents constituant les fonds indifférenciés. Ma conception doit se distinguer, par
l’originalité et par la cohérence de sa structuration.
526
Jacques Sautereau. Concevoir. Edition Parenthèse, Marseille, 1993, p.71
356
Plusieurs enjeux caractérisent ma réflexion.
« Une œuvre n’est pas forcément issue de l’intervention d’un seul auteur qui serait
aisément identifiable. « un projet architectural est généralement le fait de plus d’un
intervenant »527.
La dynamique du projet, la poursuite des traces. Le projet est une réalité à propos de
laquelle l’information est de nature variée.
527
« Sans même remonter à ce qui se passait ou moyen âge, on sait qu’à l’époque classique les
architectes avaient divers assistants qui complétaient souvent leurs œuvres en y introduisant des
éléments de leur cru et qu’en architecture contemporaine, c’est le plus souvent un bureau
d’architectes qui responsable de la production d’une œuvre, sans que l’on sache toujours de façon
précise quel rôle revient à chacun des nombreux intervenants dont, dans bien des cas, les diverses
contributions doivent, tout au plus, être approuvées par les directeurs de la firme en charge du
projet »
357
Le cheminement du projet architectural et les étapes de son déroulement ouvre sur
des axes de réflexion portant sur les enjeux du projet architectural et ses modalités de
structuration de projets d’aménagement et de rénovation. L'objectif était de situer le
contexte et le cadre général de l'aménagement à partir des enjeux et de la dynamique
du projet, des acteurs et des processus actuels du projet d’aménagement d’intérieur
architectural.
Une phase du projet est un moment précis du processus, et obéit à des certaines
règles imposées par le mode de représentation choisi. Le projet sera une collection de
pointeurs, que j’appelle phases du projet. L’objectif était d'examiner l'ensemble du
processus qui a conduit à l'actuel projet : constitution du programme, déroulement du
chantier d'architecture, analyse de l'ensemble des projets en cours, prise en compte
des relations du projet avec les autres actions.
La constitution du programme
Tout projet est examiné sous quatre angles différents correspondant chacun à un
acteur de cette opération : le concepteur, le maître d'ouvrage, le chef de projet, les
propriétaires. Le but est de croiser les regards et les points de vue sur la création d'un
nouvel espace, un travail préalable à la proposition de l’esquisse consiste dans la
collecte des données basée sur l’écouter et le recueil des données. Ensuite, le travail
de concepteur est une expérience double, celle « des autres et de soi-même »528 dont
« la neutralité scientifique n’existe nulle part et le terrain ne l’autorise pas. »529. La
question fondamentale posée est comment rationnaliser son approche et celle des
autres. Ensuite lors de réalisation du projet plusieurs phases nécessitent un travail en
boucle entre les divers actants. Les modalités des actants décideurs se multiplient,
évidemment au fur à mesure que le projet avance.
528
Jean Copans, [Link] P. 13
529
Jean Copans, [Link] P. 13
358
La finalisation et l’exécution du projet
Analyser la production d'un architecte d’intérieur n'est jamais une tâche facile. Le
manque de recul peut empêcher d'avoir une vision globale de son œuvre, c'est ainsi
que des projets qui, au moment de leur conception paraissent insignifiants, se
révèlent plus tard être des étapes fondamentales dans le développement de la pensée
de l'architecte d’intérieur.
359
Axe sur l’enseignement
Mon travail de recherche est fortement marqué par le choix et la persévérance dans la
poursuite de ma formation et mes connaissances suite à mon inscription en doctorat
en 2007. L’apport de cette thèse est surtout en matière de méthodologie et en
perspective d’accès à la recherche et aux études approfondies. D’après Fortier « la
séparation entre chercheurs et enseignants pose problème : la définition du statut
d’un enseignant du supérieur est d’être, avant tout, un chercheur»530.
530
Collectif, Quel enseignement pour l’architecture : Continuités et ouvertures, Editions recherches et
école d’architecture, Paris Belleville, 1999, p.155.
360
qui peut varier en fonction de leurs moyens et intérêts. La mise en œuvre d’un projet
permet d’atteindre des objectifs d’apprentissage identifiables, figurant au programme
d’une ou plusieurs disciplines, de développer des savoirs, savoir-faire et savoir-être
liés à la gestion de projet ainsi que la socialisation des apprenants531.
Au cours des trois années de l’enseignement dans le régime LMD, l’étudiant est
confronté essentiellement aux questions « fonction-forme (espace)» et apprend
progressivement à apporter une réponse fonctionnelle aux divers problèmes de
l’espace architectural et de l’aménagement intérieur. Il est à signaler qu’on ne parle
pas en termes de « décoration », mais de fonctionnalité et d’efficacité spatiale. Quant
au parti décoratif, l’étudiant est invité à travailler d’après un thème ou un concept
qu’il développe d’une façon originale et personnelle.
531
[Link]
532
Ibidem, p.10.
361
L’apport de la documentation bibliographique
Il s’agit d’une forme de pédagogie dans laquelle l’étudiant est associé. Il participe à
l’acquisition de ses propres savoirs et de ses propres connaissances générales et
spécifiques.
L’invention théorique est une phase fondamentale et préliminaire, à travers une
documentation théorique et livresque dirigée. L’enseignant, ici, joue le rôle d’un
animateur.
362
Deuxième phase : Conception
L’objectif est de confronter l’étudiant à ses choix et à ses envies, prendre conscience
de ce qu’il conçoit, pour qu’il découvre une réelle autonomie de penser et d’agir, ce
qui constitue le fondement de sa culture architecturale.
Troisième phase : Innovation
C’est la phase de concrétisation des idées et développement de pièces
professionnelles de communication et de l’aboutissement. On peut parler de deux
volets aussi, le volet technique et le volet stylistique.
a) Le volet technique : L’espace va être réorganisé et représenté d’une façon
claire et normalisée. Il s’agit de :
- Représenter les exigences structurelles et formelles de l’espace
architectural.
- Respecter les normes et les proportions de l'ergonomie.
- Explorer, expérimenter, connaître les procédés de représentation graphique et
technique propre à la mise en forme du dessin architectural.
b) Le volet stylistique : L’espace va être innové, réorganisé selon le style
suggéré. Il s’agit de :
Se connecter au thème, au concept.
363
Traduire, reproduire, exprimer le style.
Développer l’espace intérieur dans son aspect bi et tridimensionnel.
Exprimer la matière et la couleur de cet intérieur et son aménagement.
1. Réussir la conduite d’un projet
Lors de la mise en œuvre d’un projet, dans la classe, on peut, selon Michel Hubert
distinguer trois temps qui correspondent chacun à une fonction, une démarche :
Le temps de réalisation : il se caractérise par l’action. L’exécution d’un certain
nombre de tâches permettant l’acquisition du savoir, savoir-être et savoir-faire.
Lorsque les étudiants maîtrisent de mieux en mieux la démarche de projet, ce "temps
de réalisation" devient véritablement le lieu de l’autonomie et de la responsabilité
collective et individuelle. L’enseignant observe, encourage et recommande.
Le temps didactique : ce moment se caractérise par une démarche essentiellement
inductive, qui va "de l’acte à la pensée" pour retourner ensuite à l’acte et le rendre
plus efficace. Dans cette phase, l’enseignant a pour rôle d’aider l’étudiant à
approfondir et enrichir ses savoirs, à favoriser la "connexion entre savoirs d’action
(la pratique) et savoirs théoriques".
Le temps pédagogique : c’est le moment de la mise en place du projet qui permet
entre autres de donner du sens au temps de réalisation et au temps didactique.
Ce temps pédagogique va permettre de favoriser l’émergence d’images de soi
positives par la mise en évidence des réussites personnelles et collectives ; d’asseoir
par une analyse réflexive les savoirs théoriques et les savoirs d’action construits, tout
en revenant sur leur signification ; de construire la citoyenneté à travers la gestion
coopérative du projet dans un esprit de solidarité et de coopération des problèmes
rencontrés.
2. L’évaluation du projet
La mise en œuvre du projet nécessite une forte participation de la part de
l’enseignant et une cohérence de l’ensemble du projet et ce :
Pour s’assurer de l’efficacité du projet, il est recommandé de suivre une
méthodologie rigoureuse qui requiert un déroulement précis suivant des étapes bien
déterminées, des objectifs clairement identifiés.
Pour repérer les étapes du projet et mettre en évidence les principales phases de la
démarche de projet, les questions qu’on doit se poser à chacune de ces étapes ainsi
que les outils qui pourront servir à réaliser chacune des tâches.
364
Pour évaluer globalement le projet, formalisation des objectifs, inventaire des
stratégies, étude de la faisabilité.
Il s’agit d’évaluer :
Le projet, les étapes du projet, les productions des étudiants, les compétences et
l’implication des étudiants dans le projet
L’évaluation se fait en trois temps consécutifs : elles est diagnostique en amont du
projet , Elle évalue les savoirs et savoir-faire d'un étudiant avant le projet ; elle
permet aussi de mesurer les écarts entre ce que les étudiants savent déjà et ce qu'ils
devront connaître en fin d'apprentissage.
En cours de projet : évaluation formative
Fréquente et immédiate, elle permet à l’étudiant de remédier à ses erreurs et à ses
lacunes peu de temps après leur apparition et avant que ne s’engage un processus
cumulatif et de comparer sa performance à un seuil de réussite fixé à l’avance.
En aval du projet : évaluation sommative
L’enseignant évalue les compétences acquises : il établit le degré d’atteinte des
objectifs et vérifie l’effectivité de l’apprentissage dans un contexte différent (par des
exercices écrits, par une verbalisation des acquis individuels, par la demande de
conception d’aide-mémoire ou de fiches récapitulatives).
365
Chapitre III.
1. vision et valorisation
366
I. Reconstruire la ville sur la ville
Les anciens noyaux de la ville de Gabès, tels que les vieux El Manzel, Jara et Bab
Bhar doivent être considérés comme un patrimoine national à sauvegarder et à
protéger d’urgence. Ils marquent la présence d’un ensemble historique urbain et
architectural datant du XIX et XX s
Que peut-on faire d’une ville indigène ? Comment « écrire l’histoire d’une ville pour
demain »533 ? Comment reconstruire la ville sur la ville ?
Comment penser le patrimoine architectural ?
533
Jacques De Courson, Le projet de ville : un essai pratique, éd. Syros, Paris, France, 1993, p.96.
367
1. Le patrimoine et ses enjeux actuels
Il n’y a pas de patrimoine en soi, sans relation à un titulaire qui l’investit. C’est ce
qu’une génération conserve de sa vie pour le transmettre aux générations suivantes.
C’est ce qui permet aux générations suivantes de comprendre ce que les générations
précédentes ont vécu.
Selon une définition économique, un patrimoine est un bien susceptible, moyennant
une gestion adéquate, de conserver dans le futur des potentialités d’adaptation à des
usages non prévisibles dans le présent.
534
Étymologiquement le patrimoine emprunté au latin patrimonium, le patrimoine désigne
l’ensemble des biens et droits appartenant au pater familia. Au cours des siècles sa valeur s’est
étendue à ce qui est transmis à une personne, une collectivité, par les ancêtres, les générations
précédentes.
368
2. La stratégie de restauration
Il faut actualiser le patrimoine sous des formes variées pour entrer dans un univers
présent. Un élément ou un objet devient patrimoine sous l’effet d’une convention.
Comme l’écrit J. F. Léniaud, un objet rentre dans le patrimoine dès qu’il perd sa
valeur d’usage pour se voir affecter une valeur patrimoniale, au terme d’un processus
d’adoption, qualifié par les uns d’appropriation et par les autres d’assomption des
monuments. Ce mouvement d’entrée dans le patrimoine est effectué par des
médiateurs, au premier rang desquels l’état, sur la base de plusieurs critères plus
précis.
369
L’enjeu ici est de déceler à quel point la conservation et la restauration juste et
correcte des houch pourrait contribuer à une exploitation économique durable de la
région. La patrimonialisation de ces tissus anciens passe par une reconnaissance de la
société de ses valeurs et de ses caractères singuliers. Un processus de ségrégation
socio-résidentielle.
535
Jean Copans. Œuvre, [Link] P.79.
370
Il me semble important de souligner que la question d’habiter le patrimoine renvoie,
par un jeu de miroir, à la question de mobilité, nous incite à nous interroger sur les
attachements des êtres à l’espace patrimonialisé. Ainsi, la question « d’habiter le
patrimoine » aujourd’hui ne peut être comprise qu’a travers le rapport complexe avec
un réseau d’espaces, tous « habités » mais de manière variable dans le temps : un
réseau de lieux que les individus se constituent, qu’ils s’approprient de manière
variable, autour des quels ils se construisent, à des degrés divers, des discours au
passé légitimant.
Les auteurs ont en effet montré que l’explosion des mobilités dans la deuxième
moitié du XXe siècle a modifié, souvent radicalement, la manière dont les individus
et les groupes investissent (habitent) l’espace et s’approprient le patrimoine. Et ceci
concerne à la fois ceux qui peuvent eux-mêmes profiter de cette mobilité (une
minorité) et la grande majorité de ceux qui y sont confrontés.
Habiter le patrimoine demande ainsi non seulement de définir et d’intégrer des règles
de vie en société (ses rapports à l’autre). D’ailleurs, à travers celles-ci et dans une
logique réflexive, se définit non seulement l’habitat collectif mais aussi l’habitat
individuel.
536
Françoise Choay, Op. Cit., p.87.
Françoise Choay explique « Riegl raisonne en terme de monument historique notion qui a prévalu
pendant tout le XIX siècle et jusqu’aux années 1960, et non en terme du patrimoine : ce dernier
concept forgé pour désigner des biens appartenant à la nation et susceptibles d’un type nouveau de
conservation. »
371
« La valeur nationale est première fondamentale »537. D’après Françoise Choay, la
valeur nationale « a légitimé toutes les autres, dont elle est indissociable, et à
l’ensemble hiérarchisé desquelles elle communique sa puissance affective »538. La
maison en tant qu’héritage et bien matériel fruit d’un lourd investissement représente
un véritable patrimoine transmis de génération en génération. « L’architecture est le
seul moyen dont nous disposions pour conserver vivant un lien avec un passé auquel
nous sommes redevable de notre identité, et ce qui est constitutif de notre être»539.
Le bâti ancien du fait de sa rareté dans ce monde moderne sans âmes et surtout sans
frontières, devient un symbole et un signe de richesse immatérielle plus que
matérielle. C’est un capital amorti légué par les générations précédentes qu’il s’agit
de conserver et qui génère une richesse inépuisable : un tourisme culturel sur les sites
537
Françoise choay. Op. Cit., p.87.
D’après Françoise Choay, la valeur nationale a inspiré les mesures conservatoires
538
Françoise choay, p.88.
539
Ibid., p.104.
540
Ibid., p.88.
541
Ibid.
372
archéologiques. La valeur marchande de l’ancien est un vrai commerce mené dans le
monde moderne (exemples, les objets de collections, les objets d’art…).
Un bâti ancien est inscrit par définition dans le présent tourné vers l’avenir. « Les
monuments du passé sont nécessaires à la vie du présent, ils font partie de la
quotidienneté »542. Ils ont besoin pour exister de présent et d’avenir.
En effet, un monument donné peut faire l’objet d’études graphiques dans des
perspectives bien différentes : ce peut être une description destinée à une commission
lointaine pour lui permettre de situer chronologiquement et géographiquement
l’édifice, une analyse d’un projet de restauration précisant l’état du monument avant
et après travaux, la traduction graphique d’une étude archéologique approfondie, ou
le support d’une théorie de la construction architecturale.
542
Choay Françoise, Op. Cité, p.104.
543
Ibid., p.89.
373
Quels emplois, quels revenus professionnels génère-t-il ?
Quels sont les acteurs qui seront concernés (locaux ou nouveaux, flux directs ou
indirects…) et comment la répartition des bénéfices sociaux de ce développement
pourra être organisée de façon à préserver la cohésion sociale et répondre aux
exigences d’équité du développement durable ?
En quoi les liens territoriaux seront-ils confortés par la dynamique créée ?
Et comment le territoire tant oublié et délaissé pourra-t-il redevenir producteur
d’initiative, d’innovation, d’organisation et de développement local durable ?
« Le site musée abrite un lieu plastique »544. Le principe fondamental qui doit être
adopté pour la mise en valeur de ce patrimoine est la restauration suivant un
programme et un cahier de charge bien défini. La reconversion permet au monument
restauré de continuer à vivre et à jouer un rôle déterminant dans le développement
d'un territoire.
Les investissements touchant tous les domaines ont, certes, eu leur impact sur la
revalorisation du patrimoine de la région. Toutefois, ils ne peuvent atteindre leurs
objectifs de protection d’un centre historique vivant et en perpétuelle évolution, que
s’ils sont accompagnés d’une législation adéquate et une démarche durable, s’ils sont
pris en considération dans le processus de planification à l’échelle de la région, s’ils
sont soutenus par une opinion publique consciente de sa valeur et par une politique
médiatique spécialisée dans le domaine.
En effet l’activité touristique qui prend déjà une part importante dans l’économie
nationale pourrait résoudre l’un des problèmes de cette zone, ainsi une conservation
d’une partie de ce patrimoine sera réalisée tout en essayant de restaurer ce qui reste
du prestige architectural.
544
Collectif, l’objet et son milieu, Sandrine Mahieu, L’objet au lieu du site, p.126.
374
3. Le rôle des actants
Mais comment l’état réagit-il pour sauver ce qui reste des noyaux historiques de la
ville de Gabès imprégnés de culture, chargés d’histoire, mémoire collective
spécifique et locale ?
Comment penser pour les intégrer dans un monde contemporain, en pleine mutation
sociale, économique et technologique ?
La nouvelle stratégie adoptée par l’état tunisien repose surtout sur le renforcement de
la sauvegarde du patrimoine architectural. Le rôle que s’est attribué l’état à travers
l’Institut National du Patrimoine est de rédiger un manuel 546 des monuments de la
région. Derrière beaucoup d’opérations de protection ou de conservation, se lit le
désir d’affirmer la particularité et l’ancienneté d’une ville et d’une architecture
historique et esthétique.
Le patrimoine culturel et architectural est souvent invoqué dans des discours, dans
des projets publics ou associatifs, lorsqu’on estime qu’il peut être considéré comme
une ressource de progrès et développement. Il constitue des ressources symboliques
pour élaborer un ré-enracinement dans l’espace et le temps, également des ressources
545
Gabes en 2011
546
Ministère De La Culture, Institut National Du Patrimoine
Carte Nationale Des Sites Archéologiques Et Des Monuments Historiques, Carte au 1/50.000e
Sous la direction de Sadok Ben Baaziz, GABÈS 147, Par Abdellatif Mrabet
Site n° 147.061
365,600 N ; 519,100 E ; Alt. 3 m.
Gabès
375
sémantiques pour les porteurs de projets cherchant des traces matérielles,
documentaires et mnémoniques qui ont trait au passé du lieu, et enfin également des
ressources identitaires.
L’activité de classement est au centre des pratiques administratives, elle valide des
pratiques effectuées pour aboutir alors à diverses formes d’agrégation. Chacune de
ces pratiques ou modalités, est d’une certaine manière, une définition du patrimoine.
L’étude d’ensemble de la politique architecturale administrative est utile pour
comprendre comment la notion du patrimoine évolue avec le discours théorique des
acteurs de la conception architecturale.
L’évolution d’un ensemble de bâtiments ayant une valeur mémoriale peut être
expliquée par des caractéristiques parfaitement identifiables de la politique de
l’administration, même si elles relèvent d’autres enjeux. A savoir que la notion du
« patrimoine » est à la fois liée à l’instance politique décisionnelle et aux modes de
sa représentation.
Donc dans l’attente de la motivation politique qui vient en dernier, j’ai inversé le
cours des choses étant donné que l’éveil décisionnel reste encore tardif alors que
l’architecture vernaculaire de la ville de Gabès est menacée de disparition.
Après avoir identifié les problèmes, s’agit-il, alors, de dégager des recommandations
de sauvegarde et de mise en valeur du patrimoine bâti et de présenter des stratégies
de valorisation du patrimoine architectural et environnemental au service d'un
développement territorial. La valorisation patrimoniale doit renvoyer à une pluralité
d'offres de qualités spécifiques et différenciées à vocation touristique.
376
Un premier processus qualifié de « traditionnel » ou d'« artisanal » se différencie par
une logique d'action et de mobilisation locales centrées sur l'émergence de multiples
initiatives à dominante individuelle, dispersées et à faible densité. Le rattachement à
un même héritage collectif territorial structure une offre patrimoniale dont la logique
privilégie la reproduction des savoir-faire transmis.
Comme l’Etat, les collectivités locales jouent un rôle prépondérant dans la mise en
valeur du patrimoine touristique. Selon le cas, ce rôle peut être technique, financier,
juridique ou économique. En tant que propriétaires de la majorité du patrimoine, les
collectivités locales ont un rôle premier dans sa valorisation touristique. Elles aident
aussi bien à la restauration qu’a l’animation et mènent, plus largement des politiques
547
Françoise Choay, L’allégorie du patrimoine, p.163
548
Françoise Choay, L’allégorie du patrimoine, p.152
377
de développement touristique avec parfois, un accent mis sur le tourisme culturel et
les richesses culturelles locales.
Les associations culturelles cherchent à préparer une carte locale des monuments,
concourant à investir un patrimoine architectural riche et diversifié de la région pour
encourager le tourisme durable dans la ville de Gabès. Son travail contribue à
l’élaboration de programmes de restauration et de protection des monuments
historique, le cas de houch khraief et Medressa Sidi Boulbaba, afin de conserver le
patrimoine architectural de la région.
Quand aux propriétaires des maisons anciennes, ils doivent assurer l’entretien, la
restauration et la mise en valeur de leurs édifices. Cela engendre des besoins de
financement importants. Ainsi, certains propriétaires ont vu dans la valorisation
378
touristique du patrimoine une source de revenu supplémentaire, bien que cela ne soit
pas toujours très rémunérateur.
Les villages historiques font partie du patrimoine culturel du sud tunisien. Ils
suscitent un grand engouement de la part des touristes. C’est pour cette raison que la
mise en valeur de ce patrimoine en intégrant l’aspect modernité est un vecteur de
développement d’un tourisme culturel de découverte. Ce rapport entre modernité et
tradition dans la perspective de développement économique et social est un point
fort.
On a remarqué que la région est caractérisée par une richesse patrimoniale très
importante et une dynamique touristique impressionnante. Le patrimoine de la région
constitue un levier de développement et source de création de richesse locale.
L’ensemble de ces ressources patrimoniales est aujourd’hui le support d’activités
379
économiques importantes : le tourisme mais aussi l’artisanat et toutes les productions
liées à l’exploitation des ressources locales spécifiques. Ces activités sont même
devenues la source principale de revenu d’un certain nombre de personnes.
A côté du tourisme de masse des deux régions de proximité des villages berbères, va
se développer un tourisme de découverte et l’agro-alimentaire, va se diversifier vers
des produits dont la plus haute valeur ajoutée repose sur l’acquisition d’une qualité
patrimoniale (labels régionaux...).
Un autre point mérite d’être signalé, c’est qu’en fait la valorisation du patrimoine
n’est pas seulement le support de création de richesse au travers d’activités
économiques comme le tourisme. Elle est aussi un moyen pour ce territoire de
s’identifier et de s’afficher dans le mouvement de concurrence qui l’oppose pour
attirer et retenir des activités.
380
Le patrimoine est un concept du droit civil qui a été profondément remodelé par son
usage dans le monde de l’environnement puis sa formulation dans le droit de
l’environnement. Les modifications concernent le nombre et la nature des titulaires
de ce patrimoine (les patrimoines communs) et l’insistance mise sur le devoir de
transmettre plus que sur les acteurs (générations antérieures).
Pour ce faire, le schéma directeur qu’on propose s'appuie sur deux volets importants :
D'une part, sur une législation adéquate au niveau du classement des monuments
historiques et du plan de sauvegarde.
D'autre part, sur une politique de mise en valeur durable du patrimoine monumental
au niveau : de l'esthétique architecturale, de la promotion culturelle, de la promotion
du tourisme culturel, de la promotion économique. Aussi assiste-t-on à une volonté
bien exprimée par les investisseurs locaux de vouloir insérer ce patrimoine
381
II. Réaménager la ville
1. Gabès et la nécessité de penser le projet549 de la ville
Parce que la ville existe avant tout à travers la communauté des citoyens qui la
composent, je m’appuie aussi sur les témoignages des habitants tantôt satisfaits tantôt
insatisfaits et dégoûtés. Je confirme l’avis d’Hélène Yèche que « la ville prend
littéralement corps au fils des témoignages, devient ainsi le pivot de l’action »550
D’après les enquêtes effectuées avec des citoyens de différents âges, niveaux
intellectuels et classes sociales ; je trouve que certains se plaignent de l’étroitesse
géographique du cadre urbain. Gabès est considérée comme une ville sans envergure,
moins excitante que Tozeur, Tataouine et Matmata. Certains l’on pris même parfois
pour un village, ou Gabès est qualifiée, de manière encore plus désobligeante,
désagréable et polluée, une ville qui suinte l’ennui, une ville que l’on aspire
justement à quitter pour d’autres villes plus séduisantes.
Que pourrait devenir, alors, l’aménagement urbain, si une attention plus forte était
portée à ces attitudes ? Comment aménager la ville de demain ? Quelle conduite des
projets futurs architecturaux et urbains ?
549
D’après Jacques de Courson : « projet=image d’une situation, d’un état que l’on pense atteindre
petit Robert un projet est donc d’abord une image , dans tous les sens du terme : représentation par
les arts graphique , représentation mentale d’origine sensible , produit de l’imagination ou image de
marque (même source) ,dans une interprétation symbolique ou visuelle qui fait appel à
l’imagination, au rêve, à la projection mentale dans le futur. Mais qu’est-ce qu’un projet de ville si ce
n’est celui d’une collectivité ?comme le dit Pierre Calame, le projet d’une collectivité, c’est la
conjonction d’analyses , de désirs et de savoir-faire collectif qui permet de polariser l’action de
chacun autour d’une ambition commune, de résister aux forces centrifuges, de surmonter les
contradictions internes d’intérêts, de saisir les opportunités qui se présentent, d’exploiter les
marges ».
550
Hélène et Gilles Menegaldo, Les imaginaires de la ville entre littérature et arts, Hélène Yèche, La
ville acteur de l’histoire, presses universitaires de Rennes, France, 2007, p.455.
382
Constatant sa laideur, sa saleté, son désordre, je porte un regard critique sur la ville
de Gabès qui durant des années a subi une forte négligence de la part des élus. Je
mène une sérieuse réflexion. Un état de lieux chaotiques et insolites a fait perdre à
Gabès tous ses repères identitaires. J’estime que le grand désordre des
agglomérations urbaines actuelles coïncide avec l’effondrement des idéologies
urbanistiques et architecturales pourtant si utiles à l’action politique. Ainsi, dans
l’absence des institutions locales suffisamment fortes dans le processus de penser et
d’agir sur l’urbain, la production des terrains de bâtir se fait d’une façon individuelle
et fortuite. Je réclame aussi que l’absence d’une politique urbaine a des conséquences
dramatiques en ce moment. Actuellement, Gabès a, effectivement, perdu la ville et
l’oasis en même temps.
551
C. Blanc-Coquand, C. heudron et R. Le Gad, À la recherche de la ville perdue, Harmattan, France,
p.172.
383
2. Intégration des nouveaux quartiers en extension
Certes les projets de ville se multiplient sous des formes et des procédures diverses,
et sont pensés différemment. Chaque projet a ses données et ses contraintes. Mais
comment passer du diagnostic au projet ?
Partant de la réalité actuelle de l’état des lieux de ces nouvelles communautés, et afin
que ces nouveaux territoires ne deviennent pas des mondes anarchiques ; il faut bien,
construire une vision d’un avenir souhaité sans lequel aucune décision raisonnable ne
peut être prise par la collectivité locale. La prise de décision d’une nouvelle
urbanisation est a priori collective et collaborative. C’est ainsi que l’aménagement de
la ville est une action collective et collaborative et que le regroupement prend sens et
fait ville.
552
C. Blanc-Coquand, C. Heudron, R. Le Gad, A la recheche de la ville predue, Emmanuelle Champot,
Les vies successives d’un habitat quarantenaire : Situation et évolution de l’habitat privé d’après la
guerre à Brest, Harmattan, p.131.
384
énergie) se sont considérablement densifiés au point de structurer les territoires et de
gommer progressivement l’opposition entre ville et campagne.
C’est dans cette voie que la ville prendra sa véritable dimension : celle du partage des
richesses, de l’équilibre des territoires, du respect des diversités culturelles, piliers
d’une citoyenneté qui fait notre histoire.
La première question qui se pose aujourd’hui par la majorité des élus et des citoyens,
est celle de leur identité territoriale ? Comment entraîner une nouvelle structuration
de la ville ?
Certes, étant donné qu’elles s’inscrivent dans des réseaux régionaux, ces
communautés peuvent développer de nombreux projets d’importance et représenter
et concevoir la ville de Gabès dans une perspective de développement économique et
trouver des nouveaux enjeux pour l’aménagement urbain et la revalorisation des
nouveaux quartiers disqualifiés.
Le gouvernement qui propose de créer des pôles métropolitains devra apporter des
réponses politiques à cette interrogation qui renvoie à de nouveaux équilibres entre
l’état, les régions et les grandes agglomérations structurant le territoire. Il faut donc à
la fois maîtriser et structurer ce phénomène d’extension urbaine, et mettre en place
des politiques et des projets à la hauteur des nouveaux enjeux.
553
C. Blanc-Coquand, C. Heudron, R. Le Gad, A la recheche de la ville predue, Emmanuelle Champot,
Les vies successives d’un habitat quarantenaire : Situation et évolution de l’habitat privé d’après la
guerre à Brest, Harmattan, p.131.
385
La ville de Gabès doit aussi se nourrir du dynamisme des territoires qui l’entourent et
entretenir avec eux des relations équilibrées tout en tenant compte de ses limites, des
coutures qui les unissent aux territoires environnants.
A ce titre, le tissu interstitiel mérite un statut car il est le lien entre les régions, il en
borde les limites, les structures, les équilibres et les accueils. Sans lui, la métropole
devient mégalopole et perd son sens.
Face à ces difficultés, Gabès essaye d’offrir de opportunités pour répondre aux défis
environnementaux et aux aspirations des concitoyens, en assurant la mixité sociale
des logements, et fonctionnelle des activités, au centre comme en périphérie, en
permettant une densité acceptable par la population et la mise en œuvre
d’innovations architecturales qui privilégient le plaisir des habitants.
Il faut architecturer pour mieux vivre dans la ville. L’architecture doit contribuer à la
qualité des métropoles par des projets. Paradoxalement, la question même du modèle
se pose à nouveau : on aboutit à la mise au point de nouveaux standards qui
contribuent au développement de nouvelles typologies.
386
développement économique, alors que la croissance permettait de pérenniser les
systèmes foncier et financier qui sont le socle de l’aménagement opérationnel.
Partant de la réalité actuelle de l’état des lieux de ces nouvelles communautés, et afin
que ces nouveaux territoires ne deviennent pas des mondes invivables ; il faut bien,
construire une vision d’un avenir souhaité sans laquelle aucune décision raisonnable
ne peut être prise par la collectivité locale. C’est entre « valorisation et
dévalorisation des quartiers et des formes d’habitat : Voilà sans doute le mouvement
naturel de la ville »554.
Recherchés au moment de leur édification, quand ils expriment une nouveauté dans
la conception, les ensembles urbains inexorablement connaissent un déclassement
progressif dans la hiérarchie de valeurs.
C’est dans cette voie que la ville prendra sa véritable dimension : celle du partage des
richesses, de l’équilibre des territoires, du respect des diversités culturelles, piliers
d’une citoyenneté qui fait notre histoire.
554
C. Blanc-Coquand, C. Heudron, R. Le Gad, A la recheche de la ville predue, Emmanuelle Champot,
Les vies successives d’un habitat quarantenaire : Situation et évolution de l’habitat privé d’après la
guerre à Brest, Harmattan, p.131.
555
C. Blanc-Coquand, C. Heudron, R. Le Gad, A la recheche de la ville predue, Emmanuelle Champot,
Les vies successives d’un habitat quarantenaire : Situation et évolution de l’habitat privé d’après la
guerre à Brest, Harmattan, p.131.
387
III. Penser l’oasis556, recréer la ville
Je vois que nos modes de vie « dénaturent » notre monde naturel ? « Même sans
l’intervention directe de l’homme, le site se modifie, du simple fait de l’habitat »557.
La situation de l’oasis de Gabès est désormais critique, elle n’est plus verdoyante,
c’est plutôt le rouge du brique d’el Hamma qui envahit les palmeraies.
Examinant aujourd’hui la manière de bâtir dans l’oasis, je me demande pourquoi les
lotissements et les constructions qui se propagent de manière cancéreuse dans l’oasis
ne raisonnent pas d’une manière qui respecte la nature.
1. Vision et valorisation
Penser la ville de Gabès, peut signifier savoir comment occuper les sols
oasiens actuellement chaotiques. « L’étude du site d’une ville est complexe » d’après
Marcel Poète « et doit viser à la reconstruction de l’état originel des lieux ». Mais
s’agit-il de retrouver l’aspect primitif ? Et comment ?
Il s’agit de « tisser des rapports, créer des liens, là est l’œuvre »558, je m’interroge,
aussi, sur les rapports qui peuvent nous unir, aujourd’hui, au monde paysager oasien,
la ville de Gabès ?
556
L'oasis de Gabes enveloppe la ville d'un calice, coiffé du panache majestueuse de ses palmiers
colorés d'un vert vif et foncé. Sur cette terre brulée, la cité est un don de l'oasis. Parce qu'elle est
située sur la côte, celle –ci produit des dattes de moyenne qualité mais elle se distingue par la
diversité de ses produits et surtout la pérennité des techniques agraires et d'irrigation qui y sont
adoptées depuis plusieurs siècles.
Divisé en deux bars, l'Oued Gabes, alimenté par plusieurs petites sources, répand à travers la
palmeraie fraicheur et fécondité grâce à un réseau de « saguias » qui répartissent la quantité d'eau
impartie à chaque parcelle selon sa superficie. Les parcelles sont entourées de palmiers, d'arbres
fruitiers comme le grenadier et de vigne ; elles sont divisées en planches réservées aux cultures
maraîchères et fourragères et surtout au henné qui donne trois récoltes par an. Dès les prémices du
printemps, les ceps de vignes enchevêtrent leurs sarments en guirlandes inextricables entre les
palmiers et les grenadiers, donnant aux cultures étagées de l'oasis un aspect d'exubérance saisissant.
Aujourd'hui, l'affaiblissement du débit de l'oued, les retombées de l'industrie chimique installée à
proximité, ainsi qu'un urbanisme pernicieux risquent de ronger cette magnifique palmeraie, en dépit
des efforts fournis par les autorités.
557
Françoise Choay, L’urbanisme, utopies et réalités : une anthologie, éd. Seuil, France, 1965, 356.
558
Collectif, l’objet et son milieu, Sandrine Mahieu, L’objet au lieu du site, p.127.
559
Selon l’expression de Mohamed Marzouki, dans l’intitulé de son ouvrage « Gabès paradis du
monde », paru en arabe en 1962.
560
D’après Marc Augé, trois critères fondamentaux définissent le lieu : l’identité, la relation et
l’historicité. Le lieu est identitaire, sur un plan symbolique parce que le lieu ou l’on naît, celui ou l’on
388
D’après Marc Augé, le lieu est, d’abord, identitaire car « naître, c’est naître dans un
lieu, être assigné à résidence »561. Il est ensuite relationnel Il est aussi
symboliquement relationnel parce qu’il est un « lieu commun »562. Ce qui « revient à
dire qu’en un même lieu peuvent coexister des éléments distincts et singuliers, certes,
mais dont on ne s’interdit de penser ni les relations, ni l’identité partagée que leur
confère l’occupation du lieu commun. »563 Le lieu est enfin historique « à définir par
une stabilité minimale»564 , autrement dit que son existence est assez longue pour
s’établir en tant que repère.
Il s’agit, alors, de réinventer, de redéfinir les valeurs afin de restructurer le territoire
oasien qui est depuis toujours « une suite de verge d’une incontournable
fertilité. L’oued se divisait deux bras et en plusieurs canaux et répand tout le long de
565
son cours la fertilité et la fraicheur » . C’est grâce à ses sources, qu’une oasis
délicieuse a fait place au désert.
Porte du désert, du coté sud-est tunisien, Gabès possède la particularité d'être une
oasis maritime. Une zone de passage, d’échange et de rencontre. Un espace de
détente, d’attente et de travail. Un véritable lieu d’accueil, de repos, de loisir et de
convivialité. C’est ainsi que l’oasis a gagné son identité et sa particularité
territoriale : Gabès toute entière est l’oasis, l’oasis c’est Gabès. Si Gabès doit
chercher son identité perdue, c’est parce que « c’est cette connivence avec le réel qui
assure son efficacité »566.
À ma connaissance et mes considérations, l’oasis de Gabès doit être aujourd’hui
valorisée par la société comme un site type, un paysage authentique mais aussi
comme patrimoine collectif. Étant conscient de l’importance de la revalorisation et
vit, d’autres encore, constituent en partie notre identité et peuvent, par métonymie, la résumer. Un
lieu est donc aussi identitaire parce qu’il sécrète l’identité. Il est relationnel parce qu’à l’intérieur
d’un même lieu, chacun, occupant une place donnée, n’en entretient pas moins des relations
complexes avec d’autres. Il est symboliquement historique parce qu’en lui le temps s’est déposé et
qu’il devient chargé d’histoire. Précision cependant que Marc Augé opère une distinction entre la
dimension historique du lieu anthropologique et le « lieu de mémoire », selon l’expression fameuse
de Pierre Nora. Un lieu de mémoire offre le spectacle de ce que nous ne somme plus. Le lieu
anthropologique, lui, opère une sorte de cristallisation du présent et du passé et permet de voir,
dans ce que nous sommes, le résultat de ce que nous avons été.
561
Marc Augé, Non – lieux, p.69
562
Jean Copans
563
Mac Augé, Op. Cit., p.70
564
Ibid., p.71.
565
Victor Guérin, Voyage archéologique dans la régence de Tunis, volume, éd de 1962, p.193.
566
Marcel Detienne et Jean-Pierre Vernant, Les ruses de l’intelligence : La métis des Grecs, Champs
essais, éd. Flammarion, France, 2009, p.29.
389
de la redéfinition de cet environnement ou paysage oasien, je me demande, alors :
Comment vivre dans l’oasis ? Comment habiter et bâtir dans l’oasis ?
La conception architecturale doit être proposition d’émotion et de réflexion
permettant d’intégrer le bâti à son site. Je tiens à dire que la création
environnementale, architecturale et urbaine doit être considérée comme une œuvre à
laquelle l’oasis apporte sa dimension singulière.
Comment resserrer l’adéquation entre l’oasis (fond) et le bâti (forme) ?
Y a-t-il une continuité spatiale, plastique et sémantique entre le l’oasis et le bâti ?
L’oasis par ses données façonne l’architecture. Son registre plastique et sculptural
devient opératoire. Il instruit la mise en œuvre des matériaux. Il existe à travers
l’action de bâtir un ensemble de relations organiques corporelles et spatiales
susceptible de redéfinir et restructurer le territoire oasien. Cette règle porte sur la
qualité plastique de ces lieux. Le but du jeu est alors de livrer la densité poétique et
poïétique de ces lieux. Je rejoins la démarche de Patrick Barrès :
L’architecture est pensée comme étant une création in situ, elle s’organise autour des
circonstances naturelles, données. Une poïétique architecturale fondée sur des
contraintes variables et changeantes, une fluidité spatiale qui s’organise autour un
monde de distribution et de développement spatiaux, et s’ouvre sur des circulations
567
Patrick Barrès, Expériences du lieu : architecture, paysage, design, éd. Archibooks et Satereau,
Paris, 2008, p.110
390
conviviales qui mettent en œuvre les matériaux de l’espace, tels que les circuits
d’eau, les pontes, les cheminements historiques dans un monde fonctionnel
particulier. Le projet architectural se manifeste dans des réalisations qui
reconsidèrent le relief naturel et propose aux usagers d’organiser une partition de
l’espace fondée sur un mode de liaison qui « permet de penser volume, lumière,
circuit mais aussi rythme de la vie, usage et fonction »568 « les matériaux locaux, un
outil de développement ». Ces matériaux locaux ou matériaux de construction
alternatifs sont entre autres des briques « adobes » faites en terre, des blocs de terre
comprimée, des blocs de latérite taillée ou encore des pierres taillées (granite, grès,
gneiss).
Je partage Roland Simounet569 dans son opinion : S’il faut bâtir dans l’oasis, certes, il
ne faut pas toucher aux palmiers mais créer une « harmonie entre le site, les
matériaux, et la physionomie de l’édifice doit être conservée »570 Ainsi, afin
d’aménager ce territoire oasien, je pense, qu’il faut mener une approche paysagère
pertinente et respectueuse de la diversité du vivant.
D’où penser le nouveau bâti c’est orienter un projet paysager. Je pense que le milieu
naturel et paysager, en l’occurrence ici l’oasis, oriente désormais le projet de design
espace architectural, urbain et environnemental vers l’édification des lieux. Le lieu a
un passé une identité et une mémoire tel que la mémoire de formes et des tissus. Ceci
invite à repenser les liens, à coordonner entre elles une pensée des lieux.
2. Praxis l’oasis
568
Christian de Portzamparc, Scènes des ateliers, catalogue d’exposition, Paris, centre pompidou, 20
Mars- 27 Mai 1996, p.61.
569
D’après un dialogue avec Roland Simount, il cite : « cela m’est arrivé en Kabylie, je devais
construire sur un terrain planté d’oliviers. J’avais demandé qu’on fasse un relevé précis avec
l’emplacement des arbres, etc., et quand je suis arrivé on m’avait préparé « une belle plate-forme ».
570
Collectif, L’objet et son milieu, p.127
391
créer de lieux de vie, un travail de mise et remise en forme, un art d’intégration in
situ. On peut parler de design du site ou design d’objet in situ.
Est ce que la crise actuelle serait un motif à la mise en place d’un processus de
création des valeurs et d’une véritable démarche topoétique fondée sur le tourisme de
l’oasis et des parcours verts571 ? Comment prendre en compte les enjeux écologique,
sociétal, économique pour des mesures de protection, de conserver de ce site
patrimonial précieux et unique dans le monde, mais considéré comme un poumon de
la ville et on peut être sérieusement envisager de créer des lieux de soulagement dans
la ville. Comment préserver et développer l’oasis de façon durable ?
Gabès qui a toujours été un site accueillant, un lieu de passage et de stationnement.
L’idée de stationnement fait de Gabès une région qui accueille déjà des touristes
depuis toujours.
L’esthétique de la ville et son développement sont fondés sur ses propres ressources
naturelles patrimoniales. Elle compte sur ses paysages (ses littoraux, montagnes,
fleuves, cascade, et oasis unique dans le monde), ses patrimoines, ses produits de
terroir… C’est à travers l’histoire et l’œuvre des hommes qu’il faut rechercher
l’aspect primitif de l’oasis, berceau de Gabès.
571
L’expérience des cheminements in situ et les parcours du regard et relais organisés dans les
différents sites oasiens inventés.
572
Patrick Barrès, Op. Cit., p.113
392
conséquence, définit des vecteurs d’une nouvelles socialité dans la mesure où,
suivant la formule de Michel Maffesoli, le « lieu fait lien »573.
Ma vision est de faire de l’oasis, entre territoire et réseau, un espace des expériences
partagées. « Le lieu prend forme et prend sens, gagne son identité dans le flux,
compte tenu des matériaux qu’il mobilise et des dispositifs qu’il expose, met en
scène ou éprouve »574
Si je contredis Michel Guérin qui affirme qu’il ne faut pas « assimiler le lieu et le
milieu (dans les significations biologiques et/ou sociologique du mot) », je rejoins,
ainsi, l’idée de Thomas Sieverts qui, dans le cadre de recherches en écologies
urbaines (Activité écologique576), réinscrit le lieu dans son milieu.
Si, de son côté, Thomas Sieverts ne renie pas la spécificité des différents types de
lieux, il n’en cherche pas moins à les faire coexister. Il insiste certes sur le rapport
que les hommes entretiennent avec le milieu naturel. Ainsi l’entre-ville offre-t-elle
des biotopes de grande richesse, son paysage serait plus riche en espèces
(biodiversité) que la campagne environnante souvent industrialisée. Cette dimension
écologique attachée au milieu n’exclut nullement la poétisation. Il est davantage
question d’un art de vivre ensemble dans notre rapport au monde que la défense
coûte que coûte de la spécificité d’un monde de l’art.
Thomas Sieverts cite, comme exemplaire, l’action d’un artiste plasticien proposant
des voyages urbains ayant pour finalité « la densification poétique » de l’entre-ville
573
Michel Mafesoli, De l’univers au particulier, Diogène, n°315, Puf, 2006, p.100.
574
Patrick Barrès, Op. Cit., p.113
575
Colloque international de Clermont-Ferrand, L’avenir des petites villes, éd. presse universitaires,
Blaise pascal, Clermont- Ferrand, 2003.
576
Dans le cadre du projet de "Réhabilitation de Ras El Oued", l'association de sauvegarde de l'oasis
de Chenini accueille une délégation de la principauté de Monaco composé de 02 paysagistes, le
responsable des programmes Afrique du Nord à la Direction de la Coopération Internationale de
Monaco, le vice consule de Monaco en Tunisie et la coordinatrice technique au bureau de la
Coopération Internationale de Monaco à Tunis. Le programme prévoit une visite de terrain, une
présentation des activités du projet, une réunion avec le comité directeur de l'asoc et les autres
partenaires du projet.
393
notamment. Ce guide singulier n’est autre que son propre fils, Boris Sieverts. Les
promenades et les dérives urbaines de ce dernier (à Cologne notamment) sont
réputées parmi les urbanistes. Il est connu dans l’agglomération nantaise où il a
officié. Ceci nous rapproche de Saint-Herblain, ville/entre-ville de la banlieue
nantaise. Si Boris Sieverts différencie différents types de lieux (biotopes
humains/lieux plastiques), il ne les oppose pas pour autant. En effet, le choix de ses
périples obéit essentiellement à deux règles du jeu577 :
- la première concerne les biotopes humains c’est-à-dire les traces inhabituelles
laissées par les êtres vivants notamment dans les zones libres de tout contrôle.
- la seconde règle porte sur la qualité plastique de ces lieux. Le but du jeu est alors de
livrer la densité poétique de ces lieux. C’est alors que le cliché prend le relai du
topos. Boris Sieverts pratique la photographie afin de fixer la « conception mentale »
du lieu.
577
Boris Sieverts, A guide to Visiting Cities, en ligne sur [Link]. Autres textes de Boris
Sieverts dans [Link]
394
CONCLUSION
J’estime qu’agir localement est penser globalement. On attend, alors, du relevé son
apport communicationnel, la où on ne peut que raisonner de façon globale : Le
travail de terrain est circonscrit, à la fois dans le temps et dans l’espace.
395
monde social dans son ensemble, pour glisser du micro et macro grâce au cadre
primaire d’enregistrement et d’analyse qui lui sont attribués. L’universel, encore une
fois au cœur du particulier.
Tant l’œuvre que la démarche du relevé de terrain telle que je la conçois, tant le volet
conceptuel ou pratique méthodologique. Le relevé d’une architecture est à la fois
théorique consistant en la production de l’information et pratique suggérant une
méthode d’approche. Mon travail de relevé oscille entre le relevé inductif passant du
terrain à la théorie des données contribuant peu à peu à l’édification conceptuelle ; et
le relevé documentaire de la théorie issu des lectures bibliographiques.
J’estime que le relevé urbain n’est jamais la preuve qu’un évènement a eu lieu mais
qu’un discours a été produit».578 La valeur du relevé, son sens, se définissent par
l’inscription d’une production d’une réalité architecturale qui n’est totale que dans sa
considération fictive. Le relevé sera le dessin, « la trace d’une absence » ce qui est en
ruine.
578
Ibid, p.71.
396
Un carrefour de savoir
La sémiotique (la pragmatique). cest l'étude des signes et de leur signification. Elle
étudie le processus de signification c'est-à-dire la production, la codification et la
communication de signes. La relation entre les signes et signifiants (relations internes
entre signifiant et signifié ou relation externe entre le signe global et le référent). La
sémiotique concerne tous les types de signes ou de symboles, et non seulement les
mots, contrairement à la sémantique. Même un geste ou un son sont considérés
comme des signes. Même des images, des concepts, des idées ou des pensées
peuvent être des symboles. La sémiotique fournit les outils nécessaires à l'examen
critique des symboles et des informations, dans des domaines divers. La faculté de
manipuler des symboles est une caractéristique de l'être humain et permet à celui-ci
d'utiliser au mieux les relations entre idées, choses, concepts et qualités.
397
L’esthétique c’est une science récente, partie de la philosophie, relative au beau,
sublime, jugement. L'esthétique est une discipline philosophique ayant pour objet les
perceptions, les sens, le beau (dans la nature ou l'art), ou exclusivement ce qui se
rapporte au concept de l'art. L'esthétique correspond ainsi au domaine désigné
jusqu'au XVIIIe siècle par science du beau ou critique du goût, et devient depuis le
XIXe siècle la philosophie de l'art. L'esthétique se rapporte, par exemple, aux
émotions provoquées par une œuvre d'art (ou certains gestes, attitudes, choses), aux
jugements de l'œuvre, que ce qui est spécifique ou singulier à une expression
(artistique, littéraire, poétique, etc.), à ce qui pourrait se définir comme beau par
opposition à l'utile et au fonctionnel.
398
Question de la méthode
Il s’agit, alors, de faire une carte des interrogations sur les actions à entreprendre : (le
faire, le concevoir, le penser) pour identifier des détours possibles et esquisser des
itinéraires nécessaires afin de dévoiler les potentialités de ma réflexion et surtout de
déterminer les actions pour la construction du savoir. C’est une pratique visant les
éléments les plus pertinents et les plus rationnels susceptibles de développer ma
démarche. Comment prendre la mesure de l'évolution de cette démarche ? Ainsi, ce
qui singularise la recherche, c’est que le chercheur doit créer ses propres raisons, ses
propres sources. Il doit accorder de la valeur, de la validité, du plus universel au plus
général. Il s’agit par la suite d’établir un savoir faire de recherche, des pratiques et des
rationalités, notamment comment réfléchir, comment penser, comment faire un
travail préparatoire, rédiger des fiches de lecture, des listes des mots clés, des
glossaires… tout cela constitue un instrument de travail.
579
Gordon Mace, Guide d’élaboration d’un projet de recherche, Les presse de l’université Laval,
Québec, 1988, p1.
399
tracer sur ses propres mécanismes et canaux de construction du savoir, et de ses
propres enchainements.
400
La question de la méthode mise en œuvre, de la forme de la réflexion, de sa valeur,
en terme de gain scientifique mais aussi de pensée sociale, est une partie essentielle
de la problématique du relevé architectural.
D'un point de vue méthodologique, la tâche est donc délicate puisque l'on ne
dispose pas d'outils préfabriqués ou préalablement établis, de méthodes à
appliquer; il n'est pas question de prétendre endosser tour à tour l'habit de
l'historien, du philosophe, du linguiste, mais de suivre et de comprendre la
manière dont les multiples objets de la question du relevé, des œuvres aux
discours en passant par les pratiques, mobilisant, en articulation et en tension,
des disciplines différentes. Et pour cela, il est bien sûr nécessaire de posséder
une perspective unique, fut-elle élargie, un point de vue servant de guide et de
référence épistémologique. C'est précisément ce rôle que joue la poïétique.
401
La méthode et le processus de l’évolution de la réflexion sont la schématisation
d’une idée générale d’une expérience ; La recherche des matériaux égale, alors, la
recherche des arguments.
La poïétique suppose que l’acte en tant que tel ne soit pas le fruit du hasard, mais il
fait partie intégrante du processus. Dans la poïétique l’acte ne peut pas être un fait
pouvant paraître dégradant ou avilissant. La pensée poïétique, dans sa définition, est
sensée précéder tous les actes créateurs physiques comme mentaux (intellectuels).
Réflexion sur le travail, cette façon d’agir, c’est la poïétique. Sculpter son portrait (le
portrait du chercheur) revient, en travaillant, à marquer son indépendance de penser,
de réfléchir. La recherche est reliée à la vie elle même, elle n’est pas transcendantale.
580
Gaston Bachelard, Le nouvel esprit scientifique, p.90
581
Gaston Bachelard, Le nouvel esprit scientifique, p.90
402
Ceci implique une question fondamentale : Est-ce que le chercheur est indépendant
vis-à- vis de sa recherche. D’où notion de conception, d’action.
L'autopoïèse manifeste, d'une part, le caractère d'intimité qui lie le chercheur à son
œuvre d’où sa recherche, mais insiste, d'autre part sur la possibilité de l'autonomie et
de la créativité dans le travail.
La poïésis, le "faire", s'articule dans une praxis, une réflexivité, une valeur
idéologique de la pratique. Réfléchir sur le savoir faire, reconnaître que ses
développements ultérieurs restent bien plus obscurs et problématiques. C’est
essayer de travailler selon une approche: c’est interpréter, comprendre et trouver une
épistémè, c’est -à-dire une discipline.
403
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417
Glossaire
418
somm : la pierre calcaire dure
tabias : un relief de sable
tabyith : le badigeon
terch : pierre tendre blanche
westia : une cour centrale, Le patio
z’gueff : la couverture en plancher ou toiture plate
419
Index
A G L
Architecte d’intérieur : Gabès : Lieu :
5, 6, 11, 17, 27, 32, 99, 1..6, 8, 14, 17, 19..22, 1..4, 6, 21, 25, 33,
129, 135, 154, 155, 209, 25..29, 32, 33, 35..41, 48, 35, 41, 43, 44, 45,
211, 254, 256, 260, 261, 52, 61, 62, 64, 66..68, 73, 47, 51, 56, 61, 65,
270, 359, 366, 369, 370, 74, 78, 80, 81, 83, 99, 103, 73, 75, 78..82, 87,
372, 373, 374, 384 104..112, 116, 119, 122, 98, 99, 103..107,
Architecture : 144, 145, 150, 203, 220, 111, 113, 120, 129,
2, 3, 5, 20, 22..27, 32, 222, 228, 230, 231, 236, 131, 132, 134, 135,
35..41, 44..51, 57, 58, 59, 240,247,73, 74, 78, 80, 81, 139, 142, 148, 154,
62, 63, 70, 76, 78, 79, 82, 83, 99, 103, 104..112, 116, 155, 156, 160, 163,
84, 85, 95, 97, 106, 107, 119, 122, 144, 145, 150, 163, 174, 175, 180,
109..112, 122, 129, 130, 203, 220, 222, 228, 230, 191, 196, 203, 214,
131, 132, 133, 136, 148, 231, 236, 240, 247, 215, 218, 224, 229,
152, 154, 155, 160, 162, 300..308, 311, 314, 315, 24, 243, 248, 250,
163, 174, 175, 178, 191, 321, 323, 325, 326, 331, 251, 253, 254, 256,
194, 195, 203, 206, 207, 333..338, 340..343, 345, 258, 262, 265, 266,
211, 217, 224, 225, 231, 347..350, 352, 354..359, 274, 275, 283,84,
232, 235, 238, 238, 239, 368, 381, 384, 389, 390, 290, 294, 302, 303,
241, 243, 246, 248, 254, 391, 396..410 307, 314, 316, 321,
256, 270, 300, 309, 320, Géopolitique : 332, 334..339, 341,
321, 332, 335, 336, 26,302, 347, 348, 349, 397 348, 360, 362, 366,
340,341, 357, 358, 360, I 378, 382, 383, 384,
361, 363, 365..376, 382, Innovation : 388, 389, 390, 399,
383, 386, 389, 400, 404, 9, 15, 19, 25,27, 28, 140, 402, 403, 405,406,
410 150, 180, 297, 298, 299, 407
C 300, 301, 355, 358, 365, M
Conception : 368, 370, 371, 375, 377, Milieu :
7, 13, 19, 23, 24, 27, 28, 388, 400 1, 37, 43, 45, 70,
32, 40, 44, 48, 52, 57, 59, Invention : 87, 107, 120, 129,
96, 129, 132, 137, 139, 8, 13, 14, 19, 20, 21, 25, 131, 132, 154, 160,
140, 143, 146..151, 154, 30, 31, 32, 35, 37, 40, 44, 163, 174, 211, 218,
179, 180, 194, 203..209, 47, 48, 80, 98, 107, 129, 229, 265, 274, 275,
223, 228, 231, 232, 234, 135, 142, 148, 152, 154, 283, 284, 290, 294,
239, 250, 252, 256, 258, 174, 179, 180, 191, 194, 307, 339, 382, 382,
261, 269, 271, 300, 309, 223, 232,241, 254, 264, 390, 405, 407
317..321, 339, 340, 342, 299, 300, 305, 307, 338, N
354, 360, 363, 364, 368, 357, 409 Non lieu : 25, 338
369, 370, 371, 373..377, P
379,390, 398,401, 404, Patrimoine :
405, 408, 409 1, 4, 20, 28, 111,
112, 139, 144, 152,
203, 249, 243, 370,
374, 380..390, 395,
403, 406
Plasticien :
4, 99, 260, 406,
407
420
Plastique : T
25, 102, 130, 135, 154, Topoetique :
165, 176, 181, 194, 232, 2, 4, 6, 19, 21, 25, 33, 35,
236, 237, 250, 264, 269, 36, 37, 40, 41, 47, 49, 52,
271, 343, 388, 404, 408 77, 80, 144, 211, 247, 406
Poetique : Typologie : 23, 24, 25, 69,
4, 7, 9, 11, 13, 15, 17, 19, 82, 83, 96, 107, 111, 112,
20, 32, 33, 36, 203, 222, 129, 135, 145, 153, 160,
398, 404, 408 203, 205, 235, 241, 242,
Poïétique: 243, 261, 265, 271, 308,
7..17, 19, 20, 23, 24, 26, 309, 310, 370, 400, 404
32, 33, 34, 37, 48, 49, 51, U
54, 99, 132, 147, 148, 150, Urbanisme :
151, 174, 203..208, 223, 13, 25, 35, 40, 41, 120,
251, 256, 257, 302, 305, 144, 300, 306, 307, 384
333, 355, 368, 373, 397,
404
R
Relevé :
2..6, 11, 12, 19, 20..27,
35..45, 47..52, 54, 56, 57,
60, 65, 66, 68, 69, 72,
78..85, 87, 88, 97, 99, 101,
102, 114, 129, 144, 149,
152..155, 160, 175, 178,
179, 194, 195, 196, 203,
208, 209, 210, 217, 218,
222..225, 230, 231, 232,
235, 238, 240, 246,
248..253, 256..264, 270,
271, 310, 331, 352, 371,
373, 375, 409, 410
Représentation :
12, 18, 25, 39, 47, 48, 51,
52, 57, 68, 74, 76, 113,
144, 148, 149, 154, 179,
180, 207, 225, 231, 234,
238, 244, 246, 247, 248,
249, 250, 251, 252, 256,
257, 260, 261, 263, 269,
270, 271, 361, 362, 369,
372, 376, 377, 390
421